Saint Robert Bellarmin
docteur de l’Eglise catholique
Le Gémissement de la Colombe
Ou
De l’Utilité des Larmes
Édition numérique
par JESUSMARIE.com et Jocelyne M.
Chapitre II :
On prouve la même chose par quelques textes du Cantique des cantiques.
Chapitre III :
Preuves de la même vérité, tirées de l’Ecclésiaste.
Chapitre IV :
Autres preuves tirées d’Isaïe
Chapitre V :
Autres preuves tirées de Jérémie.
Chapitre VI :
Autres preuves tirées d’Ezéchiel.
Chapitre VII :
Autres preuves tirées de Joël.
Chapitre VIII :
Preuves de la même vérité, tirées des Evangiles.
Chapitre IX :
Autres preuves tirées des Épîtres de saint Paul, et de celle de saint Jacques.
Chapitre XI :
Autres preuves tirées tant de la doctrine que des exemples des Saints.
Chapitre XII :
Dernières preuves tirées de l’autorité de l’Église.
Chapitre premier :
Première source des larmes : La considération du péché
Chapitre II :
Seconde source des larmes : La considération
de l’Enfer.
Chapitre III :
Troisième source des larmes : Le
souvenir de la Passion du Sauveur
Chapitre IV :
Quatrième source des larmes : Les persécutions de l’Eglise
Chapitre VI :
Sixième source des larmes : Le relâchement de plusieurs Ordres Religieux.
Chapitre VII :
Septième source des larmes : Les dérèglements
des gens du siècle.
Chapitre VIII :
Huitième source des larmes : Les misères du genre humain..
Chapitre IX :
Neuvième source des larmes : Les peines du Purgatoire.
Chapitre X :
Dixième source des larmes : Le divin amour.
Chapitre XI :
Onzième source des larmes : l’incertitude du salut
Chapitre I :
Premier fruit des larmes : L’espérance
certaine de la rémission.
Chapitre II :
Second fruit des larmes : La crainte des peines de l’Enfer.
Chapitre III :
Troisième fruit des larmes : L’imitation des vertus de Jésus-Christ.
Chapitre IV :
Quatrième fruit des larmes : La charité du prochain.
Chapitre V :
Cinquième fruit des larmes : La réforme du Clergé.
Chapitre VI :
Sixième fruit des larmes : La réforme des Ordres Religieux.
Chapitre VII :
Septième fruit des larmes : La réforme des gens du siècle.
Chapitre VIII :
Huitième fruit des larmes : Les œuvres de miséricorde.
Chapitre IX :
Neuvième fruit des larmes : Le soulagement des âmes du Purgatoire.
Chapitre X :
Dixième fruit des larmes : Le mépris du monde, et l’amour de Dieu.
Chapitre XI :
Onzième fruit des larmes : La crainte d’offenser Dieu.
Chapitre XII :
Douzième fruit des larmes : La facilité d’obtenir les grâces du Ciel.
Le Cardinal
Robert Bellarmin, de la Compagnie de Jésus,
À tous les
Religieux de la même Compagnie.
C’est avec raison, mes très-chers Pères, que
j’ai cru devoir vous dédier les trois livres que j’ai composés du Gémissement
de la Colombe. Car étant encore tout jeune, je fus inspiré de Dieu d’entrer
dans la Compagnie de Jésus; et c’est elle qui m’a nourri, qui m’a élevé, qui
m’a formé : c’est dans son sein et sous sa conduite, que j’ai travaillé
premièrement à l’instruction de la jeunesse, et puis à la Prédication, qui a
été mon emploi le plus ordinaire. Elle est d’ailleurs un membre vivant de
l’Eglise militante, qui gémit toujours, comme la Colombe; elle ne cesse
elle-même de gémir parmi les persécutions qu’elle souffre. On peut dire aussi
qu’elle a, et qu’elle a eu dès sa naissance, les ailes d’une Colombe, pour
voler jusqu’à aux extrémités de la terre. Elle en a de plus la fécondité : car
en peu de temps elle s’est multipliée de telle sorte, avec le secours de la
grâce, qu’on l’a vue s’étendre presque dans toutes les Provinces du monde.
Enfin, semblable à la Colombe, elle est sans fiel; et si elle fait paraître de
la chaleur, ce n’est que l’effet du zèle qu’elle a pour exterminer le vice et
pour détruire l’erreur.
J’ai
encore une autre raison de présenter ce
petit Ouvrage à mes Frères. C’est que faisant une
retraite, au mois de
septembre dernier, selon ma coutume, pour ne songer qu’à
Dieu et à moi, il me
vint une forte pensée de faire connaître
l’utilité des larmes saintes, à ceux
d’entre les Fidèles, qui ne l'auraient pas encore
éprouvée. Je sais bien qu’il
y a eu de tout temps des Saints dans l’Eglise, qui ne cessaient
de gémir comme
la Colombe; je sais qu’il y en a encore aujourd’hui qui les
imitent, et qui semblent
n’avoir pas besoin qu’on les y exhorte. J’ai cru
cependant que mon travail
pourrait être utile à tout le monde, et
particulièrement aux personnes qui
servent Dieu dans la Religion. C’est ce qui m’a fait
résoudre de vous
l’adresser, mes très-chers Pères; persuadé
que ceux à qui je pourrai plus
aisément inspirer l’amour des larmes, et qui en seront le
moins rebutés, seront
ceux avec qui j’ai été lié toute ma vie par
un amour fraternel. Je le fais avec
d’autant plus de liberté et de confiance, que je ne dirai
rien qui doive
paraître nouveau à des Enfants de saint Ignace. Les plus
anciens se proposeront
l’exemple de cet admirable serviteur de Dieu qui répandait
tant de larmes dans
l’oraison, qu’enfin il fut obligé de prier
Notre-Seigneur qu’il en modérât
l’excès.
Il obtint ce qu’il souhaitait : mais il demeura tellement
maître de ses larmes,
qu’elles coulaient et qu’elles cessaient de couler quand il
lui plaisait;
faveur singulière, selon qu’on en peut juger par ce que
dit Cassien, que Dieu
qui accorde le don des larmes à ceux qui ne le lui demandent
pas, le refuse
assez souvent à ceux qui le lui demandent avec instance.
C’est encore pour les
anciens un grand exemple à suivre, que celui de saint
Francois-Xavier, qui,
comme remarque l’Historien de la Compagnie, était rempli
de tant de
consolations, et versait des pleurs en telle abondance, que souvent il
s’écriait : C’est assez, Seigneur, c’est
assez. À l’égard des jeunes gens, ils
doivent prendre pour modèle deux jeunes hommes, non moins
illustres pour leur sainteté
que pour leur naissance, je veux dire le Bienheureux Stanislas Kostka,
et le
Bienheureux Louis de Gonzague, qui fondaient en larmes, principalement
dans
leurs entretiens familiers et continuels avec Dieu. Mais parmi les
Religieux,
tous ne sont pas égaux en vertu. Il y en a de parfaits; il y en
a qui
s’avancent dans le chemin de la perfection; il s’en trouve
enfin beaucoup qui y
sont peu avancés. Ceux-ci ont besoin de livres et
d’instructions pour apprendre
les moyens de s’y avancer; et l’on ne saurait trop les y
exhorter. Recevez donc
le petit présent que je vous fais : considérez-y
plutôt la sincérité de mon
affection, que le mérite de l’Ouvrage; et quand vous
demanderez à Dieu pour
vous la rosée céleste, employez aussi vos prières
et vos soupirs, pour
m’obtenir la même grâce de sa divine bonté.
Je composai l’année passée un petit Ouvrage
sur le Bonheur éternel des Saints, pour m’exciter dans ma vieillesse à m’en
rendre digne, et à le demander instamment à Dieu. Cette année, comme je
songeais dans ma retraite aux moyens de l’acquérir; ce souhait du Prophète Roi
m’est venu dans la pensée : Qui me donnera des ailes semblables à celles de la
colombe, et je volerai, et je me reposerai? (Psal.54.7) Cependant j’ai fait
réflexion que la raison principale, pour laquelle David souhaitait d’avoir des
ailes, afin de voler comme la Colombe, ce n’est pas que la Colombe vole plus
vite, ni même aussi vite que plusieurs autres oiseaux; mais c’est que parmi les
oiseaux il n’y en a point de plus simple, de plus innocent, ni de plus fécond;
que d’ailleurs elle est sans fiel, et qu’elle a cela de propre qu’elle ne cesse
de gémir. De là vient que ce saint Prophète demande à Dieu, non les ailes d’une
hirondelle, ou d’un faucon, ou d’un aigle, mais celles d’une Colombe, pour nous
apprendre que si nous voulons nous élever par la contemplation jusqu’à Dieu, et
trouver en lui le véritable repos, il faut que nous soyons simples et sans
malice, nets de tout péché, et féconds en bonnes œuvres; que nous n’ayons point
de fiel, et que si nous sommes obligés de reprendre les pécheurs, ou même de
les punir, nous le fassions avec modération et avec douceur. Il faut surtout
que retranchant toutes sortes de plaisanteries, de jeux, et de divertissements
profanes, nous gémissions perpétuellement dans cette vallée de larmes.
Mon dessein est donc d’employer le temps de
cette retraite à rechercher dans l’Oraison et dans la Méditation : 1. Ce que
l’écriture nous enseigne touchant le gémissement salutaire de la Colombe; 2.
Quel est le sujet de cette sorte de gémissement; 3. Quelles en sont les
utilités.
Je sais bien qu’il est odieux de parler de
gémissements et de pleurs : mais je suis sûr que si ce discours semble d’abord
à quelques-uns triste et rebutant, la tristesse qu’il leur causera se
convertira bientôt en joie, suivant ces paroles de l’Apôtre aux Corinthiens :
La tristesse qui est selon Dieu, est le principe du salut; et celle qui est
selon le monde, cause la mort. (2. Cor. 7. 10) Mais avant que de faire voir la
nécessité, le sujet et le fruit des larmes, il est à propos d’expliquer en peu
de paroles de quelle nature sont celles dont nous parlons. Il y a des larmes de
trois sortes. Les premières sont naturelles et indifférentes d’elles-mêmes pour
le bien et pour le mal : les secondes sont mauvaises et pernicieuses : les
dernières sont bonnes et salutaires. Celles que nous appelons naturelles ont
pour principe les misères de cette vie, la perte des biens, la mort des amis,
les maladies et les douleurs, les injures, les affronts, et cent autres choses
semblables. Les larmes mauvaises et pernicieuses sont celles des hypocrites et
des courtisanes, les larmes feintes et trompeuses, qui viennent de la
suggestion du Démon. Nous ne toucherons point ces deux premières espèces qui ne
sont que des effets d’une tendresse naturelle, ou de l’artifice du malin
esprit. Nous ne parlerons que des larmes saintes, dont la source est l’Esprit
de Dieu, qui, selon l’expression de saint Paul, prie pour nous avec des
gémissements ineffables. (Rom. 8. 25)
On dit que l’Esprit de Dieu prie pour nous,
parce qu’il nous fait prier, et qu’il joint à la prière des gémissements
inconnus à la nature, et que nulle langue ne peut exprimer. C’est là cette
pluie volontaire, que Dieu réserve pour son héritage. (Psal. 67.26) Car les
larmes naturelles ressemblent moins à la pluie qu’à l’eau des marais. Les
pluies qui tombent du Ciel, sont propres pour fertiliser la terre; ce que ne
font pas les eaux dormantes et bourbeuses des marais. Or il y a deux sortes de
larmes saintes. Les unes viennent de haine, les autres d’amour : celles-là
marquent de la douleur, et celles-ci de la joie. Celles qui naissent de la
componction montrent qu’on hait le péché; et celles que cause l’impatience de
voir Dieu, sont des témoignages d’un ardent amour pour lui. Ce qui fait donc
que Dieu les estime et les récompense, c’est qu’il les reçoit comme des preuves
de l’amour sincère qu’on lui porte, et de la haine véritable qu’on porte au
péché. Sans cela que sont les larmes, qu’une humeur qui tombe naturellement du
cerveau, et qui se décharge par les yeux.
Ces deux espèces de larmes sont représentées
naïvement, dit saint Grégoire, par les eaux, dont il est parlé dans Josué, qui
venaient en partie d’en haut, en partie d’en bas, pour arroser une terre, que
Caleb donna à sa fille Acsa. De là vient aussi que quelques-uns les comparent
aux eaux du déluge, qui arriva du temps de Noé. Car c’est Dieu qui l’envoya, et
qui le forma tant des sources de l’abîme, que des cataractes du Ciel. En effet
celles qui procèdent de contrition et de douleur sont assez bien exprimées par
les sources de l’abîme; et celles qui naissent d’amour et de joie, par les
pluies qui tombent du Ciel. Mais c’est toujours Dieu, qui en est la cause, de
quelque côté qu’elles viennent. Cependant quoique ce soient de vrais dons de
Dieu, il ne faut pas nous imaginer que ces dons précieux nous doivent venir
sans que nous fassions de notre côté tout ce qui est nécessaire pour les
attirer. La sagesse est un don du Saint-Esprit : et néanmoins saint Jacques
assure que si quelqu’un en a besoin, il doit la lui demander, comme à celui qui
la donne libéralement. Demandons-les donc, et demandons-les comme il faut,
c’est-à-dire, avec une ferme foi, et sans hésiter. Car si nous ne les avons
pas, c’est que nous ne pensons pas à les demander; ou si nous les demandons, et
que nous ne les obtenions point, c’est que nous les demandons mal. Afin donc
que notre prière soit efficace, il est nécessaire de les demander avec une
grande confiance, et un grand désir de les obtenir. C’est de cette manière que
saint Grégoire dans ses Dialogues dit expressément qu’il faut demander le don
des larmes, comme nous verrons dans toute la suite de cet Ouvrage.
Du Gémissement de la Colombe
Ou
De l’Utilité des Larmes
Chapitre premier. Il est nécessaire
de gémir et de pleurer en ce monde. Preuves de cette vérité tirées des Psaumes.
Ayant à prouver par les saintes Écritures,
tant de l’ancien que du nouveau Testament, et par les exemples aussi bien que
par la doctrine des Saints, qu’il faut gémir et pleurer, en cette vie, nous
commencerons par le témoignage du Roi Prophète, qui pleure et gémit sans cesse
dans tous ses Psaumes. Il nous suffira d’en examiner trois versets, par
lesquels il excite tout le monde à répandre des larmes, et à pousser des
soupirs vers le Ciel, n’y ayant rien qui convienne mieux aux Justes, figurés
par la Colombe.
Le premier verset du Psaume 73. Heureux, ô
mon Dieu, celui qui n’attend du secours que de vous seul! Il s’est élevé en
esprit, comme par degrés, vers vous, dans cette vallée de larmes, où il s’est
réduit par sa désobéissance. Le second est du Psaume 94. Venez, adorons Dieu;
prosternons-nous devant lui; pleurons devant le Seigneur, qui nous a créés. Le
dernier est du psaume 125. Ceux qui pleurent en semant, feront la moisson avec
joie.
Le Prophète, dans le premier, demande trois
conditions de quiconque aspire à la souveraine béatitude. Il faut, avant toutes
choses, qu’il se défie de ses forces naturelles, et qu’il mette toute sa
confiance au secours de Dieu. Heureux, ô mon Dieu, celui qui n’attend du
secours que de vous seul! C’est-à-dire : celui qui s’appuie, non pas sur
lui-même, mais sur le Seigneur, a tout sujet d’espérer le bonheur du Ciel, et
il l’obtiendra infailliblement un jour. Car Dieu hait extrêmement ces esprits
vains que l’orgueil aveugle de sorte, qu’il leur cache leur faiblesse.
Cependant, quelque bien fondée que soit la confiance qu’il a en Dieu, elle ne
doit pas aller jusqu’à l’empêcher de faire de son côté tout ce qu’il peut. Car
il faut que le libre arbitre se joigne à la grâce, suivant ce que dit saint
Paul : J’ai travaillé plus que tous les autres : ce n’est point moi toutefois,
mais c’est la grâce de Dieu avec moi. Il ne dit pas simplement : Ce n’est point
moi, mais c’est la grâce de Dieu; de peur qu’on ne s’imagine que l’homme n’a
rien à faire qu’à laisser agir la grâce dans lui. Il ajoute donc, avec moi,
pour nous faire entendre ce qu’il dit ailleurs, que nous devons coopérer avec
Dieu à notre salut.
La seconde condition que demande le Prophète,
c’est que l’homme juste dresse dans son cœur comme des degrés, ou des échelons
pour monter. Il ne faut pas qu’il espère sortir tout d’un coup de l’abîme du
péché, ni qu’en dormant, et presque sans y penser, il puisse jamais se trouver
au haut de cette échelle mystérieuse, qui va de la terre au Ciel; mais il faut
que prévenu et fortifié de la grâce, il tâche de s’élever peu à peu, et de
monter comme par degrés, de vertu en vertu, jusqu’à ce qu’il parvienne au
comble de la perfection.
La
dernière condition, c’est que cela se
fasse dans cette vallée de larmes, où l’homme
s’est jeté lui-même par sa faute.
Il avait été créé dans le Paradis de
délices, d’où il pouvait s’élever
à Dieu
sans peine; mais il mérita d’être
relégué dans cette malheureuse terre, dont il
ne saurait se détacher, sans se faire beaucoup de violence et
sans verser bien
des larmes. C’est pour lui un lieu de bannissement; et s’il
veut marcher vers
la céleste patrie, s’il veut que les forces ne lui
manquent pas dans un voyage
si long et si difficile, il est nécessaire que de temps en temps
il implore le
secours divin, qu’il gémisse, et que de ses pleurs il
fasse sa nourriture
ordinaire, à l’exemple de David, qui
pénétré de douleur, disait : Mes pleurs
m’on servi de pain, durant le jour et durant la nuit. Jugeons de
là combien on
s’écarte de la voie qui mène à la montagne
de Dieu, lorsque l’on cherche un
chemin parsemé de fleurs, au lieu de gémir et de faire
pénitence dans cette
vallée de larmes. Souvenons-nous que ceux qui disent, dans le
livre de la Sagesse
: Qu’il n’y ait point de prairie, où nous
n’allions passer le temps, et nous
divertir; ceux-là même avouent qu’ils se sont
éloignés du sentier de la vérité,
et que le soleil de justice ne les a point éclairés.
Songeons enfin que ceux
qui pensent pouvoir vivre sans pleurer, et qui dans cette pensée
cherchent
partout à se réjouir, ne sont pas dans un moindre
égarement. Car Dieu permet
qu’ils se trouvent presque toujours dans une telle
aridité, que s’ils prient,
s’ils psalmodient, c’est sans attention et sans fruit;
s’ils lisent les Livres
sacrés, c’est plutôt par curiosité que par
dévotion.
Passons au second verset, qui est du psaume
94 : Venez, adorons Dieu, et prosternons-nous devant-lui : pleurons devant le
Seigneur qui nous a créés. Ce mot, Venez, est pour exhorter le peuple de Dieu à
honorer son Seigneur, et à l’honorer non-seulement de cœur et de bouche, mais
plus encore par les œuvres. Il est en usage dans l’Ecriture pour exciter tantôt
au bien, et tantôt au mal. Ces fiers Géants, qui bâtirent la fameuse tour de
Babel, disaient entre eux : Venez, faisons une Ville et une Tour aussi haute
que le ciel; et Dieu, qui voulait punir leur orgueil, dit aussi : Venez,
descendons et confondons leur langage. Il parlait aux Anges, exécuteurs de ses
volontés; ou c’étaient les trois Personnes divines, qui, pour user de ce mot,
s’animaient à la vengeance contre les Géants.
Adorons Dieu. cette adoration est un acte
tout spirituel. Car Dieu est esprit, et ceux qui l’adorent, doivent l’adorer en
esprit et en vérité. Pour ce qui est de l’adoration extérieure, qui consiste à
se prosterner, ou à fléchir le genou, on la rend à Dieu et aux hommes : ainsi
Nathan et Bethsabée firent à David une profonde révérence, et l’Ecriture dit
qu’ils l’adorèrent; mais l’intérieure est toute pour Dieu, comme étant un culte
et un hommage souverain, qui ne se peut rendre qu’à celui qui est le premier
principe et la fin dernière de toutes choses. Adorons-le donc en esprit; mais
en même temps, prosternons-nous devant lui, et par cette marque de notre
respect, reconnaissons qu’il est notre Roi et le Maître de l’univers. Car plus
la personne qu’on veut honorer est élevée en dignité, plus on lui doit
témoigner de soumission et de révérence. De cette sorte nous adorerons la
divine Majesté, et nous nous abaisserons profondément devant elle, afin que
l’esprit et le corps humiliés en sa présence, conspirent à lui rendre tout
l’honneur qui lui est dû.
Mais pourquoi ajouter ces mots : Et pleurons
devant le Seigneur, qui nous a créés? Qu’est-il nécessaire de joindre les
pleurs à l’adoration, comme si l’adoration ne demandait pas plutôt de la joie
que de la tristesse? Cela se peut-il accorder avec le commencement du Psaume :
Venez, réjouissons-nous, et glorifions le Seigneur, en chantant des Hymnes à l’honneur
de Dieu, notre Sauveur. Sans doute que le saint Prophète a raison de vouloir
qu’on pleure en adorant Dieu, puisque la ferveur dans l’oraison, et la joie du
cœur produisent des larmes, qui ne sont pas moins puissantes auprès de Dieu,
pour en obtenir des grâces, que pour apaiser sa colère. Ce sont elles qui
animent nos désirs, qui donnent de l’efficace à nos prières; et rien n’est plus
éloquent, ni pour persuader les esprits, ni pour émouvoir les cœurs. Pleurons
donc, selon que David nous le conseille; Pleurons devant le Seigneur qui nous a
créés; pleurons de tendresse, parce que cet aimable père nous a tirés du néant,
et nous a fait ce que nous sommes; pleurons de joie, parce qu’il est doux et la
douceur même, et qu’il désire la vie du pécheur, et non pas sa mort; pleurons
de douleur, parce que nous l’avons indignement offensé; pleurons et tremblons
de crainte, parce qu’il est en colère contre nous, qu’il a déjà bandé son arc,
et qu’il est prêt à tirer. (Psal. 7.13)
Par ce verset de David, nous apprenons,
aussi-bien que par le premier, qu’il faut gémir en ce monde devant Dieu. comme
donc l’Eglise, dès qu’elle commence l’Office divin, soit qu’on le chante
publiquement, ou qu’on le récite en particulier, exhorte tous les Fidèles à se
prosterner et à pleurer aux pieds du Seigneur, n’y a-t-il pas lieu de s’étonner
qu’il se trouve si peu de gens parmi nous, ou qui écoutent sa voix, et la voix
du Saint-Esprit, qui leur parle par son Prophète, ou qui l’ayant entendue, s’efforcent
d’y obéir? Certainement il est à craindre que ce qu’Isaïe disait autrefois des
Juifs, ne se puisse dire de nous : Le cœur de ce peuple est devenu épais et
charnel; ils se sont bouché les oreilles, et ils ont fermé les yeux : tant ils
craignaient de voir de leurs yeux, d’entendre de leurs oreilles, de comprendre
de leur cœur, et que venant à se convertir, je ne les guérisse.
Quelle grâce n’obtiendrait-on pas d’un Père
qui nous aime tendrement, et à qui rien n’est impossible, si l’on gémissait
souvent comme des Colombes, devant lui? Ne changerait-on pas bientôt de vie? Ne
croîtrait-on pas continuellement en vertu? Dieu n’épargne point ses dons; il
les répand libéralement sur ceux qui en ont besoin, sans jamais les reprocher à
personne. Que si quelques-uns en reçoive peu, c’est qu’ils en font peu d’état,
et que ni le pardon de leurs péchés, ni même la vie éternelle ne les touchent
point. Car s’ils estimaient comme ils le doivent, ces sortes de grâces, ils les
demanderaient instamment, et à toute heure, et avec effusion de larmes. Ceux
qui dans le monde aiment passionnément les biens temporels, mettent tout en
œuvre pour en avoir : ils y emploient les prières, les sollicitations, et même
les pleurs, s’il est nécessaire. Les vrais serviteurs de Dieu n’en font pas
moins pour obtenir les biens du Ciel, dont ils connaissent le prix : mais il
s’en trouve fort peu qui le fassent, et le nombre des autres va à l’infini.
Le dernier verset de David marque ouvertement
la nécessité des pleurs. Car nous ne pouvons être sauvés sans pratiquer les
bonnes œuvres, qui sont comme la semence de la gloire où nous aspirons, et que
Dieu ne donne qu’à ceux qui s’efforcent de la mériter. Or en exerçant les
bonnes œuvres, on sème avec larmes, pour moissonner avec joie. Car ces sortes
d’œuvres ne peuvent se pratiquer sans peine, et de même que le froment, quand
on l’a semé, demande de l’eau et de la chaleur : de même aussi la vertu, qui a
sa racine dans le cœur, a besoin du secours des larmes, pour attirer la grâce
du Ciel; laquelle, semblable au Soleil, l’échauffe et lui donne une admirable
fécondité. C’est pour cela que le Prophète ayant dit : En allant, ils versent
des pleurs ; incontinent il ajoute : Mais ils reviendront pleins de joie,
portant leurs gerbes avec eux. Quiconque donc prétend faire au Ciel une
abondante moisson, doit travailler et gémir souvent en cette vallée de larmes.
Chapitre II. On prouve la même chose par quelques textes du Cantique des
cantiques.
Après David vient Salomon, lequel décrivant
les chastes amours de Jésus-Christ et de l’Eglise, compare souvent cette Épouse
sainte à la Colombe qui gémit, et qui par son gémissement se distingue des
autres oiseaux. C’est en effet à cette remarque que les Prophètes veulent qu’on
reconnaisse la Colombe. Nous gémissons en nous-mêmes, comme des Colombes, dit
Isaïe. Ses Servantes, dit Nahum, emmenées captives, gémissaient comme des
Colombes. Il n’y a rien de plus commun dans tout le Cantique que cette
comparaison. Vous êtes belle, ô ma bien-aimée, vos yeux ressemblent à ceux des
Colombes; levez-vous, ma bien-aimée, ma Colombe, etc.
Les Interprètes conviennent que l’Epouse dont
il s’agit, est l’Eglise, et que l’Epoux est Jésus-Christ. Saint Paul le déclare
assez nettement, quand il dit : L’homme est le chef de la femme, comme
Jésus-Christ est le chef de l’Eglise. De même donc que l’Eglise est soumise à
Jésus-Christ; ainsi les femmes le doivent être en toutes choses à leurs maris.
Et vous, maris, aimez vos femmes, comme Jésus-Christ a aimé l’Eglise, jusqu’à
se livrer pour elle, afin de la rendre sainte et toute pure, sans tache et sans
ride. Mais bien que l’Eglise soit la véritable Épouse de Jésus-Christ, il ne
faut pourtant comprendre sous ce nom, que ceux qui non-seulement sont vrais
membres de l’Eglise, mais membres vivants. Et comme parmi tous les membres de
l’Eglise, la très-sainte Vierge tient le premier rang, qu’elle est nette de
tout péché, souverainement parfaite, singulièrement chérie de Dieu, c’est à
elle aussi, plus qu’à toute autre créature, que convient le nom d’Epouse, de
Bien-aimée, de Colombe. J’ai dit cependant que ce glorieux nom est commun à
tous les Fidèles, qui non-seulement sont vrais membres de l’Eglise sainte, mais
membres vivants; parce que ceux d’entre les Chrétiens, qui ont la foi sans la
charité, qui se vantent de connaître Dieu, mais qui le renonçant par les
œuvres, n’estiment ni la pureté de cœur, ni l’exercice des bonnes œuvres, ni le
gémissement de la Colombe; ceux-là ne sont dans le corps de l’Eglise que comme
des membres secs, sans mouvement et sans vie; ou pour user des termes de saint
Augustin, ils ne sont capables que d’augmenter le nombre des Fidèles, sans rien
ajouter à leur mérite.
La marque certaine des âmes saintes et leur
propre caractère est de gémir, puisque, comme dit le même Père, il n’y a rien
de plus naturel à la Colombe, et qu’elle gémit jour et nuit. Saint Augustin,
dans un autre endroit, remarque que les voleurs et les avares ressemblent à des
oiseaux de proie, et qu’ils n’ont rien de commun avec la Colombe, qui gémit
toujours, sans nuire à personne. Mais si cela est, que doit-on penser de tant
d’âmes tièdes et insensibles aux choses de Dieu, de tant de pécheurs, qui ne
savent ce que c’est que de gémir dans l’oraison, qui cherchent à rire, à se
divertir, autant ennemis de la pénitence, que passionnés pour le jeu, pour les
spectacles, pour la bonne chère? Quel rapport, quelle ressemblance peuvent-ils
avoir avec la Colombe? quelle liaison avec l’Epouse de Jésus-Christ?
Mais il est bon d’avertir ici, pour la
consolation de ceux qui n’ont pas le don des larmes, que la Colombe gémit et ne
pleure point ; qu’ainsi dans l’Eglise dont elle est l’image, il y a beaucoup de
gens de bien, qui ne sauraient jeter une seule larme, quelque effort qu’ils
puissent faire; comme l’expérience le montre et que saint Athanase l'a
remarqué; mais tous ceux qui sont Chrétiens, et qui le sont tout de bon,
doivent gémir comme la Colombe. Sans cela ils n’auront jamais d’union avec
Jésus-Christ; et s’ils en sont séparés, je ne le puis dire sans frémir de
crainte, que deviendront-ils? Détournez de nous, ô mon Dieu, un si grand
malheur; faites de nos yeux des sources de larmes; assistez-nous de votre
grâce; fortifiez-nous dans le travail, afin qu’après avoir arrosé cette
malheureuse terre, non moins de nos larmes que de nos sueurs, nous nous
réjouissions éternellement avec vous et avec vos Anges, dans votre Royaume.
Chapitre III Preuves de la même
vérité, tirées de l’Ecclésiaste.
Salomon qui a écrit le Cantique en faveur des
âmes embrasées de l’amour de Dieu, a composé un autre Ouvrage intitulé
l’Ecclésiaste, pour l’instruction des personnes plus grossières, qui ont besoin
qu’on les désabuse de la vanité du monde. Ce qu’il dit pour leur en inspirer de
l’aversion et du mépris, semblera peut-être incroyable à ceux qui jugent des
choses par les sens; mais il n’y a rien de plus vrai ni de mieux fondé sur le
témoignage incontestable du Saint-Esprit.
Voici donc comme parle ce divin Prédicateur.
Je disais en moi-même : Je vais me plonger dans les délices, et jouir des biens
et des douceurs de la vie; mais j’ai reconnu que tout cela n’est que vanité. Je
n’ai trouvé dans le ris qu’erreur et illusion : j’ai dit à la joie : pourquoi
vous laissez-vous follement séduire? Il vaut mieux, dit-il ensuite, aller dans
une maison où tout est en deuil, que dans une autre où l’on se réjouit, et où
l’on fait grande chère. Car dans celle-là, l’on voit clairement que tous les
hommes doivent mourir; et ceux qui se portent bien pensent à ce qu’ils
deviendront un jour. Les sages, ajoute-t-il, ont le cœur où est la tristesse,
et les fous où est la joie. Ce sont là les sentiments du Prince le plus éclairé
qui fut jamais; et il est d’autant plus croyable, que ce qu’il dit, il le sait
non pas tant par la spéculation et par le raisonnement, que par une longue
expérience, puisque rien ne lui avait manqué de tout ce que le monde estime :
ni richesses, ni plaisirs, ni dignités. Comme donc nous avons raison de ne pas
ajouter foi à ce que nous disent des gens ignorants et sans expérience : aussi
avons-nous tout sujet de déférer à l'autorité de ce grand Roi, si renommé pour
sa sagesse, et qui ne parle que de ce qu’il a éprouvé lui-même.
Il dit donc, que vivre dans les délices, et
jouir des biens présents, c’est un faux bonheur; il le dit, et cela est vrai,
quoique les mondains, à qui le gémissement de la Colombe est très-inconnu, ne
le puissent croire. En effet, si la vie sensuelle porte avec elle quelque
douceur passagère, elle est souvent accompagnée de biens des chagrins, et
suivie pour l'ordinaire d’infirmités longues et fâcheuses; et qui pis est,
toujours pleine d’une infinité de péchés, dont il faut nécessairement ou se
punir soi-même en ce monde, ou être puni à jamais en l'autre. Ce n’est donc pas
sans fondement que l’Ecclésiaste assure qu’il n’y a que vanité dans l’abondance
des délices, et que c’est en vain qu’on pense trouver quelque chose de solide dans
des biens qui passent. Aussi croyait-il, que ceux qui perdent leur temps à
rire, sont dans l’erreur. Le ris est directement opposé aux larmes, et la joie
à la tristesse. Or c’est un étrange abus que de rire quand on doit pleurer, et
c’est s’abuser soi-même sans nulle apparence de raison que de se réjouir dans
un temps qui demande de la tristesse et des pleurs.
Nous sommes ici dans un exil, loin de la
céleste patrie; et la terre où nous habitons, s’appelle la vallée des larmes;
nos ennemis nous environnent de toutes parts : pourquoi donc aimons-nous mieux
rire que gémir, si ce n’est parce que l'amour du plaisir et l'attache aux biens
de la terre, nous aveuglent et nous trompent? Il vaut donc bien mieux entrer
dans une maison où tout est en deuil, que dans une autre où l’on fait grande
chère. Il est en effet beaucoup plus utile d’être auprès d’un mort, et de
pleurer avec ceux qui pleurent, que d’être à table et de se réjouir avec ceux
qui sont toujours en festin. Qui le croirait, si le plus sage de tous les
hommes, et si l’Esprit même de vérité, dont il est l’organe, ne nous le disait?
Cependant ceux qui se conduisent par les lumières de cet Esprit saint, en sont
convaincus; et il n’y a que ceux qui suivent l’Esprit de mensonge, qui le
trouvent non-seulement incroyable, mais même impossible quand la mort viendra,
et qu’il faudra comparaître devant le Souverain Juge, alors on sera contraint
d’avouer que Salomon a dit vrai, et que le monde est un trompeur. On ne saurait
donc être mieux, qu’où tout le monde est en deuil; parce que la vue ou le
souvenir d’un mort est un avertissement à ceux qui se portent bien, que dans
peu de temps ils mourront, et qu’ils s’y doivent préparer, de peur que surpris
par la mort, ils n’aient le malheur d’être jugés, avant que d’avoir expié leurs
crimes.
Enfin l’Ecclésiaste conclut son discours par
cette admirable Sentence : Les sages ont le cœur où est la tristesse, et les
fous où est la joie. Certainement c’est être sage que de choisir le meilleur,
et être insensé que de préférer le pire. Ceux donc qui après une mûre
délibération se déterminent à gémir et à se mortifier en cette vie, où tout
passe comme l’ombre, où il n’y a rien d’assuré, rien de stable, rien d’exempt
de tentations et de périls, ceux-là méritent le nom de Sages : mais ceux au
contraire, qui s’abandonnent de dessein formé au plaisir et à la joie, comme si
ces choses ne devaient jamais finir, sont des insensés. De là vient que saint
Augustin disait : Tout homme qui est heureux, ou qui pense l’être en ce monde,
qui met son contentement dans les voluptés sensuelles, ou dans l’abondance des
biens temporels; qui se réjouit vainement de ce faux bonheur, ressemble au
Corbeau qui croasse, et ne gémit point; mais celui qui sent les misères de
cette vie mortelle, qui se voit éloigné de Dieu, hors de sa patrie, et encore
loin de la béatitude éternelle qui nous est promise; celui-là gémit, et tant
qu’il gémit là-dessus, ses gémissements sont justes et salutaires.
C’est ainsi que parle saint Augustin, qui
suivant l’exemple de Salomon, après avoir dit : Tout homme qui est heureux en
ce monde; se reprend et corrige ce qu’il a dit, en ajoutant : ou qui s’imagine
être heureux; pour marquer que la joie qu’on a dans les voluptés des sens et
dans la jouissance des biens temporels, n’est point un bonheur solide, mais le
bonheur d’un homme qui rêve, et qui occupé d’un songe agréable, ne s’aperçoit
pas de sa pauvreté et de sa misère, ni des dangers où il est alors exposé.
Ainsi il ne gémit point comme la prudente Colombe, il n’implore point le
secours du Ciel, qui seul peut le rendre heureux : mais il ressemble à cette
Colombe simple, qui comme dit le Prophète Osée, va se jeter imprudemment dans
les filets du chasseur.
Chapitre IV Autres preuves tirées d’Isaïe
Isaïe prévoyant les maux extrêmes dont
Jérusalem était menacée, les déplore par avance, en disant : Retirez-vous de
moi, laissez-moi seul, et je pleurerai amèrement. N’essayez point de me
consoler sur le malheur de la fille de mon peuple; et plus bas : Alors le
Seigneur, le Dieu des armées vous exhortera à pleurer et à gémir, à vous raser
les cheveux, et à vous vêtir de sacs. Mais vous ne songerez qu’à vous réjouir
et à passer agréablement le temps, à tuer des veaux et à égorger des moutons :
Vous mangerez de la chair, et vous boirez du vin, en disant : mangeons et
buvons, nous mourrons demain. Cependant le Dieu des armées m’a dit à l’oreille
: Je jure que vous mourrez, avant que ce péché vous soit pardonné.
Isaïe pleure le malheur des Juifs, comme le
Sauveur pleura un jour celui de Jérusalem, dont il prévoyait la destruction
entière. Ce qui le rend si sensible à la ruine de sa patrie, c’est qu’il a pour
elle une tendresse de père, et afin qu’on sache que les larmes des pénitents
sont très-agréables au Seigneur, il représente le Seigneur même, qui voulant
faire miséricorde à son peuple, l’exhorte à verser des larmes, à se raser les
cheveux et à se couvrir de sacs. Mais parce que ce peuple ingrat et
incorrigible ne veut point écouter sa voix, et qu’au lieu de donner des marques
d’un sincère repentir, il ne songe qu’à passer le temps, et à faire bonne
chère, disant : Mangeons et buvons, car demain nous ne serons plus en vie; Dieu
justement irrité proteste qu’il ne leur pardonnera jamais ce péché, et qu’une
funeste mort sera la peine du mépris qu’ils ont pour lui et pour ses Ministres.
Tout ceci prouve la nécessité des larmes. Car
si Israël eût imité le Prophète envoyé de Dieu; s'il eût pleuré ses propres
péchés, comme le saint homme pleurait ceux d’autrui; s’il eût écouté le Seigneur,
qui pour n’être pas obligé de le punir, l’invitait à la pénitence, il eût sans
doute obtenu sa grâce, parce que Dieu ne désire point que le pécheur meure,
mais seulement qu’il se convertisse et qu’il vive. Ce ne fut donc que pour le
punir de son endurcissement, que Dieu le livra à ses ennemis, et qu’il
l’affligea par une très-rude et très longue captivité. Plût à Dieu que les
Chrétiens profitassent de cet exemple, et que pendant qu’on les exhorte partout
à la pénitence, ils apprissent à la faire : ils apaiseraient par-là, sans
doute, la colère de leur Juge, et détourneraient de dessus leur tête une
infinité de malheurs tant généraux que particuliers. Mais combien en
voyons-nous, qui non moins aveugles que les Infidèles, semblent dire dans leur
cœur : Mangeons et buvons, aussi-bien mourrons-nous demain. Peut-être
disent-ils plus vrai qu’ils ne pensent. Car, quoiqu’ils ne soient pas comme les
Athées, qui croient que l’âme périt avec le corps, et qu’un homme mort est
réduit à rien; il est pourtant vrai que lorsque s’abandonnant à la débauche,
ils ne cherchent qu’à satisfaire leur sensualité, au lieu de jeûner et de gémir
sur les désordres de leur vie; la mort les surprend, et ils tombent en un
moment dans l’Enfer, où est la seconde mort, la mort éternelle.
Saint
Jérôme sur Isaïe, laissant à part le sens littéral de ce passage, en fait une
application fort naturelle aux persécutions des hérétiques; aussi leur
convient-il mieux qu’à tous les autres. Retirez-vous de moi, et n’essayez point
de me consoler sur la ruine entière de la fille de mon peuple. L’hérésie ne
renverse pas seulement le toit et les murs du grand édifice de l’Eglise; elle
en détruit jusqu’aux fondements. Saint Antoine connut un jour par révélation
celle que méditait Arius, et qui devait bientôt éclater. Il en fut touché
au-delà de tout ce qu’on peut penser. Saint Athanase, dans la vie de cet
admirable serviteur de Dieu, raconte la chose en cette manière. Voici, dit-il,
une vision bien triste et bien affligeante. Le saint homme travaillant un jour
avec ses frères, qui étaient assis autour de lui, leva tout à coup les yeux au
Ciel, et poussa un grand soupir, et Dieu, un moment après, ayant commencé à lui
faire voir ce qui devait arriver, il en fut saisi d’une si violente douleur,
qu’il en trembla de tout son corps. Il se jeta incontinent à genoux, et
prosterné devant le Seigneur, il le conjura, les larmes aux yeux, de détourner
par son infinie miséricorde, le crime qui s’allait commettre. Tous ceux qui
étaient présents, saisis de frayeur, le prient de leur dire ce qu’il a vu de si
lamentable. Les sanglots l’empêchent de parler; il fait un effort, mais il est
interrompu : enfin jetant un grand cri, il dit : Mes chers enfants, il vaudrait
mieux mourir bientôt, que d’être témoin d’une telle abomination. Ayant dit
cela, il est encore obligé de s’arrêter, pour laisser couler ses larmes; puis
reprenant la parole avec peine et en sanglotant : L’Eglise, continue-t-il, est
menacée de la plus horrible désolation dont on ait jamais entendu parler. La
foi Catholique va être violemment attaquée, et tout ce qu’il y a de plus saint
dans le Christianisme, sera renversé par des hommes impies et brutaux.
L’événement ne vérifia que trop la vision : car deux ans après l’Arianisme
éclata. Voilà ce que dit saint Athanase; mais nous pouvons dire que de nos
jours les nouveaux Sectaires ont suscité à l’Eglise une persécution non moins
funeste que toutes celles des siècles passés; et plût à Dieu qu’un Isaïe ou un
Antoine nous pût donner des larmes pour déplorer un si grand malheur!
Chapitre V. Autres preuves tirées
de Jérémie.
Jérémie, au second Chapitre de ses
Lamentations, parle ainsi au peuple d’Israël : Versez jour et nuit des torrents
de larmes. Ne vous donnez point de repos; et que vos yeux ne cessent jamais de
pleurer. Levez-vous, louez le Seigneur durant la nuit, au commencement de
chaque veille : épanchez votre cœur, comme de l'eau, en sa présence; levez les
mains vers lui, au sujet de vos petits enfants qui sont morts de faim dans
toutes les rues.
Le Prophète par ces paroles excite les Juifs
à la pénitence, parce qu’ils avaient grièvement offensé Dieu, et qu’après la
ruine de Jérusalem, prise et saccagée par le Roi de Babylone, il leur restait
encore soixante-dix ans d’une très-fâcheuse captivité. Il leur montre bien
par-là qu’une véritable pénitence demande des gémissements et des pleurs; et il
semble qu’il soit impossible de rien ajouter à ce qu’il en dit.
Versez des torrents de larmes. Il ne se
contente pas de quelques larmes, il en veut une si grande abondance, qu’on les
puisse comparer à des torrents qui courent avec impétuosité, et auxquels rien
ne résiste. Il veut même qu’elles coulent jour et nuit, pour montrer qu’elles
ne doivent jamais s'arrêter; tout au contraire des torrents qui vont vite, mais
qui sont bientôt à sec. Il faut qu’elles aient, avec la rapidité des torrents,
le cours perpétuel des rivières. Pleurer jour et nuit, selon la pensée du
prophète, n’est donc autre chose que ne point cesser de pleurer. C’est pour
cela qu’il ajoute : Ne vous donnez point de repos, et ayez toujours les larmes
aux yeux. Ne vous laissez point aller au sommeil : car il n’est pas temps de
vous reposer, lorsque le Seigneur a la main levée sur vous, et qu’il est prêt à
vous frapper. Ayez toujours les larmes aux yeux; implorez sans cesse la
miséricorde divine, non par la parole, mais par les larmes, non pas de la
langue, mais des yeux. Car cette manière de prier est d’une grande efficacité
pour fléchir le souverain Juge.
Mais parce que la faiblesse humaine demande
quelque repos, on nous avertit de veiller au moins une partie de la nuit, qui
est le temps le plus propre pour vaquer à l’Oraison, et pour gémir devant Dieu,
Levez-vous, dit le Prophète, et louez le Seigneur durant la nuit; c’est-à-dire,
quand vous vous serez un peu reposé durant le jour, appliquez-vous à la prière,
et n’attendez pas pour cela que la nuit soit bien avancée. La nuit se divise en
quatre veilles; commencez chacune de ces veilles par vous recueillir et par
élever votre cœur à Dieu : Épanchez en sa présence votre cœur comme de l’eau;
c’est-à-dire, faite-lui un aveu sincère de vos péchés; purgez-en si bien votre
cœur qu’il n’y reste rien, comme il ne reste nulle goutte d’eau dans le vase,
quand on l’a vidé. Car voici le temps de trouver grâce devant Dieu, en
confessant que l’on a péché, et reconnaissant humblement et avec larmes que
l’on mérite d’être puni. C’est là le sens que saint Ambroise donne à ce verset
du Psaume 61 : Epanchez vos cœurs en sa présence.
Mais ce n’est pas assez de pleurer amèrement
nos péchés, il faut encore pleurer ceux de nos frères, et contribuer autant
qu’il nous est possible à leur conversion. C’est ce que veut dire Jérémie par
ces paroles : Levez les mains vers le Ciel pour l’âme de vos petits enfants qui
sont morts de faim dans toutes les rues. Il ne parle pas ici des enfants qui
périrent durant le siège de Jérusalem, et qui n’avaient pas besoin de prières.
Car, lever les mains au Ciel, selon le style de l’Ecriture, c’est implorer le
secours de Dieu : ainsi le Prophète disait : Elevez vos mains durant la nuit
vers le Sanctuaire, et bénissez Dieu. ce n’est donc pas sans raison que saint
Jérôme, ou l’Auteur des Commentaires sur les Lamentations de Jérémie, qui sont
attribuées à ce Père, dit que sous le nom de petits enfants, il faut entendre
les gens ignorants et grossiers, qui mouraient dans toutes les villes, sans
qu’il se trouvât personne pour leur distribuer le pain de la parole de Dieu. et
de fait, cette divine nourriture ne manqua jamais plus aux Juifs, qu’après la
ruine de Jérusalem, et durant leur captivité dans Babylone. Ils avaient en ce
temps-là des Rois sans Religion, des Prêtres sans piété, et tellement ignorants,
qu’à peine pouvait-on savoir ce qu’étaient devenues les Ecritures. Le peuple
infecté des mêmes vices persécutait cruellement les Prophètes envoyés de Dieu,
et les seuls Prédicateurs capables de ramener les pécheurs à leur devoir.
Jérémie et Ezéchiel en furent les victimes. N’était-il donc pas à propos
d’exciter les gens de bien à lever les mains au Ciel, pour le salut de tant de
personnes, qui faute de nourriture spirituelle, périssaient de tous côtés dans
les rues, c’est-à-dire, publiquement, et aux yeux de tout le monde?
Ce que nous venons de dire, peut justement
s’appliquer à ces derniers temps aussi déplorables que ceux des anciens
Prophètes. Car il y a aujourd’hui une infinité de gens qui se perdent manque
d’instruction; et hors des villes Catholiques qui ont reçu et qui conservent
encore la pure doctrine de l’Evangile, on ne sait du tout ce que c’est que de
manger ce pain divin; comme il arrive parmi les nations infidèles, ou si on le
mange, il est corrompu et empoisonné, comme parmi les peuples hérétiques.
Chapitre VI Autres preuves tirées d’Ezéchiel.
Ezéchiel eut un jour une épouvantable vision,
et si nous n’en sommes pas effrayés, jusqu’à en verser des larmes, rien au
monde ne sera capable de nous émouvoir. Voici de quelle manière il la décrit.
Le Seigneur lui dit : Passez au travers de la Ville, parcourez les rues de
Jérusalem, et ceux qui gémissent au sujet des abominations qu’ils y voient
commettre, marquez-les de la lettre Thau sur le front. Et je l’entendais qui
disait aux Ministres de sa Justice : Allez, suivez-le par toute la Ville, et
frappez de tous côtés : Ne vous laissez point attendrir à la vue de ce carnage
: Tuez tout, vieillards, jeunes hommes, filles et enfants, n’épargnez personne;
seulement gardez-vous bien de toucher à ceux que vous verrez marqués de la
lettre Thau sur le front, et commencez par mon Sanctuaire.
Cette mystérieuse vision montre qu’il n’y
aura de sauvé que ceux qui auront la lettre Thau sur le front : or nul ne porte
cette marque que ceux qui gémissent au sujet des abominations que commet le
peuple de Dieu. Cette marque, au reste, n’est autre chose que le signe de la
Croix. Car si l’on en croit saint Jérôme, la lettre Thau qui est la dernière de
l’Alphabet Hébraïque, avait autrefois la figure de la Croix; mais Esdras ayant
changé les caractères, elle ne l’a plus. Elle L'avait toutefois encore du vivant
de saint Jérôme, parmi les Samaritains, qui avaient toujours gardé les
caractères anciens. Le Thau dont parle Ezéchiel, plus ancien qu’Esdras, avait
donc certainement la figure de la Croix.
Mais qu’est-ce que porter le signe de la
Croix sur le front? C’est de ne point rougir des opprobres du Sauveur! Et qui
sont ceux qui n’ont point de honte de reconnaître pour leur Roi Jésus crucifié?
Ce sont les personnes humbles, douces et patientes, qui ne cherchent point à se
venger des injures qu’on leur fait; qui rendent le bien pour le mal, qui
méprisent les richesses, qui aiment la pauvreté, qui prennent partout la
dernière place, en un mot, qui ne sont point de ce monde corrompu, comme
Jésus-Christ n’en était point. Ceux au contraire qui n’on pas au front la
marque visible de prédestination, qui par conséquent sont du nombre des
Réprouvés, ceux-là gémissent, mais ce n’est pas de voir Dieu grièvement
offensé; c’est de se voir maltraités eux-mêmes. Ils souffrent tranquillement
qu’on blasphème en leur présence le nom du Seigneur, mais ils se fâchent et
s’emportent violemment, pour peu qu’on les choque; ils ne sauraient digérer un
léger affront, et ils n’ont point de repos qu’ils n’en aient tiré raison. Quel
sujet y a-t-il donc de s’étonner si ces derniers ne se trouvent point parmi
ceux qui portent le signe de la Croix sur le front, et si frappés par l’Ange
exterminateur, ils périssent, et vont brûler à jamais avec les Démons?
Mais afin qu’on sache que cette terrible
vision ne regarde pas seulement les Juifs, mais encore les Chrétiens, saint
Jean en rapporte une autre dans laquelle il vit un Ange, qui venait du côté de
l’Orient, et qui tenait le sceau du Dieu vivant en la main. Cet Ange se mit à
crier aux quatre autres qui avaient ordre de punir les hommes sur terre et sur
mer : Ne vous hâtez point de punir les hommes sur terre et sur mer, jusqu’à ce
que nous ayons marqué au front les serviteurs de notre Dieu. J’entendis alors,
continue le saint Apôtre, que le nombre de ceux qui avaient été marqués, était
de cent quarante quatre mille, de toutes les Tribus d’Israël. Je vis ensuite
une multitude innombrable de gens de toute nation, de toute tribu, de tout
peuple et de toute langue. Ils étaient debout vis à vis du trône, et devant
l’Agneau, vêtus de blanc, et portant des palmes en main. Ils chantaient à haute
voix : Vive notre Dieu qui est assis sur le Trône, et vive l’Agneau. Ceux dont
saint Jean parle en cet endroit, et à qui il vit la lettre Thau marquée sur le
front, ce sont les Elus, partie Juifs et partie Gentils; mais les Juifs sont
peu en comparaison des Gentils. Car le nombre de ceux-là se réduit à cent
quarante-quatre mille, au lieu que ceux-ci sont sans nombre, c’est-à-dire que,
quoique Dieu en sache le compte, puisqu’il sait au juste combien ils ont de cheveux,
ils surpassent toutefois de beaucoup les autres, par leur multitude qui semble
infinie.
Que personne au reste ne s’imagine que parce
qu’on dit qu’il est impossible de savoir le nombre des Prédestinés parmi les
Gentils, il s’ensuive qu’il y aura parmi eux plus d’Elus que de Réprouvés. Il y
aura à la vérité un plus grand nombre de Prédestinés parmi les Gentils que
parmi les Juifs; mais à parler en général, le nombre des Réprouvés, soit Juifs,
soit Gentils, excédera de beaucoup celui des Elus, et voici comme on le prouve
: Saint Jean ne compte dans tout Israël que cent quarante-quatre mille
Prédestinés : or il est certain que ce nombre n’approche point de celui des
réprouvés de cette même nation. Car lorsque les Israélites sortirent d’Egypte,
on trouva qu’ils étaient près de six cent mille hommes de pied, sans les enfants
et sans une multitude innombrable de petit peuple. Ajoutez donc à ces six cent
mille, tous hommes de guerre, les femmes, les petits enfants, les valets et les
servantes, vous y trouverez sans doute plus d’un million d’âmes. Depuis ce
temps-là, David ayant la curiosité de savoir combien il pouvait lever de
soldats dans son Royaume, il s’en trouva jusqu’à treize cent mille. Joignez-y
tous les enfants et toutes les femmes qui vivaient alors, joignez-y encore tout
ce qu’il y a eu depuis, et tout ce qu’il y aura jamais de descendants
d’Abraham, le nombre en sera si grand que les cent quarante-quatre mille Elus
dont il est parlé dans l’Apocalypse, ne seront pas la millième partie de celui
des Réprouvés.
Ce que nous disons ici du peuple Hébreu, se
peut dire à proportion du peuple Chrétien. Car ce n’est pas seulement pour les
Juifs, c’est encore pour les Chrétiens, qu’étroite est la porte et étroit le
chemin qui mène à la vie, dont peu de personnes trouvent l’entrée. C’est aussi
également pour les uns et pour les autres que la porte est large et le chemin
spacieux qui conduit à la perdition, où il entre une infinité de gens. En
effet, celui qui pria le Fils de Dieu de lui dire s’il n’y aurait que peu de
personnes qui se sauvassent, ne demandait pas s’il y en aurait peu dans la
Judée, mais absolument, s’il y en aurait peu dans le monde. Aussi le Sauveur,
sans marquer les Juifs en particulier, répondit en général, que le chemin qui
mène à la vie est étroit, et que peu de gens le connaissent. Isaïe voulant
désigner le petit nombre de ceux qui se trouveront parmi les Elus, à la fin des
siècles, se sert de deux comparaisons terribles, mais naturelles; l’une d’une
vigne vendangée, et l'autre d’un olivier dont on a cueilli les olives. Le
Seigneur, dit-il, va désoler et ravager toute la terre. Il en sera comme si
l’on ramassait quelque peu d’olives, qui restent sur l'arbre, après qu’on l’a
bien secoué, ou quelque peu de raisins, qui sont demeurés à la vigne, après
qu’on l’a vendangée. Ceux qui resteront, béniront à haute voix le Seigneur,
lorsqu’il sera dans sa gloire.
Le grand nombre des Réprouvés est donc figuré
par la multitude presque innombrable d’olives, qui tombent de l’olivier, quand
on le secoue la première fois, et le petit nombre des Prédestinés par le peu
d’olives qu’on trouve sur l’arbre après la récolte. On compare aussi le grand
nombre des Réprouvés, à celui des grappes dont les vignes sont chargées avant
la vendange, et le petit nombre des Élus au peu de raisins qui échappent à la
main et aux yeux des vendangeurs. C’est pour cela que tous les Saints loueront
le Seigneur, quand ils verront ses ennemis à ses pieds. Maintenant ce n’est pas
merveille, si ayant le signe de la Croix gravé sur le front, ils gémissent,
lorsqu’ils voient les crimes énormes qui se commettent sur la terre, et les
peines épouvantables qui sont préparées aux méchants.
Mais il ne faut pas omettre ce que dit
Ezéchiel, ou plutôt ce que Dieu dit par la bouche de ce Prophète : Commencez
par mon Sanctuaire, Dieu ordonne aux exécuteurs de sa justice, de commencer par
les Prêtres. Car, au Jugement dernier, ceux qu’on épargnera le moins, seront
les Ministres de l’Autel, est les Pasteurs du troupeau de Jésus-Christ, qui par
leurs paroles et par leurs exemples doivent enseigner aux peuples le chemin du
Ciel. Saint Grégoire, qui connaissait mieux que personne cette obligation, la
leur représente en ces termes : Je ne crois pas, mes très-chers Frères, que
personne nuise plus à la cause de Dieu que les Prêtres, lorsqu’au lieu de
travailler à la correction des autres, selon qu’ils y sont obligés, ils les
gâtent par leurs mauvais exemples; lorsqu’il arrive que nous tombions dans les
désordres dont nous devrions détourner nos frères, lorsque nous nous appliquons
à toute autre chose qu’à procurer le salut des âmes, lorsque nous n’avons en
vue que nos propres intérêts, lorsque nous aimons passionnément les biens de la
terre, et que nous recherchons avec ardeur la gloire du monde. On peut lire
toute l’Homélie d’où ce passage est tiré. On peut lire aussi la lettre des
saint Augustin à Valère son Évêque, et le Sermon de saint Bernard sur ces
paroles : Voilà que nous avons tout quitté. On verra en quel effroyable danger
sont les méchants Prêtres.
Que si l’on est peu touché de ce que disent
les Saints, qu’on écoute au moins le Saint-Esprit, qui fait ces reproches et
ces menaces aux Prêtres dans Malachie. La bouche du Prêtre conserve la science,
et c'est de lui que l’on apprendra la Loi, parce qu’il est l’Ange du Seigneur,
du Dieu des armées; mais pour vous, vous avez quitté le bon chemin, et vous
avez scandalisé beaucoup de personnes par le mépris de ma Loi. Vous avez rendu
inutile mon alliance avec Lévi, dit le Seigneur des armées. Comme donc vous
n’avez pas suivi mes voies, et que dans vos jugements vous avez eu moins
d’égard à la sainteté de ma Loi qu’à la qualité des personnes, je vous ai
humiliés devant tous les peuples. Si le Seigneur avait tant de peine à
supporter la négligence des Prêtres de l’ancienne Loi, combien plus doit-il
avoir en horreur les méchants Prêtres de la Loi nouvelle, qui est sans
comparaison plus pure et plus sainte que l'ancienne?
Chapitre VII Autres preuves tirées de Joël.
Le saint Prophète Joël prévoyant les grands
malheurs dont le peuple d’Israël était menacé, criait d’une voix terrible :
Pleurez comme une jeune personne, couverte d’un sac, pleure son époux qu’elle a
perdu. Et vous, Prêtres, revêtez-vous de cilices et de sacs; pleurez, poussez
de grands cris, vous qui approchez de l’Autel, car le sacrifice et l’oblation
sont abolis dans la maison de votre Seigneur; allez au Temple, couvrez-vous de
sacs, ô Ministres de mon Dieu. Puis adressant à tous sa parole : Sonnez,
dit-il, de la trompette en Sion; faites retentir de vos cris ma sainte
Montagne; que tous les peuples de la terre tremblent d’effroi, parce que le
jour du Seigneur est proche, ce jour de ténèbres et d’obscurité, ce jour de
nuée et de tourbillon. Après cela il fait parler Dieu même en ces termes :
Convertissez-vous à moi de tout votre cœur; jeûnez, pleurez, gémissez. Et plus
bas encore il ajoute : Entre le parvis et l’Autel, les Ministres du Seigneur
verseront des ruisseaux de larmes, et diront : Pardonnez, Seigneur, pardonnez à
votre peuple.
Tout ce discours qui ne tend qu’à exciter à
pleurer et à gémir, fait bien voir qu’il n’est pas aisé d’adoucir un Dieu en
colère, ni d’en obtenir des grâces par des prières toutes simples, et souvent
accompagnées de peu de ferveur; que pour cela il est nécessaire de jeûner, de
porter le sac et le cilice, et surtout d’avoir une vraie douleur de ses fautes.
Mais remarquons avant toutes choses, que quoique le peuple d’Israël eût
beaucoup de maux à craindre, et pour le corps et pour l’âme, les maux
spirituels étaient pourtant ceux qu’il appréhendait le plus. Rien en effet
n’inquiétait plus et les Prêtres et le peuple, que le danger où ils se voyaient
de ne plus avoir de Sacrifices, soit pour honorer le Seigneur, soit pour
apaiser sa colère. De là vient que le Prophète ayant dit au peuple : Pleurez
comme une jeune veuve pleure son premier époux; il en apporte la raison : parce
que le sacrifice et l’oblation sont abolis dans la maison du Seigneur. Et après
avoir dit aux Prêtres : Couvrez-vous de sacs, pleurez; criez les hauts cris,
vous qui servez à l’Autel; il ajoute aussi : parce qu’il ne se fait plus de
Sacrifices ni d’oblations dans la maison de votre Dieu. On connaît par-là que
des choses aussi viles et d’aussi peu de durées que le sont les biens
temporels, ne méritent pas que l’on en pleure la perte; mais qu’on ne saurait
assez déplorer celle des biens spirituels, surtout de la grâce; puisque le
péché qui nous en dépouille, attire après lui la mort éternelle.
Remarquons de plus que pour satisfaire
pleinement à la Justice divine, ce n’est pas assez de verser des pleurs; mais
qu’avec les pleurs, il faut joindre les instruments et les œuvres de pénitence,
le sac et le jeûne. Il n’est pas croyable combien ces deux choses plaisent à
Dieu. qui les considère comme des marques d’un parfait changement de vie. Il
n’en faut point d’autre preuve que ce que Jonas raconte de la pénitence des
Ninivites : Un héraut cria dans Ninive : De la part du Roi et de ses Princes,
que les hommes, les chevaux, les bœufs, les moutons ne prennent aucune
nourriture, et qu’on ne mène les troupeaux ni à l’herbe ni à l’eau; que les
hommes se couvrent de sacs, et qu’ils en couvrent les bêtes; qu’ils crient au
Seigneur de toute leur force; que chacun se convertisse, et qu’il sorte du
mauvais chemin où il est, qu’il renonce à ses œuvres criminelles. Qui sait si
Dieu ne changera point à notre égard, et si sa colère étant apaisée, il
n’oubliera point nos offenses, et si enfin nous ne serons point sauvés de la
mort? Dieu eut égard à leurs œuvres, et les voyant convertis, il eut pitié
d’eux, et ne les châtia pas, comme il les en avait menacés.
Remarquons enfin que le Prophète n’exige pas
seulement des pécheurs une médiocre douleur de leurs crimes; mais qu’il veut
qu’elle soit vive et égale à celle d’une Épouse qui a perdu son Epoux dans la
fleur de ses années. Cependant plusieurs parmi nous se confessent sans jeter
une seule larme, ni un seul soupir, et sans songer seulement ni à jeûne ni à
cilice. Mais on ne se moque point de Dieu. Les Ninivites et tant d’autres
peuples nourris dans l’idolâtrie s’élèveront au Jugement contre ces lâches
Chrétiens, et demanderont leur condamnation.
Chapitre VIII Preuves de la même vérité, tirées des Evangiles.
Après avoir prouvé par divers passages du
vieux Testament, la nécessité de la pénitence et des larmes, nous la prouverons
encore par l’autorité de l’Evangile, et premièrement par cette parole du Fils
de Dieu : Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés : Heureux vous qui
pleurez maintenant, car vous vous réjouirez. Ce n’est point ici un simple
conseil que notre Seigneur nous donne, puisqu’il ajoute : Malheur à vous qui
riez maintenant; car vous pleurerez après avoir ri. Comme donc il faut
maintenant s’abstenir de rire, pour n’être pas obligé de pleurer à jamais :
aussi faut-il pleurer dans le temps, afin de pouvoir se réjouir dans
l’éternité. Il est écrit dans l’Apocalypse, que Dieu essuiera leurs larmes. Hé!
de qui doit-il essuyer les larmes, si ce n’est de ceux qui auront beaucoup
pleuré? Mais sur qui tombera cette funeste Sentence portée contre Babylone :
Autant qu’elle a été dans la gloire et dans les délices, autant faites-lui
souffrir de tourments? Ce sera sans doute sur ceux qui au lieu de se mortifier
et de faire pénitence, mènent une vie molle et sensuelle. Gémissons donc dans
cette terre étrangère, si nous voulons nous réjouir dans notre céleste patrie.
Mais expliquons plus distinctement ce mot :
Heureux ceux qui pleurent. Saint Augustin croit que le Sauveur parle de la
peine qu’on a naturellement à se séparer de ses proches et de ses amis, quand
on veut se donner à Dieu. car cette séparation ne peut être que très-sensible à
ceux qui n’ont pas encore acquis une solide vertu; mais d’autres Pères, comme
saint Jérôme, saint Chrysostôme, saint Ambroise, l’expliquent de la douleur
qu’on doit avoir tant de ses péchés que de ceux d’autrui, et ce qu’ils disent
là-dessus, paraît le plus vraisemblable. Il ne faut pas pourtant rejeter
l’explication de saint Augustin; car ce saint Docteur ne prétend point que pour
s’affliger de l’absence des personnes qu’on chérit le plus, on soit heureux,
lorsque leur absence est la seule cause de la douleur qu’on ressent; mais il
estime vraiment heureux ceux qui ont moins de déplaisir de l’éloignement de
leurs proches que de la perte de la grâce, et qui aiment mieux se séparer,
quoiqu’avec regret, de leurs plus intimes amis, que de ne pas suivre
Jésus-Christ, de ne pas tendre à la perfection où ils les appellent. Cependant
la pensée des autres est plus commune, plus claire et plus naturelle.
Heureux sont donc ceux qui pleurent, ou parce
qu’ils ont regret d’avoir offensé le meilleur de tous les maîtres, et le plus
aimable de tous les pères, ou parce que jour et nuit ils soupirent après la vie
éternelle, ou pour quelque autre raison fondée sur l’amour ou sur la crainte de
Dieu; Heureux, dis-je, sont ceux-là, car un jour ils seront comblés de
consolation et de délices dans le Ciel. Mais malheur à ceux qui rient
maintenant, parce qu’après avoir joui de quelques plaisirs passagers; ils
seront jetés dehors dans les ténèbres, où l’on pleure et où l’on grince les
dents de rage et de désespoir. Ce n’est pas que par un excès de sévérité, nous
défendions aux gens de bien un ris modeste et qui dure peu, ni que nous
voulions leur en faire un crime : ce que nous disons seulement et ce que
l’Ecriture nous enseigne, c’est qu’il n’est ni expédient, ni permis à des
Chrétiens de s’abandonner tellement à la joie, qu’oubliant qu’ils sont ici dans
une vallée de larmes, ils ne songent point à pleurer et à gémir, quand
l’occasion le demande. Car il sera temps de nous réjouir quand nous serons dans
notre patrie; maintenant que nous sommes dans un exil, environnés de
très-cruels et de très-puissants ennemis, c’est le temps des gémissements et
des pleurs.
Le Sauveur apprit autrefois à ses Disciples
combien les larmes sont nécessaires et inévitables en ce monde, lorsqu’il dit;
En vérité, en vérité, je vous le dis, vous verserez bien des pleurs, et tandis
que vous serez dans la tristesse, le monde se réjouira; mais votre tristesse se
convertira en joie. Quand une femme est en travail, elle souffre, parce que son
terme est venu; mais quand elle est accouchée, la joie qu’elle a d’avoir mis un
enfant au monde, lui fait oublier ses douleurs. Ainsi vous avez présentement
beaucoup à souffrir; mais je vous reviendrai voir, et votre âme sera remplie
d’une joie que personne ne vous ôtera. Certainement si l’on concevait ces
paroles, et qu’on les méditât bien, il ne se trouverait personne dans ce lieu
de bannissement, qui ne renonçât volontiers à tous les plaisirs passagers, et
qui ne s’en fit un de gémir sans cesse, comme la Colombe; car c’est un principe
incontestable dans le Christianisme, que ce qui fait le caractère des Disciples
du Sauveur, et ce qui les distingue du monde, c’est que le monde se réjouit, et
qu’ils sont dans la tristesse.
Quelle différence y a-t-il donc entre un vrai
Chrétien et le monde? La même qu’entre un Prédestiné et un Réprouvé. Je ne prie
pas pour le monde, disait le Sauveur; et l’Apôtre veut que nous fassions
pénitence, de peur que nous ne soyons condamnés avec le monde. Que s’ensuit-il
donc de là, sinon que celui qui pleure avec les Disciples de Jésus et avec
Jésus même, et qui ne se lasse point de pleurer, a le caractère des Elus; et
qu’au contraire celui qui veut se réjouir avec le monde, a la marque des
Réprouvés, avec lesquels il sera effectivement damné, si avant que de mourir,
il ne rompt les liens qui le tiennent attaché au monde Le Sauveur ajoute : Pour
vous autres, vous serez dans la tristesse; mais votre tristesse se convertira
en joie. Il exhorte ses Disciples à persévérer jusqu’à la mort dans les
exercices de la pénitence; il les y anime par l’espérance certaine d’un bien
aussi grand qu’est cette joie ineffable et éternelle, qu’on ne pourra leur
ôter.
Et afin qu’ils sachent que le temps des
pleurs est court, et que celui de la joie n’aura point de fin, il se sert de la
comparaison d’une femme, qui en accouchant souffre beaucoup, parce que son
heure est venue; mais à qui la joie d’avoir mis un enfant au monde, fait
incontinent oublier ses douleurs passées. Il compare le temps de souffrir à une
heure, parce qu’il passe vite, et le temps de se réjouir à plusieurs années,
c’est-à-dire, à toute la vie de l’enfant, qui fait la joie de sa mère tant qu’il
est au monde. Rien ne marque mieux l’emploi des Apôtres et des Prélats, que les
douleurs de l’enfantement. C’est pour cela que saint Paul écrivant aux premiers
Fidèles : Mes chers enfants, leurs disait-il, vous me causez encore une fois
les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que Jésus-Christ soit entièrement
formé en vous. Ils souffrent donc ces douleurs mortelles, ils les souffrent non
pas une seule fois, comme les femmes, mais cent et cent fois. Ils ressemblent à
cette femme de l’Apocalypse, qui est la figure de l’Eglise, et dont saint Jean
dit : Qu’étant en travail d’enfant, elle jetait de grands cris, et avait
beaucoup de peine à se délivrer de son fruit.
Enfin
pour nous assurer que tout cela est
véritable, et qu’il n’en faut pas douter, le Sauveur
commence par ces paroles :
En vérité, en vérité, je vous le dis. Il
prévoyait bien que plusieurs auraient
peine à croire que le partage des Elus soient les pleurs, et
qu’il soit plus
avantageux de gémir avec les Disciples de Jésus, que de
se réjouir avec le
monde; que ceux en un mot, qui pleurent durant un temps, doivent
être
éternellement heureux, et que ceux qui se réjouissent
durant un temps doivent
être éternellement malheureux. Il confirme donc ce
qu’il a dit par un serment
réitéré : En vérité, en
vérité je vous le dis. Plût à Dieu que
l’on méditât une
vérité si certaine et si importante, et que l’on
sût profiter d’un temps aussi
salutaire qu’est celui de pleurer, et d’acheter par
quelques larmes un bonheur
qui ne finira jamais!
Chapitre IX. Autres preuves tirées des Épîtres de saint Paul, et de celle
de saint Jacques.
L’apôtre saint Paul dans sa première Epitre
aux Corinthiens, les reprend très-sévèrement de ce qu’un d’eux ayant commis un
horrible inceste, ils n’en avaient pas assez fait paraître d’indignation et de
déplaisir. On apprend, dit-il, qu’il se commet parmi vous une sorte
d’impudicité, inouï même parmi les Païens; c’est qu’un homme abuse de la femme
de son père. Cependant vous êtes encore aussi orgueilleux que jamais, au lieu
que vous devriez pleurer et bannir de vos assemblées celui qui a commis une
telle abomination. Les premiers Chrétiens avaient tellement à cœur la pureté,
qu’ils ne pouvaient même souffrir qu’on nommât le vice contraire. Que chacun,
disait saint Paul, prenne garde à ne pas seulement parler de fornication, ni
d’aucune autre sorte d’impureté; des Saints, comme vous, en devriez ignorer le
nom.
Comme donc on avait su que quelqu’un
entretenait dans Corinthe un commerce si honteux, l’apôtre voulait que tout le
peuple en marquât publiquement sa douleur, et parce qu’il ne semblait pas qu’on
en fut beaucoup touché, il se plaignit de cette indolence : il écrivit à tous
ceux de cette Eglise une lettre foudroyante, il leur en écrivit encore une
seconde, où il témoigne qu’en l’écrivant, il avait beaucoup gémi et versé de
larmes. Il leur dit donc qu’il a appris que dans leur Ville il se commettait
une horrible espère d’impureté; comme s’il disait : Il y a beaucoup de choses à
reprendre dans vos mœurs; car premièrement on parle d’impudicité et d’une
étrange impudicité, déjà commise parmi vous, qui ne devriez seulement pas en
savoir le nom, puisque parmi les Païens à peine sait-on ce que c’est.
Secondement ce péché qu’on laisse impuni, n’est pas une impureté commune, mais
un effroyable inceste. Il est vrai qu’il s’est trouvé des nations chez qui
l’inceste était toléré; mais les plus barbares avaient peu à peu reconnu que
c’était un de ces crimes qui sont contre la nature, et dont la nature même a de
l’horreur.
Cependant, continue l’apôtre, vous ne laissez
pas d’avoir de l'orgueil, au lieu que vous devriez gémir. C’est ici la
troisième chose que l’on condamne dans les Corinthiens. Le point d’honneur
était leur passion dominante : ils disputaient éternellement entre eux sans jamais
pouvoir s’accorder. Ainsi partagés et tout occupés du sujet de leurs disputes,
ils ne songeaient point à ôter un si grand scandale. Sachant ce qui se passait,
ils auraient dû s’assembler, ordonner des jeûnes et des prières publiques,
joindre leurs larmes, implorer ensemble la miséricorde divine, et si ce pécheur
ne se convertissait au plus tôt, le retrancher de leur Communion.
Ô que nous sommes éloignés de la ferveur et
de la sévérité des premiers Disciples de Jésus-Christ! Que le don des larmes si
commun en ce temps-là, est rare aujourd’hui! Alors pour un seul pécheur tout le
peuple gémissait; et à force de prières on tachait d’apaiser le Ciel.
Maintenant pour plusieurs pécheurs, à peine se trouve-t-il un seul homme qui
s’afflige de voir qu’on offense Dieu, et que les âmes se perdent.
La dernière preuve que nous tirons des
Écritures pour montrer la nécessité de pleurer et de gémir en cette vie, se
trouve dans l’Epitre de saint Jacques : Mortifiez-vous, dit ce saint Apôtre,
reconnaissez votre misère, pleurez, changez votre ris en deuil, et votre joie
en tristesse. Il parle généralement à tous les Fidèles, dont il avait dit peu
auparavant : Nous péchons tous tant que nous sommes, en beaucoup de choses. Il
veut que nous confessions que nous sommes misérables, que par conséquent nous
avons besoin de la miséricorde de Dieu, et qu’afin de nous l’attirer, il ne
suffit pas de pousser des cris vers le Ciel; mais qu’il faut entrer dans des
sentiments d’une componction qui change notre ris en pleurs, et notre joie en
tristesse. Car que nous servirait-il de répandre quelques larmes, si
incontinent après nous recommencions à rire et à nous abandonner à la vaine
joie du monde?
O que nous pratiquons mal ce que le
Saint-Esprit nous enseigne! Il nous déclare si souvent par la bouche des
Prophètes et des Apôtres, qu’il faut nécessairement pleurer en ce monde pour
être à jamais bienheureux en l'autre, et néanmoins la plupart sont sourds à sa
voix. Ils pleurent, et rien n’est capable de les consoler sur la mort de leurs
amis, sur le mauvais succès d’une affaire qui les regarde, ou sur quelque autre
pareil accident; quoiqu’ils ne puissent ignorer qu’il n’y a point de
comparaison des biens temporels aux biens éternels. Peut-on s’étonner de voir
périr ce qui est périssable, de voir passer ce qui est passager, de voir mourir
ce qui est mortel? Mais ne faut-il pas avoir perdu la raison et être stupide ou
insensé, pour ne point pleurer la mort d’une âme que Dieu destine à vivre
éternellement, et pour mépriser la perte d’un Royaume aussi grand et aussi beau
qu’est celui du Ciel? Cependant le nombre de ces gens stupides et insensés est
presque infini. Mais si la parole de Dieu ne les touche pont, voyons si les
exemples les toucheront davantage.
Chapitre X Quelques exemples tirés de l’Ecriture, qui prouvent la nécessité
de la pénitence et des larmes en cette vie.
Nous voyons dans les Livres saints plusieurs
exemples de personnes qui ont employé les larmes pour apaiser la juste colère
de Dieu. Le premier qui se présente est celui de toute la République des Hébreux,
dont il est parlé au Livre des Juges (c.2.). l’Ange du Seigneur ayant fait à ce
peuple ingrat des reproches et des plaintes de la part de Dieu sur ses
infidélités, ils jetèrent de grands cris, et se mirent à pleurer. Le lieu même
où cela se fit, s’appela le lieu des pleurants, ou le lieu des larmes. Or il
parut bien dans la suite que leurs larmes étaient sincères, et qu’elles
partaient du cœur, puisqu’elles eurent la force de les remettre en grâce avec
Dieu, et qu’ils le servirent constamment depuis, sous la conduite de Josué et
des Anciens, qui vécurent longtemps après lui. Les pleurs véritables et
salutaires sont donc celles qui produisent un changement de mœurs entier et
constant.
Le second exemple semblable au premier, se
trouve dans le même Livre des Juges (c.20.), où nous lisons que les Enfants
d’Israël s’assemblèrent tous dans la maison de Dieu, et que là étant assis, ils
commencèrent à pleurer devant le Seigneur, qu’ils jeûnèrent ce jour-là jusqu’au
soir, et qu’ils offrirent à Dieu des Holocaustes et des Hosties pacifiques.
Apprenez de là combien est ancienne la coutume des Fidèles de tâcher à apaiser
Dieu par les larmes, par les jeûnes, par les oblations et les sacrifices.
Le troisième exemple est celui du Prophète
Roi, qui avait reçu de Dieu un don tout particulier pour toutes sortes de
larmes. En premier lieu, il pleura très-amèrement son adultère et son homicide;
car voici ce qu’il en écrit lui-même : J’ai tant gémi que je n’en puis plus.
Toutes les nuits je laverai et j’arroserai mon lit de mes larmes. Il faut peser
chaque mot, pour bien connaître quel était l’excès de la douleur de cet
illustre pénitent. J’ai tant gémi que je n’en puis plus. Il veut dire qu’il
avait gémi si longtemps et avec tant de violence, qu’il en était tout épuisé et
tout languissant; il ne veut pas néanmoins en demeurer là, il est résolu de
continuer. Je laverai mon lit de mes larmes, ajoute-t-il, et ce sera là toute
mon occupation pendant le silence de la nuit, qui est le temps le plus propre
pour pleurer devant le Seigneur, comme étant celui où l’on est le moins dissipé
et le moins distrait. Il dit donc qu’il passera les nuits entières à pleurer
amèrement ses péchés. Remarquez bien ce mot, je laverai; car pour laver et pour
emporter toutes les taches, il faut beaucoup d’eau : et deux ou trois gouttes
ne suffiraient pas. Saint Jérôme traduit de l’Hébreu : J’inonderai mon lit, ce
qui demande une grande abondance de larmes. Il confirme la même chose par les
paroles suivantes :
J’arroserai mon
lit de mes pleurs. Arroser son lit, c’est répandre des ruisseaux de larmes.
Il est donc constant que David a eu la
première espèce de larmes; mais il ne se contentait pas de pleurer ses propres
péchés, il pleurait aussi ceux d’autrui. Car en parlant des pécheurs, selon
l’interprétation de Théodoret et d’Euthyme, il disait : Il a coulé de mes yeux
comme des torrents, parce qu’ils n’ont pas gardé votre Loi; et plus bas : mon
zèle m’a fait sécher de tristesse, parce que mes ennemis n’ont pas observé vos
Commandements.
Pour ce qui est de l’autre espèce de pleurs
qui vient de l’amour, ou d’un désir véhément, il l’a eue aussi, et il n’en faut
point d’autre preuve que ce qu’il disait à Dieu; Vous voyez, Seigneur, tous mes
désirs, et je ne puis vous cacher mes gémissements. Et ailleurs : Mon âme brûle
de soif et meurt d’impatience d’aller à Dieu, qui est le Dieu fort et le Dieu
vivant. Quand irai-je à lui? Quand paraîtrai-je devant la face de mon Dieu?
J’ai fait de mes larmes ma nourriture ordinaire pour le jour et pour la nuit,
pendant qu’on me demandait à toute heure : Où est votre Dieu? Ainsi ce Prophète
toujours brûlant de l’amour de Dieu, toujours soupirant après le Ciel,
s’entretenait dans ces saints désirs, et s’en faisait une agréable nourriture.
Son exemple mérite bien d’être proposé à
toutes sortes de personnes; car c’était un Prince très-sage, qui pouvait dire
hardiment et sans vanité : Je me suis rendu plus habile que les vieillards, et
j’ai surpassé en science tous ceux qui m’ont enseigné. On ne doit donc pas
attribuer ses larmes à simplicité ou à ignorance. D’ailleurs c’était un saint
homme, un homme formé selon le cœur de Dieu, comme saint Paul le témoigne, et
par conséquent ses larmes ne pouvaient être que très-agréables au Seigneur.
Enfin il avait un Royaume à gouverner, des peuples à contenir dans le devoir,
des guerres à soutenir, sans compter les soins qu’une nombreuse famille lui
devait donner, et qui servent souvent de prétexte aux gens du monde, pour se
dispenser des exercices de la pénitence et de l’oraison. Sans doute qu’au
Jugement il condamnera ces Chrétiens lâches et indévots, lui qui au milieu de
tant d’occupations, trouvait assez de loisir pour prier sept fois le jour, et
même la nuit, et qui priait, non comme la plupart des gens sans attention et
sans ferveur, mais en joignant à la prière les soupirs, les larmes, et des
désirs très ardents de servir son Dieu. que s’il condamne les Rois et les
peuples, à combien plus fortes raisons condamnera-t-il les Prélats, les Prêtres
et les Religieux, qui sont obligés par leur profession de s’adonner davantage à
la pénitence et à la prière?
Après David, qui n’admirera Jérémie, cet
homme de Dieu, qui plein de l’esprit de componction, gémissait et pleurait sans
cesse, et qui ne pouvant s’empêcher de verser des larmes, s’écriait : Qui
donnera de l’eau à ma tête, et fera de mes yeux deux sources de larmes? Que nos
yeux fondent en pleurs, et qu’il coule de nos paupières des larmes en
abondance. Passons du vieux Testament au nouveau.
Le premier sur qui nous devons jeter les yeux
pour apprendre à bien pleurer, c’est Jésus-Christ même, qui sachant mieux que
personne discerner le bien du mal, a condamné par son exemple aussi-bien que
par ses paroles, l’erreur de ceux qui préfèrent le ris aux pleurs, puisque
l’Ecriture ne dit point qu’il ait jamais ri, et qu’elle assure qu’il a pleuré
et gémi en bien des rencontres. Il est vrai qu’un jour il eut un transport de
joie et d’une joie spirituelle, en considérant combien ses Disciples
profitaient de ses instructions : mais ni la joie spirituelle, ni la paix de l’âme,
ne sont point incompatibles avec les gémissements que cause le Saint-Esprit; au
contraire ils en sont le principal fruit, et c’est pour cela que David tout
pénétré d’un vif regret de ses fautes, disait hardiment à Dieu : Vous me direz
à l'oreille quelque mot de consolation et de douceur : Mes os, après avoir été
humiliés, commenceront à se réjouir.
Premièrement donc le Sauveur ne peut retenir
ses larmes, lorsque sur le point d’entrer en triomphe dans Jérusalem, il se
représenta la ruine de cette Ville infortunée, et le malheur éternel d’une
infinité de ses habitants. Il pleura aussi la mort de Lazare son ami, lorsqu’il
vit Marie Magdelène tout éplorée avec une troupe de Juifs en larmes auprès du
tombeau. Peut-être que le véritable sujet de ses leurs, selon la pieuse pensée
de quelques-uns, fut de voir que le mort en ressuscitant et en quittant le doux
repos dont il jouissait dans les Limbes, allait rentrer dans une vie pleine de
périls et de misères. Il pleura encore dans le Jardin, lorsque prosterné devant
son Père, il le conjura de détourner de lui le Calice qu’il lui présentait. Car
bien que les Evangélistes ne fassent pas mention de ses larmes, le sang qui
coula de toutes les parties de son Corps, fait assez voir que les larmes ne
pouvaient guères lui manquer. Il pleura enfin sur la Croix, comme saint Paul le
témoigne; lorsqu’il dit que dans le temps de sa vie mortelle, ayant offert avec
de grands cris et beaucoup de larmes ses prières à celui qui le pouvait sauver
de la mort, il fut exaucé à cause de son profond respect. La prière dont parle
l’apôtre est celle-ci : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. Car ce fut
en le faisant qu’il jeta un fort grand cri, comme remarque saint Luc, et qu’il
demanda d’être sauvé de la mort, c’est-à-dire, de ressusciter promptement, et
de sortir au plus tôt du sein de la mort. C’est aussi celle qui fut exaucée,
tant à cause du grand respect qu’il eut pour son Père, qu’en considération de
la dignité de sa personne.
Mais outre ces larmes, on peut dire
vraisemblablement qu’il en répandit bien d’autres durant sa retraite de
quarante jours dans le Désert, et lorsqu’il passait les nuits entières en
oraison, sur des montagnes, et dans des lieux écartés. Car si L’Esprit nous
fait prier, et prie pour nous avec des gémissements qu’on ne saurait exprimer,
ainsi que parle saint Paul; combien plus celui sur qui ce divin Esprit était
descendu du Ciel, sous sa forme d’une Colombe, celui qui avait reçu la
plénitude de ses dons, et de l’abondance duquel nous avons reçu tout ce que
nous en avons, devait-il prier avec de semblables gémissements, et une pareille
effusion de larmes? Puis donc que le Fils de Dieu, notre maître et
Notre-Seigneur, nous a déclaré en termes exprès, que ceux qui pleurent sont heureux,
et que ceux qui rient sont malheureux; qu’il a pratiqué lui-même ce qu’il nous
a enseigné : certainement des Disciples aussi dociles, et des serviteurs aussi
fidèles que nous sommes obligés de l’être, doivent fuir les occasions de
plaisanter et de rire, et avoir même en horreur les joies et les divertissements
du monde. Bien plus, il faut qu’ils se plaisent à gémir et à pleurer, et qu’ils
demandent instamment à Dieu le don des larmes.
Marie Magdelène est celle qui a le mieux
imité en ceci le Sauveur du monde; car je ne parle point de la bienheureuse
Vierge, non que je doute qu’elle ait pleuré, mais parce que les Évangélistes
n’en disent rien. Cette sainte Pénitente n’eut pas plus tôt formé le dessein de
changer de vie, qu’elle alla trouver le Sauveur, lui arrosa les pieds de ses
larmes, les lui essuya avec ses cheveux en présence d’un grand nombre de
personnes, et dans le temps qu’il était à table chez un Pharisien. Ainsi
n’ayant pas eu honte de pécher, elle n’eut pas honte non plus de donner des marques
visibles de son repentir. L’abondance de ses larmes lui mérita cette réponse du
Sauveur : Allez, vos péchés vous sont remis. Sa grâce lui fut accordée sur
l’heure, elle obtint une abolition entière de ses péchés; et de plus, elle fut
si bien affermie, ou pour user des termes de l’Apôtre, si bien fondue dans la
charité, qu’une autre fois ayant encore lavé les pieds de son maître, elle les
lui essuya, comme auparavant, avec ses cheveux; mais les larmes qu’elle versa
en cette dernière occasion, n’étaient pas des larmes amères, comme sont celles
qui viennent de componction et de douleur; elles étaient douces, et de la
nature de celles que produit un amour tendre et ardent. Elle pleura aussi
proche du Sépulcre de Jésus, sans pouvoir se consoler, jusqu’à ce qu’elle eût
le bonheur de le voir ressuscité, et de lui parler la première. O heureuses
larmes, qui en un moment ont pu faire d’une pécheresse publique une Sainte,
dont le mérite a presque égalé celui des âmes les plus innocentes ! Aussi
depuis ce temps-là elle se tint inséparablement attachée et à Jésus l’Agneau
sans tache, et à Marie Vierge des Vierges, et à saint Jean, si distingué des
autres Disciples par sa pureté virginale.
Après Marie Magdelène vient le Prince des
Apôtres, qui la nuit de la Passion de son Maître, pécha très-grièvement, non
par une noire malice, comme Judas, mais en partie par fragilité, en partie
aussi par trop de confiance en ses forces. Car il avait juré au Sauveur, que
quand il lui en devrait coûter la vie, il ne le renoncerait jamais; et
néanmoins dès qu’il vit qu’on le connaissait pour Disciple de Jésus, il le
renonça lâchement jusques à trois fois, mais il rentra bientôt en lui-même, et
pleura amèrement, comme remarquent les Évangélistes; de sorte que par ses
pleurs il effaça tellement son crime, qu’on ne lit point que jamais depuis le
Sauveur lui en ait fait le moindre reproche.
Joignons saint Paul à saint Pierre,
puisqu’ils ont été tous deux, et de grands pécheurs, et de parfaits Pénitents.
Saint Paul avoue qu’il avait persécuté l’Eglise de Dieu, qu’il avait été un
blasphémateur, et un ennemi déclaré des Disciples de Jésus-Christ; mais où il y
avait eu beaucoup de péchés, la grâce, et surtout celle de la Pénitence et des
larmes, y fut encore plus abondante. Car voici comme il en parla lui-même en
une assemblée de Prêtres : Vous savez comme je me suis comporté, tant que j’ai
vécu avec vous, depuis mon arrivée en Asie; comme j’ai servi le Sauveur avec
toute humilité, et avec beaucoup de larmes. Et plus bas : Je n’ai cessé ni jour
ni nuit durant trois ans de vous avertir les larmes aux yeux, de votre devoir.
Saint Paul donc, lorsqu’il priait, joignait les larmes à la prière pour en
obtenir plus facilement et plus sûrement l’effet; et lorsqu’il prêchait, il
mêlait les gémissements avec les paroles, pour persuader plus vivement ce qu’il
enseignait. Car il savait, et l’expérience le lui avait assez appris, que les
pleurs ont une vertu admirable, tant auprès de Dieu qu’auprès des hommes, pour
gagner leur amitié.
Au reste ce que nous lisons là-dessus de
saint Pierre et de saint Paul, nous le lirions certainement des autres Apôtres,
si saint Luc ou quelqu’autre Auteur Canonique eût écrit leur vie. Car les Disciples
ayant tous le même Maître, et le même Esprit, qui prie pour les Justes avec des
gémissements ineffables, et étant les principaux membres de cette Église, qui
est la Colombe qui gémit toujours, on ne peut douter qu’eux et les Saints leurs
imitateurs n’aient reçu et mis en usage le don de componction et des larmes.
Chapitre XI. Autres preuves tirées tant de la doctrine que des exemples des
Saints.
Considérons maintenant les témoignages et les
exemples des Saints, qui par leurs œuvres aussi-bien que par leurs écrits, ont
confirmé et fait passer jusqu’à nous la doctrine des Apôtres sur l’utilité des
gémissements et des pleurs.
Commençons par saint Cyprien, qui parlant à
ceux qui revenaient à l’Eglise après leur chute : Plus notre péché est grand,
leur dit-il, plus il faut que nous tachions de l’effacer par nos larmes. Nous
devons passer le jour dans le deuil, employer les nuits à veiller et à pleurer;
tout ce que nous avons de temps, le consacrer aux exercices de la Pénitence,
coucher à terre et sur la cendre, porter partout le sac et le calice. O que ce
discours semble dur ! Hé, que dirait aujourd'hui ce Prédicateur si sévère, en
voyant une infinité de pécheurs qui s’imaginent avoir pleinement satisfait à
Dieu, quand ils se sont confessés sans jeter le moindre soupir ?
Saint Basile dans l’éloge de sainte Julitte,
loue aussi beaucoup les larmes de la Pénitence. Lorsque vous voyez, dit-il,
quelqu’un de vos frères pleurer ses péchés, pleurez avec lui par compassion.
Que le souvenir du péché vous tire les larmes des yeux, et les sanglots du
cœur. Saint Paul déplorait l'aveuglement des ennemis de la Croix; Jérémie
déplorait l’infidélité et la ruine de son peuple; et parce que les larmes
ordinaires ne suffisaient pas pour les pleurer comme il eût voulu, il priait
Dieu de lui en donner une source qui ne tarit point. Ce sont-là les larmes
salutaires que la parole de Dieu recommande.
Saint Ambroise, dans le Livre qu’il a fait
pour une fille qui s’était laissé abuser, lui dit ces paroles : Que les pleurs,
comme des ruisseaux, coulent de ces yeux, qui ont jeté sur un homme des regards
qui n’étaient pas innocents. Le même Saint ayant interdit à l’Empereur Théodose
l’entrée de l’Eglise, à cause de son péché, ce religieux Prince voulut donner à
tous les Fidèles un exemple rare de pénitence et d’humilité. Car pour
s’excuser, ayant remontré que David avait failli, qu’il avait commis un
adultère et un homicide, saint Ambroise lui repartit : Comme vous avez imité
David pécheur, imitez David pénitent. Il employa donc plusieurs mois à pleurer
son crime en particulier, et obtint enfin la permission de revenir à l’Eglise :
il y rentra, et y parut devant tout le peuple, non pas debout, ni même à
genoux; mais prosterné, le visage contre terre, tout baigné de larmes,
s’arrachant les cheveux, et se frappant la poitrine, tachant en un mot de
satisfaire en toutes façons à Dieu et aux hommes. Voilà ce qu’en écrit
Théodoret, qui parlant ailleurs de la manière de faire pénitence, dit ces
paroles : Il y a des plaies qu’on reçoit après le Baptême, qui ne sont pas
incurables; mais on n’y remédie pas, comme on fait à celles qu’on a reçues
auparavant; il faut quelque chose de plus que la foi pour les guérir; il faut
des larmes, des gémissements, des jeûnes, des prières et d’autres sortes de
pénitence, selon la grandeur du crime que l’on a commis, sans cela nous n’avons
point accoutumé de recevoir les pécheurs, et c’est la règle que l’Eglise nous a
prescrite.
Saint Grégoire de Nazianze est du même
sentiment : Je reçois, dit-il, les pénitents, quand je les vois fondre en
larmes. O s’il vivait en ce siècle, qu'il recevrait peu de pénitents !
Saint Jérôme écrivant à Rustique, lui montre
par plusieurs passages de l’Ecriture, qu'il devait pleurer. Et dans son Epître
à Sabinien, il dit qu'il l’a averti de se concilier par des larmes continuelles
la miséricorde de Dieu. il dit de lui-même, qu’après avoir bien pleuré, et bien
contemplé le Ciel, il s’imaginait quelquefois être au milieu des Chœurs des
Anges. Dans l’Epitaphe de sainte Paule, qui est un éloge de cette admirable
veuve, il la loue de ce qu'il semblait que ses yeux fussent des fontaines de
larmes, et qu’à la voir pleurer de légères fautes, on l’eût cru coupable de
quelques péchés énormes.
Saint
Augustin, au huitième Livre de ses
Confessions, Chapitre douze, décrit ainsi sa Pénitence :
Après de profondes
réflexions, qui me rappelèrent dans l’esprit toutes
mes misères, il s’éleva
tout à coup au-dedans de moi une violente tempête, qui
allait être suivie d’un
déluge de larmes. Voyant cela, ajoute-t-il, je m’allais
jeter sous un figuier,
et là je donnai toute liberté à mes larmes; il en
coula comme des ruisseaux de
mes yeux, et je ne pouvais vous faire, ô mon Dieu, un Sacrifice
plus agréable.
Voilà comme cet illustre Pénitent pleurait ses
désordres, avant même qu’il eût
reçu le Baptême. Qu’eût-il fait, si
après l’avoir reçu, il fût tombé dans
quelque grand crime ? Combien ce Catéchumène
condamnera-t-il, un jour, de
Chrétiens régénérés par le
Baptême? Malheur à nous, qui après cette divine
renaissance, continuons à pécher et ne pleurons point !
Possidius écrit dans la
vie de ce saint Docteur, que durant sa dernière maladie, il fit
attacher autour
de son lit les Psaumes de la Pénitence, et qu’il les
lisait en versant beaucoup
de larmes, quoique depuis sa conversion il eût mené une
vie très-sainte. C’est
là être sage, c’est connaître la malice du
péché, c’est apporter à un grand mal
le remède nécessaire.
Saint Chrysostôme faisant le portrait d’un
homme de bien, tel qu’étaient les premiers Fidèles : Cet homme, dit-il, méprise
les choses présentes; il est toujours dans des sentiments de componction, il ne
cesse de pleurer, et c’est là tout son plaisir. Car rien ne l’attache plus
étroitement à Dieu, que ces larmes qui procèdent de la haine du péché, et de
l’amour de la vertu. Le même Père nous enseigne ailleurs, que durant toute la
vie il faut pleurer et gémir, afin que l’âme ainsi occupée, ait honte enfin de
s’abandonner au péché. On serait trop long, si l’on voulait recueillir tous les
endroits de ses ouvrages, où il relève le mérite et l’utilité des larmes.
Saint Grégoire, au troisième Livre de ses
Dialogues, chapitre trente-quatre, parlant des larmes de la pénitence, veut
qu’avec de grands gémissements, nous conjurions le Créateur de nous en
communiquer le don. Il rapporte en un autre endroit l’exemple de saint Cassie,
Évêque de Narni, qui, quand le temps du Sacrifice approchait, fondait en
larmes, et avec un cœur contrit, s’offrait lui-même en holocauste au Seigneur.
Effacez donc, conclut-il, effacez, mes très chers Frères, vos iniquités par vos
pleurs, rachetez-les par vos aumônes, expiez-les par vos Sacrifices.
Enfin saint Bernard marquant toutes les
journées que font ceux qui marchent dans la Loi de Dieu, les réduit à six, dont
la première s’appelle le gémissement intérieur. Quiconque ne commence point
par-là, espère en vain de parvenir à quelque chose de plus élevé et de plus
parfait. Ailleurs exhortant ses Religieux à la componction : Songez dit-il, que
Dieu est votre Créateur, qu’il est votre Bienfaiteur, qu’il est votre Père,
qu’il est votre Maître; vous avez péché contre tous ces titres; faites-vous de
chacun un juste sujet de pleurer. Tous les Écrivains sacrés sont pleins de
semblables sentiments, et rien ne s’accorde mieux avec la pratique des Saints.
Chapitre XII. Dernières preuves tirées de l’autorité de l’Église.
Je finirai ce premier Livre par une preuve
que me fournit l’autorité de l’Eglise. Souvenons-nous donc que l’Eglise
Catholique, notre mère, dans les Hymnes qu’elle chante à chaque Heure de
l’Office, nous exhorte fort souvent à pleurer et à gémir. C’est elle qui a
ordonné qu’on dise à la fin de Laudes, et à la fin de Complies, en l’honneur de
la Sainte Vierge, l’Antienne Salve Regina, où entre autres choses que nous
disons à cette Vierge incomparable, nous lui adressons ces paroles : Nous,
enfants d’Eve, bannis en ce monde, nous vous réclamons, et nous soupirons vers
vous, gémissant, pleurant en cette vallée de larmes. Plût à Dieu que l’on
chantât ces Hymnes sacrées avec plus de dévotion et de respect qu’on ne le fait
communément; car beaucoup d’Ecclésiastiques y sont si peu attentifs, qu’ils
paraissent ne pas entendre ce qu’ils disent, ou que s’ils l’entendent, ils n’y
font aucune réflexion; qu’ainsi lorsqu’ils pensent attirer les bénédictions de
Dieu par les louanges qu’ils lui donnent, ils l’irritent davantage par leurs
mensonges; car n’est-ce pas mentir à Dieu, que de lui dire qu’on gémit, qu’on
pleure, pendant qu’on ne jette aucune larme, qu’on est sec et sans dévotion,
que peut-être même on rit, ou qu’on songe à toute autre chose ? Qu’y a-t-il à
espérer de la miséricorde de Dieu, si les sentiments ne s’accordent pas avec
les paroles, et que le cœur démente la langue ? Quelle excuse pouvons-nous
avoir pour assurer hautement que nous faisons une chose, qu’en effet nous ne
faisons point, comme si Dieu, qui remplit le Ciel et la terre, n’avait pas des
yeux et des oreilles partout, et qu’on pût impunément se moquer de lui ?
À l’égard de la Sainte Vierge, espérons-nous
en être écoutés favorablement, quand nous lui disons : O Reine du Ciel, nous
enfants d’Eve, bannis en ce monde, nous vous réclamons, et nous soupirons vers
vous, pleurant, gémissant en cette vallée de larmes; espérons-nous, dis-je,
qu’elle daigne nous écouter, si dans ce temps-là, nous ne songeons seulement
pas que nous sommes enfants d’Eve; si nous ne poussons point de soupirs vers la
Mère de miséricorde, si nous ne pleurons ni ne gémissons; si au contraire nous
chantons gaiement sans tâcher de nous élever en esprit de cette vallée de
larmes à la montagne de Dieu, sans même penser qu’il y ait une vallée de
larmes, ni que nous soyons ici-bas dans un exil, et étant peut-être alors si
fort attachés à la terre, qui est le lieu de notre bannissement, que si nous
pouvions y vivre à jamais, nous oublierions tout-à-fait notre céleste patrie ?
Souvenez-vous donc, Seigneur, qui êtes plein
de miséricorde, de douceur et de bonté, souvenez-vous que nous ne sommes que
poudre et que cendre; guérissez nos plaies et soulagez nos misères;
envoyez-nous votre Saint-Esprit, afin qu’il nous montre à prier avec de grands
gémissements; et que par son souffle divin, il fasse fondre et couler les eaux;
faites au moins, que si les larmes nous manquent, les soupirs ne nous manquent
pas, et si enfin vous nous jugez indignes de cette grâce, ne nous ôtez pas
l’envie de la demander, ni l’espérance de l’obtenir.
Chapitre
premier. Première source des larmes :
La considération du péché
Dans le Livre précédent, nous avons fait voir
la nécessité des larmes; nous en montrerons brièvement les sources dans
celui-ci. Et d’abord nous remarquerons ce que l'on a déjà dit, qu’elles
procèdent de deux causes, qui sont le bien et le mal. Les unes viennent de
joie, et les autres de tristesse; les unes sont douces, et les autres amères;
l’amour produit celles-là, et la douleur celles-ci. Les premières sont
représentées dans l’Ecriture par les cataractes du Ciel, et les secondes par
les sources de l’abîme. Mais ces deux causes générales se divisent en douze
particulières, dont nous avons une figure assez naïve en ces douze fontaines,
que les enfants d’Israël trouvèrent dans le Désert peu de temps après qu’ils
eurent passé la mer Rouge, pour se rendre en la Terre de Promission. Ainsi les
Chrétiens, après le Baptême, marchant vers leur vraie patrie par le désert de
ce monde, ont besoin de douze fontaines pour ne pas périr au milieu des sables
brûlants d’un si triste et affreux désert. La première est la considération du
péché; en quoi il y a trois choses à examiner. 1. Ce que c’est que le péché. 2.
Combien est grande la multitude des péchés. 3. Qui sont ceux qui pèchent, et
qui est celui qui est offensé par le péché.
Premièrement,
quiconque pèche offense Dieu,
et offense en même temps tout ce que la main de Dieu a fait dans
le Ciel et sur
la terre; ainsi il s’attire tout à la fois
l’indignation du Créateur et celle
des créatures; semblable en cela au malheureux Ismaël, dont
il est écrit : Il
attaquera tout le monde, et tout le monde sera contre lui. Cette seule
considération devrait suffire pour effrayer et pour retenir le
pécheur. Le
péché mortel, qui est celui dont nous parlons maintenant,
est sans doute une
vraie offense de Dieu. Car selon la définition qu’en donne
saint Augustin,
c’est une parole, ou une action, ou un désir qui choque la
Loi éternelle. Or ce
qu’il appelle Loi éternelle, c’est la souveraine
raison, c’est Dieu même. Il y
a des Lois de diverses sortes; il y en a de naturelles et de positives,
de
divines et d’humaines, d’ecclésiastiques et de
civiles; mais il n’y en a aucune
qui ne dépende de cette Loi éternelle et immuable, et si
elle est juste, ce
n’est que parce qu’elle la suit, et qu’elle en est
émanée. C’est un péché, par
exemple, que la désobéissance d’un fils à
son père, ou d’un serviteur à son
maître, ou d’un sujet à son Prince; parce que la Loi
éternelle ordonne, et la
raison veut que tout sujet obéisse à son Prince, tout
serviteur à son maître,
et tout enfant à son père. D’où il
s’ensuit que quiconque pèche, déshonore
Dieu, qu’il se soustrait, autant qu’il peut, de son
obéissance, qu’il se
déclare son ennemi, et qu’il se rend digne de sa
colère et de sa vengeance.
Dieu lui-même nous enseigne cette vérité,
lorsqu’il dit par Jérémie : Il y a longtemps que vous avez brisé mon joug, que
vous avez rompu les liens avec lesquels je vous retenais; vous avez dit : Je
n’obéirai point. Et par Isaïe : Ils ont transgressé mes Lois, ils ont altéré
mes Ordonnances, ils ont rompu l’alliance que j’avais faite avec eux pour
toujours. C’est pourquoi la malédiction tombera sur eux, et tout ce qui est sur
la terre sera consumé.
Mais par où pouvons-nous mieux voir combien
Dieu hait le péché, que par la terrible vengeance qu’il a exercée sur les Anges
apostats, sur nos premiers Pères, et sur leurs enfants, qui tous, hormis huit,
périrent dans le Déluge, et par d’autres semblables malheurs; mais surtout par
les peines éternelles, dont il menace les pécheurs dans les Ecritures.
Le péché au reste n’offense pas le Créateur
seul, il offense aussi les créatures, et les irrite contre le coupable. Car
premièrement, on blesse de mille manières la charité du prochain, et toujours
le mauvais exemple de celui qui pèche peut nuire à ceux qui en sont témoins. De
plus il offense les créatures même irraisonnables; puisque lorsqu’il en abuse,
il les détourne de leur véritable fin qui est Dieu, et les emplie à une autre
fin tout à fait contraire. Car Dieu a créé les éléments, les plantes, les
animaux et les astres même pour l’homme, afin qu’il en use si bien, que tout
serve, autant qu’il se peut, à la gloire du Créateur. Mais quand l’homme en
offensant Dieu vient à se séparer de lui, il en éloigne en quelque façon les
choses créées, dont il fait les instruments de ses crimes. C’est ce que saint
Paul voulait dire par ces paroles remarquables : Les créatures attendent avec
impatience le temps auquel les enfants de Dieu seront glorifiés; car maintenant
elles sont sujettes à la corruption et au changement, non par leur propre
inclination, mais à cause de celui qui les y tient assujetties, dans
l’espérance qu’elles en seront affranchies un jour. Elles seront donc délivrées
de cet assujettissement, et auront part à la liberté et à la gloire des enfants
de Dieu. Car nous savons que jusqu’à présent tout ce qu’il y a de créatures ne
fait que gémir, comme si elles sentaient les douleurs de l’enfantement. Tout
cela montre qu’elles souffrent impatiemment que les pécheurs les fassent servir
à leurs désordres, et par conséquent il ne faut pas s’étonner si le Sage dit
qu’à la fin des siècles, tout l’Univers, par l’ordre de Dieu, s’armera et
combattra avec lui contre les insensés.
Mais ce n’est pas tout : le péché fait encore
tort aux Âmes du Purgatoire, puisqu’il les prive du fruit de beaucoup de
prières, qui leur seraient d’un fort grand soulagement, si tous ceux qui
intercèdent pour elles étaient en état de grâce. Il offense aussi les saints
Anges, et les âmes Bienheureuses, à qui la chute d’un homme juste ne déplaît
pas moins, que la conversion d’un pécheur leur est agréable. Bien plus, il
cause de la tristesse aux impies mêmes dans l’Enfer; car plus leur nombre
s’augmente, plus s’augmentent aussi leurs tourments. C’est ce qui fit que le
mauvais Riche pria si instamment Abraham d’envoyer Lazare avertir ses frères
qu’ils se donnassent bien de garde de suivre son mauvais exemple, de pour
qu’ils ne vinssent où il était, et qu’ils n’eussent part à ses peines. Ce
n’était point la charité qui lui faisait faire cette prière; c’était la crainte
que la présence de ses frères ne redoublât sa douleur.
Enfin
le pécheur se fait plus de mal qu’à qui
que ce soit, puisque par sa faute il perd la grâce, et que,
s’en étant
dépouillé, il devient aveugle, nu, pauvre,
misérable, quoique peut-être il se
croie riche, et assez accommodé pour n’avoir besoin de
rien. Jugez de là
combien le péché est un grand mal, quelle horrible tache
il laisse dans l’âme,
et jusqu’à quel point il mérite d’être
détesté. Certainement saint Chrysostôme
a raison de dire que nul ne peut recevoir de préjudice que de
lui-même; car
tout mal qui vient de dehors, ou par la malice des hommes ou par
l’intempérie
des saisons, ou par le dérèglement des humeurs, ou par
l’artifice des Démons,
tout cela ne fait que du bien, quand le péché n’y
entre point. Dieu en effet se
trouve partout où il n’y a point de péché,
et quand Dieu, comme dit saint Paul,
sera avec nous et pour nous, qui pourra nous nuire, qui osera se
déclarer
contre nous? Mais si quelqu’un par malheur venant à tomber
dans le péché, ôte à
son âme la vie de la grâce, il lui ôte en même
temps une infinité de maux. Quel
est le pécheur, qui faisant de sérieuses
réflexions là-dessus, pourra
s’empêcher de pleurer?
Que l’homme donc qui est capable de
s’empoisonner par le péché, mais qui ne peut se rendre la vie de la grâce; que
l’homme, tant qu’il vivra, dise souvent : Seigneur, éclairez mes yeux, afin que
jamais je ne m’endorme du sommeil de la mort; que mon ennemi ne dise jamais :
Je t’ai vaincu. Et s’il est assez malheureux pour se laisser vaincre au
sommeil, si après cela il entend au fond de son cœur l’Esprit de Dieu qui lui
dise : Vous qui dormez, levez-vous, ne demeurez pas plus longtemps parmi les
morts, et Jésus-Christ vous éclairera : qu’il se garde bien d’endurcir son cœur
; qu’au contraire il soit attentif à la voix de celui qui de la mort l’appelle
à la vie, ne doutant point que puisqu’il lui offre la vie, il n’ait résolu de
la lui donner; qu’il suive celui qui lui montre le chemin étroit par où l’on va
à la gloire, et que jamais il ne s’éloigne de son guide; qu’il gémisse
continuellement, et que toutes les nuits il arrose son lit de ses larmes. Il
méritera par-là les consolations du Ciel, et en marchant dans les voies de
Dieu, il chantera avec joie : Que la gloire du Seigneur est grande!
Considérons
maintenant la multitude de nos
péchés, qui est la seconde chose qui mérite nos
gémissements et nos pleurs.
Quiconque considérera le nombre infini des fautes que nous
commettons, en sera
épouvanté. Qui est-ce, s’écrie le
Prophète, qui connaît tous ses péchés? Ah!
Seigneur, pardonnez-moi ceux qui me sont inconnus. Il veut dire que nos
péchés
sont en si grand nombre qu’on ne les saurait compter; surtout
étant
très-certain que plusieurs nous sont cachés, qui ne le
sont point aux yeux de
Dieu. Je ne me sens coupable de rien, disait l'apôtre, mais ce
n’est pas là ce
qui me justifie. Mon Juge, c’est le Seigneur qui
découvrira et condamnera en
moi beaucoup de choses, que je ne puis condamner, parce que j’ai
trop peu de
lumière pour les découvrir, et que peut-être je me
les cache à moi-même. Qui
est l’homme sage, qui pourra ne pas déplorer un si grand
malheur?
David dit encore quelque chose de plus fort;
car étant éclairé d’en haut, comme il l’était, il apercevait une infinité de
fautes, qui ne paraissent à nous qui sommes dans les ténèbres, que de vains
scrupules et des minuties qu’on ne doit compter pour rien. C’est ce qui lui
faisait dire avec une vraie douleur : Mes iniquités sont montées si haut, que
j’en ai par-dessus la tête, et j’en suis chargé comme d’un pesant fardeau;
comme s’il disait : Mes iniquités sont si grandes et en si grand nombre, que
j’en suis tout enveloppé; comme un homme au fond de la mer se trouve abîmé dans
l’eau. Et non-seulement elles me couvrent tout entier par leur multitude, mais
elles m’accablent par leur pesanteur, et je ne les puis porter. Voilà ce que
voyait le Prophète, et c’est ce qui lui faisait verser la nuit tant de larmes,
que son lit en était baigné. Pour nous, à peine pouvons-nous connaître une partie
de nos crimes; et si nous les confessons, soit au Prêtre, soit à Dieu même,
c’est presque toujours sans douleur. Quand est-ce que nous les pèserons dans
une juste balance, pour en bien savoir le nombre et le poids?
Mais écoutons ce que les Apôtres nous
enseignent touchant cette multitude effroyable de péchés. Si nous nous vantons,
dit saint Jean, de n’avoir point de péché, nous nous abusons nous-mêmes. Il ne
dit pas, si nous nous vantons de n’avoir point eu; mais de n’avoir point de
péché, pour nous apprendre qu’en cet état de perfection si sublime, où il était
parvenu, il se reconnaissant véritablement pécheur. Saint Jacques parle encore
plus clairement, lorsqu’il dit : Nous péchons tous en beaucoup de choses. Ô
aveugles et misérables que nous sommes, en combien de fautes ne tombons-nous
pas! Si les Apôtres, qui avaient reçu le Saint-Esprit, et qui étaient pleins de
grâce, ont pu dire sans mentir, qu’ils en commettaient plusieurs; et si le
Juste, comme il est écrit, tombe sept fois; combien de fois pensons-nous que
tombent non-seulement les impies, mais les gens lâches et imparfaits comme
nous. Est-ce trop de dire qu’ils tombent septante-sept fois sept fois? J’avoue
que cette pensée m’épouvante, et me remplit tellement de confusion, que je
m’imagine marcher toujours dans la boue ou parmi des ronces et des épines, dont
je ne puis éviter à chaque pas les sanglantes piqûres. On pourrait sans doute
appliquer et à moi et à ceux qui me ressemblent, ces paroles d’Isaïe : Depuis
la plante des pieds jusqu’au sommet de la tête, il n’y a rien de saint dans
lui. Qui est-ce qui, considérant tant de plaies, tant d’espèces différentes de
péchés, et de péchés très-honteux, pourra retenir ses larmes?
Parmi tous les privilèges qu’il a plu à Dieu
d’accorder à la Sainte Vierge, un de ceux dont je suis le plus charmé, et que
j’envierais le plus, c’est celui d’avoir pu marcher dans ce chemin plein de
boue sans se salir, et à travers les épines de ce désert sans se piquer. On
peut mettre cette grâce au nombre de celles dont elle remercie le Seigneur dans
son Cantique, en disant : Celui qui peut tout, a fait en moi de grandes choses.
Mais si c’est pour elle une grâce toute singulière et une marque de
distinction, que de n’avoir jamais commis la moindre faute, ni la moindre imperfection,
et de n’avoir eu par conséquent aucun sujet de pleurer, tâchons au moins
d’imiter en quelque sorte ce grand modèle, et d’approcher le plus qu’il sera
possible de sa pureté. C’est ce que nous pouvons faire avec le secours des
grâces qu’elle nous obtient de la Miséricorde divine, si nous essayons d’éviter
jusqu’aux plus légères souillures, et d’effacer incontinent par nos larmes,
celles que nous contractons par fragilité.
Il ne reste plus qu’à examiner l’indignité du
péché, par l’opposition qu’il y a entre la grandeur de Dieu et la bassesse de
l’homme. C’est ce qui devrait tirer du cœur le plus dur des ruisseaux de
larmes. Qu’est-ce donc que Dieu qui est offensé par l’homme, et qu’est-ce que
l’homme qui offense Dieu? Dieu est un être souverain et indépendant, qui
renferme tout dans lui, et qui n’a besoin de rien : l’homme est une faible
créature, qui de soi n’a rien, et qui a besoin de tout. Que pouvons-nous donc
imaginer de plus monstrueux qu’une créature, qui n’ayant rien de son fonds, et
qui étant obligée de recourir continuellement à Dieu, comme à la source de tous
les biens dont elle a besoin, ose néanmoins s’armer contre lui?
Encore une fois, qu’est-ce que Dieu, et
qu’est-ce que l’homme? Dieu est éternel et immuable, c’est le Roi des siècles;
il a toujours été, il sera toujours le même, sans que le nombre des années, des
jours, des heures, diminue à son égard. L’homme ressemble à une vapeur, qui se
dissipe presque aussitôt qu’elle a commencé à paraître. Il y a fort peu de
temps qu’il n’était point, dans peu de temps il ne sera plus; et pour ce qui
est du présent, tout ce qu’il en a se réduit à un moment. Comment donc étant
aussi faible et aussi fragile qu’il est, a-t-il la hardiesse d’attaquer et
d’irriter contre lui un Dieu, qui, selon l’expression de saint Paul, possède
l’immortalité?
Qu’est-ce que Dieu, et qu’est-ce que l’homme?
Dieu peut tout, et rien n’est capable de lui résister. L’homme est un ver sous
les pieds de Dieu, qui l’écrasera, pour peu qu’il le presse. D’où vient donc
que ce petit ver toujours rampant sur la terre, s’enfle et s’élève contre son
Seigneur? Dieu est le seul Sage, tout est nu et découvert devant ses yeux, il
connaît jusqu’aux plus secrètes pensées, il sonde les reins et les cœurs; et le
Saint-Esprit nous apprend que les jugements des hommes sont accompagnés de
crainte et de doute; qu’en leurs conjectures sur l’avenir, il y a bien de
l’incertitude. Comment donc ont-ils la témérité de croire qu’ils peuvent
tromper celui qui voit tout, et à qui rien ne peut échapper?
Qu’est-ce que Dieu, et qu’est-ce que l’homme?
Dieu est un père plein de bonté et infiniment libéral, qui en retirant
seulement la main, peut ôter à l’homme tout ce qu’il lui a donné, et le réduire
au néant. Et cependant tout bon qu’il est, il a des enfants si dénaturés, que
s'il leur était possible, ils le détruiraient. Car à quel excès ne se porterait
pas la malice de tant d’impies, de blasphémateurs et d’athées, qui voudraient
qu’il n’y eût point de Divinité au monde?
Qu’est-ce enfin que Dieu, et qu’est-ce que
l’homme? Dieu est essentiellement le Maître et le Seigneur Souverain de toutes
les créatures, et l’homme est essentiellement l’esclave de celui qui l’a créé.
Et néanmoins un maître si absolu nourrit des esclaves si insolents, que contre
toute raison ils le quittent, et adorent en sa place les ouvrages de ses mains.
Je veux finir ce Chapitre par un passage de
saint Bernard, qui plein de l’esprit de componction, se dit à lui-même, et nous
dit en sa personne : « Souvenez-vous que vous avec un Père, que vous avez un
Seigneur, et que vous êtes coupable en toute manière. N’oubliez donc pas de
pleurer en particulier toutes vos offenses. Dieu, continue-t-il, en a usé avec
moi comme un bon père; mais moi, j’en ai usé avec lui comme un fils ingrat? De quel
front un fils ingrat, comme moi, ose-t-il lever les yeux pour regarder un Père
si bon? J’avoue, à ma confusion, que jusqu’à présent j’ai bien démenti mon
origine. Versez donc, mes yeux, des torrents de larmes; que la honte me couvre
le front, que ma vie se passe dans la douleur, et mes années dans les
gémissements et dans l’amertume : et un peu plus bas : Que celui qui est votre
Père, dissimule vos ingratitudes, que celui qui est votre ami, vous les
pardonne, je le veux; mais n’espérez pas que celui qui est votre Créateur et
votre Seigneur, vous les remette. Celui que veut bien épargner son fils,
n’épargnera pas un vase d’argile; il n’épargnera pas un serviteur désobéissant.
Considérez de quelle frayeur vous devez être saisi, quand vous faites réflexion
que vous avez offensé le Créateur, et le Créateur de l’Univers, que vous avez
offensé le Dieu de la Majesté. C’est le propre de la Majesté, et surtout de la
Majesté divine, de se faire respecter; c’est le propre de la souveraine
Puissance, et surtout de celle de Dieu, de se faire craindre; car si un sujet
rebelle et convaincu du crime de lèse-Majesté, est puni de mort, selon les
Lois, quelle pensez-vous que sera la fin de ceux qui méprisent le Tout
Puissant? Dès qu’il frappe les montagnes, elles fument : et l’homme ose
s’attaquer à lui, l’homme qui n’est qu’un amas de poussière, que le moindre
vent emporte, et qui étant dispersé, ne se rassemble jamais. Ô que l’on doit
craindre celui qui après avoir ôté la vie du corps, peut précipiter l’âme dans
l’Enfer!
Tout ce discours est de saint Bernard, et ce
n’est qu’une confirmation de ce que saint Chrystostôme a dit avant lui, au
second Livre de la Componction du cœur, où il exhorte tous les Fidèles à ne se
pas contenter de pleurer une seule fois leurs péchés mortels ou véniels; mais à
les écrire pour les relire souvent, et pour achever de les effacer par les
larmes de la Pénitence, à l’imitation de ce saint Roi, qui disait : Je
repasserai dans mon esprit, en votre présence, ô mon Dieu, toutes mes années
avec amertume et avec douleur.
Chapitre II.
Seconde source des larmes : La considération de l’Enfer.
Après avoir considéré le péché, nous en
considérerons la peine, qui est une seconde source de larmes. Il est vrai que
la douleur intérieure, causée par la crainte de la peine, est bien moins
parfaite que celle que cause l’horreur de l’offense même; mais l’une et l’autre
sont très-bonnes, et l’une sert de degré pour monter à l’autre.
Le Sauveur nous le déclare en termes formels,
lorsqu’il dit : Ne craignez point ceux qui ôtent la vie du corps, et qui ne
peuvent rien faire de plus; mais je vous enseignerai qui vous devez craindre :
Craignez celui qui après avoir ôté la vie, peut précipiter dans l’Enfer. Oui,
je vous le dis, craignez celui-là. Une autre fois ayant vu quelques saintes
femmes qui le suivaient tout éplorées, comme on le menait au Calvaire, pour le
crucifier, il leur dit : Filles de Jérusalem, ne me pleurez point, pleurez-vous
vous-mêmes, pleurez vos enfants; car dans peu de temps, on dira : Heureuses les
femmes stériles, qui n’ont jamais eu d’enfants, et qui n’en ont point allaité :
Alors on commencera à dire aux montagnes : Tombez sur nous; et aux collines :
Ecrasez-nous; car si on fait cela au bois vert, que fera-t-on au bois sec? Il
ne trouvait pas mauvais cette tendre compassion qu’on avait pour lui, il
voulait marquer seulement quel est le malheur des mères qui ont des enfants
reprouvés, tels qu’étaient la plupart de ceux qui avaient crié : Défaites-nous
de cet homme, crucifiez-le, crucifiez-le; que la vengeance de sa mort tombe sur
nous et sur nos enfants. Car c’est de ceux-ci qu’il est dit, qu’ils crieront un
jour : Montagnes, tombez sur nous; collines, écrasez-nous. Que si l’on traite
avec une telle rigueur le Fils de Dieu même, qui est cet arbre toujours vert,
toujours chargé de fleurs et de fruits, quelle rigueur exercera-t-on sur des troncs
secs, sur des impies et des réprouvés, qui ont perdu tout le suc et tout
l’esprit de la charité?
A ces deux passages de l’Ecriture, où la
crainte de l’Enfer est louée et commandée par le Sauveur même, joignons-en deux
autres de deux savants Pères de l’Eglise, qui nous recommandent à tous cette
salutaire crainte. Saint Basile sur le Psaume 33, expliquant ces mots : Je vous
apprendrai à craindre le Seigneur; Représentez-vous, dit-il, ce profond abîme,
ces ténèbres d’où l’on ne saurait sortir; ce feu sombre qui brûle sans
éclairer, ces vers dévorants et pleins de venin, qui ne cessent de ronger la
chair sans se rassasier jamais, et qui font toujours des douleurs
insupportables, et par-dessus tout cela cette confusion éternelle, qui est le
plus cruel de tous les tourments. Craignez cela, et que l'appréhension que vous
en aurez, vous serve de frein pour réprimer vos passions, en arrêter les
saillies. C’est là cette crainte que le Prophète promet d’enseigner.
Après
saint Basile, entendons parler saint Bernard;
voici ce qu’il dit : Que je crains le feu éternel, je
tremble quand je me
figure les dents du Dragon infernal, le sein de l’abîme,
les lions prêts à
dévorer leur proie, le ver qui ronge, et le feu qui brûle;
la fumée et la
vapeur noire qui en sort, le soufre dont il s’entretient, les
vents furieux qui
servent à l’allumer et à empêcher qu’il
ne s’éteigne; enfin les ténèbres
effroyables où l’on jette ceux qu’on exclut du Ciel.
Qui donnera de l’eau à ma
tête? Qui convertira mes yeux en des sources de larmes, afin que
pleurant en ce
monde, je ne sois pas condamné à pleurer en l'autre?
Ces deux grands Saints, l’un de l’Eglise
Grecque, l’autre de l’Eglise Latine, n’étaient ni pécheurs, ni novices dans la
spiritualité, pour s’abstenir d’offenser Dieu par le seul motif de la crainte;
c’étaient des hommes parfaits, savants, d’une sagesse consommée, qui non contents
d’instruire le peuple, formaient des Ecclésiastiques et des Religieux, et les
conduisaient dans la voie de la plus sublime perfection; et néanmoins ils ne
blâmaient pas la crainte de l’Enfer, ils l’approuvaient au contraire, ils la
louaient hautement; ils en étaient pleins eux-mêmes, et tachaient de l’imprimer
dans le cœur de tous les Fidèles.
Cela supposé, expliquons en peu de mots ce
que c’est que les peines de l’Enfer, et ô combien elles sont horribles. Nous ne
dirons rien de douteux et de fondé sur des conjectures, pour jeter de vaines
terreurs dans l’esprit du simple peuple. Ce que nous dirons, est tiré de
l’Ecriture où l’on remarque huit sortes de tourments que souffrent les
Réprouvés : la privation de la vue de Dieu, qu’on nomme la peine du Dam; les
ténèbres éternelles, le feu, le ver intérieur, l’impuissance de changer de
situation et de place, la compagnie des Démons, d’où naissent les pleurs, et le
grincement de dents, toutes peines qu’on nomme du sens.
La peine du Dam, qui est la première,
consiste à être éloigné de sa fin dernière, à ne voir jamais l’essence divine,
à demeurer éternellement banni de sa véritable patrie, à ne pouvoir plus
prétendre à l’héritage céleste; en un mot à être privé de toutes sortes de
biens. Cette seule considération ne suffirait-elle pas pour nous tirer les
larmes des yeux, eussions-nous le cœur plus dur que le marbre? Mais en quel
endroit de l’Ecriture sommes-nous menacés d’un si grand malheur?
Ecoutez l’Arrêt que le Juge des vivants et
des morts prononcera au dernier jour : Il dira aux Réprouvés : Allez, maudits,
loin de moi; et aux Elus : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père. Ecoutez
encore ce qu’il répondit un jour à un homme qui l’interrogeait sur le petit
nombre de Prédestinés. Efforcez-vous, lui dit-il, d’entrer par la porte
étroite. Car je vous le dis, plusieurs chercheront à y entrer, et ils ne le
pourront. Quand le Père de famille sera entré, et qu’il aura fermé la porte,
vous vous trouverez dehors, vous commencerez à heurter, en disant : Seigneur,
ouvrez-nous; il vous répondra : Je ne sais ni qui vous êtes, ni d’où vous êtes
: Allez-vous-en loin de moi, vous tous qui faites des œuvres d’iniquité.
Ecoutez aussi ce que le prophète Isaïe dit là-dessus : Ayons de l’indulgence pour
l’impie; il n’en deviendra pas meilleur. Dans la terre même des Saints, il a
commis de grands crimes; il ne verra point le Seigneur dans sa gloire.
Enfin si le bonheur de voir Dieu est la
récompense des âmes pures, suivant ce mot du Sauveur : Heureux ceux qui ont le
cœur pur, car ils verront Dieu; sans doute que nul de ceux qui ont l’âme
souillée de péchés, ne verra Dieu. Ainsi privés de la vision béatifique, ils ne
verront pas non plus la céleste Jérusalem, qui est le séjour des Bienheureux.
Car il n’y entrera rien d’impur; et ceux qui commettent des abominations et des
fourberies, en seront exclus. Heureux ceux qui lavent leurs robes dans le sang
de l’Agneau, afin de pouvoir manger du fruit de vie, et entrer dans la sainte
Cité. Que l’on en chasse les empoisonneurs, les impudiques, les meurtriers, les
idolâtres, et tous ceux qui font profession de mentir. Plusieurs cependant
n’appréhendent guère la peine du Dam, parce qu’attachés aux biens de la terre,
ils n’ont point de goût pour les biens du Ciel. Mais ceux qui ont les yeux de
l’esprit plus sains et plus éclairés, ou qui ont tant soit peu goûté les choses
divines, sont bien persuadés que de toutes les peines de l’Enfer, il n’en est
aucune qui l’égale.
Pour s’en convaincre, il ne faut que considérer
ce qu’en dit saint Chrysostôme. Voici ses paroles : Celui qui brûle dans
l’Enfer, est banni du Royaume des Cieux pour jamais, et cette peine surpasse le
tourment du feu. Je sais que beaucoup de gens ne craignent rien tant que le
feu; mais moi je soutiens que la perte de ce Royaume est encore quelque chose
de plus terrible; et si je ne puis le faire voir clairement, il ne s’en faut
pas étonner; car nous ne connaissons pas assez combien le bonheur des Saints
est grand, pour pouvoir juger combien est grand le malheur des impies qui en
sont privés. Mais nous le saurons certainement, quand nous l’aurons éprouvé.
Alors nos yeux s’ouvriront; le bandeau que les méchants ont devant les leurs,
sera ôté, et ils verront avec douleur la différence qu’il y a d’un bien souverain
et éternel, à des biens légers et périssables, comme sont ceux d’ici-bas.
Voilà les vrais sentiments que nous devons
suivre, en attendant que l'expérience apprenne à ceux d’entre nous qui les
méprisent, de combien la perte des joies du Ciel est un mal plus grand que
toutes les douleurs sensibles. Que si le feu nous en cause une très-cuisante,
et qui nous paraît insupportable, jugeons delà quel châtiment c’est que d’être
exclu de la béatitude éternelle. Maintenant donc qu’il nous est aisé de prévenir
ce malheur, dans ce temps de miséricorde, de réconciliation et de salut,
n’épargnons pas les gémissements et les larmes, de peur qu’un jour étant
séparés des Saints, nous ne pleurions et ne gémissions sans nulle espérance de
réparer notre perte.
Le second tourment des Damnés, est
l’obscurité du lieu, de laquelle il est parlé en divers endroits de l’Evangile,
comme lorsque le Sauveur dit que les enfants du Royaume seront jetés dehors
dans les ténèbres; et lorsqu’il ordonne qu’on y jette le serviteur inutile. Job
nous dépeint l’Enfer comme un lieu plein de misère et d’obscurité, où réside
l’ombre de la mort, où tout est dans le désordre, dans la confusion et dans une
éternelle horreur. Il ne faut que la raison naturelle pour juger que ce doit
être un lieu bien obscur, puisqu’il est situé dans le centre de la terre, et le
plus loin qu’il se peut du séjour des Bienheureux, et qu’on le nomme pour cela
dans l’Ecriture, l’Enfer le plus bas, le sein de la terre, l’abîme, où la
lumière du soleil ni celle de la lune et des étoiles ne peut pénétrer. Ce n’est
pas qu’il n’y ait du feu dans cette obscure prison, et un feu réel, comme nous
verrons bientôt; mais ce feu brûle les Damnés, et ne les éclaire point, selon
la remarque de saint Basile, qu’on a déjà cité là-dessus, ou si, avec une
vapeur ensoufrée, il jette quelque lueur sombre, ce n’est que pour augmenter
leur peine; c’est afin qu’ils voient leurs enfants, leurs frères, leurs anciens
amis, les compagnons de leurs débauches, et les visages affreux des Démons, qui
se présentent à eux, malgré qu’ils en aient, et dont ils voudraient pouvoir
détourner les yeux.
Les ténèbres de l’Enfer se nomment
extérieures, et on les distingue par-là des intérieures, qui sont répandues
dans l’âme des enfants du siècle. Car ceux qui aiment le monde, ont maintenant
les yeux de l’esprit, aussi-bien que ceux du corps, toujours ouverts pour
rechercher ce qu’ils croient pouvoir contribuer à les rendre heureux sur la
terre. Voilà pourquoi ils ne trouvent rien de beau, et ils n’aiment rien que ce
qui flatte les sens; rien au contraire ne leur déplaît, rien ne leur fait peine
que les maux de cette vie, et ils mettent tout en œuvre pour s’en garantir;
mais autant ils sont clairvoyants pour les choses extérieures et sensibles,
autant sont-ils aveugles pour les intérieures et spirituelles. C’est d’eux que
parle l’apôtre, lorsqu’il dit que ce sont des insensés, qui ont le cœur
enveloppé de ténèbres; et lorsqu’il excite les Fidèles à ne pas marcher par la
même route, à ne pas suivre la même conduite que les Gentils, qui se gouvernant
selon leurs fausses lumières, et ayant l’esprit obscurci, s’écartent de la voie
de Dieu, à cause de leur ignorance et de l’aveuglement de leur cœur.
Comme donc les réprouvés sont maintenant dans
l’obscurité au dedans, et dans la lumière au dehors, ils seront un jour dans
l’obscurité au dehors, et dans la lumière au dedans, non pas pour voir Dieu,
mais pour connaître leur misère, qu’ils auront jusques alors ignorée, et dont
la claire connaissance leur sera un nouveau supplice. Ils verront qu’il n’y
aura plus de biens temporels pour eux, et ils auront un regret mortel d’y avoir
mis leur béatitude. Ils s’en repentiront, mais trop tard, et pénétrés de
douleur, ils se diront à eux-mêmes : Il est donc vrai que nous nous sommes
égarés du chemin de la vérité, et que la lumière de la justice ne nous a point
éclairés. Ainsi ils auront assez de lumière intérieure pour connaître leurs
égarements; mais les ténèbres extérieures, où ils seront abîmés, les
empêcheront de rien voir de ce qui pourrait les consoler, ou adoucir leurs
tourments.
On comprendra aisément cette vérité, si l’on
considère ce que Tobie, quand il eut perdu la vue, répondit à l’Ange qui le
saluait par ces paroles : Réjouissez-vous toujours. – Hé, quelle joie puis-je
avoir, moi qui suis dans les ténèbres, et qui ne puis voir la lumière du ciel?
Si ce saint homme, très-soumis d’ailleurs à la volonté divine, ne croyait pas
qu’un aveugle comme lui pût se réjouir en ce monde, que sera-ce de ces
malheureux, qui durant toute l’éternité demeureront ensevelis dans les ténèbres
de l’abîme ? Ils attendront la lumière, et jamais ils ne la verront, et
l'aurore ne se lèvera point pour eux. Quand quelqu’un de nous étant seul la
nuit, se sent pressé d’un mal violent, qui lui ôte le sommeil, avec quelle
inquiétude compte-t-il toutes les heures, et avec quelle impatience attend-il
que le jour vienne pour soulager sa douleur ? Que feront donc les Damnés ? Et
pourront-ils ne pas tomber dans la tristesse et dans l’ennui, eux qui savent
certainement que leurs ténèbres dureront toujours, que leurs peines ne finiront
point, et que jamais il n’y aura de consolation pour eux?
Mais que dirons-nous du tourment du feu, qui
est le troisième tourment de l’Enfer ? Qu’il y ait du feu dans l’Enfer, et un
feu qui brûle ceux qui y sont, c’est une vérité si constante dans l’Evangile,
qu’on n’en peut raisonnablement douter. Saint Jean-Baptiste, parlant du
Sauveur, disait aux Juifs : Il a le van entre les mains, il nettoiera son aire,
et amassera son blé dans le grenier; mais la paille, il la brûlera dans un feu
qui ne peut s’éteindre. Tout arbre qui ne porte pas de bon fruit, sera coupé et
jeté au feu. Le Sauveur lui-même s’en explique clairement : nous ramassons ici
ce qu’il en dit en plusieurs endroits. Voici ses propres paroles : Les méchants
séparés des Justes, seront jetés dans la fournaise ardente. Allez, maudits, au
feu éternel, qui a été préparé pour le Démon et pour ses Anges. Il vous est
plus avantageux de n’avoir qu’un pied, et d’arriver à la vie éternelle, que
d’en avoir deux, et d’être jeté dans le feu, qui ne peut s’éteindre. Si
quelqu’un ne demeure pas en moi, on le jettera dehors; comme le sarment, il
deviendra sec, et on le ramassera, puis on le jettera au feu, et il brûlera.
L’Evangéliste saint Jean parle le même langage que son maître : Celui, dit-il,
dont le nom ne se trouva pas écrit au Livre de vie, fut jeté dans l’étang de
feu. Pour ce qui est des gens lâches, des incrédules, des scélérats, des
meurtriers, des impudiques, des empoisonneurs, des idolâtres, et de tous les
fourbes, leur partage sera l’étang de feu et de soufre, où ils trouveront la
seconde mort.
Il est donc certain que les méchants seront
tourmentés par le feu. Et qu’on n’aille pas se le figurer comme un feu purement
spirituel, allumé pour les Démons, et qui n’ait que le nom de feu. Car saint
Grégoire dit expressément que c’est un feu matériel, qui ne brûle pas seulement
les corps, mais les esprits mêmes; et sa doctrine est reçue communément dans
l’Ecole. Quant à la manière dont il brûle les esprits, c’est parmi les
Théologiens un grand sujet de dispute. Saint Augustin décide en trois mots
toute la question, quand il dit que cela se fait d’une façon merveilleuse, mais
réelle et véritable. On peut faire la même réponse à ceux qui demandent quelle
est la matière de ce feu, qui ne s’éteint point, et comment il se peut faire
que les corps des Réprouvés brûlent toujours sans se consumer. C’est un mystère
que nous ne comprenons pas; mais si la chose est admirable, elle n’en est pas
moins vraie. L’Eglise le croit, et sa croyance est fondée sur ce que celui qui
opère cette merveille est tout-puissant, et que celui qui nous la propose comme
véritable, ne se peut tromper, étant la Sagesse même, et la première Vérité.
Mais laissons cela à part, et contentons-nous
de bien méditer ce qu’il nous importe le plus de savoir, quel tourment c’est à
un corps humain, plus délicat et plus sensible que tout autre, d’être plongé
dans un étang de feu et de soufre, sans jamais mourir. Le tourment est grand,
et n’a point de fin; mais n’est-il pas juste qu’où le péché ne cesse point, la
peine dure toujours ? Les tyrans ont inventé bien des sortes de supplices; le
plus douloureux de tous est sans contredit celui du feu. Une seule chose en
peut diminuer la rigueur, c’est que s'il est le plus violent, il est aussi le
plus court, et qu’on n’y peut résister longtemps. Qui ne plaindra donc le
malheur de ceux qui sont condamnés à un feu qui les tourmente cruellement, et
qui jamais ne cessera de les tourmenter ? Ô ! si l’on pensait à cela, et que
l’on en fût bien persuadé, qui est-ce qui se sentant la conscience chargée d’un
péché mortel, pourrait s’empêcher de gémir et de fondre en larmes ? Plût à Dieu
que chaque pécheur crût que c’est à lui en particulier que le Saint-Esprit
adresse ces paroles d’un de ses Prophètes : Qui de vous pourra supporter
l’ardeur d’un feu dévorant ? Qui de vous pourra subsister dans les flammes
éternelles ? Comme s’il disait : Gardez-vous bien de vous charger d’un fardeau
que vous ne sauriez porter. Essayez si vous aurez assez de force et de
constance pour soutenir l’ardeur excessive de ces flammes épouvantables :
mettez la main dans le feu, et voyez comment vous pourrez demeurer
éternellement abîmé avec les Démons dans l’étang de feu et de soufre. Pour vous
préserver d’un si grand mal, travaillez à réprimer vos passions; ne vous
laissez échapper aucune parole indiscrète, ou qui blesse la charité,
abstenez-vous de toute mauvaise action; et si votre conscience vous reproche
quelque péché de quelque nature qu’il soit, tâchez au plus tôt de l’effacer par
vos larmes, de vous en purger par la Confession, de l’expiez par le jeûne, par
la prière et par l’aumône. C’est là le moyen de vous sauver du feu éternel.
Le quatrième tourment des Damnés, est le ver
qui déchire sans cesse le cœur, et dont il est fait mention dans Isaïe et dans
saint Marc. Le ver des pécheurs ne mourra point, dit Isaïe, et leur feu ne
s’éteindra point. Le Fils de Dieu, dans saint Marc, répète jusqu’à trois fois
en un seul Chapitre ces mêmes paroles. Saint Basile, sur le Psaume 33, semble
vouloir dire que c’est un ver matériel et plein de venin, qui ronge toujours la
chair, sans pouvoir se rassasier, et qui cause par sa morsure d’horribles
douleurs. Mais saint Augustin croit avec plus de raison, que le feu qui ne
s’éteint point, est pour l’esprit. C’est aussi l’opinion commune des
Théologiens. Ce ver immortel et insatiable, n’est donc autre chose que le
souvenir du péché, et la syndérèse, qui comme un ver toujours affamé, pique
incessamment le cœur du pécheur, en lui reprochant l’étrange folie qu’il a
faite de renoncer à son salut, et de s’engager volontairement dans la
damnation, pour jouir d’un plaisir également court et honteux.
On peut en ce monde ou adoucir ou suspendre
les fâcheux remords d’une mauvaise conscience, soit en reposant durant la nuit,
soit en lisant, ou en travaillant durant le jour, ou en cent autres manières;
mais dans l’Enfer, où il n’y a ni sommeil, ni lecture, ni occupation qui puisse
distraire ou divertir, on est jour et nuit rongé de ce ver qui déchire les
entrailles des impies, sans leur donner un seul moment de repos. Ainsi
transportés de rage contre eux-mêmes, ils gémissent et se lamentent sans cesse,
en s’écriant tout en pleurs; Ô temps heureux, ô favorables moments, que nous
avons laissé s’écouler, et que nous ne retrouverons jamais ! Ô aveugles et
insensés que nous étions ! qui nous avait fasciné les yeux, qui nous avait
troublé la raison, pour nous ôter la pensée des maux dont on nous menaçait
alors, et que nous souffrons maintenant ? Nous ne manquions pas de
Prédicateurs, on ne cessait de nous avertir tantôt en public, tantôt en
particulier, du danger où nous étions. De quoi nous profitent aujourd'hui les
biens que le monde nous offrait, et qui ne pouvaient servir qu’à irriter contre
nous le Dieu des vengeances ? Quand il nous aurait donné des Royaumes, avec
toutes les richesses et tous les plaisirs imaginables, quand il aurait pu nous
en assurer la jouissance durant plusieurs siècles, tout cela eût-il mérité
qu’on l’achetât au prix d’une éternité de tourments ? Mais il s’en faut bien
qu’il nous promit des couronnes, et toutes sortes de délices pour beaucoup
d’années : tout ce qu’il nous faisait espérer, n’était que quelque douceur
passagère, mêlée d’amertume. Qui donc a pu nous ensorceler jusques à ce point,
que malgré tant de sages remontrances, tant de charitables reproches, nous
n’avons jamais songé tout de bon à nous préserver des maux à venir ? Voilà ce
que disent et ce que diront éternellement ces malheureux, dont le ver ne mourra
point, et le feu ne s’éteindra point.
La cinquième peine des méchants est une
fâcheuse captivité dans une prison, où ils sont liés si étroitement, qu’ils ne
sauraient se remuer. Le Sauveur en parle au sujet de cet homme, qui était entré
étourdiment dans la salle du festin, sans avoir pris sa robe de noces. Le Roi,
en colère, commanda sur l’heure qu’on le chassât, et que pieds et poings liés,
on le jetât dans un horrible cachot. L’Apôtre saint Jude en parle aussi dans
son Epître. Dieu, dit-il, en attentant qu’il juge les Anges déchus par leur
faute du glorieux état où il les avait créés, les tient enchaînés pour jamais
dans une obscure prison. Ces liens et ces fers que les Damnés auront aux pieds
et aux mains, marquent qu’ils seront éternellement dans la même situation, sans
jamais pouvoir se remuer en aucune sorte. Encore si on leur donnait quelque
moment pour prendre un peu de repos, cette terrible contrainte leur deviendrait
supportable; mais comme le ver qui les pique ne les quitte point, et que le feu
qui les brûle ne leur donne point de relâche, ce leur est une peine étrange que
de ne pouvoir se tourner ni changer de place. Qu’y a-t-il de plus fâcheux à un
malade, quoique mollement couché, que d’être contraint de demeurer immobile
dans le fort d’une fièvre ardente ?
Ce fut sans doute un cruel supplice, que
celui qu’on fit souffrir au glorieux martyr Marc d’Aréthuise, lorsqu’après
l’avoir lié très étroitement, et lui avoir frotté tout le corps de miel, on
l’exposa nu aux aiguillons des moucherons et des guêpes, dont il ne pouvait se
défaire, ni en s’enfuyant, ni en les chassant. Saint Grégoire de Nazianze
rapporte ceci pour montrer jusqu’où peut aller la malice et la fureur du Démon
contre les Martyrs; mais ce généreux Confesseur de Jésus-Christ avait de quoi
se consoler sur le peu de temps que devait durer son Martyre, et sur la durée
infinie du bonheur qui l’attendait dans le Ciel. Peut-être avait-il alors dans
l’esprit cette sentence de l’apôtre : Les souffrances de cette vie, quoique
courtes et légères, nous acquièrent là-haut une gloire immense et d’une
éternelle durée. Au contraire, ces misérables, qui en punition de leur
désobéissance et de leur libertinage brûlent dans l’Enfer, sont liés par les
pieds et par les mains, et exposés en cet état aux vers qui les rongent et aux
flammes qui les dévorent, sans qu’ils puissent ni se défendre des vers, ni
s’échapper des flammes, ni espérer aucune sorte de soulagement, et; moins
encore aucune sorte de plaisir dans tous les siècles des siècles.
Le sixième tourment des Damnés, est la
compagnie des Démons, suivant ce terrible Arrêt que le Fils de Dieu portera
contre eux : Allez loin de moi, maudits, allez au feu éternel, qui a été allumé
pour le Démon et pour ses Anges. Saint Jean dans l’Apocalypse, dit que le Démon
qui séduisait les nations, fut jeté dans l’étang de feu et de soufre avec la
Bête, et le faux Prophète, et que tous ceux de qui le nom ne se trouva pas
écrit dans le Livre de vie, y furent aussi jetés. Saint Basile, saint Augustin,
saint Bernard, et les autres Pères confirment la même chose. Que chacun donc
considère combien il est dur de n’avoir jamais d’autre compagnie que celle de
ces cruels ennemis du genre humain, qui sont comparés dans l’Ecriture à des
Lions, à des Dragons, à des Aspics, à des Basilics. Ce n’est pas la moindre
partie du bonheur des Saints, que la joie qu’ils ont de pouvoir vivre
éternellement avec une multitude innombrable d’Anges, dont ils sont tendrement
aimés, et qui excellent en sagesse, en charité, en douceur, et en toutes sortes
de perfections. Ce n’est pas non plus la moindre partie du malheur des
Réprouvés, que d’être contraints d’habiter toujours avec ces Esprits immondes,
dont le nombre est infini, la haine implacable, et l'aspect affreux. Il ne faut
donc pas s’étonner qu’au milieu de tant d’ennemis et de bourreaux, ils versent
des torrents de pleurs, et grincent les dents de rage et de désespoir.
Ce sont là les deux dernières peines qu’ils
souffrent, et que marque le Sauveur en plusieurs endroits, comme lorsqu’après
avoir dit que les enfants du Royaume seront jetés dans les ténèbres, il ajoute
que c’est là qu’on pleurera, et qu’on grincera les dents; et lorsqu’il adresse
aux impies ces épouvantables paroles : Allez-vous-en loin de moi, vous tous qui
faites des œuvres d’iniquité; allez où l’on pleure, et où l’on grince les
dents. Il répète encore ailleurs la même chose, parce qu’il nous importe
extrêmement d’avoir cette vérité bien imprimée dans le cœur. Les pleurs et le
grincement de dents nous font connaître la grandeur des autres peines des
Damnés. Les pleurs montrent l’excès de la douleur, et le grincement de dents
marque un dépit qui va jusques à la rage et à la fureur. L’un et l’autre
viennent de l’image triste et toujours présente du bonheur qu’ils ont perdu, du
feu qui les brûle, du ver qui les ronge, des ténèbres noires et affreuses qui
les environnent, et de la vue continuelle des monstres de l’abîme. Ainsi tous
ceux qui non pas voulu pleurer leurs péchés en cette vie durant quelque peu de
temps, les pleureront malgré eux en l’autre, mais sans fruit, durant des
millions de siècles; et parce que sur le point de commettre le péché, ils n’ont
pas frémi d’horreur, ils frémiront à jamais de dépit et de colère contre
eux-mêmes, sans pouvoir se soulager au milieu de leurs tourments. L’apôtre leur
disait bien que c’est quelque chose de terrible que de tomber entre les mains
du Dieu vivant; mais c’étaient des sourds qui se bouchaient les oreilles, de
peur d’entendre sa voix.
Toutes ces choses ont été écrites pour nous,
qui sommes encore entre deux chemins, et dans une entière liberté de nous
détourner de celui qui mène à la perdition. Car pour ceux qui sont arrivés au
terme, ils n’ont plus de salut à espérer, quand ils répandraient autant de
larmes, qu’il y a d’eau dans la mer. Pleurez donc, ô Âme chrétienne, pleurez,
tandis que vos pleurs peuvent servir à l’expiation de vos offenses. Ne différez
pas plus longtemps, parce que le temps passe vite. Songez combien de pécheurs,
que la mort surprend tous les jours, sont étonnés de se voir en un moment
précipités dans l’Enfer, où ils ne tomberaient pas, s’ils avaient tâché de
prévenir par la pénitence un malheur, qui leur fera éternellement verser des
larmes et grincer les dents.
Chapitre III
Troisième source des larmes : Le souvenir de la Passion du Sauveur
La passion de Jésus-Christ est encore une
source de larmes, et une de ces fontaines, où le Prophète Isaïe veut que nous
allions puiser des eaux salutaires. Mais avant que de l’ouvrir, il faut d’abord
éloigner ce qui est capable d’en fermer l’entrée.
Quelqu’un pourrait demander pourquoi l’on
pleure la mort du Sauveur, puisque ses souffrances sont passées, et que
non-seulement, elles sont passées, mais changées en une gloire qui semble
devoir les faire oublier. Qu’est-il besoin de compatir à une personne qui ne
souffre plus, et qui est hors d’état de souffrir ? Quand une femme est en
travail, dit le Sauveur même, elle gémit, parce que son temps est venu, et s'il
y a auprès d’elle quelques-unes de ses amies, elles lui portent compassion :
mais sitôt qu’elle est accouchée, et que ses douleurs ont cessé, elle se
réjouit, et tous ceux qui la plaignaient auparavant, se réjouissent avec elle.
L’Eglise en use de la même sorte à l’égard de ses Martyrs; car tandis qu’ils
souffrent, cette mère charitable ressent vivement leurs peines; mais quand ils
ont vaincu les Tyrans, elle prend part à leur gloire, et célèbre leurs
triomphes. Enfin saint Léon, parlant au peuple, qui honorait la mémoire de
Jésus souffrant : Voici, disait-il, la célébrité tant désirée de la Passion de
Notre-Seigneur, laquelle parmi les transports d’une joie sainte, ne nous permet
pas de nous taire. Que voit-on, continue-t-il, parmi les œuvres de Dieu qui
ravissent en admiration ceux qui les contemplent, que voit-on de plus charmant,
et qui surpasse plus la portée de l’esprit humain, que la Passion du Sauveur ?
Ce saint Docteur trouve donc dans les souffrances de Jésus-Christ des sujets de
réjouissance, et il devait être persuadé que le souvenir de sa mort demande
plutôt de la joie que de la tristesse, des actions de grâces que des larmes.
Pour répondre à cette question, je dis que
les peines de Notre-Seigneur, mourant sur la Croix, demandent également de la
joie et de la tristesse. Car on peut considérer la Passion en trois manières,
ou dans elle-même, ou dans son effet, ou dans sa cause. Si on la regarde en
elle-même, surtout si on se la figure comme présente, c’est un objet triste et
capable d’attendrir les cœurs les plus durs. Si on l’envisage dans son effet,
qui est la Rédemption du monde, c’est un sujet non pas de douleur, mais de
réjouissance, puisque c’est l’unique moyen que Dieu a choisi pour ouvrir le
Ciel aux pécheurs, et pour les faire triompher des Puissances de l’abîme. Si
enfin on la considère dans sa cause, qui sont nos péchés, c’est sans doute une
vraie matière de gémissements et de pleurs.
Ce qu’on disait donc de la compassion qui ne
doit durer qu’autant que le mal, et qui est suivie de la joie, est
très-véritable, quand le mal étant passé, on ne le regarde plus que comme un
sujet de gloire. Ainsi l’Eglise ne se proposant les souffrances des Martyrs,
que comme des maux passés, et comme des sources de mérites et des sujets de
récompense, elle en célèbre toujours la mémoire avec des marques publiques de
joie. Mais pour ce qui est de Notre-Seigneur, elle a des jours qui sont
consacrés à sa Passion, comme elle en a d’autres qui le sont à sa Résurrection
et à son entrée triomphante dans le Ciel. Dans ceux-là, l’on envisage sa
Passion telle qu’elle est en elle-même, et dans ceux-ci on la regarde comme la
matière de sa gloire; dans ceux-là, on la considère comme présente, et dans
ceux-ci, comme passée. Car on ne se propose pas en même temps Jésus crucifié et
Jésus ressuscité, Jésus mourant et Jésus vivant. Mais il n’en est pas des
Martyrs comme du Roi des Martyrs : car par l’opprobre de sa mort, il n’a pas
seulement mérité son élévation dans la gloire, il nous a aussi mérité à tous la
grâce de la Rédemption, et l'on peut dire véritablement que bien que ses
souffrances soient passées, sa mort toutefois opère toujours, comme présent,
des effets prodigieux dans les Sacrements.
Nous sommes donc obligés de l’honorer, et
comme présente et comme passée : ce qui ne convient nullement aux souffrances
des Martyrs, qui n’ont obtenu des couronnes que pour eux seuls. Les Justes, dit
saint Léon, ont reçu, mais n’ont pas donné des couronnes. Ils nous ont appris
par leur constance dans les tourments, à pratiquer la patience; mais ce n’est
point eux qui nous ont acquis les dons qui nous justifient. Ils sont morts
chacun pour soi, et en mourant ils n’ont point payé les dettes d’autrui. Il ne
s’est trouvé parmi les enfants des hommes que Jésus-Christ en qui tous aient
été crucifiés, en qui tous soient morts, en qui tous aient été ensevelis, en
qui tous soient ressuscités.
Lors donc que ce Père nous enseigne ailleurs
qu’il faut célébrer avec joie la Passion du Fils de Dieu, et qu’il est doux aux
bonnes âmes de la méditer, il ne parle que de la douceur que les larmes saintes
portent avec elles. Saint Bonaventure, qui en cent endroits exhorte tous les
Chrétiens à pleurer la mort de leur Sauveur, ne sépare point de ces pleurs la
joie que produit l’amour. Une âme, dit-il, qui considère attentivement Jésus
crucifié, ne peut s’empêcher de verser des larmes de dévotion et de compassion;
elle s’en fait même un plaisir. Cela posé, il nous est facile de faire voir que
l'on ne saurait trop pleurer, lorsqu’on pense à la mort de Notre-Seigneur, soit
qu’on se la figure comme présente, ou qu’on la regarde comme l'effet le plus
funeste du péché.
La première de ces deux choses se peut
prouver par l’exemple du grand saint François. Car cet homme Séraphique, comme
remarque saint Bonaventure, se retirait la nuit dans les bois, ou en quelque
autre lieu à l’écart, et là il fondait en larmes, et jetait de grands cris,
comme s'il eut vu de ses yeux Jésus-Christ en Croix. Saint Bonaventure nous
conseille à tous d’en faire autant. Ceux qui ont écris des Traités ou des
Méditations sur ce Mystère d’amour, nous donnent le même conseil; et si
quelqu’un en veut savoir la raison, il n’a qu’à considérer ce que nous en
allons dire.
La chose du monde qui nous doit être la plus
chère, et que nous devons préférer à toute autre, c’est l’amour de Dieu, tant
parce que c’est la matière du premier et du plus grand commandement : Vous
aimerez le Seigneur, votre Dieu, de tout votre cœur; parce que la charité est
cette excellente vertu, par laquelle nous vivons, et sans laquelle nous ne
saurions vivre à Dieu; que c’est elle seule qui ne peut compatir avec le péché
mortel : qu’elle est le principe du mérite, et le lien qui nous attache si
étroitement à Dieu, que nous devenons un même esprit avec lui; qu’enfin c’est
en elle qu’est renfermée la perfection de la Loi Chrétienne. Or l’amour
s’excite principalement par la considération des bienfaits : Hé ! qui peut
douter que le plus grand des bienfaits de Dieu, ne soit la mort de son Fils,
sacrifié pour notre salut? Le Sauveur lui-même nous le fait assez entendre,
lorsqu’il dit que Dieu a aimé le monde, jusqu’à lui donner son Fils unique.
Saint Paul en devait être bien convaincu, puisqu’écrivant aux Romains, il leur
disait que Dieu a fait éclater l’amour qu’il nous porte, en ce que Jésus-Christ
est mort pour nous, dans le temps même que nous étions encore pécheurs, et par
conséquent ses ennemis.
Mais comment nous exciter à aimer notre
Souverain Bienfaiteur, si nous ne nous proposons toute la suite de sa Passion
que comme une histoire, et si nous ne la regardons que comme une chose passée ?
Il faut donc, autant qu’il se peut, nous en faire une peinture aussi vive, que
si nous avions le Sauveur même devant les yeux, tantôt baigné d’une sueur de
sang et à l’agonie dans le Jardin des Olives, et faisant les derniers efforts
pour surmonter la tristesse qui l’accablait; tantôt exposé parmi les Prêtres et
les Pharisiens, ses plus mortels ennemis, aux insultes des soldats qui lui
crachaient au visage, et lui donnaient des soufflets; tantôt les mains liées,
et debout devant Pilate, puis envoyé par Pilate même à Hérode, et renvoyé par
Hérode à Pilate, après mille railleries sanglantes : tantôt attaché à la
colonne, flagellé comme esclave, couronné d’épines, vêtu d’un méchant manteau
de pourpre, et une canne à la main, en forme de sceptre, comme un faux Roi, et
un injuste usurpateur de la Royauté; tantôt condamné à mort, et allant au lieu
du supplice, chargé de sa Croix entre deux voleurs ; tantôt crucifié, et
répandant par les plaies de ses mains et de ses pieds, cloués à la Croix, des
ruisseaux de sang; enfin remettant son âme entre les mains de son Père, avec un
grand cri et beaucoup de larmes.
Au reste il ne suffit pas de considérer tout
cela, comme en passant et presque sans réflexion ; il faut tacher de
l’approfondir, et examiner attentivement quelle est la personne qui souffre, ce
qu’elle souffre, pourquoi elle souffre, et qui sont ceux qui la font souffrir.
Ces quatre choses bien considérées seront quatre sources de larmes, qui ne
tariront jamais. Tous ceux qui ont composé des Livres sur le Mystère de la
Passion, et sur la manière de la méditer, les ont expliquées fort au long :
mais il me semble qu’on peut encore s’en former une juste idée, en la mesurant
de la façon que saint Paul veut qu’on mesure tous les Mystères de notre
religion, c’est-à-dire, selon sa longueur, sa largeur, sa hauteur et sa profondeur;
aussi bien cela s’entend-il particulièrement de la Croix. Nous en ferons donc
la matière de quatre considérations, par où nous découvrirons quatre avantages
fort considérables, que les souffrances de Notre-Seigneur ont sur celles des
Martyrs, et quatre insignes vertus, qu’il y a pratiquées d’une manière toute
divine.
La Passion de Jésus-Christ a eu sa longueur,
sa largeur, sa hauteur et sa profondeur. La longueur, est sa durée; la largeur,
est la multitude des peines qu’il a endurées; la hauteur est l’excès de ces
même peines, plus grandes que toutes celles que les Saints ont jamais
souffertes; la profondeur, est son poids et sa plénitude, qui n’a jamais été
diminuée par aucune sorte de soulagement. Examinons toutes ces choses en
particulier; et commençons par sa longueur.
Le dernier tourment du Fils de Dieu, et celui
par où il finit sa vie, qui fut celui de la Croix, dura depuis la sixième heure
du jour jusqu’à la neuvième; si bien qu’on peut dire que sa mort fut longue,
puisque pendant tout ce temps-là il souffrit des douleurs mortelles. Il ne
mourut pas tout d’un coup, comme ceux à qui l’on tranche la tête; il ne languit
pas un peu de temps seulement, comme ceux qui sont étranglés, ou brûlés, ou
noyés, ou dévorés par les bêtes. Sa Passion ne fut pas même toute renfermée
dans ces trois heures, qu’il demeura sur la Croix : elle commença dans le
Jardin de Gethsémani par cette tristesse excessive, qui lui causa une
prodigieuse agonie avec une sueur de sang; et elle continua jusques à la
neuvième heure du lendemain. Ainsi sa durée fut de dix-huit heures entières; de
neuf heures, depuis la troisième de la nuit jusqu’à la douzième; et de neuf
heures depuis la première du jour suivant jusqu’à la neuvième, à laquelle il
expira.
Mais ce n’est pas tout : car, à proprement
parler, la vie du Sauveur fut une mort continuelle. Dès le moment de sa
Conception, il sut qu’il devait mourir sur une Croix; il accepta de bon cœur ce
genre de mort pour la gloire de son Père, et pour le salut des hommes; et tant
qu’il vécut, il eut tellement la Croix présente à l’esprit, qu’on peut dire
qu’il y fut toujours attaché. C’est pour cela qu’il parlait souvent de sa
Croix, et du Calice de sa Passion. Celui, disait-il, qui ne veut pas prendre sa
Croix, et me suivre, n’est pas digne de moi. Celui qui veut marcher sur mes
pas, qu’il renonce à lui-même, qu’il prenne sa Croix, et me suive. Pouvez-vous
boire le Calice que je boirai? Tout homme qui ne porte pas sa Croix, et ne
marche pas sur mes traces, ne peut être mon Disciple. Comprenez par-là, ô Âme
chrétienne, que votre Sauveur n’a jamais eu de repos, qu’il a toujours
travaillé au grand ouvrage de la Rédemption du monde; et après cela rougissez
de honte, quand vous venez à penser que jusques ici vous avez étrangement
négligé votre salut; que vous vous êtes occupée de toute autre chose, et que le
temps qui vous devait être si précieux, vous l’avez perdu en des entretiens
inutiles et en des divertissements profanes.
Mais poursuivons. La Passion de Jésus-Christ
ne fut pas seulement longue; elle eut aussi beaucoup d’étendue par la multitude
et par la diversité de ses tourments. Car pour ne rien dire de la violence avec
laquelle il fut pris et lié dans le Jardin; pour ne point parler des soufflets,
des crachats, des coups de fouet, du couronnement d’épines, des malédictions,
des injures, des faux témoignages, des railleries, des insultes, et de mille
autres sortes de peines, qu’on lui fit souffrir, voyons seulement combien de
croix il endura, dans le seul supplice de la Croix.
Premièrement on l’attacha par les pieds et
par les mains, avec de gros clous, à ce bois infâme; ce qui lui fit une douleur
qu’il est difficile d’exprimer. Secondement il fut élevé avec le bois même, où
il était suspendu; et alors ses plaies s’étant augmentées, et s’augmentant de
plus en plus par le poids du corps, il en sortit une grande quantité de sang.
Troisièmement on le dépouilla, et ce fut pour lui quelque chose non-seulement
de bien honteux, mais de bien fâcheux d’être ainsi exposé à l’air, dans une saison
aussi froide. Quatrièmement des grandes fatigues qu’il avait souffertes, et
l’agitation continuelle et violente, où il avait été jusqu’alors, l’avaient
réduit à une extrême faiblesse. Car depuis la dernière Cène, jusqu’au temps
qu’il fut mis en Croix, il avait beaucoup marché, et toujours à pied, sans
prendre de nourriture. D’abord il était sorti de la ville, et était allé au
jardin de Gethsémani sur la Montagne des Olives, d’où les Juifs l’ayant ramené
à Jérusalem, le traînèrent chez Anne, et puis chez Caïphe; de là au Prétoire de
Pilate, du prétoire de Pilate au Palais d’Hérode, du Palais d’Hérode, encore
une fois au Prétoire, et enfin au Mont de Calvaire, où après tant de mouvements
et de tours longs et pénibles, il devait finir sa carrière.
Ô mon Sauveur, pour gagner une seule âme,
vous vous fatiguâtes tellement un jour, que vous fûtes obligé de vous asseoir
sur le bord d’une fontaine : mais aujourd’hui, pour me retirer du péché, et
pour m’attirer à vous, moi et tous ceux qui sont pécheurs comme moi, vous
faites bien plus de chemin. Épuisé de sang par une cruelle flagellation,
accablé du poids de la Croix, qu’on vous a contraint de porter, vous n’avez
après cela où vous reposer que ce bois très-dur, et plus capable d’augmenter
que de soulager votre lassitude. Ne devrais-je pas aussi me consumer de travaux
pour votre service, ou gémir sans cesse, jusqu’à ce qu’atténué et abattu par
les rigueurs de la Pénitence, je méritasse de recueillir le fruit de votre
Passion?
Mais ce quatrième tourment de Jésus en Croix,
n’est pas le dernier : en voici encore un cinquième; c’est la soif qui le
presse à un tel point, qu’oubliant ses autres peines, il ne se plaint que de
celle-ci : J’ai soif, s’écrie-t-il. Sans doute sa soif devait être extrême,
après avoir fatigué pendant dix-huit heures, et avoir perdu presque tout son
sang. Car l'expérience montre qu’une grande perte des sang cause d’ordinaire
dans le corps une telle sécheresse, que rien ne tourmente plus que la soif. Si
tu veux donc, ô mon Âme, présenter à ton Sauveur quelque chose qui lui plaise
et qui le soulage, présente-lui non pas du vinaigre comme les Juifs, mais des
larmes saintes, des larmes d’amour comme Marie Magdelene, qui pleure au pied de
sa Croix; c'est là cette eau qu’il souhaite, et qu’il te demande; c’est la
seule qui puisse éteindre sa soif.
La sixième peine de Jésus crucifié est de ne
pouvoir se servir ni de ses pieds ni de ses mains, et d’être contraint de
demeurer immobile dans une entière impuissance de changer de situation.
Celle-ci, qui parait peut-être légère et tolérable à ceux qui ne l’ont point
éprouvée, ne paraît pas telle aux paralytiques et aux goutteux, toujours
obligés de garder le lit, sans jamais se pouvoir remuer.
On peut compter pour une septième peine du
Sauveur la vue de sa sainte Mère et du Disciple qu’il aimait le plus. Car
comment aurait-il pu les voir affligés, sans s’affliger avec eux?
La huitième est de n’entendre de tous côtés
que les blasphèmes des Prêtres, des Pharisiens et des Scribes contre lui. Car à
l’égard des personnes qui ont de l’honneur et un mérite extraordinaire, ces
sortes d’affronts sont quelque chose de plus sensible que les maux du corps.
La neuvième enfin est une mort honteuse et
sanglante. Car quoiqu’il n’y ait rien au monde de plus terrible que la mort, il
ne veut pas toutefois s’en exempter; il veut en mourant désarmer, et s'il est
permis de parler ainsi, faire mourir la mort même. Il est donc vrai que sa
Passion a une grande étendue, puisqu’elle renferme tant de peines et de tourments
différents; mais si l’on y trouve de la longueur et de la largeur, on y trouve
aussi une espèce de hauteur et de profondeur.
Et pour commercer par la hauteur, ce n’est
point exagérer que de dire que les souffrances de Jésus-Christ ont surpassé de
beaucoup toutes celles des autres hommes. Dès le moment de son Incarnation, il
les prévit toutes; il y pensa continuellement depuis, et il en porta dans le
cœur, jusqu’à la mort, toute l’amertume. Car lorsqu’on dit que les coups, qui
sont prévus, font de plus légères blessures, cela ne se doit entendre que de ceux
qu’on peut détourner tout à fait, ou parer en quelque sorte, et nullement de
ceux qu’on ne saurait éviter, tels que sont ceux qui viennent du Ciel. Un homme
sur qui la foudre tombe tout à coup, souffre beaucoup moins qu’un autre à qui
l’on dit et qui croit qu’un certain jour il en doit être frappé. Car celui-ci
est dans des frayeurs et des inquiétudes continuelles, en attendant ce jour
fatal, où il croit mourir d’une si terrible mort. Le Fils de Dieu eut toujours
sa Croix devant les yeux; il n’ignorait rien de ce qu’il avait à souffrir. Il
savait quelle serait la multitude et la grandeur de ses peines, et cette image
si triste qu’il avait toujours présente, le tourmentait jusques à l’excès.
On peut ajouter qu’il était d’autant plus
sensible à la douleur, qu'il avait un corps, formé par le Saint-Esprit, d’un
tempérament délicat, propre à exercer parfaitement bien toutes les fonctions de
ses sens. Enfin l’amour qu'il portait aux hommes, et qui lui faisait désirer
que leur Rédemption fut abondante, ne lui permit pas de laisser tellement
affaiblir ses forces par de si longues et de si rudes souffrances, qu’il n’en
eut plus à la fin pour sentir ses maux. Il les conserva jusques au dernier
soupir, comme il parut par ce grand cri qu’il poussa un moment avant que de
rendre l’âme. Les gens malades à l’extrémité, n’ont pas coutume et ne sont pas
en état d’élever beaucoup la voix, parce qu’ils la perdent d’ordinaire avec la
parole; mais Jésus voulant montrer qu’il était en son pouvoir ou de mourir ou
de vivre, de mourir quand il voudrait, et pas plus tôt qu’il ne voudrait,
s’écria à haute voix : Mon Père je remets mon Âme entre vos mains, et en disant
ces paroles, il expira. Le Centurion qui l’avait entendu crier de la sorte, en
fut tellement surpris, qu’il dit aussitôt : Certainement cet homme était le
Fils de Dieu.
Ô mon Jésus, il faut avouer qu’il ne manque
rien à votre Ouvrage, qui est celui de notre Rédemption; vous avez offert à
votre Père un Sacrifice accompli, en conservant jusques à la mort toutes vos
forces, et l’usage entièrement libre de vos sens, pour mieux goûter l’amertume
de votre calice. Plaise à votre infinie Bonté que nous qui sommes vos
serviteurs, étant animés par votre exemple, nous ayons assez de courage pour
achever glorieusement tout ce que nous entreprendrons pour votre gloire et pour
le salut des Âmes. Faites au moins que s'il nous arrive jamais d’abandonner par
lâcheté de si saintes entreprises, nous témoignions par nos larmes le regret
que nous en avons; qu’ainsi nous puissions suppléer ce qui manquera à notre
ouvrage, et par notre humilité regagner ce que nous aurons perdu par notre
faiblesse et notre inconstance.
Il ne reste plus à considérer dans la Passion
de Jésus-Christ, que ce que nous appelons profondeur. C'est une mer pleine d’amertume,
où il ne se mêle pas la moindre douceur. On n’a guère de plaisir en cette vie
sans quelque chagrin, ni de chagrin sans quelque plaisir : mais les souffrances
de Notre-Seigneur sont toutes pures et sans nul adoucissement.
Ce qui nous console le plus dans nos
afflictions c’est la présence de nos amis : Jésus d’abord fut abandonné de tous
les siens, qui le laissèrent et prirent la fuite; l’un d’eux le trahit; un
autre jura qu’il ne le connaissait point, et pendant qu’on l’accusait sur
beaucoup de chefs, il ne se trouvait personne parmi ses Disciples qui osât
prendre sa défense ni se déclarer pour lui. Ce fut alors que se vérifia ce
qu’il dit par Isaïe : J’ai regardé de toutes parts, et nul ne venait à mon
secours; j’ai cherché, et il ne se trouvait personne qui me voulut soulager. Il
est vrai que dans le Jardin, il lui apparut un Ange, qui le fortifia, mais ce
fut avant sa passion, afin de l’y préparer; nul depuis ne se présenta pour le
consoler et pour l’assister. Il n’y eut pas jusqu’à son Père qui ne semblât
s’éloigner de lui : Mon Dieu, mon Dieu, disait-il, pourquoi m’avez-vous
délaissé? Qui est-ce donc qui ne l'abandonne, et qui ne se retire de lui,
lorsqu’il est abandonné de son propre Père
Gardons-nous bien toutefois de prendre cette
sorte d’abandon pour un éloignement véritable, ou pour un défaut de tendresse
dans le Père pour son Fils; il l’aime autant que jamais, et si l’on dit qu’il
l'abandonne, c’est seulement pour marquer que par le désir qu’il a de sauver
les hommes, il le laisse entre les mains de ses ennemis, et veut qu’il souffre
des douleurs extrêmes, sans lui donner de consolation. Le Fils souffre donc, et
il ne se plaint qu’afin qu’on sache qu'il sent vivement ses peines. Car ceux
qui étaient présents à son supplice, le voyaient dans une tranquillité et une
paix si profonde, qu'il ne lui échappait pas le moindre soupir. Pour leur
montrer donc qu'il n’était point insensible aux grands maux qu’il endurait, il
crut devoir adresser à son Père ces paroles, qui marquaient en même temps et sa
douleur, et une espèce d’étonnement de se voir ainsi délaissé.
Nous vous rendons mille actions de grâces, ô
mon aimable Sauveur, de la bonté que vous avez eue de nous racheter, par tant
de travaux, de fatigues et de douleurs, un repos et un contentement éternel :
ajoutez à toutes les grâces qu’il vous a plu de nous faire jusqu’à ce jour,
celle de nous éclairer l’esprit, afin que reconnaissant les obligations
infinies que nous vous avons, nous ne cessions de vous en bénir, et qu’il n’y
ait rien que nous n’employions pour y profiter. Imprimez si bien dans notre
mémoire et dans notre cœur l’image de votre mort, qu’elle nous serve, tant que
nous vivrons, et d’un frein pour nous détourner du mal, et d’un aiguillon pour
nous exciter au bien.
Mais considérons encore d’une autre manière
les dimensions de la Croix de Jésus-Christ. La longueur marque sa patience, la
largeur sa charité, la hauteur son obéissance, la profondeur son humilité;
quatre vertus qui éclatèrent merveilleusement dans tout le cours de sa Passion.
La patience est désignée par la longueur,
comme ayant une liaison essentielle, et, pour mieux dire, n’étant qu’une même
chose avec la constance et la longanimité. Le Sauveur la pratiqua excellemment,
parmi tant d’outrages et de mauvais traitements qu’il reçut tant des Pontifes
et des Prêtres, que de Pilate, et d’Hérode, et des soldats, et du peuple,
presque toute une nuit et tout un jour, sans se fâcher, sans menacer, sans dire
un seul mot qui put offenser personne, sans ouvrir la bouche, non plus qu’un
agneau qu’on mène à la boucherie. C’est ce que saint Pierre veut que nous
admirions, et que nous imitions tout ensemble, quand il dit : Jésus-Christ a
souffert pour nous. Il vous a laissé un exemple que vous devez suivre.
Lorsqu’on lui disait des injures, il n’en disait point; lorsqu’on l’outrageait,
il ne faisait point de menaces; mais il se livrait lui-même à un Juge qui le
condamnait injustement.
La largeur est la charité; parce que le
précepte de la charité est d’une étendue infinie, et il faut bien que son
étendue soit grande, puisqu’un Chrétien doit aimer jusques à ses ennemis. C’est
ce que fit le Sauveur pour notre instruction, lorsqu’il pria pour les siens, en
disant : Mon Père, pardonnez-leur; car ils ne savent ce qu’ils font. Sa charité
pouvait-elle aller plus loin, qu’à pardonner, mais encore à les excuser, à les
recommander à leur Juge, et à s’employer auprès de lui, pour leur obtenir leur
grâce? Qui a jamais entendu parler d’un tel excès de bonté? Un homme mourant
sur une croix, un homme Dieu, de qui les plaies sont encore fraîches, et les
douleurs très-aiguës, s’oublie lui-même, et ne pense qu’à sauver ceux qui lui
ôtent la vie, qu’à détourner de dessus leur tête la foudre qui les menace,
pendant qu’à ses yeux, et au pied même de sa Croix, ils partagent entre eux ses
habits. Cet exemple de charité est si merveilleux, qu’on ne saurait trop
s’étonner qu’il y ait encore des Chrétiens qui respirent la vengeance, et qui
ne puissent se résoudre à pardonner à leurs ennemis.
La hauteur a rapport à l’obéissance : car
cette vertu regarde la souveraine Majesté de Dieu, qui est infiniment au-dessus
de toutes les choses créées, et de qui procède toute la puissance des grands de
la terre. Elle parut avec autant d’éclat qu’aucune autre, dans la Passion du
Sauveur, qui se soumit à la volonté de son Père, dans la chose du monde la plus
difficile, et la plus contraire à la nature; s’étant humilié, comme dit
l'apôtre, et rendu obéissant jusques à la mort, et à la mort de la Croix. Il
est vrai que sa sainte Humanité ressentit dans le Jardin une telle horreur des
peines, qu’il pria son Père de vouloir bien détourner de lui le Calice qu’il
lui présentait; mais il ajouta aussitôt : Que ma volonté cependant ne se fasse
point, mais la vôtre. Ô que nous avons ici une admirable leçon d’obéissance!
C’est là renoncer entièrement à soi-même; c’est mortifier tout de bon sa
volonté propre; c’est offrir un sacrifice excellent et d’un mérite infini à la
Majesté divine.
Enfin par la profondeur nous entendons
l’humilité, qui d’elle-même tend toujours en bas, qui choisit partout la
dernière place, qui cède à tous, et ne se préfère jamais à personne elle a
toujours été la vertu favorite de Notre-Seigneur; c’est de lui qu’il veut qu’on
apprenne à la pratiquer. Apprenez de moi, dit-il, que je suis doux et humble de
cœur. Dans sa Passion, non-seulement il souffrit qu’on lui préféra un voleur,
un meurtrier, un Barrabas; mais par un excès d’humilité, ils le soumirent à la
mort, et à la mort de la Croix. Que dites-vous à cela, ô âme Chrétienne? Ayant
cet exemple d’humilité devant les yeux, aurez-vous désormais envie de vous
élever au-dessus des autres, et de contester sur la préséance?
Mais passons à l'autre point, qui contient un
second motif de pleurer et de gémir, au sujet des souffrances du Sauveur. Le
premier moyen de s’y laisser attendrir, c’est de se les figurer, non comme
passées, mais comme présentes : l’autre est de les regarder, non en
elles-mêmes, mais comme des effets du péché. Nous avons assez parlé du premier,
parlons du second, et présupposons d’abord qu’il n’y avait sur la terre aucune
puissance capable d’ôter la vie au Sauveur, s’il ne se fut volontairement livré
à la mort.
Cela
est facile à prouver. Car qui pourrait
faire mourir le Fils unique du Tout-puissant, s'il le voulait
empêcher?
Serait-ce une troupe de soldats et de satellites des Juifs? En leur
disant
seulement : C’est moi; il les renversa par terre. Serait-ce
Pilate, Gouverneur
de la Judée, ou l’Empereur même? Que sont-ils, que
cendre et poussière, devant
celui qui est la vertu de Dieu? Serait-ce le Prince des
ténèbres? Combien de
fois d’un seul mot a-t-il chassé et fait rentrer dans
l’Enfer les Esprits
immondes? Serait-ce enfin la Justice divine? Que pourrait-elle
condamner et
punir dans celui qui est très-saint, et très-innocent,
qui n’a rien de commun
avec les pécheurs, qui est plus élevé que les
Cieux, et plus pur que les
Séraphins. Qu’est-ce donc qui l’a pu faire mourir?
C’est la malice des hommes;
c’est la bonté du Père éternel; c’est
la charité de ce Fils obéissant. Je l’ai
frappé, dit le Père, pour le péché de mon
peuple. Il s’est humilié, dit
l’apôtre, en se rendant obéissant jusques à
la mort, et à la mort de la Croix.
Il ne faut rejeter la cause de ses
souffrances que sur nos péchés, sur ceux d’Adam, et sur ceux de ses enfants.
Non, les épines, quoique piquantes, n’eussent pu percer cette Tête, digne de la
vénération des Puissances, des Principautés, des Vertus du Ciel, si mon orgueil
ne les y eut fait entrer. Jamais les coups de fouet, quoique redoublés,
n’eussent déchiré cette chair sacrée, si mes passions brutales n’en eussent
augmenté la force. Jamais les clous, quoique très-pointus, n’eussent fait de
plaies à ces pieds et à ces mains, si mon avarice ne les y eut enfoncés. Jamais
la mort n’eut attaqué l’Auteur de la vie, si mon ambition ne lui eu, pour ainsi
dire, prêté la main, et n’eut conspiré avec elle. Quoi donc, les péchés des
hommes ont-ils pu faire succomber la vertu de Dieu Non; c’est plutôt la haine
que Dieu a pour le péché; c’est plutôt l’amour que le Père porte aux hommes;
c’est plutôt l’obéissance que le Fils rend à son Père. Mais, quoi qu’on dise,
il faut confesser que tout le mal vient du péché, puisque sans lui le Sauveur
n’eut point eu besoin de mourir. Il aurait donc grand sujet de nous imputer sa
mort, et de nous en rendre responsables; mais il aime mieux s’en prendre à sa
charité, et à son zèle pour notre salut. Il nous décharge de ce crime, lorsque
parlant du Sacrifice qu’il devait faire de sa vie : Nul, dit-il, ne m’ôte la
vie; mais je la donne de moi-même. L’apôtre admirant ces excès de miséricorde
et de bonté, disait en son nom de tous les enfants d’Adam; Jésus-Christ nous a
aimés jusqu’à se livrer lui-même, et à s’offrir à Dieu, comme une victime
d’agréable odeur.
Quoi donc, ne présenterai-je rien au Seigneur
qui m’a comblé de bienfaits, qui, pour me laver de mes péchés, m’a fait un bain
de son sang? Je lui offrirai un cœur contrit et humilié; je lui offrirai des
larmes, qui seront des preuves du regret sincère que j’ai de l’avoir grièvement
offensé; je lui offrirai une volonté prête à faire tout ce qu’il demandera de
moi. Demandez, Seigneur, tout ce qu’il vous plaira; car je suis à vous, et je
ne puis vous refuser rien. Mais, ô mon âme, quelle autre chose crois-tu qu’il
veuille de toi que ton salut? C’est ce qu’il désirait avec ardeur, lorsqu’il
s’écriait sur la Croix : J’ai soif. Hé quoi, Seigneur, est-ce donc qu’après
avoir travaillé pour nous jusqu’à la mort de la Croix, vous ne demandez autre
chose de nous, pour marque de notre reconnaissance, sinon que nous coopérions
avec vous à notre salut? C’est là sans doute l’exemple le plus admirable que
vous nous puissiez donner d’une charité infinie. Donnez-nous donc ce que vous
nous demandez, et demandez-nous ce que vous voudrez; car par-là votre volonté
étant accomplie, notre obéissance sera parfaite, pour votre plus grande gloire,
et pour notre plus grand bien.
Chapitre IV. Quatrième source des larmes : Les persécutions de l’Eglise
L’Eglise, cette
vraie Colombe, qui gémit toujours, tandis qu’elle est éloignée de sa patrie, et
qu’elle marche par des chemins difficiles pour y arriver, l’Eglise ne sera
jamais sans persécutions. Car l’apôtre ne nous trompe point, quand il nous
assure que tous ceux qui avec la grâce de Jésus-Christ veulent bien vivre,
doivent s’attendre à être persécutés. Or parmi les persécutions qu’elle
souffre, il y en a de visibles, et il y en a de cachées. Quand les premières
viennent à cesser, les autres commencent; et ce sont celles qu’on a le plus de
peine à soutenir. C’est d’elles aussi qu’on peut expliquer avec saint Bernard
ces paroles du Roi Ezéchias : Voici qu’au milieu de la paix, mon amertume est
extrême. L’Eglise donc ne peut s’exempter de gémir, et le propre de ses vrais
enfants est de compatir aux maux de leur mère.
Parcourons, si
vous voulez, tous ses âges différents. Le premier qui fut celui de sa
naissance, se compte depuis la venue du Sauveur jusqu’à l’empire de Néron.
C’est dans ce temps-là qu’elle souffrit une rude persécution de la part des
Juifs. Car ces ennemis de la vérité, non-contents d’avoir crucifié leur Messie,
lapidèrent saint Etienne, poussèrent Hérode à faire mourir saint Jacques, frère
de saint Jean, et à mettre saint Pierre en prison; flagellèrent tous les
Apôtres, précipitèrent du haut du Temple saint Jacques le Mineur, firent
fouetter saint Paul jusqu’à cinq fois, et essayèrent souvent de le tuer. Saint
Luc même écrit qu’ils suscitèrent les Gentils et conspirèrent avec eux contre
les nouveaux Fidèles. Mais enfin, par un juste jugement de Dieu, ils furent
tous, ou tués, ou dissipés; Jérusalem leur Capitale fut saccagée, et leur
Royauté détruite.
Alors l’Eglise
fut attaquée par les Idolâtres. Plusieurs empereurs Romains, à commencer par
Domitien, lui déclarèrent la guerre, sacrifièrent à leurs faux Dieux une
infinité de Chrétiens. Il est vrai que parmi les Païens, son premier
persécuteur fut Néron; mais de son temps la persécution des Juifs n’était pas
finie, et Jérusalem avec son Temple subsistait encore. Quelque violentes
néanmoins que fussent toutes ces tempêtes, elles s’apaisaient de temps en
temps, et étaient suivies d’un calme assez doux. Mais saint Cyprien et Eusèbe
de Césarée ont remarqué que lorsque du côté des Tyrans on était en paix, il
s’élevait une espèce de persécution de la part des vices, qui causaient une
telle corruption parmi les Fidèles, que Dieu irrité n’avait point de moyen plus
sûr ni plus ordinaire pour les obliger à rentrer dans leur devoir, que de
rallumer la haine des Païens contre eux.
Voici ce qu’en
dit saint Cyprien : Dieu a voulu que sa famille fût éprouvée; et voyant que par
une longue paix, la discipline s’était beaucoup relâchée, il a relevé par une
correction salutaire notre foi toute languissante et comme endormie. Mais bien
que pour nos péchés nous méritassions un châtiment plus sévère, il a su si bien
modérer et adoucir toutes choses, par son infinie Bonté, que le mal qu’on nous
a fait n’est pas tant une persécution qu’une simple épreuve. Eusèbe de Césarée
parle de la même sorte, et dit qu’avec un grand sentiment de douleur : Nos
désordres étaient arrivés à un tel excès, qu’on ne voyait plus parmi nous que
lâcheté et que mollesse; que la jalousie régnait partout; qu’on ne faisait que
se dire des injures, que se donner des malédictions, que se déchirer les uns
les autres; que les prélats même se décriaient mutuellement; que les peuples
étaient divisés entre eux, qu’enfin sous un masque de Religion, sous un visage
modeste et un extérieur composé, l’on cachait une extrême méchanceté. Dieu
cependant qui voyait encore partout un grand nombre de vrais Chrétiens, nous
traitait avec assez de douceur, et semblait nous épargner. Mais enfin
lorsqu’aveuglés par nos passions, nous ne nous sommes plus mis en peine
d’apaiser sa juste colère, il a répandu, selon que parle Jérémie, d’épaisses
ténèbres sur la fille de Sion, etc..
La persécution
des Païens et des Idolâtres ayant cessé, du moins en
partie, il en vint une
autre encore plus dangereuse, qui fut celle des
Hérétiques. Car quoique dès le
commencement on eût semé dans l’Eglise des erreurs,
comme de l’ivraie parmi le
froment, néanmoins l’opiniâtreté et la fureur
des Ariens, qui s’élevèrent du
temps du grand Constantin, fut si excessive, qu’à peine
pouvons-nous dire
qu’avant eux l’Eglise ait eu de ces sortes d’ennemis.
Ainsi ce fut proprement
sous le règne de ce Prince que les guerres des Païens
étant finies, celles des
hérétiques commencèrent, et l’on n’en
verra la fin qu’à la mort de l’Antéchrist
: car cet homme de péché, sera le dernier
persécuteur des Fidèles, et comme sa
persécution sera la dernière, elle sera aussi la plus
cruelle et la plus
sanglante.
Mais pour ne
parler que du XVIIe siècle où nous vivons, avons-nous plus de sujet de nous
réjouir de la paix où l’Eglise semble être aujourd’hui, que de gémir des maux
qu’elle souffre ? Pour moi, je crois et je soutiens qu’il n’est point de genre
de persécution, hors celle de l’Antéchrist, où elle ne soit exposée.
Premièrement celle des Juifs dure encore. Car outre que par leurs usures, ils causent
un vrai préjudice aux Chrétiens, ils en abusent plusieurs, et sous le nom de
Chrétien, dont ils se couvrent, ils leur inspirent en divers endroits la haine
de Jésus-Christ. Les Mahométans, aussi-bien que les Idolâtres, continuent aussi
à maltraiter les Fidèles, non-seulement en Asie et en Afrique, mais même en
Europe. Encore s’ils se contentaient de les dépouiller de leurs biens; mais ils
en engagent un assez grand nombre à renoncer au Christianisme pour embrasser la
brutale Secte de Mahomet. Joignez à cela les persécutions si souvent
renouvelées de nos jours dans le Japon, contre une Eglise, qui, quoique
naissante, s’est signalée par la fermeté de sa foi, et par la constance de ses
Martyrs.
A l’égard des
Hérétiques et des Novateurs, la religion a-t-elle jamais tant souffert qu’elle
souffre maintenant; soit par l’effroyable multitude des Sectes, qui se sont
élevées contre elle, et qui troublent son repos, soit par le faux zèle des
Sectaires, à répandre partout leurs erreurs; soit par les horribles cruautés
qu’on exerce sur les Catholiques, et particulièrement sur les Prêtres ? Dans
l’Orient, et du côté du Midi les anciennes hérésies de Nestorius et d’Etuichès
subsistent encore. Dans l’Occident, et parmi les peuples du Nord, outre celles
qu’on a inventées de nouveau, et qui sont sans nombre, on a fait revivre
l’Arianisme, et les dogmes d’Ebion et de Cérinthe, qui foudroyés depuis plus de
treize cents ans, paraissaient ensevelis dans l’oubli. Ainsi la persécution des
Hérétiques de ce temps, surpasse toutes celles des siècles passés. Que doivent
donc faire ceux à qui il reste quelque sentiment de Religion et que peuvent-ils
faire de mieux que de verser des larmes en abondance ? Qu’y a-t-il de plus
déplorable que la perte de tant d’âmes, que l’amour de la nouveauté précipite
tous les jours et à toute heure en Enfer ? Peut-on voir sans une extrême
douleur le culte de Dieu, ou notablement diminué, ou tout à fait aboli ?
Mais que
dirons-nous de la persécution des vices qui naissent de notre penchant naturel
au mal ? Celle-ci est intérieure et cachée; car elle nous est suscitée par des
ennemis invisibles, qui sont les Démons, dont les traits ardents et envenimés,
blessent d’autant plus dangereusement et plus immanquablement, que la plaie est
faite avant qu’on ait pu prévoir le coup. Autrefois, comme on l'a déjà
remarqué, une persécution succédait à l’autre, et Dieu qui dispose sagement de
tout, pour mettre fin à celle des vices, envoyait, ou pour mieux dire,
permettait celle des Tyrans. Mais aujourd’hui elles viennent toutes ensembles,
sans que pour cela nous sortions de notre assoupissement, ni que nous sentions
la main de Dieu, qui s’appesantit sur nous. Croyons-nous que nos vices soient,
ou entièrement domptés, ou si affaiblis, qu’ils ne puissent plus nous faire la
guerre, et que nous soyons en paix de ce côté là ? Plût à Dieu que cela fût
vrai ! Mais je sais qu’en cette partie de l’Europe, que nous habitons, et où
l’on ne craint ni les Turcs, ni les Hérétiques, on entend souvent proférer et
contre Dieu et contre les Saints des blasphèmes qui feraient horreur aux
Mahométans et aux Idolâtres. Et quel péché est-ce que le blasphème ? Il est si
grand, que si l’on en croit saint Thomas, il n’y en a point de pareil. Aussi
dans l’ancienne Loi, Dieu voulait que quiconque en serait trouvé coupable, fût
puni de mort sans rémission.
Je n’ignore pas
non plus, que les parjures, qui approchent fort du blasphème,
sont devenus si
communs en certains pays, que plusieurs n’ont point de honte
d’assurer, même
avec serment et en justice, les plus grandes faussetés. Je
frémis, lorsque je
pense aux adultères, aux homicides, aux larcins, et à
tant d’autres crimes
énormes, qui se commettent partout, et qui font voir clairement
la vérité de
ces paroles du Prophète Osée : La médisance,
l’imposture, l’homicide, le
larcin, l’adultère se sont répandus, et ont fait
une inondation dans le monde;
et un sang a été suivi d’un autre sang,
c’est-à-dire, un crime a été suivi
d’un
autre crime. Pour marquer une quantité prodigieuse de toutes
sortes de péchés,
on en parle comme d’une inondation qui se fait, lorsqu’une
rivière
extraordinairement enflée par les pluies, se déborde avec
impétuosité, et
couvre les terres voisines. Ce qu’on ajoute qu’un sang a
été suivi d’un autre,
en fait voir aussi l’effroyable multitude. Car souvent dans
l’Ecriture le mot
de sang, signifie péché, et quand on dit qu’un
péché en suit un autre, de
manière qu’ils se touchent, ainsi que parle le
Prophète, on veut dire que ce ne
sont pas seulement des gouttes de sang séparées, mais que
ce sont comme des
ruisseaux qui venant à s’assembler, forment des torrents
et des rivières larges
et profondes.
Voyons encore à
quel excès sont montés le luxe, et la vanité du monde. Ne les voit-on pas
croître tous les jours, comme si l’on n’y avait pas renoncé solennellement au
Baptême ? On en est venu au point de ne plus donner de bornes à l’avarice, à
cette furieuse passion d’amasser du bien, d’augmenter ses revenus, de joindre
héritage à héritage, maison à maison, comme s’il n’y avait point de pauvres au
monde, à qui l’on pût donner ce qu’on a de superflu. Que les Prélats
considèrent avec attention ce que saint Bernard écrit là-dessus à un Archevêque
de Sens; que les Ecclésiastiques fassent réflexion sur ce qu’il en dit dans
l’explication de ces paroles : Voilà que nous avons tout quitté; que les gens
d’Eglise et les gens du monde lisent son Sermon XXXIII sur le Cantique, et ils
verront ce qu’on doit penser de nos Chrétiens d’aujourd’hui. Voici seulement
quelques paroles de ce Sermon, qui m’on semblé les plus remarquables.
" A la
vérité le siècle où nous sommes est exempt de la frayeur de la nuit, et de la
flèche qui vole durant le jour, figure du Paganisme et de l’hérésie; mais il
est fort infecté d’un autre mal, qui, comme un poison subtil, s’insinue à la
faveur des ténèbres. Malheur à cette nation, qui ne se garde pas du levain des
Pharisiens, je veux dire, de l’hypocrisie; si toutefois on doit appeler
hypocrisie, un vice qui est devenu tellement commun, qu’il ne se peut plus
cacher. Il se glisse maintenant une grande corruption dans tous les membres de
l’Eglise, et le mal est d’autant plus incurable, qu’il est général, il est
d’autant plus dangereux, qu’il est interne et couvert. Car si un ennemi
déclaré, si un hérétique s’élevait contre elle, il serait incontinent jeté
dehors, et sécherait comme le sarment, quand il est coupé : mais aujourd’hui,
qui peut-elle rejeter, et où se cacherait-elle ? Tous sont ses amis et ses
ennemis en même temps : ils sont tous ses domestiques, et pas un d’eux ne veut
vivre en paix; ils font profession d’être Ministres de Jésus-Christ, et ils
servent l’Antéchrist; ils marchent pompeusement enrichis des biens du Seigneur,
et ils ne rendent point au Seigneur l’honneur qu’ils lui doivent; ils affectent
une propreté et des parures immodestes; ils se font voir en public avec des
habits de comédiens, et un équipage superbe; les brides et les selles de leurs
chevaux, et jusqu’à leurs éperons, tout est doré; et souvent leurs éperons
brillent plus que les Autels; leurs tables sont magnifiques; ce n’est chez-eux
que festins, que concerts de luths, de violons et de flûtes. Leurs pressoirs
regorgent de vin; et leurs celliers sont si pleins, qu’un seul ne pouvant tout
contenir, on en remplit plusieurs autres; ils ont des boites remplies de
senteurs, et leur bourse n’est jamais vide. Voilà la vie des Ecclésiastiques de
ce temps, Prévôts, Doyens, Archidiacres, Evêques, Archevêques. Ce désordre a
été prédit autrefois, et présentement nous voyons la prédication accomplie.
Ainsi la paix dont jouit l’Eglise, lui est très-amère. L’amertume qu’elle
sentait dans les premiers siècles, à la mort de ses Martyrs, était grande;
celle que les guerres des Hérétiques lui ont causée depuis ce temps-là, a été
encore plus grande; mais la plus grande de toutes, est celle, dont elle se
trouve remplie aujourd’hui, qu’elle voit les mœurs corrompues de ses
domestiques et de ses enfants. "
tout ce discours
est de saint Bernard; ajoutons-y celui de saint Cyprien, qui expliquant la
raison pour laquelle Dieu permet que les siens soient persécutés, parle de la
sorte : " Chacun ne pensait qu’à s’enrichir, et oubliant ce que les premiers
Chrétiens avaient fait du temps des Apôtres, et ce qu’on devrait toujours
faire, on avait une telle envie d’accroître son bien, qu’on ne croyait pas en
pouvoir jamais acquérir assez. Il ne paraissait ni foi dans les Ministres de
l’Eglise; point de régularité dans les mœurs, point de charité dans les œuvres.
Les femmes se mettaient du fard sur le visage, les hommes savaient changer la
couleur de leurs cheveux, et ils s’en étaient fait un art; on remarquait dans
leurs yeux et dans leurs regards je ne sais quoi de lascif, beaucoup d’artifice
dans leurs paroles pour en imposer aux plus simples et pour se tromper les uns
les autres : on jurait non-seulement sans nécessité, mais à faux; on méprisait
avec un orgueil insupportable les ordres des Supérieurs; on ne craignait point
de médire du prochain, et l’on conservait longtemps dans son cœur des haines
mortelles. Plusieurs Prélats qui devraient porter le peuple à la piété, et lui
en donner l'exemple, négligeaient les choses de Dieu, quittaient leur siège, abandonnaient
leur troupeau, et allaient dans des pays éloignés, pour y exercer un commerce
sordide et indigne d’eux. On ne se mettait plus en peine de secourir les
Fidèles dans leurs plus pressants besoins; on ne pensait qu’à amasser de
l’argent, qu’à s’emparer des terres d’autrui, qu’à multiplier son bien par
l’usure. Quel châtiment méritons-nous pour tant de péchés si énormes! "
Voilà ce qu’écrit
saint Cyprien des désordres de son temps, voilà le tableau qu’il en fait; c’est
à nous de voir si en ce temps-ci, l'on n’en commet point de pareils, et qui
méritent d’être déplorés autant que ceux-là.
Songeons que si
les siècles passés ont eu des Cypriens et des Bernards, pour apprendre aux
peuples par l’exemple de leur sainteté à vivre chrétiennement, et si ceux qui
n’ont pas voulu les imiter sont inexcusables, on peut dire que ce dernier
siècle, quelque corrompu qu’il soit, n’a pas manqué de grands hommes, dont la
sainte vie peut servir à tous d’un parfait modèle des plus héroïques vertus.
Pour nous autres Ecclésiastiques, nous n’avons qu’à jeter les yeux sur saint
Charles Borromée, cette grande lumière du monde, qui étant, non sous le
boisseau, mais sur le chandelier, a éclairé toute la maison de Dieu. on pourra
juger de son mérite par l’extrême différence qu’on voit entre lui et ceux dont
saint Cyprien et saint Bernard condamnent avec raison les dérèglements.
Ceux-ci
négligeaient le ministère de la prédication, si propre aux Évêques; et lui ne
cessa de prêcher qu’en cessant de vivre : ils abandonnaient leur troupeau, pour
aller faire un honteux trafic dans des Provinces éloignées; et lui ne quitta jamais
le sien, hors que ce fut pour le bien du troupeau même, et dans la seule
nécessité. Ils laissaient des pauvres sans secours; et lui vendait tout, pour
avoir de quoi subvenir à leurs besoins : ils exerçaient hautement l’usure, au
grand scandale du peuple; et lui ne connaissait point d’autre usure que celle
qui se pratique innocemment et saintement avec Dieu, suivant ce que dit le Sage
: Celui qui donne l’aumône au pauvre, prête au Seigneur à usure. Ils n’étaient
nullement touchés de ne voir ni piété dans les Prêtres, ni foi sincère dans les
Ministères de l’Eglise, et lui travaillait jour et nuit à réformer le Clergé, à
rétablir dans son Diocèse la discipline ecclésiastique; et c’est pour cela
qu’il a fait tant de Statuts, et d’Ordonnances si sages qui serviront de règles
à toute la postérité. Ils marchaient d’une manière pompeuse et pleine de faste,
parés des biens du Seigneur, quoiqu’ils se missent peu en peine de ce qui
regarde le service du Seigneur; et lui, hors les marques de sa dignité,
paraissait vêtu pauvrement, toujours occupé des choses de Dieu, prêchant et
catéchisant en toute occasion, et passant souvent la nuit en prière. Ils
aimaient le luxe dans leur table, et buvaient dans des vases de grand prix; et
lui aimait la frugalité, n’usant que de viandes très-communes, et ne se servant
jamais de vaisselle d’or ni d’argent. Ils étaient toujours dans les festins, et
y commettaient de grand excès; et lui jeûnait fort souvent, et pour l’ordinaire
au pain et à l’eau. Ils joignaient à la bonne chère les concerts de luths, de
flûtes, et de violons; et lui ne pouvait souffrir à table d’autre
divertissement que celui qu’on peut tirer de la lecture des saints Livres. Ils
avaient du vin en abondance dans leurs pressoirs, leurs celliers regorgeaient
de biens; ils avaient des boites pleines de poudres de senteurs, et leur bourse
toujours bien remplie d’argent, et lui préférant à tous les trésors du monde la
pauvreté de Jésus-Christ, de riche qu’il était, s’était fait pauvre, et non
content d’employer tout son patrimoine en œuvres de charité, il quitta
volontairement plusieurs bénéfices considérables qu’il possédait, exemple rare,
et comme inouï jusqu’alors. Ô véritable disciple, ô parfait imitateur de
Jésus-Christ ! Ô que nous serions heureux, si nous imitions celui dont nous
admirons et nous louions la sainteté. Mais que nous sommes à plaindre de ce
qu’ayant devant les yeux un si grand exemple des plus excellentes vertus, nous
ne voyons pas dans ce miroir nos défauts, et nous ne travaillons pas à les
corriger!
Chapitre V Cinquième source des larmes : La considération de la dignité et
des fonctions sacerdotales.
Quoique dans le
Chapitre précédent nous ayons considéré en
général les misères de l’Eglise, et
que nous ayons touché en particulier ce qui regarde les
Prélats et les
principaux Ministres de l’Eglise, néanmoins comme on ne
saurait trop pleurer
les dérèglements qui se glissent parmi les personnes
consacrées à Dieu ni
s’employer avec trop de soin à y remédier, il
m’a semblé à propos de dire ici
ce que le Saint-Esprit me suggérera sur le pitoyable état
où sont tous les
membres qui composent le corps de l’Eglise.
On peut
distinguer parmi les Fidèles comme trois ordres. Le premier contient toutes les
personnes, qui sont dans l'état de perfection acquise, savoir les Évêques et
les Prélats, auxquels nous joindrons les Prêtres qui tiennent un rang inférieur
dans la Hiérarchie, avec les autres Ministres Ecclésiastiques. Le second
renfermer tous ceux qui sont obligés par leur institut de tendre à la
perfection, et ceux-ci sont les Religieux tant hommes que filles et femmes, qui
ont renoncé au monde, soit qu’ils vivent en Communauté, ou en solitude. Le
troisième comprend les laïques de toute condition, lesquels engagés dans le
mariage, et ont une femme, des enfants, des serviteurs à gouverner, et sont
quelquefois employés au maniement des affaires publiques, soit en temps de
paix, soit en temps de guerre.
Commençons par le
premier, et d’abord considérons ce que le Docteur des Gentils demande des
successeurs des Apôtres, qui sont les Évêques, et nous jugerons par-là s’ils
s’acquittent avec tant de soin de leur charge, qu’ils ne donnent aux bonnes
âmes aucun sujet de gémir sur leur conduite. Saint Paul marque donc en peu de
mots quel doit être un vrai Evêque, lorsqu’écrivant aux Romains il commence
ainsi son Epître : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’Apostolat, et
choisi pour annoncer l’Evangile. Il distingue ici trois qualités que doivent
avoir les Apôtres, et leurs successeurs, c’est-à-dire, les Prélats, et en
quelque sorte aussi les Prêtres. Car c’est l’ordre qu’il observe, quand il veut
former les Ecclésiastiques, et régler tout le Clergé. Il commence par les
Évêques, puis il passe aux Diacres, et ne parle point des autres parce qu’en
enseignant les Évêques, il enseigne aussi les Prêtres, qui tiennent le second
rang dans le Sacerdoce; et qu’en instruisant les Diacres, qui sont les premiers
parmi les Ministres, il instruit aussi les Sous-diacres, et apprend aux autres
Ministres à exercer dignement les fonctions propres de leur Ordre.
La première
qualité que doivent avoir les Évêques, et tous les Ecclésiastiques, est donc
celle de serviteur, et d’esclave volontaire de Jésus-Christ, leur souverain
Maître; et cela se doit entendre à la rigueur. Car tout Ecclésiastique est
obligé de s’attacher tellement à Dieu, qu’il renonce à tout autre soin qu’à
celui de le servir, et qu’en toutes choses son unique but soit de lui procurer
de la gloire, et de lui gagner des âmes. En effet l’esclave est tout à son
maître, il ne travaille que pour son maître, il n’a rien qui n’appartienne à
son maître. Ce fut dans cette pensée que saint Pierre dit au Sauveur : Voilà
que nous avons tout quitté, et que nous vous avons suivi. C’est par la même
raison que saint Paul adresse à chaque Fidèle ces paroles : Combattez, comme un
bon soldat de Jésus-Christ. Qui combat pour Dieu, ne se mêle point des choses
du monde, parce qu’il ne veut plaire qu’à celui auquel il s’est attaché.
Mais voyons de
quelle manière les Apôtres se comportaient à cet égard. Ils ne songeaient en
nulle sorte aux affaires temporelles : tout ce qui les occupait, était la
prédication de l’Evangile, et la conversion du monde. Ils ne daignaient même
pas prendre connaissance des biens de l’Eglise, et ils en laissaient la dispensation
à d’autres, afin de vaguer plus librement aux fonctions spirituelles, qui leur
convenaient davantage. Il n’est pas juste, disaient-ils, que pour prendre soin
des tables et des aumônes, nous renoncions au ministère de la parole de Dieu.
Le quatrième Concile de Carthage ordonne aux Évêques de se délivrer de ce soin.
Que les Évêques, dit-il, ne se chargent point de l’administration de leur
temporel, mais qu’ils s’emploient uniquement à la lecture, à l’oraison, et à la
prédication.
Saint Bernard
écrivant au Pape Eugène, lui déclare avec beaucoup de liberté ses sentiments
là-dessus. " Qu’y a-t-il de plus honteux à un Prélat, que de s’amuser à
compter ses meubles et ses revenus; que de mettre son principal soin à examiner
jusqu’aux moindres choses et à s’en faire rendre compte; que de se remplir
ainsi l’esprit de soupçons et de se troubler, dès qu’il y a quelque chose de
perdu ou de négligé. Cet Egyptien qui ayant donné tout son bien en gouvernement
à Joseph, ne savait seulement pas ce qu’il avait dans sa maison, n’en usait pas
de la sorte. Il faudrait qu’un Chrétien eut honte de ne se pas fier en un
Chrétien. Un infidèle ne craignant point d’être trompé par un esclave, et par
un esclave étranger; il lui confie tout ce qu’il a. Chose surprenante ! Les Évêques
trouvent assez sur qui se reposer de la conduite des âmes, et ils ne sauraient
trouver à qui se remettre du maniement de leur temporel. C’est bien manquer de
discernement que d’avoir beaucoup de soin des choses que l'on devrait mépriser,
et d’en avoir peu ou point du tout des plus importantes. Mais il n’est que trop
visible qu’on sent beaucoup plus des pertes que celles de Jésus-Christ. On est
exact à marquer ce qu’on dépense chaque jour, et on n’ouvre pas les yeux pour
voir le mauvais état du troupeau de Jésus-Christ. On ne dort point en repos,
qu’on n’ai su d’un officier, combien de viande et combien de pain on a mangé ce
jour-là, et l’on consulte rarement les Prêtres, pour savoir d’eux quels sont
les vices qui règnent le plus parmi le peuple. Une ânesse tombe, et l’on
accourt pour la relever; une âme périt, et l’on n’en plaint pas la perte. Mais
il ne faut point s’en étonner, puisque nous ne sentons pas nous-mêmes nos
propres défauts. " Voilà ce que dit saint Bernard.
Une des
principales raisons pourquoi il y a parmi les Princes de l’Eglise assez peu de
zélés serviteurs de Jésus-Christ, c’est qu’il y en a peu qui soient appelés
comme il faut à l’Episcopat. Ainsi la seconde condition leur manque, je veux
dire la vocation, que l’apôtre avait sans doute, lui qui disait hardiment :
Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé de Dieu à l’Apostolat. Certainement ce
serait merveille si ceux qui par intrusion, ou par brigue, entrent dans les
charges Ecclésiastiques, cherchaient non leur intérêt, mais celui de Jésus-Christ.
Quiconque donc cherche son propre intérêt, n’est point serviteur de
Jésus-Christ, mais esclave de son ambition. Je dis même plus : car je soutiens
que ceux qui parviennent aux Prélatures, et qu’on y élève, non pas à cause
qu’on leur trouve plus de capacité et de mérite qu’à d’autres, ni parce qu’on
juge qu’ils rendront de plus grands services à l’Eglise, mais ou par quelque
considération de parenté, ou parce qu’ils ont trouvé de puissantes
recommandations ceux-là, bien que par eux-mêmes, ils n’aient point sollicité,
ne sont par pour cela du nombre de ceux que Dieu appelle, mais de ceux qu’on
peut justement nommer les créatures de la chair et du sang; ce sont plutôt des
gens de Cour, que des serviteurs de Jésus-Christ. Ce n’est point pour la gloire
de Jésus-Christ, qu’ils souhaitent d’être Évêques, c’est pour vivre plus
commodément, ou pour relever leur famille. C’est pourquoi saint Bernard
écrivant au Pape Eugène : l’un, dit-il, brigue pour l'autre, et quelqu’un
peut-être brigue pour lui-même. Tenez pour suspect quiconque emploie auprès de
vous des intercesseurs : car celui qui sollicite par lui-même et pour lui-même,
son procès est fait, il est déjà condamné, etc.. Et plus bas : Gardez-vous bien
d’élever à l’Episcopat ceux qui marquent pour cela beaucoup de passion et
d’empressement; prenez plutôt ceux qui s’en excusent; forcez-les même, et leur
faites violence.
Mais enfin quel
doit être l’emploi des Évêques ? Saint Paul le déclare, en disant de lui que
Dieu l’a choisi entre plusieurs pour annoncer l’Evangile. C’est là en effet la
troisième condition nécessaire à tous les Prélats, dont le principal exercice
est la prédication de la parole de Dieu. Le Sauveur le fit bien comprendre à
ses Apôtres, quand il leur dit : Je vous envoie, comme mon Père m’a envoyé.
Pourquoi pensez-vous que le Père a envoyé son Fils au monde ? Le Fils même nous
l’apprend par Isaïe, en disant : L’Esprit du Seigneur est descendu sur moi;
c'est pour cela que j’ai reçu l’Onction de lui, et qu’il m’a envoyé prêcher
l’Evangile aux Pauvres. Voilà l’emploi ordinaire de Jésus-Christ; ce doit être
aussi l’occupation principale de ceux qui sont ici-bas ses Vicaires. Il s’en
est toujours acquitté avec tant de soin, d’application, et de constance, qu’il
ne faisait que parcourir les villes et les bourgades, prêchant le Royaume de
Dieu partout. Il le prêchait non-seulement dans les Synagogues et dans les
Temples, mais à la campagne, dans des lieux déserts, sur les montages, sur
l’eau dans les maisons particulières, étant à table, ou en voyage, sans prendre
jamais de repos.
Les Apôtres à qui
les Évêques ont succédé, firent bien voir que ce qu’ils avaient le plus à cœur,
était la prédication. Pour nous, disaient-ils, nous nous emploierons à
l’oraison et à la prédication de la parole de Dieu. Ils s’y employèrent
effectivement de toutes leurs forces. Témoin saint Paul qui écrivait aux
Corinthiens en ces termes : Jésus-Christ ne m’a pas envoyé pour baptiser, mais
pour prêcher. Si je prêche l’Evangile, je ne dois pas m’en glorifier; car c’est
pour moi une obligation indispensable. Malheur à moi si j’y manque ! Le même
Apôtre recommandait ce saint exercice à Timothée, Évêque d’Ephèse, et en sa
personne à tous les Prélats. Prêchez l’Evangile, lui disait-il; pressez
vivement vos auditeurs, soit que l’occasion le demande, ou non. Reprenez-les,
conjurez-les, menacez-les, usez envers eux d’une grande patience, et ne cessez
point de les instruire. Qu’y a-t-il de plus édifiant que ce que rapporte saint
Jérôme du Disciple bien-aimé ? Ce saint Apôtre cassé de vieillesse, ne pouvant
plus presque parler, ni aller à l’Eglise, qu’on ne l’y portât, disait sans
cesse aux Fidèles qu’il instruisait : Mes chers enfants, aimez-vous les uns les
autres. Ainsi voulant imiter, autant qu’il pouvait, son divin Maître, il continua
jusqu’à la mort de faire l’office de Prédicateur, saint Grégoire assure qu’il
est du devoir d’un Évêque de ne se jamais dispenser du ministère de la
prédication. Enfin tous les Évêques anciens en étaient très-persuadés, et leurs
écrits en font foi. Car la plupart des Ouvrages de saint Cyprien, de saint
Athanase, de saint Basile, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Chrysostôme,
de saint Ambroise, de saint Cyrille, de saint Augustin, de saint Maxime, de
saint Léon, de saint Grégoire-le-Grand, et des autres, sont des sermons ou des
instructions qu’ils faisaient au peuple.
Mais nous ne
sommes plus en ces temps-là, disent quelques-uns, et les choses sont bien
changées. J’avoue qu’il s’est fait avec le temps de grands changements dans la
discipline et dans les mœurs : mais l’obligation est toujours la même. Ne
dit-on pas encore aujourd'hui aux Evêques à leur sacre : Recevez l’Evangile,
allez, instruisez le peuple qu’on vous a donné à conduire. Les Prélats ainsi
ordonnés, n’ont-ils pas sujet de craindre qu’au grand jour du Jugement, on ne
leur demande pourquoi ils se sont chargés de l’obligation de prêcher, s’ils
n’avaient pas la volonté de le faire ? Mais si cette obligation ne subsistait
plus, pourquoi le Concile de Trente dirait-il, que parmi les fonctions
Episcopales, la prédication est la première ?
Quelqu’un pourra
s’excuser en disant qu’il ne s’est jamais appliqué à l’étude des saintes
Lettres, mais seulement à celles des lois, et qu'il sait l’éloquence du
barreau, mais non pas celle de la chaire. Quand cela serait, saint Ambroise et
saint Grégoire, tout éloquents qu’ils étaient, n’avaient point prêché, et ils
savaient mieux plaider une cause, que faire un sermon; et néanmoins quand Dieu
les eut appelés à l’Episcopat, ils commencèrent à étudier l’Ecriture, et
apprirent à expliquer au peuple les Mystères de la Foi. Saint Charles en fit
autant. Il était savant en Jurisprudence, mais il n’avait nulle habitude de
prêcher; il n’avait pas même la langue fort libre, et cependant il surmonta
toutes ces difficultés pour l'amour de Notre-Seigneur, et prêcha très-utilement
jusques à la mort; tant il désirait de satisfaire à une obligation aussi
pressante et aussi indispensable que celle-là.
Mais enfin, me
dira-t-on, il y a en ce temps-ci, dans tous les Ordres Religieux plus de
Prédicateurs que jamais. Je l’avoue, et que s’ensuit-il de là ? Les Religieux
sont appelés non pas pour faire l’office des Évêques, mais pour leur aider à le
faire. Peut-on dire véritablement qu’on aide un homme qui ne fait rien, et qui se
contente de voir les autres agir et travailler en sa place ? Le Sauveur voulait
être aidé, et c'est pour cela qu’il envoyait ses douze Apôtres et ses
soixante-douze disciples publier de tous côtés sa nouvelle Loi : mais en même
temps il l’a publiait lui-même, pour les animer au travail. Aussi, disait-il
que les brebis entendent la voix du Pasteur, et qu’elles le suivent. Si donc
les Prélats sont de vrais Pasteurs, comme il est certain qu’ils le doivent
être, demeureront-ils sans rien dire ? Et ne faut-il pas qu’ils prêchent, afin
que leur brebis entendant leur voix, puissent marcher sur leurs traces ? Il
s’ensuit aussi de là qu’ils sont obligés de ne se pas éloigner de leur
troupeau. Car comment se peut-il faire que les brebis entendent la voix de leur
Pasteur, s'il est absent, et qu’elles le suivent, s’il ne va pas devant elles ?
Mais voici encore
une de leurs obligations les plus essentielles : c’est d’observer ce que saint
Paul ordonnait à son disciple Timothée, de n’imposer les mains à personne, sans
y avoir bien pensé; car Dieu les ayant choisis pour être Pasteurs des âmes, ils
doivent tâcher d’avoir des Ministres capables de les seconder dans l’exercice
de leur charge, et ne se pas trop hâter de leur imposer les mains. La trop
grande facilité, et le peu de circonspection qu’on apporte maintenant à donner
les Ordres, fait que le Clergé est rempli de gens qui aspirent à être Prêtres,
non pas afin que Dieu seul soit leur héritage, mais pour se soustraire à la
Juridiction laïque, ou pour avoir de quoi subsister, ou dans l’espérance de
parvenir aux dignités de l’Eglise.
De là vient aussi
qu’on voit des Prêtres, qui réduits à une honteuse mendicité, vont de porte en
porte demandant leur subsistance, ou qui par des crimes énormes, déshonorant
leur caractère, forcent la Justice à les condamner, les uns aux galères, les
autres à des prisons perpétuelles. Demandons à Dieu, dit saint Grégoire, les
larmes de Jérémie, et disons avec douleur : Comment l’or a-t-il perdu son éclat
? Comment n’a-t-il plus sa couleur si belle ? On n’imposait point autrefois aux
Prêtres de pénitence publique, quelque crime qu’ils eussent commis, tant on
craignait de ternir en quelque manière la gloire du Sacerdoce; et s’ils
méritaient quelque grande punition, on se contentait de les enfermer dans des
Monastères, pour y expier leur faute; mais aujourd'hui on en trouve parmi les
plus scélérats dans les cachots, et sur les galères. Ce que j’en dis, ce n’est
pas pour blâmer les Juges, qui font leur devoir; c’est pour déplorer le malheur
du siècle, où nous sommes, et où nous avons le déplaisir de voir flétrir
honteusement des personnes consacrées au service de l’Autel.
J’ajoute à tous
ces désordres qu’on ne peut assez pleurer, la négligence et l'indévotion de
quelques Prêtres, qui célèbrent avec si peu de respect et de bienséance, qu’à
les voir, il semble qu’ils ne croient pas que Dieu soit présent. En effet, ils
disent la Messe sans dévotion, sans révérence, avec un esprit dissipé, et
toujours fort vite, comme s'ils ne voyaient pas des yeux de la Foi, Jésus sur
l’Autel, et entre leurs mains, ou qu’ils ne fussent pas persuadés qu’il les
voit à travers les espèces du Sacrement.
Joignez à cela ce
qu’on remarque en plusieurs endroits, que les vêtements sacerdotaux, et les
vases même sacrés sont si sales, qu’on devrait avoir scrupule de s’en servir
pour le sacrifice. Et qu’on ne me dise pas que les Eglises sont pauvres. Si les
vases ne sont pas d’un métal précieux, du moins qu’ils soient nets, et qu’en
tout le reste il paraisse de la propreté. Il me souvient que faisant voyage, je
fus un jour prié à souper par un Évêque fort riche et de grande qualité. On me
fit entrer dans une salle magnifiquement meublée, où je vis une table couverte
de tout ce qu’on peut manger de plus délicieux. Les nappes étaient fort
blanches, et fort fines, et sentaient fort bon. Le lendemain étant allé de
bonne heure dire la Messe à l’Eglise qui joint le Palais Episcopal, je fus bien
surpris d’y trouver tout le contraire de ce que j’avais vu chez le prélat, le
jour précédent. C’était une malpropreté affreuse : tout y paraissait tellement
négligé et en désordre, qu’à peine pus-je me résoudre à offrir le Sacrifice
dans un lieu et avec des ornements si sales. Je sais qu’il y a beaucoup de bons
Prêtres, qui célèbrent les saints Mystères avec une grande pureté de cœur, et
avec toute la décence requise pour une si grande action, et on leur en doit
savoir bon gré : mais il n’y en a peut-être pas moins qui font gémir ceux qui
savent que par la négligence du dehors, il font voir l’impureté et la
corruption du dedans.
Chapitre VI Sixième source des larmes : Le relâchement de plusieurs Ordres
Religieux.
Comme les saints
Religieux donnent à tous les Fidèles un juste sujet de louer Dieu : aussi les
méchants et les libertins leur causent une vraie douleur ; ils leur font
souvent verser bien des larmes, lorsqu’ils pensent à ce que disait saint
Augustin, qu’il n’avait point vu de gens, ni plus vertueux, que ceux qui
s’étaient perfectionnés dans les Monastères, ni plus vicieux que ceux qui s’y
étaient relâchés. Les Religieux ressemblent aux figues que vit Jérémie, et dont
il goûta, qui étaient toutes ou extrêmement bonnes ou extrêmement mauvaises.
Avant que de rapporter la chute funeste de quelques-uns d’eux, voyons quelle
était la sainteté de ces premiers Solitaires dont les Pères de l’Eglise nous
ont laissé de si beaux éloges. Pour en bien juger il nous suffira du témoignage
de quatre illustres Docteurs, qui sont saint Grégoire de Nazianze, saint Jean
Chrysostôme, saint Jérôme, et saint Augustin.
Le premier, après
avoir dit beaucoup de choses à la louange de l’état Religieux, conclut de la
sorte; C'est le partage de Jésus-Christ, c’est le fruit de ses souffrances,
c’est l’appui de la vraie Religion, l’honneur du peuple Chrétien, le soutien du
monde, et un ornement qui ne cède guère en beauté à ce qu’il y a de plus beau
et de plus brillant dans le Ciel. Saint Jean Chrysostôme en parle ainsi : Si
quelqu’un vient maintenant dans les déserts de l’Egypte, il préférera sans
doute cette solitude à un Paradis, il la trouvera remplie de troupes
innombrables d’Anges revêtus de corps mortels. Car c’est là que campent les
armées de Jésus-Christ; c’est là qu’on voit ce troupeau Royal, ces hommes
divins, qui possèdent sur la terre toute la perfection des vertus célestes.
Saint Jérôme n’en dit pas moins; car tout transporté de joie, il s’écrie : Ô
Désert, où Jésus-Christ a mis ses plus belles fleurs ! Ô solitude, où se forment
et se taillent les grandes pierres qui servent à la structure de la Cité du
grand Roi, et où l’on traite familièrement avec Dieu ! Saint Augustin relève
aussi beaucoup la perfection d'un état si saint. Je ne parlerai point, dit-il,
de ceux, qui n’ayant plus de commerce avec les hommes, vivent de pain et d’eau
dans d’horribles déserts, conversant toujours avec Dieu, se tenant
très-étroitement unis à lui par une grande pureté de cœur, jouissant de la vue
de son infinie beauté, que les Âmes saintes sont seules capables de contempler.
Et un peu plus bas : Celui, poursuit-il, qui de lui-même n’a pas conçu pour cet
état souverainement saint de l’estime et de la vénération, comment pourrais-je
lui en inspirer ?
Tout cela regarde
les Anachorètes; mais afin qu’on ne croie pas qu’il n’y ait qu’eux qui méritent
d’être loués, j’ajouterai deux témoignages très-authentiques, l’un de saint
Jérôme, l’autre de saint Augustin, en faveur des Cénobites, qui vivent en
Communauté. Saint Jérôme, dans son Epître à Eustochium, expose toute la manière
de vivre des Moines de ce temps-là, et l’on peut lire ce qu’il en écrit, qu’on
ne soit persuadé qu’ils vivaient comme des Anges. Je ne rapporterai pas ses
paroles, qui feraient un discours trop long. Saint Augustin, après avoir loué les
Solitaires, comme nous l'avons remarqué, passe aux Cénobites, et voici ce qu’il
en dit : Si l’on n’a pas assez de vertu pour vivre dans la solitude, qui
est-ce, du moins, qui n’admirera et n’exaltera la vertu de ceux qui ayant
méprisé les plaisirs du monde, se joignent ensemble, et mènent une vie toute
sainte, s’employant à l’oraison et à la lecture, conférant entre eux des
manières de piété, sans donner aucune marque, ni de vaine gloire, ni
d’entêtement, ni de jalousie : toujours modestes, retenus, paisibles, ennemis
de la discorde, unis avec Dieu par un amour très-ardent, qui est la chose du
monde par laquelle ils peuvent lui témoigner davantage leur reconnaissance pour
tous ses bienfaits. Nul d’entre eux ne possède rien en propre; nul n’est
incommode à ses frères; les anciens qui excellent parmi eux, non-seulement en
sainteté, mais en connaissance des choses divines et spirituelles, gouvernent
les jeunes avec une bonté paternelle, et s'ils montrent une grande autorité à
commander, les autres ne font pas moins voir de docilité à obéir. Enfin après
avoir dit sur ce sujet beaucoup de choses que j’omets, et entre autres, qu’un
seul Ancien avait au moins trois mille Moines sous sa conduite, il conclut de
cette sorte : Si je voulais louer cette manière de vie, cet ordre, cette
institution, il me serait impossible de le faire dignement.
Ce que saint
Grégoire de Nazianze, saint Chrysostôme, saint Jérôme et saint Augustin disent
des Moines anciens, se peut dire de tous les ordres Religieux, dans leur
établissement. Car les enfants de saint Benoît, de saint Dominique, de saint
François, et des autres Fondateurs, ont vécu assez longtemps d’une manière si
religieuse, qu’on peut dire qu’ils étaient tous, ou presque tous, éminents en
sainteté; mais les Ordres ayant commencé à s’étendre, et à s’augmenter beaucoup
dans la suite, plusieurs qui n’y étaient point appelés par Dieu, y sont entrés
par des motifs que leur suggérait la chair et le sang; et ainsi s’est accompli
à la lettre, ce que disait Isaïe : Vous avez multiplié le peuple, mais vous
n’avez pas pour cela augmenté la joie. De là sont venus tant de scandales si
publics, qui ont fait gémir la Colombe, sur la décadence, pour ne pas dire, sur
la ruine entière des religions les plus saintes.
Ce n’est pas
qu’en tous les Ordres il ne se trouve des personnes d’une piété exemplaire,
mais on ne peut nier qu’il n’y ait dans quelques-uns des dérèglements, et
peut-être est-il arrivé en ceux-ci, ce qui arriva autrefois en celui de saint
Pacôme. La chose est terrible, et je ne puis y penser ni en parler sans
horreur. Voici de quelle manière elle est racontée par l’Abbé Denys, excellent
Auteur, qui a traduit fidèlement la vie de saint Pacôme du Grec en Latin. Un
jour tandis que les frères s’assemblaient au réfectoire, le vénérable vieillard
saint Pacôme se retira dans une cellule où il avait accoutumé de s’entretenir
seul avec Dieu. Là il se mit à conjurer le Seigneur de lui faire voir ce que
deviendrait après lui sa nombreuse Congrégation. Il persévéra en oraison depuis
l'heure de None, jusqu’à ce qu’un Frère qui avait soin d’éveiller les Religieux
pour la prière de la nuit, le vint avertir. Comme sa ferveur redoublait
toujours, il eut tout à coup, sur le minuit, une vision dans laquelle Dieu lui
fit connaître, sous une figure toute mystérieuse, que ses Monastères se
multiplieraient dans la suite; que quelques-uns de ceux qu’on y recevrait, y
vivraient avec beaucoup de piété et de pureté, mais que la plupart s'y
perdraient par leur négligence.
Remarquez que
d'un très-grand nombre de Religieux, il y en devrait avoir quelques-uns,
c’est-à-dire, peu se sauveraient, et que la plupart devaient périr
malheureusement. L’auteur continue, et raconte ainsi les particularités de la
vision. Le saint homme, comme on le sut de sa propre bouche, vit une foule de
Moines dans une vallée assez profonde et obscure. Quelques-uns d’eux voulaient
monter; mais ils en étaient empêchés par d’autres, qui descendaient, de manière
qu’il leur était impossible de sortir de là. D’autres, après quelques inutiles
efforts, n’en pouvant plus, tombaient jusqu’au fond. D’autres étendus par
terre, versaient des pleurs, et jetaient des cris pitoyables. Quelques-uns avec
des peines extrêmes, montaient enfin, et dès qu’ils étaient arrivés au haut,
ils se trouvaient environnés d’une lumière céleste, dans laquelle ils
bénissaient Dieu de les avoir tirés de l’abîme.
C’est là ce que
contenait toute la vision par où il paraît que le principe du relâchement des
Religieux, est l’aveuglement d’esprit, comme saint Pacôme l’expliquait
lui-même. Car c’est pour cela que Dieu lui montra tant de Moines, qui de l'état
de perfection, où il les avait attirés, étaient tombés dans cette vallée
profonde et obscure. Ce n’est point l’étoile qui les avait conduits à l'Etable
de Bethléem, et s'ils avaient embrassé la pauvreté Evangélique, ce n’est pas
que Dieu les y eut appelés, ni qu’il leur en eût donné la pensée; c’est parce
que manquant de tout chez eux, ils espéraient ne manquer de rien dans le
Monastère, ou parce que n’étant pas de naissance à être considérés dans le
monde, ils croyaient qu'ils le seraient dans la Religion, ou par quelque autre
semblable motif, qui ne pouvait être qu’une suggestion de la nature corrompue.
Ainsi ils avaient
changé d’habit sans changer de mœurs, et après cela faut-il s’étonner si on
voit tant de gens, qui cachent sous un extérieur religieux un esprit mondain,
et s'il se trouve des partialités et des brigues pour les charges dans la
maison même de Dieu, qui devrait être la maison de paix ? D’où vient ce désordre,
sinon de ce qu’on n’y est point appelé par celui qui dit : Mettez sur vous mon
joug, et apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur. Il faut donc que
les Supérieurs zélés pour la réformation de leur Ordre, aient un soin
très-particulier de n'y recevoir personne, dont ils n’aient examiné la
vocation, et qu’au Noviciat on les éprouve tout de bon, non-seulement en les
reprenant et les corrigeant de leurs fautes, mais en les accoutumant en toute
rencontre, à mortifier leurs passions.
Revenons à la vision
de saint Pacôme. Dans cette vallée profonde, où il vit une si grande multitude
de Religieux, il en distingua de quatre sortes.
Les premiers
tâchaient de monter; mais ils en étaient empêchés par d’autres qui descendaient
et qui occupaient le chemin, et ils ne se connaissaient point les uns les
autres. Cela voulait dire que dans les ordres les plus déréglés, il y a
toujours quelques gens de bien, qui aspirent à la perfection, et qui
s’efforcent d’y arriver; mais ils en sont détournés tant par le mauvais
exemple, que par les discours scandaleux des autres. Or on dit qu'il ne se
connaissent point, parce qu’il arrive souvent que ceux qu’on regarde comme
frères, ou comme amis, et qui en ont l’apparence, sont de véritables ennemis.
Les seconds
tâchaient de monter aussi-bien que les premiers; mais ils se laissaient
incontinent, et perdant courage, ils tombaient au fond de l’abîme. Cela signifie
qu’il n’y a point d’Ordre Religieux, quelque relâché qu’il soit, où il ne se
trouve des personnes, qui non-seulement veulent la réforme et le rétablissement
de la discipline, mais qui commencent à se reformer eux-mêmes, à résister aux
tentations, et à réprimer leurs appétits déréglés. Cependant vaincus et
entraînés par leurs anciennes habitudes, ils quittent enfin leurs bonnes
résolutions, et meurent dans l’impénitence.
Les troisièmes
couchés par terre, qui ne faisaient que pleurer et que gémir, représentaient
assez naturellement les Religieux lâches, qui ne font pas le moindre effort
pour gagner le haut de la montagne, où ils jouiraient du parfait repos, mais
qui demeurent à terre, soupirant sans cesse, et pleurant non pas leurs péchés,
mais leur misère, se plaignant souvent des occupations laborieuses et
humiliantes que l’obéissance leur ordonne. Ô vie malheureuse, où l’on
s’afflige, sans pouvoir attendre de consolation du Ciel; où l’on travaille sans
mériter de récompense; où le chagrin suit le travail, et où la mortification
temporelle traîne après elle la mort éternelle ! Qu’on serait heureux, si ce
qu’on souffre par nécessité, on le souffrait de bon cœur, pour l’amour de
Jésus-Christ ! Sans doute que l’on trouverait son joug fort doux, et son fardeau
fort léger; et que par quelques peines passagères, on mériterait une éternité
de bonheur.
Les derniers,
avec un courage invincible, surmontant toutes les difficultés, écartant tout ce
qui s’opposait à eux, arrivaient enfin à la cime de la montagne. Ceux-là
figuraient les grandes Âmes, qui malgré tout ce qu’il y a de rude et d’épineux
dans la voie étroite de la perfection, ne s’arrêtent point qu’elles n’y soient
parvenues. Alors il leur vient d’en haut une abondance de lumière, qui
dissipant toutes les ténèbres de l’erreur, leur fait connaître ce que c’est que
la véritable liberté. Vous connaîtrez la vérité, disait le Sauveur, et la
vérité vous affranchira. En effet, ceux à qui Dieu éclaire l’esprit, et dont il
purifie le cœur, comprennent incontinent que hors sa grâce en cette vie, et sa
gloire en l’autre, il n’y a rien d’estimable, rien qui puisse rendre l’homme
heureux. Ainsi délivrés de toute crainte, et de tout amour des choses du monde,
ils entrent dans la voie de la paix, ils y marchent sûrement et avec joie,
jusqu’à ce qu’ils arrivent à la Jérusalem céleste.
On peut confirmer
la vision de saint Pacôme, par celle qu’eut saint François sur le progrès et
sur la décadence de son Ordre. Dieu lui fit voir une statue toute semblable à
celle que Nabuchodonosor avait vue autrefois en songe. C’était un Colosse, qui
avait la tête d’or, la poitrine d’argent, les jambes de fer, les pieds en
partie de fer, en partie d’argile. Tout cela est expliqué assez au long dans
les Chroniques de saint François qui contiennent beaucoup de choses fort
remarquables de la ferveur des premiers Pères de cet Ordre, et du relâchement
des derniers D’où l’on peut conclure que d’une part il faut bénir Dieu d’avoir
donné et de donner encore à présent une infinité de Saints à L’Eglise, dans
tous les Ordres Religieux; et que d’autre part on ne saurait assez gémir pour
les grandes plaies qu’a souffertes avec le temps cette partie, autrefois si
sainte et si entière, du troupeau de Jésus-Christ; qu’enfin on doit prier Dieu
qu’il lui plaise tourner le cœur des pères vers les enfants, et faire revivre
dans les enfants la sagesse sainte, et la fervente piété des pères.
Chapitre VII.
Septième source des larmes : Les dérèglements des gens du siècle.
Il nous reste encore à considérer l’état
présent des gens du monde, état pitoyable, et qu’on ne pourra s’empêcher de
déplorer, pour peu qu’on fasse de réflexion sur ce que les Chrétiens doivent
être et sur ce qu’ils sont aujourd'hui. L’Ecriture nous apprend ce que doivent
être les Chrétiens même laïques, lorsqu’elle leur ordonne à tous de se rendre
saints, c’est-à-dire, purs et sans tache.
Les gens du siècle ont beau dire aux
Ecclésiastiques et aux Religieux : Nous qui vivons dans le monde, et qui ne
pouvons nous dispenser de donner presque tous nos soins aux affaires
temporelles, nous ne saurions être saints : cela est bon pour des gens, à qui
Dieu a inspiré, comme à vous, de renoncer aux biens de la terre, afin de mener
une vie toute spirituelle. S’ils veulent dire seulement que les gens d’Eglise
et les Religieux doivent surpasser ne vertu les gens du monde, qui ont
l’embarras d’une famille, et souvent des charges et des emplois, qui demandent
toute leur application, ils disent vrai; j’en conviens : mais quelque chose
qu’ils disent, je soutiens toujours que c’est pour eux une nécessité ou d’être
saints, ou d’être exclus pour jamais du Royaume de Jésus-Christ.
Saint Paul commence par ces paroles l’Epitre
aux romains : Paul, serviteur de Jésus-Christ, appelé à l’Apostolat, à tous
ceux qui sont à Rome, chéris de Dieu et appelés à une vie sainte. Comme il dit
que sa vocation est d’être Apôtre, il dit que celle de tous les Fidèles est
d’être saints. Il le déclare encore plus expressément aux Ephésiens, en disant
: Dieu nous a choisi par lui, c’est-à-dire par les mérites de son Fils, avant
que le monde fut créé, afin que nous soyons purs et sans tache. Et plus bas :
Que nul d’entre vous ne parle de fornication, ni d’aucune autre sorte
d’impureté, ni d’avarice, comme il est de la bienséance et du devoir des
saints. Qu’il ne vous échappe point non plus de paroles sales, ou badines, ou
bouffonnes; car tout cela ne vous convient pas. Ce n’est pont à des personnes
consacrées à Dieu, que l’Apôtre parle ici; c’est en général à tous les
Chrétiens, et il exige de tous une telle perfection, que non-seulement il leur
ordonne de s’abstenir de toute sorte d’impudicité et d’avarice, mais qu’il
semble même désirer que parmi eux on ne sache pas le nom de ces vices
abominables. Saint Pierre recommande à tous la même chose en ces termes : Comme
l’auteur de votre vocation est souverainement saint; soyez saints aussi dans
toute votre conduite car il est écrit : Soyez saints parce que je suis saint.
Et de fait ce n’est pas les Ecclésiastiques seuls, ni les Religieux seuls, qui
doivent renoncer au monde, n’être point du monde, et ne point aimer le monde.
Car saint Paul écrit aux Corinthiens, qui pour la plupart étaient laïques :
Vous devriez vous être séparés du monde, et l’avoir quitté. Saint Jacques
demande à tous les Fidèles : Ne savez-vous pas que si quelqu’un aime le monde,
il est ennemi de Dieu ? Saint Jean n’excepte point les laïques, ni les
personnes du siècle, lorsqu’il dit : N’aimez point le monde, ni ce qui
appartient au monde. Si quelqu’un aime le monde, l’amour du Pierre n’est point
en lui. Enfin le Sauveur nous dit à tous généralement, de quelque condition que
nous soyons : Si quelqu’un vient à moi, et qu’il ne haïsse pas son père, sa
mère, sa femme, ses enfants, ses frères, ses sœurs et même sa propre personne,
il ne peut être mon Disciple.
Cette haine qu’on doit avoir pour son père et
pour sa mère, pour sa femme et pour ses enfants, pour ses frères et pour ses
sœurs, et qui plus est, pour soi-même, ne peut être que l’effet d'une charité
parfaite. Car la charité n’est-elle pas dans sa perfection, quand elle peut
faire qu’un homme souffre avec autant de constance qu'on ôte la vie, et à lui,
et à tous les siens, que s'il portait et à lui et à tous les siens une
véritable haine ? Saint Paul explique parfaitement bien cette doctrine du
Sauveur, en disant : Mes frères, le temps est court : tout ce qu’il y a donc à
faire, c’est que ceux qui sont mariés, vivent comme s'ils n’avaient point de
femme; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient point; ceux qui se réjouissent,
comme s'ils ne se réjouissaient point; ceux qui acquièrent, comme s'ils
n’avaient point de bien; ceux qui usent des commodités de la vie, comme s'ils
n’en usaient point. Car le monde est comme une ombre qui passe. Par ce discours
de l’Apôtre, les hommes doivent apprendre à étouffer dans leur cœur toute
affection déréglée envers leurs femmes et leurs enfants; à mépriser tellement
toutes les choses du monde, qu’ils les regardent comme des choses de rien, et
qu’ils n’aient nulle peine à y renoncer pour gagner la vie éternelle.
Tenons donc pour indubitable cette maxime,
que le Saint-Esprit nous a enseignée par la bouche de Notre-Seigneur, et par
celle de ces Apôtres, qu’il y a une obligation générale, non-seulement pour les
gens d’Eglise, et pour les Religieux, mais encore pour les laïques, de se
rendre saints, de se séparer du monde, de quitter l’esprit du monde, d’aimer
Dieu de telle sorte qu’on soit prêt à lui sacrifier tout ce qu’on a de biens,
de parents, d’amis, sans épargner sa propre personne, comme si c’étaient des
choses ou indifférentes, ou dignes même de haine. Mais qu’on trouve dans le
siècle peu de personnes, qui comprennent cette vérité, ou qui y fassent
réflexion, bien loin d’en venir à la pratique ! A peine en voit-on quelques-uns
dans la Religion et dans le clergé, qui arrivent à cet entier détachement de
toutes choses. Que sera-ce donc des marchands, des artisans et de tout le petit
peuple ? Du temps même des apôtres, il y avait dans l’église beaucoup de gens
faibles et imparfaits, qu’il fallait nourrir de lait comme des enfants, et à
qui l’on n’osait donner une nourriture solide. ils mangeaient pourtant tous les
jours le pain de vie, et avaient continuellement devant les yeux de grands
exemples de vertu. Quelle ferveur, quel zèle pour la perfection chrétienne
espérons-nous donc rencontrer en ce siècle corrompu, où les bons exemples sont
rares, et où la plupart ne communient qu’une fois l’année ?
Mais qu’est-il besoin de chercher des
preuves, pour montrer qu’il n’y a rien de plus opposé aux maximes de l’Evangile
que la vie des gens du monde ? Ne voyons-nous pas les meurtres, les
assassinats, les vols, les sacrilèges, les adultères, les parjures, les
calomnies, les fraudes, les injustices, qui se commettent partout, sans parler
du luxe, des vanités, et des autres œuvres du Démon, à quoi tout Chrétien
renonce solennellement au Baptême ? L’Eglise célèbre la mémoire de beaucoup de
saints Évêques, de saints Prêtres, de saints Religieux; mais il y en a peu
parmi les laïques, qu’elle reconnaisse pour saints; et hors les Martyrs, à
peine l’histoire en marque-t-elle un ou deux de canonisés dans chaque grande
Providence. En ce temps-ci même nous comptons plusieurs Prélats, et plusieurs
Religieux mis au Catalogue des Saints, et il y en a encore assez d’autres, que
leurs vertus et leurs miracles rendent dignes du même honneur : mais de saints
laïques, on n’en parle point.
Plut à Dieu que cette considération excitait
les Rois et les Princes à imiter un saint Louis, Roi de France, un saint
Edouard Roi d’Angleterre, un saint Etienne Roi de Hongrie, un saint Casimir,
fils d’un Roi de Pologne, et quelques autres semblables, et que toute leur
ambition fût de se rendre dignes de la Couronne de gloire ! plus à Dieu que les
personnes privées dans le monde lussent souvent la vie admirable de saint
Homobon Crémonais, qui quoique marié et chargé du soin d’une famille, vécut si
chrétiennement, qu’incontinent après sa mort, contre la coutume, il fut déclaré
Bienheureux et Saint par le Pape Innocent III. C’est ce qui serait à souhaiter,
mais ce qu’on n’oserait espérer.
L’Eglise a donc grand sujet de gémir comme la
Colombe, et de répandre des larmes devant le Seigneur, comme faisait Anne, mère
de Samuël, afin qu’il lui plaise guérir sa stérilité, surtout à l’égard des
gens du monde; car il peut donner beaucoup d’enfants à celle qui est stérile;
et des pierres même les plus dures, faire naître des enfants à Abraham.
Chapitre VIII.
Huitième source des larmes : Les misères du genre humain..
Nous avons pleuré jusques à présent les
misères spirituelles de l’Eglise, et de ses principaux membres; il nous reste
encore à déplorer les misères temporelles du genre humain, qui sont communes et
aux enfants de l’Eglise, et à tous les peuples du monde. Il y en a trois
principales, auxquelles tous les hommes sont sujets, et qu’on ne peut ignorer :
la maladie, la pauvreté, et la servitude. A ces trois maux, on en peut joindre
trois autres encore plus grands, mais bien moins connus, qui sont le trop de
santé, l’abondance des richesses, la grandeur et l’élévation. Toutes ces choses
bien considérées, sont de vraies sources de larmes, et de très-justes sujets de
compassion du prochain.
A l’égard de la maladie, il n’y a personne qui
ne sache ce que c’est, et tous en peuvent parler, soit pour avoir été malades,
ou pour avoir vu des gens qui l’étaient. Elle attaque le corps humain par
autant d’endroits, qu’il a de parties différentes. Car le souverain Ouvrier l’a
composé de tant de membres, d’humeurs, de facultés, et d’organes, pour le
rendre propre à exercer diverses fonctions nécessaires à la vie, qu’il est
difficile que tout cela se conserve longtemps, sans qu’il s’y fasse quelque
altération. Lorsque Dieu forma de terre le premier homme, il communiqua à son
corps, naturellement fragile et mortel, une vertu surnaturelle, par où son
tempérament devait demeurer toujours égal et inaltérable : mais cet avantage
lui fut ôté en punition de sa désobéissance; et ce corps, qui jamais n’eut été
sujet à la maladie, ni à la mort, réduit à sa condition naturelle, commença à
éprouver les misères de cette vie, qui sont autant de dispositions à la mort.
Sitôt que Dieu l’eut créé, il lui fit cette
terrible menace : En quelques jours que vous mangiez du fruit de cet arbre,
vous mourrez; et quand il en eut mangé : Souvenez-vous, lui dit-il, que vous
êtes poudre, et que vous retournerez en poudre. Depuis ce temps-là, tous les
éléments avec tous les animaux ont conspiré contre l’homme. Le Soleil, que le
Créateur a mis dans le Ciel pour la conservation de toutes les choses vivantes,
et particulièrement de l’homme, combien en a-t-il fait périr par son excessive
ardeur ? L’air, cet élément si faible, et en apparence si innocent, n’est-il
pas rempli de vapeurs et d’exhalaisons malignes, d’où naissent plusieurs
maladies mortelles. L’eau engloutit beaucoup de monde et de vaisseaux, et
souvent par sa trop grande humidité elle cause bien de la corruption dans les
corps. La terre, qui est notre mère commune, ne laisse pas de porter des ronces
et des chardons fort piquants, et de produire diverses sortes d’herbes
vénéneuses, qui servent aux empoisonneurs. Les animaux, quoique soumis à la
puissance de l’homme, se révoltent contre lui, et les uns avec leurs cornes,
les autres avec leurs griffes, les autres avec leurs dents, quelques-uns avec
leur haine seule, percent, déchirent, tuent une infinité de personnes, ou leur
causent des langueurs longues et fâcheuses. Les hommes mêmes se font la guerre
les Notre-Seigneur aux autres, et ne peuvent éteindre leurs ressentiments que
dans le sang de leurs ennemis. Et ce n’est pas seulement un ennemi qui a à
souffrir de son ennemi; c’est un ami qui fait de la peine à son ami. Quand les
Juges font appliquer un criminel à la question, ou qu’ils le condamnent au feu,
au fouet, à avoir la langue ou la main coupée, ils le font, non comme ennemis,
mais comme amis; ils aiment celui qu’ils punissent, mais ils haïssent son
crime; et s’ils le châtient rigoureusement, c’est afin de le corriger, s’il est
possible, ou de délivrer les gens de bien des vexations et de ses violences.
Ainsi ce n’est point par haine pour sa personne, mais par zèle pour le bien
public, qu’ils en usent de la sorte. Les Médecins ont de l’affection pour leurs
malades, ils les traitent avec soin, et ne désirent rien tant que leur
guérison, et néanmoins quelles tortures ne leur font-ils pas souffrir ? Les
remèdes qu’ils leur ordonnent ne leur sont-ils pas souvent plus insupportables
que le mal même?
Tout ceci nous montre combien il y a de
malades qui gémissent, et qui se plaignent sans cesse en ce monde. Les uns ont
mal à la tête, les autres aux yeux, les autres à la poitrine, les autres aux
jambes ou aux pieds. Les hôpitaux, les places publiques, et quelques fois même
les grands chemins sont tellement pleins de misérables, qu’ils surpassent de
beaucoup en nombre ceux qui sont malades dans leur maison. Quand je considère
une grande partie du monde, je me figure cette piscine de l’Evangile, tout
entourée de galeries, où l’on ne voyait que boiteux, qu’aveugles, que
paralytiques, et autres pareilles gens, qui attendaient le moment que l’Ange
viendrait agiter l’eau. Quelle eau peuvent demander de nous tous ces malades
dont le monde est plein, si ce n’est celle que la charité et la compassion
doivent faire couler de nos yeux, à la vue de tant de maux? Car si selon la
doctrine de Notre-Seigneur, tout homme est notre prochain, et notre frère; si
tous peuvent dire également : Notre père, qui êtes dans le Ciel; chacun ne
devrait-il pas se représenter cette multitude innombrable de malheureux étendus
sur toute la face de la terre, languissants, pleurant, criaient au secours, et
songer qu’ils lui touchent de fort près, que ce sont ses frères, qu’il ne peut
se dispenser de prier pour eux ? Sans doute que la divine Bonté aurait égard à
nos prières, qu’elle écouterait nos gémissements, que gagnée enfin par nos
larmes, elle assisterait ceux qui souffrent et saurait bien récompenser notre
charité. Qu’on ne s’imagine pourtant pas que je veuille dire que la charité
n’exige de nous que des pleurs, quand nous pouvons y ajouter les visites, les
exhortations, les aumônes. Je ne parle que de ceux qui étant éloignés de nous,
n’en peuvent attendre d’autre secours que celui de nos prières.
La seconde sorte de misère qui afflige le
genre humain, c’est la pauvreté. Celle-ci n’est peut-être pas moins
insupportable ni moins commune que la maladie. Le Sage demandait à Dieu qu’il
ne lui donnât ni la mendicité ni les richesses, mais seulement ce qui lui était
nécessaire pour sa subsistance. Il est bien dur de dépendre entièrement de la
miséricorde d’autrui, quand on a besoin de pain pour manger, ou de vêtements
pour se couvrir, ou de maison pour se défendre de la rigueur des saisons. Et
qui pourrait dire combien il y a de pauvres dans cette fâcheuse dépendance ? Le
nombre en est infini; et cela vient de trois causes, dont la première est
l’avarice ou la prodigalité des riches; la seconde, la vanité, ou la négligence
des pauvres; la troisième, le manquement de confiance des uns et des autres en
la bonté et en la Providence divine.
Premièrement donc, les riches avares,
oubliant les Commandements de Dieu, et surtout celui d’aimer son prochain comme
soi-même, serrent et retiennent ce qu’ils devraient distribuer aux pauvres.
D’un autre côté ceux qui sont prodigues, dissipent le bien que Dieu leur a
donné, et le consument en débauches, en festins, en meubles précieux, en pompes
et en vanités, malgré la promesse solennelle qu’ils ont faite à Dieu sur les
saints Fonts de Baptême, de renoncer à toutes ces choses : de la vient qu’il ne
leur reste jamais rien pour faire l’aumône. Dieu, qui étend ses soins sur
toutes ses créatures, a donné tant de fécondité à la terre, qu’elle produit en
abondance tout ce qu’il faut pour la nourriture et des hommes et des bêtes même
: mais la grande épargne, ou la profusion excessive de quelques-uns, fait que
la plupart manquent des choses nécessaires, ou commodes à la vie. Ecoutons ce
que les Pères disent là-dessus.
Saint Basile faisant réflexion sur ces
paroles d’un riche avare et insensé : J’abattrai mes greniers, et j’en ferai de
plus grands : N’êtes-vous pas, dit-il, un voleur, vous qui vous appropriez ce
que vous avez reçu pour en faire part aux autres ? Ce pain que vous avez de
trop, appartient à ceux qui ont faim; ces habits que vous gardez, et qui se
gâtent dans vos coffres, appartiennent à ceux qui sont nus ; cet argent que
vous tenez caché dans la terre, appartient aux pauvres, qui manquent de tout.
Vous faites donc autant d’injustices qu’il y a de personnes nécessiteuses que
vous pourriez secourir, et que vous abandonnez.
Saint Ambroise s’explique encore d'une
manière plus forte : Vous me demandez : A qui fais-je tort, lorsque sans rien
dérober, je conserve ce qui est à moi : O insolente parole ! » Ce qui est à
vous ? Qu’avez-vous apporté au monde, de tout ce que vous gardez avec tant de
soin ? Et plus bas : Refuser un pauvre, quand on a de quoi lui donner, ce n’est
pas un moindre crime que de voler le bien d’autrui.
Saint Jérôme écrivait à Hédibia en ces termes
: SI vous avez quelque chose de plus que ce qui est nécessaire pour la
nourriture et pour le vêtement, faite souvent des aumônes, et sachez que vous y
êtes obligés.
Saint Chrysostome prêchant au peuple
d’Antioche, lui disait : Vous demande-t-on quelque chose de difficile et
d’onéreux ? Dieu veut que vous employiez votre superflu à subvenir aux
nécessités des pauvres, et que ce que vous gardez sans aucune utilité, vous en
tiriez du profit, en le distribuant. Vous êtes les dispensateurs de leurs
biens, comme les Bénéficiers le sont de ceux de l’Eglise. Ce que vous avez,
vous ne l’avez pas reçu pour vivre dans les délices, mais pour en faire des
charités. Pensez-vous qu’il vous appartienne ? Non, il est aux pauvres, soit
que vous l’ayez acquis par votre travail, ou que ce soit l’héritage de vos
pères. Voilà ce que disait saint Chrysostome en parlant du superflu, et non pas
de ce qui est nécessaire pour l'entretien de la personne et de la famille.
Saint Augustin en dit autant. Le superflu des
riches est le nécessaire des pauvres. On retient le bien d’autrui, quand on
garde quelque chose de superflu.
Saint Léon est de même sentiment. Les biens
temporels, dit-il, sont aussi des dons de Dieu, et il en demandera compte à
ceux qui les ont reçus pour les distribuer, aussi-bien que pour s'en servir.
Saint Grégoire, parlant de certaines gens qui
ne veulent ni ravir le bien d’autrui, ni donner le leur, souhaite qu’on leur
représente fortement que la terre, dont nous avons tous été formés, devant être
à tous, et produisant de quoi nourrir tous les hommes, on ne doit pas se croire
exempt de péché, lorsqu’on veut se rendre propre ce qui est un bien commun.
Saint Bernard, en confirmation de tout ce qui
a été dit, fait parler ainsi les pauvres : Le bien que vous prodiguez, est à
nous; vous nous ôtez injustement ce que vous dépensez inutilement. Et afin
qu’on voie que la doctrine des Pères s’accorde parfaitement avec celle des
Docteurs les plus célèbres dans l’Ecole, voyons quelle est la pensée de saint
Thomas sur cette matière. Ce que quelques-uns, dit-il, ont de superflu, au-delà
du nécessaire, appartiens aux pauvres de droit naturel. Le Seigneur veut que
l’on donne aux pauvres non-seulement la dixième partie de ses biens, mais tout
ce qu’on a de superflu. Il dit ailleurs, que c’est là le sentiment général des
théologiens. J’ai cru devoir rapporter tous ces témoignages des Pères et des
Docteurs, pour montrer que ce que j’ai dit de l’obligation de l'aumône, n’a
rien de trop rigoureux.
Mais il arrive souvent que les pauvres mêmes
sont cause de leur misère et de celle de leur famille. Car tout ce qu’ils
gagnent durant la semaine, ils le dépensent le Dimanche, au jeu et à la
débauche. D’autres, honteux de leur pauvreté, et ne pouvant se résoudre à
paraître dans le monde, comme Jésus-Christ, qui de riche s’est fait pauvre,
veulent être braves, et dépensent en habits ce qui leur suffirait pour
s’entretenir, dans leur domestique, d’une manière honnête et frugale.
Mais la principale raison qui fait que
beaucoup de pauvres se trouvent réduits à une extrême nécessité, et que
beaucoup de riches cachent leur bien, et aiment mieux quelques-fois se laisser
mourir de faim que de faire de la dépense, c’est que les uns et les autres
manquent de confiance en Dieu, qui, comme dit saint Paul, est riche en
miséricorde. Il est surprenant qu’après ce que le Sauveur nous a dit, pour nous
persuader que notre Père céleste prend son de nous, et que tant que nous
espérerons en lui, il ne nous maquera rien ni pour le vivre ni pour le
vêtement, il se trouve encore si peu de gens qui le croient. Examinons bien ce
raisonnement, et nous en verrons la force : Si le Créateur nourrit les oiseaux
du Ciel, qui ne sèment, ni ne moissonnent : s'il pare magnifiquement les lis
quine travaillent ni ne filent, refusera-t-il aux hommes ce qu’il leur faut
pour se nourrir et pour s’habiller, aux hommes qu’il a créés à son image, et
adoptés pour ses enfants, par la grâce du Saint-Esprit ? Et si, après cette
divine adoption, il leur prépare une couronne de gloire dans le Royaume des
Cieux, pourra-t-il les voir dénués des choses nécessaires à la vie présente, et
ne les pas assister ?
Enfin c’est une vérité constante, que Dieu
tout d’un coup peut non-seulement donner à un pauvre tout ce qui lui est
nécessaire, mais même le combler de biens. C’est encore une vérité non moins
assurée, qu’il veut tout de bon pourvoir aux besoins de ses amis qui attendent
tout de lui. Rien n’est marqué plus expressément dans l’Ecriture : Ceux qui
craignent Dieu, dit le prophète, ne manquent de rien. Je n’ai jamais vu un
homme de bien délaissé, ni ses enfants demander leur vie. De ces deux
principes, il s’ensuit manifestement que si plusieurs pauvres périssent de faim
et de misère, c’est particulièrement parce qu’ils s confient moins en la
Providence de Dieu, qu’en leur industrie. Cela ne doit pourtant pas détourner
les personnes charitables, ou de leur donner l’aumône, quand ils ont de quoi,
ou de prier le Seigneur, les larmes aux yeux, qu’il lui plaise de les assister.
Car ils sont d’autant plus à plaindre, qu’ils manquent non-seulement de biens
temporels, mais encore de foi, et que rarement ils font réflexion qu’ils ont
dans le Ciel un Père infiniment bon, infiniment sage et infiniment puissant. En
effet ce manque de foi, cette indigence spirituelle est un mal sans comparaison
plus grand que la pauvreté temporelle, quelque excessive qu’elle puisse être.
La troisième espèce de misère, qui rend à
plusieurs la vie amère et insupportable, c'est la servitude, et
particulièrement celle des esclaves, qui à cet égard ne diffèrent guères des
bêtes. Toute servitude est fâcheuse à l’homme qui de sa nature est libre, et
qui préfère la liberté à toutes choses; mais de toutes les conditions de
l’homme, la plus rude est celle de ces misérables qu’on achète, et qu’on
accable de travail, ou qui arrêtés et chargés de fers pour leurs crimes, sont
condamnés les uns aux galères, les autres aux mines, les autres à tourner la
meule dans un moulin. Car on ne leur donne point de repos, non plus qu’à des
bêtes, et pour les presser de travailler, souvent on les bat jusqu’à les
meurtrir de coups. Avec cela du pain et de l’eau font toue leur nourriture. Et
néanmoins ce sont des hommes, et des hommes souvent innocents, qui ont pour
maîtres des impies et des scélérats. En vérité si quelqu'un considérait des
yeux de l’esprit, toute la face de la terre, et qu'il remarquât ce que soufrent
tant de malheureux, qu’il doit aimer comme ses frères, pourrait-il, quand il le
voudrait, retenir ses larmes ? et le voudrait-il, s'il avait quelque sentiment
d’humanité ? Bien loin de cela, ne prierait-il pas le Père céleste de les
consoler, et ne serait-il pas lui-même vivement touché de leurs maux ?
Passons maintenant aux trois autres sortes de
malheurs tout opposés aux premiers, qui sont le trop de santé et d’embonpoint,
l’abondance des richesses, la grandeur et l’autorité. J’avoue qu’à parler
absolument, ces trois choses ne sont point mauvaises; que ce sont des dons de l’Auteur
de la nature; qu’elles peuvent compatir avec la vraie piété, et servir même,
quand on en use comme il faut, a`acquérir les biens éternels : mais après tout,
je ne laisse pas de dire que ce sont des maux plus à craindre que ceux qui leur
sont contraires, parce qu’où il s’agit du salut et de mériter la vie éternelle,
qui est le souverain Bien, pour lequel Dieu nous a créés, il arrive assez
souvent que la santé nous nuit plus que la maladie, l’abondance des richesses
que la pauvreté, la liberté que la servitude.
Mettez donc en parallèle la santé et la
maladie. Un homme qui se porte bien, pense rarement à Dieu, parce qu’il ne sent
guères le besoin qu'il a de son assistance : il a un furieux pendant au vice,
surtout à l’impureté et à la mollesse; il joue, il se divertit, il aime à
boire, à manger et à dormir; sa plus grande pleine est de prier, de jeûner, de
veiller, de se mortifier. Un malade, tout au contraire, soit que la faiblesse
l'oblige de garder le lit, ou qu’étant debout, il souffre de grandes douleurs;
un malade, dis-je, n’aime ni la bonne chère, ni le plaisir, ni le jeu; il songe
aux misères de cette vie et aux joies de l'autre, à la mort prochaine, et au
compte des paroles oiseuses, qu’il doit bientôt rendre à Dieu. de cette sorte,
non-seulement il s’abstient de beaucoup de fautes, où il tomberait peut-être,
s'il se portait mieux, mais il pratique beaucoup de vertus, qu’il ne
pratiquerait peut-être pas, s'il jouissait d'une meilleure santé.
Saint Grégoire écrit qu’il y avait de son
temps à Rome un pauvre, nommé Servule, et une vertueuse fille nommée Romula,
paralytiques l’un et l'autre, de tout le corps, et depuis plusieurs années. Il
dit que Servule ne pouvait ni se lever de son lit, ni porter la main à la
bouche, ni se tourner d’un côté à l’autre, et qu’il demeura toue sa vie en cet
état. Il dit à peu près la même chose de Romula; il remarque ensuite combien
ils surent profiter de cette longue et fâcheuse maladie, et comme Dieu fit
connaître leur mérite, par les grands miracles qui arrivèrent à leur mort.
Avant que Servule expirât, on ouï les Anges qui chantaient; et sitôt qu’il eut
rendu l’âme, ils se répandit autour du corps une odeur très-douce. Pour ce qui
est de Romula, outre que sa chambre fut éclairée d’une lumière miraculeuse et
remplie d’une odeur toute céleste, on entendit deux Chœurs d’Anges chanter
alternativement, et se répondre l’un à l’autre.
Pourquoi pensez-vous que le Ciel honora ainsi
la mort de ces deux paralytiques ? Ce fut sans doute, parce qu’une longue
maladie leur avait ôté les occasions de pécher, et ne même temps leur avait
beaucoup servi à exercer la patience, et à s’unir très-étroitement à Dieu par
l’exercice continuel de l’oraison. C’est la remarque que fait saint Grégoire,
quand il dit : La faiblesse de leur corps leur fut un moyen de s’affermir dans
la vertu. Ils s’appliquaient d’autant plus à la prière, qu’ils étaient dans
l’impuissance de faire autre chose. Je ne finirais jamais, si je voulais
rapporter ici les exemples de tous ceux que la maladie a sanctifiés, et qui,
sans sortir du lit, ont appris à se détacher du monde, et à s’attacher à Dieu.
les infirmités du corps sont en effet comme les verges, dont Dieu se sert pour
corriger les pécheurs, et les ramener à leur devoir. Lorsqu’il leur donnait de
rudes coups, disait David, ils retournaient promptement à lui. Dieu lui-même
parlant à son peuple : Il n’y a, lui disait-il, que l’affliction qui puisse
vous faire concevoir ce qu’on vous a enseigné et ce que vous avez entendu.
Des gens qui se sentent beaucoup de force et
de santé, entendent souvent les Prédicateurs parler de la mort, du jugement, et
de l’Enfer; et néanmoins on voit assez, par le peu d’amendement qui paraît dans
leur conduite, que toutes ces choses ne les frappent point, ou leur entrent peu
dans l’esprit. Mais si Dieu, voulant leur ouvrir les yeux, leur envoie quelque
maladie dangereuse, alors ils commencent à se reconnaître, et à rentrer en
eux-mêmes. Ils se ressouviennent de la mort, du jugement, de l’enfer; et
l’infirmité du corps s’est souvent le salut de l’âme.
Voyons maintenant ce qu’il faut penser de
l’abondance des richesses. Le monde croit que les richesses sont une bien qu’on
peut désirer, et que ce n’est point mal fait de tacher de s’enrichir. Mais le
Saint-Esprit, qui est l’Esprit de sagesse, d’intelligence et de vérité, a
prononcé contre les riches, et contre les richesses même, une sentence si
effroyable, que je ne la puis rapporter sans frémir de crainte. Voici ce que
nous lisons dans les Proverbes : Seigneur, je vous ai demandé deux choses,
avant que je meure : ne me les refusez pas. Ne me donnez ni la pauvreté, ni les
richesses; mais donnez-moi seulement ce qui m’est nécessaire pour vivre.
Remarquez que celui qui fait cette prière, c'est Salomon, c’est un Roi
puissant, c’est celui qui avait dit auparavant : Voilà ce qu’a vu, et ce que
dit un homme avec lequel Dieu demeure, et qu’il fortifie par sa présence. Cet
homme donc, qui rie instamment le Seigneur de ne le pont combler de biens
temporels, n’était pas un ignorant ni un insensé; c’était un Prophète fort
éclairé, et le plus sage de tous les hommes. Qui est-ce donc, s'il est sage,
qui osera demander à Dieu des richesses, qui s’empressera pour en acquérir par
toutes sortes de voies, non-seulement légitimes, mais frauduleuse et injustes ?
Ecoutons encore ce que dit sur ce sujet un
autre Ecrivain sacré, qui sans doute n’avance rien qui ne lui ait été enseigné
par le Saint-Esprit : Si vous êtes riches, vous ne serez pas exempts de péché.
Qu’y a-t-il de plus terrible que cette parole ? Peut-on désirer des biens,
qu’on ne saurait posséder sans être pécheur, et par conséquent sans être ennemi
de Dieu ? Quelqu’un à la vérité pourrait être riche et homme de bien tout
ensemble, comme l’ont été Abraham, Isaac, Jacob, et David : mais un homme riche
est pour l'ordinaire si porté au mal, que le Sage a cru pouvoir dire absolument
et en général : Si vous êtes riche, vous ne serez pas sans péché. Et de fait les Riches s’en font aisément
accroire; ils ont du mépris pour les pauvres, et ils les traitent avec hauteur,
quoiqu’aux yeux de Dieu, ils leur soient souvent fort inférieure en mérite; ils
ne songent guères à faire l’aumône de leur superflu; ils n’emploient leur bien
qu’à satisfaire leur cupidité; enfin, quelques riches qu’ils soient, ils ne le
sont jamais assez à leur gré, et il n'y a rien qu’ils ne fassent pour accumuler
trésors sur trésors.
Le Sauveur avait donc raison de parler du
salut des riches, comme d’un miracle. Il est plus aisé, disait-il, qu’un
chameau passe par le trou d’une aiguille, qu’il ne l'est qu’un homme riche
entre dans le Royaume des Cieux. Qui est-ce qui après cela, pour de l’or et de
l’argent, exposera son salut à un tel danger? Mais, me direz-vous, il ne parle
que de ceux qui ont de l’attache aux biens temporels, et qui les emploient non
à des usages nécessaires, mais à vivre dans le plaisir, dans le luxe et dans la
mollesse. Il est vrai : mais combien y en a-t-il qui en usent autrement? Il y
en a si peu, que le Sauveur ne fait pas difficulté de dire généralement que les
gens riches ne se sauvent point sans miracle. Aussi les appelle-t-il malheureux
: Malheur à vous, riches, qui avez votre satisfaction en ce monde. Et parce que
ceux qui vivent dans l'opulence, ont accoutumé de se nourrir délicatement,
d’aimer à se divertir et à rire, il ajoute :
Malheur à vous qui êtes rassasiés; car vous aurez faim! Malheur à vous
qui riez maintenant; car vous serez affligés un jour, et vous verserez bien des
larmes! Voilà ce que pense des richesses
celui même qui les a faites, et qui sachant beaucoup mieux que nous ce que l'on
en doit penser, a embarrassé la pauvreté, a donné sa malédiction aux riches, et
a déclaré bienheureux ceux qui sont pauvres d’esprit et d’inclination. Y aurait-il
donc encore parmi les Chrétiens des avares, qui mettront leur béatitude dans
les richesses? Et ne seront-ils jamais convaincus de cette maxime de
Jésus-Christ, que c’est un malheur que d’être riche!
Enfin entendons sur cela l’Apôtre saint Paul,
qui ayant été ravi jusques au troisième ciel n’a pu ignorer quels sont les
vrais biens, ni si les richesses servent plus qu'elles ne nuisent à notre
salut. Ceux, dit-il, qui veulent amasser du bien, s’exposent à être tentés, et
sont en danger d’être pris dans les filets du Démon, et de concevoir beaucoup
de désirs inutiles et pernicieux, qui les mènent à la perdition. Il ne parle
pas d’un petit nombre de personnes, qui ont de grands biens, mais qui les
possèdent sans attache, et qui les emploient en des œuvres saintes et agréables
à Dieu. ceux dont il parle, sont ceux qui désirent d’être riches, qui aiment
passionnément les richesses, qui travaillent jour et nuit, non-seulement à
conserver ce qu’ils ont, mais à l’augmenter, et qui en un mot n’en sont pas les
maîtres, mais les esclaves. Ceux-ci, comme dit l’Apôtre, sont sujets à être
tentés, et le Démon excite en eux de violents mouvements d’orgueil, d’impureté,
de jalousie, de vengeance, et une furieuse envie de satisfaire, à quelque prix
que ce soit, leur cupidité : car l'argent est l’instrument général de tous les
grands crimes. Et comme de si fortes tentations sont difficiles à surmonter,
l’Apôtre ajoute que les gens riches tombent dans les pièges du Démon. Car
succomber à la tentation, c’est s’assujettir au Tentateur, et lui engager sa
liberté. Et qu’y-a-t-il de plus misérable que d’avoir pour maître un si cruel
ennemi?
Mais ce n’est pas tout. Ceux que le Démon
tient ainsi captifs, bien loin de sentir leur mal, et d’essayer de rompre leurs
chaînes, ne font qu’augmenter leurs engagements, en formant toujours de
nouveaux désirs ou inutiles, ou même mauvais et pernicieux; inutiles, tels que
sont ceux qui ont pour but ou le vain éclat du monde, ou le divertissement et
le jeu : mauvais et pernicieux, comme ceux qui se terminent à des adultères, à
des meurtres, à des trahisons, à des brigandages, et à d’autres semblables
crimes, dont ces esclaves du Démon ne rougissent point. De là vient aussi
qu’ils tombent dans un abîme de malheurs, qui est ce que saint Paul appelle la
perdition et la mort. Nous pouvons donc comparer les biens de la terre, non à
des vents favorables, qui conduisent doucement le vaisseau au port; mais à des
vents furieux et contraires, qui causent d’horribles tourments, et font périr
le vaisseau avec l’équipage.
Après cela n’avouera-t-on pas que les riches
sont malheureux, et dignes de compassion, et qu'on doit gémir continuellement
pour eux devant le Seigneur?
Il ne reste plus qu’à voir ce qu’on doit
penser de l’élévation et de la grandeur, qui est la chose dont les homes se
piquent le plus, et par où souvent ils s’aveuglent, jusqu’à se croire des Dieux
sur la terre. Ce qu’on en peut dire, c’est que plus on est élevé, plus on doit
craindre le précipice, saint Bernard en avertit sagement son ancien disciple
Eugène, qui de simple Religieux avait été fait souverain Pontife. Je considère,
lui dit-il, la place où vous êtes, et j’appréhende la chute; je regarde votre
dignité suprême, et je tremble quand je vois le précipice qui est sous vos
pieds. On vous a mis dans une place plus élevée, mais non pas dangereuse : plus
honorable, mais no pas plus sure. Nous pouvons en dire autant de toutes les
dignités ou Ecclésiastiques, ou autres. Car tous ceux qui sont dans ales hautes
charges, sont exposés à de grands dangers, et leurs inférieures doivent bien
implorer pour eux le secours du Ciel. Que peut-on imaginer de plus terrible que
ce que le Saint-Esprit leur dit par la bouche du Sage : Il se fera bientôt voir
à eux d'une manière à les remplir de terreur. Car ceux qui commandent seront jugés très-sévèrement :
on a de l’indulgence pour les petits; mais on n’aura que de la rigueur pour les
Grands. Dieu n’épargnera qui que ce soit, et il n’aura nul égard à la qualité
des personnes; parce qu’il est le Créateur et des petits et des Grands, et
qu’il a soin généralement de tous : mais c’est pour les Grands qu’il prépare de
plus grands tourments. O! si l’on faisait là-dessus de sérieuses réflexions,
pour peu que l’on y pensât, on ne courrait pas, comme on fait, après les
honneurs et les grands emplois.
Mais enfin pourquoi Dieu menace-t-il d'un
jugement si rigoureux les rois et les Princes? C’est particulièrement parce que
leurs péchés sont d’ordinaire plus grands et plus punissables que ceux des
particuliers. Les particuliers se cachent pour voler pendant la nuit assez peu
de choses : mais les Princes ne craignent point d’envahir les Villes, les
Provinces, et les Royaumes entiers. Ceux-là vident leurs querelles seul à seul
: mais ceux-ci lèvent des armées, et entrent avec violence dans les terres de
leurs ennemis; et si la guerre est injuste, qui pourrait dire de combien de
péchés elle est cause? Tant de vols, de massacres, de saccagements de villes,
d’embrasements de maisons, de profanations de Temples, de sacrilèges horribles,
de violences, et d’autres crimes infâmes, qui sont les suites des guerres
entreprises injustement, retombent sur ceux qui les entreprennent, et ils en
seront d’autant plus rigoureusement punis, qu’il n’est pas en leur pourvoir de
réparer les maux infinis que cause partout la licence des soldats. Il ne faut
pas s’étonner que le Saint-Esprit menace d’un jugement très-sévère ceux qui
commandent : on devrait plutôt être
surpris de voir des personnes qui aiment à commander.
Donc si Dieu châtie avec tant de sévérité les
péchés des Princes temporels, il punira très-sévèrement ceux des Princes
Ecclésiastiques, à proportion de la différence qu’il y a du spirituel au
temporel, et du sacré au profane. Quiconque regardera des yeux de la foi les
dangers inséparables de la vie des Grands de la terre, en sera ému de
compassion, et aura la charité de prier pour eux. Au reste, ce que nous disons,
qu'il faut plaindre plus ceux qui commandent que ceux qui obéissent, saint
Augustin le confirme, lorsqu’il dit qu’il est plus aisé aux serviteurs de bien
obéir, qu’aux maîtres de bien commander.
CHAPITRE IX Neuvième source des larmes : Les peines du Purgatoire.
Les Âmes qui brûlent dans le Purgatoire, sont
un objet digne de pitié, et l'on peut dire que la considération de leurs peines
est pour ceux qui vivent encore, une vraie source de larmes. Quatre choses
montrent la grandeur de ces peines, et l’obligation où nous sommes de compatir
et d’apporter tout le soulagement qu’il se peut aux maux de nos frères.
La première est que les peines du Purgatoire
surpassent de beaucoup toutes les nôtres. La seconde, que pour L'ordinaire
elles durent plus longtemps. La troisième, que les Âmes qui endurent de si
rudes peines, sont hors d’état de se soulager elles-mêmes. La quatrième, que
ces peines sont en très-grand nombre. D’où il est aisé de conclure qu’elles
méritent une extrême compassion, et que c’est une folie d’aimer mieux brûler en
l’autre monde, que de se priver en celui-ci de quelque satisfaction légère.
Premièrement donc il faut tenir pour certain
qu’il n’y a point de proportion des souffrances de cette vie avec celles du
Purgatoire. Saint Augustin, sur le Psaume 31, le déclare nettement : Seigneur,
dit-il, ne me reprenez pas dans votre fureur, et ne me rejetez pas avec ceux à
qui vous direz : Allez au feu éternel. Ne me châtiez pas non plus dans votre
colère; mais purifiez-moi tellement en cette vie, que je n’aie pas besoin
d’être purifié en l'autre par le feu qui a été allumé pour ceux qui seront
sauvés, mais en passant auparavant par le feu. Et plus bas : Parce qu’on dit
qu’ils seront sauvés, on ne craint guères ce feu. Ils seront sauvés à la
vérité, après l’épreuve du feu : mais ce tourment sera plus insupportable que
tout ce qu’on peut souffrir de plus douloureux en ce monde. Vous savez quels
cruels supplices ont souffert et peuvent souffrir les méchants : mais
qu’ont-ils souffert de plus que les Saints ? Quel criminel, quel voleur, quel
adultère, quel sacrilège a jamais été condamné par la Justice à de plus
horribles peines, que celles auxquelles les Tyrans ont condamné les Martyrs
pour le nom de Jésus-Christ? Sachez néanmoins que tous ces tourments sont plus
supportables de beaucoup que ceux par lesquels il faut passer en l’autre vie,
pour être sauvé. Et cependant il n’est point de commandement si rude, que l’on
n’accomplisse pour les éviter. A combien plus forte raison doit-on obéir à
Dieu, de peur d’encourir ces autres peines, infiniment plus rigoureuses ?
Voilà ce que dit saint Augustin, et ce qu’ont
dit après lui plusieurs autres Pères, saint Grégoire, expliquant le troisième
Psaume de la Pénitence, remarque que quand le Prophète disait : Seigneur, ne me
reprenez pas dans votre fureur, et ne me corrigez pas dans votre colère;
c’était comme s'il eut dit : Je sais que de ceux qui meurent coupables, les uns
doivent expier leurs fautes dans le feu du Purgatoire, et les autres seront
condamner à brûler éternellement dans l’Enfer : mais parce que ce feu passager
me semble lus insupportable que tous les maux de ce monde, je prie Dieu,
non-seulement de ne me pas punir à jamais dans sa fureur, mais de ne me pas
châtier même pour un temps dans les flammes du Purgatoire. Le vénérable Bède,
saint Anselme et saint Bernard disent la même chose. saint Thomas dit encore
quelque chose de plus; car il soutient que la moindre peine du Purgatoire
surpasse toutes celles de cette vie, quelles qu’elles soient : et néanmoins une
infinité de gens, qui ne peuvent supporter les douleurs de cette vie, méprisent
celles de l'autre. O aveuglement qu’on ne saurait assez déplorer, et qu’il faut
compter parmi les malheurs qui doivent faire gémir tous les gens de bien dans
cette vallée de larmes !
Voici comme saint Thomas prouve sa
proposition. Il est constant que ce qu’on nomme peine du Dam est un plus grand
mal que toute peine du sens : or on ne peut nier que les Âmes du Purgatoire ne
souffrent la peine du Dam. Quelqu’un me dira que quand la peine du Dam est
éternelle, comme elle l’est dans l’Enfer, c’est une vraie peine, et la plus
grande de toutes; mais qu’il semble qu’en Purgatoire ce n’en est pas une de ne
point voir Dieu, ou que du moins ce n’est pas une qui surpasse toutes celles des
Martyrs. Car nous qui voyons encore, quoique nous ne voyions pas Dieu face à
face, nous ne souffrons pas pour cela la peine du Dam, parce qu’un jour nous le
verrons, si nous avons soin de bien purifier nos cœurs. De plus, il est
très-certain que les Patriarches, les Prophètes, et tous les Pères de
l’ancienne Loi, qui attendaient dans les Limbes la venue de leur Sauveur,
étaient privés de la vue de Dieu; et néanmoins on ne peut pas dire que cette
privation fût, à proprement parler, la peine Dam, parce qu’ils savaient
certainement qu’ils verraient Dieu dans le temps que sa Providence leur avait
marqué. Ne fut-ce pas pour cela qu’Abraham répondit au mauvais riche : Qu’il
vous souvienne, mon fils, que vous avez été comblé de biens, pendant votre vie,
et que Lazare n’a eu que du mal. Tout est changé maintenant; car il est rempli
de joie, et vous êtes dans les tourments. Le saint Patriarche ne dit pas :
Lazare souffre la peine du Dam : il dit au contraire qu’il était rempli de
joie, d’où il s’ensuit manifestement qu’il n’était point dans un état de
souffrance. Ajoutez que le vieillard Siméon, lorsqu’il s’écriait : C’est à
cette heure, Seigneur, que vous laissez aller votre serviteur en paix, ne
croyait pas que la mort le dût conduire à un supplice, mais à une paix
très-douce. Enfin saint Grégoire nous assure que les Pères, qui étaient captifs
dans les Limbes, ne sentaient aucune peine, mais qu’ils jouissaient d'un
agréable repos.
Quelque spécieuse que soit cette objection,
il est aisé d’y répondre. Premièrement pour nous qui vivons dans les ténèbres,
nous ne faisons qu’entrevoir le malheur d'un homme séparé de Dieu, et nous y
sommes insensibles; soit parce qu’ayant besoin du ministère des sens et de
l’imagination pour concevoir toutes choses, nous ne pouvons nous en former
qu’une idée fort imparfaite; soit parce que les plaisirs sensuels nous charment
de sorte, que nous méprisons les délices de l’esprit. Quant aux anciens Pères,
qui attendaient dans les Limbes, leur libérateur, ils ne sentaient point la
peine du Dam, parce que, quoiqu’ils fussent privés pour un temps de la claire
vision de Dieu, ils se consolaient, sur ce qu’ils savaient que ce n’était point
par leur faute que leur bonheur était retardé, mais par la seule disposition de
la Providence. Il en est tout au contraire de ceux qui depuis la mort de
Notre-Seigneur, sont justement condamnés aux flammes du Purgatoire. Car comme
ils sont hors d’état de trouver de la douceur dans les voluptés de la chair,
dans les grands festins, dans l’abondance des richesses, dans leurs vains
applaudissements du monde; ils soupirent après le bonheur de contempler la
première Vérité, et de jouir du souverain Bien, qui est la dernière fin, pour
laquelle Dieu les a créés. D’ailleurs, ils n’ignorent pas que le royaume des
cieux fermé autrefois, est maintenant ouvert aux Élus; que la seule chose qui
les empêche d’y entrer, ce sont leurs péchés. Et que si l’on ne veut pas les y
recevoir, ils doivent s’en prendre à eux-mêmes; ce qui ne peut que leur causer
un très-grand chagrin. Ils ressemblent à un homme qui tourmenté de la faim et
de la soif, aurait devant lui une table bien couverte, mais qui en punition de
quelque faute qu’il aurait commise, n’aurait pas la liberté d’y porter la main.
Pour ce qui est de l'autorité des Pères, qu’on
nous oppose, ils ne touchent point la peine du Dam; ils ne parlent que de la
peine du sens, qu’on souffre dans le Purgatoire, et qu’ils disent être plus
insupportable que tout ce qu’il y a de plus douloureux en cette vie. Car bien
que dans nos maisons nous ayons du feu, et que nous ayons peut-être éprouvé
combien la brûlure cause de douleur, néanmoins cet autre feu quine se nourrit
ni de bois ni d’huile, et qu’on ne saurait éteindre, étant l’instrument de la
Justice de Dieu, ce feu, dis-je, tourmente les Âmes d'une manière encore plus
rude et plus violente. Quand donc nous n’avouerions pas que la peine du Dam,
lorsqu’elle n’est pas éternelle, comme elle ne l’est pas dans le Purgatoire,
surpasse toutes les peines de cette vie, nous confesserions toujours que le
tourment du feu les surpasse beaucoup, et nous ne le pourrions nier, sans
contredire ouvertement saint Grégoire, et les autres Pères.
Mais parce qu’une infinité de gens ne croient
point ce qu’ils ne voient pas, Dieu a bien voulu ressusciter de temps en temps
quelques-uns de ses serviteurs, et leur ordonner de raconter aux vivants ce
qu’ils avaient vu de plus terrible dans l’autre monde. Parmi plusieurs de ces
témoins oculaires et dignes de foi, j’en ai choisi deux, qui nous instruiront
de ce qui se passe dans le Purgatoire. Je n’en dirai rien que je n’aie tiré
d’Auteurs très-célèbres pour leur probité et pour leur savoir.
Le
premier est un Anglais, nommé Drithelme,
dont le vénérable Bède a écrit
l’étrange aventure, qui ne pouvait lui être
inconnue, la chose étant arrivée de son temps, et presque
à ses yeux, au grand
étonnement d'une infinité de personnes. Voici comme il la
rapporte : Il s’est
fait en ce temps-ci dans l’Angleterre, un miracle insigne, et
comparable à ceux
qu’on a vus dans les premiers siècles. Pour exciter les
vivants à craindre la
mort de l’âme, Dieu permit qu’un homme mort depuis
quelque temps, recouvrait la
vie du corps, et racontât beaucoup de choses qu’il avait
vues, et dont je ne
ferai que toucher ici les plus remarquables circonstances il y avait
dans un
lieu appelé Nordan, un homme qui vivait fort
chrétiennement avec toute sa
famille. Il tomba malade, et comme son mal augmentait de jour en jour,
réduit
enfin à l’extrémité, il mourut au
commencement de la nuit. Mais le lendemain
matin il ressuscita tout à coup, et s’étant mis sur
son séant, il remplit
tellement d’effroi ceux qui avaient passé la nuit en
pleurs auprès de son
corps, qu’ils s’enfuirent tous. Sa femme, qui
l’aimait beaucoup, resta seule
fort épouvantée et toute tremblante. Il la rassura, en
lui disant : Ne craignez
point; car je suis véritablement ressuscité, et Dieu
m’a permis de vivre
encore, mais d’une façon bien différente de la
première. Là-dessus il se leva,
s’en alla droit à la Chapelle du Village, et y demeura
longtemps en prière.
Quand il fut revenu chez-lui, il divisa tout son bien en trois parties
: il en
donna une à sa femme, et une autre à ses enfants; la
troisième, il se la
réserva pour en faire des aumônes. Peu de temps
après, ayant renoncé au monde,
il se retira en un monastère, où il se fit couper les
cheveux. L’Abbé avait
préparé pour lui une cellule à
l’écart, dans laquelle s’étant
enfermé, il y
passa toute sa vie, donnant toujours de si grandes marques de
pénitence, et
pratiquant de si étranges mortifications, que quand même
il n’eut rien dit, on
eut bien jugé à sa manière de vie, qu’il
avait vu des choses extraordinaires,
inconnues aux autres, et capables d’exciter dans tous les
cœurs de grands
sentiments ou de crainte, ou d’espérance. Il racontait
donc ainsi sa vision :
Celui qui me conduisait, avait le visage rayonnant, et paraissait
environné de
lumière. Nous arrivâmes dans une vallée
également large et profonde, d’une
longueur infinie, et située à notre gauche. D’un
côté elle paraissait tout en feu,
et de l’autre couverte de neige et exposée à un
vent très-froid. Tout était
plein d’âmes, qui comme agitées par une furieuse
tempête, ne faisaient qu’aller
d’un côté à l’autre. Car quand elles ne
pouvaient souffrir la violence de la
chaleur, elles cherchaient à se rafraîchir par les glaces
et les neiges : mais
n’y trouvant point de véritable soulagement, elles se
rejetaient au milieu des
flammes. Je considérais avec attention ces vicissitudes
continuelles
d’horribles tourments, et tant que ma vue pouvait
s’étendre, je ne voyais
qu’une multitude innombrable d’âmes d’un aspect
affreux, et qui n’avaient pas
un seul moment de repos. Je crus d’abord que ce pouvait
être la`l’Enfer, ce
lieu de tourments, dont j’avais souvent entendu parler. Mais mon
Guide qui marchait
devant, me dit : Otez-vous cela de l’esprit : Non, ce n’est
point ici cet Enfer
que vous vous imaginez.
L’auteur fait ensuite de l’Enfer et du
Paradis une longue description, que je ne rapporte point, de peur d’ennuyer le
lecteur. Savez-vous, continua mon Guide, ce que c’est que tout cela ? Non,
répondis-je. Sachez donc que cette vallée, où vous avez vu tant de feux et tant
de glaces, est le lieu où sont tourmentées les Âmes de ceux, qui ayant toujours
différé de se confesser et de s’amender, ont enfin recours à la pénitence,
lorsqu’ils sont près de mourir. Comme ces gens-là se confessent et détestent
leurs péchés, quoique fort tard, ils seront reçus dans le Royaume des Cieux, au
grand jour du Jugement. Il y en a toutefois plusieurs parmi eux, qui obtiennent
leur délivrance, avant ce temps-là, par le mérite des prières, des aumônes, et
des jeunes des vivants, et surtout par la vertu du sacrifice de la Messe, qu’on
offre pour le repos de leurs Âmes.
Enfin l’historien fait une remarque d’une
grande instruction pour nous. Il dit que quand on demandait à Drithelme
pourquoi il traitait si mal son corps, pourquoi il priait et récitait le
Psautier, étant plongé dans de l’eau glacée, il répondait qu’il avait bien vu
d’autres glaces. Et si quelqu'un lui témoignait s’étonner qu’il put soutenir de
si étranges austérités, toute sa réponse était : J’ai vu des choses bien plus
surprenantes ainsi jusqu’au jour que Dieu l’appela à lui, il ne cessa point
d’affliger son corps, cassé de vieillesse, et affaibli par des jeûnes
continuels, au grand bien de plusieurs pécheurs, qui par l'exemple de sa vie
austère, et par la force de ses discours, furent convertis.
Ce fait me parait véritable, tant parce qu’il
est conforme à ce que dit Job, parlant des méchants, qu’ils passeront des
neiges fondues, à une chaleur excessive; que parce qu’il est rapporté par le
vénérable Bède, comme une chose assez récente, et parce qu’enfin il fut suivi
de la conversion d’un grand nombre de pécheurs, qui est le principal fruit que
Dieu veut tirer des ces sortes d’événements extraordinaires.
A ce premier témoignage d'un homme
ressuscité, joignons-en un autre d’une illustre Vierge, nommée Christine, et
surnommée l’Admirable, dont la vie a été écrite par Thomas de Cantimpré de
l’Ordre de saint Dominique, Auteur très-digne de foi, son contemporain. Le
pieux et savant Cardinal Jacques de Vitry, dans la préface de la vie de sainte
Marie d’Ognies, fait l’éloge de beaucoup de saintes femmes; mais celle qu’il
loue le plus, est sainte Christine, dont il rapporte en abrégé les principales
actions. Entendons-la conter elle-même toute son histoire : Sitôt que mon âme
fut séparée de mon corps, elle fut reçue par des Anges, qui la conduisirent
dans un lieu obscur, et tout rempli d’âmes. Les tourments qu’elles souffraient
me semblaient si excessifs, qu’il est impossible d’en exprimer la rigueur. Je
vis là beaucoup de gens de ma connaissance. J’en fus pénétrée de douleur, et je
demandai quel lieu c’était là; car je croyais que ce fût l’Enfer; mais ceux qui
m’y avaient amenée, me répondirent que ce n’était que le Purgatoire, où l’on
punissait les pécheurs, qui avant que de mourir, s’étaient repentis de leurs
fautes, mais qui n’en avaient pas fait à Dieu une satisfaction convenable. De
là ils me conduisirent dans l’Enfer, pour y voir les supplices des Damnés, et
j’y reconnus aussi quelques personnes, que j’avais vues autrefois. Ils me
transportèrent après cela dans le Ciel, et jusqu’au Trône de la Majesté divine,
où le Seigneur m’ayant regardée d’un œil favorable, j’en eus une joie extrême,
parce que je croyais y demeurer éternellement avec lui. Mais comme il voyait ce
qui se passait dans mon cœur, il me dit; Assurez-vous, ma chère fille, que vous
serrez ici avec moi un jour : J vous donne cependant le choix de deux choses,
ou d’être avec moi dès à présent pour jamais, ou de retourner sur la terre, et
d’y endurer de très-grands tourments, sans pourtant mourir, afin que vous
délivriez des flammes du Purgatoire toutes ces âmes, qui vous ont donné tant de
compassion, et que l’exemple de votre vie, pleine de souffrances porte les
pécheurs à rentrer dans leur devoir, et à expier leurs crimes. Après cela vous
retournerez ici comblée de mérites. L’envie que j’eue de me prévaloir d’une
offre si avantageuse me fit répondre sans hésiter, que je voulais retourner
vivre. Voilà comme je mourus, et comme je ressuscitai dans le seul dessein de
m’employer à la conversion des pécheurs. Je vous supplie donc de ne vous pas
étonner des choses que vous verrez désormais en moi : car elles seront si
extraordinaires, que jamais on n’aura rien vu se semblable.
Tout ce récit est de la sainte : Voyons
maintenant ce que l’historien y a ajouté, et ce que j’ai recueilli de divers
Chapitres de sa vie. Elle commença à faire des choses pour lesquelles elle
avait été envoyée de Dieu. elle se jetait dans des fournaises ardentes, et y
souffrait de si terribles douleurs, que n’en pouvant plus elle poussait des
cris effroyables. Quand elle en sortait, il ne paraissait dans tout son corps
nulle marque de brûlure. L’hiver que la Meuse était glacée, elle s'y plongeait
souvent, et y demeurait des six jours entiers. Quelquefois en priant dans
l’eau, elle se laissait aller au courant qui l’entraînait dans un moulin, dont
la roue l’ayant enlevée, la faisait tourner horriblement, sans pourtant briser
ni disloquer aucun de ses os. D’autres fois poursuivie par des chiens qui la
mordaient et la déchiraient, elle courait parmi les halliers, jusqu’à ce
qu’elle fut toute en sang, et néanmoins quand elle de retour, on ne lui voyait
ni blessure ni cicatrice. C’est là en peu de paroles ce que raconte l’Auteur,
qui était Évêque, Suffragant tout sujet d’y ajouter foi, tant parce qu’il a
pour garant de ce qu’il écrit, un autre très-grave Auteur, Jacques de Vitry,
Évêque et Cardinal; que parce qu’il ne dit rien que ce qui était arrivé,
non-seulement de son temps, mais dans la Province même où il demeurait; et
qu’enfin ce qu’endurait cette admirable fille, n’était point caché, puisqu’on
la voyait souvent au milieu des flammes, sans qu’elle en fut consumée, souvent
couverte de plaies, sans qu’il en parut la moindre marque un moment après.
Au reste cette merveille continua
quarante-deux ans, depuis qu’elle fut ressuscitée; et afin qu’on sût qu’il ne
se faisait rien en elle que par la vertu d’en haut, les conversions insignes
qu’elle opéra pendant sa vie, et les miracles évidents, qu’elle fit après sa
mort, montrèrent bien que c’était l’œuvre de Dieu. Ainsi Dieu voulut fermer la
bouche à ces libertins, qui font profession de ne rien croire, et qui ont la
témérité de dire en raillant : Qui est-ce qui est revenu de l'autre monde? Qui
a jamais vu les tourments, ou de l’enfer, ou du Purgatoire? Voilà deux témoins
fidèles, qui assurent qu’ils les ont vus, et qu’ils ont très-grands, et en
très-grand nombre. Que s’ensuit-il donc, sinon qu’il faut confesser que les
incrédules sont inexcusables, et que ceux qui croient, sans toutefois vouloir
faire pénitence, sont encore plus condamnables.
La seconde chose qui doit faire craindre les peines
du Purgatoire, c’est leur durée. Car bien qu’un Auteur de réputation ait cru
qu’elles ne durent au plus que dix ou vingt ans, son opinion est évidemment
contraire à l’usage de l’Eglise, qui célèbre l’Anniversaire de plusieurs morts,
non-seulement durant vingt ans, mais durant plus de cent ans. D’ailleurs la vision rapportée par le
Vénérable Bède, montre qu’il y a des Âmes condamnées à brûler dans le
Purgatoire jusqu’au jour du Jugement; et cela s’accorde avec ce que dit
Tertullien, qu’en cette prison souterraine plusieurs Âmes seront punies pour
des fautes assez légères, jusqu’au temps de la Résurrection. saint Cyprien
parle aussi de la longue durée de ces peines, lorsqu’il dit qu’autre chose est
de brûler longtemps pour l'expiation de ses péchés et autre chose de les expier
par la pénitence.
Joignons à ces austérités la vision de sainte
Lutgarde, dont al vie a été écrite par celui même qui a composé celle de sainte
Christine. Comme la chose est très-remarquable, et très-instructive pour les
Prélats, je rapporterai les propres paroles de cet Auteur. Le Pape Innocent
III, étant mort, après avoir présidé au Concile de Latran, il apparut à
Lutgarde, qui étonnée de le voir tout environné de flammes, lui demanda qui il
était. Je suis, répondit-il, le Pape Innocent. Hé quoi, s’écria-t-elle est-il
bien possible que notre Père commun soit tourmenté si horriblement? Je souffre,
répliqua-t-il, cette peine pour trois péchés, qui m’auraient fart condamner au feu éternel, si à l’article de
la mort je n’en eusse eu un vrai repentir, par l’intercession de la glorieuse
Mère de Dieu, en l’honneur de laquelle j’avais fondé un Monastère. J’ai donc
ainsi échappé. À la mort éternelle, amis je dois brûler dans le Purgatoire
jusqu’au jour du jugement. Cependant la Mère de miséricorde m’a obtenu de son
Fils la grâce de pouvoir venir vous demander le secours de vos prières. Ayant
dit cela il disparut. Lutgarde fit incontinent savoir à ses sœurs l’état
pitoyable où était le Pape, et les exhortât de le secourir. Elle pratique elle-même
pour cela de très-rudes mortifications. Nous savons au reste de la propre
bouche de Lutgarde, quels furent ces trois péchés, qu’il avait commis, mais
nous avons cru les devoir cacher, par respect pour ce grand Pontife.
Tout ceci a été extrait de sa vie. J’avoue
pour moi que cet exemple m’a souvent fait frémir de crainte. Car si un Pape qui
avait été en réputation, non-seulement de probité et de sagesse, mais même de
sainteté, et qu’on regardait comme un modèle de vertu, a failli être damné; si
son Purgatoire doit durer jusques à la fin des siècles, y a-t-il au monde un
Prélat, qui n’ai sujet de trembler, qui ne doive entrer en compte avec
lui-même, et examiner sérieusement sa conscience ? Je ne puis me persuader
qu’un si grand serviteur de Dieu ait été capable de commettre des péchés
mortels, si ce n’est peut-être sous quelque apparence de bien, et pour avoir
trop écouté des flatteurs, ou des domestiques intéressés, dont le Sauveur nous
avertit de nous donner bien de garde, quand il dit que les ennemis de l’homme
sont ses propres domestiques. Apprenons du moins par cette histoire si terrible
à veiller sur notre intérieur, de crainte que nous flattant trop nous-mêmes, ou
prêtant l’oreille à la flatterie, nous ne tombions dans l’illusion, et de l’illusion
dans le péché.
Mais revenons à notre sujet. Il est hors de
doute que les peines du Purgatoire ne
sont limitées, ni à dix, ni à vingt ans, et qu’elles durent quelquefois des
siècles entiers. Mais quand il serait vrai que leur durée ne passerait point
dix ou vingt ans, compte-t-on pour rien des peines de dix et de vingt années,
des peines inconcevables, sans aucun soulagement ? Si un homme était assuré que
vingt ans durant il devrait souffrir ou aux pieds, ou à l’estomac, ou aux
dents, ou à la tête, quelque violente douleur, sans jamais pouvoir dormir, ni
prendre le moindre repos, n’aimerait-il pas mieux mourir cent fois que de vivre
de la sorte ? et si on lui donnait le choix, ou d’une vie si misérable, ou de
la perte de tous ses biens, balancerait-il à donner ses biens pour se délivrer
de ce tourment ? Quoi donc, pour nous garantir des flammes du Purgatoire,
ferons-nous difficulté d’embrasser les travaux de la Pénitence ?
Craindrons-nous d’en pratiquer les plus pénibles exercices, qui sont les veilles,
les jeûnes, les longues prières, les aumônes, et surtout la contrition,
accompagnée de gémissements et de larmes ?
Ce qui augmente de beaucoup le malheur des
Âmes du Purgatoire, c’est qu’outre que leurs souffrances sont excessives, et
que la durée en est longue, elles se trouvent dans une entière impuissance de
remédier à leurs maux. Personne n’est si malheureux en ce monde, qu’il ne
puisse ou en fuyant, ou en résistant et se défendant, ou en employant ses amis,
ou en faisant pitié à ses Juges, ou en appelant de leur Sentence à un Tribunal
supérieur, ou en quelque autre manière, éviter le mal, dont il se voit menacé;
mais en Purgatoire tout ce qu’on peut faire, c’est d’endurer avec soumission et
avec patience le châtiment qu’on a mérité. Il est donc du devoir des Justes qui
vivent encore, d’assister les morts, et d’essayer d’adoucir leurs peines, ou de
les en délivrer, par des prières, par des aumônes, et par d’autres œuvres
satisfactoires. Que si les morts apparaissent quelquefois aux vivants, pour implorer
leur secours, ce n’est que par une grâce spéciale, que Dieu accorde rarement et
à fort peu de personnes. Ces âmes sont donc bien à plaindre, puisqu’elles sont
dans l’impossibilité de se soulager elles-mêmes, et de soulager leurs amis.
Mais, me dira-t-on, il y en a peu qui soient
réduites à cette fâcheuse nécessité, et le mal par conséquent n’est pas si
grand qu’on le fait. C’est une erreur; le nombre en est grand : et cette seule
considération devrait suffire pour exciter les Fidèles à les secourir, quand
même leurs peines seraient moindres qu’elles ne sont. Car sans parler des
visions que nous avons rapportées, et qui prouvent évidemment ce que nous
disons, il est constant que rien de souillé n’entrera dans le Royaume des
Cieux, et que pour être reçu dans ce lieu, où règne la pureté, pour y voir
cette lumière incréé qui est tout à fait incompatible avec les ténèbres, il
faut être saint et sans tache. Hé, combien en trouve-t-on qui le soient ? Ainsi
tous les autres, quoique du nombre des Elus, doivent passer par le feu. C'est
pourquoi l’Eglise, figurée par la Colombe, prend souvent le deuil, et est
obligée de gémir devant le Seigneur, pour ses membres affligés, qui soupirent
continuellement après le bonheur du Ciel, et qui n’y peuvent entrer, tant qu’il
leur reste quelque faute à expier dans les flammes du Purgatoire.
CHAPITRE X. Dixième source des larmes : Le divin amour.
De l’amour de Dieu, comme d'une source
féconde, il se répand dans les Âmes saintes des eaux très-pures, qui changées
en pleurs, produisent en elles des fleurs et des fruits de toutes sortes de
vertus. C’est de ces pleurs que parlait saint Augustin, lorsqu’il disait qu’il
y a plus de plaisir à pleurer dans l’oraison, qu’à assister aux spectacles. De
cette source viennent trois ruisseaux, qui sont trois désirs, non moins
efficaces que justes. Le premier est de la gloire de Dieu; le second, de notre
béatitude; et le troisième, de la grâce, qui nous conduit à la gloire, qui fait
notre béatitude.
Le Sauveur les a marqués dans les trois
premières Demandes de l’Oraison Dominicale. Car qui souhaite que le nom de Dieu
soit sanctifié, que souhaite-t-il, sinon que Dieu soit loué par les Anges, par
les hommes, et en quelque sorte par toutes les créatures ? Qui demande que le
règne de Dieu arrive, que demande-t-il, sinon l'amour pour Dieu, considérait
attentivement par combien d’horribles blasphèmes, de parjures, de sacrilèges,
d’impiétés on l’offense continuellement, et combien de gens sans pudeur et sans
conscience osent violer sa Loi, cette Loi très-pure, très-salutaire, lus
désirable que l’or, et plus douce que le miel; s'il faisait de plus cette
réflexion, qu'il reste encore une infinité de Païens, qui ne connaissent ni
n’adorent le vrai Dieu, et qui fléchissent le genou devant les Idoles de bois
ou de Pierre, il en serait outré de douleur, et s’écrierait avec Jérémie : Qui
donnera de l’eau à mes yeux, et les changera en des fontaines de larmes, afin
que je pleure, tant que je vivrai, les injures qui se font à mon Créateur. Nous
lisons au second Livre des Machabées, que Mathathias et ses enfants déchirèrent
leurs habits, se couvrirent de cilices, et furent excessivement affligés,
lorsqu’ils virent la profanation de leur Temple et de leurs mystères les plus
saints, qui n’étaient pourtant que l’ombre des nôtres. Que doit donc faire un
Chrétien, et quelle doit être son affliction, lorsqu’il voit en ce temps-ci
non-seulement les Eglises renversées, mais le sacrifice aboli en mille
endroits, par les Sectateurs de Luther et de Calvin ?
Le second désir que l'amour divin excite en
nous, est celui de jouir de Dieu, à qui nous devons souvent demander avec
beaucoup de gémissements et de larmes, que son règne arrive. Le règne de Dieu
dans les saintes Écritures, se prend en trois manières différentes.
Premièrement il est essentiel à Dieu de régner dans tout l’Univers; secondement
il règne dans l’âme des Justes par la grâce; et il règne enfin dans les
Bienheureux par la gloire. Pour ce qui est du premier règne, ou de cet empire
absolu qu'il a essentiellement sur toutes les choses créées, David en parle,
lorsqu’il dit; Seigneur, votre règne est un règne de tous les siècles. Mais on
n’a que faire de souhaiter qu'il arrive, puisqu’il a toujours été, et que
jamais il ne finira. Le second, est le principal effet de la grâce, par où Dieu
domine dans les Ames justes, et se les assujettit d'une manière douce et sans
faire de violence à leur liberté. saint Paul le marque assez clairement par ces
paroles :Dieu nous a tirés de la puissance des ténèbres, et nous a fait passer
dans le Royaume de son Fils bien-aimé. Il semble qu'il soit encore inutile de
demander celui-ci, puisqu’il est aussi ancien que le monde. Et de fait,
Jésus-Christ s’appelle l’Agneau, qui a été immolé dès la naissance du monde,
parce que toutes les grâces que les Justes ont jamais reçues, ne leurs ont été
données qu’en vue de sa mort.
Enfin le règne de la gloire commença dans le
moment que le Sauveur mourut sur la Croix, où il avait dit peu auparavant au
bon Larron : Dès aujourd’hui vous serez avec moi dans le Paradis; mais il ne
sera consommé qu’au dernier jour, lorsque les Saints ressuscités et
resplendissants de gloire, entendront de la bouche du souverain Juge cette
agréable Sentence : Venez, vous qui êtes bénis de mon Père; Possédez le Royaume
qui vous a été préparé dès la création du monde. Car on peut dire en effet que
te temps du règne de Dieu, sera lorsque les méchants étant punis, et les
Puissances de l’Enfer domptées, Dieu seul régnera éternellement avec ses Elus.
C’est ainsi qu’en parlent communément les plus anciens Pères, comme Tertullien,
saint Cyprine, saint Chrysostome, saint Jérôme, saint Cyrille de Jérusalem,
saint Augustin, Cassien et plusieurs autres.
On peut remarquer ici avec saint Augustin,
que les Justes, dans l'ancienne Loi, ne soupiraient qu’après la venue du
Messie; mais à présent que le Messie est venu, qu’il est mort et ressuscité, et
monté au Ciel, les désirs et les espérances des Saints ne tendent qu’à ce
dernier jour où le Fils de Dieu viendra plein de majesté, et mettra le comble à
la gloire de ses Elus. C'est alors que s’accomplira cette Prophétie d’Aggée :
Celui qui est désiré et attendu de toutes les nations, viendra.
Les premiers de ces désirs, sont ceux dont
Notre-Seigneur parlait un jour à ses Disciples : Je vous assure, leur
disait-il, que beaucoup de Prophètes et de Rois ont fort souhaité de voir ce
que vous voyez, et ne l’ont pas vu. Le vieillard Siméon, qui avait longtemps désiré
et espéré ce bonheur, l’obtint enfin; et c'est ce qui lui fit dire, avec un
transport de joie : Maintenant, Seigneur, vous laissez aller votre serviteur en
paix, selon votre parole, parce que j’ai vu de mes yeux le Sauveur que vous
avez envoyé.
Les seconds sont ceux que l’Apôtre sentait
dans son cœur, et qu’il exprimait par ces paroles : La couronne de Justice
m’est réservée, et le Seigneur, comme juste juge, me la donnera pour
récompense, et non-seulement à moi, mais encore à ceux qui souhaitent sa venue
: c’est-à-dire, à ceux qui aiment l’Epoux d'un amour pur, et qui pour cela sont
dans l’impatience de le voir. La femme qui est infidèle à son mari, ne craint
rien tant que sa venue, et elle voudrait, s'il était possible, qu’il ne vint
jamais, parce qu’elle ne l’aime pont. Mais l’épouse chaste, comme celle de
l’Apocalypse, dit à son Epoux; Venez; et il répond, Je viens tout à l’heure.
Elle le presse, et lui dit encore une fois : Jésus, mon Seigneur, venez. Le
saint Prophète David marquait bien l'ardeur extrême, avec laquelle il désirait
l’une et l'autre venue du Sauveur, surtout à la seconde, qui est celle où l’on
verra Dieu clairement. De même, s’écriait-il, qu’un cerf altéré cherche partout
des fontaines; ainsi mon âme brûle d’impatience de vous trouver, ô mon Dieu;
elle soupire sans cesse après le Dieu fort, le Dieu vivant. Quand aurai-je le
bonheur de voir mon Dieu face à face ? Je ne faisais jour et nuit que verser
des larmes, et c’était là toute ma nourriture, pendant que l’on me disait : Où
est votre Dieu ? Je n’ai demandé au Seigneur qu’un seule chose, dit-il, en un
autre endroit, et je la lui demanderai encore; c'est de pouvoir demeurer toute
ma vie dans sa maison, et de jouir de ses délices.
Quiconque aime tout de bon, souffre
impatiemment l’absence de la personne qu’il aime, et soit qu'il mange, ou qu'il
fasse quelque autre chose, à table, et partout ailleurs, il pense à l’objet de
sa passion : la nuit même, pendant son sommeil, il s’imagine le voir et le
posséder. Si cela arrive à des amans, qui se laissent enchanter par quelque
beauté mortelle, que doit-on attendre des âmes éprises d’un amour pur et ardent
pour la Beauté souveraine? Leurs larmes sont leur nourriture ordinaire, et
toute consolation qui vient d’ailleurs, leur est importune. L’Apôtre qui dans
son ravissement avait entrevu quelques traits de la beauté infinie de Dieu, et
qui savait que rien en pouvait l’empêcher d’en ouïr, que ce corps grossier et
semblable à un voile épais qui la lui cachait, s’écriait souvent, les larmes
aux yeux : Qui me délivrera de ce corps mortel? Je meurs d’envoie de me voir en
liberté, et d’être avec Jésus-Christ. L’illustre Martyr saint Ignace disait
dans le même sentiment : Que le Démon me fasse souffrir tous les tourments
qu’il peut inventer, j’y consens, pourvu que je jouisse de Jésus-Christ.
Que dirons-nous de la chaste amante du
Sauveur, Marie Magdelène, qui, dans le dernier souper qu’elle lui donna,
sachant qu’elle l’allait perdre, lui lava les pieds, les lui arrosa de ses
larmes, et les lui essuya avec ses cheveux ? O que ces larmes étaient
différentes de celles dont elle avait une autre fois arrosés ces mêmes pieds
chez le Pharisien Simon ! Celles-ci venaient du seul repentir de ses péchés, et
celles-là d’un désir ardent d’avoir auprès d’elle son Bien-aimé : celles
qu’elle répandit depuis, proche du tombeau de son Maître, étaient de même
nature, et venaient de la même source. O si quelqu'un d’entre nous avait
éprouvé, comme David, comme saint Paul, comme Marie Magdelène, j’ajoute, comme
saint Augustin, comme saint Bernard, comme saint François, combien sont doux
les pleurs que produit l'amour de la divine beauté, sans doute qu’il
mépriserait toutes les douceurs et toutes les joies du monde.
Enfin le troisième désir qui naît de l'amour
de Dieu, est celui qui est contenu dans cette demande : Que votre volonté
s’accomplisse sur la terre, comme dans le Ciel. Car par-là nous prions Dieu
qu’il nous montre à bien garder ses Commandements. En effet l'amour qui nous
porte à désirer de voir Dieu, et à soupirer sans cesse, jusqu’à ce que nous
possédions ce bonheur, dans lequel consiste la vie éternelle; cet amour même
nous fait aussi demander l’entier accomplissement de la Loi divine, et que le
Seigneur soit obéi par les hommes ici-bas, comme il l’est là-haut par les
esprits Bienheureux, dont le Prophète loue l'obéissance, en disant : O Anges,
bénissez tous le Seigneur, vous qui êtes si puissants, et qui employez toutes
vos forces à exécuter ses volontés, toujours attentifs à ce qu’il lui plaît de
vous ordonner. Vertus du Seigneur, et vous, ministres et exécuteurs de ses
ordres, bénissez-le tous.
David nous apprend par ces paroles, combien
est parfaite l’obéissance que les Anges rendent à Dieu. car quand il dit : Vous
qui êtes si puissants, et qui employez tout ce que vous avez de forces à
exécuter ses commandements, il donne à connaître que s’ils sont forts et
puissants, ils sont également prompts à faire ce qu’il leur commande. Et quand
il ajoute qu’ils sont toujours attentifs à sa voix et à sa parole, il marque
assez que s'ils obéissent, c’est purement par le motif de l’obéissance, et pour
se montrer vrais serviteurs du Dieu tout-puissant. La plupart des hommes
obéissent à leurs maîtres, non parce qu’il est juste de leur obéir, mais parce
qu’ils croient qu’il leur en reviendra du profit, ou de l'honneur, ou quelque
plaisir; sans quoi leur obéissance est toujours lâche et imparfaite, et presque
toujours de peu de durée. Celle des Anges, au contraire, ayant pour principe le
pur amour, est éloignée de tout intérêt, et incompatible avec l'amour propre.
Et afin qu’on ne croie pas que parmi les
Esprits célestes, il n’y a que ceux du dernier rang, c’est-à-dire, ceux
auxquels on donne le nom d’Anges, qui aient cette ardeur et cette fidélité à
accomplir les ordres de Dieu, le Prophète nomme en particulier les Vertus, et
sous ce nom il comprend tous les autres Chœurs et toute la milice du Ciel. Car
c'est ainsi que saint Jérôme traduit de l’Hébreu les paroles de David : Armées
du Seigneur, bénissez-le toutes. Ceux donc qui aiment Dieu tout de bon, tachent
d’imiter cette obéissance parfaire, qui ne se rencontre jamais avec le péché,
et qui plaît plus à Dieu que les sacrifices.
Mais comme d’eux-mêmes ils n’y sauraient
parvenir, ils disent en gémissant : Seigneur, que votre volonté se fasse sur la
terre, comme elle se fait dans le Ciel. Nous voudrions bien vous pouvoir servir
avec toute la ferveur et tout le zèle possible, sans aucune imperfection; nous
ne souhaiterions rien tant que de voir votre volonté accomplie par tout ce
qu’il y a d’hommes sur la terre, comme elle l’est par tous les Anges qui sont
dans le Ciel. Mais comme il s’y trouve des difficultés insurmontables, tout ce
que nous pouvons faire, c'est de recourir à vous, et de vous dire avec Augustin
votre serviteur; Opérez en nous ce que vous nous commandez, et commandez-nous
ce que vous voulez. Que si éloignées, comme nous le sommes, de notre patrie,
nous ne pouvons parvenir à cette haute perfection, recevez au moins le
sacrifice de nos prières et de nos vœux, dont l’unique but est que votre
volonté se fasse également sur la terre et dans le Ciel. Mais si nos désirs
sont encore fiables, s'ils n’ont pas toute l’ardeur et toue la force qu’ils
devraient avoir, inspirez-nous-en de plus efficaces : car nous pouvons dire
aussi-bien que votre Prophète, que nous souhaitons de désirer l'accomplissement
de voter loi sainte. Ce souhait est une marque, quoique imparfaite, de l’estime
et de la soumission que nous avons pour vos ordres, et nous espérons qu’à force
de gémissements et de prières, nous obtiendrons de votre miséricorde une
volonté efficace d’observer avec toute l'exactitude possible ce qu’i vous
plaira de nous commander. C'est par cette voie que nous parviendrons à notre
céleste Patrie, où, avec les Anges Bienheureux, nous accomplirons éternellement
et sans résistance votre sainte volonté.
CHAPITRE XI Onzième source des larmes : l’incertitude du salut
Les biens que renferme la béatitude
éternelle, sont si grands, que comme l’espérance de les posséder donne une
extrême joie, aussi la crainte d’en être privé cause une telle tristesse, qu’on
ne saurait y penser, et ne pas pleurer. Représentez-vous un homme arrêté pour
un crime capital, dont on l’accuse, et incertain de l'événement du procès, où
il y va de sa vie. Croyez-vous que tandis qu’il est ainsi en suspens entre
l’espérance et la criante, il puisse s’abandonner à la joie, jusqu’à ce que la
Justice l’ait déclaré innocent, ou que le Prince lui ait accordé sa grâce ? Qui
pourra ne pas gémir, s’il considère l’incertitude où il est de son salut et
qu’on va bientôt prononcer l'arrêt qui le doit rendre éternellement ou heureux
ou malheureux, sans qu’il sache quelle sera sa destinée ? Car, quoique sa
conscience ne lui reproche aucun péché qui semble mériter l’Enfer, ayant
néanmoins à répondre à Dieu qui découvre souvent dans nous des fautes qui nous
sont cachées, et que nous nous cachons à nous-mêmes, quelle sûreté peut-il
avoir ? Saint Paul, ce vase d’élection, cet Apôtre par excellence, disait de
lui : Je ne me sens coupable de rien; mais ce n’est pas là ce qui me justifie,
Dieu seul est mon Juge.
Le Saint-Esprit rend ce témoignage de Job que
c’était un homme simple, droit et craignant Dieu : Job disait lui-même que sa
conscience ne lui reprochait rien de mal dans toute sa vie, et néanmoins la
pensée du jugement l’effrayait de sorte, qu'il s’écriait tout hors de lui : Que
ferai-je, quand Dieu viendra me juger, et quand il m’interrogera, que lui
répondrai-je ? De nos jours on a trouvé plus d’une fois le Bienheureux Louis
Bertrand sanglotant, et baigné de larmes; et comme on lui demandait ce qu'il
avait à pleurer, d’où lui venait une si excessive tristesse : N’ai-je pas sujet
de m’affliger, répondait-il, quand je pense à l'incertitude de mon salut ? Il y
a deux choses qui donnent de l’inquiétude aux Âmes les plus innocents, sur le
sujet de leur prédestination, ou de leur réprobation.
La première est que, quelque saint qu’on
paraisse aux yeux des hommes, n ne saurait dire certainement que l’on soit en
bon état, à moins d’une révélation particulière, qui est une grâce que Dieu
fait à peu de personnes. Bien plus, quand un homme après une plus longue
discussion, se croirait exempt de péché, et quand il aurait pour lui le
témoignage de sa conscience, il devrait encore douter s'il serait en état de
grâce. Car que peut-il y avoir de plus formel là-dessus que ces paroles du Sage
: Qu'on se garde bien de dire : Ma conscience est nette, je suis sans péché. Et
ailleurs : Il y a des gens de bien et
des gens sages, dont les œuvres sont en la disposition de Dieu, et néanmoins
personne ne sait s’il est digne d’amour ou de haine. Car tout ce qui regarde
l’avenir, est incertain. Sain Jérôme explique ainsi ce passage : J’ai trouvé que
les œuvres des Justes sont en la disposition de Dieu, que c’est lui qui en est
l'auteur; et que néanmoins ils ne savent s'il les aime, ou s’il les hait, ni si
les afflictions qu’il leur envoie sont des épreuves de leur vertu, ou des châtiments
de leurs crimes, mais qu’ils le sauront un jour. Lors donc que le Sage dit que nul ne sait
s'il est digne d’amour ou de haine, il n’est pas question des impies, qui n’ont
nul sujet de douter qu’ils ne soient dignes de haine, mais de ceux qui font
profession de vertu, et dont la conduite
semble irréprochable. Car ceux-ci mêmes ne peuvent savoir si leurs
œuvres, quelque louables qu’elles paraissent, partent de la charité.
Cette incertitude de la prédestination et du
salut ne peut-être que très fâcheuse aux bonnes Âmes, et nous en pouvons juger
par ce qui est écrit de saint François, qu’au commencement de sa conversion,
Dieu lui ayant fait connaître que ses péchés qu’il avait pleurés longtemps, et
avec une vive douleur, lui étaient remis, il n’eut une joie inconcevable. Mais
après tout, quelque peine que puisse faire cette incertitude à ceux qui ont de
l’amour pour Dieu, c’est un véritable effet de la Providence divine suer eux :
car ils en sont plus retenus, plus
humbles, et plus vigilants; ils s’observent avec plus de soin, et ne se
préfèrent à personne, pas même aux plus grands pécheurs. A l’égard des
réprouvés, il est important qu’il ne sachent pas ce qui leur doit arriver, de
peur que désespérant de leur salut, ils ne s’abandonnent à toutes sortes de
vices.
L’autre
raison pour laquelle nul ne se peut
promettre la vie éternelle, c’est que nul ne se peut
répondre de sa
persévérance dans le bien. Car quand un homme serait
assuré qu’aujourd’hui il
est en état de grâce, il devrait toujours
appréhender de n’y êtres pas demain.
Nous ne voyons que trop d’exemples de personnes vertueuses, qui
venant à se
relâcher, tombent enfin en d’épouvantables
désordres. Le premier Ange avait
sans doute été créé en état de
grâce; il avait reçu de Dieu avec l’être, une
sagesse éminente, et bien d’autres dons surnaturels. Car
c’est de lui que saint
Grégoire veut qu’on entende ces paroles
d’Ezéchiel : Voici que le dit le
Seigneur; J’avais imprimé sur vous mon image; vous
étiez plein de sagesse, et
vous excelliez en beauté; vous aviez goûté les
plaisirs du Ciel. Et plus bas;
Vous avez été parfait et sans tache dans vos voies depuis
le jour de votre
création, jusqu’à ce qu’on ait trouvé
en vous l’iniquité. Saint Augustin dit de
tous les Anges en général que Dieu a produit en eux la
grâce avec la nature. Or
on ne peut raisonnablement douter que les Anges, au moment qu’ils
furent créés,
n’aient su qu’ils étaient amis de Dieu,
puisqu’éclairés, comme ils étaient, de
la lumière divine, ils se voyaient clairement eux-mêmes,
et voyaient tout ce qui
était en eux. Cependant le premier de tous, quoique plein de
grâce et de
sagesse, ne se maintint pas dans la vérité : il perdit la
grâce qu’il avait
reçue, et étant tombé du Ciel, comme la foudre,
ainsi que parle le Sauveur,
d’Ange de lumière il devint en un moment Prince des
ténèbres.
Le premier homme suivit ce mauvais exemple.
Car malheureusement pour lui et pour nous, il ne conserva pas longtemps la
grâce, et la Justice originelle, en laquelle Dieu l’avait créé. Cependant saint
Grégoire de Nazisanze et saint Chrystostôme disent qu’on pouvait nommer Adam un
Ange incarné, comme étant un composé d’esprit et de chair : d’esprit par la
grâce, et de chair selon la nature. Si donc ni le premier Ange, ni le premier
homme n’ont été sûrs de leur persévérance dans la grâce; et si même ils ont
perdu cette grâce que rien ne semblait leur devoir ôter, qui s’étonnera que
nous qui naissons pécheurs, nous ne puissions nous promettre d’y persévérer
jusques à la mort ? Saûl, cet homme qui avait choisi pour être le premier Roi
d’Israël, et qui suivant le témoignage de L’Ecriture, ne cédait en bonnes
qualités à personne, fut bientôt après rejeté et abandonné du Ciel pour sa
désobéissance. Salomon, si recommandable par sa sagesse, et dès son enfance si
chéri de Dieu, que Dieu même dit à David : je serai son père, et je le
considérerai comme mon fils; Salomon,
dis-je, que saint Jérôme nomme le favori du Seigneur, se laissa tellement
charmer par des femmes étrangères, qu’il aimait éperdument, que pour leur
complaire, étant déjà vieux, il adora leurs idoles, et a donné lieu à plusieurs
graves Auteurs de croire qu’il est damné. C’est de qui David son père l'avait
averti, en lui disant : Pour vous, mon fils, connaissez le Dieu de votre père,
servez-le parfaitement et de bon cœur; car il voit jusques aux pensées les plus
secrètes. Si vous le cherchez, vous le trouverez : mais si vous l'abandonnez,
il vous rejettera et vous perdra pour jamais; terrible menace qui s’exécute à
la lettre ! Salomon abandonne Dieu, et Dieu l’abandonne pour toujours. Que
dirons-nous du traître Judas ? Il était homme de bien, avant que d’être appelé
à l’Apostolat, ou du moins il le devint, quand il y fut appelé : et néanmoins
l’avarice l’aveugla et le pervertit de telle sorte, que le Sauveur même disait
de lui, en parlant à ses Apôtres : Ne vous ai-je pas choisi, vous douze? et
cependant il y en a un d’entre vous qui est un Démon.
Ajoutons
à tant de funestes exemples, celui
de deux célèbres Docteurs de l’Eglise, l’un
Grec, qui est Origène, et l’autre
Latin, qui est Tertullien. Ils ne souhaitaient rien l’un et
l’autre dans leur
jeunesse, que d’être Martyrs; ils aimaient tous deux
l’abstinence et haïssaient
la mollesse; ils s’étaient également
signalés par leurs écrits, non-seulement
contre les païens, mais contre les hérétiques; et
après avoir donné tant
d’illustres marques de leur religion et de leur foi, étant
déjà avancés en âge,
ils se démentirent enfin; de sorte que pour avoir inventé
de nouvelles erreurs,
ils méritèrent d’être condamnés comme
Hérésiarques, et comme ennemis déclarés
de la vérité. Qui oserait donc s’assurer de
n’être point ébranlé, quand on voit
tomber ces fermes colonnes de la Religion ?
J’omets plusieurs autres semblables chutes : mais je ne puis passer sous
silence celle du Moine Héron, qui après avoir passé cinquante ans dans le
Désert, toujours priant, jeûnant, gardant le silence, pratiquant tous les
exercices d’une vie sainte et parfaite, fut tellement abusé par le Démon, que
s’imaginant avoir acquis assez de mérites, et de crédit auprès de Dieu, pour
n’avoir plus rien à craindre en ce monde, il s’alla précipiter dans un puits
profond, d’où ayant été tiré par ses frères à demi mort, et n’ayant jamais
voulu confesser ni reconnaître sa faute, il mourut dans l’impénitence. Cassien
qui rapporte ce fait lamentable, assure que c'était une chose arrivée de son
temps, et que plusieurs en avaient eu connaissance.
Tout ceci montre que même les gens de bien et
les Saints n’ont aucune certitude de leur constance dans le service de Dieu, et
qu’ils se peuvent damner, après beaucoup d’austérités et de bonnes œuvres.
Certainement c’est bien mépriser la vie éternelle, et ne craindre guères la
mort éternelle, que de rire, de jouer, de dormir tranquillement, pendant qu’on
se voit en un manifeste danger d’être à jamais privé de l'une, et condamné pour
toujours à l’autre. Car ceux qui ne voient pas le péril, sont-ils sages, et
ont-ils une étincelle de raison ? et ceux qui le voient, comment peuvent-ils ne
pas trembler de frayeur? Comment ne fondent-ils pas en larmes ? Comment ne
jettent-ils pas de grands cris? Comment ne tâchent-ils pas, suivant le conseil
de saint Pierre, d’assurer leur vocation et leur élection par les bonnes œuvres
? Dans une affaire où il ne s’agit pas de moins que d'une éternité bienheureuse
ou malheureuse, et dont l’issue est très-incertaine, pourquoi n’ont-ils pas
recours à leurs amis ? Comment ne cherchent-ils pas de puissants intercesseurs
? pourquoi enfin n’essaient-ils pas de fléchir leur Juge, et d’apaiser sa
colère, à force de gémissements et de larmes ? Car on gagne beaucoup plus ici
par les prières et par les pleurs, et en avouant humblement ses fautes, qu’en
tachant de les excuser.
Il faudrait donc demander souvent et de tout
son cœur à Dieu un ardent amour pour lui et pour le prochain, et en même temps
la grâce de persévérer dans l’exercice des bonnes œuvres jusques à la mort. Car
la vertu de persévérance, qui en mettant fin au travail, donne commencement au
repos, est un pur don de la Miséricorde Divine : mais il est aisé de l’obtenir,
en la demandant comme il faut. Saint Augustin nous en apprend le moyen,
lorsqu’expliquant ces paroles du Psalmiste : Béni soit le Seigneur, qui n’a
point retiré l’esprit d’oraison, ni sa miséricorde de moi; Sachez, dit-il, que
tant que vous conserverez l’esprit d’oraison, Dieu ne retirera point de vous sa
miséricorde. En effet le recueillement et la prière attirent toujours la
miséricorde de Dieu. car puisque Dieu nous commande de prier toujours, et qu’il
veut que nous le conjurions souvent de ne point éloigner de nous sa
miséricorde, ne croyons pas qu’il nous en prive jamais, ni qu’il nous refuse la
grâce de persévérer dans son service. Car de même que si un homme fort riche et
fort libéral, disait à un pauvre : Demandez-moi toujours l’aumône : il ne
pourrait honnêtement la lui refuser : ainsi quand Notre-Seigneur nous dit,
qu’il faut prier continuellement, sans jamais se relâcher, et qu’en même temps
il inspire à ses serviteurs la volonté de prier toujours, et de prier comme il
faut, il est impossible qu'il n’exauce leurs prières, et ne leur conserve sa
miséricorde, jusqu’à ce qu’il les couronne de gloire dans son Royaume céleste.
Chapitre XII. Douzième source des
larmes : Les tentations qu’on a à souffrir dans le chemin du salut.
Il reste encore une douzième source de
larmes, et ce sont les tentations, qu’il faut soutenir dans la voie du Ciel.
Quiconque aime Dieu, et brûle d’envie de le voir, souffre avec peine les
tentations qui l’empêchent de courir à lui, et est obligé de ne rien omettre
pour les surmonter. Il gémit, il pleure, et s’écrie à tout moment : Seigneur,
ne permettez pas que nous succombions à la tentation, mais délivrez-nous du
mal. Voyons donc premièrement ce que c’est que le tentations, et examinons
ensuite d’où elles viennent, et quels en sont les instruments et les causes.
Ceux qui nous attaquent le plus violemment,
ce sont les Démons, qui non contents de nous tenter, nous accusent devant Dieu,
lorsque nous avons consenti à la tentation. Ils nous dressent partout des embûches,
et nous n’avons point d’ennemis plus à craindre qu’eux. Ils sont donc et
Tentateurs et accusateurs tout ensemble, et l'Écriture nous marque
distinctement l’un et l’autre. Celui d’entre-eux, qui osa tenter Jésus-Christ
dans le désert, est appelé Tentateur dans l’Evangile; et il n’y a point de nom
qui convienne mieux au malin Esprit. Saint Paul avertit tous les fidèles de
prendre garde qu’ils ne soient tentés par celui qui tente, c’est-à-dire, par le
Démon, par le vieux Serpent, dont le propre est de tenter. Saint Pierre,
lorsqu’il reprit Ananie d’avoir menti au Saint-Esprit : Pourquoi, lui
dit-il, avez-vous prêté l’oreille aux
suggestions de l’ennemi, qui vous tentait? Enfin saint Jean voulant prémunir
les premiers Chrétiens contre les persécutions, dont ils étaient menacés, leur
prédit que le Démon devait faire emprisonner quelques-uns d’eux, afin qu’ils
fussent tentés et mis à l'épreuve.
Mais si le malin Esprit fait tous ses efforts
pour nous porter au péché, il nous en accuse dès qu’il est commis : et c’est ce
que nous apprend le même Apôtre qui en parle ainsi : l’Accusateur de nos
frères, qui les accusait jour et nuit devant notre Dieu, fut précipité dans
l’abîme. Sur quoi saint Grégoire dit ces paroles : Il nous accuse durant le
jour, lorsqu’il fait voir que nous abusons de la prospérité, et il nous accuse
durant la nuit, lorsqu’il montre que nous manquons de patience dans
l’adversité. Il accusa Job, en disant de lui : Est-ce donc, Seigneur, que Job
vous sert gratuitement et pour rien ? Vous avez mis à couvert de tout péril et
sa personne et sa famille, et tout ce qui lui appartient; vous avez béni ses
travaux, et son bien s’est fort accru et multiplié sur la terre. Mais étendez
un peu votre main, frappez-le, et le dépouillez de tout ce qu’il a, et vous
verrez s’il vous bénira, et s'il ne murmurera pas ouvertement contre vous. Je
pourrais alléguer ici plusieurs visions, où le Démon a paru, disputant avec le
bon Ange sur le sujet de quelque personne qu’il accusait, et que le bon Ange
défendait à l’article de la mort. Celle que rapporte saint Athanase dans la vie
de saint Antoine, est célèbre. D’un côté cet ennemi du genre humain accusait le
saint Abbé, et de l’autre les Anges le défendaient. On sait ce qui en arriva.
Ce que nous avons à recueillir de tout ceci, c’est que les Démons portent aux
hommes une haine implacable, et qu’on n’a jamais plus de sujet de s’en défier,
que lorsqu’ils couvrent leur malice de vaines promesses ou de biens, ou de
plaisirs.
Mais voyons quelles sont les qualités de ces
Tentateurs, et si le nombre en est grand. Premièrement ils sont très-rusés,
tant à cause de leur nature toute spirituelle, qu’à cause de l’habitude qu'ils
ont depuis si longtemps de tenter les hommes. C’est pourquoi saint Paul, qui
connaissait leurs artifices, ne se contente pas de dire qu’ils sont fins et
malicieux, mais il les appelle Malices spirituelles, répandues dans l’air. Sa pensée est qu’il n’y a point de créature
plus maligne au monde, que c’est la malignité même; qu’ils règnent dans l’air,
et que de là ils observent tout ce que les hommes font sur la terre.
De plus ils sont très-puissants, et si Dieu
ne les arrêtait, ils feraient partout d’étranges ravages. Saint Paul leur donne
la qualité de Princes et de Puissances, et dit que ce sont eux qui gouvernent
ce bas monde plein de ténèbres, où règnent l’ignorance, l’erreur et le vice.
Saint Pierre nous les représente sous la forme de Lions rugissants : Saint Jean
en vit un qui ressemblait à un grand Dragon. Hé! Quelle bête y a-t-il qui soit
plus furieuse que le Lion et le Dragon ? Dieu lui-même nous en fait dans Job
une terrible peinture. Il nomme le Démon Léviathan, et dit qu’ici-bas il n’est
point de force pareille à la sienne; qu’avec cette force, qui lui est
naturelle, il ne craint personne. Mais enfin ces ennemis si rusés et si puissants,
sont-ils en grand nombre? Il y en a tant qu’on ne les saurait compter. Tout
l'air qui environne la terre, en est rempli, et s’ils avaient des corps, comme
nous, ils obscurciraient le Soleil en plein midi. Ecoutons ce que saint Jérôme
dit là-dessus. L’opinion commune des Docteurs est que l'air, qui sépare le Ciel
de la terre, et auquel on donne le nom de vide, est plein de puissants ennemis.
Les visions de saint Antoine, rapportées par saint Athanase, confirment cette
vérité.
Si nous voyions donc des yeux du corps ces
montres affreux, qui de nous ne tremblerait? Qui ne quitterait le
divertissement et le jeu ? qui ne jetterait les hauts cris? Qui ne lèverait les
mains au Ciel pour en implorer le secours? Et si de plus nous voyions la terre
toute couverte de pièges et de filets, comme saint Antoine la vit autrefois, de
combien notre frayeur s’augmenterait-elle? Avec combien plus d’empressement
invoquerions-nous celui qui seul est capable de nous sauver de tant d’ennemis?
Mais s’ils ne sont pas visibles, ils n’en sont ni moins présents, ni moins
déterminés à nous nuire.
Considérons maintenant quels sont les pièges
dont les Démons ont accoutumé de se servir, pour nous engager au péché? Ce
qu’on peut dire en général, c’est qu’il y en a autant d’espèces, que nous avons
de facultés ou sensitives, ou raisonnables. Mais si nous voulions les marquer
tous en particulier, nous trouverions que le nombre en est infini. Car toutes
les créatures, comme dit le Sage, sont à l’homme autant de sujets de tentation
et autant de pièges où les insensés se laissent prendre. Et l’Ecclésiastique,
pour nous obliger de nous tenir sur nos gardes, nous avertit que le chemin où
nous marchons, est rempli de tacs, et qu’on nous y dresse partout des embûches.
La
première faculté de l’âme, c’est
l’entendement, qui précède la volonté
raisonnable. Sa tentation, c'est la
gloire : car les animaux sans raison n’en sont point
touchés. Qui pourrait dire
combien la gloire a de charmes, et combien c'est un grand mal que
l’orgueil,
qui fait son idole de l’honneur mondain? Le cœur du
superbe, dit
l’Ecclésiastique, est aussi aisé à
surprendre, que la perdrix qu’on fait entrer
dans les filets, ou que le chevreuil qu’on engage dans les
toiles. Saint Paul
en était si persuadé, qu’il recommandait à
Timothée de n’élever à l’Episcopat
aucun Néophyte, de peur que venant à s’en faire
accroire, il ne bombât dans les
filets du Démon, et ne fût damné comme lui. Le
Démon même y a été pris le
premier, et l'envie qu’il a d’avoir des imitateurs de sa
désobéissance et des
compagnons de sa peine, fait qu’il emploie le même moyen
pour nous perdre. Mais
que font ceux qui sont sages? Ils prennent bien garde de ne pas donner
dans le
piège; ils fuient l’honneur, à l’exemple
d’un saint Ambroise, d’un saint
Augustin, d’un saint Chrysostome, d’un saint
Grégoire, et de tant d’autres
Pères anciens, pour qui les premières dignités
étaient des croix, dont ils se
chargeaient, no par esprit d’ambition, mais par pure
obéissance. Au contraire,
les insensés, dont le nombre est infini, cherchent le
piège, au lieu de s’en
éloigner, et c'est à qui y sera pris le premier. O
aveuglement déplorable! Que
peut-on imaginer de plus dangereux que la Prélature, surtout
pour des gens, qui
n’ayant pas assez de sagesse pour se gouverner eux-mêmes,
veulent gouverner des
peuples entiers? D’où il arrive ce que disait le Sauveur,
que des aveugles
conduisant d’autres aveugles, ils tombent les uns et les autres
dans le
précipice.
C’est encore un grand sujet de tentation pour
l’homme que l'argent, qui sert de matière à l'avarice. Je dis, pour l’homme :
parce que les bêtes, quand elles ont de quoi manger et de quoi boire, méprisent
le reste et ne se soucient point d’avoir de magnifiques palais, ni de grandes
terres, ni des meubles forts précieux. L’argent donc est un de ces pièges que
le Démon tend aux hommes et saint Paul nous en assure par ces paroles : Ceux
qui veulent devenir riches, sont sujets à être tentés, et à tomber dans les
filets du Démon. L’amour des richesses va souvent si loin, que l’on fait son
Dieu de l'argent : et c’est pour cela que l’Apôtre, en plus d'un endroit, nomme
l’avarice une idolâtrie. Le mal est qu’au lieu d’éviter le péril, ion l’aime,
on le cherche, on estime heureux ceux qui y sont le plus engagés. Plût à Dieu
que ceux dont toute la passion est le gain, se missent bien dans l'esprit cette
Sentence de l’Apôtre : On est bien riche, quand on a de la piété, et qu’on a
avec cela ce qui suffit, c’est-à-dire, quand on croit avoir ce qu’il faut, et
qu’on est content, soit qu’on ait peu, ou qu’on ait beaucoup!
La grande richesse consiste donc premièrement
à avoir de la piété, c’est-à-dire, à avoir pour Dieu un amour filial. Car ceux
qui savent ce que c’est qu’être enfant de Dieu, et qui l’aiment comme leur
Père, s’attachent à lui, gardent ses préceptes, se confient en lui, et se
reposent de tout sur sa Providence; en sorte que pauvres ou riches, ils sont
toujours très-contents, parce qu’ils savent qu’ils ont un Père qui les aime
tendrement, qui voit leurs besoins, qui connaît ce qui leur suffit, et de quoi
ils manquent, et qui leur fournit dans le temps, ce qu’il sait leur être le
plus nécessaire. O bien infini! O Trésor inestimable, mais connu de peu de
personnes ! Car qui doit passer pour riche, selon l’opinion des Philosophes
même Païens, hors celui qui ne désire rien? Hé qui ne désire rien, si ce n’est
celui qui croit fermement qu’il a un père très-bon et très-libéral, un Père qui
a des trésors inépuisables, et qui donne à ses enfants dans cet exil, ce qui
suffit à leur subsistance, en attendant qu’il les mette ne pleine possession de
son Royaume éternel?
Le troisième piège du Démon, ce sont les
voluptés de la chair, dont il imprime vivement l’idée dans l’imagination des
homes, et même de ceux qui loin du
commerce du monde, vivent à l’écart dans des solitudes, où l’on ne sait ce que
c’est que divertissement et que délices. Il a l’adresse de les leur représenter
beaucoup plus douces et moins honteuses qu’elles ne sont; et souvent la simple
représentation fait en eux un plus dangereux effet que ne pourrait faire
l’objet même, s’il était présent. Car quelques belles et quelque agréables que
soient les choses, on y sent toujours je ne sais quoi de dégoûtant : mais les
images avec les couleurs que le Démon sait leur donner, n’ont rien qui choque,
rien qui ne plaise et qui ne charme. Il ne faut donc pas s’étonner si elles
excitent dans l’appétit sensitif de très violents mouvements.
Le Tentateur s’est toujours servi de ce moyen
pour engager dans le péché les personnes les plus saintes, que ni l’ambition,
ni l'avarice n’avaient pu corrompre. Témoin saint Paul, qui après avoir été
ravi au troisième Ciel, sentant la révolte de la chair contre l’esprit, disait
avec un profond sentiment d’humilité, qu’afin que ses grandes révélations ne
l’enflassent point, Dieu avait permis au Démon de le tourmenter, d’une manière
honteuse, avec l’aiguillon de sa chair, et que par trois fois il avait prié en
vain le Seigneur de l'en délivrer.
Témoin saint Antoine, ce parfait modèle des saints Solitaires, duquel
nous lisons qu’après qu’il eût triomphé dans ses premières années des
Puissances infernales, tant par la prière, que par la confiance qu’il avait en
la Passion de Notre-Seigneur, le malin Esprit résolut de l’attaquer par
l’endroit le plus délicat pour la jeunesse : il se mit à lui remplir
l’imagination d’idées déshonnêtes; mais Antoine s’en défendait par l'exercice
continuel de l’oraison. Il excitait dans sa chair des mouvements sales : mais
le saint jeune homme les réprimait à force de pénitence, et par une ardente
foi. Il s’apparaissait à lui sous la figure d’une courtisane; mais le généreux
serviteur de Dieu, se représentait le feu de l’Enfer, et le ver qui ronge le
cœur des Damnés; et par-là il éteignait les flammes impures de la
concupiscence, que l’Esprit immonde allumait en lui.
Saint Jérôme assure que saint Hilarion, au
commencement de sa retraite, eut à soutenir de pareils combats; et que fâché
contre lui-même, il se donnait des coups de poing contre la poitrine, en se
traitant d’âne, et en se disant : Je t’empêcherai bien de regimber; je te nourrirai,
non pas d’orge, mais de paille; je te ferai mourir de faim et de soif; je te
chargerai jusqu’à t’accabler, et je t’apprendrai à souffrir le chaud et le
froid : enfin je te réduirai à chercher plutôt de quoi manger qu’à te divertir.
Saint Jérôme même ne fut pas exempt de cette
persécution : car voici ce qu’il en dit; O combien de fois m’est-il arrivé dans
ce vaste et affreux désert, de m’imaginer être au milieu des délices et des
divertissements de Rome! Alors je me tenais seul et dans le silence, parce que
j’avais le cœur rempli d’amertume; j’étais revêtu d’un sac, et ma peau toute
desséchée était aussi noire que celle d’un Ethiopien. Je ne faisais que pleurer
et que gémir; et quand le sommeil m’accablait, je me couchais à plate terre,
ayant le corps tout brisé. Je ne parle point de ma nourriture : c’est tout
dire, que quelque infirme que je fusse, je ne buvais que de l'eau, et que de
manger quelque chose de cuit c’eût été pour moi une trop grande délicatesse.
Moi donc, qui par la crainte des feux éternels, m’étais retiré dans cette
triste solitude, où je n’avais point d’autre compagnie que celle des bêtes
sauvages et des scorpions; moi, dis-je, qui par le jeûne étais devenu si pâle,
que je ressemblais à un mort, je ne laissais pas de ressentir dans un corps
froid et tout languissant les ardeurs de l’amour impur, de même que si j’eusse
été au bal et parmi des femmes. Ainsi destitué de toute consolation, je me
prosternais aux pieds du Sauveur, je les arrosais de mes larmes, et je les
essuyais avec mes cheveux, tâchant toujours de dompter ma chair par des jeûnes
de plusieurs semaines.
Ce que saint Jérôme dit de lui, on le peut
dire pareillement de saint Benoît, qui pour se défaire des sales pensées dont
il était tourmenté, eut le courage de se rouler parmi des épines, jusqu’à ce
qu’il eût le corps tout en sang. On le peut dire de saint Bernard, qui pressé
par une semblable tentation, se plongea dans un lac glacé. Enfin, pour ne point
parler de beaucoup d’autres, on le peut dire de saint François, qui triompha de
l’Esprit immonde en se jetant tout nu dans la neige, après une longue et
sanglante discipline. Ces grands exemples n’ont pas empêché qu’une infinité de
gens ne se soient perdus, pour avoir honteusement succombé à la tentation. Qui
est-ce donc qui ne gémira dans cet exil, et qui n’en déplorera les misères, en
considérant que les Démons usent de tant d’artifices pour nous porter au péché,
que les plus grands Saints ne trouvent point d’asile assuré dans les solitudes
les plus reculées et les plus profondes ?
Mais ils ont encore bien d’autres moyens pour
nous troubler l'imagination et l’esprit; car comme ils observent les
différentes dispositions des hommes, et qu’ils les connaissent à fond, ils
prennent plaisir à en inquiéter quelques-uns par de vains scrupules, pendant
qu’ils en trompent d’autres par des maximes d’une morale corrompue, qui va
toujours au relâchement et à l’illusion; de sorte que plusieurs d’entr’eux se
trouvent plutôt en Enfer, qu’ils n’ont commencé à connaître et à pleurer leurs
égarements. Les uns et les autres sont malheureux, parce qu’ils le veulent
être. Car les scrupuleux dans leurs peines ne devraient pas s’en rapporter à
leur propre jugement, mais au jugement d’autrui, surtout à celui de leurs Supérieurs,
dont le Fils de Dieu a dit, que quiconque les écoute, l’écoute lui-même. En effet ils doivent savoir qu’il y a peu de
bons Juges dans leurs propres maladies. A l’égard des autres, qui ne font
scrupule de rien, c'est une grande témérité, dans une matière aussi importante
qu’est celle où il s’agit de la vie ou de la mort éternelle, que de se former
sa conscience et de régler sa conduite, ou selon sa fantaisie ou suivant les
fausses lumières de gens ignorants ou suspects, qu’on va consulter, au lieu de
prendre conseil de personnes éclairées, qui connaissent la vérité, et qui
n’appréhendent point de la dire.
Parlons maintenant des sens extérieurs, et
voyons en combien de sortes de Démons nous y tend des pièges. Le piège le plus
dangereux est la vue et la familiarité des personnes de sexe différent. J’ai
considéré toutes choses, dit le Sage, et j’ai trouvé que la femme est un plus
grand mal que la mort; qu’elle est le lacet des chasseurs, que son cœur est
comme un filet, et ses mains, comme des chaînes. Quiconque veut se rendre
agréable à Dieu, la fuira. Mais le pécheur se laissera prendre à ses charmes.
Ce que le Sage dit ici des femmes à l’égard des hommes, se doit dire aussi des
hommes, à l’égard des femmes. Car la vue du chaste Joseph fut aussi funeste à
la femme de Putiphar, que la vue de Susanne le fut depuis aux deux impudiques
vieillards, qui essayèrent de la corrompre.
Ce
qu’il y a de plus pitoyable, et ce qu’on
ne peut assez déplorer, c’est qu’au lieu
d’éviter le piège, on l’aime, on le cherche,
et l’on achète même bien cher son malheur. Le
Sauveur crie à haute voix : Celui
qui regarde une femme avec des yeux de concupiscence, en a
déjà abusé dans son
cœur. Si votre œil droit, ajoute-t-il, vous est une
occasion de chute,
arrachez-le, et le jetez loin de vous. Car il vous est plus avantageux
qu’une
partie de votre corps périsse, que si votre corps tout entier
était jeté dans
l’Enfer. Et cependant combien y a-t-il de Chrétiens, ou
qui ne croient point ce
que Jésus-Christ leur dit, ou qui en font si peu de cas,
qu’ils ne voient point
de beauté, dont ils ne soient aussitôt épris. Mais
n’est-ce pas la chose du
monde la plus indigne, que d’en voir plusieurs porter
l'impudicité jusques dans
les lieux les plus saints, et y commettre, selon le langage de
l’Ecriture, par
des regards lascifs, des adultères dans leur cœur, sans
respecter même souvent
les Prédicateurs en chaire, ni les Prêtres à
l’Autel? Saint Jean Chrysostôme
ayant perçu un jour à Antioche quelques laïques qui
causaient pendant que l’on
célébrait les saints Mystères, et ayant su
qu’ils avaient souri entr’eux, il en
fut si indigné, qu’il dit hautement qu’une telle
profanation méritait que le
feu Ciel tombât sur l’Eglise, et qu’il consumât
tous ceux qui étaient dedans.
Si c’est donc un crime digne de la foudre, que de parler et de
sourire pendant
la Messe, quelle punition méritent ceux qui déshonorent
le Lieu saint et les
saints Mystères, par des regards impudiques et des
adultères de cœur?
A cette sorte de piège, joignons-en un autre,
où le Démon a accoutumé de faire tomber les esprits faibles et crédules, par le
moyen des méchantes langues. O que le Sage a raison de se réjouir de ce que Dieu l’en a délivré! Et que ceux
qui n’ont pas été surpris par les faux raisonnements des hérétiques, peuvent
bien en remercier le Seigneur! Saint Epiphane dit que l’hérésiarque Arius
parlait d’une manière si naturelle et si engageante, qu’en peu de temps il
pervertit plusieurs Prêtres et plusieurs Evêques, sept cent vingt Vierges
consacrées à Dieu, et un grand nombre d’autres personnes de tout sexe et de
toute condition. Saint Augustin dit que Fuaste Manichéen trompait bien du monde
par ses discours étudiés et captieux, et que son langage poli était un piège,
dont le Démon se servait pour abuser et pour perdre beaucoup d’Ames. Nous
pouvons en dire autant des Hérésiarques de notre siècle, et surtout de Martin
Luther, qui en sa Langue Allemande passait pour un Orateur éloquent. Que
dirai-je de la médisance, de la flatterie, du mensonge, et des autres vices de
la langue, à laquelle il échappe tant de paroles inconsidérées et criminelles,
que saint Jacques l’appelle pour cela un monde d’iniquité, un mal inquiet et
turbulent, une bête venimeuse, un monstre indomptable.
Pour ce qui est de l’odorat, il se prend par
toutes sortes d’odeurs agréables, que les gens sensuels aiment si
passionnément, que plusieurs d’entre eux dépensent beaucoup en eaux et en
poudre de senteur, et qu’ils en parfument jusqu’à leurs habits, à leur linge, à
leurs gants, et aux meubles de leurs chambres. Mais que cette dépense est
inutile; car l’odeur qu’est-ce autre chose qu’une fumée, qu’une vapeur qui se
dissipe en un moment, et qui n’a rien de solide?
Le sens du goût a aussi son piège, et il le
trouve dans les viandes exquises, et dans les vins délicieux. C’est de là que
viennent les excès de bouche, qui nuisent presque également au corps et à l’âme,
et qui sont cause souvent de la ruine entière des familles. Prenez garde à
vous, dit le Fils de Dieu, de peur que vos cœurs ne s’appesantissent par
l’intempérance et par la crapule. Il ne
dit pas, de peur que votre estomac n’en soit chargé; mais de peur que vos cœurs
n’en soient appesantis; parce que, quoique la débauche ne nuise pas peu à la
santé, c’est un mal auquel on peut aisément remédier par l’abstinence et par le
jeune : mais la pesanteur que l'intempérance cause dans l’âme, la rend si
terrestre, qu’elle ne saurait ni élever sa pensée au Ciel, ni penser en aucune
sorte à ce qui est de son salut.
Salomon explique ceci fort naïvement par une
agréable comparaison. Il dit qu’un homme qui aime le vin, ressemble à un
Pilote, qui, après avoir bien bu, dort profondément à la poupe du vaisseau, et
en rêvant s’imagine encore demander à boire, pendant qu’un coup de mer emporte
le gouvernail. Vous serez, dit-il, comme un homme qui dort au milieu de la mer,
et comme un pilote assoupi qui n’a plus de gouvernail. Vous direz : On m’a
frappé, et je ne l’ai point senti; on m’a tiré violemment, et je ne m’en suis
point aperçu. Quand m’éveillerai-je, et trouverai-je encore du vin? Voilà un
tableau fidèle des maux auxquels les ivrognes sont sujets. Leur entendement ne
raisonne plus, ils ont l’esprit enveloppé de ténèbres; ils sont dans un tel
assoupissement, que bien qu’ils reçoivent une plaie mortelle dans le cœur,
qu’ils perdent la grâce par le péché, ils ne s’en aperçoivent point, et que
prêts à faire naufrage, prêts à tomber dans l’abîme, ils rient, ils
plaisantent, ils se divertissent, comme si c’était un jeu. Ils disent toujours
: Quand m’éveillerai-je, et trouverai-je encore du vin? Non, malheureux, vous
ne trouverez point de vin; mais avec le mauvais Riche, vous demanderez une
goutte d’eau, et jamais vous ne l’obtiendrez. C’est ainsi que finissent
d’ordinaire les gens de débauche, qui font leur Dieu de leur ventre, selon que
parle saint Paul. Et néanmoins la plupart des homes, par un étrange
aveuglement, ne craignent point ce malheur : bien loin de le fuir, ils y
courent, et n’attendent pas que le Démon les y pousse.
Le dernier et le plus dangereux de tous les
pièges, c’est celui du sentiment du toucher, dont le grand attrait est la
volupté. L’Ecclésiaste, comme nous l’avons déjà remarqué, dit que la femme est
le lacet du chasseur, c’est-à-dire du Démon; et qu’il suffit de la regarder
pour devenir son esclave. Le funeste exemple d’Holoferne en est une preuve. Car
quand il eut vu Judith, l’Historien sacré assure qu’il fut pris incontinent par
les yeux. S’il y a adonc tant de danger à regarder curieusement une femme,
combien plus y en a-t-il à s’approcher d’elle, et à la toucher? Le Saint-Esprit
par la bouche de l’Apôtre, nous ordonne à tous de fuir la fornication, et à
plus forte raison, l’adultère, l’inceste et le sacrilège. Mais il est de ce
piège, comme des autres qui flattent les sens. Plus l’Ecriture nous avertit de
nous en donner de garde, plus nous le cherchons, et nous nous y engageons
volontairement.
Le monde est rempli de pièges; mais quand il
n’y en aurait point d’autre que celui-ci, ce serait assez pour nous obliger à
gémir, et à verser des torrents de larmes. Car il n’y a point de mal plus
commun, ni plus honteux, ni plus pernicieux. Moïse dit qu’autrefois il infecta
et corrompit tout le monde, et que Dieu en fut irrité à un tel point, qu’il se
repentit d’avoir créé l’homme; qu’ensuite il envoya le déluge, qui fit périr
tout le genre humain, à la réserve de peu de personnes, et qui servit en
quelque façon à laver la terre, et à emporter toutes ses souillures. Un si
terrible châtiment exercé sur ces infâmes pécheurs, ne devrait-il pas remplir
d'épouvante ceux qui les imitent? Ne devrait-il pas les obliger de garder la
chasteté, du moins dans un légitime mariage? Et si les Païens, qui n’ont nulle
connaissance de Jésus-Christ, ni de sa doctrine, se laissent aller à ces vices
abominables, faut-il que ceux qui se glorifient d’être Chrétiens, d’être les
Disciples de ce Jésus toujours Vierge, et Fils d’une Vierge, l’ami des Vierges,
et le modèle parfait de la pureté, faut-il qu’ils se portent à de semblables
excès? Si l’Apôtre ne veut pas qu’on en sache seulement le nom, d’où vient
qu'il se trouve tant de corruption et parmi les gens du monde, et parmi les
personnes même consacrées à Dieu par le vœu de continence? Pour les punir,
comme ils le méritent, Dieu leur enverra non pas un déluge d’eau, mais un
déluge de feu, qui purgera de tant d’ordures toute la terre; et ceux qui auront
négligé de se purifier par les larmes de la pénitence, seront condamnés au feu;
et à quel feu? Au feu éternel, à ce feu qui brûle toujours, et que toutes les
eaux du monde ne sauraient éteindre.
Chapitre Premier. Premier fruit des larmes : l’espérance certaine de la
rémission des péchés.
Après avoir
découvert les douze principales sources des larmes saintes, nous en tirerons
douze ruisseaux pour arroser cette terre sèche et stérile, qui est notre âme,
et pour lui faire produire des fleurs et des fruits de diverses sortes de
vertus. Les fruits qu’elle portera doivent répondre aux douze sources, et ce
sont peut-être ces douze fruits de l’Arbre de vie, planté sur le bord du
fleuve, que saint Jean vit dans le Ciel. Car dans le Ciel même y a-t-il des
eaux plus pures et plus salutaires, que celles que le Saint-Esprit fait couler,
comme des ruisseaux, de nos yeux?
Premièrement donc
les larmes de la pénitence, qui viennent de la considération de nos péchés,
nous donnent une espérance certaine de notre réconciliation avec Dieu; d’où
naît une joie et une paix intérieure qui ne se peut exprimer. Car bien que ce
soit la vraie contrition et la confession sincère de nos fautes, avec
l’absolution du Prêtre, qui justifient le pécheur dans le Sacrement de la
pénitence, on peut dire toutefois que les larmes qu’il y répand, sont une
marque, ou un gage comme assuré de la grâce qu’il y reçoit. Nous en pouvons
croire le Prophète pénitent, qui disait : J’ai longtemps gémi; et toutes les
nuits j’ai arrosé mon lit de mes pleurs. Allez-vous-en loin de moi, ajoute-t-il,
vous tous qui faites des œuvres d’iniquité; parce que Dieu a prêté l’oreille à
mes larmes. On voit ici que le Seigneur a eu plus d’égard aux pleurs qu’aux
paroles, et qu’on gagne moins auprès de lui en suppliant qu’en pleurant.
Les larmes de
Magdelène prouvent encore ce que nous disons. Car ce sont elles qui sans le
secours des paroles, firent voir l’extrême regret qu’elle avait conçu de ses
offenses; ce sont elles qui lui tinrent lieu d’une humble exposition de ses
fautes; c’est enfin par elles d’abord, et non par des jeûnes, par des prières,
par des aumônes, qu’elle satisfit à la Justice divine. Ainsi, sans parler, elle
mérita que Jésus lui dit : Vos péchés vous sont pardonnés; et qu’il dit au
Pharisien chez qui il mangeait : Beaucoup de péchés lui sont remis, parce
qu’elle a beaucoup aimé. Ses yeux seuls, tout baignés de larmes, montraient
bien que son cœur brûlait d’amour pour celui qui était venu sanctifier le
monde, et détruire les œuvres du Démon, qui sont les péchés.
Saint
Chrysostôme, pour ne rien dire des autres Pères, marque
bien la vertu des
larmes, en disant qu’elles obligent le Juge éternel de
révoquer la Sentence
déjà portée contre le pécheur;
qu’elles unissent l’âme avec Dieu dont le
péché
l’avait séparée, et qu’elles lui rendent la
paix, que de fâcheux remords de
conscience lui avaient ôtée. Il dit ailleurs
qu’elles ont la force d’éteindre
le feu de l’Enfer. Il ajoute en un autre endroit, qu’elles
lavent les
souillures du péché; et il ose même les comparer au
martyre, parce qu’elles
coulent des yeux du pécheur, comme le sang coule des plaies du
Martyr.
Nous pourrions
encore dire que si le corps du Martyr est déchiré par les tourments, le cœur du
pécheur est brisé par la pénitence, suivant ces paroles de David : Vous ne
mépriserez point un cœur contrit d’humilié; et suivant ce que Dieu même disait;
à son peuple, par le Prophète Joël : Brisez vos cœurs de regret. De plus, comme
le Martyr, par le sacrifice qu’il fait de lui-même, rend un témoignage public
de sa foi : ainsi le pécheur converti marque l’amour qu’il a pour Dieu par
l’offrande qu’il lui fait d'un cœur vivement touché et pénétré de douleur.
Enfin comme le Martyr va droit au Ciel, sans passer par le Purgatoire, de même
le vrai Pénitent conçoit quelquefois un tel regret de son péché, et par un
ardent amour de Dieu, verse tant de larmes, que Dieu lui remet tout à la fois,
et le péché et la peine du péché.
C’est la grâce
qu’obtint autrefois le fameux Raymond de Capoue, par l'intercession de sainte
Catherine de Sienne, dont il était Confesseur. Il écrit lui-même dans la vie de
cette Sainte, qu’un jour il la conjura de demander pour lui à Notre-Seigneur
une abolition entière de toutes ses fautes, avec une marque certaine qu’elles
lui seraient pardonnées. Elle promit de le faire; et le lendemain, après une
fervente oraison, elle l’alla trouver. Ils s’entretinrent quelque temps
ensemble sur l’ingratitude de l’homme envers son Seigneur, et dans cette
conversation, le Saint-Esprit fit voir à Raymond si clairement la grandeur et
la multitude de ses péchés, que ne pouvant soutenir la violence de la douleur
qui le pressait, il se mit à sangloter, à verser des pleurs en abondance, et à
jeter de grands cris, et peu s’en fallut qu’il n’en mourût sur la place. Vous
avez ce que vous souhaitez, lui dit alors sainte Catherine. Ne doutez plus de
votre pardon : Dieu vous en donne maintenant un gage assuré. Ayez seulement
pour lui la reconnaissance que mérite une telle grâce. Ayant dit cela, elle le
laissa si rempli de consolation, qu’il pouvait dire avec le Prophète Roi : O
mon Dieu, j’entendrai de votre bouche des choses qui me combleront de joie; et
les os que vous avez humiliés, tressailliront d’allégresse.
Voilà l’effet que
font dans l’âme des pénitents les larmes saintes, qui partent d’une véritable
contrition : elles calment leur conscience, que l’image de leurs crimes avait
longtemps tenue dans la crainte et dans le trouble; de même qu’après que les
vents ont longtemps soufflé, et ont amassé des nuées sombres et épaisses, la pluie
rend à l’air sa première sérénité. La raison de ceci est que par les larmes de
componction, le Saint-Esprit nous rend témoignage que nous sommes enfants de
Dieu, puisque nos péchés commencent à nous déplaire, que Dieu fait renaître sa
paix dans nos cœurs, que notre Père céleste nous embrasse tout de nouveau,
qu’il nous redonne notre première robe, et nous remet l’anneau au doigt, en
signe d’une parfaite réconciliation.
O si les pécheurs
savaient combien il est doux de sortir de l’esclavage du péché, et de rentrer
en grâce avec Dieu, ils avoueraient que les voluptés sensuelles n’ont rien de
semblable ni d’approchant. Saint Augustin l'avait éprouvé quand il s’écriait :
O que je trouvais de satisfaction à renoncer aux vaines délices du monde! Ce
que j’avais jusqu’alors tant appréhendé de perdre, je le quittais avec joie.
Vous bannissiez de mon âme l’amour de ce faux plaisir, ô ma véritable et
souveraine Béatitude, et en sa place vous y entriez vous-même, qui êtes plus
doux que toute douceur, plus brillant que toute lumière, plus élevé que toute
grandeur. Ce saint Pénitent parlait à Dieu de la sorte, après avoir amèrement
pleuré ses péchés, et en avoir effacé avec ses pleurs jusqu’aux moindres
taches. Mais longtemps auparavant, le Prophète Roi se souvenant que la divine
Bonté avait accordé à ses soupirs et à ses larmes la rémission de son crime, il
en avait tant de joie, que, pleine de reconnaissance, il se disait à lui-même :
O mon âme, bénis le Seigneur, et que tout ce qui est au-dedans de moi, glorifie
son saint Nom. Encore une fois, ô mon âme, bénis le Seigneur, et n’oublie
jamais les grâces que t’a faites celui qui te pardonne toutes tes offenses, qui
te guérit de toutes tes infirmités, qui te délivre de la mort, qui répand sur
toi ses miséricordes, qui te donne tous les biens que tu désires, et par qui
enfin tu rajeunis comme l’aigle.
Qui croirait que
dans une source aussi amère que celle des larmes, on dût puiser tant de
consolations et de joies? Dieu, indignement offensé par le pécheur, ne laisse
pas de lui témoigner de la bonté, en lui remettant ses fautes; il remédie à
toutes ses infirmités, en le guérissant de tous ses vices; il le délivre de la
mort, en lui donnant la vie de la grâce, il répand sur lui ses miséricordes, en
le sanctifiant et le rendant digne de la couronne de gloire; un jour enfin il
le fera rajeunir, en le tirant des ténèbres et de la poussière du tombeau, et
en le renouvelant, comme l’aigle, qui recouvre dans sa vieillesse toute son
ancienne vigueur.
Ajoutons à ces
deux exemples celui d'une fameuse Pénitente, qui est Marie l’Egyptienne, dont
Sophrone évêque de Jérusalem a écrit la vie. Il n'y eut jamais de femme plus
débauchée que celle-là; on ne peut lire sans horreur jusqu’à quel excès elle
porta l’impudicité. Mais enfin, Dieu l’ayant tirée de cet abîme d’ordure, elle
s’alla retirer dans un désert, où durant quarante-sept ans, elle ne vit aucun
homme, et où par la grâce du Saint-Esprit, et par les mérites de Marie mère de
Dieu, elle parvint à un si haut point de perfection, qu’on peut dire qu’elle
vivait sur la terre, non comme une créature mortelle, mais comme un Ange. Sa
conversion commença par les pleurs qu’elle répandit en grande abondance; et
depuis, contre les horribles tentations qu’elle souffrait jour et nuit dans sa
solitude, tout son recours était l’oraison et les larmes. Mais en même temps
les douceurs dont Dieu la comblait lui faisaient entièrement oublier ses
plaisirs passés. Il n’en faut point d’autre preuve que sa longue persévérance,
dans une manière de vie aussi dure que celle qu’elle avait choisie de son
propre mouvement, et qu’elle ne quitta point, demeurant toujours exposée au
chaud, au froid, et à toutes les incommodités des saisons, ne se nourrissant
que des seules herbes qui croissaient dans une campagne inculte et sauvage,
n’ayant pour lit que la terre, et ne voyant autour d’elle que des bêtes
féroces, ou des Démons beaucoup plus cruels que les lions et les tigres. Après
cela, qui ne pleurera ses péchés, sachant même que dans cet exil, où Dieu fait
faire pénitence aux enfants d’Adam, leur tristesse se change en joie, et qu’en
la céleste patrie, tous leurs pleurs seront essuyés?
Chapitre II. Second fruit des larmes : La crainte des peines de l’Enfer.
Le second effet
des larmes est celui que produit ordinairement la considération des supplices
éternels. Car comment faire une sérieuse réflexion sur la grandeur et sur la
durée de ces peines, et n’en être pas effrayé? Cette vérité est si claire,
qu’elle n’a pas besoin de preuve, et d’ailleurs nous l’avons prouvée assez au
long dans le second Livre, par l’autorité de l’Ecriture, et par divers
témoignages des Pères, auxquels on peut joindre ceux des quatre plus fameux
Docteurs de l’Eglise. Saint Ambroise dit que les Martyrs étaient comme entre
deux craintes, l’une des bourreaux, l’autre de l’Enfer; et que par la crainte
de l’Enfer, ils surmontaient celle des bourreaux. Saint Jérôme disait de lui :
La crainte que j’ai de l’Enfer, est cause que je me suis condamné moi-même à
cette prison. Ce qu’il appelait prison, était la cellule étroite où il s’était
enfermé dans le Désert de la Palestine. Saint Augustin et saint Grégoire ne
font pas difficulté de mettre au nombre des sept Dons du Saint-Esprit, la
crainte du feu éternel. Cela supposé, nous avons ici deux choses à expliquer :
la première en quoi consiste cette crainte; la seconde, quelles sont les
utilités qu’on en peut tirer.
Pour ce qui
regarde la première, les Théologiens distinguent cinq sortes de craintes, la
naturelle, l’humaine, la servile, la filiale, et celle qu’ils nomment en leur
langage, l’initiale. La crainte naturelle se trouve non-seulement dans les
hommes, mais dans les bêtes. A la regarder par rapport aux mœurs, elle n’est ni
bonne ni mauvaise : mais de sa nature elle est bonne, et elle ne sert pas peu à
éviter ce qui peut nuire. La crainte humaine, qu’on appelle aussi respect
humain, appréhende moins le péché que la peine du péché, et apporte beaucoup
plus de soin à se garantir des maux qui passent que de ceux qui durent
toujours. Celle-ci est condamnable, parce qu’elle renverse le bon ordre, et
quelle est cause d’une grande négligence dans l’affaire du salut. La crainte
service redoute la peine, surtout la peine éternelle, et l’appréhension qu’elle
en a, lui fait haïr le péché; sans cela elle n’aurait pas assez de force pour
s’en abstenir. Cependant elle vient de Dieu, et est bonne, quoiqu’elle ne soit
pas incompatible avec la volonté de pécher si le péché pouvait demeurer impuni.
Car elle n’est ni la cause, ni l’effet de cette mauvaise volonté, au contraire
elle s’y oppose, elle la réprime, et empêche au moins qu’elle n’éclate au
dehors, et ne scandalise le prochain. C'est même une disposition à la piété et
à un parfait changement de vie, suivant ce mot du Psalmiste : La crainte de
Dieu est le commencement de la sagesse.
La crainte
filiale, que les Pères nomment aussi crainte chaste, crainte
respectueuse,
surpasse en mérite et en dignité toutes les autres. Aussi
est-elle un des plus
grands Dons du Saint-Esprit, et ceux à qui le Saint-Esprit la
communique craignent
tellement le péché, qu’il n’est rien
qu’ils n’endurassent plutôt que d’offenser
Dieu, et que quand même ils le pourraient offenser
impunément, ils ne le
feraient jamais. On l’appelle crainte filiale, parce
qu’elle est propre des
enfants; ou crainte chaste, parce qu’elle convient à
l’épouse chaste et fidèle;
ou crainte respectueuse, parce qu’où il y a deux amis de
différente condition,
celui qui est d’un rang inférieur doit toujours avoir pour
l’autre un respect
qui tient de la crainte.
Tout cela se
trouve dans nous. Car premièrement, nous sommes enfants de Dieu, et ses
héritiers légitimes, par la grâce de l’adoption que le Sauveur nous a méritée.
Secondement, toute âme sainte est épouse de Jésus-Christ, et saint Paul nous en
assure par ces paroles : Je vous ai unis par un mariage spirituel à l’unique
Époux, afin que vous viviez en sa compagnie avec une pureté virginale. Enfin
nous sommes véritablement ses amis; et ce qu’il disait à ses Apôtres, il le dit
à tous les Justes : Je ne vous donnerai plus le nom de serviteurs, mais le nom
d’amis. La crainte filiale ne prévient donc pas la piété, comme la crainte
servile; elle l’accompagne et va toujours avec elle; et ce sont comme deux
sœurs nées de la même mère, qui est la parfaite charité. De là vient que dans
l’Ecriture la crainte de Dieu et la piété sont des noms qui assez souvent ne
signifient que la même chose. David les confond lorsqu’il dit : Heureux l’homme
qui vient le Seigneur, il désirera sur toutes choses d’accomplir ses
Commandements. Et où Isaïe, selon la Vulgate, marque sept dons du Saint-Esprit,
et distingue la piété de la crainte, le Texte Hébreu n’en marque que six, ou du
moins il met deux fois le nom de piété, pour faire voir que la piété n’est pas
différente de la crainte.
Pour ce qui est
de cette autre crainte que les Théologiens appellent initiale, c'est un mélange
des deux précédentes, parce qu’elle a pour objet la coulpe et la peine, mais la
peine bien moins que la coulpe. On l’appelle ainsi, parce que ceux qui l’ont
acquise, ont déjà quelque commencement de la charité parfaite; mais ils ne sont
pas encore arrivés à ce haut degré du pur amour qui chasse la crainte, suivant
ces paroles de saint Jean : Celui qui craint n’est pas encore consommé dans la
charité; car la charité parfaite bannit la crainte; et elle bannit la crainte,
parce qu’elle s’attache tellement à Dieu, qu’elle oublie ses intérêts propres,
et que d’ailleurs elle a tant de confiance en lui, que la seule chose qu’elle
craint, c'est de lui déplaire. La sainte Vierge, saint Jean-Baptiste, les
Apôtres, et quelques grands serviteurs de Dieu, sont parvenus à cette sublime
perfection : mais communément les justes ont eu quelque appréhension de
l’Enfer, et beaucoup de Saints l’ont appréhendé, comme il paraît si clairement
par les témoignages de saint Basile, de saint Jérôme, de saint Augustin, de
saint Grégoire, de saint Bernard et de plusieurs autres Pères, que nous avons
allégués ailleurs. Le Prophète Roi disait : Seigneur, j’ai redouté vos
jugements. Et Job s’écriait : Que ferais-je, quand Dieu viendra me juger? Enfin
si Notre-Seigneur conseillait à ses Apôtres, qu’il savait devoir un jour être
Martyr, de craindre celui qui a le pouvoir de précipiter dans l’Enfer, l’âme et
le corps; qui osera dire qu’il n’a que faire d’appréhender la damnation
éternelle?
Pour venir donc
au principal point de notre question, quand on demande quelle est la crainte
qui suit ou qui accompagne les gémissements et les pleurs que cause la vue des
supplices de l’Enfer, il est aisé de répondre que c’est la servile et
l’initiale, qui sont bonnes toutes deux. Examinons maintenant les utilités
qu’on ne peut tirer. En voici quatre :
Premièrement la
crainte servile, quoique la dernière de toutes celles qui sont louables, est le
commencement de la vraie sagesse, avantage si considérable, que si elle se
vendait au prix de l’or, on devrait donner tout ce qu’on a de plus précieux pur
l’avoir. Mais pourquoi David, Salomon et l’Ecclésiastique conviennent-ils
qu’elle est le principe de la sagesse? C’est parce qu’un homme commence à
montrer qu'il est sage, qu'il se sert de sa raison, qu'il juge sainement des
choses, lorsqu'il commence à estimer celles qui sont grandes, et à faire peu de
cas de celles qui sont petites. Quelles sont donc ces grandes choses, qui
demandent toute notre application, sinon celles qui n’ont point de fin, la
béatitude éternelle, et le malheur éternel? Quelles sont les choses petites et
indignes de nos soins, sinon celles que nous ne pouvons posséder longtemps, les
richesses, les honneurs du monde, et les plaisirs de la chair?
Écoutons
l’Ecclésiaste là-dessus : Le cœur du sage, dit-il, est à sa droite, et le cœur
de l’insensé est à sa gauche. Ceux qui attachent leur cœur aux biens éternels,
représentés par la droite, où seront placées les brebis, c’est-à-dire, les
Elus, au grand jour du Jugement, ceux-là sont véritablement sages ; mais ceux
qui ont le cœur attaché aux biens temporels, marqués par la gauche, où les
boucs, c’est-à-dire, les Réprouvés seront rejetés, pour qui doivent-ils passer,
sinon pour des fous? Croirait-on qu’un homme eût de la raison, si ayant un fort
grand voyage à faire ou sur mer ou dans des contrées désertes, il ne portait
avec lui pour sa nourriture que des choses qui ne fussent pas de garde, et s’il
fallait même qu’il les achetât bien cher : peut-être n’en serait-il pas moins
estimé par des gens qui ne sauraient point son dessein, ou qui n’auraient
jamais voyagé : mais tous les autres le blâmeraient de son imprudence, et ses
amis lu représenteraient la nécessité de se pourvoir de toutes choses pour
longtemps. O folie! O aveuglement des hommes! Ils doivent vivre éternellement,
et dans le lieu où ils doivent vivre, ni l’or, ni l’argent ne sont d’aucun
usage ; tout leur trésor sera le mérite de leurs bonnes œuvres : et néanmoins ils
sont si aveugles, qu’ils ne songent qu’à amasser des richesses périssables, des
biens qu'ils n’emporteront point avec eux, des trésors que les voleurs savent
déterrer et que la mort leur enlèvera : mais de faire quantité de bonnes
œuvres, d’acquérir beaucoup de mérites, c'est de quoi ils se soucient aussi peu
que si dans un corps mortel ils n’avaient pas une âme immortelle.
Comme donc saint
Paul se plaignait que parmi les Chrétiens plusieurs se vantaient de connaître
Dieu, mais que par les œuvres ils le renonçaient : de même il s’en trouve une
infinité dont on a sujet de se plaindre, parce que faisant profession de croire
l’immortalité de l’âme, ils se gouvernent d'une manière qui dément absolument
leur croyance. Il est donc vrai que la crainte, même servile, est d’une grande
utilité, puisque de la gauche elle fait passer le cœur de l’homme à la droite;
qu’elle le guérit d’une folie qui sans elle serait incurable, et qu’enfin elle
le dispose à la justification, suivant cet axiome du Sage : La crainte de Dieu
bannit le péché; car celui qui est sans crainte, ne peut être justifié.
Quant à la
manière dont elle dispose l’âme à la justification, et ouvre la porte à la
charité, saint Augustin nous l’explique par une comparaison fort naturelle
prise de l’aiguille et du fil. Pour coudre il faut une aiguille et du fil; mais
l’aiguille passe la première, et le fil sans elle ne pourrait passer. Elle
entre donc dans l’étoffe; mais ce n’est pas pour y demeurer : car si elle n’en
sortait, le fil n’y entrerait point. Il en est de même de la crainte et de
l’amour. La charité, la justice, et la piété sont des vertus qui n’entrent pas
aisément dans un cœur dur et accoutumé à n’aimer que les plaisirs de la chair;
il faut que la crainte leur ouvre un passage; c’est à elle de piquer et de
percer ce cœur endurci; mais quand une fois l’aiguille est entrée, elle en sort
pour faire place à la charité, qui est le lien de la perfection, et qui ne sait
ce que c’est que de trembler à la vue des plus grandes peines, quand elle est
parfaite. Mais elle ne pique pas seulement l’aiguille, elle frappe et brise
comme la foudre, tout ce qui lui fait résistance. Figurez-vous donc une
assemblée de gens qui rient, qui se divertissent, et que tout à coup il se
forme un grand orage, qu’il vient un éclair, qui est suivi d’un terrible éclat
de tonnerre : aussitôt chacun se tait, on prend la fuite, on va se cacher;
plusieurs saisis d’épouvante, rentrent en eux-mêmes, font le signe de la croix,
et se recommandent à Dieu. il arrive quelque chose de pareil à des pécheurs qui
ne sentent plus les remords de leur conscience, qui ne cherchent qu’à passer
agréablement le temps, et qui enivrés par l’amour et la volupté, n’appréhendent
point les peines de l’autre vie. Si Dieu par son infinie miséricorde, vient à leur
dessiller les yeux; s'il leur fait comprendre ce que c’est que l’Enfer où ils
vont tomber, alors la peur les saisit, ils tremblent de même que s’ils avaient
vu la foudre tomber à leurs pieds, ils songent à fuir la vengeance dont ils se
voient menacés, ils retournent promptement à Dieu avec de grands sentiments de
componction, et font pénitence. Voilà comme la crainte du Seigneur est le
principe de la sagesse.
Le second effet
de cette crainte initiale est non seulement d’expier les fautes passées, mais d’empêcher
que l’on n’en commette de nouvelles. Les Pères expliquent ceci par diverses
similitudes. Saint Basile compare la crainte de Dieu aux clous qui tiennent un
homme si fortement attaché à une croix, qu’il n’oserait se remuer, de peur que
ses plaies ne se dilatent, et que ses douleurs ne s’augmentent par le
mouvement. De même celui qui est cloué, pour ainsi dire, à la Croix de
Jésus-Christ, par la crainte du Jugement et de l’Enfer, n’ose ni étendre les
mains, ni ouvrir les yeux, ni prêter l’oreille, soit pour faire, ou pour
regarder, ou pour entendre quelque chose qui puisse lui salir l’esprit et le
cœur. C’est ce qui faisait dire au Prophète : Percez ma chair de votre crainte;
car j’ai redouté vos jugements. Du moment donc que la tentation se fait sentir,
la crainte s’élève et la réprime aussitôt par le souvenir de ces flammes
vengeresses qui sont allumées pour les pécheurs endurcis.
Saint Chrysostôme
la compare à un soldat bien armé, qui garde la porte d’un palais, et n’y laisse
entrer ni ennemi ni voleur. D’autres lui donnent la propriété du sel, qui est
d’empêcher que la chair ne se corrompe. Enfin le Saint-Esprit même, dans les
Ecritures, la loue en tant de manières, qu’il semble qu’elle renferme toutes
les vertus, et qu’elle fasse ici-bas toute la félicité de l’homme. La crainte
du Seigneur, dit Job, est la vraie sagesse. Heureux, dit David, est l’homme qui
craint le Seigneur. Heureux, dit le Sage, est celui qui craint toujours. La
crainte de Dieu est la plénitude de la sagesse. Enfin l'Esprit-Saint voulant
nous dépeindre Judith, comme une femme accomplie en toute vertu, fait tout son
éloge en disant qu’elle craignait beaucoup le Seigneur. Ce n’est pourtant pas
que cette vertu contienne effectivement toutes les autres, ni qu’on y trouve
toute la perfection de la sagesse, ni qu’elle fasse tout le bonheur de l’homme
en ce monde; mais ce qu’on ne peut nier, c’est qu’elle donne commencement à
toutes ces choses, qu’elle les conserve, et que si elle venait à manquer, elles
tomberaient bientôt.
Le troisième
effet de la crainte, même servile, c’est qu’elle étouffe une autre crainte
vicieuse et mondaine, fondée sur le seul respect humain. C’est peut-être ici de
toutes les faiblesses de l’homme, la plus commune, et en même temps la plus
incurable. Il naît avec elle, et il n'y a que la mort qui l'en puisse délivrer
les enfants à peine ont-ils l’âge de la raison, qu’ils commencent à mentir pour
éviter quelque légère réprimande; et les grands joignent au mensonge le
parjure, plutôt que de rien avouer qui leur attire quelque confusion. Le
respect humain dissimule les défauts d’autrui, et est cause de la flatterie.
Pourquoi tant de gens sont-ils si sensibles à la moindre injure, qu’ils ne
sauraient supporter une parole de mépris, et qu’ils en poursuivent la vengeance
jusques à l’extrémité, si ce n’est parce qu’ils craignent qu’on ne leur
reproche qu’ils n’ont point de cœur? Pourquoi plusieurs font-ils des dépenses
excessives en habits, en meubles, et en festins, si ce n’est parce qu’ils ont
peur de passer ou pour avares, ou pour trop modestes et trop gens de bien,
comme si la frugalité, la modestie, et la piété étaient des vices, et non des
vertus? Que fait donc la crainte de Dieu? Elle réprime cette crainte humaine,
qui est un mal si universel et si dangereux. Car de même que le Serpent de
Moïse dévora ceux des Magiciens de Pharaon : de même une forte crainte en
étouffe une moins forte. La crainte du feu éternel et de cette horrible
confusion, que les pécheurs doivent souffrir au jour du Jugement, en présence
de tous les Anges et de tous les hommes, l’emporte sur celle d'une douleur et
d’une humiliation passagère. On ne dit plus, comme auparavant : Que
pensera-t-on, et que dira-t-on de moi, si je fais cela, ou si je ne le fais
pas? Enfin, qu’est-ce qui a fortifié les Martyrs parmi les supplices les plus
honteux et leur a fait mettre leur gloire dans l’opprobre de la Croix?
Qu’est-ce qui les a soutenus tandis que l’on disait d’eux tout le mal possible,
et que tout le monde les haïssait? N’est-ce pas la crainte d’être condamnés un
jour à une éternelle ignominie, en comparaison de laquelle toutes celles de ce
monde ne sont rien?
Le quatrième et
dernier fruit que produit en nous la crainte de Dieu, lorsque nous en sommes
pénétrés, c’est qu’au milieu d’une infinité de périls qui nous environnent,
elle nous sert de frein pour nous détourner du vice, où nous nous portons
naturellement, et d’aiguillon pour nous exciter à la vertu, que nous
n’embrassons qu’avec répugnance. C’est pour cela que le Sage assure qu’heureux
est celui qui craint toujours, qui en tout temps et en tout lieu a peur de
faillir, soit par la pensée, soit par la parole, soit par les œuvres. Il faut
donc que chacun sentant sa faiblesse, tache de croître et de perfectionner de
jour en jour en cette vertu, jusqu’à ce qu’il en soit rempli, selon ce mot
d’Isaïe : Il sera plein de la crainte du Seigneur. Il faut qu’elle se répande
dans ses yeux, dans ses oreilles, dans sa langue, dans ses mains et dans ses
pieds, dans son cœur, dans son esprit, dans toutes les facultés de son âme, et
dans tous les membres de son corps, et qu’il puisse dire avec Job : Quelque
chose que je fisse, je n’étais jamais sans crainte.
Finissons tout ce
discours par cette Sentence de l’Ecclésiaste qui finit par-là son Ouvrage :
Craignez Dieu et gardez ses commandements; car c’est ce qui fait toute la
perfection et tout le bonheur de l’Homme. Et de vrai, un homme, pour peu de
raison qu’il ait, regarde sa fin, et pense aux moyens d'y arriver. Sa fin est
la vie éternelle, et le moyen qui y conduit est l’observation exacte de la Loi
de Dieu. or il n’y a rien de plus efficace pour le porter à garder la Loi de
Dieu, que la crainte dont nous parlons. C’était la pensée de David, lorsqu’il
s’écriait : Heureux est l’homme qui criant Dieu; il n’aura point de plus grand
plaisir que d’exécuter ses Commandements. C’est donc être homme, c'est être
vraiment heureux, que de conserver et dans son cœur cette crainte salutaire.
Chapitre III. Troisième fruit des larmes : L’imitation des vertus de
Jésus-Christ.
L’arbre de la
Croix porte quantité de fruits très-bons, très-agréables et très-sains : mais
pour s’en nourrir, il ne suffit pas de les regarder; il faut les cueillir, il
faut les porter à sa bouche, il faut les manger. Qu’est-ce que considérer les
fruits de la Croix? C'est méditer attentivement sur la Passion du Sauveur, et
compatir à ses peines, jusqu’à en verser des larmes. Qu’est-ce que les cueillir
et les manger? C’est imiter les vertus de Jésus souffrant, et croître par-là de
jour en jour, jusqu’à ce qu’on devienne homme parfait. Saint Pierre y exhorte
tous les Fidèles, en disant : Jésus-Christ a souffert pour nous, il a donné
l’exemple, afin que vous marchiez sur ses pas. Saint Paul leur recommande la
même chose : Entrez, dit-il, dans les sentiments de Jésus-Christ, qui, bien
qu’il fût Dieu, s’est humilié, en se rendant obéissant jusques à la mort, et à
la mort de la Croix. Le Sauveur même s’explique assez là-dessus en plusieurs
endroits, comme lorsqu’il dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.
Je vous ai donné l’exemple, afin que vous en usiez envers les autres, comme
j’en ai usé envers vous. Celui qui ne porte pas sa Croix, et ne me suit pas, ne
peut être mon Disciple.
Quiconque donc
veut profiter de la considération des souffrances du Sauveur, et
ne pas pleurer
inutilement, il faut qu’il s’efforce d'imiter les
admirables vertus qu’il a
pratiquées sur la croix. Et quelles sont ces vertus? Ce sont les
quatre, dont
on a parlé dans le Livre précédent, la patience,
la charité, l’obéissance et
l’humilité,
que la Croix même représente assez naturellement par sa
longueur, par sa
largeur, par sa hauteur, par sa profondeur. Afin donc que ces vertus se
forment
en nous, qu’elles y prennent racine, et qu’à mesure
qu’elles croissent, nous
nous rendions plus semblables au Sauveur, il faut que les larmes que
nous
répandrons en le regardant avec des yeux de compassion,
étendu sur une Croix,
ne soient pas perdues, qu’elles ne tombent pas à terre;
mais que nous sachions
nous en servir pour éteindre en nous le feu de la concupiscence
ennemie de ces
vertus. Mais en quoi consiste cette science, et comment la
réduit-on en
pratique? Il n’appartient qu’au Saint-Esprit de nous
l’enseigner. Car c’est à
nous tous que parle saint Jean, quand il dit : Vous avez reçu
l’Onction du
Saint-Esprit, et vous savez toutes choses. Et plus bas : Il n’est
pas besoin
que personne vous instruise. Persévérez seulement dans la
croyance de toutes
les choses que vous savez par le moyen de l’Onction.
Voici cependant
une méthode qui ne sera pas inutile, surtout à ceux qui commencent. Je me
figure le Roi du Ciel et de la terre, attaché en croix, nu, tremblant de froid,
épuisé de sang, et mourant de soif : je m’imagine lui voir la tête couronnée
d’épines, le visage sali de crachats, les mains et les pieds percés de gros
clous, tout le corps couvert de plaies : j’examine tout ce qu’il fait en cet
état; je regarde s’il ne se fâche point contre ses persécuteurs, s'il ne leur
reproche point leur cruauté et leur injustice, s'il souffre impatiemment ses
humiliations et ses douleurs. Je l’entends prier pour les bourreaux qui le
crucifient, consoler sa Mère et son Disciple bien-aimé, promettre son Paradis à
un des voleurs crucifiés auprès de lui. Je remarque soigneusement toutes ces
choses, et je vois qu’il ne lui échappe aucun mouvement de colère ni aucune
plainte contre les auteurs de sa mort, qu’il reçoit le mal qu’on lui fait, sans
en murmurer, et sans menacer ceux qui le maltraitent. Je prends part à toutes
ses peines, je les ressens vivement; et plein d’admiration, je lui demande
pourquoi étant innocent et saint, comme il est, il souffre tant de tourments;
s'il, les souffre malgré lui, ou de son bon gré. Il me répond : Je me suis
offert à la mort, parce que je l’ai voulu. Je suis maître de ma vie, et
personne ne peut me l’ôter; mais je la donne de moi-même. c’est donc
volontairement, et non malgré moi, que je meurs.
Mais, Seigneur,
pourquoi mourez-vous d’une manière si douloureuse et si infâme? C'est, me
répondez-vous, parce que je vous aime, et que je ne puis autrement vous
délivrer de l’Enfer, ni vous montrer à pratiquer la patience, la charité,
l’humilité et l’obéissance, qui sont des vertus nécessaires pour gagner le
Ciel, et avoir part à ma gloire. J’ai vu que mes Ecritures, que la voix de mes Ministres
ne pouvaient ni vous guérir de votre impatience, de votre orgueil, de votre
indocilité, du dérèglement de vos passions, ni vous inspirer la haine du monde
: j’ai donc résolu de venir moi-même, et d’une Croix en faire une chaire pour
vous enseigner par les œuvres plutôt que par les paroles à vous corriger de vos
vices. Croyez-vous cela? Si vous le croyez, si vous en êtes bien convaincu, ne
devriez-vous pas en être vivement touché, eussiez-vous le cœur aussi dur que le
fer et le diamant? Pourrez-vous chercher désormais à tirer raison des injures
qu’on vous aura faites? Et ne vous résoudrez-vous jamais à pardonner à vos
ennemis? Ne me donnerez-vous pas vos ressentiments? L’exemple de ma patience et
de ma douceur, ne vous semblera-t-il pas une assez puissante raison pour
réfuter toutes celles que le monde vous peut suggérer pour vous animer à la
vengeance?
Oui, mon Dieu,
j’en suis entièrement persuadé : je me rends à une si forte raison : je cède à
votre Bonté. Vous m’avez gagné le cœur, et vous me l’avez percé du trait
enflammé de votre divin amour. Je vous promets non seulement de ne plus rendre
le mal pour le bien, mais de rendre le bien pour le mal; et d’oublier tellement
les injures que j’aurai reçues, qu’au lieu de m’en ressentir, je prierai pour ceux
qui me calomnieront, et je n’épargnerai rien pour faire plaisir à mes plus
mortels ennemis.
Le Sauveur
continue à exhorter une âme qu’il veut sauver, et voici comme il lui parle :
Souvenez-vous que je me suis humilié jusqu’à m’offrir à la mort, et à la mort
de la Croix, tant pour vous sauver par l’ignominie de ma Passion, que pour vous
montrer à ne vous point enorgueillir, à ne jamais vous préférer à personne, à
ne point briguer les grands emplois, à choisir toujours la dernière place, à
déférer volontiers aux autres, et à ne contester jamais sur le point d’honneur;
car c’est par-là qu’on parvient à la vraie gloire, qui est celle que Dieu
destine à ceux qui aiment la Croix. Choisissez donc lequel vous semblera le
meilleur, ou de vous abaisser maintenant, et d’être élevé un jour avec moi, ou
de vous élever maintenant avec le Démon, et d’être humilié avec lui dans toute
l’éternité.
O mon Sauveur,
est-il donc possible que pendant que nous avons devant les yeux l’exemple d’une
humilité aussi profonde que la vôtre, le Démon puisse nous persuader de
chercher à nous agrandir sur la terre? Certainement j’aurais bien eu de raison,
si sachant ce que vous avez daigné faire pour m’apprendre à m’abaisser, vous
qui êtes la vérité et la sagesse de Dieu, je faisais si peu d’état de vos
maximes et de vous exemples, qu’au lieu de me mettre sous les pieds de tout le
monde, je voulusse dominer partout, vous êtes le fils unique du Dieu vivant, et
que suis-je, moi, qu’un peu de poussière et de cendre? Vous êtes le Roi des rois,
et moi je suis le dernier de vos serviteurs, et le fils de votre servante.
Faites-moi seulement la grâce de m’affermir dans la sainte résolution où je
suis; car la fragilité humaine est si grande, et les ennemis qui nous assiègent
de toutes parts sont si rusés et en même temps si furieux, que si vous ne
veilliez à notre défense, nous n’oserions jamais nous promettre de persévérer
dans votre service. Mais continuez encore à nous instruire, ô mon divin Maître
: il me semble qu’au fond de mon cœur j’entends votre voix, et que vous me
dites :
Vous me voyez
accablé d’opprobres; je me suis rendu obéissant à mon Père, dans la chose du
monde la plus humiliante et la plus rude, qui est de mourir sur une Croix. Je
me suis même soumis à la volonté de ma mère, quoique pauvre, et à celle d’un
simple artisan que j’avais choisi pour me tenir lieu de père. Bien plus, je
n’ai point eu honte de me déclarer sujet et tributaire d’un Empereur idolâtre.
Enfin je n’ai fait nulle résistance aux bourreaux qui me commandaient de m’étendre
sur la Croix, pour être cloué à ce bois infâme. J’ai fait tout cela dans le
seul dessein de vous instruire non seulement à obéir, mais à préférer toujours,
s'il se peut, l’obéissance au commandement. Car il n'y a rien de plus vrai que
ce qu’a dit un des humbles serviteurs, qu’il est très-avantageux d’obéir, et
très-dangereux de commander si donc vous voulez montrer que vous ressentez
l’affection que j’ai pour vous, ne préférez jamais rien à l’obéissance que vous
me devez, et que ni menaces ni promesses ne puissent vous engager à violer la
loi de votre Seigneur. Sachez de plus quand le commandement d'un homme qui vous
gouverne avec une autorité légitime, n’est point contraire à celui de Dieu,
vous devez vous y soumettre, bien persuadé que toute autorité légitime ne peut
venir que d’en haut, et que soit que l’on obéisse ou que l’on désobéisse à
celui qui tient la place de Dieu, c’est comme si l’on obéissait ou si l’on
désobéissait à Dieu même.
Au reste tout ce que je vous ai dit de ma patience, de mon humilité, et de mon obéissance, je veux que vous l’appliquiez à ma charité comme à la vertu qui m’est la plus chère. Souvenez-vous donc que j’ai aimé tous les hommes jusques à l’excès, lors même qu’ils étaient mes ennemis. Songez que je me suis sacrifié pour eux, et que j’ai souffert des tourments que la charité seule me pouvait rendre supportables. C'est en cela principalement que je désire que vous suiviez mon exemple, afin que comme je me suis livré à la mort, et à une mort cruelle et sanglante, non par l’espérance de quelque avantage qui m’en dût revenir, mais par un amour très-pur, et par un désir sincère de votre salut : de même vous soyez prêts à donner jusqu’à votre vie pour l’honneur de Dieu, et pour le service de vos frères. Ayez toujours des entrailles de charité pour votre prochain, surtout pour mes membres, qui sont les pauvres, les malades, les afflig