1. La beauté de la virginité, les Juifs la
dédaignent, et ce n'est pas étonnant puisqu'ils ont traité avec ignominie le
Christ Lui-même, né d'une vierge. Les Grecs
l'admirent et la révèrent, mais la seule à
lui vouer son zèle est l'Église de Dieu. Car
les vierges hérétiques, jamais je ne
pourrais, quant à moi, les appeler des vierges;d'abord parce qu'elles ne sont pas chastes :
elles ne sont pas fiancées en effet à un
époux unique, comme le veut le bienheureux
paranymphe du Christ quand il dit :
"Je vous ai fiancés à un époux unique pour
vous présenter au Christ comme une vierge chaste". (2 Cor 11,2) Bien que cette
parole ait été dite de toute la plénitudede l'Église, cependant l'expression concerne
aussi les vierges; ces femmes donc, qui ne se contentent pas de cet époux unique,
mais en introduisent un autre quin'est pas Dieu, comment pourraient-elles être
chastes ? C'est la première raison pour laquelle elles ne peuvent être des
vierges; et voici la seconde : c'est parcequ'elles flétrissent le mariage qu'elles en
viennent à s'abstenir du mariage et, en
posant comme principe que cet état est
mauvais, elles se privent à l'avance destrophées de la virginité, car s'abstenir du
mal ne peut donner droit à une couronne, mais exempte seulement du
châtiment.
Ces dispositions, on peut les trouver non
seulement dans nos lois, mais aussi dans
les lois des païens : "Celui qui a commis un
meurtre, dit la loi, qu'il soit mis à
mort", mais il n'est pas, de plus, ajouté :
"Que celui qui n'a pas commis de meurtre
soit honoré"; "Que le voleur soit châtié",
mais on ne prescrit pas, de plus,
d'accorder une faveur à qui ne lèse pas le
bien d'autrui. Si l'on punit de mort l'adultère, ne pas ruiner le mariage d'autrui
ne donne droit à aucun privilège
particulier. Ce qui est tout à fait légitime
: la louange et l'admiration vont à ceux
qui accomplissent le bien, non à ceux qui
fuient le mal; pour ces derniers, c'est un
privilège suffisant que de ne subir aucun
dommage. Voilà pourquoi, également, notre Seigneur a menacé de la géhenne l'homme
qui, sans raison et à la légère, semet en colère contre son frère et le traite
de fou; mais il n'a pas promis, en outre,
le royaume des cieux à ceux dont la colère
est fondée ou qui s'abstiennent
d'insultes; il exige encore quelque chose de
plus et de plus important quand il dit :
"Aimez vos ennemis". (cf Mt 5,22-44) Voulant
montrer combien c'est peu de chose de ne pas haïr nos frères, le peu de
prix de cette conduite, indigne du
moindre privilège, Il propose ce qui est
beaucoup plus que cela : de les aimer et
de les chérir; et cela même, déclare-t-il, ne
suffit pas pour être jugé digne d'un
privilège. Comment serait-ce un titre
suffisant puisque, en ce cas, nous ne sommes pas supérieurs aux Gentils. Aussi
faut-il de notre part une condition
supplémentaire beaucoup plus importante que
la précédente, pour que nous puissions réclamer une récompense. Ne crois
pas en effet, nous dit le Seigneur,
parce que Je ne te condamne pas à la géhenne
quand tu t'abstiens d'insulter ton frère et de t'irriter contre lui, que te
voilà pour autant digne encore d'une couronne! Je ne réclame pas seulement une aussi
faible dose de générosité; non, même si
loin de l'insulter, tu prétends l'aimer, tu
te trouves encore bien bas et te places aurang des publicains. Veux-tu être parfait et
digne du Ciel, ne t'arrête pas là seulement, monte plus haut et conçois des
pensées qui dépassent la nature même,c'est-à-dire, aime tes ennemis. Puisque nous
voilà bien d'accord sur ce point, que les hérétiques cessent de se mortifier
inutilement, ils ne recevront aucunerécompense. Ce n'est pas que le Seigneur soit
injuste - loin de moi la pensée - c'est
qu'ils sont eux-mêmes stupides et méchants.
Comment cela ? Eh bien, il a étémontré qu'aucune faveur n'est réservée à la
simple fuite du vice; or, c'est parce qu'ils regardent le mariage comme un vice
qu'ils le fuient. Alors, commentpourront-ils réclamer une récompense pour
s'être dérobés au vice ? De même que nous ne croirons pas mériter une couronne
parce que nous ne sommes pasadultères, eux non plus ne le pourront pas
sous prétexte qu'ils ne sont pas mariés.
Car voici ce que leur dira celui qui juge, au jour suprême : "Les honneurs, je ne les ai pas institués seulement pour ceux qui se sont abstenus du vice - c'est là bienpeu de chose à mes yeux - mais ceux qui ont toujours attaché leurs pas à la vertu, ceux-là je les fais participer à l'héritage éternel des Cieux." Comment donc, sivous considérez le mariage comme impureté et souillure, pouvez-vous réclamer, pour avoir éloigné de vous la souillure, les trophées réservés aux artisans debelles actions ? Si le Christ en effet place les brebis à sa droite, s'il fait leur éloge et les introduit dans son royaumes, ce n'est point parce qu'elles n'ont pas dérobé lebien d'autrui, c'est parce qu'elles ont distribué le leur aux autres. Et il reçoit le serviteur auquel il avait confié cinq talents, non parce qu'il n'a pas touché à lasomme remise, mais parce qu'il l'a fait fructifier et qu'il rend à son maître le double du dépôt confié. Quand donc vous arrêterez-vous de courir à l'aventure,de vous épuiser inutilement, de boxer dans le vide, de battre l'air ? Et encore, si ce n'était qu'inutile ! Or, ce n'est pas non plus chose négligeable, sur le plan duchâtiment, que de s'être beaucoup dépensé, d'avoir escompté des trophées payant bien au delà des épreuves subies, et, le jour venu qu'on espérait glorieux, de sevoir rangés parmi les déshérités de la gloire ! Les hérétiques sont même châtiés pour leur pratique de la virginité.
2. Mais ce n'est pas là le seul malheur à
redouter, et leur punition ne se limite pas
aux gains qu'ils ne font pas; d'autres maux
beaucoup plus terribles encore les
attendent : le feu inextinguible, le ver qui
ne meurt pas, les ténèbres extérieures,
les angoisses, les gémissements. Aussi
avons-nous besoin de milliers de bouches
et de la vertu des anges pour que nous
puissions rendre à Dieu les actions de grâces que mérite sa sollicitude à notre
égard; ou plutôt, même ainsi, ce n'est pas
possible. Comment le serait-ce ? Car l'effort
qu'impose la virginité est identique pour nous et pour les hérétiques, peut-être
même est-il beaucoup plus grand poureux, mais le fruit de ces efforts n'est pas
le même : pour eux, les chaînes, les larmes, les gémissements, les châtiments
éternels; pour nous, la destinée des
anges, les flambeaux étincelants et, comble
de tous les biens, l'intimité du divin époux. Mais pourquoi donc, des mêmes efforts,
les prix sont-ils contraires ? En
voici la raison : les hérétiques ont choisi
la virginité pour s'opposer à la loi de
Dieu, tandis que nous, nous agissons ainsi
pour nous soumettre à sa Volonté. Car
Dieu veut que tous les hommes s'abstiennent
du mariage; en témoigne celui qui porte le Christ parlant dans son coeur : "Je
veux, dit-il, que tous les hommes
soient comme je suis", (1 Cor 7,7)
c'est-à-dire dans la continence. Mais le Sauveur
cherche à nous épargner et il sait que
l'esprit est vif, mais la chair faible, aussi nedonne-t-Il pas à la continence le caractère
obligatoire d'un précepte, il en laisse le
choix à nos âmes. S'il s'agissait d'un ordre
et d'une loi, ceux qui l'auraientobservée n'en pourraient attendre de
privilège, mais ils s'entendraient dire : Vous
avez fait ce que vous deviez faire; et ceux
qui l'auraient transgressée ne pourraientobtenir de pardon, ils subiraient le
châtiment des contrevenants à la loi. Mais en
fait, quand il dit : "Que celui qui peut
comprendre comprenne", (Mt 19,12) il necondamne pas ceux qui ne peuvent comprendre,
et à ceux qui le peuvent, il révèle l'importance et la majesté de ce combat.
C'est pour cette raison que Paul, lui aussi,
marchant sur les traces du Maître, déclare :
"Je n'ai pas d'ordre du Seigneur, c'est
mon avis que je donnes." (1 Cor 7,25).
L'horreur du mariage est la marque d'une
inhumanité diabolique.
3. Mais ni Marcion, ni Valentin, ni Manès n'ont admis cette modération; car en eux parlait non le Christ qui ménage les brebis de son troupeau et qui donne sa viepour elles, mais le père du mensonge, destructeur du genre humain. Assurément, s'ils causent la perte de tous leurs fidèles, c'est parce qu'ici-bas, ils les accablent destériles et insupportables épreuves, et que dans l'autre monde, ils les entraînent à leur suite dans le feu préparé pour eux.
4. Comme vous êtes plus infortunés encore
que les Grecs ! Les Grecs en effet, même si les horreurs de la géhenne les
attendent, jouissent du moins de l'agrémentde la vie : ils se marient, éprouvent les
joies de la fortune et de toutes les douceurs
de l'existence. Mais pour vous, ce sont
tourments et souffrances des deux côtés,dans ce monde volontairement, dans l'autre
malgré vous. Les Grecs, pour prix du jeûne et de la virginité, ne recevront de
récompense ni ne subiront de châtiment;vous au contraire, pour cet acte dont vous
attendiez des louanges infinies, vous endurerez le châtiment suprême et, mêlés aux
autres, vous entendrez ces mots :
"Éloignez-vous de moi, au feu éternel qui a
été préparé pour le diable et pour ses anges", (Mt 25,41) parce que vous avez
observé le jeûne et la virginité. Car le
jeûne et la virginité ne sont pas un bien ou
un mal en eux-mêmes, ils le deviennent l'un et l'autre par l'intention de
ceux qui les pratiquent. Pour les Grecs,
une telle vertu est stérile : ils en écartent
d'eux la récompense parce qu'ils la pratiquent sans être inspirés par la crainte
de Dieu. Mais vous, c'est en livrant
bataille à Dieu et en calomniant ses oeuvres;
aussi, non seulement vous ne recueillerez pas votre récompense, mais
encore vous serez châtiés. Pour la
doctrine, vous serez rangés aux côtés des
païens, puisqu'à leur exemple vous avez
rejeté le vrai Dieu et admis plusieurs dieux;
pour la réalité de la vie, leur sort serapréférable au vôtre : pour eux en effet le
châtiment se limitera à ne recevoir aucun
avantage, vous, vous aurez en plus des maux à
subir; et s'ils ont eu le loisir, eux,de jouir de tout pendant cette vie, vous,
vous serez privés de ces biens comme des
autres.
Est-il châtiment plus terrible que de
n'avoir pour prix de ses travaux et de ses
sueurs, que des tourments ! L'adultère, le
cupide, le profiteur du bien d'autrui, le
voleur de son prochain éprouvent au moins une
certaine consolation, bien courte en vérité, mais ils l'éprouvent : ils seront
punis pour des fautes dont ils ont profitéici-bas. Mais l'homme qui a embrassé
volontairement la pauvreté pour être riche
dans l'autre monde, les épreuves de la
virginité pour prendre part là-haut auxchoeurs des anges, cet homme qui, soudain et
contre toute attente, se voit châtié pour cette conduite dont il espérait la
jouissance de biens innombrables, il estimpossible d'exprimer la souffrance qu'il
endure à subir ce sort contraire à ses espérances. Autant que le feu, je crois, sa
conscience le tourmente, quand il réaliseque ceux qui ont supporté des épreuves
semblables aux siennes sont aux côtés du
Christ, tandis qu'il subit le châtiment
suprême pour des actes qui sont pour euxsource de biens ineffables, et qu'une vie
d'austérité réserve un sort plus rigoureux
que celui dévolu aux débauchés et aux
fornicateurs.
5. Oui, la chasteté des hérétiques est
pire que tout dévergondage. Celui-ci limite
aux hommes le préjudice qu'il cause, mais
leur chasteté lutte contre Dieu et fait
injure à son infinie Sagesse; tels sont les
pièges que tend le diable à ses adorateurs.
Que la virginité des hérétiques soit très
précisément une invention de sa malice, ce
n'est pas moi qui le prétends, mais celui qui
n'ignore pas ses desseins. Et que dit-il
: "L'Esprit dit formellement que dans les
derniers temps certains, abandonneront la foi, s'attachant à des esprits trompeurs,
à des doctrines de démons, hypocrites menteurs, à la conscience marquée au fer
rouge, qui proscriront le mariage et l'abstinence des aliments que Dieu a créés
pour être partagés." (1 Tim 4,1-3).
Comment donc peut-elle être vierge, celle qui
s'est détournée de la foi, celle qui prête l'oreille aux esprits trompeurs, qui
obéit aux démons et honore le mensonge? Vierge, celle dont la conscience est
marquée au fer rouge ? Car la vierge ne doit
pas seulement être pure dans son corps, mais
dans son âme, pour être prête àrecevoir le divin époux. L'hérétique, avec de
tels stigmates, comment pourrait-elle être pure ? S'il faut chasser les soucis
temporels de cette demeure nuptialepuisqu'il lui est impossible avec eux d'être
dignement parée, comment, avec une pensée sacrilège entretenue dans son coeur,
pourra-t-elle préserver la beauté de lavirginité ?
6. Quand bien même, en effet, son corps
resterait intact, le meilleur de son âme
est corrompu : ses pensées. Et qu'importe,
quand le temple est anéanti, que
l'enceinte reste debout ? à quoi bon, si le
trône est souillé, que le lieu où il se
dresse soit immaculé? Disons mieux : même
ainsi, le corps n'est pas débarrassé de
la souillure. Lorsque le blasphème et les
paroles mauvaises prennent naissance en
nous, ils ne demeurent pas en nous, à
l'intérieur de l'âme, mais ils souillent la
langue par la bouche qui les profère, ils
souillent l'oreille qui les reçoit; c'est
comme un poison délétère versé dans notre âme
et qui la ronge plus gravement
qu'un ver ne ronge une racine, détruisant
avec elle aussi tout le reste du corps. Si
donc la virginité se définit par la sainteté
de corps et d'esprit, et si la femme est
impie et souillée dans ces deux éléments à la
fois, comment pourrait-elle être vierge ? Mais elle me montre un visage pâle,
des membres amaigris, des
vêtements grossiers, un regard modeste.
Qu'importe, si l'oeil intérieur est effronté
! Et quoi de plus effronté que ce regard qui
pousse même les yeux de chair à
considérer comme mauvaises les oeuvres de
Dieu ? "Toute la gloire de la fille du
roi vient du dedans". (Ps 44,15) Or, la
vierge hérétique prend le contre-pied decette parole : revêtue de gloire au-dehors,
elle n'est qu'infamie au-dedans. C'est bien là le crime, de manifester une grande
réserve à l'égard des hommes, et enversDieu, son créateur, de faire preuve d'une
grande folie; cette femme qui n'ose pas
même regarder un homme en face - si du moins
de telles femmes existent parmiles hérétiques - jette ses regards impudents
sur le Maître des hommes et porte sa faute aux nues. Leur visage est de buis, on
dirait un cadavre. Précisément, ellesont droit de notre part à bien des larmes et
à bien des gémissements, parce que la condition si misérable qu'elles ont acceptée
n'est pas seulement inutile, elle leur estfuneste et se retourne contre leur propre
tête.
7. Grossier est le vêtement : mais la
virginité ne tient pas à l'habit ni au teint de la
peau, mais elle est dans l'âme et le corps.
Car enfin, n'est-ce pas absurde ? Le
philosophe, nous ne le jugerons pas à sa
chevelure, ni à son bâton, ni à sa besace,
mais à sa conduite et à son âme; le soldat,
non à son manteau, ni à son baudrier,mais à sa force et à son courage. Tandis que
la jeune fille - objet si admirable, surpassant tout ce qu'il y a d'humain - c'est
pour ses cheveux négligés, ses yeuxbaissés, ses vêtements sombres, c'est pour
ces raisons superficielles et accessoires
que nous lui attribuerons la qualité de
vierge, au lieu de mettre à nu son âme et d'y
rechercher soigneusement ses dispositions
profondes. Mais celui qui a posé les lois de cette compétition ne le permet pas;
il ne veut pas que ceux qui s'engagentdans ce combat soient jugés sur leurs
vêtements, mais sur leurs convictions et sur
leur âme. "Celui qui concourt, est-il dit,
s'impose toute espèce d'abstinence", (1Cor 9,25) de tout ce qui peut altérer la
santé de son âme; et aussi : "Nul n'obtient la
couronne s'il n'a lutté selon les règles".
(Tim 2,5). Eh bien, quelles sont les règlesde cette compétition ? Écoute encore ses
paroles, ou plutôt le Christ Lui-même qui
a institué ce combat : "La vierge, pour être
sainte de corps et d'esprit", et encore :
"Le mariage est estimable et le lit nuptial
exempt de souillure." (Heb 13,4).
8. En quoi cela me regarde-t-il,
objecte-t-on, puisque j'ai dit adieu au mariage.
Mais voilà, malheureuse, voilà ce qui t'a
perdue, de te figurer n'être en rien
concernée par la doctrine du mariage. Ainsi,
en traitant le mariage avec un extrême mépris, tu as outragé la sagesse de
Dieu et tu as calomnié toute la
création. Si le mariage est chose impure,
tous les êtres auxquels il donne naissance
sont impurs - et vous aussi vous êtes impurs,
pour ne pas dire la nature humaine.
Comment donc peut-elle être vierge, celle qui
est impure ? Car c'est là une deuxième ou plutôt une troisième sorte de
corruption et d'impureté que vous avez
imaginée : vous qui fuyez le mariage comme
une souillure, par le fait même que vous le fuyez, vous devenez les êtres les
plus souillés du monde et vous rendez la
virginité plus abominable que la fornication.
Quelle place donc vais-je vous assigner
aux côtés des Juifs ? Ils ne le tolèrent pas,
car ils honorent le mariage et admirent la
création divine. Vous admettrai-je dansnos rangs ? mais vous refusez d'écouter la
parole du Christ par la bouche de Paul :
"Le mariage est honoré de tous et le lit
nuptial exempt de souillure." II ne reste
plus qu'à vous placer alors avec les Grecs,
mais eux aussi vous rejetteront commeplus impies qu'eux-mêmes. Platon, par
exemple, déclare : "que celui qui a fait cet
univers était bon, et a en ce qui est bon
nulle envie ne naît jamais à nul sujet"; toi,tu le dis mauvais et auteur d'oeuvres
mauvaises.
Mais n'aie crainte : tu as pour partager
cette doctrine le diable et ses anges, ou
plutôt non, même pas ses anges; car, s'ils
t'ont inspiré semblable folie, ne crois pasqu'ils éprouvent eux aussi de tels
sentiments. Ils savent bien que Dieu est bon;
écoute-les s'écrier, ici : "Nous savons qui
tu es, le saint de Dieu", (Mc 1,24) et là :
"Ces hommes sont des serviteurs du Dieu très
haut, qui nous annoncent la voie du salut". (Ac 16,17). Allez-vous continuer à
nous parler de virginité, à en faire unsujet de gloire ? Ne vous éloignez-vous pas
plutôt pour pleurer sur vous-mêmes et gémir sur la folie qui a permis au diable de
vous enchaîner comme des captifs etde vous traîner dans le feu de la géhenne ?
Tu n'es pas mariée ? ce n'est pas suffisant pour être vierge. Pour ma part
j'appelle vierge celle qui, ayant touteliberté de se marier, s'y est refusée. Or, si
tu fais du mariage une chose interdite, ta
belle action n'est plus un choix de ta part,
mais l'obéissance forcée à la loi. Ainsi,nous admirons les Perses de ne pas commettre
l'inceste, mais non les Romains; à Rome, en effet, cet acte paraît unanimement
une chose infâme, tandis qu'en Persel'impunité accordée à ceux qui l'osent vaut
des éloges si l'on s'abstient de semblables unions.
C'est d'après le même raisonnement qu'il
faut examiner aussi le problème du mariage. Puisque cette union chez nous est
permise à tous, nous avons raison,
nous, d'admirer ceux qui ne se marient pas;
mais vous, qui reléguez le mariage au rang des plus grands péchés, vous ne sauriez
prétendre à des éloges pour votrecontinence. S'abstenir de ce qui est défendu
n'est pas encore la marque d'une âme généreuse et ardente; la vertu parfaite ne
consiste pas à éviter les actes qui nousvaudront la réprobation universelle, elle
consiste à se distinguer par une conduite
dont on peut s'abstenir sans pour cela
s'exposer à une flétrissure, et qui ne selimite pas à préserver ceux qui l'ont choisie
et l'ont mise en pratique d'une mauvaise réputation, mais les fait admettre
au rang des gens de bien.
Personne ne songerait à louer les
eunuques, sous le rapport de la virginité, parce
qu'ils ne se marient pas; de même pour vous.
Ce qui leur est en effet contrainte
naturelle est pour vous préjugé d'une
conscience pervertie; et comme la mutilation
physique prive les eunuques de la gloire
attachée à la continence, de même pourvous le diable, bien que votre nature reste
intacte, mutile vos saines pensées et, en
vous contraignant ainsi au célibat, il vous
en impose les peines, mais vous enrefuse les honneurs. Tu interdis le mariage,
alors point de récompense pour n'être pas mariée, mais supplice et châtiment.
Et toi, me dit-on, tu n'interdis pas le
mariage ? A Dieu ne plaise ! puissé-je ne
jamais partager ta folie. Pour quoi donc,
alors, nous exhorter au célibat ? Parce
que je crois la virginité bien plus estimable
que le mariage. Non que je mette pour autant le mariage au nombre des choses
mauvaises; au contraire, j'en fais un viféloge : il est, pour ceux qui veulent en bien
user, un havre de chasteté, il contient
la bestialité de la nature. Comme une digue
il dresse devant nous l'union légitime où se brisent les lames de la concupiscence,
il nous procure ainsi la bonace et nous met en sûreté. Mais il en est qui n'ont
nul besoin de cette protection; à saplace ils font appel aux jeûnes, aux veilles,
aux macérations et autres formes d'austérités pour dompter leur nature en
folie. Ceux-là, je les exhorte à ne pas se marier, mais sans leur interdire le mariage.
Il y a loin d'une chose à l'autre, autant
que de l'obligation au choix. Conseiller, en
effet, c'est laisser son auditeur maître de
sa décision sur ce qui fait l'objet du
conseil; interdire, c'est le priver de cette
liberté. En outre, quand j'exhorte, moi, je
ne flétris pas le mariage, et je ne fais pas
un crime de ne m'avoir pas écouté. Mais toi, qui calomnies le mariage, le déprécies
et t'arroges le rôle de législateur et non
celui de conseiller, il est normal que tu
haïsses ceux qui ne veulent pas t'écouter.
Ce n'est pas mon cas : j'admire ceux qui
s'enrôlent pour ce combat, mais sans incriminer ceux qui restent en dehors de la
compétition.
L'accusation serait de rigueur contre qui s'engage dans une voie incontestablement mauvaise, mais posséder, de deux biens, le moins élevé sans atteindre au plus parfait, c'est se priver sans doute de l'éloge et de l'admiration attachés à ce dernier, mais il ne serait pas juste de se le voir reprocher. Comment puis-je prohiber le mariage, puisque je n'incrimine pas les gens qui se marient ? La fornication et l'adultère, voilà ce que je prohibe, mais le mariage, jamais. Et ceux qui se rendent coupables de ces vices, je les châtie et les chasse du corps de l'Église; mais ceux qui contractent mariage, s'ils sont chastes, je n'ai pour eux que des éloges. Il en résulte un double avantage : d'abord nous ne calomnions pas l'oeuvre de Dieu, ensuite, loin de détruire la dignité de la virginité, nous rendons celle-ci beaucoupplus vénérable.
10. Dénigrer le mariage en effet, c'est
amoindrir du même coup la gloire de la virginité; en faire l'éloge, c'est rehausser
l'admiration qui est due à la virginité et en
accroître l'éclat. Car enfin, ce qui ne
paraît un bien que par comparaison avec un
mal ne peut être vraiment un bien, mais ce
qui est mieux encore que des biens
incontestés est le bien par excellence; voilà
sous quel jour nous montrons la virginité. Aussi, de même que dénigrer le
mariage, c'est porter atteinte aux éloges
dus à la virginité, de même, le débarrasser
de la calomnie, c'est, plus que son éloge, faire aussi celui de la virginité.
Quand il s'agit par exemple des corps
humains, auxquels attribuons-nous la beauté â
ceux qui sont supérieurs non pas à des corps mutilés, mais à des corps bien
faits et sans défauts.
Le mariage est un bien, aussi la virginité est-elle admirable, puisqu'elle l'emporte sur un bien, et qu'elle l'emporte autant que le pilote sur le matelot et le général sur les soldats. Mais, de même que sur le bateau enlever les rameurs, c'est faire sombrer le navire, ou encore, en pleine guerre, lui retirer ses soldats, c'est livrer le général pieds et poings liés aux ennemis, de même ici, chasser le mariage de la place d'honneur c'est trahir la gloire de la virginité et la mettre en très grand péril.
La virginité est un bien ? C'est aussi mon avis. Mais supérieur au mariage. Là aussi je suis d'accord avec toi. Si tu veux même, voici l'idée que je me fais de cette supériorité : celle du ciel sur la terre, celle des anges sur les hommes; et, si je puis m'exprimer plus hardiment, elle est plus grande encore. Sans doute, en effet, les anges n'épousent ni ne sont épousés, mais ils ne sont pas un combiné de chair et de sang, ils ne passent pas leur vie sur la terre, ils n'ont pas à endurer une foule de passions, ils n'ont besoin ni de boire ni de manger, une douce musique ne peut les amollir, ni un beau visage faire impression sur eux, ni quelque autre chose de cette sorte. Comme on peut voir en plein midi, sans l'écran du moindre nuage, la pureté du ciel, ainsi la nature des anges, sans l'écran d'une seule passion, demeure nécessairement transparente et limpide.
11. Mais le genre humain, lui, inférieur
par sa nature à ces esprits bienheureux,
fait violence à ses propres facultés et
déploie toute l'ardeur possible pour s'élever
à leur niveau. Comment cela ? Les anges
n'épousent pas, ne sont pas épousés : la
vierge non plus. Sans cesse ils se tiennent
en présence et au service de Dieu : la vierge aussi. Voilà pourquoi Paul veut les
vierges éloignées de tous les soucis du
monde, pour les porter à être assidues, sans
distraction, (auprès du Seigneur). Si elles ne peuvent encore monter au ciel comme
les anges, car la chair les retient, du
moins ont-elles dès ici-bas la grande
consolation de recevoir le Maître des cieux en personne, quand elles sont saintes de
corps et d'esprit.
Vois-tu la haute valeur de la virginité
comme elle donne à ceux qui vivent sur la
terre les mêmes conditions d'existence qu'aux
habitants des cieux ? Elle ne veut
pas que les êtres revêtus d'un corps soient
inférieurs aux puissances incorporelles
et, tout hommes qu'ils sont, elle en fait les
émules des anges. Mais tout cela n'a pas de sens pour vous, qui dégradez une si belle
chose, qui calomniez le Seigneur et l'appelez mauvais. Oui, le châtiment du
mauvais serviteur vous est réservé, tandis qu'aux vierges de l'Église des biens
magnifiques s'offriront en foule, inaccessibles
à l'oreille, à l'oeil, à l'entendement
humain. Aussi, laissons là les hérétiques - nous leur en avons assez dit - il faut maintenant
nous adresser aux enfants de l'Église.
12. Par où vaut-il mieux commencer notre
discours, par les paroles mêmes du Seigneur, qu'il prononce par la bouche du
bienheureux Paul; car les exhortations
de l'apôtre sont les exhortations du
Seigneur, soyons-en convaincus. Quand Paul
nous dit : "A ceux qui sont mariés, je
prescris, non pas moi, mais le Seigneur," (1 Cor 7,10-12) et puis encore : "Quant aux
autres, c'est moi qui leur dis, non le Seigneur", il ne prétend pas que ses paroles
ont un sens et celles du Seigneur un autre. Car l'apôtre qui portait le Christ
parlant dans son coeur, qui ne se souciait
même pas de vivre afin que le Christ vécût en
lui, pour qui la royauté, la vie, les anges, les puissances, toute autre créature,
tout en un mot passait après son amour pour le Seigneur, comment l'apôtre aurait-il
accepté d'énoncer ou même de penser une chose que le Christ n'eût pas approuvée,
et surtout quand il en faisait un précepte ?
Que signifient donc ces expressions :
"Moi", et "Non pas moi" ? Les lois, les
dogmes, le Christ nous les a donnés tantôt
par lui-même, tantôt par ses apôtres. Il
ne les a pas tous établis Lui-même; prête en
effet l'oreille à ce qu'il déclare : "J'ai
beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne
pouvez les porter à présent". (Jn 16,21). Ainsi, la loi "que la femme ne se
sépare pas de son mari", il l'avait déjà
promulguée en personne lorsqu'il était sur
cette terre, revêtu de chair; et c'est
pourquoi Paul dit : "A ceux qui sont mariés,
je prescris, non pas moi, mais le Seigneur." Mais en ce qui concerne les
incroyants, le Seigneur n'avait rien
prononcé de sa bouche, c'est en inspirant
dans ce sens l'âme de Paul qu'il légiférait, disant : "Si quelqu'un a une
femme incroyante et qu'elle consente à
habiter avec lui, qu'il ne la répudie pas; et
si une femme a un mari incroyant et qu'il consente à habiter avec elle, qu'elle
ne le répudie pas".
C'est pour cela que Paul déclarait : "Non
le Seigneur, mais moi"; il ne voulait pas
signifier que sa parole était d'origine
humaine -évidemment - mais que ce
précepte, s'il ne l'avait pas donné à ses
disciples quand il était au milieu d'eux, le
Seigneur le donnait maintenant par sa bouche
à lui. Ainsi, tout comme ces mots :
"Le Seigneur, non pas moi", ne manifestent
pas une opposition au commandement du Christ, de même ces mots :
"Moi, non le Seigneur" n'expriment pas une opinion personnelle en
contradiction avec la divine Volonté, mais montrent simplement que c'est maintenant
par son intermédiaire que le précepte est donné.
En effet, quand il parle de la veuve,
l'apôtre dit : "Elle est plus heureuse dans le
Seigneur si elle reste comme elle est, selon
mon avis"; (1 Cor 7,40) puis, de peur
que l'expression "mon avis" ne fasse croire à
une réflexion qui vient de l'homme, il ajoute, pour couper court à cette
supposition : "Je crois avoir, moi aussi, l'esprit de Dieu." Ainsi donc, ce qu'il énonce au nom
de l'Esprit, l'apôtre l'appelle son avis, sans que nous puissions prétendre pour
autant que sa déclaration vient de l'homme; de même dans notre passage, quand il
dit : "C'est moi qui dis, non le Seigneur", il ne faut pas en inférer que
c'est la parole de Paul. Car il portait le Christ parlant dans son coeur, et jamais il
n'aurait osé, dans une déclaration, formuler une telle doctrine, s'il ne nous
donnait cette loi sous son inspiration.
&On aurait pu en effet lui tenir ce
langage : "Je ne peux supporter, moi croyant,
de vivre avec une femme incroyante; moi qui
suis pur, de vivre avec une femme
impure. Toi-même tu as déjà déclaré que c'est
toi qui le disais, non le Seigneur. Quelle garantie puis-je avoir, quelle
certitude ? Paul aurait répliqué : Sois sans
crainte. Si j'ai déclaré : j'ai le Christ
parlant en mon coeur, et : je crois posséder
l'esprit de Dieu, c'est pour que tu ne
soupçonnes rien d'humain dans les paroles
que je prononce. Sinon, je n'aurais pas
attribué à mes propres pensées une telle
autorité : Les pensées des mortels sont
timides, en effet, et leurs desseins hasardés.
D'ailleurs l'Église universelle aussi montre
la force de cette loi, puisqu'elle l'observe avec rigueur; ce qu'elle n'aurait
pas fait si elle n'était rigoureusement
convaincue que ces paroles sont un
commandement du Christ.
Eh bien, que déclare Paul, inspiré par le
Seigneur ? "Quant aux choses que vous
m'avez écrites, il est bon pour l'homme de ne
pas toucher à la femme." (1 Cor
7,1). On peut ici féliciter les Corinthiens :
sans avoir jamais reçu aucune instruction de leur maître concernant la
virginité, ils le devancent en l'interrogeant
d'eux-mêmes, montrant ainsi le progrès déjà
accompli en eux par la grâce. Car dans l'Ancien Testament il n'y avait aucun
doute à l'égard du mariage : non
seulement tout le peuple, mais les lévites,
les prêtres et le Grand Prêtre lui-même
faisaient grand cas du mariage.
13. Comment donc les Corinthiens en
sont-ils venus à poser cette question ? Ils
ont compris, avec autant de perspicacité que
de justesse, qu'il leur fallait atteindre un plus haut degré de vertu, puisqu'ils
avaient été gratifiés d'un plus grand don. Il
vaut la peine aussi de se demander pourquoi
l'apôtre ne leur avait encore jamais proposé ce conseil. S'ils avaient en effet
déjà entendu semblables propos, ils ne lui
auraient pas écrit de nouveau pour lui
reposer la question à ce sujet. En vérité, ici encore, nous pouvons mesurer la profonde
sagesse de Paul. Ce n'est pas par hasard ni sans raison qu'il a omis d'exhorter
à un si bel état, il attendait qu'ils en eussent les premiers le désir, qu'ils
prissent quelque notion de ce problème;
s'adressant à des âmes familiarisées avec
l'idée de la virginité, il pourrait alors
utilement jeter en elles sur ce sujet la
semence de ses paroles, les bonnes dispositions de ses auditeurs pour la chose
donnant à son exhortation beaucoup
plus de chance d'être entendue. Et, par
ailleurs, l'apôtre veut montrer la grandeur
et la majesté de l'entreprise.
Dans le cas contraire, il n'aurait pas
attendu leur généreux mouvement, mais il
aurait pris lui-même les devants, sinon sous
la forme d'un ordre et d'un précepte,
du moins d'une exhortation et d'un conseil.
Tandis qu'en refusant d'en prendre l'initiative, il nous a montré clairement que
la virginité exige nombre d'efforts
épuisants et un rude combat. Et, ici encore,
par cette façon de faire, il imite notre
Maître à tous. Car le Seigneur n'a parlé de
la virginité que lorsque ses disciples
l'interrogeaient.
Quand ils ont dit : "Si telle est la
condition de l'homme avec la femme, mieux vaut
ne pas se marier", il répond : "Il y a des
eunuques qui se sont faits eunuques
eux-mêmes à cause du royaume des Cieux." (Mt
19,10).
Quand il s'agit en effet d'un bel acte vertueux qui, de ce fait, ne présente pas le caractère obligatoire d'un précepte, il faut attendre les bonnes dispositions de ceux qui vont l'accomplir et, par une autre voie, sans qu'ils s'en doutent, les préparer à le vouloir dans leur esprit et dans leur coeur. Telle fut précisément la conduite du Christ; ce n'est pas en leur parlant de la virginité qu'il leur inspire l'amour de la virginité, Il ne s'entretient que du mariage, leur montre les difficultés de cet état, et n'en dit pas plus long. Méthode si pleine de sagesse que, sans avoir rien entendu sur l'abstention du mariage, les disciples de leur propre chef lui disent : il est bon de ne pas se marier.
C'est pour cela que Paul, à son tour, imitant le Christ, disait : "Quant aux choses que vous m'avez écrites"; c'est une façon de se justifier à leurs yeux et de leur dire: je n'osais pas, quant à moi, vous appeler à ce haut sommet de vertu, car il est difficile à atteindre; mais puisque vous m'en avez parlé les premiers dans votre lettre, je n'hésite plus à vous donner ce conseil : il est bon pour un homme de ne pas toucher à la femme. Pourquoi, en effet, alors que les Corinthiens lui avaient écrit sur de nombreux sujets, pourquoi n'a-t-il nulle part ailleurs ajouté cette remarquez ? Pour la raison que je viens de dire, tout simplement; pour éviter que son exhortation ne fût mal accueillie, il leur remet en mémoire les lettres qu'ils lui avaient adressées. Et même alors, aucune véhémence dans cette exhortation, et cela malgré la belle occasion qui s'offre à lui; au contraire, il procède avec une extrême réserve, imitant encore sur ce point le Christ. Car le Sauveur, quand il en a terminé sur le sujet de la virginité, ajoute : "Que celui qui peut comprendre comprenne". Et l'apôtre, que dit-il ? "Quant aux choses que vous m'avez écrites, il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme."
14. On objectera peut-être : mais s'il est
bon de ne pas toucher à la femme, pourquoi le mariage s'est-il introduit dans
la vie ? Quel sera le rôle de la femme
désormais, si elle n'est utile ni au mariage,
ni à la procréation des enfants ?
Qu'est-ce qui empêchera la destruction totale
du genre humain, puisque chaque jour la mort en fait sa pâture et sa victime,
et qu'avec ce raisonnement il n'est pas possible de remplacer les êtres qui
disparaissent ? Supposons en effet que nous
mettions tous notre zèle à pratiquer cette
vertu et que nous n'ayons pas de rapport avec une femme, tout disparaîtra : villes,
maisons, champs, métiers, êtres vivants,
plantes. Ainsi, quand le général est tué,
c'est inévitablement la débandade dans son armée; de même, si le roi de tout ce qui
est sur la terre, si l'homme vient à disparaître par l'extinction du mariage, rien
de ce qui reste ne pourra conserver la même sécurité et le même ordre, de sorte que
ce beau conseil remplira le monde de calamités infinies.
Pour moi, si ce langage était tenu par nos
adversaires et des incroyants, j'en ferais
peu de cas. Mais en fait, dans le nombre de
ceux qui passent pour appartenir à l'Église, bien des gens s'expriment de la
sorte; ils refusent, par faiblesse de volonté, les efforts qu'exige la virginité,
ils la dénigrent, la déclarent inutile pour
dissimuler leur propre nonchalance et donner
l'impression d'avoir esquivé ces combats non par couardise, mais par une juste
appréciation des raisons. Aussi,
sans plus nous occuper de nos adversaires
"car l'homme psychique ne reçoit pas
les choses de l'esprit, pour lui elles sont
ineptie" (1 Cor 2,14) - à ces gens qui
prétendent être des nôtres, nous apprendrons
deux choses : d'abord la virginité, loin d'être superflue, est tout à fait utile
et nécessaire; ensuite, une telle mise en
accusation de la virginité ne peut rester
impunie, elle attirera sur les détracteurs
autant de périls que la virginité assurera de
récompenses et d'éloges à ceux qui la
pratiquent.
En effet, lorsque la totalité de notre
univers eut été créée et que tout eut été mis en
place pour notre repos et notre service, Dieu
façonna l'homme pour qui il avait fait le monde. Façonné par Dieu, l'homme
vécut dans le paradis et il n'était nullement question de mariage. Il eut besoin
d'une aide et elle lui fut donnée :
même alors le mariage ne semblait pas
nécessaire. De fait, on n'en voyait pas
trace, ils s'en passaient tous deux, vivant
dans le séjour du Paradis comme dans le
ciel et jouissant de la familiarité divine.
Désir de l'union charnelle, conception,
douleurs, parturition, toute forme de
corruption étaient absentes de leur âme.
Comme un ruisseau transparent coulant d'une
source limpide, leur vie s'écoulait en ce lieu, parée des ornements de la
virginité.
Et la terre entière alors était vide
d'habitants : c'est ce que redoutent aujourd'hui
ces gens pleins de sollicitude pour le monde,
toujours prêts à s'inquiéter des
affaires d'autrui mais ne supportant pas
d'accorder même une pensée aux leurs; ils
redoutent que le genre humain tout entier ne
vienne un jour à disparaître, mais ils traitent chacun leur âme en étrangère, ils la
négligent, et cela quand pour cette âme
ils auront à rendre des comptes sévères, même
à cause d'insignifiantes peccadilles, mais, pour la diminution du genre humain, pas
l'ombre d'une raison à fournir.
Il n'y avait alors ni cités, ni métiers, ni maisons c'est encore là pour vous un souci peu ordinaire : non, tout cela n'existait pas alors et pourtant rien ne venait entraver ni entamer cette existence bienheureuse et de beaucoup supérieure à la nôtre. Mais quand ils eurent désobéi à Dieu et qu'ils furent devenus terre et cendre, ils perdirent avec cette existence bienheureuse la beauté de la virginité qui, en même temps que Dieu, les a laissés et s'en est allée. Tant qu'ils étaient insensibles aux séductions du diable et qu'ils révéraient leur Maître, la virginité aussi les accompagnait, plus riche ornement pour eux que pour les rois le diadème et les vêtements d'or. Mais lorsque, tombés dans l'esclavage, ils eurent dépouillé ce vêtement royal et déposé leur parure céleste, quand ils furent sujets à la corruption de la mort, à la malédiction, à la souffrance, aux peines de la vie, c'est alors qu'avec ce cortège survint le mariage, ce vêtement mortel et servile.
Car "l'homme marié, dit Paul, s'inquiète
des choses du monde". (1 Cor 7,33).
Vois-tu quelle fut l'origine du mariage ?
pourquoi il parut nécessaire, il est la
conséquence de la désobéissance, de la
malédiction, de la mort. Où est la mort, là
est le mariage; ôtez l'un, l'autre disparaît.
Tandis que la virginité n'a pas cette
escorte : elle est chose toujours utile,
toujours belle, toujours bienheureuse, avant
la mort, après la mort, avant le mariage,
après le mariage. De quel mariage, s'il te plaît, est né Adam ? A quel enfantement
douloureux Eve doit-elle la vie ? Tu ne
saurais répondre. Pourquoi cette crainte,
cette peur sans raison que la fin du
mariage n'amène aussi la fin de la race
humaine ? Des millions d'anges sont au service de Dieu, des milliers de milliers
d'archanges se tiennent à ses côtés et
aucun d'eux ne doit la vie à la génération,
aucun ne la doit à la parturition, aux douleurs, à la conception. N'eût-il pas été
beaucoup plus facile à Dieu de créer des hommes en dehors du mariage ? Tout comme il a
créé, aussi, nos premiers parents, d'où descend toute l'humanité.
15. Et aujourd'hui même ce n'est pas à la
vertu du mariage qu'est due la croissance
de notre race, mais à la parole du Seigneur
qui a déclaré au commencement :"Croissez et multipliez et remplissez la
terre." (Gen 1,28). En quoi, s'il te plaît,
cette institution a-t-elle aidé Abraham à
avoir des enfants ? N'est-ce pas après tant d'années de mariage qu'il finit par exprimer
cette plainte : "Seigneur, que me donneras-tu ? Je m'en vais sans
enfants."(ibid 15,2). De même qu'alors Dieu a
voulu que des corps épuisés fussent le
principe et la racine de tant de myriades
d'êtres, de même au commencement, si Adam et
Eve avaient obéi à ses ordres et maîtrisé leur désir de l'arbre interdit, il
n'aurait pas été en peine d'un moyen pour
propager la race humaine. Car le mariage,
sans la Volonté de Dieu, ne pourra multiplier les hommes sur la terre, pas plus
que la virginité, si Dieu veut les multiplier, n'en pourra affecter le nombre.
Mais il l'a voulu ainsi, dit l'Écriture, à
cause de nous et de notre désobéissance.
Pourquoi en effet le mariage n'est-il pas
apparu avant la faute ? Pourquoi n'y avait-il pas de relations sexuelles dans le
paradis. Pourquoi n'y avait-il pas les
douleurs de l'enfantement avant la
malédiction ? Parce que ces choses, alors,
étaient superflues et ne devinrent
nécessaires que plus tard, à cause de notre
infirmité - elles, et tout le reste : cités,
métiers, vêtements, avec toute la multitude
de nos besoins. Traînant à sa suite toute
cette cohorte, la mort l'a introduite ici-bas avec elle. Aussi, je t'en prie, ce qui n'est
qu'une concession à ta faiblesse, ne le
préfère pas à la virginité - ou plutôt, ne le
place même pas à égalité. En procédant d'après ce raisonnement, tu iras prétendre
qu'il vaut mieux avoir deux femmes que de se contenter d'une - puisque c'était même
chose permise dans la loi de Moïse; et tu préféreras aussi, en ce cas, la richesse à
la pauvreté volontaire, les plaisirs à la
vie de continence et la vengeance à la
généreuse patience devant l'injure.
16. Mais c'est toi maintenant qui dénigres
tout cela, m'objecte-t-on. Je ne le dénigre nullement. C'est Dieu qui l'a permis
et tout a eu son utilité à son heure.
Mais je prétends que c'est peu de chose,
vertu d'enfants, plutôt que d'hommes. Et
c'est pourquoi le Christ, voulant nous rendre
notre perfection, nous a ordonné de nous en dépouiller comme de vêtements
d'enfants qui ne peuvent vêtir l'homme parfait, ni convenir à la force de l'âge qui
réalise la plénitude du Christ, et Il nous a ordonné d'en vêtir de plus appropriés et de
plus parfaits que ceux-là; il n'était pas en contradiction mais en parfait accord
avec lui-même.
Car si ces nouvelles prescriptions sont supérieures aux anciennes, du moins le but du législateur n'a-t-il pas changé. Quel est-il retrancher le péché de notre âme et la conduire à la vertu parfaite. Si donc il avait cherché, non pas à nous imposer des obligations supérieures aux précédentes, mais à laisser les choses éternellement dans le même état sans jamais délivrer l'homme de sa médiocrité, c'est alors qu'il eût été en pleine contradiction avec lui-même. Si au commencement en effet, quand le genre humain se trouvait encore dans sa petite enfance, Dieu avait fait une règle de ce mode de vie rigoureux, nous ne serions jamais parvenus à cette juste mesure et tout notre salut aurait été compromis par cette démesure. De même, après une si longue période d'apprentissage sous l'ancienne loi, quand les temps nous appelaient à cette céleste philosophie, si Dieu nous avait laissés attachés à la terre, nous n'aurions tiré aucun profit sérieux de sa Condescendance, puisque cette vie de perfection qu'avait en vue sa Condescendance n'aurait jamais été notre partage.
17. Aujourd'hui, il en est de nous comme
des petits oiseaux : lorsque leur mère les
a nourris, elle les pousse au bord du nid. Si
elle les voit faibles et chancelants,
ayant encore besoin de rester à l'intérieur,
elle les y laisse quelques jours de plus,
non pour qu'ils demeurent dans le nid toute
leur existence, mais pour que leurs
ailes soient bien assurées, qu'ils acquièrent
toute leur vigueur et qu'ils puissent ainsi désormais déployer leur vol en toute
sécurité. De même notre divin Maître,
dès le commencement, nous attirait vers le
ciel, nous montrait la voie qui y conduit, n'ignorant pas ou plutôt sachant
parfaitement - que nous serions encore
incapables d'un tel vol, mais voulant nous
montrer que notre chute avait pour cause non sa Volonté, mais notre faiblesse.
Et, cette leçon donnée, Il laisse
désormais l'espèce humaine croître dans le
nid de ce bas monde et du mariage, pendant un long temps.
2. Puis, lorsque, au bout de ce long
temps, les ailes de la vertu nous ont poussé,
doucement alors et peu à peu, il est venu
nous faire sortir de ce gîte terrestre, en nous apprenant à voler plus haut. Sans doute
ceux qui sont encore un peu nonchalants ou plongés dans un lourd sommeil
se plaisent encore à rester dans le
nid, attachés qu'ils sont aux choses du
monde. Mais les vrais généreux, les amoureux de la lumière quittent le nid avec
une parfaite aisance, volent vers les
hauteurs et touchent aux cieux, ayant tout
abandonné ici-bas, mariage, fortune, soucis et tout ce qui, d'ordinaire, nous
attire vers la terre.
Cependant, n'allons pas croire que cette
permission du mariage, accordée au commencement, soit pour la suite des temps
une obligation qui nous empêche de
nous abstenir du mariage. Car il veut que
nous y renoncions : prête l'oreille à ces
paroles : "Que celui qui peut comprendre,
comprenne." Qu'il n'ait pas donné cet ordre au commencement, rien d'étonnant. Un
médecin, par exemple, ne prescrit pas à ses malades toutes ses ordonnances à la
fois, ni au même moment; quand ils sont pris par la fièvre, il leur défend la
nourriture solide, mais quand la fièvre les
a quittés et la faiblesse physique qui
s'ensuivait, il leur supprime désormais les aliments désagréables pour rétablir leur
régime habituel. De même que les éléments qui sont en conflit entre eux à
l'intérieur du corps, par excès ou par défaut, provoquent la maladie, de même pour
l'âme le dérèglement des passions ruine sa santé. Aussi devons-nous posséder
juste au moment opportun
l'ordonnance appropriée aux passions en
cause; faute de ces deux conditions, la
loi par elle-même serait impuissante à
corriger le désordre de l'âme. Il en est donc comme pour les médicaments dont la vertu ne
peut à elle seule guérir une blessure, car ce que les remèdes sont aux
blessures, les lois le sont aux péchés.
Or toi, que fais-tu ? Quand le médecin souvent pour la même blessure a recours tantôt au bistouri, tantôt au feu, tantôt n'utilise ni l'un ni l'autre, tu ne l'importunes pas de questions indiscrètes, et encore combien de fois son traitement est-il inefficace ! Mais Dieu, toi qui n'es qu'un homme, Dieu qui ne commet jamais d'erreur, qui dirige toutes choses d'une manière digne de sa Sagesse infinie, vous osez, vous qui n'êtes qu'un homme, l'appeler à votre tribunal; vous lui demandez raison de ses préceptes; vous refusez de marcher dans la voie de sa Sagesse. N'est-ce pas de la dernière démence ?
Il a dit : "Croissez et multipliez", parce
que les temps l'exigeaient, les temps où la
nature humaine était en folie, incapable de
contenir la virulence des passions, et
qu'elle n'avait pas d'autre port où se
réfugier au milieu de cette tempête. Alors, que
devait-il ordonner aux hommes de vivre dans
la continence et la virginité ? Mais cela n'eût fait que rendre la chute plus
grave et la flamme du désir plus violente.
Voyez les enfants qui n'ont besoin que de
lait : supprimez-leur cette nourriture et forcez-les à prendre à la place celle qui
convient à l'homme, rien n'y fera, ils mourront très vite; tant il est mauvais
d'agir à contretemps. C'est pour cette raison que la virginité n'a pas été donnée dès le
commencement - ou plutôt si, la virginité
est apparue dès le commencement et
antérieurement au mariage, mais c'est pour la
raison indiquée que le mariage s'est
introduit, plus tard, et qu'il fut considéré
comme une chose nécessaire, alors que, si
Adam était resté dans l'obéissance, il n'en aurait pas eu besoin. Mais alors,
m'objectez-vous, comment seraient nés tant
de millions d'hommes ? Et moi, je renouvelle
ma question, puisque cette crainte continue à te bouleverser si fort : comment
Adam, comment Eve sont-ils nés, alors qu'ils ne disposaient pas du mariage ?
Mais quoi, toute l'humanité devait-elle naître de cette façon ? De cette manière ou
d'une autre, je n'en sais rien. Le point
qui nous intéresse pour l'instant est que
Dieu n'avait pas besoin du mariage pour multiplier les hommes sur la terre.
18. Ce n'est pas la virginité qui peut causer l'extinction du genre humain, mais le péché et les unions dénaturées, comme le prouve bien l'extermination qui eut lieu, au temps de Noé, des hommes, des bêtes, en un mot de tout ce qui respirait sur la terre. Si les fils de Dieu avaient alors résisté à ce désir dénaturé et s'ils avaient honoré la virginité, s'ils n'avaient pas jeté des regards coupables sur les filles de l'homme, une telle catastrophe ne les aurait pas frappés. Qu'on ne s'imagine pas que je rends le mariage responsable de leur anéantissement, ce n'est pas ce que je prétends ici, je veux dire que la ruine et la destruction du genre humain sont imputables non à la virginité, mais au péché.
19. Ainsi, le mariage a certes été donné
en vue de la procréation, mais beaucoup
plus encore pour apaiser le feu du désir
inhérent à notre nature. Paul l'atteste
quand il dit : "Pour éviter la fornication,
que chacun ait sa femme". (1 Cor 7,2). Il
ne dit pas : pour faire des enfants. Et quand
il invite (mari et femme) à reprendre la vie commune, ce n'est pas pour qu'ils
aient nombreuse descendance, mais pourquoi ? "Pour que Satan ne vous tente
pas", dit-il. Et un peu plus loin, il ne dit pas : "S'ils désirent des enfants", mais :
"S'ils ne peuvent être continents, qu'ils se
marient." Au commencement en effet, je le
disais, le mariage avait ce double motif, mais plus tard, une fois peuplés la
terre, la mer et le monde entier, il ne
resta plus qu'une seule raison : la
suppression de la débauche et du dévergondage.
Car pour ceux qui maintenant encore se
vautrent dans ces passions, recherchent la
vie des pourceaux et la perdition dans les
lupanars, l'utilité du mariage est
considérable : il les délivre de cette
impureté, de cette tyrannie et leur assure la
protection de la chasteté et de la sainteté.
Mais en voilà assez : jusqu'à quand
poursuivre un combat contre des ombres. Car
vous qui me faites ces objections, vous savez aussi bien que moi l'excellence de
la virginité et tout ce que vous avez dit n'est que faux-fuyants, prétextes pour
jeter un voile sur l'incontinence.
20. Et même s'il n'y avait aucun danger à tenir ce langage, vous devriez néanmoins aujourd'hui mettre un terme à la calomnie. Car celui qui, en présence des belles choses, exprime sa désapprobation, entre autres préjudices donne publiquement un témoignage sérieux de sa propre malice en émettant ce jugement aussi dépravé et peu fondé. En sorte que, même en l'absence d'autre motif, la seule crainte de vous voir gratifier d'une aussi méchante réputation devrait vous retenir la langue; réfléchissez : le spectateur qui applaudit les grands champions, même s'il ne peut obtenir des résultats identiques, pourra bénéficier du moins de l'indulgence générale; mais celui qui, sans y participer, dénigrerait en outre des exploits dignes de nombreuses couronnes, serait justiciable de la réprobation universelle, comme ennemi et adversaire du mérite et il serait plus misérable que les déments. Car les fous ne savent pas ce qu'ils font, ils n'endurent pas volontairement leur sort c'est pourquoi, quand ils outragent les puissants du jour, loin de les châtier, leurs victimes même en ont pitié; mais quiconque oserait, en connaissance de cause, commettre ce qu'ils font, eux, par ignorance, serait à juste titre condamné à l'unanimité comme ennemi de la nature humaine.
21. Il faudrait donc, comme je le disais,
même si pareille accusation ne présentait
aucun danger, nous en abstenir au moins pour
les raisons exprimées plus haut.
Mais en fait, la chose comporte un grave
danger; ce n'est pas seulement "Celui qui
s'assied et parle contre son frère et diffame
le fils de sa mère" (Ps 49,20) qui sera puni, mais aussi l'homme qui entreprend de
calomnier des oeuvres belles aux yeux de Dieu. Écoute plutôt ce que dit un
autre prophète traitant précisément ce sujet : "Malheur à celui qui appelle le mal
bien et le bien mal, qui fait des ténèbres
la lumière et de la lumière les ténèbres, qui
fait ce qui est doux amer et ce qui est amer doux." (Is 5,20). Quoi de plus agréable
que la virginité, de plus beau, de plus lumineux. Elle lance en effet des éclats
plus étincelants que les rayons du soleil, nous détourne de toutes les choses de
la terre et nous dispose à contempler sans ciller, avec des yeux purs, le soleil de
la justice. Voilà ce qu'Isaïe proclamait à
l'adresse de ceux qui portent en eux des
jugements dépravés.
Écoute encore ce que dit un autre prophète
à l'adresse des gens qui profèrent contre autrui ces paroles pestiférées; il
commence par la même exclamation :
"Malheur à celui qui fait boire son prochain
en lui versant du poison." (Hab 2,15).
Le mot "malheur" n'est pas une simple façon
de parler, mais une menace qui annonce pour nous un supplice indicible et
impitoyable; car c'est à propos de ceux
qui ne peuvent plus détourner de leur tête le
châtiment imminent que cette expression est employée dans les Écritures.
Et un autre prophète a dit encore, en s'en prenant aux Juifs : "Vous avez fait boire du vin aux hommes consacrés." (Am 2,12). Si faire boire du vin aux Naziréens entraîne un tel supplice, quel châtiment méritera celui qui verse le poison dans les âmes des simples ?
Si, pour écorner à peine l'observance de
la loi, on subit un châtiment inexorable, à
quelle sanction doit-il s'attendre, celui qui
met en pièces intégralement la sainteté elle-même ? "Celui qui scandalisera un de ces
petits, nous est-il dit, mieux vaudrait pour lui qu'on lui suspendît une
meule à âne autour du cou et qu'on le
précipitât dans la mer." (Mt 23,6). Que
diront alors ceux qui par les propos en
question scandalisent non un seul de ces
petits, mais un grand nombre ? Si traiter
son frère d'insensé doit conduire tout droit
au feu de la géhenne, l'homme qui calomnie cette règle de vie égale à celle des
anges, quelle colère va-t-il attirer sur
sa tête.
Un jour, Myriam , soeur de Moïse, parla
contre son frère, non comme vous le faites à présent de la virginité, mais en
termes beaucoup moins graves et plus
modérés. Loin de se moquer de Moïse et de
railler la vertu de ce bienheureux, elle
avait pour lui une vive admiration; elle lui
dit seulement qu'elle aussi jouissait des mêmes privilèges que lui. Et cependant elle
attira sur elle la Colère de Dieu au point que même les prières ferventes de celui
qu'on jugeait offensé ne purent rien obtenir en sa faveur, mais que le châtiment
de Myriam se prolongea bien au delà de ce qu'il attendait.
22. Pourquoi parler de Myriam ? Ces enfants qui jouaient aux portes de Bethléem, pour avoir dit simplement à Élisée : Monte, chauve, (cf 4 Roi 2,23) excitèrent la Colère de Dieu, au point qu'Il lâcha, au moment même où ils parlaient, des ours sur leur groupe - ils étaient quarante-deux - et tous jusqu'au dernier furent mis en pièces par ces animaux.
Ni leur jeunesse, ni leur nombre, ni le
fait qu'ils plaisantaient ne protégèrent ces
jeunes gens, et c'était tout à fait mérité.
Car si les hommes qui se chargent de si
grandes entreprises devaient servir de cible
aux enfants et aux hommes, quelle âme moins bien trempée choisira de se charger
d'entreprises payées de rires et de moqueries ? Quel chrétien ordinaire mettra
son zèle à promouvoir la vertu, s'il la
voit ainsi tournée en ridicule ?
Aujourd'hui en effet, alors que le monde
entier admire la virginité, non seulement
ceux qui la pratiquent, mais ceux qui sont
déchus de cet état, si beaucoup
d'hommes hésitent cependant et reculent à la
pensée de ces efforts épuisants qu'elle exige, qui donc consentirait sans
peine à l'embrasser si, loin d'être un objet
d'admiration, on la voyait en butte aux
calomnies universelles. Les hommes assez
forts, qui déjà se sont transportés dans les
cieux, n'ont pas besoin de
l'encouragement de la multitude, il leur
suffit, pour tout encouragement, de la louange de Dieu; mais les êtres plus faibles,
qui viennent juste d'être introduits
dans cet état de vie, trouvent dans l'opinion
publique un puissant adjuvant, jusqu'à ce qu'une instruction complète leur
permette peu à peu de se passer de
cette assistance.
Et ce n'est pas seulement à cause de ces
faibles, mais aussi pour le salut des contempteurs de la virginité que de tels
événements se produisent : ils ne pourront
ainsi s'avancer plus loin dans la voie du mal
en se fondant sur l'impunité de leurs premières fautes.
Mais, au moment où je prononce ces mots,
me revient aussi en mémoire l'histoire d'Élie. Le sort que les ours firent subir aux
enfants à cause d'Élisée, ce sort fut
infligé, à cause de son maître Élie, par le
feu du ciel, à deux troupes de cinquante
hommes ainsi qu'à leurs chefs. Ces hommes,
avec une grande insolence, étaient venus trouver Élie et, interpellant le juste,
lui avaient intimé l'ordre de descendre
vers eux; au lieu de cela le feu du ciel
fondit sur eux et les dévora tous, comme les bêtes sauvages l'avaient fait des enfants.
Réfléchissez à cela, vous tous, les
ennemis de la virginité, placez une porte et une
barre à votre bouche, de peur que vous aussi
vous ne vous mettiez à dire, au jour du Jugement, en portant vos regards sur ceux
que la virginité rend là-haut resplendissants de lumière : "Voilà donc ceux
qui autrefois étaient l'objet de nos
moqueries et le but de nos outrages."
Insensés ! Nous regardions leur vie comme
une folie et leur fin comme une honte.
Comment ont-ils été comptés parmi les fils de Dieu ? Comment partagent-ils le sort des
saints ? Nous avons donc erré, loin du chemin de vérité et la lumière de la
justice n'a pas brillé pour nous. Mais à quoi bon ces mots, puisque le repentir aura perdu,
alors, dans ces circonstances, toute son efficacité ?
23. Mais l'un de vous dira peut-être :
personne donc, après ces temps-là n'a insulté
de saints personnages. Beaucoup l'ont fait et
en plusieurs points de la terre.
Pourquoi n'ont-ils pas subi le même châtiment
? Ils l'ont subi et nous en connaissons un bon nombre. Si quelques-uns y
ont échappé, ils ne l'éviteront pas
toujours. Comme le dit en effet le
bienheureux Paul : "Il est des gens dont les
fautes sont manifestes, même avant le
Jugement, mais pour d'autres aussi elles ne
se découvrent qu'après." (1 Tim 5,24). De
même que les législateurs ont laissé consignées par écrit les punitions frappant
les coupables, de même aussi notre
Seigneur Jésus Christ, en châtiant un ou deux
pécheurs, grave pour ainsi dire avec des lettres sur une stèle de bronze leurs
supplices et, par l'exemple de leur
malheur, s'adresse à tous les hommes; même si
pour le présent, leur dit-il, des coupables échappent au supplice qui,
ailleurs, sanctionne la même faute, dans le
temps à venir, plus rigoureux sera leur
châtiment.
24. Aussi, lorsque des péchés extrêmement
graves ne nous attirent aucun dommage, n'y puisons pas de l'assurance, mais
plutôt un sujet de crainte. Car si
nous ne sommes pas jugés par Dieu ici-bas,
nous serons condamnés là-haut avec le monde. Et là encore ce n'est pas moi qui
l'affirme, mais le Christ qui parle par la bouche de Paul, s'adressant à ceux qui
prennent part aux sacrements sans en être
dignes, il dit : "C'est pour cela que
beaucoup parmi vous sont débiles et malades, et qu'un bon nombre sont endormis dans la
mort. Si nous nous discernions nous-mêmes, nous ne serions pas jugés; mais
quand nous sommes jugés, nous sommes corrigés par le Seigneur afin de
n'être pas condamnés avec ce monde." (1
Cor 11,30-32).
Il est des hommes qui n'ont besoin de
sanction qu'ici-bas, lorsque leurs péchés
restent dans des limites raisonnables et
qu'après le châtiment ils ne retombent plus dans leurs premières fautes, en imitant le
chien qui retourne à son vomissement. Il
en est aussi dont la méchanceté dépasse à ce
point les bornes qu'ils en sont punis dans ce monde et dans l'autre; d'autres
encore ne subiront que là-haut le châtiment, car ils ont commis les plus graves
des fautes et ne sont point jugés dignes d'être frappés avec les hommes. "Ils
ne seront point frappés avec les hommes, dit le prophète, car ils sont
réservés à partager le châtiment des
démons." (Ps 72,5). "Allez-vous-en loin de
Moi, dit le Seigneur, dans les ténèbres
extérieures qui ont été préparées pour le
diable et pour ses anges." (Mt 25,41).
Beaucoup ont ravi le sacerdoce à prix
d'argent sans que personne le leur reprochât, sans entendre les paroles que
Simon (le Magicien) entendit alors de la
bouche de Pierre. Mais ils n'ont pas pour
autant échappé au châtiment; au contraire, ils en subiront un bien plus
sévère que celui qu'ils auraient dû affronter
en ce monde, parce que l'exemple même ne les
a pas instruits. Beaucoup ont égalé l'audace de Coré et n'ont pas eu le sort de
Coré, mais ils le subiront plus tard et leur peine sera plus grave. Beaucoup ont
imité l'impiété du Pharaon et n'ont pas
été submergés comme lui, mais l'océan de la
géhenne les attend. Ceux-là non plus qui traitent leurs frères d'insensés n'ont
pas encore été punis : c'est dans l'autre
monde que le châtiment leur est réservé.
Aussi, ne croyez pas que les sentences de
Dieu ne sont que des mots. C'est pour cela qu'il en a mis quelques-unes à exécution
- par exemple dans le cas de
Sapphire, de son mari, dans le cas de Charmi,
d'Aaron et de tant d'autres - : pour que ceux qui ne croiraient pas à sa parole y
ajoutent foi, confondus par les faits, cessant désormais de se leurrer eux-mêmes et
de s'imaginer à l'abri du châtiment; c'est aussi pour qu'ils apprennent que la
Bonté de Dieu consiste à donner aux pécheurs un délai et non à accorder
l'impunité totale à l'obstination dans la faute.
Il nous serait possible, bien sûr, de
montrer plus longuement encore quel feu se préparent ceux qui méprisent la beauté de la
virginité. Mais pour les hommes raisonnables j'en ai assez dit; quant aux
incorrigibles et aux insensés, même de plus longs discours ne pourront les détourner
de leur folie. Aussi terminerons-nous ici cette partie de notre
traité, que nous allons adresser désormais tout entier aux hommes
raisonnables, reprenant une fois de plus le mot
du bienheureux Paul : "Quant aux choses que
vous m'avez écrites, dit-il, il est bon
pour l'homme de ne pas toucher à la femme."
Que rougissent de honte maintenant tout à la fois ceux qui dénigrent le mariage
et ceux qui l'exaltent plus qu'il ne le
mérite, car à tous deux le bienheureux Paul
impose silence par ces paroles et aussi
par celles qui suivent.
25. Le mariage est beau, parce qu'il
maintient l'homme dans la chasteté et l'empêche de rouler dans l'abîme de la
fornication et d'y périr. Il ne faut donc pas
en dire du mal : grande est son utilité, car
il ne laisse pas les membres du Christ devenir les membres d'une prostituée, et ne
permet pas que le temple saint soit
profané et souillé. Il est beau, parce qu'il
soutient et redresse celui qui est sur le
point de tomber. Mais en quoi cela
concerne-t-il celui qui est debout, celui qui n'a pas besoin de son aide ? En ce cas, en effet,
il cesse d'être utile et nécessaire; au
contraire, il est même une gêne pour la
vertu, car non seulement il lui suscite nombre d'obstacles, mais encore il lui dérobe
la majeure partie des éloges qu'elle mérite.
26. Couvrir d'armes l'homme qui peut
combattre et vaincre le corps nu n'est pas
lui rendre service, mais lui causer le plus
grave des préjudices en le privant de
l'admiration et des brillantes couronnes
qu'il eût méritées. Car on ne permet pas à
sa vigueur de se révéler tout entière et son
trophée perd son plus bel éclat. Dans le cas du mariage plus grave est encore le
dommage, car il prive non seulement de la
gloire du monde, mais des récompenses
réservées à la vierge. De là ces mots : "Il est bon pour un homme de ne pas toucher à la
femme." Pourquoi, alors, le lui permettre ? "Mais pour éviter la fornication,
que chacun ait sa femme." Je n'ose pas, dit l'apôtre, t'élever jusqu'à la
hauteur de la virginité, dans la crainte que tu ne
tombes dans l'abîme de la fornication. Ton
aile n'est pas encore assez légère pour que je puisse te hausser jusqu'à ce sommet.
Pourtant ils ont, eux, choisi, les risques de la compétition et se sont élancés
vers la beauté de la virginité. Pourquoi donc tes craintes, tes tremblements,
bienheureux Paul ?- Parce que ces gens animés de cette ardeur, aurait-il répliqué
sans doute, ignorent ce qu'est la virginité, tandis que moi, l'expérience et la pratique
que j'ai déjà de cette bataille me rendent
plus circonspect pour la conseiller à
d'autres.
27. Je sais la difficulté de l'entreprise, je sais la rigueur de ces combats, je sais le lourd fardeau de cette guerres. Il y faut une âme combative et fougueuse, luttant jusqu'au désespoir contre les passions. Car il faut marcher sur des charbons (ardents) sans être brûlé, avancer sur une épée et n'être pas blessé; la force de la concupiscence en effet est semblable à celle du feu et de l'acier. Et si l'âme n'a pas été entraînée jusqu'à rester indifférente à ses tourments, elle ne tardera pas à périr. Il nous faut donc un coeur de diamant, un oeil toujours ouvert, une patience à toute épreuve, des murailles robustes, des murs extérieurs et des verrous, des gardiens vigilants et courageux et, avant tout cela, l'intervention d'en-haut. Car "si le Seigneur ne garde pas la cité, c'est en vain que veillent ceux qui la gardent". (Ps 126,1).
Comment obtiendrons-nous cette intervention ? Quand nous aurons apporté en contribution tout ce qui dépend de nous : saines pensées, constance inébranlable dans le jeûne et les veilles, scrupuleuse observance de la loi, respect des préceptes et, point essentiel, défiance vis-à-vis de nous-mêmes. Si d'aventure nous avons accompli de grandes choses, nous devons nous répéter sans cesse à nous-mêmes : "Si le Seigneur ne bâtit pas la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent." (ibid). Car "nous n'avons pas à lutter contre le sang et la chair, mais contre les Dominations, contre les Puissances, contre les Princes de ce monde de ténèbres, contre les Esprits du mal répandus dans les espaces célestes". (Eph 6,12). Et nous devons nuit et jour tenir nos pensées sur le pied de guerre, pour effrayer ces passions impudentes. Qu'elles se relâchent un tant soit peu et le diable est là, le feu dans les mains, prêt à le lancer et à embraser le temple de Dieu. De toutes parts il nous faut nous trouver fortifiés; car nous sommes aux prises avec les exigences de la nature, la vie des anges est l'objet de notre zèle, nous courons dans la lice aux côtés des Puissances Incorporelles, la terre et la cendre que nous sommes ambitionne d'égaler ceux qui vivent dans le ciel, et la corruption livre bataille à l'incorruptibilité.
Osera-t-on encore, dis-moi, comparer le
plaisir du mariage avec un tel état ?
N'est-ce pas le comble de la sottise ? C'est
de tout cela que Paul avait conscience quand il disait : "Que chacun ait sa femme."
(1 Cor 7,2). Voilà pourquoi il se
dérobait, voilà pourquoi il n'osait pas les
entretenir dès l'abord de la virginité : il
s'emploie quelque temps à parler du mariage
avec l'intention de les en détourner
peu à peu, puis consacrant quelques mots
brefs à la continence, il les intercale
dans son long développement sur le mariage,
car il veut éviter de choquer les
oreilles par la sévérité de son exhortation.
Un orateur qui ne compose son discours de bout en bout que de pensées
austères indispose son auditeur et bien
souvent contraint l'âme â regimber, incapable
de porter le poids de ses paroles; mais l'auteur qui introduit de la variété
dans ses propos et combine un mélange où le facile a plus de place que le déplaisant,
dérobe ce poids à l'auditeur et, en détendant son esprit, le convainc et se le
concilie plus aisément. C'est précisément ce qu'a fait le bienheureux Paul.
28. Il dit d'abord : "Il est bon pour l'homme de ne pas toucher à la femme", puis il saute aussitôt à la question du mariage : "Que chacun ait sa propre femme", dit-il, bienheureuse la virginité, se contente-t-il de dire : "Il est bon pour l'homme, dit-il en effet, de ne pas toucher à la femme"; mais pour le mariage, il le conseille, le prescrit, y joint un motif : "A cause de la fornication", dit-il. Ainsi il semble justifier son autorisation du mariage; en réalité, les raisons qu'il avance concernant le mariage rehaussent implicitement l'éloge de la continence : il ne le dévoile pas en termes clairs, mais il l'abandonne à la conscience de ses auditeurs. Car celui qui comprend qu'on l'exhorte au mariage non parce que le mariage est le comble imposer l'obligation que Paul imposa alors aux Corinthiens. Car le mot : "Celui qui répudie sa femme, hors le cas d'impudicité, la jette dans l'adultère", et celui-ci : "L'homme n'a pas pouvoir sur son propre corps", en des termes différents expriment la même pensée. Et si l'on y regarde de plus près, le mot de Paul accroît la tyrannie du mariage et rend la servitude plus lourde à supporter. Car si le Seigneur ne permet pas au mari de chasser sa femme de la maison, Paul lui enlève jusqu'au pouvoir sur son propre corps, confère à sa femme toute autorité sur lui et le rabaisse au-dessous de l'esclave qu'on achète. Car à l'esclave il est possible souvent d'obtenir jusqu'à sa liberté complète, s'il parvient un jour à être assez riche pour payer sa rançon à son maître. Tandis que le mari - aurait-il la femme la plus acariâtre - est forcé de supporter sa servitude, et il ne peut trouver aucun moyen de se libérer, aucun moyen d'échapper à cette domination qu'il subit.
29. Et après avoir dit : "La femme n'a pas
pouvoir sur son propre corps", Paul
poursuit : "Ne vous refusez pas l'un à
l'autre, si ce n'est d'un commun accord, au
temps qu'il faut, afin de vaquer au jeûne et
à la prière, puis reprenez la vie commune."(1 Cor 7,5). Beaucoup, ici, parmi
ceux qui ont embrassé la virginité,
rougissent, je suppose, gênés par la grande
indulgence de Paul. Mais n'ayez crainte, et point de sottise. A première vue,
sans doute, il s'agit d'une faveur
accordée aux gens mariés, mais un examen
attentif montrera que cette parole est de la même inspiration que les mots qui
précèdent. A les parcourir simplement
séparés de leur contexte, ces mots paraîtront
plutôt un épithalame qu'un conseil apostolique, mais si l'on veut bien dégager
le sens de tout le passage, on
s'apercevra que même cette exhortation est
conforme à la dignité de l'apôtre.
Pourquoi en effet Paul revient-il plus
longuement sur ce sujet ? N'était-ce pas
suffisant d'avoir, par les mots précédents,
indiqué sa pensée avec beaucoup de
dignité, et de borner à cela son exhortation
? Qu'est-ce qu'ajoutent de plus à la formule : "Que l'homme rende à sa femme
l'affection qui lui est due", ou encore :
"L'homme n'a pas pouvoir sur son propre
corps", qu'est-ce qu'ajoutent ces mots :
"Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce
n'est d'un commun accord, au temps qu'il
faut" ou bien encore : "L'homme n'est pas
maître de son corps ?" Rien sans doute mais ce qui avait été dit là d'une manière
brève et voilée, il le développe ici et
l'explicite.
En agissant ainsi, il imite le saint de
Dieu, Samuel. Ce dernier, avec une rigoureuse précision, expose devant le peuple
la charte de la royauté, non pour
que celui-ci l'accepte, mais pour qu'il la
refuse. Apparemment il s'agit d'une instruction, en réalité c'est un moyen de le
détourner de son désir inopportun : de
même Paul, avec une assiduité et une netteté
toutes particulières, nous rebat les oreilles de la tyrannie du mariage, se
proposant par ses paroles d'y soustraire
précisément ses auditeurs. Quand il a dit :
"La femme n'a pas pouvoir sur son propre corps", il ajoute : "Ne vous refusez
pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un
commun accord, pour vaquer au jeûne et à la
prière." Tu vois comme à leur insu
et sans les importuner, il amène les
personnes qui vivent dans le mariage à
l'exercice de la continence. Pour commencer,
il a fait simplement l'éloge de la chose, en disant : "Il est bon pour l'homme
de ne pas toucher à la femme", ici, il y
joint une exhortation par ces mots : "Ne vous
refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est
d'un commun accord".
Et pourquoi aussi est-ce à la façon d'une exhortation qu'il propose ce qu'il voulait instituer, et non pas sous la forme d'un ordre ? Car il n'a pas dit : "Refusez-vous l'un à l'autre, mais d'un commun accord, pour vaquer à la prière", mais : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord." Parce que cette façon de s'exprimer est moins pressante, elle révèle bien la pensée du maître, qui n'est pas de réclamer avec rigueur cette conduite, étant donné surtout que l'accomplissement de ce conseil demande un grand esprit de générosité. Et ce n'est pas de cette manière seulement qu'il encourage son auditoire, mais aussi parce qu'il traite brièvement ce qui est austère et, avant que l'auditeur en soit indisposé, revient au sujet plus agréable et s'y attarde davantage.
30. Il est bon d'examiner aussi ce point
: pourquoi donc, si a le mariage est estimable et le lit conjugal exempt de
souillure, pourquoi Paul ne l'autorise-t-il pas
durant le temps du jeûne et de la prière ?
Parce qu'il serait tout à fait absurde que
les Juifs - chez qui tous les besoins
corporels étaient profondément imprimés, qui avaient même la liberté de posséder deux
femmes, de les chasser et de les remplacer &endash; aient eu un tel souci de
la continence qu'au moment
d'entendre les paroles divines, ils
s'abstenaient de rapports même légitimes et cela
non pas seulement un jour ou deux, mais
plusieurs jours, alors que nous, comblés comme nous le sommes de la grâce divine,
ayant reçu l'Esprit saint, nous qui sommes morts et ensevelis avec le Christ, qui
avons été jugés dignes de l'adoption divine, qui avons été élevés à une telle
dignité, après tant de faveurs, et quelles
faveurs, nous ne parviendrions pas au même
zèle que ces petits enfants.
Et si l'on insistait en cherchant encore à
savoir pourquoi Moïse lui-même a détourné les Juifs de ces rapports charnels,
je répondrais : même si le mariage est
estimable, il ne peut avoir d'autre ambition
que d'éviter la souillure à l'homme qui
le contracte; faire des saints est au pouvoir
non du mariage, mais de la virginité. Et Moïse n'est pas seul, avec Paul, à prêcher
cette doctrine, écoute ce que dit Joël :
"Publiez un jeûne, prêchez la guérison,
convoquez une assemblée, rassemblez les
vieillards." (Joël 2,15). Mais peut-être
veux-tu savoir où il a ordonné de
n'approcher aucune femme ? "Que l'époux sorte
de sa couche, dit-il, que l'épousée sorte de sa chambre." Et cette parole va plus
loin encore que l'ordre de Moïse. Si en effet l'époux et l'épousé, dans toute
l'ardeur de la passion charnelle, dont la
jeunesse est pleine de sève, le désir
amoureux irrésistible, ne doivent pas avoir de rapports pendant le temps du jeûne et de la
prière, combien plus impérieuse est l'obligation pour tous les autres qui ne
subissent pas autant qu'eux la contrainte de l'union charnelle ? Celui qui désire prier
comme il se doit, et jeûner, il lui faut
rejeter tout désir terrestre, tout souci,
toute cause de dissipation, se retirer de tout et se recueillir parfaitement en lui-même
pour se présenter devant Dieu. C'est pourquoi le jeûne est beau : il retranche les
soucis de l'âme, il secoue la torpeur qui submerge notre esprit et concentre notre
pensée tout entière sur elle-même. C'est ce que Paul donne à entendre quand il
détourne de l'union charnelle, utilisant une expression tout à fait
adéquate. Il ne dit pas en effet : "Pour que vous
ne soyez pas souillés", mais : "pour que vous
vaquiez au jeûne et à la prière", comme si les rapports avec une femme
n'étaient pas cause de souillure mais de
temps perdu.
31. Puisque aujourd'hui en effet, malgré
toute la sécurité dont nous jouissons, le
diable essaie de nous susciter des obstacles
pendant le temps de la prière, s'il
trouve une âme dissipée et amollie par la
passion d'une femme, que sera-t-il capable de faire en dispersant dans tel ou
tel sens les yeux de l'esprit ? Aussi, pour
qu'une telle éventualité nous soit épargnée,
pour que nous évitions d'irriter Dieu par une prière aussi inefficace au moment
même où nous nous efforçons de nous
le rendre propice, Paul nous recommande de
nous abstenir de rapports charnels à ce moment-là.
32. Ceux qui se présentent devant les rois - que dis-je, les rois - devant les plus humbles des magistrats, les esclaves qui viennent solliciter leurs maîtres soit parce qu'on leur a fait du tort, soit pour quémander une faveur, soit parce qu'ils cherchent à calmer une colère qu'ils ont suscitée contre eux, tournent leurs regards et toutes leurs pensées vers ces personnages avant d'adresser leur supplique; s'ils font preuve de la moindre négligence, bien loin d'obtenir ce qu'ils demandaient, ils sont chassés non sans quelque dommage supplémentaire. S'il faut déployer tant de zèle quand on veut calmer le courroux des hommes, quel sera notre sort à nous, misérables créatures, qui nous présentons avec une telle nonchalance devant Dieu, le Maître de toutes choses, et cela quand nous sommes l'objet d'une colère bien plus terrible. Car aucun serviteur ne saurait irriter son maître, aucun sujet son souverain, autant que nous, chaque jour, nous irritons Dieu.
C'est cela que le Christ voulait nous faire comprendre quand il appelait les péchés envers le prochain une dette de cent deniers et les péchés envers Dieu une dette de dix mille talents. Aussi, au moment où nous nous adressons à Dieu dans nos prières pour apaiser une telle colère et nous concilier celui que nous provoquons ainsi chaque jour, l'apôtre a raison de nous détourner de ces plaisirs; il nous dit, en quelque sorte : c'est de notre âme qu'il est question, mes bien-aimés, nous courons le danger suprême; il nous faut trembler, être saisis de crainte et de terreur; nous nous adressons à un maître redoutable que nous avons souvent outragé, un maître qui a de graves reproches à nous faire et pour de graves fautes. Ce n'est pas ici le temps des caresses ni des voluptés, mais des larmes, des gémissements amers, des prosternements, de la confession scrupuleuse, de la supplication fervente, de la prière assidue. Estimons-nous heureux si, même en nous présentant devant lui avec un tel zèle, nous pouvons apaiser cette colère, non que notre maître soit cruel et intraitable - en vérité il est la douceur et la bienveillance même - mais l'énormité de nos fautes ne lui permet pas, Lui si bon, doux et miséricordieux, de nous pardonner aisément.
C'est pourquoi l'apôtre dit : "Pour que
vous puissiez vaquer au jeûne et à la prière." Quoi de plus cruel assurément que
cet esclavage ? Tu veux, leur dit-il,
avancer sur le chemin de la vertu, prendre
ton essor vers le ciel, en t'efforçant par
des prières et des jeûnes continuels
d'extirper la souillure de ton âme. Mais si ta femme ne veut pas acquiescer à ton dessein ?
Tu es bien obligé d'être l'esclave de sa sensualité. C'est pour cela qu'il disait
en commençant : "II est bon pour
l'homme de ne pas toucher à la femme"; c'est
pour cela aussi que les disciples disent au Seigneur : "Si telle est la
condition de l'homme avec la femme, il n'est
pas avantageux de se marier". (Mt 19,10). Ils
réfléchissaient aux inconvénients inévitables dans l'un ou l'autre cas, et la
conclusion où les enfermaient ces
réflexions leur faisait pousser ce cri.
33. Voilà pourquoi Paul revient
continuellement sur ce point, pour amener les
Corinthiens précisément à cette réflexion :
"Que chacun ait sa femme, dit-il, ...
que l'homme rende à la femme l'affection qui
lui est due, ... la femme n'a pas pouvoir sur son propre corps, ... ne vous
refusez pas l'un à l'autre, ... reprenez la
vie commune." Car les bienheureux auditeurs
de l'époque ne furent pas touchés dès le premier son de sa voix, mais quand ils
l'eurent entendu une seconde fois,
ils prirent conscience du caractère impératif
de ce précepte. Quand il était assis sur
la montagne, le Christ en effet avait traité
de ce sujet et, après bien d'autres choses,
y était revenu; c'est ainsi qu'il avait amené
ses auditeurs à l'amour de la continence, tant il est vrai que les mots
continuellement répétés ont plus
d'efficacité. Dans notre texte aussi, le
disciple, imitant le Maître, traite continuellement du même sujet; et nulle part
il ne donne simplement la permission
du mariage, toujours il y joint une raison :
"A cause de la fornication, dit-il, à
cause des tentations du diable, de
l'intempérance", et à notre insu il réalise, en
parlant du mariage, l'éloge de la virginité.
34. Si Paul redoute en effet de séparer
pour longtemps les êtres vivant dans le
mariage, de peur que le diable ne trouve
accès dans leur âme, combien de
couronnes mériteraient les femmes qui depuis
toujours n'ont même pas eu besoin de cet encouragement et, jusqu'à la fin, sont
restées invincibles ? Et pourtant le
diable n'a pas, à l'égard des uns et des
autres, recours aux mêmes manoeuvres. Les
premiers, il ne les harcèle pas, sans doute
parce qu'il sait qu'ils ont un refuge tout proche et que, s'ils entrevoient une attaque
trop violente, ils peuvent aussitôt se réfugier dans le port : car le bienheureux
Paul ne les laisse pas naviguer trop loin, il les exhorte même à faire demi-tour dès
qu'ils se sentent fatigués, en les invitant
à reprendre la vie commune. Mais la vierge,
elle, est contrainte à rester toujours en mer et à sillonner un océan qui n'a pas de
port; même si la tempête la plus terrible
s'élève, il ne lui est pas permis de mettre
au mouillage et de goûter le repos.
Ainsi, il en est comme des pirates de la
mer : là où se trouvent une ville, une rade
ou un port, ils n'attaquent pas les
navigateurs - c'est courir un risque inutile - mais s'ils interceptent le bâtiment en haute mer,
l'impossibilité de tout secours est pour
eux un aliment à leur audace, ils mettent
tout à sac et n'ont de cesse qu'ils n'aient englouti l'équipage ou qu'ils n'aient
eux-mêmes subi ce sort. De même, ce redoutable pirate amasse contre la vierge une
tempête énorme, un ouragan
terrible, des montagnes de vagues
insurmontables, mettant tout sens dessus
dessous pour submerger le vaisseau par sa
violence et son impétuosité. Car il sait
que la vierge ne dispose pas du "reprenez la
vie commune", et que force lui est de
lutter sans relâche, de livrer bataille sans
relâche aux esprits du Mal, jusqu'à ce qu'elle puisse aborder au véritable port de
paix.
La vierge est comme le soldat valeureux
laissé en dehors des remparts : Paul refuse qu'on lui ouvre les portes, même si
l'ennemi se déchaîne furieusement
contre elle, même s'il devient plus acharné
du fait précisément que son adversaire n'a aucune possibilité de trêve. Et ce n'est
pas seulement le diable, mais l'aiguillon du désir qui importune davantage ceux qui ne
sont pas mariés. C'est l'évidence même : les plaisirs que nous pouvons assouvir
ne nous rendent pas
immédiatement prisonniers de notre désir, car
le sentiment de la sécurité permet à l'âme la nonchalance. C'est ce que nous
confirme un adage, populaire, mais très exact : Ce qui est en notre pouvoir n'excite
pas de désir violent. Mais si l'on nous
retire ce dont nous disposions depuis
longtemps, le contraire se produit, et ce que nous méprisions parce que nous en avions le
libre usage éveille en nous un désir plus violent quand la jouissance nous en est
ravie.
Voilà la première raison pour laquelle les
gens mariés bénéficient d'une plus grande sérénité, et voici la seconde : si
parfois même la flamme du désir prétend
s'élever très haut, l'union charnelle
survient, qui ne tarde pas à la maîtriser. Tandis
que la vierge n'a pas de quoi éteindre ce
feu, elle le voit s'allonger et s'élever, mais comme elle n'a pas le pouvoir de l'éteindre,
sa seule ressource est de combattre le feu sans se laisser brûler. Est-il rien de
plus extraordinaire que de porter en soi cet
immense foyer et ne pas être brûlée,
d'entretenir la flamme dans le tréfonds de son
âme et conserver intacte sa pensée. Car
personne ne permet à la vierge de rejeter
ces charbons ardents et ce que l'auteur des
Proverbes déclare intolérable physiquement, elle est contrainte de
l'endurer moralement. Que dit-il ? "Un homme marchera-t-il sur des charbons ardents
sans que ses pieds soient brûlés ?"
(Pro 6,28). Eh bien, regarde : la vierge
marche et supporte cette épreuve.
"Quelqu'un mettrait-il du feu dans son sein
sans que ses vêtements s'enflamment ?" (ibid). Elle, ce n'est pas dans ses
vêtements, c'est à l'intérieur d'elle-même
qu'elle possède le feu qui se déchaîne et qui
gronde, pourtant elle supporte et contient la flamme.
Osera-t-on encore, je te prie, à la
virginité comparer le mariage ou même simplement le regarder en face ? Non, le
bienheureux Paul ne le permet pas, qui
souligne la grande distance qui les sépare :
"Celle-ci, dit-il, s'inquiète des choses
du Seigneur, celle-là s'inquiète des choses
du monde." (1 Cor 7,33). Aussi, une
fois qu'il a remis ensemble les gens mariés
et leur a accordé cette faveur, écoute comme il les gourmande à nouveau : "Reprenez
la vie commune, dit-il en effet,
pour que Satan ne vous tente pas." Et voulant
bien montrer que le problème ne réside pas tout entier dans la tentation du
diable, mais davantage dans notre
faiblesse, il présente la raison primordiale
par ces mots : "A cause de votre incontinence."
Qui ne rougirait en écoutant ces paroles ?
Qui ne mettrait tout en oeuvre pour échapper au blâme d'incontinence ? Car cette
exhortation n'est pas destinée à tout le monde, mais aux êtres entièrement portés
vers les choses de la terre : Si tu es,
nous dit-il, l'esclave des plaisirs, si tu es
veule au point de toujours céder au plaisir charnel et de ne rêver qu'à lui,
remets-toi avec ta femme. La permission, tu
le vois, n'a rien d'une approbation ni d'un
éloge, elle sent le sarcasme et la
réprobation. S'il n'avait eu le ferme dessein
de s'en prendre à l'âme des voluptueux, Paul n'aurait pas employé le
terme d'incontinence, qui est très
expressif et implique un blâme sévère.
Pourquoi en effet n'a-t-il pas dit : "Par
suite de votre faiblesse ?" Parce que ce
terme est plutôt celui de l'indulgence,
tandis que le mot d'incontinence désigne le
comble du relâchement moral. Ainsi donc, c'est de l'incontinence que de ne
pouvoir éviter la fornication qu'en
recourant tout le temps à sa femme et aux
plaisirs de l'union conjugale.
Que répondront maintenant ceux qui
proclament que la virginité est chose superflue ? Car plus on s'y applique, plus
elle mérite d'éloge, tandis que le
mariage, en user jusqu'à satiété, c'est le
plus sûr moyen de lui retirer toute louange. Ce que je dis là, déclare Paul, est
concession, ce n'est pas un ordre. Or, là
où il y a concession, pas de place pour
l'éloge. Oui, mais il dit aussi, en parlant
des vierges : "Je n'ai pas d'ordre du
Seigneur, c'est un avis que je donne." (1 Cor
5,25). N'est-ce pas, alors, tout remettre en
question ? Pas du tout : sur la virginité
il donne un avis, là il s'agit de concession.
Et il n'ordonne ni l'un ni l'autre, mais
pour des raisons différentes : ici, afin que
l'homme voulant s'élever au-dessus de l'incontinence n'en soit pas empêché
puisqu'il serait prisonnier d'un ordre l'y
contraignant; là, pour que l'homme incapable
de s'élever jusqu'à la virginité ne soit
pas condamné pour avoir transgressé un
commandement. Je n'ordonne pas, dit-il, de rester vierges, car je redoute la
difficulté de l'entreprise; je n'ordonne pas
d'avoir continuellement des rapports avec sa
femme, je ne veux pas être le
législateur de l'incontinence. J'ai dit :
Reprenez la vie commune, pour vous empêcher de descendre plus bas, non pour
freiner votre ardeur à vous élever. Ce
n'est donc pas obéir à la volonté profonde de
Paul que de jouir à tout instant de sa femme; l'incontinence des êtres faibles,
seule, en a fait une règle. Veux-tu en effet connaître la volonté de Paul ? Écoute ses
paroles : "Je voudrais, dit-il, que tous les
hommes fussent comme moi", (ibid 5,7) vivant
dans la continence. - Par
conséquent, si tu veux que tous vivent dans
la continence, tu voudrais que personne ne se marie. - Pas du tout, je
n'interdis pas pour autant le mariage à ceux
qui le veulent et ne leur adresse aucun
reproche; je forme des voeux simplement,
je désire ardemment que tous soient comme
moi, mais je permets néanmoins
l'autre état à cause de la fornication. Voilà
pourquoi je disais en commençant : "Il
est bon pour l'homme de ne pas toucher à la
femme."
35. Pourquoi en cet endroit Paul fait-il
mention de lui-même en disant : "Je
voudrais que tous les hommes fussent comme
moi ?" Eh bien, même s'il n'avait
pas ajouté ces mots : "Mais chacun reçoit une
faveur particulière", on n'aurait pu
le taxer de jactance. Pourquoi donc, en
effet, a-t-il ajouté : "comme moi-même ?"
Non pour se faire valoir, car c'est l'homme
qui, ayant surpassé les apôtres dans les
travaux de la prédication, se jugeait indigne
même du nom d'apôtre. Après avoir dit : "Je suis le moindre des apôtres", comme
s'il avait proféré un mot qui dépassât encore ses mérites, il se reprend bien vite
et il dit : "Moi qui ne suis pas digne d'être appelé apôtre." Pourquoi donc, dans
notre texte, joint-il son exemple à son
exhortation ? Ce n'est pas sans intention ni
par hasard : il savait que, pour des disciples, le meilleur stimulant au bien est
l'exemple qu'ils reçoivent de leurs maîtres. Ainsi, l'homme qui se contente de
philosopher en paroles, sans actes à l'appui, n'a pas grande influence sur son
auditeur; en revanche, celui qui peut montrer qu'il est le premier à mettre en
pratique ses conseils a, par ce moyen, les meilleures chances d'entraîner son auditoire.
En outre, Paul se montre exempt d'envie et d'orgueil, car ce privilège, il
veut le partager avec ses disciples, il ne cherche pas à avoir plus qu'eux, mais en
toute chose il les désire ses égaux.
Je peux donner aussi une troisième raison,
et la voici : cette vertu paraissait rébarbative et ne souriait guère au commun
des mortels. Voulant donc montrer
qu'elle était très facile, il propose en
exemple un homme qui l'a pratiquée, pour
qu'on ne la regarde pas comme très ardue,
mais qu'en jetant les yeux sur leur
guide, les disciples s'engagent avec
confiance eux aussi sur le même chemin. Paul
agit de même en un autre circonstance;
s'adressant aux Galates qu'il cherche à
affranchir de la crainte de la Loi, crainte
qui les entraînait vers leurs anciennes
coutumes par le respect de mille observances
qui s'y trouvaient, que dit-il ?
"Devenez comme moi, puisque moi aussi je suis
comme vous". Ce qui signifie : vous ne pouvez pas m'objecter : tu te
convertis aujourd'hui, venant du paganisme
et ne connaissant pas la crainte qu'inspire
la transgression de la Loi; aussi ne risques-tu rien à développer devant nous
cette doctrine. Moi aussi, dit-il, j'ai
comme vous subi autrefois cette servitude,
j'ai été soumis au commandement de la Loi, j'ai soigneusement observé ses
préceptes, mais dès que la grâce de Dieu s'est
manifestée, je me suis porté tout entier de
l'ancienne Loi à la nouvelle - car ce n'est plus là une transgression, puisque
"nous sommes devenus les sujets d'un
autre homme" - aussi, personne ne saurait
prétendre que je fais une chose et en conseille une autre, ou que je vous expose à
un danger après avoir assuré ma
propre sécurité. S'il y avait là un danger,
en effet, je ne m'y serais pas risqué moi-même, compromettant ainsi mon salut
personnel. Ainsi donc, tout comme
dans cette épître Paul propose son exemple
afin de libérer de la crainte, de même ici, pour chasser l'inquiétude des esprits,
il se donne en modèle.
36. "Mais chacun, dit l'apôtre, reçoit une
faveur particulière, celui-ci d'une manière, celui-là d'une autre." Vois : les
traits de l'humilité apostolique nulle part
ne s'effacent, mais brillent partout d'un vif
éclat. Faveur divine, c'est ainsi qu'il
appelle sa propre conduite vertueuse, et le
fruit de tout le mal qu'il s'est donné, il
l'attribue tout entier à son Maître. Faut-il
s'étonner s'il agit ainsi dans le cas de la
continence, quand il procède aussi de la même
façon en parlant de la prédication, de cette prédication pour laquelle il a
souffert mille épreuves, continuelles afflictions, indicibles souffrances, morts
quotidiennes ? Que prétend-il en effet à ce sujet ? "Plus qu'eux tous j'ai travaillé,
non pas moi à la vérité, mais la grâce de
Dieu qui est avec moi". (1 Cor 15,10). Il ne
dit pas : ceci est mon oeuvre, cela l'oeuvre de Dieu; tout est l'oeuvre de Dieu.
Le propre d'un bon serviteur c'est de ne rien considérer comme à lui, mais tout à
son maître, de ne rien s'imaginer comme à lui, mais tout au Seigneur.
Il agit de même encore en un autre
passage; après avoir dit : "Nous recevons des
faveurs différentes selon la grâce qui nous a
été donnée", (Rom 12,6) il poursuit en mettant au nombre de ces faveurs les
charges, les oeuvres de charité, les distributions d'aumônes. Et pourtant il
s'agit d'actes vertueux, non pas de faveurs, c'est bien évident. Si j'ai rappelé cela,
c'est pour qu'en entendant la parole de Paul :
"Chacun reçoit une faveur particulière", tu
ne te décourages pas en te disant à toi-même : nul besoin ici de mon effort
personnel, Paul a parlé de faveur divine.
En fait, c'est la modestie et non le désir de
mettre la continence au rang des faveurs (divines) qui l'incite à s'exprimer
de la sorte. Car il n'aurait pas commis
une telle contradiction avec lui-même, avec
le Christ; le Christ qui dit : "Il y a des
eunuques qui se sont faits eunuques à cause
du royaume des Cieux", et qui ajoute
: "Que celui qui peut comprendre comprenne"
(Mt 19,12); lui-même, quand il condamne les femmes qui ont choisi le veuvage
et n'ont pas voulu persévérer
dans leur dessein. Si c'est une faveur,
pourquoi les menacer en ces termes : "Elles
sont condamnées pour avoir rompu la foi
première ?" Nulle part en effet le Christ n'a châtié les hommes qui n'ont pas reçu de
faveurs divines, mais toujours ceux qui ne laissent pas voir une vie honnête; ce
qu'il réclame par-dessus tout, c'est un mode de vie parfait et des actions
irréprochables. La distribution des faveurs ne
dépend pas de l'intention du bénéficiaire
mais de la décision du donateur. C'est pour cela que nulle part le Christ n'adresse
d'éloges à ceux qui font des miracles, et même quand ses disciples y voient un titre
de gloire, il les détourne de cette joie en leur disant : "Ne vous réjouissez pas de
ce que les démons vous obéissent". (Lc
10,20). Les bienheureux ce sont toujours les
miséricordieux, les humbles, les doux, les coeurs purs, les pacifiques, ceux
qui font preuve de toutes ces vertus et
d'autres semblables.
D'ailleurs Paul lui-même, énumérant ses
propres actes de vertu, ne manque pas d'y faire figurer aussi la continence. Après
avoir dit : "Par une grande constance
dans les tribulations, dans les nécessités,
dans les blessures, dans les prisons, dans
les travaux, dans les émeutes, dans les
veilles, dans les jeûnes", il ajoute : "dans la pureté", (2 Cor 5,6) ce qu'il n'aurait pas
fait si la pureté était une faveur divine.
Autre exemple : il se raille aussi de ceux
qui ne possèdent pas cette vertu et les appelle des in-continents. Et pourquoi,
encore, "le père qui ne marie pas sa fille
fait-il mieux" Pourquoi la veuve est-elle
plus heureuse dans le Seigneur quand elle demeure dans cet état ? Parce que - je
l'ai déjà dit - ce ne sont pas les miracles,
mais les actes qui nous valent les béatitudes
célestes; de même aussi pour les châtiments. Et pourquoi multiplier ce genre
d'exhortations, si la chose ne dépendait pas de nous, si, après
l'intervention de Dieu, il n'était plus besoin, en
outre, de notre effort personnel. Après les
mots : "Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi," dans la
continence, il ajoute : "Je dis aux personnes
qui ne sont pas mariées et aux veuves : il
est bon pour elles de rester dans l'état où
je suis moi-même." (1 Cor 7,7-8). Ici encore,
il se met en avant, pour le même motif; avec cet exemple les touchant de près
et les concernant, ses auditeurs auraient plus de coeur, pensait-il, à
affronter les épreuves de la virginité. Et si,
lorsqu'il dit un peu plus haut : "Je voudrais
que tous fussent comme moi", et ici :
"Il est bon pour eux de rester en l'état où
je suis moi-même", si nulle part il n'en
donne le motif, il ne faut pas t'en étonner.
II n'agit pas en effet par vantardise, mais il juge motif suffisant la conviction
personnelle qui l'a guidé dans la pratique
de cette vertu.
37. Et si vous désirez aussi des raisons,
tout d'abord, interrogez l'opinion publique, et ensuite les données de
l'expérience. Sans doute les législateurs ne
condamnent-ils pas de tels mariages, ils les
permettent même et les autorisent, cependant nombreuses sont les réflexions
qu'ils provoquent, de la bouche d'une
foule de gens, soit en privé, soit en public
: brocards, blâmes, réprobation. Comme à des parjures, tout le monde tourne le
dos, c'est le mot, à ces gens-là,
personne n'ose s'en faire des amis, ni
traiter des affaires avec eux, ni leur accorder
la moindre confiance. Quand vous les voyez
rejeter si facilement de leur âme le souvenir de leur existence commune, de leur
affection, de leur vie familiale et intime, vous voilà paralysés, en quelque
sorte, à cette pensée, et vous ne pouvez
les aborder d'un coeur tout à fait sincère,
car ils sont pour vous l'image de l'inconstance et de la versatilité. Et on ne
les réprouve pas seulement pour ce
motif, mais pour le caractère fort déplaisant
des conséquences pratiques.
Quoi de plus choquant en effet, je te prie, que de voir, au plus profond chagrin, aux gémissements, aux larmes, aux cheveux en désordre, aux sombres vêtements, succéder soudain applaudissements, apprêts de la chambre nuptiale, vacarme tout contraire à ce qui précédait ? Ne dirait-on pas des comédiens jouant sur une scène et devenant tantôt ceci, tantôt cela ? Au théâtre en effet on peut voir le même acteur tantôt roi, tantôt le dernier des gueux; de même ici, l'homme qui naguère se roulait au pied du tombeau de sa femme, le voilà soudain fiancé; celui qui s'arrachait les cheveux, c'est une couronne à présent qu'il porte sur cette même tête; cet homme abattu et sombre qui, à tout moment, les larmes aux yeux, devant les amis qui le réconfortaient, ne tarissait pas d'éloges sur l'épouse en allée, cet homme qui déclarait la vie intolérable désormais pour lui et s'irritait contre ceux qui voulaient le distraire de son chagrin, souvent au milieu même de son deuil il recommence à se pomponner, à se faire beau; ces yeux naguère encore gonflés de larmes, sourient pour regarder ces mêmes amis, cette bouche adresse à chacun des mots de bienvenue et d'affection, cette bouche qui naguère n'avait pas assez d'anathèmes pour tout cela.
Mais le plus pitoyable de tout est la guerre qu'on suscite à ses enfants, la lionne qu'on installe auprès de ses filles : car voilà ce qu'est toujours une marâtre. De ces unions naissent ces discordes et ces conflits quotidiens, cette étrange et insolite animosité à l'égard de cette femme qui ne fait de mal à personne. Entre vivants on se poursuit de jalousies réciproques, mais avec les morts leurs ennemis eux-mêmes font la paix. Pas ici cependant, l'envie s'attaque à la poussière et à la cendre, c'est une haine indicible à l'égard de la pauvre femme au tombeau, des insultes, des sarcasmes, des accusations contre celle qui a été réduite en poussière, une hostilité implacable pour cette femme qui ne lui a rien fait. Quoi de pire que cette démence, que cette cruauté ? Une femme qui n'a rien à reprocher à la disparue, que dis-je, reprocher, elle recueille les fruits de ses labeurs, elle profite de ses biens... et ne cesse de lutter avec son ombre. Et cette malheureuse qui ne lui a rien fait, que souvent même elle n'a jamais vue, elle la crible chaque jour de milliers de sarcasmes, à travers ses enfants elle se venge de celle qui n'est plus, et bien souvent elle arme son mari contre eux quand ses propres efforts sont vains. Et pourtant les hommes regardent tout cela comme très facile à supporter, simplement pour n'avoir pas à endurer la tyrannie de la concupiscence.
La vierge, elle, n'a éprouvé aucun vertige
devant ce combat, elle n'a pas esquivé le
choc qui paraît si intolérable au commun des
mortels; elle a tenu bon,
courageusement, et a accepté la bataille que
lui imposait la nature. Comment pourrait-on l'admirer comme elle le mérite ?
Les autres ont besoin même d'un
second mariage pour ne pas être consumés,
mais elle, sans même en avoir connu un, reste continuellement sainte et indemne.
C'est pour cette raison et plus encore à cause des récompenses réservées au veuvage
dans les cieux que celui qui porte le Christ parlant en son coeur disait : "Il
est bon pour eux de rester en l'état où je suis moi-même". Tu n'as pas eu la force de
t'élever jusqu'au plus haut sommet, du moins ne tombe pas du sommet suivant. Que la
vierge n'ait sur toi qu'un seul avantage : elle, pas une seule fois la
concupiscence ne l'a terrassée; toi, elle t'a
d'abord vaincue mais n'a pas eu assez de
force pour te garder toujours. Toi, c'est après une défaite que tu as remporté la
victoire, sa victoire à elle est pure de toute
défaite; touchant le but en même temps que
toi, elle ne t'est supérieure qu'au départ.
38. Mais quoi, les gens mariés, Paul les traite avec beaucoup de ménagements : pas de privation sans consentement mutuel, et encore cette privation acceptée d'un commun accord ne doit-elle pas se prolonger; et il autorise même un second mariage, s'ils le désirent, "pour ne pas brûler". Mais à l'égard des vierges, il ne fait preuve d'aucune complaisance de ce genre : aux époux, après un aussi bref répit, il accorde toute liberté à nouveau, mais la vierge n'a pas le plus petit instant pour souffler, il la laisse perpétuellement sur la brèche, debout toujours, criblée par les flèches du désir, il lui refuse même une courte trêve. Pourquoi ne lui dit-il pas, à elle aussi : si elle ne peut se contenir, qu'elle se marie ? Parce qu'on ne pourrait non plus dire à l'athlète, quand il a dépouillé ses vêtements, qu'il s'est frotté d'huile, qu'il a pénétré dans le stade et qu'il s'est couvert de poussière : Retire-toi, fuis devant ton adversaire. Désormais pour lui de deux choses l'une : il quittera le stade ou bien ceint de la couronne ou bien après avoir mordu la poussière et la honte au front. Dans le gymnase et dans la palestre, où l'exercice ne met aux prises que des familiers, où l'on se mesure à des amis comme adversaires, l'athlète est libre de se donner ou non du mal; mais quand il est inscrit sur la liste, quand le théâtre est assemblé, que l'agonothète est là, que les spectateurs sont assis, que l'adversaire est introduit et qu'il prend position face à lui, le règlement des jeux ne lui laisse plus le choix.
Eh bien pour la vierge aussi, tant qu'elle en est à se demander s'il lui faut ou non se marier, le mariage n'offre pas de danger; mais lorsqu'elle a choisi et qu'elle est inscrite au rôle, elle s'est introduite dans le stade. Qui osera, quand le théâtre grouille de monde, quand les anges regardent du haut des cieux, que le Christ est l'agonothète, que le diable est fou de rage, grince des dents, qu'il est empoigné pour la lutte et saisi à bras-le-corps, qui donc osera s'avancer et s'écrier : Fuis devant ton adversaire, renonce aux épreuves, lâche prise, ne renverse pas, ne terrasse pas ton rival, cède-lui la victoire ? Et que dis-je, à des vierges ? A des veuves même on n'oserait tenir ce langage, mais plutôt celui-ci, terrible : "Si le désir sensuel les a détachées du Christ et qu'elles désirent se remarier, elles seront jugées pour avoir rompu la foi première." (1 Tim 5,11-12)
39. Et pourtant l'apôtre déclare : "Je le
dis à ceux qui ne sont pas mariés et aux
veuves, il est bon pour eux de rester comme
je suis, mais s'ils ne peuvent être
continents, qu'ils se remarient". Et encore :
"Si le mari vient à mourir, elle est libre
d'épouser qui elle voudra, pourvu que ce soit
dans le Seigneur."
Comment peut-il châtier une femme qu'il
laisse libre, condamner comme illégitime un mariage qu'il dit "dans le
Seigneur ? - N'aie crainte, il ne s'agit pas du
même mariage. Par exemple, quand il dit : "Si
la vierge se marie, elle ne pèche pas", il ne parle pas de la jeune fille qui a
renoncé au mariage - il est bien évident
que celle-là commet un péché et un péché
intolérable - mais de la jeune fille qui
ne connaît pas encore le mariage, qui n'a pas
encore opté pour cette solution ou
pour l'autre et reste hésitante entre ces
deux partis. De même pour la veuve; là, il
veut parler de celle qui se trouve simplement
sans mari, qui n'est pas encore
ligotée par sa décision sur l'orientation de
sa vie, mais qui est libre de choisir cette
voie ou l'autre; ici, il parle de la veuve
qui n'a plus le pouvoir de se remarier, mais s'est engagée dans les épreuves de la
continence.
Il est possible en effet qu'une femme soit
veuve sans être admise au titre de veuve, lorsqu'elle n'a pas encore accepté de
le rester. De là le mot de Paul : "Pour
être admise au rang des veuves, qu'elle soit
âgée d'au moins soixante ans et qu'elle
ait été l'épouse d'un seul mari". La simple
veuve, il l'autorise à se marier si elle le désire, mais celle qui a fait voeu au
Seigneur de viduité perpétuelle et qui néanmoins se marie, il la condamne avec
rigueur parce qu'elle a foulé aux pieds le pacte conclu avec Dieu. Ce n'est donc pas à
celle-ci, mais aux premières qu'il dit :
"Si elles ne peuvent garder la continence,
qu'elles se marient, car il vaut mieux se marier que brûler". Tu le vois, jamais le
mariage n'est loué pour lui-même, mais à
cause de la fornication, des tentations et de
l'incontinence. Plus haut en effet il emploie tous ces termes; ici, comme il avait
adressé de violents reproches, il a recours à des expressions plus voilées pour
désigner à nouveau.
Même ici, d'ailleurs, il ne s'est pas
retenu au passage de porter un coup à son
auditeur. Car il n'a pas dit : si le désir
leur fait violence, s'ils sont entraînés, s'ils
n'en peuvent mais. Non, rien de pareil, c'est
le fait de victimes qui ont droit à l'indulgence. Que dit-il ? "Si elles ne
peuvent garder la continence", ce qui
s'applique à des caractères qui, par
mollesse, refusent l'effort. II veut dire en effet
par là qu'ayant tout ce qu'il faut pour
réussir, ils échouent faute de vouloir se
donner du mal. Et pourtant, même ainsi, il ne
les châtie pas, il ne les voue pas au supplice, il se borne à les priver d'éloges
et la véhémence dont il fait preuve ne
dépasse pas le blâme verbal; nulle part il
n'est question des enfants à naître, ce bel
et noble motif du mariage, mais de feux,
d'incontinence, de fornication et de
tentation du diable, et c'est pour éviter ces
désordres qu'il concède le mariage.
Et qu'importe, me dira-t-on. Tant que le
mariage nous soustrait au supplice, nous
supporterons d'un coeur léger toutes les
condamnations et tous les blâmes,
pourvu qu'il nous soit possible seulement de
céder aux plaisirs des sens et d'assouvir toutes les fois notre désir. - Eh
quoi, mon cher, si ces plaisirs nous sont
même interdits, le blâme sera tout notre
profit ? - Mais comment peuvent-ils être
interdits, ces plaisirs, puisque Paul nous
dit : "Si elles ne peuvent garder la
continence, qu'elles se marient" ?
Oui, mais écoute aussi la suite. Tu as appris qu'il était préférable de se marier que de brûler, tu as approuvé ce qui t'est agréable, tu as loué la permission accordée, tu as admiré l'apôtre pour sa condescendance, eh bien, ne t'arrête pas là, admets également ce qui suit, les deux prescriptions sont du même maître. Qu'ajoute-t-il donc ? "Aux gens mariés, je prescris, non pas moi, mais le Seigneur, que la femme ne se sépare pas de son mari; si toutefois elle s'en est séparée, qu'elle reste sans se marier ou qu'elle se réconcilie avec son mari; de son côté que le mari ne répudie point sa femme."
40. Mais quoi, si le mari est plein de
douceur, et la femme mauvaise, médisante,
bavarde, prodigue - maladie commune à toutes
les femmes - chargée de mille
autres défauts, comment fera-t-il, le pauvre
homme, pour supporter tous les jours ce méchant caractère, cet orgueil, cette
impudence ? Et que se passera-t-il si, au contraire, c'est elle qui est modeste et
douce, et s'il est, lui, brutal, dédaigneux,
coléreux, le coeur enflé par la fortune ou la
puissance, s'il traite sa femme libre
comme une esclave, s'il n'est pas mieux
disposé envers elle qu'envers les servantes
: comment supportera-t-elle une telle
contrainte, une telle violence, oui, que se passera-t-il s'il ne cesse de la négliger, et
s'il ne démord pas de cette attitude ? -
Supporte, lui dit l'apôtre, cette servitude;
lorsqu'il mourra, alors seulement tu seras libre, mais lui vivant, de deux choses l'une
: ou bien mets tout ton zèle à l'éduquer
et à le rendre meilleur, ou bien si c'est
impossible, soutiens valeureusement cette guerre implacable et ce combat sans trêve.
Et si, un peu plus haut, il disait : "Ne vous refusez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord", ici, quand il s'agit de la femme séparée, Paul l'invite dorénavant à la continence, même contre son gré : "Qu'elle reste, dit-il, sans se remarier ou qu'elle se réconcilie avec son mari." Tu la vois, prise entre deux feux, ou bien il lui faut maîtriser la violence du désir, ou bien si elle s'y refuse, il lui faut aduler son tyran, s'abandonner à tous ses caprices, qu'il la roue de coups, l'abreuve d'injures, qu'il veuille l'exposer au mépris des domestiques, ou autre chose du même genre.
Les hommes ont inventé tant de moyens pour
punir leurs femmes. Et si elle ne peut supporter cette situation, il lui faut
observer la continence, une continence
stérile; je dis stérile car elle est privée
de son principe essentiel : elle n'est pas
acceptée par désir de la sainteté mais par
ressentiment à l'égard d'un mari. "Qu'elle reste sans se marier, dit l'apôtre, ou
qu'elle se réconcilie avec son mari." Oui, mais
s'il refuse absolument toute réconciliation ?
Il est pour toi une autre solution, un autre expédient : attends sa mort.
S'il n'est jamais permis à la vierge de
contracter mariage, il n'en est pas de même
pour les femmes mariées... lorsque leur mari
est décédé. S'il était permis en effet, quand le premier vit encore, de le quitter
pour passer à un autre, et puis encore d'aller du second à un troisième, à quoi
servirait alors le mariage, les maris
s'empruntant les uns aux autres
indistinctement leurs épouses, dans une
promiscuité vraiment générale. Comment nos
sentiments envers nos compagnons
ne seraient-ils pas détruits si aujourd'hui
celui-ci, demain celui-là et puis d'autres
encore vivaient avec la même femme ? Oui, le
Seigneur a eu raison d'appeler cette conduite un adultère.
41. Mais pourquoi a-t-il accordé cette
permission aux Juifs ? Évidemment à cause
de leur dureté de coeur, pour éviter que le
sang d'un parent n'inondât leurs
maisons. Que valait-il mieux, s'il te plaît ?
Que la femme détestée fût chassée hors de la maison ou qu'elle fût égorgée dedans ?
C'est ce qu'ils auraient fait, s'ils
n'avaient eu le droit de la chasser. C'est
pourquoi il est dit : "Si tu la détestes,
renvoie-la.". (Deut 24,1). Mais lorsqu'il
s'adresse à des gens pleins de mesure,
auxquels il interdit même la colère, que dit
l'apôtre ? "Si elle s'en est séparée,
qu'elle reste sans se remarier." Tu vois la
contrainte, la servitude inévitable, la
chaîne qui les rive l'un à l'autre. Oui, le
mariage est réellement une chaîne, non seulement par la multitude des soucis et par
les tracas quotidiens qu'il entraîne,
mais aussi parce qu'il oblige les époux à une
soumission réciproque, plus pénible que toute forme de domesticité.
"Que l'homme, est-il dit, ait autorité sur
la femme", (Gen 3,16) mais quel est
l'avantage de cette suprématie ? Car, en
retour, Dieu le rend esclave de celle qu'il a
sous ses ordres : quel étrange,
extraordinaire échange de servitude il a imaginé.
Tout comme des esclaves fugitifs que leur
maître a chacun couverts de chaînes
puis enchaînés ensemble, leurs pieds rivés
deux par deux au moyen d'une courte entrave, ne pourraient marcher librement,
puisqu'ils sont obligés de se suivre les uns les autres, ainsi les âmes des gens
mariés, en plus de leurs soucis personnels,
subissent une autre contrainte que leur
impose le lien qui les enchaîne l'un à
l'autre; elle les serre comme la plus cruelle
de toutes les entraves, leur enlève leur
liberté à tous deux, parce qu'elle n'accorde
pas toute l'autorité exclusivement à
l'un, mais qu'elle en partage entre eux la
libre disposition. Où sont-ils donc maintenant ceux qui, pour la satisfaction que
donne le plaisir, sont prêts à
supporter toutes les condamnations ?
Car elle est passablement réduite, la part
du plaisir, au milieu des colères et des
haines mutuelles qui souvent n'en finissent
pas; et puis cette servitude, parce
qu'elle oblige l'un des partenaires à
supporter, malgré lui, la méchanceté de l'autre,
est suffisante pour effacer tous les
plaisirs. C'est pour cette raison que le
bienheureux Paul, d'abord, se sert de termes
énergiques pour réprimer l'emportement des sens : "à cause de la
fornication, dit-il, de l'intempérance, des
feux du désir", mais quand il s'est rendu
compte que cette forme de condamnation avait peu de prise sur la masse des gens, il
avance l'argument qui est beaucoup plus efficace pour les dissuader; argument
qui avait contraint les disciples à dire :
"Il n'est pas bon de se marier", et c'est qu'
"aucun des époux n'a pouvoir sur soi".
Et Paul ne présente plus cette idée sous la
forme d'exhortation ou de conseil, mais
comme un ordre et un précepte impératifs.
Nous marier, ne pas nous marier, cela dépend de nous; mais la servitude que nous
supportons non pas volontiers, mais malgré nous, nous n'y pouvons rien.
Pourquoi cela ? du moment que nous l'avons
choisie, dès le début, en pleine connaissance de cause, et en sachant
exactement ses droits et ses lois, c'est de
notre plein gré que nous nous sommes engagés
sous ce joug. Ensuite, après avoir parlé de ceux qui vivent avec des épouses
incroyantes, après avoir
minutieusement exposé toutes les lois du
mariage et avoir intercalé son propos sur
les serviteurs, qu'il réconforte de manière
pertinente en leur disant que l'esclavage dont ils souffrirent n'amoindrit pas leur
noblesse spirituelle, il en arrive enfin à
son exposé sur la virginité : il le portait
en lui depuis longtemps et il avait hâte d'en répandre la semence, il le produit au
jour maintenant, quoiqu'il n'ait pas eu la
force de s'en taire même en traitant du
mariage.
Par touches légères et rares sans doute,
il en avait agrémenté son exhortation au
mariage; méthode excellente pour prédisposer
les oreilles de ses auditeurs, aplanir le chemin de leur pensée et réaliser une
parfaite introduction à son sujet. Après
son exhortation aux serviteurs, donc : "Vous
avez été achetés votre prix, ne vous rendez pas esclaves des hommes" (1 Cor 7,23),
quand il nous a rappelé le bienfait du Seigneur, qu'il a, de la sorte, fait
dresser tous les esprits et les a élevés vers le ciel, il aborde enfin le problème de la
virginité avec ces mots : "Pour les vierges,
je n'ai pas d'ordre du Seigneur, c'est mon
avis que je donne, en homme qui doit à la miséricorde du Seigneur d'être fidèle".
(ibid 25). Or, pour le mariage des fidèles
avec des infidèles, tu n'avais pas non plus
d'ordre du Seigneur, mais avec une grande autorité tu légiférais en écrivant :
"Quant aux autres, c'est moi qui leur dis,
non le Seigneur : si un frère a une femme
infidèle et qu'elle consente à habiter avec lui, qu'il ne la renvoie point."
Pourquoi donc au sujet des vierges ne pas
t'exprimer aussi nettement ? Parce que, sur
ce point, le Christ a clairement signifié sa Volonté, refusant de donner à la chose le
caractère obligatoire d'un précepte.
Car les mots : "Que celui qui peut comprendre
comprenne", impliquent pour l'auditeur la liberté du choix. Aussi, quand
il parle de la continence : "Je voudrais,
dit l'apôtre, que tous les hommes fussent
comme moi", vivant dans la continence,
et encore : "Je dis à ceux qui ne sont pas
mariés et aux veuves qu'il leur est bon de rester comme moi-même", mais quand il traite
de la virginité, nulle part il ne se donne en exemple, il s'exprime avec beaucoup
de réserve et une grande
circonspection, car lui-même n'a pas toujours
observé cette vertus : "Je n'ai pas
d'ordre", dit-il.
En laissant d'abord le choix à son
auditeur, il se concilie sa bienveillance et alors
seulement il formule son conseil. En effet,
comme le mot de virginité suggère,
sitôt prononcé, l'idée de rudes épreuves, il
ne se hâte pas d'y exhorter; il commence par flatter son disciple en lui
offrant la possibilité d'y voir un ordre,
rend ainsi son âme docile et souple, puis
découvre alors sa pensée. Tu as entendu
le mot de virginité, mot qui présage bien des
peines et des sueurs; n'aie crainte, il ne s'agit pas d'un ordre, il n'est pas
question d'un précepte impératif, non : ceux
qui embrassent cette vertu volontairement et
par choix reçoivent certes en échange les biens qui lui sont propres, elle place
sur leur front sa couronne brillante et
fleurie; mais ceux qui la repoussent et
refusent de l'accueillir, il ne les châtie pas, ne les contraint nullement à le faire contre
leur gré.
Au reste ce n'est pas seulement par ce
moyen qu'il ôte à son propos tout caractère
fâcheux et le rend agréable, mais parce qu'il
déclare que cette faveur est imputable non à lui, mais au Christ. Il ne dit pas en
effet : "Pour les vierges; je n'ordonne
pas", mais : "Je n'ai pas d'ordre." C'est une
façon de dire : si, en adressant cette exhortation, j'étais mû par des raisons
humaines, il ne faudrait pas avoir confiance; mais puisque telle est la Volonté
de Dieu, certain est le gage de liberté.
Je suis privé du pouvoir de vous donner un
tel ordre, mais si vous voulez m'écouter en tant que votre compagnon au
service (du Christ), "je vous donne un
avis, dit-il, en homme qui doit à la
miséricorde du Seigneur d'être fidèle".
Et il convient ici d'admirer la grande habileté, la sagacité du bienheureux apôtre; comment, pris entre deux nécessités contraires - faire bonne figure pour que son conseil ait chance d'être entendu, et ne pas se vanter puisqu'il a été étranger à cette vertu - il obtient rapidement ce double résultat. Par les mots : "En homme qui doit à la miséricorde du Seigneur", il se fait valoir en quelque sorte, mais en n'y mettant pas plus d'ostentation, il s'abaisse en revanche et s'humilie.
42. II ne dit pas en effet : "Je vous
donne un avis en homme à qui a été confié le
message évangélique, qui a été jugé digne
d'être le prédicateur des nations, qui a été chargé de votre direction, qui est votre
docteur et votre guide." Non, que dit-il
? "En homme qui doit à la miséricorde du
Seigneur d'être fidèle", invoquant ainsi une raison moins importante. Car n'être que
fidèle est de moindre importance qu'être le docteur des fidèles. Et il songe
même à s'abaisser d'une autre façon.
Laquelle ? Il ne dit pas : "En homme fidèle",
mais "en homme qui doit à sa miséricorde d'être fidèle". Ne considère pas
seulement l'apostolat, la prédication,
et l'enseignement comme un effet de la
Munificence divine : la foi elle-même m'a
été accordée par la Miséricorde du Seigneur.
Ce n'est pas parce que j'en étais
digne que j'ai été gratifié de la foi, je ne
la dois qu'à sa Miséricorde; or, la miséricorde est fille de la grâce, le mérite
n'y est pour rien.
Ainsi donc, si Dieu n'avait pas des
Entrailles de tendresse, non seulement je ne
serais pas apôtre, mais je n'aurais pu même
être fidèle. Tu vois les bons
sentiments du serviteur et son humilité de
coeur. Tu vois comme il ne s'attribue rien de plus que les autres. Et même, ce
qu'il a de commun avec ses disciples, la
foi, il n'en fait pas son oeuvre, mais
l'oeuvre de la miséricorde et de la grâce
divines; c'est à peu près, par ces paroles,
comme s'il déclarait : Ne dédaignez pas
de recevoir de moi un conseil, puisque Dieu
même n'a pas dédaigné de m'accorder sa Miséricorde. D'autant plus
qu'ici, il s'agit d'un avis, non d'un ordre;
je conseille, je ne légifère pas. Or, faire
connaître et proposer les pensées utiles
qui viennent à l'esprit, aucune loi ne peut
l'interdire, surtout lorsque cela n'a lieu
qu'à la prière des auditeurs, comme c'est
précisément le cas pour vous. "Je pense
donc que cet état est bon", dit-il. Tu
constates une fois de plus la réserve du
propos, d'où est absente toute autorité.
Et pourtant il lui était possible de
s'exprimer ainsi : Puisque le Seigneur n'a pas
prescrit la virginité, je ne la prescris pas
moi non plus. Je vous la conseille
cependant et vous exhorte à mettre votre zèle
à la pratiquer, car je suis votre apôtre. Comme il le dit précisément un peu
plus loin en s'adressant à eux : "Si
pour d'autres je ne suis pas apôtre, au moins
je le suis pour vous". (1 Cor 9,2).
Mais ici il n'exprime rien de semblable, ses
paroles sont empreintes d'une grande discrétion; au lieu de : Je conseille, il dit
: "Je donne un avis"; au lieu de : En tant que docteur, il dit : "En homme qui doit à la
Miséricorde du Seigneur d'être fidèle"; et comme si ces termes mêmes
n'étaient pas suffisants pour donner de
l'humilité à ses propos, dès les premiers
mots de son conseil il en réduit encore
l'autorité, car il ne l'énonce pas tout
simplement mais ajoute une raison : "Je
pense, dit-il, que cet état est bon, à cause
de la nécessité présente." Or, quand il
parlait de la continence, il n'avait ni
employé le terme : je pense, ni donné
d'explication, il disait simplement : "Il est
bon pour eux de rester comme je suis",
tandis qu'il écrit ici : "Je pense donc que
cet état est bon à cause de la nécessité
présente." S'il agit ainsi, ce n'est pas
qu'il ait un doute à cet égard - loin de là -
mais il entend laisser la décision à
l'appréciation de ses auditeurs. Voilà ce que fait le conseiller, il ne tranche pas lui-même en
faveur de sa thèse, mais il remet la décision au jugement de son auditoire.
43. Quelle est donc la nécessité dont il
parle ici ? Est-ce la nécessité physique ?
Nullement. Tout d'abord, s'il s'agissait de
cette nécessité, il serait allé contre ses
propres intentions en en faisant mention,
puisque ceux qui veulent se marier la
foulent aux pieds. En second lieu, il ne
l'aurait pas appelée nécessité présente : elle
n'est pas née d'aujourd'hui, mais il y a beau
temps qu'elle a été implantée dans le genre humain, et autrefois elle était plus
violente et indomptable, mais, après la
Venue du Christ et les progrès de la vertu,
elle est devenue plus traitable; en sorte que ces paroles ne peuvent concerner cette
nécessité, mais font allusion à une autre aux mille formes et aux mille visages.
Quelle est cette nécessité ? L'action pervertissant des choses de ce monde : tel
est le désordre, telle est la tyrannie des
soucis, telle la multitude des difficultés
qui nous assaillent, que l'homme marié est souvent, même contre son gré, contraint au
péché et à l'erreur.
44. Autrefois en effet tel n'était pas le
degré de vertu qui nous était proposé : on
pouvait alors venger un outrage, répondre à
l'injure par l'injure, s'intéresser à
l'argent, engager sa parole par un serment,
arracher oeil pour oeil, haïr son ennemi; il n'était défendu ni de mener une
vie de plaisirs, ni de se mettre en
colère, ni de renvoyer sa femme pour en
prendre une autre. Et ce n'est pas tout : la
Loi autorisait même à avoir deux femmes à la
fois sous le même toit, et sur ce point comme sur tous les autres, grande alors
était son indulgence. Mais après la Venue du Christ, la voie s'est faite beaucoup
plus étroite, d'abord parce que cette licence considérable, inouïe, dans tous les
domaines que je viens de citer, a été soustraite à la liberté de notre choix, et
aussi parce que la femme, qui nous induit souvent et nous contraint à commettre même
malgré nous mille péchés, nous la gardons toujours à notre foyer, ou alors nous
sommes convaincus d'adultère si nous voulons la renvoyer.
Ce n'est pas pour cette unique raison que
la vertu est de pratique difficile, mais
parce que, même si notre compagne a un
caractère supportable, la foule des
soucis dont elle nous entoure, elle ou nos
enfants, ne nous donne pas loisir de lever, ne serait-ce qu'un court instant, nos
regards vers le ciel : c'est une sorte de
tourbillon qui de partout entraîne notre âme
et la submerge. Le mari veut-il, par exemple, mener la vie paisible et retirée du
simple particulier. Lorsqu'il voit
autour de lui des enfants et une femme
toujours à court d'argent, même à contrecoeur, il lui faut se lancer dans les
flots agités des affaires publiques. Une
fois qu'il y est plongé, il est impossible
d'énumérer les péchés qu'il sera obligé de
commettre en s'abandonnant à la colère, à la
violence, aux serments, aux insultes, à l'hypocrisie, agissant souvent par
complaisance, souvent par haine. Comment lui
est-il possible, ballotté au milieu d'une
telle tempête où il cherche la gloire, de ne pas être contaminé sérieusement par la
souillure des péchés? Et si l'on examine de
près ses affaires domestiques, on les
découvrira chargées des mêmes difficultés, de plus grandes encore, à cause de sa femme.
Il lui faut être en peine de mille détails sur mille problèmes qui
n'existeraient pas pour l'homme ne dépendant que de lui. Et cela, dans le cas où la femme est
modeste et douce ! Mais si elle est mauvaise, odieuse, insupportable, nous ne
parlerons plus seulement de nécessité, mais de supplice et de châtiment. Comment
pourra-t-il donc s'avancer sur le chemin du ciel, sur ce chemin qui réclame des
pieds libres d'entraves et légers, une âme dispose et alerte, s'il est écrasé
par tant de tracas, si tant de liens lui
enserrent les chevilles, s'il est constamment
sollicité vers la terre par une telle chaîne, je veux dire la malice de son épouse
?
45. Mais quelle est la sage réponse du
commun des mortels à tous ces embarras que nous venons d'énumérer ? Eh bien,
n'aurait-il pas droit à une plus haute
récompense, celui qui malgré une telle
contrainte suit le droit chemin ? - Comment cela, mon cher, et pourquoi ? Parce
qu'avec le mariage il se charge
d'une plus rude épreuve. - Et qui le
contraignait à accepter un tel fardeau ? S'il
exécutait un ordre en se mariant, si c'était
enfreindre la loi que ne pas se marier, ce raisonnement aurait belle apparence; mais si,
alors qu'on est libre de ne pas passer sous le joug du mariage, spontanément, sans
aucune contrainte, on consent à s'environner de toutes ces difficultés afin
d'en rendre plus pesant le combat pour la vertu, cela ne concerne en rien
l'Agonothète. Le seul précepte qu'il ait donné, lui, c'est de mener à bien la guerre contre
le diable jusqu'à la victoire sur le mal.
Mais qu'on obtienne ce résultat dans le
mariage et une vie de plaisirs avec ses mille soucis, ou au contraire par l'ascèse,
la mortification et sans être en peine d'autre chose, peu lui importe. Le moyen
d'obtenir la victoire, la voie qui mène au trophée, c'est, nous dit le Seigneur, celle
qui est dégagée de toutes les contingences humaines.
Mais toi, avec une femme, des enfants et tous les tracas qu'ils traînent après eux, tu prétends faire campagne et mener la guerre, en t'imaginant pouvoir obtenir les mêmes résultats que ceux que n'embarrasse aucune de ces entraves, et tu espères, de ce fait, être l'objet d'une plus grande admiration. Aujourd'hui peut-être tu nous taxeras d'orgueil immense si nous te disons l'impossibilité pour toi d'atteindre les mêmes cimes qu'eux; mais finalement, le jour des récompenses te convaincra sans peine que la sécurité est bien préférable à la stérile ambition, et qu'il vaut mieux obéir au Christ qu'à la vanité de ses propres pensées. Car le Christ déclare qu'il ne nous suffit pas, pour être vertueux, de renoncer à tous nos biens si nous ne nous haïssons nous-mêmes ; mais toi, enfoncé dans toutes ces contingences, tu prétends pouvoir les surmonter. Eh bien, je l'ai déjà dit, tu découvriras sans peine à ce moment quel obstacle pour parvenir à la vertu sont une femme et les soucis qu'elle procure.
46. Mais alors, dira-t-on, comment Dieu
peut-il l'appeler une aide, cette femme
qui est une gêne ? "Faisons à l'homme, dit
Dieu, une aide semblable à lui". (Gen
2,18). Et moi aussi, je te demande : comment
peut-elle être une aide, celle qui fit perdre à l'homme la grande sécurité dont il
jouissait, qui le chassa de cet
admirable séjour du paradis pour le
précipiter dans le tumulte de ce monde ? Loin
de faire oeuvre d'aide, c'est agir en perfide
conseiller : "C'est une femme, est-il dit,
qui est à l'origine du péché, c'est à cause
d'elle que nous mourons tous. (Ec 25,33).
Et le bienheureux Paul dit aussi : "Adam n'a
pas été trompé, c'est la femme qui, trompée, a été dans la transgression."
Comment peut-elle être une aide, celle qui a placé l'homme sous le joug de la mort ? Comment peut-elle être une aide, celle par qui les enfants de Dieu, ou plutôt tous les habitants de la terre en ces temps-là, avec les bêtes, les oiseaux et tous les autres êtres vivants périrent engloutis dans les eaux ? N'est-ce pas elle qui allait causer la perte du juste Job, s'il ne s'était montré vraiment un homme ? N'a-t-elle pas perdu Samson ? N'a-t-elle pas tout fait pour que le peuple hébreu tout entier fût initié au culte de Béelphégor et fût exterminé par les mains de ses frères ? Et Achab, qui, surtout, le livra au diable ? Et avant lui Salomon, malgré sa haute sagesse et sa renommée ? Et aujourd'hui encore, ne convainquent-elles pas bien souvent leurs maris d'offenser Dieu ? N'est-ce pas pour cela que ce grand sage nous dit : "Toute méchanceté est bien peu de chose comparée à la méchanceté de la femme". (Ec 25,26).
Comment donc, alors, Dieu a-t-il pu dire à
l'homme : "Faisons-lui une aide semblable à lui ?" Car Dieu ne peut mentir.
Moi non plus je n'irais pas le
prétendre, certes non ! Je veux dire ceci :
la femme sans doute a été créée à cette
fin et pour ce motif, mais elle n'a pas voulu
se maintenir dans sa dignité originelle, pas plus d'ailleurs que son compagnon. Dieu
en effet l'avait formé à son image et à sa ressemblance : "Faisons l'homme, est-il
dit, à notre image et à notre ressemblance", comme il a dit aussi :
"Faisons-lui une aide", mais une fois créé,
l'homme a perdu très vite ces deux avantages.
Car il ne s'est pas maintenu à son image et à sa ressemblance - l'aurait-il pu,
en s'abandonnant à un désir dénaturé, en succombant à la ruse, en ne maîtrisant pas
le plaisir ? et l'image de Dieu en lui, bien contre son gré, lui fut désormais ravie.
Dieu le priva en effet d'une partie
appréciable de sa puissance; cet être que tous
redoutaient comme un maître, il en a fait,
tel un serviteur ingrat qui a offensé son
maître, un objet de mépris pour ses
compagnons de servitude. Au commencement, à tous les animaux même il
inspirait la crainte; car Dieu les avait
tous amenés devant lui et aucun n'avait osé
lui faire du mal ni l'attaquer, voyant resplendir en lui l'image de la royauté. Mais
quand il eut, par la faute, obscurci ces traits, Dieu le déchut aussi de cette
puissance.
Or, si l'homme ne commande plus à tous les
êtres sur la terre, s'il en redoute même et craint quelques-uns, cela ne fait pas
mentir la parole de Dieu, qui dit : "Et
qu'ils aient pouvoir sur les animaux de la
terre"; (Gen 1,26) car ce n'est pas la
faute de celui qui l'a donné, mais de celui
qui l'a reçu si l'homme a été amputé de
ce pouvoir. II en est de même des pièges que
les femmes tendent à leurs maris, ils n'ébranlent pas la vérité de cette parole :
"Faisons à l'homme une aide semblable à lui." La femme a en effet été créée à cette
fin, mais elle n'y est pas restée fidèle.
D'un autre côté, on peut encore ajouter que
l'aide dont elle fait montre concerne l'état de la vie présente, la procréation des
enfants, le désir charnel; mais lorsqu'il n'est plus question de cette vie, de
procréation ni de concupiscence, n'est-il pas
vain, alors, de parler d'aide ? Capable
d'assistance pour les choses les plus insignifiantes, la femme, quand sa
contribution est sollicitée dans les grandes, loin
d'être utile a son mari, l'emprisonne dans
les soucis.
47. Et que répondrons-nous à Paul,
objecte-t-on, quand il dit : "Que sais-tu en
effet, femme, si tu sauveras ton mari ?" (1
Cor 7,15) et qu'il montre, en outre, que l'aide de la femme est nécessaire même dans
les choses spirituelles. Moi aussi, j'en
conviens; je ne lui retire pas absolument
tout concours dans les choses spirituelles
- à Dieu ne plaise - j'affirme seulement
qu'elle le fournit non dans l'exercice du
mariage, mais quand, tout en restant
physiquement femme, elle dépasse sa nature
pour s'élever à la vertu des hommes
bienheureux. Ce n'est pas en soignant sa
toilette, dans une vie de plaisirs, en
réclamant à son mari toujours plus d'argent,
en étant prodigue et dépensière qu'elle
pourra le gagner; c'est lorsqu'elle se montrera au-dessus de toutes les
contingences, en gravant en elle les traits de la
vie des apôtres, en faisant preuve d'une
grande modération, d'une grande modestie, d'un profond mépris de l'argent,
d'une grande résignation qu'elle pourra
le conquérir; quand elle dira : "Ayant
nourriture et vêtement, nous nous en contenterons" (1 Tim 6), quand elle traduira
en actes cette philosophie et que, se
riant de la mort corporelle, elle regardera
comme néant l'existence d'ici-bas, quand
elle croira avec le prophète que toute la
gloire de cette vie est comme l'herbe des champs.
Ce n'est pas en accomplissant, en tant
qu'épouse, ses devoirs conjugaux qu'elle
pourra sauver son mari, mais en pratiquant
ouvertement la vie de l'Évangile; ce
que beaucoup de femmes, au reste, ont réalisé
même en dehors du mariage. Priscilla, par exemple, prit chez elle
Apollos, est-il dit, et le guida tout au long du
chemin de la vérité. Si cela n'est pas permis
actuellement, il est possible, quand il
s'agit d'épouses, de déployer le même zèle et
d'en recueillir le même fruit. En effet, comme je viens de le dire, l'influence de la
femme sur son mari ne vient pas de sa qualité d'épouse, car rien n'empêcherait
alors la conversion de tous les maris de femmes croyantes, si vraiment la vie
conjugale et commune produisait ce résultat.
Mais il n'en est pas ainsi, non, pas du tout
: faire preuve d'une grande philosophie, d'une grande patience, se moquer des embarras
du mariage et se fixer continuellement cette conduite comme but,
voilà ce qui peut assurer à son compagnon le salut de son âme, tandis que si
elle persiste à réclamer ses droits d'épouse, loin de pouvoir lui être utile,
elle ne peut que lui nuire. Et encore, même
en ce cas, la chose est des plus difficiles,
écoute plutôt ce que dit l'apôtre : "Car
que sais-tu, femme, si tu sauveras ton mari
?" Nous avons coutume de poser une
question sous cette forme quand il s'agit
d'éventualités invraisemblables.
Que dit-il ensuite ? "Es-tu lié à une
femme. Ne cherche pas à rompre ce lien;
n'es-tu pas lié à une femme. Ne cherche pas
de femmes." Tu vois comme il passe
constamment d'une idée à son contraire, comme
il mêle étroitement et à très peu de distance les deux exhortations. Si par
exemple, dans ses propos sur le mariage, il a intercalé des remarques sur la
continence, cherchant par là à stimuler son
auditeur, ici, de même, il entremêle des
réflexions sur le mariage pour lui
permettre de souffler un peu. Son premier mot
est pour la virginité, et, avant même d'en avoir rien dit, il se replie
aussitôt sur le mariage. Car le mot : "Je n'ai
pas d'ordre" est d'un homme qui autorise le
mariage, qui l'admet. Puis, quand il en
vient à la virginité et qu'il dit : "Je pense
que cet état est bon", voyant que le mot de virginité continuellement répété choque
assez rudement des oreilles délicates, il
ne l'emploie pas sans arrêt et, quoiqu'il ait
déjà donné par là une raison bien propre à encourager aux épreuves de la
virginité - la nécessité présente - il n'ose
pas néanmoins prononcer à nouveau le mot de
virginité. Que dit-il ? "Il est bon pour l'homme d'être ainsi." Et il ne
développe pas non plus sa pensée, il l'arrête
court et l'interrompt avant qu'elle ne
paraisse importune, puis se remet à parler du mariage : "Es-tu lié à une femme ? ne cherche
pas à rompre ce lien." Évidemment,
si ce n'était pas là son but, s'il ne se
proposait pas ici d'encourager son auditeur, il serait superflu, en voulant conseiller la
virginité, de philosopher sur le mariage. Et
puis il retourne à la virginité, mais ici
encore il ne l'appelle pas par son propre nom. Que dit-il ? "N'es-tu pas lié à une
femme" ne cherche pas de femme.
Mais sois sans crainte : il ne dévoile pas
le fond de sa pensée et ne légifère pas,
car il ne tarde pas à revenir au mariage et
dissipe notre appréhension par ces mots
: "Si tu as pris femme tu n'as pas péché."
Mais ici non plus ne perds point courage
: il te ramène à la virginité, et c'est bien
à cela que tendent ses propos, qui nous apprennent que les personnes engagées dans le
mariage "ont beaucoup de tribulations dans leur chair". II en est
comme pour les bons médecins, attentionnés pour leurs malades : quand ils
ont un remède amer à administrer, une opération, une cautérisation à effectuer ou
quelque autre chose de ce genre, ils n'exécutent pas d'un seul coup toute la
besogne, mais accordent de temps en temps un répit au malade pour qu'il reprenne
souffle, et ainsi font toujours passer ce qui reste; de la même façon, le
bienheureux Paul ne débite pas ses conseils sur
la virginité d'une seule traite, en bloc et
d'affilée, non, il les coupe sans cesse de
réflexions sur le mariage et, dissimulant ce
que la virginité a de trop rebutant, il
rend son exposé d'abord agréable et facile.
Voilà la raison de cette mosaïque que forme l'alternance de ses propos.
Mais il est bon aussi d'examiner
maintenant les expressions elles-mêmes : "Es-tu
lié à une femme, ne cherche pas à rompre ce
lien." Ce n'est pas tant un conseil,
qu'un témoignage du caractère inviolable et
indissoluble du lien conjugal. Pourquoi n'a-t-il pas dit : Tu as une femme ?
Ne la délaisse pas, vis avec elle, ne
t'en sépare pas, au lieu d'appeler l'union
conjugale un lien ? Pour faire ressortir le
caractère astreignant de cette condition.
Étant donné que tous courent au mariage comme à une partie de plaisir, Paul veut
montrer que les gens mariés ressemblent
en tous points à des prisonniers enchaînés.
Dans le mariage aussi, lorsque l'un tire la chaîne, il faut que l'autre suive et, s'il
rechigne, qu'il périsse avec son compagnon. - Mais alors, objecte-t-on, si mon
mari est porté vers les choses de la terre, et si je veux, moi, être continente.
Tu dois le suivre. Eh oui, même si tu ne le
veux pas, la chaîne que t'impose le mariage
t'entraîne et te tire vers celui auquel tu es rivé depuis le premier jour; si tu
résistes et cherches à te détacher, non
seulement tu ne te délivres pas de tes liens,
mais tu t'exposes au plus rigoureux supplice.
48. Car la femme qui est continente contre le gré de son mari non seulement se voit privée des récompenses de la continence, mais est responsable de la conduite adultère de son mari et aura plus de comptes à en rendre que lui. Pourquoi ? parce que c'est elle qui l'a poussé vers le gouffre du dévergondage en le privant de l'union légitime. Si, même pour peu de temps, cette conduite n'est pas autorisée sans le consentement de son mari, quel pardon pourrait-elle attendre, la femme qui prive constamment son époux de cette consolation ? Ah ! que peut-on concevoir, dira-t-on, de plus écrasant que cette contrainte, que cet outrage. C'est aussi mon opinion : pourquoi, dans ces conditions, te soumets-tu à une telle contrainte. Ce raisonnement, ce n'est pas après le mariage, mais avant, qu'il fallait le tenir.
C'est pour cela que Paul évoque en second
lieu la contrainte qu'impose le lien conjugal, et traite alors de l'absence de ce
lien. A ces mots : "Es-tu lié à une
femme, ne cherche pas à rompre ce lien", il
ajoute : "N'es-tu pas lié à une femme,
ne cherche pas de femme." Il agit de la sorte
pour qu'on porte d'abord
soigneusement son attention et sa réflexion
sur la force du lien conjugal et qu'on accueille ainsi plus favorablement ses propos
sur le célibat. "Mais si pourtant tu
prends femme, dit-il, tu ne pèches pas, et si
la vierge se marie, elle ne pèche pas."
Voilà où aboutit cette belle vertu du
mariage, à te soustraire à une accusation, non
à te faire admirer. L'admiration s'adresse à
la virginité, l'homme marié se contente d'apprendre qu'il n'a pas péché. Dans ces
conditions, objecte-t-on, pourquoi m'exhorter à ne pas chercher de femme ? Parce
qu'une fois dans les chaînes, on ne peut pas se détacher; parce que le mariage
entraîne de nombreuses tribulations. C'est donc là le seul bénéfice, dis-moi, que
nous vaudra la virginité, nous éviter les tribulations d'ici-bas ? Qui supportera
de pratiquer la virginité pour aussi piètre
récompense. Qui consentirait à se lancer dans
un pareil combat, qui lui coûtera tant de sueurs, pour n'en retirer que cette
compensation.
49. Comment tu m'invites à lutter contre
les démons; car nous n'avons pas à lutter
contre la chair et le sang, tu me pousses à
tenir bon devant les furieuses ardeurs de la nature, tu m'exhortes, moi qui suis
faite de chair et de sang, à pratiquer les
vertus des puissances incorporelles, et tu ne
me parles que des biens terrestres, tu nous promets que nous seront épargnées les
tribulations du mariage. Pourquoi l'apôtre n'a-t-il pas dit : si la vierge se
marie, elle ne pèche pas, mais elle se prive des couronnes réservées à la virginité,
présents immenses et indicibles ? Pourquoi
n'a-t-il pas fait connaître tous les biens
qui les attendent pendant l'immortalité ?
Comment, allant à la rencontre de l'époux,
elles prennent les lampes, environnées de gloire et d'assurance pour pénétrer avec
le Roi dans la chambre nuptiale ?
Comment elles resplendissent au plus près de
son trône et des appartements royaux ? Mais il ne fait pas la moindre
allusion à tout cela, du début à la fin il ne
parle que de l'exemption des misères humaines
: "J'estime, dit-il, que cet état est
bon"; et il néglige d'ajouter : à cause des
biens à venir; mais il dit : "A cause de la nécessité présente." Et encore, après avoir
déclaré : "Si la vierge se marie elle ne
pèche pas", il se tait sur les présents
célestes dont elle s'est privée : "De telles gens, dit-il, souffriront la tribulation dans leur
chair."
Et il ne s'en tient pas là : jusqu'à la
fin il procède de la même façon. Il ne recommande pas la virginité par la
considération des récompenses futures, mais il
a recours une fois encore au même motif: "Le
temps qui reste est court", dit-il. Et
au lieu de dire : je voudrais que vous
resplendissiez comme des étoiles dans le ciel et que vous paraissiez plus éclatants que les
gens mariés, il s'attache à nouveau aux choses de la terre et dit : "Je voudrais
que vous fussiez sans inquiétudes".
Procédé qu'on retrouve encore en un autre
endroit : quand il parle de la patience
dans l'épreuve, il s'engage dans la même
ligne de conseils. Après avoir dit en effet : "Si ton ennemi a faim, donne-lui à manger,
s'il a soif, donne-lui à boires", (Rom
12,20) alors qu'il nous enjoint une telle
conduite, qu'il nous ordonne de faire violence aux exigences de la nature et de
lutter pour éteindre un foyer aussi intolérable, au chapitre des récompenses, pas
un mot sur le ciel et sur les biens
célestes : la récompense consiste dans le
dommage subi par l'offenseur : "En
agissant ainsi, dit-il, tu amasseras des
charbons ardents sur sa tête." (Pro 25,22).
Pourquoi recourir à ce genre
d'encouragement ? Ce n'est pas erreur de sa part, ce
n'est pas non plus qu'il ignore la manière de
se concilier et de convaincre un
auditeur, mais c'est précisément parce qu'il
possède plus que personne cette faculté, je veux dire la faculté de
convaincre. La preuve : ses propres paroles.
Mais encore ? comment cela ? Il s'adressait
aux Corinthiens - nous parlerons d'abord des propos qu'il a tenus sur la
virginité - aux Corinthiens, dis-je, chez qui
il jugeait bon de ne rien savoir sinon Jésus
Christ et Jésus Christ crucifié, auxquels il n'avait pu s'adresser comme à des
êtres spirituels et qu'il abreuvait
encore de lait parce qu'ils étaient des
charnels, auxquels encore, lorsqu'il écrivait
ces mots, il faisait ces reproches : "Je vous
ai donné du lait à boire, non de la
nourriture solide, car vous ne pouviez pas
encore la supporter et vous ne le pouvez pas même à présent : vous êtes encore
charnels et vous marchez selon
l'homme." (1 Cor 3,2). Voilà pourquoi il
invoque les choses terrestres, visibles et
perceptibles, pour les entraîner à la
virginité et les détourner du mariage. Il savait très bien en effet que de pauvres hommes
rampant sur le sol et encore penchés vers la terre, il aurait plus de chance de
les ébranler, de les entraîner, en leur parlant d'objets terrestres. Pourquoi, en
effet, je te prie, tant d'hommes encore
rustauds et grossiers n'hésitent-ils pas,
dans les petites comme dans les grandes choses, à jurer par le nom de Dieu et même à
se parjurer, alors qu'ils ne se décideraient au grand jamais à jurer sur la
tête de leurs enfants ? Or le parjure et le châtiment sont beaucoup plus graves dans le
premier cas, et pourtant le second serment les fait hésiter plus que le premier.
Et encore, quand il s'agit de secourir les
pauvres, les paroles sur le royaume des
cieux, bien que souvent renouvelées, ne
stimulent pas les auditeurs comme
l'espoir d'un avantage dans cette vie pour
eux-mêmes ou pour leurs enfants. En tout cas, le moment où les hommes se montrent
le plus empressés pour ce genre
de secours est lorsqu'ils relèvent d'une
longue maladie, qu'ils viennent d'échapper
à un danger, d'obtenir une haute charge ou
une magistrature; en un mot, on peut constater que la plupart des hommes se
laissent surtout influencer par ce qu'ils ont
à leurs pieds. Dans la prospérité ils en sont
davantage stimulés et dans l'adversité en éprouvent plus d'effroi, parce qu'ils y
sont plus immédiatement sensibles. C'est
pour cela que l'apôtre parlait en ces termes
aux Corinthiens, et qu'il avait recours à la considération des choses présentes pour
entraîner les Romains à la patience dans l'épreuve.
Une âme faible, en effet, victime d'une
offense, ne renonce pas aussi facilement
au venin de sa colère lorsqu'on lui parle du
royaume des cieux et qu'on lui offre
des espérances à long terme, que lorsqu'elle
s'attend à tirer vengeance de l'offenseur. Aussi, pour arracher jusqu'à la
racine le souvenir des injures, pour
réduire à néant le ressentiment, Paul propose
ce qui était le plus apte à réconforter
la victime, non qu'il veuille la priver des
honneurs qui l'attendent dans l'autre vie, mais il se hâte de l'amener, par n'importe
quel moyen, dans la voie de la sagesse et
d'ouvrir devant elle les portes de la
réconciliation. Car ce qui coûte le plus, dans un acte de vertu, c'est le premier pas; une
fois qu'on s'est mis en marche, la difficulté n'est plus aussi grande.
Et pourtant notre Seigneur Jésus Christ ne
procède pas de cette manière, qu'il traite de la virginité ou de la patience dans
l'épreuve. Là, il propose le céleste
royaume : "Car il y a des eunuques qui se
sont faits eunuques eux-mêmes à cause du royaume des Cieux"; mais quand il invite à
prier pour ses ennemis, il ne dit
rien du dommage qu'éprouveront les coupables,
il ne fait pas mention des "charbons de feu"; il laisse tous ces propos
à l'adresse des êtres pusillanimes et
misérables; lui, il invoque de plus hautes
considérations pour entraîner ses disciples. Lesquelles ? "Pour que vous
deveniez, dit-il, semblables à votre Père
qui est dans les Cieux." (Mt 5,45). Considère
l'ampleur de la récompense : ses auditeurs en effet étaient Pierre, Jacques et
Jean, et tout le collège des apôtres !
Voilà pourquoi il les sollicitait par
l'attrait des récompenses spirituelles. Paul, lui
aussi, eût fait de même s'il s'était adressé
à de semblables auditeurs, mais comme il parlait à des Corinthiens, plus éloignés de
la perfection, il leur accorde tout de suite les fruits de leurs labeurs, pour
qu'ils se mettent avec plus de coeur à la pratique de la vertu.
C'est aussi pour cette raison que Dieu,
négligeant de promettre aux Juifs le royaume des cieux, leur accordait la grâce
des biens temporels; et, pour prix de
leurs mauvaises actions, il les menaçait non
de la géhenne, mais des calamités du temps présent, pestes, famines, maladies,
guerres, captivité et tous autres malheurs de ce genre. Car pour les hommes charnels,
c'est un meilleur frein, une crainte plus efficace; ce qui échappe aux regards, ce
qui n'est pas à portée de la main, ils en tiennent moins compte. Voilà pourquoi Paul
lui aussi insiste davantage sur les arguments les plus susceptibles de toucher
leur lourdeur. En outre, il voulait montrer que, parmi toutes les vertus,
certaines nous imposent ici-bas des labeurs
innombrables et nous réservent tous leurs
fruits pour la vie future; tandis que la virginité, dans le temps même où nous la
pratiquons, nous procure des compensations appréciables, puisqu'elle nous
délivre de tant de labeurs et de soucis. De plus, il nous ménage encore un
troisième enseignement. Lequel ? Il ne faut pas croire cette vertu inaccessible,
mais facile entre toutes; ce qu'il fait en
nous montrant que le mariage comporte sans
comparaison plus de désagréments; c'est comme s'il disait à son interlocuteur :
cet état te paraît fâcheux et pénible ? En
vérité, voici précisément la raison pour
laquelle, à mon sens, je prétends qu'il faut
l'embrasser : telle est sa facilité qu'il
nous procure des ennuis moins graves, et de beaucoup, que le mariage. C'est parce que je
cherche à vous épargner, dit-il en effet, pour vous éviter les tribulations, que
je voudrais vous voir renoncer au mariage.
Mais quelles tribulations ? me dira-t-on
peut-être; bien au contraire nous trouverons dans le mariage beaucoup de
douceurs et de bien-être. D'abord,
pouvoir en toute liberté assouvir son désir,
sans avoir à résister aux furieux assauts de la nature, contribue sérieusement
à faciliter l'existence. Et puis, la vie
s'écoule désormais à l'abri de la tristesse
et du chagrin desséchant, débordant de bonne humeur, de rire et de joie. Table
somptueuse, vêtements moelleux, couche plus moelleuse encore, bains à n'en plus
finir, parfums, vin de la qualité du parfum, mille formes diverses de dépense,
voilà les services qu'ils prodiguent au corps pour lui procurer mille jouissances.
50. En premier lieu, ces avantages ne sont
pas accordés au mariage : il nous procure la liberté de l'union charnelle
seulement, mais non pas celle d'une vie de
plaisirs, en général. Le bienheureux Paul
l'atteste, quand il dit : "La femme qui vit
dans les plaisirs est déjà morte." (1 Tim
5,6). Si ces paroles s'adressent aux
veuves, écoute-le aussi parler des personnes
mariées : "Pour les femmes pareillement, je les veux en tenue décente,
se parant avec pudeur et modestie, non
avec des torsades, de l'or, des perles, des
vêtements coûteux, mais avec leurs bonnes actions, comme il convient à des
femmes qui font profession de servir
Dieu." (1 Tim 2,9-10). Et ce n'est pas
seulement en cet endroit, ailleurs encore on
peut le voir s'étendre longuement sur la
nécessité pour nous de nous désintéresser totalement de ces choses.
"Ayant nourriture et vêtements, dit-il,
nous nous en contenterons; car ceux qui
veulent s'enrichir tombent dans des
convoitises insensées et pernicieuses qui
plongent les hommes dans la ruine et dans la
perdition." Et pourquoi citer Paul,
qui s'exprimait ainsi à une époque de haute
philosophie, où abondait la grâce de
l'Esprit ? Le prophète Amos, lui, quand il
s'adressait aux Juifs encore dans l'enfance, en un temps où la vie de plaisirs
était autorisée, le luxe et à vrai dire
toutes les superfluités de la vie, écoute
avec quelle rigueur il gourmande les hommes attachés à la vie de plaisirs :
"Malheur à ceux qui marchent vers le jour
du malheur, qui fréquentent et célèbrent de
faux sabbats, qui sont couchés sur des lits d'ivoire, vautrés sur leurs divans; à
ceux qui mangent les agneaux de leurs
troupeaux et les veaux allaités dans leurs
étables, qui applaudissent au son des harpes, à ceux qui boivent un vin purifié et
se frottent avec des parfums de choix.
Ils s'imaginent ces biens stables et non
passagers." (Am 6-7).
51. Comme je le disais donc : en premier
lieu, il n'était pas permis de mener une
vie de plaisirs; d'autre part, alors même que
rien de tout cela n'eût été défendu,
que tout eût été autorisé, le mariage
présente en contrepartie autant de sources de
tristesse et de douleur; ou plutôt elles sont
tellement plus nombreuses et plus
graves que nous ne retirons pas la moindre
sensation de ces avantages et que le plaisir qu'ils promettaient brille par son
absence.
52. Supposons, en effet, veux-tu, un mari
naturellement jaloux, ou encore ayant contracté ce mal pour un motif sans fondement
: que pourrait-on concevoir de
plus pitoyable qu'une telle âme ? Quelle
guerre, quelle tempête comparer à une telle maison pour trouver l'image exacte ?
partout la douleur, partout les
soupçons, la discorde, le désordre. L'homme
frappé de cette folie n'est guère mieux partagé que les démoniaques ou les
malades mentaux, tant il ne cesse de
gesticuler, de bondir, de déverser sa hargne
sur tout le monde, de déchaîner toujours sa colère contre ceux qu'il a sous
la main, même s'ils n'y sont pour rien :
serviteur, fils ou n'importe qui d'autre. Le
plaisir s'en est allé, ce n'est que tristesse,
affliction, humeur morose. Qu'il reste chez
lui, qu'il se rende sur l'agora, qu'il
entreprenne un voyage, partout il fait
renaître ce mal, plus redoutable que toute
mort, qui aiguillonne et irrite son âme, sans
lui accorder de répit. Car cette
maladie n'enfante pas seulement le chagrin,
mais encore, d'ordinaire, un ressentiment intolérable. Chacun de ces maux
par lui-même suffirait à perdre sa
victime; quand ils se réunissent tous pour
l'assiéger, qu'ils le harcèlent sans relâche, sans le laisser respirer un seul
instant, combien de morts seraient plus
terribles ? Qu'on parle de la plus extrême
pauvreté, d'une maladie incurable, du feu, du fer, on n'exprimera rien d'équivalent
: ceux-là seuls qui en ont fait
l'expérience le savent bien; aucun discours
ne pourrait traduire l'extraordinaire gravité de ce fléau. Quand une femme qu'on
chérit par-dessus tout, pour laquelle
avec joie on donnerait jusqu'à sa vie, quand
on est contraint de la suspecter sans cesse, est-il chose au monde capable
d'apporter un réconfort ?
Qu'il faille se livrer au sommeil, prendre
nourriture ou boisson, le jaloux s'imaginera la table couverte de poisons
mortels plutôt que de nourritures; sur sa
couche, il ne cessera pas un moment de
trembler, il s'agite et se retourne comme
sur un lit de charbons ardents. Ni la société
des amis, ni le souci de ses affaires, ni la crainte des dangers, ni le comble du
plaisir, rien ne pourra le soustraire à pareil
ouragan; avec plus de violence que toute
joie, que toute peine, cette tempête prend
possession de son âme.
Pour l'avoir bien observé, Salomon disait
: "La jalousie est cruelle comme la
mort", (Can 8,6) et puis encore : "La colère
pleine de jalousie de son mari ne
l'épargnera pas au jour du Jugement; aucune
compensation ne le fera renoncer à sa haine et le nombre des présents ne pourra
non plus l'apaiser". (Pro
6,35-36).Telle est la rage où se porte cette
maladie que même le châtiment du coupable ne parvient pas à dissiper la
douleur. Beaucoup de maris, bien souvent,
ont supprimé l'homme adultère sans avoir la
force de supprimer leur ressentiment et leur chagrin. Il en est même qui, après
avoir tué leur femme, ont conservé
intact, avivé même, le foyer qui les
consumait. Et le mari vit en compagnie de tous
ces maux, même lorsqu'il n'y a rien de vrai;
quant à cette malheureuse, cette
infortunée, elle endure des tourments
beaucoup plus pénibles que son mari.
Quand celui qui devait être pour elle un
réconfort dans toutes ses peines, dont elle
aurait dû attendre l'assistance, quand elle
le voit transformé en bête sauvage et devenu son pire ennemi, où pourra-t-elle
désormais jeter ses regards ? Auprès de
qui chercher asile ? Où trouver le remède à
ses souffrances, puisque le port est fermé devant elle et semé d'innombrables
écueils ?
Et dans ces circonstances, domestiques et
servantes la traitent de façon plus outrageante que son mari. Ces gens-là sont
toujours soupçonneux et ingrats, mais
quand s'offre à eux l'occasion d'une plus
grande licence, quand ils voient la discorde entre leurs maîtres, ils prennent
dans le conflit qui les oppose un prétexte
excellent pour donner libre cours à leur
grossièreté naturelle. Il leur est alors
possible en toute sécurité d'inventer et
d'imaginer tout ce qu'ils veulent et, par
leurs calomnies, de donner plus de
consistance aux soupçons. Car l'âme une fois
possédée par cette pernicieuse maladie est
prompte à tout accepter, elle prête à tous la même oreille attentive, refuse de
distinguer les sycophantes de ceux qui ne
le sont pas, et même leur paraissent les plus
dignes de foi ceux qui accroissent leurs soupçons, ceux qui s'ingénient à les
dissiper. De la sorte, il ne lui reste plus
qu'à craindre et qu'à trembler pareillement
devant les gens de sa maison : ces vauriens d'esclaves et leurs femmes; elle n'a
plus qu'à leur laisser la place qui lui
revient et prendre la leur. Quand
pourra-t-elle vivre sans larmes ? Quelle nuit ?
Quel jour ? En quelle fête ? Quand cesseront
les soupirs, les lamentations, les sanglots ? Menaces, insolences, insultes
perpétuelles - soit de la part d'un mari à la blessure imaginaire, soit de la part de
misérables serviteurs - surveillances, espionnages : partout la crainte et la
terreur. Car ce ne sont pas seulement les
entrées et sorties qui sont l'objet
d'inquisition, mais encore les propos, les regards,
les soupirs sont soumis à l'examen le plus
attentif; nécessité pour elle ou bien de garder l'immobilité de la pierre, de tout
endurer en silence, d'être toujours rivée à
sa chambre, plus cruellement qu'un
prisonnier. Ou alors, si elle veut ouvrir la bouche, se plaindre, sortir de chez elle, il
lui faut rendre compte de tout, se justifier devant ces juges corrompus, je veux
dire devant les servantes et la foule
des domestiques.
Au milieu de ces misères, si tu le veux,
place une fortune inouïe, une table somptueuse, des troupes de serviteurs,
l'éclat du nom, l'étendue de la puissance,
une réputation immense, le lustre des aïeux.
N'omets absolument rien de ce qui passe pour rendre l'existence enviable,
rassemble soigneusement tous ces
avantages et compare-les à cette souffrance :
tu ne verras même pas l'ombre du plaisir qu'ils promettent, il se sera évanoui
comme s'éteint, naturellement, une
petite étincelle tombée dans l'immense océan.
Voilà ce qu'il en est quand le mari est jaloux, mais si jamais cette maladie se
transmet à l'épouse - éventualité qui
n'est pas rare - l'homme s'en trouvera mieux
que la femme, mais c'est sur cette malheureuse que retombe encore la majeure
partie de la souffrance. Car elle ne
pourra disposer des mêmes armes contre
l'objet de ses soupçons. Quel homme en effet acceptera, sur l'ordre de sa femme, de
ne pas bouger de chez lui ? Quel est celui des domestiques qui aura l'audace
d'espionner son maître sans être sur-le-champ jeté au cachot ? Elle ne pourra
donc pas user de ce moyen pour se rassurer ni, bien sûr, exhaler sa colère
verbalement : une fois peut-être ou deux le
mari tolérera sa mauvaise humeur; mais si
elle n'arrête pas de récriminer, il lui fera comprendre bien vite qu'il est préférable de
supporter la situation et de dévorer son mal en silence. Et cela pour de simples
soupçons; mais si d'aventure le mal est réel, personne ne pourra arracher la femme
des mains du mari outragé; la loi venant à son aide, il traîne devant les
tribunaux celle qu'il chérissait plus que tout au monde et la fait exécuter. Tandis que
l'homme échappe au châtiment de la loi;
c'est au jugement d'En-Haut, au jugement de
Dieu, qu'il est réservé, mais c'est insuffisant pour réconforter cette
malheureuse, qui devra endurer une mort lente
et pitoyable, par les charmes ensorcelés, par
les poisons que les femmes adultères savent préparer. Il en est qui n'ont même pas
besoin de comploter contre leurs victimes, celles-ci les ont prévenues,
emportées par la violence de leur désespoir.
En sorte que, même si tous les hommes se
précipitaient vers le mariage, les femmes ne devraient pas lui courir après; car
elles ne peuvent prétendre que la
tyrannie du désir chez elles est aussi grande
et d'autre part elles récoltent la majeure partie des misères conjugales, comme
nous l'avons précisément
démontré.
Quoi ? me dira-t-on, ces ennuis sont-ils
le lot de tous les mariages ? Du moins tous n'en sont pas exempts, tandis qu'ils
sont à cent lieues, toujours, de la
virginité. La femme mariée, même si elle ne
tombe pas dans le malheur, éprouvera la crainte du malheur; car il est
impossible qu'une femme qui va
partager la vie d'un homme ne suppute et ne
redoute tous les maux inhérents à la vie commune. La vierge, elle, est affranchie
non seulement des misères du
mariage mais aussi de l'appréhension. Cela
n'est pas le lot de tous les mariages. Je
ne le prétends pas non plus, mais à défaut de
ce mal, il s'en trouve beaucoup
d'autres et si l'on parvient à les éviter
encore, il sera absolument impossible de les
éviter tous. C'est comme pour les ronces qui
s'accrochent aux vêtements quand on franchit les haies : appliquez-vous à en
arracher une, d'autres plus nombreuses vous retiennent; il en est de même pour les
ennuis du mariage : échappez à celui-ci, celui-là vous transperce, évitez
l'un, vous bronchez sur cet autre. En bref,
il n'est pas possible de trouver un mariage
libre de tout désagrément.
53. Mais, veux-tu ? laissons maintenant de
côté ses misères, considérons ce qui passe dans le mariage pour le comble de la
félicité, ce que tant de gens très
souvent - disons plutôt tout le monde -
souhaitent d'obtenir et examinons de près
la chose. De quoi s'agit-il ? De ceci : un
homme pauvre, simple, modeste, épouse une femme issue d'une maison importante,
puissante et très riche. Eh bien ! cette
situation si enviable, nous allons voir
qu'elle ne comporte pas moins de
tribulations que celle, si détestable,
définie plus haut. Les femmes en effet sont
généralement orgueilleuses, et plus faibles
que les hommes - aussi sont-elles plus
facilement sujettes à ce défaut - mais dans
le cas où elles disposent d'aliments nombreux à cet orgueil, plus rien n'est
capable de les retenir. Comme une flamme
qui s'empare d'un combustible, elles se
montent le cou à un point inouï, renversent l'ordre des choses et mettent tout
sens dessus dessous; car la femme ne
laisse pas l'homme demeurer à sa place de
tête de la famille, mais sous l'effet d'une présomption démenti elle, elle le
repousse de ce rang et le relègue au sien, le
rang de la subordination, devenant elle-même
la tête et le chef. Quoi de pire que ce désordre ? Sans parler des reproches, des
affronts, des vexations - ce qui est plus intolérable que tout !
54. Et si l'on me disait - pour ma part, je l'ai entendu dire bien souvent quand on parle de ce sujet : qu'elle soit riche seulement et qu'elle ait de la fortune. Je me fais fort de rabaisser et de rabattre sa présomption. Tenir ce langage, c'est ignorer d'abord que l'entreprise est des plus difficiles, et puis, serait-elle possible, qu'elle entraîne un grave préjudice : si la femme est soumise par contrainte, dans la peur et sous la violence, aux ordres de son mari, la situation en sera beaucoup plus pénible et désagréable que si elle exerce sur lui une complète autorité. Pourquoi cela ? parce que cette violence chasse toute affection et tout plaisir; or, quand il n'y a plus affection ni désir amoureux, mais à la place terreur et contrainte, que peut valoir désormais un tel mariage ?
55. Voilà quand la femme est fortunée, mais si d'aventure elle ne possède rien alors que le mari est riche, d'épouse elle devient servante, de femme libre, esclave; elle perd l'assurance qui convient à son rôle et son sort n'a rien à envier à celui des esclaves qu'on achète; son mari veut-il se livrer à la débauche, à l'intempérance, introduire dans le propre lit de sa femme une foule de courtisanes, force lui est de tout supporter avec le sourire, ou alors de quitter la maison. Et ce n'est pas là le plus terrible : avec un pareil mari, elle ne pourra plus donner un ordre librement aux domestiques et aux servantes, elle vit comme une intruse qui profite de ce qui ne lui appartient pas, son compagnon est un maître plutôt qu'un époux, aussi est-elle obligée de tout faire et de tout souffrir. Supposez maintenant qu'un homme veuille épouser une femme de condition équivalente, ici encore l'égalité est compromise par la loi de l'obéissance, bien que des conditions de fortune identiques invitent la femme à être l'égale de son mari. A quoi nous déterminer, vraiment, au milieu de toutes ces difficultés qui nous cernent ? Et ne m'oppose pas ces rarissimes mariages, trop faciles à compter, qui ont échappé à ces maux : car ce n'est pas d'après des exceptions, mais d'après leurs effets habituels qu'il faudrait définir les choses.
56. Dans la virginité, en effet, il est
difficile, disons plutôt impossible, que se
rencontrent ces ennuis; dans le mariage, il
est difficile qu'ils ne se rencontrent pas.
Et si, dans les unions considérées comme
heureuses, se produisent tant de désagréments, tant de malheurs, que dire de
ce qui passe sans conteste pour des
misères ? La femme en effet a plus d'une mort
à redouter, bien qu'elle ne doive mourir qu'une fois, plus d'une âme pour qui
s'inquiéter, bien qu'elle n'en possède
qu'une; elle tremble pour son mari, elle
tremble pour ses enfants, elle tremble pour leur famille, femmes et enfants, et plus
la racine a poussé de rejetons, plus
s'accumulent les soucis; qu'à l'une ou
l'autre de ces personnes arrive un malheur,
perte d'argent, maladie, quelque accident
fâcheux, le sort l'oblige à se désoler, à se lamenter tout autant que les victimes
elles-mêmes. Si tous quittent ce monde avant
elle, c'est une souffrance intolérable; et si
les uns restent tandis que les autres sont ravis par une mort prématurée, elle ne
saurait trouver, même en ce cas, une consolation sans mélange. Car les craintes
continuelles qui ébranlent son âme pour les vivants ne le cèdent en rien à la
peine éprouvée pour les disparus, disons
même, pour étonnant que cela soit, elles sont
plus pénibles. Car le temps adoucit le chagrin dont les morts sont la cause, mais
nos soucis pour les vivants n'ont pas de cesse, la mort seule peut y mettre un
terme. Et si nous ne suffisons pas à nos propres épreuves, quelle vie sera la nôtre,
si nous devons pleurer sur les malheurs
d'autrui ? Bien des femmes souvent, nées de
parents illustres, élevées dans le plus grand luxe, se sont mariées à quelque
puissant du monde, et soudain, avant qu'elles aient savouré ce bonheur, un danger
fond sur elles, comme une tempête ou une bourrasque, et les voilà, elles aussi,
submergées, livrées aux horreurs du naufrage; elles qui jouissaient de biens
innombrables avant le mariage, le mariage les a plongées dans la dernière infortune.
Mais ici encore, objecte-t-on, ces malheurs n'arrivent pas dans tous les
mariages ni toujours. Du moins ils ne les épargnent pas tous - oui, moi aussi, je vais
me répéter - certains en font directement l'expérience, quant à ceux qui
peuvent y échapper, c'est par
l'appréhension qu'ils les tourmentent. La
vierge se trouve toujours placée au-dessus de l'expérience et de
l'appréhension.
58. Au reste, veux-tu ? laissons cela de
côté; venons-en à l'examen des ennuis inhérents au mariage et auxquels personne,
bon gré mal gré, ne peut se soustraire.
Quels sont ces ennuis ? Les douleurs de la
gestation, de la naissance, les enfants.
Mais plutôt reprenons les choses de plus
haute informons-nous de ce qui précède le mariage - dans la mesure du possible, car
pour le savoir avec exactitude, il faut y être passé ! Le temps des fiançailles est
arrivé, et des soucis de toutes les couleurs se présentent aussitôt en rangs
serrés : quel mari va-t-elle avoir ? Ne
sera-t-il pas de basse naissance, de mauvaise
réputation, suffisant, fourbe, hâbleur, effronté, jaloux, petit esprit, sot,
méchant, brutal, efféminé ? Tout cela,
bien sûr, n'échoit pas forcément à toutes les
jeunes filles qui se marient, mais pour
tout il leur faut se faire de l'inquiétude et
du souci. Comme elle ignore encore quel mari le sort lui donnera, comme elle est
encore dans l'incertitude sur ce qui l'attend, son âme s'alarme et frémit à tout
sujet; pas une de ces éventualités qui ne se présente à sa pensée. Et si quelqu'un
vient prétendre qu'elle peut tout aussi bien
espérer le contraire et se trouver alors dans
la joie, qu'il retienne bien ceci : l'espoir du bonheur ne nous réconforte jamais
autant que la crainte du malheur ne nous afflige. L'espoir du bonheur ne procure
de plaisir que s'il est sûr, pour le
malheur un simple soupçon suffit pour jeter
aussitôt dans l'âme le trouble et le désarroi.
C'est comme pour les esclaves :
l'ignorance où ils sont des maîtres qu'ils vont
avoir ne laisse à leur âme aucun instant de
repos; ainsi pour les jeunes filles : leur
âme, pendant tout le temps des fiançailles,
ressemble à un navire ballotté dans la tempête, car chaque jour leur famille agrée
et refuse tour à tour les prétendants. Le vainqueur de la veille, un autre prétendant
l'évince le lendemain, et ce dernier, à
son tour, un troisième l'élimine. Parfois
même au seuil du mariage, l'époux qu'on attendait se voit éconduit les mains vides,
et les parents remettent la jeune fille à
un prétendant imprévu. Ce n'est pas seulement
le lot des femmes, les hommes aussi éprouvent des soucis cruels : sur leur
compte, en effet, il est possible de se
renseigner, mais pour la femme,
continuellement cloîtrée chez elle, quel moyen de s'informer de son caractère ou de son
physique ? Et cela pendant le temps des
fiançailles; mais quand le jour du mariage
est arrivé, l'angoisse redouble, le plaisir s'efface devant la crainte; crainte qu'elle
ne paraisse dès ce soir-là dépourvue d'attraits et bien au-dessous de ce qu'on
avait espéré. Louanges au début, mépris plus tard, c'est supportable; mais si elle
inspire la répulsion dès la ligne de départ,
pour ainsi dire, quand donc pourra-t-elle à
l'avenir inspirer de l'admiration.
Et ne me dis pas : Eh quoi ? si elle est belle fille ? Même ainsi, elle n'est pas à l'abri de cette inquiétude. Bien des femmes d'une remarquable beauté ne réussissent pas à captiver le coeur de leur mari, qui les abandonne pour se livrer à d'autres qui ne les valent pas, et de loin ! Et, cette inquiétude dissipée, une autre surgit aussitôt; sur les désagréments que cause le règlement de la dot - le beau-père qui s'exécute de mauvaise grâce, car pour lui c'est un dépôt à fonds perdus; le marié pressé d'entrer en possession de tout, mais honteux d'employer la contrainte pour se faire payer; la jeune femme humiliée par ce retard à s'acquitter et rougissant surtout devant son mari d'avoir pour père un mauvais débiteur, sur ces désagréments, je passe ici.
Cette inquiétude dissipée, donc, la
crainte de la stérilité aussitôt pénètre en son
coeur et aussi, inversement, celle d'une trop
nombreuse progéniture; comme elle
est dans l'incertitude encore à ce sujet, ces
deux soucis contraires la bouleversent dès le début. Si très vite elle est enceinte,
la joie se mêle encore de crainte. Rien dans le mariage n'est exempt de crainte :
crainte qu'une fausse couche ne survienne, que l'enfant conçu ne meure et que
la parturiente ne coure un danger
mortel. Si d'autre part l'attente se
prolonge, la femme n'ose plus ouvrir la bouche,
comme si elle était maîtresse de son
accouchement. Et au moment d'accoucher, les douleurs frappent et déchirent ce ventre
depuis si longtemps à l'épreuve, douleurs
capables à elles seules de rejeter dans
l'ombre toutes les joies du mariage. Et d'autres inquiétudes se joignent à celles-ci
pour la tourmenter : la malheureuse et l'infortunée jeune femme, quoique à ce point
torturée par ces souffrances, éprouve une crainte non moins vive, celle de
mettre au monde un être souffreteux et infirme au lieu d'un enfant bien conformé
et sain, au lieu d'un garçon une fille.
Cette angoisse en effet ne les tourmente pas
moins à ce moment que les douleurs physiques; car ce ne sont pas seulement les
choses dont elles sont responsables, mais celles où elles ne sont pour rien qui
les font trembler, tout autant, devant leurs maris; négligeant de songer à leur
propre sécurité, dans une situation aussi critique, elles appréhendent un événement qui
n'ait pas l'approbation de leur époux. Et à peine l'enfant est-il venu au
monde, à peine a-t-il poussé son premier cri, que d'autres soucis encore prennent le
relais, car il s'agit de le conserver en vie
et de l'élever.
S'il se trouve avoir une bonne nature,
portée à la vertu, voilà de nouveau ses
parents dans les transes : crainte que leur
rejeton ne soit victime d'un malheur,
d'une mort prématurée, qu'il ne se laisse
entraîner à quelque vice. Car on ne passe
pas seulement de la mauvaise à la bonne
conduite, mais aussi de l'honnêteté à la malfaisance et à la méchanceté. Et si l'une
de ces éventualités redoutées se réalise,
c'est un coup plus accablant que s'il eût été
porté dès le premier jour. Au reste, ne
parlons plus de tout cela, ne reprochons rien
au mariage : du moins ne pourrons-nous pas pour autant lui faire grâce
d'un dernier grief. Lequel ? le sort
qu'il réserve à l'homme bien portant n'est
pas meilleur que celui du malade, il le
plonge dans la même détresse que l'homme
alité.
Faisons encore abstraction, veux-tu de
tout cela; supposons l'impossible et accordons au mariage d'englober toutes les
conditions du bonheur : nombreux et
beaux enfants, de l'argent, une femme sage,
belle, intelligente, une bonne entente,
une longue vieillesse. Ajoutons aussi l'éclat
de la race, l'étendue de la puissance, admettons que cette affection dont nous
souffrons tous ne les importune pas : la
crainte d'un revers de fortune; bannissons
tout sujet de chagrin, toute occasion de souci et d'inquiétude; supposons qu'aucun
autre motif, aucune mort prématurée ne vienne briser le lien du mariage, que tous
même accueillent la mort le même jour, ou encore, ce qui passe pour être le
comble de la félicité, que leurs enfants
leur restent pour hériter, et qu'ils
escortent à leur dernière demeure leurs père et mère ensemble après une longue vieillesse. Et
pour quel résultat ? Quel profit retireront-ils d'un plaisir aussi complet, au
moment de partir pour l'autre monde ?
Avoir laissé de nombreux enfants, avoir
possédé une belle femme, au milieu du luxe et de tous les avantages énumérés à
l'instant, être parvenu à une longue
vieillesse, de quoi cela pourra-t-il nous
servir en présence du tribunal, devant les
choses éternelles et véritables ? De rien.
Tout cela n'est-il pas une ombre et un
songe.
Puisque dans les siècles qui nous
attendent là-haut et qui n'ont point de terme,
nous ne pourrons des biens de la terre
retirer aucun profit ni bénéficier d'aucune
consolation, il nous faut mettre sur le même
plan de les avoir ou non possédés. Supposons en effet un homme qui, en l'espace
de mille ans n'aurait été qu'une
seule nuit visité par un songe agréable :
nous ne lui reconnaîtrons aucun avantage
sur celui qui n'a pas joui de cette vision.
Et encore ces mots n'expriment-ils pas
toute ma pensée, car s'il y a loin du songe à
la réalité, il n'y a pas autant de la vie
d'ici-bas à la vie d'en-haut, mais beaucoup
plus encore. Et ce qu'est une seule nuit en mille années ne représente pas non plus le
temps de la terre par rapport au temps à venir; là encore la différence est
bien plus importante. Tel n'est pas le sort de la vierge : elle quitte ce monde largement
pourvue. Mais plutôt reprenons les choses par le commencement.
59. La vierge n'est pas obligée de
s'informer sur son époux et elle ne craint pas
d'être abusée. C'est Dieu en effet, non un
homme, c'est un Maître, non un
compagnon d'esclavage. Voilà la différence
entre les deux époux; considère aussi les conditions de leur union. Pas question
d'esclaves, de plèthres de terrain, de tant et plus de talents d'or, non, mais les
cieux et les biens célestes sont les présents de noces de cette fiancée. En outre,
si la femme mariée redoute la mort
entre autres raisons parce qu'elle la sépare
de son compagnon, la vierge, elle, désire le trépas, la vie est un fardeau pour
elle, tant elle a hâte de voir son Époux
face à face et de jouir de cette gloire.
60. Et puis, la pauvreté de son état ne
saurait, comme dans le mariage, lui être
préjudiciable : au contraire, elle rend plus
chère encore à son époux celle qui la
supporte volontairement; ainsi pour sa
bassesse d'origine, ainsi pour l'absence de
beauté physique, et toute autre chose du même
genre. Que dis-je ? même si elle n'est pas de condition libre, cela non plus
ne compromet pas ses fiançailles; c'est
assez de montrer la beauté de son âme et
d'occuper le premier rang. Elle n'a pas ici à craindre la jalousie, elle n'a pas à
souffrir les affres de l'envie pour une autre
femme qui a épousé un homme plus brillant. Il
n'y a pas d'époux semblable au sien, égal au sien, qui en approche même si
peu que ce soit; dans le mariage au contraire, même si une femme a pour mari un
homme extrêmement riche et très puissant, elle pourra toujours en trouver une
autre mieux pourvue qu'elle.
Or il est sensiblement diminué, le plaisir
que nous éprouvons à surpasser nos inférieurs, quand nous songeons à la
supériorité de ceux qui nous dépassent, et la
vie de bien-être que supposent objets en or,
vêtements, bonne table et autres commodités, est bien propre à appâter une âme
et à l'allécher. Et combien de
femmes jouissent de ces avantages ? La
plupart des hommes en effet passent leur
vie dans la pauvreté, les misères et les
épreuves. Si quelques femmes disposent de ces biens, elles sont rarissimes, on peut les
compter sur les doigts, de plus, elles agissent contre la Volonté de Dieu. Car il
n'est permis à personne de vivre au milieu de ces plaisirs, comme nous l'avons
montré précédemment.
61. Au reste, supposons encore que cette
vie de plaisirs soit permise et que ni le
prophète ni Paul ne se soient déclarés contre
les femmes fastueuses. Que
gagnent-elles à cette masse de bijoux en or ?
Rien, si ce n'est jalousie, préoccupation, crainte peu ordinaires. Car
les soucis ne les tourmentent pas seulement lorsqu'elles les ont déposés dans
le coffre, ni à la nuit tombée, mais lorsqu'elles en sont parées, en plein jour,
elles éprouvent la même inquiétude, ou plutôt plus pénible encore. C'est en effet
dans les établissements de bain et dans
les églises qu'on trouve ces femmes qui font
main basse sur de tels objets. Et souvent aussi, sans parler de ces
malfaiteurs, il arrive que les personnes couvertes
d'où résulte une plus grande défaite. L'or
répandu sur les habits, les travaux variés
qu'on exécute dans ce domaine, tous les
autres ornements, font penser à un valeureux athlète, vigoureux et robuste qui
repousserait un adversaire galeux, minable et crevant de faim ! De la même
façon, dépréciant le visage de la femme
qui en est couverte, ils concentrent sur eux
tous les regards et ont pour résultat de
la ridiculiser davantage, tandis qu'ils sont,
eux, l'objet d'une admiration sans bornes.
62. Tels ne sont pas les ornements de la
virginité; ils ne déparent pas celle qui en
est couverte, car ils ne sont pas corporels
mais tout spirituels. Ainsi, la femme
est-elle sans grâces ? la virginité
transforme soudain cette laideur en la vêtant
d'une prodigieuse beauté. Est-elle dans sa
fleur et son lustre la virginité en
rehausse l'éclat. Car ce ne sont ni les
pierreries, ni l'or, ni les étoffes somptueuses,
ni les magnifiques broderies aux couleurs
variées, ni aucun de ces biens
périssables qui servent d'ornements aux âmes,
mais à leur place les jeûnes, les saintes veilles, la douceur, la modération,
la pauvreté, le courage, l'humilité,
l'endurance en un mot le mépris de toutes les
choses de ce monde.
63. Lorsque tu m'entends parler de larmes, ne te fais pas des idées noires; ces larmes comportent autant de plaisir que n'en peuvent procurer même les éclats de rire de ce monde. Si tu en doutes, écoute Luc racontant que les apôtres "battus de verges, se retirèrent de devant le Conseil le coeur joyeux"; et pourtant tel n'est pas l'effet naturel des verges qui, loin de causer plaisir et joie, produisent d'ordinaire douleur et souffrances. Mais ce que ne peuvent réaliser les verges, la foi dans le Christ le réalise : elle triomphe de la nature même des choses. Puisque les verges reçues pour le Christ étaient sources de plaisir, quoi d'étonnant si les larmes produisent le même effet, versées pour ce même Christ ? Voilà pourquoi ce qu'il avait appelé une voie étroite et resserrée, le Seigneur l'appelle maintenant joug agréable et fardeau léger
Par sa nature sans doute la virginité est
un fardeau, mais la détermination de ceux
qui la pratiquent et les biens qu'ils en
espèrent lui communiquent une extrême
légèreté. Ainsi l'on verra des hommes, qui à
la voie large et spacieuse ont préféré la voie étroite et resserrée, y cheminer avec
plus d'ardeur non parce qu'ils
n'éprouvent point de tribulations, mais parce
qu'ils s'élèvent au-dessus des tribulations et qu'ils n'en souffrent pas
comme en souffrent d'ordinaire les autres
hommes. Car ce genre de vie, sans doute, a
lui aussi ses tribulations, mais quand nous les comparons à celles du mariage, elles
n'en méritent même pas le nom.
65. Par exemple, dis-moi : pendant sa vie tout entière, la vierge endure-t-elle ce qu'endure à peu près chaque année la femme mariée, déchirée par les douleurs de la maternité et les gémissements ? Telle est en effet la tyrannie de cette souffrance que la divine Écriture, lorsqu'elle veut représenter la captivité, la famine, la peste, les maux intolérables, les désigne tous sous le nom de douleurs de l'enfantement. Du reste, c'est ce que Dieu a imposé à la femme comme châtiment et malédiction, non pas l'enfantement, bien sûr, mais l'enfantement dans ces conditions, accompagné d'épreuves et de douleurs : "C'est dans les souffrances, dit-il, que tu enfanteras." (Gen 3,16). Tandis que la vierge est placée au-dessus de ces douleurs et de cette malédiction : car celui qui a aboli la malédiction de la Loi a du même coup aboli cette dernière malédiction.
66. Mais circuler sur la place publique
montée sur des mules est bien agréable. Ce
n'est là que faste inutile, d'où tout plaisir
est banni. De même que les ténèbres ne sont pas préférables à la lumière, ni la
captivité à la liberté, ni des besoins nombreux à la suffisance, de même une femme
non plus ne se trouvera pas mieux
à ne pas se servir de ses pieds - sans parler
des désagréments qui en découlent inévitablement. Ainsi, elle ne peut quitter
sa maison quand elle le veut et bien
souvent, malgré une raison sérieuse qui la
presse de sortir, elle est contrainte de
rester au logis, tout comme ces mendiants
culs-de-jatte qui n'ont rien pour les
porter. Si par hasard le mari a disposé des
bêtes, ce sont brouille, querelle, longue
bouderie. Et si elle-même, sans rien prévoir
des conséquences, en a fait autant, parce qu'elle a négligé son mari, elle s'en
prend à elle-même et se ronge à ressasser
l'embarras dont elle est cause. Combien
eût-il été préférable pour elle de se servir
de ses pieds - c'est bien pour cela que Dieu
nous les a donnés - et d'éviter ainsi tous ces fâcheux ennuis, au lieu de s'exposer
par amour du luxe à tant de motifs inévitables de chagrin et de brouille. Car ce
ne sont pas les seuls motifs qui retiennent les femmes à la maison : qu'il
arrive aux deux bêtes ou à l'une des deux d'avoir mal aux pattes, le résultat est le
même; et quand d'aventure on les a lâchées
au pâturage - ce qui se produit tous les ans
et pour plusieurs jours-la voilà de nouveau forcée de garder le logis, comme
enchaînée, et elle ne peut sortir de sa
demeure, même invitée par une nécessité
pressante.
Et si l'on me représente qu'elle est ainsi
délivrée de la foule des fâcheux et qu'elle
n'a pas à subir, rougissante, les regards de
chacune de ses connaissances, c'est
méconnaître, à mon sens, ce qui préserve
l'être féminin de la honte comme ce qui
peut l'en couvrir; ce n'est pas de paraître
en public ni de se cacher, mais d'un côté une impudence qui ne garde pas l'âme
recueillie, et de l'autre la réserve et la
pudeur. Voilà pourquoi bien des femmes qui ne
sont pas astreintes à cette vie
cloîtrée et circulent même sur l'agora au
milieu de la foule, loin de soulever contre
elles des détracteurs, suscitent beaucoup
d'admiration pour leur réserve; à travers leur attitude, leur démarche, la grande
simplicité de leurs vêtements, elles laissent
briller l'éclatant rayon de leur sagesse
intérieure. En revanche, un bon nombre de femmes qui restent chez elles se sont attiré
une détestable réputation. Car une femme cloîtrée dans sa maison, plus
facilement que celles qui se font voir, peut se montrer à qui voudra avec une effronterie et
une impudence sans bornes.
67. Mais peut-être est-il agréable d'avoir
une foule de servantes. Rien de pire que
ce plaisir : autant de servantes, autant de
soucis. Inévitable sujet de tourment et de chagrin, que la maladie ou la mort de chacune
d'elles. Et encore, ces inconvénients sont-ils peut-être
supportables, tout comme d'autres plus fâcheux
encore - par exemple, la peine que la femme
se donne chaque jour à réprimander la paresse, à réprimer la malfaisance, à
apaiser les querelles, à corriger tous leurs autres vices; mais le plus pénible - et le
cas se présente surtout quand cette sorte
de domesticité est nombreuse - c'est lorsque
dans la troupe de ces soubrettes, il s'en trouve une mignonne; dans le nombre,
c'est inévitable, car les gens riches ne
se mettent pas seulement en peine d'en avoir
beaucoup, il faut encore qu'elles soient jolies. Lors donc qu'une d'entre elles
se distingue parmi les autres, soit qu'elle ensorcelle le coeur de son maître,
soit qu'elle ne puisse rien obtenir de plus que de l'admiration, la douleur est la même
pour la maîtresse de maison, qui se voit préférer une autre sinon sur le plan de
l'amour, du moins sur celui de la beauté et de l'admiration. Aussi, quand les
avantages qui passent pour éclatants et
enviables dans le mariage sont accompagnés de
tant de tribulations, que dire de ses misères.
68. Tandis que la vierge n'a rien de
pareil à supporter : point de trouble dans sa
modeste demeure, tous cris sont bannis de sa
présence; comme en un havre de
paix le silence règne en son coeur, et plus
parfaite encore que le silence, la sérénité dans son âme, car elle n'applique
son activité à aucune chose humaine,
mais ne cesse de s'entretenir avec Dieu, de
fixer sur lui ses regards. Qui pourrait
donner la mesure de ce plaisir ? Quel langage
pourrait exprimer le bonheur dont jouit une âme ainsi disposée ? II n'en existe
pas. Mais ceux-là seuls qui mettent dans le Seigneur leurs délices, connaissent
la grandeur de ces délices et savent combien toute comparaison est impuissante à
la traduire.
Cependant la vue d'une grosse somme
d'argent exerce partout sur les yeux un
puissant attrait. Comme il est préférable de
contempler les cieux pour en recueillir
un plaisir beaucoup plus grand. Autant l'or
l'emporte sur l'étain et le plomb, autant
le ciel l'emporte sur l'or, l'argent et toute
autre matière, pour l'éclat et la splendeur.
Cette contemplation est exempte de soucis,
l'autre s'accompagne d'une profonde inquiétude, ce qui a toujours le plus fâcheux
effet sur nos désirs. Mais tu ne veux pas regarder le ciel. Tu peux regarder
l'argent exposé sur la place publique. "Je le
dis à votre honte", (1 Cor 6,5) pour parler
comme le bienheureux Paul, puisque vous poussez ainsi jusqu'à la démence l'amour
de l'argent. Vraiment, je ne sais quel langage tenir : je me trouve ici dans un
embarras extrême, car je ne peux comprendre comment presque tout le genre
humain, quand s'offre à lui un bonheur dans la quiétude et le repos
d'esprits, n'y voit pas même un plaisir, tandis qu'il fait consister dans le souci, les
tiraillements et l'inquiétude son plaisir le plus
grand !
Pourquoi l'argent étalé sur l'agora n'a-t-il pas à leurs yeux autant d'attrait que celui qu'ils ont à la maison ? Il a pourtant bien plus d'éclat et il libère notre âme de toute inquiétude. Parce que cet argent, direz-vous, n'est pas à moi, tandis que l'autre est à moi. C'est donc la cupidité qui produit le plaisir et non la nature de l'argent; car, en ce cas, tu devrais trouver dans l'autre argent un attrait identique. Tu allègues l'utilité, mais le verre est bien préférable et les riches eux-mêmes te le diraient qui, le plus souvent, font fabriquer leurs coupes en cette matière. Et si par hasard leur orgueil les oblige à employer aussi l'argent, ils font mettre d'abord le verre à l'intérieur et ne le recouvrent d'argent qu'extérieurement : preuve que le verre est beaucoup plus agréable et plus commode pour boire et que l'argent n'est qu'affaire de vanité et d'ostentation. Et puis, au fait, que signifie : c'est à moi, ce n'est pas à moi ? Quand j'examine avec attention ces expressions, je n'y découvre que de simples mots.
Que de gens, même pendant leur vie, ont vu
l'argent qu'ils possédaient leur échapper des mains sans être capables de le
retenir. Et ceux qui l'ont conservé
jusqu'au bout, à l'heure de leur mort, bon
gré mal gré, en ont perdu la jouissance.
Ce n'est pas seulement à propos de l'or et de
l'argent, mais à propos des bains, des jardins et de tout ce qu'il y a dans les
maisons que l'expression : "C'est à moi, ce
n'est pas à moi", peut n'apparaître qu'un
simple mot. Car l'usage en est commun à
tous et ce que leurs prétendus propriétaires
ont de plus que les autres, ce sont les
soucis à leur sujet. Les uns se contentent
d'en jouir, les autres, avec tout le mal qu'ils se donnent, recueillent exactement le
même résultat qu'obtiennent les premiers sans la moindre peine.
69. Est-on émerveillé devant les
raffinements du plaisir ? par exemple, l'abondance des viandes coupées en morceaux,
les assaisonnements recherchés, la
profusion du vin, les inventions des maîtres
d'hôtel, des pâtissiers et des cuisiniers, la foule des parasites et des
convives ? Qu'on le sache bien : les riches
ne s'en trouvent pas mieux que leurs
cuisiniers. Ceux-ci craignent leurs maîtres,
mais les maîtres, eux, craignent leurs
invités, redoutant qu'ils n'aient quelque
chose à reprendre dans ces festins préparés
pour eux avec tant de peine et tant de frais. Jusqu'ici, leur condition est
semblable à celle de leurs domestiques, mais sur un autre point ces derniers sont beaucoup
mieux partagés; car eux, ils ne redoutent pas seulement la critique, mais
l'envie. Combien de gens, souvent, à la suite de tels banquets, ont vu naître contre
eux des jalousies qui n'ont eu de cesse
qu'après avoir attiré sur leur tête le péril
suprême ! Du moins est-il agréable de se livrer souvent à la bonne chère. Allons donc.
Vraiment, quand les maux de tête, les dilatations d'estomac, les étouffements,
les étourdissements, les vertiges, les troubles de la vue et autres affections plus
anormales encore sont les fruits de cette vie de plaisirs, quelle satisfaction en
retirerons-nous. Et si ces dérèglements et leurs conséquences se bornaient à ces
ennuis d'un jour. En fait, les maladies les
plus difficiles à guérir ont pour origine de
tels festins : la goutte, la phtisie, l'épilepsie, la paralysie, les convulsions
assiègent le corps jusqu'au dernier soupir.
Pour contrebalancer tous ces maux, quelle
satisfaction peut-on citer ? Et quelle vie de privation n'accepterait-on pas pour en
être préservé ?
70. Mais ce n'est pas le cas de la
frugalité; loin d'entraîner ces inconvénients, elle
est principe de santé et de bonne condition
physique; tu la trouveras préférable à la vie de plaisirs. D'abord parce qu'elle
permet de se bien porter, de n'être importuné par aucun de ces maux dont chacun
suffit à lui seul pour éteindre tout
plaisir et pour l'anéantir jusqu'à la racine.
Ensuite, à cause de la nourriture elle-même. Comment cela ? Parce que le
plaisir a pour cause l'appétit, et l'appétit,
ce ne sont ni la satiété ni le ventre plein,
mais le besoin et la privation qui le créent. Cette privation, on ne la trouve pas
dans ces festins de riches, mais elle est
toujours à la table des pauvres, distillant
sur les aliments, mieux que tous les maîtres d'hôtel et tous les cuisiniers, le
miel d'une saveur exquise. Car les riches
mangent sans avoir faim, boivent sans avoir
soif et s'endorment avant de sentir sur eux l'impérieuse contrainte du sommeil.
Les pauvres, eux, éprouvent tous ces
besoins avant que d'y satisfaire, ce qui,
plus que tout, augmente le plaisir qu'ils y
prennent.
Pourquoi, je te prie, Salomon lui-même
affirme-t-il la douceur du sommeil de son
serviteur en ces termes : "Le sommeil est
doux au serviteur, qu'il ait pris peu ou prou de nourriture." (Ec 5,11). Serait-ce à
cause de la délicatesse de sa couche ? Et
pourtant ils dorment le plus souvent à même
le sol ou sur de la paille. Alors, est-ce à cause de sa liberté d'esprit ? Mais
ils n'ont pas même le plus petit instant à
leur disposition. Alors est-ce à cause de son
existence facile ? Mais leur vie n'est qu'un tissu serré d'épreuves et de misères.
Qu'est-ce donc qui leur rend le sommeil si doux ? Les fatigues et le besoin
qu'ils en éprouvaient avant de s'y livrer. Pour les riches, si la nuit ne vient
les surprendre plongés dans l'ivresse, ils
ne peuvent un seul instant fermer l'oeil, ils
se retournent et s'agitent sans cesse, étendus sur leurs couches moelleuses.
71. Il serait aisé de faire ressortir d'une autre manière encore les désagréments d'une vie de plaisirs, ses conséquences, son indécence, en énumérant les maladies dont elle infecte l'âme, maladies beaucoup plus nombreuses et plus pénibles que celles du corps. Mollesse, lâcheté, insolence, suffisance, libertinage, violence, intempérance, irascibilité, cruauté, bassesse d'âme, cupidité, servilité, incapacité pour toutes les choses utiles et nécessaires, voilà son lot : résultats exactement contraires à ceux de la frugalité. Mais j'ai hâte d'en arriver maintenant à un autre point, aussi me bornerai-je à ajouter cette simple observation, avant de reprendre les paroles de l'apôtre. Si les choses qui passent pour enviables débordent à ce point de maux, si elles exposent l'âme et le corps à un tel déluge de maladies, que penser des vraies misères, par exemple, la crainte des magistrats, les mouvements populaires, les intrigues des sycophantes et des envieux - misères qui assiègent principalement les riches, et dont les femmes reçoivent nécessairement une part plus importante, parce qu'elles n'ont pas le courage de supporter ce genre de vicissitudes.
72. Et pourquoi parler des femmes. Les
hommes eux-mêmes sont les proies malheureuses de ces misères. Quiconque pour
vivre se contente de ce qu'il a, ne
redoute aucun revers de fortune; mais celui
qui s'épuise dans cette vie voluptueuse et débauchée, qu'il arrive une
catastrophe, un coup du sort pour le
précipiter dans l'indigence, et il sera mort
avant de s'être accommodé de ce changement auquel il n'est ni préparé ni
entraîné. Aussi le bienheureux Paul
disait-il : "Ceux-là souffriront tribulations
dans leur chair; et moi, je cherche à vous les épargner", puis il ajoute : "Le
temps qui reste est court. (1 Cor 7,28-29).
73. Quel rapport avec le mariage ?
m'objectera-t-on peut-être. Très étroit
assurément. Car si le mariage ne dépasse pas
les bornes de la vie présente, si, dans
la vie future, on n'épouse ni on n'est
épousé, si le temps présent touche à son
terme et que le jour de la résurrection est à
notre porte, ce n'est pas le temps de
songer au mariage ni aux biens de ce monde,
mais à notre indigence et à tous les autres éléments de sagesse qui nous seront
utiles dans l'autre vie. Il en est comme de la jeune vierge : tant qu'elle reste au
logis avec sa mère, elle s'intéresse vivement à toutes les choses de l'enfance,
elle dépose son coffret dans la resserre, garde même par-devers elle la clé de ce
qu'elle y a enfermé, en a l'entière jouissance et consacre à veiller sur ces
babioles et amusettes autant de sollicitude qu'on en met à administrer de grandes
maisons. Mais quand il lui faut se fiancer et
que le temps du mariage l'oblige à quitter la
maison paternelle, elle doit renoncer à ces vils et humbles objets pour s'inquiéter
du gouvernement d'une maison, de biens et de domestiques nombreux, du soin
d'un époux et de tous les autres soucis plus graves encore que ceux-là, si nombreux.
Ainsi devons-nous procéder nous aussi : puisque nous parvenons à la maturité
et à la vie qui convient à des hommes, nous devons abandonner tous les biens
de la terre qui sont réellement des jouets d'enfants et tourner nos pensées
vers le ciel, la splendeur et toute la gloire de l'existence céleste.
Car nous avons été unis, nous aussi, à un
époux qui exige de nous un tel amour que nous sacrifions pour lui non seulement
les choses de la terre, non seulement
ces choses insignifiantes et sans valeur,
mais notre vie elle-même, s'il est besoin.
En conséquence, puisqu'il nous faut quitter
ce séjour pour l'autre,
affranchissons-nous de cette vaine
préoccupation. Si nous devions échanger pour
un palais une misérable demeure, nous ne
serions pas en souci des bibelots
d'argile et de bois, des meubles et des
autres pauvres objets de la maison. Alors,
ne nous inquiétons pas non plus aujourd'hui
des choses de la terre : car le temps est venu qui nous appelle vers le ciel, selon
le bienheureux Paul dans son Épître aux Romains : "Maintenant le salut est plus
proche de nous que lorsque nous avons reçu la foi; la nuit est bien avancée
et le jour est proche." (Rom 13,11-12).
Et puis encore : "Le temps qui reste est
court, que ceux qui ont une femme soient comme s'ils n'en avaient pas." (1 Cor 7,29).
Alors, à quoi bon le mariage, pour des
gens qui ne doivent pas en profiter, qui se
trouveront comme ceux qui n'ont pas de femme
? Oui, à quoi bon la fortune, à
quoi bon les possessions, à quoi bon les
biens de la vie, puisque l'usage en est
désormais hors de saison et inopportun ? Si
les accusés qui doivent comparaître
devant un de nos tribunaux pour y rendre
raison de leurs fautes, à l'approche du
jour crucial, ne songent ni à leur femme ni
même à la nourriture, à la boisson, à
tout autre souci, mais n'ont en tête que leur
défense, bien davantage encore nous, qui devons comparaître non devant un tribunal
terrestre, mais devant le trône
céleste pour y rendre compte de nos paroles,
de nos actes et de nos pensées, devons-nous faire abstraction de tout, de la
joie, du chagrin que nous causent les
choses du monde et ne nous inquiéter que de
ce jour redoutable. "Si quel qu'un
vient à moi, dit le Seigneur, et ne hait pas
son père, sa mère, sa femme, ses
enfants, ses frères, ses soeurs et même sa
propre vie, il ne peut être mon disciple.
Et quiconque ne porte pas sa croix et ne me
suit pas, ne peut être mon disciple."
(Lc 14,26-27).
Mais toi, tu restes là, occupé de la
passion d'une femme, de rire, de mollesse, de
luxe. "Le Seigneur est proche", et toi, c'est
l'argent qui est l'objet de tes soucis et de ta sollicitude. "Le royaume des cieux est
tout près, mais toi, tu ne rêves que maison, luxe et autres plaisirs. "Elle passe,
la figure de ce monde." (1 Cor 7,31).
Pourquoi donc te tourmenter des choses de ce
monde qui ne restent pas, mais se dissipent, tandis que tu négliges celles qui
restent et sont stables ? Il n'est plus
question de mariage, de parturition, de
plaisir, d'union charnelle, de profusion
d'argent, de gestion de fortune, de
nourriture ni de vêtements, de travaux des
champs ni de navigation, de métiers ni de
construction, de cités ni de maisons, mais d'un état nouveau, d'une existence
nouvelle. Toutes ces choses très bientôt
vont disparaître. Car c'est bien là le sens
de la parole : "Elle passe, la figure de ce
monde." Pourquoi donc, comme si nous devions
pour tous les siècles rester sur cette terre, pourquoi manifester une telle
hâte à nous inquiéter de ce dont il nous
faudra, bien souvent, nous séparer avant le
soir ? Pourquoi préférons-nous notre vie d'épreuves, quand le Christ nous appelle
à une vie de loisirs ? "Je veux, dit-il
en effet, que vous soyez exempts
d'inquiétude; l'homme non marié s'inquiète des choses du Seigneur." (1 Cor 7,32).
74. Comment veux-tu que nous soyons
exempts d'inquiétude, si tu nous imposes
un autre souci ? Parce que ce n'est pas là un
souci, de même que souffrir pour le Christ n'est pas souffrir; non que la nature
des choses soit changée, mais la détermination de ceux qui supportent avec
joie ces souffrances permet de
triompher même de la nature. Se soucier de
choses dont la jouissance sera brève, souvent même inexistante, mérite avec raison
le nom d'inquiétude; mais celui qui doit recueillir de ses soucis des avantages
qui les compensent largement, en toute logique, il serait juste, je pense, de le
ranger parmi les gens exempts d'inquiétude.
De plus, la différence entre ces deux formes
d'inquiétude est telle que la seconde comparée à la première ne mérite même pas le
nom d'inquiétude, tant elle est plus légère que l'autre et en tous points plus
supportable. Tout cela, nous l'avons démontré précédemment : "L'homme non marié
s'inquiète des choses du
Seigneur, l'homme marié s'inquiète des choses
du monde", (1 Cor 7,32) mais le monde passe et Dieu reste.
Cette raison n'est-elle point suffisante à
elle seule pour prouver la haute valeur de
la virginité ? Car la distance de Dieu au
monde, c'est toute la supériorité de ce
souci par rapport à l'autre. Comment peux-tu
donc permettre le mariage, qui nous rive aux soucis et nous éloigne des choses
spirituelles ? C'est bien pourquoi j'ai déclaré, dit l'apôtre : "Que ceux qui ont des
femmes soient comme s'ils n'en avaient pas", que ceux qui déjà sont
enchaînés ou qui vont l'être, par quelque
autre moyen rendent leur lien plus lâche.
Puisqu'il ne t'est plus possible, en effet,
de le rompre une fois que tu en es chargé,
rends-le plus supportable. Car nous
pouvons, si nous le voulons, retrancher tout
ce qui est superflu et ne pas ajouter aux soucis qui nous viennent de la nature du
mariage, d'autres soucis encore plus grands causés par notre nonchalance.
75. Si l'on veut connaître plus clairement
encore ce que veut dire "en ayant une
femme, ne pas en avoir", que l'on songe à la
vie de crucifiés de ceux qui n'en ont
pas. Quelle est-elle donc, cette vie ? Ils ne
sont pas obligés d'acheter une foule de
servantes, des bijoux d'or et des colliers,
des demeures luxueuses et vastes, tant et
plus de plèthres de terrain; négligeant tous
ces biens, ils n'ont souci que de leur unique vêtement et de leur nourriture. II est
possible aussi à l'homme qui a une femme d'accéder à cette sagesse; car le mot
cité plus haut : "Ne vous refusez pas
l'un à l'autre", concerne les seuls rapports
charnels. Sur ce point en effet, l'apôtre ordonne aux époux une obéissance réciproque
et il ne permet à aucun d'eux d'être son propre maître; mais pour la pratique des
autres règles de sagesse, relatives aux
vêtements, au genre de vie, et tout le reste,
aucun des époux n'a plus de compte à rendre à l'autre, il est permis aux maris,
même contre la volonté de leur femme, de
supprimer tout luxe, ainsi que la foule des
tracas qui l'accompagnent. Et à la femme de son côté on ne peut pareillement
imposer contre son gré les parures de la vaine gloire et les soucis superflus. Et
c'est avec raison : car la concupiscence
est un instinct naturel qui de ce fait a
droit à une grande indulgence, et l'un des
époux n'a pas pouvoir de frustrer l'autre
contre son gré; tandis que le désir du luxe
et des commodités superflues, des soucis
inutiles, n'a pas une origine naturelle,
mais est l'effet de la paresse et d'une
grande présomption. C'est pourquoi l'apôtre
ne contraint pas les époux à être
mutuellement asservis en ce cas comme ils le
sont dans l'autre.
Voici donc ce que signifie "en ayant une
femme n'en pas avoir" : c'est refuser les
soucis inutiles dont les caprices et la
mollesse des femmes sont les causes, et
n'agréer que le seul surcroît de souci que
nous impose normalement la charge d'une seule âme, et encore, d'une âme qui se
prononce pour une vie de sagesse et
de simplicité. Que ce soit la pensée de
l'apôtre, la suite le montre bien : "Que ceux
qui pleurent soient comme s'ils ne pleuraient
pas, ceux qui se réjouissent de leur fortune comme s'ils ne se réjouissaient pas".
(ibid 30) Car ceux qui ne se réjouissent pas ne se préoccuperont pas non
plus de leur fortune et ceux qui ne
pleurent pas ne pourront ni souffrir de la
pauvreté ni avoir en aversion la frugalité. Voilà ce que c'est que d'avoir une
femme et n'en pas avoir, voilà ce que
c'est qu'user du monde sans en abuser.
"L'homme marié s'inquiète des choses du
monde". (ibid 33). Ainsi, puisque d'un
côté comme de l'autre il est question
d'inquiétude, mais ici vaine et inutile ou
plutôt source d'affliction - car "ceux-là
souffriront tribulations dans leur chair " -
et là au contraire source de biens
ineffables, pourquoi ne préférons-nous pas ce
dernier souci, qui non seulement nous offre
tant de magnifiques rémunérations, mais qui est, de nature, beaucoup plus léger
que l'autre ? De quoi s'inquiète en
effet la femme qui n'est pas mariée ? Est-ce
d'argent, de domestiques, d'intendants,
de propriétés, et autres choses ? A-t-elle à
surveiller cuisiniers, tisserands, et tout
le personnel domestique ? Fi donc ! Rien de
cela n'effleure son esprit, elle n'a qu'un seul souci, édifier sa propre âme,
décorer ce temple sacré non de torsades, d'or, de perles, de fards, de maquillages et
autres incommodités et misères, mais de sainteté du corps et de l'esprit.
Tandis que "celle qui est mariée, dit l'apôtre, s'inquiète des moyens de plaire à son mari". Très habilement, il n'aborde pas l'examen des choses mêmes et il ne dit pas ce que les femmes, pour plaire à leurs maris, ont à souffrir dans leur corps et dans leur âme - ce corps qu'elles torturent, qu'elles ravalent, qu'elles tourmentent d'autres supplices encore; I'âme qu'elles ouvrent toute grande à la bassesse, à la flatterie, à l'hypocrisie, à la mesquinerie, aux soucis superflus et inutiles. D'un seul mot il a suggéré tout cela, laissant à la conscience de ses auditeurs le soin de l'approfondir; après avoir montré l'excellence de la virginité et l'avoir exaltée jusqu'au ciel même, il en revient à parler de la permission du mariage, redoutant toujours qu'on ne voie dans la virginité un précepte. Aussi ne s'est-il pas contenté des exhortations précédentes, mais après les mots "Je n'ai pas d'ordre du Seigneur", et "Si la vierge se marie elle ne pèche pas", il dit encore en cet endroit : "Ce n'est pas pour vous mettre la corde au cou." (1 Cor 7,25).
76. Sur ce point on aurait droit d'être
embarrassé : comment, puisqu'il dit un peu
plus haut de la virginité qu'elle affranchit
de tous liens, qu'il déclare nous la
conseiller dans notre intérêt, pour nous
préserver des tribulations, pour que nous
soyons sans inquiétude, puisqu'il cherche à
nous épargner et que par tous ces
motifs il nous montre comme elle est légère
et facile à porter, comment peut-il prétendre ici : "Ce n'est pas pour vous
mettre la corde au cou." Que veut-il dire ?
Ce n'est pas la virginité qu'il appelle une
corde - non, bien sûr - mais c'est de choisir ce bien sous la violence et la
contrainte. Et c'est bien vrai : tout ce que l'on
accepte sous la violence et à contrecoeur,
quelle qu'en soit la légèreté, devient absolument intolérable et étouffe notre âme
plus cruellement qu'un lacet. De là ces mots : "Ce n'est pas pour vous mettre la
corde au cou", c'est-à-dire : tous les
avantages de la virginité, je vous les ai
énumérés et dévoilés, néanmoins, après
tout cela, je vous laisse libres de choisir,
je ne vous entraîne pas contre votre gré
vers la vertu. Car mon intention, en vous
donnant ces conseils, n'est pas de vous accabler; je veux éviter seulement que votre
belle assiduité (auprès du Seigneur) n'ait à souffrir du contact des choses du
monde.
Et remarque, là encore, je te prie, la
sagacité de Paul, vois comme il joint de
nouveau l'exhortation aux prières et sous la
permission glisse le conseil. En disant
: "Je ne vous contrains pas, je vous
conseille", et en ajoutant : "Pour vous porter à
ce qui est digne et vous rend assidus"
(auprès du Seigneur), il montre ce qu'il y a d'admirable dans la virginité et le profit
que nous en retirons pour notre vie selon
Dieu. Car il est impossible à la femme
embarrassée de soucis temporels et tiraillée de toutes parts d'être assidue (auprès du
Seigneur) : toute son activité, tous ses
loisirs, se partagent entre trop de choses,
je veux dire son mari, le soin de sa maison et tout ce que, par ailleurs, le
mariage entraîne d'ordinaire à sa suite.
77. Que dit-il là ? Quand la vierge est chargée, elle aussi, d'occupations et qu'elle a des soucis temporels - à Dieu ne plaise - il la soustrait donc au choeur des vierges ? C'est qu'il ne suffit pas de n'être point mariée pour être vierge, il faut encore la chasteté de l'âme; j'entends par chasteté non pas seulement d'être exempte d'un désir mauvais et honteux, de parures et de soins superflus, mais d'être pure aussi de tout souci temporel. Sans cela, à quoi bon la pureté du corps ? De même qu'il ne saurait y avoir chose plus honteuse qu'un soldat jetant ses armes pour passer son temps dans les cabarets, de même il n'y a pas non plus pire inconvenance que des vierges enchaînées dans les soucis temporels. Ainsi, les cinq jeunes filles avaient bien leurs lampes et elles avaient pratiqué la virginité, elles n'en retirèrent pourtant aucun avantage, la porte leur fut fermée, elles durent rester dehors et périrent. Oui, ce qui rend si belle la virginité, c'est qu'elle retranche toute occasion de vain souci et qu'elle offre un complet loisir pour s'occuper des oeuvres de Dieu; sinon, elle est au contraire de beaucoup inférieure au mariage, car elle couvre l'âme d'épines et étouffe la pure et céleste semence.
78. "Si quelqu'un, dit l'apôtre, croit manquer aux convenances à propos de sa fille vierge, en lui laissant passer l'âge, et s'il est obligatoire que les choses se fassent, qu'il agisse comme il l'entend, il ne pèche point, qu'on se marie." (1 Cor 7,3-6). Comment ? Qu'il agisse comme il l'entend, loin de corriger cette opinion fausse, tu autorises le mariage. Pourquoi n'avoir pas dit : s'il croit manquer aux convenances à propos de sa fille vierge, c'est un pauvre malheureux de juger blâmable un état aussi admirable. Pourquoi ne pas lui avoir conseillé de se défaire de ce préjugé et d'éloigner sa fille du mariage. Parce que, dit l'apôtre, de telles âmes appartenaient à des êtres très faibles et rampant sur la terre; avec de telles dispositions, il eût été impossible de les élever d'un seul coup à la doctrine de la virginité. Un homme assez passionné par les choses du monde, assez admirateur de la vie présente pour estimer digne de honte, après une telle exhortation, un état digne du ciel et proche de la condition des anges, comment aurait-il pu tolérer un conseil qui l'y engageait ? Est-il d'ailleurs surprenant que Paul ait agi de la sorte à propos d'une chose permise, lorsqu'il procède de la même façon pour un objet défendu et contraire à la loi ? Par exemple : établir une distinction entre les aliments, admettre les uns, rejeter les autres, était une faiblesse judaïque, et pourtant chez les Romains il y avait des fidèles atteints de cette faiblesse. Or, Paul non seulement ne les condamne pas rigoureusement, mais il fait mieux encore; négligeant les coupables, il critique ceux qui essayaient de les empêcher, disant : "Mais toi, pourquoi juges-tu ton frère" (Rom 19,10). Mais tout autre est sa manière quand il écrit aux Colossiens; avec une grande liberté il les reprend et leur fait la leçon en ces termes : "Que personne ne vous juge sur la nourriture et la boisson", et plus loin : "Si vous êtes morts avec le Christ aux éléments du monde, pourquoi, comme si vous viviez dans le monde, décrétez-vous : ne prends pas, ne goûte pas ! Tout cela se détruit par l'usage qu'on en fait." (Col 2,16).
Pourquoi cette façon de procéder ? C'est
que les Colossiens étaient affermis dans
la foi, alors que les Romains avaient encore
besoin d'une très grande indulgence; l'apôtre attendait que la foi fût d'abord
profondément implantée dans leurs âmes,
de crainte qu'à chercher prématurément et
trop vite à arracher l'ivraie, il n'arrachât en même temps jusqu'à la racine les plantes
de la saine doctrine. Voilà pourquoi il
ne veut ni les reprendre sévèrement, ni les
laisser sans avertissement; il les réprimande certes, mais d'une manière voilée,
à leur insu, sous le blâme dirigé tenir ce langage : car assurément, il n'est
pas permis, même lorsqu'il y a contrainte, d'interdire à la jeune fille qui l'a décidé,
de rester vierge; nous devons au contraire
nous opposer généreusement à tout ce qui peut
briser ce beau dessein; écoute en effet ce qu'en dit le Christ : "Celui qui
aime son père et sa mère plus que moi n'est
pas digne de Moi" : lorsque nous poursuivons
une entreprise conforme aux Volontés de Dieu, tenons pour notre ennemi,
notre adversaire, quiconque y met obstacle, qu'il soit notre père, notre mère
ou toute autre personne. Paul cependant, parce qu'il avait encore à supporter
l'imperfection de ses auditeurs, écrivait :
"Celui qui s'est fermement résolu, sans
contrainte. " Et il ne s'en tient pas là, quoique les expressions "sans contrainte" et
ayant l'exercice de sa volonté soient synonymes. Mais par l'insistance du propos et
les constantes concessions, il rassure l'esprit simple et médiocre, ajoutant
même encore à tout cela une autre condition : "Celui qui a décidé dans son
coeur." Car il ne suffit pas d'être libre, ce n'est pas assez pour être engagé; seuls le
choix réfléchi et la décision peuvent faire
la bonne action. Et puis, de crainte que sa
grande indulgence ne te semble réduire à néant la distance qui sépare virginité et
mariage, à nouveau il en indique la différence, timidement sans doute, mais il
l'indique cependant en ces termes :
"Ainsi, celui qui marie sa fille agit bien,
celui qui ne la marie pas agit mieux." Mais
ici, et pour le même motif encore, il ne
révèle pas dans quelle mesure c'est mieux agir. Si tu désires le savoir, écoute les
paroles du Christ : "On n'épouse pas, on
n'est pas épousé, mais on est comme des anges
dans le ciel." (Mt 22,30). Tu vois la distance qui les sépare, à quelle place la
virginité élève d'un seul coup l'être mortel, la vraie virginité, s'entend.
79. En quoi, s'il te plaît,
différaient-ils des anges, Élie, Élisée, Jean, ces
authentiques amants de la virginité ? En
rien, sinon par les seuls liens de leur
condition mortelle. Qu'on examine bien les
autres points, on ne trouvera pas ces prophètes moins bien partagés que les anges.
Cela même qui paraît une infériorité contribue grandement à leur louange. Car
habiter sur la terre, être soumis aux contraintes d'une nature mortelle, et avoir
pu s'avancer à ce degré de vertu, songe à l'énergie, à la sagesse qu'il a fallu pour
cela. Et qu'ils le doivent à la virginité, en
voici la preuve : s'ils avaient eu femme et
enfants, il ne leur eût pas été si facile d'habiter le désert, ils n'auraient pas fait
fi d'une maison et des autres commodités
de la vie. En réalité, parce qu'ils étaient
affranchis de tous ces liens, ils vivaient sur la terre comme s'ils étaient dans les cieux,
ils n'avaient nul besoin de murs, de plafond, de lit, de table et autres choses de
cette espèce; leur toit, c'était le ciel, leur lit, la terre, leur table, le désert. Et ce
qui paraît condamner les autres hommes à la
famine, la stérilité du désert, était pour
ces saints hommes source d'abondance. Ils n'avaient nul besoin ni de vignes, ni de
pressoirs, ni de champs de blé ni de moissons. Mais sources, rivières, nappes
d'eau leur fournissaient un breuvage suave et abondant; un ange dressait pour l'un
d'eux une table étonnante, extraordinaire, plus grande que celles
auxquelles les hommes sont accoutumés :
"Ce pain unique, dit l'Écriture, te suffit
pour te soutenir pendant quarante jours."
(3 Roi 19,6-8). La grâce de l'Esprit apaisait
souvent la faim de cet autre prophète, qui accomplissait ainsi des miracles, et pas
seulement la sienne, mais par son intermédiaire celle de plusieurs autres. Et
Jean, qui était plus qu'un prophète, le plus grand des enfants de la femme, n'eut pas
besoin non plus de nourriture humaine; ce n'était ni le froment, ni le vin,
ni l'huile, mais des sauterelles et du miel sauvage qui entretenaient sa vie
corporelle. Voilà des anges sur la terre. Voilà
la puissance de la virginité ! Ces êtres
pétris de chair et de sang, marchant sur le sol, assujettis aux exigences de la nature
mortelle, la virginité les rendait aptes à
agir en toutes choses comme s'ils n'avaient
point de corps, comme si déjà le ciel leur était échu, comme s'ils avaient déjà
obtenu l'immortalité.
80. Tout était pour eux superfluité, non
seulement les biens réellement superflus -
plaisirs, richesse, puissance, gloire et
toute la séquelle de ces chimères - mais ceux qui passent pour indispensables - maisons,
villes et métiers. Voilà ce qu'il faut entendre par "ce qui est digne et rend assidu
(auprès du Seigneur)", voilà ce qu'est la vertu de virginité. Chose admirable,
certes, et digne de nombreuses couronnes,
que de maîtriser la rage des passions, de
réprimer la nature en folie; mais ce n'est chose réellement admirable que lorsqu'on y
joint une pareille vie, tandis que réduite à elle-même, la virginité n'est que
faiblesse et ne suffit pas pour sauver ceux qui la possèdent. Témoins toutes les
femmes qui encore aujourd'hui pratiquent la virginité et qui sont aussi
éloignées d'Élie, d'Elisée et de Jean que la terre l'est du ciel. De même, en effet, que
si l'on retranche "ce qui est digne et rend
assidu (auprès du Seigneur)", on enlève son
nerf à la virginité, de même,
lorsqu'on joint à sa possession une conduite
parfaite, on détient la racine et la source des biens. Comme le fait pour la
racine une terre grasse et fertile, une
conduite parfaite sait nourrir les fruits de
la virginité, ou plutôt une vie crucifiée
est à la fois racine et fruit de la
virginité. C'est elle qui frotte d'huile ces êtres
généreux pour leur course admirable, coupant
autour d'eux tous les liens et leur permettant de prendre d'un pied agile et
léger, comme des êtres ailés, leur essor
vers le ciel. Lorsqu'on n'a point d'épouse à
entourer de soins, ni d'enfants à sa charge, le dénuement est très facile à
supporter; or, le dénuement nous rapproche
des cieux en nous délivrant non seulement des
craintes, des soucis, des dangers, mais de toutes les autres contrariétés.
81. Celui qui n'a rien, comme s'il
possédait tout, méprise tout; il agit avec une
grande assurance vis-à-vis des magistrats,
des princes, de celui même qui est ceint
du diadème. Car celui qui méprise les
richesses, poursuivant sa route, en viendra
facilement à mépriser la mort. Bien au-dessus
de ces considérations, à tous il
parlera avec assurance, sans redouter ni
craindre personne. Mais celui qui n'a que
l'argent en tête n'est pas seulement
l'esclave de cet argent, il l'est aussi de la gloire, de l'honneur, de la vie présente, en bref de
toutes les choses humaines. Aussi Paul dénonce-t-il l'amour de l'argent comme "la
racine de tous les maux". (cf 1 Tim 6,10). Or, cette racine, la virginité est à
même de la dessécher et d'en implanter une autre en nous, la racine parfaite d'où
germent tous les biens, liberté, assurance, courage, zèle de feu, amour ardent
des choses du ciel, mépris de toutes les choses de la terre. C'est ainsi qu'on
parvient à "ce qui est digne et rend assidu (auprès du Seigneur)".
82. Mais quel est le sage propos de la plupart des gens ? Le patriarche Abraham, dit-on, avait une femme, des enfants, de la fortune, des troupeaux de moutons et de boeufs; et malgré tout cela Jean le Baptiste, Jean l'Évangéliste, tous deux vierges, et Paul et Pierre qui brillèrent par leur continence, souhaitent de s'en aller dans le sein d'Abraham. Qui t'a raconté cela, mon cher ami ? Quel prophète ? Quel évangéliste ? Le Christ lui-même. Devant la grande foi du centurion, il disait : "Beaucoup viendront de l'Orient et de l'Occident et prendront place au festin avec Abraham, Isaac et Jacob." (Mt 8,11). Et le riche ne voit-il pas Lazare partager alors la félicité du patriarche ? Et quel rapport y a-t-il avec Paul, quel rapport avec Pierre ? Quel rapport avec Jean ? Paul et Jean n'étaient pas Lazare, et cette "foule de ceux qui viennent de l'Orient et de l'Occident" ne formait pas le collège des apôtres. Aussi ton raisonnement est-il sans fondement et sans valeur.
Désires-tu connaître exactement les trophées réservés aux apôtres, écoute la parole de celui qui doit les leur distribuer : "Vous qui m'avez suivi, lorsque le Fils de l'homme siégera sur son trône de gloire, vous siégerez vous aussi sur douze trônes et vous jugerez les douze tribus d'Israël." (Mt 19,28). Il n'est nulle part question ici d'Abraham, ni de son fils, ni de son petit-fils ni du sein qui les accueillera, mais d'une dignité bien plus considérable, puisqu'ils siégeront sur leurs trônes pour juger les descendants de ces patriarches. La différence ne se borne pas à cela d'ailleurs : la récompense d'Abraham, beaucoup l'obtiendront. "Beaucoup viendront, dit le Christ, de l'Orient et de l'Occident et prendront place aux côtés d'Abraham, d'Isaac et de Jacob", mais sur ces trônes nul ne prendra place en dehors du choeur des saints apôtres.
Et après cela, dis-moi, vous me parlez encore de troupeaux de brebis et de boeufs, de mariage et d'enfants ? Eh quoi ?, me dira-t-on, si, parmi ceux qui ont pratiqué la virginité, beaucoup, après tant de sueurs, ne souhaitent d'en venir que l. Je vais vous dire, moi, quelque chose de plus grave : nombre de ceux qui ont pratiqué la virginité n'obtiendront même pas le sein d'Abraham ni même une récompense moindre, ils s'en iront dans la géhenne, ce que prouve bien l'exemple des vierges exclues de la chambre nuptiale. Est-ce alors, à ce compte, que le mariage vaut la virginité et même que celle-ci lui est inférieure ? Car l'exemple que tu invoques la rend inférieure : si Abraham, qui a été marié, jouit maintenant du repos et du bien-être tandis que ceux qui ont pratiqué la virginité sont dans la géhenne, c'est la seule conclusion que nous fasse supposer ton raisonnement. Mais non, pas du tout, pas du tout. Loin de lui être inférieure, la virginité est de beaucoup supérieure au mariage. Comment cela ? Parce que ce n'est pas au mariage qu'Abraham doit son sort, ce n'est pas la virginité qui a perdu ces malheureuses, ce sont les autres vertus morales du patriarche qui ont assuré sa gloire et c'est la vie par ailleurs perverse de ces vierges qui les a livrées au feu. Abraham, quoique vivant dans le mariage, s'est efforcé de cultiver les vertus de la virginité, je veux dire "ce qui est digne et rend assidu (auprès du Seigneur)", et ces vierges, bien qu'elles eussent choisi la virginité, sont tombées dans les tempêtes du siècle et les embarras du mariage. Eh bien ? qu'est-ce qui empêche, maintenant encore, un homme marié, avec des enfants, de la fortune, et tout le reste, de garder "ce qui rend assidu (auprès du Seigneur)" ? D'abord il n'y a personne aujourd'hui de comparable à Abraham, ni même qui en approche, si peu que ce soit. Plus que ceux qui pratiquent le dénuement, Abraham en effet a méprisé l'argent, tout riche qu'il fût, et marié, il maîtrisait aussi le plaisir mieux que les hommes voués à la virginité. Ces derniers en effet chaque jour sont embrasés par la concupiscence, mais il en avait, lui, si bien étouffé la flamme, il s'était si bien affranchi des liens de la convoitise que bien loin de toucher à sa concubine, il la chassa de sa maison pour prévenir toute occasion de querelle et de mésentente. De nos jours, il serait fort malaisé de trouver une telle conduite.
83. Et, outre cela, je répéterai encore ici ce que je disais en commençant : on ne réclame pas de nous la même mesure de vertu qu'on réclamait alors. Aujourd'hui, il est impossible d'être parfait sans avoir vendu tous ses biens, sans avoir renoncé à tout, je ne dis pas seulement à sa fortune, à sa maison, mais à sa propre vie. A cette époque, il n'y avait pas encore d'exemple d'une telle exigence morale. Alors, nous menons aujourd'hui une vie plus exigeante sur le plan moral que celle du patriarche ? Nous le devrions, certes, et c'est le précepte que nous avons reçu, mais nous ne le faisons pas, aussi restons-nous bien loin derrière ce juste; bien loin, car les épreuves qui nous sont proposées sont plus importantes, c'est l'évidence même. Voilà pourquoi l'Écriture, offrant Noé à notre admiration ne le fait pas franchement, elle y joint une nuance : "Noé, homme juste et parfait parmi les hommes de sa génération, fut agréable à Dieu." (Gen 6,9). Il n'était pas parfait tout court, mais eu égard à son temps. Car il y a plusieurs modes de perfection, définis selon la diversité des circonstances, et avec le temps, ce qui était parfait à une époque devient plus tard imparfait. Par exemple : autrefois, vivre selon la Loi était parfait : "Celui qui les mettra en pratique, est-il dit, vivra par elles". (Lev 18,5). Mais le Christ est venu et a montré que cette perfection était imparfaite : "Si votre justice ne surpasse celle des scribes et des Pharisiens, dit-il, vous n'entrerez pas dans le royaume des cieux". (Mt 5,20). En ces temps, seul l'homicide passait pour un crime, aujourd'hui la colère et les injures suffiraient pour nous livrer à la géhenne. En ces temps, l'adultère seul était châtié, maintenant même le regard coupable jeté sur une femme n'est pas soustrait au châtiment. En ces temps, le parjure seul procédait du Malin, maintenant le serment même en procède : "Ce qu'on y ajoute vient du Malin", est-il dit (Mt 5,37). On demandait simplement aux hommes de ce temps, de chérir ceux qui les aimaient, maintenant cet acte, grand et admirable, est si imparfait que son accomplissement ne nous donne rien de plus qu'aux publicains.
84. Pourquoi donc les mêmes actes de vertu
ne valent-ils pas même récompense à nous et aux hommes de l'ancienne Loi ? Et
pourquoi faut-il déployer une vertu plus grande si nous voulons être traités
comme eux ? Parce que la grâce de l'Esprit
s'est répandue aujourd'hui avec abondance,
immense est le présent de la venue du Christ : des nourrissons que nous étions, il
a fait des hommes achevés. Ainsi en est-il avec nos enfants : lorsqu'ils
parviennent à l'adolescence, nous sommes plus exigeants pour leur bonne conduite, et les
actes dont nous les félicitions auparavant dans leur première enfance, nous
ne les admirons plus autant quand ils les accomplissent devenus hommes, nous
réclamons de leur part d'autres témoignages bien plus sérieux; ainsi pour la
nature humaine : Dieu ne lui
demandait pas, dans les premiers temps, de
grands actes de vertu, car elle était en
bas âge. Mais quand elle eut entendu la voix
des prophètes, des apôtres, et qu'elle eut été touchée par la grâce de l'Esprit,
Dieu accrut l'importance des vertus qu'il lui
demandait; - et avec raison, puisqu'il nous
propose des récompenses plus belles et des trophées beaucoup plus glorieux
aujourd'hui; ce n'est plus la terre ni les
choses de la terre, mais le ciel et les biens
dépassant l'entendement qui sont offerts
à ceux qui les accomplissent.
Ne serait-ce pas absurde de persévérer dans la même puérilité, une fois devenus hommes ? En ces temps, la nature humaine était intérieurement déchirée, victime d'une guerre implacable. Paul, décrivant cet état, s'exprime ainsi : "J'aperçois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de mon entendement et qui me rend captif de la loi du péché qui réside dans mes membres." (Rom 7,23). Mais il n'en est pas ainsi maintenant : "Ce qui était impossible à la Loi, parce qu'elle était sans force à cause de la chair, Dieu, en envoyant son propre Fils revêtu d'une chair semblable à celle du péché et au sujet du péché a condamné le péché dans la chair." (Rom 8,3). Et rendant grâces au Seigneur de ce bienfait, Paul s'écriait : "Malheureux que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ? Grâces soient rendues à Dieu par Jésus Christ." (Rom 7,24).
Aussi, est-ce avec justice qu'on nous
châtie parce que nous nous refusons, nous
libres d'entraves, à courir aussi vite que
les hommes chargés de liens; ou plutôt,
même si nous pouvons courir aussi vite, nous
ne sommes pas pour autant soustraits au châtiment. Car ceux qui
jouissent d'une paix profonde doivent dresser des trophées beaucoup plus grands et
éclatants que ceux qu'écrasent les fardeaux de la guerre. Si nous voulons nous
consacrer sans relâche à l'argent, aux
plaisirs, aux femmes et au soin des affaires
quand serons-nous des hommes ? Quand vivrons-nous de l'Esprit ? Quand nous
inquiéterons-nous des choses du
Seigneur ? Lorsque nous aurons quitté cette
terre ? Mais ce ne sera plus alors le temps des épreuves ni des combats, mais celui
des couronnes et des châtiments.
Alors, si une vierge n'a pas d'huile dans sa
lampe, il sera pour elle impossible d'en
emprunter à autrui, elle restera dehors. Et
celui qui se présentera vêtu d'habits
sordides ne pourra sortir pour changer de
vêtements, il sera rejeté dans le feu de
la géhenne. Et s'il appelle à son aide
Abraham lui-même, cela ne lui servira de rien désormais. Car le grand jour arrivé, le
tribunal dressé, le Juge sur son trône, le
fleuve de feu roulant ses flots, l'examen de
nos actions commencé, nous ne
sommes plus autorisés à nous dépouiller de
nos fautes, mais nous sommes, bon gré mal gré, entraînés vers le châtiment
qu'elles méritent; non seulement personne, alors, ne pourra intercéder pour nous, mais
se trouverait-il un être possédant l'assurance des grands hommes que nous
admirons, serait-il Noé, Job, ou Daniel, supplierait-il pour ses enfants et pour ses
filles, tout cela ne servira de rien. Immortel, désormais, sera le châtiment des
pécheurs, tout comme la récompense des hommes vertueux. Ni l'un ni l'autre
n'auront de terme, le Christ l'a déclaré,
disant que si la vie est éternelle, le
châtiment lui aussi sera éternel. Après avoir accueilli ceux qui sont à sa droite et
condamné ceux qui sont à sa gauche, il ajoute
: "Ils s'en iront, ceux-ci, au châtiment
éternel et les justes à la vie éternelle." (Mt 25,46).
Aussi devons-nous ici-bas déployer tous nos efforts, celui qui a femme pour être comme s'il n'en avait pas, et celui qui effectivement n'en a pas pour pratiquer avec la virginité toutes les autres vertus, afin que nous n'ayons pas, au sortir de cette vie, à nous consumer en d'inutiles lamentations.
Fin