Saint
Bernard de Clairvaux
Les 12 Prérogatives de la Bienheureuse Vierge Marie
édition
numérique par Michel Perrin et www.JesusMarie.com - septembre
2002
Sermon pour l'Octave
de l'Assomption.
D'après
ce texte de l'Apocalypse : Un signe grandiose apparut dans le
ciel : une femme qu'enveloppait le soleil, la lune sous les pieds
et douze étoiles en couronne sur sa tête.
1. Mes très chers frères, un homme
et une femme nous ont causé le plus grand dommage; mais, grâce
à Dieu, tout a été réparé par un autre homme et une autre
femme, dans une merveilleuse surabondance de grâces. Le don n'est
pas proportionné à la faute, et la grandeur du bienfait passe
de loin le dommage subi. L'artisan très habile et très bon n'a
pas brisé le vase fêlé, il l'a remodelé à notre usage et
nous l'a rendu plus parfait. Du vieil Adam il en a tiré un
nouveau, et il a transfiguré Ève pour former Marie. Certes, le
Christ pouvait nous suffire, puisque, aujourd'hui encore, toute
notre capacité vient de lui ; mais il n'était pas bon pour nous
que l'homme restât seul. Il fallait, au contraire, que l'un et l'autre
sexes prissent part à notre régénération, puisque l'un et l'autre
avaient contribué à notre chute. Certes l'homme, le Christ
Jésus est un médiateur fidèle et tout-puissant entre Dieu et
les hommes, mais nous redoutons en lui la majesté divine. Son
humanité s'est comme résorbée dans sa divinité, non pas que
sa nature ait changé, mais parce que son rôle a été déifié.
On ne célèbre pas seulement sa miséricorde, mais aussi son
jugement, : bien que sa passion lui ait appris la compassion, qui
le rend miséricordieux, il a le pouvoir de juger. Notre Dieu est
un feu dévorant. Le pécheur redoute, en s'en approchant,
de périr sous le regard de Dieu comme la cire fond en présence
de la flamme.
2. Dès lors, la femme bénie entre les femmes n'intervient pas
inutilement; elle a sa place nécessaire dans cette
réconciliation. Nous avons besoin d'un médiateur pour aller au
grand Médiateur, et nous ne saurions en trouver de plus efficace
que Marie. Médiatrice, Ève le fut également, mais médiatrice
de malheur, puisque c'est par son intermédiaire que l'antique
serpent put inoculer à l'homme son venin pestilentiel. Marie, au
contraire, est une médiatrice fidèle, qui apporte aux hommes
comme aux femmes l'antidote du salut. L'une fut l'instrument de
la séduction ; l'autre l'est de l'apaisement. La première fut l'instigatrice
de la transgression, la seconde inaugure la rédemption. Pourquoi
l'humaine faiblesse craindrait-elle d'approcher Marie ? Il n'y a
en elle rien de dur ou d'effrayant ; toute douceur, elle offre à
tous le lait et la laine. Repassez dans votre mémoire tout le
cours de l'histoire évangélique; si vous trouvez en Marie le
moindre signe d'acrimonie, de dureté ou de colère, vous pourrez
vous défier d'elle et redouter son approche. Si au contraire -
et c'est ce qui ne peut manquer de se produire - vous ne voyez
dans tout ce qu'elle fait que bonté et grâce, douceur et
compassion, remerciez la Providence de vous avoir donné, dans sa
pitié infinie une médiatrice de qui vous n'avez rien à
craindre. Elle s'est faite toute à tous, et dans l'excès de sa
charité, elle a voulu être la débitrice des sages et des
insensés. Elle ouvre à tous le sein de sa miséricorde, afin
que tous participent de sa plénitude ; le captif y trouvera sa
délivrance, le malade sa guérison, l'affligé sa consolation,
le pécheur son pardon ; le juste y puisera la grâce, l'ange la
joie, la Trinité entière y trouvera la gloire et le Fils une
chair humaine. Ainsi, personne ne sera privé de sa chaleur.
3. N'est-elle
pas la femme de l'Apocalypse qu'enveloppe le soleil ? Je veux
bien que la suite de cette vision prophétique prouve qu'il s'agit
là de l'Église actuelle ; mais on peut sans inconvénient l'appliquer
à Marie. Elle est éminemment celle qui s'est revêtue d'un
autre soleil. De même que l'astre de notre monde créé se lève
également sur les bons et les méchants, Marie, sans peser nos
mérites antérieurs, se montre à tous pareillement accessible,
clémente, infiniment tendre et prête à prendre en pitié
toutes les misères humaines. Tout ce qui est imparfait est au-dessous
d'elle ; elle surpasse de très loin tout ce qui est entaché de
faiblesse ou de corruption, et sa supériorité infinie domine à
une très grande distance toutes les autres créatures; on peut
donc dire d'elle aussi qu’elle a la lune sous ses pieds.
Sinon, ce ne serait pas un très grand éloge à faire à celle
qui surpasse incontestablement les chœurs des Anges, des Chérubins
et des Séraphins. La lune est communément prise pour symbole de
la corruption ou de la sottise, mais souvent elle désigne aussi
l'Église du temps présent ; la première comparaison s'attache
au caractère changeant de la lune, la seconde au fait qu'elle
reçoit d'ailleurs sa lumière. Or, si j'ose m'exprimer ainsi, la
lune en ses deux acceptions est sous les pieds de Marie, mais de
façon différente dans les deux cas. L'insensé, dit l'Écriture,
change comme la lune, tandis que le sage demeure comme le soleil.
La chaleur et la splendeur du soleil sont constantes ; la lune ne
donne aucune chaleur, et son éclat, toujours changeant, ne reste
jamais pareil à lui-même. C'est donc à juste titre que l’on
nous montre Marie revêtue de soleil, elle qui a
pénétré les abîmes de la Sagesse divine à des profondeurs
presque incroyables et qui, dans toute la mesure où la chose est
possible à une créature en dehors de 1'union personnelle avec
Dieu, paraît immergée au sein de la lumière inaccessible. Le
feu divin a purifié les lèvres du Prophète, il embrase les
Séraphins, mais il agit sur Marie d'une façon bien plus
extraordinaire. Car elle a mérité de n'en être pas
seulement effleurée, mais bien enveloppée de toutes parts,
baignée tout entière et comme enfermée dans ses flammes. Le
vêtement de cette femme n'est pas seulement d'une
éclatante blancheur, il en émane aussi une chaleur
extraordinaire ; les rayons du soleil divin l'ont si bien
pénétrée qu'il ne demeure en elle rien qui soit, je ne
dis pas dans la nuit, mais même dans la pénombre ou dans une
lumière tant soit peu atténuée, et rien non plus qui soit
tiède, tout au contraire étant brûlant.
4. Toute folie est si loin au-dessous de ses pieds qu'elle n'a rien
de commun ni avec la foule des femmes insensées ni avec la
petite troupe des vierges folles. Mieux encore : le grand
Insensé, l'unique prince de toute folie qui se montra versatile
comme la lune lorsqu'il perdit la sagesse qui faisait toute sa
beauté, est foulé aux pieds par Marie, et misérablement
réduit en esclavage. Elle est bien cette femme, jadis annoncée
par Dieu, qui est venue broyer la tête de l'antique serpent ; et
c'est en vain que le monstre aux mille ruses a tenté de la
mordre au talon. A elle seule, elle a écrasé toutes les
entreprises perverses des hérétiques. L'un enseignait comme un
dogme quelle n'avait pas formé le Christ de sa propre substance
charnelle ; un autre sifflait comme un serpent quelle ne l'avait
pas mis au monde et que c'était un enfant trouvé ; un
troisième, blasphémant, prétendait qu'après la naissance du
Christ elle avait connu l'homme ; un quatrième, ne pouvant
supporter de l'entendre appeler la Mère de Dieu, tournait en
dérision ce beau nom de Théotocos. Mais ces fraudeurs ont été
brisés, ces usurpateurs foulés aux pieds, ces maîtres d'erreur
confondus, et toutes les générations proclament Marie
bienheureuse. A l'heure où elle enfantait le Christ, le Dragon n'a
pas manqué de lui tendre un piège, en se servant d'Hérode,
afin de dévorer son fils nouveau-né, car il n'oubliait pas la
vieille inimitié qui dure toujours entre sa race et celle de la
femme.
5. Si
maintenant nous choisissons de voir dans cette image de la lune
le symbole de l'Église, qui ne luit pas de son propre éclat
mais l'emprunte à celui qui a dit : Sans moi, vous ne pouvez
rien faire, nous trouvons là, clairement désignée, cette
Médiatrice dont nous parlions tout à l'heure. Une femme
revêtue de soleil, la lune sous ses pieds. Attachons-nous, mes
frères, aux pas de Marie et prosternons-nous à ses pieds pour
une instante supplication. Retenons-la, empêchons-la de s'éloigner
avant de nous avoir bénis, car elle est puissante. Elle est la
toison interposée entre le ciel et l’aire, la femme
à mi-distance entre le soleil et la lune, Marie enfin,
médiatrice entre le Christ et l'Église. Mais une toison
imprégnée de rosée étonne moins vos esprits qu'une femme
vêtue de soleil. C'est en effet une union très étroite, et ce
rapprochement entre le soleil et une femme a bien de quoi nous
surprendre. Comment une nature aussi frêle peut-elle subsister
dans une pareille fournaise ? Moïse n'a pas tort de demander à
voir les choses de plus près, mais avant de s'approcher, il
convient qu'il quitte ses chaussures et se débarrasse de toute
pensée charnelle. J'irai, dit-il, et je considérerai cette
grande vision. C'est, en effet, une grande vision que celle d'un
buisson qui brûle sans se consumer. Mais c'est un signe très
grand aussi qu'une femme qui demeure intacte quand son corps est
pris dans le feu du soleil. Il n'est pas dans la nature du
buisson d'être incombustible au milieu des flammes ; mais il n'est
pas au pouvoir d'une femme de porter sans dommage une tunique de
soleil ! Ni l'homme ni l'ange n'en sont capables, il y faut une
tout autre puissance. L'Esprit-Saint, dit l'ange, surviendra en
toi. Et, comme si Marie lui avait répondu : " L'Esprit-Saint
est Dieu, et notre Dieu est un feu dévorant, " l'ange
poursuit : La Force, non pas la mienne, ni la tienne, mais celle
du Très-Haut te couvrira de son ombre. Sous la protection de
cette ombre ne nous étonnons plus qu'une femme puisse supporter
un vêtement de feu.
6. Une
femme vêtue de soleil, dit le texte : c'est-à-dire enveloppée
de lumière comme d'un vêtement. Un esprit charnel ne saurait
comprendre ; il ne voit que sottise dans des choses toutes
spirituelles. Ce n'était pas le sentiment de l'Apôtre qui
disait : Revêtez-vous du Seigneur, le Christ Jésus. Comme tu es
devenue l'intime du Seigneur, ô Notre-Dame! tu lui es toute
proche, étroitement unie à lui, quelle grâce tu as trouvée à
ses yeux ! Il est en toi, tu es en lui ; tu es son vêtement, il
est le tien. Tu t'habilles de ta nature charnelle. Il te
revêt de gloire. Tu enveloppes le soleil d'une nuée, et le
soleil t'enveloppe de ses feux. Car le Seigneur a fait sur terre
cette chose inouïe : une femme a environné un homme, et cet
homme n'est autre que le Christ, dont il est écrit : Voici l'homme,
son nom est Orient. Il a fait au ciel aussi une chose inouïe :
une femme a été vêtue de soleil. Enfin, elle a couronné le
Seigneur, et elle a mérité d'être couronnée par lui. Sortez,
filles de Sion, et voyez le roi Salomon sous le diadème dont l'a
couronné sa mère. Mais j'en parlerai ailleurs. Pour l'instant,
approchez un peu, et venez voir la Reine sous le diadème dont l'a
couronnée son Fils.
7. Sur
la tête, douze étoiles en couronne. Ce front est bien digne d'être
ceint d'étoiles, d'autant qu'il brille d'un éclat plus vif qu'elles,
et qu'ainsi c'est lui qui est leur parure. Pourquoi les étoiles
ne couronneraient-elles pas la femme que le soleil a vêtue ?
Comme au jour du printemps, les roses et les lis des vallées l'entouraient.
Le bras gauche de l'Époux soutient sa tête et du bras droit il
l'étreint. Nul ne peut estimer ces joyaux, dire le nom de ces
étoiles qui sont serties dans le diadème de Marie. Déchiffrer
les signes et la composition de cette couronne passe l'entendement
humain. Pour ma part, sans perdre la notion de ma petitesse et en
me gardant de vouloir sonder les divins arcanes, je crois pouvoir
dire que ces douze étoiles figurent les douze prérogatives qui
sont réservées à Marie. On peut, en effet, distinguer en elle
des prérogatives célestes, charnelles et du cœur. S'il y a
quatre prérogatives de chaque espèce, la multiplication me
donne nos douze étoiles dont reluit le diadème de notre Reine.
J'y vois étinceler d'un éclat particulier d'abord la naissance
de Marie, deuxièmement la salutation de l'ange, troisièmement
la survenue de l'Esprit, quatrièmement l'ineffable conception du
Fils de Dieu. Et je trouve encore un rayonnement extraordinaire
au premier vœu de virginité, à la maternité immaculée,
à la grossesse sans fatigues, à l'enfantement sans douleurs.
Enfin, il y a une lumière particulière dans la douceur pleine
de réserve, la pieuse humilité, la foi magnanime, le martyre du
cœur. Je laisse à votre zèle la méditation attentive de
chacune de ces prérogatives, et je me contenterai ici de les
expliquer brièvement.
8. Quel éclat sidéral trouvons-nous donc dans la naissance de
Marie ? Elle est de royale extraction, de la race d'Abraham et de
la noble lignée de David. Si cela vous paraît insuffisant,
ajoutez que, par un privilège accordé en vue de sa sainteté
future, cette descendance fut, comme on le sait, l'effet
de la volonté divine : bien avant de naître, elle avait été
promise à Abraham et à David, préfigurée par des signes
mystérieux, et annoncée par les Prophètes, C'est elle que
symbolisaient, en effet, la verge d'Aaron qui fleurissait même
coupée de sa racine, la toison de Gédéon imbibée de rosée
sur une terre sèche, la porte d'Orient, dans la vision d'Ézéchiel,
qui ne s'ouvrit jamais à personne. C'est elle encore qu'Isaïe
annonçait plus clairement que tous les autres, quand il parlait
de la tige qui surgirait un jour de la racine de Jessé, ou de la
Vierge qui enfanterait. Aussi l'Écriture dit-elle avec raison qu'un
grand signe apparut au ciel, puisque nous savons que le ciel
avait depuis si longtemps prédit sa venue. Le Seigneur dit : Il
vous donnera lui-même un signe. Voici qu'une Vierge
concevra. Ce signe fut grand, comme celui qui l'a donné. Cette
première prérogative ne peut donc qu'éblouir tous les regards.
Le
mérite sans pareil de notre Vierge et la grâce unique dont elle
fut l'objet apparaissent de même dans la salutation de l'archange
: il lui témoigna tant de respect et de déférence qu'il
semblait l'apercevoir déjà sur son trône royal, au-dessus de
toutes les légions célestes, et il s'en fallut de peu qu'il n'adorât
une femme, lui qui avait coutume d'être, sans étonnement,
adoré des hommes.
9. Et
voici, brillant du même éclat, le mode inouï de sa conception
: au lieu de concevoir dans le péché, comme les autres femmes,
Marie seule conçut en toute sainteté, par la survenue du Saint-Esprit.
Quant au fait que Marie ait mis au monde le Fils de Dieu, vrai
Dieu lui-même, afin qu'il fût tout ensemble fils de Dieu et de
l'homme et qu'il naquît de lui homme et Dieu à la fois, c'est
un gouffre de lumière, et je ne crois pas que même les yeux des
anges puissent le contempler sans en être aveuglés.
Quant
à la virginité de son corps et à la résolution qu'elle avait
prise de la conserver, la nouveauté même d'un tel vœu en
rehausse assez la splendeur : car c'est en dépassant les
prescriptions de la loi mosaïque par l'esprit de liberté, qu'elle
promit à Dieu de préserver ensemble la pureté de sa chair et
de son âme. La preuve qu'elle s'en tint à ce vœu irrévocable,
c'est qu'à l'ange qui lui promettait un fils, elle répondit
fermement : Comment cela se fera-t-il, Puisque je ne connais pas
d’homme ? C'est pourquoi, sans doute, elle fut d'abord
troublée par les paroles de l'ange et se demanda ce que voulait
dire cette salutation qui la proclamait bénie entre les femmes,
alors que son désir était de rester toujours bénie entre les
vierges. Et de ce fait, la salutation lui paraissait déjà
sujette à caution. Mais dès que la promesse d'un fils lui parut
mettre en péril sa virginité, elle ne put cacher plus longtemps
ses soupçons. Comment cela se fera-t-il ? dit-elle, je ne
connais pas d'homme. Elle a donc mérité la bénédiction qui
revient à la mère, sans perdre celle que revendique à juste
titre la vierge. La gloire s'accroît d'être vierge, par la
maternité, et d'être mère, par la virginité : ce sont deux
étoiles qui se renvoient mutuellement leurs rayons. C'est un
grand honneur d'être vierge, mais infiniment plus grand d'être
vierge et mère. Il est donc juste que, seule à concevoir sans
péché, elle ait été seule ensuite à ne pas connaître ces
sensations de dégoût qui accablent les autres femmes durant
leur grossesse. Dans les premiers temps de la sienne, c'est-à-dire
à l'époque où ces épreuves sont les plus pénibles, on la vit
gravir d'un pas léger les montagnes pour aller offrir ses
services à Élisabeth. Et on la vit pareillement, à la veille
de ses couches, monter à Bethléem, portant le précieux dépôt
qui lui était confié, fardeau léger et qui la portait plus qu'il
n'était porté. Quelle lumière encore dans l'enfantement même
qui ne fut pour elle qu'un surcroît de joie, au lieu de ces
souffrances qui sont une malédiction pour les femmes en couches.
Si nous mesurons à leur rareté le prix des choses, il n'est
rien de plus rare que tout cela, en quoi elle n'a eu ni
devancière ni émule. Méditons bien ces privilèges, qui
doivent nous inspirer plus encore que de l'admiration : la
vénération, la piété, la consolation.
10.Mais les quatre dernières prérogatives requièrent de nous,
en outre, l'imitation. Il ne nous a été donné ni d'être
annoncés, avant notre naissance, par tant de prophéties et de
divines promesses, ni d'être salués avec ce respect inouï par
l'archange Gabriel. Et nous avons moins de part encore aux deux
prérogatives qui restent le secret absolu de la Vierge. D'elle
seule il est écrit : Ce qui est né en elle est du Saint-Esprit,
à elle seule il est dit: Le Saint qui naîtra de toi s'appellera
Fils de Dieu. Qu'on présente des vierges au Roi, mais après
elle, à qui revient le premier rang . Seule, elle a
conçu sans péché, porté l'enfant sans fatigue, enfanté sans
douleur. Aussi rien de tel n'est-il exigé de nous. Mais ce qui
nous est demandé n'est pas rien. Si nous manquions, en effet, de
douceur pudique, d'humilité, de foi généreuse, de compassion,
pourrions-nous nous excuser sur ce que ces vertus sont
réservées à Marie ? La rougeur qui monte au front d'un homme
pudique est certes un joyau de son diadème et une étoile de sa
couronne, car on ne saurait supposer que cette grâce fasse
défaut à celle qui est pleine de grâce. Marie fut réservée,
l'Évangile en fait foi. On ne l'y voit jamais ni bavarde ni
présomptueuse. Cherchant son fils, elle se tenait à la porte
, et elle n'usa pas de son autorité maternelle pour
interrompre sa prédication ou pour entrer dans la maison où il
parlait. Dans le texte entier des quatre Évangiles, si j'ai
bonne mémoire, on ne nous rapporte pas plus de quatre fois des
paroles de Marie. La première fois elle s'adresse à l'ange,
mais seulement après que lui-même lui a parlé par deux fois.
Ensuite, c'est chez Élisabeth, lorsque sa voix fait tressaillir
Jean dans le ventre de sa mère et que, louée par sa cousine,
elle s'empresse de louer elle-même le Seigneur. La troisième
fois, elle parle à son Fils, alors âgé de douze ans, et se
plaint qu'elle-même et son père inquiets, aient dû le chercher.
La dernière fois, aux noces de Cana, elle s'adresse à son Fils
et aux serviteurs, et cette fois-là ses propos portent la marque
la plus certaine de sa bonté native et de sa réserve virginale.
Faisant sien l'embarras d'autrui, elle ne peut y tenir et elle
avertit son Fils que le vin va manquer; lorsque son Fils
la réprimande, la douceur et l'humilité l'empêchent de lui
répondre, et pourtant, sans se laisser déconcerter, elle engage
les serviteurs à faire ce que dira son Fils.
11. Et
dès le début, ne nous dit-on pas que les Bergers trouvèrent
Marie la première ? Ils trouvèrent Marie et Joseph, et l'enfant
déposé dans la crèche. Les Mages à leur tour, souvenez-vous,
ne trouvèrent pas l'enfant sans Marie, sa mère. Quand elle alla
présenter le Seigneur du Temple au temple du Seigneur, elle s'entendit
prédire par Siméon bien des choses qui concernaient son enfant
et elle-même. Et toujours nous la voyons lente à parler,
prompte à écouter. Marie conservait toutes ces paroles et les
repassait dans son cœur. Mais dans toutes ces occasions vous
ne l'entendez pas prononcer un seul mot touchant le mystère
de l'Incarnation. Pauvres de nous, qui avons toujours les narines
frémissantes d'impatience, prêtes à lâcher tout leur souffle
d'un coup et qui, comme dit le poète comique, fuyons par mille
fentes. Tant de fois, Marie a entendu son Fils parler en
paraboles aux foules, ou bien, dans le petit groupe des
disciples, leur révélant les mystères de Dieu ! Elle l'a vu
faire des miracles, elle l'a vu cloué à la croix, expirant,
ressuscité, elle l'a vu monter au ciel. A tous ces moments-là,
combien de fois a-t-on entendu la voix de cette vierge, de cette
pudique tourterelle ? On lit dans les Actes des Apôtres que
revenant du mont des Oliviers ils persévéraient tous dans la
prière. Mais qui, tous ? Si Marie était là, il faut la nommer
la première, car elle est au-dessus de tous et comme mère du
Sauveur et par sa propre sainteté. C'étaient Pierre et André,
dit le texte, et Jacques et jean, puis viennent les autres noms.
Eux tous persévéraient dans la prière, ainsi que les femmes,
et Marie, mère de jésus Se montrait-elle donc au dernier rang
parmi les femmes, pour être nommée ainsi après tout le monde ?
Les disciples étaient encore tout charnels - l'Esprit ne leur
était pas encore donné, puisque jésus n'était pas encore dans
la gloire - lorsque s'éleva entre eux une dispute pour la
première place. Marie, elle, en raison même de sa
grandeur, se mettait toujours au rang le plus humble. Elle
mérita d'être appelée à la première place, précisément
parce que, y ayant droit, elle avait occupé la dernière. Pour s'être
montrée la servante de tous, elle devint leur souveraine. Et
elle fut élevée au-dessus des anges parce qu'elle s'était
abaissée, dans son indicible bonté, au-dessous des veuves, des
pénitentes, et même de cette femme dont on avait expulsé sept
démons. Je vous en conjure, mes petits enfants, si vous aimez
Marie, imitez cette vertu et si vous voulez lui plaire, soyez
modestes comme elle. Rien ne sied mieux à un homme, à un
chrétien, et très spécialement à un moine.
12.Cette douceur fait assez ressortir la vertu d'humilité chez
la Vierge. Douceur et humilité sont deux sœurs de lait, très
particulièrement unies en celui qui disait : Apprenez de moi que
je suis doux et humble de cœur. De même que la superbe est
mère de la présomption, la douceur ne peut naître que de la
véritable humilité. On observe l'humilité de Marie, non
seulement dans sa propension au silence, mais plus distinctement
encore dans ses paroles. L'ange lui avait dit : Le Saint qui
naîtra de toi sera appelé Fils de Dieu; elle lui répond
simplement qu'elle est sa servante. Puis elle se rend chez
Élisabeth, à qui l'extraordinaire faveur accordée à la Vierge
avait été révélée par le Saint-Esprit et qui s'écrie,
surprise de la voir arriver -. Comment se fait-il que la Mère de
Dieu me rende visite ? Et, bénissant la voix qui vient de la
saluer, Élisabeth ajoute: Dès que mes oreilles ont entendu tes
paroles de salutation, mon enfant a tressailli de joie dans mon
sein; elle bénit encore la foi de Marie : Tu es heureuse d'avoir
cru, car tu verras s'accomplir en toi les choses qui t'ont été
dites de la part du Seigneur. Voilà de grands éloges, mais l'humilité
de Marie lui interdit d'en rien garder pour elle-même et elle
reporte tout sur celui dont on loue en elle les grâces, "
Tu magnifies la mère du Seigneur, dit-elle, mais mon âme
magnifie le Seigneur. Tu dis qu'à ma voix ton fils a tressailli
de joie, mais mon esprit a tressailli en Dieu, auteur de mon
salut, et comme l'ami de l'Époux il se réjouit à sa voix. Tu
me déclares heureuse d'avoir cru, mais ma foi comme mon bonheur
ont pour seule cause le regard bienveillant de Dieu, car c'est
parce qu'il a baissé les yeux vers son humble petite servante
que toutes les générations me proclameront bienheureuse."
13. Devons-nous croire, mes frères, que sainte Élisabeth se soit
trompée, alors qu'elle était inspirée par le Saint-Esprit ? C'est
impossible. Marie est bienheureuse, parce que Dieu l'a regardée
et parce qu’elle a cru. Sa foi est le fruit du regard divin.
Grâce à l'opération ineffable du Saint-Esprit survenu en elle,
une extraordinaire grandeur d'âme s'ajouta, dans le secret de
son cœur de Vierge, à une si étonnante humilité ; et ces
deux vertus, comme tout à l'heure la virginité et la maternité,
devinrent deux étoiles se renvoyant leurs feux. Ni l'excès d'humilité
ne diminue la grandeur, ni l'excès de grandeur n'entame l'humilité.
Si humblement qu’elle se jugeât elle-même, Marie
accueillit sans mesquinerie la promesse de l'ange; elle qui se
considérait comme une pauvre petite servante, elle ne douta pas
qu’elle ne fût réellement choisie en vue de ce mystère
incompréhensible, de cette merveilleuse union, de ce secret
impénétrable. Elle admit aussitôt qu’elle serait en effet
la vraie mère de Dieu et de l'homme. C'est la grâce divine qui,
dans le cœur des élus, réussit ce prodige d'une humilité
sans petitesse d'âme et d'une générosité sans orgueil; ces
deux vertus s'allient si bien que la grandeur d'âme, non
seulement n'ouvre la porte à aucune superbe, mais soutient les
progrès de l'humilité ; en sorte que les élus sont les plus
pénétrés de crainte du Seigneur et de gratitude pour ses
largesses. Réciproquement, aucune lâcheté ne se glisse dans
leur âme à la faveur de l'humilité : moins un homme a coutume
de présumer de sa force dans les petites choses, et plus il lui
est facile, dans les grandes, de s'en remettre à la puissance
divine.
14. Quant au martyre de la Vierge (qui était, si vous vous en
souvenez, la douzième étoile de son diadème), l’Écriture
y attire notre attention aussi bien dans la prophétie de Siméon
que dans le récit de la Passion du Seigneur. Cet enfant est venu,
dit le vieillard en voyant le petit Jésus, comme un signe de
contradiction. Et, s'adressant à Marie, il ajouta : Toi-même,
un glaive te transpercera l'âme. Et en vérité, Bienheureuse
Mère, un glaive a percé ton âme; il n'aurait pu, sinon, sans
te percer, atteindre le corps de ton Fils. Lorsque ton Jésus (il
est à tous, mais plus spécialement à toi) eut rendu le dernier
souffle, la lance, cruelle ouvrit son flanc, sans ménager un
corps qui ne pouvait plus souffrir, mais c'est ton âme qu’elle
transperça. L'âme de ton Fils déjà n'était plus dans ce
corps, mais la tienne ne pouvait s'en arracher, et c'est elle que
poignit la douleur. Il faut donc t'appeler plus que martyre,
puisque, en toi, la souffrance de compassion l'a emporté si
totalement sur la douleur du corps.
15. Pour toi, ce fut plus qu'un glaive que cette parole qui, perçant
ton âme, atteignit jusqu'au point de division de l'âme et de l'esprit
: Femme, voici ton fils. Quel échange! Jean t'est donné en
échange de Jésus, le serviteur en place du Seigneur, le
disciple au lieu du Maître ; le fils de Zébédée doit
remplacer le Fils de Dieu, un homme rien qu'homme se substituer
au vrai Dieu! Comment ces mots, à les entendre prononcer, n'auraient-ils
pas transpercé ton âme si aimante, quand nos cœurs de
pierre et de fer se fendent en les entendant rapporter. Ne vous
étonnez pas, mes frères, si on dit que Marie subit le martyre
en son âme. Pour s'en étonner, il faudrait avoir oublié que
saint Paul compte le manque d'affection au nombre des plus odieux
crimes dont les Gentils se soient rendus coupables. Cette faute
est bien loin du cœur de Marie et devrait l'être aussi du cœur
de ses petits serviteurs. Mais on dira peut-être ; " Ne
savait-elle pas d'avance que son Fils devait mourir ? -
Assurément. - N'espérait-elle pas qu'il ressusciterait bientôt
? - De toute son âme. Et malgré cela, elle pleurait au pied de
la croix ? A chaudes larmes. Mais qui es-tu, mon frère, et d'où
te vient cette sagesse que la compassion de Marie trouble
davantage que la passion de son Fils ! Jésus a pu mourir dans
son corps, et vous voulez que Marie ne soit pas en même temps
morte dans son cœur ? Il a subi la mort du corps, par l'effet
d'une telle charité que personne n'en eut jamais de plus grande;
et Marie endura la mort du cœur par une charité telle qu'il
n'y en aura plus jamais de semblable.
Et
maintenant, Mère de miséricorde, par cette même compassion de
ton âme si pure, la Lune (c'est l'Église, je l'ai dit) se
prosterne à tes pieds et t'adresse de pieuses supplications,
parce que tu es devenue sa médiatrice auprès du Soleil de
justice. Que dans ta lumière elle voie la lumière et que par
ton intercession elle obtienne la grâce de ce Soleil qui t'a
vraiment aimée plus que toutes les créatures, qui t'a parée,
revêtue d'une étole de lumière, et qui a ceint ta tête d'une
couronne de beauté ! Tu es pleine de grâce, pleine de rosée
céleste, appuyée sur ton bien-aimé, inondée de délices.
Nourris aujourd'hui tes pauvres, ô Notre-Dame, fais que les
petits chiens aussi aient leur part de miettes; de ta cruche qui
déborde, ne donne pas à boire seulement au serviteur d'Abraham,
abreuve aussi ses chameaux. Car tu es vraiment la Vierge élue
dès l'origine et destinée au Fils du Très Haut, qui est au-dessus
de toutes choses, Dieu béni à jamais. Ainsi soit-il.
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