Saint Ambroise de Milan
Les Devoirs
Le sujet de l'ouvrages: Les devoirs
Réfutation de trois objections
Reprise de la réfutation des trois objections:
Les mouvements de l'âme et le convenable
La bienfaisance est faite de bienveillance et de générosité
Digression sur les devoirs de la reconnaissance
Retour au sujet de la bienveillance
Retour au sujet de la tempérance
Digression sur le thème des deux images
Le jugement nécessaire aux clercs
Préambule: La beauté morale, la vie heureuse, la vie éternelle
La vie heureuse est indépendante de la souffrance et du plaisir
Rappel du sujet: Le beau et l'utile se confondent
Il est utile d'être prudent et juste
L'utilité des vertus qui suscitent l'admiration
1. Les divers genres de générosités
Les qualités du bon conseillers. L'exemple de saint Paul
L'utilité des bonnes fréquentations
2. La fonte des vases sacrés pour le rachat des captifs
3. La garde ou l'abandon des dépôts
Préambule: La solitude et le repos
Rappel du plan d'ensemble des trois livres de l'ouvrage
Définition du vocabulaire employé
1. On ne saurait hésiter entre le beau et l'utile
1. La première
2. La seconde
3. La troisième
4. La quatrième
Conclusion sur la première thèse
Deuxième thèse: Rien ne doit être recherché que le beau
Illustration par des exemples Gygès
Les propriétaires terriens et la spéculation sur le blé
Le bannissement des étrangers et la sauvegarde des paysans
La conquête de la terre promise
La captation des héritages par tromperie. Les devoirs du clerc
David (conclsion de la première partie, puis seconde partie)
La tromperie est contraire à la beauté morale. Illustration par des exemples.
Les serments à ne pas faire et à ne pas acquitter. Exemples
Retour au thème de la convergence du beau et l'utile, à partir de divers exemples.
Reprise du thème de la tromperie. Exemple où la beauté moral est préférée.
Digression d'exégèse typologique
Reprise des exemples de la préférence accordée à la beauté morale.
Suite du récit biblique sur le feu sacré.
Nouvelle digression d'exégèse typologique.
Reprise du thème de la morale illustrée par:
1. La guerre contre la tribu de Benjamin
2. Les quatres lépreux du siège de Samarie
3. Esther et le roi des Perses
INTRODUCTION
Préambule : L'auteur se présente.
Je pense ne pas paraître prétentieux, en prenant
parmi mes fils l'attitude d'enseigner, puisque le maître
lui-même de l'humilité a dit : « Venez, mes fils,
écoutez- moi ; je vous enseignerai la crainte du Seigneur. »
Et l'on peut voir là l'humilité de sa modestie et sa
grâce. En disant en effet : « la crainte du Seigneur »,
qui paraît être commune à tous, il a fourni la
marque de sa modestie. Et cependant puisque cette crainte même
est le début de la sagesse et l'artisan de la béatitude,
car ceux qui craignent Dieu sont bienheureux, il a manifesté
à l'évidence qu'il était un maître pour
l'enseignement de la sagesse et un guide pour l'acquisition de la
béatitude.
Quant à nous, donc, attentifs à
imiter sa modestie, mais sans avoir la prétention de nous
attribuer sa grâce, ce que l'Esprit de sagesse lui a infusé,
ce qui à travers lui nous a été manifesté
et nous a été découvert par sa vue et son
exemple, nous vous le transmettons comme à nos enfants ; aussi
bien ne pouvons-nous désormais esquiver le devoir d'enseigner,
qu'à notre corps défendant nous a imposé la
charge du sacerdoce : « Dieu en effet a donné à
certains d'être apôtres, et à certains d'être
prophètes, à d'autres d'être prédicateurs
de l'Évangile et à d'autres d'être pasteurs et
docteurs. » Je ne revendique donc pas pour moi la gloire
des apôtres — qui en effet le ferait, sinon ceux que le
Fils de Dieu en personne a choisis ? — Je ne revendique pas le
charisme des prophètes, la puissance des prédicateurs
de l'Évangile, la vigilance des pasteurs ; mais je souhaite
seulement d'obtenir l'application attentive aux divines Écritures,
que l'apôtre a placée en dernier lieu parmi les devoirs
des saints ; et celle-là même je la souhaite afin de
pouvoir apprendre, par souci d'enseigner. Unique est en effet le vrai
maître , celui qui, seul, n'a pas appris ce qu'il devait
enseigner à tous, tandis que les hommes apprennent d'abord ce
qu'ils doivent enseigner, et reçoivent de lui ce qu'ils
doivent transmettre aux autres.
Or cette chance même
ne m'a pas été donnée. Pour moi en effet,
arraché aux magistratures et aux insignes de la fonction
publique en vue du sacerdoce, je me suis mis à vous enseigner
ce que moi-même je n'ai pas appris. Et ainsi il m'est arrivé
de commencer à enseigner avant que d'apprendre. Il me faut
donc en même temps apprendre et enseigner puisque je n'ai pas
eu le loisir d'apprendre auparavant .
Or que devons-nous apprendre avant toutes choses, si ce n'est à
nous taire, afin de pouvoir parler l ? Pour que ma voix ne me
condamne pas, avant que ne m'absolve celle d'autrui ; car il est
écrit : « C'est d'après tes propos que tu seras
condamné. » Qu'est-il donc besoin de te hâter
d'encourir, par la parole, le risque d'une condamnation, alors que,
par le silence, tu peux être plus en sécurité ?
J'ai vu bien des gens tombés dans le péché par
la parole, je n'en ai guère vu par le silence. Aussi est-il
plus difficile de savoir se taire que de parler. Je sais que la
plupart des gens parlent faute de savoir se taire. Il est rare que
quelqu'un se taise, bien qu'il n'ait aucun profit à parler. Il
est donc sage, celui qui sait se taire. Car la Sagesse de Dieu a dit
: « Le Seigneur m'a donné une langue douée de
connaissance pour savoir quand il faut prendre la parole . » Il
est donc sage à juste titre, celui qui a reçu du
Seigneur de savoir à quel moment il lui faut parler. C'est
pourquoi l'Écriture dit bien : « L'homme sage se taira
jusqu'au moment voulu. »
Aussi, les saints du
Seigneur — parce qu'ils savaient que la parole de l'homme est,
la plupart du temps, messagère de péché et que
le discours de l'homme est le début de l'erreur humaine —
aimaient-ils à se taire. C'est ainsi que le saint du Seigneur
affirme : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins pour ne pas
pécher dans mon langage. » II savait en effet et il
avait lu que c'est le fait de la divine protection que l'homme soit
mis à l'abri du fouet de sa propre langue et à l'abri
du témoignage de sa propre conscience. Nous sommes
effectivement fustigés par la honte muette de notre pensée
et par le jugement de notre conscience ; nous sommes fustigés
aussi par les verges de notre parole, lorsque nous tenons des propos
dont l'énoncé blesse notre esprit et déchire
notre âme. Or quel est celui qui peut garder son cœur pur
du bourbier des fautes ou ne pas pécher dans son langage ? Et
pour cette raison qu'il ne voyait personne capable de garder ses
lèvres pures de la souillure du discours, lui-même
s'imposa, par le silence, la loi de l'innocence : ainsi en se taisant
il esquivait la faute qu'il n'aurait guère pu éviter en
parlant.
Écoutons donc le maître de la
prudence : « J'ai dit : je surveillerai mes chemins »,
cela signifie : je me suis dit, je me suis imposé, par une
consigne muette de ma pensée, de surveiller mes chemins.
Autres sont les chemins que nous devons suivre et autres ceux que
nous devons surveiller : nous devons suivre les chemins du Seigneur,
mais surveiller les nôtres, pour qu'ils ne conduisent pas au
péché. Or tu peux surveiller si tu ne t'empresses pas
de parler. La Loi dit : « Écoute, Israël, le
Seigneur ton Dieu. » Elle ne dit pas : « parle »,
mais : « écoute ». Eve est tombée pour la
raison qu'elle tint à son mari un langage qu'elle
n'avait pas écouté du Seigneur son Dieu. La première
parole de Dieu te dit : « Écoute ». Si tu écoutes,
tu surveilles tes chemins et, si tu es tombé, rapidement tu te
redresses. « Comment en effet le jeune homme redresse-t-il son
chemin si ce n'est en veillant aux paroles du Seigneur ? »
Ainsi donc commence par te taire, et écoute pour ne pas pécher
dans ton langage.
C'est un mal grave que d'être
condamné par sa propre bouche. Et en effet si chacun doit
rendre compte d'une parole oiseuse , combien plus d'une parole impure
et honteuse ? De fait, les paroles scandaleuses sont plus graves que
les paroles oiseuses. Par conséquent, si l'on demande raison
d'une parole oiseuse, combien plus subit-on un châtiment pour
un propos impie ?
Quoi donc ? Faut-il que nous soyons muets
? Pas du tout. « II est en effet un temps pour se taire et il
est un temps pour parler. » En outre, si l'on rend compte d'une
parole oiseuse, gardons-nous d'avoir à rendre compte également
d'un silence oiseux. Car il est aussi un silence actif : tel était
celui de Suzanne qui fit plus en se taisant que si elle avait parlé.
De fait, en se taisant devant les hommes, elle parla à Dieu et
ne trouva pas de plus grande preuve de sa chasteté que son
silence. Sa conscience parlait lorsque sa voix ne se faisait pas
entendre, et elle ne cherchait pas à obtenir en sa faveur le
jugement des hommes, elle qui avait le témoignage du Seigneur.
Ainsi donc elle voulait être acquittée par celui dont
elle savait qu'on ne peut en aucune manière le tromper.
Le Seigneur en personne, dans l'Évangile, se taisant,
accomplissait le salut de tous. Aussi est-ce à juste titre que
David ne s'imposa pas un silence perpétuel, mais la
surveillance de ses paroles.
Surveillons donc notre cœur,
surveillons notre bouche ; l'un et l'autre préceptes en effet
sont dans l'Écriture : dans le passage que nous étudions,
il est prescrit de surveiller notre bouche, mais ailleurs il t'est
dit : « Maintiens ton cœur sous parfaite surveillance. »
David se surveillait, et toi tu ne te surveilleras pas ? Isaïe
avait des lèvres impures, lui qui a dit : « O malheureux
que je suis, car je me sens accablé puisque je suis un homme
et que j'ai des lèvres impures... », le prophète
du Seigneur avait des lèvres impures : comment nous, les
avons-nous pures ?
Et pour qui, si ce n'est pour chacun de
nous, a-t-il été écrit : « Enclos ton
domaine d'épines... attache ton argent et ton or, et fabrique
pour ta bouche porte et verrou, et pour tes paroles fléau et
peson » ? Ton domaine c'est ton âme, ton or c'est ton
cœur, ton argent c'est ta parole : « Les paroles du
Seigneur sont paroles chastes, un argent éprouvé par le
feu. » En outre, c'est un bon domaine qu'une bonne âme.
Enfin, c'est un domaine de prix qu'un homme sans tache. Enclos donc
ce domaine, entoure-le du retranchement des pensées, garnis-le
d'épines — de soins attentifs — afin que les
passions déraisonnables du corps n'y fassent pas irruption et
ne l'emmènent pas captive, afin que les bas instincts ne
l'envahissent pas, que les passants sur la route ne pillent pas sa
vigne. Surveille « l'homme intérieur », en toi, ne
le néglige pas et ne le méprise pas comme s'il était
sans valeur, car c'est un domaine de prix ; et c'est à juste
titre un domaine de prix, celui dont le produit n'est pas périssable
et temporel, mais appartient au salut définitif et éternel.
Entretiens donc ton domaine afin d'avoir des champs cultivés.
Attache ton discours pour qu'il ne soit pas exubérant,
pour qu'il ne soit pas léger et que, par le bavardage, il ne
ramasse pas à sa suite des péchés. Qu'il soit
tout à fait resserré et que ses rives le contiennent ;
rapidement, le fleuve qui déborde ramasse de la boue. Attache
ta pensée, qu'elle ne soit pas relâchée et à
vau-l'eau, pour qu'on ne dise pas de toi : « Impossible d'y
appliquer ni onguent, ni huile, ni pansement. » La modération
de l'âme tient ses propres rênes par lesquelles elle se
dirige et se gouverne.
Qu'il y ait une porte à ta
bouche afin qu'elle soit close quand il faut, et qu'elle soit
verrouillée fort attentivement, de peur que quelqu'un ne te
provoque à la colère dans tes paroles et que tu ne
rendes injure pour injure. Tu as entendu ce qu'on a lu aujourd'hui :
« Soyez irrités et ne péchez pas ». Ainsi
donc, même si nous sommes irrités, parce que cet état
relève de la nature et non pas de notre pouvoir, ne proférons
pas de notre bouche un mauvais discours de peur de nous précipiter
dans le péché ; mais qu'il y ait « fléau
et peson » à tes paroles, c'est-à-dire humilité
et mesure, en sorte que ta langue soit soumise à ton âme.
Qu'elle soit retenue par le lien des rênes, qu'elle ait son
mors par lequel elle puisse être ramenée à la
mesure, qu'elle profère des discours pesés à la
balance de la justice afin qu'il y ait de la gravité dans la
pensée, du poids dans le discours, et de la modération
dans les paroles.
Si quelqu'un surveille tout cela, il
devient doux, calme, mesuré. En surveillant en effet sa bouche
et en retenant sa langue, en ne parlant pas avant d'interroger, de
peser et d'examiner ses propres paroles pour savoir s'il faut dire
ceci, s'il faut le dire à l'encontre de celui-ci, si c'est le
moment de ce langage, cet homme assurément pratique la mesure,
le calme et la patience, de sorte qu'il ne fait pas éclater
son indignation et sa colère en paroles, qu'il ne livre pas
dans ses propos la révélation de quelque passion, qu'il
ne révèle pas dans son langage les flammes d'une
ardente convoitise et la présence en ses discours des
aiguillons de la colère ; il évite en fin de compte,
que le langage qui doit faire valoir les richesses intérieures,
ne découvre et n'étale l'existence de quelque défaut
dans le caractère.
C'est alors en effet, quand il
voit quelques passions naître en nous, que l'adversaire surtout
tend des pièges : c'est alors qu'il agite des brandons,
apprête des lacs. Aussi le prophète dit-il très
justement, comme tu l'as entendu lire aujourd'hui : « Car
Lui-même m'a libéré du lacs des chasseurs et de
la parole acerbe. » Symmaque a dit : « la parole
irritante », d'autres : « la parole troublante ».
Le lacs de l'adversaire est notre langage, mais en outre ce langage
même n'en est pas moins un adversaire contre nous. Nous tenons
la plupart du temps un discours dont l'ennemi peut se saisir et nous
blesser comme avec notre propre épée. Combien il est
plus supportable de périr par l'épée d'autrui
que par la nôtre. L'adversaire éprouve donc nos armes
défensives et brandit ses traits. S'il voit que je suis ému,
il plante ses aiguillons, pour faire lever des germes de discordes.
Si j'énonce une parole inconvenante, il serre son lacs.
Parfois il m'offre, comme appât, la possibilité de la
vengeance, pour qu'en désirant me venger, je m'engage moi-même
dans son lacs et resserre sur moi le nœud mortel. Si quelqu'un
donc sent la présence de cet adversaire, il doit alors
apporter plus de surveillance à sa bouche, pour ne pas fournir
d'occasion à l'adversaire » ; mais ils ne sont pas
nombreux, ceux qui le voient.
Mais il faut aussi se garder
de celui que l'on peut voir, de quiconque irrite, de quiconque
excite, de quiconque exaspère, de quiconque suggère des
incitations à la luxure ou à la convoitise. Quand donc
quelqu'un nous insulte, nous harcèle, nous provoque à
la violence, nous invite à une querelle, alors pratiquons le
silence, alors ne rougissons pas de devenir muets. C'est un pécheur
en effet celui qui nous provoque, qui nous fait injure et désire
que nous devenions semblables à lui.
Enfin si tu te
tais, si tu ne fais pas attention, il a coutume de dire : «
Pourquoi te tais-tu ? Parle si tu l'oses ; mais tu n'oses pas, tu es
muet, je t'ai coupé la langue. » Si donc tu te tais, il
éclate plus encore : il se
croit vaincu, moqué,
mésestimé et joué. Mais si tu réponds, il
se juge grandi parce qu'il a trouvé son pareil. Si en effet tu
te tais, on dira : « Celui-là a insulté celui-ci,
le second n'en a pas fait de cas. » Tandis que si tu rends
l'outrage, on dira : « Les deux se sont insultés. »
L'un et l'autre est condamné, personne n'est absous. Le souci
du premier est donc d'irriter pour que je lui tienne de semblables
propos, que je fasse de semblables actions ; tandis qu'il appartient
au juste de ne pas faire attention, de ne rien dire, de conserver le
bénéfice d'une bonne conscience, d'accorder plus au
jugement des gens de bien qu'à l'arrogance d'un calomniateur,
de se satisfaire du sérieux de sa conduite. C'est cela en
effet « faire silence sur ses bonnes actions », parce que
celui qui a bonne conscience de soi ne doit pas être ému
par des mensonges et ne pas attribuer plus d'importance à
l'insulte d'autrui qu'à son propre témoignage.
II
arrive dans ces conditions qu'il sauvegarde aussi l'humilité.
Mais s'il ne veut pas être suffisamment humble, il agite et
exprime à part soi de telles pensées : « Ainsi
donc, comment celui-ci me mépriserait-il et tiendrait-il, à
ma face, de tels propos contre moi, comme si je ne pouvais, moi, à
son adresse, ouvrir la bouche ? Pourquoi, moi aussi, ne dirais-je pas
ce qui me permettrait de le blesser ? Ainsi donc comment celui-ci me
ferait-il tort, comme si je n'étais pas un homme, comme si je
ne pouvais me venger ? Comment celui-ci me calom-nierait-il, comme si
moi, je ne pouvais rassembler sur lui des accusations plus graves ? »
Celui qui dit de telles choses, n'est pas « doux et
humble », il n'est pas exempt de tentation. Le tentateur
l'excite et, en personne, lui suggère de telles idées.
Très souvent, l'esprit du mal utilise un homme et l'aposte,
pour dire ces choses au premier ; mais toi, maintiens ton pied fixé
sur la pierre. Même si c'est un esclave qui dit une insulte, le
juste se tait ; même si c'est un faible qui lance un outrage,
le juste se tait ; même si c'est un pauvre qui calomnie, le
juste ne répond pas. Telles sont les armes du juste : il vainc
en se retirant ; de même que les soldats habiles au lancement
du javelot ont l'habitude de vaincre en se retirant et, à la
faveur de leur fuite, d'infliger au poursuivant des coups plus
sévères.
Qu'est-il besoin en effet de
s'émouvoir lorsque nous entendons des insultes ? Pourquoi
n'imitons-nous pas celui qui dit : « Je me suis tu, je me suis
humilié et j'ai fait silence sur mes bonnes actions » ?
David l'a-t-il simplement dit, ne l'a-t-il pas aussi fait ? Bien sûr,
il l'a aussi fait. Ainsi lorsque le fils de Semei l'insultait, David
se taisait, et bien qu'escorté d'hommes en armes, il ne
retournait pas l'insulte, il ne recherchait pas la vengeance, à
tel point que lorsque le fils de Sarvia lui dit qu'il voulait sévir
contre celui-ci, David ne le permit pas. Il allait donc comme un
homme muet et humilié, il allait se taisant et il ne
s'émouvait pas quand on le traitait d'homme sanguinaire, lui
qui avait conscience de sa douceur. Ainsi il ne s'émouvait pas
des insultes, lui qui avait amplement conscience de ses bonnes
œuvres.
Aussi celui qui s'émeut promptement de
l'injustice, fait-il en sorte qu'on le voit mériter l'outrage,
en voulant qu'on reconnaisse qu'il ne le mérite pas. Aussi
mieux vaut celui qui méprise l'injustice que celui qui s'en
afflige : celui en effet qui la méprise comme s'il ne la
sentait pas, de cette façon la domine ; tandis que celui qui
s'en afflige, comme s'il l'avait sentie ...
Le sujet de l'ouvrage : Les devoirs.
Ce n'est pas inconsidérément que pour vous
écrire, mes chers fils, j'ai utilisé le début de
ce psaume. Car ce psaume que le prophète David a donné
à chanter au saint Idithun, moi je vous encourage à le
retenir, charmé que je suis par la profondeur de sa
signification et par la vigueur de ses pensées. Nous nous
sommes aperçus en effet, à partir des brefs passages
que nous avons extraits, que ce psaume enseignait le silence patient,
la parole opportune et, dans la suite, le mépris des
richesses, qui sont les fondements majeurs des vertus. Ainsi donc en
méditant ce psaume, il m'est venu à l'esprit d'écrire
sur Les devoirs.
Sur cette question, certains hommes
adonnés à la philosophie ont écrit, comme
Panétius et son fils chez les Grecs, Tullius chez les Latins.
Toutefois je n'ai pas jugé étranger à ma charge
d'en écrire moi aussi. Et de même que Tullius le fit
pour l'éducation de son fils, je le fais de même, moi
aussi, pour votre formation à vous, mes chers fils. Car je ne
vous chéris pas moins, vous que j'ai enfantés dans
l'Évangile, que si je vous avais eus d'une épouse. La
nature en effet n'est pas plus impétueuse que la grâce,
pour chérir. Il est sûr que nous devons chérir
ceux dont nous pensons qu'ils seront sans fin avec nous, plus que
ceux qui le sont seulement en ce monde. Ceux-ci naissent souvent
tarés, en sorte qu'ils déshonorent leur père,
mais vous, nous vous avons choisis d'avance, pour vous chérir.
C'est pourquoi l'on chérit les premiers, en vertu d'une
obligation qui n'est pas suffisamment appropriée et durable
pour enseigner la tendresse sans fin, tandis que l'on vous chérit,
vous, en vertu d'un discernement qui ajoute à la force de la
tendresse le grand poids de la charité : il s'agit d'éprouver
ceux que l'on chérit et de chérir ceux que l'on a
choisis.
Ainsi donc puisque les rôles conviennent,
voyons si le projet lui-même d'écrire De officiis, sur
Les devoirs, convient et voyons si ce terme n'est approprié
qu'à l'école des seuls philosophes ou s'il se trouve
aussi dans les divines Écritures. C'est donc merveille : en
lisant aujourd'hui l'Évangile, le Saint-Esprit, comme s'il
nous encourageait à écrire, nous a offert une lecture
pour nous confirmer que l'on peut parler d'offlcium, devoir, même
parmi nous. En effet alors que le prêtre Zacharie était
devenu muet dans le Temple et qu'il ne pouvait parler, « il
arriva, est-il dit, que furent achevés les jours officii eius,
des devoirs de sa charge ; il s'en alla chez lui ». »
Nous lisons donc que nous pouvons parler d'offlcium, de devoir.
Et
la raison elle-même n'y répugne pas, puisque,
pensons-nous, on a dit officium, devoir, en tirant le mot du verbe
efficere, accomplir, comme si l'on disait efficium, accomplissement,
mais que pour l'euphonie, en changeant une seule lettre, on a fait le
nom offlcium, devoir ; ou du moins pour que l'on fasse des choses qui
ne nuisent, officiant, à personne, mais profitent à
tous.
Or les philosophes ont pensé que l'on déduit
les devoirs, de la beauté morale et de l'utile, et que l'on
choisit d'après ces deux catégories ce qui l'emporte ;
ensuite qu'il arrive que deux choses belles entrent en concurrence,
également deux choses utiles et que l'on cherche ce qui est le
plus beau, également ce qui est le plus utile. Tout d'abord
donc le devoir se divise en trois parties : le beau, l'utile et ce
qui l'emporte. Ensuite ils divisèrent ces trois catégories
en cinq points : les choses belles en deux, les choses utiles en
deux, et l'estimation du choix. Ils disent que la première
partie concerne la convenance et la beauté morale de la vie,
la seconde, le bien-être de la vie, les richesses, l'abondance,
les moyens d'existence ; c'est d'après ces deux parties
qu'intervient l'estimation du choix. Voilà ce que disent les
philosophes.
Pour nous, c'est uniquement ce qui peut être
convenable et beau que nous apprécions, en fonction des biens
à venir plutôt que des biens présents ; et nous
reconnaissons pour utile uniquement ce qui peut être avantageux
en vue de la grâce de la vie éternelle et non pas ce qui
peut l'être en vue du plaisir de la vie présente. Et
nous ne plaçons aucun bien-être dans les moyens
d'existence et les richesses de l'abondance, mais nous les jugeons
une gêne si l'on ne s'en défait pas : on voit une charge
à les posséder plutôt qu'une perte à les
distribuer.
Ainsi donc le travail de rédaction que
nous entreprenons n'est pas superflu, puisque nous apprécions
le devoir d'après une norme différente de celle dont
usèrent les philosophes. Ceux-ci placent parmi les biens, le
bien-être de ce monde ; nous, nous le plaçons même
parmi les pertes, car celui qui reçoit ici-bas les biens,
comme ce fameux riche, est torturé là-bas, tandis que
Lazare qui subit des maux ici-bas, trouva là-bas la
consolation . Ensuite ceux qui ne lisent pas les écrits des
philosophes, liront les nôtres s'ils le veulent, eux qui ne
recherchent pas les ornements du discours ni l'art de la parole, mais
le simple agrément des choses.
Le convenable — qui se dit ?????? en grec — se
rencontre en premier lieu dans nos Écritures, nous en sommes
instruits et nous l'apprenons en lisant : « C'est à toi
que convient, ô Dieu, l'hymne de louange, en Sion », ou
en grec : ??? ?????? ?????, ? ????, ?? ????. L'apôtre aussi dit
: « Exprime ce qui convient à la saine doctrine. »
Et ailleurs : « Or il convenait à celui par qui tout et
pour qui tout a été fait, que, ayant conduit de
nombreux fils à la gloire, le guide de leur salut, fût
consacré par la passion . »
Est-ce que
Panétius, est-ce qu'Aristote qui lui aussi disserta du devoir,
furent antérieurs à David, alors que Pythagore lui-même
qui est — on le lit — plus ancien que Socrate, donna, en
suivant l'exemple du prophète David, la loi du silence à
ses disciples ? Mais Pythagore, c'était pour interdire aux
siens pendant cinq ans l'usage de la parole ; David, ce n'était
pas pour réduire le don de la nature, mais pour enseigner la
surveillance de l'emploi du langage. Pythagore, certes, c'était
pour enseigner à parler en ne parlant pas ; David pour qu'en
parlant nous apprenions davantage à parler. Comment en effet
enseigner sans exercice ou progresser sans pratique ?
Celui
qui veut acquérir la science de la guerre, s'exerce aux armes
chaque jour et comme s'il se trouvait au combat, il s'entraîne
à la lutte et il campe comme face à la position de
l'ennemi ; et en ce qui concerne l'habileté et la force du
lancer, ou bien il éprouve ses propres bras, ou bien il
détourne les traits des adversaires et les esquive grâce
à la vigilance de son regard. Celui qui aspire à
diriger un navire sur mer avec le gouvernail ou à le conduire
avec les rames, s'entraîne d'abord sur un fleuve. Ceux qui
recherchent la douceur du chant et l'éclat de la voix, d'abord
par un chant progressif éveillent leur voix. Et ceux qui grâce
à leurs forces physiques et par un affrontement selon les
règles, à la lutte, ambitionnent la couronne,
affermissant leurs membres, formant leur endurance, par l'usage
quotidien de la palestre, s'habituent à la fatigue.
De
fait la nature elle-même nous enseigne chez les petits enfants
qu'ils étudient d'abord les sons du langage afin d'apprendre à
parler. Et ainsi le son est une sorte d'éveil et de palestre
de la voix. Ainsi donc, que ceux aussi qui veulent apprendre la
prudence du langage, ne refusent pas ce qui relève de la
nature ; qu'ils pratiquent ce qui relève de la surveillance :
comme ceux qui sont sur un observatoire, qu'ils soient attentifs en
observant, non pas en dormant. Toute chose en effet s'accroît
par les exercices qui lui sont propres et qui appartiennent à
son domaine.
Ainsi donc David se taisait, non pas toujours,
mais selon les circonstances, non pas continuellement ni devant tous,
mais devant l'adversaire qui l'irritait : il ne répondait pas
au pécheur qui le provoquait. Et ainsi qu'il dit ailleurs :
ceux qui prononçaient des paroles vaines et qui méditaient
la ruse, il ne les écoutait pas, comme s'il était sourd
; et comme s'il était muet, il n'ouvrait pas la bouche pour
leur répondre ; car on trouve aussi ailleurs : « Ne
réponds pas au fou selon sa folie pour ne pas devenir
semblable à lui. »
La mesure dans les paroles est
donc le premier devoir. Par elle on offre à Dieu un sacrifice
de louange, par elle on manifeste du respect lors de la lecture des
divines Écritures, par elle on honore ses parents. Je sais que
la plupart des gens parlent, faute de savoir se taire. Il est rare
que quelqu'un se taise, bien qu'il n'ait aucun profit à parler
. Le sage, pour parler, considère d'abord beaucoup de choses :
ce qu'il va dire et à qui il va le dire, en quels lieu et
temps. Il existe par conséquent une mesure et du silence et de
la parole, il existe aussi une mesure pour les actes. Il est donc
beau de tenir la mesure du devoir.
La division des devoirs : le
devoir moyen et le devoir parfait.
Or tout devoir est ou
bien moyen ou bien parfait, ce que nous pouvons également
reconnaître d'après l'autorité des Écritures.
On trouve en effet dans l'Évangile que le Seigneur a dit : «
Si tu veux parvenir à la vie éternelle, observe les
commandements. Il lui dit : Lesquels ? Jésus reprit et lui dit
: Tu ne feras pas d'homicide, tu ne commettras pas l'adultère,
tu ne feras pas de vol, tu ne diras pas de faux témoignage,
honore ton père et ta mère, et tu aimeras ton prochain
comme toi-même. » Voilà les devoirs moyens
auxquels manque quelque chose.
Finalement, « Le jeune
homme lui dit : J'ai observé tout cela depuis ma jeunesse.
Qu'est-ce qui me manque encore ? Jésus lui dit : Si tu veux
être parfait, va, vends tous tes biens, donne aux pauvres ; tu
auras un trésor dans le ciel, viens, suis-moi. » Et l'on
trouve écrit précédemment, là où
Jésus dit qu'il faut aimer ses ennemis, qu'il faut prier pour
ceux qui nous accusent faussement et qui nous persécutent, et
bénir ceux qui nous maudissent, que c'est cela que nous devons
faire si nous voulons être parfaits comme notre Père qui
est au Ciel, qui commande au soleil de répandre ses rayons sur
les bons et sur les méchants, et aux terres de tous sans
aucune distinction, de devenir fertiles sous la rosée de la
pluie. Voilà donc le devoir parfait, que les Grecs ont appelé
????????? , qui redresse tous les devoirs qui ont pu comporter
quelques fléchissements .
La miséricorde
également est bonne, qui elle aussi rend parfaits, parce
qu'elle imite le Père qui est parfait. Rien ne recommande
autant l'âme chrétienne que la miséricorde,
d'abord envers les pauvres, en telle sorte que tu tiennes pour
communs les produits de la nature qui fait pousser les fruits de la
terre pour tous, à leur usage ; en telle sorte que tu
distribues largement au pauvre ce que tu as, et que tu aides ton
compagnon de destinée et de nature. Toi, c'est de la monnaie
que tu distribues, mais lui, c'est la vie qu'il reçoit ; toi,
tu donnes de l'argent, mais lui le regarde comme sa subsistance ; ton
denier est sa richesse.
En échange de ces bienfaits,
le pauvre t'apporte davantage, puisqu'il est ton débiteur dans
l'ordre du salut : si tu habilles celui qui est nu, c'est toi-même
que tu revêts de justice . Si tu fais entrer un étranger
sous ton toit, si tu accueilles un indigent, lui t'acquiert l'amitié
des saints et « les tentes éternelles ». Cette
grâce n'est pas de peu de prix : tu sèmes des biens
corporels et tu reçois des biens spirituels. Admires-tu le
jugement du Seigneur à propos du saint Job ? Admire la vertu
de celui qui pouvait dire : « J'étais l'œil des
aveugles, le pied des boiteux. J'étais le père des
malades, leurs épaules ont été réchauffées
par les toisons de mes agneaux. L'étranger ne demeurait pas
dehors, mais ma porte était ouverte à tout venant . »
Heureux assurément celui de la maison de qui le pauvre n'est
jamais sorti la poche vide ; il n'est pas en effet d'homme plus
heureux que celui qui s'intéresse aux besoins du pauvre et à
l'épreuve du malade et de l'indigent. Au jour du jugement il
tiendra son salut du Seigneur qu'il tiendra comme débiteur de
sa miséricorde.
Réfutation de trois objections.
Mais beaucoup se détournent du devoir de la miséricorde distributive, en pensant que le Seigneur ne se soucie pas des actes de l'homme, ou qu'il ne sait pas ce que nous faisons dans le secret, ce qu'il y a dans notre conscience ; ou bien en pensant que son jugement n'est pas du tout juste, puisqu'ils voient les pécheurs regorger de richesses, jouir des honneurs, de la santé, d'enfants, tandis qu'ils voient au contraire les justes vivre pauvres, privés d'honneurs, sans enfants, malades dans leur corps, fréquemment dans le deuil.
Et cette question n'est pas sans importance, puisqu'aussi bien les
trois rois amis de Job le déclaraient pécheur pour
cette
raison qu'ils le voyaient devenu pauvre, de riche qu'il
était, privé d'enfants, de père comblé
qu'il était, couvert d'ulcères, tuméfié
de meurtrissures, déchiré de blessures depuis la tête
jusqu'aux pieds. Mais le saint Job leur présente cette
objection : Si moi je souffre ces maux à cause de mes péchés,
« pourquoi les impies vivent-ils ? Or ils ont pris de l'âge
et leur descendance est riche à souhait, leurs enfants sont
sous leurs yeux, leurs maisons sont florissantes, ils n'ont de
crainte d'aucun côté : le fouet brandi par Dieu ne l'est
pas sur eux. »
Voyant cela le faible est troublé
en son cœur et détourne son zèle. Sur le point de
citer ses propos, le saint Job auparavant les fit précéder
de ces paroles : « Supportez-moi, mais je parlerai, ensuite
raillez-moi. Car même si je suis accusé, c'est comme un
homme que je suis accusé. Supportez donc le poids de mes
propos, » Je suis en effet sur le point de citer ce que je
n'approuve pas, mais c'est pour vous réfuter que j'exprimerai
des propos impies. Ou du moins, car tel est le texte : « Mais
quoi ? Est-ce par un homme que je suis accusé ?» cela
veut dire : un homme ne peut me convaincre d'avoir péché,
même si je suis digne d'être accusé, car ce n'est
pas d'après une faute manifeste que vous m'accusez, mais
d'après des malheurs que vous mesurez la gravité des
péchés. Le faible donc, voyant que les pécheurs
regorgent d'heureuses prospérités, tandis qu'il est
écrasé, dit au Seigneur : « Va-t-en loin de moi,
je ne veux pas connaître tes voies ; à quoi bon t'avoir
servi ou quelle utilité à être allé vers
toi ? Tous les biens sont aux mains des impies, quant à leurs
œuvres, il ne les voit pas. »
On loue chez
Platon ce qu'il fit dans sa République : l'interlocuteur qui
avait reçu le rôle de disserter contre la justice,
demandait pardon de paroles qu'il n'approuvait pas, et disait que
c'était en vue de découvrir le vrai et d'élucider
le sujet de la discussion, que ce personnage lui avait été
imposé. Ce que Tullius approuva jusqu'à penser
lui-même, dans les livres qu'il écrivit sur la
République, qu'il fallait parler en ce sens.
Combien
plus ancien qu'eux, Job, lui qui, le premier, a inventé ce
procédé et qui, non pas pour décorer son
éloquence mais pour prouver la vérité, a estimé
qu'il fallait d'abord l'employer. Et lui-même aussitôt
dénoua la question, ajoutant que « la lumière des
impies s'éteint et que leur ruine est à venir »,
que Dieu, maître en sagesse et en éducation, ne se
trompe pas mais qu'il est le juge de la vérité ;
et que pour cette raison le bonheur de chacun ne doit pas être
apprécié selon l'opulence extérieure, mais selon
la conscience intime qui distingue les mérites des innocents
et des infâmes, en arbitre véridique et incorruptible
des châtiments et des récompenses. L'innocent meurt en
possession de sa pureté morale, dans l'opulence de son propre
bon vouloir, en montrant une âme pour ainsi dire florissante de
santé. Mais le pécheur en vérité, bien
qu'il vive extérieurement dans l'opulence et qu'il ruisselle
de délices, qu'il exhale les parfums, achève sa vie
dans l'amertume de son âme et finit son dernier jour, sans
ramener rien de bon de tout ce dont il s'est gorgé, sans rien
emmener avec lui que les mérites de ses forfaits.
Pensant
à tout cela, nie si tu le peux, que la rémunération
appartient au jugement de Dieu. Le premier est heureux du fait de son
état d'âme, le second malheureux ; le premier est absous
par son propre jugement, le second condamné ; le premier est
joyeux dans sa fin, le second affligé. Aux yeux de qui peut-il
être absous, celui qui pas même à ses propres yeux
n'est innocent ? Dites-moi, dit Job, où est la protection de
ses tentes ? On ne trouvera pas sa trace. La vie du criminel en effet
est comme un rêve : a-t-il ouvert les yeux ? Son repos est
passé, le plaisir a disparu . Encore que cela même qui
apparaît, le repos des impies, même pendant leur vie,
soit en enfer : c'est vivants en effet, qu'ils descendent aux enfers.
Tu vois le festin du pécheur, mais interroge sa
conscience. N'est-ce pas une puanteur plus pénible que celle
de tous les sépulcres ? Tu regardes sa joie et tu admires sa
santé physique, son opulence en enfants et en richesses ; mais
examine les plaies et les meurtrissures de son âme,
l'affliction de son cœur. De fait, pourquoi parlerais-je de ses
richesses, puisque tu as lu dans l'Écriture : « Car ce
n'est pas dans l'opulence qu'est sa vie », puisque tu sais que,
même s'il te paraît riche, à ses propres yeux il
est pauvre, et puisqu'il réfute ton jugement par le sien ?
Pourquoi parlerais-je aussi du grand nombre de ses enfants et de sa
vigueur, puisque lui précisément se lamente sur
lui-même, et prononce qu'il sera sans héritier,
puisqu'il ne veut pas que ses imitateurs soient ses successeurs ? Il
n'est en effet aucun héritage du pécheur . Ainsi donc,
l'impie est à lui-même son propre châtiment,
tandis que le juste est à lui-même sa propre récompense
; et l'un et l'autre perçoivent sur eux-mêmes le prix de
leurs bonnes ou de leurs mauvaises œuvres.
Reprise de la réfutation de trois objections.
Mais revenons au sujet, de crainte que nous ne paraissions avoir
laissé de côté le plan fixé, pour la
raison que nous nous opposons à l'opinion de ces gens : du
fait qu'ils voient
tous les criminels riches, joyeux, honorés,
puissants, alors que la plupart des justes sont dans le besoin et
sont faibles, ils pensent, ou bien que Dieu n'a souci de rien à
notre sujet, comme disent les épicuriens ; ou bien qu'il
ignore les actes des hommes, comme le pensent les infâmes ; ou
bien, s'il est vrai qu'il sait tout, qu'il est un juge inique, de
souffrir que les bons soient dans le besoin, tandis que les méchants
sont dans l'opulence. Et ce ne fut pas une sorte de digression
superflue que de donner réponse à une telle opinion par
l'état d'âme de ceux mêmes qu'on juge heureux,
alors que les intéressés en personne s'estiment
malheureux. J'ai pensé en effet que ces mêmes gens se
feraient plus facilement confiance à eux-mêmes, qu'à
nous.
Après en avoir terminé avec cette objection,
je pense que c'est chose aisée de réfuter toutes les
autres et d'abord l'affirmation de ceux qui estiment que Dieu n'a en
aucune manière le souci du monde, comme l'affirme Aristote :
sa providence descend jusqu'à la lune. Et quel ouvrier
négligerait le souci de son œuvre ? Lequel abandonnerait
et délaisserait ce que lui-même a estimé devoir
réaliser ? Si c'est un outrage de gouverner, n'en est-ce pas
un plus grand d'avoir fait exister, puisqu'il n'est aucune injustice
à n'avoir pas fait exister quelque chose, tandis que ne pas
avoir souci de ce qu'on a fait exister, est le comble de la
malveillance ?
Que s'ils renient Dieu leur créateur,
ou s'ils estiment qu'ils sont comptés au nombre des bêtes
sauvages et des animaux, que dire de gens qui se condamnent par cet
outrage ? Eux-mêmes affirment que Dieu va à travers
toutes choses et que toutes choses subsistent en sa puissance, que sa
force et sa majesté pénètrent à travers
tous les éléments, les terres, le ciel, les mers ; et
ils regardent comme un outrage pour lui, s'il pénètre
l'intelligence humaine — ce que lui-même nous a donné
de plus remarquable — et s'il y entre par la science de sa
divine majesté ?
Mais les philosophes que l'on juge
sensés, se moquent eux-mêmes du maître de ces
gens, comme d'un ivrogne et d'un avocat du plaisir . Quant à
l'opinion d'Aristote, qu'en dirai-je, lui qui pense que Dieu est
satisfait de son territoire et qu'il vit à la mesure
délimitée d'un royaume, comme le disent les fables des
poètes ? Ceux-ci rapportent que l'univers a été
partagé entre trois, de telle façon qu'en vertu du
sort, à l'un est échu de tenir en son pouvoir le ciel,
à un autre la mer, à un autre les enfers ; et ils
rapportent que les trois veillent à ne pas provoquer la guerre
entre eux, en s'occupant indûment des parts des autres 7. De la
même manière donc, Aristote affirme que Dieu n'aurait
pas le souci des terres, de même qu'il n'a pas le souci de la
mer ou de l'enfer. Et comment les mêmes philosophes
rejettent-ils les poètes qu'ils suivent ?
Vient ensuite la réponse à cette question de savoir,
puisque Dieu ne laisse pas échapper le souci de son œuvre,
si la
connaissance de cette œuvre lui échappe. Ainsi
donc : « Celui qui a planté l'oreille, n'entend pas ?
Celui qui a modelé l'œil, ne voit pas, ne regarde pas
?»
Cette opinion inconsistante n'a pas échappé
aux saints prophètes. Ainsi David fait parler ceux qu'il
affirme gonflés d'orgueil. Qu'y a-t-il en effet d'aussi
orgueilleux, alors qu'ils sont eux-mêmes au pouvoir du péché,
que de supporter avec indignation que vivent d'autres pécheurs,
lorsqu'ils disent : « Jusques à quand les pécheurs,
Seigneur, jusques à quand les pécheurs seront-ils
glorieux ? , » Et ensuite : « Et ils ont dit : le
Seigneur ne verra pas et le Dieu de Jacob ne se rend pas compte.
» Mais le prophète leur répondit en disant : «
Rendez-vous compte maintenant, insensés parmi le peuple ;
imbéciles, comprenez enfin. Celui qui a planté
l'oreille, n'entend pas ? Celui qui a modelé l'œil, ne
regarde pas ? Celui qui corrige les nations, ne réprimande
pas, lui qui enseigne la science à l'homme ? Le Seigneur sait
que les pensées des hommes sont inconsistantes. » Celui
qui saisit tout ce qui est inconsistant, ne connaît pas ce qui
est saint, et ignore ce que lui-même a fait ? L'artisan peut-il
ignorer son propre ouvrage ? Il est homme et il saisit dans son
ouvrage ce qui est caché. Et Dieu ne connaît pas son
ouvrage ? Plus grande est donc la profondeur dans l'ouvrage que dans
l'auteur : il a fait un être qui le dépasserait, dont,
auteur, il ignorerait le mérite, dont, juge, il ne connaîtrait
pas les dispositions. Voilà ce que David répondait à
ces hommes.
Au reste, le témoignage nous suffit de
celui-là même qui dit : « Je suis celui qui sonde
les cœurs et les reins. » Et dans l'Évangile, ce
que dit le Seigneur Jésus : « Pourquoi ces pensées
mauvaises dans vos cœurs ? » II savait en effet qu'ils
avaient des pensées mauvaises. L'évangéliste
l'atteste ensuite en disant : « Jésus en effet savait
leurs pensées. »
L'opinion de ces hommes ne
pourra suffire pour nous émouvoir, si nous examinons leurs
actes. Ils ne veulent pas qu'il y ait au-dessus d'eux un juge auquel
rien ne peut échapper, ils ne veulent pas lui accorder la
connaissance de leurs secrets, eux qui craignent que leurs secrets ne
soient dévoilés. Mais aussi bien le Seigneur qui
connaît leurs œuvres, les a livrés aux ténèbres
:
« C'est dans la nuit, dit-il, que sera le voleur. Et
l'œil de l'adultère guettera les ténèbres
en disant : l'œil ne m'a pas vu, et il a mis un voile sur son
visage. » Tout homme en effet qui fuit la lumière,
chérit les ténèbres , dans son désir de
rester caché, bien qu'il ne puisse rester caché à
Dieu qui, au-dedans des tréfonds de l'abîme et au-dedans
des âmes des hommes, sait non seulement ce que l'on a fait,
mais encore ce que l'on médite. Enfin celui qui dit dans
l'Ecclésiastique : « Qui me voit ? Les ténèbres
et les murs m'abritent, qui craindre ? », bien qu'il agite ces
pensées étendu sur son lit, il est saisi là où
il ne l'avait pas escompté. « Et, dit l'Écriture,
ce sera la honte pour n'avoir pas compris la crainte de Dieu . »
Or qu'y a-t-il d'aussi stupide que d'escompter que quelque
chose échappe à Dieu, alors que le soleil, qui est
serviteur préposé à la lumière, pénètre
même les lieux cachés et que la puissance de sa chaleur
s'introduit dans les fondations de la maison ou dans les appartements
secrets ? Qui nierait que la douceur du printemps ne réchauffe
les entrailles de la terre que le froid de l'hiver a durcie ? Ainsi
donc la vie secrète des arbres connaît la puissance de
la chaleur ou du froid, à ce point que leurs racines, ou bien
sont brûlées par le froid, ou bien reprennent force sous
la chaleur du soleil. Enfin lorsqu'à souri la douceur du ciel,
la terre se répand en fruits variés ".
Si
donc un rayon du soleil répand sa lumière sur toute la
terre et l'introduit dans ce qui est clos, et si verrous de fer ou
barres de lourdes portes ne l'empêchent pas de pénétrer,
comment l'éclat de l'intelligence divine ne pourrait-il
s'introduire dans les pensées des hommes et dans les cœurs
qu'il a lui-même créés ? Mais ne voit-il
pas ces cœurs qu'il a lui-même faits, et a-t-il fait que
ces cœurs, qu'il a faits, soient meilleurs et plus puissants
qu'il n'est lui-même qui les a faits, au point de pouvoir,
quand ils le veulent, échapper à la connaissance de
leur ouvrier ? Ainsi donc il a introduit dans nos âmes une
force et un pouvoir si grands que lorsqu'il veut en avoir
l'intelligence, lui-même ne le peut pas ?
Nous avons résolu deux objections et, à mon
avis, il n'était point mal venu que nous échut une
discussion de
cette sorte. Reste, en cette sorte de problème,
la troisième objection : pourquoi les pécheurs
regorgent-ils de puissance et de richesses, festoient-ils
continuellement, sans tristesse ni deuil, tandis que les justes
vivent dans l'indigence et sont affectés par la perte de leur
conjoint ou de leurs enfants ? Aux tenants de l'objection cette
parabole de l'Évangile aurait dû suffire : le riche
était vêtu de lin fin et de pourpre, et tenait chaque
jour des festins plantureux, tandis que le pauvre, couvert d'ulcères,
recueillait les reliefs de sa table. Mais après la mort de
l'un et de l'autre, le pauvre était dans le sein d'Abraham, en
possession du repos, tandis que le riche était dans les
tourments. N'est-il pas évident que nous attendent après
la mort les récompenses ou les tourments dus à nos
mérites ?
Et à juste titre : pendant le
combat, il y a la peine, mais après le combat la victoire pour
les uns, la honte pour les autres. Est-ce que par hasard, avant
l'achèvement de la course, on donne à quelqu'un la
palme, on lui confère la couronne ? Paul dit avec raison : «
J'ai combattu le bon combat, j'ai terminé ma course, j'ai
gardé la foi. Pour le reste, la couronne de justice m'est
réservée, que le Seigneur me remettra en ce jour-là,
lui, le juste juge, et pas seulement à moi, mais encore à
ceux qui chérissent son avènement . » C'est en ce
jour-là, dit-il, qu'il la remettra, et non pas ici-bas. Or
ici-bas, au milieu des peines, au milieu des dangers, au milieu des
naufrages, comme un bon athlète, il combattait ; car il savait
que c'est à travers de nombreuses tribulations qu'il nous faut
entrer dans le royaume de Dieu. Ainsi donc personne ne peut recevoir
de récompense s'il n'a combattu régulièrement ,
et il n'est de glorieuse victoire, que là où furent de
pénibles combats.
N'est-il pas injuste celui qui
donne la récompense avant que le combat ait été
achevé ? C'est pourquoi le Seigneur dit dans l'Évangile
: « Bienheureux les pauvres en esprit parce que le royaume des
cieux est à eux » — il n'a pas dit : Bienheureux
les riches, mais bienheureux les pauvres ; ainsi le bonheur commence,
selon le jugement de Dieu, où l'on voit la misère,
selon le jugement des hommes — « Bienheureux ceux qui ont
faim parce qu'ils seront rassasiés. Bienheureux ceux qui
pleurent parce qu'ils auront leur consolation. Bienheureux les
miséricordieux parce que Dieu leur fera miséricorde.
Bienheureux les hommes au cœur pur parce qu'ils verront Dieu.
Bienheureux ceux qui souffrent persécution à cause de
la justice, parce que le royaume des cieux est à eux.
Bienheureux êtes-vous quand on vous insultera et persécutera
et quand on dira toute sorte de mal contre vous, à cause de la
justice. Réjouissez-vous et exultez parce que votre récompense
est abondante dans le ciel . » C'est une récompense
future et non présente, dans le ciel, et non sur terre, qu'il
a promis de remettre. Pourquoi demandes-tu ici ce qui est dû là
? Pourquoi réclames-tu la couronne avec trop de hâte,
avant de vaincre ? Pourquoi désires-tu te nettoyer de la
poussière ? pourquoi désires-tu te reposer ? Pourquoi
es-tu empressé de festoyer avant que la course soit achevée
? Le peuple regarde encore, les athlètes sont encore dans
l'arène, et toi déjà tu aspires au repos ?
Mais peut-être diras-tu : Pourquoi les impies
sont-ils dans la joie ? Pourquoi sont-ils dans l'abondance ? Pourquoi
ne peinent-ils pas eux aussi avec moi ? Parce que ceux qui ne se sont
pas inscrits pour gagner la couronne, ne sont pas tenus à la
peine du combat, ceux qui ne sont pas descendus dans le stade, ne
s'oignent pas d'huile et ne se couvrent pas de poussière .
Mais l'épreuve attend ceux à qui la gloire est
réservée. Ceux qui se parfument ont l'habitude d'être
spectateurs, non pas de combattre, non pas de supporter le soleil, la
chaleur, la poussière, les pluies. Ainsi donc, les athlètes
eux aussi pourront dire : Venez, peinez avec nous ; mais les
spectateurs répondront : Nous, ici, pour le moment, sommes vos
juges, mais vous, si vous êtes vainqueurs, c'est sans nous que
vous réclamerez la gloire de la couronne.
Ceux donc
qui ont mis tous leurs soins dans les plaisirs, dans l'abondance, les
vols, les gains, les honneurs, sont plutôt des spectateurs que
des combattants : ils font l'économie de la peine, mais ils ne
font pas le bénéfice de la vertu. Ils choient leur
loisir, ils accumulent par la ruse et la malhonnêteté
des monceaux de richesses mais ils acquitteront le châtiment,
fut-il tardif, de leur méchanceté. Leur repos est aux
enfers, mais le tien dans le ciel, leur demeure dans le tombeau, mais
la tienne dans le paradis. Aussi Job dit-il bien qu'ils veillent dans
leur tombe, car ils ne peuvent connaître le sommeil du repos,
sommeil dont a dormi celui qui est ressuscité.
Ainsi
donc ne juge pas comme un enfant, ne parle pas comme un enfant, ne
pense pas comme un enfant, ne réclame pas comme un enfant ce
qui appartient à un âge postérieur. La couronne
appartient aux parfaits : attends que « vienne ce qui est
parfait ' », lorsque, non pas « à travers une
image, de façon mystérieuse » mais « face à
face », tu pourras connaître la beauté même
de la vérité dévoilée. Alors sera révélé
pour quelle raison celui-ci fut riche qui était malhonnête
et voleur du bien d'autrui, pour quelle raison un autre fut puissant,
pour quelle raison celui-ci fut comblé d'enfants, celui-là
porté par les honneurs.
Ce fut peut-être pour
qu'il soit dit au voleur : Tu étais riche, pour quelle raison
volais-tu les biens d'autrui ? L'indigence ne t'a pas poussé,
le dénuement ne t'a pas contraint. Ne t'ai-je pas fait riche
précisément pour que tu ne puisses avoir d'excuse ? Ce
fut peut-être pour qu'il soit dit aussi au puissant : Pourquoi
n'as-tu pas assisté la veuve, les orphelins également
qui souffraient l'injustice ? Est-ce que par hasard tu étais
faible ? Est-ce que par hasard, tu ne pouvais porter secours ? Je
t'ai fait puissant précisément, pour que tu ne fasses
pas violence, mais pour que tu repousses la violence. N'est-ce pas
pour toi qu'il est écrit : « Délivre celui qui
subit l'injustice » ? N'est-il pas écrit : «
Délivrez le pauvre et libérez l'indigent de la main du
pécheur »? Ce fut peut-être pour qu'il soit dit
aussi à l'homme dans la prospérité : Je t'ai
comblé d'enfants et d'honneurs, je t'ai accordé la
santé du corps ; pourquoi n'as-tu pas suivi mes préceptes
? Mon serviteur, « que t'ai-je fait ou en quoi t'ai-je
contristé ? ». N'est-ce pas moi qui t'ai donné
des enfants, pourvu d'honneurs, gratifié de la santé ?
Pourquoi me reniais-tu ? Pourquoi pensais-tu que ta conduite
n'arrivait pas à ma connaissance ? Pourquoi retenais-tu mes
dons et méprisais-tu mes commandements ?
L'on peut
enfin relever ces traits chez le traître Judas, qui fut choisi
comme apôtre parmi les douze et qui avait en garde la cassette
de l'argent, pour le distribuer aux pauvres ; cela, afin qu'il ne
parût point avoir livré le Seigneur, en étant
dans la situation d'un homme privé d'honneurs ou dans celle
d'un homme indigent. Et c'est précisément pour que le
Seigneur fût justifié en lui, qu'il lui accorda tout
cela : de la sorte, en n'étant pas dans la situation d'un
homme aigri par l'injustice, mais dans celle d'un homme qui a trahi
sa grâce, il était coupable d'une plus grande offense.
Ainsi donc, puisqu'il
est apparu à l'évidence que
le châtiment
sera le lot de la malhonnêteté,
et la récompense celui de la vertu, entreprenons de parler des
devoirs qu'il nous faut avoir en vue depuis la jeunesse, de telle
sorte qu'ils croissent en même temps que l'âge. Il
appartient donc aux bons jeunes gens d'avoir la crainte de Dieu, de
respecter leurs parents, de rendre honneur aux plus âgés,
de garder la chasteté, de ne pas mépriser l'humilité,
de chérir la douceur et la modestie qui sont la parure du
jeune âge. De même en effet que la gravité chez
les vieillards, que la vivacité chez les hommes mûrs,
ainsi la modestie chez les jeunes gens se recommande comme par une
sorte de lot de la nature.
Isaac avait la crainte du
Seigneur, en digne fils d'Abraham, respectant son père jusqu'à
ce point que, en face de la volonté paternelle, il ne refusait
pas même la mort. Joseph aussi, bien qu'il eût vu en
songe que le soleil, la lune et les étoiles se prosternaient
devant lui ', respectait cependant son père dans une
obéissance empressée. Il était chaste au point
qu'il ne voulait pas même entendre une conversation si elle
n'était honnête ; il était humble jusqu'à
vivre la condition d'esclave, modeste jusqu'à prendre la
fuite, patient jusqu'à supporter la prison oublieux de
l'injustice jusqu'à faire un don en retour. Si grande était
sa modestie que, saisi par une femme, il préférait lui
laisser, dans sa fuite, son vêtement entre les mains, plutôt
que de se défaire de sa modestie. Moïse aussi ainsi que
Jérémie, choisis par le Seigneur pour proclamer devant
le peuple les oracles de Dieu, refusaient par modestie ce qui était
en leur pouvoir par grâce.
Belle est donc la vertu de
modestie et doux son agrément, elle qui apparaît non
seulement dans les actes, mais encore dans les propos eux-mêmes
: empêchant que tu ne dépasses la mesure dans la parole,
que ton discours ne fasse entendre quelque chose d'inconvenant.
L'image de l'âme en effet resplendit généralement
dans les paroles. La modération tempère le son même
de la voix de peur qu'une voix trop forte ne choque l'oreille de
quelqu'un. Enfin, dans l'art même du chant, la première
règle est celle de la modestie ; bien plus, elle l'est dans
tout usage de la parole en sorte que l'on se mette progressivement à
psalmodier .* ou à chanter ou enfin à parler, pour que
des débuts modestes recommandent la suite.
Le
silence lui-même aussi, où se trouve le repos de toutes
les autres vertus, est l'acte le plus grand de la modestie. En
conséquence, si on l'impute à la puérilité
ou à l'orgueil, on le donne pour une honte ; mais si on
l'impute à la modestie, on le tient pour un mérite.
Elle se taisait, Suzanne, au milieu des périls, et estimait la
perte de la modestie plus grave que la perte de la vie, et ne jugeait
pas devoir préserver son salut au péril de sa pudeur. A
Dieu seul elle parlait, devant qui pouvait s'exprimer sa chaste
modestie ; elle se détournait de regarder le visage des hommes
; la modestie en effet réside aussi dans les yeux, en sorte
que la femme ne veut pas voir les hommes ni en être vue.
Mais
que personne ne pense que ce mérite n'appartient qu'à
la seule chasteté. La modestie est en effet la compagne de la
pureté et par son alliance avec elle la chasteté est
elle-même plus assurée. La pudeur est en effet, pour
guider la chasteté, une bonne compagne qui, si elle campe même
devant ce qui constitue les premiers dangers, ne permet pas que la
pureté soit attaquée. Cette pudeur, la toute première,
au moment même de faire connaissance, recommande la mère
du Seigneur aux lecteurs et, à la manière d'un témoin
sûr, prouve qu'elle était digne d'être choisie
pour une telle fonction : parce qu'elle est dans sa chambre, parce
qu'elle est seule, parce que, saluée par l'ange, elle se tait
et qu'elle est émue à son entrée, parce qu'à
la vue d'un homme le regard de la vierge se trouve déconcerté.
C'est pourquoi, si humble qu'elle fût, cependant à cause
de sa modestie, elle ne rendit pas le salut et ne fournit aucune
réponse, si ce n'est lorsqu'elle eut connaissance de sa
mission d'enfanter le Seigneur, et c'était pour apprendre la
manière dont cela s'accomplirait, mais non pas pour prolonger
la conversation.
Dans notre prière même, la
modestie plaît beaucoup, elle fait obtenir beaucoup de crédit
auprès de notre Dieu. N'est-ce pas elle qui mit en valeur le
publicain et recommanda celui qui n'osait pas même lever les
yeux au ciel ? Pour cette raison il est justifié au jugement
du Seigneur plutôt que ce pharisien qu'enlaidit la prétention.
Et pour cette raison prions « dans l'incorruptibilité
d'une âme paisible et modérée qui est opulente
aux yeux de Dieu », comme dit Pierre. Grande est donc la
modération : bien qu'elle se tienne assez en deçà
même de son droit, ne s'arrogeant rien, ne revendiquant rien,
et qu'elle se tienne d'une certaine manière assez à
l'étroit à l'intérieur de ses propres
possessions, elle est riche devant Dieu, devant qui personne n'est
riche. La modération est riche parce qu'elle est part de Dieu.
Paul aussi a prescrit que la prière soit présentée
« avec modestie et discrétion ». Il veut que cette
vertu soit première, et comme le guide de la prière que
l'on va faire, afin que la prière du pécheur ne soit
pas glorieuse mais présente pour ainsi dire la teinte de la
pudeur et mérite un crédit d'autant plus considérable,
qu'elle offre plus de modestie au souvenir de la faute.
II
faut encore, dans le mouvement, le geste, la démarche
eux-mêmes, observer la modestie. On discerne en effet, dans
l'attitude du corps, la disposition de l'âme. C'est à
partir de là qu'on juge « l'homme caché de notre
cœur », ou plus léger ou plus avantageux ou plus
agité ou au contraire plus sérieux, plus constant, plus
chaste, plus mûr. Et ainsi le mouvement du corps est une sorte
de langage de l'âme.
Vous vous rappelez, chers fils, un
certain ami : bien qu'il parût se recommander par l'application
à ses devoirs, cependant je ne l'admis pas dans le clergé
pour ce seul motif que son geste était très
inconvenant. Vous vous rappelez un autre aussi : l'ayant trouvé
déjà clerc, j'ordonnai que jamais il ne me précédât,
car il blessait mes yeux comme par une sorte de coup que me portait
sa démarche insolente. C'est ce que je dis, en le rendant
après l'incident à sa fonction. Je ne retins que cela
et mon jugement ne me trompa pas : l'un et l'autre en effet se
retirèrent de l'Église, de telle sorte que la félonie
de l'âme se manifestait telle qu'elle se révélait
par la démarche. Et de fait, l'un au temps de l'attaque
arienne , déserta la foi ; l'autre, par attachement à
l'argent, pour ne pas encourir le jugement de l'évêque ,
nia qu'il fût nôtre. Dans leur démarche éclataient
l'image de la légèreté, un certain air de
bouffons affairés.
II en est aussi qui, en marchant
lentement, imitent les gestes des histrions et pour ainsi dire
certains porteurs de procession et les mouvements des statues qui
branlent, en sorte que chaque fois qu'ils franchissent un pas, ils
paraissent observer certaines cadences.
Je ne pense pas non
plus qu'il soit beau de marcher en courant, si ce n'est lorsque
l'exige le motif de quelque danger ou la juste nécessité.
De fait nous voyons la plupart du temps les gens pressés, à
bout de souffle,
contracter leur visage ; et s'ils n'ont pas le
motif d'une hâte nécessaire, ils ont un défaut
qui heurte justement. Toutefois je ne parle pas de ceux dont
l'empressement exceptionnel est motivé, mais de ceux dont
l'empressement perpétuel et ininterrompu tourne en seconde
nature. Je n'approuve donc ni chez les premiers ces sortes
d'imitations de statues, ni chez les seconds ces sortes de culbutes
d'acrobates.
II existe aussi une démarche louable où
résident un air d'autorité, l'assurance de la gravité,
l'empreinte de la tranquillité, à condition toutefois
que soient absentes l'application et la recherche, mais que le
mouvement soit net et simple ; en effet, rien d'affecté ne
plaît. Que la nature commande le mouvement. Si quelque défaut,
bien sûr, se trouve dans la nature, que l'habileté le
réforme, de telle sorte que soit absent l'artifice, mais que
la correction ne soit point absente.
Que si l'on considère
encore ces sujets avec plus de profondeur, combien davantage faut-il
se garder que quelque vilain propos ne sorte de la bouche ; cela en
effet souille gravement l'homme. Ce n'est pas, de fait, la nourriture
qui salit , mais le dénigrement injuste, mais l'obscénité
des paroles. Tout cela fait honte même au vulgaire. Dans
l'accomplissement du devoir de notre charge, en vérité,
il n'est aucune parole, tombant de façon malséante, qui
ne heurte la modestie. Mais non seulement nous ne devons nous-mêmes
rien dire d'inconvenant, mais nous ne devons pas même prêter
l'oreille à des propos de ce genre. C'est ainsi que Joseph,
pour ne pas entendre des paroles incompatibles avec sa modestie,
s'enfuit en abandonnant son vêtement . Car celui qui se plaît
à écouter, provoque autrui à parler.
Le
fait aussi de saisir ce qui est laid, fait très grande honte.
Quant à regarder quelque chose de ce genre qui, fortuitement,
se présente, quelle horreur I Ainsi donc ce qui déplaît
dans les autres, peut-il par hasard plaire en soi-même ? La
nature elle-même ne nous instruit-elle pas, qui a développé,
de façon parfaite assurément, toutes les parties de
notre corps afin, à la fois, de pourvoir à la nécessité
et de rehausser la beauté ? Mais du moins a-t-elle laissé
accessibles et découvertes les parties qui seraient belles à
la vue, où ressortiraient le sommet de la beauté, comme
placé en une sorte de citadelle, l'agrément de la
physionomie et l'air du visage ; et dont l'emploi pour l'action
serait tout prêt ; quant à celles où
s'accomplirait l'obéissance de la nature à la
nécessité, afin qu'elles n'offrissent pas le spectacle
de leur laideur, pour une part, la nature les éloigna et les
cacha pour ainsi dire dans le corps lui-même, et pour une part
elle enseigna et persuada de les couvrir .
Ainsi donc la
nature elle-même n'est-elle pas maîtresse de modestie ?
C'est d'après son exemple que la modération des hommes
— qui a tiré son nom, je crois, de modus, mode ou façon
de connaître ce qui convient — a couvert et caché
ce qu'elle a trouvé dissimulé dans cette structure de
notre corps. Telle cette ouverture qu'il fut dit au juste Noé
de pratiquer sur le côté, dans cette arche où se
trouve l'image ou de l'Église ou de notre corps : par cette
ouverture sont évacués les restes des aliments.
L'auteur de la nature a donc veillé à notre modestie de
telle sorte, maintenu le convenable et la beauté dans notre
corps de telle sorte qu'il éloignait derrière le dos
certains conduits et issues de nos intestins et les écartait
de notre vue, afin que les fonctions naturelles n'offusquassent point
les regards de nos yeux. A ce sujet l'apôtre dit bien : «
Les membres du corps qui paraissent plus faibles sont plus
nécessaires, et les membres du corps que nous jugeons moins
nobles sont ceux que nous entourons d'un plus grand honneur, et nos
membres qui ne sont pas honorables jouissent d'une plus grande
honorabilité. » C'est en effet par l'imitation de la
nature que le savoir-faire a augmenté l'agrément du
corps. Or nous avons expliqué cela, dans un autre passage de
manière plus profonde encore, à savoir que non
seulement nous cachons aux yeux les membres que nous recevons pour
les cacher, mais encore que nous jugeons inconvenant d'employer les
noms qui les désignent, eux et leurs usages.
Car si
c'est par hasard que ces parties du corps sont découvertes, la
modestie est confondue ; si c'est intentionnellement, on y voit de
l'impudeur. C'est pourquoi le fils de Noé, Charn, s'attira le
ressentiment de son père, parce qu'il rit, en voyant sa nudité
; tandis que ceux qui couvrirent leur père, reçurent la
faveur de sa bénédiction . D'où l'usage ancien
dans la ville de Rome et dans la plupart des cités, que les
enfants — fils pubères ou gendres — ne se
baignassent point avec leurs pères, de peur que n'en fussent
amoindris l'autorité et le respect du père ; d'ailleurs
la plupart des gens se couvrent même au bain autant qu'ils
peuvent, afin que même là où le corps est nu tout
entier, ce genre de partie ne soit pas découvert.
Les
prêtres aussi d'après l'ancien usage, comme nous le
lisons dans l'Exode, prenaient des caleçons, comme il fut dit
à Moïse par le Seigneur : « Tu leur feras des
caleçons de lin pour couvrir ce qui fait honte à la
pudeur. Ils iront depuis les reins jusqu'aux cuisses ; Aaron et ses
fils en auront quand ils entreront dans la tente de l'alliance, et
lorsqu'ils s'approcheront de l'autel du Saint pour offrir le
sacrifice, et ils ne se chargeront pas d'un péché, de
peur qu'ils ne meurent . » Ce que quelques-uns d'entre nous
observent encore, rapporte-t-on, mais la plupart pensent, d'après
une exégèse spirituelle, que cette parole avait en vue
la préservation de la modestie et la garde de la chasteté.
II m'a plu de m'arrêter assez longtemps sur les
questions relatives à la modestie, parce que je m'adressais à
vous qui, ou bien reconnaissez; de vous-mêmes ses bienfaits, ou
bien ignorez les dommages qu'elle peut subir. Mais bien qu'elle soit
appropriée à tous les âges, à toutes les
personnes, à tous les temps et à tous les lieux,
cependant elle convient surtout aux années de jeunesse et de
maturité.
Or à tout âge il faut
respecter la convenance dans ce que l'on fait, l'harmonie et
l'équilibre interne dans l'ordre de sa vie. C'est pourquoi
Tullius pense que même l'ordre doit être respecté
dans le convenable, et il dit que celui-ci consiste dans « la
beauté formelle, l'ordre, la disposition appropriée à
l'action », choses dont il affirme qu'il est difficile, en
s'exprimant, de pouvoir les expliquer et que pour cette raison il
suffit qu'on les comprenne.
Mais pourquoi a-t-il fait place
à la beauté formelle, je ne le comprends pas, bien que,
même cet auteur fasse l'éloge des forces du corps. Pour
nous, assurément, nous ne plaçons pas dans la beauté
du corps le siège de la vertu ; cependant nous n'excluons pas
l'agrément, car la modestie, d'ordinaire, répand la
pudeur sur les visages eux-mêmes et les rend plus agréables.
De même en effet que l'artisan travaille généralement
mieux sur une matière plus appropriée, de même la
modestie ressort-elle davantage, jointe au charme lui-même du
corps ; à condition toutefois que même ce charme du
corps ne soit pas affecté, mais naturel, simple, non apprêté
plutôt que recherché, servi par des vêtements non
point précieux et éclatants mais ordinaires, en sorte
que rien ne manque à la beauté morale ou à la
nécessité, mais que rien ne s'y ajoute pour l'élégance.
Que la voix elle-même ne soit pas molle, ni maniérée,
n'offrant rien d'efféminé dans le ton, telle que
beaucoup, sous couleur de sérieux, ont accoutumé de la
contrefaire, mais qu'elle conserve un accent, une tonalité et
un timbre virils. Maintenir en effet la beauté de la vie,
consiste à offrir les traits qui conviennent à chaque
sexe et à chaque personne ; tel est l'ordre le meilleur pour
régler les attitudes, telle est la disposition appropriée
à toute action. Mais de même que je n'approuve pas un
ton de voix ou une attitude du corps amollis et maniérés,
de même je ne les approuve pas non plus, grossiers et frustes.
Imitons la nature : son image est la règle de la conduite, et
le modèle de la beauté morale.
La modestie
comporte assurément ses propres écueils, non pas
qu'elle-même entraîne, mais que souvent elle heurte ;
mais ne tombons pas dans la compagnie de gens intempérants
qui, sous couleur de plaisir, inoculent le poison aux gens de bien.
Ceux-ci se montrent-ils assidus, et surtout à banqueter, jouer
et plaisanter, ils énervent leur rigueur virile. Aussi
gardons-nous, tandis que nous voulons nous détendre l'esprit,
de rompre toute l'harmonie, pour ainsi dire une sorte de concert des
bonnes actions ; l'habitude en effet gauchit vite la nature.
Aussi
estimez-vous avec sagesse qu'il convient aux clercs, et surtout, je
pense, aux devoirs des ministres sacrés, d'éviter les
festins à l'extérieur, ou bien pour que vous soyez
vous-mêmes hospitaliers aux voyageurs ou bien pour que, grâce
à cette précaution, il n'y ait aucune occasion de
déshonneur. Le fait est que les festins à l'extérieur
comportent des servitudes, d'autre part ils révèlent
aussi la convoitise de la bonne chère. Des bavardages aussi
s'y glissent fréquemment, sur le monde et les plaisirs ;
fermer les oreilles, tu ne le peux ; quant à les interdire,
c'est, juge-t-on, de l'orgueil. Les coupes s'y glissent, même
indépendamment de la volonté ; mieux vaut, pour ta
maison, refuser une fois pour toutes, que, pour celle d'autrui,
refuser fréquemment ; et en admettant que tu te lèves
de table sain d'esprit, cependant ta présence ne doit pas être
condamnée du fait de l'insolence d'autrui.
II n'est
pas besoin que les jeunes aillent dans les maisons des veuves et des
vierges, si ce n'est pour les visiter ; et ce avec les anciens,
c'est-à-dire avec l'évêque, ou bien, s'il y a un
motif suffisamment grave, avec les prêtres. Quelle nécessité
y a-t-il que nous donnions aux gens du monde matière à
dénigrement ? Quel besoin y a-t-il que ces visites aussi, par
leur fréquence, prennent de l'importance ? Qu'arrivera-t-il si
d'aventure quelqu'une de ces femmes succombe ? Pourquoi encourir
l'odieux de la chute d'autrui ? Combien d'hommes, même forts,
la séduction féminine a-t-elle surpris? Combien, sans
donner matière à une faute, l'ont donnée au
soupçon ?
Pourquoi ne pas consacrer à la
lecture ces moments où l'église te laisse libre ?
Pourquoi ne pas revenir voir le Christ ? parler au Christ ? écoutez
le Christ ? Nous lui parlons quand nous prions, nous l'écoutons
quand nous lisons les paroles divines. Qu'avons-nous à faire
avec les maisons d'autrui ? Il n'est qu'une seule maison qui
rassemble tous les hommes ; qu'ils viennent plutôt vers nous,
ceux-là qui nous recherchent. Qu'avons-nous à faire
avec les bavardages ? Nous avons reçu mission de nous
acquitter d'un ministère aux autels du Christ et non pas d'un
hommage aux hommes .
II convient d'être humbles, il
convient d'être doux, calmes, sérieux, patients,
d'observer la mesure en toutes choses, afin que, soit le visage
silencieux, soit la parole révèlent qu'il n'existe
aucun défaut dans le caractère .
Que l'on se garde de la colère, ou si l'on ne peut d'avance
s'en garder, qu'on la contienne ; l'irritation est en effet mauvaise
conseillère de péché, elle qui bouleverse l'âme
au point de ne pas laisser de place à la raison. La première
chose est donc, si cela peut se faire, que le calme du caractère
devienne une seconde nature, par une sorte d'habitude, par manière
d'être, par résolution. Ensuite, puisque, la plupart du
temps, la passion se trouve ancrée dans la nature et le
caractère à ce point qu'on ne peut l'arracher ni
l'éviter : si l'on a pu la prévenir, qu'on la réprime
par la raison ; ou bien si l'âme a été envahie
par l'irritation avant qu'elle ait pu, grâce à la
réflexion, la prévoir et la prévenir afin de
n'être pas envahie, réfléchis à la manière
de vaincre la passion de ton âme, d'apaiser ta colère.
Résiste à la colère si tu peux, retire-toi si tu
ne peux pas, car il est écrit : « Faites place à
la colère . » Jacob se retira avec bonté devant
son frère qui était irrité et, fort du conseil
de Rebecca, c'est-à-dire de la patience, il préféra
vivre au loin et séjourner en pays étranger plutôt
que d'exciter l'irritation de son frère, puis revenir quand il
pensa son frère apaisé. Et c'est pour cette raison
qu'il trouva si grand crédit près de Dieu. Par quels
hommages ensuite, par combien de présents se réconcilia-t-il
son frère lui-même, en sorte que celui-ci ne se souvint
pas de la bénédiction dérobée, mais se
souvint de la compensation offerte !
Par conséquent
si la colère a déjà surpris et envahi ton âme
et si elle a monté en toi, n'abandonne pas ton rôle. Ton
rôle est la patience, ton rôle est la raison ; la sagesse
est ton rôle, ton rôle est de calmer l'irritation. Ou
alors si l'opiniâtreté de qui te répond, t'a
troublé et si son outrance t'a poussé à
l'irritation, si tu n'as pu apaiser ton âme, retiens ta langue.
Il est écrit en effet : « Garde ta langue du mal et que
tes lèvres ne profèrent pas la tromperie », puis
: « Recherche la paix et poursuis-la . » Vois cette paix
du saint Jacob, quelle grandeur. D'abord, tâche de calmer ton
âme ; si tu n'as pas eu le dessus, mets un frein à ta
langue ; ensuite n'omets pas de chercher la réconciliation.
Les orateurs du monde ont mis dans leurs livres ces principes, après
les avoir pris des nôtres mais celui-là a le
mérite de cette pensée qui le premier l'a exprimée.
Ainsi donc évitons ou tempérons la colère,
pour qu'elle ne soit pas ou bien retranchée à nos
mérites ou bien ajoutée à nos défauts. Ce
n'est pas chose ordinaire d'apaiser sa colère ; ce n'est pas
moindre que de n'être pas emporté du tout. La première
dépend de nous, la seconde de la nature. Ainsi les
emportements chez les enfants sont inoffensifs : ils offrent plus
d'agrément que d'amertume. Et s'il est vrai que les enfants
s'emportent vite entre eux, ils se calment facilement et courent se
rejoindre avec plus de douceur ; ils ne savent se traiter avec ruse
et artifice. Ne méprisez pas ces enfants dont le Seigneur dit
: « A moins que vous n'ayez changé et ne soyez devenus
comme cet enfant, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux. »
C'est pourquoi le Seigneur en personne, c'est-à-dire «
la puissance de Dieu », comme un enfant, « alors
qu'on l'insultait, ne rendit pas l'insulte », alors qu'on le
frappait, ne rendit pas les coups. Ainsi donc dispose-toi, comme si
tu étais un enfant, à ne pas tenir rancune de l'injure,
à ne pas user de méchanceté, à faire que
toutes choses, de ta part, procèdent de l'innocence. Ne
considère pas ce qui, de la part des autres, te vient en
retour. Conserve ton rôle, garde la simplicité et la
pureté de ton cœur. « Ne réponds pas »
à la colère de l'homme en colère ou « à
la déraison de l'homme déraisonnable. »
Rapidement la faute provoque la faute ; si tu frottes des pierres, le
feu ne jaillit-il pas ?
Les païens — avec leur manière
habituelle de tout exalter et amplifier par des mots —
rapportent une parole du philosophe Archytas1 de Tarente, qu'il
aurait adressée à son fermier : « O toi
misérable, comme je te battrais, si je n'étais en
colère ! » Mais déjà David avait retenu sa
main, pourtant armée pour satisfaire son irritation. Combien
il est mieux encore de ne pas retourner un propos injurieux, que de
ne pas tirer vengeance ! Ce sont aussi des guerriers prêts à
exercer des représailles contre Nabal, qu'Abigaïl avait
dissuadés par sa prière. De cet épisode nous
tirons la leçon qu'il faut non seulement que nous cédions
aussi aux médiations opportunes, mais encore que nous en
soyons charmés. Or David fut à ce point charmé
qu'il bénit celle qui s'était entremise, parce qu'il
avait été dissuadé de son désir de
vengeance.
Déjà il avait dit au sujet de ses
ennemis : « C'est qu'ils ont rejeté sur moi l'iniquité
et que, dans la colère, ils m'étaient à charge .
» Écoutons ce qu'il dit dans le trouble de la colère
: « Qui me donnera des ailes comme à la colombe, je
volerai et me reposerai ? » Ces ennemis le provoquaient à
l'emportement, celui-ci choisissait la tranquillité.
Déjà
il avait dit : « Mettez-vous en colère et ne péchez
pas. » Maître en morale, qui sait qu'on peut faire plier
la passion naturelle, par la méthode d'un enseignement, plutôt
qu'on ne peut l'arracher, il enseigne la morale. Cela signifie :
Mettez-vous en colère quand il y a une faute contre laquelle
vous devez vous mettre en colère. Il ne peut se faire en effet
que nous ne soyons pas troublés par l'indignité des
faits ; autrement on ne nous attribue pas de la vertu, mais de la
mollesse et de l'abandon. Mettez-vous donc en colère, à
la condition de vous abstenir de faute . Ou bien entendez ainsi : Si
vous vous mettez en colère, ne péchez pas mais vainquez
la colère par la raison. Ou du moins entendez ainsi : Si vous
vous mettez en colère, mettez-vous en colère contre
vous-mêmes parce que vous avez été emportés,
et vous ne pécherez pas. Celui en effet qui se met en colère
contre soi-même, parce qu'il a vite été troublé,
cesse de se mettre en colère contre autrui ; tandis que celui
qui veut prouver la justesse de sa colère, s'enflamme
davantage et tombe vite en faute. Or « mieux vaut » selon
Salomon « l'homme qui contient sa colère que celui qui
prend une ville » parce que la colère abuse même
les gens courageux.
Nous devons donc nous garder de
succomber aux passions avant que la raison ne rassemble nos esprits.
La colère ou la douleur ou la peur de la mort la plupart du
temps paralysent en effet l'âme et la frappent d'un coup
imprévu. C'est pourquoi il est beau de prendre les devants par
la réflexion dont le déroulement tiendra l'âme en
haleine, afin qu'elle ne soit pas animée par des emportements
subits, mais que, maintenue par une sorte de joug et par les rênes
de la raison, elle s'adoucisse.
Les "mouvements de l'âme et le convenable".
II existe de doubles mouvements de l'âme, ce sont les
pensées et le désir : les uns sont les mouvements des
pensées, les autres ceux
du désir ; ils ne sont pas
confondus mais distincts et différents. Les pensées ont
pour fonction de rechercher le vrai et pour ainsi dire de le moudre,
le désir pousse et excite à faire quelque chose. C'est
pourquoi, par le genre même de leur nature, les pensées
inspirent un calme tranquille, tandis que le désir suscite le
mouvement de l'action. Ainsi donc nous avons été formés
de telle sorte que la pensée de bons objets se présente
à notre esprit, que le désir obéisse à la
raison — si vraiment nous voulons faire porter l'attention de
notre esprit à maintenir ce convenable — afin que
l'attachement à quelque objet ne bannisse pas la raison, mais
que la raison examine ce qui convient à la beauté
morale.
Et puisque nous avons dit qu'il appartient au respect du
convenable que nous sachions, dans les actes ou les paroles, quelle
mesure observer — or le bon ordre des paroles passe avant celui
des actes — la question du discours se divise en deux
genres : l'entretien familier et l'exposé, en particulier
l'examen portant sur la foi et la justice . Dans l'un et l'autre
genres, il faut faire attention à ce que soit évitée
toute passion, mais que le discours soit mené de manière
douce et paisible, pleine de bienveillance et d'agrément, sans
aucun outrage. Qu'il n'y ait pas, dans le discours familier, de
tension opiniâtre ; celle-ci d'ordinaire soulève des
questions oiseuses plutôt qu'elle n'apporte quelque chose
d'utile. Que la discussion soit sans colère, la douceur sans
amertume, l'avertissement sans dureté, l'exhortation sans
brutalité. Et comme, dans tout acte de la vie, nous devons
veiller à ceci, qu'un mouvement excessif de l'âme ne
bannisse pas la raison, mais que nous gardions à la réflexion
sa place, ainsi convient-il, même dans le discours, que l'on se
tienne à cette règle de ne pas éveiller la
colère ou la haine, de ne pas donner quelques signes de notre
convoitise ou de notre apathie.
Ainsi donc que le discours
de cette sorte s'attache surtout aux Écritures. Pourquoi
en effet ? C'est qu'il nous faut de préférence parler
de la meilleure manière de vivre, de l'encouragement à
l'observance, du maintien de la règle de vie. Que le discours
commence avec raison et finisse avec mesure. Le discours ennuyeux en
effet provoque la colère. Or combien il est inconvenant, alors
que toute conversation offre d'ordinaire un surcroît
d'agrément, qu'elle offre un défaut qui choque !
L'exposé aussi, sur la doctrine de la foi, sur
l'enseignement de la continence, sur l'examen de la justice, sur
l'encouragement du zèle, ne sera pas toujours le même ;
mais, selon la lecture qui se sera présentée, il nous
faut l'entreprendre et, dans la mesure où nous le pouvons, le
poursuivre : ni trop long ni vite interrompu, et qu'il ne laisse pas
le dégoût ou ne révèle pas la paresse et
la négligence ; le langage sera pur, simple, clair et net,
plein de dignité et de gravité, sans rechercher
l'élégance, mais sans renoncer à l'agrément.
Les hommes de ce monde donnent en outre un grand nombre de
préceptes sur la façon de parler, qu'il nous faut, à
mon avis, laisser de côté, par exemple sur les règles
de la plaisanterie . De fait, bien que les plaisanteries soient
parfois belles moralement et agréables, cependant elles
répugnent à la discipline ecclésiastique, car,
ce que nous n'avons pas trouvé dans les Écritures,
comment pouvons-nous en faire usage ?
II faut s'en garder
en effet, même dans les conversations, de peur qu'elles ne
rabaissent la dignité d'un dessein de vie plus austère.
« Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez »
dit le Seigneur ; et nous, nous cherchons matière à
rire afin que, riant ici-bas, nous pleurions là-haut ! Ce ne
sont pas seulement les plaisanteries sans bornes mais encore
toutes les plaisanteries qu'il faut, à mon avis, éviter,
à cette réserve près qu'il n'est pas inconvenant
que, d'aventure, un discours soit plein de dignité et
d'agrément.
Que dirais-je en effet de la voix dont
je pense qu'il suffit qu'elle soit simple et pure ? Qu'elle soit
harmonieuse dépend de la nature et non du savoir-faire. Par la
manière de prononcer, que la voix soit tout à fait
nette et pleine de sève virile, afin d'éviter un accent
rustique et quelque peu campagnard, non pas pour rechercher un débit
théâtral, mais pour respecter un débit religieux.
Sur la façon de parler, je pense avoir assez parlé
; examinons maintenant, à propos de l'activité de la
vie, ce qui sied. Or nous voyons trois points à considérer
en ce domaine : le premier, que les désirs ne s'opposent pas à
la raison ; de cette seule manière en effet, nos devoirs
peuvent s'accorder avec ce convenable ; si en effet le désir
obéit à la raison, ce qui convient peut facilement être
observé dans tous nos devoirs. Ensuite, que nous
n'apparaissions pas — par l'effet d'un zèle plus grand
ou d'un zèle moindre que ne vaut l'affaire même que l'on
entreprend — soit avoir entrepris une petite affaire avec une
grande ambition, soit avoir fait défaut à une grande
affaire avec trop peu d'ambition. Le troisième point concerne
la mesure de nos goûts et de nos œuvres. Je pense qu'il
faut ne pas passer sous silence non plus la question de l'ordre des
choses et de l'opportunité des moments.
Mais ce
premier point est pour ainsi dire le fondement de tous, à
savoir que le désir obéisse à la raison. Le
second et le troisième sont identiques : il s'agit dans l'un
et l'autre cas de la mesure ; vaine est en effet pour nous la
considération de l'apparence extérieure de la vie
libérale — que l'on teint pour beauté — et
de la dignité. Suit la question de l'ordre des choses et de
l'opportunité des moments. Et ainsi il y a trois points dont
nous verrons si nous pouvons enseigner qu'ils ont été
remplis par quelqu'un des saints.
Tout d'abord notre père
Abraham en personne, qui fut formé et instruit pour
l'enseignement d'une postérité à venir, quand il
reçut l'ordre de quitter sa terre natale, sa parenté et
la maison de son père , est-ce que, tout lié qu'il fût
par l'attachement de multiples affections, il ne montra pas cependant
l'obéissance de son désir à la raison ? Quel
homme en effet ne serait retenu par l'agrément du pays natal,
de sa parenté et aussi de sa propre maison ? En conséquence
la douceur des siens le charmait, lui aussi, mais la pensée de
l'empire céleste et de la rétribution éternelle
l'émouvait davantage. N'estimait-il pas qu'il ne pouvait, sans
péril extrême, emmener sa femme, faible face aux
fatigues, fragile face aux violences, belle face aux passions des
impudents ? Et cependant il jugea plus sage de s'exposer à
tout, que de refuser. Puis alors qu'il descendait en Egypte, il
l'avertit de dire qu'elle était sa sœur et non sa femme.
Remarque l'enjeu de son désir : il craignait pour la
pudeur de sa femme, il craignait pour son propre salut, il tenait en
suspicion les convoitises des Egyptiens, et cependant chez lui
prévalut la raison, qui consistait à suivre jusqu'au
bout la piété. Il estima en effet qu'avec la faveur de
Dieu il pourrait être partout en sécurité, mais
que, le Seigneur offensé, il ne pourrait, même chez lui,
rester sain et sauf. Ainsi donc la raison vainquit le désir et
se le rendit obéissant.
Sans s'épouvanter de
la capture de son neveu et sans se troubler devant les peuples de
tant de rois, il reprit la guerre ; en possession de la victoire, il
refusa la part du butin dont il était lui-même l'auteur
. En outre, un fils lui ayant été promis, bien qu'il
vît exténuées les forces de son corps épuisé,
la stérilité de son épouse et son extrême
vieillesse, même à l'encontre de l'usage de la nature,
il crut en Dieu.
Remarque la convenance de toutes choses :
Le désir ne fit pas défaut, mais il fut réprimé
; l'âme fut à la hauteur des entreprises à mener,
elle qui ne tenait ni les grandes choses pour peu importantes, ni les
choses plus petites pour grandes ; la modération devant les
affaires ; l'ordre des choses, l'opportunité des moments, la
mesure des paroles. Premier par la foi, supérieur par la
justice, actif dans le combat, sans cupidité dans la victoire,
hospitalier chez lui, attentionné pour sa femme.
Son
saint petit-fils Jacob aussi se plaisait à vivre chez lui en
sécurité, mais sa mère voulut qu'il partît
en pays étranger pour laisser le champ libre à la
colère de son frère. Salutaire, le conseil l'emporta
sur son désir : exilé de chez lui, en fuite loin de ses
parents, il garda partout cependant la mesure appropriée en
ses affaires et sauvegarda dans les divers moments l'opportunité
; reçu chez lui par son père et sa mère pour que
l'un, abusé par l'âge, lui donnât la bénédiction
l'assurant de la soumission des siens, et que l'autre eût pour
lui le penchant d'une pieuse affection ; mis en avant aussi par une
décision fraternelle, puisqu'il avait estimé devoir
céder sa nourriture à son frère — il
appréciait assurément le mets par inclination
naturelle, mais par bonté il céda à une demande
; pasteur fidèle au maître du troupeau, gendre
attentionné pour son beau-père, ne renâclant pas
au travail, frugal au repas, prenant les devants pour donner
satisfaction, généreux pour fixer son salaire ; enfin
il apaisa à ce point la colère de son frère
qu'il obtint la faveur de celui dont il craignait les ressentiments.
Que dirai-je de Joseph qui avait assurément le désir
de la liberté et supporta une servitude inévitable ?
Quelle soumission dans l'esclavage, quelle constance dans la vertu,
quelle obligeance dans sa prison ; il était sage dans
l'interprétation des songes, modéré dans
l'exercice du pouvoir, prévoyant dans l'abondance, juste dans
la disette, ajoutant aux affaires l'ordre de la louange, et aux
moments l'opportunité, apportant l'équité aux
peuples par la modération dans les devoirs de sa charge !
Job aussi, sans reproche tout au long de la prospérité
et de l'adversité, patient, reconnaissant et agréable à
Dieu, était tourmenté par ses souffrances mais il se
consolait.
David encore, courageux au combat, patient dans
l'adversité, pacifique à Jérusalem, traitable
dans la victoire, affligé dans le péché,
prévoyant dans la vieillesse, observa les mesures des choses,
les successions des moments à travers les tonalités
de chacun des âges de la vie, de telle sorte qu'il m'apparaît
que, exceptionnellement doux par son genre de vie non moins que par
la douceur de son chant, il a laissé libre cours, pour Dieu, à
l'immortelle mélodie de son mérite.
Les quatre
vertus cardinales.
Quel devoir des vertus fondamentales fit
défaut à ces hommes ? De ces vertus, ils mirent au
premier rang la prudence qui s'applique à la découverte
du vrai et
inspire le désir d'une science plus complète
; au second rang, la justice qui accorde son dû à
chacun, ne réclame pas le bien d'autrui, néglige son
utilité propre, afin de sauvegarder l'équité
entre tous ; en troisième lieu, la force qui se distingue dans
les activités de la guerre et dans la paix, par la grandeur et
l'élévation de l'âme, et qui se signale par la
vigueur physique ; au quatrième rang, la tempérance qui
observe la mesure et l'ordre en tout ce que nous estimons devoir
faire ou dire.
Peut-être quelqu'un dira-t-il qu'il
eût fallu placer tout cela en premier lieu, puisque c'est de
ces quatre vertus que naissent les différentes catégories
de devoirs. Mais cela relève de l'art, que d'abord l'on
définisse le devoir et qu'ensuite on le divise en catégories
déterminées. Or nous, nous fuyons l'art ; nous
présentons les exemples des anciens , exemples qui n'offrent
ni obscurité pour les comprendre, ni subtilités pour en
traiter. Que la vie des anciens soit donc pour nous un miroir de la
règle morale et non point un commentaire ingénieux, par
respect de l'imitation et non point par artifice de la discussion ».
II y avait donc en premier lieu la prudence chez le saint
Abraham dont l'Écriture dit : « Abraham crut en Dieu et
ce lui fut imputé à justice ». Il n'est en effet
personne de prudent qui ignore le Seigneur. Ainsi l'insensé a
dit que « Dieu n'existe pas » ; de fait le sage ne le
dirait pas. Comment en effet serait-il sage celui qui ne recherche
pas son créateur, qui dit à la pierre : « Tu es
mon père », qui dit au diable, comme le manichéen
: « Tu es mon créateur » ? Comment serait-il sage
celui — comme l'arien — qui préfère avoir
un créateur imparfait et dégénéré
plutôt que vrai et parfait ? Comment serait-il sage celui —
comme Marcion et Eunomius — qui préfère avoir un
Seigneur mauvais plutôt qu'un bon ? Comment serait-il sage
celui qui ne craint pas son Dieu ? " En effet la crainte du
Seigneur est le début de la sagesse». Et tu trouves
ailleurs : « Les sages ne s'écartent pas de la parole du
Seigneur, mais la reprennent dans leurs professions de foi ».
En même temps aussi, l'Écriture, en disant : « Ce
lui fut imputé à justice », lui reconnut la grâce
de la seconde vertu.
Nos pères furent donc les premiers à
établir que la prudence consiste dans la connaissance du vrai
" — qui le fit en effet parmi les philosophes avant
Abraham, David, Salomon ? — puis à établir que la
justice intéresse la société du genre humain ;
ainsi David dit : « II a distribué, il a donné
aux pauvres, sa justice demeure pour l'éternité ».
Le juste est pitoyable, le juste est généreux . Le sage
et le juste possèdent les richesses du monde entier : Le juste
tient les biens qui sont communs pour les siens propres et les biens
qui lui sont propres pour communs. Le juste s'accuse lui-même
avant d'accuser les autres ; celui-là en effet est juste qui
ne s'épargne pas lui-même et ne supporte pas de tenir
cachées ses faiblesses secrètes. Vois combien Abraham
fut juste : Dans sa vieillesse il avait reçu un fils en vertu
de la promesse ; au Seigneur qui le lui redemandait, il ne pensa pas
devoir le refuser pour le sacrifice, bien qu'il fût son fils
unique.
Remarque ici la présence de chacune des
quatre vertus dans un seul fait. Ce fut sagesse de croire en Dieu et
de ne pas préférer l'attrait de son fils à
l'ordre de son créateur ; ce fut justice de rendre ce qu'il
avait reçu ; ce fut force de contenir son désir par sa
raison : Le père conduisait la victime, le fils questionnait,
le sentiment paternel était tenté, mais n'était
pas vaincu ; le fils répétait le nom de père, il
transperçait le cœur paternel, mais ne diminuait pas sa
piété. S'y ajoute aussi la quatrième vertu, la
tempérance : le juste observait à la fois la mesure de
l'affection et l'ordonnance de la mise à mort. Finalement, en
transportant les objets nécessaires au sacrifice, en allumant
le feu, en liant son fils, en dégainant le glaive, il mérita
par cette ordonnance de l'immolation, de conserver son fils.
Quelle
plus grande sagesse que celle du saint Jacob : il vit Dieu «
face à face » et mérita sa bénédiction
? Quelle plus grande justice : il partagea avec son frère ce
qu'il avait acquis, en lui offrant des présents ? Quelle plus
grande force : il lutta avec Dieu ? Quelle plus grande modération
que la sienne : il accommodait à ce point sa modération
aux lieux et aux moments, qu'il préférait cacher par un
mariage le déshonneur de sa fille plutôt que de le
venger ; en effet, établi au milieu d'étrangers,
il pensait qu'il fallait veiller à la bonne entente plutôt
que d'accumuler des haines.
Combien Noé fut sage,
lui qui construisit une si grande arche ! Combien il fut juste, lui
qui, mis à part pour être la semence de tous, devint,
seul entre tous, à la fois le survivant de la génération
passée et l'auteur de la génération à
venir, né qu'il était pour le monde bien plutôt
et pour tous les hommes bien plus que pour lui-même ! Combien
il fut courageux d'avoir vaincu le déluge ! Combien il fut
tempérant d'avoir supporté le déluge : savoir
quand il entrerait dans l'arche, avec quelle modération il y
vivrait, quand il enverrait le corbeau et quand la colombe, quand il
les recouvrerait à leur retour, quand il saisirait et
reconnaîtrait le moment opportun de sortir ?
Et ainsi ils exposent que dans la découverte du vrai
il faut observer ce convenable, qui consiste à
rechercher avec un zèle extrême ce qu'est le vrai, à
ne pas tenir des choses fausses pour vraies, à ne pas
envelopper d'obscurités les choses vraies, à ne pas
encombrer l'esprit de choses superflues ou compliquées et
incertaines. Mais qu'y a-t-il d'aussi contraire au convenable que de
révérer des morceaux de bois, ce qu'eux-mêmes
font ? Qu'y a-t-il d'aussi obscur que de traiter d'astronomie et de
géométrie, ce qu'ils essayent, et de mesurer les
espaces de l'altitude éthérée, d'enfermer dans
des nombres le ciel aussi et la mer , d'abandonner les affaires du
salut, et de chercher des erreurs ?
Est-ce que cet homme
instruit dans toute la sagesse des Egyptiens, Moïse, n'essaya
pas tout cela ? Mais il jugea cette sagesse préjudice et
sottise et, se détournant d'elle, il chercha Dieu du fond du
cœur ; et c'est pour cette raison qu'il le vit, l'interrogea et
l'entendit parler. Qui est plus sage que celui que Dieu a enseigné,
qui a anéanti toute la sagesse des Egyptiens et tous les
prestiges des arts par la puissance de son action personnelle ? Ce
n'est pas cet homme qui prenait les choses inconnues pour connues et
y donnait à la légère son assentiment ; ces deux
défauts, ils peuvent bien dire qu'il faut les éviter,
en ce domaine éminemment naturel et beau moralement de la
découverte du vrai , ceux qui, pour eux-mêmes, jugent
qu'il n'est ni contraire à la nature, ni laid moralement,
d'adorer des pierres et de demander du secours à des statues
qui ne peuvent avoir aucun sentiment.
Ainsi donc plus la
sagesse est une haute vertu, plus il faut, j'estime, faire effort
pour pouvoir y parvenir. C'est pourquoi, afin de ne rien penser à
l'encontre de la nature, ni rien de laid moralement et de contraire
au convenable, nous devons apporter à l'examen des questions,
en vue de les étudier, ces deux choses, à savoir le
temps et l'attention. Il n'est en effet rien de plus en quoi l'homme
puisse l'emporter sur tous les autres êtres vivants, que le
fait d'avoir la raison en partage, de rechercher les causes des
choses, de considérer qu'il lui faut tâcher à
découvrir l'auteur de son espèce, celui au pouvoir de
qui se trouve le pouvoir de vie et de mort sur nous, qui dirige ce
monde à son gré, à qui nous savons devoir rendre
compte de nos actes. Il n'est rien en effet qui soit plus profitable
à une vie belle moralement que de croire qu'il sera notre
juge, lui à qui n'échappent pas les choses cachées,
font offense celles qui sont contraires au convenable et plaisent
celles qui sont belles moralement.
Ainsi donc il est
inhérent à tous les hommes de tâcher à
découvrir le vrai, conformément à la nature
humaine qui nous entraîne à l'étude de la
connaissance et de la science, et répand en nous le désir
de la recherche. Y exceller paraît à tout le monde une
belle chose, mais il appartient à un petit nombre d'y
parvenir, à ceux qui dépensent un effort considérable
à retourner leurs pensées, à examiner leurs
desseins, afin de pouvoir accéder à cette vie heureuse
et belle, et s'en rapprocher par leurs œuvres : « Ce
n'est pas en effet, affirme Jésus, celui qui m'aura dit :
Seigneur, Seigneur, qui entrera dans le royaume des cieux, mais celui
qui aura fait ce que je dis ». En réalité, les
études relatives à la science, sans les actes, je ne
sais si elles ne sont pas bien plutôt une entrave.
Ainsi
donc la première source du devoir est la prudence. Qu'est-ce
en effet qui accomplit aussi pleinement le devoir que d'offrir au
créateur zèle et respect ? Cette source cependant
s'écoule aussi vers toutes les autres vertus ; il ne peut en
effet exister de justice sans prudence : l'examen de ce qui est
juste ou de ce qui est injuste est assurément le fait d'une
prudence pas banale ; l'erreur dans les deux cas est extrême. «
Celui en effet qui juge juste ce qui est injuste, et injuste ce qui
est juste, est en abomination devant Dieu. A quoi bon abonder en
justice pour l'imprudent ? » dit Salomon. Il n'est pas, d'autre
part, de prudence sans justice : en effet, la piété à
l'égard de Dieu est le début de l'intelligence. En quoi
l'on s'avise que ce mot a été traduit plutôt
qu'inventé par les sages de ce monde : « la piété
est le fondement de toutes les vertus ».
De la
justice relève la piété, due en premier lieu à
Dieu, en second lieu à la patrie, en troisième lieu aux
parents et pareillement à tous, piété qui est
elle-même conforme à l'enseignement de la nature,
puisque, dès le tout jeune âge, aussitôt que le
sentiment a commencé de se répandre en nous, nous
aimons la vie comme un don de Dieu, nous chérissons la patrie
et nos parents, puis les enfants de même âge auxquels
nous désirons nous joindre. De là naît la charité
qui donne la préférence aux autres sur soi, au lieu de
rechercher ce qui revient à soi, en quoi réside le
principe de la justice.
II
est aussi inné chez tous les êtres vivants, d'abord de
veiller à leur conservation, de se garder de ce qui est nocif,
de désirer ce qui est profitable « comme la nourriture,
comme les gîtes » pour se défendre, grâce à
eux, du danger, des pluies, du soleil, ce qui relève de la
prudence. Il s'ensuit aussi que tous les genres d'êtres vivants
« sont sociaux par nature », tout d'abord avec ceux qui
partagent leur propre genre et leur conformation, ensuite également
avec tous les autres ; ainsi voit-on les bovins se plaire en
troupeaux, les chevaux en bandes, et essentiellement les semblables
avec leurs semblables ; les cerfs aussi se joindre aux cerfs et très
souvent aux hommes. Et maintenant que dire de l'ardeur à
procréer et de la postérité ou encore de l'amour
des parents , où réside une forme éminente de la
justice ?
II est donc clair que ces vertus et toutes les
autres sont apparentées entre elles : le courage aussi qui, ou
bien à la guerre protège la patrie contre les barbares,
ou bien en temps de paix défend les faibles, ou bien les
compagnons contre les bandits, accomplit pleinement la justice ;
d'autre part, savoir par quelle résolution défendre et
aider, saisir aussi les opportunités des moments et des lieux,
relèvent de la prudence et du tact ; et la tempérance
elle-même sans la prudence ne peut savoir la manière ;
connaître l'opportunité et rendre suivant la mesure
relèvent de la justice ; et en tout cela la grandeur d'âme
est nécessaire, avec un certain courage de l'esprit, très
souvent aussi du corps, pour que l'on puisse accomplir ce que l'on
veut.
Ainsi donc la justice se rapporte au lien social et à la
communauté du genre humain. On considère en effet le
lien social en distinguant deux points de vue : la justice et la
bienfaisance que l'on appelle aussi générosité
et obligeance ; la justice me paraît plus grande, la générosité
plus agréable ; celle-là s'attache à la
sévérité, celle-ci à la bonté.
Mais cela même que les philosophes estiment le
premier office de la justice, est chez nous proscrit. Ceux-ci disent
en effet que telle est la première forme de la justice qu'on
ne nuise à personne, si ce n'est provoqué par un
préjudice, ce qu'exclut l'autorité de l'Évangile
! l'Écriture veut en effet que soit en nous l'esprit du Fils
de l'homme qui est venu apporter la grâce et non porter
préjudice.
Puis ils estimèrent comme une
forme de la justice que l'on tienne les biens communs, c'est-à-dire
les biens publics pour des biens publics et les biens privés
pour des biens propres. Pas même cela n'est conforme à
la nature : la nature en effet a répandu toutes choses en
commun pour tous. Dieu a ordonné en effet que toutes choses
fussent engendrées de telle sorte que la nourriture fût
commune pour tous et que la terre par conséquent fût une
sorte de propriété commune de tous. C'est donc la
nature qui a engendré le droit commun et l'usage qui a fait le
droit privé. Or sur ce point, disent les philosophes, les
stoïciens ont pensé que les produits de la terre sont
tous créés pour les besoins des hommes et que les
hommes ont été engendrés pour les hommes afin
qu'eux-mêmes puissent se rendre service les uns aux autres.
D'où tirèrent-ils cette affirmation si ce n'est de
nos Écritures » ? Moïse a écrit en effet que
Dieu dit : « Faisons l'homme à notre image et selon
notre ressemblance, qu'il ait l'empire des poissons de la mer, des
oiseaux du ciel, et de toutes les bêtes qui se meuvent sur la
terre ». Et David dit : « Tu as mis toutes choses sous
ses pieds, les brebis et les bœufs, en outre aussi toutes les
bêtes de la campagne, les oiseaux du ciel et les poissons de la
mer ». Ainsi donc ils ont appris de nos Écritures que
toutes choses ont été soumises à l'homme et ils
pensent, pour cette raison qu'elles ont été engendrées
pour l'homme.
Que l'homme aussi a été
engendré en vue de l'homme, nous l'avons trouvé dans
les livres de Moïse, lorsque Dieu dit : « II n'est pas bon
que l'homme soit seul, faisons lui une aide semblable à lui ».
C'est donc pour lui prêter assistance que la femme fut donnée
à l'homme afin qu'elle enfantât, en sorte que l'homme
fût une assistance pour l'homme. Car, avant que la femme fût
formée, il fut dit d'Adam : « II ne s'est pas trouvé
d'aide semblable à lui », il ne pouvait obtenir en effet
d'assistance pour l'homme que de l'homme. En conséquence,
parmi tous les animaux, il ne s'est trouvé aucun animal
semblable et, pour parler net, aucun aide de l'homme : ainsi donc le
sexe féminin était attendu comme aide.
Ainsi
donc selon la volonté de Dieu ou le lien de la nature, nous
devons nous secourir mutuellement, rivaliser dans l'accomplissement
des devoirs, mettre pour ainsi dire en commun tous les intérêts
et, pour user du mot de l'Écriture, nous porter assistance
l'un à l'autre ou bien par le zèle, ou bien par
l'accomplissement du devoir, ou bien par l'argent, ou bien par les
œuvres, ou bien de n'importe quelle manière, afin
d'accroître l'agrément du lien social entre nous. Et que
personne ne soit détourné du devoir, même par
l'effroi du danger, mais qu'il tienne pour siennes toutes adversités
ou prospérités. Ainsi le saint Moïse ne redouta
pas, en faveur du peuple, d'entreprendre les lourdes guerres pour une
patrie, ni ne trembla devant les armes d'un roi très puissant,
ni ne s'effraya devant la fureur de la cruauté des barbares,
mais il abandonna son propre salut pour rendre à son peuple la
liberté.
Aussi est-il resplendissant, l'éclat
de la justice qui, « née pour les autres plutôt
que pour soi », vient en aide à notre communauté
et à notre société ; elle occupe la haute place
pour tenir toutes choses soumises à son jugement, porter
secours aux autres, apporter de l'argent, ne pas repousser les
devoirs, assumer les périls d'autrui.
Qui ne
désirerait occuper cette citadelle de la vertu si la cupidité,
venue la première, n'affaiblissait et ne faisait plier la
vigueur d'une si grande vertu ? Et en effet, en désirant
augmenter nos ressources, accumuler de l'argent, accaparer les terres
par nos propriétés, l'emporter par la richesse, nous
avons dépouillé le beau vêtement de la justice,
nous avons perdu la bienfaisance commune : Comment en effet peut-il
être juste, celui qui s'applique à enlever à
autrui ce qu'il cherche pour soi ?
La volonté de puissance
aussi amollit la beauté virile de la justice : Comment en
effet peut-il intervenir en faveur des autres, celui qui s'efforce de
se soumettre les autres, et porter secours au faible contre les
puissants, celui qui, personnellement, cherche à faire peser
sa puissance sur la liberté ?
Or la grandeur de la
justice peut être reconnue à ceci qu'elle ne fait
acception ni de lieux, ni de personnes, ni de temps, elle que l'on
sauvegarde même à l'égard des ennemis ; en telle
sorte que, si l'on a décidé avec l'ennemi, ou du lieu
ou du jour pour le combat, on estime contraire à la justice de
prendre les devants ou sur le lieu ou dans le temps. Il importe en
effet de savoir si quelqu'un est fait prisonnier à la suite de
quelque bataille et d'une lutte sévère, ou bien l'est à
la suite d'une faveur supérieure ou de quelque événement
heureux, puisque l'on tire vengeance plus dure des ennemis plus durs
et sans foi et de ceux qui ont nui davantage ; tel fut le cas des
Madianites2 qui, par l'entremise de leurs femmes, avaient fait tomber
dans le péché la plupart des hommes du peuple juif —
aussi la colère de Dieu fondit-elle sur le peuple de nos pères
— et pour cette raison il arriva que Moïse, dans sa
victoire, ne souffrît pas qu'aucun survécût ; mais
que pour les Gabaonites3 qui avaient éprouvé le
peuple de nos pères plutôt par la ruse que par la
guerre, Josué ne les réduisit pas par le combat, mais
les soumit à l'outrage d'une condition de dépendance ;
tandis que pour les Syriens qui cernaient Elisée et que
celui-ci avait introduits dans la ville — frappés qu'ils
étaient d'une cécité temporaire, ils ne
pouvaient voir où ils entraient — alors que le roi
d'Israël voulait les massacrer, le prophète n'y consentit
pas et lui dit : « Tu ne massacreras pas ceux que tu n'as pas
faits prisonniers par ton glaive et ta lance : donne-leur du pain et
de l'eau, qu'ils mangent, qu'ils boivent, qu'on les renvoie et qu'ils
s'en aillent vers leur maître » ; cela dans l'intention
que, provoqués par cette humanité, ils fissent preuve
de reconnaissance. Finalement, les brigands Syriens cessèrent
par la suite de venir sur la terre d'Israël .
Si donc
la justice garde sa valeur même dans la guerre, combien plus
doit-on la respecter dans la paix ! Et c'est ainsi que le prophète
fit grâce à ceux qui étaient venus pour se saisir
de lui. Voici en effet ce que nous lisons : le roi de Syrie avait
envoyé son armée pour le cerner, ayant eu connaissance
que c'était Elisée qui se mettait en travers de tous
ses desseins et machinations. Or en voyant cette armée, Giezi,
le serviteur du prophète, commença à s'inquiéter
du péril de leurs vies. Mais le prophète lui dit : «
Ne crains pas, car il y a plus de troupes avec nous qu'avec eux ».
Et à la prière du prophète demandant que
s'ouvrissent les yeux de son serviteur, ils s'ouvrirent. Et c'est
ainsi que Giezi vit toute la montagne couverte de chevaux et de chars
à l'entour d'Elisée. Et tandis que les Syriens
descendaient, le prophète dit : « Que le Seigneur frappe
de cécité l'armée de Syrie ». L'ayant
obtenu, il dit aux Syriens : « Suivez-moi et je vous conduirai
à l'homme que vous cherchez ». Et ils virent Elisée
dont ils étaient impatients de se saisir ; et le voyant ils ne
pouvaient s'en emparer. Il est donc clair que même dans la
guerre il faut que la bonne foi et la justice soient respectées
et que ce convenable ne peut exister si l'on viole la bonne foi.
Enfin même leurs adversaires, les anciens les
nommaient d'un terme amène : ils les appelaient peregrini,
étrangers. Les hostes, ennemis, en effet dans l'usage ancien
étaient appelés peregrini, étrangers. Or cela
même aussi nous pouvons dire que ce fut tiré de nos
Écritures. Les Hébreux en effet appelaient leurs
adversaires allophyli, c'est-à-dire avec un mot latin
alienigenae, gens d'autre race. Ainsi dans le premier livre des
Règnes, voici ce que nous lisons : « Et il arriva dans
ces jours-là que alienigenae, des gens d'autre race se
rassemblèrent pour le combat contre Israël ».
«
Ainsi donc le fondement de la justice, c'est la foi » ; en
effet les cœurs des justes méditent la foi et celui qui,
étant juste, s'accuse, établit la justice sur la foi,
de fait c'est alors que sa justice apparaît, chaque fois qu'il
confesse la vérité . Car le Seigneur dit aussi par la
voix d'Isaïe : « Voici que j'envoie une pierre pour
fondement de Sion » , c'est-à-dire le Christ pour les
fondements de l'Église. La foi de tous en effet est le Christ
; or l'Église est comme la forme de la justice : droit commun
de tous, elle prie en commun, agit en commun, est tentée en
commun ; ainsi, celui qui renonce à soi-même est
lui-même juste, est lui-même digne du Christ. C'est
pourquoi Paul aussi a établi le Christ pour fondement, afin
que sur lui nous placions des œuvres de justice, car la foi est
le fondement, mais dans les œuvres se trouve, ou l'iniquité
si elles sont mauvaises, ou la justice si elles sont bonnes,
La bienfaisance est faite de bienveillance et de générosité.
Mais parlons maintenant de la bienfaisance qui se divise
aussi elle-même en bienveillance et générosité.
C'est donc à partir de ces deux vertus que se constitue la
bienfaisance pour qu'elle soit parfaite : il ne suffit pas en effet
de bien vouloir, mais il faut encore bien faire, et il ne suffit pas
d'autre part de bien faire si cela ne procède d'une bonne
source, c'est-à-dire de la bonne volonté. « Dieu
aime en effet celui qui donne avec joie ». De fait, si tu agis
contre ton gré, quelle récompense y a-t-il pour toi ?
Aussi l'apôtre dit-il d'une manière générale
: « Si je fais cela de mon plein gré, j'ai une
récompense, mais si je le fais contre mon gré, c'est
une fonction qui m'a été confiée » ».
Dans l'Évangile aussi nous avons reçu de nombreuses
leçons de juste générosité.
Ainsi
donc il est beau de bien vouloir et de donner dans le dessein d'être
utile, non pas de nuire. De fait, si tu penses devoir donner au
débauché pour la profusion de sa débauche, à
l'adultère pour la récompense de son adultère,
cela n'est pas bienfaisance, là où n'est aucune
bienveillance. C'est en effet être nuisible, non pas être
utile à autrui, si tu donnes à celui qui complote
contre la patrie, qui désire rassembler à tes frais des
hommes perdus pour attaquer l'Église. Ce n'est pas une
générosité qu'on puisse approuver si tu aides
celui qui tranche contre la veuve et les orphelins, lors d'une grave
querelle, ou qui, par quelque violence, cherche à enlever
leurs biens.
On n'approuve pas une largesse, si ce dont un
homme fait largesse à l'un, il l'arrache à l'autre,
s'il acquiert injustement et pense pouvoir distribuer justement. A
moins par hasard, comme le fameux Zachée, que tu ne rendes
d'abord le quadruple à celui que tu as volé et que tu
ne répares les vices du paganisme par le zèle de la foi
et par l'action du croyant. Que ta générosité
ait donc un fondement.
On demande d'abord que tu donnes avec
bonne foi, ne commettes pas de fraude sur tes offrandes, que tu ne
dises pas que tu donnes plus, alors que tu donnes moins. Qu'est-il en
effet besoin de le dire ? C'est une fraude sur la promesse : il est
en ton pouvoir de faire la largesse que tu voulais. La fraude détruit
le fondement et l'œuvre s'écroule. Est-ce par
indignation que Pierre s'échauffa au point de vouloir la mort
d'Ananie ou de son épouse ? Mais c'est qu'à leur
exemple, il ne voulut pas que tous les autres se perdissent.
Et
cette générosité n'est pas parfaite, si tu fais
des largesses plus par vanité que par miséricorde.
C'est la disposition de ton âme qui impose son nom à ton
œuvre : c'est de la manière dont elle procède de
toi, qu'elle est jugée. Tu vois à quel point
s'intéresse à ta conduite le juge que tu as : il te
consulte ; pour savoir comment accueillir ton œuvre, il
interroge d'abord ton âme ; « que ta main gauche, dit-il,
ignore ce que fait ta main droite ». Il ne parle pas du corps ;
mais que même ton intime, ton frère ignore ce que tu
fais, de peur qu'en recherchant ici-bas le prix de la vanité,
tu ne perdes là-haut le bénéfice de la
récompense. Or la générosité est parfaite
lorsque l'homme cache son œuvre sous le silence et subvient en
secret aux besoins de chacun, lorsque le loue la bouche du pauvre et
non pas ses propres lèvres.
Ensuite la générosité
parfaite se recommande par la foi, par le cas, par le lieu, par le
moment, en sorte que tu agisses d'abord à l'égard de
tes familiers dans la foi. C'est une grande faute, si, toi le
sachant, un fidèle vient à se trouver dans le besoin ;
si tu sais qu'il est sans moyens financiers, qu'il endure la faim,
qu'il subit une épreuve — celui surtout qui peut rougir
de se trouver dans le besoin — s'il est tombé dans
un cas, ou bien de captivité des siens ou bien de calomnie, et
que tu ne l'aides pas ; s'il est en prison et affligé de
châtiments et de tortures à cause de quelque dette, tout
en étant juste — car bien que la miséricorde soit
due à tous, elle l'est cependant davantage au juste — si
au moment de son affliction, il n'obtient rien de toi, si au moment
du danger qui l'entraîne à la mort, ton argent vaut plus
à tes yeux que la vie de qui va mourir. A ce sujet, Job a dit
cette belle parole : « Que la bénédiction de
celui qui va périr vienne sur moi ».
Dieu
assurément ne fait point acception des personnes, car il
connaît toutes choses. Quant à nous, c'est à tous
assurément que nous devons la miséricorde, mais parce
que un grand nombre la demandent par fraude et ajoutent faussement à
leurs tribulations, pour cette raison, c'est lorsque le cas est
éclairci, lorsque la personne est connue et que le temps
presse, que la miséricorde doit se répandre plus
largement. Le Seigneur en effet n'est pas avide au point de demander
le plus : Bienheureux assurément celui qui abandonne toutes
choses et le suit, mais il est aussi bienheureux celui qui fait par
la disposition de son âme la valeur de ce qu'il a. Ainsi le
Seigneur préféra les deux pièces de cette veuve
aux présents des riches, parce qu'elle donna tout ce qu'elle
avait, tandis que ceux-ci donnèrent de leur abondance une part
infime. C'est donc la disposition de l'âme qui fait le don
riche ou pauvre et impose aux choses leur prix. Du reste le Seigneur
ne veut pas que les ressources soient prodiguées d'un coup,
mais qu'elles soient réparties ; à moins par hasard de
faire comme Elisée qui tua ses bœufs et nourrit les
pauvres de ce qu'il avait, afin de n'être retenu par aucun
souci domestique mais, ayant tout quitté, de se consacrer à
la vie de prophète.
Elle est aussi à
approuver, cette générosité qui veut que tu ne
négliges pas les proches de ta famille, si tu les sais dans le
besoin. Il vaut mieux en effet que tu subviennes en personne aux
tiens qui ont honte de réclamer à d'autres un subside
ou de solliciter de l'aide pour quelque nécessité ; que
ce ne soit pas cependant pour qu'ils veuillent s'enrichir de ce que
tu peux donner aux indigents. Leur cas, de fait, a priorité,
mais non pas leur agrément. Et en effet ce n'est pas à
cette fin que tu t'es consacré au Seigneur, d'enrichir les
tiens, mais pour acquérir à ton profit la vie éternelle
en bénéfice de ta bonne œuvre, et pour racheter
tes péchés au prix de ta miséricorde. Ils
pensent qu'ils réclament trop peu ; mais c'est ce prix qu'ils
demandent, c'est le bénéfice de ta vie qu'ils
prétendent enlever. Et celui-là t'accuse de ne pas
l'avoir enrichi, alors que lui veut te frustrer de la récompense
de la vie éternelle.
Nous avons exprimé un
conseil, recherchons une autorité. Tout d'abord il faut que
personne n'ait honte si, de riche qu'il était, il devient
pauvre en faisant largesse au pauvre, car le Christ « est
devenu pauvre alors qu'il était riche » pour tous nous
enrichir de son indigence Il a donné la règle à
suivre pour qu'il y ait une bonne raison d'avoir épuisé
son patrimoine : le cas où l'on a repoussé la faim des
pauvres, soulagé l'indigence. Aussi « c'est un conseil
que je donne sur ce point, dit l'apôtre : cela vous est en
effet utile » d'imiter le Christ. On donne conseil aux bons,
tandis que la réprimande corrige ceux qui s'égarent.
Ainsi il dit comme à des bons que « vous avez commencé
non seulement à faire, mais aussi à vouloir depuis
l'année passée ». Aux parfaits appartiennent l'un
et l'autre et non pas une partie. Et ainsi il enseigne, et que la
générosité sans bienveillance et que la
bienveillance sans générosité ne sont pas
parfaites. Aussi exhorte-t-il à la perfection en disant : «
Maintenant donc achevez aussi de faire, de telle sorte que, de même
que la volonté de faire est manifeste en vous, de même
le soit aussi celle de parfaire avec ce que vous avez. Si en effet la
volonté s'est mise en avant, c'est en fonction de ce qu'elle a
que cela est agréé, et non pas en fonction de ce
qu'elle n'a pas. Le but n'est pas en effet le rétablissement
pour les autres, et le manque pour vous, mais que par égalité
en ce temps, votre abondance serve à leur indigence, comme
aussi leur abondance à votre indigence, en sorte que se fasse
l'égalité selon qu'il est écrit : « Celui
qui avait beaucoup ne fut pas dans l'abondance et celui qui avait peu
ne fut pas dans le besoin ».
Nous observons comment
l'apôtre comprend la bienveillance, la générosité,
la mesure, le bénéfice et les personnes. La mesure pour
cette raison qu'il donnait conseil aux imparfaits : ce ne sont en
effet que les imparfaits qui souffrent de manquer. Mais si quelqu'un,
ne voulant pas être à charge à l'Église,
alors qu'il est constitué dans quelque sacerdoce ou ministère,
ne distribue pas tout ce qu'il a, mais donne avec beauté
morale, autant qu'il suffit au devoir de sa charge, il ne me paraît
pas être imparfait. Et je pense qu'ici l'apôtre a parlé
d'un manque non pas de cœur, mais de patrimoine.
Mais
je pense que c'est de personnes qu'il a été dit : «
Que votre abondance serve à leur indigence et leur abondance à
votre indigence ». C'est-à-dire : que l'abondance du
peuple soit d'un bon effet pour soulager leur indigence de
nourriture, et que leur abondance spirituelle secoure dans la foule
l'indigence du mérite spirituel et lui apporte la grâce.
Et de cela il a fourni un très bon exemple : «
Celui qui avait beaucoup, ne fut pas dans l'abondance, et celui qui
avait peu ne fut pas dans le besoin ». C'est une bonne
exhortation au devoir de la miséricorde, pour tous les hommes,
que cet exemple, parce que, d'une part, celui qui possède
beaucoup d'or n'est pas dans l'abondance — car tout ce qui est
dans le monde n'est rien — et que d'autre part, celui qui a
petitement, n'est pas dans le besoin — car ce qu'il laisse
n'est rien. Un bien n'est pas susceptible de perte, qui tout entier
est perte.
II est encore une bonne interprétation, de la
manière suivante : Celui qui a beaucoup, quoiqu'il ne donne
pas, n'est pas dans l'abondance, car il peut acquérir autant
qu'on veut, il est toujours dans le dénuement, celui qui
désire davantage ; et celui qui a petitement, n'est pas dans
le besoin, car ce n'est pas grand chose, ce qui nourrit le pauvre. De
la même manière par conséquent ce pauvre aussi
qui apporte des biens spirituels en échange de biens
pécuniaires, quoiqu'il ait beaucoup de grâce, n'est pas
dans l'abondance : en effet la grâce ne charge pas mais allège
l'âme.
Mais on peut encore comprendre de la manière
suivante : Tu n'es pas, ô homme, dans l'abondance. Quelle est
en effet l'importance de ce que tu as reçu, quoique ce soit
une grande chose pour toi ? Jean en comparaison de qui nul n'est plus
grand parmi les enfants des femmes, était cependant inférieur
à celui qui est le plus petit dans le royaume des cieux.
On
peut aussi comprendre de la manière suivante : La grâce
de Dieu n'abonde pas corporellement, parce qu'elle est spirituelle.
Qui peut embrasser ou la grandeur ou la largeur de cette grâce
qu'il ne voit pas ? La foi, si elle est comme un grain de sénevé4,
peut transporter les montagnes, et il ne t'est pas donné plus
qu'un grain de sénevé. Si la grâce abonde en toi,
ne faut-il pas craindre que ton âme ne se mette à
s'enorgueillir d'un si grand bienfait, car ils sont nombreux ceux qui
de la hauteur de leur cœur s'effondrèrent plus
lourdement que s'ils n'avaient eu aucune grâce du Seigneur ? Et
celui qui n'a guère n'est pas dans le besoin, parce que ce
n'est pas un bien corporel en sorte qu'on puisse le fractionner, et
ce qui ne paraît guère à celui qui l'a, est
beaucoup pour celui à qui rien ne fait défaut.
II
faut considérer, même dans l'attribution de largesses,
l'âge et la faiblesse — parfois même la modestie
qui révèle une origine libre — afin de faire
davantage de largesses aux vieillards qui ne peuvent plus se procurer
leur nourriture par leur travail. Il en va de même de la
faiblesse physique, et il faut la secourir plus rapidement ;
également si quelqu'un tombe de la richesse dans l'indigence
et surtout s'il a perdu ce qu'il avait, non pas par sa faute, mais du
fait de brigandages, de proscription ou de fausses accusations.
Mais quelqu'un dira peut-être : « Un aveugle
reste assis en un endroit et l'on passe devant... et un jeune homme
solide reçoit souvent ». Et c'est vrai, parce qu'il
s'impose, à force d'importunité. Ce n'est pas une
question de jugement, mais de lassitude. De fait, le Seigneur aussi
dans l'Évangile dit de celui qui déjà avait
fermé sa porte que, si quelqu'un frappe à sa porte avec
pas mal d'impudence, il se lève et lui donne à cause de
son importunité.
Digression sur les devoirs de la reconnaissance.
II est beau aussi de tenir compte davantage de celui qui t'a
accordé quelque bienfait ou service, si lui-même tombe
dans le besoin. Qu'y a-t-il en effet d'aussi contraire au devoir que
de ne pas rendre ce que tu as reçu ? Et ce n'est pas une
mesure égale, mais surabondante, qu'il faut rendre, à
mon avis, en appréciant le profit du bienfait, afin qu'à
ton tour tu le secoures tant, que tu écartes son épreuve.
Et en effet, ne pas être supérieur, dans la
reconnaissance d'un bienfait, au don de ce bienfait, c'est être
inférieur, parce que celui qui, le premier, a accordé,
est supérieur dans le temps et premier en humanité.
En conséquence nous devons imiter, en cela aussi, la
nature des sols, qui a l'habitude de rendre la semence reçue
en nombre plus considérable qu'elle ne l'a accueillie. Aussi
est-ce pour toi qu'il est écrit : « Comme la culture de
la terre est l'homme sans sagesse, et comme la vigne l'homme dénué
de sens ; si tu l'abandonnes, ce sera la désolation ».
Comme la culture de la terre donc est aussi le sage, de telle sorte
qu'il rend les semences reçues, comme si elles lui avaient été
prêtées à intérêt, avec plus ample
mesure. Ainsi donc la terre, ou bien produit des fruits spontanés,
ou bien répand et rend en un tas plus abondant ceux qu'on lui
a confiés. Tu dois faire l'un et l'autre en vertu d'une sorte
de pratique héréditaire de ta mère, la terre,
pour n'être pas abandonné comme un champ stérile.
Admettons cependant que quelqu'un
puisse avoir une excuse de
n'avoir pas donné, comment peut-il avoir une excuse de n'avoir
pas rendu ? Ne pas donner à quelqu'un est à peine
permis, mais ne pas rendre, en vérité, ne l'est pas.
C'est pourquoi Salomon dit bien : « Si tu t'es assis
pour dîner à la table du puissant, observe sagement les
plats qu'on te présente et mets-y la main en sachant qu'il
faut en préparer de tels. Mais si tu es insatiable, ne
convoite pas ses mets ; ils maintiennent en effet une vie trompeuse
». Or c'est en désirant nous conformer à ces
sentences que nous avons écrit. Accorder une faveur est bien,
mais celui qui ne sait pas rendre, est un homme très dur. La
terre elle-même fournit un exemple d'humanité : elle
sert des fruits spontanés que tu n'as pas semés, rend
aussi, après l'avoir multiplié, ce qu'elle a reçu.
Il ne t'est pas permis de nier la somme qui t'a été
comptée, comment t'est-il permis de ne pas rendre la faveur
que tu as reçue ? Tu trouves aussi dans les Proverbes que
cette restitution d'une faveur a d'ordinaire tant de valeur aux yeux
de Dieu, que même au jour du désastre elle trouve grâce,
alors que les péchés peuvent l'emporter par leur poids.
Et pourquoi userai-je d'autres exemples alors que le Seigneur en
personne promet, dans l'Évangile, aux mérites des
saints, une récompense surabondante et encourage à
faire œuvre bonne, en disant : « Pardonnez et vous serez
pardonnes, donnez et il vous sera donné : c'est une bonne
mesure, secouée, débordante qu'on versera dans la poche
de votre tunique » ?
Aussi bien ce festin de Salomon
ne s'entend-il pas de nourritures, mais de bonnes œuvres. De
quoi en effet les âmes font-elles meilleure chère que de
bonnes actions ? Ou bien quelle autre chose peut-elle rassasier aussi
facilement les esprits des justes que la conscience d'une bonne œuvre
? Or quelle nourriture est plus agréable que de faire la
volonté de Dieu ? Et c'est la seule nourriture dont le
Seigneur rappelait qu'il en disposait en abondance, comme il est
écrit dans l'Évangile : « Ma nourriture est de
faire la volonté de mon Père qui est dans le ciel ».
Délectons-nous de cette nourriture dont le prophète
dit : « Délecte-toi dans le Seigneur ». Se
délectent de cette nourriture ceux qui ont saisi, grâce
à une étonnante qualité de cœur, les
délices supérieures, ceux qui peuvent savoir quel est
ce délice pur et spirituel de l'âme. Mangeons donc les
pains de la Sagesse et trouvons le rassasiement dans la parole de
Dieu, car ce n'est pas seulement dans le pain mais en toute parole de
Dieu que réside la vie de l'homme fait à l'image de
Dieu. Quant à la boisson le saint Job dit de façon
assez expressive : « Comme la terre qui attend la pluie, c'est
ainsi qu'ils attendent mes propos ».
C'est donc une
belle chose que nous nous rafraîchissions de l'exhortation des
divines Écritures et qu'en nous, comme une rosée,
descendent les paroles de Dieu. Ainsi, lorsque tu t'es assis à
cette table du puissant, comprends quel est ce puissant ; établi
dans le paradis du délice et ayant place au festin de la
Sagesse, examine ce qu'on te présente : la divine Ecriture est
le festin de la sagesse, chacun des livres en constitue chacun des
plats. Comprends d'abord ce que comportent les mets de ces plats, et
alors mets-y la main ; de cette façon, ce que tu lis ou que tu
reçois du Seigneur ton Dieu, tu l'exécuteras par tes
œuvres, et la faveur qui t'a été donnée,
tu la rendras effective par tes devoirs ; à la manière
de Pierre et Paul qui, par l'évangélisation, rendirent
une sorte de réciproque à l'auteur du bienfait reçu
si bien qu'ils peuvent dire chacun : « C'est par la grâce
de Dieu que je suis ce que je suis, et sa grâce ne fut pas
pauvre en moi, mais j'ai travaillé plus intensément
qu'eux tous ».
L'un donc donne en retour le fruit du
bienfait reçu, comme de l'or pour de l'or, de l'argent pour de
l'argent ; un autre son travail ; un autre rend — peut-être
encore plus largement — ses seuls sentiments. Que faire en
effet si l'on ne dispose d'aucune possibilité de rendre ? Dans
le retour d'un bienfait, l'âme fait plus que la fortune, et la
bienveillance a plus d'importance que la faculté de rendre la
faveur. On témoigne en effet sa reconnaissance avec cela même
que l'on possède. Grande donc la bienveillance qui, même
si elle ne donne rien, prouve davantage ; et bien qu'elle n'ait rien
en patrimoine, elle fait largesse à un plus grand nombre ; et
elle le fait sans aucun préjudice pour elle-même et au
bénéfice de tous. Et c'est pourquoi la bienveillance
l'emporte sur la générosité elle-même : la
première est plus riche en valeurs morales que la seconde en
faveurs ; plus nombreux sont en effet ceux qui ont besoin d'un
bienfait que ceux qui sont dans l'abondance.
Retour au sujet : la bienveillance.
Mais la bienveillance existe, d'une part jointe à la
générosité — bienveillance dont la
générosité elle-même procède :
lorsque la disposition à se montrer large est suivie de la
pratique des largesses — elle existe d'autre part séparée
et distincte. En effet là où manque la générosité,
la bienveillance demeure, comme une sorte de mère commune de
tous, qui lie et noue l'amitié : elle est fidèle dans
les conseils, joyeuse dans la prospérité, affligée
dans les tristesses ; de sorte que chacun s'en remet à la
bienveillance plutôt qu'au conseil du sage : ainsi David, bien
qu'il fût plus expérimenté, avait cependant
confiance dans les conseils de son cadet Jonathan. Supprime la
bienveillance de la pratique des hommes, ce sera comme si tu enlevais
du monde le soleil ; car sans la bienveillance il ne peut y avoir de
vie praticable entre les hommes, par exemple montrer son chemin au
voyageur, rappeler celui qui s'égare, offrir l'hospitalité
— ce n'était donc pas vertu banale dont s'applaudissait
Job en disant : « L'étranger n'habitait pas dehors, ma
porte était ouverte à tout venant » —
donner de l'eau, d'une eau courante ; communiquer la lumière,
de sa propre lumière. Et ainsi la bienveillance est en toutes
ces choses comme la source d'eau qui refait celui qui a soif, comme
la lumière qui brille aussi chez les autres, sans manquer à
ceux qui ont communiqué aux autres la lumière, de leur
propre lumière ».
C'est aussi générosité
de la bienveillance, si tu as quelque reconnaissance de dette d'un
débiteur, la déchirant, de la remettre sans
avoir, du débiteur, rien reçu de ton dû. Ce que,
par son exemple, le saint Job nous avertit que nous devons faire :
celui qui a, de fait, n'emprunte pas et celui qui n'a pas, ne se
libère pas d'une obligation. Pourquoi donc aussi, si tu ne
peux pas exiger toi-même, conserves-tu pour des héritiers
cupides une obligation qu'il t'est possible de rendre, avec le mérite
de ta bienveillance, sans préjudice d'argent ?
Or
donc, pour examiner plus complètement la bienveillance : à
partir d'abord des personnes de la famille, c'est-à-dire des
fils, des parents, des frères, elle est parvenue, par le
progrès des alliances, dans le cercle des cités, et
sortie du paradis, a rempli le monde. Ainsi, après que Dieu
eut placé dans l'homme et dans la femme la disposition de
bienveillance, il dit : « Ils seront tous deux en une seule
chair » et en un seul esprit. D'où vient qu'Eve se fia
au serpent, car elle qui avait reçu la bienveillance, ne
pensait pas que la malveillance existait.
La bienveillance
est augmentée par l'assemblée qu'est l'Église,
par le partage de la foi, par la communauté d'initiation, par
le lien de la réception de la grâce, par la
participation aux mystères . Tout cela en effet reprend à
son compte jusqu'aux dénominations des liens de famille :
respect des fils, autorité et bonté des pères,
entente des frères. Le lien de la grâce fait donc
beaucoup pour porter à son comble la bienveillance.
Les
inclinations vers des vertus semblables l'aident également,
puisque la bienveillance accomplit également la similitude des
caractères. Ainsi Jonathan, le fils du roi, imitait la douceur
du saint David pour la raison qu'il l'aimait. Aussi ce mot : «
Avec le saint tu seras saint » semble devoir être
interprété, non seulement dans le sens du genre de vie,
mais encore dans celui de la bienveillance. Car assurément,
les fils de Noé habitaient ensemble et il n'y avait pas en eux
accord des caractères. Esaü et Jacob habitaient aussi
dans la maison de leur père, mais ne s'accordaient pas. Il n'y
avait pas en effet entre eux une bienveillance capable de préférer
l'autre à soi-même, mais plutôt une rivalité
pour ravir la bénédiction. De fait, comme l'un était
très dur et l'autre doux, entre des caractères
dissemblables et des inclinations opposées, il ne pouvait y
avoir de bienveillance. Ajoute que le saint Jacob ne pouvait préférer
à la vertu le fils indigne de la maison paternelle.
Or
rien n'est autant un lien de vie sociale que la justice jointe à
l'équité ; cette justice, pour ainsi dire la semblable
et la compagne de la bienveillance, fait que nous aimons ceux que
nous croyons semblables à nous ". D'autre part la
bienveillance porte en soi le courage ; en effet puisque l'amitié
découle de la source de la bienveillance, elle n'hésite
pas pour un ami à assumer de graves risques où il y va
de la vie : « Et si des maux, dit l'Écriture, m'arrivent
par lui, je les assume ».
La bienveillance, d'ordinaire,
arrache aussi des mains le glaive de la colère. La
bienveillance fait que les blessures causées par un ami sont
plus utiles que les baisers forcés d'un ennemi. La
bienveillance fait « que plusieurs ne font qu'un seul homme »,
parce que s'il y a plusieurs amis, ils ne font qu'un, ceux en qui
n'est qu'un esprit et qu'une pensée. Nous observons aussi que
même les reproches sont agréables dans l'amitié,
ils comportent leurs pointes, mais ne comportent pas de
ressentiments. Nous sommes piqués en effet par des propos qui
nous censurent, mais nous sommes charmés par l'empressement de
la bienveillance.
Finalement, on n'a pas envers tous
toujours les mêmes devoirs, et les préférences ne
tiennent pas toujours aux personnes mais très souvent aux cas
et aux moments, de telle sorte que parfois l'on a aidé un
voisin plutôt qu'un frère. Car Salomon aussi dit : «
Mieux vaut un voisin à proximité qu'un frère
habitant au loin ». Et c'est pourquoi très souvent
chacun se confie à la bienveillance d'un ami plutôt qu'à
la parenté d'un frère. La bienveillance a tant
d'importance que très souvent elle l'emporte sur les liens de
la nature.
Nous avons traité assez
abondamment, à propos de la justice, de la nature et de
l'essence de la beauté morale. Traitons maintenant du courage
qui, étant comme plus élevé que toutes les
autres vertus, se divise en entreprises guerrières et civiles
. Mais le goût des entreprises guerrières paraît
désormais étranger à notre devoir, parce que
nous nous appliquons au devoir de l'âme plutôt qu'à
celui du corps et que notre activité ne concerne pas désormais
les armes, mais les affaires de la paix. Pourtant nos pères,
comme Josué, Jérobaal, Samson, David remportèrent
par des entreprises guerrières aussi, la plus haute gloire.
Le courage est ainsi comme plus élevé que
toutes les autres vertus, mais jamais une vertu sans compagnes ; en
effet elle ne s'en remet pas à elle-même, autrement, le
courage sans la justice est occasion d'iniquité . De fait,
plus il est fort, plus il est enclin à écraser le
petit, bien que l'on estime qu'il faut considérer, dans les
entreprises guerrières elles-mêmes, si les guerres sont
justes ou injustes.
Jamais David, s'il ne fut provoqué,
n'engagea la guerre. C'est ainsi qu'il eut la prudence comme compagne
du courage dans le combat. De fait, même sur le point de lutter
en combat singulier contre Goliath, un homme monstrueux par la masse
de son corps, il se débarrassa des armes qui l'alourdiraient ;
la valeur en effet s'appuie plutôt sur ses propres bras que sur
des armures extérieures. Puis, de loin, afin de frapper plus
sévèrement, d'un jet de pierre, il tua l'ennemi. Par la
suite, jamais, si ce n'est après avoir consulté le
Seigneur, il n'entreprit la guerre . C'est pourquoi, vainqueur dans
tous les combats, la main agile jusque dans l'extrême
vieillesse, ayant engagé la guerre contre des Titans, il se
mêlait comme combattant aux bataillons furieux, avide de
gloire, sans souci de son salut.
Mais ce n'est pas cela seulement, le remarquable courage ;
mais nous prenons pour glorieux courage, celui aussi de ceux qui, par
la foi, avec grandeur d'âme « bouchèrent la gueule
des lions, éteignirent la force du feu, échappèrent
au tranchant du glaive, s'affermirent, de faibles qu'ils étaient,
dans le courage », qui ne remportèrent pas, incorporés
à une compagnie et à des légions, une victoire
commune à un grand nombre, mais, avec la seule valeur de leur
âme, un triomphe personnel sur les infidèles. Comme il
fut invincible Daniel, lui qui ne s'effraya pas des lions qui
rugissaient à ses côtés ! Les bêtes
grondaient et lui festoyait.
Ce n'est donc pas seulement
dans les forces du corps et dans les bras que consiste la gloire du
courage, mais plutôt dans la vertu de l'âme ; et ce n'est
pas à commettre l'injustice, mais à la repousser que
consiste la loi de la vertu. Celui en effet qui ne repousse pas
l'injustice loin de son compagnon, alors qu'il le peut, est en faute
tout autant que celui qui l'accomplit. Aussi le saint Moïse
commença-t-il, par là d'abord, ses essais de courage
guerrier. De fait, ayant vu un Hébreu qui subissait
l'injustice de la part d'un Égyptien, il le défendit si
bien qu'il abattit l'Égyptien et le cacha
dans le sable. Salomon aussi
déclare : « Arrache à la mort celui qu'on y
conduit ».
D'où donc Tullius ou encore
Panétius ou Aristote lui-même ont-ils repris cela, c'est
assez clair ; clair également combien plus ancien même
que ces deux derniers, est Job qui a dit : « J'ai sauvé
le pauvre de la main du puissant et j'ai aidé l'orphelin qui
n'avait pas d'aide. Que la bénédiction de celui qui va
périr vienne sur moi ». N'était-il pas très
courageux, cet homme qui supporta si courageusement les assauts du
diable et le vainquit par la vertu de son âme ? Et en vérité
on ne doit pas douter du courage de celui à qui le Seigneur
dit : « Ceins tes reins comme un homme..., prends de la hauteur
et de la vertu... et abaisse tout auteur d'injustice ».
L'apôtre aussi dit : « Vous avez le réconfort d'un
très grand courage ». Il est donc courageux, celui qui
dans quelque douleur se réconforte.
Et en vérité
c'est à bon droit qu'on parle de courage quand un chacun se
vainc soi-même, contient la colère, n'est amolli et
fléchi par aucunes séductions, n'est pas troublé
par l'adversité, n'est pas exalté par la prospérité,
et n'est pas entraîné, comme par une sorte de vent, par
le tourbillon du changement et de la variété des choses
». Or qu'y a-t-il de plus élevé et de plus grand
que d'exercer l'esprit, d'exténuer la chair, de la réduire
en servitude afin qu'elle obéisse au commandement, se conforme
aux conseils et que, dans l'entreprise de travaux, elle exécute
avec diligence le dessein et la volonté de l'âme ?
Tel
est donc le premier caractère essentiel du courage, car c'est
en deux domaines que l'on considère le courage de l'âme
: en premier lieu, pour les biens extérieurs concernant le
corps, qu'il les tienne pour les moindres des biens et les regarde
comme superflus, à dédaigner plutôt qu'à
rechercher ; en second lieu, pour ces biens qui sont les plus élevés,
et toutes les choses où l'on reconnaît la beauté
morale et ce ?????? , qu'il s'y attache avec une application
remarquable de l'âme allant jusqu'à la réalisation.
Qu'y a-t-il en effet d'aussi remarquable que de façonner ton
âme de telle sorte que tu ne places ni les richesses ni les
plaisirs ni les honneurs parmi les plus grands biens et que tu ne
consumes pas en eux tout ton zèle ? Et lorsque tu seras ainsi
disposé en ton âme, nécessairement tu penseras
que ce beau, ce convenable doit être préféré,
et tu y appliqueras ton esprit de telle sorte que tu ne seras pas
affecté, leur étant pour ainsi dire supérieur ,
par tous les accidents qui d'ordinaire brisent les âmes, qu'il
s'agisse de la perte du patrimoine ou d'une diminution de
considération ou du dénigrement par les infidèles
; qu'enfin, les périls pour ta vie elle-même, encourus
pour la justice, ne t'émouvront pas.
Tel est le vrai
courage que possède l'athlète du Christ, qui « ne
reçoit la couronne que s'il a combattu selon les règles
». Ou bien te paraît-il de peu de valeur, le précepte
du courage : « La tribulation fait la patience, la patience la
preuve de la vertu et la preuve l'espérance » ? Vois le
nombre des combats, et unique est la couronne. Et ce précepte,
celui-là seul le donne qui a été fortifié
dans le Christ Jésus et dont la chair ne connaissait pas de
repos. De toutes parts l'accablement : « au dehors les
conflits, à l'intérieur les craintes ». Et
quoique placé dans les dangers, dans les peines les plus
nombreuses, dans les prisons, dans les périls de mort,
toutefois, en son âme, il n'était pas brisé, mais
il se battait à ce point qu'il devenait plus fort que ses
propres faiblesses.
Aussi observe de quelle manière,
à ceux qui accèdent aux devoirs des charges d'Église,
il enseigne qu'ils doivent avoir le dédain des choses humaines
: « Si donc vous êtes morts avec le Christ aux éléments
de ce monde, pourquoi, comme si vous étiez vivants, jugez-vous
encore de ce monde en disant : ne touchez pas, ne vous souillez pas,
ne goûtez pas, en parlant de choses qui vont toutes à la
corruption par leur usage même » ? Et ensuite : «
Si donc vous êtes ressuscites avec le Christ, recherchez les
choses d'en haut ». Et de nouveau : « Mortifiez donc vos
membres qui sont sur terre ». Et assurément il adresse
ces préceptes jusqu'ici à tous les fidèles, mais
à toi, mon fils , il conseille le mépris de la
richesse, l'éloignement aussi des fables profanes, dignes de
vieilles femmes, ne permettant rien si ce n'est ce qui peut t'exercer
à la piété, car l'exercice corporel n'est
d'aucune utilité, « tandis que la piété
est utile à tout ».
Que la piété
t'exerce donc à la justice, à la maîtrise de soi,
à la douceur, de façon à éviter les
errements de la jeunesse ; à engager, affermi et enraciné
dans la grâce, le bon combat de la foi ; à ne pas
t'embarrasser des affaires du monde, parce que tu sers Dieu. Et en
effet si ceux qui servent l'empereur se voient interdire par des lois
humaines les charges des procès, l'action des procédures
judiciaires, la vente de marchandises, combien plus celui qui exerce
le service de la foi, doit-il s'abstenir de toute pratique du
commerce, se trouvant satisfait des revenus de son petit coin de
terre, s'il en possède, et s'il n'en possède pas, du
revenu de ses émoluments ? Car il est un bon témoin,
celui qui peut dire : « J'ai été jeune et j'ai
vieilli ; je n'ai pas vu le juste abandonné, ni sa descendance
à la recherche de pain ». Telles sont en effet la
tranquillité de l'âme et la tempérance : ni
l'ardeur de la recherche ne les affecte, ni la crainte de l'indigence
ne les angoisse.
Voici encore ce qu'on appelle
l'indifférence de l'âme aux inquiétudes : que
nous ne soyons pas trop tendres dans les souffrances ni trop fiers
dans les succès. Que si ceux qui exhortent des hommes à
prendre en mains l'Etat, donnent ces préceptes , combien plus
nous qui sommes appelés au devoir d'une charge d'Église,
devons-nous accomplir des actes tels qu'ils plaisent à Dieu,
afin que la force du Christ réside en nous et que nous soyons
agréables à notre « Empereur », de telle
sorte que nos membres soient des armes de justice — des armes
non pas charnelles où règne le péché,
mais des armes solides au service de Dieu — pour détruire
le péché. Que meure notre chair afin qu'en elle meure
toute faute, et que, « passés pour ainsi dire de la mort
à la vie », nous ressuscitions en œuvres et
conduites nouvelles.
Telles sont, comblées de la beauté
morale et de la convenance, les récompenses du devoir du
courage. Mais parce qu'en tout ce que nous faisons, nous recherchons
non seulement ce qui est beau, mais encore ce qui est possible, de
peur que par hasard nous n'entamions quelque chose que nous ne
puissions achever, partant de cette raison le Seigneur veut qu'en
temps de persécution, nous nous retirions de cité en
cité, bien plus, pour user de son propre terme, « nous
fuyions » , de peur que quelqu'un, en désirant à
la légère la gloire du martyre, ne s'expose à
des périls que peut-être ne pourrait assumer et subir sa
chair trop faible ou son âme trop lâche.
Et en
revanche personne ne doit, par veulerie, lâcher pied et
déserter la foi par crainte du péril. Et telle est la
fin à laquelle l'âme doit être préparée,
l'esprit exercé et soutenu en vue de la constance, que l'âme
ne puisse être bouleversée par aucune épouvante,
être brisée par aucun accablement, et lâcher pied
sous l'effet d'aucun supplice. Maux, certes, que l'on supporte
difficilement, mais parce que tous les supplices sont vaincus par la
terreur de supplices plus rigoureux, pour ce motif, si tu affermis
ton âme par la réflexion, estimes ne pas devoir
abandonner la raison et gardes à l'esprit la crainte du
jugement de Dieu, les tourments du supplice éternel, ton âme
est capable de subir l'épreuve d'endurance.
II
appartient donc au zèle que l'on se prépare de cette
manière, mais il appartient à l'intelligence que l'on
puisse prévoir l'avenir par la vigueur de la pensée, se
mettre pour ainsi dire devant les yeux ce qui peut arriver, et
déterminer ce qu'on doit faire s'il en arrive ainsi ; parfois
retourner dans son esprit deux et trois éventualités en
même temps, dont on conjecture que l'une ou toutes ensemble
peuvent arriver, et régler en vue de l'une ou de l'ensemble,
les actes dont on comprend qu'ils seront profitables.
II
appartient donc à l'homme courageux de ne pas manquer
d'attention lorsque quelque danger menace, mais de faire face et pour
ainsi dire de découvrir, de l'espèce d'observatoire
qu'est l'esprit, et de prévenir par une réflexion
prévoyante les dangers à venir, afin de ne pas dire,
d'aventure, par la suite : « Je suis tombé dans ces
maux, pour la raison que je ne pensais pas qu'ils pouvaient arriver
». Car si les maux ne sont pas découverts, rapidement
ils envahissent ; de même qu'à la guerre, l'ennemi qu'on
n'a pas prévu est contenu avec peine et, s'il rencontre des
adversaires non préparés, les écrase facilement,
de même les maux qui n'ont pas été découverts
brisent l'âme davantage.
Telles sont donc les deux
qualités où réside cette excellence de l'âme
: d'abord que ton âme exercée par de bonnes réflexions
voie d'un cœur pur ce qui est vrai et beau : «
Bienheureux en effet ceux qui ont le cœur pur, car eux-mêmes
verront jusqu'à Dieu », et juge comme le seul bien ce
qui est beau ; ensuite qu'elle ne soit bouleversée par aucun
accaparement, ballottée par aucune convoitise.
Et
personne en vérité ne fait cela facilement. Qu'y a-t-il
en effet d'aussi difficile que d'examiner, comme de quelque citadelle
de sagesse, la puissance et tous les autres biens qui paraissent à
la plupart des hommes grands et très élevés ?
ensuite de confirmer ton jugement d'une manière durable et, ce
que tu as jugé sans valeur, de le mépriser comme ne
devant être utile à rien ? ensuite si quelque malheur
arrive — et qu'on l'estime écrasant et cruel — de
le porter en pensant que rien n'est arrivé contre l'ordre de
la nature, puisque tu as lu : « Nu je suis né, nu je
m'en irai. Ce que le Seigneur a donné, le Seigneur l'a enlevé
» — et en tout cas Job avait perdu ses enfants et ses
moyens d'existence — et de conserver en toutes choses
l'attitude du sage et du juste, comme celui-là la conserva qui
dit : « Comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été
fait ; que le nom du Seigneur soit béni » ; et plus loin
: « Tu as parlé comme l'une des femmes écervelées
: Si nous avons accepté les biens de la main du Seigneur,
quand il s'agit de maux, nous ne les supportons pas » ?
Ainsi
donc le courage de l'âme n'est point courage médiocre ni
à part de toutes les autres vertus, lui qui mène la
guerre en compagnie des vertus, mais qui seul défend la parure
que sont toutes les vertus, et qui protège leurs jugements ;
lui qui, par un combat inexpiable, tranche contre tous les vices,
invincible devant les efforts, courageux devant les dangers, plus
inflexible face aux plaisirs, insensible face aux séductions
auxquelles il ne sait prêter l'oreille ni — selon
l'expression — ne dit bonjour ; lui qui dédaigne
l'argent, fuit l'avarice comme une sorte de souillure qui énerve
la vertu. Il n'est rien en effet d'aussi contraire au courage que
d'être vaincu par le gain. Souvent, après avoir repoussé
l'ennemi et contraint le corps de bataille de l'adversaire à
prendre la fuite, en se laissant prendre aux dépouilles des
tués, le combattant, au milieu de ceux-là mêmes
qu'il a abattus, est tombé, pitoyable ; et, culbutées
par leurs propres triomphes, les légions, en se laissant
accaparer par le butin, ont rappelé contre elles l'ennemi qui
avait pris la fuite.
Que le courage donc repousse et écrase
un fléau aussi monstrueux, qu'il ne soit pas tenté par
les convoitises ni brisé par la crainte ; car la vertu est
conséquente avec elle-même pour poursuivre
courageusement tous les vices comme des poisons de la vertu : qu'elle
refoule, comme par les armes en quelque sorte, la colère qui
supprime la réflexion, et qu'elle l'évite à
l'instar d'une maladie ; qu'elle se garde aussi du désir de la
gloire : le manque de mesure, dans sa recherche a nui souvent, mais
dans sa possession toujours.
De tout cela, qu'est-ce qui a
fait défaut au saint Job en fait de vertu, ou s'est insinué
en lui en fait de vice ? De quelle manière il supporta la
peine de la maladie, du froid, de la faim ! De quelle manière
il méprisa le péril que courait sa vie I Est-ce à
force de rapines qu'il avait rassemblé la richesse dont de si
grands biens se répandaient sur les indigents ? Est-ce qu'il
stimula l'avidité de la fortune ou les goûts et les
convoitises du plaisir ? Est-ce que la querelle injurieuse des trois
rois ou l'outrage des serviteurs le firent tomber dans la colère
? Est-ce que la gloire l'exalta comme un être léger, lui
qui appelait sur soi de lourdes peines si jamais il cachait une
faute, même non volontaire, ou si sa crainte de la multitude du
peuple l'avait empêché de la révéler en
présence de tous ? Les vertus en effet ne s'accordent pas avec
les vices, mais se tiennent l'une l'autre. Qui donc fut aussi
courageux que le saint Job à qui l'on peut attribuer un
second, mais qui n'a guère trouvé son égal ?
Mais peut-être la gloire de la guerre tient-elle
certains hommes attachés au point de penser que seul existe le
courage du combat, et que je me suis rabattu sur les formes de
courage que je viens d'évoquer, pour la raison que ce courage
manquerait aux nôtres. Combien courageux fut Josué pour,
dans un seul combat, terrasser et faire prisonniers cinq rois avec
leurs peuples ! Ensuite, comme un combat s'engageait contre les
Gabaonites et qu'il craignait que la nuit n'empêchât sa
victoire, avec grandeur d'âme et de foi il s'écria : «
Que le soleil s'arrête », et il s'arrêta jusqu'à
ce que sa victoire fût consommée. Gédéon,
avec trois cents hommes, remporta un triomphe sur un peuple
considérable et sur un ennemi cruel. Jonathan, jeune homme,
fit preuve de courage dans un grand combat. Que dire des Maccabées
?
Mais je parlerai d'abord du peuple de nos pères.
Ceux-ci, bien qu'ils fussent prêts à se défendre
pour sauver le temple de Dieu et leurs lois, ayant été
attaqués, par une ruse des ennemis, le jour du sabbat,
préférèrent offrir aux blessures leurs corps
désarmés plutôt que de se défendre, par
crainte de violer le sabbat. Et ainsi tous avec joie s'offrirent à
la mort. Mais les Maccabées, considérant qu'en vertu de
cet exemple toute la race pouvait périr, même durant le
sabbat, alors qu'eux-mêmes étaient provoqués à
la guerre, vengèrent le massacre de leurs frères
innocents. Aussi par la suite, le roi Antiochus, dans son ardeur,
quand il fit allumer la guerre par ses généraux Lysias,
Nicanor et Gorgias, fut écrasé avec ses troupes
orientales et assyriennes dans de telles conditions que quarante-huit
mille hommes furent abattus sur le champ de bataille par trois mille.
Considérez la valeur du chef Judas Maccabée
d'après celle d'un seul de ses soldats. En effet Eléazar
remarquant un éléphant qui dominait tous les autres,
couvert d'un harnachement royal, pensa que le roi était dessus
; rapide, au pas de course, il se précipita au milieu de la
formation ennemie et jetant son bouclier, des deux mains s'efforçait
de tuer la bête : il s'introduisit sous elle et de son glaive
enfoncé par dessous, lui porta un coup mortel. C'est ainsi
qu'en tombant la bête écrasa Eléazar et ainsi
qu'il mourut. Quelle force d'âme par conséquent :
d'abord il ne craignait pas la mort ; ensuite, enveloppé par
les formations adverses, il était entraîné dans
les rangs serrés des ennemis, entrait au milieu de leur
colonne et, rendu plus hardi par le mépris de la mort, jetant
son bouclier, allait et se maintenait sous la masse de la bête
qu'il blessait des deux mains, puis pénétrait en elle,
dans la pensée qu'il la frapperait d'un coup plus définitif
; enfermé plutôt qu'écrasé par
l'écroulement de la bête, il fut enseveli sous son
propre triomphe.
Et l'homme ne fut pas trompé dans
son attente, bien qu'il l'eût été par le
harnachement royal : en effet, cloués sur place au spectacle
magnifique de sa valeur, les ennemis qui n'avaient pas osé
attaquer l'homme sans défense, tout à l'action, après
la chute et l'écroulement de la bête, tremblèrent
de telle sorte qu'ils se jugèrent, à eux tous, inégaux
à la valeur d'un seul, que, finalement, le roi Antiochus, fils
de Lysias, qui était venu muni de cent vingt mille hommes et
avec trente-deux éléphants, — ainsi, dès
le lever du soleil, par le fait de chacune de ces bêtes, on eût
dit des sortes de monts qui resplendissaient par l'éclat des
armes comme par des torches enflammées — néanmoins
terrifié par le courage d'un seul, il demanda la paix. Et
ainsi Eléazar laissa la paix comme héritière de
sa valeur. Mais que ces faits soient mis au compte des triomphes.
Pourtant, parce que l'on fait preuve de courage non seulement
dans les succès mais aussi dans les revers, considérons
la fin de Judas Maccabée. Celui-ci en effet après la
défaite de Nicanor, général du roi Démétrius,
se sentant trop assuré contre vingt mille soldats de l'armée
du roi, entreprit la guerre avec neuf cents hommes ; comme ceux-ci
voulaient se retirer pour ne pas être écrasés par
le nombre, il leur conseilla une mort glorieuse plutôt qu'une
fuite honteuse : « afin, dit-il, de ne pas laisser un sujet de
reproche à notre gloire ». Aussi ayant engagé le
combat, alors qu'on luttait depuis le point du jour jusqu'au soir, il
attaqua l'aile droite où il remarqua la troupe la plus solide
des ennemis, et la repoussa facilement. Mais, en suivant les fuyards,
il s'exposa à une blessure par derrière ; c'est ainsi
qu'il trouva une occasion de mourir plus glorieuse que des triomphes
.
Pourquoi lui joindre son frère Jonathan ?
Combattant avec une petite troupe contre les armées royales,
abandonné des siens et laissé en compagnie de deux
hommes seulement, il reprit la guerre, repoussa l'ennemi et rappela
les siens en fuite pour les associer à son triomphe .
Voilà le courage de la guerre ; en quoi se trouve une
forme, qui n'est pas banale, du beau et du convenable, parce que pour
sa part, elle préfère la mort à la servitude et
à la honte. Mais que dire des souffrances des martyrs ? Et
pour ne pas aller chercher bien loin, est-ce que par hasard les
enfants Maccabées remportèrent sur l'orgueilleux roi
Antiochus un triomphe moindre que leurs propres aïeux ? Car
ceux-ci vainquirent en armes, tandis que ceux-là le firent
sans armes. La cohorte des sept enfants se tint invincible, cernée
par les formations royales : les supplices furent vaincus, les
bourreaux cédèrent, les martyrs ne furent pas vaincus ;
l'un dépouillé de la peau de la tête, avait
changé d'aspect, mais il avait accru sa force ; un autre, à
l'ordre de tirer la langue, pour en être amputé,
répondit : le Seigneur n'entend pas seulement ceux qui
parlent, lui qui entendait Moïse dans son silence ; il entend
les pensées silencieuses des siens plus que les voix de tous.
Tu crains le fouet de la langue, tu ne crains pas le fouet du sang ?
Le sang aussi a sa voix, avec laquelle il crie vers Dieu, comme il
cria dans le cas d'Abel.
Que dirais-je de la mère
qui contemplait avec joie autant de trophées que de corps de
ses fils, et que charmaient les voix des mourants comme des chants de
citharèdes ? Elle percevait en ses fils la très belle
cithare de ses entrailles et la mélodie de la piété,
plus douce que tout rythme de la lyre.
Que dirais-je des
enfants de deux ans qui reçurent la palme de la victoire avant
la conscience de la réalité ? Que dirais-je de sainte
Agnès qui, placée devant le danger de perdre deux très
grands biens, la chasteté et la vie, préserva sa
chasteté et échangea sa vie contre l'immortalité
?
N'omettons pas non plus saint Laurent qui, voyant son évêque,
Sixte5, mené au martyre, se mit à pleurer, non pas sur
la passion de l'évêque, mais sur le fait que lui restait
en arrière. C'est pourquoi il se mit à l'interpeller en
ces termes : « Où t'en vas-tu, père, sans ton
fils ? où, saint évêque, te hâtes-tu sans
ton diacre ? Jamais, d'habitude, tu n'offrais le sacrifice sans ton
serviteur. Qu'est-ce donc, père, qui t'a déplu en moi ?
M'as-tu par hasard reconnu comme indigne ? Essaie au moins de savoir
si tu as choisi un serviteur approprié. A celui à qui
tu as confié la sanctification du sang du Seigneur, à
qui tu as confié de partager avec toi la distribution du
sacrement, à celui-là tu refuses de partager avec toi
l'effusion de ton sang ? Prends garde que ton jugement ne soit mis en
cause, tandis qu'on loue ton courage. Rejeter le disciple porte
préjudice à la fonction du maître. Que dire du
fait que des hommes illustres, supérieurs, l'emportent par les
combats de leurs disciples, plus que par les leurs ? Enfin, Abraham
offrit son fils, Pierre envoya devant lui Étienne. Et toi,
père, montre en ton fils ton courage, offre celui que tu as
formé, afin que, sans inquiétude pour ton jugement,
avec une noble escorte, tu parviennes à la couronne ».
Alors Sixte de dire : « Non, mon fils je ne te
délaisse ni ne t'abandonne, mais de plus grands combats te
sont réservés. Nous, en notre qualité de
vieillard, nous recevons un plus léger combat à
accomplir, mais toi, en ta qualité de jeune homme, t'attend un
plus glorieux triomphe sur le tyran. Tu viendras bientôt, cesse
de pleurer, dans trois jours tu me suivras : à l'évêque
et à son lévite convient l'intervalle de ce nombre . Il
ne t'appartenait pas de vaincre sous un maître, comme si tu
cherchais un aide. Pourquoi réclames-tu le partage de ma
passion ? Je t'en laisse le legs tout entier. Pourquoi recherches-tu
ma présence ? Que les disciples faibles précèdent
le maître, mais que les courageux le suivent, afin que
vainquent sans maître ceux qui n'ont plus besoin de
l'enseignement du maître. C'est ainsi également qu'Élie
délaissa Elisée. Je te confie donc l'héritage de
notre courage ».
Telle était la querelle,
digne sujet de rivalité, assurément, entre l'évêque
et son serviteur, afin de savoir qui souffrirait le premier pour le
nom du Christ. On raconte que, lors de tragédies, de grands
applaudissements du théâtre étaient soulevés
quand Pylade se disait Oreste et qu'Oreste, comme il l'était,
affirmait être Oreste : le premier afin d'être exécuté
à la place d'Oreste, et Oreste, pour ne pas souffrir que
Pylade fût exécuté à sa place. Mais ils
n'avaient pas le droit de vivre du fait que l'un et l'autre étaient
coupables de parricide, l'un parce qu'il l'avait accompli, l'autre
parce qu'il avait aidé . Ici, personne encore ne pressait
saint Laurent, si ce n'est l'amour du don de soi ; cependant lui-même
aussi, après trois jours, alors que, pour avoir joué le
tyran , il était placé sur un gril et brûlé,
déclara : « c'est rôti, retourne et mange ».
Ainsi par le courage de l'âme, il vainquait la nature du feu.
Je pense qu'il faut aussi prendre garde à ce que
certains, en se laissant mener par un désir excessif de
gloire, n'en usent trop insolemment avec les pouvoirs publics, ne
provoquent les esprits des païens, qui nous sont généralement
hostiles, au goût de la persécution et ne les enflamment
de colère. De cette manière, pour que ces hommes
puissent persévérer et vaincre les supplices, combien
de gens font-ils périr ?
II faut aussi veiller à
ne pas prêter l'oreille aux flatteurs : en vérité,
s'attendrir sous l'effet de la flatterie paraît bien non
seulement n'être pas un trait de courage, mais même être
un trait de lâcheté.
Puisque nous avons parlé de trois vertus, il nous
reste à parler
de la quatrième vertu que l'on
appelle la tempérance et la modération où l'on
voit et recherche surtout la tranquillité de l'âme, le
goût de la douceur, l'agrément de la mesure, le souci de
la beauté morale, la préoccupation du convenable.
II
nous faut donc tenir une certaine ligne de vie, en telle sorte que
nous tracions certaines fondations à partir de la modestie
prise pour principe : elle qui est la compagne et l'amie du calme de
l'âme, empressée à fuir l'effronterie, étrangère
à tout excès ; elle chérit la sobriété
, cultive la beauté morale, recherche ce convenable.
Qu'il
s'ensuive un choix des relations pour nous attacher aux vieillards
les plus estimés. Et en effet, de même que le commerce
des contemporains est plus agréable, ainsi celui des vieilles
gens est plus sûr : par une sorte d'enseignement et de
direction concernant la vie, ce commerce déteint sur la
conduite des jeunes gens, et l'imprègne pour ainsi dire de la
pourpre de l'honnêteté. Et en effet, s'il est vrai que
ceux qui sont dans l'ignorance des lieux, désirent vivement
entreprendre le voyage avec des gens tout à fait instruits des
chemins, combien plus les jeunes gens doivent-ils aborder, avec de
vieilles gens, le voyage, nouveau pour eux, de la vie, afin d'éviter
qu'ils ne puissent s'égarer et s'écarter du vrai
sentier de la vertu ? En effet, rien n'est plus beau que d'avoir les
mêmes hommes, et pour maîtres et pour témoins de
sa vie.
II faut encore rechercher en toute action, ce qui
s'accorde aux personnes, aux moments, et aux âges, ce qui en
outre est adapté au caractère de chacun. Souvent en
effet, ce qui convient à l'un, ne convient pas à
l'autre. Une chose est appropriée au jeune homme et une autre
à l'homme âgé ; l'une l'est dans les dangers,
l'autre pour les situations favorables.
David dansa devant
l'arche du Seigneur, tandis que Samuel ne dansa pas ; et le premier
ne fut pas blâmé, mais ce fut plutôt le second qui
fut loué. David changea son visage en face du roi — qui
avait nom Achis — mais s'il avait fait cela indépendamment
de la crainte d'être reconnu, en aucune manière il
n'aurait pu être exempt du reproche de légèreté.
Saül aussi, entouré d'un chœur de prophètes,
prophétisa également lui-même ; et de lui seul,
comme d'un personnage inconvenant, on a fait cette mention : «
Saül est-il aussi parmi les prophètes ? ».
Que
chacun donc connaisse son propre talent et s'applique à ce
qu'il aura choisi comme lui étant approprié. Ainsi donc
qu'il examine d'abord ce qu'il poursuivra : qu'il connaisse ses
qualités mais reconnaisse aussi ses défauts et qu'il se
montre un juge équitable de soi, afin d'aller dans le sens de
ses qualités et d'esquiver ses défauts.
L'un se
trouve être plus apte pour l'articulation de la lecture, un
autre plus agréable pour la psalmodie, un autre plus attentif
à exorciser ceux qui souffrent de l'esprit du mal, un autre
plus à sa place à la sacristie. Que l'évêque
considère tout cela et qu'il assigne à chacun pour
devoir ce qui lui est approprié. Son propre talent en effet
qui conduit chacun, ou bien le devoir qui lui convient, c'est cela
dont on s'acquitte avec plus d'agrément.
Mais ceci
qui est difficile en toute vie, est très difficile en
particulier dans notre genre d'existence. Chacun en effet aime à
suivre la manière de vivre de ses parents. Ainsi la plupart de
ceux dont les parents ont servi dans la fonction publique, sont
portés vers ce service, mais d'autres le sont vers des
activités diverses.
Toutefois dans les devoirs d'une
charge d'Église, on ne peut rien trouver de plus rare que
l'homme qui suive la conduite de son père, ou bien parce que
le genre d'existence, par son austérité, l'en détourne,
ou bien parce que, à l'âge critique, l'abstinence paraît
trop difficile, ou bien parce que, pour l'ardeur de la jeunesse, la
manière de vivre paraît trop obscure ; et c'est pourquoi
l'on se tourne vers des goûts que l'on juge plus dignes d'être
applaudis. Ils sont assurément plus nombreux à préférer
les réalités présentes aux réalités
futures. Or ces hommes servent les réalités présentes,
tandis que nous, nous servons les réalités futures.
Aussi plus la cause est importante, plus le soin doit être
attentif.
Observons donc la modestie et cette modération qui
rehausse la parure de toute la vie.
Ce n'est pas en effet chose
banale, pour chacune des affaires, de tenir la mesure et d'établir
un ordre en lequel vraiment brille avec éclat ce qu'on appelle
le convenable et celui-ci est à ce point lié avec la
beauté morale qu'on ne peut l'en dissocier . Car, à la
fois, ce qui est convenable est beau et ce qui est beau est
convenable, de telle sorte qu'il existe plutôt une distinction
dans le langage qu'une différence dans la vertu. Que ces
réalités en effet diffèrent entre elles, on peut
le saisir, mais on ne peut l'expliquer.
Et pour essayer de
tirer quelque chose concernant cette distinction, la beauté
morale est comme la santé et une sorte de bon état du
corps ; quant à la convenance, elle est pour ainsi dire la
grâce et la beauté. Ainsi donc, de même que la
beauté paraît l'emporter sur le bon état et la
santé, et cependant ne peut exister sans eux, ni en être
séparée en aucune manière, parce que s'il n'y a
pas la santé, il ne peut y avoir la beauté et la grâce,
de même la beauté morale comporte en elle ce convenable,
de telle sorte que celui-ci paraît procéder de celle-là
et ne peut exister sans elle. Ainsi donc la beauté morale est
comme le bon état de toute notre œuvre et de toute notre
action, et le convenable est comme le bel aspect — pour mêlé
que soit ce convenable à la beauté morale, la réflexion
l'en distingue. De fait, même si le convenable, dans un cas
donné, paraît l'emporter, cependant il existe sur la
racine de la beauté morale, mais à la manière
d'une fleur de choix, de telle sorte que sans la beauté morale
il se fane, que sur elle, il fleurit. Qu'est-ce en effet que la
beauté morale, si ce n'est ce qui fuit la laideur comme la
mort ? Mais qu'est-ce que le contraire du beau, sinon ce qui amène
la sécheresse et la mort ? Tant donc que l'essence de la vertu
est un bois vert, ce convenable y brille comme une fleur, parce que
la racine est saine ; mais en vérité lorsque la racine
de notre dessein est viciée, rien ne germe.
On
trouve cela dans nos Écritures de façon sensiblement
plus nette. David dit en effet : « Le Seigneur a établi
son règne, il a revêtu l'éclat de la convenance
». Et l'apôtre déclare : « Gomme en plein
jour, marchez dans la beauté », ce qu'on exprime en grec
par ???????? . Or ce terme signifie proprement : avec
bonne tenue, avec bon aspect. Ainsi donc Dieu, quand il créa
le premier homme, le façonna avec un bon extérieur, une
bonne disposition des membres et lui donna très bon aspect ;
il ne lui avait pas donné la rémission des péchés
; mais après qu'il eut rénové par l'Esprit et
rempli de grâce celui qui était venu dans la condition
d'esclave et l'aspect d'homme , il assuma l'éclat de la
convenance, attaché à la rédemption de l'homme.
Et c'est pourquoi le prophète a dit : « Le Seigneur a
établi son règne, il a revêtu l'éclat de
la convenance ». Ensuite il dit ailleurs « C'est à
toi que convient, ô Dieu, l'hymne dans Sion »,
c'est-à-dire : il est beau que nous te craignions, que nous
t'aimions, que nous te priions, que nous te rendions honneur ; il est
écrit en effet : « Que toutes choses chez vous se
fassent dans la beauté ». Mais nous pouvons craindre
aussi un homme, l'aimer, le solliciter, l'honorer, tandis que l'hymne
s'adresse spécialement à Dieu : il est convenable de
croire supérieur, pour ainsi dire, à toutes les autres
choses, ce que nous présentons à Dieu. Il sied que la
femme aussi prie « dans une tenue soignée », mais
il convient spécialement qu'elle prie voilée et qu'elle
prie en promettant la chasteté en même temps qu'une
bonne conduite.
Le convenable est donc ce qui est le plus
remarquable : il se divise en deux. Il existe en effet un convenable
pour ainsi dire général qui s'étend à
l'ensemble de la beauté morale et que l'on observe pour ainsi
dire dans le corps tout entier ; il existe aussi un convenable
spécial qui brille dans quelque partie. Le conve-général
se présente comme s'il offrait la cohérence, toute son
action, d'une apparence uniforme et de l'ensemble de la beauté
morale, lorsque toute sa vie s'accorde avec elle-même, sans que
rien fasse dissonance en aucun point ; ce convenable spécial
se présente lorsqu'il offre, dans ses vertus, quelque action
Observe en même temps ceci : le convenable consiste à
vivre conformément à la nature, à passer sa vie
conformément à la nature ; la laideur consiste en tout
ce qui peut être contraire à la nature. L'apôtre
dit en effet, sous la forme d'une interrogation : « Convient-il
que la femme prie Dieu sans voile sur la tête ? La nature
elle-même ne vous enseigne-t-elle pas que pour l'homme,
assurément, s'il porte la chevelure longue, c'est une honte
pour lui ? » — parce que c'est contraire à la
nature. Et il dit de nouveau : « Mais pour la femme, si elle
porte les cheveux longs, c'est une gloire pour elle » —
c'est en effet conforme à la nature — « parce que,
bien sûr, les cheveux tiennent lieu de voile » —
c'est en effet un voile naturel. Ainsi donc la nature elle-même
nous accorde le visage et l'apparence extérieure que nous
devons conserver. Si seulement nous pouvions sauvegarder aussi
l'innocence et ne pas altérer le don reçu, par notre
malice.
Tu as devant les yeux ce convenable général,
puisque Dieu a fait la beauté de ce monde. Tu as aussi le
convenable dans les parties, puisque, lorsque Dieu fit la lumière
et distingua le jour et la nuit, lorsqu'il créa le ciel,
lorsqu'il sépara les terres et les mers, lorsqu'il établit
que le soleil, la lune et les étoiles brillent sur la terre,
Dieu trouva bonne chacune de ces choses. Ainsi donc ce convenable qui
brillait en chacune des parties du monde, resplendit dans l'ensemble,
comme le prouve la Sagesse en disant : « C'était moi
qu'il applaudissait... alors qu'il se réjouissait de
l'achèvement du monde ». Il en va de la même
façon, par conséquent, dans la structure du corps
humain : la partie que constitue chacun des membres est un agrément,
mais la disposition appropriée des membres, pour former un
ensemble, charme davantage, parce qu'on voit alors qu'il se
complètent et s'harmonisent.
Ainsi donc si quelqu'un
maintient l'égalité du caractère dans tout
l'ensemble de la vie, la mesure en chacune des actions et aussi
l'ordre, et s'il conserve la constance dans les propos et dans les
œuvres ainsi que la modération, ce convenable prédomine
dans sa vie et brille comme en une sorte de miroir.
Retour au sujet la tempérance.
Que s'y ajoute cependant la douceur de la conversation, afin
de se concilier l'affection des auditeurs
et de se montrer
agréable envers ses amis ou ses concitoyens ou, si faire se
peut, tous les hommes. Qu'il ne se présente ni comme un
flatteur ni comme un homme à flatter par personne. La première
attitude en effet relève de l'astuce, la seconde de la vanité.
Qu'il ne méprise pas ce qu'un chacun et surtout
l'excellent homme pense de lui ; de cette manière en effet il
apprend à accorder du respect aux gens de bien. De fait, ne
pas se soucier des jugements des gens de bien relève ou de
l'arrogance ou du laisser-aller ; or la première attitude
s'inscrit au compte de l'orgueil, la seconde à celui de la
désinvolture.
Qu'il prenne garde aussi aux
mouvements de son âme ; sa propre personne en effet doit être
observée et examinée par soi, et de même qu'elle
doit se garder contre soi, de même aussi doit-elle veiller sur
soi. Il existe en effet des mouvements de l'âme, dans lesquels
il y a ce désir qui, comme par une sorte d'élan,
jaillit ; d'où son nom grec ???? , parce que par une
sorte de force qui s'insinue, il se jette en avant. Il y a dans ces
mouvements une sorte de force, qui n'est pas de peu d'importance, de
l'âme et de la nature ; cette force toutefois est double, se
trouvant d'une part dans le désir, de l'autre dans la raison
dont le rôle est de retenir le désir, de le rendre
obéissant à soi, de le mener où elle veut, et,
comme par un enseignement attentif, de lui apprendre ce qu'il faut
faire, ce qu'il faut éviter, de telle sorte qu'il se soumette
à ce bon dresseur .
Nous devons être attentifs
en effet à ne conduire aucune entreprise à la légère
ou sans soin , ou absolument aucune dont nous ne puissions fournir
une raison « probable ». La cause en effet de notre
action, bien que l'on n'en rende pas compte à tous, est
cependant examinée par tous ; et nous n'avons pas en vérité
de quoi nous puissions nous excuser : car bien qu'il y ait une sorte
de force de la nature en tout désir, cependant le désir,
en même temps, a été soumis à la raison
par la loi de la nature elle-même et lui obéit. Aussi
est-ce le fait d'un homme qui exerce une bonne surveillance de faire
effort en son âme de telle sorte que le désir ni ne
devance la raison ni ne la délaisse, de peur qu'en la
devançant il ne la trouble et ne la repousse, qu'en la
délaissant il ne l'abandonne. Le trouble supprime la
constance, l'abandon révèle l'apathie, dénonce
la paresse-Une fois l'âme troublée en effet, le désir
se répand plus largement et plus loin, et, comme sous l'effet
d'un élan sauvage, il ne supporte plus les rênes de la
raison et ne sent plus aucuns commandements du cocher qui puissent le
ramener. Aussi, bien souvent, non seulement l'âme s'inquiète
et la raison se perd, mais encore le visage s'enflamme ou de colère
ou de passion, pâlit d'effroi, ne se tient pas de plaisir, est
transporté d'une joie excessive .
Quand cela se
produit, on abdique cette sorte de censure naturelle et le sérieux
du caractère ; et l'on ne peut tenir cette vertu qui, dans la
conduite des affaires et dans les projets, peut seule maintenir
l'autorité que l'on a et ce qui convient — la constance
.
Or un désir particulièrement puissant naît
de l'excessive irritation qu'allumé très souvent le
ressentiment de l'injure reçue. A ce sujet, nous instruisent
suffisamment les préceptes du psaume que nous avons placé
dans le préambule ; or il s'est bien trouvé aussi que,
sur le point d'écrire sur Les devoirs, nous usions de cette
affirmation de notre préambule qui, elle-même aussi,
concernait l'enseignement du devoir . Mais parce que
précédemment, comme il le fallait, nous avons effleuré
la question de savoir comment un chacun peut prendre garde à
ne pas se laisser emporter par l'injure reçue — nous
craignions que le préambule ne devînt trop long —
je pense que maintenant il faut en disserter plus abondamment. Le
lieu est en effet opportun, pour dire à propos du rôle
de la tempérance, comment on réprime la colère .
C'est pourquoi nous voulons démontrer, si nous le
pouvons, qu'il y a, dans les Écritures divines, trois genres
d'hommes qui reçoivent l'injure. L'un est formé de ceux
que le pécheur invective, insulte, attaque. Chez ces hommes, à
cause du déni de justice, le sentiment de l'honneur grandit,
le ressentiment s'accroît. Semblables à ceux-ci sont des
gens très nombreux appartenant à cet ordre, à
mon rang. De fait, si quelqu'un me fait injure, à moi qui suis
faible, peut-être, bien que faible, pardonnerai-je l'injure qui
m'est faite ; si c'est une accusation qu'il me lance, je ne suis pas
assez grand pour me satisfaire de ma propre conscience, même si
je me sais étranger à cette accusation, mais je désire
effacer la tache faite à mon honneur d'homme libre, en faible
que je suis. J'exige donc « œil pour œil, dent pour
dent » et je rends l'insulte par l'insulte.
Mais s'il
est vrai que je suis homme qui progresse, bien que non encore
parfait, je ne retourne pas l'outrage ; et si l'adversaire répand
l'insulte et submerge mes oreilles d'outrages, pour moi, je me tais
et ne réponds rien.
Mais dans l'hypothèse où
je suis parfait — je parle par manière d'exemple, car en
réalité je suis faible — dans l'hypothèse
donc où je suis parfait, je bénis qui maudit comme
bénissait aussi Paul qui dit : « On nous maudit et nous
bénissons ». Il avait entendu en effet celui qui disait
: « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous calomnient et
vous persécutent ». C'est pourquoi donc Paul supportait
et endurait la persécution pour la raison qu'il dominait et
adoucissait l'affectivité humaine en vue de la récompense
proposée, afin de devenir fils de Dieu, s'il avait aimé
son ennemi.
Toutefois nous pouvons également
enseigner que le saint David, en ce genre aussi de vertu, ne fut pas
inférieur à Paul. Lui qui d'abord assurément,
quand le fils de Semei le maudissait et lui lançait des
accusations, se taisait, s'humiliait et faisait silence sur ses
bonnes actions , c'est-à-dire sur la conscience de ses bonnes
œuvres ; et qui ensuite souhaitait qu'on le maudît parce
que par cette malédiction il gagnait la miséricorde
divine.
Vois d'autre part comment il conserva et l'humilité
et la justice et la prudence pour mériter la grâce de la
part du Seigneur. D'abord il dit : « II me maudit pour la
raison que le Seigneur lui a dit de maudire ». Tu constates
l'humilité : ce qui est commandé par Dieu, c'est avec
égalité d'âme, comme un petit esclave, qu'il
estimait devoir le supporter. De nouveau il dit : « Voici que
mon fils qui est sorti de mes entrailles, en veut à ma vie ».
Tu constates la justice ; si en effet nous endurons de la part des
nôtres des maux bien pénibles, pourquoi subissons-nous
avec indignation ceux qui nous sont infligés par des étrangers
? En troisième lieu il déclare : « Laisse-le
maudire parce que le Seigneur le lui a dit, afin qu'il voie mon
humiliation, et le Seigneur me payera en retour pour prix de cette
malédiction ». Non seulement il supporta celui qui
l'insultait, mais encore il laissa, sans lui faire de mal, celui qui
lui jetait des pierres et le suivait ; bien plus, après la
victoire, à celui qui lui demandait grâce, il pardonna
volontiers.
J'ai introduit ce texte avec l'intention de
montrer que, dans l'esprit de l'Évangile, le saint David, non
seulement ne fut pas offensé, mais encore fut reconnaissant à
l'endroit de celui qui l'insultait et fut charmé plutôt
qu'irrité par des injures pour prix desquelles il estimait
qu'une récompense lui serait donnée. Mais cependant, si
parfait qu'il fût, il recherchait plus de perfections encore.
Il s'échauffait sous la souffrance de l'injure, en homme, mais
il remportait la victoire, en bon soldat ; il résistait, en
courageux athlète. Or le but final de sa patience était
l'attente des promesses et c'est pourquoi il disait : «
Fais-moi connaître, Seigneur, quels sont mon but final et le
nombre de mes jours, afin que je sache ce qui manque à mon
compte ». Il recherche le but final des promesses
célestes ou celui du temps où chacun ressuscite à
son rang : « En prémices le Christ, ensuite ceux qui
appartiennent au Christ, qui ont cru en son avènement, puis ce
sera la fin ». C'est en effet après la remise du règne
au Dieu et Père, et après l'anéantissement de
toutes les puissances, comme dit l'apôtre, que commence la
perfection. Ici donc l'embarras, ici la faiblesse, même des
parfaits, là le comble de la perfection. C'est pourquoi il est
en quête aussi des jours de la vie éternelle, de ces
jours qui sont et non de ceux qui passent, afin de connaître ce
qui manque à son compte, ce qu'est la terre de la promesse,
portant des fruits qui durent toujours, ce qu'est la première
demeure près du Père, ce que sont la seconde et la
troisième en lesquelles chacun se repose en proportion de ses
mérites.
Digressions sur le thème des deux images.
II nous faut donc désirer ces réalités
en lesquelles se trouve la perfection, en lesquelles se trouve la
vérité . Ici c'est l'ombre, ici
l'image, là
la vérité : l'ombre est dans la Loi, l'image dans
l'Évangile, la vérité dans les réalités
célestes. Auparavant on offrait un agneau, on offrait un Jeune
taureau, maintenant c'est le Christ qu'on offre, mais on l'offre
comme homme, comme subissant la passion ; et lui-même, comme
prêtre, s'offre pour remettre nos péchés, ici en
image, mais en vérité là où il intervient
comme avocat en notre faveur, auprès du Père. Ici donc
nous marchons dans l'image, nous voyons en image, mais là ce
sera face à face , où se trouve le comble de la
perfection, car toute perfection réside dans la vérité.
Ainsi donc, tant que nous sommes ici, conservons l'image,
afin que là nous parvenions à la vérité.
Qu'il y ait en nous l'image de la justice, qu'il y ait l'image de la
sagesse, car on en viendra à ce jour et nous serons appréciés
d'après l'image.
Que l'ennemi ne trouve pas en toi
son image, ni sa rage, ni sa fureur ; en elles en effet se trouve
l'image du mal. Le démon ennemi en effet comme un lion
rugissant cherche qui tuer, qui dévorer. Qu'il ne trouve pas
la convoitise de l'or, ni des monceaux d'argent, ni les idoles que
sont les vices, de peur qu'il ne t'enlève la parole de la
liberté ; la parole de la liberté est en effet que tu
dises : « Le prince de ce monde viendra et il ne trouvera rien
en moi ». C'est pourquoi si tu es assuré qu'il ne
trouvera rien en toi quand il viendra fouiller, tu diras ce que le
patriarche Jacob dit à Laban : « Reconnais ce qui, de
tes biens, est chez moi ». Heureux à juste titre Jacob
chez qui Laban ne put rien retrouver qui fût à lui !
Rachel en effet avait fait disparaître les idoles d'or et
d'argent qui étaient les dieux de Laban.
C'est
pourquoi si la sagesse, si la foi, si le mépris du monde, si
la grâce font disparaître toute incrédulité,
tu seras heureux, car tu ne détournes pas ton regard vers les
vanités et vers les folies mensongères. Ou bien est-ce
chose de peu de prix, d'enlever sa voix à l'ennemi, en sorte
qu'il ne puisse avoir le droit de t'accuser ? C'est pourquoi celui
qui ne détourne pas son regard vers les vanités, n'est
pas troublé ; celui en effet qui détourne vers elles
son regard est troublé, et assurément de la manière
la plus vaine. Qu'est-ce en effet que de rassembler des richesses,
sinon chose vaine ? Car la recherche des biens périssables est
chose vaine, tout à fait. Or quand tu les auras rassemblées,
comment peux-tu savoir s'il te sera permis de les posséder ?
N'est-ce pas chose vaine que le marchand, nuit et jour, fasse du
chemin afin de pouvoir accumuler les monceaux d'un trésor, de
rassembler des marchandises, de se troubler pour le prix — de
peur par hasard qu'il ne vende moins cher qu'il n'a acheté —
d'être à l'affût des prix des régions, et
soudain ou bien de provoquer contre lui l'envie des brigands pour son
trafic bien connu, ou bien, faute d'avoir attendu des vents plus
calmes, en cherchant un gain, d'essuyer un naufrage, par impatience
d'un retard.
Ne se trouble-t-il pas vainement, celui aussi
qui, au prix de la plus grande peine, amoncelle ce dont il ne sait
pas à quel héritier il le laissera ? Souvent, ce que
l'avare a amassé avec le plus grand souci, un héritier
jouisseur le dissipe dans une prodigalité inconsidérée
; et des biens longtemps cherchés, un vilain glouton, aveugle
sur le présent, imprévoyant pour l'avenir, les
engloutit en une sorte de gouffre. Souvent aussi le légataire
espéré acquiert en outre l'envie pour l'héritage
obtenu, et par une mort rapide transfère à des
étrangers les économies du legs accepté.
Pourquoi donc tisses-tu vainement une toile d'araignée
qui est dépourvue de valeur et sans profit, et suspends-tu
comme des fils les mutiles ressources de la richesse ? Car
quoiqu'elles affluent, elles ne servent à rien ; bien plus
elles te dépouillent de l'image de Dieu et te revêtent
de l'image de l'homme terrestre. Si quelqu'un a l'image du tyran,
n'est il point passible de la damnation ? Et toi tu déposes
l'image de l'empereur éternel et tu ériges en toi
l'image de la mort. Rejette plutôt de la cité de ton âme
l'image du diable et dresse l'image du Christ. Qu'elle brille en toi,
qu'elle resplendisse en ta cité, c'est-à-dire en ton
âme, elle qui efface les images des vices. De ceux-ci David dit
: « Seigneur, dans ta cité, tu réduiras à
rien leurs images ». En effet dès lors que le Seigneur a
peint Jérusalem à son image, alors toute image des
ennemis est détruite.
Que si par l'Évangile du Seigneur, le peuple lui-même
aussi a été formé et éduqué au
mépris des richesses, combien
plus faut-il que vous,
lévites, ne soyez pas liés par les convoitises
terrestres, vous dont Dieu est le partage ? De fait alors que la
possession terrestre était répartie par Moïse au
peuple des pères, le Seigneur exclut les lévites, à
cause de leur participation à la possession éternelle,
du fait qu'il était lui-même pour eux le lot de leur
héritage. Aussi David dit-il : « Le Seigneur est la part
de mon héritage et de ma coupe ». Enfin telle est
l'étymologie de leuita, lévite : ipse meus, lui-même
est mien, ou ipse pro me, lui-même est pour moi. Grande est
donc sa fonction, que le Seigneur dise de lui : « lui-même
est mien », ou comme il dit à Pierre à propos du
statère trouvé dans la bouche du poisson : « Tu
le leur donneras pour moi et pour toi ». C'est pourquoi
l'apôtre aussi, après avoir dit que l'évêque
doit être sobre, chaste, distingué, hospitalier, apte
aux études, ni avare ni querelleur, bien maître de sa
maison, ajouta : « Quant aux diacres, il faut de la même
manière qu'ils soient dignes, non pas hypocrites, non pas
grands buveurs de vin, non pas à la poursuite du vilain
profit, mais gardant le mystère de la foi dans une conscience
pure. Et que ces hommes en outre soient d'abord éprouvés
et qu'ainsi ils servent, s'ils n'encourent aucun reproche ».
Nous voyons bien tout ce qu'on requiert de nous : que le ministre du
Seigneur pratique l'abstinence du vin, qu'il soit soutenu par un bon
témoignage non seulement des fidèles, mais encore de la
part des gens de l'extérieur. Il convient en effet que
l'estime publique témoigne en faveur de nos actes et de nos
œuvres, afin qu'il ne soit point porté atteinte à
notre fonction, de telle sorte que celui qui voit le ministre de
l'autel, orné des vertus qu'il faut, en proclame l'auteur et
vénère le maître qui a de tels serviteurs. C'est
en effet l'honneur du maître que la propreté de son bien
et l'innocence de la conduite de sa domesticité.
Quant
à la chasteté, que dirai-je, puisqu'une seule union et
non renouvelée est permise ? Et ainsi donc dans le mariage
lui-même, la loi est de ne pas réitérer le
mariage et de ne pas obtenir l'alliance d'une seconde épouse.
Or ceci paraît étonnant à un grand nombre de gens
: pourquoi le mariage réitéré, même avant
le baptême, produit-il des empêchements pour l'élection
à une fonction et pour le privilège de l'ordination,
alors que même les fautes, d'ordinaire, ne sont pas un obstacle
si elles ont été remises par le sacrement de baptême.
Mais nous devons comprendre que, par le baptême, le péché
peut être absous, tandis que la loi ne peut être abolie :
dans le mariage il n'y a pas de péché, mais il y a une
loi ; ce qui relève du péché, donc, est pardonné
dans le baptême, mais ce qui relève de la loi dans le
mariage n'est pas aboli . Et puis comment peut-il encourager à
l'état de veuvage, celui qui, personnellement, a multiplié
les mariages ?
D'autre part vous connaissez l'obligation d'offrir
un ministère sans reproche et sans tache, et de ne le profaner
par aucune relation conjugale, vous qui avez reçu la grâce
du ministère sacré, vierges de corps, la pudeur
intacte, étrangers aussi à l'union conjugale elle-même.
Et je n'ai pas omis ce point pour la raison que dans un bon nombre
d'endroits assez retirés, en exerçant le ministère
ou même le sacerdoce, on eut des enfants ; et l'on justifie
cela, comme en vertu de l'usage ancien, lorsque l'on offrait le
sacrifice avec des intervalles de plusieurs jours ; et cependant,
même le peuple pratiquait la continence pendant deux ou trois
jours afin de s'approcher avec pureté pour le sacrifice, comme
nous le lisons dans l'Ancien Testament : « et il lave ses
vêtements ». Si au temps de la figure, si grande
était l'observance, combien plus doit-elle l'être au
temps de la réalité ! Apprends, prêtre et aussi
lévite, ce que signifie laver tes vêtements : offrir un
corps pur pour la célébration des mystères. S'il
était interdit au peuple, sans la purification de ses
vêtements, de s'approcher pour son offrande, toi, sans t'être
lavé en ton âme comme en ton corps, tu oses adresser des
supplications pour d'autres, tu oses apporter à d'autres ton
ministère ?
II n'est pas de peu d'importance le devoir
attaché à la charge des lévites, eux dont le
Seigneur dit : « Voici que je choisis des lévites du
milieu des fils d'Israël, à la place de tout premier-né
qui ouvre le sein de sa mère chez les fils d'Israël : ces
élus seront le rachat des pre-miers-nés et ils seront
pour moi des lévites. Je me suis en effet consacré les
premiers-nés, dans la terre d'Egypte ». Nous avons
appris que les lévites ne sont pas comptés parmi tous
les autres, mais que sont préférés à
tous, ceux qui sont choisis et consacrés d'entre tous ; de
même que les premiers-nés des fruits, les prémices,
qui sont destinés au Seigneur, où se trouvent
l'acquittement des promesses et le rachat des péchés. «
Tu ne les comprendras pas, dit le Seigneur, au nombre des fils
d'Israël, et tu statueras que les lévites sont préposés
à la tente de l'alliance et à tous ses objets et à
tout ce qui s'y trouve. Qu'eux-mêmes portent la tente et tous
ses objets et qu'ils servent eux-mêmes dans la tente ;
qu'eux-mêmes établissent le camp à l'entour de la
tente ; en levant le camp, que les lévites démontent
eux-mêmes la tente et en établissant le camp,
qu'eux-mêmes de nouveau dressent cette tente. Tout étranger
à la tribu qui s'en sera approché, qu'il meure de mâle
mort ». C'est donc toi qui as été choisi de
tout l'ensemble des fils d'Israël, apprécié parmi
les fruits sacrés en tant que premiers-nés, préposé
à la tente pour camper dans le camp de la sainteté et
de la foi — et l'étranger qui s'en sera approché,
mourra de mâle mort — établi pour cacher l'arche
d'alliance. Tous en effet ne voient pas les profondeurs des mystères
parce qu'elles sont cachées par les lévites, de peur
que ne voient ceux qui ne doivent pas voir et que ne prennent ceux
qui ne peuvent conserver. Ainsi Moïse a vu la circoncision
spirituelle, mais il la cacha pour prescrire, à titre de
signe, la circoncision ; il vit les azymes de la vérité
et de la pureté , il vit la passion du Seigneur mais il cacha
par des azymes corporels les azymes de la vérité , il
cacha la passion du Seigneur par l'immolation de l'agneau ou du
taureau ; et les bons lévites conservèrent le mystère,
sous le couvert de leur foi. Et toi tu juges de peu d'importance ce
qui t'a été confié ? D'abord de voir les
profondeurs de Dieu, ce qui relève de la sagesse ; ensuite de
monter la garde devant le peuple, ce qui relève de la justice
; de défendre le camp et de protéger la tente, ce qui
relève du courage ; de te montrer toi-même maître
de toi et sobre, ce qui relève de la tempérance.
Ces genres principaux des vertus, même ceux qui sont
en dehors de l'Église, les ont définis, mais ils ont
jugé l'ordre de la communauté humaine supérieur
à celui de la sagesse, alors qu'il est nécessaire que
la sagesse soit le fondement de la justice, parce qu'elle ne peut
subsister si elle n'a un fondement. Or le fondement est le Christ.
Première est donc la foi, qui relève de la
sagesse, comme dit Salomon, à la suite de son père : «
Le début de la sagesse, c'est la crainte du Seigneur ».
La Loi aussi dit : « Tu aimeras ton Seigneur », «
tu aimeras ton prochain ». Il est beau en effet d'apporter à
la société du genre humain ton obligeance et tes
devoirs. Mais ceci d'abord est convenable : ce que tu as de plus
précieux, c'est-à-dire ton âme — en
comparaison de quoi tu n'as rien de plus grand — de le destiner
à Dieu. Quand tu as acquitté ton dû au Créateur,
il t'est loisible d'apporter la contribution de tes œuvres à
la bienfaisance et à l'aide à l'égard des
hommes, et de porter secours à leurs nécessités,
ou bien par de l'argent ou bien par le devoir de ta charge, ou bien
encore par un quelconque service ; ce qui s'offre largement dans
votre ministère : par de l'argent, secourir — libérer
qui est lié par une dette — par le devoir de ta charge,
accepter de conserver les biens que craint de perdre celui qui a cru
devoir en faire le dépôt.
Le devoir de la charge est donc de conserver et de rendre le
dépôt. Mais un changement se produit parfois, en raison
ou bien des circonstances, ou bien de la nécessité,
en sorte que le devoir ne soit pas de rendre ce que tu as reçu
; par exemple si quelqu'un, qui porte secours aux barbares contre la
patrie, réclame son argent, étant un ennemi déclaré
; ou si tu rends à quelqu'un, alors qu'est présent
celui qui va le dépouiller ; si tu restitues à un homme
en délire, alors qu'il ne peut conserver ; si tu ne refuses
pas à un fou l'épée qu'il a déposée,
avec laquelle il va se tuer, n'est-ce pas la restitution qui va à
l'encontre du devoir ? Si tu acceptes sciemment des biens obtenus par
vol, en sorte que soit frustré celui qui les avait perdus,
n'est-ce pas chose qui va à l'encontre du devoir ?
II va encore à l'encontre du devoir, parfois, d'acquitter une promesse, de tenir un serment ; ainsi Hérode qui jura que, quoi qu'il lui fût demandé, il le donnerait à la fille d'Hérodiade, et accorda le meurtre de Jean pour ne pas renier sa promesse . Car que dirai-je de Jephté qui immola sa fille qui, la première, s'était présentée au-devant de son père victorieux ? Il voulait accomplir le vœu qu'il avait prononcé : quoi que fût ce qui, le premier, se serait présenté au-devant de lui, il l'offrirait à Dieu. Il eût mieux valu ne rien promettre de semblable, que d'acquitter sa promesse par le meurtre de sa fille.
Le jugement nécessaire aux clercs.
Vous n'ignorez pas quel jugement requiert l'attention à
tout cela. Et c'est à cette fin que l'on choisit le lévite
qui gardera le sanctuaire, qu'il ne se trompe pas dans son jugement,
qu'il ne déserte pas la foi, qu'il ne craigne pas la mort,
qu'il ne fasse rien à l'encontre de la tempérance, mais
que, dans son air même, il porte la marque du sérieux,
lui auquel il convient de tenir sur la réserve non seulement
son âme, mais encore ses yeux, de peur que même une
simple rencontre fortuite ne profane la retenue de son visage,
puisque « celui qui a regardé une femme pour la désirer,
a commis l'adultère avec elle en son cœur ». Ainsi
commet-on l'adultère non seulement par la souillure de l'acte,
mais encore par l'intention du regard.
Tout cela paraît
grand et bien rigoureux, mais non pas excessif en une grande charge,
puisque telle est la grâce des lévites, que Moïse
disait d'eux dans ses bénédictions : « Donnez à
Lévi ses hommes, donnez à Lévi ses hommes d'une
évidente loyauté, donnez à Lévi le lot du
soutien à son égard, et sa fidélité à
l'homme saint qu'ils éprouvèrent dans les tentations,
qu'ils maudirent près de l'eau de la rébellion. Lui qui
dit à son père et à sa mère : je ne te
connais pas, qui ne reconnut pas ses frères et qui renia ses
fils ; celui-ci garde tes paroles et a observé ton alliance ».
Ceux-ci sont donc ses hommes et ses hommes d'une évidente
loyauté, qui n'ont dans le cœur aucune ruse, ne cachent
aucune tromperie, mais gardent ses paroles et les méditent
dans leur cœur, comme Marie aussi les méditait ; eux qui
n'ont pas appris à faire passer leurs parents avant leur
devoir, qui haïssent les profanateurs de la chasteté,
vengent l'outrage à la pudeur, ont appris les moments
opportuns des devoirs, que le devoir le plus important est celui qui,
pour chacun, est approprié au moment opportun, et en telle
sorte que chacun suive cela seulement qui est beau, mais
qu'assurément, lorsque se présentent deux partis
moralement beaux, il estime devoir préférer celui qui
est le plus beau ; ces hommes à bon droit sont bénis.
Si quelqu'un donc fait avec une évidente loyauté
les œuvres de Dieu , offre l'encens, « bénis,
Seigneur, sa vertu, accueille les travaux de ses mains »,
afin qu'il obtienne la grâce de la bénédiction
prophétique.
Préambule :
la beauté morale, la vie heureuse, la vie éternelle.
Au livre précédent nous avons traité
des devoirs que nous estimions se rapporter à la beauté
morale ; en celle-ci nul n'a douté que se trouvait la vie
heureuse que l'Écriture appelle la
vie éternelle.
Si grand est en effet le lustre de la beauté morale que c'est
la tranquillité de la conscience et l'assurance de l'innocence
qui font la vie heureuse. Et pour cette raison, de même que le
soleil une fois levé dérobe à la vue le disque
de la lune et toutes les autres lumières des étoiles,
de même l'éclat de la beauté morale, lorsqu'elle
resplendit dans la vérité et l'authenticité de
son harmonie, fait disparaître toutes les autres réalités
que l'on juge bonnes d'après le plaisir du corps, ou bien
remarquables et brillantes d'après le monde.
Heureuse
assurément la beauté morale qui ne s'apprécie
pas d'après les jugements d'autrui, mais qui se connaît
d'après ses propres sentiments, en tant que juge de soi-même.
En effet, elle ne recherche pas les opinions de la foule comme une
sorte de récompense, et ne les redoute pas comme un châtiment.
C'est pourquoi moins elle poursuit la gloire, plus elle s'élève
au-dessus d'elle. De fait, pour ceux qui recherchent la gloire, cette
récompense pour les réalités présentes
est une ombre pour les réalités à venir : elle
est un obstacle à la vie éternelle; ce qui est écrit
dans l'Évangile : « En vérité je vous le
dis, ils ont reçu leur récompense », l'est
évidemment de ceux qui brûlent de divulguer, comme avec
une trompette retentissante, la générosité
qu'ils pratiquent à l'égard des pauvres. Il en va de
même du jeûne qu'ils pratiquent par ostentation : «
Ils ont, dit l'Évangile, leur récompense ».
II appartient donc à la beauté morale, soit de
pratiquer la miséricorde, soit d'offrir le jeûne dans le
secret, afin qu'il soit évident que tu n'attends ta récompense
que de ton seul Dieu, et non pas aussi des hommes. Car celui qui
l'attend des hommes, a sa récompense; tandis que celui qui
l'attend de Dieu, a la vie éternelle que seul peut donner le
maître de l'éternité, selon qu'il est écrit
: « En vérité, je te le dis, aujourd'hui tu seras
avec moi dans le paradis ». C'est pourquoi l'Écriture a
appelé ce qui est la vie heureuse, de façon plus
significative, vie éternelle, afin de ne pas la laisser comme
chose à apprécier d'après les opinions des
hommes, mais pour la remettre au jugement divin.
C'est ainsi que
les philosophes ont placé la vie heureuse, les uns dans le
fait de ne pas souffrir comme Hiéronyme, d'autres dans la
science de la nature comme Hérillus : Apprenant que la science
avait été vantée de façon merveilleuse
par Aristote et Théophraste, il l'établit, elle seule,
comme souverain bien, quoique ceux-ci l'aient vantée comme un
bien, mais non comme le seul bien. D'autres ont dit que la vie
heureuse était le plaisir, comme Épicure ; d'autres —
comme Calliphon et Diodore après lui — l'ont ainsi
entendue que l'un adjoignit au plaisir, l'autre à l'absence de
douleur, la compagnie de la beauté morale, dans l'idée
que sans elle il ne peut y avoir de vie heureuse. Zénon le
stoïcien définit seul et souverain bien ce qui est beau
moralement, tandis qu'Aristote ou Théophraste et tous les
autres péripatéticiens affirmèrent que la vie
heureuse réside certes dans la vertu, c'est-à-dire dans
la beauté morale, mais que son bonheur est comblé en
outre par les biens du corps et les biens extérieurs.
Or
la divine Ecriture a placé la vie éternelle dans la
connaissance de la Divinité et dans le profit de la bonne
action. Car le témoignage de l'Evangile pour l'une et l'autre
affirmation est surabondant. En effet, au sujet de la science, le
Seigneur Jésus a ainsi parlé : « Or ceci est la
vie éternelle qu'ils te connaissent, toi le seul vrai Dieu, et
celui que tu as envoyé Jésus-Christ ». Et au
sujet des œuvres il a ainsi répondu : « Tout homme
qui aura abandonné sa maison ou ses frères ou ses sœurs
ou sa mère ou ses fils ou ses champs à cause de mon
nom, recevra le centuple et possédera la vie éternelle
».
Mais pour qu'on ne pense pas que ceci est récent
et a été traité par les philosophes avant
d'avoir été proclamé dans l'Evangile —
antérieurs à l'Evangile sont en effet les philosophes,
c'est-à-dire Aristote et Théophraste, ou bien Zénon
et Hiéronyme, mais ils sont postérieurs aux prophètes
— que l'on apprenne en quel lointain passé, bien avant
qu'on entendît le nom des philosophes, les deux affirmations se
trouvent clairement exprimées par la bouche du saint David. Il
est écrit en effet : « Heureux celui que toi, tu auras
instruit, Seigneur, et à qui tu auras enseigné ta loi
». Nous avons aussi ailleurs : « Heureux l'homme qui
craint le Seigneur , à ses commandements il se plaira
beaucoup ». Nous nous sommes expliqués au sujet de
la connaissance ; de celle-ci le prophète a rappelé que
la récompense est le bénéfice de l'éternité,
lorsqu'il ajoute que dans la maison de cet homme qui craint Dieu, ou
de l'homme instruit dans la loi et se plaisant dans les commandements
de Dieu, « sont gloire et richesse » et que « sa
justice demeure dans les siècles des siècles ».
Au sujet des œuvres aussi, il a ajouté ensuite, dans le
même psaume, que la récompense de la vie éternelle
comble l'homme juste. Car il dit : « Heureux l'homme qui prend
pitié et prête, il dispose ses propos avec jugement : il
sera inébranlable à jamais. Le juste sera en mémoire
éternellement». Et ensuite : « II a distribué,
il a donné aux pauvres, sa justice demeure pour l'éternité
».
Ainsi donc la foi a la vie éternelle parce
qu'elle est le bon fondement, les bonnes actions ont aussi la vie
éternelle parce que l'homme juste est éprouvé à
la fois par ses paroles et par ses actes. Car s'il se trouve qu'il
soit habile dans les propos et paresseux dans les œuvres, il
rejette sa prudence par ses actions ; et c'est chose plus grave de
savoir que faire et de n'avoir pas fait ce qu'on voyait qu'on devait
faire. À l'inverse également, se montrer empressé
dans les œuvres et infidèle dans les dispositions
intérieures, c'est comme si l'on voulait, sur un fondement
défectueux, élever de belles et hautes constructions :
plus on a monté l'édifice, plus il s'écroule,
car sans l'assise de la foi, les œuvres ne peuvent subsister.
Un mouillage peu sûr fait éventrer le navire au port, et
un sol sablonneux cède rapidement, il ne peut supporter le
poids de la bâtisse édifiée sur lui. Ainsi donc,
là se trouve la plénitude de la récompense, où
se trouvent la perfection des vertus et une sorte d'égale
modération dans les actions et les paroles.
Et
puisque la seule science de la nature a été rejetée,
soit comme vaine selon les discussions oiseuses de la philosophie,
soit comme une doctrine imparfaite, examinons quelle limpide doctrine
se dégage de la divine Ecriture à ce sujet sur lequel
nous voyons qu'il existe des recherches philosophiques si nombreuses,
embrouillées et désordonnées. L'Ecriture affirme
en effet, que rien n'est bon si ce n'est le beau, et elle estime
heureuse, en tout état de cause, la vertu, que ne peuvent
augmenter les biens du corps ou extérieurs ni ne peuvent
diminuer les adversités ; et elle affirme que rien n'est aussi
heureux que ce qui est étranger au péché, plein
d'innocence, rempli de la grâce de Dieu. Il est écrit en
effet : « Heureux l'homme qui ne s'en est pas allé dans
l'assemblée des impies, qui ne s'est pas tenu sur le chemin
des pécheurs et qui ne s'est pas assis dans la chaire de
corruption, mais dont la volonté s'est tenue dans la loi du
Seigneur ». Et ailleurs : « Heureux, purs sur le chemin,
ceux qui marchent dans la loi du Seigneur.
La vie heureuse est indépendante de la souffrance et du plaisir.
Ainsi donc l'innocence et la science font l'homme heureux.
Nous avons observé précédemment que le bonheur
de la vie éternelle est aussi la récompense de la bonne
manière d'agir.
Il reste donc, pour l'Ecriture, à
montrer que si l'on méprise la dépendance du plaisir,
ou la crainte de la souffrance — l'Ecriture rejette l'une comme
exténuante et amollissante, l'autre comme dévirilisante
et affaiblissante — dans les souffrances elles-mêmes, la
vie heureuse apparaît éminemment. Ce qu'on peut
facilement enseigner quand on a lu : « Heureux êtes-vous
quand on vous maudira, qu'on vous persécutera et qu'on dira
toute sorte de mal contre vous, à cause de la justice.
Réjouissez-vous et exultez, car votre récompense est
abondante dans le ciel. De cette façon en effet ils ont
persécuté les prophètes aussi, qui étaient
avant vous ». Et ailleurs : « Que celui qui veut marcher
derrière moi, prenne sa croix et me suive ».
Ainsi
donc le bonheur existe même dans les souffrances que la vertu
pleine de douceur réduit et arrête, étant pour
elle-même abondamment pourvue de richesses intérieures
de l'ordre de la conscience ou de la grâce. Moïse en effet
n'avait pas peu de bonheur lorsque, entouré par la multitude
des Egyptiens et enfermé par la mer, il eut trouvé,
grâce aux mérites de sa pitié, un passage à
pied à travers les flots, pour lui et le peuple de nos pères.
Or quand fut-il plus courageux qu'en ce moment où, environné
des pires dangers, il ne désespérait pas du salut, mais
forçait la victoire?
Et Aaron ? Quand se crut-il plus
heureux qu'au moment où il se tint debout entre les vivants et
les morts, et arrêta la mort, en lui opposant la barrière
de sa personne, afin qu'elle ne passât point des cadavres des
morts aux troupes des vivants ? Pourquoi parler du jeune Daniel ? Il
était si sage qu'au milieu des lions exaspérés
par la faim, aucune épouvante de la cruauté des bêtes
ne brisait son courage ; il était à ce point étranger
à la crainte, qu'il pouvait manger sans redouter d'exciter par
son exemple l'appétit des bêtes.
Elle existe donc,
même dans la souffrance, la vertu qui s'offre à
elle-même la douceur de la bonne conscience ; et pour cette
raison elle fournit la preuve que la souffrance ne diminue pas le
plaisir de la vertu. Ainsi donc, de même qu'il n'est pour la
vertu aucune régression du bonheur du fait de la souffrance,
de même encore il n'est pour elle aucune progression de ce
bonheur du fait du plaisir du corps, ou à cause des avantages
de la vie. Or sur ces sujets l'apôtre dit fort bien : «
Ce qui était pour moi profits, j'ai estimé que c'était
pertes à cause du Christ ». Et il ajouta : « A
cause de lui j'ai estimé toutes choses comme préjudices,
et les regarde comme ordures, afin de gagner le Christ ».
Moïse en outre pensa que les trésors des
Egyptiens étaient sa ruine et il préféra
l'opprobre de la croix du Seigneur. Il n'était pas riche au
moment où il regorgeait d'argent, ni pauvre dans la suite où
il était démuni de vivres. A moins par hasard qu'au
jugement de quelqu'un, il fût moins heureux au moment où,
dans le désert, la nourriture quotidienne lui manquait à
lui et à son peuple ; mais ce que personne n'oserait nier
comme étant le souverain bien et le souverain bonheur, la
manne, c'est-à-dire « le pain des anges », lui
était servie du Ciel ; grâce à une pluie
quotidienne de viande également, il se trouvait, pour les
repas de tout le peuple, dans l'abondance.
Au saint Elie
aussi le pain manquait pour sa subsistance s'il en avait cherché,
mais on le voyait ne pas en manquer parce qu'il n'en cherchait pas.
Et c'est ainsi qu'un service quotidien de corbeaux apportait le pain
le matin, et la viande le soir . Est-ce que par hasard il était
moins heureux pour la raison qu'il était pauvre pour lui-même
? Pas du tout. Bien au contraire il était d'autant plus
heureux qu'il était riche pour Dieu. Il vaut mieux en effet
être riche pour les autres que pour soi, comme l'était
cet Elie qui, en temps de famine, demandait de la nourriture à
une veuve, bien qu'il fût sur le point de lui faire cette
largesse : son pot de farine, au long de trois années et six
mois, ne lui ferait pas défaut, et sa cruche d'huile suffirait
à cette veuve sans ressources et fournirait ses besoins de
chaque jour. C'est à juste titre que Pierre voulait être
là où il voyait ces hommes. C'est à juste titre
qu'ils apparurent dans la gloire avec le Christ sur la montagne, car
le Christ aussi « s'est fait pauvre alors qu'il était
riche».
La richesse n'offre donc aucun secours pour
la vie heureuse. Ce que le Seigneur, de toute évidence, a
montré dans l'Evangile en disant : « Heureux les
pauvres, parce que le royaume de Dieu est à vous. Heureux ceux
qui maintenant ont faim et soif, car ils seront rassasiés.
Heureux vous qui maintenant pleurez, car vous rirez ». Ainsi
donc, de la pauvreté, de la faim, de la souffrance —
qu'on estime des maux — il a été proclamé
de la façon la plus claire que non seulement elles ne sont pas
un obstacle à la vie heureuse, mais qu'elles sont même
une aide.
Mais en outre, ce qui paraît des biens, la
richesse, la satiété, la joie exempte de souffrance,
sont préjudiciables à la jouissance du bonheur ; le
jugement du Seigneur l'a déclaré de façon
limpide, puisqu'il est dit : « Malheur à vous
riches, car vous avez votre consolation ! Malheur à vous qui
êtes rassasiés, car vous aurez faim ! »
De
même à ceux qui rient, car ils pleureront, s'il est donc
vrai que non seulement les biens du corps ou les biens extérieurs
ne sont pas un secours en vue de la vie heureuse, mais encore qu'ils
sont dommageables.
II s'ensuit en vérité que
Naboth était heureux, même alors que le riche le faisait
lapider, car pauvre et faible en face des ressources du roi, il
n'avait que la richesse de son cœur et de sa piété
pour refuser d'échanger contre l'argent du roi l'héritage
de la vigne paternelle ; et il était parfait pour cette raison
qu'il entendait défendre, au prix de son sang, les droits de
ses ancêtres. Il s'ensuit aussi qu'Achab était
malheureux, à ses propres yeux, car il avait fait tuer un
pauvre pour posséder sa vigne.
II est assuré
que la vertu est le seul et souverain bien et qu'elle seule est
féconde en vue de jouir de la vie heureuse ; assuré que
ni les biens extérieurs ni ceux du corps mais que la seule
vertu offre la vie heureuse par laquelle s'acquiert la vie éternelle.
La vie heureuse est en effet la jouissance des réalités
présentes, tandis que la vie éternelle est l'espérance
des réalités à venir.
Et il se trouve
cependant des gens pour penser que la vie heureuse est impossible
dans ce corps si faible, si fragile, en lequel il est inévitable
que l'on soit inquiet, que l'on souffre, que l'on pleure, que l'on
tombe malade; comme si en vérité je disais, moi, que la
vie heureuse consiste dans l'exubérance du corps et non pas
dans la profondeur de la sagesse, la sérénité de
la conscience, l'élévation de la vertu. Ce n'est pas en
effet de vivre dans la souffrance qui est une chose heureuse, mais
d'être vainqueur de la souffrance et de n'être pas brisé
par l'ébranlement d'une douleur temporaire.
Suppose
qu'advienne ce qui passe pour accablant sous le rapport de la
violence de la douleur : la cécité, l'exil, la faim, le
déshonneur d'une fille, la perte des enfants. Qui nierait
qu'Isaac fût heureux, lui qui ne voyait pas dans sa vieillesse
et attribuait les bonheurs par ses bénédictions ? Ou
bien Jacob ne fut-il pas heureux qui, fuyant la maison paternelle,
subit l'exil comme pasteur à gages, déplora que la
pudeur de sa fille ait été outragée et supporta
la faim ? Ne furent-ils donc pas heureux, ceux par la foi de qui Dieu
reçoit témoignage quand il est dit : « Dieu
d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob » ? La servitude est
malheureuse, mais Joseph ne fut pas malheureux; bien au contraire il
fut tout à fait heureux alors que, réduit en servitude,
il contenait les désirs de sa maîtresse. Pourquoi parler
du saint David qui pleura la mort de trois fils et, ce qui fut plus
cruel que ces deuils, l'inceste de sa fille ? Comment ne fut-il pas
heureux, celui du lignage de qui sortit l'auteur du bonheur, qui fit
le plus grand nombre d'hommes, heureux : « Heureux en effet
ceux qui n'ont pas vu et qui ont cru » ? Ils eurent eux aussi
le sentiment de leur faiblesse, mais ils devinrent, à partir
de leur faiblesse, courageux. Quoi de plus pénible que l'état
du saint Job, soit dans l'incendie de sa maison, soit dans la mort
instantanée de ses dix enfants, dans les douleurs de son corps
? Fut-il par hasard moins heureux que s'il n'avait pas supporté
ces maux dans lesquels il fut davantage mis à l'épreuve
?
J'accorde cependant qu'il y eut en leur vie quelque
âpreté, douleur que la force de l'âme ne dissimule
pas. Et en effet je ne saurais nier la profondeur de la mer parce que
les rivages sont peu profonds, ni la clarté du ciel parce
qu'il se couvre parfois de nuages, ni la fertilité de la terre
parce qu'en quelques endroits il est un maigre gravier, ou la
richesse des moissons parce qu'il s'y mêle d'ordinaire une
folle avoine ; considère de la même manière que
la récolte de la conscience heureuse est interrompue par
quelque âpreté de la douleur. S'il survient par hasard
quelque amère adversité, n'est-elle pas, comme une
folle avoine, dissimulée par les gerbes de toute une vie
heureuse, ou bien n'est-elle pas, comme l'amertume de l'ivraie,
recouverte par la douceur du froment. Mais maintenant poursuivons nos
projets.
Rappel du sujet. Le beau et l'utile se confondent.
Au livre précédent, nous avons établi
la division du sujet de telle sorte qu'en premier lieu fussent placés
la beauté morale et le convenable d'où se déduisent
les devoirs ; en second lieu la question de savoir ce qui est utile.
Et de même que dans la première partie nous avons dit
qu'entre la beauté morale et le convenable il existe une
certaine distinction que l'on peut plutôt saisir qu'expliquer,
de même aussi lorsque nous traitons de l'utile, il apparaît
qu'il faut examiner ce qui est plus utile.
Or nous
n'apprécions pas l'utilité du point de vue de
l'évaluation d'un gain pécuniaire, mais du point de vue
de l'acquisition de la piété, comme le dit l'apôtre
: « La piété est utile pour toutes choses, car
elle a la promesse de la vie présente et future ». Et
ainsi, dans les divines Ecritures, si nous cherchons attentivement,
nous trouvons souvent que l'on appelle utile ce qui est beau
moralement : « Toutes choses me sont possibles, mais toutes ne
sont pas utiles ». Il parlait auparavant des vices. Il dit donc
ceci : il est possible de pécher mais cela ne convient pas.
Les péchés sont en notre pouvoir, mais ils ne sont pas
beaux moralement. S'abandonner au plaisir est à portée
de la main, mais n'est pas juste. Ce n'est pas en effet pour Dieu
qu'on amasse la nourriture mais pour le ventre.
Ainsi donc,
puisque ce qui est utile est aussi juste, il est juste que nous
servions le Christ qui nous a rachetés ; c'est pourquoi sont
justes ceux qui pour son nom s'offrirent à la mort, mais sont
injustes ceux qui s'y dérobèrent, dont il dit : «
Quelle utilité dans mon sang ? », c'est-à-dire :
quel est le progrès de ma justice ? D'où aussi leurs
réflexions : « Enchaînons le juste puisqu'il nous
est inutile », c'est-à-dire il est injuste celui qui
nous accuse, nous condamne, nous corrige. Il est possible que cela
puisse être appliqué aussi à la cupidité
des hommes impies, qui est proche de la perfidie ; comme nous le
lisons dans le cas du traître Judas qui, par goût de la
cupidité et par convoitise de l'argent, courut au lacet de la
trahison et y tomba.
C'est donc de cette utilité
qu'il me faut traiter, qui est remplie de beauté morale comme
en propres termes l'apôtre l'a définie en disant : «
Or je dis cela pour votre utilité, non pas pour jeter un lacet
sur vous, mais en vue de ce qui est beau ». Il est donc clair
que ce qui est beau est utile, et que ce qui est utile est beau ; que
ce qui est utile est juste, et que ce qui est juste est utile. Et ma
parole en effet ne s'adresse pas à des trafiquants cupides par
convoitise du gain, mais à des fils ; et ma parole a trait aux
devoirs que je brûle du désir de vous inculquer et de
faire pénétrer en vous que j'ai choisis pour le service
du Seigneur, afin que ce qui a été implanté et
imprimé dans vos âmes et dans vos mœurs, par la
pratique et l'éducation, soit aussi exposé par la
parole et par l'enseignement.
C'est pourquoi voulant parler
de l'utilité, je me servirai de ce verset du prophète :
« Incline mon cœur vers tes commandements et non pas vers
la cupidité », de peur que le mot d'utilité ne
suggère la convoitise de l'argent. Car quelques versions
portent : « Incline mon cœur vers tes commandements et
non pas vers l'utilité », c'est-à-dire vers cette
utilité qui est à l'affût des trafics où
l'on gagne, cette utilité gauchie et déviée par
la pratique des hommes dans le sens du goût de l'argent.
Communément en effet l'on dit utile cela seulement qui fait
gagner ; quant à nous, nous traitons de cette utilité
que l'on recherche au prix de dommages, afin d'acquérir le
Christ dont « le gain, c'est la piété, pour qui
se suffit ». Il est grand, assurément, le gain par
lequel nous obtenons la piété qui est riche, aux yeux
de Dieu, non pas de ressources périssables, mais de faveurs
éternelles en lesquelles il n'est point de tentation où
l'on glisse, mais une grâce assurée et définitive.
Autre est donc l'utilité du corps et autre celle de
la piété, suivant la distinction de l'apôtre : «
L'exercice du corps en effet, dit-il, est utile pour peu de chose ;
mais la piété est utile pour toutes choses ». Or
qu'y a-t-il d'aussi beau moralement que la virginité ? Quoi
d'aussi convenable que de conserver son corps sans tache, sa pudeur
inviolée et sans souillure? Qu'y a-t-il encore d'aussi
convenable que la volonté, pour une épouse veuve, de
conserver la fidélité à son conjoint défunt
? Qu'y a-t-il aussi de plus utile que ceci par quoi l'on obtient le
royaume du ciel ? « II en est en effet qui se sont faits
eunuques à cause du royaume des cieux. »
Ainsi
donc il n'existe pas seulement une liaison intime de la beauté
morale et de l'utilité, mais l'utilité est aussi la
même chose que la beauté morale. C'est pourquoi même
celui qui voulait ouvrir à tous le royaume des cieux, ne
recherchait pas ce qui lui était utile, mais ce qui l'était
à tous. Aussi nous faut-il établir un certain ordre et
une gradation, en partant même de choses accoutumées et
communes, pour aller vers celles qui sont supérieures, afin de
recueillir, à partir d'un plus grand nombre de ces choses, le
profit de l'utilité.
Et tout d'abord sachons que rien n'est aussi utile que
d'être tenu en affection et que rien n'est aussi nuisible que
de ne pas être aimé : je pense en vérité
que le fait d'être haï est une chose funeste et absolument
fatale. Aussi faisons ceci : mettons toute notre application à
recommander l'estime et la bonne opinion de nous-mêmes ; et
d'abord, par le calme de notre âme et l'obligeance de notre
cœur, exerçons une influence sur les dispositions des
hommes. La bonté est en effet appréciée du
peuple et agréable à tous, il n'est rien qui s'insinue
aussi facilement dans les sentiments des hommes. Si cette bonté
est aidée par la douceur et la facilité du caractère,
puis par la modération dans le commandement et par
l'affabilité de la conversation, par la déférence
des termes, par la patience aussi dans l'échange des
conversations, et par l'agrément de la modestie, il est
incroyable à quel point la bonté aboutit au comble de
l'affection .
Nous lisons en effet, non seulement en ce qui
concerne les particuliers, mais aussi les rois eux-mêmes,
combien fut profitable l'aisance d'une séduisante affabilité,
ou combien furent dommageables l'orgueil et la hauteur des paroles,
au point d'ébranler les royaumes eux-mêmes et de briser
la puissance. Donc si quelque roi par sa sagesse, sa façon
d'agir, son administration, l'accomplissement de ses devoirs, gagne
la faveur du peuple, ou si quelque roi se présente au danger
pour l'ensemble de la population, ce n'est pas douteux : un tel amour
refluera de la population vers lui, que le peuple fera passer le
salut et l'agrément du roi avant son intérêt.
Que d'affronts de la part du peuple essuyait Moïse !
Et alors que le Seigneur voulait sévir contre les rebelles,
lui cependant se présentait souvent, plaidant en faveur du
peuple, afin de soustraire la population à la colère
divine. Avec quelle douceur dans les propos, après les
outrages, il s'adressait au peuple, le réconfortait dans ses
peines, le calmait par ses oracles, l'encourageait par ses travaux !
Et alors qu'il parlait constamment à Dieu9, cependant il avait
l'habitude d'adresser la parole aux hommes sur un ton humble et
agréable. À juste titre il fut jugé supérieur
aux hommes, à tel point que l'on ne pouvait regarder son
visage et que l'on croyait que sa tombe n'avait pas été
découverte ; car il s'était attaché les âmes
de toute la population, en telle sorte qu'on le chérissait
plus pour sa bienveillance qu'on ne l'admirait pour ses actions.
Eh
quoi ? Son imitateur, le saint David, qui fut choisi d'entre tous
pour gouverner la population, comme il fut doux et aimable, humble
d'esprit, attentif de cœur, facile de caractère ! Avant
de régner il se présentait au
service de tous :
roi, c'est au niveau de tous qu'il plaçait sa fonction et avec
tous qu'il partageait le labeur ; il était courageux dans le
combat, bienveillant dans le commandement, patient devant la
récrimination, plus enclin à subir qu'à rendre
les outrages. Aussi était-il si cher à tous que jeune,
il fut sollicité, même contre son gré, pour
régner, qu'il y fut contraint malgré sa résistance,
que vieux, les siens lui demandèrent de ne pas se mêler
au combat, parce que tous aimaient mieux affronter le danger pour sa
personne, que de le voir, lui, en danger pour tous.
IL
s'était tellement attaché la population par
l'accomplissement de devoirs bienvenus, que, d'abord durant les
dissensions du peuple, il aima mieux vivre en exil à Hébron,
que de régner à Jérusalem ; qu'ensuite il
apprécia la vertu, fût-elle le fait de l'ennemi, et
pensa que justice devait être rendue même à ceux
qui avalent pris les armes contre lui, tout autant qu'aux siens ;
enfin, en ce qui concerne le plus courageux défenseur du parti
adverse, le chef Abner, quand celui-ci lui Imposa des combats, David
l'admira, et quand Abner lui demanda la faveur de la paix, il ne le
méprisa pas, mais l'honora d'un festin ; quand il fut tué
dans un guet-apens, David s'affligea et le pleura ; en suivant ses
funérailles il lui fit honneur ; en vengeant sa mort il montra
la fidélité de sa conscience, fidélité
qu'il transmit à son fils, parmi ses dispositions
testamentaires , plus soucieux qu'il était de ne pas laisser
impunie la mort d'un innocent que de s'affliger de sa propre mort.
Ce n'est pas une chose ordinaire, surtout chez un roi, de
s'acquitter de telle sorte des humbles charges, qu'il se montrait le
compagnon même des plus petits ; de ne pas rechercher de la
nourriture au péril d'autrui, de refuser de la boisson ;
d'avouer son péché et de se présenter lui-même
à la mort pour le peuple, afin que la colère divine se
retournât contre lui, alors qu'il se présentait à
l'ange qui frappait, en disant : « Me voici, c'est moi qui ai
péché, c'est moi le pasteur qui ai fait le mal, ton
troupeau qu'a-t-il fait ? Que ta main vienne sur moi ».
En
vérité que dire d'autre? Il n'ouvrait pas la bouche à
l'adresse de ceux qui méditaient la ruse et il pensait ne
devoir répliquer aucune parole comme s'il n'entendait pas : il
ne répondait pas aux invectives ; quand on l'outrageait, il
priait ; quand on le maudissait, il bénissait. Marchant dans
la simplicité, évitant les orgueilleux, s'attachant aux
hommes sans souillure, lui qui mêlait de la cendre à ses
aliments quand il pleurait ses propres péchés, et
mouillait sa boisson de ses larmes, c'est à juste titre qu'il
fut réclamé par l'ensemble du peuple en sorte que toute
les tribus d'Israël vinrent à lui en disant : «
Nous voici, nous sommes tes os et ta chair; hier et avant-hier, quand
vivait Saùl et qu'il régnait sur nous, c'était
toi qui faisais sortir et faisais rentrer Israël ; et le
Seigneur t'a dit : « Tu paîtras mon peuple ». Et
pourquoi en dirais-je plus sur lui au sujet de qui le jugement de
Dieu alla jusqu'à déclarer : « J'ai trouvé
David selon mon cœur »? Qui en effet marcha comme lui
dans la sainteté du cœur et la justice afin d'accomplir
la volonté de Dieu ? Lui à cause de qui le pardon fut
accordé à ses descendants pour leurs fautes et à
cause de qui son privilège fut conservé à ses
héritiers.
Qui donc pouvait ne pas chérir cet
homme, en le voyant si aimé de ses amis qu'on pensait, parce
que lui-même chérissait sincèrement ses amis,
qu'il était également chéri d'eux. Finalement
les parents le préféraient à leurs fils et les
fils à leurs parents. Aussi, en proie à une violente
indignation, Saûl voulut-il percer de sa lance son fils
Jonathan parce qu'il estimait que l'amitié de David valait
plus à ses yeux que l'affection ou l'autorité de son
père.
Et en effet, pour stimuler une commune
affection, le plus profitable est de rendre la pareille à ceux
qui nous aiment, de montrer que l'on n'aime pas moins en retour que
l'on est aimé soi-même et de le faire par des
témoignages d'amitié fidèle. Qu'y a-t-il, en
réalité, d'aussi communément apprécié
que la reconnaissance ? Qu'y a-t-il d'aussi enraciné dans la
nature que de chérir qui nous chérit ? Qu'y a-t-il
d'aussi implanté et gravé dans les sentiments humains
que d'appliquer son cœur à aimer celui dont on veut être
aimé ? Le sage dit avec raison : « Perds de l'argent
pour ton frère et ton ami ». Et ailleurs : « Je ne
rougirai pas de saluer un ami et je ne me cacherai pas loin de son
regard », car le discours de l'Ecclésiastique atteste
qu'il y a dans un ami « une médication de vie et
d'immortalité » ; et personne ne pourrait douter qu'il y
a dans la charité le souverain secours, puisque l'apôtre
dit : « Elle supporte tout, elle croit tout, elle espère
tout, elle endure tout, la charité ne cesse jamais ».
David ne cessa pas de régner pour la raison qu'il
fut aimé de tous et qu'il préféra être
chéri de ses sujets que craint. La crainte en effet maintient
les sentinelles d'une protection temporaire, mais ne connaît
pas une garde de longue durée. Aussi dès que la crainte
s'est retirée, l'effronterie s'approche, car ce n'est pas la
crainte qui contraint à la confiance, mais l'affection qui en
fait preuve.
Primordial est donc l'amour, pour nous recommander.
Il est donc bon que nous ayons le témoignage de l'attachement
du plus grand nombre de gens . De là naît la confiance,
en telle sorte que même des étrangers n'appréhendent
pas de s'en remettre à ton affection qu'ils ont remarquée
chère à un grand nombre. De la même manière,
on vient aussi par la voie de la confiance à l'amour, en telle
sorte que celui qui a honoré la confiance d'un ou deux, exerce
une sorte d'influence sur les âmes de tout l'ensemble et gagne
la faveur de tous.
Ce sont donc ces deux choses, l'amour et
la confiance, qui font le plus pour nous recommander, et cette
troisième chose : si tu as quelque qualité que la
plupart des hommes estiment en toi digne d'admiration, et dont ils
pensent qu'elle mérite d'être honorée.
Il est utile d'être prudent et juste.
Et parce que la pratique des conseils nous gagne au plus haut
point les hommes, pour cette raison l'on souhaite en chacun la
prudence et la justice, et c'est à cette fin qu'un grand
nombre les attend, de donner sa confiance à celui qui les
possède, dans la pensée qu'il peut fournir un conseil
utile et digne de confiance à qui le souhaite. Qui en effet
s'en remettrait à un homme qu'il ne jugerait pas plus sage que
lui-même qui cherche conseil? Il est donc nécessaire que
celui à qui on demande un conseil, soit plus remarquable que
n'est celui qui le demande. Pourquoi en effet consulterais-tu un
homme dont tu ne penses pas qu'il puisse découvrir quelque
chose, mieux que ton intelligence elle-même ne le fait ?
Si
donc on trouve un homme qui s'impose par la vitalité de son
tempérament, par la vigueur et l'autorité de son
esprit, et s'il s'ajoute à cela qu'un précédent
et l'expérience l'aient particulièrement préparé,
qu'il supprime les périls du moment, prévoie ceux de
l'avenir, révèle ceux qui menacent, qu'il débrouille
la question, y porte remède en son temps et qu'il soit préparé
non seulement pour conseiller mais encore pour secourir, à cet
homme la confiance est acquise en telle sorte que celui qui demande
son conseil déclare : « Et si des maux m'arrivent par
lui, je les assume ».
C'est donc à un homme de
ce genre, qui soit, comme je l'ai dit tout à l'heure, juste et
prudent, que nous confions notre salut et notre réputation. Sa
justice, bien sûr, fait qu'on n'a aucune crainte de tromperie;
sa prudence en outre, fait qu'on n'a aucun soupçon d'erreur.
Toutefois nous nous confions plus vite à un homme juste qu'à
un homme prudent, pour m'exprimer suivant l'usage de la foule. Car,
d'après la définition des sages, en celui qui possède
une seule vertu, toutes les autres se rassemblent et, sans justice,
il ne peut y avoir de prudence. Ce que nous trouvons même chez
nos auteurs. David dit en effet : « Le juste s'apitoie et prête
». Il dit ailleurs ce que prête le juste : «
Agréable est l'homme qui s'apitoie et prête, il dispense
ses propos avec jugement ».
Lui-même, ce fameux
jugement de Salomon, n'est-il pas plein de sagesse et de justice ?
Examinons donc s'il en est ainsi. Deux femmes, dit l'Écriture,
se tinrent en présence du roi Salomon et l'une de lui dire :
Écoute-moi Seigneur. Cette femme et moi habitions dans une
même chambre ; il y a deux jours, nous avons accouché et
avons eu chacune un fils ; nous étions ensemble, il n'y avait
aucun témoin chez nous et aucune autre femme avec nous, nous
étions seules ; son fils est mort cette nuit, vu qu'elle s'est
endormie sur lui ; elle s'est levée au milieu de la nuit, elle
a pris mon fils dans mon giron, l'a placé dans le sien et a
placé son fils mort auprès de moi. Je me suis levée
ce matin pour allaiter le petit, et je l'ai trouvé mort ; je
l'ai examiné au jour naissant : ce n'était pas mon
fils. L'autre de répondre : Non, celui qui vit est mon fils,
tandis que celui qui est mort est le tien .
Telle était
la dispute : l'une et l'autre revendiquaient comme fils le survivant,
quant au mort, elles refusaient de le reconnaître comme leur.
Alors le roi ordonna d'apporter une épée, de partager
l'enfant et de donner une partie à chacune : moitié à
l'une, moitié à l'autre. La femme qu'avait bouleversée
le véritable instinct maternel s'écrie : Ne partage
l'enfant, à aucun prix, Seigneur, qu'il soit plutôt
donné à cette femme et qu'il vive, ne le tue pas. Cette
autre au contraire de répondre : Que l'enfant ne soit ni à
elle ni à moi, partagez-le. Le roi décida de donner
l'enfant à la femme qui avait dit : Ne le tuez pas, mais
donnez-le à cette femme, parce que. dit-il, ses entrailles se
sont émues sur son propre fils.
Aussi ce ne fut pas
sans raison qu'on estima que « l'intelligence de Dieu était
en lui ». Car quelles choses sont cachées à Dieu
? Or qu'y a-t-il de plus caché que le témoignage tiré
du tréfonds des entrailles ? En ces entrailles, l'intelligence
du sage descendit, comme une sorte de juge de l'affection, et elle
mérita d'entendre comme une sorte de voix du sein maternel, en
laquelle s'épouvanta l'instinct d'une mère, au point de
choisir que son fils vécût, fût-ce chez une
étrangère, plutôt que d'être tué
sous le regard de sa mère .
IL appartenait donc à
la sagesse de discerner les secrets des consciences, de faire sortir
des choses cachées la vérité, et comme avec une
sorte d'épée, de traverser du glaive de l'esprit, non
seulement les entrailles du sein maternel, mais encore celles de
l'âme et de la pensée. Il appartenait aussi à la
justice que celle qui avait tué son fils, n'enlevât pas
celui d'une autre, mais que la véritable mère recouvrât
son enfant. C'est ainsi que même l'Écriture a déclaré
ceci : « Tout Israël, dit-elle, a entendu ce jugement que
le roi a porté, et l'on craignit le visage du roi, pour la
raison que l'intelligence de Dieu était en lui pour accomplir
la justice ». Ainsi Salomon en personne demanda la sagesse en
sorte que lui fût donné un cœur avisé pour
écouter et juger avec justice.
IL est donc clair,
même d'après la divine Ecriture, qui est plus ancienne,
que la sagesse ne peut exister sans la justice, parce que là
où se trouve l'une de ces vertus, là se trouvent l'une
et l'autre. Daniel aussi, avec quelle sagesse, grâce à
une interrogation pénétrante, surprit-il le mensonge
d'une accusation trompeuse, en telle sorte que les réponses
des calomniateurs ne s'accordaient pas ! Ce fut donc le fait de la
prudence, de dévoiler les coupables par le témoignage
de leurs propres paroles ; mais aussi de la justice, de livrer au
supplice les criminels, de tirer d'affaire une innocente.
Il
existe donc une association indivisible de la sagesse et de la
justice, mais l'usage du commun distingue une caractéristique
déterminée des vertus : la tempérance réside
dans le mépris des jouissances ; le courage apparaît
dans les travaux et les dangers ; la prudence dans le choix des
biens, par sa science de discerner les avantages et les inconvénients
; la justice, qui est la bonne gardienne du droit d'autrui, est aussi
la garante de la propriété, en conservant à
chacun son propre bien. Admettons donc, à cause de l'opinion
commune, cette division opérée en quatre parties, nous
tenant à l'écart de la discussion pointilleuse de la
philosophie et de la sagesse — c'est en vue d'affiner la vérité
que l'on retire, comme d'une sorte de sanctuaire, cette discussion —
et suivons l'usage de la place publique et l'acception populaire.
Tout cela donc est préservé par la division des vertus,
en sorte que nous revenons à notre sujet.
Nous
confions notre intérêt aux hommes les plus prudents et
leur demandons conseil plus volontiers qu'à tous les autres.
Toutefois le conseil fiable de l'homme juste l'emporte et a souvent
plus de poids que le talent de l'homme très sage : «
Plus utiles en effet sont les blessures faites par un ami que les
baisers des autres ». Ensuite parce qu'au juste appartient le
jugement tandis qu'au sage appartient le raisonnement, on trouve dans
le premier la censure de la critique, mais dans l'autre l'habileté
de l'invention.
Que s'il arrive que tu joignes l'une et
l'autre chose, on aura des conseils fort salutaires ; ce que tout le
monde attend par admiration de la sagesse et par amour de la justice,
en telle sorte que tous cherchent à entendre la sagesse de
l'homme en qui se trouve l'alliance de l'une et l'autre vertu; c'est
ainsi que tous les rois de la terre cherchaient à voir le
visage de Salomon et à entendre sa sagesse, si bien que la
reine de Saba vint à lui et l'éprouva par ses questions
: « Elle vint et dit tout ce qu'elle avait dans le cœur ;
elle entendit toute la sagesse de Salomon et pas un mot ne lui
échappa ».
Quelle est cette femme à qui
rien n'échappe, à qui il n'est rien que le véridique
Salomon n'ait annoncé, apprends-le ô homme, de ces
paroles que tu lui entends prononcer : « II est véridique,
dit-elle, le propos que j'ai entendu dire dans mon pays au sujet de
tes discours et de ta prudence ; et je n'ai pas cru ceux qui me le
disaient, jusqu'à ce que je sois venue et que mes yeux aient
vu ; et en fait, ce n'est pas même la moitié, ce qu'on
m'annonçait. Tu as ajouté de bonnes choses à
toutes celles que j'ai entendu dire dans mon pays. Heureuses tes
femmes, et heureux tes serviteurs, qui se tiennent devant toi, qui
écoutent toute ta prudence ». Comprends le festin du
véridique Salomon, et ce qu'on sert dans ce repas,
comprends-le avec sagesse, et examine en quel pays une masse de
païens a entendu dire la renommée de la sagesse véridique
et de la justice, et avec quels yeux elle l'a vu, des yeux qui
contemplaient assurément des choses qui ne se voient pas. Car
« celles qui se voient sont temporelles, tandis que celles qui
ne se voient pas sont éternelles ».
Quelles
sont les femmes heureuses ? Celles dont il est dit que beaucoup
écoutent et enfantent la parole de Dieu ? Et ailleurs : «
Quiconque en effet a accompli la parole de Dieu, est lui-même
mon frère, ma sœur et ma mère ». Qui sont
aussi tes enfants heureux qui se tiennent devant toi, si ce n'est
Paul qui disait : « Jusqu'à ce jour je me tiens debout
portant témoignage devant le petit et le grand » ; si ce
n'est Siméon qui attendait dans le temple de voir la
consolation d'Israël ? Comment en effet pouvait-il demander
qu'on le laissât aller , si ce n'est parce que, se tenant
devant le Seigneur, il n'avait pas la possibilité de se
retirer s'il n'avait obtenu le consentement du Seigneur? À
titre d'exemple, nous a été proposé Salomon à
qui l'on demandait à l'envi d'entendre sa sagesse.
Joseph
aussi, même en prison, n'avait pas été exempt de
donner des consultations sur des choses incertaines. Or son conseil
fut profitable pour toute l'Egypte, en sorte qu'elle n'éprouva
pas l'effet des sept années de stérilité, et
qu'elle soulagea d'autres peuples du jeûne d'une pitoyable
famine.
Daniel se trouvant parmi les captifs, devenu
l'arbitre de la masse des experts en interprétation, par ses
conseils réforma le présent et annonça l'avenir.
En raison, en effet, des fréquentes élucidations par
lesquelles il avait montré qu'il avait été
annoncé conformément à la vérité
on lui faisait confiance en toutes choses.
L'utilité des vertus qui suscitent l'admiration.
Mais il est encore un troisième point, concernant
ceux qu'on pouvait juger dignes d'admiration, qui se trouve évoqué
par l'exemple de Joseph, de Salomon et de Daniel. Car pourquoi parler
de Moïse dont tout Israël attendait chaque jour les
conseils ? En raison de leur vie, Israël savait la confiance
qu'appelait leur prudence et faisait grandir l'admiration que
celle-ci appelait. Qui pouvait ne pas s'en remettre au conseil de
Moïse à qui les anciens réservaient, pour en
juger, tout ce qu'ils croyaient être au-dessus de leur
intelligence et de leur vertu ?
Qui pouvait esquiver le conseil
de Daniel dont Dieu lui-même a dit : « Qui est plus sage
que Daniel » ? Ou comment les hommes pouvaient-ils douter de
l'esprit de ceux à qui Dieu accordait un si grand crédit?
Sur le conseil de Moïse, des guerres étaient conduites ;
en vertu des mérites de Moïse, la nourriture se répandait
du ciel et la boisson du rocher.
Qu'elle était pure
l'âme de Daniel pour adoucir les mœurs barbares, pour
apaiser les lions ! Quelle tempérance en lui ! Quelle maîtrise
de son âme et de son corps ! C'est bien à juste titre
qu'il devenait l'objet de l'admiration de tous lorsque — chose
que les hommes admirent passionnément — soutenu qu'il
était par des amitiés royales, il ne recherchait pas
l'or et ne faisait pas plus de cas de l'honneur qui lui avait été
accordé que de sa foi. Bien plus, il aimait mieux s'exposer au
danger pour obéir à la loi du Seigneur, que se plier
pour obtenir la faveur de l'homme.
Car que dire de la chasteté
et de la justice du saint Joseph — que j'avais presque passé
sous silence ? Comme la première repoussa les séductions
de sa maîtresse, refusa les récompenses ! Comme la
seconde méprisa la mort, refoula la crainte, choisit la
prison ! Qui pouvait ne pas juger cet homme capable de donner
conseil en matière privée, lui dont l'âme féconde
et l'esprit fertile donnèrent l'abondance à la
stérilité de l'époque, par une sorte
d'exubérance de ses conseils et de son cœur ?
Ainsi
donc nous remarquons que l'honnêteté de la vie, le
privilège des vertus, la pratique de la bienveillance,
l'agrément de rapports aisés peuvent aider beaucoup à
obtenir le rôle de conseiller. Qui en effet rechercherait une
source dans la boue? Qui demanderait sa boisson à une eau
trouble? Aussi, là où se trouve la débauche, où
se trouve l'intempérance, où se trouve le mélange
des vices, qui estimerait avoir, de là, quelque chose à
puiser pour lui-même ? Qui ne mépriserait la dépravation
des mœurs ? Qui jugerait utile à la cause d'autrui celui
qu'il voit inutile à sa propre vie ? Qui de nouveau ne fuirait
le malhonnête, le malveillant, l'insulteur, et quant à
l'homme disposé à nuire, qui ne l'éviterait avec
tout son soin ?
Qui, en vérité, solliciterait
un homme, si apte qu'il soit à aider de ses conseils, mais qui
serait d'un abord difficile ; un homme en qui les choses se passent
comme si l'on obstruerait une source d'eau ? A quoi sert en effet
d'avoir la sagesse, si tu refuses ton conseil? Si tu supprimes la
possibilité de prendre conseil, tu as clos la source, en telle
sorte que ni pour les autres elle ne coule, ni pour toi elle ne sert.
Or cela convient bien aussi de celui qui ayant la prudence,
la souille de la crasse des vices, du fait qu'il pollue la sortie de
l'eau. La vie révèle les âmes indignes. Comment
peux-tu en effet estimer supérieur par son conseil, celui que
tu peux voir inférieur par sa conduite ? Il doit être
au-dessus de moi, celui à qui je m'apprête à me
confier. Ou bien vraiment le jugerai-je apte à me donner le
conseil qu'il ne peut se donner à lui-même et croirai-je
qu'il s'occupe de moi, celui qui ne peut s'occuper de lui-même,
celui dont l'âme peut être accaparée par les
plaisirs, vaincue par la passion, soumise par l'avarice, troublée
par la convoitise, ébranlée par la crainte? Comment se
trouverait la place d'un conseil, là où il n'y a pas de
place pour la sérénité?
Il me faut admirer
et contempler le conseiller que, miséricordieux, le Seigneur
donna à nos pères, mais que, offensé, il leur
enleva. Il doit être son imitateur, celui qui peut donner
conseil et garder sa prudence éloignée des vices, car «
rien de souillé n'entre en elle ».
Qui donc,
pour ainsi dire par le visage, offrirait l'apparence de la beauté
et enlaidirait par des reins de bête et des griffes de fauve la
grâce de la partie supérieure de sa conformation, alors
que la conformation des vertus est si admirable et remarquable, et
spécialement la beauté de la sagesse ? Ainsi que
l'indique le passage de l'Ecriture : « Elle est en effet plus
éblouissante que le soleil et que toute constellation ;
comparée à la lumière, elle se révèle
supérieure. La nuit en effet emporte cette lumière,
tandis que la malignité ne triomphe pas de la sagesse ».
Nous avons parlé de sa beauté et l'avons
démontrée par le témoignage de l'Ecriture. Reste
à enseigner, d'après l'autorité de l'Ecriture
qu'il n'est pour la sagesse aucune compagnie des vices, mais une
union indivisible avec toutes les autres vertus : « Elle a en
effet un esprit habile, sans souillure, déterminé,
saint, aimant le bien, pénétrant, qui ne peut en rien
empêcher de faire le bien, obligeant, stable, déterminé,
assuré, possédant toute vertu, prévoyant toutes
choses ». Et plus loin : « Elle enseigne la modération,
ainsi que la justice et la vertu ».
Ainsi donc la prudence
œuvre en toutes choses, elle participe à tous les biens.
Car comment peut-elle donner un conseil utile si elle ne possède
pas la justice, en sorte qu'elle se revêt de constance, ne
redoute pas la mort, n'est retenue par aucune épouvante,
aucune crainte, pense qu'aucune flatterie ne doit détourner du
vrai, n'évite pas l'exil, elle qui a appris que, pour le sage,
sa patrie est le monde, n'a pas peur du dénuement, elle qui
sait que rien ne manque au sage à qui le monde entier de la
richesse appartient ? Qu'y a-t-il en effet de plus élevé
que l'homme qui ne sait se laisser émouvoir par l'or, qui a le
mépris de l'argent, et qui, comme du haut d'une sorte de
citadelle, regarde les convoitises des hommes ? Or celui qui a été
capable de cela, les hommes pensent qu'il dépasse la condition
humaine : « Quel est cet homme, dit l'Ecriture, et nous ferons
son éloge. Il a fait en vérité des merveilles
dans sa vie ». Comment en effet n'est-il pas digne d'admiration
celui qui méprise la richesse que la plupart des gens ont
préférée à leur propre salut?
Ainsi
donc conviennent à tous la censure que constitue la frugalité,
la garantie que confère la maîtrise de soi, et surtout à
celui que les honneurs mettent en avant, pour que l'homme en vue ne
soit pas la possession de ses propres trésors, et que ne soit
pas l'esclave de l'argent celui qui commande à des hommes
libres. Il convient plutôt que par le cœur cet homme soit
au-dessus de son trésor et par sa complaisance au-dessous de
son ami; l'humilité en effet augmente le crédit. Voici
ce que l'on comble d'éloges et qui est digne de l'homme de
premier ordre : ne pas avoir en commun avec les trafiquants de Tyr et
les marchands de Galaad, la convoitise du gain honteux, ne pas placer
tout bien dans l'argent ni, comme en vertu d'un service à
gages, chaque jour compter les gains, calculer les bénéfices.
1. Les divers
genres de générosité.
S'il est digne d'éloge de montrer une âme réservée
devant ces cupidités, combien est-il plus remarquable
d'obtenir l'affection de la foule par une générosité
qui ne soit ni prodigue à l'égard des importuns ni
restreinte à l'égard de ceux qui sont dans le besoin !
Mais il existe des genres très nombreux de
générosité : non seulement l'organisation et la
distribution de secours alimentaires à ceux qui manquent de
quoi fournir à la dépense quotidienne pour pouvoir
sustenter leur vie, mais encore l'assistance et l'aide à ceux
qui éprouvent de la honte à montrer publiquement qu'ils
sont gênés, dans la mesure où l'on n'épuise
par les secours rassemblés pour tous les indigents. Je parle
en effet de celui qui est à la tête de quelque fonction
— par exemple s'il remplit les devoirs d'un prêtre ou
d'un dépensier — afin qu'il dise de ces gens quelques
mots à l'évêque et ne repousse pas celui qu'il
saurait placé dans quelque nécessité ou, après
un revers de fortune, réduit à l'urgence de la
pauvreté, surtout s'il est tombé dans cette disgrâce,
non point par prodigalité de jeunesse, mais en raison d'un vol
par quelqu'un et de la perte de son patrimoine, en telle sorte qu'il
ne puisse assurer la dépense de chaque jour.
C'est
encore le comble de la générosité, de racheter
des captifs, de les arracher aux mains de l'ennemi, de soustraire des
hommes au massacre et surtout des femmes au déshonneur, de
racheter des enfants pour leurs parents, des parents pour leurs
enfants, de restituer des citoyens à leur patrie. On a trop
connu cela avec la dévastation de l'Illyrie et de la Thrace :
combien de captifs étaient à vendre partout, dans tout
l'univers ! Si on les ramenait, ne pourraient-ils pas atteindre le
nombre des habitants d'une province ? Il y eut cependant des gens
pour vouloir ramener à l'esclavage, même ceux que les
églises avaient rachetés, gens plus rigoureux que la
captivité elle-même, capables de porter envie à
la miséricorde d'autrui. Eux-mêmes s'ils étaient
arrivés en captivité, seraient esclaves, tout libres
qu'ils sont ; s'ils avaient été vendus, ils ne
refuseraient pas le service de l'esclavage. Et ils veulent rompre la
liberté d'autrui, eux qui ne pourraient rompre leur propre
esclavage, à moins par hasard qu'il plût à leur
acheteur de percevoir un paiement, auquel cas toutefois l'esclavage
n'est pas rompu mais racheté.
C'est donc une
générosité toute particulière, de
racheter des captifs — et surtout à un ennemi barbare
qui n'accorde rien d'humain en vue de la miséricorde, si ce
n'est ce que la cupidité a réservé en vue du
rachat — d'endosser des dettes, si le débiteur n'est pas
solvable et contraint à un acquittement qui est dû en
vertu du droit et désespéré du fait de la
pauvreté, de nourrir les petits enfants, de protéger
les orphelins.
Il en est encore qui, pour protéger
leur chasteté, établissent dans le mariage les jeunes
filles privées de leurs parents, les aident non seulement par
leur dévouement, mais encore par la dépense qu'ils
font. Il existe encore ce genre de générosité,
qu'enseigne l'apôtre, à savoir que : « Si quelque
croyant a près de lui des veuves, qu'il les secoure afin que
l'Eglise n'ait pas la charge de leur entretien, en sorte qu'elle
puisse suffire à celles qui sont vraiment veuves ».
Ainsi donc cette sorte de générosité
est utile, mais n'est pas commune à tout le monde. Il est en
effet beaucoup de gens, même des hommes de bien, qui ont de
maigres revenus, qui se contentent, assurément, de peu pour
leur usage personnel, mais qui ne sont pas capables de fournir un
soulagement à la pauvreté d'autrui. Toutefois un autre
genre de bienfaisance est à leur portée, grâce
auquel ils peuvent aider celui qui se trouve en dessous d'eux. Il
existe en effet une double générosité : l'une
qui aide en fournissant une chose, c'est-à-dire en se servant
de son argent ; l'autre qui se dépense par la contribution de
ses œuvres, qui est souvent beaucoup plus brillante et beaucoup
plus illustre.
Avec combien plus d'éclat Abraham
recouvra-t-il, par la victoire des armes, son neveu captif, que s'il
l'avait racheté ! Avec combien plus d'utilité le saint
Joseph aida-t-il le roi Pharaon par le conseil de la prévoyance,
que s'il avait apporté de l'argent ! L'argent en effet n'a pas
acheté l'abondance d'une seule cité, mais la prévision
a repoussé, au long de cinq années, la famine de
l'Egypte toute entière .
Or l'argent s'épuise
facilement, tandis que les conseils ne connaissent pas le
tarissement. Ceux-ci s'accroissent par l'usage, tandis que l'argent
s'amenuise, fait défaut rapidement et abandonne l'obligeance
elle-même, en telle sorte que plus nombreux sont ceux à
qui tu as voulu distribuer, moins nombreux sont ceux que tu aides
— et que souvent te manque ce que tu as pensé devoir
donner à un autre. Quant à l'alliance du conseil et de
l'action, plus nombreux sont ceux sur qui s'en répand l'effet,
plus elle demeure surabondante, et le courant en revient à sa
source. En effet la fécondité de la prudence reflue sur
elle-même et, plus nombreux sont ceux pour qui elle a coulé,
plus devient efficace tout ce qui en reste.
2. La mesure de la générosité.
Il est donc clair qu'il doit y avoir une mesure de la
générosité pour que la bienfaisance ne devienne
pas inutile. Il faut qu'on s'en tienne à la modération,
les prêtres surtout, afin qu'ils ne distribuent pas par esprit
de vanité, mais par esprit de justice. Nulle part en effet
n'existe plus grande avidité de la demande : les gens viennent
en bonne santé, viennent sans avoir aucune raison, si ce n'est
celle d'errer, et veulent épuiser les secours destinés
aux pauvres, réduire à rien la dépense en leur
faveur, et non contents de peu, ils réclament davantage,
cherchant à obtenir, par l'étalage de leurs vêtements,
un appui à leur requête et, par la simulation sur leurs
origines, marchandant des accroissements de gains. Si l'on accorde
aisément confiance à ces gens, l'on vide rapidement, au
détriment de l'entretien des pauvres, les réserves de
l'avenir. Qu'il y ait une mesure de la bienfaisance afin que ces gens
ne se retirent pas sans rien et que la subsistance des pauvres ne
passe pas en profits d'escrocs. Que l'on use d'une pondération
telle que l'on ne néglige pas le sens de l'humain et que l'on
n'abandonne pas la misère.
La plupart simulent des
dettes : qu'il y ait une enquête sur la vérité.
Se plaignent-ils d'avoir été dépouillés
par suite de brigandages : que le dommage en fasse foi ou bien la
connaissance de la personne afin qu'on l'aide plus volontiers. Il
faut faire profiter les excommuniés, de la dépense de
la charité, si le moyen de se nourrir leur fait défaut.
Et ainsi celui qui observe la mesure n'est chiche pour personne, mais
large pour tous. Nous ne devons pas en effet prêter nos seules
oreilles pour écouter les voix de ceux qui sollicitent, mais
aussi tourner les yeux pour regarder les misères. Pour celui
qui agit bien, l'infirmité crie plus fort que la voix du
pauvre. Il ne peut se faire en vérité que
l'indiscrétion des braillards n'arrache davantage; toutefois
que la place ne soit pas toujours faite à l'effronterie. Il
faut voir celui qui ne te voit pas, rechercher celui qui rougit
d'être vu. Que celui-là aussi qui est enfermé en
prison accoure à ta pensée, que celui qui est atteint
par la maladie trouve un écho dans ton âme, lui qui ne
peut le trouver dans tes oreilles.
Plus le peuple t'aura vu agir,
davantage il t'aimera. Je sais que la plupart des prêtres qui
ont plus donné, ont plus été
dans l'abondance, parce que
quiconque voit quelqu'un qui agit bien lui apporte, à
lui précisément, ce qu'il distribuera par devoir de sa
charge, en étant certain que son geste de
miséricorde arrive jusqu'au pauvre : personne en
effet ne veut que sa contribution profite à tout autre qu'au
pauvre. Car s'il voit quelque administrateur, ou bien donner sans
mesure, ou bien trop garder, l'une et l'autre conduite
lui déplaît : soit
qu'en distributions excessives, il dissipe les fruits de
la peine d'autrui, ou qu'il les amasse en trésors. Ainsi donc,
de même qu'il faut tenir la mesure de la générosité,
de même faut-il aussi donner de l'éperon. La plupart du
temps, il faut, semble-t-il, appli-quer la mesure dans l'intention de
pouvoir faire, tous les jours, ce bien que tu fais, et dans
l'intention de ne pas enlever à la misère ce que tu as
accordé à la prodigalité ; il faut donner de
l'éperon pour ce motif que l'argent est d'une meilleure
efficacité dans la nourriture d'un pauvre, que dans
le trésor d'un riche. Garde-toi
d'enfermer à l'intérieur de ta cassette le salut
des indigents et d'ensevelir, comme en un tombeau, la vie des
pauvres.
Joseph aurait pu faire don de toutes les ressources de
l'Egypte et prodiguer les trésors royaux. Toutefois il ne
voulut pas apparaître prodigue du bien d'autrui : il préféra
vendre le blé plutôt qu'en faire don à ceux qui
avaient faim, car s'il avait fait don à quelques-uns, il
aurait manqué aux plus nombreux. Il adopta cette générosité
afin d'avoir par là en abondance pour tous. Il ouvrit les
greniers pour que tous achetassent un supplément de blé,
afin d'éviter qu'en recevant gratuitement, ils
n'abandonnassent la culture des terres, parce que celui qui use du
bien d'autrui, délaisse le sien propre.
C'est
pourquoi il amassa d'abord l'argent de tous, puis tout le reste du
cheptel ; il acquit enfin, pour le compte du roi, les droits des
terres, non pour les dépouiller tous de leur bien, mais pour
assurer un bien public, établir un impôt afin par là
qu'ils puissent posséder plus sûrement leurs biens. Et
cela fut agréé de telle sorte par tous ceux à
qui il avait acheté leurs terres, qu'ils n'y voyaient pas la
vente de leur droit, mais la rançon de leur salut. Ils dirent
finalement : « Tu nous a rendus à la vie, nous avons
trouvé grâce aux yeux de notre maître ». De
fait, en ce qui concerne leur propriété, ils n'avaient
rien abandonné, eux qui en retour avaient reçu un droit
; et en ce qui concerne leur intérêt, ils n'avaient rien
perdu, eux qui avaient acquis la durabilité.
O le grand
homme qui n'a pas recherché la gloire temporaire d'une
générosité prodigue, mais a établi
l'avantage durable de la prévoyance. Il fit en sorte en effet
que les populations s'aidassent de leurs propres impôts et que,
pas même en temps de misère, elles n'attendissent des
secours étrangers. Mieux valait en effet apporter quelque
chose de ses récoltes que de tout abandonner de son droit. Il
fixa au cinquième la contribution, se montrant à la
fois fort pénétrant dans la prévoyance et fort
généreux dans l'imposition. Finalement l'Egypte ne
subit jamais dans la suite, famine de ce genre.
De quelle façon
remarquable en outre il comprit les choses à venir ! Tout
d'abord avec quelle ingéniosité, interprête du
songe du roi, il exprima la vérité ! Le premier songe
du roi était celui-ci : Sept vaches remontaient du fleuve,
belles à voir, le corps bien nourri, et paissaient au bord du
fleuve. D'autres aussi, génisses laides à voir, le
corps amaigri, à la suite de ces vaches remontaient du fleuve
et paissaient auprès d'elles sur le bord même de la rive
; et il vit ces génisses chétives et étiques
dévorer celles qui l'emportaient par leur corpulence et leur
beauté. Et le second songe était celui-ci : Sept épis
bien nourris, de premier choix et de qualité, sortaient de
terre et à leur suite sept épis étiques, versés
par le vent et moisis, tentaient de s'adjoindre aux premiers ; et il
vit que les épis vides et chétifs dévorèrent
les épis florissants et pleins.
Ce songe, le saint
Joseph l'expliqua ainsi, à partir de l'idée que les
sept vaches étaient sept années et les sept épis,
de la même manière, sept années, en tirant son
interprétation des périodes de la mise bas et de la
récolte : en effet la mise bas de la vache représente
une année, et la récolte de la moisson achève
une année entière. Et ces vaches remontaient du fleuve
pour cette raison que les jours, les années et les périodes
passent à la manière des fleuves et coulent rapidement.
C'est pourquoi il déclare que sept premières années
de terre productive viendront, fertiles et fécondes; mais qu'à
leur suite, sept autres années viendront, stériles et
infécondes, dont la stérilité s'approprierait
l'abondance des précédentes. Et en vue de cela, il
donna l'avertissement qu'il fallait pourvoir à amasser, au
cours des années particulièrement productives, une
réserve de blé qui pût subvenir au dénuement
de l'infécondité à venir.
Qu'admirerais-je
d'abord ? L'intelligence avec laquelle, en soi-même, il pénétra
le fond de la vérité , ou bien la sagesse avec laquelle
il pourvut à une misère si rigoureuse et si durable, ou
bien sa vigilance et sa justice : avec la première, au prix
d'une charge tellement lourde pour lui, il assembla des
approvisionnements si considérables, et avec la seconde, il
maintint l'égalité parmi tous ! Car que dirais-je
de sa grandeur d'âme ? Vendu par ses frères pour la
servitude, il ne rendit pas l'outrage mais repoussa leur famine. Que
dire de sa douceur ? Il réclama la présence de son
frère bien-aimé en usant d'une pieuse tromperie : il
fit adroitement simuler un vol, et déclara ce frère
coupable du larcin, afin de le retenir comme otage de sa faveur .
Aussi est-ce à juste titre que son père lui
dit : « C'est un fils qui a grandi, mon fils Joseph, un fils
qui a grandi, mon fils, un zélé mon fils plus jeune...
Mon Dieu t'a aidé et t'a béni de la bénédiction
du ciel, bénédiction d'en haut, de la bénédiction
de la terre, terre qui contient toutes choses, à cause des
bénédictions de ton père et de ta mère.
Il l'a emporté sur les bénédictions des
montagnes qui durent, et sur les désirs des collines
éternelles ». Et dans le Deutéronome : «
Toi qui apparus, dit-il, dans le buisson, puisses-tu venir sur la
tête de Joseph et sur son crâne. Il est en honneur parmi
ses frères : sa beauté est celle du premier-né
du taureau, ses cornes sont cornes du rhinocéros ; sur ces
cornes il dispersera les nations, d'un coup, jusqu'à
l'extrémité de la terre. A lui les dix mille d'Ephraïm,
à lui les milliers de Manassé ».
Les qualités du bon conseiller. L'exemple de saint Paul.
Aussi celui qui veut donner conseil à autrui doit
être tel qu'il fournisse en lui-même, aux autres, un
modèle pour « l'exemple des bonnes œuvres, dans sa
doctrine, dans sa chasteté, dans son sérieux »,
que sa conversation soit salutaire et irréprochable, son
conseil utile, sa vie belle et son avis convenable.
Tel
était Paul, qui donnait conseil aux vierges et enseignement
aux prêtres, qu'il nous fournissait, en lui-même d'abord,
un modèle à imiter. C'est pourquoi il savait aussi
s'humilier , comme le sut également Joseph qui, issu de la
plus haute race des patriarches, n'ayant pas refusé une
indigne servitude, la pratiquait par ses services et l'illustrait par
ses vertus. Il sut s'humilier lui qui souffrit et un vendeur et un
acheteur et appelait ce dernier son seigneur. Ecoute-le qui s'humilie
: « S'il est vrai que mon seigneur, à cause de sa
confiance en moi, ne sait rien de ce qui se passe en sa maison, et
qu'il a remis entre mes mains tout ce qu'il a, et que rien ne m'a été
interdit que toi, parce que tu es sa femme, comment ferai-je cette
mauvaise action et pécherai-je devant le Seigneur » ?
Parole pleine d'humilité, pleine de chasteté :
d'humilité parce qu'il rendait honneur à son seigneur,
parce qu'il lui témoignait de la gratitude ; pleine aussi de
chasteté parce qu'il regardait comme un grave péché
de se souiller par un crime honteux.
Tel doit donc être le
conseiller, qu'il n'ait rien d'obscur, rien de trompeur, rien de
feint, qui récuse sa vie et son caractère, rien de
malhonnête et de malveillant, qui éloigne les
consultants. Autres sont en effet les choses que l'on fuit, autres
celles que l'on méprise. Nous fuyons celles qui peuvent nuire,
qui, par perfidie, peuvent se tourner en dommage, par exemple si
celui que l'on consulte est d'une loyauté douteuse et avide de
richesse, en sorte qu'il puisse changer pour de l'argent ; s'il est
injuste, on fuit cet homme et on l'évite. Quant à celui
qui est jouisseur, intempérant, fut-il exempt de fraude, il
est toutefois cupide, et fort désireux de gain honteux, on
méprise cet homme. Quel exemple en effet de savoir-faire, quel
fruit de son travail peut-il produire, quel soin et quelle attention
peut-il accueillir en son âme, celui qui s'est abandonné
à l'indolence et à la paresse?
Aussi l'homme
de bon conseil dit-il : « Pour moi, en effet, j'ai appris à
me trouver satisfait dans les conditions où je me trouve ».
Il savait « en effet que la cupidité est la racine de
tous les maux », et pour cette raison il se trouvait content de
son avoir, ne recherchait pas celui d'autrui. J'ai assez, dit-il, de
ce que j'ai : soit que j'aie peu, soit que j'aie beaucoup, c'est
beaucoup pour moi. Il semble qu'il faille dire quelque chose de plus
net. Il s'est servi d'un mot significatif : Je me suffis, dit-il,
dans l'état où je me trouve, c'est-à-dire je ne
manque ni n'abonde. Je ne manque pas parce que je ne cherche rien de
plus, je n'abonde pas parce que je ne possède pas seulement
pour moi mais pour un plus grand nombre. Cela pour l'argent.
Au
reste, on peut dire de toutes choses, que lui suffisaient celles
qu'il avait présentement, c'est-à-dire qu'il ne
désirait pas plus grand honneur ni hommages plus abondants —
n'étant pas avide d'une gloire sans mesure — ou ne
recherchait pas indûment la faveur, mais il espérait —
endurant à la peine, assuré de son mérite —
la fin du combat qu'il devait mener. « Je sais aussi, dit-il,
m'humilier ». Ce n'est donc pas l'humilité inconsciente
qui fait l'objet de l'éloge, mais celle qui comporte la
modération et la connaissance de soi. Il y a en effet
l'humilité de la crainte, il y a l'humilité de
l'inexpérience et de l'ignorance ; et c'est pourquoi
l'Écriture dit : « Et il sauvera les humbles en esprit
». Paul a donc dit de façon remarquable : « Je
sais aussi m'humilier », c'est-à-dire, je sais dans quel
lieu, en quelle mesure, en quelle limite, dans quel devoir, dans
quelle fonction. Le Pharisien ne sut pas s'humilier, aussi a-t-il été
rejeté; le publicain le sut, aussi a-t-il été
justifié.
Paul savait aussi être dans l'abondance
parce qu'il avait l'âme riche, même s'il n'avait pas le
trésor d'un riche. Il savait être dans l'abondance, lui
qui ne cherchait pas le don d'argent, mais recherchait le fruit de
grâce. Nous pouvons aussi de cette manière, comprendre
qu'il savait être dans l'abondance, lui qui pouvait dire : «
Notre bouche parle librement devant vous, ô Corinthiens, notre
cœur s'est largement ouvert ».
« En toutes
circonstances, il était formé à la fois à
se rassasier et à avoir faim ». Bienheureux lui qui
savait se rassasier dans le Christ. Il n'est donc pas corporel mais
spirituel ce rassasiement qu'opéré la connaissance. Et
c'est à juste titre qu'on a besoin de la connaissance, car : «
L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu ».
Ainsi donc lui qui, de cette manière, savait se rassasier et,
de cette manière, avoir faim, savait, en telle sorte qu'il
cherchait toujours du nouveau, avait faim de Dieu et avait soif du
Seigneur. Il savait avoir faim lui qui savait que les affamés
mangeront ; il savait et pouvait être dans l'abondance, lui qui
n'avait rien et possédait tout.
C'est ainsi que la justice recommande de façon particulière
les hommes qui président à quelque fonction, et qu'à
l'inverse l'iniquité les dessert et se retourne contre eux.
L'Ecriture nous en offre un exemple dans ce récit : alors que
le peuple d'Israël, après la mort de Salomon, avait prié
son fils Roboam de soulager leurs épaules du poids d'une dure
servitude et d'adoucir la rigueur du gouvernement de son père,
Roboam, méprisant l'avis des anciens, donna sur le conseil de
jeunes gens, cette réponse qu'il ajouterait une charge au joug
imposé par son père et qu'il changerait les peines
légères en lourdes peines.
Mais, exaspérées
par cette réponse, les populations répondirent : «
Nous n'avons pas de part avec David ni d'héritage parmi les
fils de Jessé. Retourne à tes tentes, chacun chez soi,
Israël », parce que cet homme ne deviendra pour nous ni
roi ni chef. Aussi, délaissé et abandonné par le
peuple, est-ce à peine de deux tribus — en considération
du mérite de David — qu'il put avoir la compagnie.
Il
est donc évident que l'équité consolide les
empires et que l'injustice les désagrège. De fait,
comment la méchanceté peut-elle posséder un
royaume, elle qui ne peut pas gouverner même une seule famille
de particuliers ? Ainsi donc la plus grande obligeance est nécessaire
afin que nous sauvegardions non seulement les pouvoirs publics, mais
aussi les droits des particuliers. La bienveillance aide
considérablement, elle qui s'applique à entourer tous
les hommes de bienfaits, à les vaincre par des devoirs
accomplis à leur égard, à les engager par la
reconnaissance.
L'affabilité de la conversation également,
nous l'avons dit, a une importance considérable pour gagner la
reconnaissance
Mais nous voulons cette affabilité sincère
et mesurée, sans aucune flatterie, afin que la flatterie de la
conversation ne disconvienne pas à la simplicité et à
la vérité de l'entretien : nous devons être un
modèle en effet pour tous les autres, non seulement dans
l'action, mais encore dans la conversation, dans la chasteté
et la foi. Soyons tels que nous voulons qu'on nous considère,
et découvrons notre état d'âme tel que nous
l'éprouvons. Et ne disons pas dans notre cœur une parole
injuste que nous penserions cachée par le silence, car il
entend les paroles dites en cachette, celui qui a fait les choses
cachées, et il connaît les secrets du cœur, celui
qui a infusé au cœur le sentiment. Par conséquent,
établis pour ainsi dire sous les yeux du juge, pensons que
tout ce que nous faisons est placé en pleine lumière
pour être montré à tous.
L'utilité des bonnes fréquentations.
Ainsi, il est du plus grand profit pour chacun de se joindre aux
gens de bien. Pour les jeunes gens aussi, il est utile de suivre des
hommes illustres et sages, car « celui qui rencontre les sages
est un sage, tandis que celui qui s'attache aux insensés est
reconnu pour un insensé ». Et ainsi le profit est très
grand, à la fois au titre de l'enseignement reçu et au
titre de l'attestation d'honnêteté. Les jeunes gens
montrent en effet qu'ils sont imitateurs de ceux auxquels ils
s'attachent, et l'opinion s'accrédite qu'ils ont pris dans
leur conduite la ressemblance de ceux avec qui, à la
satisfaction de leur désir, ils ont vécu.
De là
vient la grandeur de Josué, fils de Navé, que son union
avec Moïse, non seulement l'introduisit dans la science de la
Loi, mais encore le sanctifia dans la grâce. Ainsi, alors qu'on
voyait, descendue sur la tente de Moïse, la majesté du
Seigneur resplendir de l'éclat de la divine présence,
Josué était seul dans la tente. Moïse parlait avec
Dieu, mais Josué était également couvert par la
nuée sacrée. Les prêtres et le peuple se tenaient
en bas, mais Josué, accompagnant Moïse, faisait
l'ascension pour recevoir la Loi. Tout le peuple était à
l'intérieur du camp, mais Josué était en dehors
du camp, dans la tente de l'alliance. Lorsque la colonne de nuée
descendait et parlait avec Moïse, il se tenait auprès,
comme un fidèle serviteur, et le jeune homme ne sortait pas de
la tente, tandis que les anciens placés au loin tremblaient
devant les prodiges de Dieu .
Partout donc, au milieu d'œuvres
merveilleuses et de mystères vénérables, il se
tenait inséparablement attaché au saint Moïse.
Aussi arriva-t-il que celui qui avait été le compagnon
de sa vie, devint l'héritier de son pouvoir. À juste
titre, l'homme devint tel qu'il retint le cours des fleuves, dit :
que le soleil s'arrête, et il s'arrêta — que le
soleil, pour ainsi dire spectateur de sa victoire, retarda la nuit et
prolongea le jour — quoi ? chose qui fut refusée à
Moïse, que lui seul fut choisi pour faire entrer le peuple dans
la terre de la promesse. Grand homme par les miracles de sa foi,
grand par ses triomphes. Les œuvres de Moïse furent plus
majestueuses, mais celles de Josué plus profitables. L'un et
l'autre donc, soutenus par la grâce divine, avancèrent
au-delà de la condition humaine : le premier commanda à
la mer, le second au ciel.
Belle est donc l'union des anciens et
des jeunes gens. Les uns ont le rôle du témoignage, les
autres celui du réconfort ; les uns celui de l'enseignement,
les autres celui de l'agrément. Je ne retiens pas que Loth,
tout jeune homme, s'attacha à Abraham, même quand il
partit, de peur que d'aventure on ne considère que cela fut
davantage le fait de la parenté et d'un lien inévitable
plutôt que volontaire. Que dire d'Elie et d'Elisée ?
Bien que l'Ecriture n'ait pas indiqué de façon expresse
qu'Elisée était jeune, cependant nous apercevons et
constatons qu'il était assez jeune. Dans les Actes des
apôtres, Barnabé s'attacha Marc, Paul Silas, Paul
Timothée, Paul Tite.
Mais, d'après les
exemples précédents, nous voyons que les devoirs se
trouvaient répartis, en telle sorte que les anciens se
distinguaient par le conseil et les jeunes par le service. La plupart
du temps en outre, semblables par les vertus, mais dissemblables par
les âges, ils trouvent plaisir à l'union entre eux,
comme y trouvaient plaisir Pierre et Jean. De fait, nous lisons dans
l'Evangile et de son propre aveu, que Jean était un jeune
homme, bien que par les mérites et la sagesse il ne le cédât
à aucun des anciens ; il y avait en effet en lui la vieillesse
vénérable de la conduite et la prudence des cheveux
blancs. La vie sans tache en effet paie le prix d'une bonne
vieillesse.
Ceci aide également au progrès
d'une bonne réputation, de soustraire le faible aux mains du
puissant, d'arracher à la mort le condamné ; pour
autant qu'on puisse le faire sans trouble, de peur que nous
n'apparaissions agir en vue de la gloriole plutôt que de la
miséricorde, et infliger de graves blessures dans notre désir
d'en soigner de légères. Si tu as libéré
un homme écrasé par la force d'un puissant et accablé
par une cabale plutôt que pour le salaire de son crime, c'est
alors que le témoignage d'une excellente réputation
s'affermit.
La plupart des gens trouvent une recommandation aussi
dans l'hospitalité. C'est en effet une forme publique
d'humanité que l'étranger ne soit pas privé
d'une maison qui l'accueille, qu'il soit reçu comme il se
doit, que la porte soit ouverte à qui arrive. Il est tout à
fait convenable au jugement de tout le monde que les étrangers
soient reçus avec honneur, qu'ils ne manquent pas de
l'agrément d'une table accueillante, qu'ils rencontrent les
devoirs de la générosité, que soit guettée
l'arrivée des hôtes.
C'est ce qui fut imputé
à l'éloge d'Abraham qui surveillait devant sa porte, de
peur que par hasard quelque étranger ne passât outre, et
montait attentivement la garde afin d'aller à la rencontre de
l'hôte, de le prévenir, de le prier de ne pas aller
au-delà, en disant : « Seigneur, si j'ai trouvé
grâce auprès de toi, ne passe pas devant ton serviteur
sans t'arrêter ». Et à cause de cela, pour prix de
son hospitalité, il reçut la récompense d'une
postérité.
Loth aussi, son neveu, qui lui était
très proche, non seulement par la famille mais encore par la
vertu, en raison de son sens de l'hospitalité détourna
de lui et des siens les châtiments des habitants de Sodome.
Il
convient donc d'être hospitalier, obligeant, juste, sans
convoitise du bien d'autrui ; bien plus, de céder quelque
chose de son droit, si l'on a été provoqué,
plutôt que de heurter les droits d'autrui ; il convient de fuir
les procès, de se détourner des querelles, d'acquérir
à ce prix la concorde et l'agrément de la tranquillité.
Car pour un homme de bien, abandonner quelque chose de son droit, ne
représente pas seulement de la générosité,
mais encore la plupart du temps un avantage : tout d'abord être
exempt de la dépense d'un procès n'est pas un gain
médiocre, ensuite s'ajoute au bénéfice ce par
quoi s'accroît l'amitié d'où naissent les plus
nombreux avantages. Et ces choses, pour celui qui néglige
quelques droits en un temps, seront ensuite bénéfiques.
Or dans les devoirs de l'hospitalité, c'est à
l'égard de tous assurément qu'il faut faire preuve
d'humanité, mais il faut accorder aux justes davantage de
marques d'honneur : « Quiconque en effet a reçu le juste
à titre de juste, recevra la récompense du juste »
comme l'a proclamé le Seigneur. Or si grand est aux yeux de
Dieu l'agrément de l'hospitalité que pas même une
boisson d'eau froide n'est privée des récompenses de la
rétribution. Tu vois qu'Abraham reçut Dieu en qualité
d'hôte, tandis qu'il recherchait des hôtes. Tu vois que
Loth reçut des anges. D'où sais-tu, toi aussi, que tu
ne reçois pas le Christ quand tu reçois un homme ? Il
est possible que le Christ soit dans l'hôte, puisque le Christ
est dans le pauvre, comme lui-même le dit : « J'étais
en prison et vous êtes venus à moi, j'étais nu et
vous m'avez couvert ». C'est donc une douce chose, de
rechercher non pas l'argent mais l'agrément. Or depuis
longtemps ce mal s'est infiltré dans l'âme des hommes :
l'argent est en honneur et les cœurs humains sont pris par
l'admiration de la richesse. Aussi l'avarice s'est-elle introduite
comme une sorte de sécheresse dans les devoirs de bonté,
en telle sorte que les hommes tiennent pour un dommage tout ce qu'on
dépense de plus que d'ordinaire. Mais sur ce point aussi, à
l'encontre de l'avarice, afin qu'elle ne puisse constituer un
empêchement, l'Ecriture vénérable et prévoyante
dit que : « Meilleure est l'hospitalité qui offre des
légumes... » et ensuite : « Meilleur est le pain
offert avec douceur, dans la paix ». En effet l'Écriture
ne nous enseigne pas d'être prodigues, mais généreux.
Il est de fait deux genres de largesse : l'un est celui de
la générosité, l'autre celui de la prodigalité
débordante.
Il est généreux d'offrir
l'hospitalité, de vêtir qui est nu, de racheter les
captifs, d'aider par sa dépense ceux qui sont démunis ;
c'est prodigalité de se répandre en festins somptueux
avec grande abondance de vins ; aussi as-tu lu : « Le vin est
prodigue et l'ivresse injurieuse». C'est prodigalité
d'épuiser ses propres ressources pour gagner la faveur du
peuple, ce que font ceux qui dilapident leur patrimoine en jeux de
cirque ou même de théâtre, en spectacles de
gladiateurs ou encore en chasses, afin de l'emporter sur la célébrité
de leurs prédécesseurs ; or tout ce qu'ils font est
vain, puisqu'il ne convient pas de manquer de mesure, même par
des dépenses faites pour de bonnes entreprises.
Belle
générosité que de garder la mesure à
l'égard aussi des pauvres eux-mêmes, afin d'avoir des
ressources pour un plus grand nombre ; de ne pas répandre sans
limite, pour gagner la faveur . Tout ce qui procède d'une
intention pure et sincère, c'est cela qui est convenable : ne
pas entreprendre des constructions superflues, mais ne pas omettre
les nécessaires.
Et il convient surtout au prêtre,
d'orner le temple de Dieu d'une beauté conforme au lieu, afin
que la demeure du Seigneur resplendisse aussi de cette parure; de
multiplier les frais convenables pour la pratique de la miséricorde
; de dispenser, autant qu'il faut, aux étrangers, des dons non
pas superflus mais appropriés, non pas surabondants mais
conformes au sens de l'humain ; il évitera, par la dépense
pour les pauvres, de rechercher pour soi la reconnaissance d'autrui ;
de se montrer trop serré à l'égard des clercs ou
trop complaisant. L'un de ces comportements est inhumain, l'autre
prodigue : que la dépense soit insuffisante pour le besoin de
ceux que l'on doit retenir à l'écart de la vile
poursuite des affaires commerciales, ou que la dépense en
vienne au coulage pour la jouissance.
Bien plus, dans les paroles elles-mêmes et dans les
préceptes, il convient qu'il y ait une mesure, de peur que
n'apparaisse trop de relâchement ou trop de sévérité.
La plupart des gens en
effet préfèrent se
montrer plus relâchés pour paraître
bons, mais il est certain que rien de simulé et de feint
n'appartient à une vertu sévère, bien plus, ne
connaît, d'ordinaire, une longue durée : au début,
cela éclôt, mais avec le temps qui passe, comme petite
fleur, cela se disperse et s'anéantit, tandis que ce qui est
vrai et sincère s'affermit sur une racine profonde.
Et
afin, par des exemples de notre affirmation, de démontrer que
ce qui est simulé ne peut être de longue durée,
mais que, verdoyant en quelque sorte pour un temps, cela peut tomber
rapidement, présentons un seul modèle de simulation et
de tromperie, en faisant appel à cette famille dont nous avons
tiré pour nous de très nombreux exemples afin de
progresser dans la vertu.
Absalon était fils du roi David,
supérieur par son charme, exceptionnel par sa beauté,
remarquable par sa jeunesse ; en telle sorte qu'on ne trouvait pas un
homme semblable en Israël, qui fût sans tache, de la
plante des pieds au sommet de la tête. Celui-ci se donna chars
et chevaux, et cinquante hommes pour courir en avant de lui. Il se
levait à la pointe du jour, et se tenait debout devant la
porte, sur le chemin, et s'il avait remarqué quelqu'un qui
réclamait les jugements du roi, il s'approchait de lui en
disant : « De quelle cité es-tu ? » L'homme
répondait : « je suis de l'une des tribus d'Israël,
et ton serviteur ». Absalon reprenait : « Tes paroles
sont bonne et droites, et le roi ne t'a donné personne pour
t'entendre. Qui m'établira juge ? Qui que ce soit qui viendra
auprès de moi, à quiconque un jugement aura été
nécessaire, je lui rendrai justice. » Par de tels propos
il gagnait les hommes un par un. Et quand ils s'approchaient pour se
prosterner devant lui, il étendait les mains, les saisissait
et les embrassait. C'est ainsi qu'il retourna en sa faveur les cœurs
de tous, les flatteries de cette sorte atteignant la sensibilité
du fond du cœur.
Mais ces gens choyés et ambitieux
prirent parti pour ce qui était, temporairement, honorifique,
aimable et agréable; dès que s'écoula un petit
délai que le prophète, prévoyant toutes choses,
estima devoir interposer en cédant quelque temps, ils ne
purent le supporter et tenir. Finalement, ne doutant pas de la
victoire, David recommandait son fils à ceux qui allaient
combattre pour qu'ils l'épargnassent. Et c'est la raison pour
laquelle il préféra ne pas participer au combat pour ne
pas même paraître retourner ses armes contre un criminel
sans doute, mais qui cependant était son fils.
Il est donc
clair que sont durables et solides les entreprises qui sont vraies et
qui sont organisées loyalement plutôt que par ruse;
quant à celles qui ont été préparées
par simulation et par flatterie, elles ne peuvent persister
longtemps.
Qui donc peut croire fidèles à sa
personne, ou bien ceux qu'on acquiert à l'obéissance à
prix d'argent, ou bien ceux qu'on y convie par la flatterie ? De
fait, les premiers veulent se vendre fréquemment, et les
seconds ne peuvent supporter les rudes commandements ; la moindre
petite flatterie les séduit facilement, mais si tu les a
piqués d'un mot, ils murmurent, abandonnent, s'en vont
hostiles, quittent avec indignation : ils aiment mieux commander
qu'obéir; ils pensent que doivent leur être soumis,
comme s'ils étaient assujettis par un bienfait, ceux qu'ils
devraient tenir pour leurs chefs.
Qui donc peut estimer fidèles
à sa personne, ceux qu'il a cru devoir s'attacher ou par
l'argent ou par la flagornerie ? De fait, celui qui a reçu de
l'argent, se juge sans valeur et méprisé, s'il n'est
souvent acheté : aussi attend-il fréquemment le prix de
sa vente ; et celui qui se voit entouré de supplications, veut
toujours être sollicité.
Ainsi donc c'est avec de
bonnes actions et avec pureté d'intention qu'il faut, je
pense, tendre aux honneurs et surtout aux honneurs dans l'Eglise,
sans qu'il se trouve ni prétention hautaine, ou négligence
complaisante, ni aspiration honteuse et ambition inconvenante. La
simplicité toute droite du cœur suffit abondamment à
tout, et se recommande assez elle-même.
Mais dans la
fonction même il ne convient, ni que la sévérité
soit dure, ni la complaisance excessive, afin que nous ne paraissions
pas exercer une magistrature, ou ne pas remplir du tout le devoir de
la charge reçue.
Il faut aussi s'efforcer de lier par des bienfaits et des
devoirs accomplis, le plus grand nombre de gens, et de conserver la
reconnaissance acquise, de peur qu'à bon droit ne
deviennent oublieux du bienfait ceux qui s'affligent d'avoir été
blessés gravement ; souvent en effet l'expérience le
montre : ceux que tu as entourés de ta faveur ou comblés
par quelque dignité supérieure, tu te les aliènes
si, de façon imméritée, tu juges devoir préposer
quelqu'un d'autre à cette dignité. Mais il convient
aussi que l'évêque porte attention à ses
bienfaits ou à ses jugements, afin de sauvegarder l'équité,
et qu'il soit déférent à l'égard du
prêtre ou du ministre, comme à l'égard d'un
proche.
Et il ne faut pas que ceux-ci, parce qu'une fois ils ont
été approuvés, soient hautains, mais que plutôt,
en se souvenant de la faveur reçue, ils gardent l'humilité
; et il ne faut pas que l'évêque s'offense si un prêtre,
ou un ministre, ou quelqu'un du clergé, pour la miséricorde,
ou le jeûne, ou la chasteté, ou l'enseignement et la
lecture, augmente l'estime qu'on a de lui. La reconnaissance de
l'Eglise en effet est la louange du maître. C'est un bien que
l'œuvre de quelqu'un soit vantée, à condition
toutefois que cela se fasse sans aucun désir d'ostentation.
Que chacun en effet soit loué par les lèvres des
voisins et non par sa propre bouche, et qu'il soit recommandé
par ses œuvres et non par ses désirs.
Au reste, si
quelqu'un n'obéit pas à l'évêque, il
cherche à s'élever et à se mettre en valeur, à
éclipser les mérites de l'évêque par une
imitation prétentieuse de l'enseignement, ou de l'humilité
ou de la miséricorde ; par ces comportements il est en dehors
de la voie de la vérité, il s'enorgueillit : en effet,
la règle de la vérité est que tu ne fasse rien
de trompeur en vue de te recommander toi-même pour abaisser un
autre, et si tu as quelque chose de bon, que tu ne l'utilises pas
pour le détriment et la critique d'autrui.
Ne défends
pas le malhonnête et ne pense pas à confier les choses
saintes à un indigne, et à l'inverse, ne poursuis pas
et n'attaque pas celui dont tu n'as pas découvert la faute.
Car alors que chez tous les hommes l'injustice est. vite choquante,
elle l'est au plus haut point dans l'Eglise, où il faut que
réside l'équité, où il convient que l'on
maintienne l'égalité, et afin que l'homme plus puissant
ne réclame rien pour lui, que l'homme plus riche ne
s'approprie rien de plus — en effet, qu'il s'agisse du pauvre
ou qu'il s'agisse du riche, ils sont un dans le Christ13 — que
l'homme plus saint ne s'arroge rien de plus : il sied en effet que
lui-même soit plus humble.
Mais ne faisons pas acception de
la personne d'autrui dans un jugement : que la faveur soit absente,
que les mérites de la cause décident. Rien ne grève
à ce point la réputation, bien plus la confiance, que
si, en jugeant, l'on abandonne au puissant la cause du petit, ou si
l'on accuse le pauvre qui est innocent, tandis que l'on disculpe le
riche, coupable d'une faute. Assurément, le genre humain est
porté à favoriser les hommes qui sont plus honorés,
de peur qu'ils ne s'estiment offensés, de peur que déboutés,
ils ne s'affligent. Mais d'abord, si tu redoutes une disgrâce,
n'accepte pas de juger; si tu es prêtre ou si tu es quelqu'un
d'autre, ne provoque pas. Il t'est permis de garder le silence dans
une affaire qui n'est que pécuniaire, bien qu'il appartienne à
la constance de soutenir l'équité. Mais dans la cause
de Dieu, là où la communion de l'Eglise est en péril,
même fermer les yeux n'est pas un péché léger.
Or quel profit as-tu à favoriser le riche? N'est-ce pas
parce qu'il récompense plus rapidement celui qui l'aime? Nous
favorisons en effet plus fréquemment ceux dont nous attendons
la réciprocité d'une faveur en retour. Mais il convient
d'autant plus de nous intéresser au faible et au pauvre, que,
à la place de celui qui ne possède pas, c'est du
Seigneur Jésus que nous attendons la récompense ; or ce
Jésus a fait connaître, sous l'image d'un festin, la
norme générale des vertus, à savoir que nous
accordions de préférence nos bienfaits à ceux
qui ne pourraient nous les rendre, lorsqu'il estime qu'il faut
inviter au festin et au banquet, non pas ceux qui sont riches, mais
les pauvres. En effet les riches paraissent être priés
au festin afin qu'eux-mêmes aussi nous le rendent, tandis que
les pauvres, parce qu'ils n'ont pas de quoi donner en retour, quand
ils ont reçu, font que le Seigneur est celui qui nous rend,
lui qui s'est offert pour être l'obligé à la
place du pauvre.
C'est également par rapport à
l'intérêt temporel lui-même, que le don d'un
bienfait, accompli à l'intention des pauvres plutôt qu'à
celle des riches, est plus avantageux ; car le riche
dédaigne un bienfait et il a
honte d'être redevable d'une faveur. Bien plus, ce qui
lui a été donné, il l'attribue à ses
mérites : il pense qu'il l'a reçu comme un dû, ou
bien qu'il lui a été accordé pour cette raison
que celui qui l'a accordé, a supputé que le riche
devrait lui rendre avec plus
d'abondance. Ainsi en recevant
un bienfait, par le fait même
qu'ils l'ont reçu, les riches
considèrent avoir accordé plutôt qu'avoir reçu.
Tandis que le pauvre, bien qu'il n'ait pas de quoi rendre de
l'argent, apporte en retour sa gratitude. Ce faisant, il est certain
qu'il rend plus qu'il n'a reçu : la dette d'argent en effet
s'acquitte avec du numéraire, mais la gratitude ne s'épuise
jamais. En rendant, la dette d'argent s'éteint, tandis que la
reconnaissance, et en gardant s'acquitte, et en acquittant se
conserve. Enfin, chose que le riche évite, le pauvre avoue
qu'il se sent lié par une dette ; il pense qu'on lui est venu
en aide et non pas qu'on lui a rendu hommage. Il juge que ses enfants
lui ont été remis, que la vie lui a été
rendue, que sa famille a été sauvée. Combien
donc vaut-il mieux placer un bienfait chez de bonnes gens que chez
des ingrats !
C'est pourquoi le Seigneur dit à ses disciples : « Ne
possédez ni or ni argent ni monnaie ». Par cette parole
comme avec une faux, il coupa la cupidité qui proliférait
dans les cœurs des hommes. Pierre aussi, au boiteux que l'on
portait depuis sa naissance, déclara : « Je n'ai ni
argent ni or, mais ce que j'ai, je te le donne. Au nom de
Jésus-Christ de Nazareth, lève-toi et marche ».
Aussi il ne lui donna pas de monnaie, mais il lui donna la santé.
Combien vaut-il mieux tenir le salut sans monnaie que la monnaie sans
le salut. Le boiteux se leva, ce qu'il n'espérait pas ; il ne
reçut pas la monnaie qu'il espérait.
Mais
ceci se rencontre tout
juste chez les saints
du Seigneur, que la richesse soit objet de mépris.
Au
reste la conduite humaine s'est tellement fondée sur
l'admiration de la richesse, que personne s'il n'est riche, n'est
réputé digne d'honneur. Et cet usage n'est pas récent,
mais c'est depuis longtemps, ce qui est pire, que ce vice s'est
implanté dans les âmes des hommes : en effet, quand
Jéricho, la grande ville, se fut écroulée au son
des trompettes des prêtres et que Josué fut en
possession de la victoire, il apprit que le courage du peuple avait
été affaibli par la cupidité et la convoitise de
l'or ; de fait, après qu'Achar eut soustrait des dépouilles
de la ville en feu, une veste d'or, deux cents didrachmes d'argent et
un lingot d'or, mis en présence du Seigneur, il ne put nier,
mais révéla son larcin.
Ainsi donc la cupidité
est ancienne et invétérée, elle qui a
commencé avec les oracles eux-mêmes
de la loi divine ; bien plus, c'est pour réprimer
la cupidité même que la loi a été donnée.
A cause de la cupidité, Balac pensa que Balaam pouvait être
tenté par des récompenses, afin qu'il maudît le
peuple des patriarches, et la cupidité l'eût emporté
si le Seigneur n'avait pas interdit que le peuple fût tenu
éloigné par une malédiction. A cause de la
cupidité, Achar était tombé, il avait conduit à
sa perte le peuple de nos pères. Et ainsi Josué qui put
arrêter le soleil, l'empêchant d'avancer, ne put contenir
la cupidité des hommes, l'empêchant de progresser.
A sa voix, le soleil s'immobilisa mais la cupidité ne
s'immobilisa pas. Et ainsi, le soleil se tenant immobile, Josué
mena à bien son triomphe, tandis qu'avec l'avancement de la
cupidité, il faillit perdre la victoire.
Eh quoi ! Le plus
fort de tous les hommes, Samson, n'est-ce pas la cupidité de
Dalila, une femme, qui le trompa? Et ainsi celui qui déchira
de ses mains un lion rugissant, qui, enchaîné et livré
à des étrangers, tout seul, sans aucune aide, après
avoir rompu ses liens, tua parmi eux un millier d'hommes, lui qui
cassa des cordes de nerfs tressés, comme de tendres fils de
sparte, cet homme, la tête penchée sur les genoux de la
femme, amputé, perdit l'ornement de sa chevelure invincible,
le privilège de sa force. L'argent se répandit dans le
giron de la femme et la grâce se retira de l'homme.
Ainsi
donc fatale est la cupidité, séduisant l'argent qui
corrompt ceux qui en ont, mais n'aide pas ceux qui n'en ont pas.
Admettons cependant que l'argent aide quelquefois l'homme, de
condition inférieure pourtant et qui lui-même le désire.
Que représente-t-il pour celui qui ne le désire pas,
qui ne le recherche pas, qui n'a pas besoin de son secours, que son
attrait ne fait pas fléchir ? Que représente-t-il pour
les autres, si autre est celui, trop avide, qui a cet argent ? Est-ce
que par hasard cet homme offre une plus belle vie morale parce qu'il
a ce qui fait perdre, la plupart du temps, la beauté morale,
parce qu'il a quelque chose à garder plutôt qu'à
posséder ?
Nous possédons en effet ce dont nous
usons, quant à ce qui dépasse notre usage, cela n'offre
assurément pas l'avantage de la possession, mais le risque de
la garde.
Au total nous savons que le mépris de l'argent
est la norme de la justice, et pour cette raison nous devons éviter
la cupidité et appliquer tout notre effort à ne rien
faire jamais contre la justice, mais au contraire à la
respecter dans toutes nos entreprises et œuvres.
Si nous
voulons nous recommander auprès de Dieu, ayons la charité,
soyons unis de cœur, observons l'humilité, estimant
entre nous l'autre supérieur à soi. Telle est
l'humilité : ne rien s'approprier à soi-même et
estimer que l'on est inférieur. Que l'évêque se
serve des clercs comme de ses propres membres, et surtout des diacres
qui sont vraiment ses fils : celui qu'il aura vu apte à chaque
fonction, qu'il l'y destine.
C'est avec peine que l'on ampute, fut-elle gangrenée, une
partie du corps, et on la traite longtemps si l'on peut la guérir
avec des médicaments ; mais si l'on ne peut pas, alors le
bon médecin la retranche. Tel est l'état d'âme du
bon évêque qu'il souhaite guérir les malades,
éliminer les plaies qui s'étendent, en brûler
quelques-unes, ne pas retrancher; mais finalement, pour ce qui ne
peut être guéri, le retrancher avec peine. En
conséquence de quoi ce très beau précepte prend
plus de relief, à savoir que nous considérions non pas
nos intérêts, mais ceux des autres. De cette manière
en effet il n'y aura rien que, soit par colère nous concédions
à notre état d'âme, soit par faveur, nous
accordions, au-delà de la justice, à notre volonté.
2. La fonte des vases sacrés pour le rachat des captifs.
C'est le plus grand stimulant de la miséricorde, que de
compatir aux malheurs d'autrui, de subvenir aux besoins des autres,
autant que nous le pouvons et plus parfois que nous ne le pouvons.
Mieux vaut en effet fournir des prétextes d'accusation ou
endurer l'hostilité en servant la miséricorde, que de
montrer de la dureté ; c'est ainsi qu'une fois nous avons
encouru l'hostilité pour la raison que nous avions brisé
des vases sacrés afin de racheter des captifs, ce qui aurait
pu déplaire aux ariens ; et que ce n'était pas tant le
geste qui déplaisait que le fait qu'il y eût quelque
chose qu'on pût nous reprocher. Or est-il un homme assez cruel,
assez sauvage, assez insensible pour que lui déplaise qu'un
être humain soit délivré de la mort, une femme
des outrages des barbares, qui sont plus pénibles que la mort,
que des jeunes filles ou de petits garçons ou des enfants le
soient du contact des idoles auxquelles ils se souillaient par
crainte de la mort ?
Or cette affaire, bien que nous ne l'ayons
pas menée sans quelque raison, cependant nous l'avons exposée
devant le peuple de telle sorte que nous professions et démontrions
qu'il avait été beaucoup plus approprié de
conserver des âmes au Seigneur que de l'or. Celui en effet qui
envoya les apôtres sans or, rassembla ses églises sans
or. L'Eglise a de l'or, non pas pour le garder, mais pour le dépenser
afin de porter secours dans les nécessités. Quel besoin
y a-t-il de garder ce qui n'apporte aucune aide ? Est-ce que nous ne
savons pas combien d'or et d'argent les Assyriens enlevèrent
du temple du Seigneur ? N'est-il pas mieux que les prêtres
fassent fondre ces objets pour nourrir les pauvres, si les autres
secours font défaut, plutôt qu'un ennemi sacrilège
ne risque de les emporter après les avoir profanés ? Le
Seigneur ne dirait-il pas : Pourquoi as-tu laissé tant de
miséreux mourir de faim ? Et assurément tu avais de
l'or, tu aurais pu fournir de la nourriture. Pourquoi tant de
prisonniers ont-ils été emmenés en vente et,
n'ayant pas été rachetés, ont été
tués par l'ennemi ? Il aurait mieux valu que tu conserves les
corps d'êtres vivants plutôt que des vases de métal.
A ces questions on ne pourrait pas apporter de réponse.
Pourquoi en effet dirais-tu : J'ai craint que le temple de Dieu ne
manquât de parure? Le Seigneur répondrait : Les mystères
sacrés ne réclament pas d'or et n'ont pas de
complaisance pour l'or, eux qui ne s'achètent pas à
prix d'or ; la parure des mystères est le rachat des
prisonniers, Ceux-là sont en vérité des vases
sacrés précieux, qui rachètent les âmes de
la mort. Celui-là est le vrai trésor du Seigneur, qui
effectue ce que son sang a effectué. C'est alors qu'on
reconnaît le vase sacré du sang du Seigneur, quand on a
vu le rachat à la fois dans le vase et dans le sang, en sorte
que le calice rachète de l'ennemi ceux que le sang a rachetés
du péché. Que c'est beau, quand des colonnes de
prisonniers sont rachetées par l'Eglise, que l'on puisse dire
: C'est ceux que le Christ a rachetés. Voici l'or que l'on
peut approuver, voici l'or utile, voici l'or du Christ, or qui
délivre de la mort, voici l'or qui rachète la pudeur,
qui sauve la chasteté.
Ces hommes donc, j'ai préféré
vous les remettre libres, plutôt que de conserver de l'or.
Cette foule de prisonniers, cette théorie est plus brillante
que la beauté des coupes. C'est à cette fonction que
devait être utile l'or du Rédempteur, à savoir de
racheter des hommes en péril. Je reconnais que, versé
dans l'or, le sang du Christ ne l'a pas seulement fait rougir, mais
encore qu'il lui a imprimé la vertu de l'œuvre divine
par la fonction du rachat.
Tel est l'or que le saint martyr
Laurent u conserva au Seigneur; alors qu'on lui réclamait les
trésors de l'Église, il promit de les présenter.
Le jour suivant, il amena des pauvres. On lui demanda où
étaient les trésors qu'il avait promis ; il montra les
pauvres en disant : Voici les trésors de l'Eglise. Et c'est
vraiment des trésors ceux en qui le Christ est présent,
en qui la foi est présente. En effet l'apôtre dit : «
Ayant un trésor dans des vases d'argile ».
Quels
meilleurs trésors a le Christ que ceux en qui il a dit qu'il
était présent ? C'est ainsi en effet qu'il est écrit
: « J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger,
j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais
étranger et vous m'avez recueilli... En vérité
ce que vous avez fait à l'un de ceux-ci, c'est à moi
que vous l'avez fait ». Quels meilleurs trésors a Jésus
que ceux en qui il aime qu'on le voie?
Ces trésors,
Laurent les présenta, et il l'emporta parce que même le
persécuteur ne put pas les enlever. Et ainsi Joachim qui,
pendant le siège, conservait de l'or, sans le dépenser
pour acquérir de la nourriture, vit l'or enlevé et
emmené en captivité. Laurent qui préféra
distribuer aux pauvres l'or de l'Eglise, plutôt que de le
conserver au profit du persécuteur, reçut en récompense
de l'ingéniosité exceptionnelle de sa manière de
comprendre les choses, la couronne sacrée du martyre. Fut-il
dit par hasard à saint Laurent : Tu n'aurais pas dû
distribuer les trésors de l'Église, vendre les vases
sacrés des mystères eucharistiques ?
Il faut que
l'on remplisse cet office avec une foi authentique et une prévoyance
clairvoyante. Assurément, si quelqu'un détourne les
gains à son profit, c'est un forfait; mais au contraire s'il
distribue aux pauvres, rachète un prisonnier, c'est une œuvre
de miséricorde. Personne en effet ne peut dire : Pourquoi le
pauvre vit-il ? Personne ne peut se plaindre parce que des
prisonniers ont été rachetés ; personne ne peut
porter une accusation parce que le temple de Dieu a été
construit ; personne ne peut s'indigner parce que pour inhumer les
restes des fidèles, des terrains ont été
agrandis ; personne ne peut s'affliger parce que, dans les sépultures
des chrétiens, les défunts ont le repos. Pour ces trois
genres d'usages, il est permis de briser, fondre et vendre, même
une fois consacrés, les vases de l'Église.
Il faut
que la forme de coupe eucharistique ne sorte pas de l'Église,
de peur que le service du calice sacré ne passe à des
usages impies. C'est pourquoi, à l'intérieur de
l'Église, furent d'abord recherchés les vases sacrés
qui n'auraient pas été consacrés ; ensuite ils
furent brisés et enfin fondus, partagés par petits
morceaux et distribués aux indigents ; ils servirent aussi
comme rançons de prisonniers. Que si manquent des vases sacrés
neufs, et qui se trouveraient n'avoir en aucune manière été
utilisés, je pense que pour ce genre d'usage — que j'ai
dit précédemment — tous les vases sacrés
peuvent être transformés, conformément à
la piété.
3. La garde ou l'abandon des dépôts.
On doit assurément veiller avec soin à ce que
les dépôts des veuves demeurent intacts, qu'ils soient
conservés sans aucun préjudice, et non seulement
les
dépôts des veuves, mais aussi ceux de tous ; on doit, en
effet, faire preuve de fidélité envers tous, mais la
cause des veuves et des orphelins est plus grande.
C'est ainsi
que par le seul mot de veuves, comme nous le lisons dans les Livres
des Maccabées, tout ce qui avait été confié
au temple, fut conservé. En effet, révélation
avait été faite de sommes au sujet desquelles l'impie
Simon dévoila au roi Antiochus qu'on pouvait les trouver, très
considérables, dans le temple à Jérusalem ;
envoyé donc à cette fin, Héliodore vint au
temple et découvrit au grand prêtre la malveillance de
la révélation et le motif de sa venue.
Alors le
prêtre dit qu'étaient en dépôt les moyens
de subsistance des veuves et des orphelins. Et comme Héliodore
voulait aller les dérober et en revendiquer la propriété
au bénéfice du roi, les prêtres se jetèrent
devant l'autel, revêtus des habits sacerdotaux; en pleurs ils
suppliaient le Dieu vivant qui avait donné la loi sur les
dépôts, de se montrer le gardien de ses propres
préceptes. Mais l'altération du visage et du teint du
grand prêtre exprimait la douleur de son âme et
l'inquiétude de son esprit tendu. Tous pleuraient à la
pensée que le lieu saint tomberait dans le mépris si,
pas même dans le temple de Dieu, la garde de la fidélité
n'était observée de façon sûre. Les
femmes, la poitrine ceinte, et les jeunes filles enfermées
frappaient à la porte ; d'autres couraient aux murs, d'autres
regardaient par les fenêtres, tous tendaient les mains vers le
ciel, priant le Seigneur de soutenir ses propres lois.
Or
Héliodore, que ne terrifiaient pas même ces spectacles,
pressait ce qu'il avait entrepris, et avait entouré le trésor
de ses gardes quand tout à coup lui apparut un terrible
cavalier, étincelant de ses armes d'or ; son cheval était
équipé d'un caparaçon remarquable. Deux autres
jeunes gens également apparurent, avec une force
exceptionnelle, d'une beauté aimable, dans l'éclat de
la gloire, magnifiquement vêtus ; ils se placèrent
autour de lui et des deux côtés frappaient le sacrilège,
sans aucune interruption, de coups continus. Bref, enveloppé
de ténèbres il tomba à terre et, sous la
révélation évidente de l'action de Dieu, il
gisait inanimé ; aucun espoir de salut ne subsistait plus en
lui. La joie se leva pour ceux qui craignaient, mais la peur pour les
orgueilleux, et abattus, certains des amis d'Héliodore
priaient, demandant la vie pour lui parce qu'il rendait le dernier
soupir.
Aussi à la prière du grand prêtre,
les mêmes jeunes gens, de nouveau, apparurent à
Héliodore, vêtus des mêmes costumes, et ils lui
dirent : Rends grâce au grand prêtre Onias à cause
de qui la vie t'a été rendue; quant à toi qui as
fait l'expérience des fouets de Dieu, va et annonce à
tous les tiens combien sont grandes, à ce que tu as reconnu,
la sainteté du temple et la puissance de Dieu. Ayant dit ces
mots, ils n'apparurent plus. Aussi Héliodore, ayant retrouvé
ses esprits, offrit un sacrifice au Seigneur, rendit grâce au
prêtre Onias et revint avec son armée auprès du
roi en disant : Si tu as quelque ennemi ou comploteur contre ton
pouvoir, envoie-le là-bas et c'est fouetté que tu le
retrouveras.
Il faut donc, mes fils, observer la fidélité
à l'égard des dépôts, y apporter du zèle.
Votre ministère tire de l'éclat, d'une manière
particulière, s'il arrive que la pression subie de la part
d'un puissant, pression que la veuve ou les orphelins ne pourraient
supporter, se trouve contenue grâce au secours de l'Église,
s'il vous arrive de montrer que le commandement du Seigneur a plus de
valeur à vos yeux que la faveur du riche.
Vous vous
souvenez vous-mêmes combien de fois, à l'encontre des
assauts des monarques, nous avons supporté le combat pour
défendre les dépôts des veuves ou plutôt de
tous. Cela m'est commun avec vous. Je citerai l'exemple récent
de l'église de Pavie qui risquait de perdre le dépôt
d'une veuve, qu'elle avait reçu. En effet devant la requête
de celui qui prétendait revendiquer ce dépôt pour
lui, en vertu d'un rescrit impérial, les clercs soutenaient
énergiquement l'autorité de l'Église. Les
honoraires aussi et les médiateurs commis rapportaient qu'on
ne pouvait aller à l'encontre des prescriptions de l'empereur;
lecture était donnée de la rédaction
particulièrement nette du rescrit6, des décrets
d'exécution du maître des offices ; le chargé de
mission menaçait Que dire de plus? On avait livré le
dépôt.
Cependant, après échange d'avis
avec moi, le saint évêque assiégea les pièces
où il avait appris que ce dépôt de la veuve avait
été transporté. Quand les adversaires ne purent
l'enlever, on le recouvra sous la condition d'une reconnaissance
écrite. Ensuite, de nouveau le dépôt était
réclamé en vertu de la reconnaissance écrite :
l'empereur avait renouvelé sa prescription en telle sorte
qu'en personne il nous citait par devant lui. On refusa et après
qu'on eut représenté l'autorité de la loi de
Dieu, la teneur du texte et le péril encouru par Héliodore,
avec peine, enfin, l'empereur entendit raison. Dans la suite encore
une action par surprise avait été tentée, mais
le saint évêque prit les devants en sorte qu'il rendit à
la veuve ce qu'il avait reçu. La fidélité
cependant est sauve, la pression n'entraîne pas la crainte car
c'était l'objet, non pas aussi la fidélité qui
était en danger.
Mes fils, fuyez les gens malhonnêtes, gardez-vous des gens
envieux. Entre le malhonnête et l'envieux, voici la différence
: le malhonnête trouve plaisir au bien qui le concerne, tandis
que l'envieux est torturé par le bien qui concerne autrui,
celui-là chérit de mauvais biens, tandis que celui-ci
hait des biens véritables, en telle sorte que celui qui se
veut du bien, est presque plus supportable que celui qui veut du mal
à tous.
Mes fils, réfléchissez avant d'agir
et quand vous aurez réfléchi assez longtemps, alors
faites ce que vous jugez bon. L'occasion d'une mort digne d'éloges,
lorsqu'elle s'offre, doit être saisie aussitôt : la
gloire différée s'enfuit et n'est point facilement
rattrapée.
Chérissez la foi parce que c'est par la
foi et la piété que Josias s'acquit un grand amour de
la part de ses ennemis, parce qu'il célébra la Pâque
du Seigneur, à l'âge de dix-huit ans, comme personne
avant lui. Ainsi, de même que par le zèle il l'emporta
sur ses prédécesseurs, de même vous aussi, mes
fils, ayez le zèle de Dieu. Que le zèle de Dieu vous
prenne et vous absorbe en sorte que chacun de vous dise : « Le
zèle de ta maison m'a pris ». Un apôtre du Christ
est appelé le zélé. Pourquoi parlé-je
d'un apôtre ? Le Seigneur en personne dit : « Le zèle
de ta maison me dévore ». Si donc le zèle de
Dieu, non pas votre zèle humain, engendre la rivalité,
que soit entre vous la paix qui domine tout sentiment.
Aimez-vous
mutuellement. Rien de plus doux que la charité, rien de plus
agréable que la paix. Et vous-mêmes, vous savez que,
plus que tous les autres, toujours, je vous ai chéris et vous
chéris : comme les fils d'un même père, vous avez
grandi dans des dispositions de fraternité. Retenez tout ce
qui est bon et le Dieu de la paix et de l'amour sera avec vous, dans
le Seigneur Jésus à qui appartiennent l'honneur, la
gloire, la magnificence, la puissance avec le saint Esprit pour les
siècles des siècles. Amen.
Préambule : la solitude et le repos.
Le prophète David nous a enseigné à nous
promener dans notre cœur, comme dans une vaste demeure, et à
vivre avec lui comme avec un bon compagnon, et c'est ainsi que
lui-même se parlait et conversait avec soi ; ainsi dans ce
passage : « j'ai dit, je garderai mes voies ». Son fils
Salomon aussi déclare : « Bois l'eau de tes cruches et
des sources de tes puits », c'est-à-dire use de ton
propre jugement : « En effet, c'est une eau profonde, le
jugement dans le cœur de l'homme. Que personne d'étranger,
dit-il, n'ait de part avec toi. Que la source de ton eau
t'appartienne en propre et prends ta joie avec la femme qui
t'appartient dès la jeunesse. Que cerf aimable et faon
gracieux s'entretiennent avec toi. »
Il ne fut donc pas le
premier, Scipion, à savoir ne pas être seul quand il
était seul, ni moins en repos lorsqu'il était au repos.
Moïse le sut avant lui qui en se taisant criait, en se tenant en
repos combattait, et il ne combattait pas seulement, mais encore il
triomphait d'ennemis qu'il n'avait pas touchés. Il était
à ce point au repos que d'autres soutenaient ses mains et il
n'était pas moins que tous les autres sans repos, lui qui de
ses mains au repos réduisait l'ennemi que ne pouvaient vaincre
ceux qui luttaient. Ainsi donc Moïse parlait même dans le
silence et agissait même dans le repos. Or de qui les activités
furent-elles plus grandes que les repos de celui qui, établi
pendant quarante jours sur la montagne, embrassa toute la loi ? Et
dans cette solitude, quelqu'un ne manqua pas pour parler avec lui;
c'est ainsi que David aussi déclare : « J'écouterai
ce que dit en moi le Seigneur Dieu ». Et s'il arrive que Dieu
parle avec quelqu'un, combien est-ce plus grand que si l'on parle
avec soi-même ?
Les apôtres passaient et leur ombre
guérissait les malades. On touchait leurs vêtements et
la santé était accordée.
Élie
prononça une parole et la pluie s'arrêta et ne tomba
plus sur la terre, durant trois ans et six mois. De nouveau il parla
et la jarre de farine ne s'épuisa pas et la cruche d'huile ne
se vida pas, durant tout le temps d'une famine de chaque jour.
Et
puisque les entreprises guerrières ont de l'attrait pour la
plupart des gens, qu'est-ce qui est plus remarquable, d'avoir gagné
la bataille avec les bras d'une grande armée ou par ses seuls
mérites ? Elisée restait à demeure en un seul
endroit et le roi de Syrie faisait peser sur le peuple des pères
la pression énorme de la guerre et l'aggravait par les
diverses ruses de ses plans et entreprenait de l'envelopper par ses
embûches, mais le prophète découvrait tous ses
préparatifs et, partout présent, par la grâce de
Dieu, en la vigueur de sa pensée, il annonçait aux
siens les projets des ennemis et avertissait sur quels endroits se
garder. Lorsque la chose fut révélée au roi de
Syrie, il envoya une armée et cerna le prophète. Elisée
pria et fit que tous ceux qui étaient venus l'assiéger,
furent frappés de cécité et entrèrent à
Samarie, prisonniers.
Nous comparons ce repos avec le repos des
autres. Les autres en effet, en vue de se détendre, ont
l'habitude de détourner leur esprit des affaires, de se
retirer du rassemblement et de la société des hommes,
et ou bien de gagner la retraite de la campagne, de rechercher la
solitude des champs, ou bien, à l'intérieur de la
ville, de donner du loisir à leur esprit, de s'abandonner à
la détente et à la tranquillité. Mais Elisée,
dans la solitude, divise par son passage le Jourdain, en sorte que le
cours inférieur s'écoule, tandis que le cours supérieur
remonte vers sa source : ou bien sur le Carmel, ayant mis fin à
la difficulté d'engendrer, accorde par une conception
inattendue la fécondité à une femme stérile
; ou bien ressuscite les morts ; ou bien tempère l'amertume
des aliments et fait qu'elle s'adoucisse par l'addition de farine ;
ou bien après avoir distribué dix pains, ramasse les
restes, le peuple étant rassasié ; ou bien fait que le
fer d'une hache, démanché et englouti au fond du fleuve
du Jourdain, surnage après qu'il eut jeté un bout de
bois sur les eaux ; ou bien change le lépreux par la
purification, ou la sécheresse par les pluies, ou la famine
par la fertilité .
Quand donc le juste est-il seul, lui
qui est toujours avec Dieu ? Quand donc est-il solitaire, lui qui
n'est jamais séparé du Christ ? « Qui nous
séparera, dit l'apôtre, de l'amour du Christ ? J'ai
confiance que ce ne sera ni la mort, ni la vie, ni un ange ».
Quand chôme-t-il d'affaire, celui qui jamais ne chôme du
mérite par lequel l'affaire est accomplie ? Quels lieux
enferment celui pour qui le monde entier de la richesse est sa
propriété ? Quelle appréciation cerne celui que
jamais l'opinion ne saisit ? Et en effet il est comme ignoré
et il est connu, il est comme mourant et voici qu'il vit, comme
affligé et toujours plus joyeux, ou bien indigent et généreux
puisqu'il n'a rien et possède tout. L'homme juste en effet n'a
rien en vue sinon ce qui est durable et beau.
C'est pourquoi, même s'il paraît
pauvre à autrui, à ses yeux il est riche, lui qui se
classe, non pas d'après l'appréciation des biens qui
sont périssables, mais de ceux qui sont éternels.
Rappel du plan d'ensemble des trois livres de l'ouvrage.
Et puisque nous avons parlé des deux sujets qui précèdent,
où nous avons traité de ce beau et de l'utile, vient
ensuite la question de savoir si nous devons comparer entre elles la
beauté et l'utilité et rechercher ce qu'il faut suivre.
De même en effet que, précédemment, nous avons
traité la question de savoir si cela était beau ou laid
et en second lieu si c'était utile ou inutile, de même
ici certains pensent qu'il faut rechercher si c'est beau ou utile.
Quant à nous, nous sommes portés à ne pas
paraître introduire une sorte de conflit de ces réalités
entre elles, dont nous avons montré déjà
précédemment qu'elles étaient une seule et même
chose : qu'il ne peut y avoir de beau que ce qui est utile, ni
d'utile que ce qui est beau, car nous ne suivons pas la sagesse de la
chair aux yeux de laquelle l'utilité de l'avantage pécuniaire
est tenue en plus grande estime, mais la sagesse qui vient de Dieu,
aux yeux de laquelle les biens que l'on apprécie comme grands
dans ce monde, sont tenus pour préjudice.
Définitions du vocabulaire employé.
Cela est en effet le ????????? qui est le devoir parfait et achevé
; il procède de la source véritable de la vertu. Après
lui vient le devoir ordinaire dont la langue elle-même indique
qu'il n'est pas le fait d'une vertu abrupte et exceptionnelle, mais
qu'il peut être pour un très grand nombre chose
ordinaire. De fait, rechercher des gains d'argent est habituel à
beaucoup, trouver du plaisir à un festin particulièrement
raffiné et à des mets particulièrement
succulents est courant, tandis que le jeûne et la continence
sont le fait de peu de gens, l'absence de convoitise du bien d'autrui
une chose rare ; il en va tout au contraire de la volonté
d'enlever à autrui et de ne pas être satisfait de son
bien, car sur ce point on partage le sort de la plupart des hommes.
Autres sont donc les devoirs premiers et autres les devoirs moyens ;
les devoirs premiers se partagent avec peu de gens, les devoirs
moyens avec le plus grand nombre.
Ensuite il y a fréquemment
entre les mêmes mots une différence. C'est en un sens en
effet que nous disons Dieu bon, mais en un autre l'homme ; en un sens
que nous nommons Dieu juste, mais en un autre l'homme ; de même
aussi disons-nous en un sens Dieu sage, mais en un autre l'homme. Ce
que nous apprenons aussi dans l'Evangile : « Soyez donc vous
aussi parfaits comme votre Père qui est dans les cieux est
parfait ». De Paul lui-même, je lis qu'il était
parfait et pas parfait. De fait, après avoir dit : « Ce
n'est pas que je l'aie déjà atteint ou que je sois déjà
parfait, mais je le poursuis pour le saisir », il ajouta
aussitôt : « Nous tous en effet qui sommes parfaits ».
Double est en effet la forme de la perfection : l'une comportant des
mesures moyennes, l'autre des mesures pleines ; l'une est ici,
l'autre là-bas; l'une répond à la capacité
de l'homme, l'autre à la perfection de l'avenir. Quant à
Dieu, il est juste à travers toutes choses, sage par dessus
toutes choses, parfait en toutes choses.
Entre les hommes
eux-mêmes aussi, il y a une différence. C'est en un sens
que Daniel est sage, dont il est dit : « Qui est plus sage que
Daniel ? ». Mais en un autre sens d'autres sont sages, en un
autre Salomon qui fut rempli d'une sagesse supérieure à
toute la sagesse des anciens et supérieure à celle de
tous les sages d'Egypte. Autre chose est en effet d'être sage
de manière ordinaire, mais autre chose de l'être
parfaitement. Celui qui est sage de manière ordinaire, l'est
pour les choses temporelles, l'est pour soi, afin d'enlever à
autrui quelque chose et de se l'attribuer. Tandis que celui qui est
sage parfaitement, ne sait pas avoir en vue ses intérêts,
mais il regarde, de tout son cœur, autre chose qui est éternel,
qui est convenable et beau, dans une recherche non de ce qui lui est
utile, mais de ce qui l'est à tous.
On ne saurait hésiter
entre le beau et l'utile.
Aussi, que telle soit notre règle, que nous ne puissions
pas nous tromper entre ces deux réalités, le beau et
l'utile, pour la raison que le juste estime ne rien devoir enlever à
autrui, et ne veut pas, au détriment d'autrui, augmenter son
bien. C'est le règlement de vie que te prescrit l'apôtre
quand il dit : « Toutes choses sont possibles, mais toutes ne
sont pas profitables ; toutes choses sont possibles, mais toutes
n'édifient pas. Que personne ne recherche son propre intérêt,
mais celui d'autrui », c'est-à-dire que personne ne
recherche son propre avantage, mais celui d'autrui ; que personne ne
recherche son propre honneur, mais celui d'autrui. C'est pourquoi
l'apôtre dit aussi ailleurs : « L'un estimant l'autre
supérieur à soi, chacun pensant non pas à ses
intérêts, mais à ceux des autres ». Que
personne en outre ne recherche son propre agrément, personne
son propre éloge, mais ceux d'autrui. Et nous remarquons que
cela, de toute évidence, a été déclaré
aussi dans le livre des Proverbes, l'Esprit-Saint disant par la
bouche de Salomon : « Mon fils, si tu es sage, tu le seras à
ton profit et à celui de tes proches, mais si tu deviens
méchant, c'est tout seul que tu épuiseras les maux ».
Le sage en effet s'occupe des autres, comme le juste, puisqu'aussi
bien le juste est semblable à lui par la conformation de l'une
et de l'autre vertu.
Ainsi donc si quelqu'un veut être
agréable à tous, qu'il recherche à travers
toutes choses, non pas ce qui lui est utile, mais ce qui l'est à
beaucoup, comme le recherchait aussi Paul. C'est cela en effet se
conformer au Christ, que de ne pas rechercher la possession du bien
d'autrui, de ne rien enlever à un autre pour l'acquérir
à son profit. Le Christ Seigneur en effet, bien qu'il fût
dans la condition de Dieu, s'anéantit lui-même pour
assumer la condition de l'homme, qu'il devait enrichir par les effets
de ses œuvres. Toi donc tu dépouilles celui que le
Christ a revêtu ! Tu dévêts celui que le
Christ a couvert ! C'est cela que tu fais lorsque, au détriment
d'autrui, tu cherches à augmenter tes biens.
Considère d'où tu as tiré ton nom, homo, homme : C'est bien entendu ab humo, de la terre qui n'ôte rien à personne, mais dispense toutes choses à tous et sert les diverses productions à l'usage de tous les êtres vivants. C'est à partir de cela qu'on a appelé humanitas, l'humanité, la vertu particulière et privée de l'homme, qui a pour but d'aider son semblable.
Que la conformation elle-même de ton propre corps et l'usage
de tes membres t'instruisent. Est-ce que par hasard un membre de ton
corps revendique pour lui d'accomplir les devoirs d'un autre membre,
ainsi l'œil le devoir de la bouche ou bien la bouche
revendique-t-elle pour elle le devoir de l'œil, ainsi la main
le service des pieds ou le pied celui des mains ? Qui plus est, les
mains elles-mêmes ont, répartis à droite et à
gauche, la plupart de leurs devoirs, en telle sorte que, si tu
permutes l'usage de l'une et de l'autre, cela va à l'encontre
de la nature et que tu défais l'homme tout entier avant que
d'inverser les services de tes membres, si tu prends un mets avec la
main gauche ou si tu t'acquittes du service de la main gauche avec la
droite pour qu'elle essuie les restes des mets, à moins par
hasard que la nécessité l'exige.
Imagine
la chose et accorde à l'œil la vertu de pouvoir enlever
l'intelligence à la tête, l'ouïe aux oreilles, les
pensées à l'âme, l'odorat aux narines, le goût
à la bouche, et la vertu de se les attribuer; est-ce qu'il ne
détruira pas tout l'équilibre de la nature ? Aussi
l'apôtre dit-il bien : « Si le corps tout entier était
œil, où serait l'ouïe ? S'il était tout
entier ouïe, où serait l'odorat ? » Tous nous
sommes donc un seul corps et des membres différents, mais tous
membres nécessaires au corps ; un membre en effet ne peut dire
d'un autre membre : Il ne m'est pas nécessaire. Qui plus est,
les membres mêmes qui paraissent être les plus faibles,
sont de beaucoup les plus nécessaires et réclament la
plupart du temps le plus grand soin de leur protection. Et si
quelqu'un souffre d'un seul membre, tous les membres sont affectés
avec lui. Aussi combien il est grave de notre part d'enlever quelque
chose à celui avec qui il nous faut compatir, et d'être
cause de tromperie et de préjudice pour celui avec qui nous
devons partager le service. Ceci est assurément une loi de la
nature qui nous lie à toute l'humanité, que nous nous
respections mutuellement l'un l'autre comme les parties d'un seul
corps. Et ne pensons pas à enlever quelque chose, alors qu'il
va contre la loi de la nature de ne pas aider. Nous naissons en effet
de telle sorte que les membres s'accordent aux membres, que l'un soit
attaché à l'autre et qu'ils s'obligent par un service
réciproque. Que si un seul manque à son devoir, tous
les autres peuvent être entravés ; que si par exemple la
main arrache l'œil, ne s'est-elle pas refusé à
elle-même l'exercice de sa propre tâche ? Si elle blesse
le pied, de combien d'activités s'est-elle, à
elle-même, ôté le bénéfice ? Et
combien est-il plus grave de supprimer un homme tout entier, plutôt
qu'un seul membre ! Si déjà dans un seul membre, c'est
tout le corps qui est atteint, assurément, dans un seul homme,
c'est la communauté de l'humanité tout entière
qui est dissoute : sont atteintes la nature du genre humain et
l'assemblée de la sainte Eglise, qui se dresse en un seul
corps lié et formé par l'unité de la foi et de
la charité ; le Christ Seigneur aussi, qui est mort pour tous
, déplorera la perte du prix de son sang.
Que dire du fait qu'en outre la loi du Seigneur enseigne qu'il faut maintenir cette règle de ne rien enlever à autrui, en vue de préserver son avantage, lorsqu'elle dit : « Ne déplace pas les bornes qu'ont établies tes pères », lorsqu'elle prescrit que tu dois ramener le bœuf égaré de ton frère, lorsqu'elle ordonne la mort du voleur, lorsqu'elle interdit de frustrer le salarié du salaire qui lui est dû, lorsqu'elle a jugé que l'argent devait être rendu sans intérêts. Il appartient en effet au sens de l'humanité de venir en aide à celui qui est démuni, mais il y a de la dureté à exiger plus que tu n'as donné. Et en effet si l'indigent doit avoir besoin de ton secours pour cette raison qu'il n'a pas eu de quoi rendre sur son avoir, n'est-il pas impie de ta part, sous couvert d'humanité, de réclamer davantage de lui, qui n'avait pas de quoi acquitter une moindre somme? Tu libères donc le débiteur, pour le compte d'autrui, afin de le condamner pour ton propre compte, et tu appelles humanité, l'opération qui représente une aggravation de l'injustice?
Nous l'emportons en ceci sur tous les autres êtres vivants,
que les autres espèces d'êtres vivants ne savent pas
offrir quelque chose : tandis que les bêtes sauvages arrachent,
les hommes distribuent. C'est pourquoi le psalmiste aussi dit : «
Le juste a pitié et distribue ». Il y a cependant des
êtres auxquels les bêtes sauvages aussi offrent, puisque
c'est en offrant que ces bêtes donnent l'alimentation à
leur progéniture et que c'est de leur propre nourriture que
les oiseaux rassasient leurs petits ; mais à l'homme seul il a
été attribué d'entretenir tous les hommes comme
ses propres enfants. Il le doit en vertu du droit même de la
nature. Or s'il n'est pas permis de ne pas donner, comment est-il
permis d'enlever ? Les lois elles-mêmes ne nous
l'enseignent-elles pas ? Ce qui a été enlevé à
quelqu'un avec dommage causé à la personne ou à
la chose elle-même, les lois ordonnent de le rendre avec
surcroît, afin par là de détourner le voleur
d'enlever, ou bien par le châtiment qui l'effraie, ou bien par
l'amende qui le dissuade.
Admettons cependant que quelqu'un
puisse, ou ne pas craindre le châtiment, ou se moquer de
l'amende, est-ce une chose digne que certains enlèvent à
autrui ? C'est un vice d'esclave et habituel à la plus basse
condition, à ce point contre la nature que l'indigence paraît
y contraindre plus que la nature y engager. Toutefois les vols des
esclaves sont cachés, tandis que les pillages faits par les
riches sont publics.
Or qu'y a-t-il qui aille autant contre la
nature que de porter atteinte à autrui pour ton propre
avantage, alors que, dans l'intérêt de tous, le
sentiment naturel engage à veiller, à supporter des
ennuis, à prendre de la peine, et que chacun tient pour
glorieux de rechercher, au prix de ses propres périls, la
tranquillité de tous, et que chacun juge beaucoup plus
précieux pour lui d'avoir écarté la destruction
de la patrie plutôt que ses propres périls, et qu'il
regarde comme étant plus remarquable d'avoir dépensé
son activité pour la patrie que si, établi dans le
repos, il avait mené une vie tranquille en s'étant
consacré à l'abondance des plaisirs.
Il en résulte
donc la conclusion que l'homme, qui a été formé
selon la directive de la nature, pour obéir à soi-même,
ne saurait nuire à autrui ; que, si quelqu'un nuit, c'est à
la nature qu'il porterait atteinte; et que l'avantage qu'il penserait
obtenir, n'est pas aussi grand que le désavantage qui, de ce
fait, lui adviendrait. Quel châtiment plus grave en effet que
la blessure de la conscience intime ? Quel jugement plus sévère
que le jugement privé où chacun est son propre accusé
et se reproche d'avoir, d'une manière indigne, fait tort à
son frère ? Ce que l'Ecriture fait valoir de façon pas
banale, en disant : « C'est de la bouche des sots que sort le
bâton de l'outrage ». La sottise est donc condamnée
parce qu'elle fait outrage. Cela n'est-il pas plus à éviter
que la mort, que la perte d'argent, que le dénuement, que
l'exil, la souffrance de l'infirmité ? Qui en effet ne
tiendrait un mal du corps ou la ruine du patrimoine pour choses de
moins d'importance qu'un mal de l'âme et la perte de la
considération ?
Conclusions sur la première thèse.
II est donc clair que tous doivent avoir en vue et tenir ceci, que
l'utilité de chacun soit la même que celle de
l'ensemble, et qu'il ne faille rien estimer utile qui ne soit
profitable de manière générale. Comment peut-il
en effet y avoir de profit pour un seul? Ce qui est inutile à
tous, es nuisible. Il ne me paraît assurément pas que
celui qui est inutile à tous, puisse être utile à
soi-même. Et en effet s'il est une seule loi de la nature pour
tous et une seule utilité, évidemment, de l'ensemble,
nous sommes contraints par la loi de la nature de prendre soin,
évidemment, de tous. Il n'appartient donc pas à celui
qui veut qu'on prenne soin d'autrui, conformément à la
nature, de lui nuire, à l'encontre de la loi de la nature.
Et
en effet, ceux qui courent pour le stade , sont, d'après la
tradition, formés par des préceptes et éduqués
de telle sorte que chacun rivalise de vitesse, non pas de ruse, et se
hâte à la course, autant qu'il le peut, vers la
victoire, mais sans oser faire un croc-en-jambe à autrui ou le
repousser de la main. Combien plus, dans cette course qu'est la vie
présente, devons nous, sans ruse à l'égard
d'autrui et sans tricherie, remporter la victoire.
Certains
demandent, au cas où le sage, pris dans un naufrage, pourrait
arracher une planche à un naufragé, s'il devrait le
faire ? Pour moi, assurément, bien qu'il paraisse plus
avantageux pour l'intérêt général, que le
sage réchappe du naufrage, plutôt que l'insensé,
cependant il ne me paraît pas qu'un homme qui est chrétien,
juste et sage, doive rechercher sa propre vie au prix de la mort
d'autrui ; comme il est naturel pour un homme qui ne peut, même
s'il rencontre un brigand armé, frapper en retour qui le
frappe, de peur qu'en défendant son salut, il n'offense la
charité. A ce sujet, il est dans les livres de l'Evangile une
maxime claire et évidente : « Rengaine ton glaive : tout
homme en effet qui se sera servi du glaive, sera frappé du
glaive ». Quel brigand fut plus abominable que le persécuteur
qui était venu pour tuer le Christ ? Mais le Christ ne voulut
pas être défendu au prix d'une blessure de ses
persécuteurs, lui qui voulut guérir tous les hommes au
prix de sa propre blessure.
Pourquoi en effet te jugerais-tu
supérieur à autrui, alors qu'il appartient à
l'homme qui est chrétien, de préférer autrui à
soi-même, de ne rien s'attribuer à soi-même, de ne
s'attirer aucun honneur à soi-même, de ne pas réclamer
la récompense de son propre mérite ? Ensuite, pourquoi
ne prendrais-tu pas l'habitude de supporter un désavantage
plutôt que d'arracher l'avantage d'autrui ? Qu'y a-t-il d'aussi
opposé à la nature que de ne pas être satisfait
de ce que tu as , de rechercher les biens d'autrui, de convoiter
vilainement ? Car si la beauté morale est conforme à la
nature — Dieu fit toutes choses en effet parfaitement bonnes —
la laideur assurément lui est contraire. Il ne peut donc y
avoir d'accord entre la beauté morale et la laideur, puisque
ces réalités ont été séparées
l'une de l'autre par la loi de la nature.
Deuxième thèse rien ne doit être recherché que le beau.
Mais maintenant, afin d'établir sur ce livre aussi, un faîte sur lequel, comme sur le terme de notre discussion, nous dirigions notre pensée, posons que rien ne doit être recherché si ce n'est le beau. Le sage ne fait rien si ce n'est avec franchise, sans tromperie; et il ne commet rien qui l'engage dans quelque faute, même s'il peut échapper aux regards. C'est en effet à ses propres yeux qu'il est coupable, avant de l'être à ceux des autres, et la divulgation de l'ignominie ne doit pas lui faire honte autant que lui fait honte la conscience de celle-ci. Et cela, nous pouvons l'enseigner, non pas à l'aide de fables imaginaires, comme en discutent les philosophes, mais en recourant aux exemples tout à fait véritables des hommes justes.
Illustration de la thèse par des exemples Gygès.
Je ne reprendrai donc pas, pour ma part, l'histoire de la crevasse
de la terre qui se serait entrouverte, rompue sous l'effet de
certaines grandes pluies. Platon met en scène Gygès :
il descendit dans cette crevasse et y trouva ce cheval de bronze
des fables, qui avait des portes dans ses flancs. Quand il les
ouvrit, il remarqua un anneau d'or au doigt d'un homme mort dont le
corps inanimé gisait là. Par cupidité de
l'or, Gygès enleva l'anneau. Mais une fois
revenu auprès des bergers du roi — dont lui-même
faisait partie — par une sorte de
hasard, du fait qu'il avait retourné
le chaton de cet anneau vers la paume de la main, lui-même
voyait tout le monde, tandis que personne ne le voyait; puis
ayant ramené l'anneau à sa place, tout le
monde le voyait. Devenu expert en ce prodige, il se rendit, grâce
à la propriété de l'anneau, maître de la
reine et la déshonora, donna la mort au roi, et après
avoir supprimé tous ceux qu'il avait estimé devoir tuer
pour qu'ils ne lui fissent point obstacle, il obtint le royaume de
Lydie. Donne, dit Platon, cet anneau au sage, en telle sorte qu'à
sa faveur il puisse échapper aux regards quand il aura failli
; en vérité, il ne fuira pas moins la souillure du
péché, que s'il ne pouvait leur échapper. Pour
le sage en effet, l'échappatoire n'est pas l'espoir de
l'impunité, mais c'est l'innocence. Finalement, « la loi
n'a pas été établie pour le juste, mais pour
l'injuste », car le juste possède la loi de son âme
et la norme de son équité et de sa justice ; aussi
n'est-ce pas la peur du châtiment qui le détourne de la
faute, mais la règle de la beauté morale.
Ainsi
donc pour en revenir à notre propos, je ne fournirai pas
d'exemple fabuleux au lieu d'exemples vrais, mais des exemples vrais
au lieu d'exemples fabuleux. En quoi ai-je besoin en effet d'imaginer
une crevasse de la terre, un cheval de bronze et la découverte
d'un anneau d'or au doigt d'un mort ; d'un anneau dont la puissance
soit si grande qu'à son gré, celui qui le met,
apparaisse quand il le veut ; mais, lorsqu'il ne veut pas, qu'il se
soustraie à la vue des gens présents, en sorte que
présent lui-même, on ne puisse le voir? Car cette
histoire vise à savoir ceci : est-ce que le sage, même
s'il a l'usage de cet anneau grâce auquel il peut cacher ses
propres forfaits et obtenir le royaume, se refuse à pécher
et tient la souillure du crime pour plus onéreuse que les
douleurs des châtiments, ou bien est-ce qu'il profite de
l'espoir de l'impunité pour perpétrer le crime ? En
quoi, dis-je, ai-je besoin de la fiction de l'anneau, alors que je
puis, à partir de choses qui ont été accomplies,
enseigner ceci : L'homme sage, bien qu'il se vît capable, non
seulement d'échapper aux regards dans le péché,
mais encore de régner, s'il acceptait le péché,
et qu'à l'inverse, il aperçût le danger pour son
salut, s'il refusait le forfait, cet homme néanmoins a choisi
le danger pour son salut, afin d'être exempt de forfait, plutôt
que le forfait pour se procurer le royaume.
En effet, alors que David fuyait devant le roi Saül parce que le roi, accompagné de trois mille hommes d'élite, le cherchait dans le désert pour lui donner la mort, il entra dans le camp du roi, et l'ayant trouvé en train de dormir, non seulement lui-même ne le frappa pas, mais encore il le protégea, de peur qu'il ne fût tué par quelqu'un qui était entré avec lui. Car à Abisai qui lui disait : « Le Seigneur aujourd'hui a livré ton ennemi entre tes mains, et maintenant l'abattrai-je ? » David répondit : « Ne le tue pas, car qui portera la main sur l'oint du Seigneur et restera pur ? » Et il ajouta : « Aussi vrai que le Seigneur est vivant, à moins que le Seigneur ne le frappe, ou que son heure ne soit venue de mourir, ou qu'il trépasse dans le combat et soit enseveli, que le Seigneur me garde de porter la main sur l'oint du Seigneur. » Ainsi donc il ne permit pas de le tuer, mais il enleva seulement sa lance qui était auprès de sa tête et sa gourde. Ainsi, alors que tout le monde dormait, il sortit du camp, se rendit sur le sommet de la montagne et se mit à accuser les gardes royaux, et en particulier le chef de la troupe, Abner, lui disant qu'il ne montait pas du tout une garde fidèle pour son roi et seigneur, lui demandant enfin de lui indiquer où se trouvaient la lance du roi ou la gourde qui était auprès de sa tête. Appelé par le roi, il restitua la lance : « Que le Seigneur, dit-il, rende à chacun ses bonnes actions et sa fidélité, de même que le Seigneur t'a livré entre mes mains et que je n'ai pas voulu tirer vengeance de ma propre main contre l'oint du Seigneur... » Et bien qu'il parlât ainsi, il craignait cependant des embûches du roi et s'enfuit, changeant de séjour pour l'exil. Néanmoins il ne préféra pas le salut à l'innocence : en effet alors que déjà pour la seconde fois la possibilité lui avait été donnée de tuer le roi, il n'avait pas voulu profiter de l'avantage d'une occasion qui offrait la sécurité du salut à ses craintes et le royaume à l'exilé.
Quand Jean a-t-il eu besoin de l'anneau de Gygès, lui qui,
s'il s'était tu, n'aurait pas été tué
par Hérode ? Son silence aurait pu lui donner à la fois
d'être vu et de ne pas être tué ; or non seulement
il ne souffrit pas de pécher pour assurer son salut, mais il
ne put supporter et endurer le péché, même chez
autrui ; c'est la raison pour laquelle il suscita contre lui-même,
un motif de le tuer. Assurément ils ne peuvent nier qu'il ait
eu la possibilité de se taire, ceux qui nient, à propos
de ce Gygès, qu'il ait eu celle de se cacher à la
faveur de l'anneau.
Mais bien que la légende n'ait pas
force de vérité, elle a cependant cette signification :
si l'homme juste peut se dissimuler, qu'il écarte cependant le
péché, comme s'il ne pouvait le dissimuler, et qu'il ne
cache pas sa personne s'étant revêtu de l'anneau, mais
qu'il cache sa vie s'étant revêtu du Christ, selon la
parole de l'apôtre : « Notre vie a été
cachée avec le Christ en Dieu ». Que personne donc
ne cherche à briller ici-bas, que personne ne se grandisse,
que personne ne se vante. Le Christ ne voulait pas être connu
ici-bas, il ne voulait pas, dans l'Evangile, que son nom fût
proclamé, alors qu'il vivait sur terre ; il vint pour rester
ignoré de ce monde. Et nous par conséquent, de la même
manière, cachons notre vie à l'exemple du Christ,
fuyons la vantardise, ne nous attendons pas à être
proclamés. Mieux vaut être ici-bas dans l'abaissement,
mais là-haut dans la gloire : « Lorsque le Christ sera
apparu, dit l'apôtre, alors vous aussi apparaîtrez avec
lui dans la gloire ».
Les propriétaires terriens et la spéculation sur le blé.
Ainsi donc, que l'utilité ne l'emporte pas sur la beauté
morale, mais la beauté morale sur l'utilité ; je parle
de cette utilité que l'on entend d'après l'opinion du
commun. Que la cupidité soit mortifiée et que la
concupiscence meure. Le saint dit qu'il n'est pas entré dans
le négoce , parce que chercher à obtenir des
augmentations de prix n'est pas le fait de la droiture mais de la
ruse. Et un autre dit : « Celui qui accapare les prix du blé
est maudit dans le peuple ».
Définitif est le
jugement, ne laissant aucunement à la discussion la place que
lui fait d'ordinaire le genre d'éloquence contradictoire,
lorsque l'un fait valoir que la culture du sol, auprès de tous
les hommes, est tenue pour digne d'éloge, que les produits de
la terre sont naturels, que celui qui a semé davantage sera
d'autant plus estimé, que les revenus plus abondants du
savoir-faire ne sont pas déçus, mais que ce qu'on blâme
d'ordinaire c'est plutôt la négligence et l'incurie
d'une terre inculte.
J'ai labouré, dit-il, fort
attentivement, fort abondamment semé, fort activement cultivé,
j'ai ramassé de bonnes récoltes, fort soigneusement je
les ai rentrées, je les ai gardées constamment, avec
prévoyance je les ai conservées. Maintenant, en temps
de famine, je vends, je viens en aide à ceux qui ont faim ; ce
n'est pas le blé d'autrui que je vends, mais le mien ; je ne
vends pas plus cher que tous les autres, au contraire je vends même
à moindre prix. Qu'y a-t-il là de malhonnête
alors que beaucoup de gens pourraient être en péril
s'ils n'avaient pas quelque chose à acheter ? Est-ce le
savoir-faire par hasard qu'on cite en accusation ? Est-ce l'activité
par hasard qu'on reproche ? Est-ce la prévoyance par hasard
que l'on blâme ? Peut-être dirait-il : Joseph aussi
ramassa des blés en abondance, les vendit en temps de cherté.
Est-ce que par hasard on contraint quelqu'un à acheter trop
cher ? Est-ce que par hasard, auprès de l'acheteur, on
emploierait la force ? A tous on offre la possibilité
d'acheter, mais à personne on n'impose une injustice.
Ainsi
donc quand on a discuté — autant que le comporte le
talent de chacun — ces arguments, un autre se lève en
disant : — Bonne est assurément la culture du sol, qui à
tous sert ses produits ; qui, grâce à un savoir-faire
naturel, augmente la fertilité des terres, n'y mêlant
aucune tromperie, aucune malhonnêteté. Enfin si elle a
comporté quelque faute, il en résulte plus de dommage
que si quelqu'un a bien ensemencé ; il moissonnera mieux s'il
a semé un grain de froment propre : il ramasse une moisson
plus saine et propre. La terre fertile rend en le multipliant ce
qu'elle a reçu, le champ fidèle rapporte ses récoltes,
d'ordinaire, avec usure.
C'est donc des revenus d'une glèbe
riche que tu dois attendre la récompense de ta peine, de la
fécondité d'un sol gras que tu dois espérer de
justes profits. Pourquoi détournes-tu en vue de la
malhonnêteté le savoir-faire de la nature ? Pourquoi
refuses-tu aux usages des hommes des productions destinées à
tout le peuple ? Pourquoi réduis-tu pour les populations
l'abondance ? Pourquoi simules-tu la pénurie ? Pourquoi
fais-tu que les pauvres souhaitent la stérilité ?
Lorsque en effet je ne m'aperçois pas des bienfaits de la
fertilité, parce que tu vends à l'encan et que tu mets
de côté le prix, ils souhaitent que le blé ne
lève en aucune façon, plutôt que de te voir, toi,
trafiquer de la famine du peuple. Tu désires ardemment le
manque de blés, la disette des vivres, tu gémis sur les
productions d'un sol riche, tu pleures sur la fécondité
destinée à tout le peuple, tu déplores les
greniers pleins de moissons, tu guettes le moment où la
récolte sera plus maigre, où la production sera plus
faible. Tu te réjouis que la malédiction ait souri à
tes vœux, de telle sorte que rien ne lève pour personne.
Alors tu es joyeux de ce que ta propre moisson est venue, alors tu
accumules les richesses, à ton profit, sur la misère de
tous, et c'est cela que toi tu appelles savoir-faire, cela que tu
nommes activité, qui est ruse habile, qui est astuce
malhonnête, et c'est cela que toi tu appelles remède,
qui est méchante machination ? Désignerais-je cela du
nom de brigandage ou de celui d'usure ? Tu convoites, pour ainsi
dire, les occasions du brigandage, afin de t'approcher furtivement
et, cruel, de prendre en traître les hommes aux entrailles. Tu
augmentes le prix de l'usure, pour ainsi dire multiplié par le
capital , afin d'accroître le péril de mort. L'intérêt
de la moisson que tu as mise de côté se multiplie : toi,
en tant qu'usurier, tu caches le blé; en tant que vendeur, tu
le mets à l'encan7. Pourquoi souhaites-tu du mal à tous
les hommes en prétextant que la famine sera plus grande, comme
s'il ne restait rien des moissons, comme si devait suivre une année
plus stérile ? Ton gain est un dommage public.
Le saint
Joseph ouvrit à tous ses greniers, il ne les ferma pas ;
il n'accapara pas le prix de la récolte de l'année,
mais il mit en place un secours durable ; il n'acquit rien pour
lui-même, mais de manière à surmonter la famine
encore à l'avenir, il prit des dispositions avec une
prévoyante organisation.
Tu as lu de quelle manière
le Seigneur Jésus dans l'Evangile présente ce négociant
en blé, accapareur du prix de la récolte, dont la
propriété rapporta de riches produits, et cet homme,
comme s'il était dans le besoin, disait : « Que
ferai-je? Je n'ai pas où amasser, je détruirai mes
greniers et j'en ferai de plus grands », alors qu'il ne pouvait
savoir si la nuit suivante on lui réclamerait son âme.
Il ne savait que faire : comme si les vivres lui manquaient, il était
embarrassé, dans l'indécision. Ses greniers ne
contenaient pas la récolte de l'année et il se croyait
dans le besoin.
Salomon dit donc justement : « Celui qui
détient du blé, le laissera aux païens »,
non pas à ses héritiers, parce que le profit de la
cupidité n'entre pas dans les droits de ceux qui viennent
après soi. Ce qui n'est pas légitimement acquis, comme
par des sortes de vents, que cela soit ainsi dispersé par des
étrangers qui le pillent. Et il a ajouté : «
Celui qui accapare la récolte de l'année est maudit
dans le peuple, tandis que la bénédiction appartient à
celui qui la partage ». Tu vois donc qu'il convient d'être
dispensateur du blé et non accapareur de son prix. Il n'y a
pas par conséquent d'utilité là où on
enlève plus à la beauté morale qu'on n'ajoute à
l'utilité.
Le bannissement des étrangers et la sauvegarde des paysans.
Mais aussi ceux qui interdisent la Ville aux étrangers, ne
doivent être en aucune manière approuvés :
expulser en ce temps où il faut aider, retirer des échanges
les productions de la mère commune répandues pour tous,
refuser des communautés de vie déjà commencées;
ceux avec qui ont existé des droits en commun, ne pas vouloir
avec eux, en temps de nécessité, partager les secours.
Les bêtes sauvages ne bannissent pas les bêtes sauvages
et l'homme repousse l'homme ! Bêtes sauvages et animaux
tiennent pour commune à tous la subsistance que sert la terre
; ceux-ci viennent en aide, même au semblable de leur race,
tandis que l'homme attaque, lui qui devrait croire que rien ne lui
est étranger, de tout ce qui est humain.
Combien plus
justement agit cet homme fameux : il était déjà
arrivé à un âge avancé, la cité
subissait la famine et, comme c'est l'habitude en de telles
circonstances, on demandait communément que la Ville fût
interdite aux étrangers ; comme il assumait la charge, plus
grande que toutes les autres, de la préfecture urbaine, il
convoqua les hommes honoraires et plus riches, et leur demanda
d'aviser au bien commun ; il disait combien il était
monstrueux que les étrangers fussent chassés, combien
monstrueux que l'homme fût dépouillé de sa
condition d'homme pour refuser la nourriture au mourant ! Nous ne
souffrons pas que les chiens restent à jeun devant la table et
nous repoussons des hommes ; combien il était inutile aussi
que fussent perdues pour le monde tant de populations, que consumait
un sinistre dépérissement ; quel grand nombre de gens
étaient perdus pour leur propre Ville, qui, d'ordinaire, lui
venaient en aide, ou bien en apportant des secours ou bien en
pratiquant des échanges; que la famine d'autrui ne servait à
personne; qu'on pouvait prolonger le plus de jours possible, mais non
pas écarter la disette ; bien plus, après l'extinction
de tant de cultivateurs, après la disparition de tant
d'agriculteurs, les secours en blé disparaîtraient à
jamais. Ainsi donc nous repoussons ceux-là qui ont accoutumé
de nous apporter la subsistance; nous ne voulons pas, en un moment de
besoin, nourrir ceux-là qui, en tout temps, nous ont nourris.
Qu'ils sont nombreux les biens dont eux-mêmes, en ce moment
même, nous assurent le service : « L'homme ne vit pas que
de pain » ! Il s'agit là de notre propre maison, très
nombreux sont aussi nos parents. Rendons ce que nous avons reçu.
Mais nous craignons d'augmenter la disette. Tout d'abord
la compassion à l'égard
de tous n'est jamais abandonnée mais
aidée. Ensuite les secours pris sur la récolte, qu'il
faut leur partager, rachetons-les par une collecte, reconstituons-les
avec de l'or. Ne voit-on pas par hasard qu'à défaut de
ces hommes, il nous faudrait racheter d'autres cultivateurs ? Combien
il est meilleur marché de nourrir plutôt que d'acheter
un cultivateur ? Où reconstituer en outre, où trouver
en outre la main-d'œuvre à refaire? Ajoutez, si l'on
trouvait, qu'il s'agirait d'une main-d'œuvre ignorante, avec
une pratique étrangère, que l'on pourrait mettre à
la place des manquants, pour le nombre, mais non pour la qualité
de la culture.
Que dire de plus? Grâce à la collecte
d'or, on fit rentrer des blés. Ainsi il ne réduisit pas
la provision de la Ville et fit servir de la nourriture aux
étrangers. Quelle recommandation ce fut auprès de Dieu
pour ce très saint vieillard, quelle gloire auprès des
hommes ! Voilà un grand homme qui a fait ses preuves en toute
vérité, qui a pu dire à l'empereur en toute
vérité, en lui montrant les populations de toute une
province : Voici tous ceux que je t'ai conservés, voici ceux
qui vivent par le bienfait de ton sénat, voici ceux que ta
curie a arrachés à la mort.
Combien cela fut plus
utile que ce qui fut fait récemment à Rome : des gens
ont été chassés de la Ville prestigieuse, qui
avaient passé là, déjà, la plus grande
partie de leur vie ; des gens s'en allèrent en pleurant avec
leurs enfants, sur lesquels ils se lamentaient, disant que l'exil
aurait dû leur être épargné comme à
des citoyens ; les liens d'amitié d'un bon nombre ont été
rompus ; des parentés déchirés. Et assurément
l'année avait été souriante par sa fertilité,
seule la Ville avait besoin de blé importé : on aurait
pu être aidé, on pouvait demander du blé aux
Italiens dont on bannissait les enfants. Rien de plus laid que cela :
repousser l'homme comme étranger et réclamer le blé
comme sien. Pourquoi chasses-tu celui qui se nourrit de son propre
blé? Pourquoi chasses-tu celui qui te nourrit? Tu retiens
l'esclave, mais tu expulses le parent ! Tu reçois le blé,
mais tu ne partages pas l'affection ! Tu obtiens de force ta
subsistance, mais tu ne paies pas de reconnaissance !
Combien
cela est vilain, combien inutile ! Comment en effet peut être
utile ce qui ne convient pas ? De quels secours des corporati
Rome depuis quelque temps a-t-elle été frustrée
! Il eût été possible de ne pas perdre ces gens
et d'échapper à la famine, en attendant les souffles
favorables des vents et le convoi des navires escomptés.
Combien, en vérité, l'épisode précédent
est beau et utile ! Qu'y a-t-il en effet d'aussi convenable et beau
que d'aider les indigents grâce à une collecte des
riches, de servir aux affamés leur subsistance, de ne laisser
la nourriture manquer à personne. Qu'y a-t-il d'aussi utile
que de conserver les cultivateurs à la campagne, que de ne pas
faire périr le peuple des paysans?
Cela donc qui est beau
est aussi utile, et ce qui est utile est beau. Et au contraire ce qui
n'est pas utile, n'est pas convenable; et d'autre part ce qui n'est
pas convenable, cela aussi n'est pas utile.
La conquête de la Terre Promise.
Quand nos aïeux auraient-ils pu sortir de la servitude,
s'ils n'avaient pas cru que c'étaitnon seulement une
chose honteuse, mais encore inutile, que d'être asservis au roi
des Égyptiens?
Josué aussi et Caleb, qui avaient
été envoyés pour reconnaître la terre,
annoncèrent que la terre était assurément riche,
mais qu'elle était habitée par des races très
sauvages. Le peuple, brisé par la terreur d'une guerre,
refusait la possession de cette terre. Josué et Caleb qui
avaient été envoyés en reconnaissance,
s'efforçaient de persuader que la terre était utile :
ils estimaient qu'il n'était pas convenable de le céder
aux païens, ils choisissaient d'être lapidés, ce
dont les menaçait le peuple, plutôt que de renoncer à
la beauté morale. D'autres s'efforçaient de dissuader :
le peuple se récriait en disant qu'il y aurait la guerre
contre des races cruelles et farouches, qu'il leur faudrait s'exposer
au combat, que leurs femmes et leurs enfants seraient voués au
butin.
La colère du Seigneur s'enflamma, au point qu'il
voulait tous les anéantir, mais à la prière de
Moïse, il modéra sa sentence, différa la punition,
jugeant qu'était suffisant un châtiment pour les
mécréants : bien qu'il les épargnât pour
un temps et ne frappât point les incrédules, toutefois,
pour prix de leurs incrédulité, ils ne parviendraient
pas à cette terre qu'ils avaient refusée, mais les
enfants et les femmes qui n'avaient pas proféré de
murmures, excusables qu'ils étaient en raison ou de leur sexe
ou de leur âge, atteindraient l'héritage promis de cette
terre. Finalement, de tous ceux qui avaient dix-neuf ans et plus, les
corps tombèrent au désert, mais la peine des autres fut
différée. Quant à ceux qui montèrent avec
Josué et estimèrent qu'il fallait dissuader le peuple,
sous l'effet d'un grand coup ils moururent aussitôt, tandis que
Josué et Caleb, en compagnie de ceux dont l'âge ou le
sexe faisaient l'innocence, entrèrent dans la terre de la
promesse.
Ainsi donc la partie du peuple la meilleure préféra
la gloire à la conservation, mais la plus mauvaise, la
conservation à la beauté morale. Or la sentence de Dieu
approuva ceux qui estimaient que les belles valeurs morales
l'emportaient sur les choses utiles, mais elle condamna ceux aux yeux
de qui valaient davantage les réalités qui semblaient
appropriées à la conservation plutôt qu'à
la beauté morale.
Et ainsi rien de plus hideux que de
n'avoir aucun amour de la beauté morale, d'être entraîné
par quelque pratique d'un commerce indigne, par un gain honteux, de
bouillonner avec un cœur cupide, jours et nuits de béer
de convoitise en vue des préjudices à porter au
patrimoine d'autrui, de ne pas élever son âme à
l'éclat de la beauté morale, de ne pas contempler la
beauté du vrai mérite.
La captation des héritages par tromperie. Les devoirs des clercs.
De là procède la chasse à la quête des
héritages que l'on capte en feignant la retenue et la gravité,
ce qui s'oppose à la ligne de conduite de l'homme qui est
chrétien : en effet à tout ce qui a été
obtenu par artifice et arrangé par tromperie, fait défaut
le mérite de la simplicité. Chez ceux-mêmes qui
n'ont assumé aucun devoir d'un ordre de l'Eglise, on juge
inconvenante l'intrigue à la recherche d'un héritage :
les gens qui se trouvent à l'extrême fin de leur vie,
ont leur propre jugement pour léguer librement ce qu'ils
veulent, et par la suite ne sont pas destinés à y
apporter des corrections, alors qu'il n'est pas beau moralement de
détourner des profits convenables qui sont dus à
d'autres ou qui leur ont été préparés,
alors qu'il appartient au prêtre comme au ministre d'être
utile, si faire se peut, à tous, mais de ne nuire à
personne.
Finalement, s'il n'est pas possible de venir en aide à
l'un sans blesser l'autre, il vaut mieux n'aider aucun des deux que
d'accabler l'un. Aussi n'appartient-il pas au prêtre
d'intervenir dans les procès d'argent, en lesquels on ne peut
empêcher que souvent l'un ne soit blessé, celui qui a
perdu, parce qu'il pense avoir perdu en raison d'une faveur du
médiateur. Il appartient donc au prêtre de ne nuire à
personne, mais de vouloir être utile à tous ; tandis que
le pouvoir appartient à Dieu seul. En réalité, à
l'occasion d'un procès capital, le fait de nuire à
celui que tu dois aider dans le danger, ne va pas sans un grave péché
; mais à l'occasion d'un procès d'argent, rechercher
des haines, c'est de la folie ; alors que souvent de graves ennuis
arrivent pour sauver un homme, ce en quoi il est glorieux même
de s'exposer au danger. Ainsi donc que la règle proposée
soit observée, dans le devoir de sa charge, par le prêtre
: qu'il ne nuise à personne, pas même eut-il été
provoqué et offensé par quelque injustice. C'est un
homme de bien en effet qui a dit : « Je jure que je n'ai pas
rendu à ceux qui m'ont dispensé des maux ».
Quelle gloire y a-t-il en effet si nous ne blessons pas celui qui ne
nous a pas blessés? Mais c'est vertu si, blessé, tu
pardonnes.
David (conclusion de la première partie. Puis seconde partie).
Combien ce fut beau moralement que, tout en ayant eu la
possibilité de nuire à son royal ennemi, il ait mieux
aimé l'épargner ! Combien ce fut utile aussi, car cela
profita au successeur, que tous aient appris à garder la
fidélité à leur propre roi, à ne pas
usurper le pouvoir, mais à le respecter ! Et ainsi, à
la fois, la beauté morale fut préférée à
l'utilité, et l'utilité suivit la beauté morale.
C'est trop peu dire qu'il l'épargna, il y ajouta qu'en
outre il s'affligea de sa mort dans la guerre et se lamenta, versant
des larmes et disant : « Montagnes qui êtes en Gelboé,
que ni la rosée ni la pluie ne tombent sur vous. Montagnes de
mort parce qu'ici a été supprimée la défense
des puissants, la défense de Saül. Il n'a pas été
oint dans l'huile et le sang des blessés, et avec la graisse
des combattants. La flèche de Jonathan n'est pas revenue en
arrière et l'épée de Saül n'est pas revenue
inutile. Saül et Jonathan, beaux et très chers,
inséparables dans leur vie, dans la mort aussi n'ont pas été
séparés. Plus légers que les aigles, plus
puissants que les lions. Filles d'Israël, lamentez-vous sur Saül
qui vous vêtait de vêtements écarlates,
accompagnés d'une parure pour vous, qui mettait de l'or sur
vos vêtements. Comment tombèrent les puissants au milieu
de la bataille? Jonathan a été blessé à
mort. Je m'afflige sur toi, frère Jonathan, si beau à
mes yeux. L'amour de toi avait fondu sur moi comme l'amour des
femmes. Comment tombèrent les puissants et furent anéanties
les armes désirables ? »
Quelle mère
pleurerait un fils unique comme cet homme pleura un ennemi ? Qui
honorerait l'auteur d'une faveur d'autant de louanges que cet homme
honora celui qui attentait à sa vie ? Avec quelle piété
il s'affligea, avec combien d'affection il se plaignit ! Les
montagnes se desséchèrent sous l'effet de la
malédiction prophétique et la puissance divine
accomplit la sentence de celui qui maudissait. Et ainsi devant le
spectacle de la mort du roi, les éléments acquittèrent
une peine.
Qu'advint-il en vérité au saint Naboth, quelle fut
la cause de sa mort, si ce n'est la considération de la beauté
morale ? De fait, alors que le roi lui demandait sa vigne, promettant
qu'il lui donnerait de l'argent, Naboth refusa un marché
inconvenant en échange de l'héritage paternel et il
aima mieux, au prix de la mort, éviter une vilenie de cette
sorte : « Le Seigneur ne me fasse pas que je te donne
l'héritage de mes pères », c'est-à-dire
qu'un si grand déshonneur ne m'advienne pas, que Dieu ne
permette pas que me soit arrachée de force une si grande
infamie. Il ne dit pas cela de vignes, évidemment, et Dieu en
effet ne se soucie pas de vignes ni d'une surface de terre, mais il
parle du droit de ses pères. Il aurait pu, évidemment,
recevoir une autre vigne prise sur les vignes du roi, et être
son ami ; or en ce cas on juge d'ordinaire l'utilité de ce
monde, point du tout médiocre. Mais ce qui était
vilain, Naboth jugea que cela ne paraissait pas utile et il aima
mieux aller au devant du danger et de la beauté morale, qu'au
devant de l'utilité et du déshonneur ; je parle de
l'utilité au sens vulgaire et non de celle où réside
aussi l'agrément de la beauté morale.
Finalement le
roi lui-même aussi aurait pu obtenir par la force cette vigne,
mais il pensait que c'était du cynisme, mais il s'affligea de
la mort de Naboth. Le Seigneur également annonça que
serait punie d'un juste châtiment la cruauté de la femme
qui, oublieuse de la beauté morale, préféra la
vilenie du profit.
La tromperie est contraire à la beauté morale. Illustration par des exemples.
Vilaine est ainsi toute tromperie. En effet, même en des
choses sans importance, détestables sont la fausseté de
la balance et la mesure trompeuse. Si sur le marché des choses
qui se vendent, dans la pratique des échanges commerciaux, on
punit la tromperie, peut-elle paraître irréprochable au
milieu des devoirs des vertus ? Salomon s'écrie : «
Grand et petit poids, doubles mesures sont choses ignobles aux yeux
du Seigneur ». Il dit aussi plus haut : « La balance
infidèle est une abomination pour le Seigneur, mais le juste
poids lui est agréable ».
Ainsi donc en toutes
choses, la loyauté est bienséante, la justice agréable,
la mesure de l'équité plaisante. Pourquoi parler de
tous les autres contrats et surtout de l'achat de biens immeubles ou
bien des transactions et des pactes ? N'existe-t-il pas des règles
stipulant que la fraude est exclue et que celui dont la fraude
aura été découverte, sera soumis à une
double réparation ? Ainsi donc partout la considération
de la beauté morale l'emporte qui proscrit la fraude, rejette
la tromperie. Aussi David a-t-il énoncé à bon
droit, de façon générale, sa pensée en
disant : « Et il n'a pas fait de mal à son prochain ».
C'est pourquoi non seulement dans les contrats — en lesquels on
ordonne de révéler jusqu'aux défauts des biens
qui sont vendus ; et si le vendeur ne les a pas déclarés,
le vendeur eut-il transféré ces biens en la propriété
de l'acheteur, les contrats sont nuls par l'effet de la fraude —
mais encore de façon générale en toutes choses,
la fraude doit être exclue : il faut étaler la
franchise, déclarer la vérité.
Or cette
ancienne, je ne dis pas règle des juristes, mais pensée
des patriarches sur la fraude, la divine Ecriture l'a visiblement
exprimée dans le livre de l'Ancien Testament qui s'intitule
Livre de Josué. En effet le bruit s'étant répandu
à travers les nations que la mer avait été
asséchée au passage des Hébreux, que l'eau avait
coulé de la pierre , que, venue du ciel, une nourriture
quotidienne était servie en abondance pour tant de milliers
d'hommes du peuple d'Israël, que s'étaient écroulés
les murs de Jéricho, ébranlés par le son des
trompettes sacrées et par le choc du cri de guerre du peuple,
que le roi de Gat aussi avait été vaincu et pendu au
gibet jusqu'au soir, les Gabaonites, redoutant une troupe solide,
vinrent en feignant par ruse, d'être originaires d'une terre
lointaine, d'avoir au cours d'un long voyage, déchiré
leurs chaussures, usé les surtouts qui couvraient leurs
vêtements, dont ils montraient les signes de vétusté
: or, disaient-ils, la raison d'une si grande fatigue était
leur désir d'obtenir la paix et d'entrer en relations d'amitié
avec les Hébreux ; et ils se mirent à solliciter Josué
de constituer avec eux une alliance. Et parce qu'il était
encore dans l'ignorance des lieux et n'était pas informé
sur leurs habitants, il ne reconnut pas leurs tromperies et ne
consulta pas Dieu, mais les crut aisément .
La loyauté
chez les Hébreux était à ce point sacrée
en ces temps, qu'ils ne croyaient pas que des gens pussent tromper.
Qui reprocherait cela aux saints qui jugent tous les autres d'après
leur propre disposition d'âme ? Et parce qu'ils ont la vérité
pour amie, ils pensent que personne ne ment, ils ignorent ce que
c'est que tromper, ils croient volontiers ce qu'ils sont eux-mêmes
et ne peuvent avoir le soupçon de ce qu'ils ne sont pas. D'où
le mot de Salomon : « L'innocent croit à toute parole ».
Il ne faut pas blâmer leur confiance, mais louer leur bonté.
Ignorer ce qui peut nuire, c'est cela être innocent : fut-il
circonvenu par quelqu'un, néanmoins il a de tous bonne
opinion, celui qui estime que la loyauté existe chez tous.
Ainsi donc cette générosité de son âme
l'inclinant à les croire, Josué arrangea une
convention, accorda la paix, constitua une alliance. Mais quand on
arriva sur leurs terres, la tromperie fut découverte, en ce
que, alors qu'ils étaient voisins, ils ont feint qu'ils
étaient étrangers ; le peuple des pères se mit
donc à s'indigner de qu'il avait été circonvenu.
Josué cependant n'estima pas devoir revenir sur la paix qu'il
avait accordée, parce qu'elle avait été
constituée sous la foi sacrée du serment ; il ne
voulait pas, en dénonçant la déloyauté
d'autrui, manquer lui-même à la loyauté. Il les
punit cependant en les soumettant à un fort vil service.
Sentence d'une fort grande douceur, mais d'une fort longue durée
: le châtiment de la vieille supercherie demeure en effet par
les devoirs qu'il impose, étant représenté par
un service héréditaire jusqu'à ce jour.
Pour
moi, je ne relèverai pas, dans l'accès aux héritages,
les claquements de doigts et les danses du légataire tout nu —
car ce sont choses qui sont connues jusque dans la foule — ni
non plus les ressources apprêtées d'un simulacre de
pêche afin d'allécher les dispositions de l'acheteur.
Pourquoi en effet s'est-il trouvé si amateur de profusion et
de plaisirs qu'il fut victime d'une tromperie de cette sorte ?
Quelle raison y a-t-il pour moi de traiter de ce coin agréable
et retiré, à Syracuse, et de l'astuce de cet homme de
Sicile ? Il avait trouvé quelque étranger et ayant
appris qu'il était en quête de jardins à vendre,
il le pria à dîner dans ses jardins ; l'invité
accepta, vint le lendemain ; il y tomba sur une grande foule de
pêcheurs, sur un festin abondamment garni de mets recherchés,
et, à la vue des convives, aménagée devant les
jardins, sur des pêcheurs, là où jamais
auparavant ils ne jetaient leurs filets : chacun à l'envi
offrait aux dîneurs ce qu'il avait pris; les poissons étaient
apportés sur la table, fouettaient en sautant la figure des
banqueteurs. L'hôte de s'étonner d'une si grande
abondance de poissons et du nombre de si grandes barques. On répond
à sa question qu'il y a là une pièce d'eau, qu'à
cause de l'eau douce les poissons s'y rassemblent innombrables. Bref,
l'homme amène son hôte à lui arracher ses jardins
: voulant vendre il se fait contraindre, avec peine il en reçoit
le prix.
Le jour suivant, l'acheteur vient aux jardins avec des
amis, ne trouve aucun bateau. Quand il s'enquiert pour savoir si par
hasard il y avait, ce jour-là, quelque fête chômée
pour les pêcheurs, on lui répond que non et qu'ils n'ont
jamais l'habitude, à l'exception du jour précédent,
de pêcher là. Quelle autorité a-t-il pour
dénoncer la fraude, celui qui a pu saisir l'appât si
laid des plaisirs ? Celui en effet qui accuse autrui de péché,
doit être lui-même exempt de péché. Je n'en
appellerai donc pas à des balivernes de ce genre pour appuyer
sur ce point l'autorité de la censure de l'Église qui,
d'une manière générale, condamne toute recherche
d'un vilain profit et, avec la brièveté condensée
de sa parole, proscrit la légèreté et la ruse.
Car pourquoi parlerais-je de celui qui, se fondant sur un
testament que d'autres, sans doute, ont fait, mais que lui sait faux
cependant, revendique pour soi un héritage ou un legs et
cherche à tirer profit de la faute d'autrui, alors que même
les lois publiques punissent comme coupable d'un forfait celui qui
use sciemment d'un faux testament ? Or la règle de la justice
est claire : ce qui s'écarte du vrai ne convient pas à
l'homme de bien, et aussi, d'infliger un dommage injuste à
personne, ni non plus ajouter quelque fraude ou arranger quelque
tromperie.
Quoi de plus manifeste que l'épisode d'Ananie ?
Lui qui trompa sur le prix de son champ que lui-même avait
vendu, et déposa aux pieds des apôtres une partie du
prix comme étant le montant de la somme totale, il périt
en qualité de coupable d'une tromperie, Il lui eût été
permis, bien sûr, de ne rien offrir et il l'eût fait sans
tromperie. Mais parce qu'il y mêla la tromperie, il ne remporta
pas la gratitude pour sa générosité, mais
acquitta le châtiment pour sa supercherie.
Le Seigneur
aussi, dans l'Evangile, repoussait ceux qui s'approchaient de lui
avec des dispositions de fraude, en leur disant : « Les renard
ont des tanières », parce qu'il nous ordonne de vivre
dans la simplicité du cœur et l'innocence. David
également déclare : « Comme un rasoir effilé
tu as accompli la fraude », accusant le traître de
malice, du fait qu'un instrument de ce genre est employé pour
la toilette de l'homme et bien souvent l'écorche. Il s'agit
donc du cas où quelqu'un donne l'apparence de la faveur et
ourdit la fraude, à l'exemple du traître, pour livrer à
la mort celui qu'il devrait protéger; on en juge d'après
la comparaison de cet instrument qui blesse, d'ordinaire, par la
faute d'un esprit enivré et d'une main hésitante. De
même, cet homme, enivré du vin de la méchanceté,
livra-t-il à la mort par une dénonciation traîtresse
et fatale, le prêtre Ahimelech du fait qu'il avait reçu,
au titre de l'hospitalité,
le prophète que le roi
persécutait, enflammé par les brandons de l'envie.
Ainsi donc il faut que les dispositions de l'âme soient
pures et sincères, afin que chacun énonce une parole
sans détours, maintienne son corps dans la sainteté,
qu'il ne séduise pas son frère par la duperie des mots,
qu'il ne promette rien qui ne soit pas beau, et s'il a promis, il
serait plus supportable de ne pas accomplir la promesse, que
d'accomplir ce qui serait laid.
Les serments à ne pas faire et à ne pas acquitter. Exemples.
Souvent bien des gens se lient eux-mêmes par l'engagement
d'un serment, et quand eux-mêmes ont appris qu'il n'aurait pas
fallu promettre, cependant, par considération de l'engagement,
ils accomplissent ce qu'ils ont garanti ; comme plus haut nous
l'avons écrit au sujet d'Hérode qui promit vilainement
une récompense à une danseuse et s'acquitta
cruellement : vilaine chose que de reçu, au
titre de l'hospitalité, le
prophète que le roi persécutait,
enflammé par les brandons de l'envie.
Ainsi donc il faut
que les dispositions de l'âme soient pures et sincères,
afin que chacun énonce une parole sans détours,
maintienne son corps dans la sainteté, qu'il ne séduise
pas son frère par la duperie des mots, qu'il ne promette rien
qui ne soit pas beau, et s'il a promis, il serait plus supportable de
ne pas accomplir la promesse, que d'accomplir ce qui serait laid.
Les serments à ne pas faire et à ne pas acquitter. Exemples.
Souvent bien des gens se lient eux-mêmes par l'engagement
d'un serment, et quand eux-mêmes ont appris qu'il n'aurait pas
fallu promettre, cependant, par considération de l'engagement,
ils accomplissent ce qu'ils ont garanti ; comme plus haut nous
l'avons écrit au sujet d'Hérode qui promit vilainement
une récompense à une danseuse et s'acquitta
cruellement : vilaine chose que de promettre un royaume pour
une danse ; cruelle chose que d'accorder la mort d'un prophète
pour le respect du serment. Combien le parjure eut-il été
plus supportable qu'un tel engagement ! Si toutefois on pouvait
appeler parjure ce qu'un homme enivré avait juré parmi
les vins, ce qu'un efféminé avait proclamé parmi
les chœurs de danse. On apporte sur un plateau la tête du
prophète, et on tint pour fidélité à sa
parole ce qui était de l'égarement. Jamais non plus on
ne m'amènera à croire que ce ne fut pas une imprudence,
de la part du chef Jephté, d'avoir promis d'immoler au
Seigneur quoi que ce fût qui, à son retour, se
présenterait à lui, sur le seuil de sa maison ; aussi
bien lui-même se repentit de son vœu après que sa
fille se fut présentée à lui. Finalement il
déchira ses vêtements et dit : « Malheur à
moi ! ma fille, tu t'es mise en travers de mes pas, tu m'es devenue
un aiguillon de douleur ». Et bien qu'avec piété,
dans la crainte et l'effroi, il eût satisfait à la
cruauté d'un acquittement rigoureux, cependant ce Jephté
institua et laissa après lui une lamentation annuelle à
célébrer, même par la postérité.
Rigoureuse promesse, plus cruel acquittement dont fut dans la
nécessité de se lamenter celui-là même qui
l'accomplit ! Finalement, il y eut une règle et un principe en
Israël, jours après jours : « Elles s'en allaient,
dit l'Écriture, les filles du peuple d'Israël, se
lamentant sur la fille de Jephté de Galaad, durant quatre
jours dans l'année ». Je ne puis incriminer un homme qui
fut dans la nécessité de satisfaire au vœu qu'il
avait fait, mais cependant pitoyable nécessité que
celle dont on s'acquitte par le meurtre d'un parent.
Il vaut
mieux ne pas faire de vœu, que de faire le vœu d'une
chose dont celui à qui elle est promise, ne veut pas qu'on
s'acquitte envers lui. Ainsi nous avons un exemple en la personne
d'Isaac à la place de qui le Seigneur décréta
que lui fût immolé un bélier . Il ne faut donc
pas toujours acquitter toutes les promesses, Ainsi le Seigneur
lui-même fréquemment change sa façon de voir,
comme l'indique l'Ecriture. De fait, dans ce livre qui s'intitule Les
Nombres, il s'était proposé de frapper à mort et
d'anéantir le peuple, mais ensuite, à la prière
de Moïse, il se réconcilia avec son peuple. Et de nouveau
il dit à Moïse et Aaron : « Séparez-vous du
milieu de cette assemblée et je les exterminerai tous à
la fois ». Or ceux-ci s'écartèrent de la réunion
et ce fut les impies Dathan et Abiron, soudain, que la terre rompue
par la déchirure d'une crevasse, engouffra.
Cet exemple
relatif à la fille de Jephté est plus remarquable et
plus ancien que celui que l'on tient pour mémorable chez les
philosophes, qui est relatif à deux pythagoriciens : alors que
l'un d'eux avait été condamné à la peine
capitale par le tyran Denys, le jour de la mise à mort ayant
été notifié, il demanda que lui fût
accordée la faveur de se rendre chez lui, afin de recommander
les siens; et pour que la confiance en son retour ne fût pas
hésitante, il offrit un garant de sa mort, avec cette
condition que, si lui-même faisait défaut au jour fixé,
son garant reconnût qu'il lui faudrait mourir à sa
place. Celui qui était offert ne refusa pas la modalité
de l'engagement et, avec fermeté d'âme, attendait le
jour de l'exécution. Et ainsi le second ne se déroba
pas, mais le premier fit retour au jour dit. Ce qui fut admirable à
ce point que le tyran se ménagea l'amitié de ces hommes
qu'il mettait en péril. Cela donc qui, chez des hommes en vue
et formés, fait l'objet de l'admiration, on le découvre
de façon beaucoup plus grande et beaucoup plus brillante, chez
la vierge disant à son père qui gémissait : «
Traite-moi selon la parole sortie de ta bouche ». Mais elle
demanda un délai de deux mois pour tenir dans les montagnes
une réunion avec les amies de son âge qui, dans un
sentiment de piété, accompagneraient son deuil de
vierge promise à la mort. Ni le sanglot de ses amies n'émut
la jeune fille, ni leur douleur ne la fléchit, ni leur
gémissement ne la retarda, ni le jour ne passa, ni l'heure ne
lui échappa. Elle revint vers son père, comme si elle
revenait pour remplir un vœu ; par sa propre volonté
elle força l'hésita-tion de son père et fit en
sorte, par une décision spontanée, que ce qui était
un hasard impie, devint un pieux sacrifice.
Retour au thème de la convergence du beau et de l'utile, à partir de divers exemples.
Voici que se présente à toi Judith, admirable, elle
qui alla trouver un homme redouté des peuples, Holopherne,
entouré de son escorte triomphale d'Assyriens. Tout d'abord,
elle le frappa par l'agrément de son allure et le charme de
son visage, puis elle le circonvint par la distinction de ses propos.
Son premier triomphe fut qu'elle ramena sa pudeur intacte de la tente
de l'ennemi, le second qu'étant femme, elle remporta la
victoire sur un homme, mit en fuite des peuples par sa décision.
Les Perses furent horrifiés de son audace. En tout cas,
chose que l'on admire chez ces deux pythagoriciens, elle ne s'effraya
pas du péril de mort ; mais pas non plus du péril pour
sa pudeur, chose qui est plus grave pour les femmes de bien ; elle ne
trembla pas, non point devant le coup d'un bourreau, mais pas non
plus devant les traits de toute une armée. Elle se tint
debout, femme parmi les formations de guerriers, calme devant la
mort, parmi les armes victorieuses. Pour autant qu'on considère
l'importance du péril, elle marcha à la mort ; mais
pour autant qu'on considère la foi, elle marcha au combat.
Ainsi donc, c'est la beauté morale que poursuivit Judith
et, en la poursuivant, elle trouva l'utilité. Il appartenait
en effet à la beauté morale d'empêcher que le
peuple de Dieu ne se rendît aux impies, qu'il ne livrât
les cultes de ses pères et les mystères, qu'il ne
soumît la consécration des vierges, la dignité
des veuves, la pudeur des matrones à la luxure des barbares,
qu'il n'interrompît le siège par la reddition ; il
appartenait à la beauté morale de préférer
s'exposer pour tous au péril, afin de les tirer tous du péril.
Comme il est grand le prestige de la beauté morale pour
qu'une femme revendiquât pour elle-même la décision
sur les plus hautes affaires, sans la confier aux chefs du peuple !
Comme il est grand le prestige de la beauté morale pour
qu'elle présumât de l'aide de Dieu ! Comme elle est
grande la grâce de la trouver !
En vérité,
que poursuivit Elisée si ce n'est la beauté morale? Ce
jour-là il amena captive, dans Samarie, l'armée de
Syrie — qui était venue pour le cerner, dont il avait
couvert les yeux de cécité — et il dit : «
Seigneur, ouvre leurs yeux pour qu'ils voient ». Aussi comme le
roi d'Israël voulait frapper ceux qui étaient entrés
et qu'il demandait que la faculté lui en fût accordée
par le prophète, celui-ci répondit qu'il ne fallait pas
frapper des hommes qu'il n'avait pas faits prisonniers de sa main et
par les armes de la guerre, mais qu'il fallait plutôt les aider
par un secours en vivres. Finalement, restaurés par
d'abondantes victuailles, jamais par la suite, les brigands syriens
ne pensèrent à revenir sur la terre d'Israël.
Combien cette attitude est plus haute que cette autre des Grecs :
alors que deux peuples luttaient l'un contre l'autre, pour la gloire
et la domination , et que l'un d'eux avait la possibilité de
détruire par le feu, secrètement, les navires de
l'autre peuple, il crut que l'action était laide et il aima
mieux avoir moins de pouvoir, en respectant la beauté morale,
que plus de pouvoir en consentant à la laideur de l'acte. Et
ces hommes, assurément, ne pouvaient, sans infamie, accepter
d'abuser par cette tromperie ceux qui, pour achever la guerre contre
les Perses, s'étaient réunis en coalition : certes, ils
pourraient nier cette tromperie, ils ne pourraient pas cependant, ne
pas en rougir. Elisée, lui, à l'égard d'hommes
qui, certes, n'avaient pas été abusés par
tromperie, mais frappés par la puissance du Seigneur, aima
mieux cependant les sauver que les anéantir : il était
convenable, à son avis, d'épargner l'ennemi et
d'accorder à l'adversaire une vie qu'il aurait pu lui enlever
s'il ne l'avait épargné.
Ainsi donc il est clair
que ce qui est convenable est toujours utile. De fait, la sainte
Judith, par le mépris qui convenait de son propre salut,
interrompit le péril du siège, et par la beauté
morale de sa conduite personnelle, obtint l'utilité de tout le
peuple ; quant à Elisée, il pardonna avec plus de
gloire qu'il ne vainquit, et sauva les ennemis avec plus d'utilité
qu'il ne les avait faits prisonniers.
Mais Jean eut-il autre
chose en vue, sinon la beauté morale, pour ne pouvoir
supporter, même chez un roi, un mariage qui n'était pas
beau, lorsqu'il dit : « Il ne t'est pas permis d'avoir cette
femme comme épouse » ? Il aurait pu se taire s'il
n'avait jugé disconvenant pour lui, par crainte de la mort, de
ne pas dire la vérité, de faire fléchir pour le
roi l'autorité de l'Ecriture, de voiler sous l'adulation, la
pensée que, de toute façon, il était promis à
la mort, parce qu'il s'opposait au roi. Mais il préféra
la beauté morale à son salut. Et cependant, quoi de
plus utile que ce qui apporta au saint homme la gloire de sa passion?
La sainte Suzanne aussi, quand la terrible menace d'un faux
témoignage lui eut été signifiée, alors
qu'elle se voyait pressée d'un côté par le
danger, de l'autre par le déshonneur, aima mieux échapper
au déshonneur par une belle mort, que de subir et de supporter
une vie laide par souci de son salut. Et ainsi en se tournant vers la
beauté morale, elle conserva même sa vie ; or si elle
avait choisi de préférence ce qui lui semblait être
utile à la vie, elle n'aurait pas remporté une si
grande gloire; bien plus, peut-être n'aurait-elle pas évité
— ce qui était non seulement inutile mais encore
dangereux — le châtiment du crime. Nous observons donc
que ce qui est laid ne peut être utile, ni inversement ce qui
est beau, inutile, parce que l'utilité est toujours associée
à la beauté morale et la beauté morale à
l'utilité.
Reprise du thème de la tromperie. Exemples où la beauté morale lui est préférée.
Les rhéteurs rapportent comme une chose mémorable le
fait qu'un général romain, alors que le médecin
d'un roi ennemi était venu à lui, en offrant
d'administrer du poison au roi, l'envoya enchaîné à
l'ennemi. Et ce fut en vérité chose remarquable que
celui qui avait entrepris de rivaliser de courage, ne voulut pas
vaincre par la tromperie. En effet il ne mettait pas la beauté
morale dans la victoire, mais il proclamait d'avance comme laide, la
victoire elle-même si elle n'avait été recherchée
par la beauté morale.
Revenons à notre Moïse
et tournons-nous vers des faits antérieurs pour montrer que
plus ils sont prestigieux, plus ils sont anciens. Le roi d'Egypte ne
voulait pas laisser partir le peuple de nos pères. Moïse
dit au prêtre Aaron d'étendre sa verge sur toutes les
eaux de l'Egypte. Aaron l'étendit et l'eau du fleuve fut
changée en sang et personne ne pouvait boire d'eau et tous les
Égyptiens périssaient de soif, mais les courants d'eau
pure abondaient pour nos pères. Ils jetèrent de la
cendre vers le ciel et il se produisit des ulcères et des
pustules brûlantes sur les hommes et les quadrupèdes.
Ils firent tomber la grêle avec un brillant éclair : et
toutes choses sur terre avaient été broyées.
Moïse pria et tout l'ensemble des êtres retrouva son
agrément : la grêle s'arrêta, les ulcères
se guérirent, les fleuves fournirent les breuvages accoutumés.
De nouveau la terre avait été couverte d'obscures
ténèbres, pendant trois jours, depuis que Moïse
avait levé la main et répandu les ténèbres.
Tout premier né d'Egypte mourait alors que toute progéniture
des Hébreux restait hors d'atteinte. Moïse sollicité
de mettre fin à ces calamités aussi, pria et l'obtint.
En ce général il faut vanter le fait qu'il se garda de
participer à la tromperie ; en notre Moïse ce fut une
chose admirable, qu'il détournât aussi par sa vertu
personnelle, même d'un ennemi, les châtiments brandis par
Dieu : il était en vérité, comme il est écrit,
extrêmement doux et paisible. Il savait que le roi ne
respecterait pas la fidélité à sa promesse,
cependant il jugeait beau moralement, ayant été
sollicité, de prier, ayant été offensé,
de bénir, ayant été attaqué, de
pardonner.
Digression d'exégèse typologique.
Il jeta sa verge, et il se fit un serpent qui dévora les
serpents des Egyptiens, pour signifier que le Verbe se ferait chair
qui éliminerait les venins du serpent cruel par la rémission
et le pardon des péchés. La verge est en effet le
Verbe, droit, royal, plein de puissance ; la marque du pouvoir . La
verge se fit serpent parce que celui qui était le Fils de
Dieu, né de Dieu le Père, s'est fait Fils de l'homme,
né de la Vierge; lui qui, élevé sur la croix
comme le serpent, répandit un remède sur les blessures
des hommes. C'est pourquoi le Seigneur lui-même dit : «
De même que Moïse éleva le serpent au désert,
de même faut-il que le Fils de l'homme soit élevé
».
Enfin se rapporte aussi au Seigneur Jésus le
second prodige que fit Moïse : « Il mit sa main dans la
poche de son vêtement et la présenta et sa main se fit
comme neige. De nouveau, il la mit dans son vêtement et la
présenta et elle avait comme l'apparence de la chair humaine
», pour signifier le Seigneur Jésus, d'abord l'éclat
de la divinité, ensuite le fait d'assumer la chair, et c'est
la foi en laquelle il faudrait que croient les nations et tous les
peuples. C'est à juste titre qu'il mit sa main, parce que la
droite de Dieu est le Christ, en la divinité et l'incarnation
de qui, celui qui ne croit pas est châtié comme réprouvé
; ainsi ce roi : parce qu'il ne crut pas à des prodiges
évidents, châtié par la suite, il priait pour
mériter sa grâce. Combien donc doit être grand
l'attachement à la beauté morale, ces faits, d'une
part, en sont la preuve, et d'autre part, celui-ci surtout que Moïse
s'offrait pour le peuple : il demandait que Dieu pardonnât au
peuple ou au moins qu'il le rayât lui-même, Moïse,
du livre des vivants.
Reprise des exemples de la préférence accordée à la beauté morale.
Tobit aussi, de façon fort évidente, représenta
l'image de la beauté morale, alors qu'il laissait son repas
pour ensevelir les morts et invitait les indigents à partager
la nourriture de sa pauvre table. Ce fut le cas surtout de Raguel,
lui qui, par considération de la beauté morale, alors
qu'on lui demandait de donner sa fille en mariage, ne taisait pas non
plus ses défauts, de peur de paraître tromper le
prétendant par son silence. Aussi, alors que Tobie le fils
demandait qu'il lui donnât la jeune fille, Raguel répondit
qu'assurément, d'après la loi, elle lui était
due, comme à son parent, mais qu'il l'avait déjà
donnée à six maris et que tous étaient morts .
Aussi, homme juste, avait-il plus de craintes pour les autres et
préférait-il que sa fille lui restât, sans être
mariée, plutôt que de mettre en péril des
étrangers, à cause de ses noces.
Comme il résolut
vite toutes les questions des philosophes ! Ceux-ci traitent des
défauts des maisons, pour savoir si ces défauts
paraissent devoir être cachés ou révélés
par le vendeur ; notre homme estima devoir ne pas cacher les défauts,
même de sa fille. Et assurément ce n'était pas
lui qui cherchait à la donner en mariage, mais on l'en priait.
Combien cet homme, en tout cas, était plus attaché à
la beauté morale que ces philosophes, nous n'en pouvons
douter, si nous comparons combien l'intérêt d'une fille
l'emporte sur l'argent d'un bien que l'on vend.
Considérons
un autre exemple : accompli en vue de la captivité, il
atteignit la plus haute convenance de la beauté morale. Aucune
adversité en effet n'entrave la beauté morale qui, à
cette occasion, se dresse et domine plus que dans la prospérité.
C'est pourquoi au milieu des chaînes, au milieu des armes, des
flammes, de la servitude — qui pour des hommes libres est plus
accablante que tout supplice — au milieu des affres des
mourants, des ruines de la patrie, de l'épouvante des hommes,
du sang des victimes, le souci de la beauté morale cependant
ne quitta pas nos aïeux , mais au milieu des cendres et de la
poussière de la patrie détruite, ce souci resplendit et
brilla dans leurs pieuses dispositions.
De fait, alors qu'on
emmenait en Perse nos pères, qui étaient alors les
adorateurs du Dieu tout-puissant, les prêtres du Seigneur
prirent le feu de l'autel et le cachèrent secrètement
dans une vallée. Il y avait là une sorte de puits
ouvert, peu fréquenté du fait du retrait de l'eau et
non ouvert à l'usage de la population, dans un endroit inconnu
et dérobé aux témoins ; c'est là qu'ils
déposèrent le feu, caché à la fois par un
signe sacré et par le silence. Ces hommes n'eurent pas la
préoccupation d'enfouir de l'or, de cacher de l'argent, pour
les conserver à leurs descendants ; mais, dans l'extrémité
où ils se trouvaient, gardant le souci de la beauté
morale, ils pensèrent devoir conserver le feu sacré
pour éviter ou bien que des impurs ne le souillassent, ou bien
que le sang des défunts ne l'éteignît, ou bien
qu'un amas de décombres informes ne le supprimât.
Suite du récit biblique sur le feu sacré.
Et ainsi ils s'en allèrent en Perse, avec la liberté
de leur seule religion, puisque, seule, elle ne put leur être
arrachée par la captivité. Mais après un très
long temps, quand il plut à Dieu, celui-ci donna au roi des
Perses la pensée d'ordonner la restauration du temple, en
Judée, et le rétablissement des cérémonies
prescrites par la loi, à Jérusalem. Et en vue de cette
tâche, le roi des Perses envoya le prêtre Néhémie
. Mais celui-ci emmena avec lui les petits-fils de ces prêtres
qui, sur le point de s'éloigner de la terre de leurs pères,
avaient caché le feu sacré pour qu'il ne fût pas
détruit. Mais quand ils arrivèrent, ainsi que l'a
rapporté le récit des pères, ils ne trouvèrent
pas de feu, mais de l'eau. Et comme le feu manquait pour embraser les
autels, le prêtre Néhémie leur enjoignit de
puiser l'eau, de la lui apporter et de la répandre sur le
bois. Alors, chose admirable à voir, bien que le ciel fût
un tissu de nuages, le soleil soudain brilla, un grand feu s'alluma,
en telle sorte que tous, à l'occasion d'une grâce aussi
évidente du Seigneur, frappés de stupeur devant le
fait, étaient inondés de joie. Néhémie
priait, les prêtres chantaient un hymne à Dieu. Et
lorsque le sacrifice fut consumé, Néhémie
ordonna de nouveau d'inonder de grandes pierres avec l'eau qui
restait ; cela fait, la flamme s'alluma, mais la lumière qui
brillait venant de l'autel fut aussitôt absorbée.
La
chose lui ayant été révélée par un
rapport, le roi des Perses fit faire un temple à l'endroit où
le feu avait été caché et où ensuite
l'eau fut trouvée, temple auquel on apportait des dons très
nombreux. Ceux qui se trouvaient avec le saint Néhémie
appelèrent ce temple « Epathar », terme qui a le
sens de purification ; le plus grand nombre le nomme «Naphte».
On trouve dans les écrits du prophète Jérémie
qu'il ordonna de prendre du feu, à ceux qui viendraient
ensuite. Ce feu est celui qui tomba sur le sacrifice de Moïse et
le consuma, selon qu'il est écrit : « Le feu sortit du
Seigneur et consuma l'ensemble des holocaustes qui étaient sur
l'autel ». Il fallait que le sacrifice fût sanctifié
par ce feu, et c'est pourquoi, en ce qui concerne les fils d'Aaron,
qui voulurent introduire un tout autre feu, de nouveau le feu sortit
du Seigneur et les consuma, si bien que, morts, ils furent rejetés
hors du camp.
Or venant en cet endroit, Jérémie
découvrit une maison en forme de caverne ; il y porta la
tente, l'arche et l'autel de l'encens, et boucha l'entrée.
Lorsque ceux qui étaient venus avec lui la recherchèrent
fort attentivement, afin de repérer pour eux-mêmes
l'endroit, ils ne purent en aucune manière le reconnaître
et le découvrir. Mais quand Jérémie apprit
qu'ils avaient cherché à l'atteindre, il dit : «
L'endroit sera inconnu jusqu'à ce que Dieu rassemble
l'assemblée de son peuple et devienne favorable. Alors Dieu
montrera tout cela et la majesté du Seigneur apparaîtra.
»
Nouvelle digression d'exégèse typologique.
L'assemblée du peuple, nous l'avons, la faveur du Seigneur
notre Dieu, nous la reconnaissons, elle qu'obtint l'intercesseur en
notre faveur dans sa passion. Je pense que nous ne pouvons pas non
plus ne pas connaître ce feu alors que nous avons lu que le
Seigneur Jésus baptise dans l'Esprit-Saint et le feu, comme
Jean l'a dit dans l'Évangile . C'est à juste titre que
le sacrifice était consumé puisqu'il était
sacrifié pour le péché. Quant à ce feu,
il fut la figure de l'Esprit-Saint qui devait descendre après
l'Ascension du Seigneur et remettre les péchés de tous,
lui qui, à la manière du feu, enflamme l'âme et
l'esprit du fidèle. C'est pourquoi Jérémie dit
après avoir reçu l'Esprit : « Et ce fut dans mon
cœur comme un feu ardent qui portait la flamme dans mes os, et
je fus disloqué de partout et je ne puis le supporter ».
Mais aussi dans les Actes des Apôtres nous lisons que, lorsque
l'Esprit fut tombé sur les apôtres et sur beaucoup qui
attendaient les promesses du Seigneur, des langues furent dispersées
comme du feu. Finalement, l'âme de chacun était
échauffée à ce point que l'on croyait gorgés
de vin, ceux qui avaient reçu le don de parler diverses
langues .
Que signifie donc le fait que le feu devint de l'eau et
que l'eau alluma du feu, si ce n'est que la grâce de l'Esprit
brûle par le feu et purifie par l'eau nos péchés
? Le péché est lavé en effet et brûlé.
C'est pourquoi aussi l'apôtre dit : « Ce qu'est l'œuvre
de chacun, le feu l'éprouvera » et ensuite : « Si
l'œuvre d'aucun brûle, il en subira la perte ; quant à
lui, il sera sauvé, toutefois comme à travers le feu ».
Or nous avons établi cela à cette fin de prouver
que les péchés sont brûlés par le feu. Il
est donc acquis que ce feu est vraiment un feu sacré qui
descendit alors sur le sacrifice, en figure de la rémission à
venir des péchés.
Ainsi donc ce feu est caché
au temps de la captivité, où règne la faute,
mais au temps de la liberté il est produit au grand jour. Et
bien que changé dans l'apparence de l'eau, il conserve
cependant la nature du feu pour consumer le sacrifice. Et ne t'étonne
pas en lisant que Dieu le Père a dit : « Je suis un feu
qui consume » et ailleurs : « Ils m'ont abandonné,
moi la source d'eau vive ». Lui aussi le Seigneur Jésus,
comme un feu, enflamme les cœurs de ceux qui l'écoutent,
et comme une source, les rafraîchit ; de fait, lui-même
dans son Evangile dit qu'il est venu à cette fin d'apporter le
feu sur la terre et de servir un breuvage d'eau vive à ceux
qui ont soif.
Au temps d'Elie aussi, le feu descendit lorsqu'il
défia les prophètes des païens, d'embraser l'autel
sans y porter le feu. Après que ceux-ci n'avaient pu le faire,
lui-même arrosa d'eau sa victime par trois fois, l'eau se
répandait à l'entoure de l'autel, il éleva la
voix, le feu du Seigneur tomba du ciel et consuma l'holocauste .
Tu
es cette victime. Examine en silence chaque élément :
c'est sur toi que descend la chaleur de l'Esprit-Saint, c'est toi
qu'elle paraît brûler en consumant tes péchés.
Car le sacrifice qui fut consumé au temps de Moïse, était
un sacrifice pour le péché . C'est pourquoi Moïse
dit, comme il est écrit dans le livre des Macchabées :
pour la raison que ne fut pas mangé ce qui était
sacrifice pour le péché, cela fut consumé.
Lorsque dans le sacrement de baptême l'homme extérieur
tout entier périt, ne te semble-t-il pas qu'il est consumé
? Notre vieil homme a été fixé à la croix
, crie l'apôtre. Ici, comme te l'enseignent les préfigurations
que sont les pères, l'Egyptien est englouti, mais l'Hébreu
se relève, renouvelé par le Saint-Esprit, peuple hébreu
qui a passé à pied, sans encombre, même à
travers la mer Rouge où les pères furent baptisés
sous la nuée et dans la mer.
Dans le déluge aussi,
au temps de Noé, toute chair mourut ; le juste cependant fut
sauvé avec sa descendance. L'homme n'est-il pas consumé
lorsque l'être mortel est détaché de la vie ? Car
l'homme extérieur se corrompt, mais l'homme intérieur
se renouvelle. Et ce n'est pas seulement dans le baptême, mais
encore dans la pénitence que s'accomplit la perte de la chair
au profit de l'esprit, comme nous l'enseigne l'autorité
apostolique par ces mots de saint Paul : « J'ai jugé
comme si j'étais présent celui qui a agi ainsi,
décidant de livrer ce genre d'homme à Satan pour la
perte de sa chair, afin que l'esprit soit sauvé au jour de
Notre Seigneur Jésus Christ.
Nous avons fait, semble-t-il,
une bien longue digression pour admirer le mystère, en nous
appliquant à découvrir plus pleinement l'enseignement
révélé : celui-ci est plein de beauté
morale jusqu'à ce point qu'il est plein de sens religieux.
Reprise du thème de la beauté morale, illustré par :
1. La guerre contre la tribu de Benjamin.
Quel grand souci de la beauté morale eurent nos ancêtres
! À ce point qu'ils poursuivirent, par la guerre, la vengeance
de l'outrage subi par une seule femme, outrage que lui avait infligé
la turpitude d'hommes sans retenue ; et qu'après avoir vaincu
le peuple de la tribu de Benjamin, ils firent serment de ne pas
donner en mariage leurs propres filles à ces hommes. La tribu
serait restée sans aucun soutien d'une postérité,
si elle n'avait reçu la permission d'une indispensable
tromperie. Cette concession cependant n'est pas exempte, semble-t-il,
du châtiment opportun de leur manque de retenue, puisque cela
seulement leur fut autorisé : de prendre des épouses
par un rapt, mais non pas par l'engagement du mariage. Et en vérité
c'était chose méritée que les mêmes hommes
qui avaient rompu l'union d'autrui, fussent privés de la
cérémonie du mariage.
Histoire, d'autre part,
combien digne de pitié ! Un homme, dit l'Écriture, un
lévite, avait pris une épouse — elle est, je
pense, appelée concubine, de concubitus, du fait qu'elle
partageait son lit — qui, quelque temps après,
mécontente de certaines choses, comme il arrive d'ordinaire,
se rendit chez son père et y fut quatre mois. Son mari se leva
et partit pour la maison de son beau-père afin de rentrer en
grâce avec son épouse, de l'inviter à revenir et
de la ramener ; la femme vint au devant de lui et fit entrer son mari
dans la maison de son père.
Le père de la jeune
femme s'en réjouit, vint à sa rencontre et se tint avec
lui pendant trois jours : ils mangèrent et se reposèrent.
Le jour suivant, le lévite se leva à l'aube ; il fut
retenu par son beau-père, si bien qu'il n'abandonna pas si
vite l'agrément de sa compagnie. Un second et un troisième
jour, le père de la jeune femme ne permit pas à son
gendre de partir, avant que la joie entre eux et tout agrément
ne fussent à leur comble. Mais le septième jour, alors
que déjà le jour déclinait à l'approche
du soir, après des agapes et de joyeuses compagnies, bien
qu'il prétextât la proximité immédiate de
la nuit pour estimer qu'il fallait reposer chez les siens plutôt
que chez des étrangers, il ne put retenir son gendre et le
laissa partir en même temps que sa fille.
Mais lorsqu'un
certain parcours eut été accompli, bien que le soir
désormais plus proche fût pressant et qu'on fût
arrivé à proximité de la ville des Jébuséens,
malgré l'avis du petit serviteur proposant que son maître
fît un détour pour y aller, son maître n'accepta
pas parce que cette ville n'appartenait pas aux fils d'Israël ;
mais il entreprit de parvenir jusqu'à Gabaa qui était
habitée par le peuple de la tribu de Benjamin. Il ne se
trouvait personne pour leur donner, à leur arrivée,
l'hospitalité, si ce n'est un homme qui était étranger
et d'âge avancé. Or cet homme les ayant aperçus
et ayant interrogé le lévite : « Où vas-tu
? ou bien d'où viens-tu? » celui-ci répondit
qu'il était en voyage, qu'il regagnait la montagne d'Ephraïm
et qu'il ne se trouvait personne pour le recueillir ; l'étranger
lui offrit l'hospitalité et apprêta le repas.
Mais
lorsqu'on fut rassasié de manger et que les mets furent
retirés, des hommes pernicieux firent irruption, entourèrent
la maison. Alors le vieillard offrait à ces hommes criminels
sa fille, qui était vierge, et sa compagne du même âge
avec qui elle avait l'habitude de se coucher , pourvu que violence ne
fût pas faite à son hôte. Mais la raison obtenant
trop peu de succès et la violence l'emportant, le lévite
céda sa propre épouse : ils la connurent et s'en
jouèrent toute la nuit. Vaincue par cette cruauté ou
par la douleur de l'outrage, devant la demeure de l'hôte, où
son mari était allé loger, elle vint se jeter et rendit
le dernier souffle, sauvant, fût-ce par l'ultime don de sa vie,
son affection de bonne épouse, afin de réserver à
son mari, à tout le moins, la cérémonie de ses
obsèques.
La chose ayant été connue —
pour ne pas m'attarder beaucoup — presque tout le peuple
d'Israël s'enflamma pour la guerre et alors que, en raison du
résultat douteux, le combat restait incertain, cependant à
la troisième phase du combat, le peuple de Benjamin fut livré
au peuple d'Israël et, jugé par un arrêt de Dieu,
il subit le châtiment de son manque de retenue et fut aussi
condamné à ce que personne du peuple d'Israël
ne lui donnât, père , sa fille pour épouse, et
ceci fut confirmé par l'engagement d'un serment. Mais, au
regret d'avoir porté contre leurs frères un arrêt
aussi dur, ils en modérèrent la sévérité,
en telle sorte que les Benjaminites pussent s'unir en mariage à
des vierges orphelines dont les pères avaient été
mis à mort à cause d'une faute, ou bien puissent, en
recourant au rapt, former une union : car, par le forfait que
constitue un délit si vilain — car ils avaient profané
le droit conjugal d'autrui — ils montrèrent qu'ils
étaient indignes de prétendre au mariage. Mais pour
qu'une tribu ne fût pas perdue pour le peuple, la concession
d'une tromperie fut accordée.
Quel grand souci de la
beauté morale eurent donc nos ancêtres, cela ressort de
ce que quarante mille hommes dégainèrent l'épée
contre leurs frères de la tribu de Benjamin, en voulant venger
un outrage à la pudeur, parce qu'on ne supportait pas les
profanateurs de la chasteté. Et ainsi en cette guerre,
soixante-cinq mille hommes furent tués des deux côtés
et des villes brûlées. Et bien que le peuple d'Israël
eût d'abord eu le dessous, cependant, pas même ébranlé
par la crainte d'une guerre malheureuse, il ne mit pas de côté
son tourment de venger la chasteté. Il se ruait au combat, se
préparant à laver, fût-ce par son propre sang, la
tache de l'infamie qui avait été perpétrée.
2. Les quatre lépreux du siège de Samarie.
Et qu'y a-t-il d'étonnant à ce que le peuple de Dieu
eût le souci de ce convenable et du beau, puisque même
les lépreux, comme nous le lisons dans les Livres des Rois, ne
manquèrent pas du sens de la beauté morale ?
Il y
avait une grande famine à Samarie, parce que l'armée
des Syriens l'avait assiégée. Le roi, inquiet,
inspectait sur le rempart les sentinelles militaires; une femme
l'interpella en disant : Cette femme m'a persuadée d'amener
mon fils, je l'ai amené, nous l'avons cuit et nous l'avons
mangé ; elle a promis qu'elle aussi ensuite amènerait
son fils et qu'ensemble nous mangerions sa chair ; mais maintenant
elle a caché son fils et ne veut pas l'amener. Le roi, ému
de ce que des femmes s'étaient visiblement repues des
cadavres, non seulement d'êtres humains, mais encore de leurs
propres enfants qu'elles avaient tués, et bouleversé
par l'exemple d'un malheur aussi affreux, fit informer du meurtre le
prophète Elisée, parce qu'il croyait qu'il serait en
son pouvoir de faire lever le siège et d'éloigner la
famine; ou bien pour la raison que le prophète n'avait pas
permis au roi de frapper les Syriens sur lesquels il avait répandu
la cécité.
Elisée était assis avec
les anciens, à Bethel, et avant que le messager du roi
n'entrât près de lui, il dit aux personnages anciens : «
Avez-vous vu que le fils de cet assassin a envoyé me couper la
tête ? » Le messager entra et transmit l'ordre du roi à
Elisée qui annonçait le péril immédiat
pour sa vie. Le prophète lui répondit : « A cette
heure, demain, une mesure de fleur de farine vaudra un sicle8, et
deux mesures d'orge de même, à la porte de Samarie »,
Et comme le messager envoyé par le roi ne l'avait pas cru et
disait : « Si le Seigneur faisait pleuvoir du ciel surabondance
de blé, pas même ainsi cela ne pourrait se faire »,
Elisée lui dit : « Parce que tu n'as pas cru, tu le
verras de tes yeux et tu n'en mangeras pas ».
Et il se
produisit soudain dans le camp syrien comme un fracas de chars et un
bruit précipité d'hommes à cheval et un grand
bruit de force armée et un énorme vacarme de guerre ;
les Syriens crurent que le roi d'Israël avait fait appel, pour
une coalition de guerre, au roi d'Egypte et au roi des Amorrhéens
; ils s'enfuirent au petit jour, en abandonnant leurs tentes, parce
qu'ils craignaient d'être écrasés par l'arrivée
imprévue de nouveaux ennemis et qu'il ne fût pas
possible de résister aux forces conjuguées des rois. Le
fait était ignoré à Samarie parce que, vaincus
par la peur et consumés par la famine, les assiégés
n'osaient pas même faire face.
Or il y avait quatre lépreux
à la porte de la cité, pour qui la vie était un
supplice et mourir un gain ; ils se dirent l'un à
l'autre : Voici que nous, nous sommes assis ici et mourons. Si nous
entrons dans la ville, nous mourrons de faim, si nous demeurons ici,
aucun secours pour vivre ne s'offre à nous ; allons au camp
syrien : ce sera ou bien l'abrègement de la mort ou bien
l'expédient du salut. Ils s'en allèrent donc et
pénétrèrent dans le camp : voici que tout était
vide d'ennemis. Entrés dans les tentes, tout d'abord ayant
découvert des vivres, ils chassèrent leur faim, puis
ils pillèrent autant d'or et d'argent qu'ils purent. Et bien
qu'ils fussent seuls à tomber sur le butin, ils décidèrent
cependant d'annoncer au roi que les Syriens avaient fui : ils
estimaient cela beau moralement, plutôt que de retenir
l'information et par là favoriser un pillage frauduleux .
Sur
cette information, le peuple sortit, pilla le camp syrien et
l'approvisionnement des ennemis fit l'abondance : il ramena le bon
marché du ravitaillement, conformément à la
parole du prophète, en telle sorte que la mesure de fleur de
farine coûta un sicle et deux mesures d'orge le même
prix. Dans cette liesse de la foule, ce messager sur lequel se
reposait le roi, écrasé entre ceux qui sortaient de la
ville à la hâte et ceux qui rentraient avec allégresse,
fut piétiné par la foule et mourut.
3. Esther et le roi des Perses.
Eh quoi ? la reine Esther, afin d'arracher son peuple au péril, ce qui était convenable et beau, ne s'offrit-elle pas à la mort, sans trembler devant la fureur d'un roi cruel ? Lui-même aussi le roi des Perses, tout sauvage qu'il fût et d'un cœur orgueilleux, jugea si convenable, pour le dénonciateur du guet-apens qui lui avait été préparé, de le payer de reconnaissance et d'enlever un peuple libre à la servitude, de l'arracher à l'extermination et de ne pas épargner celui qui avait conseillé des entreprises si disconvenantes. Finalement bien qu'il le tînt pour le second après lui, pour le premier parmi tous ses amis, le roi l'envoya au gibet, parce que ce roi avait reconnu n'avoir pas été traité selon la beauté morale par les avis fallacieux de cet homme.
L'amitié louable est en effet celle qui sauvegarde la
beauté morale. Il faut assurément la faire passer avant
les richesses, les honneurs, les charges, tandis que d'ordinaire elle
ne passe pas avant la beauté morale, niais suit la beauté
morale. Telle fut l'amitié de Jonathan qui, par motif de
fidélité, n'esquivait ni la disgrâce de son père
ni le péril de sa vie. Telle fut l'amitié d'Ahimelech
qui, pour le motif des devoirs attachés à la faveur de
l'hospitalité, estimait devoir risquer la mort pour lui-même,
plutôt que la trahison d'un ami en fuite .
Ainsi donc, il
ne faut rien faire passer avant la beauté morale. Toutefois,
veiller à ce que celle-ci ne soit pas laissée de côté
par souci de l'amitié, est encore une chose que l'Ecriture
rappelle au sujet de l'amitié. Il existe en effet un grand
nombre de questions des philosophes, pour savoir si, pour un ami,
quelqu'un doit être hostile à sa patrie, ou s'il ne doit
pas l'être pour agréer à son ami ? Pour savoir
s'il faut qu'il manque à la bonne foi, par complaisance et
attention pour les intérêts de son ami ?
L'Ecriture
dit assurément : « Une massue, un glaive, une flèche
à pointe de fer, c'est ainsi qu'est l'homme qui fournit un
faux témoignage contre son ami ». Mais examine ce que
l'Ecriture affirme. Elle ne blâme pas le témoignage
porté contre un ami, mais le faux témoignage. Que faire
en effet si pour la cause de Dieu, que faire si pour la cause de la
patrie , un homme se voit contraint de porter témoignage?
Est-ce que par hasard l'amitié doit peser plus lourd que la
religion , peser plus lourd que l'amour de ses concitoyens? Dans ces
cas eux-mêmes, pourtant, il faut rechercher la vérité
du témoignage, pour éviter qu'un ami ne soit attaqué
du fait de la déloyauté de l'ami dont la loyauté
devrait le faire relaxer. Et ainsi l'ami ne doit ni accorder une
faveur au coupable, ni tendre un piège à l'innocent.
Assurément, s'il arrive qu'il soit nécessaire de
porter témoignage, s'il arrive que l'ami connaisse quelque
défaut chez son ami, il faut l'admonester en secret; s'il
n'écoute pas. l'admonester ouvertement. Les admonesta