CHAPITRE I : Du fruit qu’on retire de l’oraison et de la méditation
CHAPITRE II De la matière de la méditation
CHAPITRE III Du temps que l’on doit donner aux méditations précédentes, et du
fruit qu’on en retire
CHAPITRE IV Manière de méditer la Passion
CHAPITRE V De six parties dont peut se former l’exercice de l’oraison
CHAPITRE VI De la préparation qui est requise avant de commencer l’oraison
CHAPITRE VII De la lecture
CHAPITRE VIII De la méditation
CHAPITRE IX De l’action de grâces
CHAPITRE X De l’offrande
CHAPITRE XI De la demande
CHAPITRE XII De quelques avis qui doivent nous diriger dans le saint exercice
de l’oraison et de la méditation
TRAITÉ DE LA DÉVOTION
CHAPITRE I De la nature de la dévotion
CHAPITRE II De neuf choses qui nous aident à acquérir la dévotion
CHAPITRE III De dix choses qui empêchent la dévotion
CHAPITRE IV Des tentations qui le plus communément fatiguent ceux qui s’adonnent
à l’oraison, et de leurs remèdes
CHAPITRE V De quelques avis nécessaires aux personnes qui s’adonnent à
l’oraison.
CHAPITRE VI De la demande
CHAPITRE VII De quelques avis qui doivent nous diriger dans le saint exercice
de l’oraison et de la méditation
CHAPITRE I : Du fruit qu’on retire de l’oraison et de la méditation
Comme ce court traité parle de l'oraison et de la
méditation, il sera utile d'exposer en peu de paroles le fruit
qu'on peut retirer de ce saint exercice, afin qu'on s'y livre de
meilleur cœur.
Il est reconnu qu'un des plus grands obstacles que rencontre l'homme
pour atteindre sa suprême félicité et le souverain
bien, c'est la mauvaise inclination de son cœur, la
difficulté et le dégoût qu'il éprouve
à bien agir. S'il n'était point arrêté par
là, il lui serait très facile de courir dans le chemin
des vertus et d'atteindre la fin pour laquelle il fut
créé. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre :
« Je fais mes délices de la loi de Dieu, selon l'homme
intérieur ; mais je sens une autre loi et une inclination dans
mes membres, qui est contraire à la loi de mon esprit, et qui me
tient captif sous la loi du péché (1). » La
voilà donc, la cause la plus universelle de tout le mal qui est
en nous. Or, une des choses qui tendent le plus directement à
nous enlever ce dégoût, cette difficulté, et
à nous aplanir l'œuvre du salut, c'est la dévotion.
La dévotion, dit saint Thomas, n'est point autre chose qu'une
certaine promptitude et une certaine facilité à bien agir
(2) ; elle fait disparaître de notre âme toute cette
difficulté, ce dégoût dont nous venons de parler,
nous remplit d'ardeur et nous donne de l'aptitude pour tout ce qui est
bien. Elle produit ces effets parce qu'elle est une nourriture
spirituelle, un rafraichissement et une rosée du ciel, un
souffle et une haleine du Saint-Esprit, un amour surnaturel qui
règle, encourage et transforme tellement le cœur de
l'homme, qu'il lui communique un nouveau goût et une nouvelle
ardeur pour les choses spirituelles, ne lui laissant pour les
sensuelles que du dégoût et de l'horreur. C'est là
ce que nous montre l'expérience de chaque jour. Oui, c'est au
sortir d'une profonde et dévote oraison qu'une âme
chrétienne se sent toute renouvelée dans ses bons
desseins : là s'allument les saintes ferveurs et les
énergiques résolutions de bien faire ; là, le
désir de contenter et d'aimer un Maître qui s'est
montré à elle, dans ces heureux moments, si plein de
bonté et de douceur ; là, la soif d'endurer de nouvelles
souffrances, de se mortifier, de répandre même son sang
pour son amour. C'est là, enfin, que reverdit et que se
renouvelle toute la fraîcheur de notre âme.
Si vous me demandez maintenant comment s'acquiert ce pieux mouvement de
dévotion, si puissant et si noble, le même saint docteur
vous répond que c'est par la méditation et la
contemplation des choses divines. C'est de là, en effet, de
cette considération et de cette méditation approfondie,
que naît dans la volonté ce mouvement pieux, ce sentiment
que nous appelons dévotion, lequel nous excite et nous porte
à tout ce qui est bien. Si l'on exalte, si l'on recommande tant
ce saint et religieux exercice de tous les saints, c'est parce qu'il
est le moyen d'acquérir la dévotion. Celle-ci, à
la vérité, n'est en soi qu'une seule vertu, mais elle
nous dispose et nous porte à l'exercice de toutes les autres,
elle est comme un aiguillon général qui nous y excite.
Pour vous convaincre de cette vérité, écoutez ces
belles paroles de saint Bonaventure : « Si vous voulez souffrir
avec patience les adversités et les misères de cette vie,
soyez homme d'oraison. Si vous voulez acquérir la vertu et la
force pour vaincre les tentations de l'ennemi, soyez homme d'oraison.
Si vous voulez faire mourir votre volonté propre avec toutes ses
affections et ses désirs, soyez homme d'oraison ; si vous voulez
connaître les ruses de Satan et vous défendre de ses
pièges, soyez homme d'oraison ; si vous voulez vivre,
l’allégresse dans le cœur, et marcher avec
suavité dans le chemin de la pénitence et du sacrifice,
soyez homme d'oraison. Si vous voulez chasser de votre âme les
mouches importunes des vaines pensées et des vains soucis, soyez
homme d'oraison ; si vous voulez nourrir votre âme de la
sève de la dévotion, et l'avoir toujours remplie de
saintes pensées et de bons désirs, soyez homme d'oraison.
Si vous voulez corroborer et affermir votre cœur dans la voie de
Dieu, soyez homme d'oraison. Enfin, si vous voulez déraciner de
votre âme tous les vices et planter à leur place les
vertus, soyez homme d'oraison, parce que c'est dans ce saint exercice
que l'on reçoit l'onction et la grâce de l'Esprit-Saint,
laquelle enseigne, toutes choses. De plus, si vous voulez monter
à la cime de la contemplation et jouir des doux embrassements de
l'Époux, exercez-vous à l'oraison, car elle est le chemin
par où l'âme s'élève à la
contemplation et au goût des choses célestes. Voyez-vous
maintenant combien est grande la vertu et la puissance de l'oraison ?
En preuve de tout ce qui vient d'être dit, sans parler du
témoignage des divines Écritures, il suffit pour le
moment de citer ce que nous avons vu et entendu, et ce que nous voyons
chaque jour : des personnes simples, en grand nombre, ont obtenu tous
les biens que je viens d'énumérer et d'autres encore plus
relevés ; par quel moyen ? Par l'oraison. » Tel est le
langage de saint Bonaventure.
Où trouver, je le demande, un plus grand trésor que
l'oraison ? Où rencontrer une mine plus riche et plus
féconde ? Écoutez encore ce que dit un autre docteur
très religieux et très saint, en traitant le même
sujet :« Dans l'oraison, l'âme se purifie du
péché, la charité se nourrit, la foi s'enracine,
l'espérance se fortifie, l'esprit jubile, l'âme se fond de
tendresse, le cœur s'épure, la vérité se
découvre, la tentation est vaincue, la tristesse s'enfuit, les
sens se renouvellent, la tiédeur disparaît, la rouille des
vices est consumée ; de ce commerce naissent aussi de vives
étincelles, des désirs ardents du ciel, et parmi ces
étincelles brûle la flamme du divin amour. »
Elles sont grandes, il faut en convenir, les excellences de l'oraison,
ils sont admirables ses privilèges ! À elle les cieux
s'ouvrent, à elle se révèlent les secrets,
à sa voix l'oreille de Dieu est toujours attentive. Je n'en dis
pas davantage.
Ceci suffit pour que l'on ait une idée du fruit de ce saint exercice.
(1) Rom., VII, 23, 23
(2) 2. 2. q. 82 I, 0
CHAPITRE II De la matière de la méditation
Nous venons de voir le fruit immense que l'on retire de l'oraison et de
la méditation ; voyons maintenant quels sont les sujets que nous
devons méditer. Ce saint exercice ayant pour fin de créer
et de développer dans nos cœurs l'amour et la crainte de
Dieu, ainsi que la fidélité à observer ses
commandements, le sujet le plus convenable de méditation sera
celui qui nous fera le plus directement atteindre ce but. Or, quoiqu'il
soit vrai que toutes les créatures tirées du
néant, que toutes les choses spirituelles et sacrées,
nous portent à l'amour et à la crainte de Dieu,
néanmoins, généralement parlant, ce sont les
mystères de notre foi contenus dans le Symbole,
c'est-à-dire le Credo, qui nous y excitent avec le plus
d'efficacité et le plus de fruit. La raison en est que le
Symbole traite des bienfaits divins, du jugement dernier, des peines de
l'enfer, de la gloire du paradis, vérités qui sont autant
d'aiguillons très puissants pour porter le cœur à
l'amour et à la crainte de Dieu. Il traite aussi de la vie et de
la passion de Jésus-Christ notre Sauveur, qui sont pour nous la
source de tous les biens : voilà les deux sujets dont parle
spécialement le Symbole ; ce sont aussi ceux qui nous occupent
le plus ordinairement dans la méditation.
Voilà pourquoi l'on dit avec beaucoup de raison que le Symbole
est la matière la plus propre de ce saint exercice ; ajoutons
néanmoins, ce qui est vrai, que le meilleur sujet de
méditation pour chacun est celui qui porte le plus efficacement
son cœur à l'amour et à la crainte de Dieu. Or,
comme mon dessein est d'initier à cette vie d'oraison les
nouveaux et les commençants, et qu'il faut leur donner la
nourriture bien préparée et comme digérée,
j'indiquerai ici brièvement pour tous les jours de la semaine
deux sortes de méditations, tirées pour la plupart des
mystères de notre foi ; les unes sont pour le matin, les autres
pour le soir, afin que, comme nous donnons chaque jour deux
réfections à notre corps, nous en donnions
également deux à notre âme, dont la nourriture est
la méditation et la considération des choses divines. Une
partie de ces méditations sera sur la sainte passion et la
résurrection du Sauveur ; l'autre, sur les mystères dont
nous avons parlé plus haut. Celui qui n'aurait pas le temps de
se recueillir deux fois le jour, pourra du moins, pendant une semaine,
méditer la première série des mystères, et
la semaine suivante, la seconde, ou bien se borner à ceux de la
vie et de la passion de Jésus-Christ qui sont les plus
importants. Toutefois, au commencement de la conversion, il ne convient
point de laisser les autres, parce qu'ils vont mieux à
l'âme dans un temps où elle doit s'attacher principalement
à la crainte de Dieu, à la douleur et à la
détestation des péchés.
PREMIÈRE SÉRIE DE MÉDITATIONS
Pour chaque jour de la semaine
LUNDI Méditation sur les péchés et sur la connaissance de soi-même.
En ce jour vous pourrez vous occuper du souvenir des
péchés et de la connaissance de vous-même ; la
première considération vous montrera combien il y a de
maux en vous, et la seconde, que vous ne possédez aucun bien qui
ne vienne de Dieu : c'est le moyen d'acquérir l'humilité,
mère de toutes les vertus.
Pour cela, il faut d'abord arrêter votre pensée sur la
multitude des péchés de votre vie passée,
spécialement sur ceux que vous avez commis quand vous
connaissiez moins votre Dieu. Car si vous faites bien cette revue, vous
trouverez qu'ils se sont multipliés au-dessus des cheveux de
votre tête, et que vous avez alors vécu comme un
païen qui ne sait point ce que c'est que Dieu. Parcourez en effet,
mais brièvement, tous les commandements et les sept
péchés capitaux, et vous verrez qu’il n'en est pas
un où vous ne soyez tombé plusieurs fois par œuvre,
ou par parole, ou par pensée.
En second lieu, arrêtez votre souvenir sur tous les bienfaits que
vous avez reçus de Dieu, et, en parcourant toutes les
époques de votre vie, voyez comment vous y avez répondu ;
car vous devrez en rendre un compte exact au Seigneur. Eh bien,
dites-moi maintenant, à quoi avez employé votre enfance ?
Et votre adolescence ? Et votre jeunesse ? Et tous les jours, enfin, de
votre vie passée ? À quoi avez-vous occupé les
sens du corps et les puissances de l'âme que Dieu vous donna pour
le connaitre et servir ? Quel usage avez-vous fait de vos yeux, si ce
n'est pour voir la vanité ; de vos oreilles, si ce n’est
pour ouïr le mensonge ; de votre langue, si ce n'est pour la
souiller en mille manières par des jurements et des
médisances ? Le goût, l'odorat, le tact, à quoi les
avez-vous fait servir, si ce n'est à vous procurer des plaisirs
et des douceurs sensuels ?
Quel profit avez-vous retiré des sacrements de l'Église,
que Dieu institua pour être votre remède ? Comment
avez-vous remercié le Seigneur de ses bienfaits ? Comment
avez-vous répondu à ses inspirations ? À quoi
avez-vous employé la santé, les forces, les talents
naturels, les biens de la fortune, les excellentes dispositions qui
étaient en vous et les facilités que vous aviez pour bien
vivre ? Quel souci avez-vous eu du prochain que Dieu vous a
recommandé, et de ces œuvres de miséricorde qu'il
vous a prescrites à son égard ? Que répondrez-vous
en ce jour où Dieu, vous faisant comparaître à son
tribunal, vous dira : Rends-moi compte de ton administration et des
biens que je te confiai ; je ne veux plus que tu en sois
l'administrateur. Ô arbre sec, et déjà digne des
tourments éternels, que répondrez-vous en ce jour,
lorsqu'il vous sera demandé compte de toutes les années,
que dis-je ? De toutes les minutes, de tous les instants de votre vie ?
En troisième lieu, pensez aux péchés que vous avez
commis et que vous commettez encore depuis que vous avez
commencé à connaître Dieu, et vous trouverez que le
vieil Adam vit encore en vous par bien des racines et par beaucoup
d'anciennes habitudes. Considérez votre peu de respect envers
Dieu, combien vous êtes ingrat à ses bienfaits, rebelle
à ses inspirations, et paresseux dans les choses de son service
; jamais vous ne les faites ni avec la promptitude, ni avec le soin, ni
avec la pureté d'intention que vous devriez, mais bien pour des
considérations étrangères à Dieu et pour
les intérêts du monde.
Considérez, d'autre part, combien vous êtes dur envers le
prochain, et plein de compassion pour vous-même ; combien vous
êtes ami de votre propre volonté, de votre corps, de votre
honneur et de tous vos intérêts. Voyez combien vous
êtes encore superbe, ambitieux, colère, emporté,
vain, envieux, pétri de malice, esclave de vos aises, changeant,
léger, sensuel, ami de vos divertissements, de vos entretiens,
de vos rires bruyants, de vos éternelles conversations. De plus,
voyez combien vous êtes inconstant dans vos bons propos,
inconsidéré dans vos paroles, négligent dans vos
œuvres, lâche et pusillanime pour toute affaire importante
et sérieuse.
En quatrième lieu, après avoir considéré
sous ce point de vue la multitude de vos péchés,
considérez-en la gravité, afin de découvrir sous
toutes ses faces la grandeur de votre misère. Pour cela, vous
devez d'abord peser ces trois circonstances dans les
péchés de votre vie passée : Contre qui votre
péché a-t-il été commis ? Pour quelle
cause, et de quelle manière a-t-il été commis ? Si
vous considérez celui contre lequel vous avez
péché, vous trouverez que c'est un Dieu dont la
bonté et la majesté sont infinies, dont les bienfaits et
les miséricordes envers l'homme surpassent les grains de sable
de la mer. Mais pour quelle cause avez-vous péché ? Pour
un point d'honneur, pour un plaisir qui vous ravale au-dessous de la
bête, pour le plus mince intérêt, souvent même
sans intérêt, par pure coutume et par mépris de
Dieu. Enfin, de quelle manière avez-vous péché ?
Avec tant de facilité, tant d'audace, avec si peu de scrupule et
de crainte !... Quelquefois même vous l'avez fait avec autant de
facilité et de plaisir que si le Dieu outragé par vous
était un Dieu de bois, qui ignore et ne voit pas ce qui se passe
dans le monde. Était-ce là l'honneur qui était
dû à une si haute majesté ? Était-ce
là la manière de reconnaître de si grands bienfaits
? C'est donc ainsi que vous payez ce sang précieux qu'il a
répandu sur la croix, et ces coups de verges, et ces soufflets
qu'il a reçus pour vous ? Infortuné, que ta misère
est grande, et par ce que tu as perdu, et beaucoup plus encore par ce
que tu as fait, et infiniment plus encore par ton insensibilité,
si, malgré tout cela, tu ne comprends pas l'excès de ton
malheur !
Après cette considération, il sera très utile
d'arrêter quelque temps la pensée sur votre néant ;
creusant cette vérité, que de vous-même voue n'avez
rien en propre que le néant et le péché, que tout
le reste vient de Dieu. Il est clair que tous les biens de la nature et
tous les biens de la grâce, qui sont les plus grands, lui
appartiennent en propre, parce que c'est de lui que vient la
grâce de la prédestination, source de toutes les autres
grâces ; parce que c'est de lui que vient encore et la
grâce de la vocation, et celle de la persévérance,
et celle de la vie éternelle. Qu'avez-vous donc en propre ? De
quoi pouvez-vous donc vous glorifier, si ce n'est du néant et du
péché ? Que votre pensée s'arrête ainsi
quelque temps sur la vue de l'un et de l'autre ; ce néant, ce
péché seuls, prenez-les à votre compte, et tout le
reste, mettez-le sur le compte de Dieu ; vous verrez par là
d'une manière claire et palpable qui vous êtes et qui il
est ; combien vous êtes pauvre et combien il est riche ; par
conséquent combien peu vous devez vous confier en
vous-même, vous estimer vous-même, et combien vous devez
vous confier en lui, l'aimer, et vous glorifier en lui.
Après avoir considéré les divers points que je
viens de dire, ayez de vous-même les plus bas sentiments qu'il
vous sera possible. Pensez que vous n'êtes qu'un roseau sauvage,
jeté à tous les vents, sans poids, sans vertu, sans rien
de ferme, sans stabilité et sans aucune consistance. Pensez que
vous êtes un Lazare mis dans le tombeau depuis quatre jours ; que
vous n'êtes plus qu'un cadavre infect, horrible à la vue,
rempli de vers, en sorte que tous ceux qui passent se détournent
d'horreur pour ne pas respirer ces souffles mortels, et pour ne pas
voir un si hideux spectacle. Imaginez-vous que c'est là l'odeur
qui s'exhale de vous devant Dieu et devant ses anges, et tenez-vous
pour indigne de lever les yeux au ciel, indigne que la terre vous
porte, que les créatures vous servent, indigne même du
pain que vous mangez et de l'air que vous respirez. Jetez-vous, comme
cette pécheresse publique, aux pieds du Sauveur, et, le visage
couvert de confusion, avec cette honte qu'éprouverait une femme
en présence d'un époux dont elle aurait trahi l'honneur,
le cœur brisé par la douleur et le repentir, demandez-lui
pardon de vos égarements ; conjurez-le, au nom de son infinie
bonté et de sa miséricorde, de daigner vous recevoir de
nouveau dans sa maison.
MARDI Méditation sur les misères de cette vie
En ce jour vous méditerez sur les misères de la vie
humaine. Elles vous feront voir combien est vaine la gloire du monde,
et combien elle est digne d'être méprisée,
puisqu'elle repose sur un aussi frêle fondement que celui de
cette misérable vie. Bien que les misères de cet exil
soient presque innombrables, vous pouvez néanmoins en ce moment
considérer plus particulièrement les sept suivantes.
Considérez d'abord combien courte est cette vie, puisque sa plus
longue durée n'est que de soixante-dix ou quatre-vingts ans, et
si elle s'étend au delà, ce reste d'existence n'est plus,
selon l'expression du Prophète, que tribulation et douleurs.
Retranchez de là le temps de l'enfance, qui est bien plus la vie
de la bête que celle de l'homme ; retranchez le temps du sommeil
pendant lequel nous ne faisons aucun usage de nos sens ni de la raison,
qui est le caractère distinctif de la créature
intelligente, et vous trouverez que cette vie est encore plus courte
qu'elle ne le paraît. Si surtout vous la comparez avec
l'éternité de la vie future, à peine vous
paraîtra-t-elle un point. De là, vous pourrez juger de la
démence de ceux qui, pour jouir de ce souffle de vie qui passe
si vite, s'exposent à perdre le repos de celle qui doit durer
sans fin.
Secondement, considérez combien incertaine est cette vie ; c'est
là une nouvelle misère ajoutée à celle que
je viens de dire. Non-seulement cette vie est très courte, mais
ce peu de durée n'est pas sûr, il est incertain. Combien y
en a-t-il qui arrivent à ces soixante-dix ou quatre-vingts ans
dont j'ai parlé ? Pour combien le fil de la vie n'est-il pas
tranché dès le berceau ! Combien qui sont
moissonnés dans leur fleur, et emportés par une mort
précoce ! Vous ne savez point, dit le Sauveur, quand viendra
votre maître ; si ce sera au matin, ou au milieu du jour, au
milieu de la nuit, ou au chant du coq. Pour vous mieux
pénétrer de cette vérité, il vous sera
utile de rappeler à votre souvenir la mort de plusieurs
personnes que vous aurez connues dans le monde ; en particulier la mort
de vos amis et de ceux avec qui vous viviez familièrement.
Rappelez-vous encore la fin de certaines personnes illustres et
admirées que la mort frappa à l'improviste à
divers âges, renversant dédaigneusement tous leurs projets
et toutes leurs espérances trompées.
Troisièmement, considérez attentivement combien cette vie
est fragile et délicate, et vous trouverez qu'il n'est point de
vase de cristal dont la fragilité égale la sienne. Il
suffit d'un coup d'air, d'un coup de soleil, de l'haleine d'un malade,
pour nous frapper à mort ; l'expérience de chaque jour ne
le prouve que trop. Combien en effet de personnes qui, à la
fleur de leurs plus belles années, succombent à une de
ces causes dont je viens de parler !
Quatrièmement, considérez combien cette vie change, et
comment elle ne reste jamais dans le même état. Pour cela,
voyez d'abord d'un œil attentif le changement de nos corps, qui
ne demeurent jamais dans un même état de santé ni
dans une même disposition ; considérez ensuite le
changement des esprits, qui est beaucoup plus grand ; car ils sont
comme la mer, agités par des vents divers, par les vagues des
passions, des désirs, des sollicitudes, qui nous troublent
à chaque heure.
Voyez aussi quels grands changements s'opèrent dans ce qu'on
appelle la fortune. Ils ne laissent pas longtemps dans un même
état de prospérité et de bonheur, les choses de la
vie humaine ; c'est une roue mobile qui tourne sans cesse.
Considérez surtout le mouvement si continuel de notre vie ; ni
jour, ni nuit, jamais il ne s'arrête, et va sans cesse perdant de
sa durée. À ce point de vue, qu'est-ce que notre vie,
sinon un flambeau qui se consume à tous les instants, et qui se
consume d'autant plus qu'il jette plus de lumière et
d'éclat ? Qu'est-ce que notre vie, sinon une fleur qui s'ouvre
le matin, se flétrit à midi, et qui le soir tombe
desséchée ?
C'est à cause de ce continuel changement que Dieu fait dire
à Isaïe : « Toute chair n'est qu'un peu d'herbe, et
toute sa gloire est comme la fleur des champs (1). » Saint
Jérôme commente ces paroles : « Vraiment, quand on
considère la fragilité de notre chair et comment,
à tous les points et à tous les instants de notre
durée, nous croissons et décroissons sans jamais demeurer
dans le même état ; et comment ce qui, à cet
instant même, fait l'objet de notre discours, de nos plans, ou de
nos méditations, est autant de retranché de notre vie, on
n'hésitera pas à appeler notre chair un peu d'herbe, et
à comparer toute sa gloire à la fleur des champs. »
L'enfant aujourd'hui à la mamelle passe si vite à
l'adolescence, de l'adolescence à la jeunesse, à
l'âge mûr, et de là à la vieillesse ! Et il
se trouve vieillard avant même de s'être
étonné de n'être plus jeune ! La femme dont la
beauté attirait les regards de tant de jeunes insensés,
présente en bien peu de temps un front sillonné de rides,
et celle qui auparavant était aimable, devient bien vite un
objet de répulsion.
Cinquièmement, considérez combien cette vie est trompeuse
; peut-être ce qu'elle a de pire est d'égarer tant
d'infortunés et de traîner à sa suite de si
nombreux et si aveugles adorateurs. Elle est horrible de laideur, et
elle nous paraît belle ; elle est amère, et elle nous
paraît douce ; elle est courte, et elle paraît à
chacun de longue durée ; elle est pleine d'innombrables
misères, et elle paraît si aimable qu'il n'est
péril ni sacrifice que les hommes n'affrontent pour elle,
souvent même au détriment de leurs intérêts
éternels, en faisant des choses qui les conduisent à la
perte de la vie qui n'a point de fin.
Sixièmement, considérez combien cette vie, si courte, si
incertaine, si fragile, si changeante, si trompeuse, est encore
féconde en misères, tant pour l’âme que pour
le corps. Non, elle n'est point autre chose qu'une vallée de
larmes, et un océan de misères. Saint Jérôme
écrit que Xerxès, ce roi si puissant, qui renversait les
montagnes et comblait les mers, étant un jour monté
à la cime d’une montagne élevée, pour voir
de là une armée formée d'une infinité de
peuples, la regarda fort attentivement et se mit ensuite à
pleurer. Interrogé sur la cause de ces larmes ; il
répondit : « Je pleure parce que d'ici cent ans, de tous
ces hommes que je vois, pas un ne sera en vie. »
« Que ne nous est-il donné, dit saint Jérôme,
de nous élever à quelque hauteur d'où nous
puissions découvrir toute la terre à nos pieds ! De
là vous verriez les chutes et les misères du monde
entier, les nations détruites par les nations, et les royaumes
par les royaumes. Vous verriez comment on tourmente les uns et comment
on tue les autres ; ceux-ci trouvent leur tombeau dans les eaux de la
mer ; ceux-là sont traînés en captivité. Ici
le spectacle d'une noce, là celui du deuil ; ici les uns meurent
de mort violente, là d'autres expirent paisiblement. Les uns
sont dans l'abondance des richesses, les autres sont contraints de
mendier. Enfin, vous verriez non-seulement l'armée de
Xerxès, mais encore tous les hommes qui maintenant peuplent la
terre, et qui d'ici à peu de jours auront disparu de cette vie.
»
Parcourez toutes les infirmités et toutes les souffrances du
corps humain, toutes les afflictions et toutes les cruelles
anxiétés de l'esprit, en outre tous les dangers qui
viennent nous assaillir dans tous les états comme à tous
les âges, et vous verrez plus clairement encore le nombre et la
grandeur des misères de cette vie. Connaissant à une
lumière si vive combien tout ce que le monde peut donner est peu
en soi, vous pourrez plus facilement n'avoir que du mépris pour
tout ce qu'il renferme.
À toutes ces misères, succède la dernière
qui est la mort ; elle est pour le corps comme pour l'âme la
dernière des choses terribles qu'il y a à subir. Pour le
corps, il sera en un instant dépouillé de tout ; et quant
à l'âme, on prononcera, en ce moment suprême sur le
sort qui l'attend pour une éternité. Tout cela vous fera
comprendre combien est éphémère et
misérable la gloire du monde, reposant, comme elle le fait, sur
un aussi frêle fondement que cette lamentable vie des mondains,
et par conséquent combien elle est digne de nos dédains
et de nos mépris.
MERCREDI Méditation sur la mort
En ce jour, vous méditerez sur la mort. Ce passage de la mort
est une des plus utiles considérations tant pour acquérir
la vraie sagesse, que pour fuir le péché, et pour
commencer à se préparer à loisir à l'heure
où il faudra rendre compte de toute sa vie. Considérez
donc premièrement combien est incertaine cette heure où
la mort doit vous frapper, puisque vous ne savez ni en quel jour, ni en
quel lieu, ni en quel état elle vous prendra. Vous ne savez
qu'une chose, c'est que vous devez mourir, tout le reste est incertain
; d'ordinaire cette dernière heure a coutume de venir au moment
où l'homme y pense le moins et où il oublie qu'il doit
mourir.
Secondement, pensez aux séparations qui auront lieu alors ;
non-seulement vous vous verrez séparé de toutes les
choses aimées dans cette vie, mais votre corps et votre
âme se verront séparés, et la mort mettra un terme
à cette compagnie mutuelle si ancienne et si chérie. On
regarde comme un grand mal l'exil loin de la patrie, et loin de l'air
qu'on a respiré dans son enfance, alors même que
l'exilé peut amener avec lui tout ce qu'il aime ; mais quelle
calamité tout autrement effroyable que cet exil universel qui
vous éloigne de tout, qui vous bannit de votre maison, de vos
domaines, qui vous enlève à vos amis, à un
père, à une mère, à des enfants, à
cette lumière, à cet air, enfin à tout ! Si le
taureau mugit quand on le sépare d'un autre taureau avec lequel
il labourait, quel ne sera pas le cri déchirant de vos
entrailles lorsqu'on vous séparera de tous ceux qui vous
aidèrent à porter les fardeaux de cette vie !
Considérez aussi la peine qu'éprouve l'homme quand il se
représente la destinée qui attend son corps et son
âme après le dernier soupir. Pour ce corps il sait bien
que tout son meilleur partage va être une fosse creusée
dans la terre, de sept pieds de long, dans la compagnie des autres
morts. Mais pour son âme, il ne sait pas avec certitude son
avenir, ni le sort qui l'attend. Oui, une des plus grandes angoisses de
ce dernier passage, c'est de savoir qu'il y a une gloire et une peine
qui n'auront point de fin, de se trouver si voisin de l'une et de
l'autre, et d'ignorer laquelle de ces deux destinées si
différentes va devenir la nôtre à jamais.
À cette angoisse en succède une autre non moindre, la vue
du compte que l'on va rendre ; elle est telle, qu'elle fait trembler
même les plus courageux.
On rapporte qu'Arsène étant sur le point de mourir
commença à trembler. Ses disciples lui ayant dit :
— Quoi ? Vous craignez maintenant ?
— Mes enfants, leur répondit-il, cette crainte n'est pas nouvelle en moi, car je l'ai eue toute ma vie.
À ce moment, en effet, tous les péchés de la vie
passée se représentent à l'homme, comme une
armée ennemie qui vient fondre sur lui. Les plus grands, ceux
qui lui apportèrent de plus coupables plaisirs, sont ceux qui,
se représentent plus vivement à sa vue, et lui inspirent
plus d'effroi. Oh ! qu'il est amer, en ce moment le souvenir de ces
plaisirs passés, qui autrefois semblaient si doux ! Certes,
c'est avec beaucoup de raison que le sage a dit : « Ne
considérez pas le vin quand il est vermeil et que sa couleur
brille dans la coupe ; quoiqu'il paraisse doux quand on le boit, il ne
laisse pas ensuite de mordre comme la couleuvre, et de répandre
son poison comme le basilic (2) »
Ces alarmes, voilà la lie de ce breuvage empoisonné de
l'ennemi, voilà ce qui reste et ce que l'on savoure au fond de
ce calice de Babylone, qui à l'extérieur est doré.
L'homme, se voyant alors environné de tant d'accusateurs,
commence à craindre le jugement qui va suivre, et à dire
en lui-même : Malheureux que je suis, dans quelle erreur j'ai
vécu ! Et quelles coupables voies j'ai suivies ! Comment
paraître, et que vais-je devenir à ce terrible jugement ?
Si saint Paul dit que l'homme recueillera ce qu'il a semé (3),
moi qui n'ai semé que des œuvres de la chair, que puis-je
espérer recueillir, si ce n'est la corruption ? Si saint Jean
dit que dans cette souveraine cité, qui est toute d'or pur, il
n'entrera rien de souillé (4), que doit attendre celui qui a
vécu d'une manière si souillée et si honteuse ?
Viennent ensuite les sacrements de Pénitence, l'Eucharistie, de
l'Extrême Onction, dernier secours par lequel l'Église
nous peut aider dans cette pénible lutte. Ici, comme dans les
autres douleurs, considérez quels regrets et quelles angoisses
éprouve le mourant d'avoir mal vécu, et combien il
souhaiterait alors d'avoir suivi une autre route. Oh ! Quelle vie il
mènerait désormais si on lui donnait du temps pour cela !
Dans cet état, il fera effort pour appeler Dieu à son
secours ; mais les douleurs et la maladie qui se hâte le lui
permettront à peine.
Considérez aussi les derniers accidents de la maladie, qui sont
comme les messagers de la mort, ils ont quelque chose de bien
effrayant. La poitrine se soulève, la voix s'affaiblit, les
pieds meurent, les genoux se glacent, les narines se contractent, le
visage se couvre de la pâleur de la mort, et la langue demeure
immobile ; par les efforts de l'âme qui aspire à se
séparer ; tous les sens troublés perdent leur force et
leur vertu. C'est l'âme surtout qui souffre, c'est pour elle un
combat, une horrible agonie : d'un côté, elle se sent
arrachée à ce corps ; de l'autre, elle s'y voit
refoulée par l'effroi du compte qu'elle va rendre ; elle a
naturellement horreur de la séparation ; elle aime son
séjour, et elle redoute le tribunal où elle va
paraître. Enfin, elle a brisé ses liens. Vous avez alors
une double route à faire, l'une pour accompagner le corps
jusqu'à la sépulture, l'autre pour suivre l'âme
jusqu'à ce que sa cause soit jugée ; soyez témoin
de ce qui va arriver de part et d'autre. Ce corps, dans quel
état s'offre-t-il à votre vue depuis que l'âme l'a
abandonné ? Voyez les nobles vêtements qu'on lui
prépare pour l'enterrer, et combien l'on se hâte de
l'emporter de la maison. Considérez les funérailles dans
toutes leurs circonstances, le son des cloches, la surprise avec
laquelle chacun dit : qui est mort ? Les offices, les chants douloureux
de l'Église, la marche du convoi, la douleur des amis, enfin
toutes les particularités jusqu'à l'instant où
l'on dépose ce corps dans sa dernière demeure, et
où il disparait sous cette terre de l'éternel oubli qui
devient son tombeau.
Laissant le corps dans son sépulcre, allez sans tarder à
la suite de l'âme, considérez la route qui s'ouvre devant
elle dans cette nouvelle région, le terme où elle
s'arrête, et le jugement qu'elle va subir. Imaginez-vous
être présent devant ce tribunal, avec toute la cour
céleste qui attend l'issue de la sentence. Là, tout ce
que cette âme a reçu, jusqu'au moindre don, tout est mis
dans la balance de la justice pour sa décharge ou pour sa
condamnation ; là, il lui sera demandé compte de la vie,
des biens, de la famille, des inspirations de Dieu, de tant de
facultés qu'elle eut pour bien vivre, et surtout du sang de
Jésus-Christ ; là, enfin, chacun sera jugé selon
le compte qu'il rendra de ce qu'il a reçu.
JEUDI Méditation sur le jugement dernier
En ce, jour vous penserez au jugement dernier, afin que cette
considération réveille en vous ces deux sentiments si
importants, qui doivent se trouver en tout fidèle
chrétien, je veux dire la crainte de Dieu et l'horreur du
péché.
Considérez d'abord combien sera terrible ce jour auquel
s'examineront les causes de tous les enfants d'Adam, se termineront les
procès de nos vies, et se prononcera la sentence
définitive qui recevra son exécution dans
l'éternité. Ce jour embrassera en lui seul tous les jours
et tous les siècles. En ce jour Dieu répandra la
colère et la fureur provoquée par les
péchés de tous les siècles, Imaginez-vous donc
avec quelle impétuosité s'élancera ce grand fleuve
de l'indignation divine, recevant autant d'affluents de colère
et d’indignation qu'il y aura de péchés commis puis
le commencement du monde !
En second lieu, considérez les signes épouvantables qui
précèderont ce jour ; car, comme dit le Sauveur, avant
que ce jour vienne, il y aura des signes dans le soleil et dans la
lune, et dans les étoiles, enfin, dans toutes les
créatures du ciel et de la terre ; parce que toutes sentiront
leur fin avant qu'elle arrive ; elles se troubleront et commenceront
à trembler avant qu'elles tombent. Quant aux hommes, ajoute le
Sauveur, ils sècheront de crainte, ils sentiront une
défaillance mortelle en entendant les effroyables mugissements
de la mer, en voyant les grandes vagues qu'elle soulèvera et les
tourmentes dont elle sera agitée, pressentant, par ces signes si
effrayants, les grandes calamités et les grandes misères
qui menacent le monde. Ainsi on les verra frappés de stupeur,
épouvantés, le visage pâle et
défiguré, morts, en quelque sorte, avant de mourir, et
condamnés avant le jugement, mesurant les périls
sur leurs propres terreurs, et chacun tellement occupé du
péril qui le menace, qu'il ne fera point attention à
celui des autres ; un père ne songera point à son fils ni
un fils à son père. Nul ne pourra être de quelque
secours pour un autre, parce que nul ne se suffira à
lui-même.
En troisième lieu, représentez-vous ce déluge
universel de feu qui précèdera la venue du Juge ; et
entendez le son effroyable de cette trompette de l'archange qui
appellera toutes les générations du monde, afin qu'elles
s'assemblent en un même lieu, et qu'elles se trouvent
présentes au jugement ! Considérez surtout la
majesté terrible avec laquelle le juge doit venir !
Considérez ensuite combien rigoureux sera le compte qui sera
demandé à chacun dans ce jugement. Véritablement,
dit Job, je sais que l'homme, mis en regard de Dieu, ne peut être
justifié, et que s'il veut disputer avec lui, sur mille
accusations, à peine pourra-t-il se justifier sur une (5). Que
se passera-t-il donc alors dans l'âme de chacun des
méchants, quand Dieu entrera avec lui dans cet examen, et que,
dans le fond de sa conscience, il lui dira : Viens ici, homme mauvais ;
qu'as-tu vu en moi pour me mépriser de la sorte et pour passer
dans le camp de mon ennemi ? Je te créai à mon image et
à ma ressemblance, je te donnai la lumière de la foi, je
te fis chrétien, je te rachetai de mon propre sang ; pour toi je
jeûnai, je me fatiguai dans les voyages, je veillai, je
vécus dans les travaux et les douleurs, je suai des gouttes de
sang ; pour toi j'endurai persécutions, coups de fouet,
blasphèmes, moqueries, soufflets, affronts, tourments, enfin la
croix. Témoin cette croix et ces clous qui paraissent à
tes yeux ; témoin ces plaies des pieds et des mains qui sont
restées dans mon corps ; témoin le ciel et la terre
devant lesquels j'endurai ces tourments. Eh bien ! Qu’as-tu fait
de cette âme que j'achetai au prix de mon sang ? Au service de
qui as-tu employé ce qui me coûta si cher ? Ô
génération insensée et adultère ! Pourquoi
as-tu mieux aimé servir ton ennemi avec angoisse, que moi, ton
Créateur et ton Rédempteur, avec joie ? Je vous ai
appelés tant de fois, et vous ne m'avez pas répondu ;
j'ai frappé à vos portes, et vous ne vous êtes
point éveillés ; j'ai étendu mes mains sur la
croix, et vous ne les avez point regardées ; vous avez
méprisé tous mes conseils, toutes mes promesses et toutes
mes menaces. Parlez donc maintenant, anges bienheureux, soyez juges
entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû faire pour elle que je n'aie
fait ?
Que pourront répondre à cela les méchants, ceux
qui se sont moqués des choses divines, ceux qui ont
tourné en ridicule la vertu, ceux qui ont méprisé
la simplicité, ceux qui ont préféré les
lois du monde à celles de Dieu, ceux qui ont été
sourds à toutes les voix, insensibles à toutes les
inspirations, rebelles à tous les commandements, ingrats et
endurcis à tous les châtiments et à tous les
bienfaits ?
Que répondront ceux qui ont vécu comme s'ils croyaient
qu'il n'y avait point de Dieu, et qui n'ont connu d'autre loi que leur
intérêt ? « Que deviendrez-vous, dit Isaïe
à tous ces contempteurs de Dieu, au jour de la visite, et de la
calamité qui vous viendra de loin ? À qui demanderez-vous
secours, et de quoi vous servira l'abondance de vos richesses (6) ?
»
Enfin, après tout cela, considérez la terrible sentence
que le Juge fulminera contre les méchants, et cette terrible
parole qui fera trembler les oreilles de quiconque l'entendra. «
Ses lèvres, dit Isaïe, sont pleines d'indignation, et sa
langue est comme un feu qui dévore (7). » Y eut-il jamais
un feu qui embrase autant que ces paroles : «
Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a
été préparé pour Satan et pour ses anges
(8) ? »
Quelle source pour nous de sentiments et de réflexions que
chaque parole de cette sentence ! Cet éloignement ! Cette
malédiction ! Ce feu ! Cette compagnie ! Et par-dessus tout,
cette éternité !
VENDREDI Méditation sur les peines de l'enfer
En ce jour, vous méditerez sur les peines de l'enfer, afin que,
par cette méditation, votre âme se confirme de plus en
plus dans la crainte de Dieu et l'horreur du péché.
Nous devons, dit saint Bonaventure, nous représenter ces peines
sous des figures et des ressemblances corporelles, que les saints nous
ont enseignées. C'est pourquoi il sera à propos, dit ce
même Père, de s'imaginer l'enfer comme un lac obscur et
ténébreux placé sous terre, ou comme un
abîme très profond plein de feu, ou comme une ville
épouvantable et ténébreuse, qui est toute en
flammes, et où l'on n'entend retentir de tous côtés
que des voix de bourreaux qui tourmentent des victimes, et les cris,
les gémissements des malheureux qui sont tourmentés ; et
il faudra se les représenter tous avec ce pleur éternel
et cet éternel grincement de dents dont parle l'Évangile.
Or, en cet effroyable séjour, on endure deux peines principales : l'une qu'on appelle du sens, et l'autre du dam.
Quant à la première, considérez comment il n'y
aura là aucun sens intérieur ni extérieur de
l'âme qui n'ait à endurer son propre tourment. En effet,
comme les méchants ont offensé Dieu avec tous leurs
membres et tous leurs sens, et qu'ils en ont fait des armes contre lui,
pour servir au péché, l'ordre de sa justice exigera que
chacun d'eux endure son propre tourment, et reçoive ce qu'il a
mérité. Là, les yeux adultères
déshonnêtes seront tourmentés par la vue horrible
des démons. Là, les oreilles qui ont mis leur
volupté à entendre des mensonges et des
obscénités, entendront des blasphèmes et des
gémissements éternels. Là, ceux dont l'odorat
s'est délecté dans les parfums et les odeurs sensuelles,
seront plongés dans une intolérable infection. Là,
le goût, qui faisait ses délices de viandes
délicates et de morceaux friands, sera tourmenté par une
faim et une soif dévorantes. Là, la langue d'où
sortaient la médisance, la calomnie et le blasphème,
sentira éternellement l'amertume du fiel des dragons. Là,
le tact, jadis idolâtre de délices et de douceurs, «
passera tour à tour, dit Job, des eaux glacées de la
neige, aux ardeurs consumantes du feu (9). » Là,
l'imagination sera tourmentée par la vive appréhension
des douleurs ; la mémoire, par le souvenir des plaisirs
passés ; l'entendement, par la représentation des maux
à venir ; et la volonté, par des colères
effroyables et par la rage dont les méchants seront
animés contre Dieu. Là, enfin, se trouveront
réunis tous les maux et tous les tourments qui se peuvent
imaginer, « parce que, comme dit saint Grégoire,
là, il y aura un froid qu'on ne peut supporter, un feu qu'on ne
peut éteindre, un ver qui ne meurt point, une infection
intolérable, des ténèbres palpables, les coups
déchargés par des bourreaux, la vue des démons, le
désordre du péché, désespoir causé
par la perte de tous les biens. »
Eh bien ! Dites-moi maintenant, si le moindre de tous ces maux
qui sont là réunis, souffert durant un très petit
espace de temps, serait si pénible à endurer, que
sera-ce, d'endurer là, en même temps, toute cette
multitude de maux dans tous les membres et dans tous les sens
intérieurs et extérieurs ; et cela, non durant l'espace
d'une nuit, ni de mille, mais durant une éternité sans
fin ? Quel sentiment, quelles paroles, quel esprit y a-t-il au monde,
capables de sentir ou d'exprimer ce supplice tel qu'il est ?
Mais cette peine n'est pas la plus grande de celles que les
réprouvés endurent en enfer : il y en a une autre,
incomparablement plus grande, qui les accable ; c'est celle que les
théologiens appellent la peine du dam, et qui consiste dans le
supplice qu'éprouve une âme en se voyant condamnée
à ne jamais voir Dieu, et à être
éternellement privée de sa glorieuse compagnie. En effet,
une peine est d'autant plus grande qu'elle prive l'homme d'un plus
grand bien ; or, Dieu est le plus grand de tous les biens ; donc,
être éternellement privé de lui, sera le plus grand
de tous les maux ; et tel est, dans la réalité, le mal de
tous ceux qui sont dans cet abîme.
Voilà les peines que souffrent généralement tous
les réprouvés. Mais, outre ces peines communes à
tous, il y en aura d'autres particulières, que chaque
réprouvé aura à souffrir, suivant la
qualité de son délit. L'orgueilleux aura sa peine
particulière, qui sera différente de celle de l'envieux ;
celle de l'avare sera différente de celle de l'impudique ; et
ainsi en sera-t-il de tous les autres. Là, la douleur se
mesurera sur le plaisir goûté ; la confusion, sur la
présomption et l'orgueil ; le dénuement, sur
l'excès et l'abondance ; la faim et la soif, sur les
délices et le rassasiement passés.
À toutes ces peines se joint l'éternité de la
souffrance, qui en est comme le sceau et la clef. En effet, tout cela
serait encore tolérable, s'il y avait une fin, parce que rien de
ce qui finit ne saurait être appelé grand. Mais une peine
qui n'a point de fin, qui n'a ni soulagement, ni trêve, ni
diminution ; une peine où la victime n'a ni espoir de mourir un
jour, ni de cesser de souffrir ; qui, au lieu de cette
espérance, a la certitude de se voir dans un éternel
bannissement, et dans une éternelle prison, c'est de quoi
accabler l'esprit de quiconque le médite attentivement.
Cette peine est, sans contredit, le comble de toutes celles qu'on
endure dans cet effroyable séjour. Car, si ces peines ne
devaient durer qu'un temps limité, quand ce serait mille ans,
cent mille ans, ou, comme dit un docteur, « s'ils pouvaient
espérer de les voir finir après que l'on aurait
épuisé toute l'eau de l'Océan, en en enlevant
seulement une goutte tous les mille ans, ce serait encore pour eux une
espèce de consolation. »
Mais il n'en est pas ainsi ; leurs peines égaleront
l'éternité de Dieu, et la durée de leur
misère, la durée de la gloire divine. Tant que Dieu
vivra, ils mourront ; et quand Dieu cessera d'être ce qu'il est,
ils cesseront d'être ce qu'ils sont.
Je vous en conjure donc, mon frère, méditez un peu
sérieusement cette durée et cette éternité.
Faites de cette méditation l'aliment de votre âme ; car
l'éternelle Vérité vous crie dans son
Évangile : « Le ciel et la terre passeront, mais mes
paroles ne passeront point (10). »
SAMEDI Méditation sur le ciel
Ce jour, vous méditerez sur la gloire des bienheureux, afin
d'exciter par là votre cœur au mépris du monde, et
d'allumer en vous le désir d'être en leur compagnie.
Pour vous former quelque idée de la béatitude des saints,
vous pourrez considérer cinq choses entre tant d'autres qui se
rencontrent dans le divin séjour qu'ils habitent : l'excellence
du séjour, la félicité de la compagnie, la vision
de Dieu, la gloire des corps, enfin la parfaite réunion de tous
les biens.
Considérez en premier lieu l'excellence du séjour, et
d'abord quant à l'étendue. Qu'elle est admirable ! Quand
l'homme réfléchit à ce fait, qu'il n'est pas une
étoile du ciel qui ne soit incomparablement plus grande que
toute la terre ; quand après cela, il lève les yeux au
ciel, et qu'il y découvre une si étonnante multitude
d'étoiles et de si vastes espaces vides qui en pourraient
contenir un très grand nombre d'autres, il demeure immobile
d'étonnement. Comment, en effet, ne resterait-il pas saisi, ravi
hors de lui-même, en considérant l'immensité de ces
espaces ? Et comment son ravissement ne redoublerait-il pas, quand il
considère que tous ces mondes, que ce grand Dieu tira du
néant, ne sont encore rien en comparaison de l'immensité
du séjour qu'il nous destine ?
Quant à la beauté de ce séjour, il n'est pas de
langage qui puisse la peindre. Si Dieu, dans cette vallée de
larmes, dans ce lieu d'exil, créa des choses si admirables et
d'une si grande beauté, que n'aura-t-il pas créé
dans ce séjour qui est le sanctuaire de sa gloire, le
trône de sa grandeur, le palais de sa majesté, la maison
de ses élus, le paradis de toutes les délices ?
Après l'excellence du séjour, considérez la
noblesse de ceux qui y habitent ; leur nombre, leur sainteté,
leurs richesses, leur beauté, dépassent tout ce que la
pensée peut en concevoir.
Saint Jean dit que la multitude des élus est si grande, que nul
ne peut venir à bout de les compter. Saint Denis dit que le
nombre des anges est si grand, qu'il dépasse, sans comparaison,
celui de toutes les choses matérielles que renferme la terre.
Saint Thomas, se conformant au sentiment de saint Denis, dit : De
même que la grandeur des cieux l'emporte, sans proportion, sur
celle de la terre ; de même la multitude de ces esprits glorieux
l'emporte, avec la même supériorité, sur celle de
toutes les choses matérielles qui sont renfermées en ce
monde. Or, que peut-on concevoir de plus admirable ? Certes, c'est
là une chose qui, bien approfondie, suffirait pour jeter tous
les hommes dans le ravissement,
En outre, chacun de ces bienheureux esprits, même le moindre
d'entre eux, est plus beau que tout ce monde visible. Que sera-ce donc
de voir un nombre si prodigieux de ces esprits si beaux, de voir les
perfections, les offices de chacun d'entre eux ? Là, les Anges
portent les messages, les Archanges servent, les Principautés
triomphent, les Puissances tressaillent d'allégresse les
Dominations exercent l'empire, les Vertus resplendissent, les
Trônes jettent des éclairs, les Chérubins envoient
leurs lumières, les Séraphins brûlent, et tous
chantent des cantiques de louanges à Dieu. Si la compagnie et le
commerce des bons a tant de charme et de douceur, que sera-ce de
traiter dans le ciel avec tant de saints, de s'entretenir avec les
apôtres, de converser avec les prophètes, de communiquer
avec les martyrs et tous les élus ? S'il y a tant de gloire
à jouir de la compagnie des bons, que sera-ce de jouir de la
compagnie et de la présence de Celui que louent les
étoiles du matin, dont le soleil et la lune admirent la
beauté, et devant qui se courbent de respect et d'amour les
anges et tous ces esprits souverains ? Que sera-ce de voir ce bien
universel en qui sont tous les biens, et ce monde supérieur en
qui sont tous les mondes ? De voir Celui qui, étant un, est
cependant toutes choses ; et qui, étant souverainement simple,
embrasse toutes les perfections ? Si ce fut une si grande chose
d'entendre et de voir le roi Salomon, que la reine de Saba disait :
Bienheureux ceux qui vivent en votre présence et qui jouissent
de votre sagesse ! Que sera-ce de voir ce grand Dieu dont Salomon ne
fut que l'image, de contempler de ses propres yeux cette
éternelle sagesse, cette infinie grandeur, cette inestimable
beauté, cette bonté immense, et d'en jouir à
jamais ? C'est là la gloire essentielle des saints ; c'est
là la fin dernière, le terme suprême de tous nos
désirs.
Considérez ensuite la gloire des corps. Ces quatre
qualités feront leur éternel apanage : la
subtilité, l'agilité, l'impassibilité, la
clarté. Cette clarté sera si grande que le corps de
chaque élu resplendira comme le soleil dans ce royaume de la
gloire. Or, si un seul soleil placé au centre du ciel suffit
pour donner la lumière et l'allégresse à tout cet
univers, que feront tant de vivants soleils et tant de lampes inondant
de leurs clartés ce divin séjour ?
Que dire maintenant de tous les autres biens qui s'y trouvent
réunis ? Là, la santé, sans maladie ; la
liberté, sans esclavage ; la beauté, sans ombre et sans
défauts ; l'immortalité, sans atteinte de corruption ;
l'abondance, sans besoins ; le repos, sans trouble ; la
sécurité, sans crainte ; les connaissances, sans erreur ;
le rassasiement, sans dégoût ; la joie, sans tristesse ;
et l'honneur, sans contradiction. Là, nous dit saint Augustin,
sera la véritable gloire, où nul ne sera loué par
erreur ni par flatterie. Là, le véritable honneur, qui ne
sera point refusé au digne, ni accordé à
l'indigne. Là sera la véritable paix, où l'on
n'aura rien à souffrir ni de soi ni des autres. La
récompense de la vertu sera Celui qui donna la vertu, et se
promit lui-même comme salaire et comme couronne de la vertu ; il
sera éternellement contemplé face à face, il sera
aimé d'un amour toujours nouveau et béni avec une ardeur
toujours renaissante. Là, un séjour vaste, beau,
resplendissant, sûr. Là, une compagnie parfaite et
souverainement aimable. Là, un temps à souhait, et
toujours le même, sans distinction de soir ni de matin ; c'est la
durée simple de l'éternité qui
persévère. Là, un perpétuel printemps qui,
par la fraîcheur et l'haleine de l'Esprit-Saint, fleurit sans
cesse. Là, tous sont dans l'allégresse ; là, tous
bénissent et chantent ce souverain Bienfaiteur de qui
émanent tous les dons, et par la largesse duquel ils vivent et
règnent pour une éternité. Ô cité
céleste, séjour sûr, terre, paradis de toutes les
délices, peuple heureux, où l'on n'entend jamais aucune
plainte, habitants paisibles, mortels fortunés à qui rien
ne manque ! Ah ! Que ne puis-je en ce moment voir le terme de mon
combat ! Oh ! Si mon exil touchait à sa fin ! Quand arrivera ce
jour ? Quand viendrai-je, et quand me sera-t-il donné de
paraître devant la face de mon Dieu ?
DIMANCHE Méditation sur les bienfaits de Dieu
Ce jour, vous méditerez sur les bienfaits de Dieu pour lui en
rendre grâces et pour vous embraser d'amour envers Celui qui vous
a comblé de tant de biens. Quoique ces bienfaits soient
innombrables, néanmoins il en est cinq principaux qui pourront
être, d'une manière plus particulière, l'objet de
votre méditation ; les voici : la création, la
conservation, la rédemption, la vocation, enfin, les bienfaits
particuliers et cachés.
Et d'abord, quant au bienfait de la création, considérez
attentivement ce que vous étiez avant d'être tiré
du néant, ce que Dieu fit pour vous, et ce qu'il vous donna
avant aucun mérite de votre part. Ce corps avec ses membres et
ses sens, cette âme si excellente avec ses trois nobles
facultés, l'entendement, la mémoire, la volonté,
c'est un pur don qu'il a fait à votre néant. Et remarquez
bien que vous donner une âme de cette nature, c'était en
même temps vous donner toutes choses ; car il n'y a aucune
perfection, dans quelque créature que ce soit, que l'homme ne la
possède à sa manière ; par où l'on voit
qu'en nous dotant seulement de cette âme immortelle, Dieu, d'un
seul coup, nous donnait le monde entier en apanage.
Quant au bienfait de la conservation, considérez combien votre
être tout entier dépend de la providence divine, comment
vous ne pourriez ni vivre un instant, ni faire un pas, si Dieu
n'intervenait. Embrassant d'un regard toutes les choses de ce monde,
admirez comment, dans sa bonté, Dieu les créa pour votre
service, la mer, la terre, les oiseaux, les poissons, les animaux, les
plantes, et jusqu'aux anges du ciel. Ce n'est pas tout : c'est lui qui
vous donne la santé, les forces, la vie, la nourriture, avec
tous les autres secours temporels. En outre, pesez avec beaucoup de
réflexion les misères et les désastres où
vous voyez chaque jour tomber d'autres hommes ; vous auriez pu, vous
aussi, y tomber, si Dieu, dans sa bonté, ne vous en eût
préservé.
Quant au bienfait de la rédemption, vous pouvez
considérer deux choses : la première, le nombre et la
grandeur des biens dont Dieu nous enrichit par ce mystère ; la
seconde, le nombre et la grandeur des maux que ce divin
Rédempteur souffrit en son corps et en son âme très
sainte pour nous gagner ces biens. Afin de mieux sentir ce que vous
devez à ce Seigneur, vous pouvez considérer ces quatre
principales circonstances dans le mystère de sa sainte passion :
Quel est celui qui souffre ? Que souffre-t-il ? Pour qui souffre-t-il ?
Pour quelle cause souffre-t-il ?
— Quel est celui qui souffre ? C'est un Dieu. Que souffre-t-il ?
Les plus grands tourments, les plus grandes ignominies que l'on endura
jamais. Pour qui souffre-t-il ? Pour des créatures dignes de
l'enfer, exécrables, et, par leurs œuvres, semblables aux
démons eux-mêmes. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce
n'est ni son profit, ni nos mérites qui lui font embrasser la
croix, mais uniquement les entrailles de sa charité et de sa
miséricorde.
Venons au bienfait de la vocation. Voyez combien est grande la
grâce que Dieu vous a faite en vous mettant au nombre des
chrétiens, en vous appelant à la foi par le
baptême, et en vous donnant part aux autres sacrements. Si,
après une vocation si sainte, vous avez eu le malheur de perdre
l'innocence, et si alors il vous a retiré du
péché, rendu à sa grâce et rétabli
dans l'état de justice, comment pourrez-vous jamais lui
témoigner assez de reconnaissance et d'amour pour un tel
bienfait ? Quelle n'a pas été sa miséricorde
à votre égard de vous attendre si longtemps, de supporter
tant de péchés, de vous envoyer tant d'inspirations, et
de ne pas trancher le fil de votre vie comme il l'a tranché pour
d'autres qui étaient dans le même état que vous !
Au lieu de céder à sa justice, c'est lui, c'est ce Dieu
de clémence qui vous a appelé du tombeau du
péché par un cri si puissant de sa grâce, que vous
vous êtes vu ressuscité de la mort à la vie, et que
vous avez ouvert les yeux à la lumière. Comment enfin
reconnaître la miséricorde dont il a usé envers
vous depuis l'heureux moment de votre conversion, en vous donnant la
grâce de ne pas revenir au péché, de vaincre
l'ennemi et de persévérer dans le bien ?
Ce sont là des bienfaits publics et connus ; il en est d'autres
qui sont secrets, et dont celui qui les a reçus possède
seul la connaissance ; il y en a même qui sont tellement secrets,
qu'ils se dérobent à la connaissance de celui qui les
reçoit, et ne sont connus que de Celui de la main duquel ils
partent. Combien de fois n'auriez-vous pas, en ce monde,
mérité par votre orgueil ou par votre négligence,
ou par votre ingratitude, que Dieu vous abandonnât comme il en a
peut-être abandonné un grand nombre pour quelqu'une de ces
causes ? Et cependant il ne l'a pas fait. Qui pourra dire combien de
maux, combien d'occasions de péché le Seigneur a
daigné prévenir par sa providence, en détruisant
les trames de l'ennemi, en lui coupant le chemin, en empêchant
ses menées et ses conseils ? Combien de fois n'aura-t-il pas
fait pour chacun d'entre nous ce qu'il dit à saint Pierre :
« Vois, Satan a souhaité avec ardeur de vous broyer tous
par la tentation, pour vous passer au crible comme du froment ; mais
j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne succombe point. »
Or, de tels secrets, qui peut les connaitre, sinon Dieu seul ?
Les bienfaits positifs, l'homme peut bien parfois les connaître ;
mais les bienfaits privés, qui ne consistent point à nous
enrichir de biens, mais à nous délivrer des maux, qui en
aura la connaissance ? Pour ces bienfaits inconnus, comme pour les
autres, il est juste que nous ne cessions jamais de rendre grâces
au Seigneur, et que nous comprenions combien nous sommes insolvables
à son égard, combien ce que nous pouvons lui payer est
peu de chose en comparaison de nos dettes, puisque nous ne pouvons pas
même comprendre ce que nous lui devons.
(1) Isaie, XL, 6
(2) Prov., XXIII, 21 et 32
(3) Gal., VI, 8
(4) Apoc., XXI, 21 ; 27
(5) Job, IX, 2, 3
(6) Isaie, X, 3
(7) Isaie, XXX, 27
(8) Matth., XXV, 41
(9) Job, XXIV, 19
(10) Luc., XXI, 33
CHAPITRE III Du
temps que l’on doit donner aux méditations
précédentes, et du fruit qu’on en retire
Voilà, lecteur chrétien, les sept premières
méditations dans lesquelles vous pouvez vous occuper et vous
entretenir chaque jour de la semaine. Ce n'est pas que vous ne puissiez
prendre d'autres sujets que ceux que je propose ; car, comme nous
l'avons déjà dit, tout ce qui porte notre cœur
à l'amour et à la crainte de Dieu, et à
l'observation de ses commandements, est une excellente matière
de méditation. Mais il y a deux raisons de signaler les
méditations précédentes.
La première, parce qu'elles nous font approfondir les principaux
mystères de notre foi et que ce sont les sujets qui, de leur
nature, nous portent le plus efficacement aux sentiments que je viens
de dire.
La seconde, afin que ceux qui commencent, et qui comme des enfants ont
besoin de lait, trouvent ici toutes préparées et en ordre
les choses qu'ils peuvent méditer ; et afin qu'ils ne marchent
pas comme des étrangers dans des régions inconnues,
incertains de la route à suivre, prenant tantôt un sujet
de méditation, tantôt un autre, sans se fixer à
aucun.
Il est encore bon de savoir que les méditations de cette
première semaine sont très convenables, comme nous
l'avons déjà dit, pour le commencement de la conversion,
c'est-à-dire, lorsque l'homme revient à Dieu, parce
qu'aIors il est très utile de commencer par toutes les choses
qui peuvent nous exciter à la douleur, à l'horreur du
péché, à la crainte de Dieu et au mépris du
monde, qui sont les premiers pas à faire dans ce chemin. Pour
cette raison, ceux qui commencent à servir Dieu, doivent
s'exercer durant quelque temps dans la considération de ces
sujets, afin qu'ils se fondent ainsi d'une manière plus solide
dans les vertus et dans les sentiments dont nous avons parlé.
CHAPITRE IV Manière de méditer la Passion
Voici maintenant sept méditations sur la passion, la
résurrection et l'ascension de Notre-Seigneur, auxquelles on
pourra ajouter les autres principaux mystères de sa très
sainte vie.
Il faut remarquer ici qu'il y a six choses à méditer
principalement dans la Passion de Jésus-Christ. La grandeur de
ses souffrances, afin de nous émouvoir à la compassion ;
la gravité de notre péché, qui est cause de ces
souffrances, afin de l'avoir en horreur ; la grandeur du bienfait, afin
d'en remercier le divin Maître ; l'excellence de la bonté
et de la charité divines qui éclatent en ce
mystère, afin de les aimer ; la convenance du mystère,
afin de l'admirer ; enfin, les vertus de Jésus-Christ qui
resplendissent dans le cours de sa passion, afin de les imiter.
Suivant cet enseignement, nous devons donc, lorsque nous allons
méditer, exciter tour à tour notre cœur aux divers
sentiments que nous venons de dire. Tantôt nous devons l'exciter
à compatir aux douleurs de Jésus-Christ qui ont
été les plus grandes du monde, tant à cause de la
délicatesse de son corps et de l'excès de son amour,
qu'à cause de l'absence de toute consolation où il les a
endurées, comme nous l'avons dit plus haut. Tantôt nous
devons tirer de la vue du divin Maître des motifs de douleur de
nos péchés, en considérant qu'ils furent cause des
tourments extraordinaires qu'il endura. Tantôt nous devons en
tirer des motifs d'amour et de reconnaissance, en considérant la
grandeur de l'amour qu'il nous manifesta, et la grandeur du bienfait
par lequel il nous releva, nous rachetant d'une manière si
surabondante, au prix de tant de souffrances pour lui, et avec un si
ineffable avantage pour nous.
D'autres fois nous devons admirer la convenance du moyen que Dieu a
pris pour guérir notre misère ; c'est-à-dire pour
payer nos dettes pour nous secourir dans nos nécessités,
pour nous mériter sa grâce, pour humilier notre orgueil,
et pour nous porter au mépris du monde à l'amour de la
croix, de la pauvreté, de la pénitence, des injures, et
de toutes les peines qu’accompagnent d'ordinaire la vertu et la
vie chrétiennes.
D'autres fois, il nous faut jeter les yeux sur les exemples des vertus
qui resplendissent en sa très sainte vie et en sa très
sainte mort, sur sa douceur, sur sa patience, sur son
obéissance, sur sa miséricorde, sur sa pauvreté,
sur sa pénitence, sur sa charité, sur son humilié,
sur sa bénignité, sur sa modestie, et sur toutes les
autres vertus, qui resplendissent dans toutes ses œuvres et
toutes ses paroles, plus que les étoiles dans le firmament, afin
d'imiter en quelque petite chose ce divin modèle ; de cette
sorte, nous ferons fructifier l'esprit et la grâce qu'il lui a
plu de nous donner pour cela, et nous irons ainsi de lui à lui.
C'est là la plus haute et la plus utile manière de
méditer la passion de Jésus-Christ, j'entends de la
méditer par voie d'imitation. Car par là, nous pourrons
arriver à la transformation, et nous pourrons dire avec
l'Apôtre : « Je vis, non, ce n'est plus moi qui vis, c'est
Jésus-Christ qui vit en moi. » (Gal., II, 20.)
Mais de plus, il convient dans tous ces mystères, d'avoir
toujours Jésus-Christ présent devant nos yeux, et de nous
considérer nous-mêmes comme présents devant lui.
Non-seulement nous devons méditer chacun des mystères de
sa passion, mais nous devons encore en peser toutes les circonstances,
et spécialement les quatre suivantes : Qui est celui qui souffre
? Pour qui souffre-t-il ? Comment souffre-t-il ? Pour quelle cause
souffre-t-il ?
Qui est celui qui souffre ? C'est un Dieu tout-puissant, infini,
immense, un Dieu en un mot qui possède toutes les perfections.
Pour qui souffre-t-il ? Pour la créature la plus ingrate et la
plus méconnaissante qui fut jamais. Comme souffre-t-il ? Avec
une humilité, une charité, une bénignité,
une douceur, une miséricorde, une patience, une modestie toutes
divines. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce n'est pour aucun
intérêt propre, ni parce que nous l'avons
mérité, mais uniquement à cause de l'infinie
bonté et de l'infinie miséricorde de son cœur.
Enfin l'on ne doit pas se contenter de méditer ses douleurs
extérieures, il faut encore méditer, et avec beaucoup
plus de soin, celles qu'il endure au dedans de lui-même ; parce
que l'âme de Jésus-Christ offre à la contemplation
un bien plus vaste champ que son corps sacré, soit sous le
rapport du sentiment des souffrances, soit sous le rapport des autres
sentiments qui remplissaient cette âme, et des pensées qui
l'occupaient.
Après ce petit préambule, commençons à
reprendre et à mettre par ordre les mystères de la sainte
Passion.
MÉDITATIONS SUR LA PASSION
LA RÉSURRECTION ET L'ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
LUNDI Méditation sur le lavement des pieds et l'institution du Très-Saint-Sacrement
En ce jour, après le signe de croix et la préparation
déjà indiquée, vous méditerez sur
Notre-Seigneur lavant les pieds à ses disciples, et instituant
le très-saint Sacrement.
Considère, ô mon âme, dans cette cène la
ravissante douceur, l'ineffable bonté de ton Jésus ; vois
l'inestimable exemple d'humilité qu'il te donne, en se levant de
table et en lavant les pieds à ses disciples.
Ô bon Jésus, que faites-vous ? Ô doux Jésus,
pourquoi votre majesté s'abaisse-t-elle à un tel point !
Ô mon âme, qu'aurais-tu senti si tu avais vu ton Dieu
à genoux devant les pieds des hommes, surtout devant les pieds
de Judas ? Cruel, comment ton cœur ne s'amollit-il pas en
présence d'une si grande humilité ? Comment tes
entrailles ne se brisent-elles pas en présence d'une si
touchante mansuétude ? Est-il possible que tu aies résolu
de vendre ce très doux agneau ? Est-il possible que la
componction ne pénètre pas ton âme à la vue
de cet exemple ? Ô blanches et belles mains, comment pouvez-vous
toucher des pieds si souillés et si abominables ? Ô
très pures mains, comment ne reculez-vous pas d'horreur en
lavant ces pieds dégoûtants de la boue du crime, et qui
ont couru les chemins de la trahison pour trafiquer de votre sang ?
Ô apôtres bienheureux, comment ne tremblez-vous pas en
voyant cet excès d'humilité ? Pierre, que fais-tu ?
Consentiras-tu par hasard que le Seigneur de la majesté te lave
les pieds ? Saisi d'étonnement et comme hors de lui-même,
dès qu'il a vu le Seigneur à genoux devant lui, il
commence à lui dire : « Eh ! Quoi, Seigneur, c'est vous
qui me lavez les pieds ? N'êtes-vous pas le Fils du Dieu vivant ?
N'êtes-vous pas le Créateur du monde ? N'êtes-vous
pas la beauté du ciel ? Le paradis des anges ? Le salut des
hommes ? La splendeur de la gloire du Père ? La fontaine de la
sagesse de Dieu, dans les hauteurs du ciel ? Et c'est vous qui voulez
me laver les pieds ! Vous, Seigneur de tant de majesté et de
gloire, vous voulez me rendre un office si humiliant et si bas !
»
Considérez aussi comment cet adorable Maître, en achevant
de laver les pieds, les essuie avec ce linge dont il était ceint
; pénétrez plus avant avec les yeux de l'âme, et
dans ce mystère vous verrez représenté au vif le
témoignage de notre rédemption. Voyez comme ce linge
prenant tout ce qu'avaient d'immonde ces pieds souillés, ils
demeurèrent propres, tandis que le linge mystérieux,
après cet office, gardait toutes les taches et toutes les
souillures. Quoi de plus souillé que l'homme conçu dans
le péché ? Et quoi de plus pur et de plus beau que le
Christ conçu de l'Esprit-Saint ?
Mon Bien-Aimé est blanc, mais il a aussi l'éclat vermeil
de la rose, dit l'Épouse des Cantiques, et il est choisi entre
mille. C'est ce Bien-Aimé si beau et si pur qui a voulu recevoir
en lui toutes les taches et toutes les souillures de nos âmes ;
mais ce qu'il enlève à ces âmes, qu'il laisse pures
et affranchies, il le garde sur la croix, et c'est ce qui le fait
paraître à nos yeux si flétri et si
défiguré.
Méditez ensuite ces paroles par lesquelles le Sauveur met fin
à cette histoire : Je vous ai donné l'exemple, afin que
vous fassiez comme vous m'avez vu faire. Il ne faut pas seulement
rapporter ces paroles à ce mystère et à cet
exemple d'humilité, mais encore à toutes les œuvres
et à la vie entière de Jésus-Christ ; car elle est
le modèle le plus accompli de toutes les vertus, et en
particulier de celle qui se montre si bien à nous dans ce
mystère.
De l’institution du Très-Saint Sacrement
Pour comprendre quelque chose de ce mystère, il faut
présupposer qu'il n'y a point de langue sur la terre qui puisse
exprimer la grandeur de l'amour que Jésus-Christ porte à
l'Église, son épouse, et par conséquent à
chacune des âmes qui sont en état de grâce, parce
que chacune d'elles est aussi son épouse. Étant donc sur
le point de quitter cette vie et de priver de sa présence
l'Église, son épouse, ce très doux Époux,
de crainte que cette séparation ne fût pour elle une cause
d'oubli, lui laissa pour mémorial ce très saint
Sacrement, dans lequel il restait lui-même, ne voulant pas
qu'entre lui et elle, il y eût, pour le rendre sans cesse
présent à son souvenir, d'autre gage d'amour que
lui-même. Le céleste Époux voulait aussi, durant
une si longue absence, laisser à son épouse une
compagnie, afin qu'elle ne demeurât pas seule ; il lui laissa
celle de ce sacrement où il réside lui-même, lui
donnant ainsi la meilleure compagnie qu'il pût lui laisser.
Il voulait aussi, en ce moment, aller souffrir la mort pour son
épouse, la racheter et l'enrichir du prix de son sang ; et afin
qu'elle pût à son gré jouir de ce trésor, il
lui en laissa les clefs dans ce sacrement ; « car, comme dit
saint Chrysostome, toutes les fois que nous nous en approchons , nous
devons penser que nous portons nos bouches au côté de
Jésus-Christ, que nous nous abreuvons à la source de son
précieux sang, et que nous nous rendons participants de ce divin
trésor. » Ce céleste Époux désirait
aussi d'être aimé d'un grand amour par son épouse ;
et, dans ce dessein, il institua cette mystérieuse nourriture,
consacrée par des paroles telles, que quiconque la reçoit
dignement, est aussitôt touché et blessé de cet
amour.
Il souhaitait, de plus, rassurer son épouse, et lui donner des
gages de la possession éternelle de son royaume, afin que, par
l'espérance de ce bonheur, elle traversât avec
allégresse toutes les tribulations et toutes les souffrances de
cette vie. Et, voulant que l'épouse vécût dans une
espérance certaine de ces biens éternels, il lui en
laissa pour gage sur la terre cet ineffable trésor, qui vaut
autant que tout ce qu'elle espère dans le ciel, afin qu'elle ne
doutât jamais que son Dieu ne lui donnât un jour, dans la
gloire où elle vivra en esprit, ce même trésor dont
il l'avait enrichie dans cette vallée de larmes, où elle
vit dans l'infirmité de la chair.
Il voulait aussi, à l'heure de sa mort, faire un testament, et
léguer à son épouse quelque don signalé qui
fût sa consolation en cet exil ; et il lui laissa cet adorable
sacrement comme le don le plus précieux et le plus avantageux
dont il pût l'enrichir, puisque, avec ce don, il lui laissait son
Dieu.
Enfin il voulait laisser à nos âmes un aliment pour les
soutenir et les faire vivre, parce qu'elles n'ont pas moins besoin de
nourriture pour vivre d'une vie spirituelle, que le corps pour vivre
d'une vie corporelle. C'est pour ce sujet que ce sage médecin,
qui connaissait bien notre faiblesse, institua ce sacrement sous forme
de nourriture, afin que la forme même sous laquelle il
l'instituait nous déclarât hautement l'effet qu'il
opérait, et le besoin qu'en avaient nos âmes, qui ne
peuvent pas plus vivre sans ce divin aliment, que le corps sans la
nourriture qui lui est propre.
MARDI
Méditation sur l'oraison du jardin, sur la prise de notre
Seigneur et son entrée dans la maison d’Anne
En ce jour, vous méditerez sur l'oraison du jardin, sur la prise
de Notre-Seigneur, sur son entrée dans la maison d'Anne, et sur
l'affront qu'il y reçut.
Considérez comment le divin Maitre, après avoir
terminé cette mystérieuse cène, s'en alla avec ses
disciples à la montagne des Oliviers, pour prier avant d'entrer
dans le combat de sa passion. Par là, il voulait nous enseigner,
que, dans toutes les peines et les tentations de cette vie, nous devons
toujours recourir à la prière, comme à une ancre
assurée au milieu de la tempête. Par son
efficacité, ou bien nous serons délivrés du poids
de la tribulation, ou bien nous recevrons des forces pour le soutenir,
ce qui est une nouvelle grâce plus grande. Le Seigneur, pour
avoir une compagnie durant le chemin, prit avec lui les trois disciples
qu'il chérissait le plus, saint Pierre, saint Jacques, saint
Jean ; comme ils avaient été témoins de sa
glorieuse transfiguration, il voulait qu'ils vissent de même la
figure si différente que son amour pour les hommes allait faire
prendre à Celui qui leur avait apparu si resplendissant de
gloire au Thabor. Afin de leur faire comprendre que les souffrances de
son âme n'étaient pas moindres que celles qui
commençaient à paraître au dehors, il leur dit ces
paroles empreintes d'une si profonde douleur : « Mon âme
est triste jusqu'à la mort. Attendez ici, et veillez avec moi
(1). » Ayant dit ces paroles, il s'éloigna des disciples
à la distance d'un jet de pierre, et, prosterné contre
terre, avec un très grand respect, il commença à
prier, disant : « Mon Père, s'il est possible, que ce
calice passe loin de moi ; cependant qu'il soit fait, non selon ma
volonté, mais selon la vôtre (2). » Ayant fait cette
prière trois fois, à la troisième, il entra dans
une telle agonie, qu'il commença à suer des gouttes de
sang qui coulaient avec abondance de son corps sacré, et
tombaient à terre. Considérez attentivement ce bon
Maître, dans ce mystère si douloureux. Là, il se
représente tous les tourments qu'il va souffrir ; il voit de la
manière la plus distincte les douleurs si cruelles que l'on
prépare au plus délicat de tous les corps ; il voit tous
les péchés du monde pour lesquels il souffrait, et en
même temps l'ingratitude de tant d'âmes qui ne devaient ni
reconnaître un tel bienfait, ni profiter d'un remède si
grand et qui coûtait si cher. À cette vue, son âme
est brisée par de telles angoisses, ses sens, son organisation
si délicate, reçoivent une secousse si profonde, que les
forces et toute l'harmonie de ce corps en demeurent troublées.
Cette chair bénie s'ouvre de toutes parts, donne un libre
passage au sang qui, de tous les membres, coule en telle abondance,
qu'il ruisselle jusqu'à terre.
Si la chair, qui n'endurait que par contrecoup ces douleurs, en
était là, que devait-il se passer dans l'âme qui
les endurait directement ! Quand la prière du jardin est
terminée, arrive ce faux ami, à la tête d'une
infernale cohorte. Après avoir abdiqué l'apostolat, il
s'est fait le chef et le capitaine de l'armée de Satan.
Considérez comment il marche sans honte le premier, et comment,
arrivé près du bon Maître, il le vend par un
perfide baiser. À cette heure, le Seigneur dit à ceux qui
venaient pour le prendre : « Vous êtes venus à moi,
comme à un voleur, avec des épées et des lances ;
j'étais au milieu de vous, chaque jour, dans le temple, et vous
n'avez pas mis la main sur moi ; mais cette heure est la vôtre,
et celle de la puissance des ténèbres (3). » C'est
là un mystère qui doit jeter l'âme dans une bien
grande admiration. Quoi de plus étonnant que de voir le Fils de
Dieu prendre la ressemblance, non-seulement d'un pécheur, mais
encore celle d'un réprouvé ? « Celle-ci est votre
heure, dit-il, et celle de la puissance des ténèbres.
» L'on infère de ces paroles que, pendant cette heure, ce
très innocent Agneau fut livré au pouvoir des princes des
ténèbres, qui sont les démons, pour qu'ils lui
fissent subir, par le moyen de leurs ministres, tous les tourments et
toutes les cruautés qu'ils voudraient. Vous qui méditez
ceci, mesurez maintenant du regard jusqu'où voulut descendre,
par amour pour vous, cette haute majesté d'un Dieu, puisqu'il
descendit jusqu'au dernier de tous les maux, qui est d'être
livré au pouvoir des démons. C'était la peine que
méritaient vos péchés ; pour vous en
délivrer, il voulut s'y soumettre et l'endurer.
Après ces paroles, cette troupe de loups affamés fond sur
ce doux Agneau : les uns le saisissent d'un côté, les
autres d'un autre, chacun comme il peut. Avec quelle inhumanité
ils le traitent ! Quelles paroles insultantes ils lui adressent ! Que
de coups ils déchargent sur lui ! Avec quelle violence ils
l'entrainent ! Quels cris ils jettent ! Quelles horribles clameurs ! On
dirait des vainqueurs qui ont saisi leur proie. Ils prennent ces
saintes mains, qui un peu auparavant avaient opéré tant
de miracles, et les attachent par des nœuds si forts, que la
chair des bras en est déchirée et que le sang jaillit.
C'est ainsi qu'ils le mènent par les voies publiques, lié
et couvert d'ignominie. Considérez bien attentivement comment il
parcourt ce chemin, abandonné de ses disciples,
accompagné de ses ennemis, forcé de hâter le pas,
manquant d'haleine, les traits altérés, le visage
enflammé et rouge par la précipitation de la marche. Au
milieu de traitements si indignes, contemplez la modestie de sa figure,
la dignité de son regard, et ce visage divin qui, au milieu de
toutes les insultes du monde, ne put jamais être obscurci.
Suivez le divin Maître à la maison d'Anne. Là,
répondant avec respect à la demande que lui adresse le
pontife, sur ses disciples et sur sa doctrine, un de ces
misérables qui étaient présents lui
décharge un grand soufflet au visage, en lui disant : «
Est-ce ainsi que tu réponds au pontife ? » Le Sauveur se
contente de lui dire : « Si j'ai mal parlé, montrez en
quoi ; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (4) ?
»
Ô mon âme ! Considère bien ici, non-seulement la
douceur de cette réponse, mais encore ce visage meurtri et
coloré par la violence du coup, la modestie de ces yeux si
sereins, ce front si calme, et, à l'intérieur, cette
âme très-sainte, si humble et si disposée à
présenter l'autre joue, si le bourreau le demandait.
MERCREDI
Méditation sur les outrages faits à Notre-Seigneur
dans la maison de Caïphe, sur le reniement de saint Pierre
et sur la flagellation
En ce jour vous considérerez le Seigneur en présence de
Caïphe, ce qu'il endura cette nuit, le reniement de saint Pierre,
et la flagellation à la colonne.
Considérez d'abord comment le Seigneur est conduit de la maison
d'Anne à celle du pontife Caïphe, où il est juste
que vous le suiviez. Là, vous verrez éclipsé le
Soleil de justice, et couvert de crachats ce visage divin que les anges
ne se rassasient pas de contempler. Adjuré au nom de son
Père de dire qui il était, le Sauveur répond d'une
manière digne de lui ; mais ces malheureux, qui ne
méritaient pas d'entendre une si haute réponse,
s'aveuglent à l'éclat d'une si vive lumière. Se
tournant contre le Sauveur comme des bêtes féroces, ils
font éclater contre lui toute leur colère et leur rage :
là, tous à l'envi déchargent sur ses joues les
plus rudes soufflets, et les coups les plus violents sur sa tête.
Ils osent, avec leurs bouches infernales, cracher sur ce visage divin.
Ils lui couvrent les yeux avec un bandeau, et lui donnant de cruels
soufflets, ils se jouent de lui, disant : Devine qui t'a frappé.
Ô humilité ! Ô admirable patience du Fils de Dieu !
Ô beauté des anges ! Était-ce donc là un
visage sur qui dussent tomber des crachats ? C'est vers le coin le plus
vil que les hommes se tournent quand ils veulent cracher, et dans tout
ce palais, il ne se trouve donc pas un endroit plus vil que le visage
de mon Dieu, pour être ainsi souillé par le dernier des
outrages ? Comment ne t'humilies-tu pas à cet exemple, toi qui
n'es que cendre et que poussière ?
Considérez ensuite les tourments qu'endura le Sauveur durant
toute cette nuit si douloureuse. Les soldats qui le gardaient se
faisaient un jeu sacrilège de sa personne, au rapport de saint
Luc ; et, pour vaincre le sommeil de la nuit, ils ne cessaient de
l'accabler des plus amères dérisions, et de se jouer du
Seigneur de la gloire.
Vois, ô mon âme, comme ton très doux Époux
sert là de but pour recevoir les flèches de tant de coups
et de soufflets qu'on lui donne. Ô nuit cruelle ! Ô nuit
accablante et sans repos ! Durant ces longues heures, ô mon doux
Jésus, vous ne dormiez point, et vos bourreaux ne dormaient pas
non plus : les cruels, ils mettaient leur repos à multiplier vos
tourments. La nuit a été faite pour que toutes les
créatures prissent leur repos, afin que les sens et les membres
fatigués des travaux du jour, trouvassent dans le sommeil une
vigueur nouvelle ; et ce temps de la nuit, ces pervers le prennent,
ô mon tendre Maître, pour tourmenter tous vos membres et
tous vos sens, en blessant votre corps, en affligeant votre âme,
en liant vos mains, en souffletant vos joues, en crachant sur votre
visage, en torturant votre ouïe par l'insulte et le
blasphème ; ils veulent, les inhumains, que dans le temps
où tous les membres ont coutume de se reposer, tous en vous
aient leurs souffrances et leurs tortures ! Que ces chants du matin
étaient différents de ceux que les chœurs des
anges, à la même heure, vous faisaient entendre dans le
ciel ! Là ils disent : Saint ! Saint ! Saint ! Ici l'on dit :
Qu'il meure ! Qu’il meure ! Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! Ô
anges du paradis qui entendiez ces deux voix, que devait-il se passer
en vous, en voyant si maltraité sur la terre Celui que vous
traitez avec un souverain respect dans le ciel ?
Qu'éprouviez-vous en voyant que Dieu souffrait de tels tourments
pour ceux-là mêmes qui les lui faisaient souffrir ? Qui
jamais entendit parler d'un tel excès de charité, qui
fait que l'on meurt pour arracher à la mort celui de qui l'on
reçoit le coup mortel ?
Les tourments de cette nuit douloureuse s'accrurent encore par le
reniement de saint Pierre. Cet ami qui vivait dans une si intime
familiarité avec le Sauveur, ce disciple choisi pour être
témoin de la gloire de la transfiguration ; lui, honoré
par-dessus tous les autres, par la primauté dans l'Église
; c'est lui qui, le premier de tous, non pas une, mais trois fois, en
présence du Seigneur lui-même, jure et atteste par un faux
serment qu'il ne le connaît point, et qu'il ne sait point qui il
est. Ô Pierre, est-il donc un si méchant homme, Celui qui
est là, que ce soit à tes yeux une si grande honte
même de l'avoir connu ? Entends-le bien ! Par une telle conduite,
le premier, tu portes contre lui la sentence de condamnation, avant les
pontifes eux-mêmes, car tu fais naître la pensée que
ton Maître est tel, que c'est un déshonneur pour toi
seulement de le connaître. Peut-il y avoir une plus grande injure
que celle-là ? Ce fut alors que le Sauveur se tourna, qu'il
regarda Pierre, et que ses yeux rappelèrent cette brebis qui
s'était perdue. Ô regard de mystérieuse puissance !
Ô regard silencieux, mais divinement expressif ! Pierre sut
entendre ce langage et cette voix : le chant du coq n'avait pu le
réveiller ; mais, à la voix de ce regard, il sort de son
sommeil. Non-seulement les yeux de Jésus-Christ parlent, mais
ils opèrent ; les larmes de Pierre en sont la preuve, larmes
fortunées qui ne coulèrent pas tant des yeux de Pierre
que des yeux de Jésus-Christ.
Après toutes ces injures, considérez les coups de verge
que le Sauveur endura à la colonne. Le juge, voyant qu'il ne
pouvait apaiser la furie de ces bêtes féroces
possédées de la haine de l'enfer, résolut de faire
subir à ce très doux Agneau un si effroyable
châtiment, que la rage de ces cœurs si cruels en fût
enfin satisfaite ; il espérait que, contents de cela, ils ne
demanderaient plus sa mort. Entre maintenant, ô mon âme,
entre en esprit dans le prétoire de Pilate. Prépare-toi
à répandre des larmes, car il en faut, et beaucoup, pour
ce que tu vas voir et entendre. Regarde comme ces cruels et vils
bourreaux dépouillent le Sauveur de ses habits, avec la
dernière inhumanité, et comme il se les laisse enlever
avec une ineffable humilité, sans ouvrir la bouche ni
répondre une seule parole à tant d'insultants traitements
dont il était l'objet. Regarde comment bientôt ils
attachent ce saint corps à une colonne, afin de pouvoir le
blesser à plaisir, là où ils voudraient, et de la
manière qu'ils voudraient. Vois combien était seul le
Seigneur des anges au milieu de si cruels bourreaux, n'ayant ni
protecteurs, ni défenseurs qui se déclarassent pour lui,
ne rencontrant pas même des yeux dans lesquels il pût lire
un sentiment de compassion. Regarde comment ils commencent, sans perdre
un moment, et de la manière la plus cruelle, à frapper
avec leurs verges et leurs cordes hérissées de
nœuds, ces chairs infiniment délicates ; comment les coups
succèdent aux coups, comme les plaies s'ajoutent aux plaies, et
les blessures aux blessures. Quel spectacle ! Bientôt ce corps
très saint se couvre de tumeurs livides, les chairs se
déchirent, le sang jaillit et s'échappe en ruisseaux de
toutes parts. Mais que sera-ce surtout de voir cette grande plaie qui
s'est ouverte entre les épaules, parce que c'était
là principalement que tombaient tous les coups !
Cette sanglante flagellation terminée, considérez comment
le Sauveur couvre son corps, comment il va dans tout ce palais,
cherchant ses habits en présence de ces cruels bourreaux, sans
que personne le serve ni vienne à son secours ; sans que
personne lui présente ni eau rafraîchissante, ni
remède pour ses blessures, comme on a coutume de le faire pour
ceux qui sont ainsi couverts de plaies.
Tous ces tourments du divin Maître sont faits pour exciter en
nous une grande douleur et une vive reconnaissance ; ils doivent
être aussi l'objet d'une profonde méditation.
JEUDI
Méditation sur le couronnement d'épines, sur
l’Ecce Homo, sur Notre-Seigneur portant sa croix et
rencontrant sa sainte Mère
En ce jour, vous méditerez sur le couronnement
d’épines, sur l'état où était le
Seigneur lorsque Pilate dit aux Juifs : Voilà l'Homme ! Vous le
considérerez ensuite portant sa croix, et rencontrant sa
très sainte Mère.
Les paroles de l'Épouse dans le livre des Cantiques nous
invitent à la considération de ces mystères si
douloureux : « Sortez, dit-elle, filles de Jérusalem, et
voyez le roi Salomon avec la couronne dont le couronna sa mère
au jour de ses fiançailles et au jour de l'allégresse de
son cœur (5). »
Ô mon âme, que fais-tu ? Ô mon cœur, que
penses-tu ? Et toi, ma langue, comment es-tu muette ? Ô mon
très-doux Sauveur, lorsque j'ouvre les yeux et que
j'aperçois le tableau si douloureux que me présente ce
mystère, je sens mon cœur se briser. Eh quoi ! Seigneur,
n'était-ce donc pas assez des coups de fouet de la colonne, de
votre mort prochaine, et de tant de sang répandu ? Fallait-il
encore que les épines fissent violemment couler le sang qu'avait
épargné la flagellation ! Ô mon âme, pour
sentir un peu ce mystère de douleur, rappelle-toi d'abord
l'image de cet adorable Maître avant sa passion, la souveraine
excellence de ses vertus, et considère ensuite l'état
où il est ici réduit. Oui, commence par contempler la
grandeur de sa beauté, la modestie de ses yeux, la douceur de
ses paroles, son autorité, sa mansuétude, sa
sérénité et cet air divin qui commande tant de
respect ; puis, quand tu auras ainsi reposé tes regards sur une
figure si achevée, et que tu te seras enivrée de cette
vue, viens considérer ton adorable Maître tel qu'il se
montre ici, couvert de ce lambeau dérisoire de pourpre, le
roseau pour sceptre royal à la main, cet horrible diadème
sur la tête ; contemple ces yeux presque éteints, ce
visage d'un mort, cette figure toute couverte de sang et salie par les
crachats que ces misérables n'ont pas eu horreur de vomir contre
lui. Considère-le bien tout entier, et au dedans et au dehors,
le cœur traversé par les douleurs comme par un glaive, et
le corps partout sillonné de blessures. Vois ton doux
Maître abandonné de ses disciples, poursuivi par les
Juifs, servant de jouet aux soldats, méprisé des
pontifes, renvoyé avec dédain par un roi inique,
accusé injustement, et destitué de tout appui humain. Ne
considérez point cela comme une chose passée, mais comme
présente, non comme une douleur étrangère, mais
comme votre propre douleur. Mettez-vous vous-même à la
place de celui qui souffre, et faites-vous une idée de ce que
l'on vous ferait souffrir si, à un endroit aussi sensible que la
tête, on enfonçait des épines nombreuses et
aiguës qui pénétrassent jusqu'aux os. Que dis-je,
des épines ? Quand ce ne serait qu'une piqûre
d'épingle, à peine pourriez-vous l'endurer. Que devait
donc souffrir cette tête de la plus délicate organisation
qui fut jamais, quand on lui faisait endurer un tel genre de tourment ?
Après que les épines ont été ainsi
enfoncées autour de la tête du Sauveur, après qu'il
a servi de jouet, le juge le prend par la main, et, dans l'horrible
état où il est réduit, il le montre aux yeux du
peuple transporté de fureur, et leur dit : Ecce Homo,
voilà l'Homme, comme s'il disait : Si c'est par envie que vous
demandiez sa mort, le voilà maintenant dans un état qui
n'excite plus la jalousie, mais la compassion ; vous aviez peur qu'il
ne se fît roi : le voilà si défiguré,
qu'à peine il paraît un homme. Qu'avez-vous à
craindre de ces mains liées ? Cet homme a été
battu de verges, que demandez-vous de plus de lui ?
Par là tu peux te former une idée, ô mon âme,
de l'état dans lequel parut alors le Sauveur, puisque le juge
crut qu'il suffisait de le montrer pour briser le cœur de pareils
ennemis. Comprends aussi combien il est indigne qu'un chrétien
n'ait pas compassion des douleurs de Jésus-Christ, puisqu'elles
étaient si grandes, qu'au jugement de Pilate, elles devaient
amollir des cœurs si endurcis.
Voyant cependant que tous les supplices qu'on avait fait subir à
ce très-doux Agneau ne suffisaient pas pour adoucir la fureur de
ses ennemis, le juge rentre au prétoire et s'assied sur son
tribunal pour prononcer la sentence définitive sur cette cause.
Déjà, aux portes, était la croix, instrument du
supplice ; déjà commençait à se
déployer en l'air ce redoutable étendard menaçant
la tête du Sauveur. La cruelle sentence est enfin
prononcée, elle est promulguée ; soudain les ennemis
ajoutent cruauté à cruauté ; ils chargent sur ses
épaules si meurtries, si déchirées par les coups
de verge, le bois pesant de la croix. Ce tendre Sauveur ne refuse pas
néanmoins de se courber sous ce fardeau qui n'était autre
que celui de tous nos péchés ; que dis-je ? Par amour
pour nous, il embrasse la croix avec une charité et .une
obéissance infinies.
L'innocent Isaac s'achemine donc vers le lieu du sacrifice avec ce
fardeau si accablant sur ses épaules si affaiblies. Une grande
multitude le suit ; là sont aussi plusieurs pieuses femmes qui
l'accompagnent de leurs larmes. Et qui aurait pu ne pas verser des
pleurs à la vue du Roi des anges gravissant la montagne du
Calvaire avec une charge si pesante, les genoux tremblants, le corps
incliné, les yeux modestes, le visage ensanglanté, avec
cette guirlande à la tête, au milieu de ces honteuses
clameurs et de ces vociférations que l'on proférait
contre lui ?
Cependant, ô mon âme, détourne quelques instants tes
regards de ce cruel spectacle ; va en toute hâte, navrée
de douleur, exhalant tes gémissements et tes plaintes, va
à la demeure de la Vierge ; dès que tu seras en sa
présence, tombe à ses pieds, et dis-lui avec l'accent de
la plus amère douleur :« Ô Souveraine des Anges,
Reine du ciel, Porte du paradis, Avocate du monde et Refuge des
pécheurs, Salut des justes, Allégresse des saints,
Maîtresse des vertus, Miroir de pureté, Gardienne de la
chasteté, Modèle de patience et vivant
abrégé de toute perfection ! Grâce, grâce, ma
Souveraine ! Pourquoi ma vie a-t-elle été
conservée jusqu'à cette heure ? Comment puis-je vivre,
ayant vu de mes yeux ce que j'ai vu ? Pourquoi en dire davantage ? Je
viens de quitter votre Fils unique et mon Maître ; il est entre
les mains de ses ennemis, il porte sur ses épaules une croix sur
laquelle il va être immolé. »
Qui pourrait jamais comprendre jusqu'où alla en ce moment la
douleur de la Vierge ? Elle sentit son âme défaillir ; son
visage et son corps virginal se couvrirent d'une sueur mortelle qui
aurait dû lui ôter la vie, si Dieu, par un miracle ne
l'eût réservée à un plus grand martyre,
comme aussi à une plus grande couronne.
La Vierge se lève donc pour aller à la recherche de son
Fils : le désir de le voir lui rend les forces que la douleur
lui enlevait. Elle entend de loin le bruit des armes, le tumulte de la
multitude, le cri des hérauts publics qui annonçaient la
marche de la victime. Bientôt elle aperçoit les fers des
lances et des piques qui brillaient en l'air ; elle trouve des gouttes
et une trace de sang : c'en est assez pour suivre les pas de son Fils,
elle n'a pas besoin d'autre guide. Elle approche de plus en plus de ce
Fils bien-aimé, elle lève ses yeux obscurcis par la
douleur et l'ombre de la mort, et cherche à découvrir ce
Bien-Aimé de son âme. Ô amour, ô crainte du
cœur de Marie ! D’un côté elle désirait
de le voir, mais d'un autre, elle ne pouvait se résoudre
à le voir dans un si lamentable état. Enfin, elle arrive
à un endroit d'où elle peut découvrir son Fils ;
leurs yeux se rencontrent, et ce regard d'ineffable compassion et
d'ineffable amour perce leurs cœurs, et fait à leurs
âmes mourantes la plus profonde blessure. Les langues
étaient muettes, mais les cœurs se parlaient, et celui de
ce très doux Fils disait à celui de sa Mère :
« Pourquoi êtes-vous venue ici, ô ma Colombe, ô
ma Bien-Aimée et ma Mère ? Votre douleur accroît la
mienne, et vos tourments percent mon cœur. Retournez, mère
chérie, retournez à votre demeure. Il ne convient pas
à votre modestie et à votre pureté virginale de se
trouver dans la compagnie d'homicides et de voleurs. »
Voilà les paroles, et d'autres plus touchantes encore, que
durent s'adresser ces deux cœurs si remplis de compassion l'un
pour l'autre. De cette manière, se fit ce cruel chemin jusqu'au
lieu où l'on allait dresser la croix.
VENDREDI Méditation sur le crucifiement et les sept dernières paroles de Notre-Seigneur
En ce jour, vous contemplerez le mystère de la Croix, et vous
méditerez les sept dernières paroles de Notre-Seigneur.
Réveille-toi maintenant, ô mon âme, et commence
à penser au mystère de la sainte Croix dont le fruit a
réparé le mal que nous avait fait le fruit
empoisonné de l'arbre défendu. Vois d'abord ce qui se
passe dès que le Sauveur est arrivé au lieu du supplice.
Afin de rendre sa mort plus honteuse, ses pervers ennemis le
dépouillent de tous ses vêtements, lui enlevant
jusqu'à sa tunique intérieure, laquelle depuis le haut
jusqu'en bas n'était qu'un seul tissu, sans aucune couture.
Considère avec quelle douceur ce très innocent Agneau se
laisse déchirer sans ouvrir la bouche ni dire une seule parole
contre ceux qui le traitent ainsi ; c'était au contraire de bon
cœur qu'il consentait à être dépouillé
de ses vêtements, et à subir toutes les hontes de la
nudité, afin de couvrir par ses propres vêtements, bien
mieux qu'avec les feuilles du figuier, la nudité où nous
étions tombés par le péché de nos premiers
pères.
Quelques docteurs disent que pour enlever au Seigneur cette tunique, on
commença par lui arracher avec une grande cruauté la
couronne d'épines qu'il avait à la tête, et que
quand on l'eut dépouillé, on la lui remit en
enfonçant une seconde fois les épines jusqu'au cerveau,
ce qui dut lui causer une indicible souffrance. Il est à croire
que ses bourreaux usèrent envers lui de cette cruauté,
eux qui lui en firent subir tant d'autres et de si inhumaines dans le
cours de sa passion ; que ne nous donne pas à entendre
l'Évangéliste quand il dit qu'ils firent de lui tout ce
qu'ils voulurent ? Comme la tunique était collée aux
plaies reçues à la colonne, que le sang en était
déjà glacé et ne formait qu'un même tissu
avec elle, quand ils voulurent l'en dépouiller, ces cruels, sans
entrailles, sans compassion, la lui arrachèrent d'un coup et
avec tant de violence, qu'ils rouvrirent et renouvelèrent toutes
les plaies de la flagellation ; de telle sorte que le saint corps resta
de toutes parts ouvert, privé de son harmonie naturelle, et
changé tout entier en une grande plaie qui, de tous
côtés, laissait couler du sang.
Considère ici, ô mon âme, la hauteur de la
bonté et de la miséricorde de Dieu, qui dans ce
mystère, resplendissent d'une manière si visible. Vois
comment celui qui revêt le ciel de nuages, et les champs de
fleurs et de beauté, se trouve ici dépouillé de
tous ses vêtements. Imagine quel froid dut souffrir ce saint
corps, étant, comme il était, tout sillonné de
blessures. Non-seulement ses habits lui ont été
arrachés avec violence, mais sa chair même a volé
en lambeaux sous les coups redoublés des verges. De la
tête aux pieds, ce ne sont que des plaies ouvertes. Saint Pierre,
avec ses vêtements et sa chaussure, avait souffert du froid la
nuit précédente ; combien plus dut le sentir ce corps si
délicat, entr'ouvert par tant de blessures, et sans aucun
vêtement !
Considère ensuite, ô mon âme, comment le Seigneur
fut attaché à la croix avec des clous, et la douleur
qu'il devait ressentir pendant qu'on faisait entrer ces clous si forts
et si acérés dans les plus sensibles et les plus
délicates parties du corps le plus délicat qui fut
jamais. Considère aussi le martyre que devait endurer la Vierge,
quand elle voyait de ses yeux, qu'elle entendait de ses oreilles, ces
coups cruels et redoublés qui tombaient sur ces membres divins ;
car il est vrai de dire que ces mêmes clous qui perçaient
les mains du Fils, perçaient en même temps le cœur
de la Mère.
Considère comment ils se hâtèrent d'élever
la croix en haut, et comment ils allèrent l'enfoncer dans
l'endroit qu'ils avaient creusé pour cela ; comment ces cruels
bourreaux, lorsqu'ils voulurent la planter, la laissèrent tomber
tout d'un coup, en sorte que ce saint corps suspendu en l'air en
ressentit une effroyable secousse, et que les blessures faites par les
clous s'agrandirent, ce qui dut causer au divin Maître
d'intolérables douleurs.
Ô mon Sauveur, ô mon très doux Rédempteur,
peut-il y avoir quelque cœur, si dur qu'il soit, qui ne se fende
de douleur (car en ce jour les rochers même se fendirent)
s’il considère ce que vous endurez sur cette croix ?
« Les douleurs de la mort vous ont environné ; et tous les
vents et tous les flots de la mer se sont déchaînés
contre vous (6). Vous avez été submergé au plus
profond des abîmes, et vous ne trouvez pas sur quoi vous appuyer
(7). » Le Père vous a abandonné ; et en cet
état, Seigneur, que pouvez-vous espérer des hommes ? Vos
ennemis jettent des cris contre vous, vos amis vous brisent le
cœur, votre âme est affligée, et par amour pour moi,
vous ne voulez point recevoir de consolation. Mes péchés
ont été véritablement bien grands, et il n'en faut
point d'autre preuve que la pénitence que vous avez voulu en
faire. Je vous vois, ô mon souverain Maître, attaché
à un bois. Pour soutenir votre corps béni, il n'y a que
trois clous ; eux seuls le tiennent suspendu, sans autre adoucissement.
Quand vous voulez vous appuyer sur les pieds, les clous qui les
traversent en élargissent les plaies ; et quand vous vous
appuyez sur les mains, le poids du corps en élargit
également les blessures. Et votre sainte tête,
tourmentée et affaiblie par la couronne d'épines, quel
oreiller a-t-elle pour la soutenir ? Oh ! Que vos bras, divine Vierge,
lui rendraient bien cet office ! Mais ce n'est pas aux vôtres,
c'est à ceux de la croix que cet office est
réservé. C'est sur eux que s'appuiera la tête
sacrée de votre Fils quand elle voudra chercher quelque repos ;
et le soulagement qu'elle en retirera, sera d'enfoncer plus
profondément les épines dans le cerveau.
Un surcroît de douleur pour le Fils, ce fut la présence de
sa divine Mère ; par cette vue, il endura dans son cœur un
crucifiement non moins douloureux que celui qu'il endurait
extérieurement dans son saint corps.
Ô bon Jésus ! Il y a en ce jour deux croix pour vous,
l'une pour le corps, l'autre pour l'âme ; l'une vient des
tourments, l'autre de la compassion ; l'une transperce votre corps avec
des clous de fer, l'autre votre âme très sainte avec les
pointes de la douleur. Qui pourra dire, ô bon Jésus, ce
que vous ressentiez, lorsque vous considériez les angoisses de
cette très-sainte âme que vous saviez si certainement
être attachée avec vous à la croix ! Quand vous
voyiez ce cœur si maternel percé et traversé par le
glaive de la douleur ! Quand vous tourniez vers elle vos yeux
baignés de sang, et que vous contempliez ce divin visage couvert
de la pâleur de la mort ! Quand vous étiez témoin
de ces agonies de son âme qui, sans mourir, était
déjà plus que morte ! Quand vous voyiez ces torrents de
larmes qui coulaient de ses yeux très-purs, et quand vous
entendiez les soupirs qu'arrachait à son cœur très
saint l'excès de son incomparable douleur !
Enfin, vous pourrez méditer les sept paroles que Notre-Seigneur
fit entendre sur la croix. La première : Mon Père,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (8). La seconde, qui
fut dite au larron : Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis
(9). La troisième, à sa très sainte Mère :
Femme, voilà votre fils (10). La quatrième : J'ai soif
(11) La cinquième : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous
abandonné (12). La sixième : Tout est consommé
(13). La septième : Mon Père, je remets mon âme
entre vos mains (14).
Regarde, ô mon âme, avec quel excès de
charité il recommanda dans ces paroles ses ennemis à son
Père ; avec quelle miséricorde il reçut le larron
qui confessait sa divinité ; avec quelle tendresse filiale il
recommanda sa très aimante Mère au disciple
bien-aimé ; vois quelle soif et quel ardent désir il
montra du salut des hommes ; avec quelle voix douloureuse il
répandit sa prière, et exprima sa tribulation en
présence de la très-sainte majesté de son
Père ; comment il persévéra, jusqu'à la
dernière heure, dans l'obéissance qu'il lui avait
vouée ; et comment, enfin, il lui recommanda son âme, et
se remit tout entier entre ses divines mains.
Il est facile de voir que chacune de ces paroles renferme une admirable
leçon de vertu. Dans la première, le divin Maître
nous recommande la charité envers les ennemis ; dans la seconde,
la miséricorde envers les pécheurs ; dans la
troisième, l'amour envers les parents ; dans la
quatrième, le désir du salut du prochain ; dans la
cinquième, la prière dans les tribulations et dans les
délaissements de Dieu ; dans la sixième la vertu de
l'obéissance et la persévérance ; enfin dans la
septième, la parfaite résignation entre les mains de
Dieu, qui est l'abrégé et le comble de toute notre
perfection.
SAMEDI
Méditation sur le coup de lance donné au Sauveur,
sur la descente de la croix, sur les douleurs de la Vierge, et
sur la sépulture de Notre-Seigneur
Vous considérerez en ce jour comment Notre-Seigneur eut le
côté percé par une lance, comment il fut descendu
de la croix, reçu dans les bras de la Vierge, et porté au
tombeau.
Considérez donc comment le Sauveur ayant rendu le dernier soupir
sur la croix, et ses plus cruels ennemis ayant exécuté le
dessein qu'ils avaient de le faire mourir, leur fureur néanmoins
n'est pas encore assouvie. Ils veulent pousser plus loin leur vengeance
: ils s'acharnent sur le corps inanimé du divin Maître ;
ils tirent au sort et se partagent ses vêtements, et ils percent
sa poitrine sacrée d'un coup de lance.
Ô cruels bourreaux ! Ô cœurs de fer ! Ce corps a-t-il
donc, à votre gré, si peu souffert étant vivant,
que vous ne vouliez pas lui faire grâce, même après
sa mort ? Est-il inimitié, si implacable qu'elle soit, qui ne
s'apaise en voyant devant elle son ennemi mort ? Inhumains, levez un
peu votre regard vers la croix, et voyez cette figure où la mort
est peinte, ces yeux éteints, cette pâleur, cette ombre du
trépas ; et, quoique vous soyez plus durs que le fer, que le
diamant, vous-mêmes, à cette vue, vous vous adoucirez.
Le soldat, ministre de leur vengeance, arrive donc la lance à la
main, et la plonge avec force dans la poitrine nue du Sauveur. La croix
fut ébranlée en l'air par la violence du coup, et du
côté entr'ouvert du Sauveur, il sortit de l'eau et du sang
qui guérissent les péchés du monde. Ô fleuve
qui sors du paradis et qui arroses de tes eaux toute la surface de la
terre ! Ô plaie du précieux côté du Sauveur,
faite bien plus par son amour pour les hommes que par le fer de la
lance cruelle ! Ô porte du ciel, entrée du paradis, lieu
de rafraîchissement, tour inexpugnable, sanctuaire des justes,
sépulture des pèlerins, nid des colombes simples, et lit
fleuri de l'épouse des Cantiques ! Je te salue, plaie du
précieux côté, qui t'imprimes dans les cœurs
dévots, blessure qui blesses les âmes des justes, rose
d'ineffable beauté, rubis d'inestimable valeur, entrée du
cœur de Jésus-Christ, témoignage de son amour et
gage de l'éternelle vie !
Considérez ensuite comment, ce même jour, au soir,
arrivèrent ces deux saints personnages, Joseph et
Nicodème, et comment, ayant appliqué leurs
échelles contre la croix, ils descendirent entre leurs bras le
corps du Sauveur. Dès que la Vierge vit que ce corps
sacré, qui venait d'essuyer la tourmente de la passion,
était près de toucher à terre, elle se
prépara aussitôt à lui offrir sur son sein un port
assuré, et à le recevoir des bras de la croix dans les
siens. Elle demande donc avec une grande humilité à ces
nobles disciples qu'ils lui permettent maintenant de s'approcher de son
Fils, puisqu'elle n'avait pu lui dire un dernier adieu, ni recevoir ses
derniers embrassements quand il était sur le point d'expirer sur
la croix ; qu'ils ne souffrent pas que sa douleur s'accroisse de toutes
parts ; et que, si ses ennemis l'ont privée de cette consolation
pendant que son Fils était vivant, ses amis du moins la lui
accordent après sa mort. Mais quelle langue pourrait dire ce que
la Vierge sentit lorsqu'elle le tint dans ses bras ? Ô anges de
paix ! Pleurez avec cette divine Vierge ; cieux, pleurez ; pleurez,
étoiles du ciel, et vous toutes, créatures de l'univers,
unissez vos larmes à celles de Marie.
Cette très sainte Mère embrasse ce corps qui n'est plus
qu'une plaie ; elle le serre étroitement contre son cœur,
car il ne lui restait de forces que pour cela ; elle met sa tête
entre les épines de sa tête sacrée, et colle son
visage à celui de son Fils. La figure de la très-sainte
Mère se teint du sang du Fils, et celle du Fils est
arrosée des larmes de la Mère.
Ô douce Mère, est-ce donc là votre très doux
Fils ? Est-ce là Celui que vous avez conçu avec tant de
gloire, et enfanté avec tant d'allégresse ? Où
sont donc maintenant vos joies passées ? Que sont devenues vos
anciennes jubilations ? Où est ce miroir de beauté
où vous vous regardiez ?
Tous ceux qui étaient présents pleuraient ; ces saintes
femmes pleuraient ; ces nobles vieillards pleuraient ; le ciel et la
terre pleuraient, et toutes les créatures mêlaient leurs
larmes à celles de la Vierge. Saint Jean
l'Évangéliste pleurait aussi amèrement, et, tenant
embrassé le corps de son bon Maître, il disait : «
Ô mon Seigneur et mon cher Maître ! Qui m'enseignera
désormais ? À qui irai-je dans mes doutes ? Sur la
poitrine de qui reposerai-je ? Qui me découvrira les secrets du
ciel ? Ô quel étrange changement ! Hier soir vous me
teniez sur votre cœur, répandant en moi
l'allégresse et la vie ; et maintenant je vous paye une faveur
si extraordinaire, en vous tenant mort sur mon cœur ! Est-ce
là ce visage que je vis transfiguré sur la montagne du
Thabor ? Est-ce là cette figure plus resplendissante que le
soleil en son midi ? »
Magdeleine, la sainte pécheresse, fondait aussi en larmes, et,
tenant embrassés les pieds du Sauveur, elle disait : «
Ô lumière de mes yeux et remède de mon âme,
si le souvenir de mes péchés m'accable, qui me recevra ?
Qui guérira mes blessures ? Qui prendra la parole en ma faveur ?
Qui me défendra contre les Pharisiens ? Oh ! Que ces pieds
étaient différents de ce qu'ils sont maintenant, quand
vous me permîtes de m'en approcher, et que je les lavai de mes
larmes ! Ô Amour de mon cœur, que ne m'est-il donné
en ce moment de mourir avec vous ! Ô Vie de mon âme,
comment puis-je dire que je vous aime, puisque je suis vivante et que
je vous vois mort devant mes yeux ? »
Ainsi pleurait et se lamentait toute cette sainte compagnie, arrosant
et lavant de ses larmes le corps sacré. Mais l'heure de la
sépulture étant arrivée, ils enveloppent ce saint
corps d'un linceul blanc ; ils enveloppent sa tête d'un suaire,
et, l'ayant placé sur un brancard, ils s'acheminent vers le
monument qui lui était préparé, et ils y
déposent ce précieux trésor. Le sépulcre
fut fermé par une pierre. À ce moment, le cœur de
la divine Mère est plongé dans un abîme de
tristesse. Là, elle se sépare une seconde fois de son
Fils ; là, elle commence de nouveau à sentir sa solitude
; là, elle se voit dépossédée de Celui qui
est tout son bien ; là, son cœur demeure enseveli avec
Celui qui est son trésor.
DIMANCHE
Méditation sur la descente de Notre-Seigneur aux limbes,
sur ses apparitions à la très-sainte Vierge et aux
disciples, et sur le mystère de sa triomphante ascension
En ce jour, vous pourrez vous occuper de la descente du Seigneur aux
limbes, de ses apparitions à Notre-Dame, à sainte
Magdeleine et aux disciples, enfin du mystère de sa glorieuse
ascension.
Considérez d'abord combien grande dut être
l'allégresse de ces saints patriarches des limbes, le jour
où ils reçurent la visite de leur libérateur,
où ils jouirent de sa présence. Par quels cantiques
d'actions de grâce, par quelles louanges, quelles
bénédictions, ils exaltent Celui qui a fait lever sur eux
ce jour de la délivrance si désiré et si attendu !
On dit que ceux qui reviennent des extrémités de l'Orient
se trouvent bien payés de tous les ennuis de la navigation par
la joie qu'ils éprouvent le jour où ils foulent le sol de
leur chère patrie. Si, après la traversée,
après un ou deux ans d'exil, l'aspect de la patrie cause tant de
bonheur, quel torrent d'allégresse ne dut pas inonder les
habitants des limbes, le jour où, après trois ou quatre
mille ans d'exil, ils voyaient briller la bannière de la
délivrance, et touchaient au port dans la terre des vivants !
Considérez ensuite la joie dont le cœur de la très
sainte Vierge tressaille en ce jour, à la vue de son Fils
ressuscité : de même que c'est elle qui, sans nul doute, a
le plus ressenti les douleurs de sa passion ; de même aussi c'est
elle qui participe le plus à l'allégresse de sa
résurrection. Que se passe-t-il dans son cœur, quand elle
voit devant elle son Fils vivant, resplendissant de gloire,
accompagné de tous ces justes qui ressuscitèrent avec lui
? Que fait-elle ? Que dit-elle ? Avec quel élan d'amour elle se
jette dans les bras de ce Fils bien-aimé ! Avec quelle tendresse
de mère elle l'embrasse ! De quelles larmes de bonheur ses yeux
l'inondent ! Oh ! Comme elle voudrait ne plus se séparer de lui,
si cette grâce lui était accordée !
Après l'allégresse de la divine Vierge, considérez
celle de ces saintes Maries, et en particulier l'allégresse de
cette Marie qui persévérait à pleurer près
du sépulcre, attendant le moment où elle verrait le
Bien-Aimé de son âme, et se jetterait à ses pieds.
Quel moment pour elle, quand tout à coup elle voit
ressuscité et vivant Celui qu'elle cherchait et qu'elle
désirait si ardemment de voir, ne serait-ce que mort ! Pesez
ceci bien attentivement : après la divine Mère, c'est
à Marie-Magdeleine que Notre-Seigneur se montre d'abord,
c'est-à-dire à celle qui l'aima le plus, qui
persévéra le plus, qui pleura le plus, qui le chercha
avec le plus de sollicitude. Cette conduite du divin Sauveur vous
apprend que si vous cherchez votre Dieu avec ces mêmes larmes et
ces mêmes sollicitudes, vous le trouverez, vous aussi.
Considérez comment il apparut sous la forme d'un voyageur aux
disciples qui allaient à Emmaüs ; remarquez avec quelle
affabilité il leur parle, avec quelle familiarité il les
accompagne, avec quelle douceur il se cache, et ensuite avec quel amour
il se fait connaître ; enfin comment il laisse ces heureux
disciples ravis de sa présence, et le cœur inondé
de joie. Comme eux, entretenez-vous avec douleur et un vif sentiment de
compassion des souffrances et des travaux de Jésus-Christ, et
tenez pour certain qu'en gardant fidèlement ce souvenir, vous
aurez le bonheur de jouir de la présence et de la compagnie de
ce bon Maître.
Quant au mystère de l'ascension, considérez d'abord
comment Notre-Seigneur différa de remonter à la droite de
son Père, l'espace de quarante jours, pendant lesquels il
apparaît à différentes reprises à ses
disciples, les instruisant et parlant avec eux du royaume de Dieu. Ce
bon Maître ne voulut monter au ciel ni se séparer de ses
chers disciples qu'après les avoir rendus capables de
s'élever en esprit avec lui et de le suivre par le cœur,
jusqu'au séjour de sa gloire. Vous apprendrez par là que
la présence corporelle de Jésus-Christ,
c'est-à-dire la douceur sensible de la consolation, abandonne
très souvent ceux qui ont assez de force pour prendre leur vol
en esprit jusqu'aux régions élevées, et s'y
maintenir plus à l'abri du danger. C'est en cela que resplendit
merveilleusement la providence de Dieu, et la manière dont il
traite les siens en divers temps. Il accorde des douceurs aux faibles,
et il exerce les forts ; il donne du lait aux tout petits, et il
sèvre les grands ; il console les uns, et il éprouve les
autres ; il traite chacun suivant le degré de vertu où il
est arrivé. C'est pourquoi celui qui reçoit des douceurs
n'a point à s'enorgueillir, puisque ces douceurs sont une preuve
de sa faiblesse ; et celui qui est désolé ne doit point
perdre courage, puisque ces désolations sont très souvent
l'indice de la force.
Notre-Seigneur monta au ciel en présence de ses disciples et
sous leurs yeux, parce qu'ils devaient être témoins de ces
mystères ; et nul n'est meilleur témoin des œuvres
de Dieu que celui qui les connaît par expérience. Si vous
voulez véritablement savoir combien Dieu est bon, combien il est
doux et suave envers les siens, combien grande est la puissance et
l'efficacité de sa grâce, de son amour, de sa providence
et de ses consolations, demandez-le à ceux qui en ont fait
l'épreuve ; c'est à eux qu'il appartient d'en rendre
témoignage. Le divin Maître voulut aussi que ses disciples
le vissent monter au ciel afin qu'ils le suivissent de leurs regards et
de leurs cœurs, qu'ils fussent sensibles à son
départ, qu'ils se trouvassent, par son absence, dans une cruelle
solitude, parce que c'était là la meilleure disposition
pour recevoir sa grâce. Élisée demanda à
Élie son esprit : le bon maître lui fit cette
réponse : « Si tu me vois quand je prendrai mon essor en
me séparant de toi, c'est la preuve que ta demande est
accordée (15). » Disons-le donc, les vrais
héritiers de l'esprit de Jésus-Christ seront ceux que
leur amour pour ce divin Maître rendra sensibles à son
départ, et qui, inconsolables de son absence, ne cesseront, tant
qu'ils seront dans cet exil, de soupirer après sa
présence. Tels étaient les sentiments de ce saint homme
qui disait : « Tu nous as quittés, ô tendre
consolateur, et tu ne m'as pas dit un dernier adieu ; en suivant cette
route lumineuse qui te conduisait à la patrie, tu as béni
les tiens, et moi je ne l'ai point vu ; les anges promirent que tu
reviendrais, et moi je ne l'ai point entendu ! » etc.
Mais quelles paroles pourraient peindre la solitude, la douleur, les
soupirs, les larmes de la très sainte Vierge, du disciple
bien-aimé, de sainte Magdeleine, et de tous les apôtres,
quand ils virent s'élever dans les airs et disparaître
à leurs yeux Celui qui emportait leurs cœurs si bien ravis
par son amour ! Il est dit cependant qu'ils retournèrent
à Jérusalem avec une grande joie, tant ils aimaient cet
adorable Maître. Ce même amour qui leur faisait si
cruellement sentir son départ, les inondait de joie à la
pensée de sa gloire, parce que le véritable amour ne se
cherche point lui-même, mais uniquement son Bien-Aimé.
Il reste à considérer avec quelle gloire, quelle
allégresse, quels accents, quelles louanges, ce divin
triomphateur dut être reçu dans la Cité souveraine.
Quelle fête ! Quel accueil ! Quel spectacle ! Les hommes, ne
faisant qu'un avec les anges, s'avançant dans cette noble
cité, et allant peupler ces places désertes depuis tant
d'années ; et cette humanité très-sainte du
Christ, s'élevant au-dessus des hommes comme au-dessus des
anges, et allant s'asseoir à la droite du Père ! Tout
mérite ici les plus profondes réflexions ; on voit le
prix et la couronne des souffrances endurées pour l'amour de
Dieu ; on voit comment Celui qui s'est plus anéanti et qui a
plus souffert que toutes les créatures, est maintenant
exalté et infiniment élevé au-dessus d'elles. Par
là, les amateurs de la véritable gloire apprennent quel
chemin ils doivent suivre pour l'obtenir : ce chemin, c'est de
descendre pour monter, c'est de se mettre au-dessous de tous pour
être élevé au-dessus de tous.
(1) Matth., XXVI, 38
(2) Matth., XXVI, 39
(3) Luc., XXII, 52, 53)
(4) Joan., XVIII, 23
(5) Cant., III, 11
(6) Ps. XVII, 5
(7) Ps. LXVIII, 3
(8) Luc., XXIII, 34
(9) Luc. , XXIII, 43
(10) Joan., XIX, 26
(11) Joan. XIX, 28
(12) Matth., XXVII, 46
(13) Joan., XIX, 30
(14) Luc., XXIII, 46
(15) IV. Reg. II, 10
CHAPITRE V De six parties dont peut se former l’exercice de l’oraison
Telles sont, lecteur chrétien, les méditations dans
lesquelles vous pouvez vous exercer, aux divers jours de la semaine ;
vous y trouverez, je crois, une abondante matière de
réflexions. Mais il faut remarquer ici que la méditation
peut être précédée et suivie de certains
actes qui s'y rattachent par une liaison intime.
Et d'abord, avant d'entrer dans la méditation, il est
nécessaire de préparer le cœur à ce saint
exercice ; c'est comme qui accorde un instrument avant que d'en jouer.
Après la préparation, vient la lecture du sujet ou du
mystère qu'on doit méditer en ce jour, suivant l'ordre
indiqué plus haut pour tous les jours de la semaine. Cette
lecture, sans aucun doute, est nécessaire dans les commencements
jusqu'à ce que l'homme sache ce qu'il doit méditer.
Le sujet ainsi présent à l'esprit, la méditation
commence ; après la méditation peut suivre une
dévote action de grâces à Dieu pour ses bienfaits,
et une offrande de toute notre vie et de celle de Jésus-Christ
notre Sauveur, que nous lui présentons en retour de ses
bienfaits.
Le dernier acte c'est la demande, qui à proprement parler est la
prière, dans laquelle nous demandons tout ce qui nous convient,
tant pour notre salut que pour celui du prochain et de toute
l'Église.
Ces actes, qui peuvent précéder et suivre la
méditation, indépendamment des autres avantages, ont
celui de fournir à l'homme une matière abondante de
réflexion. Dans ce banquet spirituel, il a devant lui tous ces
mets divers ; s'il ne peut manger de l'un, il mangera de l'autre. Si la
méditation s'épuise sur un point, il passe soudain
à un autre où il trouve de nouvelles choses.
Je sais très bien que toutes ces parties de la méditation
et l'ordre que je viens d'indiquer ne sont pas toujours
nécessaires ; mais cela servira du moins à ceux qui
commencent, afin qu'ils suivent un certain ordre, et qu'ils tiennent en
main comme un fil à l'aide duquel ils puissent se conduire dans
les commencements. C'est pourquoi il n'y a rien dans tout ce que je dis
ici dont je veuille faire une loi perpétuelle, ni une
règle générale. Je ne le donne que comme une
simple introduction pour mettre les nouveaux dans cette voie du ciel ;
dès qu'ils y seront entrés, l'usage et
l'expérience, et beaucoup plus encore le Saint-Esprit, leur
enseigneront le reste.
CHAPITRE VI De la préparation qui est requise avant de commencer l’oraison
Il sera utile que nous traitions maintenant en particulier de chacune
des choses dont nous venons de parler, et que nous commencions par la
préparation, qui est la première.
Étant dans l'endroit où vous devez prier, et vous tenant
à genoux, ou debout, ou les bras en croix, ou prosterné,
ou assis, si vous ne pouvez vous tenir autrement, vous commencerez
d'abord par faire le signe de la croix ; cela fait, vous recueillerez
votre imagination, vous la séparerez de toutes les choses de
cette vie, et vous élèverez votre esprit en haut,
considérant que Notre-Seigneur regarde ce que vous allez faire ;
et vous vous tiendrez là avec autant d'attention et de respect
que si vous le voyiez réellement présent devant vos yeux.
Puis, si c'est l'oraison du matin, vous ferez un acte de contrition de
tous vos péchés et vous direz le Confiteor ; si c'est
celle du soir, vous examinerez votre conscience sur tout ce que vous
aurez pensé, dit, fait, entendu en ce jour ; sur l'oubli
où vous avez été de Notre-Seigneur, et vous
repentant des fautes de ce jour comme de toutes celles de la vie
passée, vous humiliant devant la divine Majesté en
présence de qui vous êtes, vous direz ces paroles du saint
patriarche : « Je parlerai à mon Seigneur, quoique je ne
sois que poussière et que cendre (1). » Vous direz ensuite
avec le Psalmiste :
Je lève mes yeux vers vous, ô vous qui habitez dans les cieux ;
Comme les yeux des serviteurs sont attentifs à tous les gestes de leurs maîtres ;
Comme les yeux d'une servante sont fixés sur tous les signes que
fait sa maîtresse ; ainsi nos yeux se portent sans cesse vers le
Seigneur notre Dieu, en attendant qu'il ait compassion de nous.
Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous ; car nous sommes couverts de confusion
Oui, notre âme en est remplie : nous sommes l'opprobre des riches et l'objet du mépris des orgueilleux.
Gloire soit au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, comme dans le
principe, maintenant et toujours, et dans les siècles des
siècles. Ainsi soit-il. (Ps. CXXII)
Et comme nous ne sommes pas capables d'avoir de nous-mêmes une
seule bonne pensée, et que toute notre suffisance vient de Dieu
; comme nul ne peut invoquer comme il faut le saint nom de
Jésus, s'il n'est assisté de la faveur du Saint-Esprit,
pour cette raison, dites avec l'Église :
Venez, Esprit-Saint, et envoyez-nous du ciel un rayon de votre lumière ;
Venez, père des pauvres, venez distributeur des dons, venez, lumière des cœurs ;
Venez, doux consolateur, venez, hôte divin de nos âmes,
venez, vous qui seul êtes leur suave rafraîchissement.
Vous êtes notre repos dans le travail, notre
rafraîchissement dans les ardeurs du jour, notre consolation dans
les pleurs.
Ô lumière infiniment heureuse, remplissez le fond du cœur de vos fidèles.
V. Envoyez-nous votre Esprit, et nos cœurs seront comme créés de nouveau ;
R. Et vous renouvellerez la face de la terre.
ORAISON
Ô Dieu, qui avez instruit vos fidèles en remplissant leurs
cœurs des lumières du Saint-Esprit, faites que cet Esprit
nous fasse aimer et goûter la justice et la sainteté, et
qu'il soit toujours lui-même notre consolation et notre joie. Par
Jésus-Christ Notre-Seigneur qui vit et règne dans tous
les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Cela étant dit, vous supplierez aussitôt Notre-Seigneur
qu'il vous fasse la grâce de vous tenir là, avec
l'attention, la dévotion, le recueillement intérieur, la
crainte, le respect dus à la présence d'une si haute
Majesté, et de passer de telle sorte ce temps de l'oraison, que
vous en sortiez avec de nouvelles forces et une nouvelle ardeur, pour
vous employer à son divin service ; car l'oraison qui ne produit
pas immédiatement ce fruit, est fort imparfaite et de peu de
valeur.
(1) Gen., XVIII, 27
CHAPITRE VII De la lecture
À la préparation, succède la lecture du sujet
qu'on doit méditer. Elle ne doit point être faite à
la hâte ni à la légère, mais elle doit
être attentive et calme ; il faut que l'entendement s'applique
à saisir ce qu'il lit, et que la volonté, beaucoup plus
encore, s'applique à le goûter. Quand on arrive à
un mystère, à une circonstance, enfin à un endroit
de la lecture qui donne de la dévotion, qu'on s'y arrête
un peu plus, afin de s'en pénétrer plus
profondément. Que la lecture ne soit pas très longue,
afin de donner plus de temps à la méditation ; car le
profit que l'âme en retire est d'autant plus grand, qu'elle
scrute et pèse davantage les choses, et que sa volonté
s'y attache avec plus d'ardeur. Néanmoins, lorsque le cœur
sera distrait, et qu'on ne pourra entrer dans la méditation,
qu'on donne alors un peu plus de temps à la lecture, ou
plutôt que des deux exercices on n'en fasse qu'un, en lisant un
point et en le méditant, puis un autre, en le méditant de
la même manière, et ainsi successivement. Les paroles de
la lecture enchaînent l'entendement, et il lui est moins facile
de se dissiper que s'il était libre et dégagé de
tout lien. Le mieux pourtant serait de combattre pour mettre en fuite
ces pensées importunes, de persévérer et de
lutter, comme un autre Jacob, toute la nuit, dans le labeur de
l'oraison ; car, à la fin, la victoire couronne ce noble combat,
et Notre-Seigneur accorde pour prix la dévotion, ou une autre
grâce plus grande encore, sans jamais la refuser à ceux
qui combattent fidèlement.
CHAPITRE VIII De la méditation
Après la lecture, vient la méditation du mystère
qu'on vient de lire. Parmi les sujets que l'on médite, il en est
que l'on peut se représenter à l'aide de l'imagination,
comme, par exemple, tous les mystères de la vie et de la passion
de Notre-Seigneur, le jugement dernier, l'enfer, le paradis ; il en est
d'autres qui appartiennent plus à l'entendement qu'à
l'imagination, comme, par exemple, la considération des
bienfaits de Dieu, de sa bonté, de sa miséricorde ou de
quelque autre de ses perfections. Dans le premier cas, méditer
c'est considérer des yeux intérieurs de l'âme un
mystère, et dans le second, c'est approfondir une
vérité à l'aide du raisonnement. Nous avons
coutume, dans ces exercices, de nous servir de ces deux manières
de méditer, suivant la nature des sujets.
Quand nous méditons sur un mystère, nous devons nous
représenter chaque chose de la manière dont elle est, ou
de la manière dont elle doit se passer, et nous figurer aussi
que tout se passe dans l'endroit même où nous sommes, et
en notre présence. Cette représentation des choses fera
que la considération sera plus vive, et le sentiment plus
profond. Il faut même nous imaginer que ces choses se passent au
dedans de notre cœur, ce qui vaut encore mieux. Puisque des
cités et des royaumes tiennent à l'aise dans ce
cœur, il lui sera bien plus facile de contenir la
représentation de ces mystères. Cette méthode
aidera beaucoup l'âme à se tenir recueillie, ou à
s'occuper au dedans d'elle-même, semblable à l'abeille
qui, renfermée dans sa ruche, fait son rayon de miel ; car, de
s'en aller par la pensée à Jérusalem, pour
méditer ces mystères, et aux lieux mêmes où
ils s'accomplirent, c'est une chose qui d'ordinaire fatigue les
têtes, et leur est nuisible. C'est pourquoi l'homme ne doit pas
attacher excessivement l'imagination à ce qu'il médite,
pour ne pas fatiguer la nature par cette violente manière de
saisir les choses.
CHAPITRE IX De l’action de grâces
Après la méditation, vient l'action de grâces.
L'âme doit la faire d'après ce qu'elle vient de
méditer, remerciant Notre-Seigneur des bienfaits particuliers
qu'il lui a accordés dans ce mystère. Si elle a
médité sur la passion, elle doit adresser de vives
actions de grâces à Notre-Seigneur, de ce qu'il nous a
rachetés au prix de tant de souffrances. Si c'est sur ses
péchés, elle doit le remercier de ce qu'il l'a si
longtemps attendue à pénitence. Si elle a
médité sur les misères de cette vie, elle le
remerciera de ce qu'il lui en a épargné un si grand
nombre ; si c'est sur la mort, de ce qu'il l'a délivrée
de ses dangers, et lui a donné du temps pour se repentir ;
enfin, si c'est sur la gloire du paradis, de ce qu'il l'a
créée pour un si grand bien ; et ainsi des autres
vérités ou des autres mystères.
À ces bienfaits particuliers, elle joindra tous les autres dont
nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire les bienfaits de
la création, de la conservation, de la rédemption, de la
vocation, etc. Ainsi elle remerciera Notre-Seigneur de l'avoir faite
à son image et à sa ressemblance, de lui avoir
donné la mémoire pour se souvenir de lui, l'entendement
pour le connaître, la volonté pour l'aimer. Elle le
remerciera aussi de lui avoir donné un ange pour la garder de
tant de peines, de tant de périls, de tant de
péchés mortels, de la mort même, quand elle vivait
dans leurs chaînes, ce qui n'a pas été moins que de
la délivrer d'une mort éternelle. Le chrétien
remerciera Jésus-Christ de ce qu'il a daigné prendre
notre nature et mourir pour nous, de ce qu'il l'a fait naître de
parents chrétiens, de ce qu'il lui a accordé la faveur du
saint baptême, de ce que, dans ce sacrement, il lui a
donné sa grâce, promis sa gloire, et de ce qu'il l'a
reçu pour son fils adoptif. Combien d'autres bienfaits qui
réclament les plus vives actions de grâces !
Après l'avoir adopté pour son fils, Notre-Seigneur lui a
donné, dans le sacrement de confirmation, des armes pour
combattre contre le monde, contre le démon et la chair. Dans le
sacrement de l'autel, il s'est donné lui-même à
lui, pour être sa nourriture. Il a établi le sacrement de
pénitence, afin qu'il puisse recouvrer la grâce perdue par
le péché mortel. Qui pourrait compter les bonnes
inspirations qu'il lui a envoyées à toutes les
époques de sa vie, et qu'il ne cesse de lui envoyer encore ? Que
dire de tous les secours que ce bon Maitre lui a prodigués pour
prier, pour bien agir, pour persévérer dans le bien
commencé ! À tous ces bienfaits, que l'âme qui
médite joigne les autres, généraux et
particuliers, qu'elle connaît avoir reçus de
Notre-Seigneur ; que pour ceux-là, ainsi que pour tous les
autres, tant publics que secrets, elle offre à Dieu le plus
magnifique tribut d'actions de grâces qui sera en son pouvoir.
Qu'elle convie toutes les créatures du ciel et de la terre
à chanter avec elle le saint cantique de l'action de
grâces. Dans cet esprit, elle pourra dire, si elle veut, ce
cantique : Benedicite, omnia opera Domini, Domino ; laudate et
superexaltate ;etc. ,ou bien le psaume : Benedic, anima mea, Domino :
et omnia quœ intra me sunt, nomini sancto ejus.
PSAUME 102
Bénissez, mon âme, le Seigneur, et que tout ce qui est en moi rende hommage à son saint nom.
Bénissez, mon âme, le Seigneur, et ne perdez point la mémoire de tous ses bienfaits.
Il vous pardonne toutes vos iniquités, il guérit toutes vos infirmités.
Il rachète votre vie de la mort, il vous couronne dans sa miséricorde et dans sa compassion.
Il comble de biens vos désirs ; il fera que votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle.
Le Seigneur exerce sa miséricorde, et il rend justice à tous ceux qui sont opprimés.
Il a fait connaître ses voies à Moïse, il a fait
connaître ses volontés aux enfants d'Israël.
Le Seigneur est plein de compassion, il est miséricordieux, plein de patience, et sa bonté est infinie.
Il ne se fâchera pas pour toujours ; et il ne menacera pas éternellement.
Il ne nous a pas traités selon nos péchés, et il
ne nous a pas rendu ce qu'il pouvait nous rendre pour nos
iniquités.
Car autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre,
autant a-t-il signalé sa miséricorde à
l'égard de ceux qui le craignent.
Autant que l'orient est loin de l'occident, autant a-t-il éloigné de nous nos iniquités.
Comme un père use de miséricorde envers ses enfants, Dieu
a été miséricordieux à l'égard de
ceux qui le craignent, parce qu'il connaît le limon dont nous
avons été formés.
Il s'est ressouvenu que nous sommes poussière. Les jours de
l'homme sont comme l'herbe ; sa fleur n'est que comme celle des
campagnes ;
Car sa vie est passagère, et elle ne sera pas de longue
durée ; l'homme ne reconnaîtra plus son séjour sur
la terre.
Mais la miséricorde du Seigneur est de toute
éternité, et subsistera éternellement sur ceux qui
le craignent.
Sa justice s'étend sur les enfants de leurs enfants, sur ceux qui gardent sa loi ;
Et sur ceux qui se souviennent de ses commandements pour les observer.
Le Seigneur a établi son trône dans le ciel, et sa domination s'étend à tout.
Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes ses
anges, qui êtes revêtus de force, qui exécutez ses
ordres, pour qu'on se rende docile à la voix de ses
commandements.
Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes sa
milice, qui êtes ses ministres, qui accomplissez ses
volontés.
Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes son
ouvrage ; bénissez-le dans tous les lieux de sa domination ; et
vous, mon âme, bénissez le Seigneur.
CHAPITRE X De l’offrande
Après avoir ainsi donné au Seigneur les plus vives
actions de grâces, le cœur, par un naturel élan,
s'élève à ce sentiment du prophète David :
« Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits
? » L'homme satisfait à ce désir d'une certaine
manière, en donnant et en offrant à Dieu tout ce qu'il
possède et tout ce qu'il peut lui offrir. Pour cela, il doit
d'abord s'offrir lui-même pour être à jamais son
esclave, se mettant et s'abandonnant entre ses mains, afin qu'il fasse
de lui tout ce qu'il voudra dans le temps et dans
l'éternité. Il doit lui offrir en même temps toutes
ses paroles, ses œuvres, ses pensées, ses souffrances,
c'est-à-dire tout ce qu'il fera et endurera, afin que tout soit
à la gloire et à l'honneur de son saint nom.
Secondement, qu'il offre au Père les mérites et les
services de son Fils, toutes les douleurs qu'il a endurées, par
obéissance, dans ce monde, depuis la crèche
jusqu'à la croix ; car tous ces mérites et toutes ces
douleurs sont notre propriété, notre héritage,
qu'il nous a laissé dans le Nouveau Testament par lequel il nous
a faits héritiers de tout ce grand trésor. De même
que ce qui m'est donné par la grâce ne m'appartient pas
moins que ce qui est acquis par mes efforts, de même les
mérites et le droit qu'il m'a donnés ne sont pas moins ma
propriété que si je les avais acquis par mes sueurs et
par mes souffrances. C'est pourquoi l'homme peut présenter cette
seconde offrande avec non moins de droit que la première,
comptant par ordre et faisant valoir devant Dieu tous les services de
son Fils bien-aimé, toutes les souffrances et toutes les vertus
de sa très-sainte vie, son obéissance, sa patience, son
humilité, sa fidélité, sa charité, sa
miséricorde, en un mot toutes ses vertus ; car cette offrande
est la plus riche et la plus précieuse que nous puissions lui
faire.
CHAPITRE XI De la demande
Après avoir présenté une si riche offrande, nous
pouvons en toute assurance demander en retour différentes
grâces. Et d'abord, demandons avec la charité la plus
tendre et le zèle le plus ardent pour la gloire de
Notre-Seigneur, que tous les peuples et toutes les nations du monde le
reconnaissent, le bénissent et l'adorent comme leur unique et
vrai Dieu, comme leur souverain Maître, disant du plus intime de
notre cœur ces paroles du Prophète : « Que tous les
peuples, Seigneur, vous adorent, que tous les peuples vous rendent
honneur et gloire (33) »
(33) Ps. LXV, 4
Prions ensuite pour les têtes de l'Église, qui sont le
Pape, les cardinaux, les évêques, et puis pour tous les
autres ministres et prélats inférieurs, afin que Dieu les
dirige et les éclaire de telle façon, qu'ils conduisent
tous les hommes à la connaissance de leur Créateur et
à l'observation de ses lois. Nous devons également prier,
comme saint Paul le conseille, pour les rois et pour tous ceux qui sont
constitués en dignité, afin que, par la prudence de leur
conduite, nous menions une vie tranquille et paisible. Une telle
prière est agréable à Dieu, notre Seigneur, lequel
veut que tous les hommes se sauvent et arrivent à la
connaissance de la vérité.
Prions aussi pour tous les membres de son corps mystique ; demandons
pour les justes que le Seigneur les conserve en sa grâce ; pour
les pécheurs, qu'il les convertisse et pour les défunts,
qu'il les délivre miséricordieusement de si grandes
souffrances, et les conduise au repos de la vie éternelle.
Prions pour tous les pauvres infirmes, les prisonniers, les captifs,
etc. Demandons à Dieu, par les mérites de son Fils, qu'il
les assiste et les délivre de tout mal.
Après avoir prié pour le prochain, prions pour
nous-mêmes. Chacun, s'il se connaît bien lui-même,
sera averti par ses propres besoins de ce qu'il doit demander ;
néanmoins, pour suivre un chemin plus facile et plus sûr,
nous pouvons demander les grâces suivantes :
Premièrement, demandons, par les mérites et les
souffrances de Notre-Seigneur, le pardon de tous nos
péchés et la grâce de ne plus les commettre.
Demandons un secours spécial contre ces passions et ces vices
vers lesquels nous avons plus de pente, et qui sont pour nous la source
de plus de tentations, en découvrant toutes ces plaies à
ce céleste médecin, afin qu'il les guérisse et
nous les enlève par l'onction de sa grâce.
Secondement, demandons, ces hautes et nobles vertus qui sont
l'abrégé de toute la perfection chrétienne : la
foi, l'espérance, l'amour, la crainte, l'humilité, la
patience, l'obéissance, le courage pour toute espèce de
sacrifices, la pauvreté d'esprit, le mépris du monde, la
discrétion, la pureté d'intention, et autres vertus
semblables qui sont au sommet de cet édifice spirituel. La foi
est la première racine de la piété.
L'espérance est comme un levier qui la soulève de la
terre au ciel, et un remède contre les tentations de cette vie.
La charité est la fin de toute la perfection chrétienne.
La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. L'humilité
est le fondement de toutes les vertus. La patience est l'armure qui
nous protège contre les coups et les attaques de l'ennemi.
L'obéissance est une très agréable offrande, par
laquelle l'homme s'offre lui-même en sacrifice à Dieu. La
discrétion est comme l'œil de l'âme qui lui
découvre ses voies, et la dirige dans toutes ses
démarches ; la force est comme le bras qui exécute toutes
ses bonnes œuvres ; la pureté d'intention les rapporte et
les dirige à Dieu.
Troisièmement, demandons ces autres vertus qui, très
importantes par elles-mêmes, ont encore l'avantage d'être
un rempart pour celles qui leur sont supérieures : la
tempérance dans le boire et le manger ; la modération ou
la retenue de la langue, la garde des sens ; la modestie et la
composition de l'homme extérieur, la douceur et le bon exemple
à l'égard du prochain, la rigueur et la
sévérité envers soi-même, et autres vertus
semblables. Après toutes ces demandes, on terminera par celle de
l'amour de Dieu ; que ce soit celle sur laquelle on insiste le plus, et
laquelle on emploie la plus grande partie du temps. Qu'on demande au
Seigneur cette vertu du plus intime de l'âme, et avec les plus
ardents désirs, puisqu'en elle consiste tout notre bien Ainsi,
on pourra faire cette demande en ce termes.
DEMANDE SPIRITUELLE DE L'AMOUR DE DIEU
Par-dessus toutes ces vertus, Seigneur, donne-moi ta grâce pour
que je t'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes
mes forces et de toutes mes entrailles, ainsi que tu me le commandes.
Ô Dieu de mon cœur, toute mon espérance, toute ma
gloire, tout mon refuge, mon allégresse ! Ô
Bien-Aimé des bien-aimés ! Ô mon glorieux et
ravissant Époux, Époux suave, Époux qui fais
savourer à mon âme un miel si pur ! Ô délices
de mon cœur ! Ô vie de mon âme ! Ô joyeux repos
de mon esprit ! Ô beau jour, ô jour pur de
l'éternité, ô lumière sereine des plus
intimes profondeurs de mon être, ô paradis verdoyant et
fleuri de mon cœur ! Ô aimable principe de mes joies, et
suprême rassasiement de mon âme ! Prépare, Dieu que
j'aime, prépare en moi, ô tendre Maître, une demeure
agréable à tes yeux, afin que, selon la promesse de ta
sainte parole, tu viennes vers moi, tu viennes prendre en moi ton
repos. Fais mourir en moi tout ce qui déplaît à tes
yeux, et daigne m'accorder d'être en tout selon ton cœur.
Blesse, Seigneur, le plus intime de mon âme avec les
flèches de ton amour, et enivre-la avec le vin de ta parfaite
charité. Oh ! Quand viendra ce fortuné moment ? Quand me
sera-t-il donné de te plaire en toutes choses ? Quand sera mort
en moi tout ce qui t'est contraire ? Quand serai-je entièrement
à toi ? Quand cesserai-je d'être à moi ? Quand,
ô mon Bien-Aimé, seras-tu mon unique vie ? Quand
t'aimerai-je du cœur le plus enflammé ? Quand m'embrasera
toute la flamme de ton amour ? Quand serai-je tout
liquéfié, tout transformé en toi par ta toute
puissante suavité ? Quand ouvriras-tu à ce pauvre
mendiant ? Quand lui découvriras-tu ton royaume, ce beau royaume
qui est au dedans de moi, et qui n'est autre que toi-même avec
toutes tes richesses, quand me raviras-tu, quand, ô mon
Bien-Aimé, m'enlevant, me transportant tout entier en toi, me
cacheras-tu dans ton cœur de manière que je ne paraisse
plus jamais ? Quand, brisant tous les obstacles et toutes les
chaînes, me feras-tu un esprit avec toi, de manière que je
ne puisse plus me séparer de toi ?
Ô Bien-Aimé, Bien-Aimé, Bien-Aimé de mon
âme ! Ô délices, délices de mon cœur !
Exauce-moi, Seigneur, non à cause de mes mérites, mais
à cause de ton infinie bonté. Sois mon maître, ma
lumière, mon guide, mon secours en toutes choses, afin que je ne
fasse, que je ne dise rien qui ne soit agréable à tes
yeux. Ô Dieu, ô mon Bien-Aimé, ô mon
cœur, ô bien de mon âme ! Ô mon doux amour,
ô mon inénarrable plaisir, ô ma force, viens
à mon aide ; ô ma lumière, daigne me guider.
Ô Dieu de mon cœur, pourquoi ne te donnes-tu pas au pauvre
? Tu remplis le ciel et la terre, et mon cœur, tu le laisses vide
? Toi qui revêts les lis des champs, qui prépares la
pâture aux petits oiseaux, qui nourris les vers de terre,
pourquoi m'oublies-tu, moi qui pour toi ai oublié tous les
mortels ? Je t'ai connue trop tard, Bonté infinie ; je t'ai
aimée trop tard, Beauté si ancienne et si nouvelle !
Qu’il est digne de larmes, le temps où je ne t'ai point
aimée ! Que j'étais à plaindre, puisque je ne te
connaissais pas ! Que j'étais aveugle, puisque je ne te voyais
pas ! Tu étais au dedans de moi, et j'allais te chercher dehors.
Mais puisque enfin je t'ai trouvé, ne permets pas, Seigneur, par
ta divine clémence, que je t'abandonne jamais ! Et s'il est vrai
qu'une des choses qui te charment le plus, et qui font à ton
cœur une plus grande blessure, c'est d'avoir des yeux pour savoir
te regarder ; je t'en conjure, Seigneur, donne-moi de tels yeux pour te
voir ; je veux dire les yeux simples de la colombe, des yeux chastes et
purs, des yeux humbles et amoureux, des yeux remplis de dévotion
et de larmes, des yeux attentifs et clairvoyants pour connaître
ta volonté et l'accomplir. Exauce-moi, Seigneur ; que je te
regarde ainsi, afin qu'en retour tu me regardes de ces yeux, avec
lesquels tu regardas saint Pierre, quand tu lui fis pleurer son
péché ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas l'enfant
prodigue, quand tu allas le recevoir, et que tu lui donnas le baiser de
paix ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas le publicain, quand il
n'osait élever les siens au ciel ; de ces yeux, avec lesquels tu
regardas Magdeleine, quand, avec les larmes qui coulaient des siens,
elle lavait tes pieds ; enfin, de ces yeux, avec lesquels tu regardas
l'Épouse dans les Cantiques, quand tu lui dis : « Tu es
belle, ô ma bien-aimée, tu es belle, tes yeux sont ceux de
la colombe. » Seigneur, cette grâce, je te la demande, afin
que, satisfait des yeux et de la beauté de mon âme, tu lui
donnes ces ornements de vertus et ces grâces qui te la fassent
trouver toujours belle.
Ô très haute, très clémente, très
bénigne Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit, un
seul vrai Dieu, sois, Seigneur, ma lumière, mon guide, mon aide
en tout ! Ô Père tout-puissant, par la grandeur de ton
infini pouvoir, arrête et fixe ma mémoire en toi, et
daigne la remplir de saintes et dévotes pensées. Ô
Fils très-saint, par ton éternelle sagesse, illumine mon
entendement et orne-le de la connaissance de la souveraine
vérité et de mon extrême bassesse. Ô
Esprit-Saint, amour du Père et du Fils, par ton
incompréhensible bonté, fais passer en moi toute ta
volonté, et embrase-moi d'un si grand feu d'amour que les plus
grandes eaux ne puissent l'éteindre. Ô Trinité
sainte, mon unique Dieu et tout mon bien, oh ! si je pouvais te louer
et t'aimer comme te louent et te bénissent tous les anges ! Oh !
Si j'avais l'amour de toutes les créatures, que de bon
cœur je te le donnerais, et m'en dépouillerais pour toi !
Ce serait encore trop peu pour t'aimer comme tu le mérites ! Toi
seul te peux dignement aimer et dignement louer, parce que toi seul
comprends ton incompréhensible bonté ; et ainsi toi seul
la peux aimer autant qu'elle le mérite, de manière que
dans ton cœur seul, ô grand Dieu, s'observe la justice de
l'amour.
Ô Marie, Marie, Marie, Vierge très sainte, Mère de
Dieu, Reine du ciel, Souveraine du monde, sanctuaire de l'Esprit-Saint,
lis de pureté, rose de patience, paradis de délices,
miroir de chasteté, modèle d'innocence, prie pour ce
pauvre exilé, pour ce pauvre pèlerin, et fais-lui part
des surabondantes richesses de ta charité. Ô vous,
bienheureux saints et saintes, et vous, bienheureux esprits qui
brûlez ainsi des flammes de l'amour de votre Créateur, et
vous en particulier, séraphins qui embrasez les cieux et la
terre de votre amour, n'abandonnez pas ce pauvre et misérable
cœur, mais purifiez-le comme les lèvres d'Isaïe, de
tous ses péchés, et embrasez-le de la flamme de votre
très-ardent amour, afin que je n'aime que ce Seigneur, que je ne
cherche que lui, que je me repose et demeure en lui dans les
siècles des siècles. Amen.
CHAPITRE XII De quelques
avis qui doivent nous diriger dans le saint exercice de
l’oraison et de la méditation
Tout ce qui a été dit jusqu'ici est destiné
à fournir de la matière à la considération,
ce qui est une des principales parties de l'affaire qui nous occupe, et
une des choses les plus nécessaires à ceux qui veulent
s'adonner à l'oraison : car ce n'est que le petit nombre qui ont
une matière suffisante pour méditer ; et ainsi c'est
faute d'avoir des sujets de méditation, que bien des personnes
manquent à cet exercice.
Maintenant nous dirons en peu de mots la manière et la
méthode qu'on y pourra garder. Et, bien que dans cette
matière, le maître principal soit le Saint-Esprit,
l'expérience a néanmoins montré que quelques avis
étaient nécessaires, parce que le chemin pour aller
à Dieu est difficile, et qu'on ne peut y marcher sans guide. Si
tant de personnes s'égarent et marchent longtemps en pure perte,
c'est qu'elles manquent de ce secours.
Premier avis
Liberté qu'on doit garder dans l'exercice de l'oraison.
À quels sujets on doit s'attacher.
Raisons de passer d'un sujet, ou d'un point, à un autre.
Lorsque nous nous mettrons à méditer un des sujets
indiqués plus haut, aux temps et aux exercices
déterminés, nous ne devons pas tellement nous attacher
à ce sujet, que nous tenions pour mauvais de passer à un
autre, quand nous y trouvons plus de dévotion, de goût, ou
de profit. Car, comme la fin de tous ces exercices est la
dévotion, ce qui nous fait atteindre le plus efficacement cette
fin, doit être regardé comme le meilleur. Toutefois, ce
n'est pas pour des causes légères qu'on doit ainsi
changer de sujet, mais seulement lorsqu'on y voit un avantage
manifeste.
De même, lorsque dans un point de l'oraison ou de la
méditation, quelqu'un sent plus de goût ou de
dévotion que dans un autre, qu'il s'y arrête tout le temps
que durera cette affection, quand bien même le reste de
l'exercice se passerait à cela. En effet, comme la fin de tout
ce commerce avec Dieu est la dévotion, ainsi que nous l'avons
dit, ce serait se tromper que de chercher ailleurs, avec une
espérance douteuse, ce que nous tenons déjà entre
les mains d'une matière certaine.
Deuxième avis
Le cœur doit plus agir que l'esprit dans l'exercice de l'oraison.
Que ceux qui s'appliquent à cet exercice tâchent
d'éviter de trop donner à la spéculation de
l'entendement, et qu'ils prennent soin de traiter cette affaire
plutôt avec les affections et les sentiments de la volonté
qu'avec les discours et les considérations de l'esprit.
Ceux-là se trompent certainement de chemin, qui dans l'oraison,
se mettent à méditer les divins mystères, comme
s'ils les étudiaient pour les prêcher ; car cela sert
plutôt à dissiper l'esprit qu'à le recueillir, et
à nous porter hors de nous, qu'à nous renfermer au dedans
de notre âme. Il arrive de là, qu'à la fin de
l'oraison ils demeurent seuls et sans esprit de dévotion, aussi
faciles et aussi prompts à toute sorte de
légèreté qu'ils étaient auparavant ; parce
qu'en effet ils n'ont pas prié, ils ont parlé, ils ont
étudié, ce qui est chose bien différente. Ceux qui
se trouvent ainsi disposés devraient considérer que dans
cet exercice nous nous approchons de Dieu beaucoup plus pour
écouter que pour parler. Ainsi donc, s'ils veulent
réussir dans cette affaire, qu'ils se présentent à
l'oraison avec les dispositions intérieures d'une femme simple
et droite, ignorante mais humble, et plutôt avec un cœur
disposé et préparé à sentir et à
aimer les choses de Dieu, qu'avec un esprit actif et avide de les
approfondir ; car ceci est le propre de ceux qui étudient pour
savoir, et non de ceux qui prient et qui pensent à Dieu, pour
pleurer.
Troisième avis
Dans quelle mesure le cœur doit agir dans l'exercice de l'oraison.
L'avis précédent nous enseigne comment nous devons calmer
l'entendement et remettre toute cette affaire entre les mains de la
volonté. L'avis présent fixe à la volonté
elle-même sa règle et sa mesure, afin qu'elle
n'excède point, et ne soit pas trop véhémente dans
son office. Pour cela, il faut savoir que la dévotion que nous
prétendons acquérir n'est pas une chose qui se doive
obtenir à force de bras, comme beaucoup de gens se le
persuadent. Ils se figurent qu'avec des efforts excessifs, des
tristesses forcées et comme artificielles, ils vont obtenir des
larmes et des sentiments de compassion lorsqu'ils méditent la
passion de Notre-Seigneur. Il n'en est pas ainsi : cela d'ordinaire ne
fait que dessécher le cœur, et le rendre moins propre
à recevoir la visite du Seigneur, comme Cassien l'enseigne. En
outre, ces choses sont nuisibles à la santé corporelle,
et souvent laissent l'esprit tellement effrayé du
dégoût qu'il a ressenti dans cet exercice, qu'il
appréhende d'y revenir, sachant par expérience tout ce
qu'il lui coûte de peine. Que chacun donc se contente de faire
bonnement ce qui est en son pouvoir, c'est-à-dire qu'il se rende
présent en esprit à ce que Notre-Seigneur a souffert,
regardant d'une vue simple et paisible, avec un cœur tendre et
compatissant, prêt à recevoir le sentiment qu'il plaira au
divin Maître de lui envoyer, tout ce que son amour lui a fait
endurer pour nous. Il faut qu'il soit plus disposé à
recevoir l'affection que sa miséricorde voudra lui donner,
qu'à l'exprimer à force de bras ; et cela fait, qu'il ne
s'attriste pas pour le reste, lorsqu'il ne plaira pas à Dieu de
le lui donner.
Quatrième avis
Du genre d'attention qu'on doit apporter à l'exercice de l'oraison.
De tout ce qui vient d'être dit, nous pouvons conclure quelle
doit être l'attention que nous devons apporter à
l'exercice de l'oraison. C'est là surtout qu'il convient de
n'avoir ni le cœur abattu ni lâche, mais de le tenir ferme,
attentif et élevé en haut. Mais s'il est
nécessaire d'y être avec cette attention et ce
recueillement de cœur, d'un autre côté, il convient
que cette attention soit tempérée et
modérée, afin qu'elle ne nuise point à la
santé, et qu'elle n'empêche pas la dévotion. Car il
est des personnes qui fatiguent leur tête par les trop grands
efforts qu'elles font pour être attentives à ce qu'elles
pensent, comme nous l'avons dit plus haut ; et il en est d'autres qui,
pour éviter cet inconvénient, se tiennent là, avec
beaucoup de lâcheté, de laisser-aller, et avec beaucoup de
facilité à se laisser emporter à tous les vents.
Pour fuir ces extrémités, il faut se tenir dans un juste
milieu, de telle sorte qu'on ne se fatigue point la tête par une
attention excessive, et que, par trop de négligence et de
lâcheté, on ne laisse point voltiger l'imagination
où bon lui semble.
Cinquième avis
Constance qu'on doit montrer dans l'oraison. - Conduite à tenir dans les sécheresses.
Mais entre tous ces avis, voici le principal : que celui qui prie ne
perde pas courage, et qu'il n'abandonne pas son exercice, lorsqu'il ne
sent pas tout de suite cette douceur de dévotion qu'il
désire. Il faut attendre avec longanimité et
persévérance la visite du Seigneur ; car la gloire de ce
souverain Maître, la bassesse de notre condition et la grandeur
de l'affaire que nous traitons, demandent que nous attendions souvent,
et que nous nous tenions en suppliants aux portes de son palais
sacré.
Quand vous aurez donc ainsi attendu un peu de temps, si le Seigneur
vient, rendez-lui des actions de grâces de sa visite ; et s'il
vous semble qu'il ne vient pas, humiliez-vous devant lui, reconnaissez
que vous ne méritez pas la faveur qui vous est refusée.
Contentez-vous d'avoir fait là le sacrifice de vous-même,
d'avoir renoncé à votre volonté, d'avoir
crucifié votre désir naturel, d'avoir lutté contre
le démon et contre vous-même, et d'avoir fait au moins ce
qui dépendait de vous. Que si vous n'avez pas adoré le
Seigneur d'une adoration sensible, il doit vous suffire de l'avoir
adoré en esprit et en vérité, attendu que c'est
ainsi qu'il veut être adoré. Croyez-moi, c'est là,
sans contredit, le pas le plus périlleux de cette navigation, et
l'endroit où l'on reconnaît les véritables
dévots ; et si vous en sortez heureusement, tenez-vous pour
assuré que le reste de la course sera prospère.
Enfin, si après avoir fait tout ce qui dépend de vous, il
vous semblait encore que c'est temps perdu de persévérer
dans l'oraison, et que c'est fatiguer votre tête sans profit,
alors vous pourriez sans inconvénient prendre quelque livre de
dévotion et changer l'oraison en lecture. Vous observerez
toutefois de ne point lire à la hâte ni en courant, mais
d'une manière posée, en vous pénétrant
profondément de ce que vous lisez, et en mêlant souvent la
prière à la lecture. Cette pratique est très
profitable aux âmes, plus facile pour toutes sortes de personnes,
à la portée même des plus ignorantes surtout en ce
qui regarde le chemin de l'oraison.
Sixième avis
Du temps à consacrer à l'oraison, suivant les états et les personnes.
Consolante doctrine pour ceux qui ont peu de temps à donner à cet exercice.
Cet avis ne diffère point du précédent, mais il le
complète. Il est nécessaire que le serviteur de Dieu
sache bien qu'il ne doit pas se contenter de quelque petit goût
qu'il trouve dans l'oraison, ainsi que le font certaines personnes ;
elles n'ont pas plus tôt répandu une petite larme, ou
senti quelque tendresse de cœur, qu'elles pensent avoir
terminé leur exercice. Cela ne suffit point pour la fin que nous
nous proposons. Pour que la terre porte des fruits, il ne suffit pas
d'un peu de rosée ni d'une légère pluie, qui ne
fait qu'abattre la poussière et mouiller la superficie. Il faut
une quantité d'eau telle, qu'elle pénètre le sol
et l'humecte de manière à le féconder. De
même, dans l'oraison, il nous faut non quelques gouttes, mais
abondance de cette rosée et de cette eau céleste, afin
que nos âmes donnent les fruits des bonnes œuvres. C'est
pourquoi l'on nous conseille avec beaucoup de raison de consacrer
à ce saint exercice le plus de temps qu'il nous sera possible.
Il vaudrait mieux y employer d'un trait un long espace, que d'y revenir
deux fois et de n'y consacrer que de courts intervalles. Si l'on n'a
que peu de temps, il se passe en quelque sorte tout entier à
apaiser l'imagination, à calmer le cœur ; et à
peine notre âme est-elle en paix, que nous nous levons de
l'exercice, quand nous devrions le commencer.
Pour préciser plus en détail la limite de ce temps, il me
semble que tout ce qui est moins qu'une heure et demie ou deux heures,
est un espace court pour l'oraison : car souvent une demi-heure se
passe à accorder l'instrument, c'est-à-dire à
mettre l'imagination en repos ; et ce n'est pas trop de tout le temps
qui reste, pour jouir du fruit de l'oraison. Il est bien vrai que quand
l'oraison se fait à la suite d'autres saints exercices, comme
après Matines, après avoir dit ou entendu la messe,
après quelque dévote lecture, ou quelque oraison vocale,
le cœur se trouve bien plus disposé pour s'entretenir avec
Dieu ; car, de même que le feu prend vite au bois sec, de
même le feu céleste s'allume bien plus vite dans un
cœur bien préparé. Il est vrai encore que le temps
du matin permet d'abréger l'exercice, parce qu'il n'en est point
de plus favorable pour vaquer à l'oraison. Mais que celui qui
sera pauvre de temps, à cause de ses nombreuses occupations, ne
laisse pas d'offrir son denier, comme la veuve dans le temple. Pourvu
qu'il n'y ait pas de négligence de sa part, Celui qui dispense
à toutes les créatures ce qui leur est nécessaire,
selon leur besoin et leur nature, ne manquera pas non plus de donner
à son âme tout ce qui lui est nécessaire pour
avancer dans son saint service.
Septième avis
Comment on doit recevoir les visites de Notre-Seigneur,
soit dans l'oraison, soit hors de l'oraison.
Voici un autre avis qui a du rapport avec le précédent.
Lorsque l'âme, dans l'oraison ou hors de l'oraison, reçoit
quelque visite particulière du Seigneur, qu'elle ne la laisse
point passer inutilement ; mais qu'elle profite de l'occasion qui lui
est offerte : car il est certain qu'à l'aide de ce vent, on
naviguera plus en une heure qu'on n'aurait fait sans lui en plusieurs
jours.
On dit que saint François en usait ainsi ; et saint Bonaventure
écrit de lui, qu'il était tellement fidèle
à cette pratique, que lorsque dans les voyages, il voyait qu'il
allait recevoir de Notre-Seigneur quelque visite particulière,
il priait ses compagnons de prendre un peu le devant, et il demeurait
ainsi seul et en repos jusques à ce qu'il eût bien
savouré et digéré cet aliment qui lui venait du
ciel. Ceux qui n'en usent pas de la sorte, en sont d'ordinaire
châtiés par cette peine : qu'ils ne trouvent point Dieu
lorsqu'ils le cherchent, parce que Dieu, quand il les cherchait, ne les
a point trouvés.
Huitième avis
Comment, dans ce saint exercice, il faut joindre la méditation à la contemplation.
Enfin, le dernier et le plus important des avis, est qu'on doit
tâcher de joindre, en ce saint exercice, la méditation
à la contemplation, faisant de l'une un degré pour monter
à l'autre. On doit savoir que l'office de la méditation
est de considérer avec soin et avec attention les choses
divines, s'appliquant à les approfondir les unes après
les autres, par la voie du raisonnement, afin d'émouvoir le
cœur et d'exciter en lui quelque affection ou quelque sentiment
de ces choses. C'est comme qui frappe la pierre avec le briquet pour en
tirer une étincelle. Dans la contemplation, cette
étincelle est déjà obtenue ; en d'autres termes,
l'on a obtenu cette affection et ce sentiment que l'on cherchait, et
l'âme en jouit en repos et en silence, non à l'aide de
raisonnements multipliés et des spéculations de
l'entendement, mais par une simple vue de la vérité.
C'est ce qui fait dire à un saint docteur : « La
méditation travaille avec peine et avec fruit, la contemplation
sans peine et avec fruit ; l'une cherche, l'autre trouve ; l'une
prépare l'aliment, l'autre se l'incorpore ; l'une s'occupe
à discourir et à faire des considérations, l'autre
se contente d'une simple vue des choses, parce qu'elle en a
déjà l'amour et le goût. Pour conclure, l'une est
comme le moyen, l'autre comme la fin ; l'une est comme le chemin et le
mouvement, l'autre est comme le terme de ce chemin et de ce mouvement.
»
De là on tire une conclusion fort commune, qui est
enseignée par tous les maîtres de la vie spirituelle, et
qui cependant est peu entendue de ceux qui la lisent. La voici : de
même que les moyens cessent dès que la fin est obtenue, et
que la navigation se termine dès que le vaisseau est
arrivé au port ; de même aussi, quand l'homme, au moyen du
travail de la méditation, est une fois arrivé au repos et
au goût de la contemplation, il doit pour lors cesser cette
pieuse, mais laborieuse recherche. Se contentant d'une simple vue et de
la pensée de Dieu, comme s'il le voyait présent, il doit
jouir en repos du sentiment d'amour, ou d'admiration, ou de joie, ou de
quelque autre sentiment semblable, qu'il plaît à Dieu de
lui donner. La raison de ce conseil et de cette conduite, la voici :
Comme la fin du commerce de l'âme avec Dieu dans l'oraison
consiste bien plus dans l'amour et dans les affections de la
volonté, que dans la spéculation de l'entendement ;
lorsque la volonté est déjà prise et
possédée de cette affection, nous devons, autant qu'il
nous est possible, éviter tous les discours et toutes les
spéculations de l'entendement, afin que notre âme
s'emploie tout entière à goûter ce sentiment dont
nous venons de parler, sans se déterminer par les actes des
autres puissances. C'est pourquoi un docteur s'exprime ainsi à
ce sujet : « Dès que l'homme se sentira enflammé de
l'amour de Dieu, qu'il laisse aussitôt toutes ces
spéculations et toutes ces pensées, quelque sublimes
qu'elles paraissent ; non pas qu'elles soient mauvaises en soi, mais
parce qu'alors elles empêchent un plus grand bien. Agir de la
sorte, ce n'est point autre chose que cesser le mouvement, parce qu'on
est arrivé au terme, et laisser la méditation pour
l'amour de la contemplation. » Or, cela peut se faire à la
fin de tout l'exercice de l’oraison, c'est-à-dire
après la demande de l'amour de Dieu, qui termine l'exercice, et
dont nous avons parlé plus haut. En voici deux raisons : la
première, parce qu'on présuppose alors que le travail de
l'exercice passé aura produit quelque affection et quelque
sentiment de Dieu, attendu que, comme dit le Sage, la fin de l'oraison
vaut mieux que le commencement (34) ; la seconde, parce qu'après
le travail de la méditation et de l'oraison, il est juste que
l'homme donne un peu de relâche à l'entendement, et le
laisse reposer dans les bras de la contemplation. Ainsi donc, que
durant ce temps il rejette toutes les imaginations qui s'offrent
à lui, qu'il apaise l'entendement, qu'il calme la mémoire
et la fixe en Notre-Seigneur, considérant qu'il est en sa
présence. Qu'il laisse de côté pour lors toute
considération particulière des choses de Dieu, et qu'il
se contente de la connaissance que la foi lui donne de lui, qu'il
applique la volonté et l'amour, puisque c'est l'amour seul qui
s'embrase, et qu'en lui seul est le fruit de toute la
méditation. Car ce que l'entendement peut connaître de
Dieu n'est presque rien, tandis que la volonté peut beaucoup
aimer. Que l'homme s'enferme au dedans de lui-même dans le centre
de son âme, où est l'image de Dieu, et que là il
soit attentif à ce grand Dieu, comme s'il écoutait
quelqu'un qui lui parlerait du haut d'une tour, ou comme s'il le
possédait au dedans de son cœur, ou comme si, dans tout
cet univers, il n'y avait que son âme seule avec Dieu seul. Il
devrait même perdre le souvenir de soi et de ce qu'il fait, parce
que, comme le disait un Père : « La parfaite oraison est
celle dans laquelle celui qui prie ne se souvient pas qu'il est en
prière. » (34) Eccl., VII, 9
Ce n'est pas seulement à la fin de l'exercice, mais encore au
milieu, et en quelque endroit que ce sommeil spirituel nous prenne,
c'est-à-dire que l'entendement soit comme endormi par la
volonté, que nous devons faire cette halte, et jouir en paix de
ce bienfait de Dieu. Ensuite, quand nous avons achevé de nous
nourrir de cette délicieuse nourriture, nous devons retourner
à notre travail. Nous devons imiter en cela le jardinier quand
il arrose une partie de son jardin. Dès qu'il l'a remplie d'eau,
il en arrête le cours, il laisse cette eau pénétrer
et amollir le fond de cette terre ; cela fait, il ouvre de nouveau le
canal, afin qu'elle reçoive encore de l'eau, et qu'ainsi elle
demeure parfaitement arrosée.
Mais ce que l'âme sent alors, les délices qui l'inondent,
la lumière, le rassasiement, la charité, la paix qu'elle
reçoit, c'est ce qu'on ne peut expliquer avec des paroles, parce
que c'est là cette paix qui surpasse tout sentiment, et le
bonheur le plus élevé que l'on puisse goûter en
cette vie.
Il y a quelques personnes tellement possédées de l'amour
de Dieu, qu'à peine ont-elles commencé à penser
à lui, que soudain le souvenir de son doux nom leur fait fondre
le cœur. Ces personnes ont peu besoin de discours et de
considérations pour l'aimer ; elles n'en ont pas plus besoin
qu'une mère et une épouse pour se réjouir au
souvenir d'un fils et d'un époux, quand on leur parle d'eux.
Il y en a d'autres qui, non-seulement dans l'exercice de l'oraison,
mais encore hors de ce temps, sont tellement absorbées et ravies
en Dieu, qu'oubliant toutes choses et elles-mêmes, elles ne
s'occupent que de lui. Si le transport d'un amour terrestre et coupable
produit quelquefois un pareil effet, à combien plus forte raison
l'amour de cette Beauté infinie devra-t-il le produire ! Car la
grâce n'est pas moins puissante que la nature et que la faute.
Ainsi donc, quand l'âme sentira cette action de Dieu en elle, en
quelque endroit de l'oraison que ce soit, elle ne doit en nulle
façon la combattre, quand même cela devrait lui prendre
tout le temps de l'exercice. Pour s'y livrer, qu'elle laisse de
côté les prières vocales et les
considérations qu'elle était résolue de faire,
à moins que ce ne soient des prières d'obligation. Car,
comme dit saint Augustin, « de même qu'on doit quelquefois
abandonner la prière vocale, quand elle est un obstacle à
la dévotion, de même aussi on doit abandonner la
méditation quand elle est un obstacle à la contemplation.
»
Une autre observation très importante sur ce sujet, c'est que
s'il convient quelquefois de laisser la méditation pour
l'affection, pour monter du moins au plus, de même aussi, par la
raison du contraire, il conviendra quelquefois de laisser l'affection
pour la méditation. Il y aurait lieu de le faire, par exemple,
lorsque l'affection serait si véhémente, qu'elle ferait
craindre, si l'on y persévérait, de ruiner la
santé ; ce qui arrive souvent à ceux qui, sans cette sage
précaution, s'adonnent à ces exercices et s'y livrent
sans discrétion, attirés qu'ils sont par la force de la
divine suavité. Lorsque cela arrive, il est bon, dit un docteur,
de se porter à quelque sentiment de compassion, en
méditant un peu la passion de Notre-Seigneur ou les
péchés et les misères du monde, afin de donner au
cœur quelque soulagement et quelque repos.