Saint
Bernard de Clairvaux
Traité sur la Conversion
SERMON
OU LIVRE DE SAINT BERNARD, ABBÉ AUX PRÊTRES, SUR LA CONVERSION.
AVERTISSEMENT
SUR L'OPUSCULE SUIVANT.
CHAPITRE VII. Consolation d'une âme qui reconnaît sa misère.
CHAPITRE
VIII. Le plaisir des sens et les voluptés charnelles sont vaines,
trompeuses et passagères.
CHAPITRE
X. Pour faire son salut, il ne suffit point d'éviter le mal, il
faut encore faire le bien.
CHAPITRE.
XVIII. C'est avec raison qu'on donne le nom d'enfants de Dieu aux
hommes pacifiques.
CHAPITRE
XXI. Douce exhortation à la pénitence.
AVERTISSEMENT
SUR L'OPUSCULE SUIVANT.
Le
troisième traité a eu plusieurs titres. Dans la première
édition qui en fut faite à Spire en 1501, il est intitulé:
Traité de la conversion, aux écoliers; et n'est pas divisé en
chapitres. Dans les éditions de 1520 il a pour titre Sermon sur
la conversion, aux clercs, et ce titre nous parait être le
véritable, attendu que saint Bernard lui-même l'appelle « un
sermon », au n. 31, où il dit: « Je vous ai fatigués par la
longueur de ce sermon, etc. » Quelques manuscrits portent : Au
clergé de Paris ; l'Exorde de Cîteaux est favorable à ce titre;
on lit en effet au livre III de la Vie de saint Bernard, chapitre
XIII : « Une autre fois l'homme de Dieu, Bernard, se trouvant à
Paris, fut invité, comme c'était la coutume, par les écoliers
de cette ville, à visiter leurs classes. Il leur parla sur la
forme de la vraie philosophie et les engagea à mépriser le
monde, etc. » Geoffroy rapporte la même chose livre IV, n. 10,
de la Vie de saint Bernard. « Notre saint père abbé voyageant
un jour dans le territoire de Paris, l'évêque Etienne et tous
ceux qui se trouvaient également présents, le conjurèrent
instamment de venir dans leur cité; mais ne purent l'obtenir. Il
évitait, en effet, avec le plus grand soin toutes les réunions
publiques, à moins que des raisons importantes ne le
contraignissent de s'y trouver. Un soir donc, il avait réglé sa
route pour le lendemain et se proposait d'aller d'un autre côté;
cependant, dès que le jour parut, sa première parole aux
religieux qui l'accompagnaient fut pour leur dire: Allez
prévenir l'évêque que nous irons à Paris, comme il nous l'a
demandé ! Les clercs, qui avaient la coutume de le prier de leur
faire entendre la parole de Dieu, se réunirent en très-grand
nombre autour de lui. Tout à coup trois d'entre eux, touchés de
componction, abandonnent leurs vaines études pour se vouer au
culte de la seule vraie sagesse, renoncent au siècle et s'attachent
aux pas du serviteur de Dieu, etc. » Ce sermon contre les clercs
est grave et pathétique; il s'adresse à ceux qui ambitionnent
les dignités ecclésiastiques, et se présentent aux ordres
sacrés avec témérité. Nous avons conservé la division par
chapitres telle que nous la trouvons dans les éditions de 1520.
CHAPITRE
I. Nul ne peut se convertir au Seigneur s'il n'est prévenu de la
volonté de Dieu et appelé de lui intérieurement.
1. C'est,
je crois, pour entendre la parole de Dieu que vous vous "êtes
réunis ici, car je ne vois point quel autre motif aurait pu
produire chez vous cet empressement et ce concours. J'applaudis
à ce désir et me réjouis d'un zèle si louable, car il est dit:
« Bienheureux ceux qui entendent la parole de Dieu, mais s'ils
la gardent fidèlement (Luc., XI, 28). » Bienheureux ceux qui n'oublient
pas les commandements du Seigneur, mais s'ils s'en souviennent
pour les mettre en pratique (Psalm., CII, 18) ; car il a les
paroles de la vie éternelle, et l'heure approche sans cesse
— que n'est-elle déjà venue? — où les morts
entendront sa voix et où ceux qui l'auront entendue auront la
vie (Joan., V. 25). Mais le moyen d'avoir la vie, c'est de faire
sa volonté : bien plus, voulez-vous que je vous l'apprenne, c'est
dans sa volonté qu'est notre conversion. En effet, entendez-le
vous dire lui-même: « Est-ce que ma volonté est que l'impie
meure, n'est-elle pas plutôt qu'il se convertisse et qu'il vive
(Ezéch., XVIII, 23) ? » Il résulte de ces paroles avec une
entière évidence qu'il n'y a de vraie vie pour nous que si nous
nous convertissons; nous n'avons même pas d'autre moyen d'arriver
à la vie, puisque le Seigneur a dit: « Si vous ne vous
convertissez point et si vous ne devenez semblables à de petits
enfants, vous n'entrerez point dans le royaume des cieux (Psalm.,
XVIII, 3). » Il a bien raison de nous dire que les enfants seuls
y parviennent, puisqu'ils y sont conduits par un petit enfant qui
n'est venu au monde et ne nous a été donné que pour cela. Je
la cherche donc, cette voix qui se fasse entendre des morts afin
qu'ils vivent quand ils l'auront entendue; d'ailleurs peut-être
bien ai-je à parler ici à des morts. En attendant, il se
présente à ma pensée un mot aussi court que rempli de sens, c'est
un prophète du Seigneur qui l'a prononcé : « Vous avez dit, le
prophète s'adressait sans doute alors à Dieu, vous avez dit:
Enfants des hommes, convertissez-vous (Jerem., III, 14). » En
vérité, il n'est rien de plus juste que de prêcher la
conversion aux enfants des hommes, car si elle est nécessaire, c'est
bien aux pécheurs; quant aux esprits célestes, ce qui leur est
recommandé de préférence, c'est de se répandre en cantiques
de louanges, comme cela convient aux cœurs purs, toujours
selon le Prophète, qui dit: « Louez votre Dieu, sainte Sion (Psalm.
CXLVII 1). »
2. D'ailleurs,
à mon avis, le mot du Prophète : «Vous l'avez dit,» n'est pas
de ceux sur lesquels on peut passer légèrement et entendre sans
s'y arrêter. Car qui oserait comparer aux paroles de l'homme
celle qu'on attribue à Dieu? « La parole de Dieu, on n'en
saurait douter, est vivante et efficace (Hebr., IV, 12), sa voix
pleine de magnificence et de force (Psalm. XXvitt, 4, il n'a fait
que parler et tout a été fait (Psalna. CLXVIII, 5); il a dit :
Que la lumière soit, et la lumière fut (Gen., 1, 7); il a dit
encore : Convertissez-vous, enfants1des hommes (Psalm. 1.XXXlx, 3),
» et les enfants des hommes se sont convertis. Vous voyez donc
que notre conversion est l'œuvre de la voix de Dieu et non
pas celle de la voix de l'homme. Simon, fils de Jean, devenu pêcheur
d'hommes en vertu de la vocation et de l'ordre exprès du
Seigneur, travaillera néanmoins inutilement toute une nuit et ne
pourra remplir ses filets d'une multitude de poissons que lorsqu'il
l'aura jeté à la mer sur la parole même du Seigneur. Dieu
veuille qu'aujourd'hui, moi aussi, je jette, à sa voix, le filet
de la parole de Dieu et que je voie s'accomplir ce qui est écrit:
« Voici qu'il donnera la force à sa voix (Psalm. LXVII, 14). »
Si mon langage n'est pas celui de la vérité, ne l’attribuez
qu'à moi, de même que vous pourrez reconnaître que ma parole
est ma parole, et non point celle de Dieu, si par hasard je
recherche mon intérêt en vous parlant et non point celui de
Jésus-Christ. Mais après tout, quand même je n'annoncerais que
les justices de Dieu et que je ne rechercherais que sa gloire, ce
n'en est pas moins à lui que nous devons demander et de lui seul
que nous devons attendre qu'il donne à sa parole toute la vertu
nécessaire. Aussi vous prierai-je de prêter une oreille
attentive, l'oreille de votre cœur, à la voix de Dieu qui
parle au dedans de vous, plutôt qu'à celle de l'homme qui ne
vous parle qu'au dehors; car la voix de Dieu est pleine de force
et de, magnificence, elle retentit au fond même des déserts, se
fait entendre dans les endroits les plus secrets et réveille les
âmes de leur engourdissement.
CHAPITRE
II. La voix de Dieu se fait entendre de tous les hommes et les
traduit malgré eux, au tribunal de leur propre conscience.
3. Et
certes la difficulté n'est pas d'entendre la voix de Dieu, elle
serait plutôt de fermer les oreilles à ses accents; car elle
parle d'elle-même, d'elle-même elle s'insinue dans les âmes et
ne cesse de frapper à la porte de nos cœurs : « Pendant
quarante ans, dit le Seigneur, je me tenais auprès d'eux,
répétant sans cesse: Leur cœur est égaré (Psalm. CXCIII,
10). » Eh bien, aujourd'hui encore il est auprès de nous, il
nous parle, et peut-être aujourd'hui encore personne ne l'écoute;
il dit toujours: « Leur cœur est égaré; » et la sagesse,
maintenant encore, répète clans les carrefours: « Pécheurs,
rentrez en vous-mêmes (Isa., XLVI, 8). » Ce sont, en effet, les
premiers mots que le Seigneur fait entendre, et c'est par ces
paroles que semblent avoir été prévenus tous ceux qui font un
retour sur eux, non-seulement elles les rappellent à eux-mêmes,
mais encore elles les ramènent et les contraignent de se
considérer en face; car elles sont pleines, non-seulement de
force et d'énergie, mais encore de lumière et d'éclat; et
tandis qu'elles rappellent leurs péchés aux hommes, elles font
pénétrer la lumière jusque clans les replis les plus secrets
et les plus ténébreux de leur cœur. D'ailleurs, il n'y a
aucune différence entre cette voix divine et la lumière qui l'accompagne,
puisque le Fils de Dieu est en même temps le Verbe du Père et
la splendeur de sa gloire. Il en est de même de l'âme,
substance spirituelle, simple et dépourvue d'organes; il semble
que tout entière elle entend et tout entière elle voit, s'il
est permis de s'exprimer ainsi. En effet, que produisent sur elle
cette voix du ciel et ce rayon divin? Ne la forcent-ils point à
se connaître? n'ouvrent-ils point sous ses yeux le livre de sa
conscience ? ne déroulent-ils point à ses regards la misérable
trame c? e sa vie? ne lui retracent-ils point toute sa lamentable
histoire? ne portent-ils point la lumière dans sa raison, et ne
contraignent-ils point sa mémoire à revenir sur ses pas et à
comparaître, en quelque sorte, à ses yeux? D'ailleurs, mémoire
et raison sont moins des facultés de l'âme que l'âme elle-même,
de sorte qu'elle est en même temps l'objet regardé et le sujet
qui regarde ; que c'est devant elle-même qu'elle comparait; et
que c'est à son propre tribunal que la traduisent ses propres
pensées, qui remplissent alors comme l'office d'impitoyables
appariteurs. Or je vous demande quel homme pourra entendre l'arrêt
de ce tribunal sans une consternation profonde. « Mon âme, dit
le Prophète du Seigneur, s'est vue et elle s'est troublée (Psalm.
CXLIII, 4), » et vous vous étonneriez de ne pouvoir
comparaître devant vous-mêmes, sans remords, sans trouble et
sans confusion !
CHAPITRE
III. Il nous est facile, en nous examinant, de découvrir nos
défauts secrets. Les courts moments de la volupté laissent une
longue amertume dans l'âme.
4.
Vous n'espérez pas que je vous dise ce que clans votre mémoire
votre raison peut trouver à juger et à condamner. Mais prêtez
l'oreille à la voix qui parle au dedans de vous, repliez en vous-mêmes
les regards de votre cœur, et vous apprendrez par votre
propre expérience tout ce qui se passe en vous. « Car nul ne
sait ce qu'il y a dans l'homme, que l'esprit même qui réside.
en lui ( I Cor., II,11). » Si l'orgueil, l'avarice, l'ambition
ou tout autre mal semblable est parvenu à s'y cacher, il aura
bien de la peine à échapper à cet examen : avez vous commis
quelque fornication, des rapines, quelque acte de cruauté, des
fraudes ou quelque autre mal, soyez sûr que le coupable n'échappera
pas aux regards de ce juge intérieur et- ne pourra devant lui
nier son forfait. Tout le plaisir d'une jouissance criminelle a
pu ne durer qu'un moment, et l'enivrement de la volupté se
calmer en un instant; mais dans sa mémoire, il en reste toujours
des traces amères et de honteux vestiges. Elle est comme le
réservoir ou plutôt comme le cloaque où s'écoulent et s'amassent
toutes ces abominations et toutes ces immondices. Quel
répertoire immense que celui où tout se trouve gravé avec le
burin de la vérité même !... Un breuvage perfide a pu flatter
mon palais par une trompeuse douceur, pendant le court instant de
son passage, et maintenant son amertume consume mes entrailles,
« le ventre me fait mal, puis-je dire dans ma douleur, le ventre
me fait mal (Jérém., IV, 19), » comment une mémoire où tant
de pourriture. se trouve amassée ne ferait-elle point entendre
une plainte semblable? Quel est celui d'entre nous, mes frères,
qui, voyant son vêtement, ce vêtement extérieur qui le couvre,
sali de crachats immondes et souillé de mille ordures, n'en
éprouverait une violente horreur, ne s'empresserait de le
quitter et ne le rejetterait avec dégoût loin de lui? C'est
ainsi que celui qui remarque de pareilles souillures, non pas sur
son vêtement, mais sur lui-même que son vêtement recouvre,
doit en éprouver dans son cœur une peine et une horreur d'autant
plus vives que ce qui les cause, le touche de plus près. Il n'est
pas aussi facile à une âme souillée de se quitter elle-même
qu'à nous de quitter notre tunique. Enfin, quel est celui d'entre
nous qui ait assez de patience et de vertu pour voir d'un
œil impassible son corps se couvrir tout à coup, comme nous
lisons qu'il arriva à Marie, sœur de Moïse, des écailles
blanches d'une lèpre affreuse, et pour louer Dieu malgré cela?
Et pourtant qu'est-ce que ce corps, sinon le vêtement
périssable de notre âme? Et cette lèpre qui ne s'attaque qu'à
la chair, qu'est-elle aux yeux de tous les élus, sinon le
châtiment d'une main paternelle qui veut purifier notre cœur?
Mais où je vois le sujet d'une affliction profonde, et d'une
trop juste 'douleur, c'est lorsque, tiré enfin du malheureux
sommeil de la volupté, on découvre en soi-même cette lèpre
intérieure qu'on a pris tant de peine à se donner. Car s'il n'est
personne qui soit ennemie de sa propre chair, cela doit être
bien plus vrai encore de l'âme par elle-même.
CHAPITRE
IV. Le pécheur est l'ennemi de son corps autant que de son cime,
il ne se reconnaît que quand il n'est plus temps de faire
pénitence.
5.
Peut-être avez-vous été frappé de ce mot du Prophète: « C'est
sa haïr son âme que d'aimer le péché (Ps. X, 6). » Eh bien,
moi, je vous dis que c'est également haïr son corps. Ne le
traite-t-il point avec haine, en effet, quand il accumule tous
les jours pour lui les tourments de l'enfer, et lui amasse par
son endurcissement dans le mal et son cœur impénitent des
trésors de colère pour le jour des vengeances ? Il est vrai que
c'est bien moins par l'intention que par les effets qu'on doit
juger que le pécheur est ennemi de son corps autant que de son
âme. On dit, par exemple, que le frénétique qui, pendant f
assoupissement de sa raison cherche à se faire du mal, se montre
ennemi de son corps. Or peut-il se voir frénésie plus terrible
que l'impénitence du cœur, et la persévérance dans le
péché? Ce n'est plus sur son corps que le malheureux porte une
main violente, mais c'est sur son âme qu'il blesse et qu'il
déchire. Vous est-il arrivé de voir un homme se gratter la main
et ne cesser qu'après l'avoir mise en sang ? C'est l'image
exacte de l'âme du pécheur. En effet, la douleur succède au
plaisir, de même que la cuisson succède à la démangeaison.
Cet homme savait bien qu'il en serait ainsi, mais il n'en tenait
pas compte pendant qu'il se grattait. Voilà comment nous
déchirons de nos propres mains nos malheureuses âmes et les
chargeons de plaies, avec cette différence pourtant que le mal
que nous leur faisons est d'autant plus grave qu'étant des
êtres spirituels, elles sont d'une nature plus excellente, et
que les blessures qui leur sont faites sont plus difficiles à
guérir. Il est vrai qu'en agissant ainsi nous cédons moins à
un sentiment de haine pour notre âme que nous ne sommes victimes
d'une sorte de stupeur qui a engourdi notre cœur. En effet,
répandu au dehors, ce cour ne sent même plus le mal intérieur
qui le ronge; au lieu d'habiter en lui-même, il a établi sa
demeure ou dans notre ventre ou même plus bas encore ; il y en a
même dont le cœur est tout entier dans les plats ou dans
les coffres-forts, selon ce qu'a dit le Maître : « Votre cœur
est où se trouve votre trésor ( Matth., VI, 21). Faut-il s'étonner
ensuite que notre âme ne sente pas son mal, alors que s'oubliant
elle-même et constamment hors d'elle, elle court dans de
lointains pays? Mais un jour viendra où, rentrée en elle-même,
elle reconnaîtra quelle fut sa cruauté de s'éventrer de ses
propres mains dans l'espérance d'une misérable proie. Mais elle
ne ai. pouvait le sentir tant que, captivée par l'insatiable
désir de s'emparer d'une proie comparable à de vils moucherons,
elle semblait, à l'exemple de l'araignée, tirer de ses propres
entrailles la trame qui devait l'en mettre en possession.
6.
Mais enfin elle rentrera certainement en elle-même, ne serait-ce
qu'après la mort, alors que se fermeront pour elle, toutes les
issues des sens par lesquelles elle se répandait au dehors, à
la poursuite de la figure du monde qui ne fait que passer. Il
faudra bien qu'elle demeure en elle-même, puisqu'elle n'aura
plus aucune issue pour en sortir. Mais ce sera pour elle un
retour bien funeste, et le commencement d'un malheur sans fui,
puisque, toujours capable de regret, elle ne le sera plus de
pénitence. Du moment, en effet, que le corps n'existe plus, il n'y
a plus d'action, il ne peut plus y avoir de satisfaction. C'est
même dans le regret que gît la douleur, car pour la pénitente
elle en est le remède. Enfin, celui qui n'a plus de mains ne
saurait plus élever vers le ciel ses mains et son cœur. Or
quiconque avant sa dernière heure ne sera pas rentré en soi-même
, devra y demeurer ensuite toute une éternité. Mais en quel
état sera-t-il? Dans l'état où il se sera mis lui-même
pendant cette vie, et dans lequel il se trouvait à sa mort, peut-être
même dans un état pire encore; car pour devenir meilleur,
jamais: il reprendra bien un jour ce corps qu'il laisse
maintenant sur la terre, ce ne sera pas pour faire pénitence,
mais pour subir son châtiment. Dès lors la condition de la
chair paraîtra la même que celle du péché, en sorte que de
même que le péché pourra être toujours puni sans jamais
pouvoir être expié, ainsi le corps ;a pourra toujours souffrir
sans pouvoir jamais être anéanti par la souffrance. C'est
justice après tout que le châtiment soit éternel là où la
faute est à jamais ineffaçable; la chair ne cessera donc point
d'exister, pour que ses tourments ne finissent point non plus qu'elle.
Mes frères, quiconque tremble à la pensée de ces malheurs
travaille à s'en garantir; ceux qui les méprisent y tombent.
CHAPITRE
V. Il est bon de sentir dans cette vie le ver rongeur de la
conscience alors qu'on peut encore le faire périr.
7.
Pour revenir donc à la parole qui fut notre point de départ, il
est incontestablement de notre intérêt « de rentrer en nous-mêmes,
» puisque c'est là que nous trouverons la voie par laquelle
Celui qui rappelle les pécheurs avec tant d'empressement veut
nous conduire au salut. Mais en attendant n'allons pas nous
plaindre de ressentir au fond de notre conscience les morsures du
ver qui la ronge, et prenons garde qu'une dangereuse délicatesse
et une mollesse pernicieuse ne nous fassent fermer les yeux sur
le mal qui nous consume. C'est un très-grand bien de sentir les
piqûres de ce ver pendant qu'il est possible encore de l'étouffer.
Qu'il nous ronge donc maintenant afin qu'il meure, et que pour
nous avoir trop mordus il cesse enfin de nous mordre. Oui ! qu'il
ronge maintenant notre pourriture et, qu'en la rongeant, il la
consume afin qu'il soit lui-même consumé au lieu d'être
ménagé pour l'éternité. « Le ver des réprouvés, est-il dit,
ne mourra point et leur feu ne s'éteindra pas (Isa., LXVI, 24).
» Qui est-ce qui pourra supporter alors ses morsures? Maintenant
du moins bien des consolations tempèrent les remords d'une
conscience coupable; c'est un Dieu bon qui ne souffre pas que
nous soyons tentés au delà de nos forces, ni que le ver du
remords nous torture outre mesure; un Dieu qui, surtout dans les
premiers moments de notre conversion, fait couler sur nos plaies
l'huile de sa miséricorde et ne nous laisse soupçonner, qu'autant
que notre bien le demande, la gravité de notre mal et la
difficulté de le guérir. Il semble même plutôt faire briller
à nos yeux l'espoir souriant d'une guérison facile, et quand
cette espérance s'évanouit, déjà nous avons assez exercé nos
forces, de sorte que si, par hasard, la lutte nous est offerte,
ce n'est pour nous qu'une occasion de vaincre et d'apprendre que
rien n'est fort comme la sagesse. Mais en attendant, celui qui a
eu le bonheur d'entendre cette parole du Seigneur : « Pécheurs,
rentrez en vous-mêmes (Isa., XLVI, 8), » et qui a découvert
tant de choses immondes dans la maison de son cœur, se met
en devoir de reconnaître toutes les crevasses et les ouvertures
par lesquelles elles ont pu y pénétrer, et, pour peu qu'il se
donne la peine de regarder avec soin, il ne lui sera pas
difficile d'en découvrir quelqu'une, beaucoup même. Sa douleur
n'est pas petite quand l'examen auquel il s'est livré l'a
convaincu que c'est par les fenêtres mêmes de la maison que le
mal y est entré. Un effet, que de souillures il voit n'ayant d'autre
source que la licence de ses regards; combien d'autres sont nées
de la curiosité de ses oreilles. coins bien enfin proviennent
des jouissances de l'odorat, du goût et du toucher ? Je ne parle
pas des vices qui tiennent à l'esprit,
dont j'ai dit un mot plus haut, il est encore trop charnel pour
en découvrir aisément la nature. C'est même ce qui fait qu'il
est moins ou même qu'il n'est pas du tout ému par les fautes
les plus graves et que les péchés d'orgueil ou d'envie le
touchent moins que la pensée de ses actions honteuses ou
perverses.
CHAPITRE
VI. Peinture des difficultés de la conversion, des luttes
réservées au pécheur qui entreprend de faire pénitence, et de
la conjuration des sens avec la volonté contre sa raison.
8.
Mais voici qu'une voix se fait encore entendre du ciel : «
Pécheur, renonce au péché. » C'est qu'en effet il faut qu'il
en soit ainsi. Quand le cloaque déborde et remplit la maison d'une
infection insupportable, il est inutile que vous cherchiez à le
vider tant que vous permettrez à de nouvelles immondices d'y
couler; ainsi est-ce en pure perte que vous faites pénitence
tant que vous ne cessez pas de pécher. En effet, comment
approuver les mortifications de ces gens « qui jeûnent en se
préparant aux procès et qui méditent le mal au moment même
où ils se frappent la poitrine (Isa., LVIII, 4) ? » Ils ne
renoncent ni à leurs volontés, ni à leurs voluptés : « Non,
ce n'est pas là le jeûne de mon choit, dit le Seigneur (Ibid.,
5).» Commencez donc par fermer vos fenêtres, mettez de fortes
serrures à vos portes, bouclez soigneusement toutes les
ouvertures, et après cela, quand de nouvelles immondices ne
viendront plus s'ajouter aux premières, vous pourrez commencer
à vous débarrasser des anciennes. Le pécheur encore étranger
aux exercices de la vie spirituelle se figure qu'il est bien
facile de faire ce qu'on lui dit. Qui peut, en effet, dit-il, m'empêcher
de commander à mes sens? En conséquence, il condamne le ventre
à la tempérance et au jeûne; les oreilles à demeurer fermées
« aux paroles sanguinaires du scandale (Isa., XXXIII, 15); »
les yeux à détourner leurs regards de tout ce qui est vanité;
les mains à se fermer à l'avarice et à ne s'ouvrir que pour l'aumône;
peut-être même leur impose-t-il l'obligation d'un travail pour
les détourner de l'injustice, selon le précepte de l'Ecriture :
« Que celui qui volait ne vole plus; mais plutôt qu'il emploie
ses mains à un travail honnête, afin de se procurer de quoi
soulager l'indigent (Eph., IV, 28). »
9.
Mais tandis qu'il intime ainsi ses ordres à ses membres et fait
connaître à chacun d'eux en particulier ses résolutions, ils
couvrent tout à coup sa voix et s'écrient tous ensemble: Qu'est-ce
que toutes ces nouveautés signifient? Prétends-tu nous asservir
à tes caprices? Mais il se trouvera bien quelqu'un pour s'élever
contre ces ordres nouveaux et pour protester contre ces lois
nouvelles. — Qui sera-ce ? répond le pécheur. — Mais
eux: Ce sera, ne t'en déplaise, cette paralytique qui gît
maintenant au fond de ta maison, tourmentée de souffrances
atroces. Tu nous as faits depuis longtemps ses esclaves, et nous
as prescrit, l'aurais-tu oublié? d'être aux ordres de tous ses
désirs. — A ces mots, le malheureux pécheur pâlit, il est
confondu et ne sait plus que répondre; son esprit est dans la
plus grande anxiété. Les sens alors se rendent sans retard
auprès de leur infortunée souveraine pour lui faire des
plaintes sanglantes contre leur maître et lui dénoncer ses
ordres cruels. La bouche se plaint d'être traitée avec
parcimonie et privée désormais de toutes les douceurs de la
bonne chère; les yeux déplorent de se voir condamnés aux
larmes et à la retenue. Pendant qu'ils continuent sur ce ton, la
volonté se dresse sur sa couche, et, dans un accès d'un violent
emportement, s'écrie: Est-ce un songe, ce que vous me dites n'est-il
point une fable? Au même instant la langue, saisissant l'occasion
qui lui est offerte, fait entendre aussi sa plainte: Il n'est,
dit-elle, rien de plus vrai que ce que vous venez d'entendre et
moi-même je me vois interdire les fables et les mensonges, je ne
dois plus désormais faire entendre que des paroles sérieuses,
et même n'en plus dire que d'absolument nécessaires.
10. La
volonté s'élance alors comme une vieille femme en furie;
oubliant toutes ses infirmités, elle s'avance les cheveux en
désordre, les vêtements déchirés et le sein nu; de ses ongles
elle met ses blessures en sang, ses dents grincent, elle frémit
de rage, et l'air même est empesté de son haleine empoisonnée.
Gomment la raison du pécheur, s'il lui en reste encore une ombre,
ne serait-elle pas confondue en voyant la malheureuse volonté
accourir à sa rencontre et fondre sur elle ? — Voilà donc,
s'écrie l'autre, voilà donc ta fidélité à nos engagements?
Voilà comme tu compatis à mes affreuses souffrances? Ne viens-tu
pas au contraire mettre le comble à mes maux et à ma douleur?
Il te semblait peut-être que l'apanage qui m'est échu était
excessif et qu'il fallait le réduire; mais que me restera-t-il
si tu m'arraches cet homme ? Tu ne m'avais laissé que lui pour m'assister
dans les maux où je languis, et tu te. rappelles sans doute
comment furent réglés les soins qu'il devait me rendre. Il peut
se faire que maintenant tu sois guérie du triple mal qui me
consume, mais moi je ne le suis point; je n'ai pas cessé d'être
tourmentée par la volupté, par la curiosité et par l'ambition
je ne suis plus qu'une plaie de la plante des pieds au sommet de
la tête. Voilà pourquoi, s'il faut te rappeler nos conventions,
les organes fines du goût et de la génération m'ont été
abandonnés pour satisfaire la volupté; les pieds, avec leur
facilité à se porter partout, et les yeux, avec leurs regards
sans retenue, m'ont été livrés pour contenter la curiosité;
la langue et les oreilles ont été mises à ma disposition pour
servir la vanité, celles-ci recueillent l'huile délicieuse des
pécheurs qu'on verse sur ma tête, et celle-là supplée à l'insuffisance
des louanges qu'on m'adresse; car c'est pour moi un immense
plaisir de m'entendre louer par les autres et, dans l'occasion,
de faire moi-même aux autres mon propre éloge; je n'ai pas de
plus constant désir que de m'entendre louer par la bouche d'autrui,
et même par ma propre bouche : c'est un mal auquel en
particulier ton propre génie n'est pas sans fournir lui-même de
nombreux aliments. Quant aux mains, comme elles sont aptes à se
mouvoir dans tous les sens, elles n'ont point été mises à ma
disposition pour une seule sorte de services, mais elles prêtent
tour à tour, leur ministère, avec un zèle assez soutenu, soit
à la vanité, soit à la curiosité, soit à la volupté. Voilà
comment les choses ont été réglées, et cependant tous les
sens réunis n'ont jamais pu me donner en un seul point une
satisfaction complète, attendu que l'œil n'est jamais
rassasié de voir ni l'oreille d'entendre; je voudrais parfois
que le corps tout entier fût œil pour voir, ou que tous les
sens devinssent autant de bouches. Et toi, tu veux me ravir le
peu de consolation qui me reste et que je mendie, quel qu'il soit,
comme une grâce! — A ces mots, s'éloignant indignée et
furieuse, elle continue en ces termes: Mais je te tiens toujours
et te tiendrai longtemps encore.
11.
Cependant toutes ces luttes font ouvrir les yeux à la raison, et
hic., montrent enfin la difficulté de son entreprise ; alors s'évanouit
la facilité qui l'avait d'abord séduite. Elle voit que la
mémoire est remplie de choses T immondes et qu'une foule d'impuretés
y affluent de tous côtés: elle s'a perçoit qu'il ne lui est
plus possible de fermer tout à fait ses fenêtres à la mort, et
que la volonté, quelque languissante qu'elle soit, domine encore
en reine malgré ses plaies dont le pus se répand partout. L'âme
enfin se voit toute couverte de souillures et reconnaît qu'elles
ne lui viennent point d'ailleurs que de son propre corps et d'elle-même,
car elle n'est autre que la mémoire, qui est couverte de ces
impuretés et la volonté qui les produit; en un mot, elle est en
même temps raison, mémoire et volonté. Or en ce moment, la
raison, comme amoindrie, paraît en quelque sorte frappée d'aveuglement,
puisqu'elle n'a pas su voir ces choses, et d'impuissance, puisque
maintenant qu'elle les voit elle ne peut di plus y porter remède;
quant à la mémoire, elle est elle-même toute pleine p, d'impuretés
et d'infection; pour ce qui est de la volonté, elle se trouve
frappée de langueur et couverte de plaies horribles. Et, pour
que rien n'échappe dans l'homme, son corps lui-même est dans un
état de révolte, ses sens sont comme autant de fenêtres par
lesquelles la mort entre dans son âme, et de portes incessamment
ouvertes au plus affreux désordre.
CHAPITRE
VII. Consolation d'une âme qui reconnaît sa misère.
12.
Que l'âme donc qui se trouve en cet état, prête l'oreille et
entende avec un étonnement mêlé d'admiration la voix de Dieu
même qui lui dit: «Heureux les pauvres d'esprit, parce que le
royaume des cieux est à eux (Malth., V, 3). » Or, où trouver
un pauvre d'esprit plus pauvre que celui qui n'a pas en lui où
goûter un instant de repos, ni où reposer sa tête? C'est
encore là un dessein de la bonté céleste que l'homme qui se
déplait à lui-même plaise à Dieu, et que celui qui hait la
maison de son âme, parce qu'il la trouve pleine de souillures et
d'immondices, se trouve excité à rechercher cette demeure
glorieuse que les hommes n'ont point bâtie de leurs mains, et
qui doit durer éternellement. Je ne m'étonne pas que le
pécheur soit comme interdit d'admiration à la vue d'une si
grande bonté, qu'il en croie à peine ses oreilles, et que, dans
son saisissement, il s'écrie : « Est-il donc croyable que le
bonheur de l'homme soit le fruit de sa misère? » N'en doutez
pas, qui que vous soyez qui vous récriez de la sorte, s'il n'est
pas le fruit de la misère, ce l'est du moins de la miséricorde,
qui ne saurait se produire si la misère ne lui ouvre les voies.
Après tout, le bonheur peut. bien être aussi le fruit propre de
la misère, si l'humiliation produit l'humilité, et si on fait
de nécessité vertu. «Mon Dieu, dit le Prophète, vous tenez en
réserve pour votre héritage une pluie que vous laissez tomber
selon votre bon vouloir. Il était épuisé, mais vous l'avez
remis en état (Ps. LXXII, 10). » Le mal est du moins bon à
nous faire rechercher le médecin, et j'estime bienheureux le
malade que Dieu même se charge de rendre à la santé. Mais,
comme on ne saurait régner dans les cieux si on n'a commencé à
régner sur la terre, et comme on ne peut aspirer au royaume de
Dieu tant qu'on n'a pas obtenu l’empire sur ses propres sens,
la voix de Dieu continue en disant: « Bienheureux ceux qui sont
doux, parce qu'ils auront la terre pour l’héritage (Matth.,
V, 4). » C'est comme si elle disait en termes plus clairs et
plus formels : Adoucissez les mouvements indomptés de votre
volonté et essayez d'apprivoiser cette bête féroce. Vous êtes
lié maintenant, efforcez-vous de délier ce qu'il ne vous est
pas possible de rompre: c'est votre Eve, la contraindre par la
violence ou lutter ouvertement contre elle sera toujours au-dessus
de vos forces.
13.
Alors, le pécheur respirant un peu à ces paroles et trouvant
aussi, en y réfléchissant, ce parti plus facile, s'avance, bien
qu'avec un certain embarras, et essaye de calmer cette vipère
furieuse. Il s'en prend d'abord aux jouissances charnelles et
reproche aux consolations d'un monde frivole d'être mesquines,
peu dignes de l'homme, d'avoir d'ailleurs bien peu de durée, et
finalement d'être toujours funestes à ses partisans. puis, s'adressant
à la volonté : Avoue, lui dit-il, il te serait d'ailleurs bien
difficile de soutenir le contraire, avoue que ce misérable et
inutile serviteur n'a jamais pu, malgré toute sa bonté, te
procurer une entière satisfaction, même dans les plus petites
choses. Ainsi le plaisir du goût, auquel on sacrifie tant de nos
jours, réside dans un espace large à peine de deux doigts; or
quelles peines n'en coûte-t-il pas pour procurer de bien faibles
jouissances à un si petit organe! Et quels maux ces jouissances
n'entraînent-elles pas après elles? Les reins et les épaules
prennent un développement monstrueux, le ventre se charge de
graisse et s'arrondit, on dirait une grossesse, mais le fruit qu'il
porte est un fruit de mort; enfin les os n'ont plus la force de
soutenir le poids des chairs qui les recouvrent, de là tout le
cortège des maladies. Il en est de même de- l'enivrement de la
luxure; que de peines, que de sacrifices il en coûte pour la
satisfaire, sans parler encore du sacrifice a, de la réputation,
de l'honneur ou même de la vie qu'elle entraîne quelquefois, et
cela pour stimuler, à la vapeur sulfureuse des passions, la nos
sens déjà trop éveillés, et pour laisser ensuite, comme la
bourdonnante abeille, son dard pénétrant et tenace dans le cœur
où elle a commencé par distiller un miel d'une perfide douceur.
Ses désirs sont pleins de trouble et d'anxiété; ses actes sont
la turpitude et l'ignominie même, et ses conséquences, le
remords et la honte.
14. Et
puis encore, dites-moi, je vous prie, quels avantages le corps
retire-t-il de tous ces vains spectacles, et, à votre avis, quel
bien procurent-ils à l'âme ? Vous ne trouverez
certainement
rien dans l'homme qui recueille quelque profit de la curiosité.
C'est un plaisir aussi vain et frivole que puéril, et je ne sais
pas si on peut souhaiter rien de pire à un homme curieux, que de
jouir constamment de ce à quoi il aspire le plus, car il ne
saurait trouver de satisfaction dans un spectacle paisible et
durable, il faut à sa curiosité un aliment qui change
sans
cesse. C'est bien ce qui prouve qu'il n'y a aucune jouissance
véritable dans toutes ces choses, puisqu'elles ne charment que
par leur succession. Quant à la vanité des
vanités,
son nom seul indique assez qu'elle n'est rien par elle-même.
C'est
donc en pure perte qu'on se donne du mal pour satisfaire la
vanité. O gloire, ô gloire, dit un Sage entre mille, tu
n'es
rien va de plus qu'un vain bruit qui remplit notre oreille !...
Et pourtant que de malheurs naissent, je ne dirai pas de cette
heureuse vanité, mais de ce vain bonheur! C'est d'abord
l'aveuglement
du cœur, selon cette parole des saintes Lettres: « O mon
peuple, ceux qui t'appellent bienheureux t'induisent en erreur (Isa.,
III, 12). » Puis les animosités avec leurs emportements et
leurs fureurs , les soupçons avec leurs inquiétudes et
leurs
peines, l'envie avec ses cruels tourments, la haine , qui se
consume dans des supplices plus affreux encore que dignes de
pitié; l'amour insatiable des richesses, qui cause à
l'âme
plus de tourments par les désirs que de satisfaction par la
jouissance : car il en coûte bien des peines pour les
acquérir,
on ne les possède pas sans inquiétude et on ne les perd
qu'avec
une foule de regrets. D'ailleurs, là où il y a beaucoup
de
richesses, il y a beaucoup de gens qui les consomment (Eccl., V.
10); » la jouissance est pour les autres, les riches n'en ont
due les titres et les embarras. Au milieu de tout cela, pour si
peu, que dis-je, pour ces véritables riens, ne faire aucun cas
de la gloire que l'œil de l'homme n'a pas vue, dont son
oreille n'a jamais entendu le récit et que son cœur n'a
jamais pu concevoir, mais que Dieu ménage à ceux qui
l'aiment,
non ce n'est pas seulement manquer de bon sens, c'est avoir perdu
la foi.
15.
Après tout, je comprends que ce monde, qui est tout entier dans
le mal, trompe par de vaines promesses des âmes oublieuses de
leur noblesse originelle et de leur vraie condition; au point de
n'avoir pas honte .e d'être employées à la garde des pourceaux
dont elles partagent les grossiers appétits sans pouvoir en
partager la triste nourriture. Autrement, en effet, comment
expliquer dans une créature si excellente, destinée à partager
la gloire et l'éternelle félicité du Dieu qui l'a créée d'un
souffle de sa bouche, qui l'a faite à son image, rachetée de
son sang, enrichie du don de la foi et adoptée enfin par son
Esprit, une telle faiblesse et une abjection si profonde qu'elle
puisse, sans rougir, se sentir misérablement esclave d'un corps
et de sens voués à la corruption? C'est justice d'ailleurs qu'elle
ne puisse les dominer, puisqu'elle a quitté un pareil Époux
pour s'attacher à ces indignes adorateurs: oui, il est juste qu'elle
soupire maintenant après la nourriture des pourceaux que
pourtant personne ne lui donnera, puisqu'elle a mieux aimé faire
paître ces vils animaux que de rester assise à la table de son
père. Quelle folie, en vérité, que de prendre la peine de
nourrir une femme stérile, dont on ne peut espérer d'enfants un
jour, et de refuser tonte assistance à une veuve, de négliger
le soin de son âme et de céder à toutes les fantaisies du
corps, de choyer et d'engraisser une chair vouée à la
corruption et qui ne peut manquer de devenir la pâture des vers!
Quant au culte de Mammon, à l'amour des richesses, cette
véritable idolâtrie , cette poursuite de la vanité, qui ne
sait qu'il est la marque d'une âme dégénérée.
16. Je
veux bien qu'il y ait de la grandeur et de la gloire dans les
avantages que le monde semble momentanément prodiguer à ses
partisans; ré qui ne voit qu'ils n'ont rien de solide? Il est
bien certain, en effet, qu'ils seront de courte durée; mais ce
qui l'est moins, c'est la limite même de cette durée; souvent
nous les perdons pendant la vie, et jamais, ne dis pas rarement,
jamais ils ne nous accompagnent après la mort. Or qu'y a-t-il
pour l'homme de plus certain que la mort, et de plus incertain
que l'heure même de la mort ? Elle n'a pas plus de pitié pour
le pauvre que de respect pour le riche ; elle n'a de
considération ni pour la naissance, ni pour les mœurs ni même
pour l'âge, ou si elle fait quelque différence pour l'âge, c'est
en venant s'asseoir à la porte des vieillards, tandis qu'elle ne
tend encore que des pièges sous les pas des jeunes gens. Je
trouve donc bien à plaindre ceux qui, dans les sentiers obscurs
et glissants de cette vie, s'engagent avec confiance dans des
soins superflus et ne voient pas que la vie, comme une vapeur
légère qui passe en un moment, n'est que la vanité des
vanités. Vous avez enfin obtenu cette dignité, par exemple, que
vous ambitionnez depuis si longtemps, conservez-la avec soin. A
force d'économie, vous avez rempli vos coffres, employez tous
vos soins à ne rien perdre. Vos champs promettent d'abondantes
moissons, abattez vos greniers pour en construire de plus grands;
enfin bâtissez sur des plans nouveaux, remplacez les ronds par
des carrés et puis dites-vous à vous-mêmes : Me voilà
abondamment pourvu de tout maintenant et pour bien des années....
Et voilà qu'une voix va vous dire : « Insensé, cette nuit
même on va te redemander ton âme; pour qui seront tous ces
biens que tu as amassés (Luc., XII, 20) ? »
17. Et
plaise au ciel qu'il n'y eût que ces richesses de perdues, et
que celui qui les a amassées ne se perde pas plus tristement
encore! Il serait certainement moins cruel d'avoir travaillé en
pure perte que pour sa propre perte. Mais non, « la solde du
péché est la mort (Rom., VII, 23) et celui qui sème dans la
chair ne recueillera que la corruption (Galat., L, VII, 8) ; »
car nos œuvres ne passent point, comme il semble qu'elles de;
passent, mais semées dans le temps elles germeront dans l'éternité.
L'insensé sera frappé de stupeur en voyant qu'une si petite
graine a produit une pareille moisson, bonne ou mauvaise, selon
que celui qui l'a semée l'aura choisie bonne ou mauvaise elle-même.
L'homme qui se nourrit de ces pensées ne regarde jamais un
péché comme peu de chose, car ce qu'il voit, c'est moins la
semence qu'il jette que la moisson qui doit en naître un jour.
CHAPITRE
IX. C'est en vain que le pécheur recherche les ténèbres et le
mystère; car il est sous les yeux des démons qui seront ses
accusateurs, des anges qui rendront témoignage contre lui, et de
Dieu qui le jugera.
18.
Les hommes sèment donc, même sans le savoir: ils sèment quand
ils enveloppent d'un voile leurs mystères d'iniquité, quand ils
cachent d, à tous les regards les projets de leur vanité et
quand ils accomplissent dans l'ombre leurs œuvres de ténèbres.
— Je suis entouré de murs de tous côtés, dira l'un, qui
peut me voir? — Personne ne vous voit, je le veux bien, et
pourtant vous n'êtes pas sans témoins. Vous êtes sous les yeux
du mauvais ange; votre bon ange a aussi les regards fixés sur
vous, et celui qui est bien plus grand que tous les anges bons ou
mauvais, Dieu même vous voit aussi. Ainsi vous êtes vu de celui
qui sera votre accusateur, d'une foule de témoins et du juge qui
vous citera un jour à son tribunal, et sous les yeux duquel il
est aussi insensé de vouloir pécher qu'il est affreux de tomber
entre les mains du Dieu vivant. Ne vous flattez donc pas d'une
fausse sécurité; vous êtes entouré de pièges qui vous
échappent, il est vrai, mais auxquels vous ne sauriez échapper;
et s'il vous est impossible de les découvrir, il l'est
également de ne pas vous y laisser prendre. Celui qui a formé
notre oreille entend sans doute aussi, et celui qui a fait notre
œil ne saurait pas voir ! Ce n'est point un amas de pierres,
ouvrages de ses mains, qui pourront faire obstacle aux rayons de
ce soleil; le rempart même de notre corps ne peut rien cacher
aux yeux de l'éternelle vérité, il n'est pas de voiles pour le
regard de Dieu, pour ce regard plus pénétrant qu'un glaive à
deux tranchants, qui non-seulement distingue, mais encore
discerne la direction même de nos pensées, et pénètre nos
plus secrètes affections. Si l'abîme du cœur humain n'était
tout entier accessible à ce regard avec tout ce qu'il renferme,
nous ne verrions pas le grand Apôtre frémir de crainte à la
pensée du jugement de Dieu, quoique sa conscience ne lui
reprochât rien. « Je compte pour bien peu de chose, dit-il, d'être
jugé par vous ou par tout autre homme, je ne fais point de cas
non plus du jugement que je porte moi-même de moi; car, encore
que ma conscience ne me reproche rien, je ne me regarde point
comme étant juste pour cela. Mais celui qui doit me juger, c'est
le Seigneur ( I Corinth., IV, 3 et 4). »
19. Si
vous vous flattez de pouvoir échapper aux jugements des hommes,
à la faveur d'une muraille qui vous dérobe à leurs regards ou
de s, quelque artifice, vous pouvez être sûrs que vos fautes
véritables n'échapperont point aux regards de celui qui saura
même vous charger de crimes imaginaires. Si vous appréhendez l'opinion
de l'un de vos semblables, redoutez bien davantage des témoins
qui ont bien plus de haine encore pour l'iniquité et d'horreur
pour la corruption. Enfin, si vous ne craignez point les regards
de Dieu, et si vous ne redoutez que ceux des hommes, rappelez-vous
que Jésus-Christ est homme aussi et qu'il ne peut ignorer ce que
font les hommes, et vous n'oserez point faire sous ses yeux ce
que vous n'oseriez vous permettre sous les miens. Vous vous
interdirez sous les yeux du Maître, jusqu'à la pensée même de
ces actions que non-seulement vous ne devez point faire, mais que
vous ne vous permettriez point sous les regards de l'un de ses
serviteurs. D'ailleurs, si vous redoutez le regard d'un œil
de chair plus que le glaive vengeur qui peut dévorer la chair
elle-même, sachez que ce que vous redoutez le plus vous arrivera
un jour et que vous éprouverez le malheur que vous appréhendez;
car « il n'y a rien de caché qui ne se dévoile, ni rien de
secret qui ne se divulgue (Luc, XII, 2). » Les couvres des
ténèbres, étalées au grand jour, seront confondues par la
lumière. Non-seulement les abominables et secrets excès de la
luxure, mais les trafics injustes de ceux qui vendent les choses
saintes, les perfides détractions et les inventions mensongères
des calomniateurs qui égarent la justice, tout cela sera rendu
visible à tous les regards par celui qui sait toutes ces choses,
quand le grand scrutateur des cœurs et des reins viendra
examiner Jérusalem à la lueur de ses éternelles flambeaux (Sophon.,
XII, 1). »
CHAPITRE
X. Pour faire son salut, il ne suffit point d'éviter le mal, il
faut encore faire le bien.
20.
Que feront donc, ou plutôt que devront souffrir ceux qui auront
s commis quelques crimes, quand ceux qui n'auront pas fait de
bonnes œuvres s'entendront dire: « Allez au feu éternel (Matth.,
XXV, 41) ? » Et comment celui qui n'a su ni ceindre ses reins
pour s'abstenir du mal, ni tenir sa lampe allumée pour faire le
bien, pourra-t-il se voir admis , au festin des noces, quand le
mérite de la virginité ni l'éclat d'une lampe allumée ne
pourront faire pardonner le seul tort d'avoir oublié l'huile ?
Enfin à quels tourments ne doivent pas s'attendre ceux qui, dans
cette vie, non-seulement ont fait mal, mais ont fait très-mal,
si ceux qui ont reçu des biens en cette vie doivent être
tourmentés au point de ne pouvoir dans l'autre obtenir la
moindre goutte d'eau pour rafraîchir leur langue au sein des
brûlantes ardeurs qui les consumeront (Luc, XVI, 24, 25) ?
Evitons donc le mal, et pour être dans le filet de l'Eglise, ne
nous en croyons pas plus libres de pécher pour cela; car il faut
que noirs sachions que le pécheur ne mettra point dans ses
corbeilles tous les poissons qu'il aura pris dans ses filets,
mais qu'arrivé au rivage il fera choix des bons pour les
conserver et rejettera les autres (Matth., XIII, 48). De même ne
nous contentons pas d'avoir ceint ; nos reins, mais de plus
allumons encore notre lampe, afin de faire le bien sans
interruption aucune, nous rappelant que non-seulement tout arbre
qui ne porte que de mauvais fruits, mais aussi celui qui n'en
porte point du tout, doit être coupé et jeté au feu ( Matth.,
III, 10, et VIII, 19), dans ce feu éternel qui a été préparé
pour le démon et pour ses anges (Matth., XXV, 41).
21. Ce
n'est pas tout encore, en évitant le mal et en faisant le bien,
ne recherchons que la paix et non la gloire; car la gloire n'appartient
qu'à Dieu, et il ne la cède à personne, selon cette parole: «
Je ne céderai ma gloire à personne (Isa., XLII, 8). » Un homme
selon le cœur de Dieu disait aussi: « Non, non, ce n'est
pas à nous, Seigneur, mais à votre nom que vous devez donner la
gloire (Ps. CXIII, 9). » Rappelons-nous aussi cette parole de l'Écriture:
« Si vous avez fait vos offrandes selon les rites, mais que vous
ayez mal divisé les parts de la victime, vous avez péché (Gen.,
IV, 7, juxta LXX). » Or le partage que je vous propose, mes
frères, est juste, et si quelqu'un dit le contraire, je lui
rappellerai qu'il n'est pas de moi, mais des anges eux-mêmes,
car ce sont eux qui les premiers ont fait entendre ce cantique:
« Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et paix sur la terre
aux hommes de bonne volonté (Luc, III, 14). » Conservons donc
de l'huile dans nos vases, de peur que nous ne frappions un jour
en vain aux portes des noces, quand elle nous auront été
fermées, Dieu nous préserve de ce malheur et que nous n'entendions
de la bouche même de l'Époux cette dure réponse « Je ne vous
connais point (Matth., XXV, 12). » Mais il y a plus encore;
notre perte peut être la suite non-seulement de nos iniquités,
de la stérilité de nos œuvres, de notre vanité, mais
encore d'un certain faible pour le plaisir. Voilà pourquoi nous
avons besoin de force pour résister aux attraits du péché,
pour demeurer inébranlables dans la foi contre le lion rugissant,
et nous devons nous servir d'elle comme d'un bouclier pour
repousser avec vigueur les traits enflammés lancés contre nous;
nous avons aussi besoin de justice pour faire le bien, de
prudence pour ne point être réprouvés avec les vierges folles,
et de tempérance enfin pour ne point nous laisser aller aux
attraits de la volupté, et ne nous point exposer à entendre
comme ce malheureux qui implorait la miséricorde de Dieu, quand
le temps de ses somptueux festins et de ses splendides vêtements
fut passé: « Souvenez-vous, mon fils, que vous avez eu des
biens pendant votre vie, et qu'alors Lazare n'a eu que des maux
en partage; maintenant il est au sein du bonheur et vous, vous
êtes au milieu des souffrances (Luc, XVI, 25). » Certainement
Dieu est terrible dans ses desseins; mais s'il est terrible, il n'est
pas moins miséricordieux, car il ne nous laisse point ignorer
quels seront ses jugements un jour. « L'âme qui aura péché,
nous dit-il, périra (Ezéch., XVIII, 20) ; » le rameau stérile
sera coupé (Jean, XV, 6) ; la vierge qui aura oublié de se
pourvoir d'huile sera exclue de la salle du festin des noces (Matth.,
XXV, 12), et quiconque aura reçu des biens en cette vie recevra
des maux dans l'autre (Luc, XVI, 25). Mais s'il arrive par hasard
qu'on se trouve dans ces quatre conditions à la fois, c'est, à
mes yeux, le comble du désespoir.
22. Ce
sont de telles réflexions et d'autres semblables que la raison
suggère à la volonté en d'autant plus grand nombre et avec d'autant
plus d'art qu'elle est plus éclairée des lumières de l'intelligence.
Heureux celui dont la volonté cède et obéit si bien aux
conseils de la raison que, fécondée par la crainte, elle
devient grosse des divines promesses et enfante des désirs de
salut. Mais il peut se faire que la volonté se montre rebelle et
obstinée, que les bons conseils non-seulement la trouvent
impatiente, mais encore la rendent plus perverse et qu'elle se
montre plus intraitable après les menaces et plus exaspérée
même après les plus doux ménagements. Peut-être bien, au lieu
de se laisser toucher par les suggestions de la raison, se
laissera-t-elle aller, dans un mouvement de fureur, à lui
répondre en ces termes: — Jusques à quand exercerez-vous
ma patience? Sachez que toutes vos prédications n'ont point d'action
sur moi; vous êtes, je ne l'ignore point, de rusés personnages,
mais toute votre habileté ne saurait avoir de succès avec moi.
— Peut-être même, appelant tous les sens à son aide, leur
ordonnera-t-elle d'être plus que jamais soumis à ses appétits
et de se montrer esclaves plus dévoués de sa dépravation. C'est
en effet ce qu'une expérience de tous les jours nous apprend.
Quiconque nourrit la pensée de se convertir se sent plus
vivement tourmenté par la concupiscence de la chair, et ceux qui
songent à secouer le joug de Pharaon et à s'éloigner de l'Égypte
se sentent aussitôt surchargés d'une plus grande tâche dans
les travaux de terre et de briques qui leur sont imposés.
23.
Dieu veuille que ceux qui en sont là ne tombent point dans l'impiété
et se tiennent loin de ce gouffre épouvantable dont il est dit:
« Quand l'impie est tombé dans l'abîme de la perversité, il n'a
plus que du mépris pour toutes choses (Prov., XVIII, 3) ! » Il
n'y a plus qu'un remède, mais d'une extrême énergie, qui
puisse guérir un pécheur eu cet état, et il courra les plus
grands risques s'il n'apporte un soin minutieux à suivre les
conseils du médecin et à pratiquer ses ordonnances; car l'épreuve
est rude et voisine du désespoir. Il n'y a plus de salut pour
lui que si, recueillant toute sa sensibilité, il la tourne vers
sa pauvre âme dont l'état est aussi triste que lamentable, et
entend en même temps une voix d'en haut qui lui dise : «
Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu'ils seront consolés (Matth.,
V, 5). » Qu'il verse alors des larmes abondantes, car le moment
de pleurer est venu, et il y a matière à des larmes sans fin.
Qu'il en verse donc, mais que ce ne soit pas sans un sentiment d'amour
et sans espoir d'être consolé. Qu'il considère qu'il ne
saurait trouver de repos en lui-même et que tout n'est en lui
que misère et désolation. Qu'il sente qu'il n'y a point pour
lui de bonheur dans la chair et que ce monde maudit n'est plein
que de vanité et d'affliction d'esprit. Qu'il reconnaisse, dis-je,
qu'il ne peut trouver de consolation ni au dedans, ni au dehors,
ni au-dessous de lui, et qu'il apprenne enfin à n'en attendre
que d'en haut et à n'en chercher point ailleurs. Qu'il pleure
donc en attendant, et qu'il exhale sa douleur; que ses yeux
deviennent des sources de larmes et qu'il n'y ait plus de repos
pour ses paupières; les larmes purifient l'ail qu'un mal
empêche de voir, lui rendent la vue plus pénétrante et lui
permettent de soutenir l'éclat de la plus pure lumière.
CHAPITRE
XII. Comment il faut amener par la douceur la volonté à aimer
et à désirer les choses du ciel.
24.
Après cela, qu'il commence à jeter un regard par les trous dé
sa prison, qu'il poursuive de l'ail à travers les barreaux de
son réduit le rayon bienfaisant qui l'éclaire, et, qu'à l'exemple
des anges, il cherche la lumière en suivant la lumière. De la
sorte, il ne peut manquer de trouver cette tente admirable où il
est donné à l'homme de se nourrir du pain des anges, ce paradis
de voluptés planté de la main de Dieu même; ce jardin rempli
de fleurs délicieuses où il goûtera enfin le frais et le repos,
et alors il s'écriera: — Oh, si ma malheureuse volonté
voulait entendre ma voix, si seulement elle voulait venir voir ce
délicieux endroit et visiter ce séjour de bonheur!... Oui, c'est
ici qu'elle trouverait le repos parfait et qu'elle cesserait de
me tourmenter n'étant plus tourmentée, elle-même. Car il ne
mentait pas celui qui disait: « Prenez mon joug sur vos épaules,
et vous trouverez le repos pour vos âmes (Matth., XI, 29). »
Sur la foi de cette promesse, qu'il adoucisse sa voix en parlant
à sa volonté courroucée, qu'il prenne même un air enjoué en
l'abordant et lui dise d'un ton affectueux: —Cessez de m'en
vouloir, car ce n'est pas moi qui serais capable de chercher à
vous nuire. Ce corps est à vous, je vous appartiens même tout
entier, ne craignez donc rien et n'ayez pas peur. — Il ne
devra pourtant point s'étonner si la volonté lui répond encore
d'un ton un peu amer. — Toutes vos méditations vous ont
tourné la tête. Qu'il la laisse dire et n'ait pas même l'air
de s'apercevoir de ce qui se passe, mais qu'il saisisse à propos
dans la conversation l'occasion de changer le cours de l'entretien
et lui dise : — J'ai découvert aujourd'hui un jardin des
plus charmants, un endroit délicieux. Nous y serions bien l'un
et l'autre. Après tout, vous êtes bien malheureuse dans ce lit
de douleurs, sur cette couche de souffrances, dans ce réduit où
mille cuisants chagrins vous assaillent. Le Seigneur viendra au
secours de celui qui le cherche et de l'âme qui a mis son
espérance en lui. Il écoutera ses prières et ses vœux et
ne manquera pas de donner à ses paroles le don de la persuasion.
La volonté sentira enfin s'éveiller en elle le désir d'abord
de voir ce séjour, puis insensiblement elle voudra y entrer, et
enfin elle souhaitera d'y fixer sa demeure.
CHAPITRE
XIII. Soulagement que trouve un pécheur converti dans les
admirables douceurs de la piété et dans les délices de la vie
spirituelle.
25.
Gardez-vous bien pourtant de croire que je parle ici d'un lieu
matériel; ce paradis de délices est tout intérieur. Ce ne sont
pas nos pieds, mais les dispositions de notre âme qui nous y
conduisent. Ce qui vous y charmera, ce n'est- point un grand
nombre d'arbres tels qu'en porte la terre, mais la vue
délicieuse d'un magnifique plan de vertus toutes spirituelles. C'est
un jardin parfaitement fermé où l'on voit une source
mystérieuse qui se divise en quatre ruisseaux, la sagesse d'où
s'écoulent quatre vertus différentes. Vous y verrez aussi
pousser des lis admirables; à peine leurs fleurs commenceront-elles
à s'épanouir que vous entendrez le doux gémissement de la
tourterelle. Le nard dont l'Epouse compose ses parfums y répand
sa délicieuse odeur; on y voit pousser aussi en abondance, loin
de l'aquilon, au souffle des zéphirs, toutes les autres plantes
aromatiques. Au milieu s'élève l'arbre de vie, ce pommier des
Cantiques, qui l'emporte en beauté sur tous les autres arbres de
la forêt, qui couvre l'Epouse de son frais ombrage et charme son
palais par la douceur de ses fruits. C'est là que la continence
brille de tout son éclat et que la vérité sans voile charme
les regards de l'esprit comme un astre radieux; ses oreilles sont
flattées et réjouies par les doux accents de la voix de celui
qui console nos âmes; ses narines, si je puis ainsi parler, se
dilatent au souffle de l'espérance dans ce champ que le Seigneur
a comblé de ses dons et qui exhale les plus délicieuses
senteurs; enfin la charité verse, à flots, dans ce séjour, les
délices d'un incomparable enivrement. Toutes les ronces et les
épines qui autrefois déchiraient l'âme sont inconnues en ce
lieu, elle ne ressent plus dans le calme délicieux d'une bonne
conscience que la douceur des miséricordes du Seigneur dont elle
se trouve inondée. Or toute cette félicité n'est point encore
celle de la vie éternelle, ce n'est que la solde que tout soldat
du Christ reçoit dès cette vie ; elles n'appartiennent point à
l'Eglise du ciel mais à celle de la terre; c'est proprement ce
centuple que reçoit dès ce monde quiconque méprise le monde. N'attendez
pas que mes discours vous en fassent sentir le prix, il n'y a que
l'Esprit qui puisse vous le faire connaître. Ne cherchez point
non plus à l'apprendre dans les livres, mais tâchez plutôt de
l'éprouver par vous-mêmes, car c'est une science peu connue de
l'homme, elle est pour lui au nombre des sciences occultes. Les
félicités de la terre ne peuvent donner une idée de celles-là,
c'est la douceur de Dieu même, et vous n'en aurez une juste
idée qu'en la goûtant vous-mêmes, selon ce qui nous est dit :
« Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux (Ps. XXXIII, 3).
» C'est une manne cachée, c'est un nom tout à fait nouveau,
personne ne le connaît que celui qui l'a reçu; ce n'est pas le
savoir. mais la grâce qui nous en instruit, et ce n'est pas non
plus par la science, mais par la conscience qu'on le possède:
«C'est le saint, ce sont les perles de l'Evangile (Matth., VII,
6), » et celui qui a commencé par pratiquer lui-même avant d'instruire
les autres, ne fera certainement pas la faute qu'il nous a
défendu de faire. D'ailleurs il ne regarde plus comme des chiens
et des pourceaux ceux qui renoncent à leurs crimes et à leurs
abominations passées, il va même jusqu'à vouloir les consoler
en leur disant par la bouche de son Apôtre : «Il est vrai que
vous avez été tout cela, mais à présent vous êtes purifiés,
vous êtes sanctifiés (I Corinth., VI, 11). » Seulement que le
pécheur prenne garde de ne point retourner comme le chien à son
vomissement, ou comme le pourceau à sa fange.
CHAPITRE
XIV. Dans les satisfactions terrestres, la satiété ne va jamais
sans le dégoût ; mais plus on goûte les délices du ciel, plus
on désire les goûter.
26. A
l'entrée donc de ce paradis, le murmure d'une voix céleste se
fait entendre et révèle un secret divin qui se dérobe aux
sages, aux prudents du siècle et ne se découvre qu'aux petits.
La raison ne garde pas pour elle seule cette précieuse
révélation, mais elle se fait un bonheur de la communiquer à
la volonté : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la
justice parce qu'ils seront rassasiés (Matth., V, 6).n Voilà
une pensée bien profonde, un mystère d'un prix inestimable ; c'est
une parole pleine de vérité et digne de toute créance puisqu'elle
nous vient du ciel, du trône même du Roi des cieux. En effet,
une violente famine s'est étendue sur la terre, et tous tant que
nous sommes, nous faisons plus que de commencer à ressentir les
premières atteintes du besoin, nous en éprouvons les dernières
rigueurs, c'est au point que nous en sommes tombés au rang des
animaux sans raison, et leur sommes devenus semblables, désirant
assouvir notre faim, sans pouvoir y d réussir, avec la vile
nourriture qu'on donne aux pourceaux. Celui qui aime l'argent n'est
point rassasié par l'argent, et celui qui aime la r luxure n'est
point non plus rassasié par elle; celui qui recherche la gloire
n'est pas rassasié davantage par cette nourriture; enfin celui
qui aime le monde ne peut non plus être jamais rassasié par le
monde. Pour moi, je connais pourtant des hommes rassasiés de ce
inonde et qui ne peuvent plus y penser maintenant sans en
éprouver du dégoût. J'en connais qui sont rassasiés des
richesses, rassasiés des honneurs, rassasiés des plaisirs et
des vanités du siècle, non pas un peu, mais à tel point qu'ils
ne ressentent plus que, du dégoût pour toutes ces choses. Or il
nous est facile à tous, avec la grâce de Dieu, d'en venir à
cette satiété-là, elle n'est pas produite par l'abondance,
mais par le mépris. Voilà donc comment les insensés enfants d'Adam,
en se nourrissant de la nourriture des pourceaux, entretiennent,
ou mieux encore, nourrissent la faim qui dévore leur âme. Oui,
insensés, il n'y a que votre faim qui gagne à ces aliments;
cette nourriture qui n'est pas faite pour vous n'est propre qu'à
irriter vos besoins. Et pour dire plus clairement les choses, je
veux prendre un exemple entre tous ceux que la vanité des hommes
me présente dans ses désirs; le cœur ne sera jamais plus
rassasié d'or que les poumons ne le seront d'air. Il ne faut pas
que l'avare s'offense, j'en dis tout autant de ceux que l'ambition,
la luxure ou l'habitude du mal dominent. Et si on éprouve
quelque peine à me croire sur parole, que chacun s'en rapporte
à son expérience propre ou à celle des autres.
27. S'il
y a parmi vous, mes frères, quelqu'un qui désire voir sa faim
assouvie, qu'il commence par avoir faim de la justice, et il est
certain d'être rassasié. Qu'il soupire après ces pains qui se
trouvent en abondance dans la maison dg Père de famille et il ne
tardera pas à n'avoir plus que du dégoût pour les cosses dont
les pourceaux se nourrissent. Qu'il s'efforce de savourer, ne
serait-ce qu'un moment, les délices de la justice, et il ne
tardera pas à vouloir les savourer davantage, et à se rendre de
plus en plus digne de les savourer, selon cette parole de l'Ecriture
: « Celui qui me mange éprouvera le besoin de me manger encore,
et celui qui me boit voudra toujours me boire (Eccl., XXIV, 29).
» Ce désir, en effet, bien plus en rapport avec notre être et
bien plus conforme à notre nature, s'empare vivement de notre cœur
et en chasse bien vite tout autre désir. Voilà comment le fort
armé est vaincu par un plus fort que lui et comment on voit un
clou en chasser un autre. «Heureux donc ceux qui ont faim et
soif de la justice, parce qu'ils seront rassasiés (Matth., V, 6)
; » non pas, il est vrai, rassasiés dès à présent de cette
justice dont l'homme ne se rassasiera jamais et qui sera pour lui
la vie éternelle, mais de tous les autres biens qu'il avait d'abord
désirés avec le plus d'ardeur; en sorte qu'à partir de ce
moment la volonté, cessant de forcer le corps à obéir comme un
esclave à toutes ses concupiscences, l'abandonnera à la
conduite de la raison, ou plutôt le pressera elle-même de se
mettre au service de la justice pour son salut et pour sa
sanctification, avec non moins de zèle et d'ardeur qu'il s'était
naguère mis pour le mal aux ordres de l'iniquité.
CHAPITRE
XV. Le moyen de purifier la mémoire des souvenirs d'une vie
criminelle, c'est de s'en remettre avec une pleine et entière
confiance à la miséricorde de Dieu, qui en accorde le pardon.
28.
Toutefois, après avoir changé enfin votre volonté et réduit
votre corps en servitude, après avoir tari la source du mal et
soigneusement bouché toutes les ouvertures par lesquelles il
pénétrait, il vous reste une troisième chose à faire, et ce n'est
pas la moins difficile, il s'agit des purifier votre mémoire, de
nettoyer ce cloaque infect. Comment, direz-vous, effacer de ma
mémoire, l'impression qu'elle conserve de toute ma vie passée?
Le frêle et mince tissu sur lequel elle est écrite a bu l'encre
et s'en est imprégné, comment l'effacer à présent? Elle ne s'est
pas arrêtée à la superficie seulement, mais elle a pénétré
le tissu tout entier; c'est en vain que je voudrais l'effacer
maintenant, je détruirais le papier plutôt que d'en faire
disparaître les caractères qui y sont gravés. Il en est de
même de ma mémoire, il faudrait que l'oubli allât jusqu'à la
détruire, comme cela arriverait, par exemple, si je venais à
perdre l'esprit; alors je ne conserverais plus aucun souvenir de
mes actions. Autrement quel grattoir employer pour effacer les
souillures de ma mémoire et la conserver intacte elle-même. Pas
d'autre que cette parole pleine de vie et d'efficacité et plus
pénétrante qu'un glaive à deux tranchants « Vos péchés vous
sont remis (Marc., II, 5). » Laisser le Pharisien murmurer et
dire : « Qui peut remettre les péchés si ce n'est Dieu (Ibid.,
7) ?» Car c'est précisément Dieu même qui vous adresse ces
paroles: « Or nul ne saurait se comparer à lui, il connaît le
secret de toute science et il l'a révélé à Jacob son fils et
à Israël son bien-aimé; plus tard, il s'est fait voir lui-même
sur la terre et il a conversé avec les hommes (Baruch, III, 36,
37, 38). » C'est sa miséricorde qui efface le péché, non en
en faisant perdre le souvenir à la mémoire, mais en faisant que
ce dont le souvenir était en elle et la souillait, y soit encore
et ne la souille plus. Et en effet, nous nous rappelons en ce
moment une foule de péchés qui ont été commis ou par nous ou
par d'autres; or il n'y a que les nôtres qui nous souillent,
ceux d'autrui ne sont pas une tache pour nous. D'où vient cela?
C'est qu'il n'y a que les nôtres qui nous fassent rougir et que
nous craignions de nous voir reprocher. Otez la pensée du
reproche, ôtez la crainte, ôtez la honte, c'est ce que fait la
rémission du péché, et non-seulement nos péchés ne font plus
d'obstacle à notre salut, mais même ils peuvent y coopérer en
nous excitant à rendre de vives actions de grâces à celui qui
nous les a remis. .
29.
Mais le pécheur qui implore de Dieu la rémission de ses
péchés ne peut manquer d'entendre cette réponse pleine d'à-propos:
« Bienheureuses les âmes miséricordieuses, parce qu'il leur
sera fait miséricorde (Matth., V, 7). » Si donc vous voulez que
Dieu ait pitié de vous, ayez vous-même pitié de votre âme.
Baignez toutes les nuits votre couche de vos larmes et arrosez
votre lit de vos pleurs (Ps. VI, 7). Si vous avez compassion de
vous, si vous poussez de profonds soupirs de pénitence, vous
avez fait le premier pas du côté de la miséricorde et vous ne
pouvez être assuré qu'elle vous sera faite. Etes-vous un grand,
un très-grand pécheur, et « avez-vous besoin d'une clémence
peu commune, d'un torrent de miséricordes? » montrez-vous vous-même
d'une miséricorde très-grande, infinie; réconciliez-vous avec
vous-même, car vous n'êtes pas bien avec vous depuis que vous
vous êtes déclaré contre Dieu. Quand vous aurez rétabli la
paix chez vous, allez plus loin encore, faites votre paix, mais
complète aussi, avec le prochain, et le Seigneur es vous baisera
aussi d'un baiser de sa bouche. Alors, selon le mot de l'Ecriture,
« une fois réconcilié, vous aurez la paix avec lui (Rom., V, 1).
» Pardonnez donc à ceux qui vous ont offensé et vous-même
vous mériterez d'obtenir votre pardon, quand vous direz avec une
conscience pleine de sécurité en priant votre Père: «Remettez-nous
nos dettes comme nous les remettons à nos débiteurs (Matth., VI,
12). » S'il vous est arrivé de faire du tort à quelqu'un,
rendez au moins ce que vous avez pris; et s'il vous reste quelque
chose, donnez-le aux pauvres, et, en faisant miséricorde, vous
obtiendrez miséricorde à votre tour. « Vos péchés, fussent-ils
rouges comme l'écarlate, ils deviendront blancs comme neige; et
s'ils étaient pareils au vermillon, ils seront rendus aussi
blancs que la laine (Isaï., I, 8). » Enfin,
pour échapper à la confusion de toutes vos prévarications dont
le souvenir vous fait actuellement rougir, faites l'aumône, et
si votre fortune ne vous le permet pas, suppléez-y du moins par
vos pieux désirs, et vous serez purifié. Non-seulement votre
raison sera éclairée, votre volonté redressée, mais votre
mémoire elle-même sera purifiée, et vous pourrez dès ce
moment entendre la voix du Seigneur vous appeler et vous dire: «
Bienheureux ceux qui ont le cœur pur (Matth., V, 8). »
30. «
Bienheureux ceux qui ont le cœur pur, parce qu'ils verront
Dieu (Matth., V, 3). » Grande promesse, mes frères, et digne de
réveiller tous les désirs de notre âme; car cette vision de
Dieu n'est autre chose que la consommation même du bonheur
suivant ce que dit l'apôtre saint Jean : « Nous sommes dès à
présent les enfants de Dieu, mais nous ne savons pas encore ce
que nous serons un jour. Nous savons pourtant que, lorsqu'il se
montrera à nous, nous serons semblables à lui, parce que nous
le verrons tel qu'il est ( Joann., III, 2). » Cette vision n'est
autre chose que la vie éternelle, selon ce que la Vérité même
nous enseigne dans son Evangile: « La vie éternelle, dit-il, c'est
de vous connaître, vous qui êtes le seul vrai Dieu, et de
connaître Jésus-Christ que vous avez envoyé (Joann., XVII, 3).
» La tache de notre œil qui nous empêche de jouir de cette
bienheureuse vision est donc bien digne de nos regrets, et la
négligence que nous apportons à le guérir est exécrable.
Quelquefois nous ne pouvons faire usage des yeux du corps parce
qu'ils souffrent soit d'une humeur intérieure, soit de quelque
grain de poussière qui leur vient du dehors; il en est de même
des yeux de l'âme : ils sont offusqués soit par l'attrait des
plaisirs charnels, soit par la vaine curiosité ou l'ambition du
siècle. C'est ce que nous apprenons par notre propre expérience
aussi bien que par le langage des saintes lettres, où il est
écrit: « Notre corps sujet à la corruption arrête l'élan de
notre âme, en même temps que le séjour de la terre affaisse
notre esprit et gène l'essor de nos pensées (Sap., IV, 15). »
Toutefois, dans l'un et l'autre cas, il n'y a que le péché qui
émousse et obscurcisse l'œil de notre âme, car il ne peut
exister d'autre obstacle entre notre œil et la lumière,
entre Dieu et l'homme. En effet, si tout le temps que nous
habitons ce corps de boue, nous vivons éloignés de Dieu, ce n'est
pas la faute de notre corps, je veux dire de ce corps mortel que
nous portons, mais cela vient plutôt de ce qu'il est une chair
de péché dans laquelle la loi du péché, et non celle du bien
domine. Il arrive pourtant quelquefois que notre œil
corporel, quoique débarrassé de la paillé qui l'offusquait,
soit par la main qui l'a, tirée, soit par le souffle qui l'a
chassée, semble pendant quelque temps hors d'état de voir
encore. C'est ce qui a lieu aussi pour l'œil de notre âme
comme a pu s'en convaincre bien souvent celui qui marche selon l'esprit.
C'est qu'il ne suffit pas d'avoir retiré le fer de la blessure
pour que la plaie soit guérie, il faut ensuite appliquer dessus
les remèdes convenables et travailler à la cicatriser. Voilà
pourquoi ceux qui ont purifié le cloaque de leur âme ne doivent
pas non plus se croire pour cela entièrement purifiés eux-mêmes;
au contraire, c'est alors que, pour eux, se fait sentir le besoin
de se purifier souvent, non pas seulement avec l'eau, mais avec
le feu, pour pouvoir dire avec le Psalmiste: «Nous avons passé
par l'eau et par le feu et vous nous avez, Seigneur, conduits au
séjour du repos (Ps. LXV, 12). » « Bienheureux donc ceux qui
ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu, maintenant Sans
doute comme en un miroir et en énigme (I Corinth., XIII, 12), »
mais plus tard, face à face, quand notre visage aura été lavé
de toutes ses souillures et que le Seigneur pourra le laisser
paraître en sa présence dans la gloire, parce qu'il n'aura plus
ni tache ni ride.
31.
Alors le Seigneur continue avec raison : « Bienheureux les
hommes pacifiques parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu (Matth.,
V, 9). » Or il y a l'homme pacifié, il rend autant qu'il peut
le bien pour le bien et n'a envie de faire du mal à personne. Il
y a l'homme patient, qui non-seulement ne rend pas le mal pour le
mal, mais encore sait supporter ceux qui veulent lui en faire ;
enfin il y a l'homme pacifique qui rend le bien pour le mal et se
sent constamment disposé à faire du bien à ceux mêmes qui lui
font du mal. Le premier est encore un enfant facile à
scandaliser, et il ne lui sera pas aisé de faire son salut clans
ce siècle pervers et plein de scandales. Le second possède son
âme dans la patience, comme dit l'Ecriture (Luc, XX, 19) ; mais
pour le troisième, non-seulement il possède son âme, mais
même il gagne beaucoup d'âmes à Dieu. Le premier est en paix
autant que cela dépend de lui; le second conserve la paix, mais
le troisième la fait naître; c'est donc avec raison qu'on lui
donne le nom d'enfant de Dieu, puisqu'il s'acquitte du devoir d'un
enfant et que, après avoir été réconcilié lui-même, il
témoigne sa reconnaissance, en réconciliant les autres à son
père. Celui qui se montre bon serviteur monte en grade dans la
maison de son maître ; or il n'est pas de titre préférable
dans la maison d'un père au titre de fils : « Car ceux qui sont
les fils du père en sont aussi les héritiers, ils sont donc
héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ (Rom., VIII, 17). »
Voilà comment, selon ce que le Seigneur nous apprend, son
serviteur se trouve partout où il se trouve lui-même (Joan.,
XII, 26).
Je
vous ai fatigués par la longueur de ce discours et vous ai
retenus beaucoup plus longtemps que je ne l'aurais dû, aussi
vais-je m'arrêter, non pas que votre silence plein de
discrétion, m'y invite, mais parce que l'heure avancée le veut.
Toutefois rappelez-vous qu'il arrivait quelquefois à l'Apôtre,
comme vous l'avez vu dans les saintes Lettres, de prolonger sa
prédication jusqu'au milieu de la nuit. Puissiez- vous, pour me
servir de ses propres paroles, «supporter quelques moments
encore l'indiscrétion de mon zèle, car j'ai pour vous un amour
jaloux comme celui de Dieu même (II Corinth., XI, 4 et 2)! »
CHAPITRE
XIX. Blâme sévère adressé aux ambitieux qui ont l'audace de s'immiscer
sans en être dignes dans l'exercice des fonctions saintes.
32.
Mes petits enfants, « qui vous montrera à fuir la colère à
venir (Luc, III, 7) ? » Or personne n'est plus digne de l'éprouver
que celui qui couvre ses sentiments hostiles des dehors de l'amitié.
Judas, c'est par un baiser que tu trahis le Fils de l'homme, toi
que je traitais en ami, qui prenais tes repas avec moi et qui
portais en même temps que moi la main au plat! Non, tu n'as
point de part dans la prière que le Sauveur adresse à son l'ère
en lui disant: « Pardonnez-leur, mon Père, car ils ne savent ce
qu'ils font (Luc, XXIII, 34). » Malheur à vous
es qui
vous attribuez non-seulement la clef de la science; mais encore
celle s de l'autorité; qui, non contents de ne pas entrer,
empêchez encore de mille manières que les autres entrent, quand
vous devriez plutôt les contraindre à le faire! Vous vous
emparez des clefs sans attendre qu'on vous les donne: c'est de
vos pareils que le Seigneur se plaint par la bouche de son
Prophète en disant: « Ils ont régné, mais ce n'est pas par
moi; ils ont pris le titre de princes, je ne le leur ai point
donné (Ose., VIII, 4). » D'où vient donc ce besoin de
prélatures? d'où vient une ambition si effrénée? Quel peut
être le principe d'une si folle présomption ? Est-il quelqu'un
parmi vous qui osât, sans attendre l'ordre du dernier des
princes temporels, ou même en dépit de sa défense, s'arroger
les fonctions de ministre, s'emparer de ses revenus et diriger
ses affaires? Ne pensez pas non plus que Dieu approuve ce que
font, dans sa vaste demeure, ces vases de colère destinés à
périr. On vient en foule à son Église, mais voyez quels sont
ceux qu'il y appelle, comprenez-le à l'ordre même des pensées
du discours du divin Maître : « Bienheureux, dit-il, ceux qui
ont le cœur pur, parce qu'ils verront Dieu ; » et il
termine en disant: « Bienheureux les hommes pacifiques, parce qu'ils
seront appelés enfants de Dieu (Matth., V, 8 et 9). » Or ceux
que le Père céleste appelle des hommes au cœur pur, ce
sont ceux qui, au lieu de rechercher leurs propres intérêts, n'ont
en vue que ceux de Jésus-Christ, et qui ne demandent point ce
qui leur est utile à eux, mais ce qui l'est à tout le monde. «
Pierre, m'aimes-tu ? dit le Sauveur du monde? — Seigneur,
vous savez que je vous aime. Pais mes brebis, reprend le divin
Maître (Joan., XXI, 15, 16, 17). » Comment aurait-il confié
ses bien-aimées brebis à un pasteur qui ne l'eût point aimé
lui-même? Vous savez bien que ce qu'on recherche avant tout dans
un administrateur, c'est qu'il soit d'une fidélité éprouvée.
Malheur aux ministres infidèles qui se chargent de réconcilier
les autres quand ils ne sont pas encore réconciliés eux-mêmes,
comme pourraient le faire des hommes justes en tout point!
Malheur à ces enfants de colère qui s'érigent en ministres de
miséricordes! Malheur à ces enfants de colère qui portent l'audace
jusqu'à s'arroger le titre et le rang qui ne conviennent qu'aux
hommes pacifiques! Malheur à ces enfants de colère qui se
déguisent en fidèles médiateurs de paix pour s'engraisser des
péchés du peuple ! Malheur à ces hommes qui vident selon la
chair ! Incapables de plaire à Dieu, ils ont la prétention de
le rendre favorable à leurs frères. Pour nous, mes frères,
pour nous qui gémissons sur l'état présent de l'Eglise, il n'est
pas étonnant que de la race du serpent naisse un basilic (Isa.,
XIV, 29).
33.
Nous ne sommes pas étonné de voir la vigne du Seigneur
vendangée par des ouvriers qui s'éloignent des voies qu'il a
tracées. Car c'est avec cette impudence qu'on voit des hommes
qui n'ont jamais entendu la parole du Seigneur les invitant à
rentrer en eux-mêmes ou qui, l'ayant entendue, se sont enfuis
comme Adam pour aller se cacher sous d'épais feuillages, usurper
le rang et les fonctions des hommes pacifiques et des vrais
enfants de Dieu. Aussi n'ont-ils pas cessé, jusqu'à présent,
de faire le mal, ils traînent encore les débris du filet où
ils ont été pris, ils n'ont pas jusqu'ici ouvert les yeux sur
leur indigence (Jérém., III, 1); » chacun d'eux dit au
contraire : Je suis riche, je n'ai besoin de rien, tandis qu'il
est pauvre, malheureux, misérable et nu (Apocal., III, 17). Ils
ne possèdent point cet esprit de douceur si nécessaire pour
reprendre les pécheurs, en veillant sur eux-mêmes, pour ne
point tomber, à leur tour, dans la tentation. Bien loin de
connaître les larmes de la componction, ils ne savent que se
féliciter du mal qu'ils font et se réjouir des pires choses.
Aussi est-ce à leurs pareils que le Seigneur a dit: « Malheur
à vous qui riez maintenant, vous pleurerez un jour (Luc, VI, 25)
! » L'objet de leurs vœux n'est point 1a justice, mais l'argent
; toujours le regards fixés sur de plus hauts honneurs, ils n'aspirent
qu'aux dignités, ils n'ont soif que de la gloire humaine. Ce ne
sont point eux qui ont des entrailles de miséricorde, leur
plaisir est de se montrer exigeants et d'agir en tyrans, la
piété pour eux n'est qu'un instrument de lucre et de profits.
Faut-il parler de la pureté de leur cœur? Plût à Dieu qu'ils
n'eussent pas même oublié qu'ils ont un cœur, comme s'il
avait cessé de battre en eux! Plût à Dieu qu'ils ne fussent
pas, selon l'expression du Prophète, « semblables à la colombe
séduite qui ne possède plus son cœur (Ose., VII; 11) ! »
Oui, plût à Dieu qu'au moins les dehors fussent purs, chez eux,
et qu'on ne remarquât point de taches sur leurs vêtements et
jusque sur leur personne, ils obéiraient du moins en cela au
précepte divin: « Soyez purs, vous qui portez les vases du
Seigneur (Isa., LII, 11)! »
34. Je
ne veux point accuser tout le monde, mais je ne puis pas non plus
excuser tout le monde. Le Seigneur s'est réservé encore des
milliers de ministres fidèles (Rom., XI, 4), autrement, si leur
justice n'était notre excuse, si le Dieu des armées n'avait
laissé parmi nous cette semence sainte, il y a longtemps que
nous aurions été détruits comme Sodome et que nous aurions
péri ainsi que Gomorrhe. L'Eglise, il est vrai, semble avoir
élargi ses tentes, l'ordre très-saint du clergé a vit de même
ses rangs grossir, et le nombre des frères s'est beaucoup accru
(a); mais, Seigneur, en multipliant votre peuple, vous n'avez
point ajouté à sa gloire, puisqu'il semble avoir perdu en
mérites ce qu'il a gagné en nombre. On se précipite partout
vers les ordres sacrés, et on voit des hommes se charger sans
trembler, sans même y penser, de ces ministères dont les anges
appréhenderaient de se voir chargés eux-mêmes. On ne craint
pas en effet de recevoir en mains les insignes d'une autorité
divine, ou de porter sur sa tête la couronne qui en est l'emblème,
quoiqu'on soit esclave de l'avarice, dominé par l'ambition,
subjugué par l'orgueil et sous la loi de la luxure et de l'iniquité,
et qu'on recèle peut-être au fond de son cœur de ces mystères
d'abomination que nous ne pourrions voir sans frémir, s'il nous
était donné, selon le mot d'Ezéchiel (Ezech., III, 8), de
percer la muraille pour être témoins des horreurs qui souillent
la maison de Dieu. En effet, sans parler des fornications, des
adultères et des incestes, les passions
On
remarque une légère différence pour ce passage entre les
manuscrits et quelques-unes des éditions des couvres de saint
Bernard. Ainsi dans l'édition de Spire de 1501, on lit ; « L'ordre
très-saint s'est multiplié au delà de toute mesure. » L'édition
de 1520 donne la même leçon que la nôtre. Il se pourrait aussi
que le mot frères désignât les cardinaux comme dans la lettre
quatre-vingt-dix-septième.
35.
Qui ne sait qu'autrefois les cités qui furent le berceau de ces
infamies, frappées avant le temps par le jugement de Dieu, sont
devenues la proie des flammes. Personne n'ignore que les feux de
l'enfer, sans attendre la fin des temps, ont eu hâte de dévorer
cette nation abominable dont les crimes aussi clairs que le jour
avaient hâté l'arrêt du juge suprême. Le feu, le soufre et le
vent furieux des tempêtes, ont ravagé, qui ne le sait, la terre
même complice de ces attentats et l'ont changée en un lac
affreux. L'hydre du mal perdit cinq têtes du coup, mais, hélas
! il en repoussa bientôt d'innombrables. Quelle main a relevé
ces cités coupables, a élargi l'enceinte de leurs murs infâmes,
a propagé au loin les germes de leur contagion? Malheur! malheur!
l'ennemi du genre humain a semé partout les funestes débris de
cet incendie allumé par le soufre, et a recouvert l'Eglise même
de ses cendres abominables, et plusieurs de ses ministres des
flots impurs sortis de ce cloaque infect. Hélas! race de choix,
sacerdoce royal, tribu sainte, peuple d'adoption (I Petr., IX, 9)
! qui donc à ta naissance divine, alors que des flots de grâces
inondaient le berceau de la religion du Christ, eût pu croire
que tu serais un jour couvert de tant d'ordures?
36.
Cependant on les voit avec ces souillures entrer dans le
tabernacle du Dieu vivant, et habiter dans le temple saint du
Seigneur qu'ils profanent par leur présence, provoquant ainsi
contre eux mille sentences de condamnation par les forfaits dont
leur conscience est chargée, et par l'audace qu'ils ont de se
présenter néanmoins ainsi dans le sanctuaire de Dieu.
Assurément de tels ministres, bien loin d'apaiser la colère de
Dieu, ne sont capables que de l'irriter davantage, car ils
semblent dire dans leur cœur : Il n'ouvrira pas même les
yeux sur nos crimes (Ps. IX, 33). Oui, ils l'irritent en effet,
et attirent sur eux son courroux, peut-être, je le crains, par
les choses même qui avaient pour objet de le rendre propice.
Plût à Dieu plutôt, qu'avant , d'élever l'édifice, ils
eussent commencé par s'asseoir, pour examiner si leurs
ressources leur permettaient de le terminer! Plaise au ciel que
ceux qui n'ont pas la force de pratiquer la continence n'aient
pas l'imprudence d'embrasser le célibat! Car vraiment il s'agit
ici d'un édifice coûteux à élever, c'est une tache qui
dépasse les forces de bien des hommes. Mieux vaudrait pour eux,
cela ne fait point de doute, prendre femme que de brûler, et
faire leur salut dans les rangs des simples fidèles que de s'élever
aux dignités ecclésiastiques pour y mener une vie criminelle et
s'y préparer un jugement d'autant plus rigoureux. En effet, il y
en a beaucoup, ce ne sont pas tous assurément, mais pourtant il
y en a beaucoup, la chose est certaine, d'autant plus qu'ils sont
trop nombreux pour qu'on ne les voie pas et d'ailleurs ils ne
cherchent point à se cacher, tant ils ont perdu tout sentiment
de honte, il en est, dis-je, beaucoup pour qui il semble que la
liberté que leur laisse le sacerdoce est une occasion de vivre
selon la chair, et qui, après avoir renoncé au remède que leur
offrait le mariage, se livrent ensuite aux plus affreux
désordres.
CHAPITRE
XXI. Douce exhortation à la pénitence.
37.
Mes frères, je vous en conjure, épargnez, épargnez vos âmes,
épargnez le sang qui a été répandu pour vous. Evitez un
affreux danger, prenez garde de tomber dans le feu qui est
préparé aux pécheurs. Que la profession de la perfection
chrétienne cesse d'être une illusion et montre enfin une vraie
vertu sous les dehors de la piété; que le célibat religieux ne
soit plus une vaine apparence, privée de toute vérité. Comment
la chasteté ne serait-elle pas en péril au sein des délices, l'humilité
au comble des richesses, la piété dans le torrent des affaires,
la vérité dans ces conversations sans fin et la charité au
milieu de ce siècle pervers ? Fuyez du milieu de Babylone, fuyez
et sauvez vos âmes; accourez dans les villes de refuge où vous
puissiez faire pénitence du passé, obtenir la grâce de Dieu
dans le présent et attendre avec confiance la gloire de la vie
future. Que le souvenir de vos fautes ne retarde point votre
marche, car ordinairement la grâce surabonde là où le péché
a abondé; que l'austérité de la pénitence ne vous effraye
point, car toutes les souffrances de cette vie ne sont rien en
comparaison du pardon de nos fautes passées, de la grâce qui
dès maintenant nous comble de consolation et de la gloire qui
nous est promise. Enfin il n'est pas d'amertume si grande que la
farine du Prophète ne soit capable d'adoucir (IV Reg., IV, 41),
et que le bois de vie, la sagesse, ne rende agréable au goût (Prov.
III, 18).
38. Si
vous ne pouvez croire à mes paroles, croyez du moins aux faits,
rapportez-vous-en aux nombreux exemples qui le prouvent. On la
voit de toutes parts les pécheurs accourir à la pénitence, et
quoique d'un tempérament délicat ou amollis par l'éducation,
ils ne comptent pour rien les austérités corporelles, pourvu qu'ils
réussissent à calmer les remords de leur conscience alarmée.
Rien n'est impossible à la foi, rien n'est difficile à l'amour,
rien n'est dur aux âmes douces et rien n'est ardu aux humbles,
car la grâce vient à leur aide et leur parfaite obéissance
allège le poids de l’autorité. Jusques à quand serez-vous
en proie à des pensées d'élévation et de grandeur (Ps. CXXX ,
1) ? Certes, c'est une chose assez grande et un emploi assez
admirable que d'être ministre de Jésus-Christ et dispensateur
des divins mystères; mais l'ordre des pacifiques l'emporte
encore de beaucoup sur tout cela, à moins qu'au lieu de passer
par tous les degrés qui y conduisent, vous ne vouliez les
franchir tous à la fois d'un seul bond. Plût au ciel encore que
ceux qui s'avancent par de semblables moyens fussent aussi
fidèles à remplir leur charge qu'ils ont été présomptueux en
la briguant ! Mais il est bien difficile, peut-être même est-ce
absolument impossible, que la racine amère de l'ambition
produise jamais un doux fruit de charité. Quant à moi, je vous
dis, ou plutôt ce n'est pas moi qui vous le dis, mais le
Seigneur lui-même : « Quand vous serez invité à un festin de
noces, asseyez-vous à la dernière place... car quiconque s'élève
sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé (Luc, XIV, 10
et 11). »
CHAPITRE
XXII. Le devoir d'un bon pasteur est d'instruire son troupeau et
de ne pas craindre d'être persécuté pour la justice.
39. «
Bienheureux les pacifiques, dit le Seigneur, parce qu'ils seront
appelés enfants de Dieu (Matth., V. 9). » Remarquez bien qu'il
loue ici non pas ceux qui parlent de paix, mais ceux qui
procurent la paix; car il y a des hommes qui sont forts pour en
parler, mais qui ne sauraient la procurer. Or de même que ce ne
sont pas ceux qui connaissent la loi, mais ceux qui la pratiquent
(Rom., II, 13), qui sont réputés justes, ainsi ce ne sont pas
ceux qui annoncent, mais ceux qui donnent la paix que Jésus-Christ
déclare bienheureux. Pourtant je voudrais bien que tous ceux qui,
parmi nous, aujourd'hui semblent être des Pharisiens, et le sont
peut-être bien en effet, comme ils le paraissent, m tout en ne
faisant pas ce qu'il faut, prêchassent du moins ce qu'il faut
prêcher. Je voudrais que ceux qui ne peuvent annoncer l'Evangile
s'ils ne sont payés pour cela, l'annonçassent du moins quand on
les paye. Je voudrais qu'ils évangélisassent, ne fût-ce même
que dans le but de gagner de quoi manger. « Le mercenaire, a dit
le Sauveur, voit le loup et s'enfuit (Joan. X, 12). » Plût à
Dieu qu'aujourd'hui, tous ceux qui ne sont pas de vrais pasteurs
voulussent du moins être de vrais mercenaires et non point de
véritables loups pour leurs troupeaux. Plût à Dieu qu'ils ne
fussent pas les premiers à déchirer leurs brebis et les
premiers à s'enfuir, lors même que personne ne les poursuit!
Plût au Ciel enfin qu'ils n'abandonnassent leur troupeau qu'en
voyant le loup paraître! Après tout, on pourrait peut-être les
souffrir tels qu'ils sont si on les voyait, surtout quand rien ne
les menace, toucher leur salaire et, à ce prix, s'occuper de la
garde de leur troupeau, au lieu de le troubler eux-mêmes et de l'écarter
à plaisir des pâturages de la vérité , et de la justice. Il
est certain que la persécution montre à tous les yeux quelle
différence il y a entre ces mercenaires et les vrais pasteurs.
Comment, en effet, ne serait-on pas sensible à des pertes
temporelles, quand on ne songe qu'à des avantages temporels? Et
comment serait-on prêt à souffrir, sur la terre, persécution
pour la justice, quand on tient plus aux avantages de la terre qu'à
la justice même? « Bienheureux, dit le Seigneur, ceux qui
souffrent persécution pour la justice parce que le es royaume
des cieux leur appartient (Matth., V, 10). » C'est aux pasteurs
qu'est annoncée cette béatitude, non point aux mercenaires et
encore moins aux loups et aux voleurs. Tant s'en faut qu'ils
souffrent persécution pour la justice, qu'au contraire ils
ressentiraient moins de peine à subir la persécution qu'à voir
triompher la justice, attendu que la justice condamne leurs
œuvres et qu'il leur est même pénible d'en entendre
prononcer le nom.
40.
Mais pour satisfaire leur avarice ou leur ambition, on les
trouves rait toujours prêts à s'exposer à toutes sortes de
périls, à susciter toute es espèce de scandales, à supporter
toutes les haines, à dévorer tous les affronts, à dédaigner
toutes les critiques, en sorte que leur courage pour supporter
toutes ces choses n'est pas moins funeste à leur troupeau que la
lâcheté des mercenaires. Voici donc ce que le vrai Pasteur, le
bon Pasteur, celui qui donne sa vie pour ses brebis, dit aux
véritables pasteurs . « Vous serez bienheureux quand les hommes
vous haïront, ne voudront plus vous souffrir auprès d'eux, vous
proscriront et vous maudiront à cause du Fils de l'homme.
Réjouissez-vous le jour où il en sera ainsi; soyez dans l'allégresse,
car une magnifique récompense vous est réservée dans les cieux
(Luc., VI, 22 et 23). » En effet, que peuvent avoir à craindre
des voleurs ceux qui placent leur trésor dans les cieux? et
pourquoi se plaindraient-ils du nombre de leurs tribulations,
quand ils voient que la récompense augmente avec l'épreuve? Au
contraire ils se réjouiront, ils en ont bien sujet, ils se
réjouiront, dis-je, de voir que ce qui s'accroît c'est moins
encore la persécution qu'ils endurent, que la récompense qu'ils
en recevront un jour, et ils s'estimeront d'autant plus heureux
qu'ils auront plus à souffrir pour Jésus-Christ, auprès de qui
les attend un plus riche salaire. Que craignez-vous, hommes de
peu de foi? C'est une vérité indubitable appuyée sur l'infaillible
Vérité elle-même « que nulle adversité ne peut nuire à
celui que nulle iniquité ne domine (Ex oral. et collect. Eccles.).
» Mais c'est trop peu de ne pas nuire, il n'est pas d'adversité
qui ne soit un avantage si on la souffre pour la justice et en
vue de Jésus-Christ, « près de qui les souffrances des pauvres
porteront un jour leur fruit (Ps. IX, 19). » Qu'à lui soit la
gloire, aujourd'hui, toujours et dans les siècles des siècles.
Ainsi soit-il.
source:
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/bernard/tome02/index.htm