Saint Jean Climaque
L’échelle Sainte
Table des matières
DEUXIÈME DEGRÉ De la Nécessité de se dépouiller des affections et des soins pour les choses de ce monde.
TROISIÈME DEGRÉ De la Fuite du Monde.
QUATRIÈME DEGRÉ De la bienheureuse et toujours louable Obéissance.
CINQUIÈME DEGRÉ De la véritable et sincère Pénitence.
SIXIÈME DEGRÉ De la Pensée de la Mort.
SEPTIÈME DEGRÉ De la tristesse qui produit la Joie.
HUITIÈME DEGRÉ De la Douceur, qui triomphe de la colère.
NEUVIÈME DEGRÉ Du ressentiment.
DIXIÈME DEGRÉ De la Médisance.
ONZIÈME DEGRÉ Du bavardage et du silence.
DOUZIÈME DEGRÉ Du mensonge.
TREIZIÈME DEGRÉ De l'Ennui, ou de l’acédie.
QUATORZIÈME DEGRÉ De la Gourmandise, qui, tout impitoyable qu’elle soit, plaît à tout le monde.
QUINZIÈME DEGRÉ De la chasteté incorruptible que des hommes corruptibles par leur nature acquièrent par de travaux et de sueurs.
SEIZIÈME DEGRÉ De l'Avarice et de la Pauvreté.
DIX-SEPTIÈME DEGRÉ De l'insensibilité de l'âme, ou de l'endurcissement du cœur, qui est la mort de l'âme avant celle du corps.
DIX-HUITIÈME DEGRÉ Du sommeil, de la prière, et du chant public des psaumes.
DIX-NEUVIÈME DEGRÉ Des veilles du corps, de la manière dont elles produisent les veilles de l'esprit, et de la manière dont il faut les pratiquer.
VINGTIÈME DEGRÉ De la timidité puérile.
VINGT-UNIÈME DEGRÉ De la vaine gloire, si variée dans ses formes.
VINGT-DEUXIÈME DEGRÉ Du fol Orgueil.
VINGT-TROISIÈME DEGRÉ Des inexplicables pensées de blasphème.
VINGT-QUATRIÈME DEGRÉ De la douceur, de la simplicité et de l'innocence, vertus qui ne viennent pas de la nature, mais s'acquièrent par les travaux; et de la méchanceté, qui est l'ennemie irréconciliable des vertus.
VINGT-CINQUIÈME DEGRÉ De l'Humilité, qui donne la mort à toutes les passions.
VINGT-SIXIÈME DEGRÉ Du Discernement dans les pensées, les vices et les vertus.
BRÈVE RÉCAPITULATION DE TOUT CE QUI PRÉCÈDE
VINGT-SEPTIÈME DEGRÉ Du repos sacré du corps et de l'âme, ou de la vie érémitique et solitaire.
DES DIFFÉRENTES ASPECTS DE LA VIE ÉRÉMITIQUE.
VINGT-HUITIÈME DEGRÉ De la prière, sainte et féconde source de vertus; du recueillement de l'esprit et du repos du corps qui lui sont nécessaires.
VINGT-NEUVIÈME DEGRÉ Du ciel terrestre, c'est-à-dire de la paix de l'âme, qui la rend semblable à Dieu en la perfectionnant et en lui procurant la résurrection avant la résurrection générale.
TRENTIÈME DEGRÉ De la réunion des trois vertus théologales, la foi, l'espérance et la charité.
1. Il convient qu'ayant à parler ici à des Serviteurs
de Dieu, je commence mon discours par son nom saint et adorable. Ainsi, Dieu,
qui est notre roi suprême, a doué du libre arbitre toutes les créatures
raisonnables, auxquelles Il a donné l'être et l'existence; néanmoins on doit
remarquer qu'elles diffèrent les unes des autres. En effet, les unes ont mérité
d'être pour toujours les amis de Dieu; les autres sont ses bons et fidèles
serviteurs; les autres ne sont que de mauvais serviteurs; les autres se sont
entièrement séparées de Lui; et les autres enfin sont des ennemis déclarés, et
quoiqu'elles ne puissent rien contre Lui, elles ne laissent pas de Lui faire une
guerre sacrilège.
2. Or, mon Père, malgré mes faibles lumières, je
pense que les amis de Dieu sont ces intelligences sublimes et spirituelles qui
environnent son trône éternel; que ses véritables et fidèles amis sont ceux qui,
avec une grande ardeur et une exactitude parfaite, accomplissent sa très sainte
Volonté en toute chose; que ses serviteurs inutiles sont ces personnes qui, ayant été
purifiées et sanctifiées par la grâce du baptême, n'ont pas gardé les promesses
qu'elles avaient faites, et ont indignement violé l'alliance auguste qu'elles
avaient contractée avec Dieu; que ceux qui se sont séparés de Lui, ou qui
marchent loin de Lui, sont ou les hérétiques, qui ont corrompu la foi, ou les
infidèles qui ne l'ont jamais eue; qu'enfin ses ennemis sont ces gens qui, non
seulement se sent soustraits à sa loi, en la transgressant avec insolence, mais
suscitent et exercent des cruelles persécutions contre ceux qui servent Dieu
avec amour et observent sa sainte loi avec une inviolable, fidélité.
3. Mais, comme il faudrait des livres entiers pour dire tout ce
qu'il y aurait à dire sur ces différentes espèces de créatures, et qu'un homme
ignorant comme moi serait incapable d'une si grande entreprise, je crois qu'il
vaut mieux que, pour obéir aux véritables serviteurs de Dieu, dont la tendre
piété me fait violence, et dont le zèle et la bonne volonté me pressent, je me
borne et m'arrête aux choses qui peuvent servir à l'édification de leurs âmes;
que, quelque incapable que je doive me reconnaître, je prenne la plume de leurs
mains, et que, la trempant avec simplicité dans l'humble soumission à leurs
vœux prononcés, j'aie lieu, malgré mon impuissance et mon incapacité, d'espérer
et de recevoir de mon obéissance quelques grâces et quelques lumières, afin que,
traçant sur un papier d'une admirable blancheur les règles d'une vie sainte et
pure, je les trace aussi dans leurs cœurs bien préparés et saintement purifiés,
que je les écrive sur des cahiers mystérieux et vivants. C'est de cette manière
et dans ces dispositions que je vais commencer.
4. Dieu est la vie et le salut de toutes les
créatures raisonnables qu'Il a tirées du néant, soit qu'elles croient en Lui, ou
qu'elles nient son Existence; soit qu'elles soient justes, ou méchantes; soit
qu'elles pratiquent la piété, ou qu'elles se livrent à l'irréligion; soit
qu'elles se soient affranchies de leurs passions, ou qu'elles en soient les
viles esclaves; soit qu'elles soient entrées dans une communauté religieuse, ou
qu'elles demeurent dans le siècle; soit qu'elles aient de la science, ou
qu'elles vivent dans les ténèbres de l'ignorance; soit qu'elles jouissent d'une
bonne santé, ou qu'elles languissent sur un lit de souffrances; soit qu'elles
soient à la fleur de l'âge, ou parvenues à la dernière vieillesse. Or toutes ces
personnes, sont destinées à la grâce du salut, et peuvent en jouir, comme elles
jouissent de l'effusion de la lumière, de la vue et des bienfaits du soleil, de
la variété des saisons, et de toutes les autres choses qui existent et qui sont
faites pour elles; car auprès de Dieu "il n'y a pas de favoritisme". (Rom 2,11).
5. Or j'appelle "impie" celui qui, bien que d'une nature
mortelle et ayant reçu l'intelligence; évite et fuit Dieu qui est pourtant sa
vie; qui enfin ne s'occupe pas plus de son Créateur que s'il n'existait pas.
L'insensé ! il dit dans son cœur : "Il n'y a aucun Dieu !"(Ps 13.1)
6. J'appelle "méchant" celui qui corrompt et
obscurcit la loi de Dieu, en l'interprétant selon son propre esprit, et qui,
tout en suivant son opinion erronée, et même quelquefois hérétique, préfère son
autorité à celle de Dieu, ses lumières à celles de l'Esprit saint.
7. J'appelle "chrétien" le fidèle qui, selon ses
forces, tâche dans ses paroles, dans ses actions et dans toute sa conduite, de
marcher sous les étendards de Jésus Christ, et qui, par une foi pure, sincère et
ardente, par une vie sainte, et par une charité enflammée, est tout dévoué à la
très sainte Trinité.
8.
J'appelle "ami de Dieu" celui qui use selon les règles de la
justice et de la tempérance, des choses qu'il a reçues de Dieu dans l'ordre de
la nature, et qui ne néglige aucune des bonnes œuvres qu'il peut faire.
9. J'appelle "homme chaste" celui qui, au milieu des tentations,
des pièges et des agitations, prend de si sages précautions, qu'il retrace dans
sa conduite les mœurs de ceux qui sont hors de tout danger.
10. J'appelle "moine" l'homme qui, dans un corps
terrestre et corrompu, tâche, comme s'il était libre de son corps, d'imiter
l'état et la vie des intelligences célestes.
11. J'appelle "moine" l'homme qui, dans tous les
temps, dans tous les lieux et dans toutes les choses, suit exactement la loi du
Seigneur, et se conforme parfaitement à sa sainte volonté;
12. J'appelle "moine" l'homme qui, faisant violence à
la nature, ne cesse de veiller sur ses sens, et dompte ses appétits déréglés.
13. J'appelle "moine" l'homme, qui conserve son corps
dans la sainteté, sa langue dans la pureté, et qui orne son esprit des lumières
du saint Esprit;
14.
J'appelle "moine" l'homme qui, jour et nuit, déteste et pleure ses péchés, et
ne perd pas de vue la pensée salutaire de la mort.
15. Et par "renoncement au monde", j'entends la haine
qu'on porte à tout ce que les mondains aiment et louent, et l'abandon volontaire
des biens caducs et périssables, dans le désir et l'espérance d'obtenir et de
posséder les biens surnaturels.
16. Trois principaux motifs engagent à faire
généreusement et promptement le sacrifice des commodités et des plaisirs de la
vie présente : un violent désir de mériter le royaume des cieux; un repentir
amer et sincère des fautes énormes et nombreuses qu'on a commises, et un ardent
amour pour Dieu. Or, nous pouvons assurer qu'une personne qui a renoncé au monde
sans avoir aucun des trois motifs dont nous venons de parler, l'a fait sans
prudence et sans réflexion; mais Dieu, qui est la Bonté même et le souverain
rémunérateur de ceux qui agissent et combattent pour sa gloire, fait moins
attention aux motifs qui d'abord nous ont fait entrer dans la carrière de la
vertu, qu'au terme où nous arrivons enfin.
17.
Ainsi, que celui qui entre dans la vie religieuse dans
l'intention de pleurer et de gémir sur ses péchés imite les personnes qui
sortent des villes pour aller s'asseoir et pleurer sur le tombeau de leurs
proches. Qu'il ne laisse jamais tarir la source de ses larmes amères, ni
affaiblir la ferveur de son repentir, et qu'il arrache sans cesse à son
cœur
déchiré de longs gémissements et de profonds soupirs, afin de mériter de voir
Jésus Christ venir vers lui pour ôter de dessus son cœur la funeste pierre de
l'endurcissement, et d'entendre ce divin Sauveur commander à ses anges de le
délivrer des liens qui le retenaient sous l'esclavage de Satan; pour
qu'affranchi des troubles et des reproches d'une conscience justement alarmée,
il parvienne à cette paix précieuse de l'âme qui donne le vrai bonheur. Hélas !
s'il agit autrement, quels avantages retirera-t-il de son renoncement au monde ?
18. Mais remarquons ici que si, réellement, nous voulons sortir
de l'Égypte et nous délivrer de la servitude de Pharaon, nous avons, ainsi que
le peuple Juif, besoin d'un Moïse qui soit notre médiateur auprès de Dieu, qui
étende avec ferveur des mains suppliantes vers le ciel, pendant que nous serons
au combat, pour nous obtenir les forces et le courage dont nous avons besoin, et
qui nous conduise de telle sorte que nous puissions heureusement traverser la
mer Rouge de nos péchés, et mettre en fuite l'Amalec de nos passions
tyranniques(Ex 14.15-22; Ex 17.8-13). C'est pourquoi ils ont été dans une
illusion bien déplorable et bien funeste, ceux qui, pleins de confiance en leurs
propres lumières, ont cru qu'ils n'avaient pas besoin de conducteur pour leur
montrer le chemin de la vie spirituelle, et pour les y conduire.
19. Les enfants de Jacob eurent Moise pour les faire
sortir de la terre d'Égypte; la famille de Loth eut un ange pour sortir de
Sodome. Ceux qui sortirent de l'Égypte nous représentent les pécheurs qui, pour
guérir leurs âmes, et les purifier de leurs péchés, ont besoin des soins et des
lumières des médecins spirituels. Ceux qui s'enfuirent de Sodome, sont la figure
des personnes qui désirent se voir délivrées des penchants de leur misérable
corps; c'est pourquoi elles ont besoin d'un ange pour les secourir, ou du moins
d'un homme qui, pour m'exprimer ainsi, ne soit pas inférieur à un ange; car
d'après la grandeur et la corruption des plaies qu'elles ont réelles, il leur
faut un chirurgien et un médecin doués l'un et l'autre d'une science et d'une
expérience peu communes.
20. Eh certes ! ne sommes-nous pas forcés d'avouer que ceux qui,
avec un corps de péché, ont résolu de monter jusqu'au ciel, sont obligés de se
faire la plus grande violence et les plus grands efforts, et de se dévouer
généreusement à la mortification la plus austère et aux travaux les plus
pénibles, surtout au commencement de leur conversion, jusqu'à ce que l'amour des
plaisirs auxquels ils étaient accoutumés, que la paresse dans laquelle ils
languissaient, et que l'insensibilité de leur cœur pour la vertu, se changent,
par une pénitence proportionnée, en un ardent amour pour Dieu et pour les bonnes
œuvres, et en une sainteté parfaite.
21. Oui, je le répète, ils doivent endurer bien des travaux,
dévorer bien des afflictions, principalement ceux qui ont eu le malheur de vivre
sans penser aucunement à leur salut, s'ils veulent que leur cœur, après n'avoir
eu que trop de ressemblance avec les chiens, qui ne se plaisent qu'à manger et à
japper, puisse parvenir à la simplicité, à la douceur, à la patience, au zèle, à
la ferveur, à la tempérance, à la pureté, et à l'amour du salut éternel.
Cependant, aussi dépendants que nous soyons à nos penchants, aussi graves que
soient les maladies de notre âme, gardons-nous bien de perdre courage; mettons,
au contraire, en Dieu une confiance pleine et entière. Ainsi, alors même que
nous nous sentons faibles, soutenus par la fermeté d'une foi inébranlable,
présentons-nous devant le Christ, et, avec une grande simplicité et une profonde
humilité, exposons-lui notre faiblesse et nos misères, l'abattement de notre âme
et de notre corps; et, tout indignes que nous en soyons, il nous tendra la Main
avec bonté, et nous prendra sous sa puissante Protection avec une tendre
charité.
22. Que tous ceux qui veulent entrer dans cette
carrière qui est belle, mais incommode, qui est rude et étroite, mais adoucie et
élargie par la grâce de Dieu, se précipitent avec courage au milieu des flammes
des mortifications et des travaux spirituels, si du moins c'est l'amour de Dieu
qui les enflamme et qui les anime. Mais que chacun s'éprouve soi-même
auparavant, et qu'ensuite seulement il mange le pain salutaire de la vie
religieuse avec les laitues amères, qu'il boive ce breuvage mêlé avec ses
larmes; et qu'il prenne bien garde que ce ne soit pas pour sa condamnation qu'il
s'engage dans cette milice sainte. Il est aisé de voir pour quelles raisons tout
ceux qui sont baptisés, ne parviennent pas au salut; je ne le dirai donc pas.
23. Vouloir sérieusement et efficacement servir Dieu
dans la vie religieuse, c'est dire adieu à tout, mépriser tout, rejeter tout, et
fouler tout aux pieds. C'est là le seul fondement solide de l'édifice spirituel.
Et ce fondement ne sera solide, que dans la mesure où l'édifice qu'on élèvera
dessus, sera soutenu par ces trois colonnes : l'innocence, la mortification, et
la tempérance. C'est par la pratique de ces trois vertus que doivent commencer
tous ceux qui deviennent enfants dans le Christ; et les enfants sont ici leurs
modèles : on ne remarque en eux ni méchanceté, ni malice, ni duplicité; ils ne
se jettent pas sur les mets avec une avidité insatiable; dans leurs corps
innocents la concupiscence ne fait pas sentir ses coupables ardeurs, et ce n'est
qu'on croissant en âge et en ne se modérant plus autant dans le boire et le
manger, qu'ils deviennent sujets aux mouvements déréglés du corps.
24. Un athlète qui, sans force et sans courage, entre
dans l'arène, s'attire le mépris et l'aversion des spectateurs, et s'expose à
une défaite éminente; aussi tout le monde juge que sa perte est certaine. Il
nous est donc très important et très nécessaire de commencer notre carrière
religieuse avec courage, zèle et ferveur, quand même il devrait nous arriver
dans la suite de nous relâcher un peu. En effet une âme qui s'est vue dans un
temps remplie de courage et d'ardeur, et qui se voit, après, tiède et
languissante, trouve dans cette comparaison un véritable aiguillon qui l'excite.
C'est ainsi que plusieurs se sont animés et réchauffés dans la piété.
25. Mais toutes les fois qu'une âme vient à se
manquer à elle-même, et qu'elle aperçoit qu'elle n'a plus la sainte ferveur de
la dévotion, elle doit se hâter d'en rechercher et d'en trouver la misérable
cause, et faire tous ses efforts pour la détruire; elle doit être bien
convaincue que le moyen de se rétablir dans la ferveur, c'est de la faire
rentrer par la porte dont elle s'est servie pour la chasser.
26. Il me semble qu'on peut très exactement comparer un homme
qui n'obéit que par un motif de crainte, aux parfums qu'on fait brûler: ils
répandent d'abord une odeur agréable, mais ensuite on ne trouve plus qu'une
fumée fatigante; que celui qui se soumet par le motif d'une récompense, est
semblable à une meule de moulin, qui ne tourne que d'une seule façon; mais que
ceux qui, par affection et par amour pour Dieu, abandonnent le monde pour
embrasser les voies étroites d'une vie religieuse, se trouvent tout-à-coup
embrasés du feu sacré de la charité; et comme la fureur et l'activité du feu
naturel augmentent à mesure qu'il s'étend dans une forêt où il a pris; de même,
à mesure que la flamme du divin amour s'étend dans leurs cœurs, elle y produit
un heureux incendie.
27. Mais faites attention que trois sortes d'ouvriers
travaillent à élever l'édifice spirituel de leur salut : les uns y travaillent
en employant des briques, après avoir employé des pierres pour jeter les
fondements; les autres bâtissent sur des colonnes qu'ils ont dressées sur la
terre; d'autres enfin étant entrés dans le lieu où ils doivent travailler, se
mettent à courir avec une étonnante impétuosité, et, une fois échauffés, ils ne
se sentent et ne se possèdent plus. Que celui, qui aura de l'intelligence,
comprenne le sens de ce discours allégorique.
28. Or comme c'est Dieu qui est notre roi suprême, qui nous
appelle à son service, courons de toutes nos forces pour nous rendre à son
appel, de peur qu'ayant fort peu de temps à vivre, nous ne nous trouvions, à
notre dernière heure, misérables et privés des mérites des bonnes
œuvres; et
que nous ne périssions par les horreurs de la faim. Semblables aux soldats qui
s'étudient à se rendre agréables à leur général, ne négligeons rien pour nous
rendre agréables à Dieu; car il nous demande qu'après nous être enrôlés sous ses
étendards, nous le servions avec ferveur et fidélité.
29. J'ai honte de le dire, craignons au moins le
Seigneur, comme nous craignons certains animaux: car j'ai vu des scélérats, sur
qui la crainte de Dieu n'avait aucun empire, et qui, étant partis pour aller
commettre des vols, se sont arrêtés, et sont revenus sans oser consommer leur
crime, parce qu'ils ont entendu aboyer des chiens dans le lieu où les conduisait
leur méchanceté. Ainsi ce que la crainte de Dieu n'avait pu faire dans eux, la
crainte de ces chiens les y a forcés.
30. Aimons Dieu de la même manière que nous avons
coutume de chérir nos amis : hélas ! j'en ai vu un grand nombre qui, ayant eu le
malheur de L'offenser, n'en éprouvaient aucune peine, et qui, ayant fatigué
leurs amis, en étaient désolés, employaient mille moyens et mille adresses, pour
exprimer le regret qu'ils en avaient, ne craignaient ni humiliations ni
sacrifices pour les apaiser, et soit par eux-mêmes, soit par leurs amis,
faisaient offrir de grandes et pénibles satisfactions pour obtenir une
réconciliation, enfin ajoutaient à tous ces moyens de riches présents, afin de
pouvoir rentrer dans leur ancienne amitié.
31. Ce n'est qu'avec beaucoup de peine et d'efforts, qu'au
commencement de notre conversion nous pouvons pratiquer la vertu; mais aussitôt
que nous y avons fait quelques progrès, nous avançons presque sans aucune
difficulté; et, lorsque nous avons le bonheur de nous être rendus les maîtres
des sens de notre corps, de les soumettre entièrement à la conscience, oh !
alors ce n'est plus qu'avec ardeur, joie, plaisir et allégresse, que nous nous
livrons à la pratique des bonnes œuvres; nous sommes tout embrasés du feu sacré
de la charité.
32. Ainsi nous devons donner autant de louanges à
ceux qui, dès le principe de leur consécration à Dieu, font tous leurs efforts
pour accomplir exactement et avec joie la loi sainte du Seigneur, qu'on doit
donner, de blâme à ceux qui, après avoir passé des années entières au service de
Dieu, ne pratiquent la vertu qu'avec peine et répugnance.
33. Mais ne craignons et ne condamnons pas les personnes qui se
sont données à Dieu par quelques accidents fâcheux qui les y ont comme forcées;
car j'en ai vu qui, tandis qu'elles faisaient tous leurs efforts pour ne pas
rencontrer Jésus Christ leur Roi suprême, l'ont trouvé contre leur volonté, se
sont enrôlées, comme malgré elles, sous ses adorables étendards, sont enfin
entrées dans son palais et se sont assises à sa table. J'ai encore vu la semence
de la grâce, tombée, pour ainsi dire, sans dessein et par hasard, dans les
cœurs, y produire une moisson abondante d'excellentes vertus. Ce fut ainsi
qu'une personne, que j'ai connue, n'étant allée dans une école de médecine
spirituelle que pour une affaire bien étrangère à sa conscience, tomba
heureusement entre les mains d'un médecin qui sut si bien la prendre, qui lui
parla avec une bienveillance si affectueuse, qu'elle se convertit et ouvrit
enfin les yeux à la lumière. Il arrive donc, dans plusieurs, qu'une conversion
qui semblait n'être arrivée que par hasard, devient plus solide et plus
constante qu'une autre qui était arrivée de propos délibéré.
34. Que personne, en considérant l'énormité et le nombre de ses fautes, n'y trouve une raison ou un prétexte pour se croire incapable de se convertir et d'embrasser la vie religieuse; car il serait bien à craindre qu'il ne s'en jugeât indigne que parce qu'il ne veut pas renoncer aux plaisirs dont il jouit, ni sortir de la paresse qui le retient captif, et qu'on ne pût lui appliquer ces paroles : "Ils cherchent des excuses à leurs péchés (Ps 140,4)." Eh ? mon Dieu, n'est-ce pas lorsqu'il y a beaucoup de pus et de corruption dans un ulcère, qu'il est nécessaire d'avoir un médecin habile et expérimenté, et notre divin Sauveur ne nous dit-il pas Lui-même que "ce ne sont pas les biens portants, qui ont besoin de médecin (Mt 9)" ?
35. Lorsqu'un grand roi, voulant entreprendre une
expédition importante, nous fait appeler auprès de sa personne, et nous déclare
qu'il veut se servir de nous, ah ! nous obéissons avec empressement, nous
n'usons d'aucun délai, nous n'alléguons aucun prétexte; mais, abandonnant tout,
nous nous hâtons de nous présenter devant lui pour recevoir et exécuter ses
ordres. Or est-ce avec le même zèle et la même diligence que nous répondons à la
voix du Roi des rois, du Seigneur des seigneurs et du Dieu des dieux, qui nous
appelle et veut nous enrôler sous les étendards de sa milice céleste, en nous
faisant entrer dans les voies de la vie religieuse ? N'est-il pas à craindre que
notre paresse et notre négligence à répondre à son appel ne nous mettent sans
excuse et sans défense, lorsqu'il nous citera à comparaître devant son
redoutable tribunal ?
36. Nous ne pouvons pas nier que celui qui, par les
soins et les embarras d'une vie mondaine, se trouve comme lié par des chaînes de
fer, n'est pas capable de marcher facilement dans les voies du salut, et s'il y
marche, ce n'est qu'avec une extrême difficulté. Hélas ! il ne ressemble que
trop à ces malheureux qu'on a chargés de fer, ou aux pieds de qui on a mis des
entraves pesantes : à chaque instant, en voulant marcher, ils font des chutes,
et se blessent cruellement. C'est pourquoi je compare celui qui, n'étant pas
marié, n'est attaché à la vie séculière que par le soin de ses affaires
temporelles, à ceux qui n'ont que des menottes aux mains, car s'il le veut, il
peut embrasser la vie religieuse et celui qui est marié, je le compare à une
personne qui a les pieds et les mains chargés de chaînes.
37. Un jour, j'ai rencontré des gens qui vivaient assez dans
l'oubli de leur salut; ils me tinrent cependant ce langage : "Comment nous
serait-il possible de penser à la vie religieuse et solitaire, nous qui sommes
obligés de vivre avec nos femmes, et qui sommes accablés sous le poids de nos
affaires temporelles ?" Je me contentai de leur répondre : "Ne manquez pas de
faire exactement toutes les bonnes œuvres que vous pourrez; fuyez le mensonge
avec horreur; que l'orgueil ne vous fasse mépriser personne; n'ayez de haine
contre personne; assistez régulièrement aux offices de l'église; soyez
charitables et bienfaisants pour les pauvres, ne scandalisez jamais vos frères;
respectez la femme de votre prochain, et que chacun de vous se contente de la
sienne : si vous agissez, et que vous viviez ainsi, vous ne serez pas loin du
royaume des cieux."
38. Courons avec une joie mêlée de crainte au combat
remarquable auquel Dieu nous appelle. C'est aux démons que nous devons faire la
guerre; ne les redoutons pas, car, quoique nous ne puissions pas les voir, ils
nous connaissent et ils pénètrent dans le fond de notre âme; mais s'ils la
voient troublée et craintive, ne nous croiront-ils pas vaincus ? ne se
précipiteront-ils pas sur nous avec un acharnement terrible, afin de nous rendre
leurs misérables esclaves ? Or, puisque nous connaissons leurs ruses,
armons-nous donc contre eux avec courage; car on hésite d'en venir aux mains,
quand on voit une armée qui ne compte que des soldats vaillants et courageux, et
qui brûle de se mesurer avec l'ennemi.
39. D'ailleurs Dieu, dans sa Sagesse et sa Bonté
infinies, prend un soin particulier de ceux qui ne font que de s'engager à son
service : Il adoucit Lui-même leurs peines et leurs travaux, afin que le premier
choc et le premier assaut qu'ils ont à soutenir, ne soient pas trop violents et
ne les portent pas à rentrer dans le siècle. Généreux serviteurs de Dieu, cette
assurance ne doit-elle pas vous remplir de joie et d'allégresse ? ne
trouvez-vous pas, dans cette conduite admirable du Seigneur une preuve
incontestable de son affection et de sa tendresse pour vous, et un témoignage
assuré que c'est Lui qui vous a fait entrer dans ce genre de vie ?
40. Cependant on a observé que souvent, lorsque Dieu trouve des
cœurs forts et généreux, Il a coutume de les livrer, dès le commencement même
de leur conversion, à des combats rudes et violents; mais c'est afin de pouvoir
leur accorder de suite la couronne et la récompense d'une vie heureuse et pleine
de mérites.
41. Mais aussi, par une providence toute paternelle,
il arrive que Dieu cache et voile par rapport à ceux qui sont encore dans le
monde, les peines et les difficultés qu'on rencontre dans la vie religieuse, et
ne leur laisse entrevoir que les moyens faciles de s'y sanctifier; car il sait
que, si l'on connaissait tous les travaux pénibles qu'il faut soutenir, il n'y
aurait peut-être personne qui osât s'y engager.
42. Consacrez donc au Christ la fleur de votre jeunesse, et
travaillez à sa Gloire avec un zèle ardent; et, dans un âge avancé, le souvenir
de vos bonnes œuvres vous inondera d'une délicieuse allégresse, car ce qu'on a
ramassé et recueilli dans la jeunesse, nourrit et console dans les faiblesses et
les langueurs de la vieillesse. Tandis donc que nous sommes pleins de force et
de santé, travaillons avec une noble ardeur, et parcourons la carrière
religieuse avec sagesse et prudence; car la mort est incertaine, et nous avons
affaire à des ennemis méchants, cruels, puissants, vigilants, incorporels,
invisibles, et toujours armés de torches enflammées pour réduire en cendres les
temples vivants du Seigneur.
43.
Que les jeunes gens surtout prennent bien garde d'écouter la
voix de ces esprits jaloux et rusés; car ils leur suggéreront sans cesse de ne
pas mater leurs chairs par tant de rigueurs, afin d'éviter des maladies et des
infirmités qu'ils s'attireraient. "Mais trouvera-t-on jamais, et surtout dans le
siècle où nous vivons, trouvera-t-on des gens qui, par des mortifications
immodérées, aient triomphé de leur propre corps, et donné la mort à leurs
passions, en se privant des choses nécessaires ? N'est-il pas suffisant de
s'abstenir de l'intempérance, et de s'interdire les mets délicats ?" Tel est le
langage insidieux des démons. Mais n'est-il pas évident que le dessein du démon,
en nous parlant de la sorte, est de nous décourager et de nous rendre timides,
lâches et négligents dès notre entrée au service de Dieu, afin que nous soyons
aussi pauvres et misérables à la fin de notre carrière qu'au commencement ?
44. Avant tout, il est d'une extrême importance pour
ceux qui veulent servir Dieu avec ardeur et fidélité, de chercher et de trouver,
soit par la prudence et la sagesse de quelques pères expérimentés, soit par les
lumières et le témoignage de leur propre conscience, les lieux, le genre de vie,
la demeure ou la maison, et les exercices qui leur seront les plus propres et
les plus convenables; car je crois que ceux qui aiment les délices, ne sont pas
faits pour vivre dans une communauté, et que ceux qui sont d'une humeur
irascible ne doivent pas embrasser la vie solitaire. Chacun doit donc examiner
devant Dieu le genre de vie qui lui convient le mieux.
45.
Or je pense que toutes les formes différentes de la vie
religieuse se réduisent aux trois suivantes : la première, de vivre dans une
solitude parfaite; la deuxième, de vivre dans le désert, mais avec un ou deux
autres moines; la troisième, de vivre en communauté. Mais en tout il faut
observer cet avis que nous donne Salomon : "N'allez, dit-il, ni à droite ni à
gauche" (Prov 4,27) : suivez avec persévérance le chemin royal de Jésus Christ.
La seconde espèce de vie religieuse semblerait cependant convenir à un grand
nombre; le même Salomon nous dit encore : "Malheur à celui qui est seul, parce
que, "S'il vient à tomber, il n'a personne pour lui aider à se relever." (Ec
4,10). Que deviendrait donc le moine qui, étant seul, aurait le malheur de se
laisser aller à l'ennui, ou au sommeil, ou à la paresse, ou au désespoir ? Il
sera donc bon de se rappeler ces belles paroles de notre Seigneur : "Quand deux
ou trois sont assemblées en mon Nom, Je me trouve au milieu d'eux." (Mt 18,20).
46. Quel est donc le moine fidèle et prudent ? Je réponds sans hésiter que c'est celui qui a conservé avec persévérance la ferveur de son entrée en religion, et qui, jusqu'à la fin de sa carrière, n'a cessé d'ajouter flamme sur flamme, ferveur sur ferveur, précautions sur précautions, et désir sur désir. Ô vous donc, qui êtes monté sur ce premier degré, ne regardez pas en arrière.
De la Nécessité de se dépouiller des affections et des soins pour les choses de ce monde.
1. Celui qui aime Dieu de tout son cœur, qui désire ardemment le royaume des cieux, qui travaille avec courage à se purifier des fautes qu'il a faites et à se corriger des mauvaises habitudes qu'il a contractées, qui ne perd jamais de vue le jugement dernier et les supplices éternels, qui nourrit dans son âme la pensée et la crainte de la mort, n'a plus ni amour ni inclination pour l'argent et les richesses, pour ses parents et pour la gloire du monde, pour ses frères et ses amis, enfin pour toutes les choses fragiles et périssables; il en a chassé de son cœur tout sentiment, toute attache et tout souci; il hait même sa propre chair, et, dans l'état d'une nudité parfaite, il s'étudie à suivre le Christ avec une indicible ardeur; il ne soupire qu'après le bonheur du ciel, et c'est de Dieu seul qu'il attend tous les secours nécessaires pour y arriver. Il dit avec David : "Mon âme n'est attachée qu'à toi seul, ô mon Dieu" (Ps 62), et avec un illustre prophète : "Je ne me suis point fatigué en te suivant, Seigneur; et je n'ai pas recherché les jugements des hommes, ni leurs consolations (Jer 17,16)."
2. Eh certes ! il nous serait bien honteux, si, après avoir abandonné toutes les choses dont nous venons de parler, après nous être dévoués, non pas à suivre un homme, mais à servir le Seigneur qui nous a enrôlés sous ses étendards, nous nous amusions encore à chercher des objets incapables de nous procurer le moindre soulagement dans l'extrême nécessité où nous serons à l'heure de notre mort. Nous comporter de la sorte, ne serait-ce pas violer le précepte de Jésus Christ qui nous défend de regarder derrière nous ?
Ne serait-ce pas nous déclarer ineptes pour le royaume de
Dieu ?
3. C'est pour nous faire éviter ce malheur, que notre divin
Sauveur, qui connaît si bien à quel point notre fragilité nous expose à
l'inconstance, et combien facilement notre pauvre cœur se tournerait encore
vers les choses de la terre, auxquelles nous avons renoncé, si nous conversions
et, que nous eussions quelque commerce avec les personnes du monde, nous adresse
ces paroles mémorables, qu'il dit au jeune homme qui, avant de se mettre à sa
suite, lui demandait la permission d'aller ensevelir son père : "Laisse, lui
répondit-Il, laisse les morts ensevelir leurs morts." (Mt 8,22).
4. Remarquons que souvent les démons, après que nous
avons renoncé aux choses du siècle, cherchent à nous faire croire que ceux-là
seuls, sont heureux, qui, dans le monde, sont dans le cas de faire du bien aux
indigents, et que nous sommes malheureux dans la vie religieuse, parce que nous
n'avons pas cette facilité. Or ce que les ennemis de notre salut se proposent
dans cette tentation, c'est de nous engager à rentrer dans le siècle, ou de nous
jeter dans le désespoir si nous persévérons à vivre dans la retraite.
5. Dans la vie religieuse, on rencontre des personnes
qui par orgueil, méprisent ceux qui vivent dans le monde, et elles s'élèvent au
dessus d'eux. On en rencontre encore qui les méprisent dans le seul dessein
d'étouffer en elles-mêmes les pensées de découragement qu'elles éprouvent, et de
se fortifier dans l'espérance et la confiance en Dieu.
6. Écoutons donc avec une attention particulière les
avis que notre Seigneur donna un jour à un jeune homme qui avait assez bien
observé la loi de Dieu : "Il ne te a manque plus, lui dit-il, qu'une seule
chose, c'est de vendre ton bien, d'en donner le prix aux pauvres et de te mettre
à ma suite" (Mc 10,21), afin que, vous étant volontairement fait pauvre, vous
soyez obligé de recourir à la charité des autres.
7. Nous qui avons résolu de poursuivre notre course
avec ardeur et promptitude, soyons très attentifs à la condamnation que le
Seigneur a portée contre tous ceux qui vivent dans le monastère, et, vivants,
sont morts, quand Il dit : "laisse ceux qui sont dans le monde et sont morts,
ensevelir ceux qui sont morts corporellement." (cf. Mt 8,22).
8. Cependant les richesses que possédait ce jeune
homme, ne furent pas un obstacle à ce qu'il reçût le baptême; c'est pourquoi
nous pensons qu'ils se sont trompés, ceux qui ont dit que c'était pour recevoir
le baptême, que le Seigneur avait ordonné à ce jeune homme de vendre tout ce
qu'il possédait : le divin Sauveur voulut par là nous faire comprendre qu'il
exigeait plus de lui pour le faire entrer dans l'état de perfection qu'il lui
proposait, que pour l'admettre à la réception du baptême. Or une telle preuve
doit nous convaincre de l'excellence de la notre profession.
9.
On pourrait ici examiner pourquoi certaines personnes qui, tandis qu'elles
étaient dans le monde, s'étaient livrées à des veilles pénibles, à des jeûnes
rigoureux, à des travaux fatigants et à toute sorte de mortifications, étant
arrivées à la vie solitaire, ont abandonné ces pratiques de piété, parce
qu'elles les ont regardées comme fausses et mauvaises.
10.
Ah ! c'est que la vie religieuse fait reconnaître les
véritables vertus, de celles qui ne sont que des vertus hypocrites, et qu'elle
montre la carrière où l'on peut courir et combattre avec succès et des avantages
réels; car j'ai été dans le cas de remarquer que la plupart des bonnes
œuvres
pratiquées par les gens du siècle sont des plantes qu'ils arrosent avec l'eau
bourbeuse et infecte de la vaine gloire, qu'ils cultivent et qu'ils nourrissent
dans l'ostentation et dans les applaudissements et les louanges; mais que,
transplantées dans la solitude des anachorètes, inaccessibles aux regards des
gens du monde, et ne trouvant plus cette humidité mondaine ni cette eau
corrompue de la vaine gloire, ces prétendues bonnes œuvres, ces fausses vertus
ne tardaient pas à périr; car ces plantes, nées dans une terre humide et grasse,
ne peuvent pas prospérer dans un terrain sec et aride, et privé de toutes les
louanges humaines, telles que les saintes écoles de la solitude et des déserts.
11. Celui donc qui hait l'esprit du monde, se délivre
heureusement de tout ce qui peut lui causer des peines et des chagrins; mais
celui qui se laisse conduire par cet esprit et qui conserve encore de
l'affection pour les choses de la terre, n'est sûrement pas exempt de tristesse
et d'ennui. Eh! Comment pourrait-il sans peine se voir privé des choses qu'il
aime ?
12. Ah ! si nous avons besoin en toute chose de beaucoup de prudence et de circonspection, c'est ici surtout que nous devons être sages et discrets; car il n'est pas rare de voir un grand nombre de personnes qui, tandis qu'agitées dans le monde par des soins et des inquiétudes, surchargées d'affaires et d'occupations, affaiblies par des veilles profanes, s'étaient préservées de la folie et de la contagion des plaisirs charnels, devenir les tristes victimes de la plus honteuse des passions, lorsqu'elles sont entrées dans le repos et dans la tranquillité de la vie religieuse, ou dans le silence de la solitude.
13. Prenons donc garde avec un soin tout particulier que,
tout en croyant et en disant que nous marchons par la voie étroite et difficile,
nous ne marchions en effet par la voie large et spacieuse. Or les marques par
lesquelles nous connaîtrons que nous sommes dans le chemin qui conduit au ciel,
sont la mortification dans le manger, les veilles, la privation même de l'eau
pour boire, et du pain pour manger, l'amour des humiliations, la patience dans
les injures, les railleries et les outrages, le renoncement à sa propre volonté,
la douceur dans les reproches et les affronts, le silence de la bouche et du
cœur dans les mépris qu'on fait de nous, la parfaite tranquillité au milieu des
traitements les plus mauvais, le courage constant à supporter, avec bonté ceux
qui nous font des choses injustes, qui nous noircissent par la médisance, qui
nous couvrent d'ignominies, et nous condamnent injustement. Heureux ceux qui,
étant entrés dans la vie religieuse, suivent cette voie ! Car "le royaume des
cieux leur appartient." (Mt 5,9-12).
14. Nulle sera reçu dans la salle nuptiale du paradis pour y recevoir la couronne de l'immortalité, s'il n'a pas fait les trois renoncements que je vais dire; premièrement, s'il n'a pas dit adieu à toute chose, à ses parents, à ses amis et à tout le monde; secondement, s'il n'a pas renoncé à sa propre volonté; troisièmement, s'il n'a pas immolé la vaine gloire qu'on a coutume de rechercher même dans le devoir de l'obéissance.
15.
C'est pour cette fin que le Seigneur nous fait dire par son prophète : "Sortez
du milieu d'eux, tenez-vous en séparés, et ne vous souillez point dans les
impuretés du monde." (2 Cor 6,17). Trouvera-t-on jamais parmi les mondains
quelqu'un qui ait fait des choses dignes d'être admirées, qui ait rendu la vie à
des morts, qui ait chassé les démons ? Ah ! Vous le chercheriez en vain. Ces
merveilles sont ordinairement des récompenses que Dieu accorde à ceux qui sont
tout entiers à son service; les mondains n'en sont pas susceptibles, et s'ils
pouvaient y prétendre, à quoi servirait-il de se retirer du monde, et de se
consacrer aux travaux pénibles d'une vie religieuse ?
16. Si, lorsque nous avons quitté le monde, les démons nous
troublent et nous tentent par le souvenir douloureux et tendre de nos pères et
mères, de nos frères et sœurs, sachons recourir promptement aux saintes armes
de la prière, à la pensée des flammes éternelles, afin que le souvenir de ces
flammes effrayantes éteigne en nous les feux par lesquels les démons voudraient
réduire en cendres nos généreuses résolutions.
17. Remarquons ici qu'il est dans une funeste
illusion, celui qui croit être détaché de tout, avoir renoncé à tout, et qui
cependant éprouve un sentiment de tristesse, en ne possédant pas ce qu'il
désire.
18. Les personnes qui, dans leur jeunesse, ont eu le malheur de se laisser aller à l'amour et à la jouissance des plaisirs sensuels, et qui néanmoins dans la suite forment le dessein et prennent la résolution d'entrer dans une communauté religieuse, doivent s'exercer avec le plus grand soin dans les règles austères de la sobriété et de la tempérance, se donner entièrement aux exercices sacrés de la prière, refuser sévèrement à leurs corps tout plaisir et tout ce qui pourrait leur procurer des jouissances et de la joie, et s'abstenir de toute sorte de dérèglements et de sensualités, dans la crainte que leur dernier état ne devint plus mauvais que le premier (cf. Mt 12,45). Car la religion est un port où l'on trouve le salut; mais on peut aussi y trouver le naufrage, et ceux qui voyagent sur cette mer spirituelle, peuvent attester cette vérité. Ah ! Que c'est un déchirant spectacle de voir des gens qui, après avoir traversé la mer orageuse du monde, viennent misérablement faire naufrage et périr dans le port. Voilà donc le second degré; si vous y montez, que votre fuite vous fasse imiter Loth, et non sa femme.
De la Fuite du Monde.
1. La retraite, ou la fuite du monde, est un renoncement
éternel à tout ce qui peut s'opposer aux desseins de piété que nous avons
formés; c'est un heureux changement de mœurs et de conduite, une sagesse
inconnue, une prudence qui fuit avec horreur les regards des hommes, une vie
cachée, une fin et un but intérieur et secret, une méditation douce et
tranquille, un empressement pour le mépris et les humiliations, un désir ardent
pour les austérités et les souffrances, un solide fondement d'affection et
d'amour pour Dieu, une source féconde de charité, un renoncement parfait à la
vaine gloire, et un profond silence.
2. Abandonner et quitter leurs proches et ce qu'ils possèdent dans le monde, voilà le projet qui agite le plus souvent et avec le plus de violence ceux qui, dès le commencement de leur conversion, s'attachent fortement à Dieu, et sont comme embrasés d'un feu tout céleste. Or, ce qui les porte à ce pieux dessein, ces nouveaux amants d'une beauté si noble et si excellente, c'est le désir qu'ils ont de se dévouer à toute sorte d'humiliations et à toute sorte de peines et de souffrances. Mais plus cette résolution est généreuse et louable, plus ils ont besoin de prudence et de discernement pour l'accomplir; car je suis loin de donner mon approbation à toute retraite qui se ferait avec le plus grand courage.
3. En effet, si notre divin Sauveur nous assure que "personne
n'est bon prophète dans son propre pays" (Jn 4,44) c'est pour nous avertir de
prendre garde qu'en renonçant à notre patrie, nous ne le fassions que pour la
trouver réellement dans la vaine gloire que nous nous proposerions dans la fuite
du monde; car la fuite du monde n'est rien d'autre qu'une séparation franche et
véritable de toutes les choses de la terre, de manière que notre âme soit
invariablement unie à Dieu et ne s'en sépare jamais. Elle doit essentiellement
produire et soutenir en nous la douleur et le repentir de nos fautes. Il s'est
donc séparé du siècle, celui qui a renoncé à toute affection charnelle pour les
siens, et pour les choses qui sont étrangères à son, nouvel état.
4.
Ô vous qui pensez à sortir du monde, je vous prie de ne pas
attendre, pour le faire, que vos amis aient pu se débarrasser de leurs affaires
: craignez que la mort ne vous surprenne, avant que vous ayez accompli votre
pieux dessein. Hélas ! Il y en a eu un grand nombre qui se sont trompés. Ils
voulaient sauver des personnes paresseuses et négligentes; mais en les
attendant, le feu de l'amour divin qui les embrasait s'est éteint peu à peu dans
leurs cœurs, et ils ont misérablement péri avec ceux qu'ils prétendaient
sauver. Or, puisque vous sentez en vous les ardeurs célestes de l'amour divin,
et que vous ne savez pas quand elles pourraient disparaître de vous, et vous
laisser dans les ténèbres, marchez et courez donc où Dieu vous appelle,
rappelez-vous que l'Apôtre nous avertit que nous ne sommes pas tous chargés du
salut de nos frères : "Ô mes frères, nous dit-il, chacun de nous rendra compte à
Dieu pour soi-même (Rom 14,12)"; et il ajoute ailleurs : "Quoi ? Vous voulez
donner des leçons aux autres, et vous ne vous instruisez pas vous-même ?" (Rom
2,21) Or n'est-ce pas comme s'il disait, "pour ce qui regarde les autres, je
n'en sais rien; mais pour ce qui regarde chacun de nous en particulier, je sais
très bien que nous sommes obligés de nous connaître et de nous sauver."
5. Ô vous qui entreprenez le voyage qui doit vous
faire sortir du monde, veillez sur vous avec le plus grand soin; car le démon
cherchera à vous rendre inconstant et sensuel, et votre retraite même lui en
fournira les moyens et les occasions.
6. Il est du plus grand mérite devant Dieu de s'être
dépouillé de toute affection pour les choses de la terre; et c'est la fuite du
monde qui nous met dans cet heureux état.
7. C'est pourquoi celui qui, pour l'amour du Seigneur, a quitté
le monde, ne doit plus être animé que du désir de plaire à ce divin Sauveur :
autrement il suivrait encore aveuglément les affections et les passions de son
cœur.
8. Vous donc qui avez dit adieu au monde, cessez de vous mêler
en rien des affaires du monde; car remarquez bien que les désirs qu'on a
étouffés dans le cœur cherchent à s'y rétablir.
9. Ce fut par la force, et malgré elle qu'Ève fut
chassée du paradis terrestre; mais c'est par un acte de sa propre volonté, qu'un
moine quitte son pays pour s'enfermer dans un lieu à l'écart. Ève, si elle fût
encore demeurée dans le jardin délicieux où elle avait été placée, n'aurait pas
manqué de vouloir manger du fruit qui l'avait portée à une première
désobéissance; et le moine, en restant dans le monde, n'aurait pas trouvé peu de
dangers de se perdre au milieu de ses parents et de ses amis.
10. Évitez les occasions de faire des chutes et des
péchés, avec au moins autant de soin que vous éviteriez une peine et un supplice
graves qu'on voudrait vous infliger. Les fruits qu'on ne voit pas, n'exposent
pas à la tentation et au désir d'en manger, comme ceux que l'on voit.
11. Connaissez bien les ruses et les artifices
qu'emploient, pour vous faire tomber, les esprits ténébreux de l'enfer : ils
cherchent à nous faire croire que nous ne devons pas nous retirer des embarras
du siècle ni du milieu de nos frères, parce qu'en le faisant, nous perdons une
grande récompense et une grande gloire car, par exemple, nous disent-ils
intérieurement, "quel mérite n'aura pas une personne qui triomphera d'elle-même,
en réprimant les feux impurs, lorsqu'elle verra quelque beauté terrestre ?" Ah !
Dans des circonstances pareilles gardons-nous bien de les écouter; faisons le
contraire de ce qu'ils nous suggèrent.
12. Si donc, après avoir abandonné nos proches et
notre famille, après avoir passé quelques années et même un grand nombre
d'années dans la vie monastique, après avoir fait des progrès dans la piété et
dans la pratique de la vertu, après avoir amèrement pleuré et réparé le temps de
notre vie que nous avons passé dans le péché et dans le contentement de nos
passions, après avoir heureusement reçu le don de continence et de chasteté, il
nous vient dans l'esprit des pensées vaines et frivoles, comme de retourner dans
notre patrie, sous le spécieux prétexte d'édifier par notre vie nouvelle et
vertueuse ceux que nous avions scandalisés par notre vie licencieuse et
déréglée, et, par notre éloquence, notre savoir et nos talents, d'être pour les
peuples leurs sauveurs, leurs lumières, leurs docteurs et leurs conducteurs. Ah
! Soyons bien convaincus que ce n'est là qu'un piège que nous tendent les
démons. Ils veulent nous faire perdre dans la haute mer le trésor que nous avons
heureusement acquis loin des tempêtes et dans le port.
13.
Dans cette occasion, c'est Loth, et non pas sa femme, que nous devons imiter;
car quiconque retournera dans le lieu qu'il a quitté, et aux choses qu'il a
abandonnées, deviendra comme un sel affadi, et méritera de demeurer immobile
comme la femme de Loth, qui fut changée en une statue de sel.
14. Fuyez loin de l'Égypte, et ne conservez même pas
la pensée d'y retourner; car ils ont perdu la paix et la tranquillité de la
Jérusalem céleste, ceux qui sont retournés en Égypte dans leurs pensées et dans
leurs désirs.
15. Cependant il est arrivé quelquefois que des
personnes qui avaient quitté le monde pour conserver leur influence, après
s'être solidement fortifiées dans la vertu, et après avoir saintement purifié
leurs consciences, sont rentrées dans le monde et y ont produit de très grands
biens, en contribuant puissamment au salut des autres, sans négliger jamais le
leur. Ce fut ainsi que Moïse, après avoir dans le désert contemplé la face de
Dieu, reçut l'ordre de retourner en Égypte pour y sauver ceux de sa nation; ce
qu'il fit au milieu des dangers les plus nombreux et les plus éminents, et des
ténèbres les plus profondes.
16.
Il vaut infiniment mieux déplaire à nos parents que déplaire à Dieu; car il
est le Maître souverain de nos proches, et c'est Lui qui nous a créés et
rachetés. Au reste, il n'est pas rare que les parents perdent leurs enfants tout
en les aimant, et les précipitent dans les supplices éternels.
17. Nous disons que celui-là s'est vraiment séparé du
monde, qui ne parle plus le langage du monde et ne comprend plus le sien.
18. Lorsque nous quittons le monde pour embrasser la
vie solitaire, ce n'est pas à cause de la haine que nous portons à nos proches,
ni à cause de l'aversion que nous avons pour notre patrie : un crime aussi
horrible est bien loin de nous; mais c'est uniquement pour éviter de nous perdre
éternellement.
19.
En cela, comme en toute chose, c'est le Seigneur que nous écoutons, et dont
nous suivons les traces; car nous savons qu'il a Lui-même plusieurs fois
abandonné ses parents selon la chair. En effet quelqu'un l'ayant un jour averti
que sa mère et ses frères Le cherchaient, ce divin Maître, pour nous faire voir
qu'il est des occasions où nous devons fuir saintement nos parents, lui fit
cette admirable réponse : "Ma mère et mes frères sont ceux qui accomplissent la
Volonté de mon Père qui est dans les cieux (Mt 12,49).
20. Reconnaissez vraiment pour père celui qui peut et qui veut
vous décharger du poids énorme de vos péchés; et pour mère, la componction du
cœur, capable de vous purifier de vos souillures; pour frères, ceux qui peuvent
vous aider à obtenir les dons célestes, et travailler et combattre avec vous;
pour épouse, qui vous soit indissolublement unie, la pensée constante de la
mort; pour enfants uniquement chéris, les gémissements du cœur; pour esclaves,
vos sens et votre chair; et pour amis, les légions célestes, lesquelles vous
rendront d'autant plus de service à l'heure de votre mort, que pendant votre vie
vous aurez plus pris de soin d'être et de vous conserver dans leur amitié. Telle
est la sainte parenté de ceux qui cherchent sincèrement le Seigneur (cf. Ps
23,6).
21. Que le désir du ciel fait facilement et
promptement disparaître les affections charnelles qu'on avait pour ses proches !
Il est donc grossièrement dans l'erreur celui qui s'imagine pouvoir en même
temps aimer ses parents selon la chair et aimer le ciel selon Dieu, puisque
notre divin Sauveur lui fait entendre cette sentence qui le condamne : "Personne
ne peut servir deux maîtres." (Mt 6,24).
22. Ailleurs il nous déclare positivement, qu'il
n'est pas venu sur la "terre pour apporter la paix, mais la guerre et le glaive"
(Mt 10,34), c'est-à-dire, qu'Il n'est pas venu apporter aux parents et aux
frères un amour charnel pour leurs enfants et leurs frères qui voudraient se
consacrer à son service, mais qu'Il est venu séparer ceux qui aiment et servent
Dieu, d'avec ceux qui aiment et qui servent le monde; ceux qui sont attachés à
la terre, de ceux qui fixent leurs affections dans les cieux; ceux qui
recherchent l'orgueil, de ceux qui ne se plaisent que dans l'humilité : car Il
aime cette division et cette séparation spirituelles.
23. Prenez garde, oui, je le répète, prenez garde que
l'affection que vous auriez pour vos proches et pour les choses de la terre, ne
vous fasse faire un triste naufrage au milieu des eaux de péchés dont le monde
est inondé. Et si vous ne voulez pas pleurer éternellement, ne soyez pas
sensibles aux larmes de vos parents et de vos amis.
24. Si donc, pour vous arrêter dans votre pieux
dessein, ils vous entourent, comme des mouches à miel, ou plutôt comme des
guêpes, et que, pour vous en détourner, ils vous fassent entendre des
lamentations déchirantes, portez promptement votre esprit sur le souvenir de la
mort et sur les dangers terribles auxquels vous êtes exposé, et sans détourner
votre attention de ces deux objets, triompher de la peine que vous font vos
proches, par la peine que vous vous ferez à vous-même, en vous exposant au
malheur éternel, comme on chasse un clou par un autre clou.
25. Ces personnes qui semblent être toutes dévouées à
nos intérêts, mais qui réellement ne nous veulent que du mal, nous promettent
des montagnes d'or, et nous assurent avec zèle qu'elles ne nous feront que des
choses qui nous seront très agréables et très utiles; mais tous ces témoignages
sont trompeurs : tout ce qu'elles se proposent par là, c'est de nous détourner
du chemin qui doit nous conduire au bonheur éternel, et de nous engager à faire
et à suivre leur propre volonté.
26. Lorsqu'enfin nous quittons le monde, il nous est important
de nous retirer dans les lieux, où nous pouvons croire que nous trouverons moins
de consolations humaines, moins d'occasions de vaine gloire, et où nous serons
moins exposés à une funeste célébrité; autrement nous ressemblerions aux oiseaux
qui ne changent que d'air; notre cœur serait le même, et nos passions auraient
le même empire sur nous.
27. Il est encore d'un grand intérêt de cacher la
splendeur de votre naissance et l'éclat de votre nom, afin que votre vie et vos
actions n'annoncent autre chose que l'amour de Dieu et de votre salut.
28. On trouverait difficilement quelqu'un qui ait abandonné sa
patrie et ses proches avec une générosité et une perfection semblables à celles
du saint patriarche Abraham. À peine eut-il entendu ces paroles de Dieu : "Sors
de ton pays, de ta parenté et du sein de ta famille" (Gen 12,1), qu'il se mit en
chemin sans hésiter, quoique ce fût pour aller au milieu des peuples barbares et
dont il ignorait le langage.
29. Il en est cependant que le Seigneur a couverts de
gloire, pour avoir imité ce grand personnage, en quittant généreusement tout ce
qu'ils possédaient en ce monde. Néanmoins je crois que cette gloire, quoiqu'elle
vienne de Dieu, doit être évitée, et qu'il ne faut se la proposer que dans un
esprit d'humilité.
30. Quand les démons, ou même les hommes, nous
donnent des louanges sur notre retraite comme d'une action forte et généreuse,
c'est afin de nous en faire concevoir un sentiment d'orgueil. Chassons
promptement cette tentation, en pensant que pour l'amour de nous et à cause de
notre salut, le Fils de Dieu a bien daigné quitter les splendeurs éternelles de
sa Gloire et venir habiter humblement sur la terre; et nous connaîtrons que,
quand nous vivrions une éternité, nous ne serions pas capables de rien faire de
semblable pour Lui témoigner notre reconnaissance.
31.
L'affection que nous conserverions intérieurement pour nos proches, et même
pour des étrangers, pourrait nous devenir très funeste; elle nous engagerait peu
à peu à rentrer dans le monde, ou du moins serait très propre à éteindre dans
nous la ferveur de la piété et de notre componction.
32. Comme il est impossible que d'un œil nous regardions le
ciel, et que nous fixions l'autre en même temps sur la terre, de même il est
impossible que celui qui ne se retirant pas du milieu de ses proches et de
toutes les personnes qui lui sont chères selon la chair, par une séparation
parfaite et d'esprit et de corps, ne s'expose pas au danger évident d'une perte
éternelle.
33. Sachons donc que ce ne sera qu'avec beaucoup de peines et de
travaux, que nous viendrons à bout de réformer nos mœurs et notre conduite, et
qu'il peut fort bien arriver que ce que nous n'aurions acquis qu'avec un travail
long et pénible, nous le perdions dans un seul instant; car les discours vains
et profanes, et surtout les mauvais, ont bien vite corrompu les bonnes mœurs
(cf. 1 Cor 15,33).
34. Celui donc qui, ayant renoncé à tout, ne laisse pas de suivre les usages des gens du monde et de les fréquenter, tombera dans les mêmes pièges qu'eux, souillera son cœur par la pensée des choses profanes; ou s'il ne charge pas sa conscience par des pensées mondaines, il la chargera par les jugements téméraires qu'il fera sur ceux qu'il croira être souillés de ces mauvaises pensées. C'est ainsi que, d'un côté ou d'un autre, il ne se préservera pas de pécher avec les séculiers.
Des songes qui ont coutume de troubler le sommeil à ceux qui ont quitté le monde.
35.
Ce serait en vain que je voudrais cacher combien j'ai l'esprit peu subtil et
pénétrant, et combien mes connaissances sont bornées et mon ignorance profonde.
Comme le palais de la bouche juge du genre et de la nature des mets, que les
oreilles délicates des auditeurs jugent de la beauté des pensées de l'orateur,
et que l'éclat du soleil fait connaître la faiblesse des yeux, de même mes
paroles font bien voir mon peu de capacité; mais souvent l'amour nous porte à
entreprendre des choses réellement au dessus de nos forces. Je pense donc, sans
oser l'assurer, qu'après avoir parlé, ou plutôt en parlant de la fuite du monde,
il convient de dire quelque chose des songes, afin que nous sachions que les
démons s'en servent comme d'un piège pour perdre les âmes.
36. Je dis que le songe n'est autre chose qu'un
mouvement et une agitation de l'esprit, pendant que les sens du corps sont
assoupis.
37. Une vision imaginaire est une illusion par
laquelle l'imagination seule, et sans pouvoir en juger, croit apercevoir
certains objets, dans le temps même du réveil : c'est donc une représentation de
choses qui n'ont ni être ni existence.
38.
La raison qui nous engage à parler des songes, après avoir dit quelque chose de
la fuite du siècle, doit paraître évidente. En effet, lorsque, pour l'amour du
Seigneur, nous avons renoncé à nos biens et à nos proches, et que, dans l'exil
volontaire, nous nous sommes consacrés et comme vendus à son service et à
l'amour des biens célestes, les démons, jaloux de notre bonheur, tâchent de
répandre le trouble et l'inquiétude dans nos âmes, par le moyen des songes.
C'est ainsi qu'ils nous représentent nos proches, tantôt dans les pleurs, tantôt
étendus sur un lit de mort, tantôt plongés dans le chagrin à cause de nous, et
tantôt tourmentés par quelque malheur; mais celui qui croit aux songes, comme à
quelque chose de réel, ressemble très bien à une personne qui courrait après son
ombre, et qui ferait des efforts pour la saisir.
39. Remarquons ici que les démons, pour nous vendre quelque peu de fumée de vaine gloire, se rendent en quelque sorte prophètes en nous : ils nous annoncent dans des songes, des choses futures qu'ils ont devinées par la subtilité de leurs conjectures; et, en voyant arriver ce que nous avons vu dans nos rêves, nous en sommes frappés de surprise et d'étonnement. C'est ainsi qu'ils nous portent à l'orgueil, en nous inspirant que Dieu nous fait connaître les choses futures.
40. Il faut avouer ici que pour ceux qui croient au
démon, cet esprit de malice leur a révélé des choses qui sont ensuite arrivées;
mais qu'il n'a jamais été qu'un menteur pour ceux qui méprisent les songes qu'il
leur donne : car étant un pur esprit, il peut plus facilement connaître les
choses qui ont lieu dans l'univers. Ainsi, par exemple, sachant qu'une personne
est près de mourir, il peut dans des songes annoncer cette mort à ceux qui se
prêtent à ses insinuations.
41. Quant aux choses futures, il n'en sait rien : sa
prescience ne va pas jusque là. Au reste des médecins habiles et expérimentés
pourraient également en faire autant sur la mort de certains malades.
42. Sachons que ces esprits de ténèbres se changent
souvent en anges de lumières, et nous apparaissent en songe sous la figure de
quelques martyrs, afin qu'à notre réveil, ils nous fassent goûter une joie
funeste, et nous inspirent une orgueilleuse opinion de nous-mêmes.
43. Voici la marque à laquelle vous pourrez
reconnaître la fraude et les artifices des démons, d'avec les soins que nos
anges prennent de nous. Ces derniers ne nous font jamais voir dans les songes,
dont ils sont les auteurs, que les supplices éternels, le jugement dernier, la
séparation effrayante des méchants d'avec les gens de bien, et nous inspirent à
notre réveil une crainte et une tristesse salutaires.
44.
Si nous croyons les choses que les démons nous inspirent pendant le sommeil, ils
se joueront de nous, même pendant notre réveil. Ainsi nous devons avouer qu'il
manque de lumière et de discernement, celui qui croit aux songes, et qu'il est
prudent et sage celui qui n'y ajoute aucune foi.
45.
Ne respectez que ceux qui vous représentent les peines éternelles et les
jugements de Dieu. Si, par contre, ces songes vous portaient au désespoir, soyez
encore convaincus qu'ils sont l'ouvrage des démons.
Ce troisième degré termine le symbole de la très sainte Trinité;
et si vous avez le bonheur d'y monter, ne regardez ni à droite ni à gauche.
De la bienheureuse et toujours louable Obéissance.
1. C'est à ceux-là seuls qui combattent sous les
étendards de Jésus Christ, que nous adresserons désormais la parole, selon
l'ordre que nous avons cru devoir suivre; car comme la fleur précède toujours le
fruit, de même la fuite du siècle précède toujours l'obéissance, soit qu'on
quitte le monde par une séparation réelle, soit qu'on ne le quitte qu'en
renonçant à son esprit et à ses maximes. C'est sur ces deux séparations du monde
que l'âme, sur deux ailes d'or, s'efforce de monter au ciel; c'est ce que le
psalmiste chantait dans ses airs si doux et si agréables : "Qui me donnera,
disait-il, des ailes semblables à celles de la colombe, afin que je puisse voler
jusqu'au ciel, et m'y reposer délicieusement après avoir travaillé, médité et
pratiqué une humilité profonde et une obéissance parfaite ?" (cf. Ps 54,7)
2. Mais je crois qu'il est à propos de considérer ici quelles sont les armes spirituelles dont se servent les généreux soldats de Jésus Christ dont il est question ici, et de connaître de quelle manière ils tiennent le bouclier de la foi et de la confiance en Dieu, pour repousser loin d'eux toute pensée d'infidélité et de désobéissance; comme ils ont toujours l'épée de l'esprit de Dieu hors du fourreau pour immoler tous les mouvements de leur propre volonté, comme ils sont entièrement couverts des cuirasses de la patience et de la douceur pour émousser toutes les pointes dangereuses des injures, des moqueries et des paroles outrageantes, et comme ils portent sur la tête le casque du salut, qui consiste dans les prières ferventes de leur supérieur, qui les défend des traits enflammés de leurs ennemis. Voyez comme ils sont fermes et inébranlables dans leurs positions, et comme néanmoins ils jouissent de la délicieuse liberté des enfants de Dieu; car tandis qu'ils sont immobiles dans leurs prières continuelles, ils ne laissent pas d'exercer les devoirs de la charité en faveur de leurs frères en Dieu.
3. L'obéissance est donc un renoncement parfait à sa propre
volonté, lequel se fait remarquer par des actions extérieures; ou plutôt, c'est
une entière mortification des passions dans une âme pleine de vie, c'est un
mouvement qui nous fait agir avec une simplicité parfaite et sans aucune
préférence, c'est une mort volontaire, une vie exempte de toute curiosité, une
assurance au milieu des dangers, un excellent moyen de défense pour paraître
devant Dieu, une sécurité désirable à l'heure de la mort, une navigation sans
écueils et sans tempêtes, et un voyage qu'on fait en sûreté et sans peine. Oui
l'obéissance donne à une âme la paix et le calme contre la crainte de la mort,
ensevelit la volonté, et fait vivre l'humilité; elle ne résiste et ne contredit
jamais; elle ne prononce aucun jugement, et regarde avec une égale indifférence
les biens et les maux de la vie présente. Aussi l'homme qui aura saintement
mortifié son cœur sous le joug de l'obéissance, n'aura rien à craindre pour ses
actions, et paraîtra devant Dieu avec une confiance assurée. Enfin disons que
l'obéissance est un renoncement entier à ses lumières personnelles et à son
propre jugement, pour les soumettre parfaitement aux lumières et au jugement
d'un supérieur.
4. Cependant, il faut l'avouer, les commencements de cette
mortification, ou plutôt de cette mort religieuse par laquelle il faut crucifier
la volonté du cœur, les sens de la chair, sont accompagnés de beaucoup de
travaux et de peines; les progrès qu'on fait dans l'obéissance, sont encore
suivis de quelques sueurs et de quelques difficultés; mais enfin on se trouve
délivré heureusement de toute sensation pénible et douloureuse, et l'on entre
dans une paix et une tranquillité parfaites : car la seule peine qu'éprouve cet
heureux homme d'obéissance, mort et vivant tout à la fois, c'est de connaître
qu'il a suivi sa volonté en quelque chose : alors il craint d'avoir à répondre à
Dieu de la détermination qu'il a prise de lui-même.
5. Vous qui, pour courir plus vite et plus
facilement, vous préparez à vous décharger de tout; qui désirez vous charger du
joug de Jésus Christ; qui cherchez par le moyen de l'obéissance à vous défaire
du lourd fardeau que vous avez porté; qui, pour jouir de la seule véritable
liberté, voulez vous rendre esclaves de la volonté des autres; qui, soutenus et
protégés par le secours des autres, tâchez de traverser la mer immense qui
sépare le temps de l'éternité : sachez, et ne l'oubliez jamais, que vous avez
choisi le chemin le plus court et le plus sûr, quoique le plus difficile et le
plus raboteux, et qu'en le suivant, vous ne pouvez vous égarer qu'autant que
vous vous laisseriez aller à prendre confiance en votre propre jugement, et que
vous refuseriez de vous laisser conduire par vos supérieurs. En effet, ils sont
tous parvenus au but heureux qu'ils se proposaient, ceux qui, dans les choses
bonnes, religieuses et agréables à Dieu, ont été dirigés par les lumières et la
sagesse de leurs directeurs : car l'obéissance consiste essentiellement, en
toute chose, à se défier de soi-même jusqu'à la fin de la vie.
6. Ainsi, lorsque nous avons enfin pris la résolution
de porter le joug de Jésus Christ, et de confier à un père spirituel le soin et
la conduite de notre âme, nous devons, s'il nous reste tant soit peu de jugement
et de sagesse, bien voir et bien peser quelles sont les lumières et la prudence
de celui à qui nous allons confier une affaire d'une aussi haute importance; et,
si j'ose m'exprimer ainsi, il nous faut tout employer pour connaître le
directeur que nous choisissons, afin que nous n'ayons pas le malheur de tomber
entre les mains d'un mauvais matelot, au lien d'un pilote expérimenté; d'un
homme ignorant et malade lui-même, au lieu d'un médecin sage et prudent; d'une
personne remplie de vices, au lieu d'une personne d'une vertu consommée, et d'un
esclave de ses passions, au lieu de quelqu'un qui en serait parfaitement délivré
: et qu'ainsi, en voulant éviter Scylla, nous ne tombions dans Charybde, et que
nous ne fassions un déplorable naufrage. Au reste, une fois que nous serons
entrés dans la carrière de la piété et de l'obéissance, nous devons absolument
nous interdire tout jugement sur le vertueux directeur que nous aurons choisi,
et ne censurer en aucune façon sa conduite, ni ses actions, quand même nous
remarquerions en lui certaines imperfections et certaines chutes : hélas, nul
homme sur la terre n'en est exempt ! En agissant autrement, nous ne retirerions
aucun fruit de notre obéissance.
7.
Que cette considération nous fasse comprendre combien il nous
est nécessaire, pour avoir en nos directeurs une confiance parfaite et
constante, de graver si profondément dans nos esprits et dans nos cœurs, les
bonnes œuvres et les vertus que nous leur voyons pratiquer; que rien ne soit
capable de les effacer de notre mémoire, et que, lorsque les démons
chercheraient à nous porter à nous défier des lumières et de la sagesse des
directeurs qui nous conduisent, nous repoussions victorieusement cette tentation
par le souvenir de leurs bonnes et saintes actions. Car nous ne pouvons révoquer
en doute que nous nous portons à faire ce qui nous est ordonné, avec d'autant
plus de zèle et de promptitude, que nous avons plus de confiance en celui qui
est à notre tête. Aussi pouvons-nous assurer que ceux qui manquent de confiance
en leurs directeurs, sont bien près de tomber, si déjà ils ne sont pas tombés,
puisque "tout ce qui ne vient pas de la confiance est péché." (Rom 14,23).
8. Si donc il vous vient quelques pensées de juger et de
condamner votre directeur, rejetez-les avec autant d'horreur que vous devez
rejeter la pensée de faire une action déshonnête avec une vierge. Cette
tentation est une vipère de l'enfer, à laquelle vous devez fermer toute entrée,
toute ouverture, et refuser toute place dans votre cœur. Dites avec un saint
orgueil, à ce dragon : "Sache, infâme imposteur, que je n'ignore pas que ce
n'est pas moi qui ai reçu le pouvoir de juger les actions de mon père spirituel,
et que je sais parfaitement que c'est lui qui a le droit incontestable de juger
les miennes."
9. Nos anciens nous ont appris que nous trouvons des
armes spirituelles dans le chant des psaumes, que les exercices de la prière
sont les remparts pour nous défendre, que les larmes de la pénitence sont un
bain où notre âme se purifie de ses souillures, et que, sans l'obéissance, qui
est la confession du Seigneur, personne, s'il est chargé de péchés, ne pourra
voir Dieu.
10. Celui qui est parfaitement soumis et obéissant,
prononce contre lui-même; et si, pour plaire à Dieu, il obéit parfaitement,
quoique ce qu'il fait ne soit pas exempt d'imperfection, il n'aura point à en
rendre compte au souverain Juge. On ne peut pas en dire autant de celui qui fait
sa propre volonté en quelque chose, quoiqu'il lui semble qu'il accomplit les
ordres de son supérieur; car il rendra compte à Dieu de ce qu'il y a, dans son
acte d'obéissance, de conforme à sa propre volonté qu'il a suivie. Si, dans
cette circonstance, le supérieur du monastère ne cesse de le corriger et de le
reprendre, tout n'est pas perdu pour lui; mais si malheureusement ce supérieur
garde le silence, je n'ose dire ici ce que je pense.
11. Tous ceux qui dans le Seigneur, obéissent avec simplicité de
cœur, traversent heureusement la carrière religieuse; car, elle évitant toute
recherche curieuse sur les choses qui leur sont commandées, ils échappent aux
ruses et aux embûches des démons.
12. La première chose que nous avons à faire par rapport au directeur que nous avons choisi, c'est de lui faire une confession exacte de tous les péchés de notre vie, et, s'il juge à propos de nous en faite faire une confession publique, de nous soumettre à cet ordre de bon cœur; car cet aveu, soit secret, soit public, de nos fautes ne contribuera pas peu à cicatriser et à guérir les plaies qu'elles ont faites à notre âme.
Histoire d'un voleur pénitent.
13. Étant allé un jour dans un monastère, dont l'abbé
était un juge et un pasteur excellent, j'y entendis prononcer un jugement bien
terrible. Voici le fait : Pendant que j'étais dans ce monastère, il y arriva un
voleur fameux, qui demandait à grands cris de pouvoir y entrer pour embrasser la
vie monastique. L'abbé, comme un bon père et un bon médecin, lui ordonna de
prendre sept jours pour se reposer, et pour examiner et connaître quels étaient
les usages et la manière de vivre du monastère. Ce laps de temps passé, il le
fit appeler en particulier auprès de lui, et lui demanda s'il désirait encore de
demeurer dans le monastère et d'y vivre selon les règles de la maison. Comme il
lui répondit affirmativement avec une candeur et une franchise admirables,
l'abbé lui dit qu'il fallait qu'il lui fit une confession entière et bien
détaillée des crimes dont il avait souillé sa vie. À peine l'abbé avait-il donné
cet ordre, que le voleur s'empressa de l'exécuter; il lui déclara donc tous ses
péchés avec une sincérité et une prudence étonnantes. Mais pour l'éprouver
encore, l'abbé lui demanda s'il consentit à faire devant toute la communauté la
confession qu'il venait de lui faire. Cet homme n'hésita pas un instant de
répondre affirmativement : tant étaient vives et sincères la haine et la
contrition qu'il avait de ses péchés, et tant la honte de les déclarer ainsi
possédait peu son âme; il déclara même que, s'il le fallait, il les proclamerait
au milieu d'Alexandrie.
Le saint abbé, en voyant d'aussi heureuses dispositions,
assembla tous les moines dans l'église du monastère. Ils étaient trois cent
trente, et c'était un dimanche après l'évangile. Il fit venir ce voleur, qui
était déjà justifié. Il avait les mains liées derrière le dos, le corps revêtu
d'un cilice effrayant, la tête couverte de cendres; quelques frères le menaient
avec une corde, et d'autres le frappaient légèrement avec des verges. Comme tout
le monde n'avait rien su de ce qui se passait, ce spectacle effraya tellement
les religieux, qu'ils ne purent retenir leurs cris, ni comprimer leurs
gémissements. Quand il fut arrivé à la porte de l'église, le supérieur, plein de
zèle et de sagesse, lui dit d'une voix forte et terrible : "Arrêtez-vous, car
vous êtes indigne d'entrer dans la maison de Dieu." Ces paroles, sorties de la
bouche de ce prudent directeur, qui était dans le lieu saint, frappèrent ce
voleur d'une si grande terreur, qu'il ne crut pas avoir entendu une voix
humaine, mais un violent coup de tonnerre, et que saisi de crainte et d'horreur,
il tomba le visage contre terre : c'est ce que lui-même nous a plusieurs fois
assuré avec serment. Or tandis que ce voleur pénitent était ainsi prosterné, et
qu'il arrosait le pavé d'un torrent de larmes, l'abbé, qui dans cette action ne
cherchait que le salut de ce malheureux, et qui voulait aussi présenter à ses
moines un modèle efficace d'une profonde et salutaire humilité, lui dit et lui
commanda de déclarer avec ordre, en détail et devant tout le monde, les crimes
qu'il avait commis et les fautes qu'il avait faites; ce que cet excellent
pénitent fit en frissonnant, et en causant à ceux qui l'entendaient confesser
des crimes horribles et inouïs, un étonnement et une terreur inexprimables : car
il confessa non seulement les péchés qu'il avait commis en violant les lois
ordinaires de la nature et en portant la brutalité au delà des créatures
raisonnables, mais encore des empoisonnements, des homicides et d'autres
attentats si exécrables, qu'il n'est pas permis aux oreilles de les entendre, ni
à la plume de les transcrire. Quand il eut achevé, l'abbé ordonna qu'on lui
coupât les cheveux et qu'on le reçoive au nombre des frères.
14. Plein d'admiration pour la sagesse de ce saint homme, j'osai lui demander en particulier quelles étaient les raisons qui l'avaient engagé à donner à ses moines un spectacle si extraordinaire. Or voici la réponse que me fit cet excellent médecin des âmes : "J'en ai agi de le sorte, me dit-il, pour deux raisons principales. La première, afin que ce pénitent, par la honte temporelle et passagère qu'il éprouverait en confessant publiquement ses péchés, se préservât de la confusion future et éternelle; et c'est ce qui lui est heureusement arrivé, car il n'était pas encore relevé de terre, que déjà Dieu lui avait généreusement pardonné tous ses crimes; et vous ne devez point en douter, mon cher abbé Jean, car un de nos moine qui était présent et très attentif, m'a certifié qu'il avait vu un homme d'un aspect terrible, lequel, d'une main, tenait un papier écrit, et de l'autre, une plume avec laquelle il effaçait sur le papier chaque péché, à mesure que ce pénitent, prosterné par terre, en faisait la confession. Eh certes ! Cela ne doit point nous surprendre, car n'est-il pas écrit : "Aussitôt, ô mon Dieu, que j'ai pris la résolution de confesser mes iniquités devant vous et contre moi-même, vous m'avez pardonné la noirceur et l'impiété de mes péchés" (Ps 31,5). La seconde raison que j'ai eue de me conduire de la sorte, c'est qu'ayant dans ma communauté quelques moines qui n'ont point encore fait la confession de leurs fautes, j'ai voulu profiter de cette circonstance pour les engager à la faire; car, sans la confession, personne ne peut obtenir le pardon de ses péchés."
Autres traits de vertu
15. Mais, outre ce que je viens de raconter, j'ai vu
dans cet illustre abbé, et dans le monastère qu'il dirigeait avec tant de
prudence et de sagesse, plusieurs autres choses qui m'ont ravi d'admiration et
d'étonnement, et qui méritent d'être rappelées. Je tâcherai au moins de faire
connaître les principales; car je suis demeuré assez longtemps dans cette
maison, pour m'instruire exactement de la vie, de la discipline et de la
conduite des moines qui l'habitaient; et je vous assure qu'en considérant avec
quelle ardeur ces faibles mortels faisaient des efforts pour imiter la vie et la
perfection des intelligences célestes, j'en étais hors de moi-même, et mon
étonnement était sans bornes.
16. Une sainte amitié les tenait étroitement unis,
leur charité les uns pour les autres les liait tous par des chaînes
indissolubles; et ce qui me ravissait, c'est que leur affection était exempte de
toute familiarité et de toute légèreté, soit dans leurs rapports les uns avec
les autres, soit dans leurs conversations. Ils avaient surtout le plus grand
soin de ne blesser en rien la conscience de leurs frères. Si quelquefois il
arrivait qu'un frère laissât paraître quelque aversion pour un autre frère,
l'abbé en purgeait de suite le monastère, et l'envoyait en exil dans une autre
maison, comme un misérable. Or voici ce qui arriva sous mes yeux :
Un jour un moine dit quelques paroles injurieuses à un autre;
aussitôt que le saint abbé l'eut appris, il ordonna qu'on le chassât du
monastère, en disant qu'on ne pouvait pas souffrir deux démons dans la même
maison : un, qui était visible, et un autre, qui était invisible, c'est-à-dire
un démon réel, et un homme qui était semblable à un démon.
17. Parmi ces respectables moines, j'ai vu des choses
qui peuvent également nous être utiles et nous frapper d'admiration : par
exemple, je remarquai une société de frères, formée par l'esprit de Dieu, et
fortifiée par la plus parfaite charité. Ils avaient en partage, ce qu'il y a de
plus excellent, soit dans l'action, soit dans la contemplation; ils se livraient
avec tant d'ardeur aux exercices de la vie religieuse, qu'ils n'avaient presque
plus besoin des avis ni des conseils de leur supérieur : tant ils s'excitaient
les uns les autres à une ferveur, à une diligence presque divines. Ils avaient
concerté, réglé et déterminé certaines pratiques de piété, toutes particulières;
ainsi par exemple, si pendant l'absence de l'abbé, il arrivait à quelqu'un d'eux
de parler d'un autre d'une manière peu convenable, ou de le condamner par un
jugement inconsidéré, ou de dire quelques paroles inutiles, aussitôt un frère,
par un signe secret, l'avertissait de sa faute, et le faisait rentrer dans le
devoir; et si ce moine paraissait ne pas comprendre, ou ne pas voir ce signe,
alors celui qui l'avertissait, devait se prosterner et se retirer. Dans les
moments de récréation, la pensée de la mort et du jugement était le sujet
ordinaire et habituel de leurs conversations.
18. Il m'est impossible ici de ne pas vous parler de
la vertu rare et singulière du frère qui était chargé de préparer les mets.
Comme dans les occupations tumultueuses de sa charge je le voyais d'un
recueillement admirable, et tout baigné de larmes, je le priai de ne pas trouver
mauvais que je lui demandasse de quelle manière il avait obtenu de Dieu une si
grande faveur. Vaincu par mes instances continuelles, il me fit enfin cette
réponse : "C'est, me dit-il, parce que dans ma charge, je n'ai jamais cru servir
les hommes, mais Dieu même; que je me suis jugé indigne de tout repos, et de
toute tranquillité, et qu'en voyant toujours devant moi le feu matériel, cette
vue me rappelle sans cesse le souvenir des flammes éternelles."
19. Considérons encore une autre pratique de piété non moins rare ni moins étonnante. À table même, ces fervents moine n'interrompaient pas leurs saintes méditations et par des signes particuliers, ils s'avertissaient les uns les autres de se renouveler dans l'esprit de prière et d'oraison; et ce n'était pas seulement dans cette occasion qu'ils en agissaient de la sorte, mais toutes les fois qu'ils se rencontraient, ou se réunissaient.
20. Leur charité
les uns pour les autres était admirable; car, s'il arrivait à l'un d'eux de
faire quelque faute, ou quelque manquement, les autres allaient le trouver pour
lui demander avec instance de se décharger sur eux du soin et de la peine de
rendre compte au supérieur de cette faiblesse, et d'en recevoir la réprimande et
la punition. De là il arrivait que l'abbé connaissait quels étaient les
sentiments de charité qui régnaient dans les cœurs de ses moines, et que, ne
pouvant pas ignorer que le coupable n'était pas parmi ceux qui se présentaient
devant lui, il les reprenait avec moins de sévérité et les punissait avec moins
de rigueur; souvent même il ne se mettait point en peine de chercher à connaître
quel était celui qui avait fait la faute.
21. Du reste les entendait-on jamais s'entretenir de
discours vains, ridicules et facétieux ? S'il arrivait que quelqu'un eut quelque
légère contestation avec un frère, un autre frère, qui se trouvait présent, en
se prosternant contre terre, mettait fin de suite à la question; que si ce moyen
ne réussissait pas, et ne faisait pas cesser toute aigreur et tout ressentiment,
on avertissait le père qui remplaçait l'abbé, afin qu'il prit les moyens
efficaces pour procurer une réconciliation parfaite avant le coucher du soleil.
Enfin, si ce dernier moyen était inutile, et que le cœur des
frères, qui s'étaient offensés, demeurât inflexible, on leur interdisait toute
nourriture jusqu'à ce qu'ils se fussent parfaitement réconciliés; et quelquefois
même on chassait impitoyablement ces moines opiniâtres du monastère et de la
société des frères.
22. Or cette discipline, si régulière et si louable,
n'était pas stérile, comme on peut en juger : elle produisait de grands biens et
procurait de grands avantages; car la plupart des frères faisaient les plus
grands progrès et dans la vie active et dans la vie contemplative, et, remplis
de lumière et de discernement, ils étaient d'une modestie parfaite et d'une
humilité profonde. Aussi voyait-on dans ce monastère un spectacle tout céleste,
et bien capable d'exciter la plus grande admiration. On voyait des vieillards,
sur le visage de qui éclatait une majesté vénérable, accourir, comme de simples
enfants, pour recevoir les ordres du supérieur, et faire consister toute leur
gloire et tout leur bonheur à les exécuter avec une scrupuleuse exactitude et
une soumission entière.
23. Pénétré de respect pour des moines qui avaient
passé jusqu'à cinquante ans dans les exercices constants de l'obéissance, je ne
puis un jour m'empêcher de leur demander de quelle consolation ils avaient joui
dans la pratique si pénible et, si gênante de cette vertu. Or, les uns me
répondirent que par la pratique de l'obéissance ils étaient descendus si avant
dans l'humilité, qu'ils avaient été heureusement exempts de tout autre combat,
et qu'ils avaient continuellement goûté les douceurs d'une paix profonde; et les
autres m'avouèrent que par là ils avaient eu le bonheur d'en venir au point de
ne pas éprouver la moindre peine ni le moindre trouble au milieu des injures et
des outrages.
24. Parmi ces hommes respectables et dignes d'une
éternelle mémoire, j'ai encore remarqué certains vieillards dont la tête était
blanchie par les années, et qui ressemblaient plutôt à des anges qu'à des
hommes. Or, ces vieillards, conduits et dirigés par l'esprit de Dieu, sanctifiés
par les efforts continuels de leur bonne volonté, étaient arrivés au plus haut
degré d'innocence, de simplicité et de sagesse; car, alors que les fourbes
présentent deux faces : une qui paraît et qu'on peut voir, et une autre qui est
cachée et invisible, l'homme ami de la simplicité ne présente, lui, qu'une seule
et même face, et se manifeste tel qu'il est. Ces vieillards étaient encore bien
loin d'annoncer l'affaiblissement de la raison et de montrer la moindre chose
qui portât le caractère de cette puérile légèreté qui fait que, dans le siècle,
les vieillards se font si souvent mépriser. Aussi ne voyait-on en eux qu'une
douceur charmante, une bonté ravissante et une gaieté pleine de gravité; on ne
remarquait rien dans leur conduite ni dans leurs conversations, qui soit
dissimulé, étudié, faux, ou peu sincère; chose qu'il est bien rare de trouver
parmi les hommes. Leur sainte âme n'avait qu'une seule ambition, c'était de se
reposer en Dieu et d'obéir à leur supérieur; c'est pourquoi, tandis qu'à l'égard
de leur abbé, ils étaient comme de petits enfants sans malice et sans fraude,
ils étaient pleins de vigueur et de courage contre les démons et les vices, et
les poursuivaient les uns et les autres avec une espèce de fureur.
25. Mais, hélas, père saint, et vous troupeau fidèle si chéri de Dieu, ma vie entière ne suffirait pas, si je voulais raconter ici toutes les vertus et les actions vraiment célestes de ces moines; cependant j'estime comme très important de vous retracer leurs travaux et leurs sueurs: cette vue sera bien plus capable d'enflammer vos cœurs d'une noble ardeur pour le ciel, que les instructions que je vous donnerais, et les exhortations que je vous adresserais. Au reste, tout le monde sait que souvent les choses défectueuses sont corrigées par celles qui sont plus parfaites. Ce que je vous conjure de m'accorder, c'est de croire que tout ce que je vous raconte ici, ne contient ni fable ni fiction, mais que c'est le langage de la plus exacte vérité : car je sais que le doute seul qu'on a sur la vérité d'un fait, suffit pour empêcher qu'on en retire des fruits et des avantages. Reprenons le cours de notre discours.
Histoire d'Isidore.
26. Dans le temps que j'étais dans ce monastère, j'y
rencontrai un homme de qualité, qu'on appelait Isidore. Il avait été un des
principaux magistrats d'Alexandrie; mais ayant généreusement renoncé aux
affaires du siècle, dans la gestion desquelles il s'était fait un grand nom et
une brillante réputation, il s'était retiré dans cette maison religieuse. Le
saint abbé qui le reçut, connut de suite que toute la vivacité de son esprit et
toute l'ardeur de son cœur étaient portées vers le mal; qu'il était violent,
impitoyable, arrogant et plein de lui-même. Mais la sagesse et la prudence de
cet excellent supérieur lui firent rompre les pièges dans lesquels les démons
tenaient cet homme captif; et voici de quelle manière il s'y prit :
"Isidore, lui dit-il, si vous avez pris la ferme résolution de
porter le joug de Jésus Christ, je veux avant toute chose que vous vous exerciez
dans la pratique de l'obéissance." À quoi Isidore répondit : "Mon très saint
Père, je me donne à vous pour vous être aussi soumis que le fer l'est au
forgeron." Cette réponse satisfit et encouragea l'abbé, qui, charmé de la
comparaison dont il s'était servi, le mit de suite comme sur l'enclume. "Eh
bien, mon cher frère, lui dit l'abbé, je juge à propos et je vous ordonne de
vous tenir à la porte du monastère, de vous mettre à genoux devant tous ceux qui
entreront ou qui sortiront, et de leur dire : Mon Père, priez pour moi, car je
ne suis qu'un épileptique spirituel." Isidore obéit à l'abbé avec la même
soumission et la même exactitude que les anges obéissent à Dieu. Ce fut ainsi
qu'il passa sept années consécutives. Or, après qu'il eut passé ce temps dans ce
dur et pénible exercice, et qu'il eut acquit, une obéissance parfaite, une
humilité profonde et une vive componction de ses péchés, l'abbé, dans sa haute
sagesse, jugea que par ces vertus solides cet homme était digne d'être reçu au
nombre des frères et d'entrer dans les ordres sacrés; mais Isidore, qui, pendant
tout ce temps avait pratiqué une patience si extraordinaire et une soumission si
généreuse, fit tant d'instances, soit par lui-même, soit par les autres, soit
par moi-même, pour qu'on lui permît d'achever sa carrière dans ce même lieu et
dans les mêmes exercices, laissant assez à comprendre qu'il croyait n'avoir pas
fort longtemps à vivre, et qu'il était sur le point de sortir de ce monde, ainsi
que l'apprit l'événement, que l'abbé lui accorda ce qu'il demandait avec tant de
zèle et d'ardeur. Mais dix jours après, cet illustre pénitent alla prendre
possession de la gloire éternelle qu'il avait méritée par le mépris parfait
qu'il avait eu pour la gloire temporelle; et sept jours après sa mort,
conformément à la parole qu'il lui avait donnée, il attira dans le ciel le
portier du monastère : car il lui avait dit quelques jours avant de mourir : "Si
j'ai quelque pouvoir auprès de Dieu dans le ciel, nous serons bientôt réunis
ensemble auprès de Lui, pour ne nous séparer jamais." Or tout cela arriva de la
sorte, parce que le Seigneur voulut, d'une manière sensible et frappante, faire
connaître l'excellence et le mérite de l'obéissance par laquelle il n'avait pas
eu honte de faire exactement et de grand cœur les choses basses et humiliantes
qu'on lui avait ordonnées, et de son humilité profonde, par laquelle il avait si
parfaitement imité le Fils de Dieu.
27. Or, pendant qu'Isidore vivait ainsi à la porte du monastère,
je me permis un jour de lui demander quelles étaient les pensées qui
remplissaient son esprit, et les sentiments qui agitaient son cœur. Comme il
vit qu'en me répondant, il contribuerait à mon salut, et me serait de quelque
utilité, il n'hésita pas de me faire la réponse suivante
La première année, me dit-il, je me suis continuellement
représenté que c'étaient mes péchés qui m'avaient ainsi vendu et rendu esclave.
Cette considération me navrait le cœur d'amertume et de douleur, et me portait
à me faire violence pour accomplir les ordres qu'on m'avait donnés; c'est
pourquoi, en me prosternant aux pieds de mes frères, je les arrosais de mes
larmes, et quelquefois de mon sang. Après cette première année, je conçus
l'espérance que Dieu récompenserait et ma soumission et ma patience; ce qui fut
cause que je fis sans peine ma pénitence. Enfin les cinq dernières années je ne
sentis en moi-même qu'un vif sentiment de mon indignité, qui me faisait juger
indigne, non seulement d'entrer dans le monastère, mais de demeurer même où
j'étais; de jouir de la présence et de la conversation des
frères; d'être admis à la participation des saints mystères, et même d'être
regardé par quelque personne que ce fût. C'est pourquoi, tenant mes yeux et plus
encore mon esprit et mon cœur abaissés vers la terre, je conjurais ceux qui
entraient ou qui sortaient, de prier Dieu pour moi."
Histoire de Laurent
28. Un jour que j'étais à table auprès du supérieur,
il se pencha tout doucement vers moi et me dit à l'oreille : "Voulez- vous que
dans un vieillard d'une extrême vieillesse je vous fasse voir une raison et une
sagesse toute célestes ?" Comme je lui fis signe que je le désirais et le lui
demandais, il appela un bon père nommé Laurent; il était placé à une autre
table. Ce respectable moine avait déjà passé quarante-huit ans dans le
monastère; c'était le second prêtre en dignité dans l'église de la communauté.
Il se rendit aussitôt auprès de son supérieur, se mit à genoux, selon la coutume
de la maison, pour recevoir sa bénédiction; puis il se leva pour prendre ses
ordres, mais l'abbé ne lui dit rien, et le laissa debout devant la table, sans
lui rien donner à manger. Or tout cela se faisait au commencement du repas.
Enfin il demeura près d'une heure au moins, immobile et sans mouvement; ce qui
me causait une telle confusion, que je n'osais regarder ce bon père tout blanc
de vieillesse : car il avait quatre-vingts ans. Il resta donc en cet état
jusqu'à la fin du repas, sans que l'abbé lui dit un seul mot. Quand le repas fut
fini, son supérieur lui commanda d'aller trouver Isidore, ce grand pénitent dont
nous avons parlé, et de lui réciter ce paroles du psalmiste : "J'ai attendu
longtemps le Seigneur, et je ne me suis point lassé de l'attendre." (Ps 39).
29. Or, comme je suis très malicieux, je ne manquais pas de chercher l'occasion de parler à ce vénérable vieillard, pour lui demander à quoi il pensait pendant qu'il était ainsi debout devant la table. "Je regardais, me répondit-il, Jésus Christ dans la personne de mon supérieur; aussi ne considérais-je pas le commandement qui m'était imposé comme venant d'un homme, mais comme venant de Dieu; c'est pourquoi, mon cher père Jean, j'étais bien loin de croire que j'étais debout auprès d'une table, autour de laquelle étaient assis de simples mortels; mais me figurant être devant l'autel du Seigneur, je Lui adressais, selon mon pouvoir, de ferventes prières; et je peux vous assurer qu'il ne m'est pas même venu dans l'esprit une mauvaise pensée contre mon supérieur, tant est grande la confiance que j'ai en lui, et tant est forte l'affection que je lui porte; car, ajouta-t-il, "l'amour ne pense mal de personne" (1 Cor 13). Au reste, mon Père, sachez bien que le démon ne trouve plus d'issue pour entrer dans un cœur qui s'est dévoué et consacré entièrement à la simplicité, à l'innocence et à la bonté.
Histoire d'un économe
30. Comme Dieu, dans sa Miséricorde et sa Justice,
avait donné aux religieux de ce monastère un abbé qui en était le sage pasteur
et le tendre sauveur, il lui avait accordé un économe, un administrateur
admirable; car c'était un homme plein de modération et de prudence, de douceur
et de patience, tel enfin qu'on trouverait peu d'hommes qui pussent lui
ressembler. Or comme l'abbé voulait que l'exemple de son humilité et de sa
patience servît au salut des frères, il le reprit un jour fort sévèrement,
quoiqu'il fût innocent, et poussa cette sévérité, jusqu'à le chasser
honteusement de l'église. Sachant de science certaine qu'il n'avait pas fait la
faute, pour laquelle on le punissait avec tant de rigueur, je pris à part le
supérieur pour servir d'avocat à son économe; mais ce sage directeur me répondit
:
"Je sais aussi bien que vous, mon Père, qu'il est innocent; mais
comme il ne convient pas à un père, et que c'est une chose condamnable d'ôter à
son enfant qui a faim le morceau de pain qu'il va manger, de même un père
spirituel se rend à lui-même et à son inférieur un bien mauvais service, s'il ne
cherche pas à tout moment à lui procurer de nouveaux mérites et de nouvelles
couronnes, soit en lui faisant des reproches et lui présentant des humiliations,
soit en le couvrant de mépris, et lui fournissant des mortifications, soit enfin
en l'exerçant dans des railleries et des blâmes, selon néanmoins qu'il le sait
capable de tout supporter avec patience et résignation; car autrement cet
inférieur se trouve privé de trois grands avantages : le premier, c'est qu'il ne
mérite pas la récompense d'une correction charitable soufferte avec patience, le
second, ses frères sont privés des bons effets que son exemple produirait dans
eux; enfin le troisième, et c'est ici le plus grand mal qui puisse arriver, les
inférieurs perdent peu à peu la douceur et la patience, car il arrive souvent
que ceux-là mêmes qui, dans leurs travaux spirituels et dans les humiliations,
paraissaient être vraiment des hommes de patience, s'ils ne sont pas exercés,
repris et humiliés de temps en temps par leur supérieur, qui les regarde pour
des gens vertueux et parfaits, tombent bien vite dans un funeste relâchement; et
leur âme, quoiqu'elle soit une terre bonne, grasse et fertile, si elle n'est pas
arrosée souvent par l'eau de l'humiliation, perd bien vite et bien facilement
son heureuse fertilité, et finit ordinairement par ne plus produire que les
ronces, et les épines de l'orgueil, du dérèglement des
mœurs et d'une confiance
présomptueuse, laquelle chasse toute crainte de Dieu. C'était ce que n'ignorait
pas le grand Apôtre, lorsqu'il donnait cet avis à son cher Timothée : "Pressez
les fidèles, lui disait-il, à temps et à contretemps." (2 Tim 4,2).
31. À toutes ces raisons, je répliquais qu'il
pourrait arriver par des circonstances malheureuses, mais surtout par la
faiblesse de la nature humaine, qu'il y en aurait plusieurs qui, se voyant
repris sans raison, et même avec raison, abandonneraient le monastère; mais la
réponse de ce trésor de sagesse ne se fit pas attendre :
"Une âme, répartit-il, que Jésus Christ a liée avec son pasteur
par les chaînes de l'amour et de la foi, conservera invariablement cette sainte
union : elle préférerait plutôt répandre tout son sang que de la rompre jamais,
surtout si Dieu s'est servi de lui pour la guérir des plaies que le péché lui
avait faites; car elle se souvient de ce qui est écrit : "Ni les anges, ni les
principautés, ni aucune autre créature, ne pourront nous séparer de l'amour de
Dieu, qui est notre Seigneur Jésus Christ" (Rom 8.38-39); et si cette âme n'est
pas liée, attachée et unie inséparablement avec son directeur, je ne peux
sûrement pas concevoir comment elle peut, d'une manière utile, demeurer dans un
lieu où rien ne la retient qu'une obéissance fausse et trompeuse."
Certes, il faut avouer que ce grand homme ne se trompait pas,
puisque, par les moyens dont il s'est servi, il a si heureusement dirigé et
conduit, offert et consacré à Jésus Christ, un grand nombre d'âmes, qui ont été
comme des hosties vivantes.
Histoire d'Abbacyre
32.
Consultons donc la Sagesse de Dieu, elle se trouve même dans des vases d'argile;
c'est ce qui doit nous frapper du plus grand étonnement. C'est la résolution que
me fit prendre la conduite de quelques jeunes religieux, car j'étais hors de
moi-même, en voyant avec quelle vivacité de foi, avec quelle constance, avec
quelle patience et quelle force d'âme ils souffraient d'être repris, mortifiés
et méprisés, non seulement par leur supérieur, mais encore par des frères qui
étaient bien au dessous de lui.
Il y avait dans le monastère un frère qui fixait mes regards
d'une manière toute particulière; il s'appelait Abbacyre, et il y avait déjà
passé quinze ans. Or je m'aperçus qu'il était presque partout maltraité par tous
les moines, et qu'il n'y avait pas de jour où ceux qui servaient à table, ne le
chassassent du réfectoire, parce qu'il était naturellement porté à parler. Je
cherchai l'occasion de lui parler; et l'ayant rencontrée, je lui demandai
instamment de me dire pour quelles raisons on le chassait ainsi du réfectoire,
et qu'on l'envoyait dormir, sans avoir rien mangé à souper. "Croyez-moi, mon
père, me répondit-il avec simplicité, les moines ne me traitent ainsi que pour
connaître mes dispositions intérieures et pour savoir si je serai propre à mener
une vie solitaire; ce n'est donc point avec sévérité, mais dans le désir
charitable de m'éprouver, qu'ils en agissent de la sorte. C'est pourquoi
connaissant parfaitement les pieuses intentions de notre excellent supérieur et
des autres pères, je souffre tout avec joie et plaisir. Voilà quinze ans que je
suis au monastère, et qu'on me traite comme vous voyez. Lorsque je suis entré
dans cette maison, les pères ne m'ont pas caché qu'on y éprouve pendant trente
ans ceux qui ont renoncé au monde; et certes, mon cher père Jean, ce n'est pas
sans de bonnes raisons qu'on tient cette conduite : car n'est-ce pas dans le
creuset et dans le feu, qu'il faut faire passer l'or pour le polir et l'épurer
?"
33. Ce courageux Abbacyre vécut encore deux ans, pendant mon séjour dans cette communauté; et comme il était sur le point de partir de ce monde, il dit aux frères qui entouraient son lit de mort : "Je vous remercie, mes frères, et je rends grâce à Dieu, de m'avoir traité comme vous avez fait; car voilà dix-sept ans que vous m'avez mis par là à l'abri des épreuves et des tentations des démons." Ces paroles firent une si vive impression sur l'esprit de l'abbé, ce juste appréciateur des vertus de ses frères, qu'il mit Abbacyre au nombre des confesseurs, et fit placer son corps auprès de ceux des saints pères qui reposent dans l'intérieur du monastère.
Histoire de Macédonius
34. Je ferais une peine réelle à tous ceux qui ont du zèle et
de l'amour pour la pratique de la vertu, si je ne disais rien ici des saints
exercices et des grands travaux de Macédonius, premier diacre de ce monastère.
Ce grand serviteur de Dieu, si favorisé de son divin Maître, demanda à l'abbé,
deux jours avant la solennité des Rois, que les Grecs appellent Théophanie,
la permission d'aller à Alexandrie pour des affaires importantes qui exigeaient
nécessairement ce voyage. La permission lui fut accordée, mais à la condition
expresse d'être de retour au monastère pour préparer tout ce qui était
nécessaire pour la solennité. Mais le démon, ennemi juré de la vertu, fit naître
tant d'obstacles, que Macédonius ne put revenir au temps fixé; il n'arriva que
le lendemain de la fête. Pour le punir de sa désobéissance, l'abbé le suspendit
de ses fonctions, et le condamna à vivre parmi les novices. Or ce saint diacre,
grand par sa patience, mais plus grand encore par son humilité constante, reçut
cet ordre et accepta cette pénitence avec le même calme et la même tranquillité
d'esprit, que s'il n'eût pas été question de lui même. Après avoir passé
quarante jours parmi les novices, l'abbé voulut lui rendre sa charge et ses
honorables fonctions; mais le lendemain, que l'abbé l'avait rétabli dans sa
dignité, il alla trouver son supérieur, pour le prier avec instance de vouloir
bien le laisser dans ce état d'humilité et de pénitence, et de le laisser vivre
jusqu'à la fin de sa vie au milieu des jeunes frères. Pour obtenir cette grâce,
il l'assurait qu'il avait eu le malheur de commettre, à son voyage, une faute
qui le rendait absolument indigne de pardon. Cependant, quoique le saint abbé
sût parfaitement qu'il n'en était rien, et que son diacre n'alléguait ce
prétexte qu'afin de pouvoir demeurer dans l'état d'abaissement où il était, il
céda au désir si louable, de sa ferveur et de son humilité. On vit donc au
milieu des jeunes moines, un homme vénérable par sa dignité et par son âge, leur
demander le secours et l'assistance de leurs prières, afin, leur disait-il,
d'obtenir de Dieu le pardon de l'exécrable désobéissance dont il s'était rendu
coupable à Alexandrie.
Ce saint diacre, tout indigne que j'en fusse, daigna m'apprendre
un jour la raison particulière qui lui avait tant fait désirer de rester dans
cet état humiliant. "Jamais, me dit-il, je ne me suis vu moins attaqué par les
troubles intérieurs, ni moins agité par les travaux de la guerre spirituelle que
nous faisons au démon, et jamais je n'ai goûté si délicieusement les douceurs
abondantes de la lumière céleste, que depuis que je suis dans les exercices de
cette pénitence.
Histoire de l'économe du monastère
35. Le propre des anges, ajouta-t-il, c'est de n'être
plus exposés à faire des chutes, et même, ainsi que quelques docteurs
l'enseignent, de ne pouvoir tomber; le propre des hommes est de faire des fautes
mais par la grâce de Dieu ils peuvent s'en relever toutes les fois que ce
malheur leur arrive. Les démons, au contraire, sont tombés pour ne jamais
pouvoir se relever de leur chute."
Voici encore ce que me raconta l'économe de ce monastère
célèbre. "Lorsque, me dit-il, j'étais jeune, et que j'étais chargé de prendre
soin des animaux de la maison, j'eus le malheur de faire une faute énorme; mais,
comme je m'étais accoutumé à ne jamais tenir caché dans mon
cœur le serpent qui
s'y était glissé, je pris celui-ci par la queue, aussitôt que je le sentis, et
le montrai au médecin spirituel de mon âme; je lui découvris donc de suite la
méchante action dont je m'étais rendu coupable. Me regardant avec un visage
riant et me donnant un léger soufflet, il m'adressa ses paroles : Allez, mon
fils, continuez vos exercices ordinaires comme auparavant, et ne craignez rien.
Je me confiai entièrement à sa parole; et quelques jours après, je fus assuré de
ma guérison, et je marchai dans les voies de Dieu avec une grande joie, mais
néanmoins avec crainte et tremblement."
36. Quelques docteurs, ont sagement observé que, comme il y a certaines différences essentielles dans toutes les créatures auxquelles Dieu a donné l'existence, de même dans les maisons religieuses, nous voyons différentes manières de marcher et de s'avancer dans la carrière et dans la pratique de la vertu, et diverses inclinations mauvaises qu'il faut combattre et mortifier. C'est ainsi que le sage médecin qui présidait à ce monastère, s'étant aperçu que quelques-uns de ses moines se plaisaient par ostentation et par vanité, à paraître devant les séculiers, lorsque ceux-ci venaient au monastère, les humiliait sévèrement en leur présence, tantôt en leur commandant ce qu'il y avait de plus bas et de plus méprisable tantôt en leur faisant les reproches les plus ignominieux de sorte que ces moines furent obligés, pour éviter cet affront, de se cacher dès qu'ils voyaient entrer les gens du monde. Or cette conduite produisait un effet vraiment étonnant, car elle faisait que la vaine gloire poursuivait la vaine gloire, et empêchait ces moines de se donner en spectacle aux autres.
Histoire de saint Ménas.
37. Comme Dieu, par une grâce insigne, ne voulut pas me priver du secours des prières d'un saint père qui était dans ce monastère, il l'appela à lui sept jours avant mon départ. Ce saint homme s'appelait Ménas. Il avait passé cinquante-neuf ans dans cette maison, et avait successivement exercé toutes les charges qui y étaient établies, il était alors le premier, après l'abbé. Or le troisième jour après sa mort, tandis que nous célébrions ses funérailles et que nous faisions les prières accoutumées, le lieu où était son saint corps se trouva tout-à-coup parfumé d'une douce et suave odeur. L'abbé, qui était présent, nous ordonna d'ouvrir le cercueil, et nous vîmes tous que, de ses pieds vénérables, il sortait comme deux sources d'une huile odoriférante. Alors cet excellent maître dans les voies religieuses nous adressa ces paroles : "Vous êtes tous témoins, nous dit-il, de ce miracle; mais sachez que ses travaux et ses sueurs ont été un parfum délicieux et agréable à Dieu."
38. Il avait bien raison; car les pères se mirent à
raconter quelques excellentes actions de ce saint homme, et, entre autres, qu'un
jour l'abbé avait bien mis à l'épreuve sa patience toute céleste.
Voici le fait : Revenant un soir du dehors, il était allé se
prosterner aux pieds de l'abbé, afin de lui demander, selon l'usage, qu'il lui
donnât sa bénédiction; mais l'abbé le laissa ainsi prosterné jusqu'à l'heure de
l'office, qu'il le bénit et lui permit de se relever. Après quoi il lui fit des
reproches très sévères sur son ostentation, sa vanité et son peu de douceur et
de patience. Or l'abbé ne se conduisit de la sorte que parce qu'il savait avec
combien de courage et de générosité ce saint vieillard souffrirait cette
humiliante mortification, et combien son exemple servirait à l'édification des
autres. C'est ce que m'assura en particulier un des disciples de ce saint moine,
et il m'ajouta que lui ayant demandé un jour avec beaucoup d'instance de lui
dire si, pendant qu'il était ainsi prosterné aux pieds de l'abbé, il ne s'était
pas laissé aller au sommeil; il lui avait répondu naïvement que non, mais qu'il
avait récité tout le psautier.
39. Je ne ferai pas la faute de ne pas orner ici mon
discours par le récit d'un fait qui le fera briller comme une émeraude fait
briller une couronne. Il arriva que, tandis que je vivais au milieu des
illustres pères de ce monastère, la conversation tomba sur la vie des
anachorètes; or ils me dirent avec un visage plein de douceur et de
bienveillance : "Quant à nous, cher père Jean, étant aussi grossiers et aussi
peu spirituels que nous le sommes, nous avons cru ne devoir embrasser que la vie
qui nous convenait le mieux. C'est pourquoi nous n'avons entrepris qu'une guerre
proportionnée à notre faiblesse, et nous avons jugé qu'il était plus avantageux
pour nous de n'avoir à combattre que contre des hommes qui s'emportent et
s'aigrissent, à la vérité, mais qui reviennent et s'adoucissent, que contre les
démons, qui sont toujours en fureur et armés contre le genre humain."
40. Or parmi ces hommes d'une éternelle mémoire, il y en avait
un qui m'aimait beaucoup en Dieu, et qui me parlait avec une grande liberté. Il
me dit donc un jour, avec une affection toute particulière : "Si vous, mon père,
qui êtes si sage, éprouvez la force de celui qui, dans le ravissement de son
cœur, s'écriait : Je peux tout en celui qui me fortifie
(Phil 4.13); si l'Esprit saint est descendu en vous comme une
rosée de grâces et de pureté, ainsi qu'il descendit
autrefois dans la très sainte Vierge, et si la force du
Très-Haut vous environne par la patience, ceignez vos reins,
à l'exemple de l'Homme-Dieu, d'un linge blanc, qui est
l'obéissance, et comme Lui, levez-vous de table,
c'est-à-dire sortez de la solitude; afin de laver les pieds de
vos frères dans l'eau pure de la componction et de la
pénitence, ou plutôt jetez-vous à leurs pieds dans
les sentiments de l'humilité la plus profonde; mettez à
la porte de votre cœur des gardes qui ne s'endorment jamais, et qui ne
soient jamais de connivence avec vos ennemis; arrêtez
l'instabilité et la légèreté de votre
esprit, en le fixant invariablement, malgré les distractions et
la dissipation que lui causent sans cesse et l'agitation des affaires
et les importunités des sens; conservez un repos parfait au
milieu des mouvements et des soins dont la vie est continuellement
agitée. Ici-bas; et, ce qui est encore plus rare, plus difficile
et plus admirable, demeurez ferme et immobile dans le sein des troubles
et des tempêtes qui se succèdent sans cesse. Liez votre
langue par les chaînes d'un silence parfait, et empêchez-la
de tomber dans des disputes hardies et dans des contradictions
audacieuses; combattez soixante et dix sept fois le jour contre cette
souveraine impérieuse et tyrannique; portez la croix de
Jésus Christ dans votre cœur, et comme on enchâsse une
enclume dans du bois, enchâssez de même votre esprit dans
elle, de sorte qu'il soit capable de résister à tous les
coups, à toutes les tentations, à tous les affronts,
à toutes les calomnies, à toutes les railleries et
à toutes les injustices qui pourront vous arriver, de
manière à n'en être jamais ni blessé, ni
offensé, ni agité, ni affligé, ni
découragé, ni abattu, mais à
persévérer immuablement dans la paix et dans le calme.
Dépouillez-vous de votre volonté, comme d'un
vêtement d'ignominie, et entrez ainsi tout nu dans la
carrière céleste; et ce qui est certainement bien rare et
bien difficile, soyez d'une confiance entière et
inébranlable dans celui qui doit et veut vous couronner
après la victoire, et qu'elle soit telle qu'elle ne puisse
être pénétrée ni par les flèches du
doute ni par les traits de la défiance. Mortifiez exactement vos
sens par les austérités de la tempérance, et
prenez bien garde que vous n'ayez à souffrir cruellement de leur
fureur audacieuse et insolente. Servez-vous avantageusement de la
méditation de la mort pour combattre et vaincre la
curiosité de vos yeux, qui ne demandent sans cesse qu'à
contempler la beauté des créatures sensibles. Faites en
sorte de retenir l'indiscrétion et l'injustice de votre esprit,
qui, tandis que vous vous livrez vous-même à la
négligence la plus condamnable, vous porte à juger mal
des actions et de la conduite de vos frères; et tâchez de
le porter à exercer envers eux tous les devoirs d'une
charité sincère.
C'est par toutes ces choses qu'on pourra connaître que vous êtes
véritablement disciples de Jésus Christ, selon sa parole même : "Tout le monde
saura, nous dit-Il, que vous êtes mes disciples, si, dans la société qui vous
réunit, vous vous aimez les uns les autres, et que vous vous témoigniez une
affection mutuelle." (Jn 13.35)
"Venez, venez; oui venez ici, m'ajouta cet excellent ami, fixez
parmi nous votre demeure, buvez avec nous l'eau amère des mépris et des
humiliations; elle deviendra bientôt douce et salutaire. Rappelez-vous que David
chercha longtemps ce qui pouvait être le plus doux et le plus agréable à
l'homme, sans pouvoir le trouver; mais que s'étant demandé à lui-même quelle
pouvait être cette chose, il se fit cette réponse admirable : "Qu'il est bon et
agréable de vivre au milieu de ses frères !" (Ps 132,1). Si, cependant Dieu n'a
pas jugé à propos de nous faire participer au bien excellent de cette patience
et de cette obéissance, il nous sera du moins avantageux de reconnaître notre
faiblesse et notre misère, afin que, si nous passions notre vie hors de cette
carrière, nous soyons remplis d'estime pour ceux qui la parcourent, et que par
nos prières, nous demandions à Dieu les grâces dont ils ont besoin pour
combattre courageusement et remporter la victoire."
C'est ainsi que ce bon père, cet excellent maître dans la vie
spirituelle, me convainquit par des passages et des autorités tirées de
l'Évangile et des Prophètes, et par la tendre affection qu'il me témoignait,
qu'il n'y avait rien de comparable à la récompense et à la couronne qu'on
acquiert, en vivant sous le joug de l'obéissance.
Avant de sortir de ce paradis de délices pour rentrer dans les
ronces et les épines de mes paroles, lesquelles ne peuvent que vous déplaire, et
ne vous être d'aucune utilité, je veux encore vous dire quelque chose des
religieux de ce monastère, et des rares vertus qu'ils y pratiquaient: vous y
trouverez de grands avantages spirituels.
41. L'abbé de ce monastère ayant remarqué que pendant
l'office, auquel j'ai assisté bien des fois, il y avait eu quelques frères qui
s'étaient laissés aller à se dire quelques mots, leur ordonna d'un ton fort
sévère de demeurer à la porte de l'église pendant tout une semaine, et de se
prosterner devant tous ceux qui entreraient ou qui sortiraient, pour leur
demander pardon. Or ceux qu'il condamna de la sorte, étaient des clercs; il y en
avait même parmi eux qui étaient honorés du sacerdoce.
42. Je remarquai un jour que pendant le chant des psaumes il y
avait un moine qui était plus attentif que les autres, qu'il avait une dévotion
extraordinaire, et que, surtout au commencement des psaumes et des hymnes, il
semblait extérieurement qu'il parlait à quelqu'un. Je le priai donc simplement
de vouloir bien me dire pourquoi il en agissait ainsi. "C'est, me répondit-il,
afin que, dès le commencement, je réunisse toutes mes pensées et toutes les
facultés de mon âme pour leur adresser ces paroles. Venez toutes adorer Jésus
Christ notre roi et notre Dieu, et vous prosterner à ses pieds." (prières
initiales de l'office, cf Ps 94.1).
43. Je fis encore une attention particulière à celui
qui était chargé du réfectoire, et je vis avec étonnement qu'il portait à sa
ceinture de petites tablettes, sur lesquelles il écrivait chaque jour toutes les
pensées qu'il avait, afin d'en rendre un compte exact à l'abbé qui était a la
tête du monastère. Or ce que celui-ci faisait, bien d'autres le faisaient aussi,
et j'appris enfin que le supérieur l'avait ordonné.
44. Un frère, pour avoir faussement accusé un autre frère de se
livrer à des paroles vaines et bouffonnes, fut impitoyablement condamné par le
supérieur à être honteusement chassé du monastère, et à demeurer sept jours
entiers dans le vestibule qui était à la porte de la maison, pendant lesquels il
ne devait rien faire autre chose que de supplier qu'on lui permît de rentrer, et
qu'on lui pardonnât la faute qu'il avait commise. Or il fit cette pénitence de
si bon cœur, que l'abbé l'ayant appris, et sachant que pendant les six premiers
jours il n'avait rien mangé, lui fit dire que, s'il avait un véritable désir de
rentrer dans le monastère, il devait être dans la résolution de vivre dorénavant
avec les pénitents; ce que ce frère, vraiment touché de l'esprit de componction,
accepta très volontiers. L'abbé ordonna donc qu'on l'introduise, et qu'on le
mène au lieu destiné à ceux qui pleuraient et expiaient leurs péchés; ce qui fut
exécuté de suite. Mais, puisque l'occasion nous a conduit à parler de ce
monastère des Pénitents, je vais vous en dire quelque chose.
45.
Ce lieu était à peu près à un mille du monastère; on
l'appelait communément la Prison. Toutes les consolations humaines en
étaient bannies : on n'y voyait jamais du feu; l'huile et le vin n'entraient
point dans la nourriture qu'on y prenait; la nourriture des pénitents était du
pain et quelques légumes insipides. L'abbé envoyait dans cette triste maison
tous les moines qui, après leur profession religieuse, étaient tombés dans
quelque faute considérable, et ils y étaient tellement renfermés, qu'il ne leur
était pas libre d'aller ailleurs ni de vivre ensemble, mais seul à seul, et le
plus souvent deux à deux. Ils y demeuraient jusqu'à ce qu'il eût plu au Seigneur
de faire connaître à l'abbé que leurs péchés étaient pardonnés, et qu'ils
étaient réconciliés avec Dieu. Le supérieur général leur avait donné, pour
supérieur particulier, un excellent homme appelé Isaïe, lequel exigeait d'eux
une prière presque continuelle, et ne leur donnait presque point de relâche.
Cependant, pour les empêcher de tomber dans l'abattement et l'ennui, il leur
faisait distribuer une certaine quantité de feuilles de palmier, avec lesquelles
ils faisaient de petites corbeilles. Telle était la vie, l'état et la discipline
de ces pénitents, qui cherchaient avec ardeur à voir la face du Dieu de Jacob.
46.
Il est beau d'admirer leurs travaux et leur pénitence, mais il est salutaire de
les imiter; et ce serait folie et ne pas connaître la faiblesse humaine, que de
vouloir incontinent marcher sur leurs traces.
47.
Si donc notre conscience nous fait des reproches mérités,
considérons avec douleur, les péchés que nous avons commis, jusqu'à ce qu'il
plaise à Dieu de jeter un regard favorable sur la pénitence que nous faisons,
sur les efforts auxquels nous fait livrer le désir violent que nous avons de
nous réconcilier avec Lui, de recevoir le pardon de nos fautes, et de changer
les regrets et la douleur déchirante de nos cœurs en une joie délicieuse,
d'après ces paroles du roi-prophète : "Tes consolations, ô mon Dieu, ont rempli
mon âme de joie, selon la multitude et la grandeur des douleurs qui ont affligé
mon cœur." (Ps 93). Rappelons encore, selon nos besoins, ces autres paroles de
David : "Seigneur, qu'elles ont été grandes, nombreuses et cruelles, les
afflictions dont tu m'as accablé ! mais enfin tu t'es tourné vers
moi, tu m'as
rendu la vie, et tu m'as retiré de l'abîme où j'étais tombé." (Ps 70).
48. Heureux donc est celui qui, dans le dessein de
plaire à Dieu, se fait violence tous les jours, et supporte avec patience et
résignation les mépris et les injures ! Il participera abondamment, n'en doutons
nullement, à la gloire des martyrs et à la joie des auges. Heureux le moine qui,
dans sa profonde humilité, ne se regarde que comme le plus vil et le plus
méprisable des hommes, et ne croit ne mériter que les humiliations et les
abaissements ! Heureux celui qui a su faire mourir sa propre volonté, et
s'abandonner sans réserve à la conduite du directeur que Dieu lui a donné pour
père et pour maître spirituel ! sa place sera à la droite de Jésus Christ
crucifié.
49. Mais remarquez bien que l'homme qui ne veut
souffrir aucune correction, soit juste, soit injuste, agit directement contre
les intérêts éternels de son salut; tandis que celui qui la reçoit avec patience
et allégresse, obtient incontestablement le pardon de ses péchés.
50. Présentez donc à Dieu, en esprit et en vérité, la
confiance et l'affection que vous avez pour votre père spirituel; et par une
grâce singulière, Dieu lui fera connaître l'amour et la tendresse que vous lui
portez, et cette connaissance lui inspirera de vous traiter avec douceur et
ménagement; et, selon que vous le désirez, il deviendra votre ami dévoué.
51. Ce n'est sûrement pas une petite marque de confiance en son supérieur, que de lui découvrir toutes les tentations qu'on éprouve : on suit assurément la voie du salut; mais on s'en éloigne terriblement, quand on cache dans les ténèbres intérieures du cœur, ces serpents cruels et funestes.
52. Voulez-vous savoir si vous avez pour vos frères
un amour solide et véritable, et une affection tendre et sincère, considérez si
les péchés dont vous les voyez coupables, vous attristent et vous désolent, et
si les grâces abondantes qu'ils reçoivent de Dieu, et les progrès qu'ils font
dans la vertu, vous remplissent de joie et de plaisir.
53.
Quiconque, dans une discussion quelle qu'elle soit, soutient avec opiniâtreté
une opinion même vraie et un sentiment fondé, fait voir qu'il est malade de la
maladie du démon, qui est l'orgueil. Si c'est vis-à-vis de ses égaux qu'il en
agit de la sorte, il pourra peut-être encore en guérir par la correction qu'il
recevra de ses supérieurs; mais si c'est vis-à-vis de ses supérieurs, nous
croyons, humainement parlant, que sa maladie est incurable.
54. Comment en effet observera-t-il les règles et les
devoirs de l'obéissance dans ses actions, celui qui les viole avec tant
d'insolence dans ses paroles ? et ne sera-t-il pas, dans toutes les autres
choses plus nécessaires et plus importantes, tel qu'on le trouve dans celles qui
sont moins grandes et moins nécessaires ? Aussi devons-nous voir qu'il travaille
en vain, et qu'il ne recueillera, de sa prétendue obéissance, qu'un jugement
terrible et une sentence de mort.
55. Celui qui, dans des dispositions saintes et des
intentions pures et droites, s'est soumis et dévoué entièrement à la volonté
d'un sage et zélé directeur, ne voit arriver la mort que comme un doux sommeil,
ou plutôt il l'attend et la désire tous les jours comme le commencement d'une
véritable vie; car il a la confiance que ce ne sera pas à lui, mais au directeur
de son âme, que Dieu fera rendre compte.
56. Celui qui a reçu avec plaisir et sans qu'on ait voulu l'en
charger, des mains mêmes de son supérieur, quelques fonctions et quelque charge
à exercer; et que dans la suite il lui arrive de faire quelque faute ou quelque
faux pas dans l'exercice de cette charge, c'est à lui-même, et non point à son
supérieur, qu'il peut s'en prendre, car les armes qu'il a reçues, c'est de son
propre mouvement et par sa propre volonté qu'il les a prises. Il devait les
tourner contre l'ennemi, et malheureusement il s'en est servi pour se percer le
cœur. Mais si, au contraire, c'est malgré lui, après avoir bien fait connaître
sa faiblesse. et son incapacité à son supérieur, après l'avoir prié humblement
et avec instance de ne pas penser à lui, qu'il est obligé de recevoir cette
charge et de se dévouer à cet emploi; il doit avoir bon courage; car s'il vient
à tomber, sa chute ne sera pas mortelle.
57. Mais j'oubliais de vous présenter, mes chers
amis, un pain délicieux et salutaire pour la nourriture de vos âmes; je veux
dire de vous parler de la vertu admirable de ces moines qui, pour s'accoutumer à
recevoir avec la plus grande patience et la plus parfaite charité les injures,
les affronts et les mépris des autres, s'étaient réunis ensemble pour s'exercer
à supporter toute sorte d'humiliations, d'outrages et de mépris.
58. L'âme qui pense sans cesse à confesser ses
péchés, trouve dans cette pensée un antidote efficace contre le danger d'en
commettre de nouveaux; car nous nous livrons assez facilement aux fautes que
nous pouvons ensevelir dans les ténèbres.
59. Ainsi, quoique nous ne soyons pas en la présence
de notre supérieur, si, par une vive représentation, nous nous le figurons au
milieu de nous, cette image de sa présence ne contribuera pas peu à nous faire
éviter avec soin tout ce que nous savons devoir lui déplaire dans nos
entretiens, nos conversations, notre repos, notre nourriture et dans toute autre
chose; et, en nous conduisant de cette manière, nous pratiquerons une véritable
obéissance. Au reste, les véritables et sincères disciples regardent l'absence
de leur maître comme un malheur réel, et s'en affligent, tandis que les mauvais
s'en réjouissent.
60. Je demandais un jour à l'un des plus vertueux pères du
monastère, comment il se faisait que l'obéissance fût la compagne fidèle et
inséparable de l'humilité; voici la réponse qu'il me fit : "Celui, me dit-il,
qui pratique l'obéissance, n'est pas seulement obéissant, il est encore plein de
reconnaissance. Ainsi, quand même il ressusciterait les morts, qu'il posséderait
le don des larmes, et qu'il jouirait de la paix souveraine du cœur, il pensera
toujours que tous ces avantages, il ne les a que par le moyen de son supérieur,
qu'il n'en jouit que par la vertu de ses prières. C'est pourquoi il sera exempt
de tout sentiment de présomption et de vaine gloire. Eh ! comment pourrait-il
s'en enorgueillir, en croyant que ce n'est pas par ses mérites ni par ses vertus
qu'il a toutes ces choses, mais par le secours de son supérieur ?
61. C'est ce qui fait que l'hésychaste est en quelque sorte incapable d'avoir en partage cette humilité intérieure au milieu des choses dont nous venons de parler; car il peut plus facilement croire que c'est par ses propres forces et son industrie qu'il vient à bout de faire les bonnes œuvres qu'il pratique.
Les deux pièges du démon.
62.
Ainsi, lorsqu'un moine qui est soumis à un supérieur, aura évité les deux pièges
que le démon lui tend, il demeurera, comme un véritable disciple de Jésus
Christ, sous le joug d'une obéissance éternelle.
63. Le démon ne cesse de tenter de mille manières différentes ceux qui font profession d'obéissance : tantôt il cherche à troubler et à salir leur imagination par des pensées et des images impures, afin de faire révolter la chair contre l'esprit; tantôt il remplit leurs cœurs de peines, de chagrins et de tristesse; ici il les pousse à l'emportement et à la mauvaise humeur, et cherche toutes les voies capables de paralyser leur volonté et de rendre leur vertu stérile et vaine; là il les porte à l'intempérance dans les repas, à la négligence dans la prière, à la mollesse dans le sommeil; enfin il enveloppe leur intelligence dans des nuages et des ténèbres épaisses, afin qu'en les fatiguant de la sorte, il leur mette dans l'idée et leur fasse croire que c'est inutile pour eux de pratiquer l'obéissance, qu'ils ne tirent aucun avantage spirituel des efforts et des sacrifices qu'ils font, qu'au lieu d'avancer dans la perfection, ils marchent en arrière. C'est ainsi que peu à peu il les décourage et les dégoûte des saintes occupations commandées par l'obéissance, et leur fait misérablement abandonner le champ de bataille; souvent même il ne leur laisse pas le temps de voir et de reconnaître que Dieu, pour fournir à ses serviteurs une occasion favorable de pratiquer d'une manière plus parfaite l'humilité et il obéissance, permet que le trésor de leurs vertus leur soit soustrait; mais ici c'est un effet de la Bonté de Dieu, il nous le rendra, ce trésor, plus riche et plus précieux.
64. Cependant, malgré les longues importunités du
démon, il arrive que quelques-uns viennent à bout, par leur courageuse patience,
de le vaincre et de le mettre en fuite. Mais à peine avons-nous remporté cette
victoire sur le démon de la désobéissance, qu'il en survient un autre qui, par
de nouvelles ruses et de nouvelles tentations, cherche à nous égarer et à nous
perdre.
65. En effet j'ai vu des moines qui, après s'être
entièrement et généreusement livrés à l'esprit d'obéissance, avaient
heureusement obtenu de Dieu, par le secours de leur supérieur, de grands
sentiments de componction et de pénitence, étaient parvenus à un degré sublime
de douceur, de modestie, de chasteté, de ferveur et de constance, avaient
absolument vaincu et soumis leurs appétits déréglés, et vivaient dans un saint
et fervent amour pour Dieu. Or, les démons, jaloux de leur bonheur, pour réussir
à les faire tomber de cet heureux état, ont tâché de leur inspirer
intérieurement et de leur faire croire qu'ils étaient capables de vivre
désormais dans la solitude, et qu'ils étaient assez forts dans la vertu pour
oser espérer, dans le repos de la solitude, la paix souveraine de l'âme et une
douce et céleste tranquillité. Mais, hélas ! qu'est-il arrivé ? ces malheureux
se sont laissé tromper. Ils sont sortis du port pour se jeter en pleine mer; la
tempête les y a surpris sans conducteur et sans pilote; les flots furieux des
pensées impures et des autres tentations ont eu bientôt brisé et fait chavirer
la frêle nacelle qui, portait leur trésor et eux-mêmes. Ils ont donc fait un
triste naufrage et ont péri de la manière la plus misérable.
66. En effet ne faut-il pas que l'Océan soit agité,
troublé et bouleversé, afin de rejeter sur le rivage, les pailles et les
immondices qu'y entraînent les rivières et les fleuves ? C'est ainsi que notre
âme est agitée de temps en temps, pour se débarrasser des saletés que nos
passions, qui sont des fleuves par rapport à elle, lui apportent; et si nous y
réfléchissons encore, nous verrons que dans notre âme, comme sur la mer, une
grande tempête est ordinairement suivie d'un grand calme.
67. Celui qui, tantôt obéit, et tantôt désobéit à son
supérieur, n'est que trop semblable à un homme qui met sur ses yeux malades,
tantôt un excellent collyre, tantôt de la chaux vive. L'Écriture ne dit-elle pas
: "Si l'un édifie, et que l'autre détruise, qu'en pourront-ils recueillir tous
deux, sinon du travail et de la peine?" (Sir 34,23).
68. Ô vous donc, qui êtes les fils, et les serviteurs
obéissants du Seigneur, ne vous laissez pas égarer par le démon de l'orgueil, ne
confessez jamais vos péchés à votre supérieur sous un nom emprunté; car ce n'est
que la confusion que vous en éprouverez en ce monde, qui vous fera éviter la
honte éternelle. Montrez, oui montrez à nu, tout votre mal à votre médecin
spirituel; dites-lui sans crainte et avec naïveté : "Mon Père, cette faute est
toute de moi; cette blessure est mon propre ouvrage; elles ne me sont venues
l'une et l'autre que parce que j'ai vécu dans la négligence; je ne puis
m'excuser sur personne : c'est moi-même qui en suis l'auteur, il m'est
impossible de me plaindre d'y avoir été porté par les mauvais exemples de mes
frères, par les tentations mêmes des démons, par la faiblesse et la limitation
de mon corps, et par quelqu'autre cause : c'est uniquement à raison de ma tiédeur, de
ma paresse et de ma négligence, que je suis tombé.
69. Lorsque vous vous présentez pour faire la
confession de vos péchés, prenez le maintien, la posture et les manières d'un
criminel; que votre visage annonce la modestie et l'humilité, remplissez votre
esprit de la pensée de vos péchés; que vos yeux ne regardent que la terre;
arrosez, si vous le pouvez, les pieds de votre père spirituel de larmes amères
et abondantes, ainsi que vous le feriez, si c'était Jésus Christ même.
Mais, lorsque nous confessons nos péchés, prenons-y garde, et
défions-nous d'une tentation bien funeste : les démons alors redoublent leurs
efforts pour nous porter à ne pas faire une confession entière et sincère, ou
bien à ne nous confesser que sous un nom étranger, enfin à rejeter nos fautes
sur les autres, comme en ayant été la cause ou l'occasion.
70. Si l'habitude qu'on a contractée de faire une chose quelconque, devient si forte et si puissante, qu'elle peut surmonter et vaincre tous les obstacles dans la nature, que ne pourra pas dans nous l'habitude que nous aurons de faire de bonnes œuvres, étant aidés et soutenus par la grâce de Dieu ?
71. Croyez-moi donc, mon fils, si dès le début, vous vous
livrez entièrement aux souffrances, aux mépris et aux humiliations, vous n'aurez
pas de longues années à combattre vos passions, à les vaincre, et à vous
procurer la précieuse paix du cœur.
72. Ne négligez donc pas de faire à votre directeur
la confession de vos péchés, avec des dispositions aussi saintes et aussi
humbles que si c'était à Dieu même. Oh ! Que j'ai vu d'heureux pécheurs qui, par
les sentiments d'une véritable contrition, par une confession humble et entière,
par des prières ferventes, ont tout de suite fléchi la sévérité de leur juge,
qui paraissait inexorable, et ont, changé sa rigueur et son indignation en
miséricorde et en tendresse. C'est pourquoi nous voyons dans l'Évangile que
saint Jean, ce digne précurseur de Jésus Christ, avant de conférer le baptême à
ceux qui se présentaient pour le recevoir, les obligeait à faire la confession
de leurs péchés. Or il n'avait pas besoin lui-même de cette confession, mais il
ne l'exigeait que pour procurer le salut aux pécheurs qui recouraient à son
ministère.
73. Nous ne devons point nous étonner, si, après avoir confessé
nos péchés avec les dispositions requises, il nous reste encore des combats à
soutenir; car nous devons savoir qu'il nous est plus facile d'avoir à lutter
contre la corruption de notre corps, qui nous humilie, que contre l'enflure du
cœur, qui nous élève.
74.
Allez doucement et calmez votre ardeur, lorsqu'on vous raconte la vie et les
vertus des anachorètes qui vivent dans le désert; et ne croyez pas pouvoir
embrasser un genre de vie qui serait au dessus de vos forces, car par
l'obéissance, vous marchez sous les étendards du premier martyr.
75. Si donc il vous arrive de manquer de force et de
courage pendant le combat, ne sortez pas du rang que vous occupez; car c'est
dans ces pénibles moments de la vie, que nous avons le plus besoin d'un médecin
éclairé et habile. Hélas ! ne faut-il pas l'avouer ? Celui qui, quoique protégé
et dirigé par la sagesse et l'expérience d'un supérieur, a néanmoins pu se
laisser tomber, celui-là aurait fait une chute mortelle, et ne se serait pas
relevé, s'il avait été seul et privé de secours !
76. Ainsi il est vrai de dire que lorsque nous avons
eu le malheur de tomber dans quelque faute, les démons, pour profiter de notre
chute et achever notre perte éternelle, nous suggèrent et nous inspirent
fortement le désir et le dessein de nous retirer dans la solitude. Mais n'est-il
pas évident que par cette tentation, s'ils pouvaient nous y faire succomber, ces
ennemis de notre salut voudraient ajouter blessure sur blessure, et nous perdre
éternellement.
77. Si le médecin spirituel que nous avons
actuellement, nous déclare qu'il lui est impossible de procurer à notre âme la
guérison que nous attendons, il ne faut pas perdre courage, mais en chercher un
autre et nous confier à ses soins; car nous devons savoir qu'il est bien peu de
malades spirituels qui aient été guéris sans le secours d'un médecin. Eh ! Quel
est celui qui oserait soutenir un sentiment contraire ? Un vaisseau qui, quoique
conduit et dirigé par un bon et vaillant pilote, a fait naufrage, aurait-il été
épargné par la tempête, s'il en eût été privé ? Qui oserait le dire ?
78. C'est l'obéissance qui produit l'humilité, et l'humilité
produit la paix et le calme dans une âme; car elle la délivre des tempêtes des
passions, et lui procure une victoire parfaite sur son propre cœur. C'est ce
que le roi-prophète nous enseigne par ces paroles : "Le Seigneur S'est souvenu
de nous dans notre humiliation, et nous a délivrés des mains de nos ennemis" (Ps
135,23-24). Rien donc ne peut ici nous empêcher d'affirmer que l'obéissance
engendre la paix précieuse du cœur, puisqu'elle produit l'humilité, et que
l'humilité donne l'existence à cette paix, laquelle perfectionne et couronne
l'humilité. Ainsi l'obéissance est le principe et la cause de l'humilité, et la
paix de l'âme, qui est la fille de l'humilité, donne à sa mère la dernière
perfection. C'est ainsi que Moïse, qui est la figure de l'obéissance, a donné le
commencement de la loi, et que Marie, qui est l'image de la paix parfaite de
l'âme, a donné la dernière perfection à l'humilité.
79.
Ils méritent d'être sévèrement punis de Dieu, ces malades spirituels qui,
connaissant par les avantages qu'ils en ont déjà reçus, la dextérité et la
sagesse de leur médecin, l'abandonnent avec mépris, avant d'être parfaitement
guéris, et recourent aux soins d'un autre qu'ils lui préfèrent.
80. Ne sortez donc pas d'entre les mains de celui
qui, le premier, vous a présenté à notre Seigneur; car vous n'en trouverez pas
un autre pour lequel vous puissiez avoir une affection plus respectueuse.
81. Comme un soldat sans expérience s'expose à un très grand danger en se séparant de sa compagnie pour aller seul combattre l'ennemi; de même il s'expose à un danger pressant, le moine qui, sans avoir passé par les exercices spirituels, et sans connaître la manière dont on doit combattre et vaincre les passions, quitte la société de ses frères pour aller seul, dans la solitude, faire la guerre au démon. La témérité du soldat le met en danger de perdre la vie du corps, et celle du moine, de perdre la vie de l'âme. Aussi Esprit saint nous dit "qu'il vaut mieux être deux ensemble, que d'être tout seul," (Eccl 4,9) c'est-à-dire, que pour combattre efficacement ses mauvaises habitudes avec le secours et l'assistance du saint Esprit, il faut qu'un fils soit assisté par son père spirituel.
82.
Ôter à l'aveugle son conducteur; au troupeau son pasteur; au passager, son
guide; à l'enfant, son père; au malade, son médecin; au vaisseau, son pilote,
n'est-ce pas mettre toutes ces personnes et ces choses dans le danger de périr ?
Ne sera-t-il pas exposé au même malheur celui qui, sans le secours de son père
spirituel sera assez téméraire pour déclarer et, faire la guerre aux démons ?
Hélas ! Ces ennemis se jetteront sur lui, le perceront de mille traits, et le
laisseront étendu sur le champ de bataille.
83. Ceux qui, pour la première fois, se présentent dans un lieu
destiné à prendre soin des malades, doivent avoir pris des précautions pour
connaître les maladies dont ils sont affectés; et ceux qui pensent à se
soumettre au joug de l'obéissance, doivent savoir quelle est l'humilité qu'ils
ont dans le fond de leur cœur, car, si les malades du corps sentent que leur
guérison s'opère à mesure que les douleurs diminuent, les malades de l'âme ne
peuvent compter sur leur guérison spirituelle, qu'autant qu'ils verront que
l'humilité s'accroît dans leur cœur, et qu'ils se blâmeront, se condamneront
eux-mêmes, et détesteront leur vie passée.
84. Consultez donc votre conscience pour voir les
taches de votre âme, comme vous consultez un miroir pour connaître celles de
votre visage. Si vous en agissez de la sorte, cela vous suffira.
85. Les moines qui vivent dans la solitude, sous la
direction d'un père spirituel, n'ont pour ennemis que les démons, qui s'opposent
communément au salut des hommes; tandis que ceux qui passent leur vie dans un
monastère ont à combattre, non seulement contre les démons, mais souvent encore
contre les hommes. Les premiers, étant constamment sous les yeux de leur père,
ont bien soin de ne pas transgresser ses ordres; les derniers, étant rarement en
présence de leur supérieur, sont plus exposés à vivre dans la négligence.
Néanmoins si, parmi ces derniers, il s'en trouve qui soient remplis de ferveur
et de patience, ils peuvent avantageusement remplacer cette privation par la
douceur, la résignation et l'humilité avec lesquelles ils endureront tout ce qui
peut les mortifier et les fatiguer de la part de leurs frères, et mériter une
double couronne de gloire.
86. Veillons donc sur nous avec toutes les
précautions possibles; car un monastère est semblable à un port rempli de
vaisseaux : il est facile que ces bâtiments nombreux se heurtent les uns les
autres, et se fassent du mal. Disons en autant des moines, surtout si parmi eux
il y en a qui aient l'humeur bilieuse et irascible.
87. Lorsque nous sommes en présence de notre
supérieur, gardons le silence le plus scrupuleux, et ne faisons pas croire que
nous nous occupons de lui car celui qui aime et observe le silence, est disciple
de la sagesse, et se procure de grandes lumières sur toute sorte de choses.
88. Il m'est arrivé un jour de voir un moine
interrompre son supérieur. Or je vous déclare que je désespérai de le voir
jamais sous le joug de la véritable obéissance, parce qu'il se servait des
paroles de son père spirituel, non pour s'humilier, mais pour s'élever.
89. Nous devons remarquer avec prudence et sagesse,
observer avec toute l'attention possible, et peser avec une parfaite
circonspection dans quel temps et de quelle manière il convient que nous
préférions à la prière les exercices de la charge que nous avons à remplir; car
on ne doit pas toujours, ni de la même manière, abandonner la prière pour
exercer l'emploi dont on est chargé.
90. Lorsque vous vous trouvez au milieu de vos
frères, vous devez bien prendre garde de paraître plus juste et plus sage
qu'eux, dans quelque chose que ce soit; autrement vous feriez deux grands maux :
d'abord, vous fatigueriez sensiblement vos frères par cette justice fausse et
qui n'est qu' apparence; et ensuite vous n'en retireriez pour vous-même qu'une
sotte vanité et un fol orgueil.
91. Sois zélé dans ton âme, mais ne faites jamais
paraître extérieurement votre régularité; ne vous servez jamais, pour cette
misérable fin, ni d'actions, ni de gestes, ni de paroles, ni de quelque autre
signe secret, et vivez dans cette précaution, tant que vous ne sentirez pas que
vous vous êtes enfin corrigé de cette passion qui vous fait rechercher les
louanges des autres, et qui vous porte à juger et à mépriser vos frères. Si donc
vous éprouvez que vous êtes encore porté à les mépriser, étudiez-vous fortement
à conformer votre conduite à la leur, et à ne jamais vous distinguer ni vous
séparer d'eux par un esprit de vanité et de vaine gloire.
92. J'ai connu un disciple qui, en présence de
plusieurs autres, se servait des louanges que méritait son supérieur, et de ses
vertus, pour s'en faire gloire à lui-même; mais ce misérable, en moissonnant
ainsi dans le champ de son maître, au lieu de la gloire et de l'honneur qu'il
pensait y cueillir, n'y trouva que la honte et la confusion, car tout le monde
se mit à lui dire : "Comment est-il donc arrivé qu'un arbre si bon et si
excellent n'ait produit qu'une branche si mauvaise et frappée d'une si grande
stérilité ?"
93. N'allons pas croire que nous ayons acquis une
patience parfaite, parce que nous voyons que nous endurons sans nous émouvoir,
et que nous souffrons généreusement les reproches et les réprimandes humiliantes
de notre supérieur. Mais supporterions-nous de la même manière les outrages et
les injures que nous feraient toute sorte de personnes ? Hélas ! si nous
souffrons avec douceur ce que notre supérieur nous fait endurer, c'est que nous
le craignons, que nous ne voulons pas lui déplaire, ni lui manquer de
reconnaissance pour les services qu'il nous a rendus, et que d'ailleurs c'est
notre devoir nécessaire.
94. L'essentiel pour nous est de recevoir de la main
de qui que ce soit les humiliations et les mépris, de les faire promptement
passer dans l'intérieur de notre âme, comme une eau qui donne la santé et la vie
: car ce breuvage amer ne nous est présenté qu'afin que nous nous en servions
pour nous purifier des humeurs malignes et corrompues qui rendent notre âme
malade. Or si vous recevez ainsi les contradictions et les mépris, c'est alors
qu'une pureté parfaite fera l'ornement de votre âme et que l'éclat de la lumière
divine ne s'éclipsera plus dans votre esprit.
95. Que nul qui voit un grand nombre de moines se
reposer tranquillement sur la sagesse et la bonté des soins qu'il prend d'eux,
doit bien prendre garde de s'en glorifier, mais se rappeler toujours qu'il y a
une infinité de larrons et de voleurs qui sont autour de lui et des siens, pour
leur tendre à tous des pièges cachés.
Gravez donc profondément dans votre cœur cet avis que vous
donne Jésus Christ : "Lorsque, nous dit-Il, vous aurez fait tout ce qui vous a
été commandé, dites encore : Nous sommes des serviteurs inutiles, nous n'avons
fait que ce que nous devions faire"; (Lc 17,10) car ce ne sera qu'à l'heure de
notre mort que nous connaîtrons réellement le jugement qui sera porté sur nous à
cause de nos bonnes œuvres et de nos travaux.
96. Un monastère est sur la terre une espèce de paradis il
convient donc qu'en y étant, nous imitions les sentiments et les affections des
anges qui environnent le trône de Dieu dans le ciel, et qui accomplissent si
parfaitement ses volontés adorables. Or, dans ce paradis terrestre, nous y
voyons des moines dont le cœur est aussi sec et aussi dur que les pierres; il y
en a d'autres cependant qui, par les larmes d'une tendre et sincère componction,
ont mérité les consolations divines. Mais remarquons ici la bonté ineffable du
Seigneur : les premiers sont durs et insensibles, afin qu'ils ne tombent pas
dans l'orgueil, qui serait indubitablement leur partage, s'ils avaient la
sensibilité des seconds; et ces derniers sont consolés par l'abondance des
larmes qu'ils répandent.
97. Un petit feu est capable d'amollir une grosse masse de cire;
or souvent une petite humiliation, un léger mépris qu'on n'attendait pas,
peuvent adoucir, corriger et faire disparaître la rudesse de l'esprit, la
dureté, l'insensibilité et l'endurcissement du cœur.
98.
J'ai connu deux moines qui se mettaient dans un lieu secret
et caché pour examiner et observer les travaux et pour écouter les gémissements
de quelques saints athlètes de Jésus Christ. L'un de ces deux hommes en agissait
de la sorte avec un cœur droit et simple : C'était par un ardent désir de les
imiter; l'autre, au contraire, avait une très mauvaise intention : il ne le
faisait qu'afin de pouvoir ensuite se moquer publiquement de ces bons moines,
les tourner en ridicule et les détourner de leur saints exercices de piété.
99. Vous devez aussi faire attention que le silence que vous
garderiez d'une manière bizarre et à contretemps, ne trouble et ne fatigue pas
vos frères, et que, si l'on vous ordonne de vous hâter, vous ne le fassiez pas
avec une nonchalance, une lenteur étudiée; car alors vous seriez plus
condamnable que ceux qui courent avec une espèce de fureur. C'est ainsi que,
selon la parole de Job, j'ai reconnu que la gravité a été nuisible à des âmes,
et que d'autrefois la précipitation l'a été à d'autres : tant est étonnante la
variété qu'on peut remarquer dans la malice du cœur humain !
100. Le moine qui vit dans une communauté, ne retire pas autant de fruit du chant des psaumes que de la prière; car la confusion des voix dissipe l'attention et trouble l'intelligence.
101. Mais combattez courageusement la légèreté de
l'esprit, dont les pensées sont vagabondes et volages et forcez-le de rentrer en
lui-même. Au reste, Dieu n'exige pas de ceux qui sont encore des enfants en ce
qui concerne l'obéissance des prières exemptes de toute distraction. Ne vous
découragez donc pas, si, pendant vos prières, votre esprit erre de côté et
d'autre par des pensées involontaires; mais rappelez-le fortement au
recueillement intérieur. Les anges seuls sont capables d'une attention soutenue
et persévérante.
102. Quiconque, dans le secret de son cœur, a résolu de
s'exposer mille fois à la mort plutôt que, dans tout le temps de sa vie, de ne
pas soutenir avec vigueur la guerre qu'il a commencée pour sauver son âme, ne
tombera pas facilement dans les inconvénients que je viens de signaler.
L'inconstance et le changement de lieux sont des sources intarissables de maux
et de malheurs; aussi ceux qui passent facilement d'un lieu à un autre, d'un
monastère à un autre, ne sont pas loin de mériter l'épithète honteuse d'infâmes.
Après tout, rien n'est plus propre à produire la stérilité des bonnes
œuvres
dans une âme, que cette inconstance continuelle.
103. Si donc vous arrivez dans une école de médecine
spirituelle, qui vous est totalement inconnue, et que vous vous mettiez sous la
direction d'un père spirituel que vous ne connaissiez pas, ce que vous avez à
faire, c'est d'examiner avec attention quel est l'esprit et quelle est la
manière de vivre de tous ceux qui sont réunis dans ce lieu. Si vous trouvez que
ces ouvriers et ces ministres du salut sont capables de vous procurer quelque
soulagements et de contribuer à la guérison de votre âme, si surtout vous y
rencontrez le remède singulier et efficace contre l'enflure du cœur et la
vanité, approchez-vous d'eux sans crainte et avec confiance, réunissez-vous,
vendez-vous à eux; et pour passer ce contrat de vente, présentez-leur l'or
précieux de l'humilité; pour papier, l'obéissance; pour tablettes, vos services
et votre travail, et pour témoins, les anges. Déchirez devant eux la cédule
honteuse par laquelle vous vous étiez vous-même rendu esclave de votre propre
volonté; car si vous ne faites qu'errer çà et là, sans vous fixer nulle part,
vous perdrez le prix par lequel Jésus Christ vous a racheté. Que ce monastère
soit pour vous comme un tombeau, d'où les morts ne doivent sortir que pour
comparaître devant le souverain Juge; et s'il en est qui en soient sortis
autrement, il est bien à craindre et même à croire qu'ils sont réellement morts.
C'est pourquoi nous devons conjurer le Seigneur de détourner loin de nous cet
épouvantable malheur.
104. Les paresseux, pour ne pas faire les choses
pénibles qu'on leur commande, ont coutume d'alléguer la nécessité où ils se
trouvent de vaquer à la prière; mais lorsqu'on leur en ordonne de douces et
d'agréables, il n'ont alors pas plus envie de prier que de se brûler.
105. Il est un certain nombre de moines qui se
désistent des charges et des emplois qu'ils exerçaient dans le monastère, mais
par des motifs bien différents; car les uns les abandonnent en faveur d'un
frère, et parce qu'on les en prie; les autres ne veulent pas les exercer par
paresse et lâcheté; ceux-ci y renoncent par une vaine ostentation, et ceux-là,
pour être plus libres, les quittent avec grand plaisir.
106. Si vous êtes entré, dans une communauté, et que
vous vous aperceviez que votre âme, au lieu d'y être éclairée de nouvelles
lumières, se plonge, au contraire, dans des ténèbres plus profondes, vous n'avez
pas d'autre parti à prendre que d'en sortir le plus vite que vous pourrez; car
quoique l'homme de bien puisse toujours et partout se conduire en homme de bien,
le méchant ne devient bon nulle part.
107. Dans le monde, les médisances et les calomnies
produisent ordinairement des querelles et des animosités; dans un monastère
l'intempérance donne la mort à toutes les vertus, et inspire l'horreur pour la
vie religieuse. Si donc il vous est donné de réduire en esclavage cette
maîtresse tyrannique, vous jouirez partout de la paix et de la tranquillité de
l'âme; mais si elle établit son emprise sur vous, votre salut sera, jusqu'à la
mort, dans un péril éminent.
108.
Dieu, par une faveur singulière, accorde à ceux qui sont vraiment enfants de
l'obéissance de voir et de contempler les vertus de leur supérieur, et leur
cache adroitement ses mauvaises qualités et ses mauvaises actions. Le démon, qui
est l'ennemi déclaré de la vertu, fait tout le contraire.
109.
Prenons, mes amis, le mercure comme l'image de la perfection de l'obéissance; et
faisons bien attention que, quoiqu'il soit continuellement en mouvement et qu'il
se tienne toujours au dessous des autres liquides, il est toujours pur et ne se
souille jamais par quelque impureté.
110. Que ceux donc qui pratiquent la vertu avec une
sainte ardeur, prennent bien garde de croire que les autres se livrent à la
négligence; car ils mériteraient d'être jugés et condamnés plus sévèrement que
ceux dont ils blâment et critiquent la paresse. Voilà pourquoi je pense que le
bon patriarche Loth fut jugé digne d'être appelé juste, parce qu'en vivant au
milieu des impies mêmes, il n'avait néanmoins jamais condamné personne.
111. Il est vrai que partout et toujours nous devons
faire en sorte de préserver notre âme de la dissipation, du trouble et de
l'inquiétude; mais c'est surtout lorsque nous devons nous livrer aux exercices
de la prière et au chant des psaumes : car c'est alors que les démons redoublent
leurs efforts pour remplir notre esprit de distractions, afin de nous faire
perdre le fruit de cette sainte occupation.
112. Il est vraiment serviteur de Dieu, celui qui, pendant qu'il
rend des services à ses frères, élève son cœur jusqu'au ciel, y fixe ses
vœux,
ses affections et ses sentiments, et ne cesse de frapper à la porte de Dieu par
ses ferventes prières.
113. Les injures, les mépris, les humiliations et toutes les
choses dures et pénibles produisent l'amertume de l'absinthe dans l'âme de celui
qui s'est tout dévoué aux devoirs de l'obéissance; tandis que les louanges, les
applaudissements et les honneurs remplissent d'une douceur semblable à celle du
miel le cœur de celui qui ne se plaît que dans les choses douces et agréables.
Mais rappelons-nous ici quelle sont les propriétés du miel et de l'absinthe.
Celle-ci, purifie l'estomac et les entrailles des humeurs malignes et bilieuses;
et celui-là ne sert guère qu'à les augmenter.
114. Ayons une confiance sans bornes en ceux qui,
dans le Seigneur, se sont chargés de conduire notre âme au port du salut, quand
même il nous semble qu'ils exigent de nous des choses contraires au salut; car
c'est dans ces circonstances, oui c'est surtout dans ces circonstances pénibles,
que notre confiance en leurs lumières et en leur sagesse est éprouvée par le feu
de l'obéissance et de l'humilité; et la marque la moins équivoque que nous
puissions donner de la fermeté de notre foi, c'est d'accomplir sans hésiter ce
que nos supérieurs nous ordonnent, quoique leurs ordres nous paraissent opposés
à ce que nous espérons et désirons.
115. Nous l'avons déjà dit : l'humilité naît de l'obéissance;
mais la prudence religieuse tire son origine de l'humilité. Les docteurs
l'appellent discernement. Cassien a dit sur cette vertu des choses admirables
dans un excellent traité qu'il a fait tout exprès. Or cette excellente vertu
orne l'esprit de lumières, et lui communique même la faculté de prévoir les
choses futures. Qui pourra donc, en considérant de si grands avantages, se
refuser de parcourir la belle carrière de l'obéissance ? N'est-ce pas elle qu'a
chantée le psalmiste royal, lorsqu'il a dit : "Tu as préparé, ô mon Dieu, dans
ta grande Bonté, un trésor à ton peuple;" (Ps 67) et ce peuple heureux, ne
pouvons-nous pas assurer que ce sont les moines réellement obéissants, et que ce
trésor précieux est la présence de Dieu dans leurs cœurs ?
116.
Ne perdez jamais le souvenir de ce grand serviteur de Dieu,
de cet intrépide athlète de Jésus Christ, lequel, pendant dix-huit ans qu'il
vécut dans la plus parfaite obéissance à son supérieur, ne put pas une seule
fois recevoir de lui cette parole consolante : Mon fils, que je désire que
vous vous sauviez ! Mais, tandis que les hommes lui refusaient cette
consolation, Dieu Lui-même le consolait admirablement; car il ne lui disait pas
seulement au fond de son cœur : "Je désire que tu sois du nombre de mes élus",
paroles qui n'auraient exprimé qu'une chose incertaine, mais il lui assurait
qu'il était sauvé; ce qui lui annonçait un état certain et indubitable.
117. Parmi ceux qui vivent sous le joug de
l'obéissance, il en est quelques-uns qui ne font pas attention qu'ils vivent
dans une illusion bien funeste : ce sont ceux qui, connaissant la facile
condescendance de leur supérieur, lui demandent et obtiennent des charges, des
emplois et des exercices conformes à leurs goûts et à leurs inclinations; mais
que ces malheureux sachent et comprennent qu'en obtenant ainsi ce qu'ils
souhaitaient, ils ont perdu tout droit à la couronne et à la récompense
destinées à la parfaite obéissance : car l'obéissance est un renoncement entier
et absolu à toute dissimulation et à toute volonté propre.
118. Il arrive quelquefois qu'un moine, ayant reçu un
ordre de son supérieur, et prévoyant que s'il l'accomplit, il lui fera de la
peine, ne l'accomplit pas par ce seul motif; comme il arrive aussi qu'un autre
moine, prévoyant bien la même chose, exécute sans hésiter les ordres qu'il a
reçus, Or on demande ici quel est celui de ces deux moines dont la conduite a
été la plus sainte et la plus conforme à l'esprit d'obéissance.
119. Cependant il ne faut nullement penser ici que le démon, notre cruel ennemi, agisse jamais d'une manière contraire à la volonté qu'il a de nous faire du mal; et vous devez être convaincu de cette vérité, par l'exemple de ceux qui, après avoir vécu quelque temps dans une cellule, ou dans un monastère, avec douceur et patience, sont ensuite tombés dans le relâchement. Si donc nous éprouvons en nous le désir de quitter un monastère pour passer dans un autre nous devons, afin de connaître ce que Dieu demande de nous, examiner sérieusement s'il ne Lui serait point agréable que nous demeurions dans le lieu où nous sommes; car il me semble que c'est une tentation que nous avons à combattre; étant donc ainsi attaqués par le démon, nous devons nous défendre.
Histoire de saint Acace.
120. Je me rendrais également coupable de malice et de
cruauté, si je passais sous silence des choses qu'il n'est pas permis de taire.
Or c'est Jean Sabaïte, qui ne m'est pas peu cher, lequel m'a raconté ces choses
merveilleuses; et vous savez par votre propre expérience, mon respectable père,
combien ce grand homme est exempt de passions et d'exaltation; vous savez aussi
combien il abhorre la vaine gloire dans ses paroles. Voici donc ce qu'il m'a dit
: "Il y avait dans un monastère de l'Asie où je demeurais alors, un vieillard
très négligent et d'une conduite très mauvaise; je vous le dis, non pour juger
des intentions secrètes de cet homme, mais pour l'honneur de la vérité. Or il
arriva, je ne sais comment, que ce vieillard eut pour disciple Acace, jeune
homme d'une admirable simplicité et d'une prudence étonnante. Ce jeune moine
souffrit de la part de son maître tant et de si mauvais traitements, que bien
des personnes refuseront de les croire; car il ne se contentait pas de le
couvrir et de l'accabler d'injures, d'outrages et d'humiliations, mais il le
déchirait et lui sillonnait le corps de blessures et de plaies par les coups
redoublés qu'il déchargeait sur lui tous les jours. Acace souffrait toutes ces
indignités et ces cruautés avec une patience et une sagesse vraiment étonnantes.
Or comme chaque jour je voyais que ce saint jeune homme était plus cruellement
traité qu'un vil esclave, je lui adressais quelques paroles de consolation,
lorsque je le rencontrais : Eh bien, mon cher Acace, lui disais-je, comment vous
trouvez-vous aujourd'hui ? Qu'y a-t-il de nouveau pour vous ? Et pour toute
réponse, ce bon moine me montrait des yeux tout ternes et sans vivacité, un cou
tout meurtri et une tête remplie de plaies et de contusions; et comme je savais
combien sa patience était grande et généreuse, je me contentais de lui dire pour
l'encourager : Courage, mon cher frère, tout va bien; oui, tout va bien :
souffrez toujours avec douceur et résignation, et vous recueillerez bientôt les
fruits abondants de la patience. Or après avoir ainsi passé neuf ans sous la
férule de cet impitoyable vieillard, son âme sainte s'envola vers le ciel. Cinq
jours après la mort d'Acace, son maître alla voir un ancien solitaire, homme
très recommandable par ses vertus, et, après l'avoir salué, lui raconta la mort
de son saint et fervent disciple. Mais ce bon vieillard lui répondit qu'en
vérité il ne pouvait le croire. Alors le maître d'Acace ajouta : "Venez donc
avec moi, et vous verrez si je vous trompe. Le solitaire se leva, et vint avec
ce père sur la tombe de ce grand et vaillant athlète de Jésus Christ. Quand il y
fut arrivé, comme si Acace eût été encore en vie, et en effet il n'était pas
mort, puisqu'il n'était que dans le sommeil des justes, il lui adressa ces
paroles : Frère Acace, est-ce bien vrai que vous êtes mort ? Alors ce
noble enfant de l'obéissance donna, même après sa mort, un illustre exemple de
soumission; car il obéit à celui qui l'interrogeait, et lui répondit :
Comment pourrait-il arriver, mon Père, qu'un disciple sincère de l'obéissance
puisse mourir ? Ces mots frappèrent le maître de ce jeune moine d'une
terreur si forte, que, fondant en larmes, il tomba le visage contre terre, et
s'empressa de demander au supérieur de la Laure de lui permettre de fixer sa
demeure auprès du tombeau de son disciple. Il obtint cette permission, et passa
dans ce lieu le reste de sa vie, en pratiquant une modestie, une patience et une
soumission parfaites. Il ne cessait pas de répéter aux pères de cette communauté
: Hélas, mes pères, j'ai commis un homicide.
Or, mon père, je crois devoir vous déclarer que celui qui
parlait au jeune Acace, était lui-même l'abbé Jean, qui nous a conservé et
raconté cette histoire, car cet admirable abbé m'en a raconté une autre, sous un
nom emprunté, et j'ai ensuite découvert que c'était à lui-même qu'elle était
arrivée.
Histoire de Jean le Sabaïte, ou d'Antiochos
121. Tandis que j'étais, me dit-il, dans le même monastère,
je remarquai un autre moine qu'on avait mis sous la discipline d'un père, homme
d'un âge avancé, d'un esprit doux, patient, raisonnable et modéré; mais comme le
jeune moine s'aperçut que son maître était plein de respect et de prévenance
pour lui, il jugea sagement que cette conduite lui serait autant nuisible et
funeste qu'elle l'avait été à plusieurs autres personnes. Il se permit donc de
prier ce bon moine qu'il daignât lui accorder de se retirer de sa compagnie. Or,
comme il avait encore un autre disciple, il ne fit pas difficulté de lui
octroyer sa demande. Ce moine quitta donc ce maître, qui lui donna avec bonté
des lettres de recommandation, pour qu'il pût entrer dans un des monastères du
Pont. La première nuit qu'il passa dans ce monastère, il vit en songe des
personnes qui le pressaient fortement de leur rendre compte d'une somme d'argent
qu'il leur devait; lesquelles, après avoir sérieusement examiné l'état des
choses, le convainquirent qu'il était redevable de cent livres d'or. Quand il
fut éveillé, il comprit fort bien ce que signifiait cette vision. C'est pourquoi
il ne cessait de se répéter à lui-même : Malheureux Antiochos, c'était
son nom, il n'est que trop vrai qu'il te reste bien des dettes à acquitter.
Je demeurai, continua-t-il, trois ans dans ce monastère, obéissant aveuglément à
tout ce qu'on me commandait, et comme j'étais étranger, tout le monde me
méprisait, m'humiliait et me maltraitait. Or, après avoir passé ainsi ces trois
premières années, j'eus une seconde vision, pendant laquelle un personnage me
remit une quittance seulement de dix livres d'or sur les cent que je devais. Je
m'éveillai, je compris l'avertissement qui me venait d'en-haut, et je me dis à
moi-même : Hélas ! Pendant ces trois ans de travaux et de peines, tu n'as pu
payer que dix livres d'or; quand pourras-tu, misérable, t'acquitter des autres ?
Il faut donc, pauvre Antiochos, que pour te libérer entièrement, tu supportes de
plus grands travaux, et que tu dévores des humiliations plus profondes. Je
pris donc la résolution extraordinaire de contrefaire le fou, sans néanmoins
faire croire que j'avais entièrement perdu la raison. Les pères du monastère, en
me voyant dans cet état, et connaissant d'ailleurs la promptitude avec laquelle
j'accomplissais les ordres qu'on me donnait, me chargèrent de toutes les
occupations les plus pénibles et les plus difficiles de la maison, et ne me
regardèrent plus que comme l'ordure de la communauté. Je passai encore treize
ans dans cet état, au bout desquels, les mêmes hommes que j'avais vus,
m'apparurent encore pendant mon sommeil, et me donnèrent enfin la quittance de
toute ma dette. Or pendant toutes ces années, lorsque les pères m'accablaient de
mauvais traitements, la pensée et le souvenir de la dette énorme que j'avais à
payer, me remplissaient de force et de courage, et me les faisaient souffrir
avec patience et résignation". Voilà, mon cher père Jean, ce que Jean le Sabaïte, ce trésor de sagesse, m'a raconté de lui-même, sous le nom emprunté
d'Antiochos. C'était Lui-même qui, par son héroïque patience, avait obtenu
d'être déchargé de toute cette dette, et avait mérité le pardon de tous ses
péchés.
122.
Mais considérons encore quelle a été sa rare prudence dans
les jugements qu'il portait sur les dispositions intérieures des hommes;
prudence admirable qu'il n'avait acquise que par une obéissance très parfaite.
Dans le temps qu'il demeurait au monastère de Saint-Sabba, trois moines se
présentèrent à lui pour se mettre sous sa discipline. Il les reçut avec une
affection toute particulière, et fit tout ce que sa charité lui suggéra pour les
remettre de la fatigue du voyage; mais après trois jours, ce saint vieillard
leur adressa ces paroles : "Mes Frères, leur dit-il, je ne suis qu'un misérable
pécheur; il m'est donc impossible de vous accorder ce que vous me demandez."
Ces moines ne donnant aucune suite à cette réponse, ni à la
raison qu'il alléguait, le prièrent avec, instance de les recevoir au nombre de
ses disciples : tant était grande l'idée qu'ils avaient de sa vertu ! Mais,
comme ils virent que rien ne pouvait le fléchir ni le gagner, ils se
précipitèrent tous à ses pieds, et le conjurèrent avec instance de leur donner
au moins quelques règles salutaires de conduite et de leur dire de quelle
manière et dans quel lieu ils devaient passer le reste de leur vie. Cédant alors
à leurs vœux ardents, et sachant d'ailleurs qu'ils recevraient ses avis avec
soumission et humilité, ce saint vieillard dit à l'un d'eux : "Mon fils, il est
agréable au Seigneur que vous viviez dans la solitude, sous la direction d'un
père spirituel." Puis s'adressant au second : "Pour vous, lui dit-il, allez et
consacrez au Seigneur votre volonté, sans vous en rien réserver, chargez-vous de
la croix qu'il vous a destinée; vivez dans un monastère, au milieu de la société
des frères, et vous aurez indubitablement un trésor dans le ciel." Enfin il dit
au troisième : "Quant à vous, il faut qu'il n'y ait pas un instant dans votre
vie, où vous ne pensiez à cette sentence de notre Seigneur : Celui qui
persévérera jusqu'à la fin, sera sauvé (Mt 10.22); allez donc, et faites en
sorte que parmi tous les hommes il n'y en ait point qui soient plus sévères ni
plus pénibles que celui que vous prendrez pour maître et pour conducteur dans la
vie religieuse; ne vous séparez jamais de lui, et chaque jour avalez, comme du
lait et du miel, les mépris et les humiliations par lesquelles il vous fera
passer." À ces paroles, un frère répartit à ce grand homme : Mais si ce père
spirituel vivait dans la paresse et la négligence, que faudrait-il faire ? —
"Quand même vous le verriez, lui répondit-il, tomber dans quelque faute qui vous
ferait horreur, demeurez avec lui et contentez- vous de vous dire à vous-même :
Mon ami, qu'es-tu venu faire ici ? Alors triomphant de la tentation, vous
sentirez toute l'enflure de l'orgueil tomber et s'évanouir, et le feu de la
concupiscence diminuer et s'éteindre,"
123.
Nous tous, qui craignons le Seigneur, efforçons-nous de
combattre sous ses étendards avec toute l'énergie et le courage dont nous sommes
capables, de peur que, placés dans une école de vertu, au lieu d'apprendre la
science heureuse des bonnes œuvres, nous n'apprenions l'art funeste de devenir
vicieux et méchants, astucieux et trompeurs, emportés et colères; et ne soyez
pas étonnés que ce malheur arrive quelquefois : car tant que nous sommes dans le
monde, soit parmi les matelots, soit parmi les laboureurs, soit ailleurs, les
ennemis de notre roi, les démons, ne nous attaquent pas avec une si grande
violence; mais dès qu'ils nous voient sous les étendards de notre divin Général,
et qu'ils aperçoivent qu'il nous a reçus à son service, donné des armes, une
épée, un habit militaire, alors ils frémissent de fureur, cherchent et emploient
toute sorte de moyens et de ruses pour nous perdre; c'est pourquoi nous sommes
essentiellement obligés de veiller sans cesse sur nous et autour de nous.
124.
J'ai vu des enfants aimables par l'innocence et la
simplicité de leur âme, et par la beauté de leur corps, envoyés dans des maisons
d'éducation pour s'y former à la science et à la sagesse, et y acquérir les
autres connaissances utiles, lesquels, par le commerce qu'ils ont eu avec des
condisciples vicieux et pervers, s'y sont pervertis, et n'y ont malheureusement
appris que la ruse, l'astuce et la corruption du cœur. Que celui qui a de
l'intelligence, comprenne la fin que je me propose, en parlant de la sorte.
125. Il est impossible que ceux qui s'appliquent de
toutes leurs forces à se procurer la science du salut, n'y fassent pas de grands
progrès. Mais admirons ici la divine Providence; les uns connaissent les progrès
qu'ils obtiennent, et les autres ne les aperçoivent pas.
126. Un banquier qui veut bien gérer ses affaires, ne
manque pas, chaque soir, de se rendre un compte exact et circonstancié du gain,
ou de la perte qu'il a faite pendant la journée. Mais il ne pourra pas savoir au
juste où il en est, si, à chaque instant, il ne note les affaires qu'il traite;
c'est de cette manière qu'il lui sera possible d'avoir une connaissance exacte
de celles qu'il aura faites chaque jour.
127. Lorsqu'on fait des reproches à un mauvais moine,
on le voit de suite triste et de mauvaise humeur, ou bien il se jette lâchement
aux pieds du supérieur qui lui fait des remontrances pénibles, afin de lui
présenter mille excuses. Mais en s'humiliant ainsi, c'est moins dans le désir de
pratiquer l'humilité et la soumission que pour mettre fin à une scène qui le
fatigue. Si donc on vous mortifie par des reproches amers, sachez garder un
silence salutaire, et supporter avec une patience courageuse qu'on applique à
votre âme le fer et le feu des corrections sévères, lesquelles vous purifieront
et répandront dans votre esprit des lumières abondantes; et lorsque votre
médecin spirituel aura terminé son opération, prosternez-vous à ses pieds pour
lui demander pardon et vous excuser : car si vous le faisiez dans le moment
qu'il vous reprend avec zèle, il pourrait fort bien ne pas vous écouter, et même
vous rejeter.
128. Ceux qui vivent en communautés, doivent faire
sans doute une guerre mortelle à tous les vices; mais il en est surtout deux que
tous les jours de leur vie ils doivent attaquer avec plus de vigueur et de
courage que les autres. Ces deux vices sont l'intempérance et la colère. Or je
dis que ces vices doivent être l'objet particulier des cénobites, parce que ces
passions trouvent dans la société des personnes qui vivent avec nous, les
aliments qui leur conviennent.
129. Quoique nous soyons bien loin de pouvoir
pratiquer des vertus rares et sublimes, le démon, pour nous faire briser le joug
de l'obéissance sous lequel nous avons le bonheur de vivre, ne laisse pas de
nous en suggérer la pensée et de nous en inspirer le désir insensé. Pénétrez en
effet dans l'intérieur des moines imparfaits et téméraires, et vous verrez
qu'ils soupirent après la vie solitaire, qu'ils désirent avec ardeur les jeûnes
les plus rigoureux, la prière la plus continuelle et la plus recueillie,
l'humilité la plus profonde, la méditation de la mort la plus constante, la
componction la plus vive, la victoire la plus complète sur leurs passions, le
silence le plus absolu et une pureté d'ange. Mais comme, par une conduite
secrète de la divine Providence, ils n'ont pu, dès le commencement de leur
noviciat, pratiquer selon leur désir ces belles et excellentes vertus, on les a
vus ensuite tout découragés, abandonner les pratiques les plus ordinaires, et se
retirer du monastère. Le démon les a trompés, en leur faisant désirer à
contretemps la pratique de ces vertus, afin qu'ils ne pussent pas par la
persévérance, les acquérir dans le temps convenable. Mais ce ne sont pas
seulement les moines cénobites qu'il cherche à tromper, il attaque aussi les
anachorètes. C'est ainsi que pour décourager et faire tomber les solitaires, cet
ennemi rusé et trompeur leur prêche et leur exalte le bonheur des moines qui
vivent en communauté; il leur vante l'hospitalité qu'ils exercent, les services
de charité qu'ils se rendent les uns aux autres, leur affection et leur union
fraternelles, les soins affectueux et assidus qu'ils ont pour les malades, et
mille autres avantages afin de les dégoûter du genre de vie qu'ils ont embrassé,
et de les faire égarer dans une fausse voie.
130. Il faut cependant l'avouer, l'hésychia n'est le partage que
d'un petit nombre, et cette vie de perfection ne convient qu'à ceux que le
Seigneur, par des grâces particulières et par des consolations toutes célestes,
soutient et fortifie dans les travaux pénibles qu'ils ont à supporter, et dans
les combats difficiles et cruels qu'ils ont à soutenir.
131.
La connaissance que nous avons de nos mauvaises
dispositions et de nos défauts, doit donc nous faire chercher et choisir de
préférence l'état d'obéissance, comme nous étant le plus propre et le plus
convenable. Que celui, par conséquent, qui se sent porté à l'intempérance et aux
plaisirs charnels, ait soin de se mettre sous la discipline d'un supérieur d'une
vertu éprouvée et d'une rigoureuse inflexibilité dans la pratique de la
tempérance et de la sobriété, plutôt que d'un faiseur de miracles, d'un ami de
l'hospitalité, et d'un homme qui se plaise à servir les autres à table. Que
celui qui sent son cœur agité par la vanité et possédé de l'orgueil, choisisse
pour père spirituel un homme d'une grande sévérité et d'une austérité parfaite,
qui ne lui montre jamais un visage riant et satisfait, mais qui soit constamment
sans clémence et sans douceur. Il faut donc bien nous garder de rechercher pour
directeur un homme capable, par sa sagesse et ses lumières, de nous prédire les
choses futures et de prévoir ce qui doit arriver. Désirons et procurons-nous des
docteurs véritables, lesquels, par leurs bons exemples dans la pratique de
l'obéissance et de l'humilité, et par la solide science, puissent nous guérir de
nos maladies spirituelles, nous donner des règles de conduite, nous faire
connaître l'état et le lieu qui nous sont nécessaires pour nous sanctifier.
133. Si donc vous êtes dans la volonté sincère de vous dévouer
tout entier à l'obéissance, ne perdez jamais de vue l'exemple que nous a donné Abbacyre; comme ce grand serviteur de Dieu, dites-vous souvent à vous-même :
"Ton supérieur veut éprouver et connaître ta fidélité; c'est pour cette fin
qu'il te met à cette épreuve." Cette pensée vous empêchera de vous tromper, vous
ne vous éloignerez pas de la voie que vous devez suivre; et si vous avez pour
lui une confiance d'autant plus entière et un amour d'autant plus affectueux,
qu'il vous reprend avec plus de rigueur et de sévérité, c'est une marque
certaine et indubitable que l'Esprit saint a daigné vous visiter, et qu'il
habite invisiblement dans votre cœur. Au reste remarquez bien que, si vous
souffrez avec une patience courageuse et constante les reproches et les
humiliations de votre supérieur, loin d'avoir sujet de vous en glorifier et de
vous en réjouir, vous avez mille raisons d'en gémir et d'en pleurer; car c'est
votre conduite qui vous a mérité ces réprimandes ou ces corrections humiliantes,
et qui a été cause que votre père spirituel s'est mis de mauvaise humeur contre
vous.
134. Ne vous troublez pas, et ne soyez pas étonné de
ce que je vais vous dire; car je ne le dirai que bien fondé et appuyé sur une
autorité solide : c'est sur Moïse. Je dis donc qu'il nous est moins funeste de
pécher contre Dieu même que contre notre père spirituel. En voici la raison : Si
par nos péchés nous avons irrité Dieu contre nous, notre père spirituel peut
l'apaiser, et nous réconcilier avec lui; mais lorsque nous avons offensé notre
père en Dieu, à qui recourrons-nous pour nous rendre Dieu propice ? Cependant il
me semble que Dieu apaisera notre supérieur, ainsi que notre supérieur a calmé
Dieu en notre faveur.
135. Dans tout ce que nous venons de dire, il est une
chose que nous devons examiner, considérer et peser avec grand soin et sans
passion; c'est de savoir dans quelles circonstances nous sommes obligés de
souffrir avec amour et reconnaissance, avec patience et sans rien dire, les
reproches que nous fait notre supérieur, et dans quelles autres circonstances il
nous est permis, pour nous excuser, de lui rendre compte de la conduite que nous
avons tenue, laquelle nous a mérité son indignation et ses réprimandes. Quant à
moi, je pense que toutes les fois que les humiliations ne tombent que sur nous,
nous devons garder le silence; car c'est une excellente occasion d'enrichir et
d'orner notre âme. Mais si ces humiliations sont nuisibles au prochain, il me
semble que, par charité et pour le bien de la paix, nous sommes autorisés à
rompre le silence et à défendre notre frère, dont nous connaissons l'innocence.
136. Personne ne peut mieux vous instruire des avantages de la pratique de l'obéissance, que ceux qui ne la pratiquent plus. Ils comprennent fort bien dans quel heureux ciel ils vivaient, quand ils étaient sous le joug de la soumission.
137. Quiconque est vraiment possédé du désir
d'acquérir la paix et la tranquillité de l'âme, et de trouver Dieu, croit faire
une perte énorme, si, dans sa vie, il se passe un seul jour où il n'ait quelque
humiliation à souffrir.
138.
De même que plus les arbres sont agités par les vents, plus ils poussent des
racines fortes et profondes ainsi plus ceux qui vivent dans l'obéissance sont
exercés et éprouvés, plus ils deviennent forts et invincibles.
139. On peut dire qu'étant d'abord aveugle, il a
recouvré la vue qui nous montre Jésus Christ, celui qui, reconnaissant enfin
qu'il est trop faible pour mener une vie érémitique, sort de la solitude pour
entrer dans un monastère, s'y consacrer et s'y livrer tout entier aux salutaires
exercices de l'obéissance.
140. Généreux athlètes du Seigneur, ayez bon courage, ayez bon
courage, oui, je vous le répète pour la troisième fois : ayez bon courage !
Persévérez à courir dans la belle carrière de l'obéissance, et écoutez
attentivement ces paroles du Sage : dans le monastère, "Le Seigneur les a
éprouvés, comme on éprouve l'or dans la fournaise, et il les a reçus dans son
sein comme des victimes et qui se sont sanctifiées pour Lui être offertes en
holocauste." (Sag 3)
Jusqu'à présent nous n'avons traité que des degrés du paradis
qui expriment le nombre des quatre évangélistes. Athlète, continue de courir
sans crainte !
De la véritable et sincère Pénitence.
1.
Jean courut jadis plus vite que Pierre (cf. Jn 20,4);
c'est pour cela que l'obéissance vient ici avant la pénitence. Car celui qui
arriva le premier est l'image de l'obéissance, et l'autre celle de la pénitence.
2. La pénitence est le rétablissement du baptême. C'est une
espèce de contrat par lequel nous promettons à Dieu de nous corriger des défauts
de notre vie passée, et de mieux vivre dans l'avenir. La pénitence, si j'ose me
servir de cette expression, est chargée des intérêts de l'humilité; c'est un
renoncement parfait à tous les plaisirs des sens; c'est un jugement sévère qu'on
porte contre soi-même; c'est l'occupation sérieuse d'une âme qui s'applique tout
de bon à l'affaire de son salut éternel. Elle est la fille aînée de l'espérance
et l'ennemie mortelle du désespoir. Le véritable pénitent est un criminel qui
confesse ses péchés, sans mériter aucune infamie. La pénitence a la vertu de
nous réconcilier avec Dieu, en nous faisant pratiquer les bonnes œuvres
opposées aux fautes que nous avons commises; c'est elle qui décharge, purifie et
sanctifie la conscience; c'est elle qui nous porte à souffrir généreusement
toutes les peines et toutes les afflictions qui nous arrivent. Celui qu'elle
anime est d'une admirable activité pour trouver et pour employer les moyens
capables de le punir; c'est elle qui combat et surmonte l'intempérance, et qui
accuse sans ménagement au tribunal de la conscience.
3. Vous tous qui, par vos offenses multipliées, avez
irrité la colère de Dieu, accourez, approchez, venez et écoutez;
rassemblez-vous, et considérez avec moi les merveilles qu'il a plu à Dieu de me
découvrir et de me faire connaître, pour l'exemple et le salut des autres.
Commençons d'abord par dire quelque chose de ces hommes dévoués à Jésus Christ
par des humiliations profondes, dignes par là même de nos louanges et de la
première place. Écoutons, contemplons et imitons ces beaux modèles, nous tous
qui sommes tombés dans des fautes mortelles ! Réveillez-vous donc et soyez
attentifs, ô vous qui êtes encore sous l'esclavage honteux du péché ! Mes
frères, daignez prêter l'oreille à mes paroles; et vous, qui que vous soyez, si
vous désirez sincèrement vous réconcilier avec Dieu par une véritable
conversion, ne manquez pas de donner ici toute votre attention.
4. Ayant appris, moi qui ne suis qu'un homme si lâche
et si imparfait; ayant appris, dans le temps que je demeurais dans le grand
monastère dont j'ai parlé, qu'il y avait quelques religieux qui, dans un autre
monastère qu'on appelait la Prison, menaient une vie singulièrement
extraordinaire, et pratiquaient toute la perfection de l'humilité, je demandai
au saint abbé du grand monastère, à qui cette autre communauté était soumise, la
permission d'y aller, pour y être témoin de ce qui s'y passait. Or cette grande
lumière, ce saint abbé me l'accorda d'autant plus volontiers, qu'il craignait
davantage de me faire la moindre peine.
5. Lorsque je fus arrivé au monastère des Pénitents (qu'on
devrait bien plutôt appeler la région des pleurs et des gémissements, la Prison,
pour tout dire), je fus témoin, s'il est permis de le dire, de ce que l'œil
d'un lâche et d'un paresseux n'a point vu, que l'oreille d'un négligent n'a
point entendu, et que l'esprit d'un indolent ne saurait comprendre; je fus
témoin, dis-je, d'actions et de paroles capables de faire violence à Dieu même,
de travaux et de mortifications assez puissantes pour mériter en peu de temps
ses Miséricordes et sa Clémence.
6. J'y vis de ces coupables innocents passer les
nuits entières debout, les pieds immobiles et en plein air, lutter
vigoureusement contre les cruelles importunités du sommeil, ne s'accorder aucun
repos, s'accuser sans cesse de lâcheté et de négligence, et s'exciter eux-mêmes
à la persévérance, en se faisant les reproches les plus humiliants.
7. J'en vis d'autres qui, les yeux humblement fixés
vers le ciel, imploraient la Clémence et la Bonté de Dieu avec des paroles et
d'un ton de voix qui pénétraient l'âme de pitié et de compassion.
8. J'en vis d'autres qui, comme d'infâmes scélérats,
les mains liées derrière le dos, tout couverts de confusion, et en proie à la
plus déchirante affliction, courbaient humblement le visage vers la terre, se
jugeaient indignes de regarder le ciel, et n'osaient ni parler, ni pousser des
gémissements, ni faire des prières.
9. La pensée effrayante de leurs péchés, les remords cuisants de
leur conscience épouvantée, la honte et la confusion qu'ils éprouvaient, les
occupaient et les tourmentaient si fort, qu'ils étaient incapables d'oser
prononcer le saint nom de Dieu pour l'invoquer, qu'ils ne savaient ni comment
commencer, ni comment finir les prières qu'ils auraient voulu Lui adresser, et
qu'ils étaient obligés de ne Lui présenter qu'une âme muette, un esprit rempli
de ténèbres, et un cœur presque livré aux horreurs du désespoir.
9B. J'en aperçus, d'autres qui tristement assis par terre,
couverts de cendres et revêtus d'un rude cilice, cachaient leur visage entre
leurs genoux et frappaient la terre de leur front pénitent.
10. J'en vis encore d'autres qui se frappaient sans cesse la
poitrine, en se rappelant avec des regrets inexprimables l'heureux état où ils
étaient dans le temps qu'ils pratiquaient la vertu. Or, parmi ces illustres
pénitents, les uns inondaient la terre, de l'abondance de leurs larmes; les
autres, ne pouvant plus pleurer, se déchiraient de coups; d'autres, incapables
de comprimer la douleur qui navrait leur cœur, l'exprimaient par des sanglots
semblables aux lamentations de ceux qui assistent aux funérailles de leurs
proches; d'autres, dans leurs cellules, rugissaient comme des lions dans leurs
cavernes, frémissaient de crainte et d'effroi, étouffaient quelquefois leurs
gémissements, et d'autrefois, n'en pouvant venir à bout, éclataient tout d'un
coup en cris perçants et lamentables.
11. J'en ai vu quelques-uns qui, par leurs gestes,
semblaient être hors d'eux-mêmes, et qui, par la douleur qu'ils enduraient,
étaient dans une stupéfaction indicible, et gardaient le plus morne silence. On
les aurait volontiers pris pour des gens privés de raison, insensibles et morts
à toutes les fonctions de la vie; et cependant ils n'étaient dans cet état que
parce qu'ils étaient descendus dans toutes les profondeurs de l'humilité, et que
les larmes abondantes qu'ils répandaient, n'étaient que l'expression de leur
contrition vive et enflammée.
12. J'en ai remarqué d'autres qui, la tête courbée
vers la terre, immobiles comme des statues, étaient livrés à des méditations
profondes, et qui, par les nombreux mouvements de leur tête, annonçaient la
grandeur de leur affliction, gémissaient et rugissaient de temps en temps comme
des lions. J'en ai rencontré quelques autres, lesquels étaient remplis d'une
délicieuse espérance, et conjuraient le Seigneur avec des prières admirables de
leur accorder la rémission de toutes leurs fautes. J'en ai vu qui, par une
humilité inexprimable, se jugeaient indignes de pardon, et proclamaient à haute
voix qu'il leur était impossible de satisfaire à la justice de Dieu, à cause de
la grandeur et de l'énormité de leurs crimes. Quelques-uns conjuraient sans
cesse Dieu de les punir sévèrement en ce monde, mais de leur accorder son Amitié
et de les couronner de ses Miséricordes dans l'autre. Quelques autres, accablés
sous le poids terrible des reproches de leur conscience, priaient avec humilité
et ferveur le Dieu de toute bonté de les préserver au moins des supplices
éternels qu'ils avaient mérités, et se déclaraient publiquement et avec
sincérité indigne du royaume des cieux.
13. "Eh ! s'écriaient-ils, pourvu que cette grâce ne nous soit
pas refusée, nous devons être contents." C'est là que je vis des âmes vraiment
humbles, mortifiées et transpercées de douleur, connaissant et sentant
l'énormité de leurs péchés. Aussi poussaient-elles des cris et des lamentations,
adressaient-elles à Dieu des prières si ferventes et si animées, qu'elles
auraient amolli la dureté et l'insensibilité des rochers. On les entendait, dans
un saint tremblement, et humblement prosternées contre terre, répéter sans cesse
: "Oui, Seigneur, nous reconnaissons et nous confessons que nous ne méritons que
trop toute sorte de peines et de châtiments, et que, quand même l'univers entier
se réunirait à nous pour pleurer sur le nombre et sur la grandeur de nos
offenses, toutes ces larmes ne seraient pas suffisantes pour laver nos âmes et
satisfaire à votre Justice; mais il est une grâce que nous te prions, te
supplions avec instance et te conjurons de ne pas nous refuser : c'est de ne pas
nous corriger dans ta juste Colère, et de ne pas nous châtier dans ton
indignation (cf. Ps 6,2), mais de nous recevoir dans les bras de tes
Miséricordes. Il nous suffit, Seigneur, que nous n'ayons plus à craindre tes
terribles Menaces, et que nous soyons préservés des supplices inexprimables et
incompréhensibles que nous avons mérités; car nous n'osons pas te demander que
tu nous délivres de toutes les peines que nos péchés nous ont attirées, et que
tu nous accordes un pardon entier et parfait. Eh ! Seigneur, de quel front
pourrions-nous solliciter une telle faveur, nous qui avons eu l'audace sacrilège
de profaner et de violer les vœux de notre sainte profession, et de fouler si
indignement aux pieds la grâce inestimable que tu nous avais faite, en nous
pardonnant, si généreusement et avec tant de bonté, les fautes que nous avions
commises avant de quitter le monde."
14. Mes chers amis, c'est dans ce lieu, oui, c'est dans ce lieu
de pénitence qu'on voyait ponctuellement l'accomplissement de ce que David
disait de lui-même (cf. Ps 37,6-7), c'est là qu'on avait sous les yeux le
spectacle attendrissant, des personnes qui étaient plongées dans la plus
désolante affliction, et courbées jusqu'à la fin de leur vie sous le poids
immense de leur douleur; qui tous, les jours portaient l'amertume de leur
tristesse peinte sur leur visage et exprimée dans leurs mouvements et dans leurs
démarches; et qui, par l'horrible puanteur qui s'exhalait de leurs plaies,
annonçaient que leur corps, dont ils ne prenaient aucun soin et auquel ils ne
pensaient même pas, était couvert d'un ulcère général. C'est là qu'on voyait des
hommes qui avaient oublié de manger leur pain, qui mêlaient leurs larmes avec
l'eau qu'ils buvaient, qui se nourrissaient de cendres au lieu de pain; dont les
os, devenus secs, n'étaient plus entourés que d'une peau ridée et qui y était
collée; et dont le cœur avait séché comme l'herbe frappée par les ardeurs du
soleil (cf. Ps 101,4-12). On ne leur entendait prononcer que ces mots : "Malheur
à nous, misérables ! malheur à nous !"; et ces autres : "C'est avec justice,
oui, c'est avec justice que nous sommes dans cet état déchirant"; et enfin ces
autres : "Pardonne-nous, Seigneur; nous t'en en conjurons, pardonne-nous." Plus
loin, vous en entendiez d'autres qui faisaient retentir l'air de ces paroles
seulement : Pitié, Seigneur, pitié !", et d'autres enfin qui, d'une voix plus
lamentable, ne cessaient de répéter : "Ah ! Seigneur, si nous pouvons encore
espérer, daigne nous pardonner ! oui, Seigneur, pardonne-nous !"
15. Or parmi ces illustres pénitents il y en avait
qui, par l'ardeur de leur douleur, avaient la langue si enflammée et si
brûlante, qu'ils ne pouvaient la souffrir dans leur bouche; vous en rencontriez
qui, pour se procurer de nouvelles souffrances, demeuraient exposés aux ardeurs
du soleil; d'autres s'exposaient aux rigueurs les plus insupportables du froid;
d'autres ne prenaient un peu d'eau que pour ne pas mourir de soif; d'autres
avaient à peine mangé un peu de pain, qu'ils rejetaient le reste loin d'eux avec
une sainte indignation, et se disaient à eux-mêmes qu'ayant été, dans un temps,
assez dépourvus de sentiment pour avoir voulu vivre comme de vils animaux, ils
étaient indignes à présent de se nourrir comme des créatures raisonnables.
16. Ah ! Au milieu de ces hommes, pouvait-on y voir le moindre
signe de joie ? Y entendait-on la moindre parole inutile ? Y était-on témoin de
quelque impatience et de quelque colère ? Ils avaient même oublié que les hommes
fussent capables de se livrer aux emportements, tant leur grande affliction
avait éteint dans leur cœur tout mouvement déréglé. Voyait-on parmi eux la plus
légère apparence de querelle, le moindre relâche, la plus petite licence dans
les conversations, le soin le plus ordinaire pour leur corps, le vestige le
moins apparent de vaine gloire, la plus faible inclination pour les aises et les
commodités de la vie ? Pensaient-ils au vin, aux fruits, aux mets assaisonnés et
aux viandes préparées ? La nourriture qu'ils prenaient, avait-elle pour eux
quelque saveur ? Mais ils avaient perdu tout sentiment pour toutes ces choses.
S'occupaient-ils quelquefois des affaires du monde ? Avaient-ils du penchant à
faire des jugements téméraires, ou fondés, sur quelqu'un de leurs frères ?
Jamais.
17. Ils ne se parlaient que par leurs gémissements et leurs
larmes, ainsi qu'à Dieu. Les uns, comme s'ils avaient été à la porte du paradis,
en se meurtrissant la poitrine de coups redoublés, s'écriaient : "Ouvre-nous, ô
juste Juge des vivants et des morts; ouvre-nous, nous t'en conjurons, cette
porte de la félicité éternelle, que nous nous sommes fermée par nos péchés;
ouvre-nous." Les autres ne cessaient de répéter cette prière admirable du
psalmiste : Montre-nous seulement, Seigneur un visage favorable, et nous
serons sauvés des mains cruelles de nos ennemis (Ps 79,4). Vous en
rencontriez un qui disait sans cesse avec Zacharie : Mon Dieu, fais briller
ta lumière sur tous les malheureux qui sont assis au milieu des ténèbres et des
ombres de la mort (cf. Lc 1,79). Ailleurs, vous en trouviez un autre qui
adressait à Dieu cette prière fervente : Que tes Miséricordes nous
préviennent promptement, ô mon Dieu; (cf. Ps 78,8) car nous sommes réduits à
la dernière misère, nous sommes perdus sans vous, nous nous laissons aller au
désespoir, et nous tombons en défaillance". Ailleurs vous en entendiez d'autres
se faire cette triste question : "Pensez-vous que le Seigneur nous montre jamais
un visage serein et bienveillant, et qu'il fasse luire sur nous les lumières de
sa gloire ?" (Ps 66,2) et d'autres se demander avec une sainte et pénible
inquiétude : Croyez-vous que nous puissions espérer que notre âme ait
traversé ce torrent de ténèbres, dont les eaux sont insurmontables (Is
49,9), et que le Seigneur nous accorde encore quelques consolations ?" — Hélas !
ajoutaient quelques autres, nous sommes tellement liés dans les chaînes du
péché, qu'en vérité pouvons-nous attendre que le Seigneur nous dise : Sortez,
soyez enfin déchargés de vos chaînes criminelles, ô vous qui vivez dans les
rigueurs de la pénitence ? Ah ! nos gémissements et nos cris plaintifs
seront-ils parvenus jusqu'à Lui "?
18. Enfin, on les voyait tous dans l'immobilité fixés sur la
pensée de la mort, se dire à eux-mêmes : Que nous arrivera-t-il au moment de
notre dernière heure ? Quel sera notre jugement ? Que deviendrons-nous pendant
l'éternité ? De cette terre d'exil passerons-nous au ciel, notre chère patrie ?
Peut-il encore y avoir quelque espérance pour de misérables pécheurs ensevelis
dans les ténèbres et couverts de confusion ? Nos prières et nos larmes ont-elles
pu monter jusqu'au trône de la divine Miséricorde ? Ah ! Que nous avons de
motifs de penser et de croire qu'elles ont été rejetées, méprisées et frappées
d'un ignominieux dédain ! Et, si elles ont été reçues favorablement, ont-elles
été capables d'apaiser la juste Colère de notre Juge ? De combien ont-elles fait
avancer l'heure de notre réconciliation avec Dieu ? Dans quel état nous
ont-elles mis en sa sainte Présence ? Quelles faveurs et quelles grâces nous
ont-elles procurées ? Hélas ! nos bouches impures et criminelles, nos corps de
péchés ont certainement bien pu paralyser leur efficacité. Nous auraient-elles
entièrement, ou seulement un peu, réconciliés avec notre souverain Juge ?
Serions-nous au moins déchargés de la moitié de nos iniquités et guéris de la
moitié de nos plaies spirituelles ? Ah ! qu'elles sont énormes les dettes que
nous avons contractées ? Et quels travaux n'avons-nous pas à supporter! Quelles
satisfactions à offrir pour nous en acquitter ? Est-ce qu'enfin nos anges
gardiens, que nous avions si indignement chassés, se sont rapprochés de nous ?
N'en seraient-ils pas encore fort loin ? Hélas ! tant que ces esprits célestes
ne daigneront pas revenir auprès de nous, nos efforts et nos travaux ne nous
serviront de rien, nous serons toujours sans espérance d'être délivrés et de
recouvrer la précieuse liberté des enfants de Dieu (cf Rom 8.21), nos prières ne
pourront nous inspirer aucune confiance bien fondée, elles n'auront pas la
sainteté requise pour arriver vers le trône du Seigneur; car il est nécessaire
que ce soient nos anges, devenus de nouveau nos amis, qui les présentent à Dieu
avec leurs, mains pures et saintes.
19. Si vous passiez ailleurs, vous en entendiez d'autres se
communiquer leurs craintes et leurs espérances, et se dire : "Pensez-vous que
nous ayons fait quelques progrès dans notre pénitence ? Obtiendrons-nous enfin
l'objet de nos vœux et de nos désirs ? Dieu écoute-t-Il à présent nos prières ?
Croyez-vous qu'Il nous ouvre le sein de ses Miséricordes et de sa Tendresse" ? À
toutes ces questions d'autres répondaient : "Qui sait si, comme nos frères les
habitants de Ninive, nous ne pouvons pas dire que Dieu révoquera la sentence
terrible qu'il a prononcée contre nous, et qu'il nous délivrera des châtiments
rigoureux que nous avons mérités ? Ah ! pour obtenir cette faveur insigne,
redoublons de zèle et de courage, accomplissons exactement notre pénitence. Quel
bonheur pour nous, s'il nous ouvre la porte de sa Tendresse ! Et s'il ne nous
l'ouvre pas encore, ne laissons pas de louer et de bénir son saint Nom, car sa
Conduite à notre égard est toujours juste et pleine d'équité, et de persévérer
jusqu'à la fin de notre vie à frapper à la porte de son
Cœur par nos
gémissements et nos larmes. Cette constante importunité et cette persévérance
Lui feront peut-être violence, et nous obtiendront ce que nous cherchons avec
ardeur. C'était ainsi qu'ils s'encourageaient les uns les autres. "Courons,
s'écriaient-ils avec un saint enthousiasme; courons, ô nos chers Frères, car
nous avons besoin de courir, et de courir de toutes nos forces : hélas, nous
avons perdu la céleste compagnie dans laquelle nous coulions des jours si doux
et si agréables, nous nous sommes égarés ! Courons donc; oui, courons, et
n'épargnons pas une chair de péché et de corruption; matons, immolons
généreusement nos corps : ils ont donné la mort à nos âmes."
20. Telle était la conduite, tels étaient les sentiments, et
telles étaient les paroles de ces saints pénitents qu'on envoyait à la Prison.
Par la continuité d'être à genoux, ils avaient recouvert cette partie de leur
corps d'épaisses callosités; leurs yeux, à force de répandre des larmes
s'étaient desséchés, n'avaient plus de cils, et s'étaient enfoncés dans leur
orbite; leurs joues étaient couvertes de plaies, et comme brûlées par leurs
larmes embrasées; leurs visages étaient pâles, et si maigres,
qu'ils ressemblaient parfaitement aux visages des personnes
mortes; leurs poitrines étaient toutes meurtries par les coups répétés qu'ils se
donnaient, et ces coups leur occasionnaient de douloureux crachements de sang.
Trouvait-on dans ce monastère des lits préparés ? Y voyait-on des habits propres
et capables de protéger du froid ? Tout y était déchiré, négligé, sale et rempli
de vermine. Enfin disons que les tourments de ceux qui sont possédés du démon,
que la douleur cruelle de ceux qui pleurent la mort de leurs proches, que les
déchirements de cœur de ceux que l'on condamne à l'exil, que les supplices
mêmes des parricides ne sont qu'une faible image des douleurs, de l'affliction
et des souffrances de ces saints pénitents; les peines que ces sortes de gens
endurent par nécessité, ne sont rien en comparaison de celles que ces généreux
pénitents souffrent volontairement; et n'allez pas vous imaginer, mes frères,
que je vous raconte ici des choses fabuleuses et mensongères; c'est la vérité
tout entière.
21. On les voyait ces pénitents extraordinaires
conjurer leur supérieur, cet excellent pasteur, ce juge sage et éclairé, cet
ange parmi les hommes, de leur mettre comme à d'infâmes criminels des colliers
de fer au cou, des menottes aux mains, des cercles pesants aux pieds, et de les
laisser dans cet état cruel jusqu'à ce qu'on les mit dans le tombeau; et encore
souvent se jugeaient-ils indignes d'être ensevelis.
22. Je ne tairai pas; non, je ne passerai pas sous
silence ce nouveau genre d'humilité, quoiqu'il inspire je ne sais quel effroi,
ni cette humble charité pour Dieu, ni cet excès de pénitence : je vous dirai
donc quelle était la conduite d'un certain nombre parmi eux, lorsqu'ils
croyaient être arrivés à leur dernière heure et sur le point de paraître au
redoutable tribunal de Dieu. Quand ces illustres pénitents étaient portés dans
le lieu du monastère réservé pour ceux qui étaient dangereusement malades, ils
conjuraient leur supérieur, lui qui était un trésor de lumière et de sagesse,
par tout ce qu'ils savaient lui être le plus sacré et le plus respectable, de
leur accorder pour dernière grâce de ne pas les honorer de la sépulture qu'on
donne à tous les hommes, mais de jeter leurs corps dans la rivière, ou bien de
les abandonner, dans les champs, à la voracité des bêtes sauvages; et
quelquefois, et même souvent, leurs désirs étaient accomplis. Ainsi le supérieur
ordonnait qu'on jetât leurs cadavres hors du monastère, et qu'on leur refusât
les honneurs de la sépulture et des prières accoutumées de l'Église.
23.
Mais quel horrible et effrayant spectacle on avait sous les
yeux, lorsque quelqu'un de ces saints pénitents touchait à sa dernière heure !
Alors tous ses fervents compagnons venaient entourer son lit de mort; et ces
hommes, dévorés par une soif brûlante, en proie à la plus cruelle affliction,
enflammés par l'ardeur et la vivacité de leurs désirs et de leurs
vœux, lui
exprimaient, par une contenance qui inspirait la compassion, par leurs paroles
lamentables, par leurs mouvements de tête, les sentiments de la plus tendre et
de la plus grande commisération. "Qu'y a-t-il, ô notre cher frère, ô notre
tendre compagnon, lui disaient-ils avec une tendresse qui allait au cœur, qu'y
a-t-il de nouveau pour vous ? Comment vous trouvez-vous en ce moment ?
Qu'auriez-vous à nous dire ? Quelles sont vos espérances ? Quelles sont vos
affections et vos pensées ? Avez-vous lieu de croire que vous ayez obtenu ce que
vous avez cherché avec tant de peine et d'ardeur, ou bien auriez-vous travaillé
sans succès ? Êtes-vous enfin parvenu au port du salut, ou bien auriez-vous
encore à craindre un triste naufrage ? Êtes-vous directement arrivé au but de
votre voyage, ou bien vous seriez-vous égaré ? Concevez-vous une espérance
certaine d'avoir reçu le pardon de vos péchés, ou n'auriez-vous encore qu'une
assurance fort incertaine de votre salut ? Vous trouvez-vous dans une parfaite
liberté d'esprit et de cœur ou seriez-vous encore dans le trouble et les
angoisses ? Votre âme a-t-elle été éclairée des lumières consolantes du ciel ou
serait-elle encore dans les ténèbres et dans la nuit de la confusion ?
Auriez-vous enfin entendu intérieurement ces paroles : Tu es guéri (Jn
14); tes péchés te sont remis (Mt 8); ta foi t'a sauvé (Mc 5)" ?
ou bien ces sentences terribles : Que les pécheurs soient précipités dans les
enfers (Ps 9); liez-lui les pieds et les mains, et jetez-le dans les
ténèbres extérieures (Mt 22); qu'on enlève l'impie, car il ne verra pas
la Gloire du Seigneur dans son temple (Is 22) ? Quelles réponses, ô notre
cher frère, pouvez-vous faire à toutes nos questions ? Parlez-nous sans détour
et franchement, afin que nous puissions un peu connaître le sort qui nous attend
nous-mêmes, car pour vous, le temps de la vie va finir, et quand une fois on est
entré dans l'éternité, il n'y a plus de temps. Alors quelques-uns répondaient
par ces paroles. Que Dieu soit béni à jamais; car il n'a pas rejeté ma prière
ni retiré sa Miséricorde de dessus moi (Ps 45). D'autres répondaient :
Béni soit le Seigneur, qui ne nous a pas laissés en proie à la fureur ni à la
voracité des dents cruelles de nos ennemis. (Ps 123) D'autres, pressés par
la douleur de leur cœur, se contentaient de dire : Notre âme pourrait-elle
bien passer ce torrent impétueux, dans lequel les puissances de l'enfer
cherchent à la perdre ? (Ps 123). Or ceux-ci parlaient de la sorte, parce
qu'ils n'étaient point assez assurés de leur salut, et qu'ils craignaient le
compte terrible qu'ils
étaient sur le point de rendre à Dieu. D'autres, enfin,
faisaient une réponse bien plus affligeante : "Malheur à nous, s'écriaient-ils;
malheur à l'âme qui n'a pas gardé les vœux de sa profession ! Voici l'heure
unique à laquelle elle puisse savoir ce qu'elle a mérité pour l'éternité."
24. Telles sont les choses que j'ai vues et entendues pendant
que je suis resté dans ce monastère, et je vous avoue avec franchise qu'en
comparant ma négligence et ma lâcheté avec les étonnantes mortifications que ces
illustres pénitents pratiquaient avec tant de zèle et de courage, je fus
violemment tenté de me laisser aller au découragement et au désespoir. Au reste,
de quel côté qu'on envisageât ce monastère, on ne pouvait pas croire que ce fût
une maison habitée par des hommes; car elle ne se faisait remarquer que par les
ténèbres et l'obscurité qui régnaient dans toutes les pièces dont elle était
composée, par la mauvaise odeur qui s'exhalait de tout côté, et par les ordures
et la malpropreté qu'on rencontrait partout. C'est donc bien avec raison qu'on
l'appelait la prison et le cachot des criminels; car, rien qu'en la regardant,
on se sentait pénétré de tristesse et porté à des sentiments de pénitence. Mais
ce qui paraît difficile et impraticable à certaines personnes, devient facile et
même aimable à celles qui connaissent et sentent la perte qu'elles ont faite en
perdant l'innocence et, avec elle, les dons précieux du ciel. En effet, une âme,
qui se voit privée de la sainte amitié qui l'unissait délicieusement à Dieu, et
de la confiance si douce et si consolante qu'elle avait en Lui; qui a perdu
toute espérance de pouvoir en ce monde jouir de la paix parfaite, du cœur et de
la suprême tranquillité, qui a violé le sceau de sa virginité; qui s'est
elle-même dépouillée du trésor inestimable de la grâce et des consolations
divines; qui a rompu l'alliance auguste qu'elle avait faite avec le Seigneur;
qui a misérablement éteint en elle les ardeurs célestes de la charité, et fait
sécher la source des larmes qu'elle répandait avec tant de douceur; une âme,
dis-je, qui n'est plus frappée que du souvenir déchirant des biens qu'elle a
perdus et des maux qu'elle s'est faits, et qui est comme froissée, brisée par la
douleur qu'elle conçoit à la vue de sa folie et de ses crimes, non seulement se
dévoue et se consacre promptement et avec ardeur aux travaux et aux exercices
pénibles dont nous venons de parler, mais, selon qu'elle en est capable, se
punit et se purifie par d'autres exercices spirituels. Et pourrait-elle en agir
autrement, si elle a conservé quelque reste et quelque étincelle d'amour et de
crainte de Dieu ?
Tels étaient les sentiments de ces hommes que nous avons
considérés; car en faisant toutes ces réflexions salutaires, en connaissant de
quel haut degré de vertu ils étaient tombés, ils ne cessaient de se répéter :
"Que sont devenus ces jours heureux que nous avons passés ? Qu'avons-nous fait
de ces bonnes œuvres que nous pratiquions alors avec tant d'ardeur ? D'autres
fois ils s'écriaient : "Où sont-elles, Seigneur, tes anciennes Miséricordes
(Ps 88,49), dont tu nous donnais tant et de si grandes preuves ?" Un autre
disait : "Souviens-toi Seigneur, des humiliations, des hontes et des travaux
de tes serviteurs (ibid.)." Un autre s'écriait : "Qui pourra me remettre
dans l'état où j'étais à ces temps heureux qui sont passés, alors le Seigneur
Lui-même veillait sur moi pour me garder, et sa lampe répandait une lumière
bienfaisante sur ma tête (Job 29 2-3) et dans mon cœur ?"
25. C'était ainsi que ces généreux pénitents rappelaient à leur
mémoire les sentiments qu'ils éprouvaient dans le temps qu'ils marchaient dans
les voies de la vertu et de la perfection; et, semblables à de petit enfants qui
ont perdu ce qu'ils chérissaient éperdument, ils étaient inondés de larmes, et
faisaient entendre des cris capables de fendre le cœur. "Où est,
s'écriaient-ils, cette admirable pureté qui ornait nos prières ? Que sont
devenues cette tendresse et cette confiance que nous avions en Dieu, en Lui
présentant nos vœux ? Où sont à présent, ces larmes si douces que nous
répandions avec tant d'abondance ? Hélas, elles se sont changées en des larmes
bien amères. Qu'est devenue cette belle espérance que nous avions de voir nos
corps dans une chasteté parfaite, nos consciences dans une pureté céleste, et
nos cœurs dans une tranquillité inaltérable ? Où trouver cette confiance si
rassurante que nous avions en notre directeur ? Que sont devenues la vertu et
l'efficacité de ses prières pour nous ? Ah, tous ces riches avantages sont comme
si nous n'en avions jamais joui, et qu'ils n'eussent jamais existé; car ils sont
dispersés, perdus, détruits et anéantis."
26. C'était ainsi, et en répandant une grande
abondance de larmes, qu'ils exprimaient le regret d'avoir dissipé de si grandes
richesses spirituelles, et, dans l'abîme profond de leur désolation, les uns
souhaitaient avec une incroyable ardeur, d'être possédés par le plus méchant des
démons, afin de souffrir davantage; les autres demandaient à Dieu avec instance
de les frapper de la honteuse et humiliante épilepsie; les autres désiraient de
devenir entièrement aveugles et d'être changés en des monstres affreux, capables
de faire horreur aux hommes et de leur servir de spectacle, d'autres auraient
voulu perdre l'usage de leurs nerfs et de leurs muscles, et être frappés d'une
paralysie universelle; et les uns et les autres s'estimaient trop heureux, si,
en souffrant tous ces maux, ils pouvaient éviter les supplices éternels. Quant à
moi, mes chers amis, je vous avoue que je ne peux vous rendre raison des motifs
qui me faisaient demeurer avec plaisir dans cette maison de tristesse et de
pleurs; mais j'y étais si satisfait et si content, que je ne pensais plus à moi,
et si ravi d'étonnement, que je n'étais plus maître ni de mes pensées ni de mes
sentiments. Mais revenons à notre sujet.
27. Après être demeuré un mois dans le monastère de la Prison, comme, à cause de mon indignité, on ne devait pas m'y supporter, je retournai au grand monastère, et j'allai trouver le saint abbé qui y présidait. En me voyant tout autre qu'il ne m'avait vu auparavant, et, par la pénétration de son esprit, s'apercevant bien de l'étonnement et de l'admiration où j'étais, il comprit facilement quelle était la cause de ma stupeur et de mon ravissement. Il me dit donc : "Eh bien, mon cher père Jean; qu'avez-vous donc ? Avez-vous bien examiné les combats, les travaux et les exercices de nos pénitents ?" "Oui, mon Père, lui répondis-je, je les ai vus et admirés; et j'estime plus heureux ces hommes qui sont tombés, mais qui pleurent et expient ainsi leurs fautes, que ceux qui ne sont pas tombés, et qui ne pensent pas à pleurer; car en se relevant ainsi, ils se mettent heureusement dans le cas de ne pas retomber." "Vous avez raison", me répartit-il.
28. Cette langue qui ne sût jamais mentir, me raconta le fait
suivant : "Il y a près de dix ans, nous avions ici un frère qui était d'une si
grande piété, qui prenait tant de soin et d'attention pour être un véritable
soldat de Jésus Christ, qui était animé d'un zèle si vif et d'une si grande
ardeur dans les exercices de la vie religieuse, qu'en le voyant dans de si
belles dispositions, je tremblais pour lui et craignais beaucoup que le démon,
jaloux de ses vertus et de ses mérites, ne se servît de son ardeur et de son
zèle même pour lui faire heurter le pied contre quelque mauvaise pierre. Or ce
qui ne manque guère d'arriver à ceux qui marchent avec trop de précipitation,
arriva malheureusement à ce frère : il fit une chute. Mais aussitôt il vint me
trouver. C'était vers le soir. Il me découvrit et me montra la blessure qu'il
avait faite à son âme; dans l'abîme de sa douleur, il me conjura avec instance
d'y appliquer le fer et le feu, et de lui ordonner les remèdes convenables.
Comme il vit que son médecin spirituel ne voulait pas employer la rigueur et la
sévérité qu'il désirait, et ce pauvre religieux n'était pas indigne de quelque
indulgence, il se jeta à mes pieds, les arrosant de ses larmes et me conjurant
de l'envoyer à la Prison, que vous avez vue; et pour venir à bout de me gagner,
il ne cessait de me répéter qu'il était impossible qu'on puisse le dispenser d'y
être condamné. Ainsi par la violence qu'il me fit, il me força, en quelque
sorte, à convertir en rigueur et en sévérité la douceur et la tendresse que
j'avais pour lui. On vit donc dans ce religieux ce qu'on ne voit guère chez les
malades, et ce qui est contraire au cours ordinaire des choses. Aussi je lui
avais à peine accordé la permission qu'il demandait avec tant d'instance, qu'il
courut promptement vers les pénitents, pour être leur confrère et l'imitateur de
leurs travaux et de leurs larmes. La contrition que son amour pour Dieu lui
avait fait concevoir de sa faute, fut si vive et si violente, que huit jours
après qu'il fut entré dans le monastère, il partit de ce monde pour aller devant
le Seigneur; mais, avant de mourir, il eut bien soin de demander que son corps
fût privé de la sépulture. Je crus pour cette fois, ne pas devoir céder à ses
désirs. Je fis donc apporter et déposer son corps dans le cimetière destiné à la
sépulture des pères. Or je le jugeai digne de cet honneur, puisqu'après une
pénitence de sept jours dans la Prison, Dieu l'avait trouvé capable, le huitième, de jouir de la liberté et de la félicité des cieux. En effet, il y a
un religieux qui a su d'une manière certaine qu'avant même que cet illustre
pénitent se soit relevé de devant les pieds vils et méprisables de celui qui
vous parle, il avait reçu le pardon de son péché, et qu'il était parfaitement
réconcilié avec Dieu. Eh! N'en soyons point étonnés, car il avait dans le
cœur
la même foi que la pécheresse de l'Évangile, et c'était avec une espérance et
une confiance parfaites en Dieu, qu'il avait arrosé de ses larmes mes misérables
pieds. Or tout n'est-il pas possible à celui qui croit ?" (Mt 9,22) Quant à moi,
j'ai vu des âmes souillées de péchés, et possédées même par la folie et l'amour
des plaisirs sensuels, lesquelles néanmoins, par les exercices de la pénitence,
par la présence de ceux qui aimaient Dieu, et surtout par la considération
approfondie de leur triste état, ont changé d'affections et de sentiments, ont
donné leur cœur à Dieu, L'ont aimé uniquement, ont triomphé de toute crainte
servile, et se sont enfin livrées entièrement aux saintes ardeurs de la charité.
Aussi remarquons bien que notre Seigneur ne dit pas de la pécheresse convertie :
"Elle a beaucoup tremblé"; mais elle a beaucoup aimé." (cf. Lc 7,47). Et que ce
fut par un amour ardent pour Dieu qu'elle se délivra de l'amour charnel et
profane.
29.
Après tout, illustres Pères, je ne peux me défendre de
penser que les choses extraordinaires que je viens de vous raconter, paraîtront
incroyables à bien du monde, que d'autres les regarderont comme impossibles, et
qu'enfin quelques autres en prendront peut-être sujet de se décourager et de
tomber dans le désespoir. Mais il sera vrai aussi que les cœurs généreux et
pleins de bonne volonté et de courage, s'en serviront comme d'un aiguillon pour
s'exciter à la pratique parfaite des vertus les plus héroïques, comme d'une
flèche qui les transpercera de l'amour de Dieu et les remplira de zèle et de
ferveur. Pour ceux qui ne sont pas aussi avancés dans la piété, ces travaux leur
feront sentir de plus en plus leur tiédeur et leur négligence, et par les
reproches qu'ils seront obligés de se faire, en se comparant avec ces fervents
religieux et ces illustres pénitents, ils acquerront une humilité profonde,
feront quelques efforts pour imiter ces cœurs généreux, et pourront peut-être
enfin les atteindre. Quant à ceux qui n'ont encore en partage que la tiédeur et
la négligence, il serait imprudent pour eux de vouloir faire comme les
cœurs
fervents et généreux, et marcher tout d'un coup sur les traces de ces hommes
parfaits : ce qu'ils doivent faire pour le moment présent, c'est de ne pas
abandonner ce qu'ils ont commencé, afin de ne pas mériter que cette menace ne
s'accomplisse sur eux : "On lui ôtera même ce qu'il paraît avoir." (Mt 25,29).
30. N'oublions pas qu'une fois que nous avons eu le
malheur de tomber dans l'abîme du péché, nous ne pouvons en sortir, à moins que
les exercices d'une véritable pénitence ne nous en retirent, et ne nous
précipitent heureusement dans un abîme d'humilité.
31. L'humilité pleine de tristesse, laquelle règne dans le
cœur
des vrais pénitents, est bien différente de celle dans laquelle sont les
pécheurs que les seuls remords de la conscience condamnent, de celle même que
Dieu inspire à ceux qui vivent dans la perfection de la vertu. Ne cherchons pas
ici à exprimer en quoi consiste l'humilité de ces hommes parfaits : nous ne
pourrions en venir à bout. Quant à l'humilité de ceux qui font pénitence, vous
la reconnaîtrez à leur patience parfaite au milieu des mépris et des
humiliations. Cependant leurs mauvaises habitudes pourront bien encore les faire
tomber dans quelques fautes.
32. Ces chutes ne doivent pas nous surprendre; car le motif des
jugements de Dieu, de même que bien souvent la cause et le principe des fautes
que l'on commet, sont couverts d'épaisses ténèbres, sont impénétrables à
l'esprit humain, et il nous est vraiment impossible de distinguer les chutes que
nous faisons par notre propre négligence, de celles qui nous arrivent par une
permission de Dieu et de celles mêmes que nous faisons, parce que Dieu, dans sa
juste indignation, nous a livrés à notre faiblesse. J'ai entendu dire à
quelqu'un que ceux qui, par la permission de Dieu, tombaient dans quelque péché,
n'y demeuraient pas longtemps, parce que Dieu qui a permis cette chute pour
notre plus grand bien ne permet pas que nous restions sous l'esclavage de cette
faute.
33. Après nos chutes, appliquons-nous d'une manière
toute spéciale à combattre le démon de la tristesse. Il ne manque pas de nous
attaquer au moment de nos prières, afin que, nous retraçant fortement dans notre
esprit l'heureux état dans lequel nous étions avant de pécher, il nous détourne
de l'attention que nous devons à ce saint exercice, et nous inspire le trouble
et le découragement.
34. Croyez-moi, mes frères : quand même vous feriez
des fautes tous les jours, gardez-vous bien de perdre courage, n'abandonnez pas
vos exercices de piété, mais persévérez généreusement et fortement dans le
service de Dieu; et votre ange gardien respectera votre héroïque patience et
votre heureuse persévérance.
35. Faites aussi attention à ceci : une plaie récente
se guérit facilement. Mais si on la néglige, les humeurs s'altèrent et se
corrompent : elle ne se cicatrise qu'avec peine, et souvent, pour en guérir, il
faut beaucoup de soin, de temps et de travail, et même employer quelquefois le
fer et le feu, et user d'un grand nombre de remèdes. Eh ! N'a-t-on pas vu
quelques-unes de ces plaies devenir même incurables ? Cependant Dieu, à qui rien
n'est impossible, peut nous en délivrer.
36.
Voici encore une autre remarque importante que nous devons faire ici : les
démons, ces ennemis pleins de ruse et d'artifice, avant de nous pousser au péché
et pour nous y faire tomber plus facilement, nous représentent Dieu tout rempli
de bonté et de compassion pour nous. Mais s'ils ont réussi dans leur cruel
projet, et nous ont fait violer la loi sainte du Seigneur, ils ne nous le
montrent plus que comme un juge terrible, sévère et inexorable.
37. Gardez-vous bien d'avoir confiance à quelqu'un
qui, sachant que vous vous êtes rendu coupable de quelque faute considérable,
vous suggérerait de ne pas faire attention aux fautes légères auxquels chaque
jour vous vous trouveriez exposé, et vous dirait d'une part, par rapport à la
faute considérable, qu'il serait bien à désirer pour vous que vous ne l'ayez pas
commise, et d'autre part, par rapport aux fautes légères, qu'elles ne sont rien;
car les soins multipliés que nous employons, sont semblables aux petits présents
qu'on fait. N'est-il pas reconnu que souvent ces petits présents, à force de les
multiplier, ont apaisé la colère du souverain Juge ?
38. On doit dire que celui qui est sincèrement résolu de
satisfaire à la Justice de Dieu pour les fautes qu'il a faites, a
malheureusement perdu la journée qu'il n'a pas consacrée aux pleurs et aux
gémissements de la pénitence, quand même il aurait pratiqué les
œuvres les plus
excellentes de la piété.
39. Que ceux-là donc qui pleurent leurs péchés, se gardent bien
d'attendre l'heure de la mort, pour s'assurer qu'ils leur ont été pardonnés; car
ils n'en peuvent alors recevoir une assurance certaine. Mais nous devons sans
cesse faire cette prière : Donne-moi, Seigneur, le doux espoir que tu m'as
pardonné mes péchés, afin que je ne sorte pas de ce monde dans la cruelle
incertitude de mon salut. (cf. Ps 38,14).
40. Cependant pour notre instruction et pour notre consolation,
nous remarquerons que les liens du péché sont heureusement brisés dans tous ceux
en qui réside l'Esprit de Dieu; disons-en autant de ceux dans le cœur desquels
règne une humilité sincère. Ah ! Que ceux qui partent de ce monde sans avoir
l'une et l'autre de ces deux choses, ne soient pas dans une funeste illusion :
qu'ils soient au contraire bien convaincus qu'ils sont encore sous l'esclavage
de leurs péchés.
41. Tous ceux qui ont passé leur vie dans le monde, en vivant
selon son esprit et ses maximes, lorsqu'ils quittent la vie, ne peuvent point
avoir ces deux marques essentielles de la justification, surtout la dernière. Il
en est néanmoins parmi les gens du monde qui se préparent à leur dernière heure
par des œuvres de miséricorde et de pénitence : ils en recevront le prix et la
récompense.
42. Il est bien éloigné de s'occuper de la pénitence,
des fautes de ses frères et de leur faire des reproches, celui qui pleure
amèrement ses propres péchés.
43. Un chien mordu par une bête sauvage, se jette sur
elle avec toute la fureur dont il est capable; car la vivacité de la douleur
qu'il éprouve le fait courir sur elle avec un acharnement implacable.
44. Prenons donc bien garde au silence que garderait notre
conscience, et tremblons que ce silence ne nous arrive parce que notre cœur est
aveugle et endurci, plutôt que parce qu'il est net et purifié.
45. Une des preuves que nous pouvons d'ores et déjà
avoir en ce monde de nous être acquitté des dettes que nos péchés nous avaient
fait contracter, c'est de croire que nous sommes encore des coupables et des
débiteurs à la Justice de Dieu.
46. Rien ne peut être comparable aux Miséricordes du
Seigneur : elles sont souverainement au dessus de toute chose. C'est donc
vouloir librement se perdre éternellement, que de ne pas espérer en Dieu.
47. La marque véritable et le signe non équivoque de
la pénitence, c'est d'être convaincu et persuadé qu'on mérite, soit pour le
corps, soit pour l'esprit, toutes les peines, tous les maux et toutes les
afflictions qu'on endure, et qu'on mériterait d'en souffrir encore davantage.
48. Moïse, quoiqu'il ait vu la face de Dieu dans le
buisson ardent, retourna pourtant en Égypte, c'est-à-dire au milieu des ténèbres
du siècle, pour se remettre à faire des briques pour le service de Pharaon, qui
était la figure du démon. Cependant, il ne tarda pas de revenir auprès du
buisson, et quelque temps après il mérita de monter jusque sur la montagne
sainte où Dieu avait fixé sa demeure d'une manière visible. Quiconque comprendra
la signification de la figure suivante, ne désespérera jamais de son salut :
Job, cet homme d'une mémoire éternelle, d'un état de prospérité et de richesses
extraordinaires, tomba dans une pauvreté effrayante; et néanmoins Job devint
ensuite deux fois plus riche qu'il ne l'avait été.
49. Ils font des chutes bien dangereuses et bien funestes ces moines lâches et négligents qui, après leur sainte profession, tombent dans quelques fautes; car ordinairement elles leur font perdre l'espérance de pouvoir arriver à l'heureuse paix du cœur, et leur font croire qu'ils doivent s'estimer assez heureux, s'ils ont le bonheur de s'en relever et d'en mériter le pardon.
50.
Mais faites attention qu'il n'est pas possible que la paresse qui nous a séparés
de Dieu, soit le moyen capable de nous ramener vers Lui; il faut donc en prendre
un autre qui puisse nous rapprocher du Seigneur.
51. J'ai vu deux religieux dans un monastère, qui
allaient à Dieu dans le même temps et par la même voie. L'un était un vieillard
exercé depuis de longues années dans les travaux de la pénitence; l'autre était
un jeune novice dans les voies de la vie religieuse. Cependant ce dernier
courait plus vite que le premier; aussi mérita-t-il la première place dans le
tombeau de l'humilité.
52. Nous devons tous prendre garde, mais surtout nous qui sommes
tombés dans le péché, de ne pas nous laisser empoisonner l'esprit et le
cœur
par l'erreur contagieuse d'Origène. Or la misérable doctrine de ce docteur sur
l'excessive Bonté de Dieu pour les hommes, est goûtée et savourée par tous ceux
qui ne se plaisent que dans les plaisirs grossiers des sens.
53. Quand à nous, croyons que c'est dans nos
méditations ferventes, et plus encore dans nos exercices de pénitence, que
s'enflammera le feu de notre prière et qu'il dévorera la matière de nos péchés.
54. Que les pénitents que je vous ai proposés dans ce cinquième degré, soient vos guides et vos conducteurs; que leur pénitence et la fin qu'ils se proposaient soient le modèle et l'image de votre pénitence et de la fin que vous devez vous proposer, en vous consacrant à ses rigoureux mais salutaires exercices ! Et soyez assurés que pendant votre pèlerinage sur la terre, vous n'aurez pas besoin d'un autre livre pour vous conduire et vous faire heureusement arriver au port du salut, jusqu'à ce qu'enfin Jésus Christ le Fils unique de Dieu, et Dieu Lui-même, ne vous apparaisse et ne vous éclaire de ses lumières dans la résurrection qu'aura produite une véritable et sincère pénitence. Amen.
Vous êtes monté par la pénitence sur le cinquième degré; vous avez donc par son secours purifié les cinq organes de votre corps, et, par des satisfactions volontaires, vous avez évité les peines et les supplices que vous aviez mérité de souffrir dans l'éternité.
De la Pensée de la Mort.
1. La pensée précède nécessairement les paroles qui
l'expriment. C'est ainsi que la pensée de la mort et le souvenir des péchés
précédent les larmes et les gémissements que l'une et l'autre font répandre;
c'est pourquoi nous allons parler de ces deux choses dans ce lieu, selon leur
ordre et leur rang.
2. Ainsi nous disons que la pensée de la mort est une
espèce de mort quotidienne, et que le souvenir de notre dernière heure est un
gémissement continuel.
3. Ce fut la désobéissance de l'homme, qui donna
naissance à la crainte de la mort, et c'est pour cette raison que la crainte de
la mort nous est devenue, en quelque sorte, naturelle. Mais savez-vous ce que
nous démontre cette crainte ? C'est que notre âme n'est pas parfaitement lavée
ni purifiée par les larmes et les austérités de la pénitence.
4. Le Christ, pour nous apprendre qu'il est Dieu et
homme tout ensemble, et pour nous enseigner que les attributs de la nature
divine et de la nature humaine sont son partage, s'est effrayé à la vue de la
mort; mais ce divin Sauveur ne l'a pas redoutée.
5. Or, comme de tous les aliments dont nous
nourrissons nos corps, c'est le pain qui nous est le plus nécessaire; de même,
de toutes les choses qui doivent nourrir et faire vivre notre âme, rien ne lui
est plus nécessaire que le souvenir et la pensée de la mort.
6. C'est la pensée de la mort qui a fait embrasser aux moines
qui vivent en communauté, tous les travaux et toutes les austérités de la
pénitence; c'est elle qui leur fait aimer avec délices les mépris et les
humiliations; c'est encore la pensée de la mort qui fait que les solitaires qui
vivent dans les déserts et loin de tout tumulte, ont généreusement renoncée à
tout soin pour les choses présentes, afin de se consacrer uniquement aux saints
exercices de la prière et de la méditation, et de veiller assidûment sur leur
esprit et sur leur cœur. Or ces vertus sont également filles et mères de la
pensée de la mort.
7. Mais observons ici que, bien que l'étain ait
beaucoup de ressemblance avec l'argent, on le distingue néanmoins facilement, si
on le rapproche de ce dernier métal; de même ceux qui ont quelque expérience
dans les choses qui regardent le salut, savent bien mettre une différence
essentielle entre la crainte de la mort produite par un sentiment et un
mouvement de la nature, et la crainte de la mort causée par l'impression de la
grâce.
8. La preuve certaine et indubitable que nous
craignons la mort par un mouvement de la grâce, c'est lorsque cette crainte nous
porte à nous dépouiller de toute affection pour les choses créées, et nous fait
renoncer parfaitement à notre propre volonté.
9. Il est louable de penser tous les jours à la mort,
comme si chaque jour elle devait nous frapper; mais c'est une marque de
sainteté, de la désirer et de l'attendre.
10. Gardons-nous cependant de croire que tout désir
de la mort soit bon et salutaire : car il en est qui souhaitent la mort, parce
qu'ils se voient, par des penchants qu'ils n'ont pas encore pu vaincre
entièrement, et par des habitudes dont il ne leur a pas été possible de se
corriger parfaitement, exposés sans cesse à faire de nouvelles chutes et de
nouveaux péchés; il en est d'autres qui ne désirent la mort que par un mouvement
de désespoir : ce sont des gens qui ne veulent pas faire pénitence; il en est
encore d'autres qui appellent la mort, parce qu'ils se croient affranchis de la
servitude de leurs passions, et qu'ils sont parvenus à l'impassibilité; enfin il
en est d'autres qui, mus et conduits par le mouvement et les lumières du saint
Esprit, désirent de sortir de ce monde. Mais ces derniers sont bien rares.
11.
Quelques-uns sont en peine, et voudraient savoir pourquoi Dieu, vu que la pensée
de la mort est si salutaire, n'a pas voulu que nous connaissions le moment où
elle doit nous frapper. Mais ces personnes ne considèrent pas que Dieu, en Se
conduisant de la sorte, n'a eu en vue que le plus grand intérêt de notre salut.
En effet, si l'heure de la mort était connue, quel serait, parmi les hommes,
celui qui s'empresserait de recevoir le baptême, de se convertir et d'embrasser
la vie religieuse ? Hélas ! la plupart passeraient leur vie dans le crime; et ce
ne serait qu'à la dernière heure, qu'ils penseraient à recourir aux eaux saintes
du baptême ou de la pénitence.
12. Vous qui pleurez vos péchés, gardez-vous bien des ruses du
démon : il cherchera à vous tromper, en vous inspirant que Dieu est bon et
miséricordieux. C'est une vérité que nous ne devons savoir que pour nous
préserver du désespoir; mais le démon, en vous la suggérant, veut par là bannir
de votre cœur l'horreur et la douleur de vos péchés, et vous faire perdre la
crainte de Dieu, laquelle, seule, donne la véritable sécurité.
13. Savez-vous à qui l'on doit comparer ceux qui,
voulant nourrir dans leur âme la pensée de la mort et le souvenir du jugement
dernier, ne laissent pas de s'embarrasser dans toute sorte de soins et
d'occupations profanes ? comparez-les hardiment à des personnes qui
prétendraient nager sans avoir les pieds et les mains en liberté.
14. La pensée de la mort, que nous devons regarder
pour véritable et efficace, c'est celle qui éteint en nous l'intempérance; car,
une fois qu'on a triomphé de cette passion, on vient facilement à bout de
vaincre les autres.
15.
L'insensibilité du cœur produit l'aveuglement dans une âme;
mais la multitude des viandes fait tarir entièrement la source des larmes; et la
soif, la faim et les veilles affligent le cœur; mais un cœur affligé et
mortifié selon Dieu répand des larmes abondantes et salutaires. Sans doute ces
vérités paraîtront dures à ceux qui aiment la bonne chère, et impraticables à
ceux qui vivent dans les bras de la paresse, mais un cœur fervent et généreux
les goûtera et les pratiquera avec joie; et par l'habitude qu'il en aura
acquise, il y sera fidèle avec une indicible facilité. Celui qui ne cherchera à
les connaître que pour en parler, n'y trouvera que peine et tristesse.
16. Comme nos pères enseignent communément que la
charité parfaite est exempte de chute, je dis de même que la parfaite méditation
de la mort est exempte de toute crainte.
17. Une âme, qui cherche tous les moyens d'assurer
son salut, s'occupe sans cesse de plusieurs pensées très salutaires : elle pense
à l'amour que Dieu lui porte, à la mort, à la présence de Dieu, au royaume
céleste, à la ferveur des martyrs; mais c'est surtout la pensée dé Dieu
réellement présent partout, qui l'absorbe entièrement. C'est pour cela qu'elle
médite sans cesse ces paroles : "Je regardais continuellement le Seigneur, et je
l'avais toujours présent devant mes yeux." (Ps 15,8). Elle ne perd pas de vue le
souvenir des anges et des puissances célestes, ni sa dernière heure en ce monde,
ni le moment terrible où elle comparaîtra an tribunal du souverain Juge, ni les
supplices éternels, ni enfin la sentence qui y condamnera les pécheurs. Telles
sont les grandes vérités dont s'occupent les âmes qui veulent servir Dieu. Nous
avons d'abord présenté celles qui doivent nous paraître les plus respectables,
et nous avons ensuite rappelé celles qui sont les plus capables de nous inspirer
l'horreur du péché et de nous empêcher d'y tomber.
18. Un certain moine d'Égypte me raconta un jour ce qui lui
était arrivé à lui-même. Il me dit qu'il avait si profondément gravé dans son
cœur le souvenir et la pensée de la mort, et que cette pensée lui faisait une
impression si vive et si puissante, qu'ayant voulu procurer quelque soulagement
à son corps, qui en avait un grand besoin, cette pensée, comme un juge
inexorable, s'y opposa victorieusement; et, ce qui vous paraîtra plus étonnant
encore, m'ajouta-t-il avec une admirable simplicité, c'est qu'ayant essayé pour
un instant de rejeter cette pensée, je n'en pus venir à bout.
19. J'ai connu un autre moine qui demeurait dans un lieu appelé Tholas. Or la pensée de la mort lui faisait souvent perdre tout sentiment; vous
auriez cru, en le voyant, ou qu'il était évanoui, ou qu'il était tombé en
épilepsie : nombre de fois les frères du monastère l'ont trouvé dans cet état,
et l'emportaient comme un mort.
20. Je ne peux pas non plus ne pas vous raconter ce qui est
arrivé à un solitaire, du nom d'Hésychius, de la montagne de l’Horeb. Ce pauvre
solitaire eut le malheur de passer les trois premières années de sa retraite
dans l'oubli entier de son salut, et de négliger tous les exercices de la vie
religieuse. Enfin Dieu le frappa d'une maladie si grave, que pendant une heure
entière, on crut qu'il était mort. Mais revenu à lui-même, il nous conjura tous
avec instance de nous retirer, et de le laisser seul. Nous lui obéîmes, et
aussitôt il ferma sur lui la porte de sa cellule, et y demeura tellement reclus,
que pendant l'espace de douze ans qu'il vécut encore, il n'échangea jamais
aucune parole avec personne, et ne se nourrit que d'un peu de pain et d'eau
qu'on lui apportait; il était toujours assis à la même place et n'en changea
jamais; il repassait si fortement dans son esprit les choses terribles qu'il
avait vues dans la vision qu'il avait eue, que son corps fut toujours dans la
même position et la même attitude, et que toujours frappé de la même terreur et
hors de lui-même, il gardait le silence le plus parfait, et pleurait à chaudes
larmes. Enfin comme, nous connûmes qu'il touchait à sa dernière fin, nous
enfonçâmes la porte de sa cellule, pour entrer et lui demander plusieurs choses
que nous désirions savoir. Mais ce fut en vain : nous ne pûmes avoir de lui que
cette seule parole : Pardonnez-moi, mes frères; je ne peux rien vous dire,
sinon qu'il est impossible qu'il ose pécher celui qui aura la pensée de la mort
fortement gravée dans l'esprit. Cette réponse nous frappa d'étonnement, et
nous ne pouvions pas assez admirer comment un homme dont nous avions dans le
temps tous connu la paresse et la négligence, eût été si promptement changé et
transformé en un autre homme, et qu'il eût acquis une si grande perfection et
une sainteté si prodigieuse. Il mourut, et nous l'ensevelîmes dans le cimetière
qui était auprès du monastère. Le lendemain nous allâmes visiter son tombeau,
pour voir le saint corps de ce solitaire; mais il n'y était plus. C'est sans
doute pour donner aux hommes une excellente leçon, que Dieu permit cette
merveille : il voulut faire comprendre à ceux qui, après avoir abandonné la
vertu et négligé leur salut, se convertissent avec sincérité et embrassent une
nouvelle vie, combien la pénitence de ce solitaire lui avait été précieuse et
agréable, et par conséquent, combien il agréerait le repentir et la pénitence de
tous les pécheurs.
21. Comme on dit ordinairement qu'un gouffre est une profondeur
d'eau qu'on ne peut sonder, et que c'est pour cette raison qu'on lui donne ce
nom; de même la pensée de la mort produit en nous un abîme sans fond de pureté
et de bonnes œuvres. C'est ce que nous démontre très bien le fait que je viens
de vous raconter; car le pénitents qui, comme ce saint homme, ont
continuellement dans l'esprit l'image de la mort, sentent augmenter en eux la
crainte et la frayeur qu'elle leur inspire, jusqu'à ce qu'enfin elle les consume
jusqu'à la moelle des os.
22.
Au reste, ainsi que nous devons le sentir, soyons bien persuadés que cette
crainte n'est pas un des moindres bienfaits que nous ayons reçus de Dieu : car
n'est-il pas vrai, et notre propre expérience ne nous l'atteste-t-elle pas, que
souvent, même au milieu des tombeaux, nous avons été d'une insensibilité de fer,
et que nous n'avons pas répandu la plus petite larme; tandis que d'autres fois,
sans être au milieu des morts, et sans la vue de la triste image de la mort,
nous avons vers des torrents de pleurs ?
23. Celui-là donc pense véritablement à la mort,
lequel a fait mourir en lui-même toute affection pour les créatures et pour les
choses du monde; mais il ne cesse de se tendre des pièges à lui-même, celui qui
est encore dominé par des désirs profanes.
24. N'usez pas de paroles pour faire savoir aux
personnes que vous chérissez, que vous les aimez d'un amour bien affectueux;
contentez-vous seulement de demander à Dieu de leur faire connaître de la
manière qui lui conviendra, les sentiments de charité et de tendresse que vous
avez pour elles; car si vous en agissiez autrement, tout le temps de votre vie
ne suffirait pas pour témoigner à vos amis l'affection que vous leur portez, et
pour vous exciter à la componction et à la douleur de vos péchés.
25. Ne vous laissez pas tromper, ô vous qui vous êtes
loué pour travailler à la vigne du Seigneur, et n'allez pas croire faussement
que vous pourrez racheter le temps par le temps; car chaque jour ne peut nous
suffire pour nous acquitter des dettes que nous contractons à chaque instant.
26. Aussi un Père nous déclare que de faibles mortels, comme nous, ne peuvent passer un seul jour de leur vie d'une manière sainte et louable, s'ils ne se représentent pas vivement que ce jour est le dernier de leur existence ici bas. Et ce qui doit nous surprendre, c'est que des écrivains, dans le sein même du paganisme, ont dit quelque chose de semblable : car ils ont écrit quelque part que, l'amour de la sagesse n'était autre chose que la pensée de la mort.
Quiconque sera monté sur ce sixième degré, ne se laissera plus tomber dans le péché, d'après cet oracle divin : Rappelez-vous vos fins dernières, et vous ne pécherez jamais. (Sir 7,36).
De la tristesse qui produit la Joie.
1. La tristesse selon Dieu, est une affliction du
cœur et un
sentiment de douleur qu'éprouve une âme pénitente : sentiment ineffable qui lui
fait rechercher avec ardeur ce qu'elle désire avec transport; qui, lorsqu'elle
n'a pu obtenir ce bien désirable, le lui fait poursuivre avec d'incroyables
travaux, et qui, lorsqu'elle voit qu'elle ne peut l'obtenir, lui fait pousser
des cris de douleur et des gémissements lamentables.
2. Si vous voulez, cette tristesse est un aiguillon
précieux de l'âme qui, par les heureuses piqûres qu'il lui fait, la délivre et
la purifie de toutes les affections terrestres, et qui, par la douleur qu'il lui
cause, la fixe et l'attache uniquement à veiller sur elle-même et à prendre soin
de son salut.
3. La componction que les moines appellent
componction religieuse, est un remords de la conscience par lequel celle-ci
force une âme à s'accuser intérieurement coupable et criminelle, et par cette
confession intérieure l'embrase d'un feu tout divin, et lui procure un
merveilleux rafraîchissement.
4. Or cette confession fait encore qu'on oublie les besoins de la nature, selon cette parole de David : "J'ai oublié de manger mon pain et de prendre ma nourriture." (Ps 101,5)
5. La pénitence est une joyeuse et agréable
renonciation à toute sorte de consolations humaines.
6. Le silence et la tempérance sont l'heureux partage de tous
ceux qui font des progrès dans cette tristesse salutaire. La douceur et l'oubli
des injures ornent le cœur des personnes qui, par des combats soutenus avec
courage, ont obtenu quelque victoire; enfin ceux qui sont heureusement parvenus
à la perfection de cette bienheureuse tristesse, sont remplis d'affection et
d'amour pour la pratique de la plus profonde humilité, sont dévorés d'une soif
ardente pour les mépris et les humiliations, d'une faim violente pour toutes les
choses qui alarment et font crier la nature; du reste, ils brûlent pour leurs
frères d'une charité si pure et si forte, que, non seulement ils les excusent
dans les fautes qu'ils leur voient commettre, mais que leur cœur est touché à
leur égard d'une compassion toute céleste. Nous devons approuver ceux qui ont
fait quelques progrès, louer ceux qui ont remporté quelques victoires, et
proclamer heureux ceux qui sont affamés d'humiliations et de souffrances : car
ces derniers seront rassasiés de cette nourriture céleste qui n'inspire jamais
du dégoût.
7. Si donc vous avez eu le bonheur d'obtenir le don
des larmes, employez tous les moyens capables de vous le conserver. Car, de même
que la cire se fond facilement au feu, ainsi ce don, quand il n'a pas encore
poussé des racines profondes dans une âme, s'y perd et disparaît bien vite par
les inquiétudes de l'esprit, par les soins qu'on prend du corps, par les
plaisirs sensuels, et surtout par la démangeaison de parler, par la légèreté et
par la pétulance.
8. Et, oserons-nous le dire ? Cette heureuse source de larmes est, en quelque sorte, plus forte et plus puissante que les eaux du baptême. En effet, le baptême nous purifie des fautes dont nous sommes coupables avant de recevoir ce sacrement; mais le don des larmes nous purifie de toutes les fautes que nous pouvons ensuite commettre dans le cours de notre vie. Le baptême que nous avons reçu dans notre enfance, nous avait conféré une grâce infiniment précieuse, et nous avait placés dans un état tout surnaturel; mais les péchés dans lesquels nous sommes misérablement tombés, nous ont fait perdre cette grâce inestimable et cet heureux état; et le don des larmes nous fait recouvrer cette grâce, et rétablit, en quelque sorte, notre baptême en nous. Avouons qu'ils seraient bien rares les hommes qui pourraient parvenir au salut, si Dieu, dans son infinie Bonté, n'eût pas accordé ce don des larmes.
9. Voyez comme les gémissements et l'affliction d'un
cœur
contrit et repentant pénètrent jusqu'au trône de Dieu; comme les saintes larmes
que fait répandre la crainte du Seigneur, sont comme des députés que nous
envoyons devant nous pour lui demander grâce et miséricorde; et comme celles que
son Amour nous fait verser, nous donnent une délicieuse assurance que nos
prières et notre repentir lui ont été agréables.
10. Mais remarquons bien que, si rien n'est plus
conforme ni plus favorable à la véritable humilité que les larmes d'une
pénitence sincère, rien aussi ne lui est plus contraire et plus nuisible que la
dissipation d'une joie mondaine.
11. Conservez donc, autant que vous en serez capable,
la tristesse salutaire d'une sainte componction; elle vous procurera la joie
solide et véritable; ne cessez de l'augmenter et de la perfectionner en vous
jusqu'à ce qu'elle vous ait dégagé de toutes les choses de la terre, purifié
votre âme de toutes ses souillures, et présenté au Christ votre sacrifice tout
pur et tout saint.
12. Efforcez-vous continuellement et par la mortification de vos
sens, et par le recueillement de votre esprit, et par une profonde méditation,
de vous représenter fortement cet abîme immense, cette fournaise embrasée par
des flammes ténébreuses, ce juge sévère et inexorable, ce vaste chaos des feux
éternels, ces descentes étroites et obscures de ces lieux souterrains, de ces
maisons désespérantes et de ces gouffres profonds. Oui, gravez avec force dans
votre esprit l'idée et l'image de toutes ces choses effrayantes, et d'autres
semblables, afin que, si votre cœur se portait malheureusement à une vie molle
et relâchée, frappé d'une juste terreur, il s'applique à se procurer une
chasteté incorruptible, et que, par les sentiments d'une tristesse salutaire il
puisse jouir des lumières spirituelles, et devenir plus pur et plus lumineux que
les flammes les plus pures et les plus resplendissantes.
13. Lorsque vous vous livrez au saint exercice de la
prière, soyez devant Dieu comme un criminel devant son juge; tremblez et faites
en sorte que, par l'humble posture de votre corps, mais plus encore par les
dispositions intérieures de votre âme, vous ayez le bonheur d'apaiser sa juste
Indignation : car Il ne peut pas rejeter une âme qui se présente à Lui de la
même manière que cette veuve désolée dont il est parlé dans l'Évangile, et qui,
par la ferveur et la persévérance de sa prière, continue de frapper à la porte
de sa Bonté suprême.
14.
Celui qui a reçu le don des larmes se trouve bien, pour pleurer ses péchés, dans
quelque lieu que ce soit; mais celui qui ne pleure que par des motifs humains,
choisira les endroits qui conviendront à ses dispositions naturelles, et se
réjouira d'avoir des témoins de ses larmes.
15.
Comme un trésor qui est caché est moins exposé à la rapacité des voleurs que
celui qui est à la vue de tout le monde; de même les larmes intérieures sont
moins exposées à se perdre que les larmes extérieures.
16. Gardez-vous bien d'imiter ceux qui ensevelissent
leurs morts : vous les voyez pleurer un moment sur leurs tombeaux, et un instant
après vous les rencontrez dans une ivresse complète. Figurez-vous donc que vous
travaillez avec ceux qu'on a condamnés aux mines, et qui à toute heure sont
cruellement frappés par les personnes chargées de les surveiller.
17. Celui qui tantôt pleure, et tantôt se livre à la
joie et au plaisir, ne ressemble que trop à un homme qui, pour se débarrasser
d'un chien errant, lui jette du pain au lieu de lui jeter des pierres : n'est-il
pas évident que tout en faisant semblant d'éloigner cet animal, il l'engage à
s'attacher à lui et à le suivre ?
18. Vous donc, qui pleurez vos péchés, soyez ennemis de toute
ostentation, et appliquez-vous uniquement à la garde de votre cœur. Les démons
redoutent autant les personnes qui vivent dans le recueillement et la vigilance,
que les voleurs craignent les chiens pendant la nuit.
19. Mes amis, Dieu, en nous appelant à la vie
monastique, ne nous a pas appelés à des noces pour nous y livrer à la joie; mais
Il veut que nous nous pleurions nous-mêmes.
20. Il en est qui, par une erreur pitoyable,
lorsqu'ils répandent des larmes de douleur et de repentir, se font violence pour
ne penser à rien. Ils ignorent que les larmes, sans les bonnes pensées, peuvent
convenir à des créatures privées de raison, mais absolument pas à des créatures
douées d'intelligence et de raison; car les larmes ne naissent-elles pas de la
pensée ? et n'est-ce pas l'esprit et la raison qui produisent les pensées ?
21. Lorsque vous allez prendre votre repos, ayez soin
de vous mettre dans la même position dans laquelle vous serez au tombeau, et
vous goûterez moins les douceurs du sommeil. Quand vous serez à table, pensez à
cette table triste et funèbre où vous servirez vous-même de nourriture aux vers
et vous serez moins tenté, de vous livrer à la sensualité. Vous sentez-vous
pressé de soif, et vous soulagez-vous ? Souvenez-vous de cette soif dévorante
que souffrent les damnés au milieu des flammes de l'enfer, et vous ferez
violence à la nature, en ne lui accordant pas tout ce qu'elle demande.
22. Notre Seigneur nous éprouve-t-il par des
humiliations déshonorantes et honorables tout à la fois ? Nous fait-il des
reproches amers, et nous inflige-t-il des pénitences rigoureuses ? Rappelons de
suite en notre mémoire cette sentence foudroyante du souverain Juge :
"Retirez-vous de moi, maudits" (Mt 25.41), et ce souvenir, comme une épée à deux
tranchants, percera et fera mourir en nous les injustes et funestes sentiments
de tristesse et d'amertume, et nous portera fortement à vivre dans la patience
et la résignation.
23. Le temps, au rapport du saint homme Job, fait
retirer la mer (cf. Job 14,11), et le temps par le moyen de la patience, nous
fera acquérir et perfectionnera en nous les vertus dont nous venons de parler.
24. Que la pensée des flammes éternelles vous accompagne le
soir, lorsque vous vous mettez au lit; que le matin elle préside à votre réveil,
et soyez bien assuré que la paresse et la négligence ne seront jamais le partage
de votre cœur; vous en serez surtout préservé pendant vos prières et la
récitation des psaumes.
25. Que les soins que vous prendrez de votre corps,
et l'habit monastique que vous portez, vous excitent à pleurer vos fautes; car
ceux qui portent le deuil, se revêtent d'habits de couleur minime. Si vous ne
pleurez pas, pleurez au moins de ne pouvoir pas pleurer; et si vous pleurez, que
ce soit parce que vos péchés vous ont fait perdre l'état heureux dans lequel
vous étiez par la grâce et l'amitié de Dieu, et qu'ils vous ont réduit à l'état
pénible où vous vous trouvez.
26. Dans nos pleurs et dans notre pénitence, comme
dans toute autre chose, Dieu, qui est un juge plein de clémence et d'équité,
aura égard à notre faiblesse. Il m'est arrivé plus d'une fois de voir des
personnes qui, ne versant que très peu de larmes, les répandaient avec une si
grande douleur, qu'on les aurait prises pour des gouttes de sang, et d'en voir
d'autres qui pleuraient abondamment et sans effort. Or j'estime plus la violence
de la douleur que l'abondance des larmes; et je crois que Dieu même n'en juge
pas autrement.
27. Il ne convient pas à ceux qui pleurent, de traiter et de s'occuper de matières relevées et de questions théologiques : une pareille occupation pourrait fort bien faire tarir la source de leurs larmes; car celui qui s'applique à ces sciences, est semblable à un docteur gravement assis dans une chaire pour donner avec autorité des leçons aux autres; tandis que celui qui pleure ses fautes, ne doit avoir de la ressemblance qu'avec un homme assis sur le fumier et couvert d'un sac et d'un cilice. C'est pour cette raison que David, quelque grande que fût sa science et quelque profonde que fût sa sagesse, répondit et ceux qui lui demandaient à chanter des cantiques : "Comment pourrions-nous chanter des cantiques à la louange du Seigneur, dans, une terre étrangère"; (Ps 136,4), c'est-à-dire dans le pays où nos péchés nous ont conduits en captivité.
28. Dans le cours naturel, il est des choses qui ont du
mouvement par elles-mêmes; mais il en est d'autres qui ne le reçoivent que d'une
cause étrangère. Or dans la pénitence de nos péchés, il y a des larmes qui
coulent toutes seules de nos yeux; mais aussi il y en a que nous ne répandons
qu'avec effort et violence. Quand donc sans mouvement et sans peine nous nous
trouvons attendris, et que nous répandons avec abondance des larmes d'une
douceur céleste, c'est à ce moment heureux que nous devons nous hâter de courir
vers le Seigneur; car c'est une preuve que, sans L'en avoir prié, il est venu à
nous pour nous faire présent de l'éponge mystérieuse de la tristesse qui lui est
agréable, pour créer en nous une source d'eau rafraîchissante, et pour nous
faire don de ces larmes heureuses qui effacent nos péchés sur le livre de son
éternelle Justice. Conservons-le précieusement avec le plus grand soin, et
gardons-le jusqu'à ce qu'Il juge à propos de nous le retirer Lui-même; car cette
douleur, que sa grâce produit en nous, a bien plus de vertu pour nous purifier
de nos fautes que celle que nous exciterions nous-mêmes dans nos cœurs par
beaucoup d'efforts et de violence.
29. Il n'a sûrement pas reçu de Dieu le don des
larmes, celui qui pleure quand il veut, mais celui qui pleure ce qu'il veut
pleurer, ou plutôt, qui pleure les choses que Dieu veut qu'il pleure.
30. Il n'arrive que trop qu'aux larmes de la
pénitence nous mêlons les larmes de la vaine gloire, qui est si odieuse à Dieu.
C'est la prudence et la véritable piété qui nous font connaître cette fausse
tristesse. Eh ! Comment pourrions-nous compter sur la sincérité de nos larmes,
si, tout en les répandant, nous négligeons de nous corriger de nos défauts ?
31. La vraie componction est exempte de toute enflure du
cœur
et de toute vanité à elle ne nous procure aucune consolation humaine, mais elle
nous entretient continuellement dans la pensée de notre dernière heure, et nous
fait attendre de Dieu, seul Consolateur des humbles de cœur, les consolations
et les douceurs ineffables qui doivent être pour nous un bain de
rafraîchissement et de paix.
32. Tous ceux qui ont reçu cette divine et consolante
affliction, ont une sainte aversion pour la vie présente, la regardent comme la
source et le principe funestes de toutes leurs peines et de toutes leurs
misères, et sont animés contre leurs propres corps de la même haine qu'on a
contre un ennemi qui veut nous perdre.
33. Si donc nous apercevons, dans ceux qui croient
eux-mêmes être vraiment affligés selon Dieu, quelques mouvements de colère et
quelques sentiments d'orgueil, nous pouvons, sans craindre de nous tromper,
juger que leurs larmes ne sont pas sincères et qu'elles ne sont pas produites
par une véritable componction; car, comme le dit saint Paul : "Qu'y a-t-il de
commun entre la lumière et les ténèbres" (2 Cor 6,14) ?
34. La vraie componction répand des consolations dans
les âmes; la fausse n'y produit que l'orgueil.
35. De même que le feu consume la paille, ainsi les
larmes sincères consument et font disparaître entièrement les souillures
visibles ou invisibles de l'âme.
36. Plusieurs pères n'hésitent pas de prononcer que
ce n'est pas une chose peu difficile que de distinguer les larmes qui sont
sincères, de celles qui ne le sont pas, principalement dans les personnes qui
commencent leur pénitence, et que le discernement qu'on en fait, est rempli de
ténèbres et d'obscurité; car, disent-ils, elles peuvent être produites par
plusieurs causes différentes : c'est tantôt par un sentiment tout naturel,
tantôt par un sujet louable, et tantôt par une cause blâmable; ici c'est la
vaine gloire, c'est un amour déréglé et profane qui en sont le principe; là
c'est l'amour de Dieu, c'est la pensée de la mort, ce sont plusieurs autres
bonnes considérations qui les produisent.
37. Or après nous être servis de la crainte de Dieu pour
découvrir et connaître quelle est la source de celles que nous répandons,
tâchons de nous procurer celles que fait verser la pensée de notre dernière
heure, car elles sont pures et sincères, ces sortes de larmes; elles ne sont
susceptibles ni de vanité ni d'illusion, elles purifient notre âme et allument
dans nos cœurs le feu du saint amour de Dieu; enfin elles effacent nos péchés,
et nous procurent le bien inestimable de la paix du cœur.
38. Gardons-nous d'être surpris et étonnés, si
quelquefois des larmes produites par une douleur sincère du péché et par une
autre cause bonne et non suspecte deviennent cependant mauvaises et
condamnables; mais ce qui doit nous frapper d'étonnement, c'est de voir que des
larmes qui, dès le commencement, n'ont eu qu'un mauvais principe et une source
empoisonnée, aient pu devenir saintes et surnaturelles. Les personnes portées à
la vaine gloire, ne manqueront pas de comprendre ce que nous voulons dire.
39. Ne comptez pas sur l'abondance de vos larmes, si vous ne vous sentez pas purifié de vos péchés. Le vin qu'on vient de tirer du pressoir, ne mérite ni blâme ni louange.
40. Personne ne doute que les larmes produites par la grâce de Dieu ne nous soient souverainement utiles et salutaires; mais ce ne sera qu'à la mort que nous en connaîtrons parfaitement l'utilité et les avantages précieux.
41. Celui donc qui passe sa vie à répandre des larmes
constamment agréables à Dieu, célèbre tous les jours de nouvelles fêtes
spirituelles; tandis que celui qui coule ses jours dans les plaisirs et dans les
joies profanes, pleurera dans les siècles infinis de l'éternité.
42.
Eh quoi ! Les criminels peuvent-ils goûter quelque plaisir dans la prison ?
Comment donc les véritables moines en auraient-ils sur la terre ? Et n'est-ce
pas dans ce sentiment que parlait ce grand pénitent, si célèbre par la sincérité
et la pureté de ses larmes, lorsqu'il disait : "Tirez, Seigneur, mon âme de ce
lieu, où je suis enfermé" (Ps 141), afin que je tressaille d'allégresse dans le
sein de votre lumière incompréhensible.
43. Soyez au milieu de votre cœur comme un général au milieu de son armée; ordonnez-lui avec une autorité absolue toutes les pratiques de la plus profonde humilité. Ainsi que, quand vous commanderez à la joie de se retirer de vous, en lui adressant ces paroles : va-t-en, elle s'en aille; et que quand vous direz aux larmes : venez, elles arrivent; et à votre corps, qui est votre esclave : fais cela, il le fasse (cf. Mt 8,9).
44.
Quiconque s'est revêtu du don des larmes comme d'une robe nuptiale, sentira
quelle est la douceur inexprimable, de la joie spirituelle.
45. Quel est le moine qui ait si saintement vécu,
pour pouvoir dire que, depuis qu'il est entré en religion, il n'a pas perdu un
seul jour, une seule heure, ni un seul moment; mais qu'il a consacré au service
de Dieu sa vie tout entière, dans la pensée qu'un jour passé ne revient plus ?
46. Ce moine est vraiment heureux, lequel, par la
vivacité de sa foi, peut contempler la beauté des anges, et jouir ainsi de la
société de ces Intelligences célestes; mais il est bien autrement heureux celui
qui, par la méditation de la mort, par le souvenir amer de ses péchés, et par
les larmes abondantes de sa fervente pénitence, s'est mis dans l'état heureux de
ne plus retomber dans le péché. Or on pourrait difficilement, je crois, me
persuader que, pour arriver à la perfection du premier état, il ne faille pas
auparavant avoir passé par le second état dont nous venons de parler.
47. J'ai vu des pauvres dont la hardiesse a été au
point de s'adresser directement à des rois, et qui les ont pressés avec des
paroles si ingénieuses et des manières si engageantes, qu'ils les ont attendris
sur leur misérable position et les ont portés à prendre pitié de leur misère.
Mais j'ai vu aussi des pauvres d'une autre espèce, lesquels,
manquant absolument de vertu, se sont adressés au Roi du ciel. Ils réclamaient
son secours et ses faveurs avec une persévérance et, une assiduité qu'on
pourrait appeler importunes : ils n'employaient pas pour cela des expressions
choisies et étudiées, mais se contentaient de lui exposer leurs nécessités
pressantes avec une modestie parfaite, une humilité profonde et une crainte
respectueuse; ils ne cessaient de Lui exprimer les sentiments de leur indignité,
et de lui répéter avec l'accent d'une douleur profonde et d'une conviction
entière, qu'ils ne méritaient pas d'être écoutés ni d'être exaucés; et cependant
cette violence qu'ils lui ont faite, en agissant ainsi, L'a en quelque sorte
forcé d'avoir compassion d'eux, et de leur accorder ce qu'ils lui demandaient.
48. Celui qui sent de la vanité, parce qu'il a reçu
le don des larmes, et qui condamne les autres, parce qu'ils en sont encore
privés, ressemble parfaitement à un sujet qui demanderait des armes à son
souverain, et qui, les ayant obtenues, au lieu de s'en servir contre les ennemis
de son prince, s'en servirait pour se percer et se donner la mort.
49. N'oublions pas ici que Dieu n'a pas besoin de nos larmes, et qu'Il n'aime pas à voir que les inquiétudes et la tristesse dévorent et consument nos cœurs; mais qu'Il désire qu'embrasés du feu sacré de son Amour, nous goûtions et savourions les délices d'une joie toute pure et toute spirituelle.
50.
Ôtez, le péché de votre cœur, et vous n'aurez plus de
motifs de répandre des larmes. Pour quelle raison mettrait-on un emplâtre sur un
des membres d'une personne qui n'a reçu aucune blessure ? Adam versa-t-il des
pleurs avant sa fatale désobéissance ? Les justes en répandront-ils après la
résurrection et l'abolition entière du péché ? N'est-il pas écrit qu'alors "il
n'y aura ni pleurs, ni gémissements, ni douleur, ni affliction" (Apoc 21,4).
51. J'ai vu des personnes qui paraissaient être sans
tristesse, quoique réellement elles fussent très affligées; mais à l'extérieur
vous les auriez prises pour des gens dans la joie, et non dans l'affliction. Or
l'Amour de Jésus Christ les a mises à l'abri de tout danger; les démons ne leur
peuvent rien, car on peut leur appliquer ces paroles : "Le Seigneur éclaire les
ténèbres des aveugles." (Ps 145,8)
52. Souvent aussi il arrive que les larmes donnent de
la vanité à ceux qui n'ont qu'une vertu faible et chancelante. Aussi par un
trait admirable de sa Providence, Dieu les prive de ce don qui leur devient
funeste, afin qu'en le désirant et en le demandant, ils s'affligent et se
condamnent eux-mêmes, qu'ils vivent dans les soupirs et les gémissements, dans
la douleur et la tristesse, dans de dures inquiétudes et dans une déchirante
anxiété; car, dans les desseins de Dieu, toutes ces peines qu'ils endurent, leur
tiennent lieu du don des larmes, et, quoiqu'il leur semble n'en retirer aucun
fruit, elles leur sont infiniment avantageuses.
53.
En observant attentivement les divers artifices du démon, nous verrons que très
souvent il nous fait tomber dans une illusion bien funeste et bien propre à nous
faire de la peine, et qu'il nous joue d'une manière bien fâcheuse. En effet
est-il rare que, lorsque nous nous rassasions bien, et que nous contentons notre
sensualité, il nous attendrisse lui-même, et nous fasse répandre des larmes en
abondance; et que, lorsque nous avons fidèlement observé le jeûne et les règles
de la tempérance, il nous endurcisse et fasse tarir la source de nos pleurs ? Or
qui pourrait ne pas voir que, par les fausses larmes qu'il arrache à nos yeux,
il veut que nous nous abandonnions à l'intempérance et à la sensualité, deux
sources fécondes de vices ? Mais, au lieu de nous laisser prendre à ses pièges,
ayons soin de faire le contraire de ce qu'il nous suggère.
54. Quant à moi, je vous avoue qu'en considérant la nature de la
componction du cœur, je suis frappé d'étonnement, et je ne peux me lasser
d'admirer comment il peut se faire que la douleur et l'affliction de la
pénitence renferment dans elles-mêmes la joie et l'allégresse, à peu près comme
l'hexagone des abeilles renferme le miel. Mais que nous apprend cette merveille
? Que la tristesse et les larmes d'une âme contrite et pénitente sont vraiment
et réellement un don de Dieu; car ce qui fait que cette âme repentante éprouve
ce plaisir et cette joie intérieure, si douce et si consolante, c'est que Dieu
Lui-même, d'une manière secrète et invisible, communique aux
cœurs affligés et
brisés par la douleur de leurs fautes, les douceurs et les consolations d'une
joie toute céleste.
55. Mais rien, je crois, ne peut contribuer davantage
à nous convaincre combien nous avons besoin de pleurer nos péchés, et combien
les larmes d'une douleur sincère sont utiles à notre âme, que l'histoire
vraiment extraordinaire et surprenante que je vais vous raconter :
Il y avait dans le monastère où j'étais, un moine nommé Étienne;
comme il aimait la vie solitaire et érémitique, depuis un grand nombre d'années
il vivait entièrement séparé des frères, et s'était rendu recommandable par ses
jeûnes rigoureux, par ses larmes abondantes et par d'autres vertus excellentes.
Il avait fixé sa cellule au pied de la sainte montagne où Élie avait vu
autrefois la présence de Dieu. Mais cet homme vraiment respectable, désirant
pratiquer des exercices d'une pénitence plus austère et plus laborieuse, se
retira au désert des Anachorètes, appelé Siden, et y vécut plusieurs années dans
la plus sévère et la plus étroite discipline. Ce lieu, privé absolument de toute
consolation humaine, était d'un abord presque inaccessible, et était éloigné de
soixante-dix milles de toute habitation. Enfin ce saint vieillard, sur la fin de
sa vie, revint trouver sa première cellule dans la montagne d'Élie, où il avait
eu pour disciples deux moines de la Palestine, lesquels étaient fort pieux et
sévères observateurs de la discipline religieuse. Ils étaient demeurés dans
cette cellule pendant l'absence du saint vieillard, lequel, quelques jours après
qu'il y fut revenu, tomba dangereusement malade, et cette maladie le conduisit
au tombeau. La veille de sa mort il fut tout à-coup ravi hors de lui-même; et
dans ce ravissement il regardait, tantôt à sa droite, tantôt à sa gauche; et
comme si des personnes lui eussent fait rendre compte de sa vie, il leur
répondait si haut, que tous ceux qui étaient présents pouvaient le comprendre.
"Oui, disait il quelquefois, c'est vrai; j'ai commis cette faute, mais j'ai
jeûné tant d'années pour l'expier"; et d'autres fois, "Non, je n'ai pas fait ce
péché; vous m'accusez à tort." Puis il ajoutait : "Je confesse que je me suis
rendu coupable de cette faiblesse; mais j'ai pleuré, j'en ai fait pénitence et
j'ai tâché de la racheter par de saints exercices et par des œuvres de charité.
Mais c'est absolument à faux que vous m'accusez cette fois" reprenait-il avec
vivacité. Sur d'autres chefs, il disait : Vous avez raison; j'avoue que je suis
coupable et que je n'ai rien à répondre pour me justifier; que je n'ai pour
ressource que les Miséricordes de Dieu, en qui je mets toute ma confiance." Or
cet examen extraordinaire et si sévère était un spectacle effrayant et terrible,
et autant plus terrible, que ce pauvre moine était accusé des fautes mêmes qu'il
n'avait pas commises.
Ah ! Juste ciel ! si un solitaire fervent, un anachorète qui,
pendant quarante années passées dans la vie érémitique, avait pleuré amèrement
ses péchés, et les avait expiés par toute sorte d'austérités, avoue cependant
que, sur certaines fautes il n'a rien à répondre pour s'excuser, que pourrai-je
donc devenir, moi ? Ne dois-je pas m'écrier : Malheur à moi ! Oui, malheur à
moi, misérable, puisque ce grand solitaire n'a pas même pu fermer la bouche aux
démons qui l'accusaient, par ces paroles d'Ézéchiel : "Le Seigneur a dit : Je
vous jugerai selon vos voies" (Ez 33,13) ? Mais gloire soit rendue à Dieu, qui
seul connaît les choses cachées ! Cependant je peux vous assurer que plusieurs
personnes m'ont dit que tandis qu'il était au désert, ce bon solitaire donnait
de sa propre main à manger à un léopard. Or ce fut pendant qu'il subissait cet
examen rigoureux, et qu'on lui faisait rendre compte de sa vie, qu'il rendit son
âme à Dieu, sans que nous ayons pu savoir quelle a été la fin de ce jugement, et
quelle a été la sentence qu'il a reçue.
56. De même qu'une pauvre veuve, après la mort de son
mari, ne trouve de consolation que dans un fils unique qui lui reste; ainsi une
âme qui est tombée dans le péché, ne peut trouver quelque soulagement au moment
qu'il faut quitter la vie, que dans les travaux pénibles qu'elle a supportés,
dans les jeûnes rigoureux qu'elle a pratiqués, dans les larmes qu'elle a
versées, et dans la pénitence qu'elle a faite.
57.
Ces sortes de pénitents ne se permettent même pas de chanter en leur particulier
des hymnes et des cantiques, parce que ces cantiques seraient capables
d'étouffer leurs soupirs et de diminuer leurs larmes. Si donc vous prétendez que
par le chant des hymnes, vous exciterez en vous les sentiments de la pénitence,
sachez que vous êtes bien loin d'elle, et qu'elle est bien loin de vous. La
pénitence est une douleur de l'âme laquelle demeure dans elle depuis longtemps,
et lui est conservée par le moyen du feu de l’amour.
58. Or cette pénitence précède, dans une âme, la paix et la
tranquillité du cœur : c'est elle qui, en la purifiant, et en lui procurant la
victoire sur les passions et sur les mauvaises habitudes, la revêt de son
premier ornement.
59. Voici ce que m'a raconté de lui-même un homme illustre par
une longue et rigoureuse pénitence : "Lorsque, me dit-il, j'étais tenté de me
livrer à la vaine gloire, à l'impatience, à l'intempérance, le souvenir de ma
pénitence s'y opposait fortement, et me faisait entendre au dedans de moi ces
paroles sévères : Prends bien garde de te laisser aller à la vaine gloire,
autrement je t'abandonnerai; et il en faisait autant par rapport aux autres
tentations que j'éprouvais. Or j'avais coutume de lui répondre : Je ne vous
désobéirai jamais, jusqu'à ce que vous puissiez me présenter avec assurance
devant le tribunal de Jésus Christ."
60. Mais, si une âme profondément pénitente et
sincèrement affligée de ses péchés reçoit de Dieu des consolations ineffables,
une âme pure et sainte reçoit de Lui des lumières extraordinaires. Or cette
illumination divine est une impression douce et forte, qu'on ne peut ni
exprimer, ni comprendre, ni voir : c'est la foi seule qui la fait comprendre,
voir et sentir. Quant aux consolations d'une âme pénitente, c'est un certain
rafraîchissement doux et agréable qui rend en quelque sorte cette âme semblable
à un enfant qui pleure et rie presqu'en même temps. Ce rafraîchissement, par un
effet admirable, renouvelle cette âme affligée, et fait que ses larmes, d'amères
qu'elles étaient, deviennent douces et agréables.
61. Les larmes que produit la pensée de la mort, font naître la crainte de Dieu dans les cœurs; cette crainte de Dieu engendre la confiance, et cette ferme confiance en Dieu donne une joie parfaite, laquelle produit enfin la fleur divine de l'amour.
62. Repoussez loin de vous par un esprit d'une
véritable humilité, toute joie étrangère, comme étant indigne de vous; et ne
cessez de craindre que, par les tromperies du démon, vous ne receviez un loup
dévorant, au lieu d'un pasteur de votre âme.
63. Prenez garde de vouloir, avant le temps, vous
élever à une sublime contemplation; mais faites en sorte que, par la perfection
de votre humilité, ce soit elle qui vous cherche et vous saisisse pour s'unir à
votre âme par une union pure et indissoluble.
64. Voyez combien une âme religieuse a de
ressemblance avec un petit enfant : à peine connaît-il son père, qu'on le voit
rempli d'une joie qu'il ne peut exprimer; et, si pour de bonnes raisons son père
s'absente, quand il revient, l'enfant témoigne à la fois son contentement et sa
peine : son contentement, parce qu'il reçoit son père après une absence qui lui
a bien duré; sa peine, parce qu'il a été privé si longtemps de sa présence.
65. Cette âme ressemble encore à un autre enfant.
Voyez-vous cette mère qui se cache avec adresse et se dérobe à la vue de son
fils ? Mais entend-elle ses cris plaintifs, et voit-elle couler ses larmes ?
Alors, elle éprouve un plaisir délicieux. Elle lui apprend par là et lui fait
sentir l'importance et la nécessité de ne pas s'éloigner de sa présence; et
c'est ainsi qu'elle nourrit et qu'elle augmente dans son enfant l'affection
qu'il a pour elle. Or, dit le Seigneur : "Que celui qui a des oreilles pour
entendre, entende ces paraboles." (Luc 14,35).
66. Pense-t-il aux exercices du Gymnase et aux pièces
qu'on doit jouer sur le théâtre, le criminel qu'on a condamné à la peine
capitale ? Or, celui qui pleure des péchés qui lui ont mérité des tourments
éternels, pourrait-il se livrer au plaisir, à la vaine gloire, à la colère et à
la mauvaise humeur ?
67. La pénitence, qui est une vive et profonde
douleur de l'âme, ne doit-elle pas lui fournir tous les jours de nouveaux sujets
de s'affliger et de souffrir ? Et l'âme pénitente ne ressemble-t-elle pas à une
femme qui est dans les douleurs de l'enfantement ?
68.
Le Seigneur, dont la justice égale la sainteté, récompense, par le sentiment
d'une componction pleine de foi, le moine qui, dans la solitude, vit selon la
foi et les règles de la sainteté, comme il récompense, par d'ineffables
consolations, le moine qui, pour des motifs louables, demeure dans un monastère
pour y vivre saintement sous l'autorité et l'obéissance d'un supérieur. Mais
celui qui, sincèrement et selon Dieu, n'embrasse pas l'un ou l'autre de ces deux
genres de vie, se prive misérablement du don des larmes.
69. Éloignez et chassez loin de vous le démon du
désespoir, c'est un chien enragé, qui, lorsque vous considérez avec douleur les
péchés que vous avez commis, fait tous ses efforts pour vous représenter Dieu
sans clémence, sans bonté et sans miséricorde; et, si vous y faites attention,
vous verrez qu'avant de vous faire tomber dans les fautes que vous pleurez, ce
misérable vous peignait vivement la bonté, la clémence et la miséricorde de
Dieu, mais surtout son admirable facilité à recevoir les pécheurs et à leur
pardonner.
70. Le saint exercice de la pénitence en produit l'heureuse
habitude dans notre âme, et cette habitude nous la rend facile et agréable.
Voilà pourquoi elle pousse dans nos cœurs des racines si fortes et si
profondes, qu'elle ne peut pas facilement ensuite nous être enlevée.
71. Au reste ce serait en vain que nous nous
livrerions aux plus excellents exercices de piété : si nous n'avons pas la
douleur intérieure et sincère de nos péchés, nous ne sommes rien, et nous ne
faisons rien; car à nous, qui avons souillé et perdu la grâce précieuse du
baptême, qui avons chargé nos mains d'iniquités, il est d'une nécessité absolue
de nous purifier, et, par le feu ardent et continuel du repentir et par l'huile
de la miséricorde de Dieu, de faire fondre cette poix crasseuse de nos vices.
72. J'ai vu des personnes qui étaient, pour ainsi dire, montées
au dernier degré de la pénitence. Elles avaient une contrition si vive et si
poignante de leurs péchés, qu'elles allaient jusqu'à vomir du sang. Cette vue
m'a rappelé ces paroles du psalmiste : "J'ai été frappé, Seigneur, par les
fléaux de votre colère, comme l'herbe l'est par les rayons du soleil, et mon
cœur s'est desséché" (Ps 101,5).
73. Les larmes que la crainte de Dieu nous fait répandre,
produisent en nous la crainte de les voir tarir et la vigilance nécessaire pour
les conserver. Ceux qui ne pleurent leurs péchés que par un mouvement d'une
charité peu enflammée et qui n'a pas la perfection requise, les auront bientôt
vues disparaître. Il ne faut pas en dire autant de ceux qui pleurent leurs
fautes, parce que leur cœur est embrasé dans le temps d'un feu digne d'une
éternelle mémoire; et disons ici, pleins d'admiration, que dans notre pénitence
c'est ce qu'il y a de plus humble et de plus abject, qui nous donne réellement
et plus d'assurance et plus de certitude qu'elle plaît à Dieu.
74. Il y a des choses qui font tarir les larmes de la
pénitence, et il y en a d'autres qui y mêlent, si j'ose m'exprimer ainsi, de la
boue et des bêtes sauvages. Les premières furent cause de l'inceste de Loth avec
ses deux filles, et les secondes, de la chute de Lucifer et de ses anges.
75. Elle est vraiment incroyable, la malice des
ennemis de notre salut : ils se servent de tout pour changer nos vertus en
vices, et pour nous donner de l'orgueil dans les choses mêmes qui devraient nous
couvrir de confusion.
76. La solitude, où nous sommes, les cellules que
nous occupons, et différents objets que nous rencontrons, sont quelquefois
capables de nous porter à la componction; et n'est-ce pas ce que notre Seigneur,
Élie et saint Jean Baptiste nous apprennent par leur exemple ? Car ils se
retirèrent dans le désert pour y vaquer plus librement à la prière, et pour
offrir à Dieu, le tribut de leurs larmes.
77. Cependant il arrive, et j'ai vu moi-même, que
dans le sein des villes et qu'au milieu du tumulte et des agitations du siècle,
des moines versent des larmes abondantes. Mais ne nous y trompons pas; c'est une
ruse, c'est une tromperie du démon : il veut nous engager par là à rentrer dans
le monde, en nous faisant croire que nous ne souffririons aucun dommage ni
aucune perte spirituelle, si nous fréquentions les hommes, et que nous fussions
au milieu des choses et des affaires du siècle; que par conséquent c'est à tort
que nous redoutons si fort le monde et ses agitations tumultueuses.
78. Ne perdons pas de vue qu'il est souvent arrivé
qu'une seule parole a pu suffire pour faire sécher la source des larmes dans une
âme pénitente.
79. Peut-on dire que, sans une espèce de miracle, une
seule parole ait pu les faire couler de nouveau ? Eh ! Mes tendres amis, à
l'heure de notre mort, le souverain Juge ne nous fera pas un crime de n'avoir
pas fait des miracles pendant notre vie, de n'avoir pas traité avec subtilité
les matières élevées de la théologie, et de n'être pas parvenus à un haut degré
de contemplation, mais de n'avoir pas pleuré nos péchés de manière à en mériter
le pardon.
Tel est le septième degré de l'échelle du paradis. Que celui qui
y est monté, daigne me tendre la main, car ce n'est que par le secours de
quelqu'autre, qu'il y est monté lui-même, et qu'il s'est purifié des péchés
qu'il avait commis pendant sa vie.
De la Douceur, qui triomphe de la colère.
1. L'eau qu'on répand peu à peu sur un incendie, finit par
l'éteindre entièrement; c'est ainsi que les larmes que nous fait verser une
véritable douleur de nos péchés, compriment et font mourir les mouvements de la
colère, et calment l'impétuosité du cœur : c'est pour cette raison que nous
allons traiter de la douceur et de la bonté de l'âme.
2. La victoire qu'on remporte sur la colère, consiste
donc essentiellement dans une soif inextinguible et dans un désir insatiable de
mépris et d'humiliations, comme la vanité consiste dans un désir immense
d'honneurs et de louanges. La douceur est donc une victoire que nous remportons
sur la nature, en souffrant toute sorte d'injures avec une inviolable patience,
laquelle couronne enfin nos combats et nos fatigues.
3.
C'est elle qui rend notre âme inébranlable et impassible au milieu des mépris et
des humiliations, des louanges et des applaudissements.
4. Tenir notre langue en captivité et garder le silence, lorsque
notre cœur est violemment agité, voilà les premières armes de cette vertu, et
les premiers avantages qu'elle obtient sur la colère : savoir calmer le tumulte
intérieur de nos pensées et de nos sentiments dans les moments auxquels nous
sommes agités, voilà quelques progrès que nous faisons dans la pratique de la
douceur; mais conserver notre âme dans le calme et la tranquillité au milieu des
vents les plus impétueux, des tempêtes les plus furieuses, voilà la perfection
de la douceur et de la victoire que nous remportons sur la colère.
5. Cette passion se nourrit dans la pensée d'une
haine secrète et dans le souvenir des injures qu'on a reçues; elle nous porte à
nous venger de ceux qui nous ont offensés.
6. La fureur est une passion instantanée et violente
de notre âme.
7. L'aigreur ou l'amertume du cœur est un sentiment, ou plutôt
une affection pleine de malice qui demeure dans un cœur et qui le précipite
dans l'ennui et dans la tristesse, sans lui donner aucune jouissance.
8.
La colère a bientôt corrompu les mœurs douces et
tranquilles, et gâté le cœur, en le couvrant d'une horrible difformité.
9. Comme les ténèbres prennent bien vite la fuite,
lorsque le soleil répand ses rayons sur la terre : de même l'aigreur et la
colère disparaissent promptement, lorsque l'humilité présente et verse ses
parfums odoriférants.
10. Néanmoins on rencontre encore des personnes qui, quoiqu'une
déplorable expérience leur ait fait sentir combien facilement elles se laissent
aller à des mouvements de colère, ne cherchent et n'emploient pas les moyens et
les remèdes capables de guérir leur cœur de cette funeste maladie. Les
insensées ! Elles oublient cette sentence mémorable : "Le moment de la colère
est le moment de la perte et de la ruine d'une âme." (Sir 1,22).
11. Les mouvements de colère ne sont que trop
semblables aux mouvements d'une meule de moulin : ils sont capables en un
instant de faire perdre à une âme, plus de froment et d'avantages spirituels,
que d'autres ne lui en raviraient en un jour entier.
12. Ils ressemblent encore à ces flammes qui,
poussées par un vent impétueux, ont bientôt tout réduit en cendres. Veillons
donc avec une grande attention sur nous, afin de nous opposer avec vigueur à
leurs dévastations terribles et promptes.
13. Je ne vous cacherai pas, mes amis, que souvent
les démons, ces implacables ennemis de notre âme, savent adroitement cesser de
nous tenter, afin que peu à peu nous nous négligions, que nous envisagions comme
léger et petit ce qui est très grave et très criminel, et qu'enfin nous tombions
dans des maladies incurables et mortelles.
14. Une pierre qui est aiguë, à force de se heurter
contre d'autres pierres, perd ses pointes et s'arrondit; de même une personne
d'un tempérament bilieux et colère, si elle vit avec des gens de la même
complexion, éprouvera nécessairement un de ces deux effets : ou elle corrigera
par la patience son humeur emportée et violente; ou bien, vaincue par les
injures qu'elle reçoit, elle se retirera de leur société, et fera voir par cette
retraite combien elle a peu de force et de courage.
15. Un homme esclave de la colère est un épileptique
spirituel qui, d'abord par sa propre volonté, ensuite par la nécessité de
l'habitude, tombe, se froisse et se déchire.
16. Rien n'est plus funeste à ceux qui pleurent leurs péchés que
cette passion furieuse : elle trouble leur cœur et les empêche de revenir à
Dieu par les sentiments de l'humilité, que leur inspire cependant la vie
religieuse qu'ils ont embrassée; car la colère est une preuve évidente qu'on est
dominé par l'orgueil.
17. Si c'est la perfection de la douceur d'être calme
et tranquille, et de conserver des sentiments d'amour et d'affection pour la
personne qui nous a offensés, même en sa présence, n'est-ce pas le comble de la
fureur de nous emporter et de manifester notre colère par des paroles et des
actions contre celui qui nous a mortifiés et irrités, lorsque nous sommes seuls,
et qu'il est loin de nous.
18. Si l'Esprit saint, comme il l'est en effet, est
appelé la paix de l'âme, et que la colère, comme elle l'est aussi, soit nommée
le trouble de l'âme, ne devons-nous pas conclure nécessairement que c'est
surtout la colère qui nous prive de la présence de ce divin Esprit ?
19.
Parmi les enfants nombreux et méchants de la colère, il en
est un qui, malgré sa méchanceté, nous procure quelque avantage. En effet j'ai
vu des personnes qui, s'étant enflammées de fureur, ont par un emportement subit
et violent, chassé de leur cœur une aversion qu’elles y nourrissaient depuis
longtemps; car elles ont par là donné lieu à celui qui les avait offensées, ou
de leur témoigner le regret qu'il éprouvait de sa conduite passée, ou de leur
donner une satisfaction convenable. C'est ainsi que par un mouvement de colère
elles se sont délivrées de cette passion. Mais aussi j'en ai vu d'autres qui,
par une hypocrisie infernale, faisaient semblant de souffrir avec patience les
injures qu'on leur disait, mais qui en gardaient un souvenir exact et parfait.
20. Or je crois ces personnes plus mauvaises que
celles qui se laissent aller aux emportements de la colère; car elles ont
souillé et terni la blancheur et la simplicité de la colombe par la couleur
noire et infecte de la haine.
21. Nous ne saurions trop prendre de précaution
contre une si infâme conduite : c'est un serpent dont il faut nous défier sur
toute chose; c'est un démon qui, semblable au démon de l'impureté, veut nous
perdre, en favorisant les inclinations de la nature corrompue.
22. J'ai encore remarqué que certaines personnes étaient tellement transportées de colère, qu'elles n'en pouvaient rien manger et que cette abstinence, au lieu de calmer leur fureur, ne faisait que de l'augmenter; mais au contraire, j'en ai remarqué d'autres qui, dans leurs accès de colère, en croyant qu’elles avaient raison, se portaient avec une espèce de rage sur les viandes, et les dévoraient avec une voracité effrayante : c'est ainsi que ces misérables tombaient d'une fosse dans un abîme. Enfin j'en ai vu qui, plus sages et semblables à des médecins expérimentés, savaient garder un juste milieu entre ces deux extrémités, et en retiraient de très grands avantages.
23. Le chant est très propre à procurer à l'âme le
calme et la paix; mais il peut aussi fort mal à propos lui donner des plaisirs
et de la joie : ceux-là sauront très bien s'en servir, qui consulteront les
circonstances et les convenances.
24. Comme un jour j'étais allé voir des anachorètes
pour des affaires particulières, je m'arrêtai quelque temps en dehors de leurs
cellules, et je les entendis faire grand bruit, et se quereller ensemble comme
des perdrix dans leur cage : tant était grande la fureur qui les animait. Enfin
elle était telle que, quoique celui qui les avait si fort irrités, fût absent,
ils agissaient comme s'il eut été présent, et semblaient lui sauter au visage.
Je leur conseillai de quitter leurs cellules et de se retirer tout simplement
dans un monastère; car vraiment je craignais que d'hommes qu'ils étaient, ils ne
devinssent d'abominables démons. Dans d'autres communautés j'en ai vu d'une
espèce toute différente : c'étaient des gens mous et efféminés, sujets à
l'intempérance et à la sensualité, trop affectionnés et trop flatteurs vis-à-vis
de leurs frères, et prenant les soins les plus minutieux pour la propreté et la
beauté de leurs corps. Or à ceux-ci, je leur conseillai de se retirer dans le
désert, parce que la solitude est l'ennemi irréconciliable de la luxure et de la
sensualité; car je redoutais que d'hommes raisonnables qu'ils étaient, ils ne
devinssent semblable aux bêtes privées de raison.
Lorsqu'il m'arrivait de trouver des gens qui se plaignaient
amèrement de se voir tentés et de colère et de mollesse, je les pressais
fortement de ne se conduire jamais eux-mêmes, mais de vivre sous le joug de
l'obéissance. C'est pourquoi il m'arrivait souvent de prier charitablement leur
supérieur de leur permettre de vivre tantôt dans la solitude, tantôt dans
l'intérieur du monastère, de manière néanmoins que, dans l'un ou l'autre de ces
deux états, ils fussent toujours sous la dépendance et l'autorité de leur
supérieur.
25.
S'il est vrai que ceux qui sont portés aux plaisirs des sens et à la mollesse,
non seulement se perdent eux-mêmes mais souvent perdent les personne, qui ont le
malheur de s'attacher à eux et de les fréquenter il est également vrai que,
comme un loup furieux, l'homme colère est capable de mettre le trouble dans
toute une communauté et de perdre un grand nombre d'âmes.
26. Je trouve que c'est un crime horrible de troubler l'œil de
son cœur, en se livrant à la fureur, selon cette parole :"La fureur a
troublé mes yeux" (Ps 6,8); mais je pense que c'est encore un crime plus
affreux de montrer par des paroles amères l'agitation intérieure dans laquelle
on se trouve; enfin je crois que le comble de l'infamie est d'en venir aux coups
: ce qui est contraire et répugne à la vie angélique, religieuse et presque
divine que nous devons tous mener.
27. Mais nous devons ici remarquer que, si vous voulez ôter de
l'œil de votre frère une paille que vous y apercevez, vous devez prendre garde
que ce ne soit un désir trompeur; ne vous servez pas, pour cette opération
délicate, d'un instrument grossier, mais employez-en un qui y soit propre et
convenable, et craignez de la fouler et de l'enfoncer davantage, au lieu de la
retirer. Or cet instrument grossier figure et annonce les reproches durs et
humiliants qu'on fait aux autres, et les manières brusques et violentes dont on
les accompagne; l'instrument délicat est l'image d'une réprimande pleine de
bonté, de douceur et de bienveillance. L'Esprit saint nous dit : "Reprenez,
corrigez et priez," (1 Tim 4,2); mais il ne nous dit pas : "frappez." Que
s'il arrive qu'on soit obligé de le faire, ce doit être très rarement; et il ne
le faut même faire que par des mains étrangères.
28. Chez les personnes emportées et colères, si nous
y faisons attention, nous verrons une inclination très prononcée pour la
pratique du jeûne, des veilles, pour la solitude et le silence. C'est ainsi que
le démon, cet ennemi plein d'artifice, sous le spécieux prétexte de faire
pénitence et de répandre des larmes, leur fournit la manière et les moyens
d'augmenter leur humeur violente et acariâtre.
29. Si un mauvais moine, comme nous l'avons dit plus
haut, aidé du démon et semblable à un loup, et capable de mettre le trouble dans
toute une maison religieuse; un bon moine, par une raison contraire, choisi
parmi les plus prudents et les plus sages, et secouru de son ange, ne
pourra-t-il pas répandre l'huile précieuse de la douceur au milieu de ses
frères, apaiser les tempêtes excitées par les vents furieux de la colère, et
ramener heureusement le vaisseau au port de la tranquillité et du calme ? De
sorte que, comme le mauvais moine par sa conduite ne mérite que d'être jugé
condamné et puni, le bon moine, qui par sa douceur est devenu l'exemple et le
modèle de ses frères, est digne de recevoir une récompense proportionnée à la
grandeur et à l'importance des services qu'il a rendus.
30. Le premier degré de la mansuétude consiste à
souffrir les outrages et les humiliations, quelque amertume et quelque douleur
que l'âme en ressente encore; le second degré consiste à les supporter avec
calme et tranquillité, et le troisième, qui est la perfection de la douceur, à
recevoir les mépris et les injures avec plus de plaisir que les mondains ne
reçoivent les louanges qu'on leur donne. Mais où est-il, cet homme qui est monté
à ce degré si parfait ? Qu'il soit content, celui qui est parvenu au premier
degré; qu'il persévère avec constance, celui est monté au second; mais qu'il
triomphe dans le Seigneur, celui qui heureusement se trouve au troisième.
31. Mais voici une chose vraiment pitoyable : c'est
que les personnes irascibles ont coutume, par une inconcevable vanité, de se
fâcher et de se mettre en colère, parce qu'elles se sont laissées vaincre par
leur mauvaise humeur. En vérité n'est-ce pas pitié de faire une nouvelle chute,
en voulant se punir d'en avoir fait une première ? Pour moi en considérant
l'excessive malice du démon, j'en suis tout interdit; car en voyant ces
personnes, je crus percevoir qu'elles n'étaient pas loin de se laisser aller à
un funeste découragement.
32. Si quelqu'un voit qu'il se laisse facilement vaincre par la vanité et la colère, par la méchanceté et l'hypocrisie, et qu’il soit résolu d'employer contre ces vices l'épée à deux tranchants de la douceur et de la patience, je lui conseille fortement d’entrer dans une communauté de frères comme dans un atelier qui lui sera très salutaire; de choisir, s'il veut de tout son cœur se corriger parfaitement, la maison où les règles et la discipline sont le plus austères, afin que, par les humiliations, les mépris et les épreuves les plus dures il soit comme flagellé, déchiré, taillé, écrasé et foulé aux pieds. C'est ainsi qu'il purifiera son âme des fautes qu'il a faites et qu’il comprendra la vérité d'une parole assez usitée dans le monde; car pour s'en glorifier il n'est pas rare d'entendre dire dans les compagnies, à ceux qui ont accablé quelqu'un d'injures et d'outrages : "Je lui ai lavé la tête à ma façon".
33. Il y a une différence essentielle entre la victoire que
de jeunes convertis remportent sur la colère, en se servant des armes d'une
humble pénitence, et l'immobile tranquillité d'âme de ceux qui sont parvenus à
la perfection de la douceur, car dans les premiers, les larmes, comme une espèce
de chaîne, lient et répriment la colère; tandis que dans les derniers, la
tranquillité et le calme de leurs cœurs insensibles aux injures, a donné la
mort à cette passion, comme une épée la donnerait à un serpent.
34. Trois moines, un jour, sous mes yeux, reçurent le même
outrage. L'un, en le recevant se sentit piqué, mais il le souffrit en silence,
et étouffa la peine qu'il en éprouvait; l'autre s'en réjouit en lui-même,
cependant il en était affligé intérieurement par charité et par bienveillance
pour celui qui l'avait maltraité; enfin le troisième s'oublia lui-même
entièrement pour ne s'occuper que de son frère, dont il pleurait la faute à
chaudes larmes, tant la charité dévorait son cœur. Ainsi l'on voyait dans ces
trois moines trois excellentes vertus : la crainte de Dieu, l'espérance, et
l’amour.
35. Comme dans nos corps, quoique la fièvre soit une
même maladie, elle ne laisse pas d'avoir plusieurs causes; de même la colère,
ainsi que les autres passions, a plusieurs causes et plusieurs principes. Il est
donc impossible de donner ici des instructions, particulières et relatives à
chaque cause et à chaque principe. Tout ce que je peux faire, c'est de
conseiller à ceux qui se sentiraient affectés de cette passion, de rechercher
avec soin les remèdes qui leur conviennent et qui soient capables de les guérir;
de bien connaître surtout la cause du mal, afin qu'en la connaissant
parfaitement, ils puissent par la Bonté de Dieu, et par la direction de leur
médecin spirituel, employer les remèdes dont ils ont besoin. Qu'ils se
présentent donc, et qu'ils entrent avec nous dans cette recherche que nous avons
proposée aux moines, tous ceux qui, touchés des paroles que nous leur adressons,
désirent connaître le véritable état de leur âme; qu'ils examinent sérieusement,
et dans le plus profond silence, quels sont les tristes effets et les principes
funestes des passions dont nous venons de parler.
36. Il faut lier et enchaîner, comme un tyran cruel, un
cœur
colère et emporté; mais c'est avec les chaînes d'une douceur et d'une patience
constantes; il faut encore le frapper avec les verges de la clémence, et le
faire conduire par la charité devant le tribunal de la raison souveraine de
Dieu, pour répondre aux questions qu'on pourra lui faire.
Dis-nous donc, folle et impudente passion de la colère, dis-nous
le nom de ton père, de la mère qui t'a malheureusement donné le jour, et des
enfants corrompus qui sont nés de toi ? Dis-nous qui sont ceux qui, par la
guerre qu'ils te font, peuvent t'exterminer et te faire disparaître ? À toutes
ces questions quelles réponses va nous donner la colère ? Il me semble
l'entendre nous répondre : "Plusieurs causes ont concouru à me donner
l'existence : je n'ai pas seulement un père, mais j'en ai plusieurs, et le
premier qui concourt à me donner l'existence, c'est l'orgueil. J'ai aussi
plusieurs mères parmi lesquelles vous devez remarquer la vaine gloire,
l'avarice, l'intempérance, la luxure. Mes filles sont la pensée des injures, la
haine, les querelles et les inimitiés; et les ennemis qui me tiennent enchaînée,
comme vous le voyez, sont les vertus opposées à mes filles; ce sont encore la
patience et la modération; mais la vertu qui ne cesse de me tendre des pièges et
qui me fait le plus de mal, c'est l'humilité." Vous apprendrez dans le temps de
qui cette vertu tire son origine.
C'est dans ce huitième degré que se trouve la couronne de la
douceur. Celui qui, par la complexion de sa nature, est d'un tempérament doux et
tranquille, pourrait peut-être bien ne pas la mériter. Mais il la mérite, cette
belle couronne, celui qui, par ses efforts laborieux, a remporté la victoire sur
la colère, en passant successivement par les sept premiers degrés.
Du ressentiment.
1. C'est avec raison que nous pouvons comparer les
vertus aux différents degrés de l'échelle de Jacob, et les vices, à la chaîne
qui tomba des pieds et des mains de saint Pierre, prince des apôtres. En effet
les vertus étant unies les unes aux autres par des anneaux admirables, font
monter jusqu'au ciel ceux qui ont le bonheur de les pratiquer; tandis que les
vices, se tenant attachés les uns aux autres par des liens diaboliques,
conduisent au malheur éternel ceux qui s'y laissent misérablement aller. C'est
pourquoi nous pensons que c'est ici le lieu de traiter du souvenir des injures,
puisque nous venons d'entendre de la propre bouche de la colère qu'il est un de
ses méchants enfants.
2. Or nous disons que le souvenir des injures, en tant qu'il est
le comble de la colère, en est aussi comme la queue. C'est lui qui fait vivre
les péchés dans une âme, qui y nourrit la haine de la justice, qui donne la mort
aux vertus, qui empoisonne le cœur, qui obscurcit l'intelligence, qui couvre de
honte ceux qui récitent l'oraison dominicale, qui paralyse la prière, qui
détruit la charité, qui transperce sans aucune interruption les
cœurs de ses
flèches acérées, les remplit d'amertume et y fait régner avec un empire absolu,
le péché, le crime et la méchanceté.
3. Or, comme le souvenir des injures tire son origine
de quelques autres passions viles et abjectes, et qu'il ne la leur donne pas, ou
du moins que c'est rarement, nous n'en dirons que peu de choses.
4. Il a détruit par là-même en lui le souvenir des injures,
celui qui a donné la mort à la colère. On sait que, tant que cette violente
passion domine dans un cœur, elle y enfante de nouveaux enfants.
5. Voyez donc attentivement avec quel empressement il
chasse et bannit la colère de son âme, l'homme qui brûle de charité pour ses
frères, et combien de peines et d'inquiétudes fâcheuses et cruelles il se crée,
celui qui se livre à cette passion brutale.
6.
Sachez aussi qu'un modeste repas de charité dissipe la haine,
et que des présents faits dans des intentions pures et sincères apaisent et
gagnent les cœurs; mais qu'un festin, dans lequel les lois de la sobriété ne
sont pas observées, donne lieu à la licence, et que, sous prétexte de faire un
acte de charité, on se livre à des excès dans le boire et dans le manger.
7. J'ai vu que la colère a rompu tout d'un coup une
vieille liaison profane et criminelle, et que dégénérée en haine violente, elle
a, contre l'attente de tout le monde, suffi par le souvenir des injures reçues,
pour faire persévérer cette rupture jusqu'à la fin. Mais ici c'était peut-être
l'ouvrage de Dieu plutôt que celui du démon.
8. Le souvenir des injures est toujours infiniment
opposé à l'amour; ce que nous ne pouvons pas assurer des affections criminelles
: car elles se mêlent facilement avec cette vertu pour salir et corrompre la
blancheur et la pureté de cette innocente colombe.
9. Voulez-vous absolument ne pas oublier les injures que vous
avez reçues ? J'y consens; mais que ce soient celles que vous avez reçues du
démon. Que celui qui veut nourrir dans son cœur de la haine et des inimitiés,
le fasse, mais contre son propre corps, qui est son plus dangereux ennemi; car
ce misérable corps, sous le beau titre d'ami, n'est qu'un ingrat et un traître :
plus on en prend soin, plus il nous fait du mal.
10. C'est un très mauvais interprète des saintes
Écritures, que le souvenir des injures. Il ne sait expliquer les oracles sacrés
du saint Esprit que selon ses goûts dépravés et son sens corrompu. Que la prière
que notre Seigneur nous a enseignée couvre de confusion ceux qui ne se
conduisent que par un mauvais docteur. Eh ! Comment pourrait-on la réciter cette
admirable prière, avec Jésus Christ et selon ses intentions, si la pensée des
injures qu'on a reçues est gravée dans la mémoire ?
11. Avez-vous longtemps et avec une vigueur bien prononcée,
lutté contre vous-même pour oublier un outrage, sans avoir pu entièrement en
arracher le souvenir de votre cœur, voici le conseil que je crois devoir vous
donner : humiliez-vous au moins, en présence de celui qui vous a offensé, par
quelques paroles de douceur que vous lui adresserez; vous verrez que peu à peu
vous commencerez à rougir de cette longue dissimulation, et que, continuellement
agité par les reproches de votre conscience, vous finirez par faire consumer
votre inimitié dans les feux de la charité, et par vous réconcilier parfaitement
avec votre frère.
12.
Or vous reconnaîtrez que votre cœur est délivré de tout
sentiment de haine, non pas précisément lorsque vous prierez pour la personne
qui vous aurait outragé non pas même lorsque vous lui ferez quelques présents et
que vous l'inviterez à votre table, mais lorsqu'apprenant qu'il lui est arrivé
quelque accident fâcheux, soit pour son âme, soit pour son corps vous en serez
désolé et affligé, autant que si ce malheur vous fût arrivé à vous-même.
13. Un moine qui conserve dans son cœur le souvenir des
injures, y garde un nid d'aspics, et porte avec lui-même le poison dans son
sein; et ce poison est mortel.
14. Que la pensée et la méditation des injures et des
souffrances que Jésus Christ a endurées avec une patience si exemplaire, sont
propres, en nous couvrant d'une confusion salutaire, à chasser de notre esprit
et de notre cœur le souvenir des outrages que nous avons reçus !
15. Les vers, comme on le sait, s'engendrent dans le bois; mais
peut-on ignorer que la colère devient le partage des cœur qui n'ont qu'une
douceur extérieure et apparente ? Quiconque par les efforts qu'il fait, la
chasse loin de lui, mérite le pardon de ses péchés; mais celui qui conserve et
nourrit cette passion, se rend indigne de toute miséricorde.
16. Nous voyons un grand nombre de personnes entreprendre de
grands travaux et se condamner à de rigoureuses privations pour obtenir la
rémission de leurs fautes; mais il est bien plus avancé dans l'œuvre admirable
de la justification, celui qui a banni de son cœur toute idée et tout souvenir
des injures qu'on lui a faites. C'est ce que nous assure cet oracle de
l'éternelle vérité : "Remettez, et l'on vous remettra beaucoup." (cf. Mt
6,14-15).
17. Oui, je le répète, l'oubli des outrages est une
marque assurée d'une pénitence sincère et efficace. Il se trompe grossièrement
celui qui, ne voulant pas les oublier, se persuade qu'il est touché et animé
d'une véritable douleur de ses péchés. Le malheureux ! Il ressemble à un homme
qui, dans son sommeil, rêve qu'il court.
18. J'ai rencontré des personnes, qui, tout en
conservant elles-mêmes le souvenir des outrages qu'elles avaient reçus,
exhortaient avec beaucoup de zèle d'autres personnes qui étaient dans le même
état, à quitter toute idée et à renoncer à tout souvenir des injures qui leur
avaient été faîtes. Ces mêmes personnes, frappées et touchées des exhortations
qu'elles faisaient aux autres, ont renoncé entièrement au souvenir des outrages
qu'elles avaient reçus.
19. Que personne n'aille s'imaginer que la pensée et le souvenir
des injures ne sont qu'un petit défaut et une passion pardonnable. Ce sont des
maux très funestes, qui pénètrent dans les cœurs les plus pieux et les plus
religieux, qui les corrompent et les perdent misérablement.
Vous donc, qui montez sur ce degré, demandez avec confiance au
Dieu-Sauveur le pardon et la rémission des vos péchés.
De la Médisance.
1. Il n'est personne parmi ceux qui aiment à
réfléchir, qui soit capable de dire que la médisance n'est pas une des filles de
la colère et du souvenir des injures, et de ne pas avouer que nous avons raison
de dire un mot de ce détestable vice, après avoir parlé des deux premiers.
2. La médisance est donc engendrée par la haine. C'est une
passion très subtile; mais néanmoins c'est une sangsue très grosse et très
vorace, laquelle se cache adroitement pour trahir et pour sucer tout le bon sang
de la charité. Sous le prétexte spécieux et trompeur d'amour et d'affection, la
médisance exerce les ravages d'une haine implacable et meurtrière, souille
horriblement le cœur, charge énormément la conscience et détruit entièrement la
chasteté.
3. Comme il est des filles du sexe qui font le mal
sans rougir, et qu'il en est d'autres qui se cachent lorsqu'elles veulent
pécher, et qui, pour cette raison même, font des fautes plus graves; telle est
aussi la marche ordinaire des passions. Elles couvrent enfin notre âme
d'ignominie; car semblables souvent aux jeunes personnes dissimulées, elles font
extérieurement comprendre précisément le contraire de ce qu'elles se proposent
en effet. Or les passions qui se conduisent de la sorte, sont l'hypocrisie, la
malice, la tristesse, le souvenir des injures, le jugement téméraire, les
condamnations de la conduite des autres et la médisance.
4. Ayant un jour rencontré des personnes qui médisaient des
autres, je me donnai la liberté de les reprendre avec sévérité. Or voici ce
qu'elles répondirent à ma correction, et l'excuse que m'alléguèrent ces langues
médisantes: " Nous ne parlons de la sorte, me dirent-elles, que par des motifs
de la plus ardente charité, et par le désir sincère que nous avons de procurer
le salut à ceux dont nous blâmons la conduite. " A cette réponse, je vous avoue
que je répartis avec émotion : "Courage, mes amis; avec une charité semblable
vous pourrez accuser de mensonge cet oracle du saint Esprit : Je perdrai ceux
qui médisent en secret de leur prochain. (Ps 100,5). Malheureux ! Si vous
aimez véritablement ces personnes, offrez pour elles à Dieu des prières secrètes
et ferventes; mais ne blessez pas leur réputation par des paroles infamantes,
car la meilleure manière d'aimer nos frères, c'est de prier Dieu pour eux :
c'est là la conduite qui plaît au Seigneur."
5. Si vous voulez de tout votre cœur vous abstenir de porter un
jugement injurieux sur ceux-là mêmes que vous voyez tomber dans quelque faute,
faites, je vous prie, attention à cette chose. Judas n'appartenait-il pas au
collège sacré des apôtres le larron n'était-il pas du nombre des homicides ?
Mais quel étonnant changement dans ces deux hommes !
6. Quiconque est vraiment résolu de vaincre en
lui-même l'esprit de médisance, n'attribuera jamais le péché à l'homme qui l'a
commis, mais au démon qui l'a fait commettre; car, quoique nous tombions
librement et volontairement dans le péché, personne néanmoins, en péchant, ne se
propose pour fin le péché en lui-même, en tant qu'il outrage Dieu.
7. Au reste ne peut-il pas arriver ce que j'ai vu de mes propres
yeux ? En effet une personne eut le malheur de faire publiquement une faute,
mais elle en fit secrètement une pénitence sévère; or, voyez-vous, tandis que
par un mauvais esprit, je croyais cette personne criminelle et coupable, et que
je la condamnais, Dieu ne voyait en elle qu'un cœur pur et chaste, puisque par
une conversion sincère elle s'était réconciliée avec le Seigneur.
8. C'est pourquoi, si vous vous trouvez dans la
compagnie des médisants, gardez-vous de vous laisser dominer par le respect
humain, et de craindre de leur imposer silence, en leur disant, par exemple :
"Taisez-vous, je vous prie; car, hélas, je fais
tous les jours des fautes plus considérables. Pour quelles
raisons pourrai-je donc condamner mon frère ?" C'est ainsi que vous obtiendrez
deux avantages bien précieux : vous vous préserverez vous-même du péché, et vous
procurerez la guérison de votre prochain. Et remarquez ici que la voie la plus
courte et la plus sûre pour parvenir à la rémission de nos péchés, consiste à ne
jamais juger ni condamner nos frères. C'est ce que nous enseigne Jésus Christ
par ces paroles : Ne jugez pas et vous ne serez pas jugé." (Lc 6,37).
9. L'eau n'est pas plus contraire au feu, que les
jugements téméraires ne sont opposés an véritable esprit de pénitence.
10.
Quand même au moment de la mort nous verrions une personne faire une faute, nous
devrions sévèrement nous abstenir de la juger et de la condamner; car les hommes
ignorent absolument quels sont les jugements de Dieu.
11. Il y en a qui, après avoir fait publiquement de grandes
fautes, les ont avantageusement réparées par des œuvres saintes et des vertus
parfaites. Or ces impitoyables critiques de la conduite des autres, en
condamnant ces personnes, se seraient bien grossièrement trompés : ils auraient
pris de la fumée pour le soleil.
12. Vous donc qui censurez avec tant d'aigreur les
actions de vos frères, daignez m'écouter et me croire. Ne devez-vous pas
trembler ? Car elle est vraie et très vraie cette sentence : Vous serez jugés de
la même manière que vous aurez jugé les autres." (Mt 7,2). Eh ! Ne devons-nous
pas craindre que, soit pour le corps, soit pour l'âme, nous ne tombions
nous-mêmes dans les mêmes défauts que nous condamnons dans notre prochain ? La
chose est sûre !
13.
Tous ceux qui critiquent si facilement et avec tant d'amertume la vie et les
défauts des autres, sont ordinairement des gens qui ne se rappellent pas leurs
propres imperfections, qui ont perdu de vue le souvenir de leurs péchés, et qui
ne prennent aucun soin pour se corriger. En effet les personnes qui, sans
amour-propre, considèrent les fautes qui souillent leur conscience,
pourront-elles ne pas voir qu'aucun espace de temps, dussent-elles encore vivre
cent ans, ne serait suffisant pour pleurer, comme il faut, les péchés qu'elles
ont commis, et que ce serait même inutilement qu'elles répandraient autant de
larmes qu'il y a de gouttes d'eau dans le Jourdain ?
14. Aussi ai-je remarqué qu'on ne trouve pas le plus
petit vestige de médisance dans ceux qui sont vraiment touchés par les
sentiments d'un repentir vif et sincère, ni aucune trace de jugement téméraire
et de condamnation de leurs frères.
15. C'est aussi pour cela que les démons, ces ennemis
irréconciliables de notre salut, s'ils ne peuvent nous faire tomber directement
dans le péché, font tous leurs efforts pour nous engager à juger et à condamner
ceux qu'ils y ont précipités, afin de nous souiller nous aussi.
16. Mais n'oubliez pas qu'une marque sûre pour
reconnaître les vindicatifs et les envieux, c'est la facilité avec laquelle vous
voyez qu'ils critiquent malignement la doctrine, la conduite et les actions des
autres. C'est un esprit de haine qui les pousse et les fait ainsi parler. Voyez
encore jusqu'où peut aller l'aveuglement sur cette matière.
17. J'en ai connu qui, en secret et sans témoin,
avaient commis des fautes exécrables; et, le croiriez-vous ? Ils se fiaient
tellement à la bonne opinion qu'ils savaient qu'on avait de leur sainteté et de
leur innocence , qu'ils insultaient et attaquaient vivement la réputation de
ceux qui avaient fait publiquement quelques légères fautes.
18. Se donner la liberté de juger ses frères, c'est
s'attribuer, et usurper avec impudence un droit qui n'appartient qu'à Dieu; mais
les condamner, c'est se condamner soi-même, c'est se donner la mort.
19. En effet si l'orgueil, sans d'autres vices, est seul capable
de nous perdre, ne doit-on pas en dire autant du jugement téméraire ? N'est-ce
pas le malheur qui arriva au pharisien dont il est parlé dans l'Évangile (cf. Lc
18,14) ?
20. Or comme un vigneron sage et prudent sait choisir les
raisins qui sont mûrs et bons, et rejette ceux qui ne sont pas mûrs et ceux qui
sont lambrusques; de même une âme qui a la bonté et la sagesse en partage a bien
soin de ne remarquer dans les autres que les vertus et les bonnes œuvres qu'ils
pratiquent. L'insensé, ne fait attention qu'aux vices et aux défauts. C'est de
cette âme insensée, qu'il est écrit : Ils ont cherché des crimes, et ils se
sont épuisés. (Ps 63,7)
21. Il ne faut pas même juger nos frères sur le rapport de nos propres yeux. En effet, quand même nous les verrions tomber dans le péché, gardons-nous bien de les condamner. Il n'est pas rare qu'on se fasse illusion et qu'on se trompe en ce point si délicat.
Celui qui sera victorieusement monté sur ce dixième degré, ne se conduira plus que selon les lois d'une charité sincère et d'une solide pénitence.
Du bavardage et du silence.
1. Nous venons de faire voir en peu de mots combien
il est dangereux et funeste pour ceux mêmes qui vivent dans la religion, de
juger les autres, puisqu'ils s'exposent eux-mêmes à être jugés sévèrement et
punis rigoureusement. Il nous reste à présent à rechercher quelle est la cause
de ce défaut, et quelle est la porte par laquelle il entre misérablement dans
une âme, on plutôt par quelle porte on doit l'en faire sortir.
2. Or nous disons sans balancer que la démangeaison de parler
est comme un trône sur lequel la vaine gloire s'assied pour se faire voir avec
pompe et ostentation, et se donner en spectacle. Cette intempérance de paroles
est une preuve non équivoque d'une grande ignorance; elle est vraiment la porte
de la médisance, la maîtresse des amusements folâtres, l'instrument du mensonge,
la dissipatrice de la componction, l'inventrice et l'ouvrière de la paresse et
de l'insouciance, l'avant-coureur du sommeil, l'ennemie de la méditation, la
ruine de la vigilance; c'est elle qui glace et gèle la dévotion et la ferveur du
cœur, qui fait languir et éteint la piété et l'ardeur dans les saints exercices
de la prière.
3. Le silence, au contraire, est sage et prudent; il donne
l'esprit d'oraison, délivre l'âme de la captivité, conserve le feu de l'amour
divin, veille sur les pensées de l'esprit, observe attentivement le mouvements
des ennemis du salut, soutient et nourrit la ferveur de la pénitence, se plaît
dans les larmes, rappelle sans cesse l'image de la mort et le souvenir des
supplices éternels, fait considérer les Jugements de Dieu avec une crainte
salutaire, est très favorable à la sainte tristesse du cœur, combat l'esprit de
présomption, favorise la tranquillité de l'âme, augmente la science du salut,
nous forme à la contemplation des vérités surnaturelles, nous perfectionne dans
les bonnes œuvres et nous fait monter jusqu'à Dieu.
4. Celui qui connaît et sent bien ses fautes, n'a pas
de peine à retenir sa langue; mais il est bien loin de se connaître, celui qui
se plaît tant à parler.
5. Quiconque aime le silence, devient un des amis
particuliers de Dieu, et, tandis qu'intérieurement il lui parle dans les
sentiments que lui inspire une sainte familiarité, il en reçoit sa lumière.
6. N'est-ce pas le silence que garda Jésus devant
Pilate, lequel inspira à ce prince un grand respect pour ce Dieu Sauveur ? Le
silence préserve de la vaine gloire.
7. Pierre, pour ne l'avoir pas gardé avec prudence, eut à
pleurer bien amèrement; il avait oublié ces paroles de David : J'ai dit en
moi-même : J'observerai soigneusement toutes mes paroles, afin que je ne pèche
pas par ma langue (Ps 38,2), et cette sentence de l'Esprit saint : "Il
est moins dangereux et moins funeste de glisser et de tomber, que de faire un
mauvais usage de sa langue". (Sir 20,18).
8.
Mais je crois devoir cesser de vous entretenir sur cette matière, quoique la
malignité artificieuse de la démangeaison de parler, et les vices qu'elle
produit, semblent m'inviter à le faire encore. Je me contenterai donc de vous
répéter ce que me dit un jour une personne bien respectable.
Parlant donc avec cette personne du silence, elle m'assura que
la loquacité venait d'une de ces causes : premièrement, de la mauvaise habitude
qu'on a contractée de parler trop librement et trop facilement; car,
ajoutait-elle, la langue, semblable aux autres membres du corps, fait avec une
violente inclination ce qu'elle aime, et ce qu'elle a appris par un grand usage;
secondement, de la vaine gloire, surtout dans les personnes qui ne font que de
commencer à s'exercer dans la pratique des vertus; troisièmement, de la
gourmandise : car plus d'une fois il est arrivé que des personnes, en châtiant
ce défaut, et en s'encourageant par les violences qu'elles s'étaient faites, par
les privations qu'elles s'étaient imposées, et par la faiblesse à laquelle elles
avaient réduit leurs corps, se sont heureusement délivrées de la démangeaison de
parler, et ont exactement fermé la porte à l'intempérance des paroles.
9. Mais à tout cela nous pouvons ajouter qu'il n'a
point de peine à se corriger de ce mauvais défaut, celui qui pense sérieusement
à sa dernière heure; que celui qui pleure ses fautes avec sincérité, craint les
conversations frivoles plus que le feu.
10. Celui qui se plaît réellement dans la quiétude,
aime le silence : mais que ceux qui aiment à courir çà et là, hors de leurs
cellules ou de leurs maisons, ne se conduisent guère de la sorte que parce
qu'ils sont possédés de l'envie et de la passion de parler.
11. Nous ferons attention que les personnes dans le
cœur
desquelles la charité a répandu ses divins parfums, fuient la compagnie et la
société avec plus d'horreur que les abeilles n'évitent la fumée; et que la fumée
n'incommode et ne fait pas plus souffrir les mouches à miel, que la compagnie ne
fatigue et ne fait souffrir ces véritables serviteurs de Dieu.
12. Il est bien difficile d'arrêter le cours d'une rivière, sans faire des cataractes; mais il est encore bien plus difficile d'arrêter et de dompter l'intempérance de la langue et le cours des paroles.
Il a donc, d'un seul coup, coupé la racine à un grand nombre de vices, celui qui est heureusement monté sur ce onzième degré.
Du mensonge.
1. Le feu naît de la pierre et du fer. le mensonge
naît du bavardage et de la plaisanterie.
2. Le mensonge nous fait renoncer à la charité, comme
le parjure nous fait renoncer à Dieu.
3. Personne, s'il est sage et réfléchi, ne se mettra en idée que
le mensonge n'est qu'une faute légère et un petit défaut. En effet dans nos
livres sacrés nous ne trouvons pas de vices contre lesquels l'Esprit saint ait
prononcé des sentences plus effrayantes que contre le mensonge. Si donc David,
en parlant à Dieu, dit : "Tu perdras Seigneur, toutes les personnes qui
profèrent le mensonge (Ps 5,7), que deviendront celles qui, au mensonge ne
craignent pas d'ajouter le parjure ?
4. J'en ai vu beaucoup qui, par les applaudissements
qu'ils recherchaient dans leurs mensonges, et par le plaisir qu'ils avaient de
mentir, s'étudiaient à faire rire les autres par des bouffonneries et par des
contes fabuleux; mais, hélas, cette conduite insensée a fait tarir la source des
larmes et étouffé les sentiments de pénitents.
5. Les démons s'aperçoivent-ils, lorsque ces conteurs
de facéties commencent leurs discours flatteurs, que nous voulons nous retirer
de leur compagnie, comme d'un lieu où règne une maladie contagieuse et
pestilentielle ? Ils s'efforcent de nous arrêter et de nous retenir par deux
motifs faux, mais trompeurs : ils nous disent donc intérieurement qu'en nous en
allant ainsi, nous ferons une peine sensible à celui qui parle, et que nous
voulons paraître plus modestes, plus pudiques et plus saints que les autres qui
écoutent. Mais dans ces circonstances, ne délibérez pas; sortez promptement :
car si vous agissez autrement, vous verrez que pendant la prière, votre esprit
sera sans cesse tourmenté et agité par l'image et le souvenir des choses que
vous aurez entendues, et ne vous contentez pas de fuir, mais tâchez de rompre et
de dissiper cet entretien profane par la pensée de la mort et du jugement que
vous suggérerez avec adresse. Peut-être bien qu'il vous arrivera un petit
sentiment de vaine gloire; mais il vaut mieux souffrir cette imperfection, que
de ne pas procurer de grands avantages à tout le monde.
6. L'hypocrisie est la mère, la matière et le sujet
du mensonge; Certains enseignent que l'hypocrisie n'est rien autre chose que
l'action d'inventer, de préparer et de créer le mensonge; de sorte que le
mensonge et l'hypocrisie sont toujours réunis ensemble, et comme entremêlés.
7. Or, tous ceux qui sont remplis de la crainte de
Dieu, sont donc nécessairement les ennemis du mensonge; car ils suivent
imperturbablement les lumières et les mouvements de leur conscience, qui est un
juge qu'on ne peut corrompre.
8. Il en est du mensonge comme des autres vices; et
les fautes que l'on commet en s'y livrant, ne sont pas toutes de la même
gravité. Ainsi il est menacé d'un jugement moins sévère et d'une condamnation
moins rigoureuse, l'homme qui profère un mensonge par la crainte de quelque
malheur, que celui qui ment sans avoir cette crainte et ce danger. Il est des
gens qui mentent pour le seul plaisir de mentir, il en est d'autres qui
cherchent des avantages et des jouissances dans les mensonges qu'ils disent; ici
vous rencontrez des personnes qui n'ont d'autre intention, en mentant, que de
faire rire les autres. Vous en trouvez d'autres qui se proposent dans leurs
mensonges de tendre des pièges à leurs frères, et de les faire tomber dans
quelque malheur.
9.
Les magistrats et les juges cherchent à détruire le mensonge; mais ce n'est que
la véritable pénitence qui est capable de l'exterminer.
10. Les menteurs, pour s'excuser, allèguent ordinairement qu'ils
ne mentent que pour de bonnes raisons, que ce n'est jamais qu'en faveur du salut
des âmes, et pour l'honneur de la justice et de la charité; ils osent même
avancer qu'ils ne font que suivre l'exemple de Rahab, qui par un heureux
mensonge, sauva la vie aux envoyés du peuple juif.
11. Quand nous nous sentirons parfaitement délivrés
de la sotte vanité de mentir, alors selon les circonstances impérieuses du temps
et du lieu, nous pourrons innocemment cacher la vérité par quelques mensonges
légers et prudents.
12. Un petit enfant ne sait pas ce que c'est que de
mentir; telle doit être une âme pure et innocente.
13. Voyez comme un homme que le vin a rendu gai et content, dit la vérité en toute chose; telle est encore une âme qui s'est spirituellement enivrée par les larmes de la pénitence.
Or celui qui sera monté sur ce douzième degré, peut compter qu'il a posé, le fondement de toutes les vertus.
De l'Ennui, ou de l’acédie.
1. L'acédie, ainsi que nous l'avons déjà dit, tire son origine de la démangeaison de parler; c'est un de ses premiers enfants. C'est pour cette raison que, dans cette odieuse chaîne de vices, nous avons cru qu'il était à propos d'en parler en cet endroit.
2. Nous disons donc que l'acédie est
un relâchement d'esprit, une langueur de l'âme, un dégoût des exercices de la
vie religieuse, une certaine aversion pour la sainte profession qu'on a
embrassée, une louangeuse imprudente des choses du siècle, et une calomniatrice
insolente de la Bonté et de la Clémence de Dieu; elle rend l'âme froide et
glacée dans la chant des divins cantiques, faible et languissante dans la
prière, diligente et infatigable dans les travaux et dans les exercices
extérieurs, feinte et dissimulée dans l'obéissance.
3. Un moine sincèrement attaché au devoir de l'obéissance,
ignore absolument ce que c'est que l'acédie; car il se perfectionne dans la
vertu, en se livrant aux actions extérieures qui lui sont commandées par son
supérieur.
4. La vie monastique est l'ennemi déclaré de la
paresse, tandis qu'elle accompagne le plus souvent la vie érémitique, et ne
cesse guère pendant tout le temps de leur vie de faire la guerre aux solitaires.
Ainsi , lorsqu'elle voit la cellule d'un anachorète , elle sourit en elle-même,
s'approche et fixe sa demeure auprès de la sienne.
5. C'est ordinairement le matin que le médecin visite ses
malades; c'est à midi que l'acédie visite les moines. Elle inspire une forte
inclinaison pour les devoirs de l'hospitalité, et ne cesse en particulier aux
solitaires combien il leur serait utile de pouvoir faire de grandes et de
nombreuses aumônes, de visiter assidûment et de bon cœur les pauvres malades;
elle ne cesse de leur répéter, pour les tromper, cette parole du Seigneur :
J'étais malade, et vous M'avez visité" (Mt 25,36), et quoiqu'elle soit sans
vigueur et sans courage, elle nous conjure de ne pas délaisser ceux qui se
trouvent dans l'abattement et la tristesse, et de fortifier par des consolations
ceux qui sont faibles et découragés.
6. Sommes-nous dans le saint exercice de la prière ?
elle nous retrace l'image de mille choses différentes, qu'elle nous fait
envisager comme très importantes et très nécessaires comme par un licou.
8. Chose qui mérite toute notre attention, ce funeste
démon de la paresse tente surtout les religieux trois heures avant le repas; car
tantôt elle leur fait sentir de douloureux frissonnements et des maux de tété;
tantôt elle les tourmente par les ardeurs de la fièvre et les tranchées de la
colique; et, à l'heure de none, qui, selon notre manière de compter, est la
troisième heure de l'après-midi, elle nous donne un peu de relâche et nous
laisse, tranquilles. Mais la table est-elle servie ? elle, recommencée à nous
tourmenter, Le temps de la prière revient-il ? elle, nous rend lourds et
pesants; sommes-nous à prier ? elle nous vexe cruellement par des envies de
dormir, et
nous empêche de prononcer des versets entiers par les bâillements honteux et insupportables qu'elle nous donne.
9. Mais remarquons ici que les autres vices n'attaquent et ne
détruisent que les vertus qui leur sont contraires : L'acédie attaque et
détruit, seule, toutes les vertus.
10. Une âme forte et généreuse sait entretenir, conserver et
même faire revivre son ardeur et son courage; mais l'acédie ne sait que perdre
entièrement toute richesse.
11. Comme de tous les péchés capitaux c'est la
paresse qui nous fait le plus de mal, nous devons nous occuper à la combattre
autant et plus fortement que les autres.
12. Après tout, notons bien ici que cette maudite
passion ne nous attaque guère avec violence que pendant le chant des psaumes, et
qu'après ce saint exercice elle nous laisse assez tranquilles.
13. Il n'est rien qui soit capable de nous procurer
des couronnes plus belles et plus riches que les combats que nous avons à livrer
et à soutenir courageusement contre la paresse.
14. Lorsque nous sommes debout, elle voudrait nous
faire asseoir; lorsque nous sommes assis, elle nous porte à nous appuyer contre
le mur, et que lorsque nous sommes dans nos cellules, elle nous engage à
regarder çà et là, et à faire du bruit avec les pieds.
15. Quiconque pleure amèrement ses péchés, n'est
point esclave de cette funeste passion.
16. Enchaînons donc ce tyran cruel par le souvenir douloureux de nos fautes; frappons-le fortement par le travail de nos mains; tourmentons-le sans cesse par la pensée des biens éternels que nous attendons; traînons-le impitoyablement devant le tribunal de notre foi; et là faisons lui subir un interrogatoire et un jugement flétrissant; demandons-lui avec empire qu'il ait à nous dire quel est le père méchant qui l'a engendré, et quels sont les abominables enfants à qui, lui-même, il a donné naissance; forçons-le à nous avouer quelles sont les personnes qui le poursuivent et lui donnent la mort. Malgré lui, il nous répondra que ceux qui le combattent jusqu'à le faire mourir, ce sont les disciples sincères de l'obéissance, et que dans ces hommes il ne trouve rien qui puisse lui servir un seul moment pour se reposer; qu'il ne peut séjourner tranquillement qu'avec les faux moines qui ne font que leur propre volonté; que c'est pour cela qu'il les aime et ne les quitte jamais; que les causes qui concourent à lui donner l'existence, sont en grand nombre, et qu'il doit nommer l'insensibilité du cœur, l'oubli du ciel et des vérités éternelles, et quelquefois un travail trop pénible et des exercices trop multipliés et trop fatigants; que ses enfants sont l'inconstance, le changement de demeure, la désobéissance au supérieur, l'oubli du jugement et, de temps à autre, la négligence à remplir les devoirs de la vie religieuse; que les ennemis qui le chargent de chaires et le réduisent en captivité, sont la psalmodie fervente, une occupation continuelle, et la méditation de la mort; et que ses ennemis mortels sont la prière et l'espérance vive et certaine des biens à venir. Quant à la prière, si vous voulez connaître d'où elle tire son origine, il faut le lui demander à elle-même.
Celui qui, par la victoire qu'il aura remportée sur la
paresse, sera monté sur ce treizième degré, excellera dans toute sorte de
vertus.
De la Gourmandise, qui, tout impitoyable
qu’elle soit, plaît à tout le monde.
1. Si jamais, depuis que nous nous occupons de
certains sujet, nous avons été obligés de parler contre nous, c'est surtout dans
le sujet présent que nous devons le faire. En effet je crierais au miracle, si
quelqu'un m'assurait qu'il a vu un homme qui s'est entièrement délivré pendant
sa vie de la tyrannie de l'intempérance, à moins d’habiter dans la tombe.
2. La gourmandise est un acte hypocrite de notre
estomac, qui nous dit qu'en le rassasiant, il ne se rassasie pas, et qui, pourvu
et même rempli de nourriture, ne cesse de nous répéter qu'il éprouve encore de
grands besoins.
3. Ce vice honteux est l'ingénieux inventeur des
assaisonnements recherchés, et la source des plaisir de la bonne chère.
4. Si par une forte ligature faite dans une violente
hémorragie, vous arrêtez le sang sur un endroit, il trouvera une issue ailleurs;
si encore là vous êtes assez heureux pour vous en rendre maître, il s'échappera
par une autre voie.
5. La gourmandise se joue de nos yeux; tandis qu'une
partie des mets qui sont sur la table serait plus que suffisante pour nous
rassasier, elle nous fait croire que nous pourrons tous les dévorer.
6. La satiété produit ordinairement l'incontinence,
ainsi que la tempérance engendre la chasteté.
7. On voit assez souvent qu'un apprivoiser peut, par
des caresses, calmer la fureur d'un lion et le rendre doux et traitable; mais
vit-on jamais que celui qui a traité son corps de la même manière, ait fait
autre, chose que de le rendre plus furieux et plus indocile ?
8.
Le Juif est dans la joie le samedi et les jours de fête, et le moine, le samedi
et le dimanche. Il compte, pendant le Carême, les jours qui le séparent de la
fête de Pâques, et il ne manque pas, aux approches de cette fête, de préparer
les mets que sa convoitise lui fait désirer. Un malheureux esclave de la
gourmandise ne pense qu'aux mets délicieux dont il fera usage aux grandes fêtes,
et c'est de cette misérable manière qu'il s'y prépare et qu'il les célèbre, mais
le véritable serviteur de Dieu ne pense qu'aux grâces et aux vertus dont il
désire orner et parer son âme pour ces belles solennités.
9. Un ami, ou même un étranger arrive-t-il chez un
esclave de son ventre, vous le voyez, conduit par sa passion, se réjouir de
cette circonstance, parce que, sous prétexte de remplir à son égard les devoirs
de la charité, il trouve une occasion favorable pour se livrer à l'intempérance
et se contenter, faire passer sa sensualité pour un soulagement et une
consolation qu'il doit procurer à son frère. C'est ainsi qu'on s'imagine qu'avec
des hôtes on peut se livrer un peu plus à la boisson; mais combien on se fait
illusion en se comportant de la sorte ! Hélas ! on a beau vouloir cacher la
passion, elle perce et fait voir qu'on en est misérablement esclave.
10. Il arrive quelquefois que la vaine gloire et la
gourmandise se font entre elles une guerre fort animée, et se disputent
vigoureusement un pauvre misérable; car la gourmandise fait tous ses efforts
pour le porter à violer les règles de la mortification et du jeûne, et la
vanité, pour l'engager à faire connaître la perfection de sa vie par les actes
d'une abstinence sévère. Mais un moine conduit par un esprit de sagesse, évitera
les pièges que lui tendront ces deux passions, et, saura profiter des
circonstances, pour les chasser l'une et l'autre bien loin de lui.
11. Voyons-nous que notre chair, par la chaleur de
l'âge, ou par la force de notre constitution, veut se porter aux plaisirs des
sens ? ne cessons de la châtier et de la mater en tout temps et en tout lieu par
les rigueurs salutaires de la mortification; et ne nous relâchons pas de ces
saintes austérités, que nous ne soyons fondés à croire par des preuves certaines
et indubitables que nous avons eu le bonheur d'éteindre en nous les flammes
impures de la concupiscence. Or je ne crois pas que nous y parvenions
avant la mort.
12. J'ai vu de misérables prêtres, d'un âge très
avancé, qui s'étaient laissés tromper par le démon, au point que se trouvant à
table avec des personnes bien moins âgées qu’eux et sur lesquelles ils n'avaient
aucune autorité, les engageaient, par des invitations pressantes et par des
sollicitations diaboliques, à se livrer à la boisson et à l'intempérance. Or,
s'il nous arrivait par hasard de nous trouver avec des vieillards qui se
conduisissent de cette manière à notre égard, voici la conduite que nous
devrions tenir : Si ces personnes jouissent à juste titre de la réputation de
vertu et de piété, répondons à l'honnêteté qu'elles nous font, avec une
modération pleine de reconnaissance; si, au contraire, ces personnes ne sont
connues que par une conduite et une vertu fort douteuses, et que nous nous
trouvions nous-mêmes dans des circonstances dans lesquelles nous soyons obligés
de soutenir de rudes combats contre les révoltes de la chair, gardons-nous bien
d'écouter ces funestes invitations; et fuyons avec horreur une occasion si
dangereuse.
13. Évagre, agité par l'esprit des ténèbres, s'était imaginé, à
cause de son éloquence et de la perspicacité de son esprit, qu'il était plus
sage que les sages; mais combien il s'est horriblement trompé, puisque dans ce
que je vais rapporter, comme dans plusieurs autres choses, il a fait voir à tout
le monde qu'il était plus fou que les fous. Voici donc une de ces maximes :
"Lorsque notre âme soupire après les délices que procure la variété des mets, il
faut la punir sévèrement en nous condamnant impitoyablement au pain et à l'eau."
Or, parler de la sorte, n'est-ce pas vouloir exiger que d'un seul saut, un petit
enfant monte tous les échelons d'une échelle ? Je pense donc que pour rendre
cette maxime saine et praticable, il faut dire : "Notre âme désire plusieurs
mets pour contenter ses appétits ; ce désir étant conforme aux inclinations de
la nature, nous devons user de beaucoup de prudence et d'industrie pour
combattre la plus rusée et la plus artificieuse des passions; car en agissant
autrement nous nous engagerions imprudemment dans une guerre très dangereuse, et
nous nous exposerions au péril d'une perte éminente. Privons-nous d'abord des
mets capables de nous donner trop d'embonpoint, ensuite de ceux qui peuvent
enflammer les humeurs, enfin de ceux qui sont doux et agréables.
14. Cependant, autant que faire se pourra, n'usons que de nourritures propres à nourrir nos corps, et qui soient de facile digestion, afin que, tout en nous rassasiant d'un côté, nous contentions notre estomac qui demande toujours, et que, d’un autre côté, nous nous préservions, par une digestion prompte et aisée, des mauvaises humeurs et des ardeurs funestes que des nourritures plus solides produiraient en nous.
15. Moque-toi du démon, lorsqu'après avoir pris ton repas, il vous suggère de le différer une autre fois à une heure
plus reculée; car il ne te porte à prendre cette résolution que pour avoir la
satisfaction de vous la faire violer.
16. Il est une espèce d'abstinence qui convient à
ceux qui ont conservé leur innocence, et il en est une autre qui regarde ceux
qui l'ont perdue, et qui par les salutaires rigueurs de la pénitence cherchent à
la recouvrer; car les personnes qui ont heureusement gardé leur innocence, se
mortifient selon qu'elles voient qu’elles en ont besoin pour résister aux
mouvements de la concupiscence; au lieu que celles qui sont tombées dans des
fautes mortelles, doivent jusqu'à la fin de leur vie, sans relâche et sans adoucissement, faire souffrir une chair qui leur a fait
perdre le trésor des trésors, afin de pouvoir le retrouver. Ainsi les premiers
se proposent dans leur mortification de conserver l'heureux état de justice et
de sainteté, et les derniers font tous leurs efforts pour se rendre Dieu propice
par leur pénitence et par leurs larmes.
17. Le temps d'une consolation et d'une joie
véritables pour un homme vertueux, c'est l'époque où il se voit heureusement
délivré de tous les soins et de toutes les inquiétudes que donnent les choses du
siècle; mais celui qui est encore aux prises avec ses passions et ses penchants
déréglés, ne peut pas être content, puisqu'il se trouve nécessairement exposé
aux dangers d'une guerre opiniâtre et cruelle. Pour celui qui est asservi à ses
vices et qui vit au gré de ses passions, il est dans un tel aveuglement, qu’il
se réjouit tous les jours, comme on a coutume de le faire à la fête des fêtes.
18. Les hommes intempérants ne pensent guère qu'aux
viandes et aux banquets, et donnent entièrement leur
affection à ces choses viles et grossières; ceux, au contraire,
qui pleurent leurs péchés ne s'occupent, le jour et la nuit, que de la pensée
des jugements de Dieu et des peines éternelles.
19.
Tâchez donc de vous rendre maître de votre appétit déréglé pour le boire et le
manger, si vous ne voulez pas qu'il se rende maître de vous-même, et que plus
tard vous ne soyez honteusement obligé de faire de grands efforts, et sans
succès, pour vivre selon les règles de la sobriété et de la tempérance. Ils
doivent me comprendre ici, ceux qui sont ignominieusement tombés aux abîme du
péché. Quant à ceux qui, se sont rendus saints et chastes, ils n'ont
heureusement pas fait l'expérience de la chute dont nous parlons.
20. Réprimons donc fortement par le souvenir des
flammes éternelles tous les mouvements de l'intempérance, et rappelez-vous avec
effroi que plusieurs, parmi ceux qui ont voulu les suivre dans un temps, en sont
venus à un tel excès de découragement, que désespérant de résister aux
mouvements de la concupiscence, ils se sont traités de manière à faire craindre
et pour le corps et pour la vie de l'âme. Or, si nous voulons y donner quelque
attention, nous comprendrons fort bien que c'est ordinairement l'intempérance
qui conduit les hommes dans tous ces malheurs et dans tous ces péchés, et qui
les expose à faire un triste naufrage.
21. Les prières des personnes qui pratiquent
fidèlement la tempérance, ne sont accompagnées que de pensées saintes et
pieuses; tandis, au contraire, que pendant ces saints exercices, l'esprit des
intempérants est continuellement agit par des idées mauvaises et souillé par
mille représentations impures.
22. En nous livrant à l'intempérance, nous épuisons
et nous faisons tarir à notre égard la source des grâces; mais en la combattant
à toute outrance par le jeûne, nous faisons jaillir en abondance les larmes
salutaires de la pénitence.
23. Savez-vous à qui nous devons comparer une
personne qui, tout en se rendant esclave de son ventre, s'efforce néanmoins de
triompher du démon de l'impureté ? comparons-la, sans hésiter, à un homme qui,
voulant éteindre un incendie, jetterait de l'huile sur les flammes.
24. En mortifiant notre penchant à la gourmandise, le
cœur
devient humble; mais en le contentant, nous remplissons notre esprit de
mauvaises pensées.
25. Pour être bien convaincu de ces vérités,
considérez dans quel état vous vous trouvez le matin, à midi et au moment qui
précède votre repas : n'est-il pas vrai qu'à la première heure vos pensées ne
sont guère raisonnables et annoncent une grande dissipation dans votre esprit;
qu'à la septième heure, c'est-à-dire à midi, elles sont plus tranquilles et plus
graves, et que sur le soir elles sont tout-à-fait humbles.
26. Si vous observez les règles de la tempérance, il
ne vous sera pas difficile de garder le silence; car la langue se répand
d'autant plus en paroles, qu'elle reçoit plus de force d'un estomac bien nourri.
Usez donc de toutes vos forces pour combattre et terrasser cette tyrannique
intempérance; car Dieu, en voyant vos généreux efforts, viendra lui-même à votre
secours par une grâce toute particulière.
27. Lorsqu'on a fait tremper quelque temps des outres
elles s'étendent et contiennent plus de liqueur que si elles n'avaient pas subi
cette opération, et si elles restent sèches, elle se retirent et ne sont plus
aussi grandes. Il en est de même de notre estomac : remplissez-le de viandes et
de vin, il s'étend et se dilate; donnez-lui moins, il se resserre et devient en
quelque sorte plus petit. C'est ainsi qu'on devient presque tempérant par la
nécessité de la nature.
28. On calme quelquefois les ardeurs de la soif en
les souffrant; mais on ne peut pas en dire autant de la faim : rien ne peut
l'apaiser, que la nourriture qu'on prend.
29. En prenant cette nourriture nécessaire, domptez
la gourmandise par quelques peines et quelques souffrances; et si, à cause de
certaines infirmités, vous ne pouvez pas vous livrer à ces mortifications, ayez
recours aux saintes veilles de la nuit. Si vous sentez vos yeux appesantis par
le sommeil, qu'une occupation laborieuse vous empêche de vous endormir. Mais
vous ne vous conduirez pas ainsi, si vous n'êtes pas fatigué par l'envie du
sommeil : vous vous appliquerez à la prière. Il est impossible de servir Dieu et
Mammon, de même nous devons dire aussi qu'il n'est guère possible de prier et de
travailler d'une manière qui puisse nous être de quelque utilité.
30. Une chose que nous devons remarquer ici, c'est
qu'une fois que l'intempérance s'est emparée d'une personne, elle rend son
estomac insatiable, au point qu'elle se figure pouvoir dévorer toutes les
viandes de l'Égypte, et boire toutes les eaux du Nil. Lorsque nous avons bien
contenté le démon de l'intempérance, il se retire pour faire place à un autre
démon; à celui de l'impureté, à qui il donne des nouvelles exacte de l'état de
notre estomac : " Allez, lui dit-il, attaquez hardiment cette personne; car son
corps, qu'elle a si bien traité, vous donnera tous les moyens de la vaincre et
de la faire tomber dans vos pièges. Le voyez-vous, ce démon infâme ? il est
auprès de ce misérable intempérant. Oh ! comme il lui lie les pieds et les mains
! comme il se moque de lui pendant le funeste sommeil où il le précipite ! comme
il le traite selon ses desseins pleins de malice et de perversité ! comme il
trouble et salit son imagination par de honteux fantômes ! comme il produit sur
son corps des mouvements humiliants et coupables !
31. N'est-ce pas une chose vraiment étonnante que
notre intellect incorporel, soit capable de se souiller et de perdre sa beauté
par le moyen du corps ? Mais est-ce moins surprenant que notre corps, qui n'est
qu'un vil composé de terre et de boue, puisse, la purifier et la rendre en
quelque sorte, plus sainte et plus belle.
32. Si vous avez promis de vous attacher au Christ, et de suivre
la voie rude et étroite dont il vous parle dans l'Évangile, réprimez
victorieusement la passion de la gourmandise; car si vous traitez délicatement
votre corps, et que vous lui accordiez tout ce qu'il vous demandera, vous violez
la promesse que vous avez faite au divin Sauveur. Mais écoutez les paroles qu'il
vous adresse : La voie, dit-il, qui mène à la perdition, est large et
spacieuse, et il y en a beaucoup qui y entrent. (Mt 7,13-14). Or cette voie
large, c'est l'intempérance; et cette perdition, c'est l'impureté. Celle,
continue-t-Il, qui mène à la vie, est étroite et difficile, et il y en a peu
qui la suivent.
33. Si Lucifer, qui s'est fait précipiter du ciel dans les
enfers, est devenu le chef des démons, ne pouvons-nous pas dire que la
gourmandise est à la tête des vices qui tyrannisent le cœur humain ?
34. Lors donc que vous vous mettrez à table pour
prendre votre nourriture, représentez-vous vivement l'image de la mort et du
jugement, afin de pouvoir résister à cette cruelle passion; encore n'aurez-vous
que des succès bien médiocres et qui vous coûteront beaucoup de peine. Quand
vous serez sur le point de boire, rappelez à votre mémoire le vinaigre et le
fiel dont le Seigneur fut abreuvé sur le Calvaire, et cette pensée salutaire
vous rendra sobre, ou vous fera gémir, ou bien encore, vous inspirera des
sentiments plus humbles et plus modérés.
35. Ne vous y trompez pas, vous ne pourrez jamais
être délivré de la dure servitude de Pharaon, ni mériter de célébrer la Pâque
céleste, si pendant votre vie vous ne mangez les laitues amères et le pain sans
levain. Or ces laitues sauvages sont l'image des efforts que nous devons faire
et des mortifications que nous devons pratiquer; et le pain sans levain est la
figure de l'humilité sincère de notre âme, qui ne connaît que les règles de la
plus exacte modestie.
36. Ne laissez donc pas passer un instant où cette sentence de
l'Esprit saint ne soit présente à votre mémoire : Pour
moi, tandis que les démons mes ennemis m'accablaient par leurs tentations, je me
revêtais d'un cilice, j'humiliais mon âme par le jeûne, et j'adressais à Dieu ma
prière dans le secret de mon cœur. (Ps 34,13).
37. Le jeûne est une violence que nous faisons à la nature.
C'est lui qui nous fait renoncer aux délices de la sensualité, qui éteint en
nous les flammes de la concupiscence, qui nous délivre des mauvaises pensées,
nous préserve des songes importuns et rend nos prières saintes, ferventes et
agréables aux Yeux du Seigneur ; c'est lui qui éclaire notre âme, prend soin de
notre esprit, dissipe les ténèbres de notre intelligence, veille sur notre
cœur, lui ouvre la porte de la componction, lui fait pousser des gémissements
salutaires, le console et l'encourage dans les travaux et les douleurs de la
pénitence, empêche notre langue de tomber dans la démangeaison de parler, nous
inspire l'amour de la retraite et de la solitude, conserve en nous l'esprit
d'obéissance, adoucit les rigueurs de nos veilles, procure et entretient la
santé de nos corps, nous donne la paix et la tranquillité de l'âme, efface nos
péchés, nous ouvre la porte du ciel, et nous introduit dans la possession des
plaisirs, des joies et des délices éternelles.
38. Interrogeons l'intempérance : N'est-elle pas
notre ennemie déclarée ? Ne la voyons-nous pas à la tête de tous nos ennemis ?
N'est-elle pas le plus furieux et le plus dangereux de tous nos ennemis
spirituels ? N'est-ce pas elle qui est l'auteur de tous les maux qui nous
arrivent ? n'a-t-elle pas fait tomber Adam dans le paradis terrestre et perdre à
Ésaü son droit d'aînesse ? N'est-ce pas elle qui attira les plus grands malheurs
aux Israélites, qui couvrit Noé de confusion, fit disparaître Gomorrhe, souilla
Loth, et donna la mort aux malheureux enfants d'Héli ? Enfin n'est-ce pas
l'intempérance qui est la cause et le principe de toute sorte de corruptions et
de péchés ? Mais demandons-lui à elle-même de qui elle tire l'existence, à qui
elle la donne, quel est celui de ses ennemis qui la foule aux pieds et l'écrase
?
Or dis-nous, infâme et cruelle maîtresse du genre humain, toi
qui, pour nous rendre tes esclaves, nous a malheureusement achetés avec de l'or,
par le désir insatiable de manger, dis-nous donc par quelles voies tu as pu
arriver jusqu'à nous; dis-nous ce que tu nous as donné et fait depuis que tu as
fixé ta cruelle demeure en nous; apprends-nous toi-même qu’elles sont les moyens
efficaces que nous devons employer pour te chasser et nous délivrer de la
servitude. Irritée par ces questions fatigantes, enflammée de fureur et
frémissant de rage, elle va nous faire entendre, malgré elle, les réponses
suivantes : "Pourquoi me chargez-vous d'injures et de reproches ? oubliez-vous
que vous êtes mes esclaves ? comment vous est-il même venu en pensée que vous
puissiez vous séparer de moi ? Ignorez-vous que c'est la nature elle-même qui
vous a enchaînés et qui vous retient sous mon esclavage ? Vous voulez savoir
comment je me suis rendue maître de vous ? et bien je vous le dirai : C'est par
la quantité de la nourriture plus ou moins délicieuse que vous prenez l'habitude
d'user de cette nourriture a produit en vous cette insatiable avidité que vous
éprouvez, et cette habitude, accompagnée de l'endurcissement du
cœur et de
l'oubli de la mort, me conserve et me fait demeurer au milieu de vous. Vous
voulez encore connaître les noms et le nombre des enfants auxquels j'ai donné le
jour ? mais si je vous les nommais tous, les grains de sable qui sont sur la
terre seraient à peine suffisants pour les compter. Écoutez seulement quels sont
ceux que j'ai mis les premiers au monde et pour lesquels je conserve une
affection particulière : l'aiguillon de la chair est mon premier-né et mon
premier ministre; le second, est l'endurcissement du cœur; le troisième, est
l'amour du repos; après ceux-ci viennent le déluge des pensées impures, le
principe de toutes les corruptions et de toutes les souillures spirituelles, et
un abîme d'infamies secrètes et exécrables. Mes filles sont la paresse, la
démangeaison de parler, l'audacieuse présomption, la plaisanterie, la
bouffonnerie, la contradiction, l'opiniâtreté, la stupeur du cœur, la captivité
de l'esprit, l'insolente ostentation et l'inclination pour plaire au monde. Ce
sont elles qui troublent la ferveur et souillent la sainteté de la prière qui
occasionnent des tourbillons dans les pensées, et qui frappent par des accidents
subits et des malheurs inattendus; enfin ce sont elles qui produisent le
désespoir, le plus affreux et le plus grand de tous les maux.
Le souvenir des péchés me fait la guerre à la vérité, mais ne me
soumet pas; la méditation de la mort me porte des coups redoutables, mais elle
n'est pas encore capable de me vaincre, et je vous déclare que rien en ce monde
n'a le pouvoir de renverser entièrement mon empire; que les seuls avantages que
puissent remporter sur moi ceux qui, sous la conduite du saint Esprit, à qui ils
se sont adressés par d'humbles supplications, me font une guerre constante et
vigoureuse, c'est d'empêcher que je ne leur fasse les maux cruels, funestes et
incalculables que je fais aux autres; car ceux qui n'ont pas goûté les dons et
les douceurs du saint Esprit, ce puissant Auxiliaire et cet ineffable
Consolateur, se laissent prendre à mes amorces, et finissent misérablement par
ne pus soupirer qu'après les délices brutales de la bonne chère.
Il faut du courage pour triompher de l'intempérance ! mais celui qui vient heureusement à bout de remporter la victoire sur cette passion, se prépare un droit chemin à la tranquillité de l’âme et à une suprême chasteté.
De la chasteté incorruptible que des hommes corruptibles par
leur nature acquièrent par de travaux et de sueurs.
1. Nous venons d'entendre la gourmandise, cette
furie, nous dire que la guerre contre (la chasteté du) corps est l'un de ses
rejetons. Rien d'étonnant à cela : notre premier père Adam nous l'enseigne déjà.
Car s'il ne s'était pas laissé dominer par son ventre, il n'aurait jamais su ce
qu'est une compagne. C'est pourquoi ceux qui observent le premier commandement
ne tombent pas dans la seconde transgression; ils demeurent fils d'Adam, tout en
ne connaissant pas l'état d'Adam (après la chute), mais ils sont un peu
inférieurs aux anges, et cela afin d'empêcher le mal de demeurer immortel, comme
le dit celui qui a été nommé le Théologien.
2.
La chasteté en nous affranchissant des misères de la nature
des corps, nous fait participer à la nature des purs esprits. C'est cette
angélique vertu qui prépare dans nos cœurs une demeure agréable à Jésus Christ,
et qui sert de bouclier à notre âme; elle fait de notre nature corruptible une
nature incorruptible, et établit une admirable émulation entre les faibles
mortels et les esprits immortels. Celui qui pratique cette belle vertu, repousse
et éteint dans lui l'amour de créatures par l'amour de Dieu, et les flammes et
les ardeurs de son corps par les ardeurs et les flammes de l'Esprit saint.
3. La tempérance est une vertu qui se mêle et
s'identifie avec toutes les vertus, et en prend le nom. L'homme qui pratique la
tempérance, même dans le sommeil, n'éprouve ni sensation ni mouvement capables
de troubler la paix et le calme de son état.
L'homme chaste est celui sur lequel l'agréable variété des
corps, leur beauté, leur tendresse et le sexe ne font aucune impression
fâcheuse. Le caractère distinctif, la preuve particulière et les lois spéciales
d'une sainte et angélique chasteté, c'est de n'être pas plus touché ni ému par
la présence des corps vivants, que par celle des êtres qui sont morts, par la
vue des hommes que par la vue des animaux. Mais faisons une sérieuse attention à
cette vérité — La chasteté est un don de Dieu. Qu'il s'abstienne donc de penser
et de croire, celui qui, pour acquérir le trésor précieux de la chasteté, a
beaucoup et péniblement travaillé, que, s'il a le bonheur de le posséder, c'est
à ses sueurs et à ses travaux qu'il en est redevable; car il n'est pas donné à
notre nature de se vaincre elle-même par ses propres forces. Si donc nous
remportons sur elle la victoire, reconnaissons que c'est par le secours de
l'Auteur même de la nature que nous avons triomphé - en effet, ne faut-il -pas
avouer que, pour vaincre, corriger et guérir, il faut être supérieur à celui qui
est vaincu, corrigé et guéri ?
6. Les commencements de la chasteté consistent à
refuser tout consentement aux pensées impures et aux mouvements déréglés de la
concupiscence; les progrès dans cette vertu, qui en sont comme la perfection
moyenne, consistent à éprouver, soit dans le sommeil, soit autrement, mais sans
mauvais effets et sans mauvaises pensées, certains mouvements de notre chair,
composée de terre et de boue; enfin la perfection de cette vertu céleste
consiste dans l'extinction de toute pensée mauvaise, de toute image déshonnête
7. Il est heureux et solidement heureux, celui qui
n'est plus frappé ni touché par la beauté, le coloris et les grâces élégantes
des personnes qu'il rencontre.
8. Ce ne sont pas précisément ceux qui ont préservé
leurs corps de souillure, desquels on peut dire qu'ils ont pratiqué une chasteté
parfaite; mais ce sont ceux qui ont parfaitement soumis à l'esprit les
différents membres de leurs corps.
9. Nous devons sans doute regarder pour un homme
chaste, celui qui, à la présence des corps des autres, est maître des mouvements
du sien; mais nous dirons qu'il est d'une chasteté plus parfaite, celui qui est
invulnérable à la vue du corps des autres, et qui par la méditation des beautés
du ciel, a éteint en lui toutes les ardeurs qu'excitent si naturellement les
beautés de la terre.
10. Quiconque combat l'esprit de luxure avec les
armes de la prière, ressemble assez à celui qui fait la guerre à un lion. Celui
qui, par la continuité et la vigueur des combats qu'il livre et soutient contre
ce terrible démon, le renverse et l'abat, est semblable à un homme qui est égal
au moins à son ennemi; mais celui qui a réprimé et arrêté entièrement tous les
efforts impétueux de la luxure, quoiqu'il soit encore dans un corps mortel,
jouit déjà des avantages et des prérogatives dont nous espérons jouir après la
résurrection glorieuse.
11. Mais, si n'être plus fatigué pendant le sommeil par des rêves humiliants ni par des mouvements de concupiscence, c'est une marque non douteuse de chasteté, est-ce une preuve moins sûre de luxure, si pendant le jour les mauvaises pensées font tomber volontairement dans des souillures corporelles ?
12. Combattre l'esprit impur par des travaux et des
sueurs, c'est vouloir tout simplement enchaîner un ennemi avec des liens de jonc
ou d'osier; le combattre par les veilles et par les jeûnes, c'est mettre un
collier de fer au cou d'un chien qu'on a soumis; mais si à toutes ces armes on
ajoute, pour le combattre, la douceur, l'humilité et le désir vif et ardent de
remporter la victoire, c'est abattre, détruire son ennemi et l'ensevelir dans le
sable; je dis dans le sable, car l'humilité dans laquelle on doit ensevelir
toutes les passions, mais surtout la luxure, ne leur fournit ni substance ni
aliments : elle est pur les passions un sable sec et stérile.
13.
Plusieurs personnes combattent contre la luxure; mais de différentes manières :
les unes lui font la guerre par elles-mêmes et avec leurs propres forces; les
autres, avec l'arme de l'humilité; enfin d'autres, aidées de la Force du saint
Esprit, qu'elles ont humblement appelé à leur secours, l'ont combattue de telle
sorte qu'elles l'ont vaincue et la tiennent en esclavage. Or il me semble qu'on
peut comparer les premières à l'étoile du matin; les secondes, à la lune, quand
elle est à son plein; les troisièmes, au soleil, qui éclaire le monde de ses
rayons. Ces trois sortes de personnes ont leur conversation dans le ciel; car
l'aurore annonce l'arrivée du jour, et bientôt le lever du soleil nous le donne
abondamment par l'éclat de sa lumière : or c'est ainsi que vont les choses par
rapport aux personnes dont nous venons de parler.
14.
Semblable au renard qui veut prendre les poules, le démon fait semblant de
dormir, afin de nous enlever la chasteté et nous perdre.
15. Gardez-vous donc de jamais vous fier à votre
corps de boue; défiez-vous toujours de sa faiblesse, jusqu'à ce qu'enfin Christ
vous appelle pour vous présenter devant Lui.
16. Ne vous imaginez pas que la rigueur et l'austérité de vos jeûnes vous aient mis dans une telle perfection de vertu, que vous ne soyez plus exposé à faire des chutes déplorables. Ne perdez jamais de vue qu'une créature qui n'avait jamais mangé, tomba tout d'un coup, du ciel dans l'abîme de l'enfer.
17. Les écrivains ascétiques définissent le
renoncement au siècle : une haine qu'on a pour son propre corps, et une guerre
continuelle qu'on fait au ventre.
18.
Or ce qui fait le plus souvent tomber les jeunes moines dans
des fautes contraires à la chasteté, c'est une certaine affection pour les
douceurs et les commodités de la vie. L'enflure du cœur a coutume de faire
chanceler et quelquefois tomber ceux qui sont le plus avancés dans les voies de
la vie religieuse. Enfin ce qui est pour ceux qui sont plus près de la
perfection, une pierre d'achoppement, ce sont les jugements téméraires qu'ils
font et les condamnations injustes qu'ils portent contre leurs frères.
19. Il y a des gens qui ont estimé heureux ceux qui
étaient nés eunuques parce que, selon leur opinion, ils étaient exempts de
l'aiguillon de la concupiscence; mais ne nous faisons pas illusion : ceux-là
seuls sont réellement heureux qui, par des pensées pures et des désirs chastes,
combattent, répriment et vainquent la concupiscence.
20. J'ai vu des personnes qui, malgré elles, sont
tombées dans des mouvements déréglés; j'en ai vu d'autres qui, sans succès, ont
cherché à les exciter sur elles. Mais ces infâmes n'étaient-elles pas infiniment
plus coupables que ceux qui, cruellement poussés et agités par leurs passions,
ont eu le malheur de tomber très souvent; puisque, non seulement elles auraient
péché, si elles avaient pu le faire, mais elles faisaient tous leurs efforts
pour venir à bout de se souiller honteusement.
21. Ils sont bien misérables ceux qui font des
chutes; mais les paroles manquent pour stigmatiser ceux qui cherchent à faire
tomber les autres. Ne porteront-ils pas, ces hommes détestables, et le poids
énorme et la peine effrayante de leurs propres chutes, et le poids et la peine
des fautes dans lesquelles ils ont entraîné leurs frères ?
22. Gardez-vous bien de vouloir chasser le démon de l'impureté, en disputant et en raisonnant avec lui; car, pour vous faire tomber, il aura toujours des motifs plausibles à vous présenter, et il se sert de vous-même pour vous faire la guerre.
23. N'oubliez jamais que tous ceux qui croient pouvoir par eux-mêmes combattre la passion impure et en triompher, se trompent grossièrement et ne font rien; car, à moins que le Seigneur ne daigne Lui-même renverser cette maison de chair et de corruption, et bâtir dans nous cette maison d'esprit et de chasteté, ce serait en vain que nous prétendrions par nos veilles et nos jeûnes, détruire la première et élever la seconde.
24. Ce que vous devez faire, c'est de
manifester humblement à Dieu la faiblesse de votre nature, de reconnaître devant
Lui, l'impuissance de vos forces, et peu à peu vous recevrez de sa Bonté et vous
sentirez en vous à présence du don inestimable de chasteté.
25. Parmi les malheureuses victimes des plaisirs charnels, j'ai
rencontré un homme qui était enfin revenu à lui-même, et qui, par les travaux d'une conversion et d'une pénitence sincère, travaillait à son salut. Or voici
ce qu'il m'a raconté : "Les personnes, me dit-il, qui se laissent aller à
l'incontinence, sont agitées et tourmentées d'une ardeur violente pour les objet
si corporels, elles sont possédées d'un démon furieux et cruel, lequel est assis
en tyran sur leur propre cœur, et y fait sentir son infâme empire par des
signes non équivoques; de sorte que, lorsqu'elles sont tentées, et qu'elles
contente leur brutale passion, elles éprouvent dans elles-mêmes les douleurs
d'un feu semblable à celui d'une fournaise embrasée; qu'elles sont si
horriblement hors d'elles, qu'elles ont perdu toute crainte de Dieu et des
supplices éternels qu'elles n'envisagent que comme des choses fabuleuses;
qu'elles ont la prière en horreur; que la vue d'un cadavre ne fait pas plus
d'émotion sur elles que la vue d'une pierre; et qu'elles sont si absorbées et si
dévorées par le désir de se satisfaire par des actions infâmes, qu'elles en
perdent entièrement la raison, et ressemblent plus à des bêtes furieuses qu'à
des créatures raisonnables. Hélas ! si de tels jours n'étaient pas abrégés,
pourrait-il y avoir une seule âme, qui, dans la prison d'un corps de sang et de
boue, fût capable d'obtenir le salut ? car, dès lorsqu'on se figure que les
horreurs auxquelles on se livre, conviennent aux exigences d'une nature
corrompue, on les recherche avec une avidité insatiable. Si le sang se plaît
dans le sang, le ver au milieu des vers, et que le limon se trouve bien avec le
limon, la chair ne doit-elle pas aimer les œuvres de la chair ?" Nous tous qui
voulons sincèrement faire violence à la nature, afin d'obtenir le royaume des
cieux, n'oublions pas que notre chair ne cherche qu'à nous tromper et à nous
trahir, que nous devons la combattre, l'affaiblir et la soumettre par toute
sorte de moyens et de pieuses industries. Estimons heureux ceux qui n'ont pas
éprouvé les malheurs affreux qui frappent les personnes dominées par le démon de
l'impureté, et conjurons avec la plus vive instance le Seigneur de nous
préserver à jamais d'une si funeste expérience; car ils sont bien loin de cette
échelle mystérieuse par laquelle le patriarche Jacob vit les anges monter et
descendre, ceux qui sont malheureusement tombés dans l'abîme de l'impureté, et
pour s'en approcher et y monter, ils ont besoin de répandre bien des sueurs et
des larmes, supporter bien des peines et des travaux, et se dévouer à des jeûnes
et à des austérités bien rigoureuses.
26. Nous devons remarquer ici que les ennemis de
notre salut se conduisent à peu près dans la guerre qu'ils nous font, comme des
soldats rangés en bataille : ils ont ordre de nous attaquer et de nous combattre
toutes les fois qu'ils nous rencontreront.
27. Mais, une chose qui ne doit pas peu nous
surprendre et nous faire trembler, c'est que parmi ceux qui succombent aux
tentations, il y en a qui font des chutes bien plus funestes que les autres
c'est encore une remarque que j'ai pu faire. Je dis donc que celui qui a un
intellect pour comprendre, comprenne ce que je veux dire ici.
28. Le démon a ordinairement l'habitude d'employer
tous ses efforts, toute son occupation, tous ses soins, tous ses diriger tous
ses projets et ses desseins de manière à faire tomber les anachorètes dans des
crimes qui sont en dehors et contraires à ce que la nature semble demander.
C'est pour venir à bout de son dessein que souvent il les a laissés vivre au
milieu des femmes, sans leur inspirer ni mauvaises pensées ni mauvais désirs;
mais les malheureux se sont laissés prendre à cet artifice, ils se sont crus
heureux et tranquilles dans cet état de choses, et n'ont pas voulu comprendre
que, où le danger est assez grand et funeste par lui-même, il n'y a pas besoin
d'un autre moyen ni d'une autre tentation pour les perdre.
29. Je crois que les démons, ces impitoyables homicides de nos
âmes, ont deux raisons principales pour nous porter avec tant d'ardeur et de
zèle, à des péchés qui répugnent aux lois de la nature : c'est, premièrement,
parce que nous avons toujours en notre pouvoir et en notre disposition la
matière du péché; secondement, parce qu'ils nous font par là mériter des peines
plus sévères. C'est ce que misérablement éprouvé un homme extraordinaire. Il
avait dans un temps commandé avec un empire absolu à ces bêtes féroces; mais un
jour il en fut si horriblement assailli et si vigoureusement attaqué, que, non
seulement elles le privèrent de la nourriture céleste dont il savourait les
douceurs, mais le dépouillèrent de tout et le livrèrent à la plus affreuse
misère. C'est pourquoi le bienheureux Antoine, notre maître dans la vie
religieuse, en pleurant le malheur de cet homme qui cependant le répara par les
rigueurs de la pénitence, disait en poussant de longs gémissements : "Elle est
tombée cette grande et solide colonne de vertus." Ce saint Père a jugé dans sa
sagesse qu'il ne devait pas nous apprendre quelle était l'espèce de péché que ce
malheureux avait commis contre la chasteté; mais on pense qu'il s'agissait d'un
crime qu'il avait fait sur son propre corps. Hélas ! il y a donc en nous une
espèce de mort et un principe de ruine bien funeste; et cette malheureuse mort
réside en nous-mêmes, nous accompagne partout; mais c'est surtout pendant les
années de la jeunesse, et je n'ose ni dire ni écrire son nom, car saint Paul me
le défend par ces paroles : "Il est des choses qui se font en secret, qu'il
serait honteux et indécent de nommer." (Eph 5,12)
30.
Cette chair, qui est tout à la fois et notre amie et notre
ennemie, le même Apôtre ne craint pas de l'appeler une mort : "Malheureux que je
suis ! s'écrie-t-il, qu'est-ce qui me délivrera de ce corps de mort" (Rom 7,24);
et un autre théologien l'appelle "une servante vicieuse et qui ne se plaît que
dans les ténèbres de la nuit". Je vous avoue que je désirerais bien savoir les
raisons pour lesquelles ces deux grands saints ont parlé ainsi de notre corps.
31. Si notre chair est une mort, nous pouvons donc
dire qu'il ne mourra pas celui qui l'aura vaincue. Mais où prendre un homme qui,
en se préservant entièrement des souillures de la chair, mérite de vivre et de
ne jamais voir les horreurs de la mort ?
32. Ce serait ici le lieu de chercher à connaître
quelle serait la personne la plus recommandable, ou celle qui, étant morte par
le péché, est ressuscitée à la grâce, ou celle qui, n'étant jamais morte, a
conservé son innocence. Quelqu'un a prononcé que c'était la dernière de ces deux
personnes; mais je ne partage pas son avis, et je crois même qu'il s'est trompé
: car Jésus Christ est mort et ressuscité. Celui, au contraire, qui donnerait la
préférence à la première personne, le ferait, sans doute, parce qu'il croirait
que ceux qui ont eu le malheur de se donner la mort en tombant dans le péché ne
doivent jamais désespérer de leur salut.
33.
Le démon de l'impureté, cet ennemi cruel et rusé des hommes, afin de nous faire
tomber plus facilement dans quelque faute d'incontinence, faute dont il est
lui-même l'auteur, nous suggère que Dieu est plein de commisération pour ceux
qui ont le malheur de se livrer à la luxure, et qu'il leur pardonne avec
d'autant plus de bonté et de clémence, que cette passion est plus naturelle à
l'homme, Mais ne manquons pas de bien reconnaître ses ruses et sa perfidie : à
peine avons-nous commis un péché honteux, qu'il s'empresse de nous montrer Dieu
comme un juge sévère, inexorable et qui ne pardonne rien. Or voyez qu'avant de
nous faire consentir au péché, et pour y réussir, il nous représente Dieu comme
infiniment bon, clément et miséricordieux, et qu'après qu'il a pu accomplir son
mauvais dessein, et qu'il nous a précipités dans l'abîme, il ne cesse de nous parler de la sévérité et de la
rigueur des jugements du Seigneur, afin de nous jeter dans le rage et les
horreurs du désespoir, et de consommer ainsi notre perte éternelle. Mais il va
plus loin : tant que dure ce sentiment de tristesse désespérante qu'il nous a
donné, il n'a pas besoin de nous exposer à de nouvelles tentations; il nous
tient sous son esclavage; il nous laisse donc tranquilles; mais aperçoit-il que
ces regrets douloureux et poignants qu'il nous a inspirés, se calment et,
s'apaisent, cet implacable ennemi recommence ses attaques tout comme auparavant
et nous expose eu même danger et aux mêmes fautes.
34. Observons que le Seigneur se plaît et prend d'autant plus
volontiers ses délices dans un cœur et dans un corps purs et chastes, qu'il est
Lui-même, la pureté par essence, et qu'Il est infiniment éloigné de toute
souillure produite par les corps; et que les démons, ces monstres hideux de
l'enfer ne sont contents, ainsi que nous l'enseignent certains, que dans les
mauvaises odeurs qu'exhalent les passions, et dans les ordures d'un corps flétri
et corrompu par le vice honteux.
35. La chasteté nous unit intimement avec Dieu par
une sainte familiarité, et, qu'autant que notre faible nature en est capable,
elle nous rend semblables à Lui.
36. Comme la rosée donne aux fruits de la terre la douceur
qu'ils ont, de même la vie religieuse et l'exacte obéissance produisent les doux
et agréables parfums de la chasteté; que, si la solitude est capable de calmer
et d'éteindre les ardeurs de la concupiscence, la fréquentation des mondains et
l'esprit de dissipation leur rendent bien vite l'existence et la vie; et nous
devons, à la louange de l'obéissance, dire qu'elle réprime toujours, et en
quelque lieu que nous soyons, les mouvements désordonnés de notre corps, et les
empêche de reparaître.
37. J'ai quelquefois observé que, par un heureux contrecoup,
l'orgueil a produit la vertu d'humilité. Lorsque j'ai vu cette merveille
étonnante, je me suis rappelé ces paroles : "Qui peut pénétrer dans les Desseins
et dans les Pensées du Seigneur ?" (Rom 11,34) Car nous pouvons voir que la
gourmandise et l'enflure du cœur, le faste et l'orgueil, enfantent des fautes
honteuses, et que ces fautes auxquelles on s'est volontairement livré, sont
souvent des occasions d'humilité.
38. N'est-il pas absolument semblable à cet homme
insensé qui, pour éteindre des flammes, se sert d'huile qu'il y jette, celui qui
s'imagine qu'il pourra triompher du démon de l'impureté, en vivant dans les
délices et dans les excès de l'intempérance ?
39. À qui comparerons-nous celui qui prétend
follement terminer avec succès la guerre qu'il soutient contre la luxure avec la
seule arme de la tempérance et de la sobriété ? Disons sans hésiter qu'il
ressemble à celui qui, étant tombé dans la mer, ne voudrait, pour se sauver, ne
se servir que d'une main en nageant. Réunissons donc, si nous voulons triompher,
l'abstinence et l'humilité; car nous ne ferions rien avec la première de ces
deux vertus, si la seconde n'est avec elle.
40. Lorsqu'on est enclin à quelque vice particulier, c'est
contre ce vide qu'il faut diriger ses efforts d'une manière spéciale; c'est ce
vice qu'il faut attaquer et vaincre avant tous les autres; mais c'est surtout
lorsque nous voyons qu'il règne en nous et que nous le portons avec nous, que
nous devons le combattre avec force et constance; car agir autrement, c'est ne
vouloir pas faire la guerre aux autres défauts, c'est vouloir les nourrir et les
conserver. Rappelons que ce ne sera qu'en exterminant ce cruel Égyptien, que
nous mériterons de voir Dieu avec Moïse dans un nouveau buisson ardent, je veux
dire l'humilité.
41. Dans une tentation, j'ai éprouvé moi-même les
ruses du démon : ce loup cruel et trompeur me procura, par un dessein perfide,
une joie et une allégresse déraisonnables, des consolations sans fondement, et
des larmes pleines de fausses délices; et moi, simple, crédule et sans
expérience, je croyais que toutes ces choses si flatteuses et si agréables
étaient des dons du ciel, tandis que tout cela n'était qu'un piège que me
tendait le démon pour me faire tomber.
42.
Puisque tous les autres péchés que l'homme petit commettre, sont hors de son
corps, et que le péché seul de luxure est contre son corps, ce qui arrive parce
que par les mouvements de la concupiscence il souille et corrompt sa propre
chair, je voudrais bien savoir pour quelle raison, dans les différentes fautes
que font les hommes, nous disons, communément qu'ils ont été trompés, et lorsque
nous apprenons qu'une personne est tombée dans un péché honteux, nous nous
écrions avec douleur et tristesse : Hélas ! elle est tombée.
43. Les poissons ne craignent pas autant l'hameçon
qu'une âme voluptueuse ne fuit la quiétude.
44. Aussi, lorsque le démon veut unir deux personnes par les
liens d'un amour profane et criminel, il commence par examiner attentivement
quelles sont leurs différentes inclinations pour savoir par laquelle allumer l'incendie.
45. Ne sommes-nous pas témoins tous les jours et ne pouvons-nous
pas rendre témoignage que tous, ceux qui sont les tristes esclaves du vice
honteux, sont remplis d'affection pour les autres, sensibles à leurs malheurs,
touchés de compassion pour eux, mêlent facilement leurs larmes avec les leurs,
et n'usent à leur égard que de paroles douces et flatteuses. Ah! ceux qui
désirent de devenir et d'être chastes, ne se laissent pas aller à une tendresse
si étudiée.
46. Un homme plein de prudence, de sagesse, et d'une
profonde érudition, me proposa un jour cette question grave,
importante et difficile : "Quel est, me dit-il, le péché
que vous croyez le plus grand et le plus énorme après
l'homicide et l'apostasie ?" Je lui répondis que je pensais que
c'était l'hérésie. "Mais, répliqua-t-il, si l'hérésie est le plus grand péché
après l'homicide et l'apostasie, comment se fait-il que
l'Église catholique admette à la participation des saints
mystères les hérétiques, aussitôt qu'ils ont
abjuré et anathématisé sincèrement leurs
erreurs, et que conformément à la tradition apostolique,
elle éloigne de la table eucharistique, pendant des
années entières, ceux qui ont eu le malheur de tomber
dans la fornication, quoiqu'ils aient confessé leur
péché, qu'ils s'en soient corrigés, et qu'ils en
fassent une sincère pénitence ?" Cette répartie
inattendue me surprit si fort, que je ne suis qu'y répondre ; et
la question demeura indécise.
47.
Donnons ici une attention particulière pour examiner, connaître et peser la
différence qu'il y a entre les pensées et les affections que le démon de la
luxure nous inspire pendant la récitation des psaumes, et celles que nous
suggère, l'Esprit saint par le moyen des paroles divines que nous prononçons; et
voyons combien celles du saint Esprit nous donnent abondamment de force et de
courage pour combattre notre ennemi infatigable.
48. Pauvres jeunes gens ! c'est surtout sur vous que
vous devez avoir les yeux continuellement fixés ! Hélas ! j'ai remarqué un grand
nombre de jeunes personnes qui, tandis qu'elles adressaient à Dieu des prières
ferventes et sincères pour d'autres personnes qu'elles aimaient et qui leur
étaient chères, se sont laissées surprendre et dominer par l'esprit immonde;
elles croyaient cependant dans ces supplications ne remplir qu'un devoir de
reconnaissance et de charité.
49. Les différents attouchements sont très propres à
souiller nos corps ; fuyons-les donc avec horreur et n'oublions jamais combien
ils peuvent nous être dangereux et funestes. Rappelons-nous sans cesse l'exemple
remarquable d'un jeune homme d'une profonde sagesse et d'une grande chasteté. Sa
mère était malade, et il était nécessaire qu'il la portât entre ses bras, or il
portait les précautions et la vigilance jusqu'à se couvrir les mains, afin de ne
pas la toucher. Ne manquez donc pas, je vous prie, d'éviter toute sorte
d'attouchements, soit ceux qui seraient déshonnêtes et criminels, soit ceux qui
seraient honnêtes et indifférents, soit ceux que vous feriez sur vous, soit ceux
que vous feriez sur les autres.
50. Personne, je pense, ne peut avec raison et vérité
appeler saint celui qui n'aura pas purifié de toute souillure la boue dont son
corps est composé, et qui ne l'aura pas sanctifiée, et comme transformée, si
toutefois cette transformation est possible en ce monde.
51.
C'est surtout lorsque nous nous mettons au lit pour prendre notre repos, que
nous devons nous conduire avec prudente et veiller sur nous; car pendant notre
sommeil, notre âme est, pour ainsi dire, sans son corps; elle combat seule
contre le démon. Or, si notre esprit par de mauvaises pensées que nous aurions
en nous endormant, se trouve porté à des plaisirs déshonnêtes
52. Ne vous endormez donc et ne vous réveillez
qu'avec le souvenir de la mort, et que la prière vous tienne toujours uni à
Jésus. Ces deux pratiques, faciles et importantes, vous seront pendant votre
sommeil du plus grand secours pour vous préserver de tout accident fâcheux.
53. Certains pensent que ces combats importuns que nous sommes
obligés de soutenir contre le démon impur, et que ces accidents humiliants qui
nous arrivent dans le sommeil, sont ordinairement produits et causés par une
trop grande abondance de nourriture qu'on a prise : cependant je peux assurer
avec vérité que j'en ai rencontré plusieurs ou qui étaient malades et
dangereusement malades, ou qui, par des jeûnes rigoureux, avaient exténué leur
corps, lesquels ont éprouvé ces mouvements déréglés de la chair.
Or voici ce que me dit un jour sur ces sortes de misères
humaines un moine des plus sages, des plus réfléchis et des plus respectables de
sa communauté : "Ces accidents nocturnes, me dit-il avec une clarté et une
précision qui me frappèrent d'étonnement, arrivent quelquefois de l'abondance de
la nourriture et des douceurs du repos; d'autres fois, de l'orgueil, et c'est
lorsque nous nous réjouissons et que nous nous applaudissons de les avoir
longtemps empêchés par nos soins et nos précautions; enfin nous les éprouvons
d'autres fois, lorsque nous nous donnons la liberté de juger et de condamner
témérairement nos frères. Or, ajouta-t-il, ces deux dernières causes, et
peut-être toutes les trois, sont communes aux personnes qui sont malades, comme
à celles qui ne le sont pas."
Si donc il se trouve quelqu'un assez heureux pour ne rien
souffrir de ces trois choses, il doit jouir d'une grande consolation, puisqu'il
voit dans son corps une pureté que rien ne trouble. Ce qui peut uniquement lui
inspirer quelque inquiétude, c'est de soupçonner avec crainte que cet état peut
venir de la perfidie du démon; mais qu'il se rassure et se console, en pensant
que Dieu permet cette peine et cette inquiétude qui n'ont rien de criminel, afin
qu'il puisse acquérir une humilité plus profonde.
54. Qu'on évite avec soin pendant le jour de repasser
dans la mémoire les songes et les fantômes qui pendant la nuit auraient troublé
l'imagination; car c'est, pour nous porter à quelques actions déshonnêtes, que
les démons excitent en nous ces accidents nocturnes.
55. Mais remarquons ici avec une attention spéciale une ruse
détestable du démon pour nous perdre. Voici donc la manière dont il se sert pour
nous faire tomber. Comme certains aliments insalubres ne causent des maladies
qu'une année après qu'on les a pris, et quelquefois les produisent presque tout
de suite; de même les choses qui, par les jouissances qu'elles nous donnent,
tendent à corrompre notre cœur, n'obtiennent ce misérable effet qu'après un
temps assez considérable. C'est pour cette raison que j'ai rencontré des
personnes qui se mettaient familièrement à table avec des femmes et conversaient
librement avec elles, sans éprouver dans ces moments aucune mauvaise pensée;
mais, hélas ! qu'est-il ensuite arrivé ? Ces malheureux se sont fiés à
eux-mêmes, et cette confiance présomptueuse les a perdus; car dans le temps même
où ils se croyaient dans une paix et une sécurité parfaites dans leurs cellules,
ils ont rencontré une mort bien déplorable. Or celui qui a fait la triste
expérience de ce que je dis ici, ne comprend que trop quelle est cette mort dont
je parle, si elle regarde le corps, ou l'âme. Que celui qui n'a rien éprouvé de
semblable, vive longtemps dans une heureuse ignorance !
56. Les moyens les plus efficaces que nous puissions
employer contre les dangers et les écueils auxquels nous exposent les tentations
impures, c'est de nous revêtir d'un rude cilice, de nous couvrir de cendres, de
passer les nuits dans les veilles et les travaux, de souffrir la faim et la
soif, de fixer notre demeure au milieu des tombeaux et des cadavres, de ne
manger que du pain, de ne boire que de l'eau, mais surtout de vivre dans une
humilité parfaite, enfin, si la chose est possible, de choisir un père spirituel
qui soit sévère, ou un frère, plein de ferveur et de prudence, qui nous dirige
et nous secoure, non pas tant par le poids et l'autorité de ses années, que par
la vertu de sa sagesse et par la justesse de son jugement; car je regarderais
comme une chose merveilleuse, si, étant uniquement livré à vous-même, vous vous
préserviez du naufrage au milieu d'une tempête si furieuse.
57. Il arrive assez souvent que le même péché mérite
un jugement mille fois plus sévère et une punition bien plus rigoureuse dans une
personne que dans une autre. En effet les circonstances en augmentent, ou en
diminuent l'énormité : telles, par exemple, que l'habitude de le commettre, le
lieu où l'on s'en est rendu coupable, l'état et la condition de celui qui pèche,
et d'autres circonstances nombreuses qui peuvent rendre le crime plus ou moins
considérable.
58. On me raconta un jour un fait d'une rare pureté, et je doute
qu'on puisse pratiquer cette vertu avec une plus grande perfection. Quelqu'un
aperçut par hasard un corps d'une beauté extraordinaire. Or cette vue le porta
de suite à glorifier par ses louanges la souveraine Beauté de Dieu dont cette
qu'il avait sous les yeux, n'était qu'une image bien imparfaite, et lui inspira
un sentiment d'amour de Dieu si vif et si ardent, qu'il monda d'un torrent de
larmes le lieu où il était. Je vous demande, n'était-ce pas une chose admirable
que ce qui aurait été pour plusieurs une funeste occasion de chute et de ruine
spirituelles, devint pour ce saint homme un moyen surnaturel pour se procurer
les récompenses célestes ? et, si l'on peut encore trouver des hommes semblables
qui, dans de pareilles circonstances, éprouvent les mêmes sentiments, et soient
aussi purs et aussi unis à Dieu par la charité, ne doit-on pas dire d'eux que,
dans une chair corruptible, ils vivent déjà de la même manière que nous vivrons
après la résurrection générale ?
59. Tels devraient être du moins nos sentiments,
lorsque nous entendons chanter les saints cantiques et quelque mélodies; car les
personnes qui aiment Dieu avec ardeur, sont émues d'une allégresse toute
céleste, d'une affection divine et d'une tendresse qui va jusqu'aux larmes,
quand elles entendent une belle harmonie, soit qu'elle soit sacrée, soit même
qu'elle soit profane. Ceux, au contraire, qui sont esclaves des plaisirs des
sens, éprouvent des sentiments et des mouvements tout opposés.
60. Parmi ceux qui se sont retirés dans le désert pour mener une
vie érémitique, il y en a qui sont, ainsi que nous avons eu l'occasion de le
remarquer, beaucoup plus exposés aux fureurs des démons. Ce qui ne doit point
nous étonner, car ce sont surtout les lieux solitaires qu'ils habitent depuis
que notre Seigneur, pour notre salut, leur a défendu de fixer leur demeure dans
nos corps, qu'Il les a chassés des lieux habités, ou qu'Il les a précipités dans
les cachots éternels.
61. Il est à remarquer que le démon de la luxure
s'attaque surtout aux solitaires, afin que consternés et abattus par des
tentations humiliantes, ils s'imaginent qu'ils ne retirent aucun avantage de
leur solitude, et qu'ils prennent enfin la funeste résolution de rentrer dans le
tumulte et dans les agitations du siècle. Il est encore à observer que, lorsque
nous sommes au milieu du monde, le démon nous laisse assez tranquilles; mais
c'est afin que nous croyant délivrés à des tentations, il puisse nous persuader
que nous sommes en état de vivre sans danger au milieu des séculiers et des
mondains.
62. Là où nous sommes le plus souvent tentés, c'est
là où le démon ne voudrait pas que nous fuissions, et que c'est là, par
conséquent, où nous devons soutenir ses assauts avec plus de force et de
courage, de zèle et de persévérance; enfin, que celui qu'il n'attaque pas ainsi,
semble être devenu son ami.
63. Si l'obéissance nous oblige à demeurer quelque temps dans le
monde pour y traiter d'une affaire importante et nécessaire, la Main et la Grâce
de Dieu nous protégeront; les prières et les vœux de notre supérieur sont encore
capables de nous obtenir cette faveur, afin que le Nom du Seigneur ne soit pas
blasphémé à cause de nous. Nous pouvons encore être sans tentations au milieu
des embarras du siècle, à cause de notre insensibilité et de notre indifférence
pour les choses du monde, lesquelles nous avons acquises par le dégoût que ces
choses mondaines nous ont donné dans l'usage rassasiant que nous en avons fait;
et d'autres fois, parce que tous les autres démons se sont retirés d'auprès de
nous, et qu'il n'est demeuré avec nous que celui de la vaine gloire et de
l'orgueil pour nous faire la guerre, et tenir lui seul la place de tous les
autres.
64.
Vous tous qui avez résolu de garder la chasteté et à être fidèles à cette vertu
céleste, écoutez-moi, je vous prie, et remarquez avec moi un nouveau genre de
malice de la part du cruel et impitoyable séducteur de nos âmes : veillez
surtout avec grand soin pour ne pas en devenir les tristes victimes. Un
serviteur de Dieu, qui en était instruit par sa propre expérience, m'a raconté
que souvent le démon de l'impureté se retire de nous jusqu'au temps qu'il a fixé
pour être le plus propre et le plus convenable à la tentation dans laquelle il
veut nous faire tomber; que pendant cet intervalle il excite dans le malheureux
qu'il veut précipiter dans le péché, les plus beaux et les plus pieux sentiments
de dévotion, et qu'il lui ouvre une source abondante de larmes dans le temps
même qu'il se trouve dans la compagnie des personnes du sexe, qu'alors il
inspire à cet imprudent de leur parler avec zèle de la mort et du jugement, de
la tempérance et de la chasteté, et de les exhorter à faire des méditations
fréquentes sur les vérités importantes du salut et à pratiquer avec une
inviolable fidélité les vertus si belles et si nécessaires que commande la
religion. Trompées par ces discours et par ces apparences de piété, ces pauvres
personnes courent, comme après un véritable pasteur, à la suite de ce moine,
qui, par les ruses du démon et sans que lui-même s'en soit presque aperçu, est
devenu un loup sanguinaire et dévorant. Mais que va-t-il arriver ? Hélas ! par
la familiarité que peu à peu elles prennent, et par la liberté qu'elles ont de
s'entretenir avec lui, elles finissent par se précipiter elles-mêmes et, avec
elles, ce malheureux dans l'abîme profond du péché, et par consommer sa perte.
65. Évitons donc de tout notre possible, non
seulement de voir et de considérer ce fruit de mort, mais d'en entendre parler,
puisque dans notre profession religieuse nous avons fait solennellement la
promesse de n'en jamais goûter. Ne devrions-nous pas être saisis d'une sainte
indignation, si nous en trouvions parmi nous qui fussent assez insensés pour se
croire aussi forts et fermes que David ? la chose est-elle possible ?
66. La chasteté est une vertu si belle, si noble, si
digne de nos éloges et de nos louanges ! elle est exempte de la moindre
souillure, elle est capable de procurer et à l'âme et au corps une paix et une
tranquillité parfaites.
67. Certains ont enseigné qu'on ne peut plus appeler
chaste une personne qui est tombée dans quelque faute honteuse. Je ne peux
admettre une opinion semblable. C'est pourquoi il me semble que pour la réduire
à sa juste valeur, je dois dire qu'il est facile à Dieu, s'il Lui plaît, d'enter
un olivier sauvage sur un olivier franc, et de lui faire porter d'excellents
fruits. Au reste, si les clés du royaume des cieux avaient été confiées à un
homme qui eût conservé son corps dans une inviolable chasteté, leur sentiment
pourrait peut-être paraître plus probable; mais tout le monde sait que saint
Pierre avait, une belle-mère et une femme. (cf. Mt 1,30) Le prince des apôtres
doit donc leur fermer la bouche, et leur apprendre que dans tous les temps de la
vie, on peut acquérir la chasteté.
68. Le démon de l'impureté suggère mille pensées et prend toute
sorte de formes pour tenter et faire tomber les hommes. Ainsi il ne cesse
d'exciter, de porter et de pousser ceux qui ont eu le bonheur de conserver leur
innocence sans tâche, à goûter seulement un peu ce que c'est que les plaisirs
sensuels, à examiner et à éprouver s'ils leur conviendraient. Il leur dit
intérieurement qu'ils ne s'y livreront pas longtemps et qu'ils y renonceront
ensuite. Quant à ceux qu'il a gagnés, il ne cesse de leur remettre devant les
yeux l'image attrayante de voluptés dont il ont déjà joui, afin de les engager à
s'y abandonner de plus en plus. Or voici ce qui arrive ordinairement dans ces
tentations différentes : ceux qui, par une funeste expérience, ne connaissent
pas encore ces plaisirs criminels, ne succombent pas facilement et tout d'un
coup; quelques-uns même parmi ceux qui ont eu le malheur de se laisser séduire
et de savourer honteusement le plaisir que le démon leur promettait, s'en
dégoûtent, font des difficultés et opposent une vigoureuse résistance; enfin ou
voit le contraire dans plusieurs autres : ils contractent l'infâme habitude de
ces voluptés charnelles, et ne peuvent plus s'en passer.
69. Lorsque à notre réveil, nous trouvons notre âme
et notre corps dans la pureté et le calme, nous devons penser que les anges nous
ont obtenu cette faveur en vertu des prières que nous avons faites et de la
sobriété que nous avons observée avant notre repos. Mais si le contraire était
arrivé, et que de mauvais songes nous eussent plongés dans la tristesse et
l'ennui, qu'enfin des fantômes nous poursuivissent et nous troublassent par leur
honteuse importunité, rappelons-nous ces paroles :
70. J'ai vu l'impie, le démon de l'impureté extrêmement élevé :
il égalait en hauteur les cèdres du Liban, troublant mon cœur par sa fureur et
par les agitations qu'il lui communiquait; je n'ai fait que passer par les
austérités de l'abstinence et du jeûne, et il n'était déjà plus; sa rage contre
moi avait cessé ; et encore ces autres paroles : Dans l'humilité de mes pensées
je l'ai cherché, et je n'ai pu le trouver, ni le lieu qu'il habitait, ni même
les vestiges de ses violences. (cf. Ps 36,35-36).
71.
Celui qui triomphe de sa propre chair, triomphe de la nature même; mais celui
qui a triomphé de la nature, est au dessus de la nature; mais celui qui est au
dessus de la nature, est presque aussi parfait que les anges.
72. En effet je n'aperçois rien de surprenant, si des
esprits exempts de toute matière, comme les anges bons ou mauvais, combattent
d'autres esprits immatériels comme eux; mais ce qui me surprend et m'étonne,
c'est de voir des hommes pétris d'une chair de terre et de boue, faible et
chancelante, infidèle et corrompue, mais, que dis-je ? d'une chair ennemie, en
venir aux prises avec les démons qui sont des esprits délivrés du poids et de
l'embarras d'un corps, les vaincre et les mettre en fuite.
73.
Le Seigneur, par un trait tout particulier de sa Providence en faveur du genre
humain, a inspiré aux femmes l'esprit de modestie, de honte et de pudeur. Si les
femmes avaient la même liberté et la même hardiesse que les hommes, pourrait-on
dire que la chasteté conduirait une seule âme en paradis ?
74. Nos pères les plus instruits dans les voies de la
vie spirituelle, et sur la sagesse desquels nous pouvons sûrement compter, nous
enseignent qu'il faut reconnaître une différence essentielle entre le premier
mouvement de l'âme, la sympathie de notre esprit pour une pensée impure et le
consentement qu'on donne au péché, et entre la défaite et la captivité qu'on
subit, le combat qu'on soutient et la passion qui agit.
Ils disent que le premier mouvement de l'âme est une espèce de
discours simple et nu, et la représentation d'un objet, choses qui se passent
dans l'imagination; que la sympathie de l'esprit pour l'objet qu'il s'est figuré
par la pensée, est un certain entretien, une certaine conversation de notre âme
avec l'objet qu'elle considère, soit qu'elle en agisse de la sorte avec une
mauvaise intention, soit qu'elle le fasse sans mauvais dessein; que le
consentement qu'on donne au péché, est un amour et une affection qui la portent
à vouloir et à posséder l'objet qu'elle s'est représenté; que la captivité est
la violence qui est faite à notre cœur, laquelle l'entraîne, comme malgré lui
et l'enchaîne, ou bien un lien fort et constant qui le fixe et l'attache à
l'objet dont il est ému et lui fait perdre l'heureux état de grâce et
d'innocence; que le combat est une égalité de forces qu'on emploie pour
combattre un ennemi; de sorte qu'une âme qui se trouve exposée au combat, peut,
selon sa volonté, vaincre, ou être vaincue; enfin que la passion bien formée est
un vide qui depuis longtemps s'était glissé dans notre âme, y a pris racine, et
l'a conduite peu à peu dans une telle habitude de mal faire, qu'elle le suit
avec plaisir et exécute avec ardeur ce qu'il lui commande.
Cela dit, vous remarquerez sans doute que le premier mouvement
de notre âme qui, sans le vouloir, reçoit l'impression d'un objet, n'est
sûrement pas criminel, que la représentation de cet objet dans notre esprit,
n'est pas tout-à-fait innocente; mais que le consentement qu'on donne à cette
représentation, est un péché plus ou moins grave, selon que, pour y résister,
l'âme fait des efforts plus ou moins grands et généreux; que le combat procure
des châtiments ou des récompenses; que la captivité n'est pas toujours la même
et qu'elle dépend des circonstances; car si elle arrive pendant la prière, elle
n'est pas ce qu'elle serait dans un autre temps, si c'est par rapport à des
choses indifférentes, elle ne doit pas être ce qu'elle serait par rapport à des
choses mauvaises; enfin que, quant à la passion formée, il est indubitable que
si elle n'est pas punie en ce monde par une conversion solide et sincère, et par
une pénitence proportionnée aux fautes qu'elle a fait commettre, elle le sera
dans l'autre, par des supplices éternels. De toutes ces observations tirons
cette conséquence importante, et disons que celui qui ne souffre et ne permet
pas que le premier mouvement fasse impression sur lui, arrête dans leur principe
toutes les tentations qu'il éprouverait, et coupe la racine au mal.
75. Ceux d'entre les Pères qui ont le plus de lumières et de
discernement, remarquent encore une autre espèce de pensée beaucoup plus
subtile. Ils l'appellent une insinuation doucereuse et subreptice. Or cette
pensée pénètre dans l'âme d'une manière si douce, si insinuante et si soudaine,
que l'âme n'a, pour ainsi dire, ni le temps, ni les moyens de s'en apercevoir.
On ne peut rien voir de plus précipité dans les mouvements les plus agiles des
corps, rien de plus prompt et de plus subtil dans les agitations des esprits,
c'est une action presque imperceptible dont à peine l'âme conserve le souvenir,
qui existe sans durée de temps, qui ne laisse faire aucune réflexion, et que
quelquefois même on éprouve sans qu'on s'en aperçoive. Si quelqu'un a été assez
heureux pour obtenir de Dieu de pénétrer et de comprendre cette espèce de
mystère, il pourra nous dire comment il arrive que, par un simple coup d'œil,
par un regard, par un innocent attouchement de mains et par quelques paroles
qu'on chante, sans même qu'on y laisse arrêter ni l'imagination ni la pensée,
l'âme s'en trouve comme emportée, et que la passion impure s'empare d'elle et la
corrompe tout de suite.
76. Certains disent que ce sont les pensées qui prennent
naissance dans le cœur, lesquelles portent le corps à des actions d'impureté.
D'autres, au contraire, soutiennent que c'est par le moyen des organes et des
sens du corps que les pensées sont excitées dans l'esprit. D'autres assurent que
le corps ne fait qu'obéir à l'esprit, et le suit : enfin on en rencontre
quelques autres qui, pour prouver que l'esprit est moins coupable que le corps,
on plutôt que le corps est seul coupable, démontrent, autant qu'ils le peuvent,
que très souvent les mauvaises pensées ne se glissent dans l'esprit que par la
vue d'un objet agréable, d'une beauté qui frappe et éblouit, par de simples
touchers de mains, par la bonne odeur des parfums qu'on respire, et par la
douceur des sons qu'on entend. Pour moi, je prie très humblement dans le
Seigneur, celui qui connaîtrait où en sont réellement les choses, de nous
l'apprendre; car cette connaissance est très utile et même nécessaire à ceux qui
ne veulent agir et ne se déterminer que par principe et avec certitude; mais
elle est fort inutile à ceux qui ne désirent servir Dieu qu'avec simplicité de
cœur.
La science et les talents de l'esprit ne sont pas le partage de
tout le monde, je le sais; mais aussi je n'ignore pas que la bienheureuse
simplicité, qui est une cuirasse forte et puissante contre les traits des
ennemis du salut, ne règne pas dans tous les cœurs.
77. Il y a des passions qui, après avoir pris
naissance dans l'esprit, portent leur rage et leur fureur sur les corps; et il y
en a d'autres, au contraire, qui, occasionnées par les corps, exercent leurs
ravages sur les esprits. Ces dernières arrivent ordinairement aux personnes qui
vivent dans le monde; et les premières, à ceux qui vivent dans les monastères,
parce qu'ils ne voient pas les objets qui tentent ceux qui vivent au milieu du
siècle. Quant à moi, la seule chose que je puisse encore affirmer, c'est que si
vous voulez trouver la prudence et la sagesse dans les personnes qui sont
esclaves des passions, vous n'en viendrez jamais à bout.
78. Lorsque, pendant longtemps et par beaucoup d'efforts nous
avons fait la guerre au démon de la luxure, qui est, pour ainsi parler, l'allié
de notre chair de boue, et que par nos jeûnes rigoureux, comme par des coups de
pierre, par notre humilité, comme avec une épée, nous l'avons chassé de notre
cœur, alors ce misérable s'attache comme un ver à notre corps, et s'efforce de
souiller notre âme, en excitant sur nous des mouvements importuns et contraires
à la raison.
79. C'est surtout le malheur qui arrive communément à ceux qui
obéissent à l'esprit de l'orgueil, en effet, tandis qu'ils ne cessent de
s'applaudir de se voir délivrés des mauvaises pensées, ils tombent dans les
pièges que leur a tendus la vanité; et pour nous convaincre de cette triste
vérité, voyons et examinons attentivement, mais avec simplicité de
cœur, pour
quelles raisons ces personnes se trouvent exemptes des pensées déshonnêtes.
N'est-ce pas sûrement parce que le démon, plein de ruse et de malice, s'est
caché dans les plis les plus secrets de leur cœur, et que là il leur suggère
que c'est par leurs soins, leur prudence et leurs travaux, qu'elles ont pratiqué
la chasteté et acquis cette belle et parfaite pureté qu'elles possèdent ? Les
malheureux ! ils ont oublié cette parole : "Qu'avez-vous que vous n'ayez reçu ?"
(1 Cor 4,7)
Que les personnes dans le cœur desquelles le démon se serait
ainsi caché, s'appliquent tout de bon à combattre et à tuer ce serpent
dangereux; qu'elles le chassent loin de leur cœur par une profonde humilité,
afin que, délivrées de ses morsures cruelles et empoisonnées, et dépouillées de
ces tuniques de peau dont elles étaient couvertes, elles puissent enfin chanter
à la louange du Seigneur un cantique de triomphe et de victoire, et, réunies aux
enfants qui ne se sont jamais souillés par des choses contraires à la chasteté,
répéter l'hymne de la pureté. Mais elles ne sauraient le faire, nous le
répétons, si elles se contentent de se défaire des tuniques dont nous venons de
parler, et qu'elles ne se revêtent pas des vêtements de l'innocence et des
habits d'une profonde humilité.
80.
Le démon dont il est question ici, est beaucoup plus rusé que les autres : il
sait observer et connaître les circonstances où il pourra nous tendre ses pièges
avec plus de succès. C'est ainsi que pour nous tenter, il choisit et préfère les
moments pendant lesquels il nous est impossible de nous servir de nos corps pour
nous adresser à Dieu par des prières ferventes.
81.
Aussi conseillons-nous à ceux qui ne savent pas encore prier mentalement, de
mortifier leurs corps pendant leurs prières vocales, soit en étendant les bras,
soit en se frappant la poitrine, soit en élevant affectueusement et souvent
leurs yeux vers le ciel, soit en poussant des soupirs et des gémissements, soit
en se tenant à genou : toutes ces mortifications et ces moyens pieux leur
procureront de grands avantages. Mais s'il arrive que par la présence de quelque
personne, on ne puisse pas se servir de ces pratiques de piété, le démon profite
de cette occasion pour nous attaquer, et il n'est pas rare qu'on ne tienne pas
ferme contre la tentation; de sorte que par défaut de courage, ou faute de
ferveur dans la prière, on chancelle et l'on succombe.
Quant à vous, si vous vous trouviez exposé à une pareille
épreuve, retirez-vous promptement, sortez de la foule, cachez-vous dans quelque
lieu secret, portez jusqu'au ciel les vœux ardents de votre cœur; et, si vous
le sentez froid et glacé, élevez les yeux de votre corps pour regarder du moins
le ciel, étendez vos bras en forme de croix, afin que, par ce signe salutaire,
vous puissiez confondre et terrasser ce nouvel Amalec; appelez à grands cris
celui qui, seul, peut vous sauver; pour cela ne vous servez pas de paroles
élégantes et étudiées, mais de mots qui respirent l'humilité du
cœur et la
confiance de votre âme; dites surtout : "Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que
je suis faible et languissant." (Ps 6,3) Vous sentirez alors la présence du
secours du Très-Haut, et, fortifié par ce secours céleste, vous repousserez
victorieusement vos ennemis. Or je peux dire que tous ceux qui s'accoutumeront à
combattre le démon de cette manière et avec ces armes, remporteront sur lui de
promptes et glorieuses victoires. La seule prière du cœur serait capable de
nous faire triompher. C'est ainsi que Dieu rend invincibles ceux qui combattent
courageusement pour son amour; c'est ainsi qu'Il récompense leurs efforts, et
couronne leur bonne volonté.
82. Dans une réunion où je me trouvai, je voyais un
moine qui était très appliqué à l'affaire de son salut, et qui y travaillait
avec une grande ardeur. Or je remarquai un jour que ce fervent serviteur de Dieu
était violemment attaqué par des pensées impures, que ne se trouvant pas dans un
lieu propre à la prière qu'il avait coutume de faire pendant ces tentations, il
prétexta pour se retirer, des besoins naturels. Il se rendit donc à l'endroit
destiné pour y satisfaire, et par une prière des plus ferventes il livra la
bataille au démon, et le terrassa. Cependant je lui fis quelques reproches sur
sa conduite : "Le lieu, lui dis-je, que vous avez choisi pour prier, ne convient
nullement au saint exercice de la prière." Mais, me répondit-il avec humilité,
ne voyez-vous pas, mon père, qu'en choisissant ce lieu pour prier dans le temps
que j'étais tenté par des pensées immondes, j'ai mérité d'être purifié de mes
propres souillures ?"
83. Les démons cherchent à envelopper notre esprit dans des
ténèbres épaisses, et puis, à porter notre cœur à chérir ce qu'ils aiment
eux-mêmes. Ainsi, à moins qu'un religieux ne ferme les yeux de son âme à la
lumière, le démon ne pourra lui ravir le précieux trésor de l'innocence. Mais
c'est surtout de cette manière que le démon de l'impureté nous attaque et nous
tente, il répand quelquefois tant de ténèbres dans l'esprit d'un pauvre moine,
et par cette obscurité opère une telle confusion et un désordre si affreux dans
sa raison, qu'il va jusqu'à lui faire commettre, en présence même de ses frères,
des actions et des crimes dont un insensé seul serait capable. Mais
qu'arrive-t-il ensuite ? Notre âme revient de sa funeste ivresse, la passion se
calme, nous rentrons en nous-mêmes, et nous n'avons qu'à rougir de notre honteux
aveuglement, et à gémir sur nos déplorables excès, sur les paroles que nous
avons dites, sur les gestes que nous avons faits, sur les actions que nous avons
commises, et sur l'état humiliant dans lequel nous nous sommes réduits en
présence de tant de témoins. Cependant d'un mal il est plusieurs fois résulté un
bien; car il est arrivé que cette honte des pécheurs, en considérant la conduite
infâme qu'ils avaient tenue, les a convertis, et les a portés à se corriger de
leur passion.
84.
Repousse l'ennemi, qui, après nous avoir fait tomber dans le
péché, nous détourne de la prière, des autres exercices de piété et de la
vigilance sur nous-mêmes. Rappelons-nous donc la maxime de celui qui a dit :
"Parce que, disait-il, j'ai vu que mon âme était oppressée par la connaissance
des péchés que j'ai commis, comme par une cruelle tyrannie. J'ai résolu
fortement de me venger des ennemis qui m'ont accablé de maux." (cf. Lc 18,5)
85. Savez-vous quel est celui qui peut assurer qu'il a vaincu sa
chair et triomphé de son propre corps ? c'est celui qui a comme brisé et froissé
son cœur. Mais quel est celui qui a brisé son cœur ? vous le trouverez dans
celui qui aura fait une abnégation entière d'elle-même; car comment celui qui a
fait mourir sa propre volonté, aurait-il pu épargner son cœur ?
86. Il existe un type d'homme dominé par la passion qui, à tous
les crimes dont il s'est noirci, ajoute celui de raconter avec une brutale
complaisance les exécrables impudicités et les honteuses intempérances
auxquelles il s'est livré.
87. Le démon, pour corrompre notre cœur, a coutume d'exciter
des pensées impures dans notre esprit. Nous pouvons les combattre avec avantage,
chassons-les par la tempérance, par le mépris, et par l'application à toute
autre chose.
88. Ici se présente une bien grande difficulté. Nous devons
faire la guerre à notre corps ? mais, hélas ! ce corps, qui n'est si cher, que
j'aime si tendrement, comment pourrai-je l'enchaîner, le juger et le condamner,
ainsi que je jugerai et que je condamnerai les vices les plus honteux ? Mais il
n'échappe au moment même que je suis près de lui mettre des chaînes; je n'ai pas
plus tôt résolu de le juger, que je me réconcilie avec lui, et si je vais
quelquefois jusqu'à le condamner, je m empresse bien vite de lui pardonner.
Comment pouvoir haïr ce que la nature m'ordonne d'aimer ? comment serait-il
possible de se séparer de ce à quoi l'on doit être éternellement uni ?
Pourrai-je faire mourir ce qui doit ressusciter un jour pour vivre avec moi dans
les siècles infinis ? par quels moyens me sera-t-il donné de rendre
incorruptible ce qui est corruptible de sa nature ? quelles bonnes raisons à
donner à celui qui, pour me convaincre, m'en donne qui sont fondées sur
l'essence même des choses ?
Si j'essaie d'enchaîner mon corps par des jeûnes, je me livre à
lui, en le condamnant lorsqu'il ne les observe pas; si, en me préservant des
jugements téméraires, je me délivre de son esclavage, la vaine gloire me fait
retomber sous sa servitude. Mon corps est tout à la fois et mon ennemi et mon
ami, et mon adversaire et mon auxiliaire, et mon persécuteur et mon défenseur.
En prends-je soin, le flatté-je ? il devient insolent et se révolte contre moi;
le mortifié-je ? il me fait tomber en défaillance; le rétablis-je ? il ne me
laisse plus de repos et ne veut recevoir aucune réprimande ? l'affligé-je, il
m'expose au dernier malheur ? le ruiné-je d'austérités, je n'ai plus les moyens
pour acquérir et pratiquer les vertus : mon corps est un être que je haïs et que
j'aime. Mais enfin quelle est donc cette merveille extraordinaire que je trouve
en moi ? quelle peut être la raison de ce mélange singulier de mon corps avec
mon âme, de ces affections corporelles avec ces affections spirituelles ?
Expliquez-moi donc comment il peut se faire que je me chérisse et me déteste en
même temps. Mais c'est à toi que je m'adresse, mon pauvre corps, ma pauvre
chair, ma compagne inséparable, toi qui es une partie essentielle de moi-même !
Dis-moi, je te prie; apprends-moi, je t'en conjure, ce grand mystère qui
m'étonne et me confond; car tu peux seule m'en donner la connaissance que je
désire. Raconte-moi, s'il te plaît, par quels moyens je peux vivre sans être
blessé, en demeurant avec toi; daigne m'apprendre
comment je pourrai éviter les dangers nombreux auxquels je me vois exposé chaque
jour, à cause de l'union inséparable et nécessaire que j'ai avec toi; car tu ne
peux l'ignorer : j'ai promis au Christ de te faire la guerre. Enseigne-moi donc
de quelle manière je dois et peux triompher de ta tyrannique domination ; il
m'est ordonné d'user de toutes mes forces pour te vaincre et te subjuguer.
Alors la concupiscence, que le corps représente, nous donne les
réponses suivantes : "Je ne vous dirai pas des choses inconnues; mais je vous
raconterai, ô mon âme, ce que nous savons également l'une et l'autre. Je me
glorifie d'avoir pour mère l'affection intérieure que je me porte. Je suis bien
aise de pouvoir profiter et de jouir de la délicatesse avec laquelle on me
traite, et de la négligence avec laquelle on remplit ses devoirs et l'on
pratique la vertu, afin de produire au dehors les flammes d'un grand
embrasement. Pour causer intérieurement les ardeurs et les feux criminels, je me
sers du relâchement dans la piété et du souvenir bruyant des choses
passées. Lorsque j'ai bien médité les péchés et les crimes dans
lesquels je veux vous faire tomber, j'en viens assez facilement à bout; et,
lorsque je vous ai fait tomber dans cet abîme, je vous précipite dans un autre,
qui est la mort éternelle causée par l'abattement et le désespoir.
La connaissance de ma faiblesse et de la vôtre, me lie
entièrement les mains, et la tempérance, les pieds, de manière que je ne peux ni
agir ni marcher. L'obéissance parfaite vous délivre absolument de ma tyrannie,
et une profonde humilité me donne la mort.
Quiconque, pour prix de ses travaux, a reçu le don de chasteté,
qui est le quinzième degré de la perfection, quoique dans une chair corruptible,
est mort et ressuscité tout à la fois, et commence dès ce monde à jouir de la
bienheureuse incorruptibilité.
De l'Avarice et de la Pauvreté.
1. La plupart des auteurs recommandables par leur
science, après avoir parlé, ainsi que nous venons de le faire, de la chair comme
d'un tyran furieux, nous entretiennent de l'avarice, qui est un démon monstrueux
et rempli de têtes. C'est donc pour ne pas troubler l'ordre qu'ont suivi ces
hommes pleins de sagesse, que nous suivrons la règle qu'ils nous ont tracée.
Nous dirons donc, mais en peu de mots, ce qui regarde cette cruelle passion, et
nous traiterons de même des remèdes capables de nous en guérir ou de nous en
préserver.
2. L'avarice est une véritable idolâtrie; c'est la
fille de l'incrédulité. Pour contenter son avidité, elle se sert du prétexte
spécieux des maladies et des besoins du corps; c'est pour cela qu'elle ne cesse
de menacer la vieillesse de mille nécessités différentes, qu'elle annonce et
fait craindre des sécheresses et qu'elle prédit des famines.
3. Un avare blâme et viole les préceptes de
l'Évangile. Celui qui est possédé de l'amour de Dieu, n'est pas dévoré par le
désir passionné des richesses, mais s'en sert pour faire d'abondantes aumônes.
Il se trompe et veut tromper les autres, celui qui ose dire qu'il aime Dieu et
les biens de la terre; car il n'aime pas Dieu. Il est dans la même erreur, celui
qui prétend posséder Dieu et l'argent : il ne possède ni l'un ni l'autre.
4.
Celui qui pleure ses péchés, a même renoncé à son propre corps et ne l'épargne
pas, lorsqu'il croit qu'il lui est nécessaire de le faire.
5.
Ne dis pas que vous n'aimez et que vous ne recherchez les richesses qu'afin de
pouvoir secourir les indigents. Rappelez-vous qu'une pauvre veuve avec deux
petites pièces de monnaie a conquis le royaume des cieux.
6. Deux hommes se rencontrèrent un jour; c'étaient un
avare et un hospitalier. L'avare se mit de suite à faire des reproches à celui
qui répandait d'abondantes largesses dans le sein des pauvres; il l'accusa de
n'avoir ni sagesse ni discrétion.
7. Mais celui-ci, qui avait généreusement triomphé de
la cupidité, ne pouvait-il pas répondre que quiconque a vaincu cette passion, a
coupé la racine à toutes les inquiétudes de la vie, et que celui qui en est
esclave, ne peut jamais présenter à Dieu des mains pures et innocentes, ni Lui
offrir le parfum odoriférant de la prière ?
8. L'avarice commence dans un prétexte de l'aumône; mais a-t-on
ramassées, s'est-on fait un trésor d'or et d'argent, la cupidité fait détester
les pauvres. Voyez combien sont grandes et vives la sensibilité et la compassion
pour les indigents dans le cœur d'un avare, tandis qu'il travaille à devenir
riche; mais voyez aussi combien il est devenu dur et insensible à leur égard,
depuis qu'il est dans l'abondance.
9. J'ai vu des pauvres des biens de la fortune, mais
qui étaient très riches des biens de la grâce, oublier entièrement leur pauvreté
temporelle en vivant au milieu des personnes qui étaient elles-mêmes pauvres,
mais seulement par affection et par volonté.
10. Le moine qui a le malheur d'aimer l'argent, n'est jamais
oisif; car sa passion lui rappelle sans cesse ces paroles dont il abuse :
Celui qui ne veut pas travailler, ne doit pas manger (2 Th 3,10); et ces
autres paroles : Mes mains ont suffi pour me procurer et à ceux qui vivent
avec moi, les choses qui nous étaient nécessaires. (Ac 20,34).
11. La pauvreté religieuse est un désaveu formel de
tous les soins de la vie et un affranchissement de toutes les inquiétudes
temporelles; c'est une voyageuse débarrassée de tout embarras, une observatrice
scrupuleuse des préceptes du Seigneur; c'est une heureuse délivrance de toute
sorte de chagrins et de peines.
12. Le moine pauvre, est maître de l'univers entier,
parce qu'il place tous ses soins et toutes ses inquiétudes dans le sein de la
Providence, et que par la confiance ferme et entière qu'il a dans le Seigneur,
il rend tous les hommes ses sujets et ses serviteurs. Ce ne sera donc point aux
hommes qu'il s'adressera dans ses nécessités et dans ses besoins, et les secours
qu'il en recevra, il pensera ne les tenir que de la main du Seigneur.
13. Il est l'heureux enfant de la paix et de la tranquillité du
cœur; car il est libre de toute affection déréglée. Dans sa retraite il ne
donne pas une plus grande attention aux choses présentes qu'à celles qui sont
absentes, à celles qui sont, qu'à celles qui n'existent pas, et tout dans ce
monde lui parait être boue et fumier. Celui qui s'attriste et s'afflige en se
voyant dans quelque besoin, n'est pas pauvre de cette pauvreté qui, seule, est
la véritable.
14. Le vrai pauvre offre sans cesse à Dieu des
prières pures et sincères, et l'avare souille les siennes par la pensée et le
désir des biens temporels qu'il regarde comme des idoles.
15.
Ceux qui ont le bonheur de vivre dans un monastère, doivent
être exempts de toute cupidité; car comment oseraient-ils posséder quelque chose
en propre, puisque, par l'obéissance dont ils ont fait profession, leurs corps
mêmes ne sont pas en leur disposition ? Le seul préjudice que pourrait leur
porter cette pauvreté si parfaite, serait de les rendre trop propres à changer
de lieu et de demeure sans la moindre difficulté; car j'en ai vu que les choses
qu'ils possédaient dans un endroit, les y fixaient et les y attachaient.
16. Ils sont bien plus avancés dans les voies de la perfection,
ceux qui, pour l'amour de Dieu sont pèlerins, que ceux qui n'y demeurent que par
affection pour certaines choses qu'ils y possèdent.
17. Lorsqu'on a le bonheur de savourer les douceurs et les
délices que procurent les biens du ciel, on se dégoûte bien vite et bien
facilement des fausses douceurs des biens de la terre; mais, hélas! par un
principe contraire, on donne promptement les affections de son cœur aux
richesses temporelles, on les possède avec bien du plaisir, quand on n'a jamais
goûté les saintes voluptés des richesses spirituelles.
18. Celui qui est pauvre malgré lui est doublement
malheureux; car il ne jouit pas des biens de la vie présente, et par le mauvais
usage qu'il fait de sa pauvreté, il se prive des biens de la vie future.
19.
Prenons bien garde, ô nous tous qui avons fait profession de la vie religieuse,
de devenir inférieurs aux oiseaux, ces animaux ne pensent pas au lendemain et ne
ramassent rien pour le temps qui doit, venir. (cf. Mt 6,26).
20. Qu'il est grand aux yeux du Seigneur, celui qui ,
pour son amour, renonce généreusement à tout ce qu'il possède ! et qu'il est
dans de saintes dispositions, celui qui se dépouille même de sa propre volonté !
L'un, pour prix de sa générosité, recevra le centuple, soit en ce monde par des
biens temporels, soit dans l'autre par des dons et des grâces célestes; et
l'autre possédera la vie éternelle.
21. Les vagues et les tempêtes ne cessent d'agiter et
de tourmenter la mer, et la tristesse et la colère troublent et harcèlent
l'avare sans aucune interruption.
22. Celui qui n'a que du mépris et de l'indifférence
pour les biens de la terre, n'est point exposé aux procès, ni aux chagrins
qu'ils entraînent après eux; tandis que celui qui est esclave de la cupidité,
plaidera toute sa vie pour une misérable aiguille.
23. Une foi inébranlable préserve de toute sorte
d'inquiétudes; la pensée de la mort porte à renoncer à son propre corps.
24.
Job sur son fumier ne donna aucune marque ni aucun signe qu'il fut possédé par
quelque affection de cupidité, aussi réduit à la dernière extrémité,
conserva-t-il son âme dans une paix et une tranquillité parfaites.
25. Oh! que c'est avec raison qu'on dit que l'avarice
est la racine de toute sorte de maux. Car c'est cette maudite passion qui
engendre les haines, les larcins, les jalousies les scissions, les inimitiés,
les haines, les disputes, les ressentiments, les actes de cruauté et de
barbarie, et même les meurtres.
26. Or comme une petite étincelle est dans le cas de
produire l'immense embrasement d'une forêt; de même une vertu, petite en
apparence, est capable de faire disparaître tous les crimes dont nous venons de
parler; et cette petite vertu, c'est la pauvreté , laquelle supprime et éteint
tous les mauvais penchants de la cupidité. Ce qui produit en nous cette
intéressante vertu, c'est d'abord l'habitude de penser à Dieu, ensuite le
plaisir que nous éprouvons de marcher en sa Présence, enfin le souvenir du
compte redoutable que nous aurons à Lui rendre.
27. Tous ceux qui ont lu avec attention ce que nous avons dit au quatorzième degré, de la gourmandise, mère de tous les maux imaginables, auront sans doute observé que cette infâme passion en rendant compte elle-même de la généalogie et du nombre de ses enfants, a mis au second rang l'insensibilité, qui rend le cœur aussi dur qu'un rocher. Si donc nous n'avons pas encore parlé de ce vice, c'est que l'avarice , qui est un dragon furieux et un culte idolâtrique de l'argent, nous a forcés à nous occuper d'elle. Je ne sais pas pourquoi nos pères ont placé l'avarice à la troisième place parmi les péchés capitaux. Je parlerai donc maintenant de l'insensibilité, qui tient le troisième rang dans la chaîne des péchés, mais qui est au second dans la généalogie que l'intempérance nous a faite de ses enfants. Après quoi, puisque nous avons dit quelque chose de l'avarice, nous passerons au sommeil, aux veilles, enfin à la crainte puérile : ces espèces de maladies spirituelles, attaquent surtout les novices.
Nous terminerons ce degré, en disant que celui qui remporte cette seizième victoire, possède l'amour, s'est délivré des soins de la vie présente, a mérité une grande récompense dans le ciel, et marche sans aucun embarras temporel vers la céleste patrie.
De l'insensibilité de l'âme, ou de l'endurcissement du
cœur,
qui est la mort de l'âme avant celle du corps.
1. L'insensibilité, et dans le corps et dans le
cœur, est un
assoupissement léthargique qui, par une longue durée de maladie grave et par la
négligence avec laquelle on en a pris soin, finit assez ordinairement par une
paralysie universelle.
2. C'est de cette manière que l'âme tombe dans la funeste
insensibilité. Elle est donc une négligence coupable des devoirs, laquelle
produit enfin une habitude invétérée de les omettre. C'est un mortel
engourdissement du cœur produit par une folle présomption; c'est une chaîne
lourde et pesante qui nous empêche de courir avec joie dans les voies de Dieu;
c'est un breuvage funeste qui nous fait perdre la componction; elle est la porte
de l'affreux désespoir, la mère de l'oubli de Dieu, lequel, après avoir été
enfanté par elle, lui donne lui-même l'existence et la vertu d'effacer en nous
tout sentiment de crainte de Dieu.
3. L'insensibilité n'est-ce pas à un philosophe insensé qui, en
donnant des leçons aux autres, prononce sa propre condamnation; à un avocat qui
parle contre sa propre cause; à un médecin aveugle qui, tout en faisant de
longues et savantes dissertations sur les moyens de guérir un malade, ne cesse
d'agrandir et d'envenimer ses plaies et d'augmenter son mal ? En effet on
l'entend parler avec zèle et science de la maladie de son âme, et on ne le voit
jamais s'abstenir des choses qui l'entretiennent; il demande à Dieu de l'en
délivrer, et, par ses mauvaises habitudes dans lesquelles il ne cesse de tomber,
il s'enfonce et s'engage plus avant dans l'abîme; s'indigne contre lui-même : eh
! le malheureux ! ne rougit plus des reproches amers qu'il se fait; il sait
encore qu'il fait mal, il le dit même, et il ne prend pas les moyens de se
corriger; il parle de la mort, et il vit comme s'il ne devait jamais mourir; il
pousse de longs gémissements sur les suites terribles et inévitables de la mort,
et il est tranquille, comme s'il n'avait rien à craindre et qu'il fût immortel
ici bas; il traite des avantages précieux et des fruits salutaires de la
mortification, et il n'hésite pas de se livrer sans scrupule aux excès et aux
délices de la bonne chère; il lit souvent ce qui regarde le jugement dernier, et
il est assez insensé pour n'en faire aucun cas, et même pour en plaisanter; il
parcourt, en lisant, ce qui est écrit de la vaine gloire, et cette lecture même
augmente ce vice dans son misérable cœur; il donne des louanges aux veilles, et
lui-même se plonge dans les douceurs du sommeil; il relève avec éloquence la
vertu et l'excellence de la prière, et cependant il l'a en horreur et ne se
livre à ce saint exercice qu'avec une extrême répugnance et par force : elle
fait son supplice et son tourment. Il loue et exalte l'obéissance, et il est le
premier à désobéir; il prodigue les éloges les plus pompeux à ceux qui n'ont
aucune affection pour les biens fragiles et périssables de ce monde, et il n'a
pas honte de se fâcher et de se disputer pour un vil et méprisable chiffon; il
se met en colère de s'être fâché, et il s'irrite et s'indigne de s'être mis en
mauvaise humeur; et, quoiqu'il tombe et retombe sans cesse, l'insensé ! il ne
s'aperçoit même pas de ses chutes. Il se repent de s'être livré aux excès de
l'intempérance, et un moment après il ajoute de nouveaux excès aux premiers; il
béatifie le silence, et afin de ne pas l'observer, il se livre à de longs
discours sur les louanges qu'il mérite; il fait d'excellentes exhortations aux
autres pour les porter à pratiquer la douceur, et lui-même s'indigne et s'irrite
de sa propre indignation et de ses impatiences; un peu rendu à lui-même, on le
voit gémir sur son état déplorable; et à peine s'est-il donné le moindre
mouvement pour en sortir, qu'il retombe dans une léthargie plus profonde : il
blâme et condamne sévèrement les ris et la joie, et lui-même en parlant de la
pénitence, se met à rire d'une manière qui fait pitié et annonce la folie; il
s'accuse devant les autres d'être coupable de vaine gloire, et dans cette
accusation même, il cherche à contenter son orgueil et sa vanité; il ne cesse de
recommander à ses frères de garder la modestie dans leurs regards, et de
pratiquer la chasteté avec la plus scrupuleuse attention, et le misérable porte
sans cesse, et dans de perverses intentions, les yeux sur des objets agréables
et dangereux ! Le rencontre-t-on au milieu des gens du siècle ? il ne peut assez
faire l'éloge de la vie religieuse et solitaire, et, dans sa stupide
insensibilité, il ne comprend pas que ces louanges condamnent sa conduite; il
accable d'honneur et de louanges ceux qui prennent soin des pauvres et qui
répandent d'abondantes aumônes dans le sein de l'indigence et de la misère, et
lui-même couvre les indigents et les pauvres d'injures, d'affronts et
d'outrages. C'est ainsi que ce pauvre malheureux s'accuse et se condamne en tout
et partout, sans penser à rentrer en lui-même ! à rougir de son triste et
funeste état, à se repentir de sa conduite et à se convertir : mais, hélas ! le
dirai-je ? la chose lui est-elle possible ?
4. J'ai vu de ces malheureux qui, en entendant parler
de la mort et du jugement terrible qui la suivra, étaient tout baignés de
larmes, et qui cependant, dans cet état, se hâtaient d'aller se mettre à table;
et, dans ma surprise et mon étonnement, je ne pouvais comprendre comment
l'intempérance, quoique fortifiée par une longue habitude de vivre dans le
langueur et l'insensibilité, fût assez forte et puissante pour résister à une
douleur aussi vive et à la vertu des larmes aussi salutaires.
5. Cependant, malgré la faiblesse de mon esprit et de mon
jugement, voici en peu de mots ce que je crois avoir découvert des ruses
infernales qu'emploie et des plaies profondes que fait cette passion dure,
furieuse, tyrannique, dangereuse et impertinente; car je ne peux pas ici
m'étendre en dissertations longues et raisonnées, et je conjure celui qui, par
le secours du ciel et par sa propre expérience, aurait trouvé le remède capable
de guérir les âmes de cette maladie mortelle, de ne pas manquer de nous
l'apprendre et de l'employer. Quant à moi, tout ce que je peux faire, c'est
d'avouer franchement et sans détour que, vu mon impuissance et l'état de
servitude dans lequel ne m'a que trop réduit cette cruelle maîtresse, j'aurais
été dans l'impossibilité de connaître tous ses artifices et toutes ses ruses;
mais je l'ai saisie de force, je lui ai fait violence, et, la serrant fortement
avec les chaînes de la crainte de Dieu, et les liens de la persévérance dans la
prière, je l'ai forcée, malgré elle, à me faire les aveux suivants.
Cette méchante et tyrannique maîtresse m'a donc parlé ainsi :
"Lorsque ceux qui ont fait alliance avec moi, ont des cadavres sous les yeux,
ils ne laissent pas de rire; dans la prière ils sont durs comme des rochers, et
leur esprit est enveloppé des ténèbres épaisses qui les empêchent absolument de
rien voir. Quand ils se présentent à la table eucharistique, ils y sont sans
aucun sentiment de piété, reçoivent et mangent le pain divin comme un pain
commun et ordinaire. Si je vois des personnes touchées de componction, je me
moque d'elles. J'ai appris de mon père l'art de faire périr toutes les bonnes
œuvres produites par le courage et les efforts d'un cœur généreux et bon. Je
suis la mère de la légèreté et des ris, la nourrice du sommeil, l'amie des
sociétés et de la compagnie, la compagne fidèle de la fausse piété; et en cette
dernière qualité, je méprise les reproches qu'on me fait."
6. Ces réponses me frappèrent d'étonnement et de
surprise, et m'inspirèrent le désir violent de demander encore à cette furieuse
passion le nom de son infâme père. Elle me répondit : "Je ne suis pas sortie
d'une seule et même tige; mon origine est un mélange incertain, et l'état de ma
génération est varié : l'excès dans le manger me donne des forces, le temps me
fait croître et grandir; les mauvaises habitudes m'affermissent tellement, que
celui qui s'y laisse aller, ne sortira pas de mon esclavage.
Si vous persévérez dans les veilles et dans la pensée des
jugements de Dieu, je vous donnerai quelque relâche. Sachez bien quelle est la
cause qui m'a produite en vous; car ce n'est pas la même dans tout le monde, et
livrez-lui de rudes assauts. Allez souvent prier sur les tombeaux, et portez
continuellement dans votre esprit l'image de la mort et de ceux qui ne sont
plus; mais n'oubliez pas que si vous ne vous servez pas du jeûne comme d'un
pinceau, pour peindre toutes ces choses dans votre esprit, vous ne sauriez
jamais triompher de moi.
Du sommeil, de la prière, et du chant public des psaumes.
1. Le sommeil est un certain état, une certaine
passion de la nature produite par l'engourdissement des sens; c'est l'image de
la mort. Le sommeil en lui-même est quelque chose d'unique; mais, ainsi que la
cupidité, les causent qui le produisent, sont nombreuses; car, tantôt il vient
de la nature même, tantôt du travail que supporte l'estomac, lequel digère
difficilement les aliments qu'il a reçus, tantôt de la part des démons;
quelquefois des austérités excessives dans le jeûne en sont la cause et le
principe : dans ce dernier cas, c'est la nature qui, se sentant affaiblie,
cherche à se soulager et à réparer ses forces.
2. En buvant beaucoup et souvent, on contracte
facilement la servile habitude de boire; il faut en dire autant de l'habitude de
dormir. C'est pourquoi les jeunes commençants doivent se prémunir contre cette
passion et cette nécessité corporelles; car, ainsi qu'on ne peut l'ignorer, une
habitude invétérée se corrige difficilement.
3. Si nous voulons bien y faire attention, nous
remarquerons que, tandis que nos frères s'assemblent au son de la trompette, nos
ennemis accourent aussi invisiblement vers nos lits, afin que, lorsque nous
serons éveillés, ils nous fassent violence pour nous faire demeurer dans les
douceurs du repos : "Demeurez, nous diront-ils intérieurement, attendez que les
hymnes qui précèdent la psalmodie des psaumes soient achevés; ce sera bien assez
tôt pour aller à l'église." D'autres fois ils nous assiègent pendant la prière,
et nous portent au sommeil. Ici ils excitent en nous de violents besoins pour
nous engager à sortir; là ils nous sollicitent à tenir des discours vains et
inutiles. Il en est parmi eux dont l'occupation est de fatiguer notre esprit par
de mauvaises pensées; d'autres, de nous faire appuyer sur quelque objet, comme,
par exemple, le mur, nous persuadant que nous sommes trop faibles ou trop
fatigués; d'autres nous accablent de bâillements importuns; quelques-uns nous
portent à rire, afin que, dans nos prières mêmes, nous nous attirions la Colère
du Seigneur. Nous en trouvons qui nous tentent d'aller bien vite en prononçant
les versets, afin qu'ayant plus tôt fait, nous ayons quelque temps à donner à la
paresse; et nous en rencontrons d'autres, au contraire, qui veulent que nous
aillions lentement, pour nous faire goûter un certain plaisir naturel. Enfin il
en est qui se mettent, pour ainsi dire, sur notre langue et sur nos lèvres, pour
nous fermer la bouche, ou du moins pour nous empêcher de prononcer facilement
les mots qui composent les psaumes.
4. Celui qui, pendant la prière, pensera sérieusement
qu'il est en la présence de Dieu, sera comme une colonne immobile, et ne se
laissera pas surprendre par ces différentes tentations. Au reste, le lutteur
sincère et obéissant, lorsqu'il s'agit de prier, se trouve éclairé d'une
lumière, divine et rempli d'une joie céleste; car ce bon moine, semblable à un
vaillant soldat, s'est préparé à la prière depuis longtemps, par un fidèle
accomplissement de ses devoirs et par une exacte obéissance.
5. Si tous peuvent vaquer à la prière publique, il
faut avouer néanmoins qu'il en est à qui il serait plus utile de ne prier
qu'avec un autre qui leur serait uni par le même esprit et par les mêmes
inclinations. La prière solitaire ne convient qu'à un très petit nombre.
6. En psalmodiant avec plusieurs, il ne vous sera guère facile
de vous livrer à la méditation, sans avoir des distractions nombreuses; alors
pour enchaîner et pour appliquer votre esprit, pesez et méditez les paroles
sacrées qu'on récite, afin que cette méditation soit pour vous comme une prière,
pendant que la partie du chœur à laquelle vous n'appartenez pas, prononce son
verset.
7. Il ne convint à personne que pendant la prière on
s'occupe à quelque autre chose, soit que cette chose soit nécessaire, soit
qu'elle ne le soit pas. Saint Antoine nous assure qu'un ange a fortement
recommandé d'éviter ce défaut.
8. Le feu éprouve l'or; mais la prière éprouve
l'amour et l'attachement que les moines ont pour Dieu.
Celui qui se plaît au saint exercice de la prière, s'unit
heureusement à Dieu, et met en fuite les démons.
Des veilles du corps, de la manière dont elles produisent les
veilles de l'esprit, et de la manière dont il faut les pratiquer.
1. Parmi les gens qui sont à la suite des rois de la
terre, il y en a qui sont sans armes, d'autres qui portent des faisceaux,
d'autres des boucliers, et d'autres des épées. Or tout cela n'arrive point par
hasard, mais à dessein : car ceux qui ne sont décorés que des marques de leur
dignité, sont le plus souvent les parents, les alliés, ou du moins les amis
intimes et confidentiels du prince; pour les autres, ce sont ses officiers ou
ses domestiques : tel est donc l'ordre que nous remarquons dans la cour du
souverain.
2. Voyons à présent quel est le rang que nous occupons dans la
maison de Dieu, qui est notre roi suprême, lorsque nous nous présentons devant
lui pour vaquer aux exercices de la prière du jour, du soir et de la nuit : car
il y en a qui, aux prières du soir et de la nuit, se présentent devant Dieu
libres de toute inquiétude pour les objets visibles, et revêtus seulement
d'ornements spirituels; d'autres y paraissent avec le chant des psaumes et des
cantiques; ceux-ci passent le saint temps de la prière dans la lecture des
divines Écritures; ceux-là, plus faibles et moins avancés, travaillent des
mains; enfin il en est qui, par la méditation continuelle de la mort, excitent
et entretiennent dans leurs cœurs les sentiments de la plus vive et de la plus
ardente componction.
Or il est évident que de toutes ces personnes religieuses qui
passent ainsi ces veilles, ce sont les premières et les dernières qui s'y
comportent de la manière peut-être la plus agréable à Dieu; celles que nous
avons placées au second rang, suivent les exercices ordinaires de la vie
religieuse; les troisièmes et les autres ne sont qu'au dernier degré. Néanmoins
Dieu reçoit et apprécie toutes ces manières de lui offrir des hommages, selon le
degré de bonne volonté, de ferveur et de courage des personnes qui les lui
présentent.
2B. Les veilles du corps purifient l'âme de ses
souillures; mais un sommeil prolongé hébète et aveugle l'esprit.
3. Les veilles combattent fortement et vigoureusement les
ardeurs de la chair, chassent les mauvais songes, produisent des larmes
abondantes, attendrissent le cœur, éteignent les flammes des passions, donnent
de la délicatesse à la conscience, conservent les pensées en leur pouvoir,
consument les aliments qui pourraient être nuisibles, soumettent la chair à
l'esprit, triomphent des efforts et déjouent les ruses du démon, arrêtent la
liberté indiscrète de la langue, et dissipent entièrement les images et les
fantômes capables de troubler l'âme et de la consterner.
5. Un moine qui pratique les veilles, ressemble à un
pêcheur; car, dans le silence de la nuit, il observe sans être distrait, et
comprend la portée et la valeur de ses pensées.
6.
Il aime Dieu sincèrement, et lorsqu'il entend sonner
l'office, plein de joie et d'allégresse il s'écrie: "C'est bien ! c'est très
bien !" tandis que le moine paresseux, dit en soupirant : "Hélas, hélas!"
7. Il est pas difficile de reconnaître les gourmands
à leur table chargée de mets délicats; et l'on connaît facilement ceux qui
aiment Dieu, à leur zèle et à leur amour pour la prière. Les personnes esclaves
de l'intempérance tressaillent de joie à la vue d'une table couverte de mets
bien préparés; mais, par un principe contraire, ils sont tout tristes et tout
ennuyés, lorsque
le moment de vaquer à la prière arrive, ceux qui n'aiment pas ce
saint exercice.
8. L'excès dans le sommeil fait oublier les vérités salutaires,
et inspire le dégoût pour les choses spirituelles; les veilles, en purifiant
notre esprit et notre cœur.
9. Les laboureurs ramassent leurs récoltes dans des
aires, les vignerons, leurs vendanges dans les pressoirs; et les religieux
ramassent leurs richesses spirituelles dans les exercices de la prière, lesquels
ont lieu surtout le soir et pendant la nuit.
10. Un sommeil trop considérable est un mauvais
compagnon que nous nous donnons : il fait perdre aux paresseux la moitié et
quelquefois même plus, du temps qu'ils ont à vivre.
11.
Le mauvais moine n'est que trop réveillé, quand il est
question de se livrer à des entretiens et à des conversations avec ses frères,
mais l'heure de prier est-elle arrivée ? le sommeil s'empare aussitôt de lui.
12.
Le religieux qui relâché est prompt et actif pour se répandre en vaines paroles,
mais engourdi et lâche pour lire les livres sacrés.
13. Comme au son éclatant de la trompette de l'ange,
les morts sortiront promptement de la poussière des tombeaux; de même à présent
les religieux endormis dans le tombeau de leur paresse, se lèvent avec célérité,
lorsqu'on annonce l'heure des récréations.
14. Le sommeil , sous les spécieuses apparences de
l'amitié, exerce sur nous une tyrannie bien funeste — souvent il se retire de
nous lorsque nous sommes bien rassasiés, et d'autres fois, lorsque par nos
jeûnes, nous sommes pressés des douleurs de la faim et des ardeurs de la soif,
il nous poursuit à toute outrance.
15. Il nous porte à nous occuper de quelque ouvrage
des mains, afin que par ce moyen, si les autres ne réussissent pas, il puisse
nous troubler et nous faire abandonner notre prière. Pour décourager ceux qui
entrent dans la vie religieuse, et pour les empêcher d'y faire d'heureux
progrès, il ne cesse de les poursuivre et de les tourmenter.
16. C'est encore ainsi qu'il en agit par rapport à ceux de qui le démon veut ouvrir la porte du cœur à la passion de la luxure.
17.
Ainsi jusqu'à ce que nous nous voyous entièrement délivrés des fatigues et des
importunités du sommeil, qu'il ne nous soit pas à charge d'être obligés de
chanter l'office avec nos frères; car leur compagnie et la crainte d'être
couverts de honte et de confusion, nous empêcheront de dormir : en effet si le
chien est l'ennemi des lièvres, le démon de la vaine gloire l'est du sommeil.
18. De même que le négociant se rend compte le soir
du gain qu'il a fait pendant la journée; ainsi le religieux doit, après la
psalmodie, se rendre compte des avantages spirituels qu'il en a retirés.
19. Veillez attentivement sur vous après la prière, et vous
verrez avec étonnement que des démons nombreux, irrités de n'avoir pu nous
vaincre pendant que nous prions, font ensuite tous leurs efforts pour nous faire
tomber dans de mauvaises pensées. Assieds-toi, sois attentif, et tu verras ceux
qui ont l'habitude de ravir les prémices de l'âme.
20. Il arrive quelquefois que par l'habitude que nous avons de réciter les psaumes, il nous en revient quelque souvenir, et que les divins oracles deviennent la matière même et le sujet de nos pensées pendant le sommeil; mais il arrive aussi que les démons, nos ennemis, font toutes ces choses en nous, afin de nous inspirer des sentiments d'orgueil. Il est encore une autre chose que je croyais devoir passer sous silence, mais qu'une personne m'ordonne de publier. La voici : une âme qui, tous les jours, se nourrit de la parole de Dieu par une méditation continuelle et approfondie, a coutume pendant le sommeil de se rappeler les saintes pensées qui l'ont occupée pendant le jour, et c'est là vraiment une récompense précieuse que Dieu nous accorde; car nous sommes par ce moyen délivrés des illusions des démons.
Quiconque est monté sur ce dix-neuvième degré, a reçu dans son cœur le trésor d'une lumière céleste.
De la timidité puérile.
1. Ceux qui, dans les monastères ou dans les
communautés, s'appliquent à acquérir la perfection, ne sont pas ordinairement
fort exposés à cette crainte; mais pour vous qui avez embrassé la vie érémitique
et qui demeurez dans le fond des déserts, vous devez combattre cette passion de
toutes vos forces et ne vous en laisser jamais dominer, car c'est la fille de la
vaine gloire et de l'infidélité.
2. La timidité est une passion puérile qui est assez
souvent le partage de la vieillesse ou d'une âme esclave de la vanité. C'est un
manquement de foi et de confiance en Dieu; elle est produite en nous par des
malheurs que nous croyons prévoir comme nous devant surprendre inopinément.
3. Cette crainte consiste donc dans la prévoyance de quelques
dangers imaginaires; c'est une affliction pénible d'un cœur troublé et agité
par l'idée d'accidents incertains. En un mot disons que cette appréhension est
l'absence de toute confiance.
4. Aussi voyons-nous qu'une âme orgueilleuse et qui
compte trop sur ses propres forces, craint et tremble à la vue même de son
ombre.
5. Des pénitents qui, dans un temps, ont sincèrement
pleuré leurs fautes, mais qui, dans un autre temps, par des motifs d'orgueil et
d'impénitence, ont cessé de pleurer leurs iniquités, sont tout-à-fait exempts de
crainte dans certaines occasions, et que, dans d'autres circonstances, ils sont
si frappés et si épouvantés, qu'ils tombent dans un égarement et une aliénation
d'esprit extraordinaires. La raison de ces vicissitudes étonnantes, c'est que le
Seigneur, souverainement saint et juste, abandonne à eux-mêmes ces misérables et
ces superbes, afin que leur propre, malheur nous rende sages et nous engage à
renoncer à tout sentiment d'orgueil.
6. Si tous les esclaves de l'amour-propre sont sous le joug de
la timidité, tous ceux qui sont exempts de la timidité, ne sont pas pour cela
des personnes douces et humbles de cœur. En effet les voleurs et les violateurs
des tombeaux, lesquels assurément ne sont pas des gens dévoués à la douceur ni à
l'humilité, sont bien éloignés d'être timides.
7. Est-il pour vous des lieux qui vous inspirent de
la frayeur? n'hésitez pas de choisir le milieu de la nuit pour les aller
visiter; car si vous cédez le moins du monde aux objets qui vous donnent des
sentiments de crainte d'une manière aussi vaine que ridicule, cette crainte se
fortifiera dans vous, et cette passion, vous la garderez toute votre vie. Si
donc vous mettez en pratique la résolution que je vous suggère, armez-vous
courageusement de la prière, et dans ces lieux effrayants tendez avec confiance
vers le ciel vos mains suppliantes, invoquez le doux nom de Jésus avec une foi
vive et ardente, et vous mettrez vos ennemis en pièces. Voilà les armes les plus
puissantes que vous puissiez trouver et sur la terre et dans les cieux, pour
faire la guerre à la timidité. Avez-vous eu le bonheur de guérir votre âme de
cette maladie, et de remporter une heureuse victoire sur vous-même ? ne manquez
pas, par d'humbles cantiques de louanges, d'en témoigner toute votre
reconnaissance à celui qui par sa grâce vous a fait vaincre et triompher. Cette
conduite attirera sur vous de nouvelles faveurs, et vous méritera une protection
constante.
8. Comme un instant ne suffit pas pour contenter et
rassasier l'estomac, de même ce ne sera pas tout d'un coup que vous vous
délivrerez de tout sentiment de peur et de crainte. Aussi nous observerons que
plus nous avançons dans la carrière de la pénitence, plus la timidité nous
abandonne et nous quitte, et que plus nous devenons impénitents, plus elle
augmente en nous et nous tourmente.
9. "Mes cheveux, dit Éliphaz, se sont dressés sur ma tête, et
mes membres ont frissonné d'horreur." (Job 4,15), en voyant les ruses du démon.
Or tantôt c'est le corps, tantôt c'est l'âme, qui donne ces sentiments de
frayeur, et quelquefois tous les deux en semble y contribuent. Lorsque c'est le
corps seul qui éprouve ces sentiments, nous pouvons croire que nous touchons à
une guérison certaine, et nous reconnaîtrons que nous sommes enfin délivrés de
cette funeste passion.
10. Ni la solitude des lieux et les ténèbres de la
nuit ne fournissent d'armes à nos ennemis mais la stérilité de l'âme. D'autre
part, Dieu en dispose parfois ainsi pour nous instruire
11.
Le serviteur de Dieu, ne craint que Dieu seul; mais celui qui n'a jamais eu la
crainte du Seigneur, a peur de lui-même et de son ombre.
12. Le corps frissonne et tremble à la présence d'un esprit; mais ceux qui vivent dans la pratique de l'humilité, sont inondés de joie et d'allégresse à la présence d'un ange. C'est pourquoi, lorsque par ce sentiment intérieur de joie, nous sentons la présence des anges, recourons aussitôt à la prière; car, nous sommes autorisés à penser et à croire que ces esprits célestes qui nous sont envoyés pour prendre soin de nous, sont venus unir leurs prières aux nôtres.
Celui qui a vaincu la pusillanimité, il est évident qu'il a consacré sa vie et son âme à Dieu.
De la vaine gloire, si variée dans ses
formes.
1. Certains séparent dans leurs traités, la vaine gloire de
l'orgueil; c'est pourquoi, au lieu de sept péchés capitaux, sources ordinaires
de tous les autres, ils en comptent huit. Mais saint Grégoire, justement appelé
le théologien, et quelques autres docteurs n'en ont marqué que sept; et je
partage leur opinion. En effet quel est celui qui, ayant heureusement triomphé
de la vaine gloire, demeure sous la captivité de l'orgueil ? Il faut avouer
cependant qu'il y a entre ces deux vices la différence qu'on remarque entre un
enfant et un homme fait, entre du froment et du pain; car la vaine gloire peut
être regardée comme le commencement de l'orgueil, et l'orgueil, comme l'affreuse
perfection de la vaine gloire. Or, puisqu'il se présente ici une occasion pour
parler de ce vice, nous dirons quelque chose de cette passion impie qui enfle si
fort le cœur de celui qui en est possédé. Nous traiterons donc en peu de mots
de ses commencements et de ses derniers degrés; car celui qui voudrait épuiser
la matière sur ce point, ressemblerait à un homme qui voudrait connaître
exactement le poids des vents.
2. La vaine gloire, considérée dans son espèce et dans sa forme,
est une passion de l'âme qui cherche à changer la nature des choses, à corrompre
la vertu et à repousser les reproches et les réprimandes; et, considérée dans
ses propriétés et dans ses effets, c'est un vice qui ne tend qu'à dissiper le
fruit de nos travaux, de nos sueurs et de nos peines, à nous dresser des pièges
pour nous ravir le trésor de nos bonnes œuvres, à nous faire tomber dans
l'infidélité et dans l'orgueil, à nous faire éprouver un triste naufrage au port
même du salut, à ronger et à consumer notre cœur, et, trop semblable à la
fourmi, qui n'est qu'un chétif insecte, à ravager la moisson précieuse de nos
vertus. La fourmi attend que la récolte soit ramassée, et la vaine gloire, que
les vertus soient acquises; la fourmi en veut aux grains, et la vaine gloire,
aux bonnes œuvres.
3. Le démon ne peut contenir sa joie, lorsqu'il voit que les
hommes ont multiplié leurs iniquités; eh ! le croirai-t-on ? le démon de la
vaine gloire triomphe, lorsqu'il voit un grand trésor de vertus dans quelques
personnes : ah ! c'est qu'il n'ignore pas que, si un grand nombre de blessures
spirituelles sont capables de précipiter une âme dans les horreurs du désespoir,
un grand nombre de bonnes œuvres est également capable de livrer une autre âme à
la servitude de la vaine gloire.
4. Faites attention, et vous découvrirez que,
jusqu'au tombeau et sous la cendre, cette misérable maîtresse veut se repaître
de la magnificence des habits, de la bonne odeur des essences et des parfums, et
de la pompe des honneurs, des louanges et des autres choses semblables.
5.
Si le soleil répand ses rayons bienfaisants sur toutes les
créatures, la vaine gloire verse son poison sur toutes les bonnes œuvres.
Jeûné-je? je suis rempli de vanité; romps-je mon jeûne pour le dérober à la
connaissance de mes frères ? je me flatte intérieurement de ma rare prudence;
parais-je en publie avec des habits propres et beaux ? J'en suis vain et
glorieux; les quitté-je pour en prendre de vils et méprisables ? je m'en
glorifie en moi-même: mes paroles et mon silence me font également tomber dans
les pièges de l'amour-propre. C'est ainsi qu'on peut justement comparer la vaine
gloire à une chausse-trape qui, de quelque côté qu'elle tombe, lorsqu'on la
jette, présente toujours une pointe pour percer les pieds des ennemis.
6. Le vaniteux est un croyant idolâtre; car, d'un
côté, il semble adorer Dieu, et de l'autre, c'est à la créature qu'il adresse
ses hommages.
7. Toute ami qui poursuit la vanité, ne cherche qu'à
se produire avec avantage au dehors. Si elle observe les jeûnes, et qu'elle se
livre aux saints exercices de la prière, c'est pour s'attirer les louanges des
hommes; c'est pour cela même que ses jeûnes ne méritent aucune récompense.
8. L'homme esclave de la vanité est donc doublement
malheureux; car il afflige son corps par des austérités rigoureuses, et n'en
reçoit aucun avantage.
9. Or qui pourrait ne pas se moquer de celui qui recherche la
vaine gloire ? Ne le voit-on pas pendant la prière se livrer à la joie, de
manière à faire croire que son cœur est inondé de plaisirs célestes; et aux
pleurs, pour donner à penser qu'il est vivement touché par les sentiments d'une
grande douleur et par les affections d'une ardente componction ?
10. Par une Bonté toute particulière, Dieu a soin de nous cacher
la vue de nos bonnes œuvres; mais un flatteur qui nous trompe, nous ouvre les
yeux pour nous les faire observer; et malheureusement elles disparaissent
aussitôt que nous les avons vues.
11.
Un adulateur est donc un ministre de démons, un maître en
orgueil, un exterminateur de la componction, un meurtrier des vertus, et un
guide dans le chemin de l'erreur, selon la parole du Prophète : " Mon peuple,
dit le Seigneur, ceux qui t'appellent heureux, ne font que te tromper"(Is 3,12).
13. Il ne faut rien moins qu'une vertu parfaite, une
grande générosité, et un courage héroïque pour être capable de supporter et de
digérer avec patience les injures et les outrages dont on nous accable; mais il
faut une sainteté extraordinaire pour ne pas nous laisser prendre aux douceurs
empoisonnées des louanges. J'ai vu des personnes qui pleuraient leurs péchés, et
qui, se voyant louées par quelques frères s'emportaient contre eux; mais elles
tombaient ainsi d'un défaut qu'elles voulaient éviter, dans un autre, auquel
elles ne pensaient pas.
14. "Personne, dit l'Esprit saint, ne connaît ce
qu'il y a dans l'homme, si ce n'est l'esprit de l'homme" (1 Cor 2,11). Cette
sentence devrait couvrir de honte et faire taire tous ceux qui sont assez
imprudents et assez hardis pour nous louer en face, et nous dire que nous sommes
heureux.
15. Quelqu'un, parmi vos proches et vos amis, a-t-il
fait quelque calomnie contre vous, soit en votre présence, ou en votre absence ?
ne manquez pas de l'excuser par une affection sincère.
16. Il ne faut sûrement pas un petit courage pour
rejeter loin de soi le poison enchanteur des louanges que les hommes prodiguent
quelquefois, mais il en faut un bien plus grand encore pour détester et maudire
celles que donnent les démons; car elles sont beaucoup plus subtiles.
17.
Je croirai difficilement à l'humilité de celui qui s'abaisse et se méprise
lui-même devant les autres. En effet est-il bien pénible et bien difficile de se
supporter quelque temps dans un état où l'on s'est mis soi-même par sa propre
volonté ? mais je penserai qu'il pratique réellement cette vertu, celui qui,
accablé d'outrages et d'injures, conserve pour celui qui l'insulte la
même affection qu'il lui portait avant ces
mauvais traitements.
18. Je remarquai un jour que le démon de la
vaine gloire inspira certaines pensées à un frère,
lesquelles furent révélées à un autre
frère, et que le même démon porta ce dernier
à découvrir au premier le secret de son cœur, afin de se
glorifier et de se faire regarder comme un homme extraordinaire, pour
un prophète, en un mot. Mais ce n'est pas seulement notre cœur
que le cruel démon de la vaine gloire attaque directement, il se
sert encore des membres mêmes de notre corps pour empoisonner
notre âme. C'est pour cela, qu'il leur communique des mouvements
faciles et aisés.
19. Chassez-le donc bien loin de vous, et ne vous laissez pas
tenter par le désir qu'il vous inspire de devenir évêque, higoumène, docteur, ou quelqu'autre chose de semblable. Rappelez-vous qu'il est bien difficile de
chasser un chien affamé de l'étalage d'un boucher.
20.
Voit-il un moine entrer dans l'heureuse paix de l'âme par la victoire sur les
passions ? il cherche aussitôt à l'arracher de son heureuse solitude pour le
lancer dans le monde. Sortez d'ici, lui dit-il intérieurement; qu'y faites -vous
? allez travailler au salut de tant d'âmes qui périssent.
21. Autre est l'aspect d'un Éthiopien, et autre celui d'une
statue; c'est ainsi que la vaine gloire qui tente les cénobites, ne ressemble
guère à la vaine gloire qui travaille les ermites.
22.
Elle porte les premiers, lorsqu'ils voient arriver des
étrangers dans leur maison, à courir au devant d'eux pour les recevoir, et à se
jeter à leurs pieds pour les honorer et s'humilier eux-mêmes; mais
intérieurement ils sont remplis d'orgueil : leur humilité est toute extérieure;
leurs démarches sont hypocrites; leurs paroles sont fausses et trompeuses; leur
modestie est pleine de ruse et de fourberie. En effet, s'ils les appellent leurs
seigneurs, leurs protecteurs et, après Dieu, leurs sauveurs, c'est qu'ils ont
porté leurs regards sur eux et sur ce qu'ils apportent, et qu'ils en attendent
quelque chose. Après cette première cérémonie, vous les verrez exhorter leurs
frères qui sont à table à côté de ces étrangers, à garder la plus exacte
tempérance, et traiter leurs inférieurs avec une rigueur impitoyable. Alors,
quoique dans un autre temps ils soient lâches et négligents à la prière; vous
les verrez fervents et pleins d'ardeur pendant ce saint exercice : ils étaient
sans voix pour psalmodier, mais à présent ils font entendre des sons sonores et
bien articulés; ils se laissaient facilement aller à l'assoupissement pendant
l'office, mais ils sont loin maintenant de se livrer au sommeil. Celui qui
préside au chœur ces jours-là prend bien soin, en chantant, de rendre sa voix
mélodieuse et agréable; il choisit dans cette intention les morceaux principaux
de la psalmodie, et s'étudie à se faire appeler père et supérieur par ses autres
frères, jusqu'à ce que ces personnes étrangères se retirent du monastère.
23.
C'est encore la vaine gloire qui gonfle si fort le cœur des
religieux qui se voient élevés au dessus des autres, et qui ronge d'envie et
consume de colère le cœur de ceux qui sont inférieurs et obligés d'obéir.
24. Souvent la vaine gloire, au lieu des honneurs
qu'on désire et qu'on recherche, ne donne que des sujets d'ignominie et de
confusion; car souvent elle couvre d'une sotte honte ceux qu'elle a portés à la
colère et aux querelles.
25. Elle rend quelquefois doux et patients devant les
autres, ceux qui sont naturellement emportés et irascibles.
26. Elle transporte de joie des personnes qui
jouissent des dons et des faveurs de la nature, et se sert aussi de ces mêmes
dons pour les rendre malheureuses.
27. Il m'est arrivé de voir ce cruel démon de la vanité vexer et tourmenter extraordinairement un malheureux qui en était esclave; voici comment : Un pauvre religieux avait une dispute avec d'autres religieux; un étranger survint et voulut charitablement rétablir la paix et l'union fraternelle. Mais ce misérable religieux passa tout d'un coup des chaînes de la colère dans celles de la vaine gloire, ne pouvant pas en même temps servir deux maîtres; je veux dire, la colère et la vanité.
28. Celui donc qui est esclave de ce mauvais
démon, et qui vit dans un monastère, mène deux sortes de vie; car il lui faut
extérieurement suivre les exercices de la communauté, et son esprit et ses
pensées, son cœur et ses affections sont entièrement selon les maximes du
siècle.
29. Appliquons-nous uniquement à plaire à Dieu, et
nous goûterons les douceurs pures et rassasiantes de la gloire céleste, nous
n'aurons que du dégoût pour les fausses délices de la gloire mondaine; car il
m'est impossible de croire qu'il puisse même ressentir les douces jouissances
que procure la gloire du ciel, celui qui n'a jamais foulé aux pieds la gloire du
monde.
30. Il arrive néanmoins quelquefois que, nous
étant laissés dépouiller par la vaine gloire de
toutes les richesses spirituelles que nous avions acquises, par nos
bonnes œuvres, rentrés au nous-mêmes et
sincèrement revenus à Dieu, nous avons, à notre
tour, complètement dépouillé et
détroussé la vaine gloire. C'est ainsi que j'en ai vu
plusieurs qui, n'ayant commencé les exercices de la vie
religieuse que par un mouvement de vanité, mais ayant
renoncé sincèrement à ce mauvais principe, et
changé d'inclination et, de volonté, ont rendu la fin de
leur vie aussi bonne et sainte, que les commencements en avaient
été mauvais et répréhensibles.
31. Il n'acquerra et ne possédera jamais les biens surnaturels
et célestes, celui qui ne se glorifie que dans les biens naturels, tels que la
vivacité, la souplesse et la facilité de son esprit, une heureuse et agréable
prononciation, un caractère excellent, et autres belles qualités qui sont nées
avec lui, sans qu'il se les soit procurées par aucun travail ni par aucune
industrie; car "celui qui est infidèle dans les petites choses, est infidèle
aussi dans les plus grandes." (Lc 16,10)
32. Mais ce qui doit surtout nous frapper d'étonnement, c'est
qu'on rencontre de ces orgueilleux qui vont jusqu'à croire qu'en mortifiant leur
chair par des jeûnes et des austérités extraordinaires, ils viendront à bout de
se procurer le calme parfait de l'âme, un trésor de dons célestes, la vertu de
faire des miracles, et la faveur singulière de connaître les choses futures;
mais, les insensés ! ne savent-ils pas ? peuvent-ils ignorer que tout cela n'est
pas précisément dû aux travaux ni aux sueurs, mais que c'est le fruit et la
récompense d'une profonde humilité.
33. Il s'appuie donc sur un fondement bien caduc et bien
mauvais, celui qui pour obtenir des dons et des faveurs, compte sur les efforts
qu'il fait, et sur les travaux qu'il supporte. Celui, au contraire, qui ne se considère par rapport à
Dieu que comme un débiteur insolvable se trouvera tout-à-coup, et contre son
attente enrichi des dons du ciel les plus rares et les plus précieux.
34. Prenez donc bien garde d'ajouter foi aux insinuations
perfides du démon; car c'est un trompeur rusé, et un insigne enchanteur. Il ne
remarquera pas de vous persuader que vous devez faire connaître aux autres les
excellentes qualités et les bonnes dispositions de votre cœur pour la vertu, et
de les publier, afin de les édifier et de procurer par ce moyen le salut à
plusieurs. Dans cette tentation si délicate, ne perdez pas de vue ces paroles de
l'évangile : "Que servira-t-il à un homme d'avoir gagé l'univers entier, s'il
vient lui-même à perdre son âme ?" (Mt 16,26) Rien ne porte davantage et plus
efficacement à la piété que l'humilité et la simplicité de nos actions; car ces
vertus sont elles-mêmes une leçon solide et frappante qui fait assez connaître
aux autres combien il est funeste de se laisser emporter par l'orgueil ; et je
ne sais pas s'il serait possible de trouver quelqu'autre chose qui fût plus
avantageuse et plus salutaire.
35. Un homme des plus éclairés et des plus capables de pénétrer
dans l'obscurité de ces mystères, m'a confié ce qu'il avait observé lui-même :
"Un jour, me dit-il, que j'étais au milieu de mes frères, deux affreux démons,
l'un, de la vaine gloire, et l'autre, de l'orgueil, vinrent se placer à mes
côtés. Le premier me toucha de son doigt et m'excita à raconter à ceux qui
étaient avec moi, certaines visions extraordinaires que j'avais eues, et
certaines actions que j'avais faites dans le désert; mais ayant repoussé
vigoureusement ce malin esprit, en lui adressant ces paroles : Que ceux qui
veulent m'accabler de maux, soient obligés de retourner en arrière, et soient
couverts de confusion. (Ps 39,15). Celui qui s'était placé à ma gauche, me
dit de suite à l'oreille : Courage ! courage! quelle belle action vous venez
de faire ! Oh! combien vous avez fait preuve de prudence et de courage par la
victoire que vous avez remportée sur ma mère, assez osée pour vous attaquer
! Mais je répondis à celui-ci parles paroles qui sont à la suite de celles que
j'avais adressées au premier : Que ceux qui disent : courage! courage ! vous
avez bien fait ! soient couverts de la confusion qu'ils méritent." (Ps
39,16) Je me donnai la liberté de demander à ce père, comment il pouvait se
faire que l'orgueil tirât son origine de la vaine gloire. Voici la réponse qu'il
me fit "Les louanges qu'on nous donne, enflent et élèvent notre âme, et,
lorsqu'elle est ainsi élevée, l'orgueil s'empare d'elle, la fait, pour ainsi
dire, monter jusqu'au ciel pour la précipiter ensuite dans l'abîme."
36. Il est une gloire qui vient de Dieu, selon cette parole :
"Je glorifierai Moi-même, dit le Seigneur, tous ceux qui me glorifieront" (1 R
2,30); mais il est aussi une autre espèce de gloire qui n'arrive que par les
ruses du démon, ainsi que nous l'apprend le saint évangile par cette sentence :
"Malheur à vous ! lorsque les hommes vous loueront et parleront avantageusement
de et vous" (Lc 6,26); et remarquez que la gloire même qui vient de Dieu, peut
se changer en vaine gloire, à cause des mauvaises dispositions du cœur. Or vous
pourrez connaître que vraiment c'est Dieu qui vous glorifie, lorsque vous serez
bien convaincu que toute gloire peut vous être nuisible, que vous prendrez
toutes les précautions raisonnables et prudentes pour ne pas vous l'attirer, et,
qu'en quelque lieu que vous soyez, vous aurez soin de cacher vos bonnes œuvres
et vos vertus.
37.
Vous comprendrez que la gloire qu'on vous donne, vient du
démon de l'orgueil, quand vous ferez, toutes vos actions dans l'intention et le
désir d'être vu et remarqué par les hommes; car cette passion trompeuse et
impure nous suggère de paraître ornés de vertus que nous sommes bien loin de
pratiquer, de sorte que nous nous figurons faussement que c'est à nous que
Jésus-Christ a donné cet avis : "Que votre lumière brille devant les hommes,
afin qu'ils connaissent les bonnes œuvres que vous faites." (Mt 5,16).
38. Dieu permet souvent que ceux qui recherchent avec
un ardent désir les honneurs et les louanges, tombent dans quelque ignominie,
afin de leur apprendre à renoncer à la vaine gloire.
39.
Si nous avons remporté quelques avantages sur cette passion, c'est que nous
avons châtié notre langue, et que nous commençons à nous plaire dans les
humiliations; mais si nous avons banni de notre esprit toutes les pensées qui
pourraient nous exposer aux traits empoisonnés de ce vice, notre victoire sera
bien plus complète; enfin, si nous avons assez d'abnégation de nous-mêmes pour
faire en présence de tout le monde, et sans éprouver le moindre sentiment de
honte et de peine, les choses capables de nous humilier et de nous couvrir de
confusion aux yeux des hommes, nous serons parvenus à triompher parfaitement de
notre ennemi. Mais ce triomphe parfait est-il possible, vu les combats
innombrables et difficiles que nous avons à livrer et à soutenir ?
40. C'est donc pour nous faire marcher vers cette
victoire, que nous ne devons rien cacher de ce qui est capable de nous humilier
: la crainte même d'offenser la délicatesse de la conscience des autres ne peut
pas être un motif suffisant pour nous détourner de cette voie. Au reste nous
userons de ce moyen avec sagesse et prudence, et selon la nature et les
circonstances des fautes que nous pouvons laisser connaître, ou que nous pouvons
tenir cachées; de manière que, lorsque nous les ferons paraître, cette
manifestation soit utile et à nous et à nos frères.
41. Lorsque malheureusement, nous est arrivé de courir après la
vaine gloire, ou de la recevoir sans l'avoir recherchée, ou que, pour la
mériter, nous sommes tentés de faire certaines démarches et certaines choses,
rappelons promptement à notre esprit la pensée de la pénitence que nous avons à
faire, et dans le secret de notre prière représentons-nous fortement la crainte
et la frayeur dont nous serions frappés, si nous étions devant le tribunal
redoutable du Seigneur : cette arme nous servira beaucoup pour résister à la
tentation. Que la ferveur d'une prière sincère est puissante dans ces
circonstances ! Mais si ces grands moyens n'étaient pas suffisants, nous
recourrions à la pensée de la mort et de nos autres fins dernières. Enfin si
tous ces moyens successivement employés étaient encore impuissants, représentons
vivement l'ignominie éternelle et immense qui sera le juste châtiment de la
vaine gloire, et traçons sur notre cœur en caractères ineffaçables ces paroles
de l'éternelle Vérité : "Il sera humilié, celui qui se sera a élevés" (Lc 14,11
). Soyons bien convaincus que cette humiliation dont nous sommes menacés, nous
punira de notre vanité, non seulement dans la vie future, mais aussi dans la vie
présente.
42. Si des personnes se mettent à nous louer, ou
plutôt à nous tromper par leurs flatteries, rappelons-nous de suite la multitude
de nos péchés, et ce souvenir salutaire nous fera juger indignes de tout ce
qu'on dit et de tout ce qu'on fait pour nous glorifier.
43. Il arrive quelquefois, par une bonté toute
particulière de Dieu, qu'ayant résolu d'accorder quelques faveurs à des
personnes avides de vaine gloire, il les prévient et les leur accorde avant même
qu'elles lui en fassent la demande. Or ce tendre et bon Père en agit de la
sorte, afin que ne pouvant pas croire qu'elles les ont reçues en vertu de leur
prière, elles n'en tirent pas vanité, et n'en deviennent pas plus orgueilleuses.
44.
Ceux qui ont plus de simplicité dans l'esprit et dans le cœur, sont bien moins exposés que les autres à ce vice pestilentiel; car la vaine gloire est l'ennemi mortel de la
noble simplicité, et la maîtresse de l'hypocrisie.
45. Trop semblable à un ver, elle grossit, prend des ailes et s'élève dans les airs; quand enfin, elle est parvenue à son dernier degré, elle enfante l'orgueil, qui est l'auteur et le consommateur de tous les vices. Il est bien près du salut, celui qui s'est préservé, ou qui est délivré de la vaine gloire, mais il est bien loin de la gloire et de la société des saints, celui qui est encore esclave de cette maudite passion.
Celui donc qui est monté sur ce degré en renonçant à tout sentiment de vaine gloire, ne tombera pas dans l'orgueil, vice abominable aux Yeux du Seigneur.
Du fol Orgueil.
1. L'orgueil est un renoncement à Dieu, la découverte par
excellence des démons, un mépris des hommes, la cause et le principe des
jugements téméraires et des condamnations injustes, l'enfant impur des louanges,
la marque d'une funeste stérilité dans les âmes, l'obstacle à l'effusion des
dons célestes, l'avant-coureur de l'endurcissement du cœur, la cause féconde
des plus grandes fautes, le foyer ou la matière de l'épilepsie, spirituelle, la
source intarissable des colères, la porte de la dissimulation et de
l'hypocrisie, le plus fort retranchement des démons, le fidèle gardien et le
conservateur opiniâtre de nos péchés; la cause funeste de l'inhumanité et de
l'inflexibilité du cœur, l'extinction de tout sentiment de piété et de
compassion et l'auteur des lois dures et sévères. L'orgueil est un juge
impitoyable, un mortel ennemi de Dieu, et la racine infâme de tous les
blasphèmes.
2. Le dernier degré où puisse parvenir la vaine
gloire, donne l'existence à l'orgueil; le mépris des autres, l'insolente
ostentation des travaux qu'on endure, l'amour des louanges et l'aversion pour
les réprimandes, sont la nourriture qui lui donne les accroissements auxquels il
veut parvenir; enfin le renoncement aux grâces et aux secours de Dieu, une
présomptueuse confiance en ses propres forces, des inclinations diaboliques
forment l'effrayante perfection de l'orgueil.
3. Voulons-nous éviter de tomber dans l'abîme que nous a creusé
le démon de l'orgueil ? faisons d'abord attention que c'est par les actions de
grâces que nous rendons à Dieu, qu'il a coutume de se glisser et d'établir sa
demeure dans nos cœurs; car il est trop rusé et trop bien avisé pour nous
porter tout d'un coup à renoncer à Dieu. J'en ai vu plusieurs qui, tandis que de
bouche ils rendaient grâces à Dieu, s'élevaient intérieurement contre lui par
des pensées de vanité. Nous avons un exemple bien frappant de ces sortes de
personnes dans le pharisien de l'Évangile. N'était-ce pas de bouche, et non du
fond de son cœur, qu'il disait à Dieu : "Seigneur, je Te rends grâces." (Lc
18,11)?
4. Si nous voyons une âme faire quelque chute, nous pouvons
hardiment prononcer que l'orgueil était dans son cœur et que ses fautes sont
les tristes conséquences de ce vice.
5. Nous comptons douze vices qui couvrent notre âme
de honte et d'ignominie. Or un grand personnage m'a dit que l'orgueil, qui est
le douzième, pouvait, lui seul, occuper dans une âme la place des onze autres.
6. Un moine orgueilleux est toujours en opposition et
en contradiction avec ses frères; mais celui qui pratique l'humilité, est dans
des dispositions contraires.
7. Les cyprès poussent toutes leurs branches en haut,
et ne les abaissent jamais vers la terre ; or tels sont les personnes dominées
par l'orgueil : elles ignorent ce que c'est que de plier sous le joug de
l'obéissance.
8. L'homme superbe veut absolument dominer sur ses semblables; et, quoiqu'il sache que cette domination le conduit à une perte certaine, il aime mieux périr que de ne pas dominer.
9. Or puisqu'il est écrit que " Dieu
résiste aux superbes." (Jac 4,6), qui est-ce qui pourrait avoir pitié et
compassion de ces misérables ? Puisqu'ils sont abominables aux Yeux du Seigneur,
tous ceux que l'orgueil souille et profane, qui oserait espérer de pouvoir les
purifier ?
10. Les réprimandes et les corrections qu'on leur fait, ne sont
pour eux que des occasions funestes de nouvelles chutes, les tentations du démon
les poussent sans cesse dans de nouveaux péchés, et l'abandon de Dieu achève
d'endurcir leur cœur. Les hommes ont encore assez souvent obtenu la guérison
des deux premiers maux spirituels, c'est-à-dire de la résistance aux
corrections, et des tentations des démons; mais peut-on en dire autant de
l'endurcissement du cœur, qui est humainement incurable ?
11.
Quiconque a de l'aversion pour les réprimandes et ne peut
les souffrir, prouve que l'orgueil lui ronge le cœur. Celui, au contraire, qui,
par amour les recherche, montre qu'il est heureusement exempt de ce vice.
12. Si l'orgueil, tout seul, a pu faire tomber
Lucifer du plus haut êtes cieux dans l'abîme de l'enfer; l'humilité, toute
seule, ne serait-elle pas capable de nous élever jusqu'aux splendeurs célestes ?
13. L'orgueil nous plonge dans la plus affreuse des
misères; car il nous dépouille honteusement du mérite et du fruit de nos travaux
et de notre pénitence. "Ils ont poussé des cris pour demander du secours; mais
personne ne s'est présenté pour les sauver." (Ps 17,42) Et encore : "Ils se sont
adressés directement au Seigneur, et le Seigneur ne les a point exaucés."
(ibid.). Or, ce malheur ne leur est, sans doute, arrivé que parce qu'ils ne se
sont pas mis en peine de travailler avec humilité à écarter d'eux la cause
funeste des maux dont ils demandaient la délivrance.
14. Un vieillard très versé dans la science des
choses spirituelles exhortait un jour avec beaucoup de charité un frère rempli
d'orgueil, à combattre courageusement ce vice, et à pratiquer la sainte
humilité. Or voici la réponse que cet insensé lui fit : "Vous vous trompez, mon
père; je ne suis pas ce que vous croyez : non, je vous l'assure, je ne suis pas
un orgueilleux." Mais ce vieillard plein de sagesse lui répliqua aussitôt : "Mon
Fils, pourriez-vous nous donner une preuve plus évidente que vous l'êtes, qu'en
nous assurant que vous ne l'êtes pas ?"
15. Il est donc pour ceux qui sont sujets à
l'orgueil, d'une extrême importance d'avoir un sage et prudent directeur, de
choisir le genre de vie le plus commun et le plus méprisable, de lire assidûment
et de méditer souvent les beaux exemples des saints, et d'avoir sans cesse sous
les yeux les actions qu'ils ont faites, quand même elles sembleraient être au
dessus des forces de la nature humaine; c'est du moins, en se servant de ces
différents moyens, que les malheureux esclaves de l'orgueil pourront avoir
quelque espérance de se voir délivrés de ce vice.
16. C'est une honte pour nous que de nous glorifier des choses
qui ne sont pas à nous; mais y a-t-il moins de honte de nous enorgueillir des
dons que nous avons reçus de Dieu ? N'est-ce pas là une action qui annonce le
dernier degré de la folie ? Si vous voulez vous glorifier, faites-le; mais que
ce soit des actions que vous avez faites avant de naître; car, pour celles que
vous avez faites depuis votre naissance, elles sont des dons de Dieu aussi bien
que votre existence. Si vous le voulez, pour être votre ouvrage, les vertus que
vous avez pratiquées, avant la réunion de votre âme avec votre corps; mais
celles que vous avez pratiquées depuis, sont des faveurs de la Bonté du
Seigneur, aussi bien que votre âme; et si vous avez soutenu quelques combats, et
fait quelques efforts, sans que votre corps n'ait eu quelque part à ces efforts
et à ces combats, je consens encore que, vous vous en attribuiez à vous seul le
mérite et la gloire; mais votre propre corps n'a-t-il pas toujours été
l'instrument par lequel vous avez pratiqué telle ou telle vertu, et fait telle
ou telle bonne œuvre? Or sûrement votre corps ne vous appartient pas; il est à
Dieu, c'est Lui qui vous l'a donné. Vos travaux, vos efforts et les effets
qu'ils ont produits, tout dans vous doit donc être rapporté à Dieu, comme des
choses qui Lui appartiennent essentiellement.
17. Ne cessez de vous défier de vous-même et de vos
propres forces que lorsque le souverain Juge aura prononcé votre sentence; car
vous voyez dans l'Évangile que celui-là même qui avait déjà pris place à la
table du festin des noces, fut chassé de la salle, et qu'on ordonna que, les
pieds et les mains liés, il fût jeté dans les ténèbres extérieures (cf. Mt
22,13).
18.
Ne vous élevez pas dans votre cœur, vous qui n'êtes que
boue et corruption; rappelez-vous qu'une infinité d'esprits célestes, créés dans
la sainteté, ont été impitoyablement chassés du ciel à cause de leur orgueil.
19. Quand une fois le démon a pu établir sa demeure dans le
cœur de ceux qu'il a soumis à ses volontés, il leur apparaît pendant leur
sommeil, et même pendant leur réveil, tantôt sous la figure d'un ange, tantôt
sous la figure d'un martyr, alors il leur révèle quelque secret mystérieux, fait
semblant de leur donner quelques grâces précieuses. C'est ainsi qu'en trompant
ces misérables, et en leur ôtant un reste de foi et de raison, il achève de les
perdre.
20. N'oublions jamais que quand même nous aurions
souffert mille morts pour l'amour du Christ, nous serions encore bien loin
d'avoir pu acquitter ce que nous Lui devons, car il y a une différence infinie
entre le sang d'un Dieu et celui des serviteurs de Dieu : c'est la dignité, et
non la substance de ce sang, qu'il faut considérer.
21. Au reste, si nous prenons peine de nous examiner
attentivement, et que nous comparions seulement la vie que nous menons avec la
vie de nos pères qui ont vécu avant nous, lesquels nous présentent, dans leurs
personnes, des modèles si excellents des plus rares vertus, et ont brillé, dans
leur siècle, comme des astres radieux, nous serons forcés d'avouer que nous
n'avons réellement pas fait un pas pour marcher sur leurs traces; que nous
sommes bien peu fidèles aux engagements de notre sainte vocation, et que nous ne
continuons que trop à mener une vie mondaine et profane.
Un bon et véritable moine est celui dont l'esprit et le cœur ne
s'élèvent jamais par des pensées et des sentiments de vanité, et dont les sens
ne sont point émus par la vile et la présence des objets sensibles.
Regardez du même celui qui, lorsqu'il voit ses ennemis, les
provoque au combat, et lorsqu'il les voit fuir devant lui, les poursuit comme
des bêtes sauvages.
Celui qui est continuellement ravi en Dieu, et qui, par le désir
de s'unir plus intimement à Lui, voit avec peine ses jours prolonger.
Celui à qui la pratique de la vertu est devenue aussi naturelle
et familière, qu'aux mondains et à ceux qui leur ressemblent, la jouissance
corruptrice des plaisirs des sens. Celui qui ne cesse d'avoir l'œil de son âme
ouvert sur tous les mouvements de son cœur et sur toute sa conduite.
Celui enfin qui est comme descendu dans un abîme de humilité,
étouffe et anéantit toutes les mauvaises pensées que le démon lui inspire.
22. L'orgueil fait oublier les péchés qu'on a commis
le souvenir des péchés produit en nous l'humilité.
23. L'orgueil précipite une âme dans la dernière
misère; car dans les égarements de cette passion insensée, elle s'imagine
posséder de grandes richesses, et les ténèbres seules sont son partage : de
sorte que cet exécrable vice, non seulement s'oppose aux progrès qu'elle ferait
dans la vertu, mais, si elle était montée un peu ou beaucoup dans les degrés de
la perfection, il l'en précipite avec une effrayante rapidité.
24. L'orgueil ressemble à une grenade dont tout
l'intérieur est gâté et pourri, et dont l'écorce est belle et agréable.
25.
Un moine orgueilleux n'a pas besoin d'un autre démon pour le tenter; car il est
à lui-même son propre démon, son tentateur et son ennemi.
26. Comme les ténèbres sont directement contraires à la lumière; de même l'orgueil est directement opposé aux vertus.
27. N'est-il pas rare qu'un cœur orgueilleux aille jusqu'à inventer des paroles de blasphème contre Dieu,
tandis qu'un cœur humble est éclairé de la lumière du ciel.
28. Un voleur déteste la lumière; un orgueilleux
méprise les doux.
29. La plupart des orgueilleux, je ne sais trop comment, ne se connaissant nullement eux-mêmes pendant leur vie, croient avoir acquis la paix parfaite de l'âme, et n'aperçoivent qu'à leur dernière heure l'affreuse indigence dans laquelle ils se trouvent.
30. Quiconque est esclave de l'orgueil, a tellement
besoin du secours de Dieu pour se délivrer de l'esclavage, que les hommes
ensemble ne seraient pas capables de briser ses fers et de le rendre à la
liberté.
31. Ayant autrefois découvert que ce séducteur était entré dans
mon cœur par le moyen de la vaine gloire, qui s'y était nichée, je les liai
tous les deux avec les chaînes de l'obéissance, et les frappai avec les verges
de l'humilité, afin de leur faire avouer comment et par quelle voie ils étaient
entrés dans mon âme. Ce qu'ils firent malgré leur résistance, et dans ces termes
: " Nous ne connaissons point de cause qui nous ait donné la naissance, mais
nous sommes nous-mêmes la cause de tous les vices; c'est nous qui les produisons
tous, et qui sommes à leur tête. Le brisement de cœur, né de l'obéissance, nous
contrarie beaucoup, s'oppose fortement à nos projets, et nous n'avons pas
coutume d'obéir à rien. C'est pour cette raison que nous nous révoltâmes jadis
contre Dieu même; car nous voulions régner dans les cieux.
Pour vous dire tout en un mot, nous sommes les mères de toutes
les passions et de tous les vices qui font la guerre à l'humilité, et nous
sommes les ennemis irréconciliables de tout ce qui peut favoriser cette vertu;
si, comme vous le savez, nous avons eu tant de puissance dans le ciel, comment
sur la terre serez-vous capables de vous soustraire à notre domination ? Nous ne
nous lassons jamais de tenter les hommes, soit qu'ils aient souffert, avec
patience et résignation les affronts et les outrages, soit qu'ils n'aient jamais
transgressé les règles et les devoirs de l'obéissance, soit qu'ils aient réprimé
les mouvements de la colère et de l'impatience, soit qu'ils aient entièrement
oublié les injures qu'ils ont reçues, soit enfin que, par une charité ardente,
ils aient rempli toutes leurs obligations, et rendu tous les services possibles
à leurs frères.
Nos enfants sont la colère, l'envie, la médisance, l'aigreur,
l'animosité, les disputes, les injures, l'hypocrisie, la haine, l'amour de sa
propre conduite et la résistance aux conseils et aux ordres des supérieurs.
Il n'est qu'une seule chose capable de paralyser nos forces et
de rendre nos efforts inutiles, et cette chose nous ne vous la disons que parce
que nous ne pouvons pas faire autrement : c'est de vous accuser devant le
Seigneur et de vous reconnaître continuellement coupable et criminel à ses Yeux.
Ce moyen nous rendra aussi méprisables et aussi faibles qu'une toile d'araignée.
Ne voyez-vous pas, ajouta l'orgueil, que la vaine gloire est comme un cheval sur
lequel je suis monté ?
Mais la sainte humilité et l'aveu sincère des péchés se
moqueront et du cheval et du chevalier, et chanteront délicieusement un cantique
d'actions de grâces, en disant avec Moïse : "Chantons un hymne à la louange du
Seigneur; car Il a fait voir la magnificence et l'éclat de sa Gloire, en
précipitant dans la mer le cheval et celui qui le montait." (Ex 15,1)
Il est plein de force, l'homme qui est monté sur ce vingt-deuxième degré; mais en trouve-t-on beaucoup qui soient capables d'y monter ?
Des inexplicables pensées de blasphème.
1. Nous avons fait remarquer dans le degré précédent
que le blasphème est le méchant enfant d'un méchant père, de l'exécrable
orgueil; c'est pour cette raison que nous jugeons à propos d'en parler ici; car
ce n'est pas un de nos moindres ennemis, mais un des plus dangereux et des plus
funestes par la difficulté et par la peine que nous éprouvons, lorsqu'il faut le
faire connaître à notre médecin spirituel dans une confession sincère et
véritable. Semblable au ver qui ronge le bois, ce vice ronge et détruit
l'espérance, et précipite quelquefois une âme dans le désespoir.
2. Ainsi dans le temps même qu'on célèbre les divins
mystères, et à cette heure où s'accomplit le plus saint et le plus redoutable de
nos mystères sacrés, le monstrueux orgueil, ce démon abominable, vient nous
inspirer des pensées de blasphème pour insulter notre Seigneur, et pour nous
faire profaner l'auguste sacrifice; et par la circonstance du temps nous devons
connaître que ces pensées blasphématoires ne viennent pas de notre âme, mais du
démon, cet ennemi irréconciliable de Dieu, lequel mérita d'être chassé du ciel
pour y avoir voulu, par ses blasphèmes, profaner la Majesté redoutable du
Seigneur : car si ces pensées de blasphème qui nous font frémir d'horreur,
venaient de nous, comment pourrions-nous adorer ce don céleste que nous recevons
? pourrions-nous le bénir et le maudire en même temps?
3. Cependant le démon, cet insigne trompeur, ce cruel assassin
des âmes, en a porté plusieurs par cette effroyable tentation jusqu'à la folie
et à l'extravagance. En effet, et remarquez-le bien, il n'y a pas de pensée
qu'on découvre avec plus de peine et de répugnance que ces pensées
blasphématoires. C'est ainsi qu'un grand nombre de personnes les laissent
vieillir dans leur cœur. Cependant est-il rien qui puisse donner plus d'empire
au démon et plus de force à ces mauvaises pensées pour nuire à notre âme, que de
les souffrir et de les tenir cachées en nous ?
4. Mais que personne n'aille croire que nous sommes toujours
coupables d'avoir ces effrayantes pensées ! Dieu voit le fond des cœurs. Il
sait quand elles ne sont point notre ouvrage, mais celui de nos ennemis.
Néanmoins nous devons observer que, comme l'ivresse est cause que ceux qui s'y
sont livrés, font des chutes; de même l'orgueil est souvent la cause funeste de
ces pensées impies; et, qu'en tombant par ivresse, on ne fait pas précisément un
péché par là même, mais qu'on l'a commis en s'enivrant; il en faut dire autant
de l'orgueil et des pensées de blasphème dont il est ordinairement la cause et
le principe.
6.
C'est surtout pendant nos prières que ces horribles pensées viennent nous
attaquer; mais elles s'en vont et disparaissent après ces saints exercices.
Voulons-nous ne pas en être fatigués, ne nous amusons pas à les combattre : le
meilleur moyen pour nous en délivrer, c'est de les mépriser.
7. Cet ennemi ne s'en tient pas seulement à produire
en nous des pensées de blasphème contre Dieu et les choses saintes, il nous
inspire encore les pensées les plus honteuses et les plus obscènes, afin que
nous abandonnions la prière et que nous nous livrions au désespoir. C'est ainsi
qu'il a plusieurs fois et plusieurs personnes fait interrompre leurs prières,
les a détournées de la participation à la divine Eucharistie.
8. Ce cruel tyran en a fait succomber d'autres par
des jeûnes excessifs, en ne leur laissant ni trêve ni repos. Et cette conduite
désespérante, le démon la tient, non seulement vis-à-vis des gens du monde, mais
encore à l'égard des religieux et des solitaires. Il leur fait croire qu'il n'y
a plus pour eux aucune espérance de salut, et qu'ils sont plus malheureux que
les infidèles et les païens.
9. Celui qui se sent troublé et fatigué par le démon du
blasphème et qui désire en être délivré, qu'il commence par se bien convaincre
que ce n'est pas de son cœur que naissent et s'élèvent ces pensées ténébreuses,
mais du démon même, qui, en montrant autrefois à Jésus Christ tous les royaumes
du monde, eut l'insolence de dire au divin Sauveur: "Je vous donnerai toutes ces
choses, si en vous prosternant, vous m'adorez." (Mt 4,9)
Nous devons donc mépriser ses attaques, les fouler aux pieds,
n'y faire aucun attention et nous contenter de lui répondre avec notre Seigneur
: Retire-toi, Satan; car il est écrit : "Vous adorerez le Seigneur votre Dieu,
et vous ne servirez que Lui seul." (Mt 4,10). Quant à tes paroles et aux efforts
que tu fais pour m'ébranler, tout retombera sur toi; oui, infâme, c'est sur ta
tête que tomberont, et dans le temps présent et dans l'éternité, les blasphèmes
que tu veux m'inspirer.
10. Quiconque voudrait en employer un autre, ressemblerait à peu
près à un homme qui prétendrait saisir un éclair dans ses mains. En effet
comment pouvoir saisir, combattre et repousser un ennemi qui traverse notre cœur en un clin d'œil ! qui court comme le vent, et qui n'a pas fini de nous
parler qu'il a disparu. Nos autres ennemis demeurent fermes devant nous,
résistent à nos efforts, se défendent assez longtemps, et nous laissent
reconnaître le champ de bataille; mais celui-ci tient une autre conduite et suit
une autre démarche; il se retire presque aussitôt qu'il se présente, et
disparaît presque au même moment qu'il nous attaque.
11. Il a même souvent coutume de faire cette guerre aux
cœurs
les plus remplis de simplicité et les plus ornés de vertu et d'innocence, parce
qu'il sait qu'ils sont, plus que les autres, capables de se troubler et de se
déconcerter par ces détestables pensées. Or je dois dire à ces sortes de
personnes que des pensées de blasphème ne leur arrivent pas tant à cause de
l'orgueil, qui règne dans leur cœur, qu'à cause de l'envie et de la jalousie du
démon, qui voudrait pouvoir leur nuire.
12. Pour nous que l'esprit d'orgueil porte à juger et
à condamner nos frères, cessons de nous conclure selon cet esprit, et bientôt
nous n'aurons plus à craindre les tentations et les pensées de blasphème; car,
n'en doutons pas, leur véritable cause se trouve dans les jugements téméraires
que l'orgueil nous fait porter sur les autres.
13. De même qu'une personne renfermée dans sa maison
entend les paroles de celles qui passent, mais ne les prononce pas, ainsi une
âme renfermée en elle-même entend les blasphème des démons, mais ne les articule
pas : elle en est, au contraire, tout épouvantée.
14. Pour s'en délivrer et ne pas en être troublée,
elle n'a qu'à les mépriser; car, ainsi que nous l'avons déjà dit, quiconque
tiendra une autre conduite, s'étudiera à combattre avec force ce démon, finira
par succomber et par devenir son esclave. Vouloir le vaincre et triompher de lui
par des raisons et des raisonnements, c'est vouloir arrêter le vent.
15. Un moine vertueux, ayant été tourmenté par ce
démon pendant l'espace de vingt ans, n'avait cessé de mortifier son corps par
des veilles longues et continuelles, et par des jeûnes très rigoureux ; mais
voyant que toutes ses austérités étaient sans effet contre cette cruelle
tentation, il l'écrivit sur un papier, ainsi que les troubles qu'elle lui
causait, et le confia, à un saint religieux qu'il connaissait. Arrivé auprès de
lui, il se prosterna le visage contre terre, sans oser lever les yeux. Dès que
ce saint religieux eut lu ce qui était écrit, y il sourit tout doucement, et,
relevant, son cher frère, il lui dit : "Mon fils mettez votre main sur mon cou";
ce que celui-ci s'empressa de faire. Puis-il ajouta : "Mon frère, je prends, sur
moi votre péché, tant pour le temps passé, que pour le temps à venir; la seule
chose que j'exige de vous, c'est de ne plus y penser et de ne plus vous en
mettre en peine."
Or c'est ce bon religieux qui m'a raconté lui-même ce qui lui
était arrivé, et il m'assura qu'il n'était pas sorti de la cellule de ce
respectable vieillard, que toute sa tentation avait disparu, et que toutes les
pensées de blasphème qui l'avaient si longtemps et si cruellement fatigué, s'en
allèrent en fumée. Je le répète donc, pour l'instruction de ceux qui se
trouveraient dans le même état; c'est celui-là même à qui le fait est arrivé,
qui me l'a raconté avec de grands sentiments de reconnaissance pour Dieu.
Quiconque est venu à bout de triompher de cette tentation, a vaincu et chassé l'orgueil bien loin de son cœur.
De la douceur, de la simplicité et de l'innocence, vertus qui ne viennent pas de la nature, mais s'acquièrent par les travaux; et de la méchanceté, qui est l'ennemie irréconciliable des vertus.
1. L'aurore précède le soleil; or il faut en dire
autant de la douceur par rapport à l'humilité : Écoutons la lumière nous
apprendre par ces paroles : "Apprenez de moi que Je suis doux et humble de cœur"
(Mt 11,29). Il convient donc avant de parler de l'humilité, qui est un vrai
soleil, que nous disions quelque chose de la douceur, qui est comme l'aurore de
cette vertu, afin qu'après avoir été éclairés par cette lumière qui a mains
d'éclat, nous puissions peu a peu nous accoutumer à fixer nos regards sur le
beau soleil de l'humilité; car il ne pourrait pas se faire que quelqu'un fût
capable de fixer ce soleil, s'il n'a pu soutenir les rayons de son aurore. Tel
est donc l'ordre qu'il faut établir entre ces deux vertus.
2. La douceur est une constante immobilité de notre
âme, laquelle fait que nous ne sommes ni agités par les honneurs ni troublés par
les humiliations.
3. Elle consiste à prier sincèrement, et sans nous
troubler, pour ceux qui cherchent à le faire par leurs injustes procédés.
4. Elle est semblable à un rocher majestueux au
milieu d'une mer orageuse; les flots écumants viennent se briser et expirer
contre ses flancs inébranlables.
5. Elle est la gardienne de la patience, la porte de l’amour, ou plutôt, sa mère, le principe de la prudence et du discernement, d'après ces paroles du Prophète : "Sur qui arrêterai-Je mes regards, dit le Seigneur, si ce n'est sur ceux qui sont doux et paisibles, sur ceux qui ont le cœur contrit et affligé" (Is 66,2) ?
6. La douceur forme et perfectionne l'obéissance,
conduit et dirige les communautés religieuses, arrête et corrige la colère,
chasse et fait mourir l'impatience, nous fait marcher sous les étendards du
Christ, nous donne de la ressemblance avec les habitants des cieux, enchaîne les
démons, repousse les traits de la haine et des animosités.
7.
Le Seigneur établit sa demeure dans une âme qui pratique la douceur, tandis que le démon fixe son séjour dans celle qui est agitée.
8.
"Les hommes qui sont doux posséderont la terre" (Mt 5,4), c'est-à-dire en seront les maîtres et les dominateurs; mais les
gens colères et furieux en seront exterminés.
9. Une âme remplie de douceur est le lit nuptial de
la simplicité; mais un esprit en colère et emporté, enfante toute sorte de
méchancetés.
10.
Une âme amie de la douceur comprend et goûte les paroles de la sagesse,; car "le
Seigneur, qui est plein de douceur, dirigera les cœurs doux et débonnaires dans
la science du jugement, et leur enseignera ses voies" (Ps 24,9). Or ces voies
sont la science de la prudence et de la discrétion.
11. Une âme droite est la compagne de l'humilité;
mais une âme fausse et méchante est la triste esclave de l'orgueil.
12.
Une âme qui pratique la douceur, possède la véritable science; mais un cœur
impatient languit dans les ténèbres de l'ignorance.
13. Deux hommes un jour se rencontrèrent : l'un était
esclave de la colère, et l'autre, de la fourberie. Or ces deux personnages ne
purent pas établir une conversation ensemble; car il n'y avait que folie et
démence dans celui qui était colère, et il n'y avait que malice dans celui qui
était dissimulé.
14. La simplicité est une heureuse habitude qui rend
une âme incapable de duplicité et de toute pensée mauvaise et pernicieuse. La
malice est la science, ou, plutôt le partage des démons, qui rend ennemi de
toute vérité, au point qu'on voudrait pouvoir, non seulement se la cacher à
soi-même, mais la cacher aux autres.
15. L'innocence est l'état d'une âme tranquille et
éloignée de toute pensée artificieuse et malfaisante.
16. La droiture est une intention sincère et exempte
d'inutilités et de curiosité; c'est une inclination, franche et sans mélange;
c'est un langage naturel, naïf et ennemi de toute fraude et de toute
dissimulation.
17. Il n'est donc pas méchant, celui qui,
sincèrement, franchement et sans détour, vit, agit et parle avec tout le monde.
18. La malice est une absence de vérité et de droiture; c'est
une inclination à la perversité, aux pensées trompeuses, aux paroles de
mensonge, aux actions dissimulées aux serments faux, aux équivoques et aux ambiguïtés.
19. Un cœur méchant est caché et rempli de cavités
profondes et impénétrables; il est dévoué à l'habitude de mentir, de s'élever au
dessus des autres, de faire la guerre à l'humilité, de contrefaire la pénitence,
de chasser les pleurs du repentir, d'avoir en horreur la confusion de ses
fautes, de défendre opiniâtrement son sentiment, de produire la ruine et la
perte des âmes, d'empêcher qu'elles ne sortent de l'abîme du malheur par la
pénitence, et de se railler de ceux qui, par amour pour Dieu, souffrent avec
patience et douceur les injures et les outrages.
20. Un cœur méchant n'a qu'une modestie affectée et
extravagante, une piété fausse et trompeuse; et, pour tout dire en un mot, la
vie d'un cœur méchant est la vie d'un démon; car le démon et l'homme méchant ne
sont pas seulement unis par la conformité de volonté, ils le sont encore par
l'identité d'un même nom.
21. N'est-ce pas en effet ce que nous a enseigné le
Christ dans l'admirable oraison qu'Il nous a donnée ? ne nous y fait-il pas
demander à Dieu qu'il nous délivre du méchant en le priant de nous délivrer du
mal ?
22. Fuyons donc avec horreur le précipice de
l'hypocrisie et l'abîme de la dissimulation et de la duplicité, et donnons une
attention particulière à ces paroles de David : Les méchants seront exterminés,
ils sécheront aussi promptement que le foin"; (Ps 36) car ils doivent devenir la
pâture des démons.
23. Mais Dieu, qui, dans nos divines Écritures, est
appelé amour, est également appelé Équité. C'est ainsi que le sage dans le
Cantique des cantiques, dit à l'âme pure : "Le Dieu de l'équité vous a aimée
(Can 1,4)" (a); et David, père de Salomon, avait dit : "Le Seigneur est doux et
droit" (Ps 24,8); et pour nous faire comprendre que ceux qui, par la douceur
portent le même nom, seront sauvés, il dit ailleurs : "J'attends le secours du
Seigneur qui sauve ceux qui ont le cœur droit (Ps 7,11)"; et encore : "Ses Yeux
son attentifs à regarder le pauvre dont le cœur est droit, et son visage est
tourné vers celui en qui règne l'équité." (Ps 11,7)
24. La première vertu, ou plutôt la première qualité
qu'on remarque dans un enfant, c'est la simplicité. Tant qu'Adam se conserva
dans la pratique de cette précieuse vertu, il ne vit point son âme dépouillée
des dons que Dieu lui avait accordés, et n'eut point à rougir de la nudité de
son corps. Elle est sans doute bonne et avantageuse, la simplicité que quelques
personnes ont reçue de la nature; mais elle est bien inférieure à celle qu’on
acquiert par des soins et par un travail opiniâtres, en triomphant de sa propre
malice : car, si la première nous préserve de tout déguisement, de toute fraude
et de toute supercherie, l’autre nous procure une profonde humilité, une douceur
parfaite et toutes les vertus. C'est pour cela même que la simplicité qui nous
vient de la nature, ne recevra qu'une faible récompense, et que celle qui nous
vient de la grâce et de nos efforts, en recevra une qui ne peut ni se concevoir
ni s'exprimer.
25. Or donc, qui que nous soyons, si nous voulons
nous unir fortement à notre Seigneur, nous devons nous présenter devant Lui
comme devant le maître excellent de qui nous avons à recevoir toutes les
instructions qui nous sont nécessaires. Approchons-nous donc de Lui avec
simplicité et candeur, sans artifice ni déguisement, sans curiosité ni malice;
car, comme Il est d'une nature toute sainte, toute pure et parfaitement simple,
Il demande que les âmes qui s'approchent de Lui, soient pures, saintes et
remplies de simplicité. Verrez-vous jamais la simplicité séparée de l'humilité ?
26. L'homme dans le cœur duquel règne la malice, se
mêle fort mal à propos de faire des conjectures sur les autres, et de prétendre
pouvoir découvrir dans leurs paroles les pensées de leur esprit, dans la
position et les mouvements de leurs corps les secrets de leur cœur.
27. J'ai vu un certain nombre de personnes remplies
d'innocence et de simplicité, qui, par des rapports funestes avec des gens
pleins de malice, étaient devenues semblables à eux; et je ne pouvais assez
m'étonner que ces gens eussent pu faire perdre en si peu de temps à ces
personnes vertueuses, cette belle qualité qu'elles avaient reçue de la nature,
et qui était une prérogative de leur innocence, je veux dire la bienheureuse
simplicité.
28. Autant il est facile aux gens de bien de se
pervertir et de se corrompre, autant il est difficile aux méchants de ne
convertir et de se corriger; cependant la fuite réelle du monde, une retraite
salutaire, l'amour et la pratique du silence et de l'obéissance ont souvent, et
même contre toute espérance, pu guérir, et guérir parfaitement, des âmes de
certaines maladies qui paraissaient incurables.
29. S'il est vrai que la science enfle le cœur de la
plupart des hommes, il est également vrai qu'une heureuse ignorance et
l'inexpérience servent sauvent à les rendre doux, timides et humbles. Saint
Paul, surnommé le Simple, peut nous servir d'exemple, nous donner une idée
exacte et un modèle parfait de la sainte et bienheureuse simplicité ; car vit-on
jamais, a-t-on jamais entendu dire qu'on ait vu, et même qu'on ait pu voir un
homme devenir en si peu de temps aussi parfait dans la simplicité du cœur ?
30. Nous pouvons comparer un moine qui vit dans la
simplicité, à une bête de charge, laquelle aurait la raison, et l'obéissance en
partage, et qui tout en obéissant, se déchargerait sur son conducteur. Or, comme
cette bête ne résiste point à son maître, lorsqu'il l'attache, de même un
religieux qui a le cœur droit, ne résiste point aux ordres de son supérieur : il
le suit partout où il lui plaît de le conduire; il ne sait même pas raisonner ni
user de répugnance : il obéit jusqu'à la mort.
31. Si, "les riches entrent difficilement dans le
royaume des cieux" (Mt 19,23),nous pouvons dire aussi que les hommes sages de
cette sagesse mondaine qui n'est rien autre chose qu'une véritable folie,
n'entreront pas moins difficilement dans le palais sacré de la simplicité.
32.
Souvent une grande chute a corrigé des hommes méchants, leur a fait observer les
règles de la modestie; de sorte que, comme malgré eux, elle leur a procuré le
salut en leur faisant acquérir l'innocence et la simplicité.
33. Combattez donc courageusement, et donnez tous vos soins pour vous dépouiller de la fausse sagesse du siècle, c'est en vous conduisant de la sorte, que vous trouverez dans Jésus Christ notre Seigneur, le salut et droiture du cœur.
Celui qui a la force de gravir ce degré, qu’il prenne courage; en effet, ayant imité le Christ son Maître, il a obtenu le salut.
De l'Humilité, qui donne la mort à toutes les
passions.
1. Quiconque prétendrait expliquer les sentiments que donne la charité, et les effets qu'elle produit, selon toute l'intensité de l'ardeur qui lui est propre : ceux de l'humilité, d'après ses abaissements profonds; ceux de la chasteté, d'après son excellence céleste; ceux de l'illumination divine, d'après tout l'éclat de ses rayons et de sa lumière; ceux de la crainte de Dieu, d'après les mouvements qu'elle donne; ceux d'une ferme confiance en Dieu, selon la tendresse et l'immobilité de ses regards, et faire comprendre par des paroles claires et précises, à ceux qui n'ont jamais eu ni le sentiment ni le goût des douceurs inexprimables de ces dons et de ces vertus, en quoi les uns et les autres consistent : celui-là ressemblerait incontestablement à un homme qui, par ses paroles, ou par le moyen des comparaisons, voudrait faire concevoir la douceur du miel à ceux qui n'en ont jamais mangé. Or n'est-il pas évident que l'un et l'autre de ces deux hommes perdraient leur peine et leur travail, et parleraient en vain ? Nous ne disons rien autre chose du dernier; mais nous ajoutons pour le premier que, ou il ignore ce qu'il doit dire, et c'est un insensé, ou, s'il sait sur quoi il doit parler, c'est un téméraire et un orgueilleux,
2. C'est pourquoi je ne veux ici que montrer ce
trésor caché et renfermé dans des vases fragiles, ou plutôt dans la fragilité
des hommes, afin de reconnaître les autres vertus qu'il contient, car je n'ai
pas la téméraire prétention de vous le faire comprendre; aucune parole ne serait
capable de vous donner une véritable idée de soi, excellence et de ses qualités. Son titre seul et
son inscription sont incompréhensibles à l'esprit humain, car ils sont tout
célestes; et ceux qui ont voulu les faire comprendre, se sont engagés dans des
peines et des recherches infinies et vaines. Or SAINTE HUMILITÉ sont les deux
mots qui font l'inscription de ce trésor étonnant.
3. Que tous ceux qui sont conduits par l'esprit de Dieu,
viennent avec nous et entrent dans cette vertu, comme dans un conseil tout
spirituel et rempli de sagesse; qu'ils y apportent non point avec les mains du
corps, mais avec celles de l'intelligence, les tables des connaissances que Dieu
Lui-même a gravées dans leurs cœurs : et, étant ainsi réunis, nous examinerons
ensemble quel est le sens et la vertu de cette inscription si vénérable. L'un
dira, sans doute, que l'humilité est l'oubli constant et parfait des bonnes
œuvres — l'autre, qu'elle consiste à se regarder comme le dernier des hommes et
le plus grand des pécheurs; un autre affirmera qu'elle est la connaissance
exacte que nous avons de notre faiblesse et de notre fragilité; un autre qu'elle
nous porte à prévenir nos frères, afin de nous réconcilier parfaitement avec
eux, et à résister victorieusement à une colère naissante, par la patience et la
soumission; celui-ci soutiendra que l'humilité est un aveu sincère et une
reconnaissance publique que nous faisons des grâces que nous avons reçues de
Dieu, et des miséricordes infinies dont Il a usé à notre égard; et celui-là,
qu'elle consiste dans le sentiment d'un cœur contrit et repentant et dans
l'abnégation entière de sa propre volonté.
Pour moi, je suis forcé d'avouer qu'après avoir entendu toutes
ces définitions de l'humilité, et après les avoir attentivement méditées, il
m'est impossible de comprendre toute l'étendue de cette vertu. Ainsi tout ce que
je peux faire ici, c'est qu'étant le dernier et le moindre de tous, de ramasser
comme un petit chien, les miettes de la table, c'est-à-dire, de la bouche de ces
hommes sages et éclairées, et de dire que l'humilité est une grâce précieuse que
Dieu fait à une âme, laquelle ne peut être exprimée par des paroles, et qui
n'est connue que de ceux qui en ont fait une heureuse expérience; que c'est un
trésor incompréhensible; qu'elle tire son nom de Dieu même; qu'elle est un don
tout divin, car il est dit : Apprenez, non d'un ange, non des hommes, non
dans les livres, mais de Moi, c'est-à-dire, de la présence, des lumières, et
de l'opération de mon Esprit en vous, que Je suis doux et humble de
cœur,
d'esprit et de volonté; et vous trouverez le repos de vos âmes" par la
cessation des tentations et par la fin de vos combats. (Mt 11,29)
4.
L'humilité est une vigne toute sainte et toute spirituelle;
mais elle se présente sous des formes différentes, selon les circonstances et
les saisons. Ainsi elle ne paraît pas pendant l'hiver, c'est-à-dire dans le
temps que les passions agitent et tourmentent le cœur, comme dans le printemps,
c'est-à-dire lorsque l'âme est embaumée du parfum des vertus; ni pendant cette
dernière saison, comme en été, c'est-à-dire quand les vertus sont parvenues à
une heureuse et parfaite maturité. Mais ces différents points de vue sous
lesquels nous pouvons considérer que l'humilité, tendent tous à nous faire voir
et comprendre que, dans cette admirable vertu, tout est propre à procurer à
notre âme la joie et l'abondance des autres vertus, et qu'ils sont tous des
signes, des symboles, des marques et des preuves des fruits précieux et
salutaires qu'elle produit en nous. En effet, lorsque les raisins de cette vigne
spirituelle commencent à fleurir dans notre cœur, nous commençons nous-mêmes,
non pas sans quelque peine à détester les louanges et la gloire qui nous
viennent des créatures, à chasser et à rejeter loin de nous tout mouvement de
colère et d'emportement; mais quand cette reine des vertus a pris de fortes et
profondes racines dans notre âme, qu'elle y a grandi, qu'elle s'y est fortifiée,
et qu'elle y a fait les progrès convenables, non seulement nous n'avons plus que
du mépris pour nos bonnes œuvres; mais elles nous paraissent encore si viles et
si méprisables, que nous en avons horreur : nous sommes persuadés que par la
dissipation des dons de Dieu, nous augmentons tous les jours en nous le poids et
le nombre de nos prévarications, et que cette surabondance de grâces, dont nous
nous sentons si indignes, ne nous servira peut-être, à cause du mauvais usage
que nous en faisons, qu'à nous faire condamner à des châtiments plus sévères.
C'est pour cela que notre âme demeure invulnérable sous les coups mêmes de nos
ennemis, et que, retirée, dans, le retranchement inexpugnable de sa faiblesse,
elle est tranquille et en paix, entend, sans se troubler, les cris furieux et
menaçants des voleurs, regarde leurs efforts et leurs tentations comme des jeux
impuissants, et connaît qu'ils ne peuvent ni la blesser ni l'atteindre; car cet
humble sentiment de nous-mêmes est une trésorerie dans laquelle sont renfermées
toutes les vertus, et qui est défendue par des citadelles imprenables.
5. Telles sont les choses que j'ai osé dire sur les
premières fleurs de l'humilité, et des premiers fruits qu'elle produit
promptement au milieu de ses fleurs continuelles. Mais quant à l'abondance et à
la qualité de ses fruits, il n'est pas possible de les exprimer par des paroles,
surtout leur qualité. Je tâcherai seulement, et autant que je le pourrai, de
vous dire quelque chose des propriétés admirables de l'humilité.
6. La pénitence qui est exacte et véritable, les larmes qu'elle
fait répandre et qui lavent la conscience de toutes ses souillures, et
l'humilité de ceux qui commencent à servir Dieu, sont trois choses qui diffèrent
entre elles, comme la farine, la pâte et le pain. En effet la pénitence brise et
réduit en poudre une âme contrite et repentante; l'eau salutaire des pleurs
l'unit, et, si j'ose l'exprimer, la pétrit avec Dieu; et embrasée par les
ardeurs de la charité, elle forme le pain solide de l'humilité, et jette loin
d'elle tout le vain et toute enflure de l'orgueil : ce qui fait que cette
chaîne, composée de trois anneaux, donne heureusement à l'âme une force
surnaturelle et invincible, ou, pour parler plus clairement, cette iris céleste
et à trois couleurs a des manières d'agir et de procéder, et des propriétés qui
lui sont essentielles et qui lui appartiennent en propre; de sorte que ce qu'on
dira de l'une de ces couleurs ou de l'un de ces anneaux, puisse se dire des
autres. C'est pourquoi ce que je n'ai fait que vous indiquer, je vais tâcher de
vous l'expliquer plus au long.
7. La première et l'excellente qualité de cet admirable trinité,
consiste à supporter de bon cœur, avec joie et empressement les mépris et les
humiliations, à les recevoir et à les aimer comme un remède très propre à guérir
notre âme de toutes ses maladies spirituelles, et comme un moyen efficace pour
effacer et faire entièrement disparaître tous nos péchés. La seconde propriété
de l'humilité consiste à triompher parfaitement de la colère, et à ne se servir
que de la modération et de la modestie pour terrasser et étouffer cette passion.
La troisième propriété, qui est la plus parfaite, consiste à croire
intérieurement, à être bien convaincu et persuadé qu'on n'a rien de bon, et à
désirer avec ardeur de recevoir les instructions et les réprimandes capables de
nous faire acquérir quelque bien.
8.
Le Christ, comme on le sait, est la fin de la loi
et des prophètes pour la justification de tous ceux qui croient en Lui mais
là vaine gloire et l'orgueil sont la fin de toutes les passions impures pour la
perte de ceux qui négligent de les combattre et de s'en corriger; comme la biche
est l'ennemie mortelle des serpents, de même l'humilité est l'ennemie mortelle
des passions et des vices. C'est elle qui préserve ou délivre de leur poison
funeste tous ceux qui la prennent pour leur compagne fidèle et constante. En
effet, avec elle vit-on jamais le venin de l'hypocrisie et de la médisance ? Le
serpent infernal demeura-t-il jamais dans un cœur où règne l'humilité ?
N'est-ce pas cette admirable vertu qui l'arrache de notre cœur, le tue et
l'anéantit ? Ceux qui la possèdent, ne donnent aucun signe de haine, de
contradiction, d'arrogance, ni de tergiversation; et, si on les voit s'animer
quelquefois, ce n'est que lorsqu'ils s'aperçoivent que la foi est en danger.
9. On voit donc celui qui s'est uni avec l'humilité par les
liens d'un mariage spirituel, doux et paisible, porté à la componction et à la
miséricorde, mais surtout calme et tranquille, joyeux et content, plein de
condescendance et de bienveillance pour les autres, rempli de ferveur et de
vigilance; et, pour tout dire en un mot, il est victorieux de toutes ses
passions, selon cette parole de David : Le Seigneur s'est souvenu de nous
dans notre humiliation, et nous a délivrés des mains de nos ennemis (Ps
135,23-24), c'est-à-dire, de nos passions et des souillures qu'elles ont faites
à notre âme.
10.
Un moine humble est bien éloigné de vouloir curieusement
pénétrer dans les secrets de Dieu; mais celui dont le cœur est enflé par
l'orgueil, désire même sonder la profondeur de ses jugements incompréhensibles.
11. Un jour que les démons observaient d'une manière toute
particulière, un des plus sages religieux, et qu'ils lui donnaient
intérieurement de grandes louanges sur la bonté de son âme, il leur répondit
avec une sagesse admirable : Si vous cessiez de me louer sur l'heureux état
de mon âme, je pourrais me croire quelque chose de grand et de bon; mais en le
faisant comme vous le faites, les éloges que vous me donnez, ne servent qu'à me
faire connaître et sentir les souillures et la corruption de mon cœur; car je
sais qu'il est immonde aux yeux du Seigneur, le cœur qui s'enfle et s'élève par
des sentiments de vanité. Si donc vous désirez que je devienne un orgueilleux,
taisez-vous et retirez-vous, ou si vous voulez que je sois rempli d'humilité,
continuez de me donner des louanges. Frappés et consternés par cette
apostrophe contradictoire, les démons prirent promptement la fuite et
disparurent.
12. Que votre âme, semblable à une citerne, ne soit
pas tantôt remplie des eaux vivifiantes de la sainte humilité, et tantôt
desséchée par les ardeurs de la vaine gloire et de l'orgueil, mais qu'elle soit
une source intarissable où l'humilité produise le calme des passions, et fasse
couler un ruisseau de pauvreté volontaire.
13. Sachez donc, mes amis, que c'est dans les saintes
vallées de l'humilité qu'on recueille avec abondance le froment et les autres
fruits spirituels. Oui, les âmes humbles sont des vallées qui, placées au milieu
des montagnes des travaux, des peines et des vertus, demeurent toujours
abaissées par les sentiments que nourrit en elles la vue de leur bassesse et de
leur néant.
14.
Remarquez que le psalmiste ne dit pas : J'ai jeûné, j'ai
passé les nuits dans les veilles, j'ai reposé sur la terre nue; mais qu'il dit :
je me suis humilié, et le Seigneur m'a délivré et sauvé (Ps 114,6). A
15. Si la pénitence, et les larmes qu'elle nous fait
répandre, ont le pouvoir de nous élever jusqu'aux cieux, c'est la sainte
humilité qui nous ouvre les portes de cet heureux séjour. C'est pourquoi la
pénitence, les larmes et l'humilité sont une respectable trinité dans l'unité de
l'humilité qui les contient toutes, et une admirable unité dans cette étonnante
trinité.
16.
Aussi, comme le soleil éclaire toutes les créatures
visibles, de même l'humilité affermit et perfectionne tout ce que la piété nous
inspire, et, comme tout est plongé dans les ténèbres en l'absence du soleil, de
même encore sans l'humilité, nos bonnes œuvres languissent et, sentent mauvais.
17. Il n'est qu'un seul lieu sur toute la surface de la terre
qui n'ait vu le soleil qu'une seule fois, et souvent la lumière d'une seule
bonne pensée a suffi pour produire l'humilité dans un cœur. Il n'est encore
qu'un seul jour dans la durée des siècles, où tout le genre humain se soit livré
à la joie, il n'est que la seule humilité qui soit une vertu inimitable aux
démons.
18.
S'élever, ne pas s'élever, et s'humilier, sont trois choses bien différentes. En
effet celui qui s'élève, s'avise de juger de tout; celui qui ne s'élève pas, ne
juge personne et se condamne lui-même, et celui qui s'humilie, quoiqu'il soit
innocent, se regarde toujours comme coupable.
19. Il y a encore une différence d'être humble, travailler à
devenir humble, et louer ceux qui s'exercent dans la pratique de cette vertu. La
première de ces trois choses regarde ceux qui ont atteint la perfection; la
seconde convient à ceux qui se sont sincèrement soumis au joug de l'obéissance,
et la troisième est le propre de tous les chrétiens.
20. Quand on pratique l'humilité de tout son
cœur, on prend
bien garde d'en être dépouillé par l'indiscrétion des paroles; car l'humilité
n'a ni langue ni porte.
21. Lorsqu'un cheval est tout seul dans un champ, il parait
courir bien vite; mais court-il avec d'autres chevaux, il ne semble plus être le
même.
22.
Raisonnez ainsi d'un âme. Commence-t-elle à ne plus se flatter des dons et à ne
plus se glorifier des ornements qu'elle a reçus de la nature, cesse-t-elle de
s'y complaire, c'est un heureux symptôme de guérison et d'humilité; mais
aime-t-elle à respirer la fumée infecte de l'orgueil, alors il lui est
impossible de flairer les doux et suaves parfums de l'humilité.
23. Celui qui m'aime, dit la sainte humilité, ne doit
faire de reproches à personne, ne juger personne, ne dominer sur personne; ne
faire jamais le bel esprit. Ceux qui se sont unis intimement avec moi, n'ont
d'autres lois à observer que celles que je leur donnerai.
24.
Il y avait un religieux qui faisait tous ses efforts pour
acquérir l'humilité; un jour les démons lui inspirèrent une violente pensée de
vaine gloire; mais ce saint et généreux athlète repoussa victorieusement cette
tentation, en se servant d'un pieux stratagème que Dieu lui suggéra. Il se leva
tout d'un coup et se mit à écrire sur les murs de sa cellule, les noms des
principales et des plus éminentes vertus, telles que la parfaite charité,
l'humilité angélique, l'oraison pure et fervente, la chasteté intègre et sans
tâche, et quelques autres semblables. Or toutes les fois que les pensées
d'orgueil revenaient à la charge pour le porter à ce vice, il leur disait :
Allons trouver nos juges; et il se présentant devant les noms qu'il avait
écrits, il se disait tout haut à lui-même : Tant que tu n'auras pas ces
vertus en partage, tu dois reconnaître que tu es encore bien loin de Dieu.
25. Personne n'a jamais pu connaître ni expliquer la nature et
les qualités constitutives du soleil, et nous ne le connaissons que par les
effets qu'il produit.
26. Ne devons-nous pas en dire autant de l'humilité ? car cette
vertu est un secours tout divin; c'est un voile admirable qui nous cache à
nous-mêmes la vue et la connaissance de nos bonnes œuvres; c'est une
intelligence profonde et parfaite de notre bassesse, laquelle empêche que les
voleurs n'approchent de notre âme; c'est une tour forte et puissante, dont parle
David, et qui nous défend des efforts de nos ennemis; enfin c'est un rempart qui
fait que les enfants d'iniquité, ne peuvent pas nous nuire, et qui dissipe et
met en fuite ceux qui nous haïssent.
27. Mais, outre ces propriétés, elle en a d'autres qui ne sont
pas moins admirables, et qu'une âme qui a le bonheur de posséder cette vertu,
sait fort bien distinguer. Or toutes ces qualités, si vous en exceptez une
seule, sont des indices de sa présence dans un cœur. Vous pourrez donc
reconnaître avec une espèce de certitude que vous possédez l'humilité, lorsque
vous vous trouverez rempli intérieurement d'une lumière inexprimable, d'un amour
inénarrable pour la prière, mais surtout, lorsque cette vertu purifiera votre
cœur, et le rendra incapable de juger et de condamner vos frères, même en leur
voyant faire des chutes et des fautes. Le précurseur de tout ceci, c'est la
haine de toute vaine gloire.
28.
La connaissance de nous-mêmes et des affections les plus
secrètes de notre cœur sèment et produisent en nous la sainte humilité : de
telle sorte que, si ce n'est pas cette connaissance qui la sème dans notre âme,
il sera de toute impossibilité qu'elle y pousse jusqu'à donner quelques fleurs.
29. En effet cette connaissance salutaire nous
procure la crainte du Seigneur, et cette crainte salutaire nous conduit bien
vite à la porte de la charité.
30. C'est pourquoi nous pouvons dire ici que l'humilité est la
porte du royaume des cieux, qu'elle nous y introduit et que c'est de ceux qui
pratiquent cette vertu, que le Seigneur veut parler lorsqu'il dit : Qu'ils
entreront dans le ciel, qu'ils sortiront de la vie présente sans aucune crainte,
et qu'ils trouveront de gras pâturages et des lieux pleins de verdure. (cf.
Jn 10,8-9) Ils renoncent donc à leur salut, deviennent les meurtriers de leur
âme, ceux qui prétendent entrer dans le ciel par une autre porte que par la
porte de l'humilité.
31. Mais pour venir à bout de nous connaître, ayons
sans cesse les yeux fixés sur nous. Et si, lorsque nous serons parvenus à nous
connaître, nous sommes bien convaincus que les autres sont meilleurs que nous,
nous aurons quelque sujet de penser et de croire que nous ne sommes pas fort
éloignés de la miséricordes.
32.
Il est impossible de tirer du feu de la neige; mais
serait-il moins difficile de trouver l'humilité dans le cœur d'un hétérodoxe,
et d'un enfant opiniâtre de l'erreur ? l'humilité, en effet, n'est-elle pas un
bien propre aux personnes pieuses et qui mènent une vie pure et irréprochable ?
33. Nous disons assez facilement que nous sommes de grands
pécheurs, peut-être le croyons nous bien sincèrement; mais ce n'est pas
précisément cet aveu qui nous fera connaître et éprouver si notre
cœur est
véritablement humble, ou superbe. Ce sont les humiliations et les mépris qui
nous donneront l'idée réelle de nos dispositions.
34. Quiconque désire avec une sainte ardeur d'arriver
heureusement au port sûr et tranquille de l'humilité, doit chercher et employer
tous les moyens capables de l'y conduire et de l'y faire entrer : tels que les
résolutions fermes, les raisonnements salutaires, les pensées raisonnables, les
prières ferventes, les méditations profondes, les supplications assidues, en un
mot, tout ce qu'il pourra imaginer lui être utile pour la fin qu'il se propose, jusqu'à ce qui enfin, aidé de la grâce de Dieu, il se soit exercé dans les
actions les plus viles et les plus humiliantes, qu'il ait retiré le vaisseau qui
porte son âme, de la mer orageuse de l'orgueil, et qu'il l'ait introduit dans le
port de l'humilité; car faisons attention que celui qui s'est délivré de
l'orgueil, a bientôt satisfait à la justice de Dieu pour ses péchés. Le
publicain de l'Évangile nous démontre cette consolante vérité.
35.
Savons-nous pourquoi certaines personnes ont conservé jusqu'à leur dernière
heure le souvenir de leurs fautes, lesquelles cependant leur avaient été
pardonnées ? c'était afin de nourrir et d'augmenter en elles l'esprit
d'humilité, et de détruire de plus en plus l'orgueil et la vaine gloire. Nous en
voyons d'autres méditer continuellement sur la Passion du Christ, afin de se
reconnaître toujours pour être les infortunés débiteurs de la Justice de Dieu;
d'autres, ne pas perdre de vue les fautes journalières dans lesquelles elles
tombent, afin de s'humilier sans cesse, et de se regarder comme les plus
méprisables des hommes; d'autres encore, se servir des tentations qui leur
arrivent, des chutes et des péchés qu'ils font, afin de se procurer l'humilité,
cette admirable mère des vertus; d'autres enfin, considérer et croire que s'ils
existent encore, ce ne doit être que pour s'humilier davantage devant Dieu, et
cette pensée ne les abandonne jamais : ils se répètent continuellement qu'ayant
reçu du Seigneur des dons plus abondants, ils doivent se juger indignes d'une si
grande libéralité, et ne voir dans les nouvelles faveurs dont Dieu les favorise,
que de nouvelles dettes ajoutées aux premières. Or, c'est dans une conduite
pareille que consiste le vrai bonheur, et où se trouve la véritable récompense
des efforts et des violences qu'on se fait.
36. Si donc il vous arrive de voir, ou d'entendre
dire que des personnes sont parvenues en peu de temps à la paix souveraine de
l'âme, sachez bien qu'elles ne sont arrivées à cette perfection qu'en suivant
cette conduite, qui est la voie la plus sûre, la plus heureuse et la plus
courte.
37. La charité et l'humilité sont deux compagnes
fidèles, la première nous élève vers le ciel, et la seconde nous y soutient et
nous empêche d'en descendre.
38. Autre qu'être contrit, se connaître et avoir
l'humilité. Ce sont trois choses différentes.
La connaissance et la pensée de nos péchés et de nos chutes nous
excitent au repentir, et répandent une sainte tristesse dans notre âme. En
effet, celui qui a le malheur de tomber, se foule et se brise; mais il apprend à
se défier de lui-même à recourir à la prière, à mettre une humble confiance et
Dieu, à s'appuyer, pour se soutenir, sur le bâton de l'espérance, et à s'en
servir pour chasser le désespoir qui, comme un chien furieux, voudrait le
dévorer. La connaissance de nous-mêmes est l'intelligence que nous avons acquise
de notre capacité réelle et de nos moyens; c'est encore un sentiment vif et
profond de nos faiblesses et de nos péchés, L'humilité est une doctrine sainte
que le Christ enseigne à ceux qui s'en rendent dignes par sa grâce, qu'il place
dans l'intérieur de leur âme, comme sur un lit nuptial, et dont toute
l'éloquence des hommes ne pourrait exprimer ni faire comprendre la puissance et
la vertu.
39. Dire qu'on a le bonheur de sentir en soi-même les
doux parfums de l'humilité, et néanmoins se laisser encore émouvoir par les
louanges des hommes, ne fut-ce que pour un instant, c'est se tromper trop
grossièrement, c'est trop méconnaître qu'on s'est trompé.
40. J'entendis un jour un saint homme dire dans la ferveur que
lui inspirait sa profonde humilité : Ne nous donnez " point, Seigneur,
non, ne nous donnez point la gloire, mais donnez-la tout entière à votre
saint Nom. (Ps 113,9) Il connaissait par sa propre expérience que notre
nature est si faible, qu'elle est dans l'impossibilité de se préserver, par ses
propres forces, des blessures que les ennemis du salut veulent lui faire.
Vous serez, ô mon Dieu, le sujet de mes louanges dans une grande assemblée
(Ps 21,26), c'est-à-dire, dans les siècles infinis de l'éternité; car pour nous,
devons-nous ajouter, nous ne pouvons recevoir de la gloire avant la vie future,
sans que nous soyons misérablement exposés à nous perdre par la vanité qu'elle
nous inspirerait.
41. Si la fin, l'horrible perfection et le dernier degré de
l'orgueil consistent à faire semblant, pour s'attirer des louanges et de la
gloire, d'être orné des vertus que l'on n'a réellement pas; le comble et la
perfection de l'humilité consistent à laisser croire, afin de paraître plus vil
et plus méprisable, qu'on est coupable de certaines fautes dans lesquelles on
n'est pas tombé. C'est, sans doute, pour cette fin, qu'un saint religieux prit
en présence de ses frères du pain et du fromage, et mangea l'un et l'autre, il
prétendait par là donner à penser qu'il n'était pas aussi mortifié qu'on le
croyait. C'est encore pour la même fin et pour se faire regarder comme un
insensé, qu'un autre quitta ses habits pour entrer dans une ville. Il était bien
loin de se conduire de la sorte, à cause de quelques mauvaises pensées; car la
modestie et la chasteté étaient son partage. Ceux qui sont humbles n'ont pas à
craindre d'offenser les autres; car ils ont reçu de Dieu, par le moyen de la
prière, toutes les grâces et tous les doits nécessaires pour donner satisfaction
à tout le monde. Au reste, comme toute leur inclination est pour la pratique de
l'humilité, ils se mettent fort peu en peine des railleries et du blâme des
hommes. Nous sommes tout-puissants dans Dieu, lorsqu'Il exauce les vœux que nous
Lui adressons.
42. Soyez donc dans la volonté sincère de déplaire
aux hommes plutôt qu'à Dieu; car il prend plaisir de nous voir rechercher avec
empressement les mépris et les humiliations, afin de tourmenter, de persécuter
et d'exterminer en nous la vraie estime que nous avons de nous-mêmes, et la
vaine gloire que nous recevons des applaudissements des hommes.
43. Il est certain que la fuite du monde et la
retraite nous font admirablement bien entrer dans les exercices de l'humilité,
et qu'il n'appartient qu'aux âmes fortes et généreuses de s'exposer ainsi aux
railleries et aux mépris de leurs proches et de leurs amis. Ne soyez pas surpris
de toute que je viens de dire, car personne n'a jamais pu d'un seul pas monter
sur cette échelle divine.
44. Rappelez-vous que nous saurons enfin que nous sommes les
disciples de Dieu, non parce que les démons nous obéissent, mais parce qu'ainsi
qu'il nous l'enseigne Lui-même, nos noms sont écrits dans le ciel de l'humilité
(cf. Jn 13,35 et Lc 10,20).
45. La nature des citronniers est telle, que,
lorsqu'ils poussent leurs branches en haut, c'est la preuve d'une stérilité
absolue, et que s'ils les laissent tomber, c'est un signe qu'ils donneront des
fruits en abondance. Quiconque saura réfléchir, comprendra ce que nous voulons
exprimer ici.
46. L'humilité est une échelle par laquelle on monte jusqu'à
Dieu; mais les uns montent jusqu'au trentième échelon; les autres, jusqu'au
soixantième, et les autres, jusqu'au centième. Ceux qui ont, par la victoire
entière sur les mauvaises inclinations de leur cœur, obtenu de jouir de la paix
parfaite, montent sur le plus élevé, qui est le centième; le second convient à
ceux qui marchent courageusement dans les voies du salut; quand au premier, qui
est le plus bas, tous peuvent espérer d'y monter.
47. Celui qui se connaît, se gardera bien
d'entreprendre des choses qui soient au dessus de ses forces; mais il marchera
avec constance dans les voies de l'humilité.
48.
Les petits oiseaux tremblent à la vue d'un épervier, et les âmes solidement
humbles craignent et redoutent le bruit des contestations.
49. Bien des personnes sont parvenues au salut, sans avoir été
ni prophètes ni thaumaturges, et sans avoir reçu des révélations
extraordinaires; mais jamais personne n'y est parvenu, et n'y parviendra jamais
sans l'humilité. N'est-ce pas cette vertu qui est la gardienne fidèle même des
dons extraordinaires ? n'est-il pas misérablement arrivé que ces dons célestes
ont été la cause ou l'occasion que des cœurs, qui n'étaient pas sincèrement
vertueux, ont honteusement chassé l'humilité loin d'eux ?
50. Or nous devons admirer ici comment Dieu, afin de nous faire pratiquer, comme malgré nous, la sainte vertu d'humilité, a voulu par une providence toute particulière que les autres vissent et connussent mieux nos fautes que nous ne les connaissons nous-mêmes. Il nous a donc mis dans la nécessité de reconnaître et d'avouer que ce n'est point à nous que nous pouvons attribuer le salut et la guérison de notre âme, mais à l'assistance de nos frères et au secours de Dieu.
51. Celui qui est véritablement humble déteste sa
propre volonté, et ne la regarde que comme une trompeuse; et, par la confiance
qu'il met en Dieu dans ses prières, il apprend ce qu'il doit savoir et faire.
Pour remplir les devoirs de l'obéissance, il ne considère ni la vie ni les
mœurs
des personnes qui le dirigent; mais il s'abandonne entièrement aux soins
paternels de Dieu, et se rappelle qu'autrefois le Seigneur se servit de la voix
d'un âne pour donner des instructions à Balaam. Et quand même cet humble et
fidèle serviteur de Dieu n'agirait, ne penserait et ne parlerait en toute chose
que d'une manière très conforme à sa sainte volonté, il se garderait bien encore
de se fier à son propre jugement; car, il faut le dire : une âme vraiment humble
n'a pas une moindre peine, ne souffre pas un moindre tourment, de se fier à son
propre discernement, qu'un cœur superbe, de se soumettre au jugement des
autres.
52.
Il me semble donc qu'il n'y a que les anges qui soient
incapables de tomber dans quelques faiblesses; car j'entends un ange terrestre
me dire : Il est vrai que je ne me sens coupable sur rien, mais je ne suis
pas justifié pour cela; car ce n'est pas à moi, mais au Seigneur, de me juger.
(1 Cor 4,4) C'est pourquoi nous devons nous reprendre et nous condamner
nous-mêmes sévèrement, afin que, par ce mépris et cette humiliation volontaires,
nous puissions effacer les fautes dans lesquelles nous tombons sans nous en
apercevoir. Nous devons en agir ainsi, parce qu'autrement nous aurions
un compte terrible à rendre à l'heure de la mort.
53. Celui qui demande au Seigneur des grâces dont il se juge
indigne à cause du peu de mérite de ses bonnes œuvres, recevra en vertu du
sentiment de son indignité des dons, et des faveurs qui surpasseront
infailliblement la valeur réelle des vertus qu'il a pratiquées. C'est ce que
nous fait connaître l'exemple du publicain qui, tout en osant ne demander que la
rémission de ses péchés, reçut une pleine et entière justification. C'est encore
ce que nous apprend le bon larron : il se contenta, par humilité, de demander au
Seigneur de Se ressouvenir de lui dans son royaume; il reçut le paradis tout
entier en héritage. (cf. Lc 23,43).
54.
Comme dans le monde, par l'ordre que Dieu y a réglé, on ne
voit dans aucune créature des feux grands ou petits; de même dans l'ordre de la
grâce on ne voit pas que le feu de la concupiscence subsiste dans un cœur
solidement et sincèrement humble : or, cette concupiscence est la matière et la
cause de tous les vices dans lesquels nous avons le malheur de tomber. En effet
tant que nous tombons volontairement dans le péché, nous ne sommes pas
véritablement humbles, et nous sentons la présence de la concupiscence.
55. Le Seigneur sachant combien les habitudes corporelles
contribuent puissamment à former l'âme à la vie de l'humilité, et voulant nous
servir Lui-même d'exemple, se ceignit d'un linge pour laver les pieds à ses
apôtres et pour nous apprendre le chemin qui conduit à l'humilité. En effet les
affections de notre âme se forment assez ordinairement par les actions du corps,
et elle s'accoutume facilement à ce que le corps fait extérieurement.
56. L'autorité que Dieu donna à l'un des anges, non point afin
qu'il en abus pour s'enorgueillir. Il fut cependant la cause et l'occasion de son orgueil.
57. Celui qui est assis sur le trône, tient une autre conduite
que celui qui est sur un fumier. C'est pour cette raison que Job, cet homme si
saint et si juste, en demeurant sur son fumier et hors de sa ville, put acquérir
une humilité parfaite, et dire à Dieu du fond de son cœur : Je m'humilie et
m'abaisse devant vous, ô mon Dieu, je reconnais ma bassesse, et je fais
pénitence dans la poussière et dans la cendre (Job 42,6).
58.
Je vois encore Manassès, roi de Juda, qui était un des plus grands pécheurs du monde; car outre une
infinité de crimes dont il s'était rendu coupable, il
avait profané le temple de Dieu et avait remplacé le
culte qu'on devait rendre à sa Majesté souveraine, par le
culte, impie et sacrilège qu'il rendait et faisait rendre aux
idoles : de sorte que, quand même l'univers entier aurait fait
des jeûnes rigoureux pour ce roi criminel, cette pénitence
n'aurait pas été capable de lui obtenir le pardon
de ses exécrables impiétés. Cependant
l'humilité eut la vertu de guérir les plaies
désespérées et incurables de cet indigne monarque.
59. Aussi David, en parlant à Dieu, n'hésite pas de lui dire :
Si vous avez souhaité, ô mon Dieu, un sacrifice, je n'aurais pas manqué de
vous en offrir; mais vous n'auriez pas pour agréables les holocaustes que
je vous offrirais, c'est-à-dire les jeûnes qui affligent le corps, le sacrifice
que je dois vous offrir, c'est le sacrifice d'un cœur brisé de douleur; car
vous ne mépriserez pas un cœur contrit et humilié. (Ps 50,18)
60. Aussi, lorsque le prophète, au nom du Seigneur, lui eut reproché
l'homicide et l'adultère qu'il avait commis, l'humilité fit prononcer à ce
prince ces paroles : J'ai péché contre le Seigneur (cf. 2 Sam 12,13); et
au même moment, Dieu lui fit faire par le même prophète, cette consolante
réponse : Le Seigneur vous a pardonné votre péché. (ibid.)
61. Nos pères, ces hommes si recommandables, nous ont enseigné
que les travaux et les pénibles exercices du corps sont comme le chemin qui nous
conduit à la pratiqué de l'humilité, et qu'ils sont le fondement sur lequel
repose cette vertu. Pour moi je ne pense pas tout-à-fait de même; car je crois
que c'est l'obéissance qui nous mène à l'humilité, et que ce sont la droiture et
la sincérité du cœur qui lui servent de base et de fondement. En effet la
droiture du cœur déteste la vaine gloire.
62. Si l'orgueil a pu changer les anges en démons,
l'humilité, si elle pouvait devenir leur partage, serait capable de transformer
les démons en anges. Que les hommes qui ont eu le malheur de pécher, relèvent
donc leur courage abattu !
63. Hâtons-nous de travailler de toutes nos forces pour arriver
à la possession de l'humilité. Que si nous ne pouvons pas parvenir jusqu'à la
perfection de cette vertu, efforçons-nous de nous appuyer sur ses épaules; et si
malheureusement il nous arrivait de faire quelque chute et de succomber à
quelque tentation, gardons-nous bien de nous séparer de l'humilité, tenons-la
fortement embrassée; car je serais grandement étonné que celui qui se séparerait
de l'humilité, fût capable de recevoir quelque grâce qui pût le conduire au
salut éternel.
64. Les nerfs qui fortifient l'humilité, et les moyens qui la
font acquérir, sont les vertus suivantes : la pauvreté, la fuite du monde, le
soin de ne pas paraître sage, un la simplicité dans les paroles sincère, la
demande de l'aumône, le silence sur la noblesse de sa naissance, le renoncement
à la liberté de parole et d'allure, l'éloignement du bavardage. Toutes ces
choses sont de simples marques qui annoncent qu'on a le bonheur de posséder
cette incomparable vertu.
65.
Rien ne contribue davantage et, plus efficacement à nous
humilier qu'une extrême pauvreté, et un état dans lequel on ne peut vivre que
par les aumônes qu'on demande et qu'on reçoit. Lorsque nous pouvons nous élever,
et que néanmoins nous faisons tous nos efforts pour nous abaisser et pour
chasser loin de nous toute enflure du cœur c'est alors, oui, c'est alors que
nous montrons et que nous donnons des preuves que nous possédons la véritable
sagesse, et que nous sommes réellement les serviteurs et les amis de Dieu.
66.
Quand donc vous vous armez pour combattre quelque vice, ne
manquez pas d'appeler l'humilité à votre secours; car avec elle vous
marcherez hardiment sur l'aspic et sur le basilic, et vous foulerez aux
pieds le lion et le dragon (Ps 90,13) sans qu'ils puissent vous nuire ni les
uns ni les autres , c'est-à-dire, le péché, le désespoir, le dragon du corps.
67. L'humilité est un canal céleste qui possède la
vertu de retirer notre âme de l'abîme du péché et de l'élever jusqu'au ciel.
68. Quelqu'un ayant un jour aperçu dans le fond de son âme la beauté ravissante de cette vertu, tout hors de lui-même, il se permit de lui demander quel était celui de qui elle avait reçu le jour et l'existence. Elle lui répandit avec un doux sourire : Comment se fait-il que vous désiriez connaître le nom de mon père ? Il est sans nom, aussi bien que moi; je ne vous expliquerai cette merveille que lorsque vous serez entré dans la possession de Dieu, à qui soient toute gloire et tout honneur dans tous les siècles des siècles. Amen.
Je termine ce degré en disant que, comme c'est la mer qui est la cause et la nourrice de toutes les fontaines, de même l'humilité est la source de la discrétion.
Du Discernement dans les pensées, les vices et les vertus.
1. Le discernement dans les personnes qui commencent
à servir Dieu, est une connaissance exacte qu'elles ont de l'état de leur âme;
par rapport à celles qui ont déjà fait quelques progrès dans le service du
Seigneur, c'est un sentiment intérieur qui leur fait distinguer avec certitude
le bien proprement dit de celui qui est seulement naturel et qui souvent fait la
guerre au bien surnaturel; et dans celles qui ont heureusement atteint la
perfection, c'est une connaissance qu'elles ont reçue des lumières que Dieu a
répandues abondamment dans leur âme, par laquelle, non seulement elles sondent
les plis et les replis de leur cœur, mais peuvent pénétrer jusque dans
l'intérieur de leurs frères.
Mais si nous voulons définir le discernement d'une manière
générale et qui puisse tout renfermer et convenir à tout, nous dirons et qu'elle
est et qu'elle doit être une lumière intérieure qui nous fait connaître avec
certitude, en tout temps, en tout lieu et dans toutes nos actions, qu'elle est
la sainte et adorable volonté de Dieu, et que ceux-là seuls la reçoivent qui
sont purs dans leurs affections, dans leurs actions et dans leurs paroles.
2. Celui qui par l'esprit de Dieu a vaincu trois
ennemis de son salut, vient bien facilement à bout de terrasser les cinq autres;
mais celui qui néglige d'attaquer et de vaincre ces trois ennemis, ne peut
compter sur aucune autre victoire. Le discernement est donc une conscience sans
tâche, elle n'habite que dans ceux dont les sens sont purs et chastes.
3. Personne, soit qu'il voie par lui-même, soit qu'il
entende raconter aux autres que dans l'état religieux il arrive des choses
extraordinaires et surnaturelles, ne peut, parce qu'il n'en connaît pas la
nature, les révoquer en doute; car où habite Dieu, qui est au dessus de la
nature, là il peut bien se trouver des choses au dessus de la nature et de ses
lois ordinaires.
4. La paresse, l'orgueil, et l'envie des démons, sont
les trois principales armes dont ces esprits infernaux se servent pour nous
faire la guerre. La première de ces armes doit nous couvrir de confusion, la
seconde nous précipite dans la dernière des misères; la troisième, est une
véritable félicité et un bonheur parfait.
5. Après Dieu, c'est à notre conscience que nous
devons recourir, comme à la règle que nous avons à suivre : c'est elle qui est
chargée de nous faire connaître de quel côté s'élèvent les vents impétueux des
tentations, de nous avertir quand il est à propos de tendre les voiles, et de
nous diriger de manière que nous puissions éviter un triste naufrage.
6. Les démons, dans tous nos exercices de piété, nous tendent
des pièges pour nous faire tomber dans trois fosses qu'ils ont eux-mêmes
creusées. Ils s'efforcent d'abord de nous détourner de bien faire; ensuite,
s'ils se voient vaincus dans ce premier combat, ils cherchent à corrompre notre
cœur par des intentions mauvaises qu'ils nous inspirent, et à nous empêcher de
ne nous proposer pour fin que la Gloire de Dieu; enfin, si dans cette seconde
attaque, leurs efforts ne leur ont servi de rien, ils se cachent dans
l'intérieur de notre âme, qui est tranquille, afin de lui inspirer que nous
sommes vraiment heureux de ne rien faire que selon la Volonté de Dieu et pour sa
plus grande gloire. Or nous résisterons à la première tentation par une grande
diligence, une scrupuleuse exactitude à nos devoirs, et par la pensée et le
souvenir de la mort; à la seconde, par l'obéissance et le mépris de nous-mêmes;
et à la troisième, par la connaissance de notre imperfection et de l'inutilité
de nos œuvres. C'est là le grand travail que nous avons continuellement à faire
jusqu'à ce que le feu de l'amour de Dieu nous fasse entrer dans son sanctuaire.
Car alors nous ne serons plus inquiétés, ni portés aux péchés, à cause de nos
vieilles habitudes. Dieu, qui est un feu purifiant (Heb 12,29), consumera toutes
les ardeurs funestes de la concupiscence, arrêtera tous ses mouvements déréglés,
nous préservera de la présomption, et nous empêchera de tomber, soit dans
l’aveuglement intérieur, soit dans l'aveuglement extérieur.
7. Mais les démons font précisément le contraire; car
aussitôt qu'ils ont pu rendre notre âme leur triste esclave, ils y éteignent
toute sorte de lumières, et nous réduisent à une telle pauvreté, qu'il ne nous
reste ni prudence, ni discernement, ni connaissance, ni respect pour rien, et
que nous n'avons pour partage que l'indolence, la stupeur, l'endurcissement,
l'indiscrétion et l'aveuglement.
8. Ils connaissent par leur propre expérience, tout
ce que nous venons de dire, ceux qui ont eu le bonheur de sortir de l'abîme
d'impureté par le moyen des jeûnes et des autres austérités de la pénitence de
renoncer à une confiance insensée dans leurs propres forces, pour suivre les
règles de la modestie, et d'abandonner une honteuse impudence pour observer les
lois de la pudeur.
Ils savent qu'aussitôt que leur âme fut délivrée et guérie de
ses maladies mortelles, que leur esprit se trouva hors de ces ténèbres épaisses
dans lesquelles il était enseveli, et que leur cœur fut purifié de la corruption
du péché, ils eurent honte d'eux-mêmes, des actions qu'ils avaient faites et des
paroles qu'ils avaient dites pendant leur déplorable captivité.
9.
En effet, à moins que la lumière divine ne s'obscurcisse dans une âme, et
qu'elle ne tombe dans les ténèbres d'une nuit funeste, les démons sont dans
l'impuissance de lui enlever sa sainteté et son innocence, de l'immoler à leur
fureur et de la perdre. Oui, je le répète tant qu'une âme en cette vie est
éclairée des rayons du soleil de justice, les démons sont privés du pouvoir de
lui faire du mal. Or les démons ravissent à une âme le trésor précieux de son
innocence, en la soumettant, sans qu'elle s'en aperçoive, sous leur esclavage;
ils l'immolent à leur fureur, lorsqu'ils étouffent en elle toutes les lumières
de la conscience, de sorte qu'ils la précipitent dans des crimes honteux et
détestables; enfin ils achèvent de la perdre, lorsqu'après l'avoir fait tomber
dans le péché, ils la livrent aux horreurs du désespoir.
10. Que personne ne s'avise ici d'alléguer sa
faiblesse pour excuse, et ne dise que les commandements de Dieu sont
impossibles; car il en est qui, sur plisseurs choses, vont même au delà de ce
que l'Évangile commande et pour en être assuré, faites attention à celui qui
aima son prochain plus que lui-même.
11.
Que ceux qui sont humbles, prennent courage, quand même il leur arrive d'être
troublés par leurs passions ! car, bien que dans un temps ils aient eu le
malheur d'être tombés dans toute sorte de péchés, de s'être laissé prendre à
tous les pièges du démon, et d'avoir éprouvé toutes les maladies spirituelles,
si Dieu leur accorde enfin la guérison, ils pourront encore servir eux-mêmes aux
autres de médecins, de phares, de lampes et pilotes; leur faire connaître les
différents symptômes des maladies de l'âme, et, par l'expérience qu'ils en ont
faite, les préserver des dangers auxquels ils seraient exposés.
12.
S'il se trouve des gens qui, quoique tyrannisés par leurs
passions, soient capables de donner à leurs frères des leçons utiles et simples,
je suis bien éloigné de le leur défendre — qu'ils le fassent; car il pourra fort
bien arriver qu'à cause des exhortations qu'ils feront, ils prennent honte
d'eux-mêmes, et commencent à faire mieux et à mener une meilleure vie. Cependant
ces personnes ne peuvent pas se mêler de gouverner ni de conduire leurs frères.
J'ai vu des hommes qui, étant tombés dans le bourbier du vice, et s'y roulant de
plus en plus, ne laissaient pas de raconter à ceux qu'ils voyaient exposés au
même péril, comment et pourquoi ils avaient été eux-mêmes victimes de leur
témérité. Or ils pourraient de la sorte pour préserver les autres de la chute
qu'ils avaient faite, et les empêcher de tomber dans l’abîme où ils se voyaient.
Mais qu'est-il arrivé ? Dieu, qui est infini en miséricorde, comme il l'est en
puissance, eut égard aux charitables intentions de ces personnes, et les délivra
des chaînes odieuses de leurs péchés. Quant à ceux qui, de sang froid, se
soumettent volontairement au joug tyrannique des passions, tout ce qu'ils ont à
faire, c'est de garder le silence c'est par ce seul moyen qu'ils pourront donner
des leçons aux autres. Aussi leur est-il nécessaire de se rappeler ces paroles :
Jésus commença d'abord à a faire, et ensuite Il enseigna. (Ac 1,1)
13. La mer que nous avons à traverser, ô humbles
religieux, est terrible et furieuse : elle est continuellement agitée par des
vents impétueux, et bouleversée par des tempêtes effrayantes; elle est remplie
d'écueils menaçants, de gouffres profonds, de pirates impitoyables, de golfes
dangereux, de bancs de sable; elle est peuplée de monstres affreux, couverte de
flots et de vagues écumantes. Or les écueils de cette mer sont la colère, qui
cause tout-à-coup dans une âme un embrasement terrible; les gouffres sont ces
vertiges qui s'emparent de nous et nous précipitent dans le désespoir, qui est
un abîme sans fond; ces syrtes et ces bancs de sable, sont les ténèbres de notre
esprit, lesquelles nous font souvent prendre le mal pour le bien; ces monstres,
nous représentent notre propre corps pesant, lourd et dangereux par les passions
cruelles qu'il nourrit et fomente; ces pirates dévastateurs, sont les ministres
et les auteurs de la vaine gloire, lesquels nous enlèvent impitoyablement tout
le bagage et tout le trésor de nos bonnes œuvres, fruit de nos travaux et de nos
sueurs; par les flots, entendons les excès et les dérèglements de
l'intempérance, qui nous jette brusquement dans la gueule et sous la dent des
monstres de l'enfer; et par tourbillons, comprenons l'orgueil qui, chassé du
ciel où le démon lui donna naissance, veut maintenant nous élever jusqu'aux
cieux pour nous faire tomber jusqu'au plus profond de l’abîme.
14. Ceux qui sont des hommes consommés dans les
sciences, connaissent très bien les choses convenables d'abord à ceux qui
commencent leurs études; celles qui conviennent à ceux qui ont fait quelques
progrès; enfin celles qui sont propres à ceux qui sont devenus capables de
donner des leçons aux autres. Prenons bien garde qu'après avoir longtemps
étudié, on ne nous trouve toujours qu'aux premiers éléments de la science
spirituelle et religieuse. N'est-il pas honteux pour un vieillard de ne se voir
qu'aux écoles de l'enfance.
Or voici le véritable alphabet de ceux qui veulent apprendre la science
religieuse :
A. l'obéissance;
B. le jeûne;
C. le cilice;
D. la cendre;
E. les larmes;
F. la confession;
G. le silence;
H. l'humilité;
I. les veilles;
K. la générosité;
L. le froid;
M. le travail;
N. les afflictions;
O. les mépris;
P. la contrition;
Q. l'oubli des injures;
R. la charité fraternelle.
S. la douceur;
T. la foi sainte et exempte de curiosité;
V. l'indifférence pour le monde;
X. une sainte aversion pour les parents;
Y. un détachement parfait de toute chose;
Z. une grande simplicité unie à une grande innocence, et une
abjection volontaire.
Quant à ceux qui ont déjà fait quelques progrès dans la
science religieuse, leur étude et leur application particulières doivent être de
s'efforcer de remporter une victoire complète sur la vaine gloire et sur la
colère, de nourrir et d'augmenter en eux l'espérance des biens à venir, de
rendre plus parfaite la paix de leur âme et plus grande, la circonspection de
leur esprit, de graver de plus en plus dans leur mémoire le souvenir et la
pensée des jugements de Dieu, de perfectionner leurs sentiments de tendresse et
de commisération pour leurs frères, d'exercer envers eux les devoirs de
l'hospitalité avec affection et prudence, d'être plus doux et plus modérés dans
les corrections, plus fervents et plus recueillis dans la prière, enfin, de
mépriser entièrement les richesses.
Pour ce qui regarde les parfaits qui, par une piété fervente,
ont consacré à Dieu toutes les pensées de leur esprit, tous les sentiments de
leur cœur et toutes les actions de leur corps, voici l'alphabet qui leur
convient :
Ils doivent :
A. conserver leur cœur libre de toute passion;
B. nourrir dans eux une charité parfaite;
C. pratiquer une humilité profonde;
D. avoir un éloignement absolu de toutes les vanités du siècle;
E. être dévorés d'un zèle ardent pour conserver la Présence de
Jésus Christ;
F. user d'un soin tout particulier pour défendre le trésor de
leurs prières et des lumières qu'ils ont reçues, des embûches et des pièges des
démons qui veulent le leur enlever;
G. s'enrichir de plus en plus des dons et des illuminations
célestes;
H. désirer ardemment la fin de leur vie;
I. n'avoir que de l'aversion pour la vie présente;
K. éviter tout ce qui peut flatter la chair;
L. mériter de devenir auprès de Dieu des avocats et des
intercesseurs pour tout le monde;
M. faire en sorte d'engager Dieu à faire miséricorde aux hommes;
N. participer au ministère des anges;
O. devenir des trésors de science;
P. se rendre dignes d'être les interprètes des vérités
surnaturelles et des mystères;
Q. mériter d'être les dépositaires des secrets du ciel;
R. sauver les hommes;
S. soumettre les démons;
T. triompher des passions et des vices;
V. vaincre la chair;
X. gouverner la nature entière;
Y. faire une guerre à toute outrance au péché;
Z. être des temples vivants de la paix souveraine du cœur, et
par la grâce des imitateurs parfaits de notre Seigneur Jésus Christ.
15. Lorsque nous nous sentons frappés d'une maladie
grave, c'est alors que nous devons redoubler de soin et de vigilance. En effet
c'est dans ces moments où les démons, nous voyant comme abattus par la maladie,
et incapables par la faiblesse de notre corps, de nous servir de nos saints
exercices qui étaient les armes avec lesquelles nous les mettions en fuite, ont
coutume de faire les derniers efforts pour nous vaincre. Pendant leurs maladies
les gens du monde sont exposés aux emportements de la colère, et quelques fois à
l'impiété des blasphèmes, mais les moines et ceux qui vivent loin du siècle,
s'ils ont en abondance les choses qui leur sont nécessaires, sont exposés aux
tentations d'intempérance, et même de luxure. Quant à ceux qui sont privés de
secours lorsqu'ils sont malades, comme les solitaires, ils sont terriblement
tentés de se livrer à la négligence, à l'ennui et à la tristesse.
16. J'ai même vu quelquefois que le démon de
l'incontinence augmentait les douleurs de certains malades, au point de leur
donner des mouvements par lesquels leur conscience pouvait être troublée. Or je
ne pouvais me rendre raison comment, au milieu d'aussi grandes souffrances, la
chair fût encore capable de se révolter contre l'esprit; mais comme je retournai
ensuite pour les visiter, je les trouvai sur leur lit de douleur tellement
soulagés par les secours spirituels que Dieu leur avait accordés et par les
sentiments de componction qu'il leur avait inspirés, que la consolation qu'ils
avaient ainsi reçue, leur ôtait le sentiment de leurs souffrances, et leur
faisait désirer de ne jamais en être délivrés. Enfin je retournai encore les
voir, et je les trouvai toujours malades; mais je remarquai que leurs douleurs
et leurs souffrances avaient été des remèdes salutaires et efficaces pour les
guérir de leurs maladies spirituelles. J'adorai Dieu et le remerciai de la grâce
qu'il faisait aux hommes en se servant de leur corps de boue pour les purifier
et les sanctifier.
17. Il y a dans le fond de notre âme un sentiment tout
spirituel, lequel nous porte sans cesse à le chercher dans nous, quand même il
ne s'y trouve pas et lorsque nous avons le bonheur de le trouver, nous ne
tardons pas de voir les ténèbres produites par les passions déréglées se
dissiper et disparaître de notre esprit. C'est ce qui a fait dire à un homme
sage cette parole remarquable : Vous trouverez en vous un sentiment tout
divin.
18. La vie monastique doit remplir tous les
sentiments du cœur, régler toutes nos actions, veiller sur nos paroles, former
nos pensées et présider à tous nos mouvements : autrement ce ne serait pas une
vie monastique, et bien moins, une vie angélique.
19.
Concevez la différence qu'il y a entre la providence de Dieu, le secours de sa
grâce, la protection qu'Il accorde, la miséricorde dont il use à notre égard et
les consolations dont il nous fait jouir. Sa providence brille d'une manière
frappante dans tous les ouvrages de l'univers, mais nous ne voyons le secours de
sa grâce qu'au milieu des fidèles; sa protection, que parmi ceux qui sont
vraiment fidèles; nous observons sa Miséricorde dans ses serviteurs dévoués, et
ses Consolations parmi ceux qui l'aiment sincèrement.
20. Parfois, ce qui a coutume d'être un bon remède
pour certaines personnes, devient un poison véritable pour d'autres, et que ce
même remède donné à la même personne, mais dans des circonstances différentes,
lui est salutaire dans un temps, et funeste dans un autre.
21. J'ai vu un médecin spirituel, également ignorant
et indiscret, lequel accabla si mal à propos de reproches un pauvre malade qui
languissait sous le poids de ses péchés, qu'il le poussa dans les horreurs du
désespoir. S'en ai vu un autre, plein de science et de sagesse, qui, par des
reproches humiliantes, fit comme une incision dans un cœur gonflé d'orgueil, et
en fit heureusement sortir toute la corruption infecte qui le gâtait et le
salissait.
22. J'ai vu le même malade spirituel qui tantôt, pour
se guérir des passions qui corrompaient son cœur, avalait comme un breuvage
salutaire toute l'amertume de l'obéissance, et en devenait vigoureux, ardent,
laborieux et vigilant, et tantôt, pour rendre la vue à l'œil de son âme, se
tenait dans une immobilité et un silence parfaits, ne regardant personne et ne
parlant à personne. Que celui qui a des oreilles pour entendre, comprenne ce que
je veux dire ici !
23. Il y en a, et je vous avoue que je ne sais
comment car je n’ai point cherché à connaître par moi-même et par mon propre
jugement comment arrivaient ces dons et ces faveurs précieuses, mais enfin il y
en a qui sont naturellement portés à la continence, au repos de l'âme, à la
modestie, à la douceur et à la componction du cœur.
Il y en a d'autres qui ont des inclinations opposées à ces
vertus, et qui combattent de tout leur pouvoir ce mauvais naturel. Or, quoique
ces derniers ne triomphent pas toujours de leurs penchants, je les crois
préférables aux premiers; car ils triomphent de la nature même.
24. Ne venez donc pas vous glorifier devant moi, vous
qui, sans travail et sans peine, jouissez de ces dons et de ces faveurs de la
nature; mais confessez avec humilité que le souverain Dispensateur des dons ne
vous a si bien favorisés, que parce qu'Il connaissait votre extrême faiblesse,
qu'Il prévoyait que, sans ces grâces toutes gratuites, vous vous seriez perdus,
et parce que dans sa Bonté infinie, Il voulait vous sauver.
Nous devons encore observer qu'une bonne éducation, des
instructions salutaires reçues dans notre enfance, les exercices spirituels
auxquels nous nous sommes livrés pendant notre adolescence, peuvent dans la
suite de notre vie nous porter à pratiquer la vertu et à faire profession dans
la vie monastique; mais que toutes ces choses peuvent nous en détourner, si
elles n'ont pas été bonnes et chrétiennes.
25. Les anges sont une lumière pour les moines; les
moines doivent être la lumière des autres hommes. C'est pourquoi ils sont
obligés spécialement à faire tous leurs efforts pour devenir des hommes
exemplaires, et pour ne jamais, soit dans leurs paroles, soit dans leurs
actions, donner lieu à personne de se scandaliser; car si la lumière se change en ténèbres, que
deviendront les ténèbres elles-mêmes, je veux dire ceux qui vivent au milieu du monde ? (cf. Mt 6,23)
26. Si donc vous m'écoutez et que vous désiriez
suivre mes avis, vous n'oublierez pas qu'il nous importe beaucoup de ne pas être
légers ni inconstants, et de ne pas diviser les forces de notre âme, déjà si
pauvre et si faible, si nous voulons combattre avec quelque avantage les
milliers d'ennemis qui nous attaquent; car autrement il nous serait impossible
de connaître et d'éviter les ruses infinies dont ils se servent pour nous perdre.
27. Munissons-nous donc des secours que nous offre la
très sainte Trinité, et employons trois vertus pour faire la guerre à trois
vices différents. Si nous ne le faisons pas, nous nous exposons évidemment à des
maux et à des inquiétudes innombrables.
28. En effet, si Dieu, qui autrefois changea la met
en terre ferme, est avec nous, ne serons-nous pas semblables aux Israélites ?
éclairés et protégés par sa Présence, nous passerons sans danger à travers les
flots mugissants, et nous verrons nos Égyptiens ensevelis sous les eaux; mais,
au contraire, si Dieu ne nous assiste pas qui pourra seulement entendre, sans
frémir, le bruit confus des vagues et des flots ? qui sera capable de se
soutenir devant les efforts furieux de sa propre chair ?
29. Si Dieu, par les bonnes œuvres que sa grâce nous
fera pratiquer, se montre dans notre cœur, aussitôt tous nos ennemis, qui sont
les siens, seront dissipés et mis en déroute; et si, par la sainteté et la
ferveur de nos prières, nous L'appelons à notre secours, tous ceux qui, selon
l'expression de David, haïssent le Seigneur, prendront la fuite en sa présence
(cf. Ps 67,2), et nous pouvons ajouter : à la nôtre. 30. N'oublions pas que ce
ne sera point avec des paroles vaines et stériles, que nous apprendrons les
choses célestes; mais par nos travaux, nos efforts et nos sueurs. Il ne s'agira
pas en effet à la fin de notre vie de présenter au souverain Juge des paroles,
mais des œuvres.
31. Lorsque quelqu'un apprend qu'un trésor est caché
quelque part, il s'empresse de fouiller pour le trouver, et s'il le trouve, il
le garde avec un grand soin. Ceux qui sont riches sans avoir travaillé pour le
devenir, dissipent ordinairement leur fortune.
32. Les habitudes vicieuses et invétérées ne se
corrigent pas sans de grandes difficultés ni sans de grands efforts; les moines
qui les ont encore fortifiées par de mauvaises actions continuellement répétées,
ou tombent misérablement dans le désespoir, ou par leur aveuglement ne retirent
aucun avantage de leur profession religieuse et de leur consécration à
l'obéissance. Mais faut-il entièrement désespérer de ces personnes ? Non, parce
que je sais que Dieu est tout-puissant et qu'Il peut les retirer de cet abîme.
33. Quelques personnes me proposèrent un jour une question fort
difficile à résoudre, qui, à mon avis, surpasse la portée de l'esprit de ceux
qui me ressemblent et qu'on ne trouve dans aucun ouvrage connu : Quels sont,
me dirent-ils, les vices qu'enfantent les huit péchés capitaux, et quels sont
les trois péchés de ces huit qui produisent les cinq autres ? Or, comme je
ne pus répondre à cette question si hardie, je fus obligé d'avouer mon
incapacité. Mais voici ce que ces pères m'en dirent eux-mêmes.
L'intempérance est la mère de la luxure; la vaine gloire, de la
paresse; la tristesse et la colère sont mères de l'orgueil, de l'envie et de
l'avarice, et la vaine gloire est encore mère de l'orgueil.
Quand ils m'eurent expliqué cette première chose, je me permis
de demander à ces hommes vénérables de vouloir bien contenter mes désirs, en
m'apprenant quels étaient les péchés produits par les péchés capitaux, et de
quel péché chacun tirait son origine, et voici encore la réponse qu'ils me
firent avec une bonté et une affection admirables : Il ne faut pas chercher
de l'ordre et de la raison parmi des passions folles et impétueuses, puisqu'on
n'y trouve que désordre et confusion. Ce fut ce qu'ils me démontrèrent par
des exemples très justes et très convenables et par des raisons nombreuses,
fortes convaincantes; et j'en dirai ici quelque chose pour vous donner la
facilité de juger du reste.
Ainsi, selon ces pères, les ris dissolus et à contretemps
viennent, tantôt de l'incontinence, tantôt de l'intempérance, tantôt de la vaine
gloire, principalement lorsqu'on se glorifie sans honte et sans pudeur; l'excès
dans le sommeil est produit quelquefois par les excès de la bonne chère,
d'autres fois par les jeûnes observés dans un esprit d'orgueil; ici par la
paresse, là par les besoins réels de la nature, des paroles inutiles procèdent
assez souvent et de l'intempérance et de la vaine gloire; on est esclave de la
paresse ou parce qu'on se traite trop délicatement, ou parce qu'on manque de
crainte de Dieu; les blasphèmes sont ordinairement les enfants de l'orgueil; ils
peuvent encore être occasionnés en nous par notre penchant à croire que nos
frères s'en rendent coupables; quelquefois cependant c'est le démon qui en est
l'auteur, à cause de l'envie qu'il nous porte.
L'endurcissement du cœur prend naissance, et dans la bonne
chère, et dans une certaine indifférence pour les choses saintes, et dans
l'affection que nous avons pour les créatures; cette affection mondaine et
sensuelle peut elle-même venir de l'esprit d'impureté, l’avarice,
d'intempérance, de vaine gloire et de plusieurs autres causes. La colère et la
malice tirent communément leur origine de l'enflure du cœur et de l’estime que
nous avons pour nous; l'hypocrisie est le fruit de la complaisance que nous
avons en nous-mêmes, de la confiance que nous mettons dans notre conduite,
laquelle nous excite à penser et à croire que nous sommes capables de nous
suffire, d'être maîtres et les arbitres de nos actions.
Les vertus opposées à ces vices prennent naissance dans des
causes toutes contraires. Mais comme le temps me manque, je ne peux traiter de
chacune d'elles en particulier; c'est pourquoi je me contente de dire que c'est
l'humilité qui chasse tous les vices de notre cœur, et leur donne la mort, et
que ceux qui ont le bonheur de posséder cette vertu, triomphent de tous les
vices et de toutes les passions.
La volupté et la méchanceté sont les mères fécondes de toute
sorte de maux; et ceux qui sont esclaves de ces deux, vices redoutables, ne
verront jamais le Seigneur. C'est ne rien faire que de terrasser la première, si
nous n'abattons pas la seconde de ces deux passions.
34. Apprenons à craindre le Seigneur par la crainte
que nous inspirent l'autorité et la puissance des princes et des magistrats, et
la présence des animaux féroces; apprenons à l'aimer et à désirer de le
posséder, par l'exemple des mondains : voyez comme ils se livrent à l'amour des
créatures pour les beautés qu'ils aperçoivent dans elles. Sachons ici que rien
ne nous défend de profiter des exemples des passion cherchant à établir les
vices dans les cœurs, pour nous former aux vertus qui leur sont contraires.
35.
Le siècle où nous vivons, est horriblement corrompu. On ne voit partout
qu'orgueil et dissimulation. On pratique peut-être encore quelques vertus
extérieures; mais sont-elles réelles et véritables ? voit-on aujourd'hui ces
dons et ces faveurs extraordinaires dont autrefois Dieu se plaisait à
récompenser la ferveur et la sincérité de la dévotion ? cependant le monde
eut-il jamais plus besoin de ces dons et de ces grâces ? Mais ne soyons pas
étonnés de cette absence et de cette privation; car ce ne sont pas précisément
les travaux extérieurs qui nous font trouver et posséder Dieu, ce sont la
simplicité et l'humilité du cœur, selon cette parole de saint Paul: La puissance
du Seigneur se fait surtout remarquer dans la faiblesse de l'homme (cf. 2 Cor
12,9), et il est certain que Dieu ne rejettera jamais un cœur humble et docile.
36. Lorsque nous verrons quelques-uns de nos frères
qui servent Dieu, tomber dans quelque maladie corporelle, ne soyons pas si
méchants que de croire que cet accident fâcheux leur est arrivé par un secret
jugement de Dieu qui les punit par là de quelques fautes qu'ils ont commises;
mais dans la simplicité de notre cœur, et sans mauvaises pensées, prenons soin
d'eux : car ils sont membres du corps auquel nous appartenons tous; ce sont des
compagnons d'armes avec lesquels nous faisons la guerre à un ennemi commun.
37. Dieu envoie quelquefois des maladies pour
purifier notre âme des souillures que les péchés lui ont faites, et quelquefois
pour nous aider à chasser la vanité de notre esprit.
38. Il n'est pas rare encore que Dieu, dont la Bonté
et la Miséricorde sont infinies, en nous voyant lâches et paresseux dans les
saints exercices de la piété, Se serve de la maladie comme d'une mortification
salutaire et plus facile pour humilier et affaiblir nos corps rebelles, pour
purifier notre esprit des mauvaises pensées et pour délivrer notre cœur des
passions déréglées.
39. Mais observons ici que pour toutes les choses qui
nous arrivent, soit visibles, soit invisibles nous les recevons de trois
manières différentes; d'abord, avec un esprit de douceur et d'humilité; ensuite,
avec des sentiments de colère et de répugnance; enfin, avec une froide
indifférence. C'est ce que j'ai vu moi-même dans trois frères qui avaient été
corrigés et punis ensemble. Le premier ne souffrit la correction et n'accepta la
pénitence qu’avec colère et indignation; le second endura l'une et reçut l'autre
sans trouble et sans tristesse; enfin, le troisième supporta l'une et l'autre
avec joie et contentement.
40. J'ai vu des cultivateurs semer les mêmes grains
et se proposer des fins différentes; car les uns se proposaient dans la récolte
qu'ils attendaient, de payer leurs créanciers, et les autres, d'augmenter leurs
richesses; ceux-ci avaient l'intention de faire des présents à leurs maîtres, et
ceux-là, de mériter de la part des passants des louanges sur leur excellente
manière de cultiver leurs champs; d'autres ne désiraient avoir une récolte
abondante, qu'afin de pouvoir contenter l'envie qui rongeait leur cœur, et de
vexer leurs rivaux; et d'autres ne voulaient une belle récolte qu'afin
d'éloigner d'eux la honte d'être regardés pour des négligents et des paresseux.
Mais voici quelle est la semence dont se servent ces laboureurs : ce sont les
jeûnes, les veilles, les aumônes, les services rendus à leurs frères,
l'obéissance et autres choses semblables. Quant aux fins et aux intentions
qu'ils se proposent, qu'on les examine et qu'on les cherche avec soin et
sérieusement.
41. Que ce soit devant le Seigneur et avec les mêmes
précautions que prennent ceux qui vont puiser de l'eau dans une fontaine; car il
arrive quelquefois qu’en ne voulant puiser que de l'eau, on prend aussi des
grenouilles. C'est ainsi que nous-mêmes, en voulant pratiquer la vertu, nous
mêlons avec elle des défauts : par exemple, l'intempérance se mêle facilement
avec l'hospitalité, l'amour sensuel avec la charité, la finesse avec la
discrétion, la malice avec la prudence; la fourberie, la paresse, la lenteur, la
contradiction, la mauvaise volonté de vivre à sa guise et selon ses goûts, et la
désobéissance, avec la douceur; l'arrogance, la fierté, avec le silence; la
vanité avec la joie spirituelle, la paresse avec l'espérance, le jugement
téméraire avec la charité; la tiédeur, l'engourdissement, avec la solitude et la
retraite; l'aigreur, avec la chasteté; une trop grande confiance en soi-même
avec l'humilité; quant à la vaine gloire, regardons-la comme un fard, un
collyre, ou plutôt comme un venin subtil qui cherche à s'insinuer dans toutes
les vertus.
42. Ne nous affligeons pas, si Dieu, n'exauce pas nos prières et nos supplications, aussitôt que nous le désirerions; car il désire Lui-même ardemment que tous les hommes soient tout de suite délivrés des passions qui les troublent et les tyrannisent.
43. Tous ceux qui demandent à Dieu quelque grâce, ne
sont pas écoutés, c'est, je crois, pour quelqu'une des raisons suivantes : c'est
parce, qu'ils ne sollicitent pas cette faveur dans le temps qu'il convient,
parce qu'ils ne la demandent pas avec les dispositions requises, parce qu'ils
sont possédés de quelque sentiment de vaine gloire et d'orgueil; enfin parce
que, s'ils étaient exaucés, ils tomberaient dans la tiédeur et dans la
négligence.
44. Personne, je pense, ne doute que les démons et
les passions me se retirent de notre âme, tantôt pour un temps, tantôt pour
toujours; mais il y a fort peu de gens qui sachent pourquoi les uns et les
autres nous abandonnent de la sorte.
45. Il arrive que les passions quittent, non
seulement ceux qui ont la foi, mais aussi ceux qui ne l'ont pas; exceptons-en
néanmoins une, laquelle demeure en eux, pour tenir, elle seule, la place de
toutes les autres : or cette passion si funeste et si terrible, qu'elle a chassé
les anges du ciel, c'est l'orgueil.
46. Remarquons que le feu céleste et divin de la
charité consume entièrement la matière de nos péchés. Lorsque les démons, de
leur plein gré, se retirent de nous et ne nous tentent plus par le moyen des
passions.
47. Ils ne le font ordinairement que pour nous
tromper par une fausse sécurité que ce calme et cette tranquillité inspirent, et
pour s'emparer plus facilement et tout d'un coup, de notre pauvre cœur,
l'empoisonner par les vices de telle sorte, qu'il soit dans le cas de se tendre
des pièges à lui-même et de se faire une guerre cruelle.
48. Je connais encore une autre ruse des démons quand
ils cessent de nous fatiguer et de nous attaquer c'est que nous ayant déjà
habitués au vice, ils n'ont pas besoin de nous tenter, et qu'en nous tentant ils
craindraient de réveiller notre conscience qu'ils ont endormie. Nous pouvons
dire ici que les enfants à la mamelle, sont la figure des pécheurs que les
démons ont accoutumés au vice : lorsque leurs mères les retirent de leur sein,
ils se mettent à sucer leurs doigts.
49. Sachons donc que ce sont la simplicité,
l'innocence et l’intégrité de la vie, qui sont surtout capables de délivrer
notre âme des perturbations et de l'agitation des passions, et de lui procurer une paix délicieuse, selon cette parole de David :
C'est avec justice que j'attends mon salut du Seigneur, car c'est Lui qui sauve
ceux qui ont le cœur droit, (cf. Ps 7,12) et Il nous délivre ainsi de nos maux,
de manière qu'à peine nous en apercevons-nous et que nous sommes semblables aux
petits enfants qu'on dépouille de leurs vêtements sans qu’ils aient le sentiment
de leur nudité.
50. Les vices et la méchanceté ne sont point
originairement dans la nature de l'homme, puisque Dieu n'est point l'auteur des
passions. Mais il y a dans lui plusieurs bonnes inclinations naturelles que Dieu
lui a données : telles sont, par exemple, la tendresse et la compassion pour les
malheureux; ne voyons-nous pas les païens touchés de commisération pour ceux qui
souffraient ? telles sont encore l'affection et la bienveillance : les animaux
mêmes témoignent de la tristesse, en se voyant séparés les uns des autres; la
foi, puisque nous sentons en nous une violente inclination à croire ce qu'on
nous raconte; l'espérance, car nous n'empruntons et ne prêtons de l'argent, nous
ne faisons des voyages sur terre et sur mer que dans l'espoir de quelques
avantages et de quelque profit; et si l'amour que nous avons pour nos frères est
fondé sur notre nature, et que la charité soit le lien et la perfection de la
loi, il s'en suit que cette vertu, ainsi que les autres, n'est point hors de
notre nature, et que ceux qui, pour ne pas pratiquer le bien, allèguent leur
faiblesse, doivent être couverts de honte et de confusion.
51. Quant à la chasteté, à la douceur, à l’humilité,
à la prière, aux veilles, aux jeûnes et à la componction, nous disons que ce ne
sont pas des vertus qu'on puisse pratiquer par les seules forces de la nature.
Or quelques-unes de ces vertus nous ont été enseignées par les hommes; d'autres,
par les anges; d'autres, par le Verbe éternel de Dieu, qui nous en facilite la
pratique par sa grâce.
52. Nous trouvons-nous dans l'indispensable nécessité
de souffrir quelques maux ? la prudence nous dicte que nous devons toujours, si
la chose est possible, choisir le moindre et le plus léger. Ainsi, par exemple,
lorsque nous nous appliquons à la prière, s'il nous arrive quelques-uns de nos
frères, faut-il alors interrompre notre saint exercice, ou faut-il, sans les
saluer ni leur dire un seul mot, les laisser partir tout affligés de n'avoir pu
s'entretenir un moment avec nous ? Je réponds ici que la charité est plus
excellente que la prière; car celle-ci est une vertu particulière, et celle-là
renferme toutes les vertus.
53. Dans ma tendre jeunesse il m'arriva qu’étant allé
dans une ville, ou un gros bourg, je ne fus pas plus tôt à table, que je me
sentis furieusement tenté sur l'intempérance et la vaine gloire; mais comme je
craignais les effets déshonorants de la gourmandise, je préférai de succomber à
la tentation de la vanité; car je connaissais que dans les jeunes gens le démon
de la vaine gloire cède assez facilement le pas au démon de l'intempérance, et
dans cela il n'y a rien qui doive nous étonner. Mais si dans les gens du monde
l'avarice est pour eux la source funeste et principale de toute sorte de maux,
disons-en autant de l'intempérance par rapport aux moines.
54.
Ne manquons pas ici d'observer que Dieu permet quelquefois que des spirituels
demeurent sujets à certains petits défauts, mais qui ne sont pas capables de les
souiller ni d’offenser le Seigneur, afin que forcées à se faire des reproches
continuels, elles puissent acquérir un grand trésor d'une humilité solide qu'il
soit impossible à leurs ennemis de leur enlever.
55. Ceux qui n'ont pas vécu sous le joug salutaire de
l'obéissance, ne sont pas capables de parvenir à une humilité sincère et
véritable. Jugeons-en par ceux qui apprennent quelque art ou quelque métier :
s'ils n'ont qu'eux-mêmes pour maîtres, feront-ils autre chose que de suivre les
jeux de leur imagination ? connaîtront-ils les règles de cet art ?
56. Ce n'est pas sans raison que nos pères font
consister la sainteté de la vie dans la pratique de l'humilité et de la
tempérance, vertus qui, aux yeux des hommes, semblent être bien ordinaires et
bien communes. En effet, la tempérance nous prive des plaisirs des sens, et
l'humilité nous conserve dans cette privation et empêche aux voluptés charnelles
de pousser en nous de nouveaux bourgeons. C'est pour la même fin que la
pénitence a deux effets salutaires : elle efface en nous nos péchés, et nous
fait acquérir l'humilité.
57. En général, les hommes pieux, se sentent portés à
donner à ceux qui leur font des demandes et leur exposent leurs besoins; mais
les personnes qui possèdent cette précieuse qualité dans un degré plus parfait,
ne consultent que les besoins de leurs frères, et, pour faire des largesses,
n'attendent pas qu'on les leur demande. Ne pas reprendre et ne pas exiger qu'on
nous rende les choses qu'on nous a prises, ce n'est que le propre des hommes qui
ont renoncé à toute affection pour les biens périssables.
58. Ne cessons donc jamais de considérer les vices et
les vertus, afin que nous puissions savoir où nous en sommes par rapport à la
piété. Commençons-nous? avançons-nous ? nous perfectionnons-nous ?
59. Les combats que nous livrent les démons, viennent
de trois causes différentes : de notre amour pour les plaisirs, de notre orgueil
et de l'envie qu'ils nous portent. Appelons heureux ceux qui sont les objets de
l'envie des démons; mais disons qu'ils sont malheureux et bien malheureux, ceux
qui se livrent à l'orgueil, et inutiles et vains, ceux qui sont esclaves des
sens et attachés aux plaisirs de la chair.
60. Il est un certain sentiment, ou plutôt certaine
habitude, qu'on doit appeler force et patience, par laquelle on ne redoute et
l'on ne refuse aucun travail ni aucune peine : c'est cet esprit de force, de
générosité et de patience qui enflammait tellement le cœur des martyrs, qu'ils
allaient jusqu'à mépriser les tourments les plus affreux.
61. Nous devons mettre une grande différence entre
veiller sur les pensées de notre esprit, et veiller sur les affections de notre
cœur; car autant l'orient est éloigné de l'occident, autant la vigilance sur les
affections de notre cœur l'emporte en dignité et en excellence sur la vigilance
que nous exerçons sur les pensées de notre esprit, quoique l'une donne plus de
travail et de peine que l'autre.
62. Se servir de la prière pour combattre les mauvaises pensées,
les repousser avec horreur, les mépriser et e triompher entièrement, ne sont pas
des choses qui ne se distinguent pas entre elles. Celui qui a dit à Dieu :
Venez à mon aide, ô mon Dieu; Seigneur, hâtez-vous de me secourir (Ps 69,2),
et autres paroles semblables, nous donne un exemple de ces trois choses; le même
nous fait connaître la seconde, lorsqu'il dit : Je répondrai aux injustes
accusations de ceux qui me chargent de reproches (Ps 118,42), et ailleurs :
Vous nous avez mis en butte à tous nos voisins, (Ps 79,7); enfin il nous
enseigne la troisième, celui qui a proféré ces mots : J'ai mis une garde à ma
bouche; dans le temps que le pécheur s'élevait contre moi, je me suis tu et j’ai
gardé le silence (Ps 38,2), et encore : Les orgueilleux agissaient avec
beaucoup d'injustice à mon égard, mais je ne me suis pas détourné de votre
sainte loi (Ps 118,51). Or celui qui possède la seconde de ces dispositions,
a souvent besoin de recourir à la prière, parce qu'il n'est pas assez préparé ni
assez fort pour résister aux démons; celui qui se sert de la prière, sans
vouloir exciter en lui l'horreur des mauvaises pensées, ne pourra jamais les
chasser ni les éloigner de son esprit; enfin celui qui possède la troisième,
rejette avec dédain et décourage entièrement les démons.
63. On ne peut pas, naturellement parlant, saisir ni
limiter ce qui est simple et spirituel. C'est Dieu seul, qui a tout créé, qui en
est capable.
64. Comme ceux qui ont l'odorat excellent, sentent
facilement les parfums aux approches d'une personne qui en a sur elle,
quoiqu'elle les tienne cachés; de même une âme pure sent facilement en
elle-même, par un don particulier de Dieu, la bonne odeur de la vertu qu'elle a
reçue de lui. Je vais plus loin, et je ne crains pas de dire que quelquefois
elle sent même dans les autres, sans qu'ils s'en aperçoivent, la mauvaise odeur
du vice dont heureusement elle est délivrée.
65. S'il est vrai que tous ne peuvent prétendre à
jouir de l’impassibilité, qui délivre de toutes les passions; il est également
vrai que tous peuvent se réconcilier avec Dieu et obtenir le salut éternel.
66. Gardez-vous bien d'estimer et de vouloir imiter
certaines personnes qui doivent totalement vous être étrangères, je veux dire
ces gens curieux qui veulent témérairement pénétrer les secrets de la divine
Providence, approfondir les illuminations que Dieu répand dans quelques âmes
privilégiées, et prononcer dans eux-mêmes que Dieu fait acception des personnes.
Toutes ces sortes de personnes font bien voir que réellement elles sont les
tristes enfants et les malheureuses esclaves de l'orgueil.
67. L'avarice, pour se cacher, se couvre quelquefois
du manteau de l'humilité; la vaine gloire, au contraire, et l'incontinence
portent à de grandes aumônes. Quant à nous, faisons tous nos efforts pour nous
affranchir de ces deux passions détestables, et ne cessons d'avoir des
sentiments de bienveillance envers les pauvres, et de leur faire du bien.
68.
Quelques-uns ont dit qu'il y avait des démons ennemis d'autres démons, et qu'ils
se faisaient la guerre les uns aux autres. Pour moi, tout ce que je sais, c'est
qu'ils en veulent tous à la perte de nos âmes.
69. Nos exercices spirituels, soit extérieurs et visibles, soit intérieurs et invisibles, sont ordinairement précédés d'une bonne résolution et d'un bon propos, d'une sainte affection et d'un pieux désir; mais toutes ces heureuses dispositions, nous les devons à la grâce de Dieu, qui agit en nous et avec nous.
70.
Sans le bon propos, nous ne ferions point de bonnes œuvres; car
si, comme nous l'enseigne l'Ecclésiaste : tout ce qui se passe sous le ciel,
doit se faire dans un temps convenable (Ec 3,1), nous sommes essentiellement
obligés dans notre saint état, qui est une république céleste, à considérer avec
la plus grande attention quelles sont les choses qui conviennent aux
circonstances dans lesquelles nous nous trouvons, et de quelle manière elles
conviennent; car il est certain que, pour ceux qui combattent dans la carrière
de la vie religieuse, il y a un temps où ils jouissent d’une grande tranquillité
d'âme et sont délivrés de tout trouble et de toute agitation. Or je ne parle ici
qu'à ceux qui ne font que d'entrer dans cette sainte carrière. Il est encore
certain qu'il y a un temps de larmes et un temps d'aridité et de dureté de cœur,
un temps pour obéir et un temps pour commander, un temps pour jeûner et un temps
pour manger, un temps de guerre où notre corps est précisément l'ennemi que nous
avons à combattre, et un temps de paix où nous avons heureusement triomphé des
ardeurs de la concupiscence, un temps de tempête et un temps de sérénité, un
temps de tristesse et un temps de joie, un temps pour enseigner et un temps pour
apprendre, un temps où l'enflure du cœur souille la conscience, et un temps où
l'humilité la purifie; un temps de combat et un temps de repos, un temps de
tranquillité et un temps de travail, un temps pour prier longuement et avec
assiduité, et un temps pour exercer les fonctions de son état ou de son emploi.
C'est pourquoi, loin de nous laisser entraîner par une ardeur pleine d'orgueil,
ne faisons chaque chose qu'au temps qui lui est assigné et qui lui convient.
Gardons-nous en hiver de chercher des fruits qu'on ne trouve que pendant l'été,
et de vouloir moissonner quand il s'agit de semer; car il est un temps destiné à
semer les grains précieux des travaux, des sueurs et des austérités, et un autre
temps pour en recueillir les fruits inestimables et incompréhensibles.
71. Il est des personnes, qui, par une disposition
secrète et impénétrable de la divine Providence, reçoivent la récompense de
leurs travaux avant même de s'y livrer; d'autres, pendant qu'elles s'y
appliquent; d'autres, après les avoir terminés; d’autres, enfin, ne la reçoivent
qu'après leur mort. Nous devrions ici chercher à connaître quelles ont été les
plus humbles de ces différentes personne.
72. Nous remarquerons qu'il est une espèce de
désespoir qui vient de la multitude des péchés qu'on a commis, des reproches
poignants de la conscience, et de la tristesse cruelle et insupportable que la
vue de leur énormité inspire à une âme. Ce désespoir arrive ordinairement à ceux
qui sont comme accablés par la multitude effrayante des blessures que leurs
passions leur ont faites, et qui succombent sous le poids immense de leurs
iniquités. Nous observerons aussi qu'il est une autre espèce de désespoir qui
prend naissance dans l'orgueil et dans la folle estime que nous avons de
nous-mêmes. Or cette nouvelle espèce de désespoir est le partage ordinaire des
personnes qui, après être tombées dans quelques fautes considérables, ne veulent
pas reconnaître qu'elles s'en sont rendues coupables. Mais si l'on veut tant
soit peu réfléchir, on trouvera que celui qui a le malheur de se livrer au
premier désespoir, se trouve exposé à tomber dans toute sorte de crimes, et que
celui qui se livre au second, pourra fort bien extérieurement continuer d'être
fidèle, aux saints exercices de la vie religieuse, quoique ses sentiments soient
contraires à sa conduite. Cependant ces deux espèces de pécheurs désespérés
peuvent obtenir leur guérison : le premier, en se corrigeant et en mettant une
confiance fidèle; le second, en pratiquant l'humilité, et en cessant de faire
des jugements téméraires.
73. Il est une chose fort extraordinaire et très
surprenante, et qui néanmoins ne doit étonner personne, c'est d'entendre les
gens tenir les discours les plus édifiants et de les voir tomber dans les fautes
les plus effrayantes. L'orgueil dans le ciel a dénaturé et perdu les anges.
74.
Que dans toutes vos actions et dans tous vos exercices, votre règle soit de bien
examiner, si vos démarches et vos opérations corporelles, ainsi que celles qui,
tout purement spirituelles, sont conformes à la loi de Dieu; et cette règle
regarde aussi bien ceux qui sont soumis au joug de l'obéissance, que ceux qui ne
reconnaissent point de supérieur. Ainsi par exemple, si dès le commencement de
notre carrière religieuse nous nous livrons a quelque exercice, qu'il soit peu
ou qu'il soit beaucoup important, et qu'après nous y être appliqués, nous n'en
soyons pas devenus plus humbles, il est bien à craindre que cet exercice n'ait
pas été fait de manière à pouvoir être agréable à Dieu et conforme à sa sainte
Volonté. En effet, étant si novices dans les voies de la vie religieuse, c'est
assurément l'humilité qui peut nous faire connaître si nos actions sont selon
Dieu; comme dans ceux qui sont fort avancés dans la perfection, ce sont le repos
de l'âme et l'affranchissement des passions, qui leur donnent cette
connaissance; et dans ceux qui sont enfin parvenus à cette perfection, c'est une
surabondance de lumière céleste.
75. Quelquefois les âmes élevées estiment peu les choses qui en effet sont d'une bien petite importance; mais souvent les esprit légers et superficiels regardent comme d'une grande importance ce qu'est ni bon ni parfait sous tous les rapports.
76. Lorsque l'air est pur, nous voyons briller les
rayons du soleil; c'est ainsi qu’une âme que Dieu a purifiée par sa grâce, voit
en elle-même briller les rayons de la lumière céleste.
77. Disons ici que faire une faute, mener une vie
oisive, se laisser aller à la négligence, sentir des inclinations déréglées et
les contenter, sont autant de choses qui doivent se distinguer les unes des
autres. Que celui qui a reçu les lumières nécessaires pour pouvoir trouver cette
différence, la cherche avec sincérité.
78. Plusieurs élèvent jusqu'au ciel et regardent
comme le bonheur de la vie, la grâce et la puissance de faire des miracles et
d'être grands devant les hommes par des faveurs et des grâces extraordinaires et
surnaturelles; mais ils se trompent, mais ils ignorent que les dons du ciel qui
nous exposent le moins à faire des chutes, sont les plus précieuses faveurs que
nous puissions recevoir de Dieu.
79.
Un homme qui est parfaitement purifié de ses péchés, connaît l'état et les
dispositions intérieures du prochain, du moins d'une manière imparfaite. Le
progressant, lui, juge de l’état de l’âme d’après le corps.
80.
Un petit feu peut incendier tout une forêt, et une petite faute est capable de
nous faire perdre tout le fruit de nos travaux spirituels.
81.
Il existe un petit soulagement qu'on peut accorder à la chair rebelle et
ennemie, lequel donne de la force à l'âme, sans exciter les ardeurs de la
concupiscence; mais il est aussi de grandes fatigues qui la font révolter contre
l'esprit. Dieu le permet ainsi, afin que, ne mettant point notre confiance en
nous-mêmes nous ne la placions qu'en Dieu, qui par des moyens cachés peut
mortifier en nous les feux les plus ardents de la concupiscence.
82.
Voyons-nous des personnes qui nous aiment selon Dieu et pour Dieu, conservons à
leur égard la retenue convenable, et gardons-nous bien d'user vis-à-vis d'elles
de certaines familiarités; car il n'y a rien qui soit plus capable de nuire à
l'amitié et de changer plus facilement les affections de tendresse en sentiments
de haine et d'aversion, qu'une trop grande liberté.
83. Il est subtil et pénétrant l'œil de notre âme;
car, si nous exceptons les anges, il surpasse en lumière et en finesse toutes
les autres créatures. Aussi voyons-nous que ceux-là mêmes qui sont encore agités
de leurs passions, pourvu qu'ils ne soient pas ensevelis dans la boue du péché,
en vertu de la grande affection qu'ils ont pour leurs frères, connaissent les
pensées et les sentiments qui sont dans leurs âmes.
84. Si rien n'est plus opposé à un être simple et spirituel que la matière et un corps, quiconque lira ces paroles, comprendra.
85. Les observations que les gens du monde avec leur
esprit mondain et charnel font sur le cours de la divine Providence, ne peuvent
produire en eux, et chez les moines, que des ténèbres épaisses et funestes.
86. Les personnes peu fermes et peu constantes dans
la pratique de la vertu, ne doivent pas ignorer que c'est parce que Dieu prend
un soin particulier de leur salut, qu'il permet qu'elles se trouvent exposées à
des indispositions corporelles, à des dangers et à des accidents fâcheux et les
gens parfaits dans le bien doivent voir dans calamités sensibles, une preuve
bien consolante de la présence du saint Esprit, et une marque assurée de
l'augmentation des dons célestes dans leur âme.
87. Nous devons nous défier d'un démon qui, lorsque
nous sommes sur le point de nous endormir, cherche à remplir notre esprit de
mauvaises pensées. Il espère que, par notre négligence à les chasser et à nous
armer de la prière, nous nous livrerons au sommeil avec ces pensées, et qu'elles
nous occasionneront de mauvais songes pendant la nuit.
88.
Il est un esprit, que nous pouvons appeler précurseur,
lequel se présente a nous à notre réveil, afin de nous tenter et de corrompre la
pureté de notre âme par des pensées infâmes qu'il tâche de nous inspirer. C'est
pourquoi nous devons employer le plus grand soin pour consacrer fidèlement à
Dieu les prémices de chaque journée; car elle appartiendra sûrement à celui qui
en aura été mis en possession le premier. Aussi un grand serviteur de Dieu me
dit un jour cette parole remarquable : Je prévois et je connais ce que je
serai pendant la journée par l'état dans lequel je me trouve, en la commençant.
89. Il y a plusieurs voies qui conduisent les âmes à
la piété, mais il y a aussi plusieurs chemins qui peuvent les mener au malheur
éternel. Or parmi ces voies qui font arriver au salut, il en est qui, ne
convenant pas à quelques personnes, conviennent fort bien à d'autres; et
cependant la conduite des unes et des autres est agréable à Dieu.
90. Dans toutes les tentations auxquelles nous sommes
exposés, les démons font tous leurs efforts pour nous faire dire ou faire des
choses qui ne conviennent pas. S'ils ne peuvent obtenir de nous ce qu'ils
souhaitaient, ils cherchent fort adroitement à nous faire rendre à Dieu des
actions de grâces de la victoire que nous avons remportée, dans l'esprit et avec
les sentiments orgueilleux.
91. Ceux qui ont du goût pour les choses célestes,
soit qu'ils aient renoncé volontairement aux choses de la terre, soit que la
mort les en ait heureusement délivrés, montent glorieusement au ciel, tandis, au
contraire, que ceux qui n'aiment que les choses de la terre, descendent, après
leur mort en bas. Il n'y a point de milieu.
92. Mais n'est ce pas une chose surprenante que
l'âme, qui a été créée dans notre corps et qui y a reçu sa nature et son
existence, et non pas en elle-même, puisse néanmoins exister hors de notre
corps, lorsque la mort l'en a séparée.
93. Les mères pieuses donnent naissance à des filles
pieuses, et c'est le Seigneur qui a créé leurs mères. Or il n'y a point
d'absurdité d’appliquer cette règle dans le sens contraire.
94. Celui qui ne se sent pas le courage nécessaire, ne doit pas aller à la guerre; c'est ce que Moïse, ou plutôt le Seigneur, avait autrefois défendu aux Israélites; car il est à craindre que le dernier égarement d'une âme ne soit pire que sa première chute.
95. Ainsi comme ce sont nos yeux qui éclairent tous les
membres de notre corps, nous pouvons de même assurer que c'est la discrétion qui
est la lumière de toutes les vertus que nous devons pratiquer. C’est pourquoi un
cerf pressé par la soif ne cherche pas avec plus d'ardeur les eaux
rafraîchissantes d'une fontaine, que les âmes vraiment religieuses ne cherchent
à connaître et à comprendre quelle est la Volonté du Seigneur sur elles, et
surtout à discerner, non seulement les choses qui lui seraient directement
contraires ou directement conformes, mais encore celles qui lui seraient
contraires sous un rapport et conformes sous un autre. Or nous aurions beaucoup
à dire surtout cela; mais la matière n'est pas facile. En effet il nous faudrait
examiner ce que nous avons à faire sans retard et avec promptitude, d'après ces
paroles de l'Écriture : Ne différez pas d'un jour à un autre, ni d'un moment
à un autre, (Si 5,7-8), et ce que nous ne devons faire qu'avec retenue,
sagesse et réflexion, ainsi que nous en avertit Salomon : La guerre, nous
dit-il, ne doit s'entreprendre qu'après qu'on a pris les précautions
nécessaires et qu'on a tout disposé; (Pro 24,6) et saint Paul, en nous
disant que tout doit être fait avec décence et selon l'ordre. (1 Cor
14,40). Mais il n'est pas donné à tous; non, il n'est pas donné à tous de
discerner sur-le-champ et avec clarté les choses dont le discernement est très
difficile; car David, qui était rempli de l'esprit de Dieu et qui, par son
inspiration, nous a dit tant et de si belles choses, ne cessait dans ses
ferventes prières de lui demander ce don précieux de discernement :
Enseignez-moi, Seigneur, à faire votre sainte Volonté, car vous êtes mon Dieu;
et ailleurs : Conduisez-moi, ô mon Dieu, dans la voie de votre Vérité, et
instruisez-moi, parce que vous êtes mon Dieu et mon Sauveur; (Ps 142,10) et
encore: Faites-moi connaître la voie par laquelle je dois marcher, parce que
j'ai élevé mon âme vers vous. (Ps 142,8).
96. Tous ceux qui sont animés du désir sincère de
connaître quelle est la volonté de Dieu sur eux, sont d'abord, obligés d'immoler
leur propre volonté, de renoncer généreusement à eux-mêmes et de prier avec une
foi vive et ardente et une grande simplicité; ensuite, de consulter avec
humilité et confiance leur supérieur et même leurs frères, et de recevoir leurs
avis et leurs conseils, comme de la Bouche de Dieu même, quoiqu'ils les trouvent
contraires à la fin qu'ils se proposaient, et que, ceux qui les leur donnent, ne
soient pas fort versés dans les choses spirituelles; car Dieu est trop juste et
trop bon pour permettre jamais que des âmes qui, dans un esprit de foi,
d'humilité et de simplicité, se sont soumises aux conseils et à la direction des
autres, se trouvent trompées et s'égarent. En effet quelque dépourvues de
lumière et de prudence que puissent être les personnes que l'on consulte dans
d'aussi bonnes dispositions et avec des vues si pures et si saintes, Dieu
certainement parlera par leur bouche. J'avoue que poursuivre cette règle, il
faut être rempli d'humilité; mais, après tout, si David sur sa harpe a pu
découvrir et connaître les choses qu'il avait à proposer, combien plus
pensez-vous qu'une âme douée de raison et d'intelligence doive l'emporter sur
les cordes d'un instrument !
97. Il en est un assez grand nombre qui se refusent
d'user de ce moyen sûr et facile, parce qu'ils ont une secrète complaisance et
une confiance présomptueuse en leurs propres lumières. Aussi les voyez-vous,
pour connaître la Volonté de Dieu, employer mille moyens différents qui ne sont
que de pures inventions et de vaines opinions.
98. Mais il en est d'autres qui, désirant sincèrement
savoir quelle est la Volonté de Dieu sur eux, renoncent à toute affection pour
eux-mêmes, se tournent humblement vers le Seigneur par des prières très
ferventes, Lui offrent et Lui sacrifient leurs pensées et leurs projets, Lui
soumettent entièrement leur esprit et leurs lumières, et se dépouillent
parfaitement de leur propre volonté, qui tantôt les portait à prendre un parti,
tantôt les engageait à en prendre un autre : or ayant ainsi persévéré quelque
temps dans ces heureuses dispositions, ils ont enfin connu ce que Dieu leur
demandait et exigeait d'eux, soit qu'ils l'aient appris par le ministère d'un
esprit envoyé de la part du Seigneur, soit qu'ils l'aient connu, parce que Dieu
Lui-même a effacé dans leur esprit les raisons qui appuyaient ou qui
détruisaient le parti qu'ils avaient à prendre.
99. Il en est encore d'autres qui, d'après les troubles et les
agitations auxquels ils ont été exposés, ont pris leur décision, et ont jugé
ensuite, qu'elle était conforme à la Volonté de Dieu, fondés sur ces paroles de l'Apôtre : Nous avons voulu plusieurs fois vous aller visiter, mais Satan nous
en a empêchés. (1 Thes 2,18).
100.
D'autres, au contraire, ont conclu que ce qu'ils avaient résolu de faire, était
agréable à Dieu, parce qu'ils avaient été secourus de sa grâce pour l'exécuter;
et pour se tranquilliser, ils ont pensé à cette sentence : Dieu vient à aide à
celui qui se propose de bien faire. (cf. Rom 8,28).
101. Celui donc qui a le bonheur de posséder Dieu
dans son cœur, reçoit de Lui et sans retard, par le moyen des lumières
abondantes qu'il lui communique, l'assurance que ce qu'il fait est conforme à sa
sainte Volonté, soit qu'il ait pris sa détermination sur des choses qui étaient
urgentes, soit qu'il l'ait prise sur des choses qui pouvaient être différées.
102. Demeurer longtemps indécis et irrésolu sur le
parti qu’on doit prendre, n'est ordinairement pas une marque qu'on est éclairé
de Dieu, mais bien plutôt qu'on est esclave de la vaine gloire.
103.
Dieu n’est pas injuste, ceux donc qui frappent avec humilité à la porte de ses
Miséricordes, ne sont ni rebutés ni rejetés.
104.
Il est essentiel pour nous de bien considérer devant Dieu la fin que nous nous
proposons dans les choses qu'il nous faut faire de suite, et dans celles que
nous pouvons différer; car tout ce que nous faisons avec une intention droite et
pure, pourvu que ce soit une chose bonne en elle-même, si nous le faisons
vraiment et uniquement pour Dieu, et jamais pour une autre fin, quand même ce ne
serait pas d'une sainteté parfaite, Dieu nous en tiendra compte, n'en doutons
pas. Mais nous ne serons pas sans courir des dangers, si nous avons l’imprudence
de vouloir faire ce qui est au dessus de nos forces.
105. Les jugements de Dieu sur nous sont
inexplicables et incompréhensibles; et souvent, par une disposition particulière
de sa Providence, Il ne nous fait pas connaître ce qu'il désirerait que nous
fissions, parce qu'Il prévoit avec certitude que, bien que nous le sussions,
nous ne le ferions pas, et que cette connaissance serait pour nous un funeste
titre à des châtiments plus sévères.
106. Un cœur droit dans la diversité des choses qu’il
doit faire, se préserve de toute curiosité et marche avec sûreté dans les voies
de l'innocence.
107. Il est des âmes généreuses qui, par l'amour
ardent dont elles brûlent pour Dieu, vivant toujours dans la pratique d'une
humilité profonde, font des efforts extraordinaires pour faire des actions qui
sont au dessus de leurs forces; mais il est aussi des âmes orgueilleuses qui en
agissent de même. Remarquez donc que le but et la fin ordinaires que dans ces
circonstances se proposent les démons, nos cruels et impitoyables ennemis, c'est
de nous engager à faire ce que nous ne pouvons pas, afin de nous faire omettre
ce que nous pouvons, de nous en faire perdre le mérite et la récompense, et de nous exposer à leurs
propres railleries.
108.
J'en ai vu qui, à raison de la faiblesse de leur âme et de leur corps, avaient
entrepris de pratiquer des austérités au dessus de leurs forces, dans la vue
d'expier les fautes nombreuses qu'elles avaient à se reprocher; mais je fus
obligé de leur faire comprendre que Dieu ne juge pas tant du mérite et de la
valeur de nos travaux et de notre pénitence par la grandeur de nos austérités,
que par la mesure et la sincérité de notre humilité.
109. Tantôt c'est la mauvaise éducation qu'on a
reçue, tantôt c'est la fréquentation qu'on entretient avec les pécheurs qui
précipitent dans l'abîme; mais souvent la seule perversité du cœur est capable
de nous perdre. Celui qui vit dans la solitude, est ordinairement à l'abri des
deux premières causes qui font tomber dans le péché, peut-être même de la
dernière; mais celui qui est pervers en lui-même et dont le cœur est gâté, est
partout et toujours vicieux; le ciel même ne le mettrait pas en sûreté.
110. Après avoir une ou deux fois répondu avec
douceur et charité, à ceux qui nous attaquent, abandonnons-les, que ces gens
soient des hérétiques, ou qu'ils soient des païens. Si cependant nous apercevons
que ce n'est point dans de mauvaises intentions, mais dans le désir de
s'instruire, ne nous lassons pas de leur donner les instructions saintes et
salutaires qu'ils nous demandent; n'entrons en dispute avec eux et ne leur
donnons des instructions que dans l'intention de nous fortifier nous-mêmes dans
la foi et dans la piété.
111. Celui qui, entendant raconter les belles actions
que les Saints ont pratiquées, parce qu'elles surpassent les forces de la
nature, se laisse aller à l'abattement et au désespoir, est un homme sans
jugement et sans raison; car elles nous sont utiles, et même très utiles, sous
deux rapports : elles nous excitent à faire tous nos efforts pour marcher sur
les traces de ces âmes saintes et généreuses, elles nous portent par l'humilité
à nous connaître nous-mêmes et à nous faire sentir notre misérable faiblesse.
112.
Parmi les démons il y en a qui sont plus méchants les uns que les autres; mais
ceux-là sont incontestablement les plus méchants, lesquels nous encouragent, non
seulement à pécher, mais à nous adjoindre des complices de nos prévarications,
afin d'attirer sur nous des châtiments plus redoutables.
J'ai rencontré dans ma vie un homme qui, par ses exemples et ses
leçons funestes, en avait engagé un autre dans une très mauvaise habitude. Or
celui qui avait été la cause de la ruine spirituelle de son frère, rentra en
lui-même, cessa de pécher et commença une pénitence sévère; mais cette
pénitence, fut sans fruit et sans utilité, à cause des péchés que commettait
sans cesse celui qui avait été séduit.
113. La malice du démon est variée presqu'à l'infini;
elle est grande et bien difficile à connaître, et bien peu de personnes peuvent
la pénétrer; j'oserais même dire qu'elle n'est jamais entièrement connue. En
effet d'où peut-il arriver qu'en vivant dans les délices, et en nous livrant aux
excès de l'intempérance, nous observons les veilles commandées, comme si nous
suivions les lois de la plus exacte sobriété et de la plus rigoureuse abstinence
? D'où vient-il encore qu'en jeûnant et en pratiquant les plus grandes
austérités, nous nous trouvons accablés de sommeil ? comment se fait-il qu'en
gardant le silence parfait de la solitude, nous sentons notre cœur dur et
insensible, et que, lorsque dans la compagnie de nos frères nous nous livrons à
la dissipation, nous éprouvons les sentiments de la plus ardente componction ?
Comprenez-vous pourquoi des songes importuns nous fatiguent la
nuit, quand même nous souffrons la faim et la soif, et que nous en soyons
délivrés, lorsque nous sommes bien rassasiés ?
Enfin pourrez-vous m'expliquer comment il arrive que, dans le
sein même de la pauvreté et de la tempérance, notre esprit soit enveloppé de
ténèbres et notre cœur frappé d'insensibilité, tandis qu'au milieu de
l'abondance, et des excès même dans le vice, nous soyons spirituels, portés aux
larmes et à la pénitence ? Or dans toutes ces choses si différentes, que celui
qui a reçu du Seigneur les lumières capables de lui en faire connaître les
raisons cachées, daigne nous en faire part; car pour moi, j'avoue franchement
ici mon ignorance.
Je dois néanmoins dire que ces vicissitudes et ces changements
si extraordinaires ne viennent pas toujours de la malice des démons, mais
quelquefois du mélange et de l'alliance de la chair avec le sang, lesquels
forment autour de nous un embonpoint dangereux et trompeur qui jette, je ne sais
trop comment, notre esprit dans d'épaisses ténèbres.
114. Pour savoir par quel principe ces effets
contraires ont lieu, chose qu'il est très difficile de savoir, nous n'avons pas
d'autre moyen que de nous adresser à Dieu par des prières sincères et faites
avec une grande humilité, et si, après avoir employé les humbles supplications,
nous éprouvons toujours les mêmes troubles et les mêmes agitations, cessons de
les attribuer au démon et ne les regardons plus que comme des effets de la
nature. Mais ne manquons pas ici d'observer que souvent la divine Providence
arrange tellement les choses que ce que nous croyons être contraire à nos
intérêts éternels, leur est très favorable, et qu'elle veut par tous les moyens
abattre notre orgueil et notre vanité.
115. Les jugements de Dieu sont un abîme
impénétrable. Ceux qui ont prétendu les sonder, ne l'ont fait que par une
curiosité et un orgueil insupportables.
116. Quelqu'un ayant un jour demandé à un homme fort expérimenté
dans les voies de Dieu, pourquoi le Seigneur, qui prévoit d'une science
infaillible les fautes de certaines personnes, ne laisse pas néanmoins de
favoriser ces personnes des dons les plus rares et les plus précieux, et même de
la vertu de faire des miracles : C'est, lui répondit-il, afin de
rendre les autres hommes plus sages et plus vigilants, de nous faire connaître
la liberté dont jouit notre volonté, et de rendre inexcusables au jugement
dernier ceux qui seront tombés dans le péché, après avoir reçu des faveurs si
extraordinaires.
117.
La loi, à cause de ses imperfections, se contentait de dire
aux hommes : Veille sur toi-même, (Dt 4,9); mais notre Seigneur, l'auteur
et le consommateur de la loi, ne nous charge pas seulement de veiller sur nous,
mais encore de corriger nos frères, selon ces paroles : Si ton frère tombe
dans quelque faute, et la suite (Mt 18,15) Or, si votre correction est
assaisonnée de sincérité et de modestie, si c'est un avis charitable que vous
donnez, plutôt qu'un reproche amer que vous faites, vous accomplirez avec
exactitude la Volonté du Seigneur, en remplissant ce devoir de charité, surtout
à l'égard de ceux qui recevront bien vos avertissements et vos remontrances; et
si vous ne vous croyez pas assez parfait, et qu'en effet vous ne le soyez pas,
pour donner des leçons aux autres, faites du moins ce que la loi vous commande.
118. Si vous voyez vos meilleurs amis devenir vos
plus cruels ennemis, ne vous en étonnez pas du tout; mais rappelez-vous que les
démons se servent de la perfidie et de l'inconstance de ces sortes de gens,
comme des instruments nécessaires pour faire la guerre aux hommes, et
principalement à ceux qu'ils haïssent d'une manière toute spéciale.
119. La chose qui doit vous frapper d'un étonnement
extraordinaire, c'est de voir Dieu, qui peut tout, nous aider de sa grâce, les
anges et les saints nous secourir de leur protection dans la pratique de la
vertu; et le démon, qui ne nous peut rien, être tout seul pour nous engager dans
le vice, et cependant nous laisser entraîner plus facilement au mal qu'au bien.
Mais ici je ne peux ni ne veux approfondir cela.
120.
Si donc toutes les créatures sont disposées et arrangées
conformément à leur nature, comment se fait-il, s'écrie ici notre grand saint
Grégoire, que moi qui suis l’image de Dieu, sois mêlé avec de la boue et formé,
en quelque sorte, de cette ignoble matière ? S'il est certain qu'un être qui ne
se trouve pas dans l'état convenable à la nature, fait tous ses efforts pour y
arriver, quels soins ne devons-nous pas prendre et quelles violences ne
devons-nous pas nous faire pour nous élever jusqu'à Dieu, qui est notre centre,
et mériter de nous asseoir sur le trône éternel que nous a préparé sa Tendresse.
Que personne donc, ne s'excuse sur la difficulté de monter si haut ! car la voie
qui nous y mène et la porte qui nous y introduit, sont ouvertes à tout le monde.
121. L'exemple et le récit des actions admirables que
nos pères ont faites pour y parvenir, doivent nous toucher et nos animer d'une
généreuse émulation.
122. La doctrine céleste dont nous nourrissons nos
âmes, est une lumière capable de dissiper les ténèbres qui pourraient nous
dérober la vue du chemin qui y conduit, de nous y ramener, lorsque nous avons eu
le malheur de le quitter, et de nous éclairer sans cesse au milieu même de
l'obscurité. Celui qui possède le don de discernement, sait trouver la santé
dont il a besoin, et guérir parfaitement son âme de ses maladies.
123.
On a coutume d'admirer dans les autres les plus petites choses, pour deux
raisons principales : par une grande ignorance, ou par une profonde humilité
afin de faire connaître et de relever leurs belles actions.
124. Employons toutes nos forces, je ne dis pas pour
nous défendre seulement de nos ennemis spirituels, mais pour les attaquer et
leur faire une guerre ouverte : car celui qui se contente de résister aux
démons, tantôt les blesse et tantôt en est blessé; au lieu que celui qui leur
fait une guerre ouverte, les poursuit à toute outrance.
125. N'oublions pas que nous faisons autant de
blessures au démon, nous remportons de victoires sur nos mauvais penchants, et
qu'en agissant toujours comme si nous étions exposés à leur violence, nous usons
d'une pieuse ruse qui déconcerte notre ennemi et nous rend invincibles.
Un jour un frère craignant Dieu avait été très ignominieusement
traité; cependant il n'en ressentit ni trouble ni émotion, et s'offrit tout
entier au Seigneur dans le secret de son cœur. N'importe, il se mit à pleurer et
à se plaindre des outrages qu'il avait reçus, or par cette démonstration il
cacha la parfaite tranquillité dont il jouissait au fond de son âme. Un autre
moine qui se jugeait réellement indigne d'avoir une des premières places dans la
communauté, feignit néanmoins de la désirer avec ardeur. Oserai-je ajouter que
j'en ai vu un autre, dont la pureté et la chasteté n'étaient pas suspectes,
lequel entra dans un mauvais lieu, comme s'il eût eu l'intention d'offenser
Dieu, et en retira une misérable créature à qui il fit embrasser la vie
religieuse. Un solitaire, à qui un autre solitaire avait de grand matin apporté
un très beau raisin, mangea ce raisin avec une avidité étonnante, mais sans goût
et sans appétit : or il en agit de la sorte pour faire croire aux démons qu'il
était un homme immortifié. Un autre, ayant perdu quelques dattes, fit semblant
tout un jour d'être sensible à cette perte. Mais ceux qui veulent employer ces
moyens pour faire la guerre au démon, doivent user d'une grande circonspection
et d'une rare prudence; car ils ont à craindre qu'en voulant se jouer de lui,
ils ne deviennent eux-mêmes ses jouets, et certainement ces personnes doivent
être placées parmi celles dont parle l'apôtre lorsqu'il dit : On les considère
comme des séducteurs et des trompeurs, tandis qu'ils ne sont que des amis
sincères de la vérité. (cf. 2 Cor 6,8).
126. Si quelqu'un pense et désire offrir à Dieu un
corps chaste et Lui présenter un cœur pur, qu'il s'applique à pratiquer la
patience et la douceur, la tempérance et la mortification; car sans ces vertus,
ses peines et ses travaux ne lui serviront pas de grand chose.
127. Le soleil de l’intelligence répand dans notre
âme des lumières plus ou moins abondantes et plus ou moins vives, afin qu'elle
distingue les objets spirituels, comme nos yeux distinguent les objets
matériels. En effet, tantôt il nous éclaire par les larmes de la pénitence,
qu'il fait répandre aux yeux de notre corps, tantôt par les gémissements
intérieurs qu'il fait pousser à notre cœur; ici c'est par une sainte joie que la
parole de Dieu excite dans notre âme, qu'il répand en nous sa lumière
bienfaisante, là c'est par le repos et l’obéissance. Mais outre ces différentes
manières il en est une autre toute particulière, secrète et inexplicable : c'est
lorsqu'une âme, par un céleste ravissement, est mise en la présence du Christ.
128.
Nous devons considérer les vertus sous deux rapports et comme filles, et comme mères. Or tous ceux qui sont doués de
sagesse et de prudence, font tous leurs efforts pour acquérir et pour conserver
les vertus-mères, et, c'est Dieu même qui, par la toute-Puissance de son Esprit,
nous fait connaître les vertus. Quant aux vertus-filles, nous manquerons pas de maîtres pour nous les apprendre.
129. Nous devons encore bien prendre garde de
remplacer par les douceurs du sommeil les délices dont nous nous privons en
jeûnant et en nous mortifiant. Nous conduire de la sorte, ce serait nous
conduire comme des insensés, et la conduite contraire est une preuve de sagesse.
130. J'ai rencontré quelques serviteurs de Dieu, qui
pour quelques raisons, s’étaient un peu relâchés de leur mortification dans les
repas; mais ils avaient pris la généreuse résolution de passer les nuits dans
les veilles et sans prendre du repos même en s'asseyant. Or par ce moyen ils se
punirent si bien de leur intempérance, qu'ils s'abstinrent ensuite de tout excès
dans le manger, non seulement avec facilité mais encore avec une joie et un
contentement délicieux.
131. Le démon de l'avarice fait souvent une guerre
cruelle à ceux qui n’ont rien. Il ne cesse de les poursuivre. Si, pour
eux-mêmes, il ne peut pas leur faire abandonner la pauvreté, il cherche à les en
détourner, en leur inspirant des sentiments de commisération en faveur des
indigents. C'est par cette tentation délicate et parce prétexte spécieux, que
plusieurs personnes heureusement délivrées de toute affection pour les choses de la terre auxquelles elles avaient renoncé, se sont
rengagées misérablement dans les affaires tumultueuses du siècle.
132. La vue de nos fautes nous inspire-t-elle la pensée de
désespoir, hâtons-nous de considérer l'ordre que le Seigneur donna autrefois à
Pierre : Il commanda de pardonner jusqu'à soixante-dix-sept fois à celui qui
l'aurait offensé (cf. Mt 18,22). Or celui qui a fait ce précepte à son apôtre,
nous a pardonné et nous pardonnera certainement bien plus souvent. Si, au
contraire, c'est le souvenir et la pensée de nos bonnes œuvres qui nous enflent
le cœur et nous suggèrent des sentiments d'orgueil, opposons à cette tentation
cette parole : Celui qui aura accompli toute la loi spirituelle, et qui aura
manqué à un seul point, par exemple, en se laissant aller à la vanité, sera puni
comme s'il avait manqué à tous (cf. Jac 2,10).
133. Il arrive que les démons aussi méchants qu'ils
sont envieux ne se retirent d'auprès des âmes saintes qu'afin qu'en cessant de
leur faire la guerre, ils les privent des occasions de remporter sur eux de
nouvelles victoires, et d’augmenter leurs mérites et leur trésor.
134. Personne ne doute que ceux qui sont pacifiques
ne méritent d'être appelés heureux; et cependant j'ai vu des gens à qui l'on donnait ce titre, bien qu'ils eussent mis la désunion et la discorde parmi leurs frères ! En effet il y avait deux hommes qui s'aimaient l'un l'autre d'un amour criminel : un père des plus vertueux et des plus éclairés, essaya de les faire séparer, en leur inspirant une aversion mutuelle. Il y réussit, en disant à l'un que son ami avait très mal parlé de lui, et en en faisant autant par rapport à l'autre. C’est ainsi que la sagesse et la prudence de ce bon
père déjouèrent la malice et les rusée du démon, et que, par une espèce de haine
qu'il leur suggéra, il vint à bout de chasser l'amour impur du cœur de ces
malheureux.
135. Il est des personnes qui pour être fidèles à
certains points de la loi, semblent en violer d'autres : c'est ainsi que j'ai
remarqué des jeunes gens qui s'aimaient beaucoup, mais d'une affection pure et
chaste, lesquels, afin de ne pas donner du scandale à leurs frères et ne point
blesser leur conscience, ne laissaient pas d'interrompre le commerce de leur
sainte amitié.
136. Autant le mariage diffère à l’enterrement ainsi
l'orgueil est contraire au désespoir, encore que ces deux vices, par la malice
des démons, se trouvent que quelquefois réunis dans la même personne.
137. Il y a des esprits impurs qui, à notre entrée en
religion, s'empressent de nous interpréter eux-mêmes les saintes Écritures;
c'est surtout ce qu'ils ont coutume de faire à l'égard de ceux qui sont esclaves
de la vaine gloire, et plus encore, à l'égard de ceux qui, dans le monde, ont
fait profession d'étudier les sciences humaines et de vivre selon la prudence du
siècle. Le dessein des démons, en se conduisant ainsi vis-à-vis de ces
personnes, c'est de les faire tomber dans quelque hérésie, ou de leur faire
proférer des blasphèmes. Or dans des circonstances le trouble intérieur de notre
âme, une joie indiscrète et immodérée de notre cœur nous feront connaître que
ces interprétations nous viennent du démon, et qu'elles ne peuvent pas nous
expliquer les paroles sacrées, mais les obscurcir et les profaner.
138. Il est certaines créatures dont Dieu a réglé l'ordre et le
principe; il en est d'autres dont Dieu a pareillement ordonné et réglé le terme
et la fin; mais la vertu a une fin qui est sans fin, selon le psalmiste :
J'ai vu la fin des choses les plus parfaites; mais votre commandement, ô mon
Dieu, est d'une étendue infinie. (Ps 118,96). Or, s'il est des personnes
capables de passer des exercices de la vie active aux vertus et au saint repos
de la vie contemplative; s'il est des cœurs sur lesquels agisse la charité, et
que le Seigneur, selon la pensée du prophète-roi, garde votre entrée, qui est la
crainte de ses jugements, et votre sortie qui est votre amour pour sa bonté
n'est-il pas évident que cet amour de Dieu est sans bornes et sans fin, puisque
nous pouvons toujours y faire de nouveaux progrès, soit en ce monde, soit dans
l'autre où nos lumières recevront sans cesse des accroissements ? et bien que ce
que je vais dire, paraisse un paradoxe à plusieurs, je n'hésiterai pas, mon
bienheureux père, de tirer cette conséquence de tout ce que je viens de dire, je
prononce donc que les esprits célestes ne demeurent pas, dans le même état et
que leur gloire et leurs connaissances croissent toujours.
139. Ne soyez point étonné si les démons nous
inspirent d'abord quelques bonnes pensées, et qu'ensuite ils les combattent en
nous d'une certaine manière; car ils veulent par là nous faire entendre qu'ils
connaissent parfaitement ce qu'il y a de plus caché dans notre cœur.
140. Soyez prudent et discret dans les censures et
les jugements que vous ferez sur les personnes qui donnent aux autres de
nombreuses, belles et sublimes leçons, et qui les mettent elles-mêmes fort peu
en pratique; car il pourra se faire que les avantages qu'elles procureront à
leurs frères, remplacent les bonnes œuvres qu'elles ne font pas. Ce n'est point,
en effet, au même degré ni de la même manière que nous acquérons et que nous
possédons les biens de l'âme, puisqu'il y en a qui excellent plus dans la parole
que dans l'action, et que dans d'autres, c'est le contraire.
141. Dieu n'est ni l'auteur, ni le créateur du mal;
ils se trompent, ceux qui prétendent que certaines passions sont naturelles à
l'âme, ignorant que nous avons changé en passions les qualités constitutives de
notre nature. Par exemple, la nature nous donne le sperme pour la procréation;
mais nous l'avons perverti l'employant à la luxure. La nature a mis en nous la
colère contre le serpent, mais nous nous en servons contre notre prochain. La
nature nous anime de zèle pour l'émulation dans la vertu, mais c'est pour le mal
que nous en usons. Il y a dans l'âme, du fait de la nature, le désir de la
gloire, mais de celle d'en-haut. Il nous est naturel d'être arrogant, mais
contre les démons. La joie aussi nous est naturelle, mais à cause du Seigneur et
du bien qui arrive à notre prochain. La nature nous a aussi donné le
ressentiment, mais contre les ennemis de l'âme. Nous avons reçu le désir d'une
nourriture agréable, mais non des excès de table.
142. Une âme généreuse excite les démons contre elle.
Mais quand les combats augmentent, les couronnes se multiplient. Celui qui n'a
jamais été frappé par l'ennemi ne sera certainement jamais couronné. Au
contraire, celui qui ne se laisse pas abattre malgré les chutes qui lui
adviennent, sera glorifié par les anges comme bon combattant.
143.
Celui qui est demeuré trois jours dans le tombeau, est ressuscité pour ne plus
mourir : c'est pourquoi celui qui, en trois heures différentes, aura vaincu les
tentations, ne sera point exposé à mourir.
144. Si Dieu, afin de nous instruire et de nous corriger, permet
que le Soleil de justice, pour me servir des expressions de David, après s'être
levé dans notre âme, connaisse le moment où il doit se coucher et disparaître,
et lui cause par son absence de profondes ténèbres et une nuit obscure, et si,
pendant cette nuit désolante, lés lions furieux et les autres bêtes féroces,
c'est-à-dire nos passions, reviennent sur nous, quoique nous les eussions
d'abord terrassées et vaincues, font de nouveaux efforts pour nous enlever la
belle espérance que nous avions de la victoire, et pour nous souiller en nous
faisant consentir à de mauvaises pensées, et commettre des actions criminelles;
si enfin notre humilité profonde fait de nouveau lever sur nous le soleil de
lumière, et que toutes ces bêtes sauvages se rassemblent pour se retirer dans
leurs tanières, au dans les cœurs de ces misérables qui ne se plaisent que dans
les voluptés sensuelles, et ne plus nous inquiéter, alors les démons seront
obligés d'avouer, mais à leur honte, que le Seigneur a fait de cc grandes
choses en notre faveur
(Ps 103,20-23), et qu'il nous a donne une preuve sensible de sa
Bonté et de sa Bienveillance; pour nous, nous pourrons leur
répondre : Oui certainement le Seigneur a fait de grandes
choses, et nous en sommes inondés de joie (Ps 125,2-3). Quant
à vous qui aurez souffert cette terrible épreuve de la
part des démons, vous pourrez dire : Voici que le Seigneur
montera sur une nuée légère, c'est-à-dire
sur votre âme élevée au dessus de toutes les
affections terrestres, et entrera dans l'Égypte,
c'est-à-dire dans un cœur rempli naguère de
ténèbres épaisses, entassées par les vents
impétueux des passions, et toutes les idoles des
Égyptiens sont tombées devant sa Face, je veux dire
toutes les mauvaises pensées se sont dissipées. (cf. Is
19,1)
145. Si le Christ n'a pas hésité de prendre la fuite
en la présence d'Hérode, n’était-ce pas pour nous apprendre que les téméraires
et les imprudents ne doivent pas se jeter d'eux-mêmes au milieu des dangers ? En
effet en s'exposant témérairement, ils se rendent indignes que le Seigneur
veille sur eux pour empêcher que leurs pieds ne soient ébranlés par les efforts
de leurs ennemis, et méritent que celui qui est chargé de prendre soin d'eux,
s'endorme et s'assoupisse (cf. Ps 120,3).
146. L'orgueil se mêle avec la magnanimité, à peu
près comme le liseron, qui ressemble assez au lierre, s'entrelace avec le
cyprès. Veillons donc sur nous avec le plus grand soin, et ne négligeons rien
pour ne laisser entrer dans notre esprit aucune pensée, quelque légère qu'elle
nous paraisse, qui soit capable de nous faire croire que nous possédons la
moindre vertu, et que nous ayons fait une seule bonne œuvre de quelque valeur.
Or, lorsque nous éprouverons cette tentation, examinons sérieusement et très
attentivement les propriétés et les marques du bien et de la bonne œuvre que
nous croyons avoir faite : cet examen ne manquera pas, sans doute, de nous
convaincre que nous sommes entièrement dénués de tout bien et de toute vertu.
Cherchez exactement et découvrez quelles sont les passions qui tyrannisent le
plus votre cœur; car cette découverte vous en fera connaître un grand nombre
d'autres que vous ignorez.
147.
Or nous les ignorons, précisément parce que nous sommes sous leur funeste
domination, qu'elles nous ont déjà réduits à une déplorable faiblesse, et
qu'elles ont poussé dans notre cœur des racines profondes.
148. Dans les choses qui surpassent absolument nos
forces Dieu se contente de la bonne volonté où nous sommes de les faire; mais il n'en est pas de même dans celles qui nous sont possibles; sa Bonté exige impérieusement que nous les
fassions. Il est vraiment grand devant Dieu, celui qui fait tout le bien qu'il
peut; mais il est encore plus grand à ses yeux, celui qui, dans les sentiments
d'une humilité sincère, s'efforce de faire plus qu'il ne peut.
149. Néanmoins nous devons ici nous défier des
démons, car souvent ils nous détournent des choses faciles que nous sommes
obligés de faire, pour nous porter à des choses plus grandes et plus difficiles.
150. Je vois dans la sainte Écriture que Dieu donne
des louanges au saint patriarche Joseph, non pas d'avoir préservé son cœur de
toute affection déréglée, mais avoir fui l'occasion de pécher. Or c'est à nous
de voir dans quelles circonstances et combien de foi nous avons, nous-mêmes,
mérité la récompense réservée à ceux qui fuient l'occasion du péché. Il est une
grande différence entre éviter, jusqu'à l’ombre du péché, et courir après le
Soleil de Justice.
151. Quiconque a le malheur de vivre au milieu des
ténèbres de ses passions, est terriblement exposé à broncher. Or ces bronchades
et les chutes qu'elles lui occasionneront, finiront par lui donner la mort.
C'est ordinairement en buvant de l'eau que les personnes qui ont pris trop de
vin, recouvrent l'usage de la raison qu'elles avaient perdu par de honteux
excès; mais c'est par les larmes sincères de la pénitence que ceux à qui les
vapeurs empoisonnées des passions ont fait perdre les lumières précieuses de la
grâce, peuvent les recouvrer et sortir de cet état lamentable.
152. Se laisser aller à des fautes contre la continence, se livrer à la dissipation, et se plaire dans les ténèbres, sont trois choses qui ont une grande différence entre elles. L'abstinence, la mortification et les jeûnes peuvent nous purifier des péchés que nous avons commis contre la chasteté; la solitude et la retraite sont capables de nous guérir de la dissipation; une exacte obéissance et une humble soumission sont très propres à nous faire haïr les ténèbres et à nous en faire sortir; mais surtout ce sera, la grâce de Celui qui s'est rendu obéissant pour nous, laquelle pourra nous délivrer de tous ces maux.
153. Nous pouvons encore ici nous servir de l'exemple
de deux sortes d'ouvriers qui travaillent à nettoyer et à préparer les étoffes
nécessaires pour faire des habits, afin de nous faire comprendre qu'il y a deux
sortes de manières dont doivent se servir ceux qui désirent ardemment se
préparer à mériter et à recevoir les dons célestes. C'est pourquoi nous
appellerons les monastères des fouleries, parce que dans ces maisons les âmes
sont en quelque sorte foulées et purifiées de leurs souillures, se débarrassent
de la rouille des passions, et quittent leur difformité; nous nommerons lieux où
l'on donne la couleur aux laines lavées et purifiées, la solitude des
anachorètes et les cellules des religieux, parce que c’est là que les personnes
qui dans les communautés se sont lavées des taches que l'incontinence, le
souvenir des injures, les mouvements de colère avaient imprimées sur leur âme,
mettent la dernière perfection à leur sanctification.
154. Il y en a qui disent que les rechutes dans le
péché ont coutume d’arriver, parce qu'on n'a pas fait une pénitence convenable
de ses péchés et proportionnée à la grandeur et au nombre des fautes qu'on avait
commises. Mais peut-on dire qu'ils ont fait une véritable pénitence, tous ceux
qui ne font plus de rechutes ?
155. Voici ce que j'ose dire ici : Les personnes qui
font des rechutes dans le péché, c'est d'un côté, parce qu'elles ont trop et
trop tôt oublié les fautes qu'elles avaient faites; c'est d'un autre côté, parce
que leur paresse et leur lâcheté les ont portées à croire Dieu trop bon et trop
miséricordieux; c'est enfin, parce qu'elles ont désespéré de vaincre leurs
passions et de résister à leurs mauvais penchants; et je ne sais si quelqu'un ne
me blâmera pas d'oser ajouter que quelques-uns de ceux qui retombent dans le
péché, ne font ces rechutes déplorables que parce qu'ils ne peuvent plus vaincre
leurs ennemis, qui les ont soumis au joug de leur tyrannie, et les ont enchaînés
par les liens des mauvaises habitudes qu'ils ont contractées.
156. On pourrait ici examiner pourquoi notre âme, qui
est un pur esprit, ne peut pas voir les esprits qui sont de la même nature
qu'elle, ni connaître de quelle manière ils reçoivent les impressions des
objets. Mais ne pourrait-on pas prononcer qu'elle ne voit pas les autres
esprits, à cause de son union avec le corps qui lui sert de voile ? Au reste il
connaît seul ce mystère, Celui qui a créé et l'âme et le corps, et qui les a
unis ensemble.
157. Un homme des plus éclairés me fit un jour cette question :
Dites-moi, car je désire ardemment de l'apprendre, dites-moi quels sont les
démons qui, en faisant tomber dans le péché, abattent le courage des personnes
qu'ils ont séduites; et quels sont encore les démons qui, après avoir fait
commettre des fautes, enflent le cœur de celles qu'ils ont corrompues. Mais,
comme il me vit très embarrassé de cette question difficile à résoudre, et que
d'ailleurs je lui confessai même avec serment que je ne pouvais pas répondre, il
m'apprit lui-même ce qu'il me demandait : Je vais donc, me dit-il avec
bonté, vous donner quelques exemples qui vous feront connaître quelques-uns
de ces esprits malins, et qui réunis à vos propres lumières serviront à vous
faire discerner les autres.
Les démons qui portent à la luxure, à la colère, à
l'intempérance, à la paresse et à la mollesse, n'ont pas coutume de porter à
l'orgueil les personnes qui se livrent à ces vices déshonorants; mais les démons
qui portent à l'avarice, à la domination, aux honneurs, à la loquacité, ont
l'habitude de faire ajouter péché sur péché, en remplissant le cœur d'orgueil et
de vanité : c'est pour cette raison que le démon qui nous excite à faire des
jugements, téméraires, se réunit avec ces derniers.
158.
Un moine qui visite des étrangers ou qui les reçoit lui-même dans sa cellule, et
qui, après s'être entretenu des heures entières et peut-être tout un jour avec
eux, ressent de la tristesse lorsqu'il faut s'en séparer, au lieu d'éprouver un
sentiment intérieur de joie, comme étant délivré d'une compagnie qui l'empêche
de remplir ses devoirs, fait évidemment voir qu'il est le triste jouet du démon
de la vanité ou du démon de l'incontinence.
159.
Nous devons avant toute chose faire attention de quel côté vient le vent de la
tentation afin de ne pas enfler les voiles du vaisseau spirituel de notre âme
d'une manière qui lui soit nuisible et contraire.
160.
Il n'y a pas de doute que la charité ne doive vous porter à procurer quelque
consolation et quelque adoucissement aux vieillards véritables qui ont passé de
longues années dans les exercices de la vie religieuse et qui ont usé leur corps
dans les jeûnes et les austérités; mais cette même charité doit vous engager
fortement à porter à la pratique de la continence par tous les moyens possibles,
et surtout par la pensée des jugements de Dieu, de l'éternité et des supplices
de l'enfer, les jeunes gens qui, par les péchés innombrables de leur jeune vie,
ont eu le malheur de si fort maltraiter leurs pauvres âmes.
161.
Il est impossible, ainsi que nous l'avons déjà dit, qu'aussitôt après notre
conversion et notre entrée en religion, nous soyons délivrés parfaitement des
mouvements de l'intempérance et des sentiments de la vaine gloire. Gardons-nous
bien de vouloir combattre la vanité avec le luxe et les délices; car la victoire
même que les personnes nouvellement converties remportent sur la gourmandise,
leur inspire des sentiments de vaine gloire. Servons-nous plutôt de l'abstinence
pour combattre et vaincre la vanité; car l’heure viendra, elle est même arrivée
pour ceux qui ont une bonne volonté, où le Seigneur nous accordera enfin la
grâce de soumettre cette funeste passion.
162. Mais observons ici que ce ne sont pas les mêmes
passions qui font la guerre et aux jeunes gens et aux vieillards qui viennent de
se convertir et de se consacrer au Seigneur dans la religion. En effet ce sont
souvent des passions contraires qui les attaquent les uns et les autres. C'est
pourquoi nous appelons heureuse et doublement heureuse la sainte humilité par
laquelle les vieillards et les jeunes gens trouvent leur salut et la victoire
dans leurs tentations, et qu'ils peuvent facilement trouver et pratiquer les uns
et les autres.
163. Ne vous troublez nullement de ce que je vais
dire : on trouve difficilement et rarement des âmes droites et pures qui soient
exemptes de toute malice, de toute dissimulation et de toute hypocrisie, qui
aient une véritable horreur de la société et des conversations mondaines, qui
suivent avec une constante et exacte fidélité les avis et les conseils d'un bon
directeur, qui méritent de passer de la paix et de la tranquillité de la vie
solitaire et religieuse, qui est un port, au bonheur céleste, et qui puissent se
préserver des souillures, des agitations et des scandales qu'on rencontre
partout, même dans les communautés religieuses.
164. Dieu, pour convertir les hommes voluptueux, se
sert ordinairement d’autres hommes; il emploie le ministère des anges pour la
conversion des gens remplis de ruse et de malice; mais Lui seul peut opérer la
conversion des orgueilleux.
165. Employez en faveur des personnes qui se retirent
auprès de vous, cette espèce de charité qui consiste à les laisser agir;
permettez-leur de faire ce qu'elles veulent, et pendant ce temps-là montrez-leur
toujours de la bienveillance et, un visage gai et joyeux.
166. Néanmoins il faut examiner et connaître de
quelle manière vous devez user de cette indulgence, jusqu'à quel temps et dans
quelles circonstances vous devez et pouvez en faire usage; enfin savoir et
pouvoir compter que la pénitence faite de la sorte, laquelle n'est établie que
pour détruire et anéantir le péché, ne sera pas capable de détruire elle-même
les vertus et la discipline religieuses.
167. Nous avons besoin d'un grand discernement et
d'une rare prudence pour discerner et bien connaître quand nous pouvons cesser
ou nous devons continuer les différents combats que nous soutenons contre la
matière et le foyer du péché; car il peut arriver que, vu notre misérable
faiblesse, il nous soit nécessaire d'éviter le combat, en prenant sagement la
fuite, afin d'éviter la rencontre de nos ennemis, et de ne pas nous exposer à
être vaincus et à périr misérablement.
168.
Donnons donc dans ces occasions critiques un soin et une attention
particulières; car quelquefois l'amertume fait avaler le fiel : examinons
sérieusement quels sont les démons qui nous enflent d'orgueil, qui nous abattent
et nous découragent, qui nous endurcissent et nous rendent insensibles, qui nous
consolent et nous caressent, qui nous précipitent dans les ténèbres et qui font ensuite semblant de nous éclairer, qui
nous rendent stupides et hébétés, spirituels et rusés, qui nous jettent dans une
humeur sombre et triste, et qui nous rétablissent dans le contentement et la
joie.
169. Si, dans les commencements de notre retraite et
de notre carrière dans la vie religieuse, nous nous sentons plus agités et plus
tourmentés par nos passions, que lorsque nous étions au milieu du siècle, ne
nous en troublons pas, et n'en soyons même pas étonnés; car il faut qu'il se
fasse une grande commotion dans les humeurs qui nous ont occasionné des maladies
pour pouvoir parvenir à une guérison parfaite. Au reste, quand nous étions dans
le monde, les passions semblables à des animaux sauvages cherchaient
l'obscurité, afin que ne les voyant pas, elles ne nous inspirassent pas de
l'horreur.
170. Les démons ont-ils pu faire commettre une faute, une faiblesse aux personnes qui n'étaient pas éloignées de la perfection; elles doivent s'en relever courageusement et avec avantage par le moyen de la pénitence, et, par la pratique des bonnes œuvres, réparer au centuple la perte qu'elles ont faite.
171. Nous voyons quelquefois que les vents font
seulement ondoyer la mer, et que d'autrefois ils la bouleversent jusque dans ses
abîmes; or nous remarquons les mêmes effets dans nos passions vis-à-vis de nous;
car ceux qui sont exposés à leur fureur, en sont par fois troublés et
bouleversés jusqu'au fond de leur âme; et ceux qui, par la victoire qu'ils ont
remportée sur elles et par les progrès qu'ils ont faits dans la vertu, n'en sont
ordinairement troublés qu'à la surface de leur âme. C'est pourquoi ces derniers,
ayant conservé leur cœur pur et, innocent, rentrent bien vite dans la paix et le
calme d'une bonne conscience.
172. Il n'appartient qu'à ceux qui sont arrivés à la
perfection de connaître et de discerner toujours quelles sont les pensées qui
viennent de leur propre conscience, quelles sont celles qui viennent de Dieu, et
quelle qui viennent des démons; car ces esprits malins et rusés ne nous
inspirent pas toujours des pensées contraires à la piété. Or c'est pour cela que
le discernement que nous devons faire des pensées qui sont leur ouvrage, n'est
pas facile à faire.
173. Concluons que comme nos corps sont éclairés par nos yeux, de même notre âme est éclairée par les yeux subtils et pénétrants de la discrétion.
BRÈVE RÉCAPITULATION DE TOUT CE QUI PRÉCÈDE
1. Une foi ferme nous porte efficacement à renoncer au monde,
mais le défaut de foi fait le contraire en nous.
2. L'espérance inébranlable est la porte par laquelle nous
chassons de notre cœur toutes les affections pour les choses de la terre; mais
l'absence de cette vertu opère un effet l’opposé.
3. L'amour de Dieu nous fait généreusement abandonner le siècle,
mais l’indifférence pour le Seigneur nous y retient.
4. L'obéissance est produite par les jugements que nous
prononçons contre nous-mêmes et par le désir de recouvrer la santé de notre âme.
5. La conservation de cette précieuse santé, nous l'obtenons par
une abstinence sévère. C'est la pensée de la mort, c'est le souvenir du fiel et
du vinaigre qu’on présenta au Seigneur sur le Calvaire, qui engendrent en nous
la sainte et salutaire abstinence.
6. La solitude et le repos donnent et conservent la tempérance
et la chasteté. Le jeûne éteint les feux de la concupiscence. La contrition et
la componction sont les ennemis irréconciliables des mauvaises pensées.
7. La foi ainsi que la fuite du monde, donne la mort à
l'avarice. La commisération et la charité sont capables de nous faire exposer
notre propre vie pour soulager nos frères.
8. La paresse trouve son tombeau dans l'exercice continuel et
fervent de la prière. Le souvenir des jugements de Dieu remplit le cœur de
ferveur et de dévotion.
9. L'amour des humiliations exterminent la colère.
10. La psalmodie, la bonté du cœur et l'amour de la pauvreté
remplissent l'âme d'une joie toute céleste.
11. L'insensibilité pour les choses sensibles et corporelles
nous fait sentir et goûter les choses spirituelles.
12. Le silence et la retrait sont les heureux bourreaux de la
vaine gloire; et si vous êtes dans une communauté religieuse, c'est l'amour des
mépris.
13. L’abaissement et l’avilissement extérieur peuvent bien nous
guérir extérieurement de l'orgueil; mais Dieu, qui est avant tous les siècles,
peut seul nous en guérir intérieurement.
14. Le cerf, dit-on, lève le venin de tous les animaux qui en
ont, et l'humilité consume et fait disparaître le venin de toutes les mauvaises
pensées.
15. Les choses créées et sensibles que nous voyons, servent à
nous faire connaître les choses spirituelles que nous ne voyons pas.
16. Comme il est impossible que le serpent se dépouille de sa
vieille peau, s'il ne passe par quelque ouverture fort étroite; de même il nous
est impossible de nous corriger de nos mauvaises habitudes, de renouveler la
jeunesse de notre âme, de nous débarrasser de la tunique du vieil homme, si nous
ne passons nous-mêmes par le sentier étroit et difficile du jeûne, des mépris et
des humiliations.
17. Ainsi, comme les oiseaux chargés de chair et de graisse ne
peuvent s'élever fort haut dans les airs, ainsi en est-il de celui qui nourrit
et flatte sa chair.
18. Ainsi, comme la boue desséchée ne peut plus servir aux porcs
pour s'y vautrer; de même notre chair fanée et séchée par les jeûnes et les
austérités n'est plus propre à servir de retraite et de repaire aux démons.
19. Comme une trop grande quantité de bois vert étouffe les
flammes et donne beaucoup de fumée; de même une tristesse portée à l'excès
remplit l'âme, pour ainsi dire, de fumée et de ténèbres, et fait tarir la source
des larmes.
20. Comme un aveugle ne sera pas capable de réussir en tirant au
blanc; de même un disciple qui résiste à son supérieur et lui fait des
reproches, ne pourra que périr d'une manière pitoyable.
21. Comme une pièce de fer qui est en bon état, peut en
aiguiser une autre qui n'est pas également bonne; de même un
moine fervent est dans le cas de préserver bien des fois de la damnation
éternelle un religieux lâche et paresseux.
22. Comme des œufs qu'on fait couver dans un lieu chaud et
caché, donnent des petits; de même des pensées tenues bien, soigneusement
cachées, finissent ordinairement par produire des actions, et se manifestent de
la sorte.
23. Comme les chevaux coureurs s'animent les uns les autres à la
course; de même les religieux qui vivent ensemble sous la même règle, s'excitent
mutuellement à la pratique des vertus et de la discipline.
24. Comme les nuages cachent le soleil et obscurcissent l'éclat
de sa lumière; de même les mauvaises pensées obscurcissent les lumières de notre
âme, et l'exposent à s'égarer et à se perdre.
25. Comme un criminel condamné à la peine capitale ne s'amuse
pas, en partant pour le lieu de l'exécution, à parler d'amusements et de
spectacles; de même une personne vraiment affligée de ses fautes ne s'occupe pas
sur la terre à contenter ses inclinations pour l'intempérance et la bonne chère.
26. Comme les pauvres, en voyant les grands trésors du roi,
connaissent et sentent plus vivement leur misère; de même une âme qui contemple
les admirables vertus des saints, devient plus humble et se confond davantage à
la vue de son indigence spirituelle.
27. Comme l'aimant par la force de sa nature attire le fer à
lui; de même les hommes qui se sont laissé corrompre et dominer par de mauvaises
habitudes, en sont violemment entraînés au péché.
28. Comme l'huile calme la mer, quelque furieuse qu'elle soit;
de même, quelque violentes que puissent être les ardeurs de la concupiscence,
elles seront incapables de résister à la vertu du jeûne et de la mortification.
29. Comme les eaux pressées dans des canaux étroits s'élèvent en
l'air avec impétuosité; de même une âme environnée et pressée de dangers
s’élance avec force vers Dieu par les saintes larmes de la pénitence, et obtient
son salut.
30. Comme celui qui porte des parfums, malgré lui le fait savoir
aux autres, à cause de l'odeur suave qu'ils répandent, de même une personne qui
possède l'esprit de Dieu, malgré elle le fait connaître aux autres et par ses
actions et par son humilité.
31. Comme le soleil rend l’or visible en le faisant scintiller,
ainsi la vertu signale celui qui la possède.
32. Comme les vents impétueux suscitent des tempêtes effrayantes
sur la mer; de même la passion de la colère, bien plus que les autres passions,
excite de furieuses tempêtes dans une âme, et la trouble.
33. Comme les choses qu'on n'a pas vues, donnent peu de désir de
les posséder, quoiqu'on en ait entendu parler; de même celui qui a conservé son
corps pur et chaste ne pense pas aux plaisirs des sens, et vit dans un grand
contentement.
34. Comme les voleurs ne fréquentent pas les lieux où ils savent
qu'on garde les armes de l'État; de même les démons ne s'avisent pas de faire
des vois aux personnes qu'ils savent être continuellement armées de la prière.
35. Comme il n'est pas possible que le feu produise la neige; de
même il n'est pas possible qu'un homme qui n'a de l'ardeur que pour les choses
de la terre, puisse mériter la gloire céleste.
36. Comme une légère étincelle peut mettre le feu à une immense
forêt et la réduire en cendres; de même une seule bonne action peut effacer et
anéantir un grand nombre de fautes considérables.
37. Comme vous ne pourrez pas sans de bonnes armes exterminer
les animaux féroces; de même il vous sera de toute impossibilité de vaincre et
d'exterminer la colère, si vous n'êtes pas armé de l'humilité.
38. Comme personne par un autre moyen naturel ne peut conserver
la vie, qu'en mangeant et en buvant; de même on ne saurait conserver la vie de
l’âme que par la vigilance et la persévérance dans la vertu.
39. Comme les rayons du soleil, en pénétrant dans un
appartement, l'éclairent et y font distinguer les plus petits objets; de même la
crainte de Dieu dans un cœur, tout en l'éclairant, lui fait voir les taches que
les péchés y ont faites.
40. Comme il est facile de prendre les écrevisses, à cause de
leurs mouvements, tantôt en avant, tantôt en arrière; de même une âme qui se
livre à une joie immodérée et aux pleurs, à la pénitence de ses péchés et aux
douceurs d'une vie molle et efféminée, se laisse prendre au démon, perd le fruit
de ses travaux, et périt.
41. Comme on peut facilement tout enlever aux personnes qui sont
plongées dans le sommeil; de même ceux qui sont comme assoupis par les vapeurs
du siècle dont ils suivent les maximes, ouvrent toutes les avenues de leur cœur
aux voleurs des âmes et aux meurtriers des bonnes œuvres.
42. Comme un homme qui combat contre un lion furieux, ne saurait
détourner les yeux de cet ennemi dangereux, sans s'exposer à être dévoré; de
même celui qui combat contre sa propre chair ne peut détourner ailleurs les yeux
de son attention et de sa vigilance, sans se mettre dans un péril éminent de se
perdre pour l'éternité.
43. Comme les personnes qui montent sur une échelle pourri,
mettent leur vie en danger; de même les dignités, la gloire, la puissance et
l'autorité, lesquelles sont autant d'ennemis de l'humilité et d'échelons
vraiment pourris, mettent ceux qui les possèdent dans le cas de se perdre
éternellement.
44. Comme celui qui est dévoré par la faim, pense nécessairement
au pain; de même les gens qui désirent avec une véritable ardeur de parvenir au
salut, pensent de toute nécessité à la mort et aux jugements du Seigneur.
45. Comme l'eau sert pour effacer les lettres, de même les
larmes de la pénitence servent à nous purifier de nos péchés.
46. Si pour effacer des lettres, nous n’avons pas d'eau, nous
employons d'autres moyens; or nous en agissons de même par rapport à nos péchés:
à la place des larmes, nous nous servons de soupirs, de gémissements et d'une
vive contrition.
47. Comme un gros tas de fumier engendre une quantité
prodigieuse de vers de toute espèce; de même une grande quantité de nourriture
produit en nous une multitude innombrable d'iniquités, de mauvaises pensées et
de songes déshonnêtes.
48. Comme un aveugle n’y voit pas marcher, ainsi le paresseux ne
peut ni voir le bien, ni le faire.
49. Comme celui qui a les pieds enchaînés ne peuvent marcher que
fort difficilement; de même celles qui entassent trésor sur trésor, se mettent
dans le cas de ne pouvoir arriver au royaume des cieux.
50. Comme une plaie récente peut facilement se guérir; de même,
par un principe contraire, les plaies invétérées de l'âme se guérissent
difficilement, lors même qu'elles sont susceptibles de guérison.
51. Comme une personne que la mort a frappée, ne peut absolument
plus marcher; de même il est impossible que celle qui désespère de son salut,
puisse, tant qu'elle sera dans ce misérable état, sauver son âme.
52. Un homme qui soutient qu'il professe la vraie foi, et qui
néanmoins tombe sans cesse dans le péché, ne ressemble que trop à une personne
qui n'a point d'yeux.
53. Un homme qui n'a pas la foi et qui néanmoins fait des bonnes
œuvres, à un insensé qui tire de l'eau pour la mettre dans un vase percé de tout
côté.
54. Comme une barque dirigée par un pilote expérimenté et
protégée du ciel, arrive heureusement au port; de même une âme, quoiqu'elle ait
eu le malheur dans un temps de tomber dans un grand nombre de péchés, dirigée et
conduite par un directeur plein de sagesse, de lumières et de prudence, arrivera
facilement au port du salut, et obtiendra le ciel.
55. Comme un voyageur, s'il n'a point de guide, quelque réfléchi
qu'il soit, perdra souvent son chemin et s'égarera; de même un religieux qui vit
et se conduit par lui-même s'égarera et se perdra, quelque parfaite que soit en
lui la sagesse mondaine dont il est doué.
56. Que celui qui a fait des fautes énormes, et qui, à cause des
infirmités corporelles, ne peut pas supporter les rigueurs de la pénitence,
marche exactement dans les voies de l'humilité; qu'il suive en tout l'esprit et
les sentiments qui sont propres à cette vertu, car il n’y a pas pour lui d'autre
moyen capable de le faire parvenir au salut.
57. Comme celui qui a souffert une maladie longue et grave, ne
peut pas recouvrer en un instant une santé parfaite; de même le pécheur qui,
pendant longtemps a été sous la servitude des passions, ou même d'une seule, ne
s'en délivre pas tout d'un coup.
58. Considérez donc attentivement et le vice et la vertu, et
vous découvrirez les progrès que vous aurez faits pour vous corriger de l'un et
pour acquérir l'autre.
59. Comme ceux qui échangent de l'or avec de la boue, ne font
pas un échange, mais une perte réelle; de même les personnes qui parlent des
choses spirituelles de la même manière que des choses mondaines, afin d'en tirer
vanité, font une perte essentielle.
60. Si nous pouvons dire que des pécheurs ont reçu de suite le
pardon de leurs péchés, nous nous garderons bien d'affirmer qu'il y ait eu des
personnes qui soient parvenues de la sorte à l’impassibilité : car c'est une
faveur qu'on n'obtient qu'après bien du temps et des travaux, et par une grâce
particulière de Dieu.
61. Observons avec une grande attention quelles sont les bêtes
sauvages et quels sont les oiseaux qui cherchent à enlever de nos cœurs la
semence de la grâce, soit avant qu'elle y ait germé, soit lorsqu'elle est en
herbe, soit enfin quand ses fruits sont arrivés à la maturité, et tâchons de
leur tendre aussi exactement des pièges qu'ils nous en tendent à nous-mêmes, et
de les faire tomber dans nos filets, au lieu de nous laisser prendre aux leurs.
62. Si donc il est impie et injuste pour un malade de mettre fin
à ses jours pour terminer les douleurs cruelles que lui fait souffrir une fièvre
ardente, il est pareillement impie et injuste pour un pécheur, tant qu'il a un
souffle de vie, de se précipiter dans les horreurs du désespoir.
63. Et s'il est honteux à un homme qui vient de rendre les
derniers devoirs à son père, de passer des bords de son tombeau dans une salle
de noces bruyantes; il est également honteux à un pécheur qui gémit et pleure
sur de nombreuses prévarications, de rechercher les honneurs, les plaisirs et,
la gloire de la vie présente.
64. Les maisons où logent les citoyens, ne sont pas faites de la
même manière que celles où les prisonniers et les criminels sont renfermés; ne
faut-il pas aussi que la manière de vivre des personnes qui font pénitence de
leurs péchés, soit différente de la manière de vivre de celles qui, pendant leur
vie, n'ont jamais eu le malheur de souiller leur conscience par une faute
mortelle ?
65. Un grand général se garde bien de congédier un soldat qui
porte d'honorables blessures; mais il l'élève en dignité, afin de se servir
avantageusement de son courage et de sa bravoure contre les ennemis de l'État.
Or c'est ainsi qu'en agit le Roi des rois vis-à-vis d'un religieux qui a soutenu
avec valeur des grands combats contre les démons.
66. La sensibilité est une chose qui est propre à notre âme;
mais le péché frappe ce sentiment à coups redoublés et le couvre de honteux
soufflets. C'est ce sentiment précieux qui dans notre conscience nourrit ou
diminue la paix ou le remords; mais c'est la conscience elle-même qui donne
naissance aux remords, et c'est la conscience que dirige et réprimande l'ange
gardien que Dieu nous a donné dans notre baptême. C'est pour cette raison que
nous voyons que les personnes qui n'ont pas reçu ce sacrement, n'éprouvent pas
autant et d'aussi grands remords, lorsqu'elles commettent de mauvaises actions.
67. À mesure qu'on cesse de tomber dans le péché, on se déshabitue de le commettre. Or ce désistement du péché devient le commencement de la pénitence; le commencement de la pénitence, le commencement du salut; le commencement du salut, la résolution de bien vivre; la résolution de bien vivre, le commencement des travaux; le commencement des travaux, le commencement des vertus; le commencement des vertus, le commencement de la fleur des vertus; le commencement de la fleur des vertus, le commencement de la bonne volonté; le commencement de la bonne volonté, le commencement à l'habitude de la vertu; le commencement de l'habitude de la vertu, le commencement de la crainte de Dieu; le commencement de la crainte de Dieu, le commencement de la fidélité à observer les commandements du Seigneur; le commencement de la fidélité à observer les commandements de Dieu, le commencement de l'amour du Seigneur; le commencement de l'amour du Seigneur, le commencement d'une profonde humilité; le commencement d'une profonde humilité le commencement de la paix souveraine du cœur; et le commencement de la paix souveraine de l’âme devient la perfection de la charité. Or cette perfection de la charité est elle-même cette sainte et parfaite amitié dont Dieu honorera tous ceux qui, étant délivrés de toute affection déréglée, posséderont leur cœur dans la pureté. car, ils verront Dieu (cf. Mt 5,8). À Lui gloire et honneur dans les siècles. Amen.
Du repos sacré du corps et de l'âme, ou de la
vie érémitique et solitaire.
1. C’est sans doute le honteux esclavage de mes
passions tyranniques et les maux qu'elles m'ont fait souffrir, qui m'ont appris
les ruses méchantes, la conduite malicieuse, la domination cruelle et les
tromperies désolantes des démons. Mais heureusement tous les hommes n'éprouvent
pas le même malheur; car il en est qui ont une connaissance pleine et entière
des artifices de ces esprits de ténèbres, par la Présence intérieure du saint
Esprit, qui les éclaire de ses divines lumières, après les avoir préservés de
leurs pièges et de leurs embûches; et il y a une bien grande différence entre
une personne qui juge de la joie et du contentement que procure la santé après
une longue et douloureuse maladie, et une autre personne qui juge des douleurs
qu'on doit souffrir dans une maladie, par la joie qu'elle éprouve dans la santé.
Nous trouvant donc parmi les gens à qui la maladie a fait perdre
les forces, nous craignons avec raison de vous parler du port tranquille et
heureux de la solitude. Au reste nous savons très bien qu'il n'y a pas de
communauté, quelque sainte et régulière qu'elle soit, où, semblable à un chien
affamé auprès de la table de son maître, le démon ne se trouve et ne soit
continuellement aux aguets pour surprendre une âme et l'emporter dans un lieu
secret et caché, afin de la dévorer à son loisir. Ainsi, afin de ne pas
favoriser le démon et de ne pas donner occasion à des téméraires d'être dévorés
par ce chien enragé, je dois déclarer ici que je ne parlerai pas de la paix ni
du repos de la solitude aux personnes qui, dans les combats qu'elles soutiennent
sous les étendards de notre Roi, montrent tant de force, de courage et de
constance; je me contenterai de leur dire que leurs couronnes et leurs
récompenses ne seront pas inférieures à celles qui seront accordées à ceux qui,
pour l'amour de Dieu, vivent dans la solitude des déserts. Néanmoins pour que
personne n'ait à se plaindre et à murmurer de ce que nous n'aurions pas parlé de
la vie érémitique et de ses avantages, nous en dirons quelque chose, mais avec
réserve.
2. Le repos du corps, dont il s'agit ici, consiste
dans la connaissance et l'arrangement de tous ses mouvements et de tous ses sens
selon la raison éclairée et dirigée par la foi. Le repos de l'âme est la
connaissance de ses opérations spirituelles et une application calme et
inviolable au saint exercice de l'oraison.
3. Le véritable ami de la vie érémitique forme des
résolutions fortes et inébranlables, veille sans cesse à la porte de son cœur
pour en interdire l'entrée à toutes les mauvaises pensées ou pour les y
étouffer. Il doit sûrement me comprendre, celui qui est arrivé à ce précieux
repos du cœur; mais il est bien loin de savoir en quoi consistent la paix et la
tranquillité de l'âme, celui qui ne fait que d'entrer dans les voies de la
piété, et qui n'en a pu encore goûter ni savourer les merveilleuses douceurs. Le
solitaire prudent et expérimenté n’a pas besoin qu'on lui adresse de longs
discours est assez éclairé par les bonnes actions de sa vie.
4. Le premier degré de la vie érémitique consiste à
éloigner tout ce qui est capable de causer des distractions à l'âme et de
troubler la paix du cœur; et la perfection de cette vie, à ne plus rien craindre
et à demeurer immobile et insensible au milieu des plus grands sujets de trouble
et de distraction.
5. Celui qui veut avancer dans les voies de cette
bienheureuse vie, se plaît singulièrement à garder le silence, à pratiquer la
douceur et à faire constamment se son cœur le sanctuaire de la charité.
6. Quiconque n'aime pas à parler, se livre très
difficilement à la colère, tandis qu'un grand parleur sera souvent et très
facilement esclave de cette passion fougueuse.
7. Le vrai solitaire s'efforce de tenir renfermée et
comme en prison dans son propre corps la substance incorporelle de son âme —
suprême paradoxe.
8. Le chat, afin de prendre quelques rats, use de
mille ruses et d'une grande attention; le solitaire doit employer toutes les
ressources de son esprit et la plus grande vigilance pour prendre le démon, qui
est un bien mauvais rat. Que cette. comparaison, je vous prie, ne vous paraisse
pas méprisable, ou bien, je suis obligé de vous dire que vous ignorez pleinement
en quoi consiste la vie érémitique.
9. Le religieux qui vit dans la solitude, est bien
différent du religieux qui vit dans une communauté. Le solitaire doit jeûner
beaucoup, avoir beaucoup de force d'esprit et un grand courage pour persévérer;
car il n'a que son ange gardien pour le secourir et le protéger; tandis que le
cénobite peut encore recevoir des secours de ses frères.
10.
Les esprits célestes prennent plaisir de rester et d'agir avec un bon
anachorète; mais peut-on en dire autant d'un mauvais solitaire ?
11. Elle est immense la profondeur des mystères de la
foi; c'est un abîme sans fond. Qui voudrait y pénétrer, ne saurait le faire sans
s'exposer évidemment à se perdre.
12. La cellule d'un solitaire renferme son corps, et
son corps renferme le principe de ses pensées.
13. Quiconque, se trouvant encore agité par des
passions insolentes, ose embrasser la vie érémitique, je le compare à un insensé
qui, voyageant sur mer, sauterait au milieu des flots dans l'espérance qu'une
simple planche sera capable de le faire arriver heureusement au port.
14. Ceux donc qui ont à combattre une chair rebelle,
ne peuvent pas encore se retirer dans la solitude. Il faut qu'ils attendent un
temps plus favorable; et quand même ce temps arriverait, ils auraient besoin d'y
trouver un conducteur prudent, sage et pieux. En effet pour embrasser une vie si
parfaite, il faut avoir la vertu et les forces des anges, et l'on comprend bien
qu'en parlant de la sorte, je n'ai en vue que la vie solitaire, qui consiste
autant dans le corps que dans l’esprit, et qui sépare absolument de toute
société humaine.
15. Le solitaire relâché ne craindra pas d'employer
le mensonge pour faire croire aux autres, par des paroles obscures et à double
sens, qu'ils doivent l'engager à sortir de la solitude; mais à peine a-t-il
abandonné sa cellule, qu'il s'en prend au démon. Le malheureux ! ne devrait-il
pas savoir que lui-même a été, son propre démon ?
16.
J'ai vu des anachorètes qui, dans le désert, contentaient admirablement bien le
désir ardent qu'ils avaient de plaire à Dieu par des moyens extraordinaires,
constants et mille fois répétés : aussi ajoutaient-ils sans cesse de nouvelles
flammes à leur amour pour Dieu, de nouvelles ardeurs à leur piété et à leur
ferveur, et une nouvelle vivacité de désir à la première.
17. Un vrai solitaire est un ange terrestre qui, par
sa vigilance et sa ferveur, bannit de ses prières et de ses amoureuses
communications avec Dieu toute espèce de négligence et de tiédeur.
18. Il peut heureusement dire toujours à Dieu : Mon cœur est
prêt, ô mon Dieu, mon cœur est prêt. (Ps 56,8); ou bien encore : Je dors,
mais mon cœur veille. (Can 5,2)
19.
Fermez exactement la porte de votre cellule à votre corps, la porte de votre
langue aux paroles, et la porte de votre intérieur au démon.
20. La sérénité et les ardeurs du soleil à midi font
connaître la patience du matelot; et la privation des choses nécessaires à la
vie démontre la constance de l'anachorète à souffrir, car le matelot fatigué par
les rayons brûlants du soleil, se jette au milieu de l'eau pour se rafraîchir;
et le solitaire battu par l'ennui que lui cause la solitude, se précipite au
milieu de la foules, afin d'y trouver la dissipation.
21. Ne crains pas, mais regardez comme des jeux ces
orages que les démons suscitent autour de vous. La véritable pénitence ne sait
ni craindre ni trembler.
22. Tous ceux qui ont coutume de faire leurs prières
dans les dispositions requises, parlent à Dieu de la même manière qu'un favori
parle à son souverain; mais les personnes qui ne prient que de bouche, sont
semblables à des gens qui, tandis que leur roi tient son conseil, se jetteraient
à ses pieds; et celles qui prient étant encore dans le siècle, ressemblent à des
hommes qui présentent des requêtes à leur prince au milieu du tumulte de tout un
peuple. Or vous comprendrez facilement la portée de ces comparaisons, si vous
avez le bonheur de connaître la vraie manière de bien prier.
23. Ayez soin de vous tenir sur la partie la plus
élevée de vous-même pour voir comment, quand, et d'où viennent les voleurs qui
désirent ravager la vigne spirituelle de votre âme, et pour connaître combien
ils sont nombreux.
24. Une âme fatiguée des exercices de piété saura bien
se rétablir et vaquer à la prière, et puis après reprendre ses exercices
spirituels avec une ardeur toute nouvelle.
25. Un homme qui avait lui-même éprouvé tout ce que
je viens de dire, avait pris la résolution d'en parler avec soin et exactitude;
mais il craignit qu'en le faisant, il ne diminuât l'ardeur des personnes qui se
présentaient au combat remplies de zèle et de courage, et que par le bruit de
ses paroles il n'effrayât celles qui marchaient généreusement dans le chemin de
la perfection.
26.
Quiconque parle de la vie solitaire avec exactitude et connaissance, s’attire
par là même la haine des démons; car il fait discerner les moyens artificieux
dont ces misérables se servent pour perdre les âmes.
27. L'anachorète plein de ferveur pénètre dans les
secrets jugements du Seigneur; mais il ne reçoit cette faveur éminente qu'après
avoir combattu et vaincu mille tentations diverses, triomphé des démons dans un
très grand nombre de combats, chassé loin de lui tout trouble et toute
agitation, et nous pourrions ajouter après avoir été comme mondé et accablé sous
le poids de ces terribles épreuves. C'est, si je ne me trompe, ce que le grand
apôtre Paul nous montre lui-même par son exemple. En effet aurait-il jamais
connu les secrets ineffables qui lui furent révélés, si auparavant il n'avait
été transporté dans le ciel, comme dans un lieu d'un repos parfait ? (cf. 2 Cor
12,4).
28.
Dieu fera donc entendre de grandes choses à celui qui mènera
dans la solitude une vie angélique. C'est pourquoi nous voyons dans le livre de
Job cet homme très sage, parlant au nom de ce repos sacré et sage de la
solitude, prononce cette sentence : Est-ce que le Seigneur ne fera pas
entendre à mes oreilles des choses extraordinaires ? (Job 4,12-18)
29. Il pratique réellement bien les devoirs de la vie
érémitique, celui qui, sans haine, évite leur rencontre avec autant de soin que
les autres en mettent pour la rechercher. Or il n'agit de la sorte, qu'afin de
conserver les douceurs célestes qu'il a le bonheur de goûter.
30. Voulez-vous sortir du monde pour aller dans la
solitude, défaites-vous promptement de tout ce qui peut encore vous attacher au
siècle; distribuez vos biens aux pauvres, car, pour les vendre, il vous faudrait
du temps; donnez-les surtout aux moines qui sont pauvres, afin qu'ils unissent
leurs prières aux vôtres, et que vous puissiez obtenir la grâce d'embrasser
dignement la vie solitaire. Prenez ensuite votre croix, et portez-la en
accomplissant fidèlement tous les devoirs que vous impose la sainte obéissance.
Soutenez courageusement le fardeau que vous vous serez vous-même imposé en
renonçant d'une manière parfaite à votre propre volonté : Venez et suivez-moi,
et je vous conduirai à ce bienheureux repos, à cette sainte familiarité et à
cette ineffable union avec Dieu, et je vous enseignerai les exercices et la
manière de vivre des puissances célestes. Or, comme les anges ne se lasseront
jamais pendant les siècles éternels de chanter les louanges de Dieu; de même une
personne qui est entrée dans le paradis de la solitude, ne cessera de célébrer
la gloire de son créateur, de son bienfaiteur.
Les pures intelligences ne se mettent pas en peine des besoins
corporels, puisqu'elles n'ont point de corps; les hommes qui sont, pour ainsi
dire, sans corps, quoique avec un corps, ne conservent aucune inquiétude sur
leurs nécessités corporelles. Les anges n'ont que faire de prendre de la
nourriture, et les religieux dans la solitude la prennent sans sentiment de
plaisir. Les anges méprisent l'or et les richesses, et les solitaires à ce
mépris ajoutent encore le mépris des persécutions que leur font les démons. Les
esprits célestes ne sont point touchés ni émus par l'amour des choses visibles,
et les anachorètes, dont le corps, est sur la terre, mais dont le cœur est dans
le ciel, sont également insensibles à toutes ces choses : toute leur estime et
toute leur affection sont pour les biens célestes. Les anges feront toujours des
progrès dans l'amour de Dieu, et les solitaires ne cesseront pas de marcher sur
leurs traces. Les béatitudes célestes n'ignorent pas que leurs progrès dans
l'amour de Dieu augmentent leurs richesses et leurs trésors, et les anachorètes
savent fort bien qu'ils croissent dans la grâce de Dieu, à mesure qu'ils
croissent en amour pour Lui et en ferveur. Enfin ces fervents religieux ne
s'arrêteront jamais, mais feront tous leurs efforts pour parvenir le plus qu'ils
pourront à la perfection des séraphins, et n'auront de repos que lorsqu'ils
seront devenus eux-mêmes de nouveaux anges. Heureux celui qui espère de jouir
d'un si grand bonheur ! Mais trois fois heureux celui qui, devenu ange dans le
ciel, y possède le bonheur pour lequel il soupirait avec tant d'ardeur sur la
terre !
DES DIFFÉRENTES ASPECTS DE LA VIE ÉRÉMITIQUE.
31. Personne n'ignore que dans tous les arts et dans
toutes les sciences, il y a des opinions diverses et des sentiments différents;
car les hommes ne sont pas également parfaits dans toute chose, tantôt par
défaut de travail et de diligence, tantôt par défaut d'intelligence et de
lumières. Aussi voyons-nous des gens s'empresser de courir dans la solitude,
dans l'espérance d'y trouver un port assuré de salut; et malheureusement ils n'y
rencontrent qu'un abîme sans fond qui les engloutit : ils prétendaient y guérir
leur langue de l'intempérance des paroles et des honteuses habitudes de leurs
corps, et ils y ont augmenté leur mal. Nous en voyons d'autres voler dans les
déserts, parce que, n'ayant pu triompher de leur humeur irascible, en vivant au
milieu de leurs frères, ils espèrent en triompher plus efficacement dans la
solitude; mais ils sont dans une misérable erreur. Nous en voyons d'autres
embrasser la vie érémitique, parce que, remplis d'orgueil, ils aiment mieux
vivre selon leur propre volonté, que de se laisser conduire par un supérieur ou
un directeur; d'autres vont dans la solitude, parce qu'en vivant au milieu des
occasions dangereuses, ils n'ont pas la force d'y résister; d'autres désirent la
vie solitaire, afin de se rendre plus exacts dans l'accomplissement de leurs
devoirs; d'autres choisissent ce genre de vie, afin de pouvoir se punir plus
sévèrement de leurs fautes; d'autres ne cherchent la solitude que pour se faire
un nom devant les hommes, d'autres enfin, si toutefois le Fils de l'homme, en
venant sur la terre pour juger le monde, en trouve de semblables, uniquement
enflammer d'amour pour Dieu, et trouvant dans cet amour des délices ineffables,
se donnent à la vie érémitique comme à une épouse uniquement aimée. Ne font-ils
encore cette démarche que lorsqu'ils ont fait un divorce absolu avec la
négligence et la tiédeur. En effet l'union de la vie érémitique avec un esprit
de paresse forme une espèce de fornication spirituelle.
32. Telles sont les différentes dispositions qui
portent les hommes à la vie érémitique: je n'ai pu en parler que d'après mon peu
de lumières; c'est à chacun devoir quelles sont celles qui lui font désirer de
vivre dans la solitude. Serait-ce pour y être plus à son aise, en ne suivant que
sa propre volonté, ou pour se procurer l'estime des hommes ? serait-ce pour
mortifier l'incontinence de la langue, ou pour triompher de la colère ?
serait-ce pour fuir les occasions de pécher, ou pour expier plus efficacement
les fautes qu'on a commises ? serait-ce pour devenir plus exact et plus fervent
dans les exercices de la piété, ou pour augmenter en soi-même le feu sacré de
l'amour de Dieu ? Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les
premiers. Or de ces huit sortes de vie solitaire il y en a sept qui représentent
les sept jours de la semaine, et cette semaine est l'image de la vie présente;
mais les unes sont agréables, les autres sont odieuses à Dieu, et la huitième,
nous pouvons le dire hardiment : Elle est la figure du bonheur éternel.
33. Vous qui vivez dans la solitude, observez
attentivement le temps où les bêtes féroces qui font la guerre à votre âme, ont
coutume de venir vous attaquer : autrement il vous sera impossible de leur
tendre à propos les pièges capables de les prendre et de les enchaîner. Si la
paresse, à laquelle vous aurez entièrement renoncé, n'est plus votre partage,
vous combattrez et vaincrez sans peine tous vos ennemis; mais si, au contraire,
elle règne encore en vous, je ne vois pas pourquoi et comment je pourrai louer
le genre de vie que vous avez embrassé.
34. D'où est-il arrivé qu'il n'y a pas eu autant d'hommes
extraordinaires en lumières et en sainteté dans le monastère de Tabenne que dans
celui de Scété. Comprenne qui pourra. Je ne peux en parler, ou plutôt, je ne
désire pas le faire.
35.
Parmi ceux qui passent leur vie dans ces profondes
solitudes, les uns travaillent spécialement à mortifier leurs passions; les
autres se livrent au chant des psaumes et emploient la plus grande partie de
leur temps au saint exercice de la prière; les autres enfin, s'appliquent à la
méditation et à la contemplation des choses du ciel. Ceux qui voudront connaître
quelles sont les personnes les plus avancées dans la vertu et dans la perfection
de la vie érémitique, pourront le faire en se servant de la comparaison prise
des échelons d'une échelle. Que l'homme qui désirera donner une solution à ce
problème, ne s'y applique que selon les lumières qu'il aura reçues du Seigneur.
36. Il faut avouer ici qu'il y a dans les monastères
cénobitiques des âmes lâches et paresseuses qui, trouvant le sujet et l'occasion
de nourrir leur honteuse et criminelle indolence ne marchent pas, mais courent à
leur perte éternelle comme aussi il y en a d'autres qui profitent de l'ardeur et
du zèle des personnes avec lesquelles elles vivent, pour se corriger de leur
tiédeur et de leur négligence. Mais, hélas ! ce ne sont pas seulement les moines
travaillés et dominés par la paresse , qui se perdent dans les monastères, il
arrive encore que les plus fervents se relâchent par le mauvais exemple des
négligents et des paresseux.
37. Or ce que nous disons de la vie cénobitique, nous
sommes obligé de le dire de la vie érémitique : car plusieurs personnes qui
l'ont embrassée, avant de le faire paraissaient être ferventes et propres à la
pratique des vertus les plus belles et les plus rares; mais cette vie les a
gâtées et corrompues, parce qu'elles n'y sont entrées que pour y vivre et s'y
conduire avec plus de liberté et selon leurs goûts. C'est pourquoi elles
auraient dû s'apercevoir et se reprocher de n'être que des gens amis des
plaisirs et des commodités de la vie. D'autres, au contraire, qui dès le
principe n'avaient choisi la solitude que par un esprit de paresse et de
lâcheté, frappées et épouvantées de la pensée qu'au tribunal de Dieu elles
auront, elles seules , à répondre de toutes les actions de leur vie, se sont
converties, ont fait des prodiges dans le chemin de la vertu, et ont acquis une
grande ferveur dans les exercices de la piété.
38. Que celui qui est esclave de la colère, de
l'orgueil, de la dissimulation, de l'hypocrisie et du souvenir des injures, se
garde bien de faire un seul pas pour entrer dans la solitude; car il est
grandement à craindre pour cet homme que le seul fruit qu'il retirerait de sa
témérité, ne fût de tomber dans un funeste endurcissement. Quant à ceux qui se
sont heureusement délivrés de ces vices, ils pourront peut-être comprendre le
parti qu'ils ont à prendre; mais néanmoins je ne crois pas qu'ils le puissent
tout seuls et par eux-mêmes.
39.
Les qualités, les occupations et les raisonnements des personnes qui, pour des
raisons suffisantes, ont embrassé la vie solitaire, consistent dans le calme
parfait de l'âme qui s'est mise à l'abri de toutes les tempêtes excitées par les
vents des passions, dans des pensées saintes et pures, dans une intime union
avec Dieu, dans un souvenir constant des supplices éternels, dans la pensée de
la mort qui menace de près, dans un amour insatiable de la prière, dans la
vigilance constante sur les sens, dans la ruine entière des affections
déshonnêtes, dans l'affranchissement des appétits charnels, dans la mort à
l'esprit et aux maximes du monde, dans l'indifférence pour le manger, dans la
méditation des vérités surnaturelles dans les lumières d'un discernement sage et
prudent dans le don des larmes d'une pénitence sincère, dans le retranchement
absolu des discours vains et inutiles, et dans tout ce qui n'est pas agréable
aux personnes qui ont coutume de vivre sans ordre et sans règle.
40. Et voici, d'un autre côté, les marques auxquelles
on peut reconnaître que l'on n'a pas embrassé la vie érémitique par de bons et
de louables motifs : la privation des dons, des grâces et des richesses du ciel,
l'augmentation de la mauvaise humeur, les accès de colère, le souvenir des
injures, le refroidissement de la charité, un surcroît d'orgueil, et plusieurs
autres défauts que je passe sous silence.
41. Mais, puisque nous en sommes venus là, il me
semble qu'il convient de dire quelque chose des personnes qui vivent sous
l'obéissance et la direction d'un supérieur, d'autant plus que c'est à elles que
nous adressons ce petit ouvrage. Nous dirons donc quelles sont les marques qui
distinguent ceux qui réellement, sincèrement et avec une grande pureté
d'intention, ont embrassé cette sainte et honorée vertu d'obéissance. Or ce sont
nos pères, ces hommes si vertueux et si remplis de l'esprit de Dieu, qui nous
les ont enseignées; et quoique les qualités des heureux enfants de l'obéissance
ne doivent recevoir leur perfection qu'au temps que le Seigneur a fixé, ils ne
laisseront pas chaque jour de les augmenter et de les faire croître en eux.
Elles consistent donc, ces marques et ces qualités de la véritable obéissance,
dans une augmentation continuelle d'humilité, dans une diminution progressive de
la colère, dans l'extinction du fiel et de la bile, dans la dissipation sensible
des ténèbres de l'esprit, dans l'accroissement de la charité, dans
l'affranchissement des passions et des penchants vicieux, dans un renoncement
généreux à toute haine et à toute aversion, dans la mortification de la chair
conformément aux avis que l'on reçoit, dans la fuite de toute paresse et de
toute négligence, dans une exacte diligence à remplir ses devoirs, dans une
tendre, et efficace compassion pour ses frères, et dans la destruction parfaite
de l'orgueil. Mais cette dernière qualité de l'obéissance, nous devons tous
chercher avec les plus grands soins à nous la procurer; et cependant bien peu la
possèdent : à une fontaine sans eau peut-on donner le nom de fontaine ? Il me
comprendra facilement celui, qui sera doux d'intelligence.
42.
Une jeune épouse qui viole la foi jurée à son époux profane son corps et se
déshonore; une âme qui viole la foi qu'elle avait donnée à Dieu, souille et
flétrit sa conscience. La haine publique, la bonté, les châtiments, et par
dessus tout, un déplorable divorce sont les maux que s’attire une épouse
infidèle. L'infidélité sacrilège d'une âme est suivie de mille souillures, de
l'oubli de la mort, d'une insatiable intempérance, de l’insolence et de
l'impudeur des yeux, de l'amour de la vaine gloire, de l'envie continuelle de
dormir, de l'endurcissement du cœur, de l'aveuglement de l'esprit, d'une
horrible confusion dans les pensées, d'une volonté de plus en plus portée au
péché, de l'esclavage des passions les plus viles, d'un tumulte et d'un désordre
effrayants, de l'esprit d'opiniâtreté et de contradiction, d'une abominable
affection pour les créatures, de l'infidélité dans la foi, d’une indigne
défiance envers Dieu, d'une insupportable loquacité, d'une licence effroyable,
d'une vaine confiance en soi-même, laquelle peut justement être regardée comme
le plus grand de tous les maux, et, ce qui est le comble de la misère, de la
sécheresse du cœur, qui le rend incapable du moindre mouvement de pénitence et
de componction, et qui, lorsqu'on la néglige, se change en une stupide
insensibilité, laquelle ouvre la porte à tous les vices et à tous les crimes.
43. Nous pouvons affirmer ici que parmi les huit
péchés capitaux, il y en a cinq qui font la guerre aux anachorètes, et trois aux
cénobites.
44. Un solitaire qui s'amuse à combattre la paresse
d'une manière directe, perd un temps qu'il emploierait bien mieux à la prière et
à la méditation.
45. Or voici ce qui m'est arrivé à moi-même dans le
temps que je vivais dans la solitude : un jour je fus assailli dans ma cellule
d'un si grand découragement, que j'étais sur le point de l'abandonner; mais au
même instant arrivèrent quelques étrangers qui me donnèrent tant de louanges sur
la vie que je menais, que les pensées de vaine gloire eurent bientôt chassé mon
ennui et mes pensées d'abattement. Sur cela je ne pouvais assez admirer la
manière dont se sert le démon de la vaine gloire pour enferrer les autres
démons; c'est pour eux une véritable chausse-trappe.
46. Ne manquez pas, à toute heure, d'observer les mouvements, les tours et les détours, ainsi que la force des inclinations que vous vous sentiriez pour la tiédeur qui s'unit si intimement à l'âme, et connaissez bien d'où viennent toutes ces choses funestes, et où elles peuvent vous conduire; mais n'oubliez pas qu'il n’y a guère que les personnes qui, par le secours du saint Esprit, sont parvenues à la tranquillité du cœur, qui soient capables de faire cet heureux discernement.
47. La première et, principale chose à laquelle un
solitaire doit s'appliquer, c'est de chasser de son esprit tous les soins et
toutes les inquiétudes que donnent les différentes affaires bonnes ou mauvaises.
En effet, celui qui s'occupera avec passion des affaires qui sont bonnes, ne
manquera pas peu à peu de s'occuper aussi de celles qui sont mauvaises. C'est
ainsi qu'il fera une chute funeste. La seconde chose qui lui est nécessaire,
c'est une prière continuelle et fervente; la troisième, c'est une vigilance
exacte sur son cœur, capable de le rendre invulnérable. Est-il possible pour une
personne qui ne connaît même pas les lettres, de lire dans un livre ? Mais
sera-t-il plus facile au solitaire qui n'aura pas la première des trois choses
que, nous venons de nommer, de pouvoir acquérir les deux autres ?
48. Ayant eu le bonheur d'obtenir la seconde, je me trouvai
parmi les êtres qui tiennent le milieu, et l'un d'eux m'apprit les choses que je
désirais savoir. M'étant encore trouvé au milieu d'eux, je me permis de leur
demander quel était l'état dans lequel ils contemplaient le Fils de Dieu avant
son incarnation; et le même ange me répondit, et me dit qu'il ne pouvait pas
satisfaire à ma question, parce que le Fils de Dieu, prince et roi des anges, ne
le lui permettait pas. Dites-moi au moins, repartis-je, dans quel état il est
à présent. Voici la réponse qu'il me fit : Il est dans l'état qui lui est
propre, et non dans un autre. — Mais, repris-je, quelle est donc la
manière dont il est assis à la Droite de Dieu son Père ? — C'est un
mystère, me répondit-il encore, incompréhensible à l'esprit humain. Enfin je
le priai de faire en sorte que j'obtinsse ce que je désirais avec tant d'ardeur.
L'heure, me dit-il, n'en est pas encore venue; vous ne possédez pas la
flamme du feu céleste. Or je ne sais pas et je ne dois pas dire si cette
vision se passa hors de mon corps ou dans mon corps.
49. Il est rare qu'à midi, surtout pendant les
chaleurs de l'été, on ne sente pas quelque envie de dormir. Alors, et peut-être
seulement alors, il conviendrait de s'occuper d'un travail manuel.
50. Ma propre expérience m'a fait connaître que c'est le démon
de l’acédie qui se présente à nous le premier, afin de préparer les voies au
démon de la luxure. C'est pour cela qu'il saisit fortement les muscles et les
nerfs de nos corps pour les engourdir et nous plonger dans le sommeil, afin que
dans cet état il puisse nous faire tomber dans quelques fautes. Si donc vous
résistez fortement et avec courage à ces deux démons, ils vous feront une guerre
à toute outrance, et, afin de vous décourager et de vous faire abandonner
lâchement le champ de bataille, ils feront tous leurs efforts et useront de
toute sorte de moyens pour vous faire croire que vous ne recevez aucun avantage
spirituel de la vie solitaire que vous avez embrassée; mais rien ne nous
démontre plus sûrement que nous les avons vaincus, que lorsqu'ils nous attaquent
avec plus de fureur.
51. Êtes-vous obligé de sortir de votre cellule et de
paraître en public ? prenez bien garde de perdre le peu de vertu que vous avez
acquis. En effet, si vous laissez la porte d'une volière ouverte, les oiseaux ne
tardent pas, d’en sortir. Disons-en autant des bonnes œuvres d'un solitaire,
s'il ouvre la porte de son cœur à la dissipation.
52.
Le plus petit objet dans les yeux fatigue et trouble la vue, et le moindre soin
inquiétant trouble la paix et le repos de la solitude; car la vie érémitique
consiste essentiellement à mettre de côté toutes les pensées et toutes les
inquiétudes de la vie présente, même celles qui paraissent justes et permises,
afin de ne s'occuper que de la grande affaire de l'éternité.
53. Les personnes qui ont embrassé cette vie de tout
leur cœur, ne se mettent même pas en peine des besoins et des nécessités de leur
corps : elles ne peuvent ignorer qu'il est incapable de manquer à sa parole,
Celui qui S'est engagé à prendre soin de ses enfants.
54. Celui qui prétend offrir à Dieu une âme pure et
digne de lui être agréable et qui néanmoins ne laisse pas d'être agité de mille
soins divers, ressemble parfaitement à un homme qui, pour courir plus vite et
marcher plus facilement, se chargerait les pieds de chaînes pesantes.
55. Ils sont bien peu nombreux les hommes qui se sont
fait un grand nom dans les sciences et dans la sagesse de la philosophie; mais
ils sont encore plus rares ceux qui ont excellé dans la science et dans la
philosophie essentielles à la vie érémitique.
56. Il est bien loin d'être propre à cette vie,
l'homme qui ne connaît pas encore Dieu dans les communications d'une sainte
familiarité, et, s'il l'embrasse, il s'expose à une infinité de dangers; car la
solitude suffoque ceux qui n'ont aucune expérience dans les voies du Seigneur,
et, n'ayant jamais goûté les douceurs de Dieu, ils passent leur temps dans le
sein des ténèbres fatigantes, des distractions continuelles, des ennuis
déchirants, d'une tiédeur délirante et des lassitudes insupportables.
57.
Quiconque possède heureusement le don de la prière, évite avec soin la société
bruyante des hommes : il la fuit avec autant d'horreur, que les onagres; car
n'est-ce pas la prière qui le rend, en quelque sorte, sauvage lui-même, en le
retirant absolument de la compagnie de ses semblables ?
58. Quiconque est encore en butte aux penchants déréglés de son
cœur, doit employer tout son temps dans la solitude, pour réprimer leurs
mouvements, et leur résister. C'est ce que m'a fait connaître le saint vieillard
George Arsilaïte, dont le nom et les vertus, mon révérend Père, ne vous sont pas
inconnus. Or voici ce qu'il me disait, lorsque, sans succès, il cherchait et
s'occupait à me former aux exercices de la vie érémitique : J'ai remarqué,
me disait-il, que les démons de la vaine gloire et de la luxure nous
attaquent surtout le matin, que c'est à midi que nous tentent les démons de la
paresse, de la colère et de la tristesse, et que c'est le soir que le démon de
l'intempérance nous fait la guerre.
59. Un cénobite pauvre vaut infiniment plus qu'un
anachorète continuellement agité par des distractions.
60. Celui qui est entré dans la solitude par des
motifs justes et raisonnables, et qui ne remarque pas chaque jour quelque
progrès dans la vertu, ou quelque avantage spirituel, doit se dire à lui-même
qu'il ne s'y conduit pas selon l'esprit de Dieu; ou bien, qu'il se laisse
tromper par le démon de l'orgueil.
61. La vie solitaire est une union continuelle avec
Dieu par un amour ardent et une adoration perpétuelle.
62. Que le souvenir de Jésus règne toujours dans
votre esprit et dans votre cœur ! et vous commencerez à connaître quel est le
fruit de votre solitude.
63. Remarquez que, comme l’attachement à sa propre
volonté fait tomber le religieux qui vit sous la direction et l'autorité d'un
supérieur; de même l'omission ou l'intermission de la prière occasionne des
chutes au religieux solitaire.
64.
Sachez que ce n'est pas plaire à Dieu, mais contenter votre paresse et votre
lâcheté, que d'éprouver de la joie et du plaisir, lorsqu'un grand nombre de
visiteurs viennent troubler le repos de votre cellule.
65. La prière de cette pauvre veuve qui était vexée
par le créancier impitoyable, doit être le modèle de la vôtre. Le grand Arsène,
ce digne émule des anges, est l'exemple que tous les cénobites doivent suivre;
cherchez donc à imiter dans votre solitude le genre de vie qu'il menait dans la
sienne, et ne perdez jamais de vue que cet ange de la terre, afin de ne pas
manquer aux ordres de la Providence, et de ne pas se priver des saintes
communications qu'il avait avec Dieu, ne craignait pas de congédier souvent les
personnes qui venaient le visiter pour le consulter.
66. J'ai observé plus d'une fois que les démons ont
coutume de porter les solitaires légers et inconstants, et qui ne sont entres
dans la solitude que par un esprit de vertige, à visiter souvent les anachorètes
pleins de ferveur et de recueillement; mais c'est afin que ces solitaires
vagabonds empêchent les véritables serviteurs de Jésus Christ de s'appliquer à
leurs exercices de piété. Faites attention, mon cher frère; je vous en supplie,
faites attention à ces coureurs, et n'hésitez pas de leur faire avec charité des
reproches et des réprimandes capables de les faire rougir de leur funeste
dissipation peut-être que l'humiliation que vous leur ferez, les engagera à
mettre un terme à leur vie errante et vagabonde et à se fixer dans leurs
cellules. Néanmoins, si vous mettez en pratique cet avis, vous devez prendre
garde d'attrister inconsidérément quelque âme qui, dévorée d'une soif ardente de
la grâce, viendrait auprès de vous pour y puiser l'eau qu'elle désire et dont
elle a besoin, et pour obtenir les secours pour lesquels elle soupire. Au reste
dans ces circonstances diverses il faut être doué d'une grande sagesse el d'un
discernement exquis.
67. La vie des anachorètes, ou pour mieux dire, des
religieux, doit être dirigée par les lumières d'une conscience droite et pure,
et par les sentiments et les affections d'un cœur sincèrement et solidement
pieux et dévot. Or celui qui marche ainsi dans cette illustre carrière, ne se
propose que l'accomplissement de la Volonté du Seigneur dans tous ses exercices,
dans toutes ses pensées, dans toutes ses démarches et dans tous ses mouvements.
Il n'est rien dans lui qu'il ne fasse avec un grand sentiment de zèle et de
ferveur pour la gloire de Dieu, dans le dessein de Lui plaire et en sa sainte
Présence; et celui qui n'est pas dans ces heureuses dispositions, ou qui les
abandonne, n'a pas encore acquis la vertu qui lui est nécessaire.
68. Quelqu’un disait autrefois : Je découvrirai, en jouant
sur ma harpe, ce que j'ai à vous proposer (Ps 78,5), c'est-à-dire, je
ferai connaître ainsi mon sentiment à cause de la faiblesse de mon jugement; et
moi, j'offrirai à Dieu ma volonté tout entière dans une prière fervente et je
suis assuré qu'Il m'exaucera et me fera comprendre quels sont ses desseins
adorables sur moi.
69.
La foi est une des ailes sur laquelle reposent nos prières pour monter jusqu'au
trône de Dieu; mais si celles que je lui adresserai, ne sont pas dignes
d'arriver jusqu'à lui, la tête courbée sur ma poitrine, je les répéterai avec
une nouvelle foi et une nouvelle instance (cf. Ps 34,13).
70. La foi procure à l'âme une assurance si ferme,
qu'elle est inébranlable au milieu des plus grandes adversités.
71. L'homme qui a la foi, n'est pas précisément celui
qui croit que Dieu peut tout, mais celui qui est persuadé qu'il obtiendra du
Seigneur toutes les demandes qu'il lui adressera.
72. La foi met à notre portée ce que nous n'aurions
même pas osé espérer. Le bon larron lui-même donne la preuve.
73. Ce qui ouvre la porte de notre âme à la foi ce
sont l'adversité et la droiture du cœur; l'adversité en nous rendant fermes et
constants; et la droiture, en nous perfectionnant dans la constance et la
fermeté.
74.
La foi est mère de la vie érémitique; peut-on concevoir comment les solitaires
pourraient aimer la solitude, s'ils ne croyaient pas ?
75. Un criminel en prison tremble sans cesse à la
seule pensée des magistrats qui doivent le juger et le condamner; or un cénobite
dans sa cellule, pourrait-il ne pas craindre le Seigneur ? Le criminel n'a pas
autant de raisons de redouter le lieu où il doit être jugé, que le solitaire, le
tribunal de Dieu où il faudra comparaître. Mon cher Frère, dans votre solitude
cette crainte salutaire vous est absolument nécessaire, afin que vous puissiez
chasser et rejeter loin, de vous la tiédeur et la négligence; et c'est le moyen
le plus sûr et le plus efficace pour y réussir.
76. Quand un criminel a été condamné, il a sans cesse
dans l'esprit qu'on vient le chercher pour le conduire au supplice, mais un
véritable serviteur de Dieu ne perd pas de vue le moment où il plaira au
Seigneur de le tirer de la prison de soit corps. Un criminel est en proie tous
les jours à la douleur la plus poignante, et un solitaire pleure continuellement
ses égarements et ses fautes.
77.
Si tu prends le bâton de la patience, elle vous servira pour éloigner loin de
vous les chiens et pour les empêcher d'aboyer autour de vous.
78. La patience met une âme dans un heureux état,
elle peut, sans se laisser abattre travailler à son salut et à sa perfection au
milieu des rigueurs et des difficultés fatigantes et opiniâtres de ses travaux.
79. La patience est une limite posée à la
tribulation, du fait qu’elle l’accueille jour après jour.
80. Un homme patient est donc incapable de tomber, ou
s'il lui arrive quelques chutes, ces chutes mêmes lui fournissent les moyens de
se relever avec avantage et de terrasser l'ennemi qui l'a fait tomber.
81. Or la patience est une forte et généreuse
détermination à souffrir tous les sujets d'affliction qui, chaque jour, peuvent
arriver; elle est un retranchement sévère de toutes les occasions capables de
nous détourner de l'accomplissement de nos devoirs; elle est une vigilance
exacte surtout ce qui regarde le salut.
82. Le religieux a moins besoin de pain pour
conserver la vie du corps, que de patience pour conserver la vie de l'âme :
c'est, en effet, par la patience qu'il mérite la vie éternelle; et il n'arrive
que trop que la nourriture du corps contribue à lui faire perdre cette vie
éternelle.
83. L’homme qui pratique la patience, est mort avant
de mourir; sa, cellule est son tombeau.
84. L'espérance et la douleur des péchés produisent
la patience dans les cœurs; car celui qui ne possède pas ces deux vertus, est
ordinairement le vil esclave de la paresse.
85. L’athlète du Christ doit connaître quels sont
ceux de ses ennemis qu'il ne doit combattre que de loin, et quels sont ceux
qu’il lui est utile d'attaquer de près. Quelquefois le combat nous fait mériter
des couronnes, et d'autres fois la fuite du combat fait de nous des gens mauvais
et corrompus , mais ici nous ne pouvons pas entrer dans tous les détails pour
bien faire comprendre ces choses. En effet, nous n'avons pas tous les mêmes
inclinations, nous ne sommes pas tous affectés de la même manière, et nous
n'avons pas les mêmes habitudes ni les mêmes dispositions.
86. Tout ce que nous pouvons dire, c'est qu'il est
pour nous de la dernière importance d'observer et de connaître quel est le chef
des ennemis qui nous font la guerre; car il ne nous laisse ni trêve ni repos :
il nous poursuit sans cesse; nous le rencontrons partout, soit que nous nous
arrêtions, soit que nous marchions, soit que nous nous reposions, soit que nous
nous donnions du mouvement, soit que nous soyons à table, soit que nous n'y
soyons pas, soit que nous prions, soit que nous dormions.
87. Quelques-uns de ceux qui ont embrassé la vie solitaire, ne
cessent de méditer ces paroles du psalmiste : Je regardais continuellement le
Seigneur, et je l'avais toujours devant les yeux (Ps 15,8). Mais, comme les
pains faits avec le froment du ciel pour nourrir les âmes, ne sont pas tous
faits de la même manière, d'autres trouvaient leur nourriture spirituelle dans
la méditation de ce précepte de Jésus-Christ : Vous posséderez vos âmes dans
la patience (Lc 21,19) d'autres, dans cet autre précepte : Veillez et
priez sans cesse (Mt 26,41); d'autres : Disposez au dehors vos affaires,
et préparez votre champ avec grand soin, afin que vous puissiez bâtir votre
maison (Pro 24,27); d'autres avaient continuellement dans l'esprit ces
paroles : Parce que j'ai été humble, le Seigneur a pris soin de moi et m'a
délivré (Ps 114,6); quelques autres repassaient sans cesse dans leur mémoire
cette belle sentence : Les souffrances de la vie présente n'ont aucune
proportion avec la gloire future que nous en attendons (Rom 8,18); d'autres
pensaient à cette sentence : Vous qui tombez dans l'oubli de Dieu, comprenez
ces choses, et craignez qu'il ne vous enlève tout d'un coup, et que personne ne
puisse vous délivrer de ses mains (Ps 49,22). Tous courent a dans la même
carrière; mais il n'y en a qu'un seul qui remporte le prix.
88. Quiconque a fait des progrès dans les voies de la
vie érémitique, pratique la vertu avec une grande facilité, non seulement
pendant son réveil, mais encore pendant son sommeil. C'est ainsi qu'il arrive à
certaines personnes de chasser ignominieusement, dans leurs songes, les démons
qui cherchent à les porter au péché, et d'exhorter à la pratique de la chasteté
des personnes qu'en rêvant elles se figurent porter à violer cette vertu
céleste.
89. Cependant ne vous attendez pas à ces sortes de
tentations, comme si elles devaient vous arriver, et ne vous préparez pas à
faire des discours aux personnes que vous supposeriez devoir tendre des pièges à
votre innocence; car la vie d'un solitaire doit être simple, libre et exempte de
tout embarras.
90. Celui qui veut bâtir la tour céleste de cette
vie, ne doit se mettre à l'œuvre qu'après avoir longtemps examiné et pesé devant
Dieu s'il a les matériaux nécessaires et les autres choses indispensables pour
achever son ouvrage, et qu'après avoir recommandé au Seigneur, par des prières
ferventes, le succès, de son entreprise, il doit craindre qu'ayant jeté les
fondements de cet édifice spirituel, il ne soit pas capable de le terminer, et
qu’ainsi il ne devienne la risée et le triste jouet de ses ennemis, et une
pierre d'achoppement et de scandale pour les personnes qui seraient dans le
dessein d'entreprendre le même ouvrage.
91.
Donnez une attention spéciale à la suavité et aux délices intérieures que vous
éprouvez; car il est à craindre pour vous que ce ne soient des médecins cruels,
ou plutôt, des ennemis dangereux qui fassent sentir ces douceurs à votre âme, et
qu'ils ne vous trompent par cette suavité imaginaire.
92. Vous devez pendant la nuit consacrer à la prière
et à la méditation tout le temps dont vous pourrez disposer. Quant à la
psalmodie, vous n'y emploierez que quelques moments. Préparez-vous ensuite à
bien remplir tous vos exercices de la journée.
93. Rien ne contribue plus à éclairer et à recueillir
l'esprit que les saintes lectures : ce sont les paroles mêmes du saint Esprit;
elles donnent l'intelligence et la sagesse aux personnes qui les lisent et les
méditent.
94. Dans l'état que vous avez embrassé, il faut que
vos lectures soient propres à vous encourager à en remplir exactement les
obligations; car la résolution ferme et généreuse de les accomplir fait qu'on
n'a plus besoin que des secours nécessaires pour être fidèle à cette résolution.
95. Vous trouverez plus sûrement le salut dans la
pratique des bonnes œuvres que dans la lecture des livres.
96. Vous devez éviter de lire les livres étrangers et
surtout opposés au genre de vie que vous menez, mais ne perdez jamais de vue
qu'avant toute chose vous avez besoin d'être instruit de la science et d'être
fortifié par la vertu de l'Esprit saint. Les paroles toujours obscures des
hommes ne sont propres qu'à obscurcir de plus en plus les faibles lumières de
notre intelligence.
97.
Pour connaître la qualité du vin, il suffit de goûter un peu; ainsi un seul
entretien peut souvent faire comprendre à ceux qui ont du discernement, quel est
l'état et quelles sont les dispositions d'un anachorète.
98. Gardez-vous bien de jamais cesser de vous défier du démon de l’orgueil, et de vous précautionner contre ses ruses; car c'est le plus adroit et le plus subtil ennemi de votre vertu.
99. Sortez-vous de votre cellule, veillez
attentivement sur votre langue; car elle est capable de vous faire perdre en un
instant tout le fruit des bonnes œuvres que vous avez pratiquées avec tant de
peines et de travaux.
100. Abstenez-vous scrupuleusement de toute
occupation qu'une vaine curiosité vous proposerait : elle vous serait au moins
inutile; car la curiosité pour tant de choses est ce qu'il y a de plus capable
de troubler et de souiller le saint repos d'un solitaire.
101. Soit pour l'âme, soit pour le corps, donnez aux
personnes qui viennent vous visiter toutes les choses qui sont en votre pouvoir.
Si c'étaient des religieux puissants en vertus et en sagesse, nous nous
contenterions de leur faire connaître ce que nous sommes, et nous les
écouterions en silence; si, au contraire, ce n'étaient que de simples religieux,
nous nous entretiendrions avec eux dans un esprit de modestie et de modération,
et nous n'oublierions pas qu'il nous est très utile de penser et de croire que
les autres valent mieux que nous.
102. J'avais dessein de conseiller ici aux personnes
nouvellement entrées dans un monastère, de s'appliquer à des travaux incapables
de les détourner de la prière; mais l'exemple de ce religieux qui pendant la
nuit portait du sable dans son manteau, m'en a empêché.
103. Comme ce que la foi nous enseigne de la très
sainte, éternelle et adorable Trinité, est différent de ce qu'elle nous propose
à croire sur l'Incarnation du Fils de Dieu, qui est une des trois personnes de
la glorieuse Trinité, puisque ce qui est au nombre pluriel dans la sainte
Trinité, est au nombre singulier dans le Fils de Dieu fait homme, et que ce qui
est au nombre singulier dans la sainte Trinité, est au nombre pluriel dans le
Christ; de même il y a des exercices qui conviennent à la vie érémitique, et il
y en a d'autres qui conviennent à la vie cénobitique.
104. Le divin Apôtre a dit : Quel est l'homme qui connaît les
pensées et les conseils du Seigneur ? (Rom 11,34) Pour moi, je dis : Quel
est celui qui peut comprendre les pensées d'un homme qui, d'esprit et de corps,
passe sa vie dans la solitude ?
105. La puissance d'un roi consiste dans l'abondance et la richesse de ses trésors et dans le nombre de ses sujets; mais la puissance d'un solitaire consiste dans l'abondance de ses prières.
De la prière, sainte et féconde source de
vertus; du recueillement de l'esprit et du repos du corps qui lui sont
nécessaires.
1. Si vous envisagez la prière en elle-même, dites que c'est
une sainte conversation, une douce union avec Dieu; mais si vous considérez sa
vertu et sa puissance, il faut dire que c'est elle qui conserve le monde,
réconcilie la terre avec le ciel, produit les larmes sincères du repentir et en
naît quelquefois, efface les péchés, triomphe des tentations, nous console et
nous protège pendant le temps fâcheux des afflictions, met une fin et un terme
aux guerres cruelles que nous font nos ennemis, exerce dans nous les fonctions
des anges, devient la nourriture des esprits, procure les joies futures,
entretient le cœur dans une action continuelle, fait acquérir les vertus,
obtenir les dons célestes, et avancer à grands pas dans les voies de la
perfection; il faut ajouter qu'elle est le vrai froment de l'âme, la lumière de
l'esprit, la ruine du désespoir, la maîtresse de l'espérance, le fléau de la
tristesse, la fortune des religieux, le trésor des solitaires, l'extinction de
la colère, le miroir des progrès dans la vertu, la démonstration certaine des
règles qu'on doit suivre, la manifestation de l'état de notre âme, la notion
claire des biens futurs et l'indice de la gloire éternelle; il faut enfin avouer
qu'elle est, dans la personne qui prie, une espèce de palais et de tribunal où
le souverain Juge, sans attendre le dernier jour, rend à tout moment ses arrêts
de justice et de miséricorde.
2. Levons-nous et écoutons avec attention cette reine des vertus qui nous appelle et qui nous adresse ces paroles à haute voix : Venez à Moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et Moi je vous soulagerai. Prenez sur vous mon joug, et vous trouverez le repos pour vos âmes et la guérison de vos blessures. Car mon joug est doux, (Mt 11,28-30) et J'ai le pouvoir d'effacer les plus grandes fautes.
3. Lorsque nous nous présentons devant notre Roi et notre
Dieu, pour Lui adresser nos vœux et nos supplications, ayons soin de nous être
préparés à cette importante action, et craignons que, nous voyant venir de loin
sans les armes spirituelles et sans les autres ornements qu'Il exige de nous, Il
ne commande aux exécuteurs de sa justice de nous chasser honteusement de sa
Présence, de nous charger de chaînes et de nous conduire en exil, après avoir
déchiré sous nos yeux et jeté au visage nos requêtes et nos prières.
4. Allez-vous faire à Dieu quelques prières, revêtez avec soin
votre âme des habits qui lui conviennent, dépouillez votre esprit et votre
cœur
de tout souvenir et de tout sentiment des injures que vous auriez reçues de vos
frères; car ce souvenir et ce sentiment paralyseraient absolument l'effet de
votre supplication.
5. Faites en sorte qu'elle soit simple, sincère et
sans affectation — une seule parole eut jadis le pouvoir de réconcilier avec
Dieu le publicain et l'enfant prodigue.
6.
Les personnes qui se présentent devant Dieu pour prier, y
paraissent presque toutes dans la même posture; mais elles ne prient pas toutes
de la même manière, car les formes et les variétés de la prière sont
innombrables. En effet les unes parlent et agissent avec Dieu, comme elles le
feraient avec un ami ou un maître plein de bienveillance; et, en Lui offrant
l'encens de leurs vœux et de leurs louanges, elles ne pensent pas seulement à
elles, mais s'occupent des besoins et des nécessités de leurs frères; d'autres
conjurent avec ardeur le Seigneur de leur accorder les grâces, les faveurs
spirituelles, la gloire céleste, et d'augmenter en elles la confiance qu'elles
ont en sa Bonté; d'autres lui demandent tous les secours dont elles ont besoin
pour triompher, et se délivrer entièrement des efforts de leurs ennemis;
d'autres sollicitent avec instance quelque avantage spirituel qu'elles désirent
avec beaucoup d'ardeur; d'autres expriment à Dieu combien elles désirent pouvoir
êtres déchargées des inquiétudes cruelles que leur fait éprouver le souvenir des
dettes qu'elles ont eu le malheur de contracter vis-à-vis de sa justice;
d'autres énoncent combien elles souhaitent de sortir de la prison de leur corps;
d'autres se contentent de postuler le pardon des fautes qu'elles ont commises.
7. Témoigner à Dieu une vive et sincère reconnaissance des
bienfaits que nous avons reçus de Lui, est la première chose que nous avons à
faire et à laquelle nous ne devons jamais manquer au commencement de nos
prières; une humble et humiliante confession de nos péchés, est la seconde;
exprimer à Dieu de tout notre cœur l'horreur et la douleur que nous avons de ms
péchés, est la troisième. Or, après que nous aurons rempli ces trois premières
qualités de la prière, nous continuerons ce saint exercice, en demandant au Roi
de l'univers toutes les grâces que nous désirons et dont nous sentons que nous
avons besoin. C'est sûrement là la meilleure manière de faire nos prières; aussi
un ange l'a-t-il révélée à un fervent moine.
8. Avez-vous jamais comparu devant un juge de la
terre ? rappelez-vous de quelle manière vous en avez agi pour gagner votre
procès, et conduisez-vous de même en vous présentant devant Dieu. Si au
contraire vous n'avez point paru en présence d'un juge mortel ou que vous n'ayez
pas eu occasion de voir les autres à son tribunal, que les malades à qui l'on va
faire une opération par le fer et par le feu, vous apprennent à prier Dieu.
Voyez avec quelle ardeur, et quelles paroles ils conjurent leur médecin de
prendre soin d'eux et de ne pas trop les faire souffrir.
9. Gardez-vous bien de rechercher dans vos prières
des mots élégants et bien arrangés; car très souvent les paroles simples et
entrecoupées des enfants leur ont attiré l'amitié et les bonnes grâces de leur
Père qui est dans les cieux.
10. N'employez pas non plus de longs discours, lorsque vous
priez; car le soin et la peine que vous prendriez pour trouver les mots capables
d'exprimer vos pensées et vos sentiments, dissiperaient votre esprit et vous
feraient perdre le recueillement qui vous est nécessaire. Une seule parole ne
mérita-t-elle pas au publicain la plénitude des Miséricordes du Seigneur ? une
seule parole ne procurât-elle pas le salut au bon larron sur la croix et au
moment d'expirer ? Les grands mots et les belles phrases ne sont propres qu'à
remplir l'esprit d'illusion et de dissipation; tandis que quelques paroles
dictées par un cœur plein de foi, ont forcé l'esprit à rentrer dans le
recueillement et dans l'attention.
11.
Vous Sentez-vous ému et touché par quelque pensée ou quelque sentiment que vous
exprimez à Dieu, ne passez pas outre : demeurez-y, arrêtez-vous-y; car c'est une
preuve que votre ange gardien prie avec vous.
12. Avez-vous de solides raisons de croire que votre
cœur est
pur et innocent, ne parlez pas pour cela à Dieu avec trop de familiarité, mais
avec une humilité profonde, et cette humilité fortifiera votre confiance en sa
Miséricorde.
13. Quand même vous auriez acquis toutes les vertus,
ne cessez de demander pardon à Dieu de vos péchés. Saint Paul ne dit-il pas
lui-même qu'il est le premier des pécheurs (cf. 1 Tim 1,15) ?
14. On assaisonne les viandes avec du sel et de
l'huile; mais c'est avec la tempérance et les larmes de la pénitence, qu'on
assaisonne la prière.
15. Lorsque vous aurez acquis une douceur parfaite,
et que vous aurez complètement triomphé de l'aigreur et de la colère, vous
n'aurez que peu de violence à vous faire pour être délivré de tout trouble et de
toute agitation dans vos prières.
16. Tant que nous n'avons pas acquis la véritable
prière, nous sommes semblables aux petits enfants à qui l'on apprend à marcher.
17.
Travaillez donc à élever votre esprit jusqu'au ciel, ou
plutôt, à le fixer dans la méditation de certaines paroles qui se trouvent dans
vos prières; et, bien qu'à cause de la faiblesse de votre enfance spirituelle,
il vous arrive de faire des chutes, relevez-vous promptement et reprenez
courageusement votre chemin. Hélas ! malheureusement l'inconstance n'est que
trop le funeste apanage de l'esprit humain ! mais le Tout-Puissant peut changer
cette inconstance en une constance et une fermeté inébranlables. Or, si vous ne
cessez pas de lutter contre l'instabilité de votre esprit, Dieu, qui a fixé des
bornes aux flots agités de la mer, en donnera Lui-même aux agitations de votre
esprit, et leur dira : Vous viendrez jusque là, mais vous n'irez pas plus
loin. (Job 38,11) Il est impossible à l'homme d'enchaîner la légèreté de
l'esprit; mais tout est possible à Dieu, car c'est Lui qui a créé l'esprit.
18. Si vous avez jamais considéré Dieu, qui est le
soleil de justice, vous pourrez vous entretenir avec Lui selon le respect qui
Lui est dû; mais si vous n'avez pas encore eu le bonheur de Le voir et de Le
connaître, comment vous sera-t-il donné de pouvoir traiter avec Lui ?
19. Pour mériter ce grand bien, ayez soin de ne
jamais commencer vos prières qu'après avoir désavoué et rejeté d'un grand
courage toutes les distractions qui vous arriveraient; continuez-les ensuite en
appliquant fortement votre esprit à la méditation des paroles dont elles sont
composées; enfin tâchez de les terminer par un saint ravissement en Dieu.
20. Les douceurs et la joie qu'éprouvent dans le saint exercice
de la prière les religieux qui vivent avec leurs frères, sont toutes différentes
des douceurs et de la joie que goûtent les religieux qui vivent dans la
solitude. Les premiers, se trouvent exposés aux illusions de la vanité; tandis
que les solitaires n'y sont point exposés, puisqu'ils n'ont que Dieu pour témoin
de leur prière, la sainte humilité, devient l'âme de leurs communications avec
le Seigneur.
21. Vous serez recueilli partout, même à table, si,
par des efforts constants et par une attention soutenue, vous vous entretenez
dans le recueillement, et que vous veniez à bout de ramener promptement votre
esprit, quand il s'égare. Si, au contraire, vous laissez à votre imagination la
liberté de folâtrer et de se dissiper, vous serez incapable de la maîtriser,
quand même il s'agira de remplir un devoir avec une sérieuse attention.
22. Voilà pourquoi saint Paul, cet homme d'une prière si sainte
et si parfaite, n'hésite pas de nous assurer qu'il préfère dans la prière ne
dire que cinq paroles du fond du cœur, que d'en dire dix mille de la bouche.
(1 Cor 14,19). Mais cette perfection ne peut pas être de suite le partage des
jeunes religieux, ni de ceux qui ne font que de commencer à servir Dieu. Ainsi
il nous convient, tant que nous serons obligés de nous compter parmi les
imparfaits, de nous servir dans nos prières d'un certain nombre de paroles :
cette manière de prier nous conduira peu à peu à une autre plus parfaite. En
effet, Dieu voyant nos efforts pour rendre nos prières dignes de Lui, bien que
réellement elles soient imparfaites, nous accordera le secours dont nous avons
besoin pour prier comme il faut.
23. Mais ici faisons attention qu'il y a une grande
différence entre ce qui souille nos prières, ce qui les anéantit, ce qui nous
les dérobe, et ce qui les dissipe. En effet, nous souillons nos prières en nous
laissant aller à des pensées vaines et ridicules; nous les anéantissons, en
devenant les esclaves et les jouets des soins inutiles et superflus; nous nous
laissons dérober nos prières, en livrant notre esprit, sans vouloir nous en
apercevoir, à des pensées vagues et indifférentes; enfin nous nous faisons
illusion dans nos prières, lorsqu'en priant, nous nous laissons emporter par
quelques mouvements impétueux.
24. Faisons-nous nos prières en présence de plusieurs
personnes, efforçons-nous intérieurement d'humilier notre âme de la même manière
que ceux qui adressent et présentent des requêtes aux princes, humilient
extérieurement leur corps. Sommes-nous seuls, lorsque nous prions et sans
directeur, ne nous dispensons pas des dispositions corporelles et extérieures
qui conviennent à la prière; car l'esprit se conforme assez au corps dans les
personnes qui ne sont pas encore fort avancées dans les voies de Dieu.
25. Tous ceux qui se présentent devant le Roi éternel, mais
surtout les personnes qui veulent obtenir le pardon de leurs péchés, doivent,
dans leurs intérêts spirituels, Lui offrir les sentiments sincères d'un
cœur
contrit et humilié. Tant que nous serons dans notre corps, nous sommes obligés
d'observer l'ordre et le conseil que l'ange donna autrefois à saint Pierre (cf.
Ac 12,8).
26. Ceignez-vous donc de la ceinture de l'obéissance;
dépouillez-vous entièrement de votre propre volonté, et, mort à vous-même,
présentez-vous devant Dieu pour Lui offrir l'encens de vos prières. Car si nous
ne nous étudions qu'à connaître et à suivre la Volonté du Seigneur, nous
sentirons qu'Il viendra visiter notre âme et la conduire sans danger jusqu'à la
vie éternelle.
27. Si vous vous élevez au dessus de l'amour du siècle et des
plaisirs de la terre, vous rejetterez loin de vous toutes les inquiétudes de la
vie présente, vous débarrasserez votre esprit de toutes les pensées vaines et
inutiles, et vous renoncerez à votre propre corps. La prière, en effet, n'est
autre chose qu'un renoncement parfait à tout ce qui tient à ce mondé présent;
c'est un oubli de toutes les choses que nous y voyons ou que nous n'y voyons
pas, de celles qui sont corporelles, ainsi que de celles qui sont incorporelles.
Disons donc à Dieu : Qu'y a-t-il dans le ciel pour moi, ô mon Dieu ? rien; eh
! qu'ai-je à désirer sur la terre, si ce n'est vous, ô le Dieu de mon
cœur et
mon unique partage pour l'éternité ? Ce que je désire uniquement, c'est
d'être si fortement uni à vous par la prière, que je ne puisse jamais en être
séparé. Que les uns souhaitent et cherchent les richesses et les grandes
possessions; les autres, la gloire et les honneurs : pour moi je n'ai d'autre
bien ni d'autre avantage à désirer que d'être uni et attaché à mon Dieu et de
placer en Lui seul toutes mes espérances et toute l'impassibilité de mon âme.
(cf. Ps 72,25-28).
28. C'est la foi qui donne des ailes à la prière; car
sans elle, elle ne pourrait pas pénétrer jusqu'au ciel.
29. Qui que nous soyons, éprouvons-nous les troubles et les
agitations que donnent les passions et les mauvais penchants, ne nous
décourageons pas, mais demandons à Dieu avec une foi ferme et avec instance d'en
être délivrés, et ne perdons pas de vue que toutes les personnes qui sont enfin
parvenues à la tranquillité du cœur, n'y sont arrivées qu'en passant par cette
mer de troubles et d'agitations.
30. Quoiqu'un juge puisse ne pas craindre le
Seigneur, il rend néanmoins justice à cause des instantes importunités dont il
se voit fatigué; ainsi en agit le Seigneur à notre égard : en voyant notre âme,
que nous Lui exposerons, dépouillée de sa grâce par le péché, Il lui accordera
de triompher de son corps, qui est son redoutable adversaire, et de se venger
des démons, ses cruels ennemis.
31. Ce bon et charitable dispensateur de dons et de
faveurs exauce, sans différer, les âmes ferventes et reconnaissantes, et les
fait entrer de suite dans le palais sacré de son Amour; mais Il laisse les âmes
froides et sans reconnaissance souffrir longtemps la faim et la soif, afin que
ces douleurs les forcent, pour ainsi dire, à persévérer dans la prière. Ces âmes
malheureuses ne ressemblent que trop à des chiens qui n'ont pas plus tôt reçu un
morceau de pain, qu'ils s'éloignent de la personne qui le leur a donné.
32. Ne dites pas que, quoique vous ayez fait de
longues prières, vous n'avez cependant fait aucun progrès, ne devez-vous pas
voir que cette constance, fut-elle toute seule, serait déjà pour vous un très
grand avantage ? En effet peut-il y avoir pour vous rien de plus précieux que
cette union que vous avez avec Dieu et que cette persévérance dans le saint
exercice de la prière ?
33. Un criminel et un condamné au supplice tremblent moins au
souvenir de la sentence qui a été ou qui sera prononcée par leurs juges, qu'un
chrétien qui est possédé du désir de faire de bonnes prières, ne tremble de les
faire d'une manière qui soit indigne du Seigneur. Aussi la seule pensée de la
prière dans une personne sage et fervente pour son salut, suffit pour étouffer
en elle tout ressentiment et tout souvenir des injures qu'elle a reçues,
réprimer les mouvements de la colère, bannir les soins superflus, négliger les
affaires purement temporelles, ne donner aucune attention aux afflictions et aux
peines de la vie, garder une exacte tempérance, triompher des tentations, et se
préserver des mauvaises pensées.
34. C'est par une prière continuelle du cœur que vous devez
vous préparer à la prière intérieure et extérieure par laquelle vous voulez, en
vous présentant devant Dieu, Lui offrir vos vœux et vos supplications. En vous
conduisant de la sorte, n'en doutez pas, vous ferez de grands progrès en peu de
temps. J'ai vu des personnes éminentes dans la vertu d'obéissance, qui, selon
les forces et l'attention dont elles pouvaient jouir, se conservaient fidèlement
en la présence de Dieu, lesquelles en se présentant avec leurs frères pour
prier, avaient en un instant recueilli et leur esprit et leur cœur, et
répandaient des torrents de larmes. C'était l'obéissance qu'elles pratiquaient
avec tant de perfection, qui les avait si bien préparées à la prière.
35. La psalmodie qui a lieu dans la communauté, peut,
il est vrai, exposer à des distractions et à des pensées de trouble, tandis que
la psalmodie des solitaires n'est pas sujette aux mêmes inconvénients; mais la
présence de nos frères recueillis et fervents peut nous procurer de la ferveur
et nous tirer de la négligence, tandis que la paresse et la lâcheté des
solitaires n'ont pas les mêmes remèdes.
36. La guerre que soutient un roi contre ses ennemis,
lui fait connaître l'amour et l'attachement que les soldats lui portent; la
prière manifeste l'amour et la tendresse que nous avons pour Dieu
37. Elle montre à nous-mêmes le véritable état de
notre âme. Ce n'est donc pas sans raison que les théologiens l'appellent le
miroir de l'âme du moine.
38. Quiconque, ayant commencé un ouvrage, le
continue, lorsque l'obéissance l'appelle à la prière, se trompe grossièrement :
il ne suit que l'inspiration des démons; car ces infâmes voleurs nous dérobent,
une à une, les heures de notre vie.
39. Quoique -vous n'ayez pas le don de prière, si quelqu'un se
recommande à vous lorsque vous prierez Dieu, ne refusez pas cette
recommandation; car souvent la foi vive de la personne qui nous demande le
secours de nos prières, obtient pour celui à qui cette recommandation a été
faite, la grâce d'une sincère contrition qui justifie et qui sauve.
40. Dieu, lorsque vous priez pour vos frères,
exauce-t-Il vos prières, prenez bien garde de vous livrer à la vaine gloire :
pensez que c'est leur foi qui a donné cette vertu et cette efficacité.
41. Chaque jour les précepteurs obligent leurs élèves
à rendre un compte exact des leçons qu'ils leur donnent; de même Dieu nous
demandera compte de la force et de la vertu qu'Il aura données à toutes nos
prières. C'est pourquoi, lorsque nous prions avec le plus de ferveur, nous
devons veiller sur nous avec une attention toute particulière; car c'est alors
que les démons nous attaquent avec le plus de violence par des mouvements
d'impatience, afin de nous faire perdre le fruit de nos prières.
42. Nous devons, sans aucun doute, pratiquer toutes les bonnes
œuvres avec une grande affection de cœur; mais c'est surtout à la prière que
nous devons cette disposition de notre âme; et nous pouvons dire qu'une âme prie
avec cette sainte affection du cœur, lorsqu'elle a parfaitement triomphé de là
colère.
43. Ah ! qu'ils sont solides et durables les biens
spirituels que nous avons acquis par beaucoup de prières et par de longues
années d'épreuves, de travaux et de peines !
44. Quand on a le bonheur d'être uni à Dieu, on ne
s'inquiète guère de quelles paroles on se servira pour Lui parler dans
l'oraison; car l'Esprit saint prie Lui-même, par des gémissements ineffables
dans une, personne qui se trouve dans cet heureux état. (cf. Rom 8,26).
45. Lorsque vous priez, chassez exactement de votre
esprit toutes les représentations et les images qui s'y présentent, afin de ne
pas tomber dans l'aveuglement et dans l'insensibilité.
46. C'est la prière, même qui vous fera connaître, et
qui vous donnera l'assurance, que vos prières auront été exaucées. Or cette
assurance est une grâce que nous fait le saint Esprit, par laquelle Il nous ôte
tout doute et toute hésitation.
47. Avez-vous un véritable désir que vos prières
soient exaucées ? soyez bon et rempli de commisération pour vos frères; car ce
sera la miséricorde que nous aurons exercée envers le prochain, qui nous fera
obtenir le centuple en ce monde, et la vie éternelle en l'autre. (cf. Mt 19,29).
48. Le feu céleste enflamme de ses bienfaisantes ardeurs les
prières que nous sommes résolus de faire avec amour et révérence; et, une fois
qu'elles sont ainsi réchauffées, elles montent jusqu'au ciel, et en font
descendre dans une âme qui prie dans ces heureuses dispositions, des flammes
nouvelles, qui la purifient et la sanctifient de plus en plus.
49. Il est des personnes qui pensent que la prière est plus
utile que la méditation de la mort et de ce qui la suivra; pour moi, je loue ces
deux pratiques de piété, et les regarde comme également salutaires. Je crois
même qu'elles ont toutes deux la même nature.
50. Observons, que plus un cheval fort et ardent
s'avance vers le but où on le dirige, plus il s'anime, s'élance et, par la
rapidité de sa course, s'efforce d'arriver. Telle doit être la conduite d'une
âme dans l'exercice sacré de la prière. Or par la course que fait, cette âme qui
prie, j'entends les louanges qu'elle rend à Dieu. Ainsi, lorsque cette âme
généreuse et ardente voit arriver l'heure du combat, elle s'anime, s'encourage,
saisit ses armes, vole sur le champ de bataille et se montre invincible.
51. Il est bien pénible pour une personne dévorée par les ardeurs d'une soif brûlante, de se voir enlever l'eau dont elle allait se désaltérer; mais il est bien plus cruel pour une âme qui prie avec de grands sentiments de componction, être obligée d'interrompre son union et sa conversation avec Dieu, lesquelles lui faisaient goûter tant de douceurs et de consolations et qu'elle avait désirées avec une si grande ardeur.
52. Ne mettez pas fin à votre prière, pendant que
vous éprouverez en vous-même les ardeurs du feu que Dieu y a mis, et qu'il ne
fera pas tarir Lui-même la source des larmes que sa grâce vous fait répandre;
car peut-être dans toute votre vie vous ne rencontrerez pas une occasion aussi
favorable pour vous faire mériter et pour obtenir le pardon de vos fautes.
53.
Il n'arrive que trop souvent que des personnes, après avoir reçu de Dieu le don
d'une oraison parfaite, après avoir même goûté quelque temps les délices et les
consolations célestes, souillent misérablement leur conscience par des paroles
inconsidérées et téméraires, et cherchent ensuite sans succès ce qu'elles
avaient coutume de trouver dans leurs prières.
54. Il y a une grande différence entre méditer intérieurement en
s'entretenant avec son propre cœur, et conduire ce même cœur en suivant les
lumières de la partie supérieure de l'âme qui, étant éclairée par la foi,
devient reine et capable d'offrir au Christ des hosties qui lui soient
agréables. C'est donc avec raison qu'un de nos pères qui, par leur science, ont
mérité le titre de théologiens, a dit, qu'un feu saint et céleste descend dans
les personnes qui se livrent à la méditation pour les enflammer, et les purifier
des impuretés et des souillures qui leur restent encore, et que ce même feu
descend aussi dans les âmes de celles qui ont réglé leur
cœur selon les
lumières de la foi, pour les éclairer de plus en plus et les faire avancer dans
les voies de la perfection. C'est pourquoi ce feu salutaire est justement appelé
une lumière qui consume et qui éclaire. Aussi voyons-nous quelquefois des
personnes sortir du saint exercice de la prière comme d'une fournaise ardente,
et sentir elles-mêmes qu'elles ont été purifiées de leurs souillures et de leurs
imperfections, et délivrées de la concupiscence, ce terrible et funeste foyer
des péchés; et que d'autres en sortent toutes remplies de lumières, revêtues des
riches habits de l'humilité et inondées d'une joie céleste. Ils ont donc prié de
corps plutôt que de cœur, ceux qui dans l'oraison n'ont pas éprouvé plus
ou moins l'un ou l'autre de ces deux effets; leur prière a donc été une prière
judaïque.
55. Si les corps sont capables de changer en touchant
d'autres corps, comment pourrait-il demeurer dans le même état, l'homme qui
aurait avec une âme et des mains pures touché Dieu dans la prière ?
56. Nous trouvons dans la conduite des rois de la terre une
image de la conduite de notre Roi suprême et éternel. En effet Il distribue
souvent Lui-même les récompenses qu'Il accorde à ses serviteurs; d'autres fois,
il les leur fait distribuer par le ministère de quelques favoris; d'autres fois
il n'emploie, pour faire, cette distribution, que le ministère de quelques
officiers inférieurs; enfin quelquefois Il ne les donne que d'une manière
secrète et cachée. Mais remarquons que toutes ces distributions de récompenses
se font selon l'humilité qui règne dans les cœurs.
57. Un roi de la terre ne manquerait pas d'avoir en horreur un
sujet qui, tandis qu'il serait devant lui, détournerait le visage pour parler à
son ennemi; or quelle horreur le Roi du ciel ne doit-Il pas avoir d'une personne
qui dans la prière se détourne de Lui pour s'entretenir avec de mauvaises
pensées et les approuver ?
58. Si le démon vient vous distraire pendant vos
prières, chassez-le loin de vous, comme vous chasseriez un chien, et ne cédez
jamais à ses importunités.
59.
Demandez à Dieu ses dons et ses grâces par les larmes du
repentir et de la pénitence; mais rappelez-vous que ce sera par l'obéissance que
vous les recueillerez, et que c'est par une patience pleine de persévérance que
vous devez frapper à la porte de ses Miséricordes : or cette porte est bientôt
ouverte à celui qui frappe de cette manière; et tôt ou tard il obtient l'objet
de ses désirs et de ses vœux, celui qui prie Dieu dans ces dispositions.
60. Je vous conseille fortement de ne pas vous charger
imprudemment de prier pour une femme; car il est à craindre, que le démon ne se
serve de cette occasion pour pénétrer dans votre cœur et vous enlever le trésor
précieux des grâces dont Dieu vous a orné et vous a doté.
61. Une autre précaution que vous avez à prendre,
c'est de ne pas considérer en particulier et de ne pas examiner scrupuleusement
les fautes corporelles que vous avez faites; car vous devez craindre que votre
ennemi ne vous tende encore des pièges, et ne se serve de vous-même pour vous
faire tomber dans ses embuscades.
62. Le temps que vous devez employer aux exercices et
aux affaires spirituelles et nécessaires, ne le prenez pas pour le consacrer à
la prière; ce serait encore là une ruse par laquelle le démon voudrait vous
empêcher d'obtenir ce qu'il y a de plus avantageux et de plus salutaire dans la
vie religieuse.
63. Quiconque a soin de marcher en s'appuyant
toujours sur le bâton fort et puissant de la prière, ne fera pas de chutes ou,
s'il a le malheur de faire quelques faux pas, sa chute ne sera pas entière. Au
reste, la prière est une douce et sainte violence que nous faisons à Dieu.
64. Or les victoires et les triomphes que nous remporterons sur
eux, nous feront connaître et sentir quelles sont la puissance et la vertu de la
prière. Voilà, pourquoi David s'écrie : J'ai connu, ô mon Dieu, quel a été
votre Amour pour moi, parce que vous m'avez donné l'assurance que, dans la
guerre que je soutiens, mes ennemis n'auront aucun sujet de s'applaudir des
avantages qu'ils auront remportés sur moi ( Ps 40,12). C'est encore pour
cette raison que le psalmiste dit : J'ai crié de tout mon cœur, c'est-à-dire
de toutes mes forces : Exaucez-moi, Seigneur, et je rechercherai la justice de
vos ordonnances (Ps 118,145). C'est enfin pour nous faire comprendre cette
importante vérité que le Christ nous fait entendre cette sentence : Lorsque
deux ou trois personnes se trouvent réunies ensemble en mon Nom, Je me trouve au
milieu d'elles (Mt 18,20).
65. Toutes les personnes, et par rapport au corps et
par rapport à l'âme, ne sont pas dans les mêmes dispositions pour chanter les
louanges de Dieu; car les unes aiment à chanter les psaumes avec une certaine
célérité, et les autres avec une certaine lenteur : les premières en agissent de
la sorte, afin, disent-elles, d'éviter les distractions et de s'en délivrer, et
les dernières, parce qu'elles ont de la difficulté à bien prononcer et à
comprendre les paroles qu'elles chantent.
66. Si vous implorez assidûment le secours du Roi du
ciel contre vos ennemis, soyez bien assuré qu'ils ne vous fatigueront pas; car
ils se retireront bien vite et d'eux-mêmes ils ne craignent rien tant que de
vous fournir des occasions de vous procurer de nouveaux triomphes et de
nouvelles couronnes dans les combats où vous les vaincriez en vous servant
contre eux de l'arme puissante de la prière. La prière, semblable à un feu
brûlant, les éloignera et les fera fuir loin de vous.
67. Ayez donc toujours une ferme confiance en Dieu, et Il sera Lui-même le maître qui vous apprendra l'art salutaire de bien prier. Nous ne pouvons absolument pas nous donner la faculté de voir; c'est Dieu qui nous l'a donnée en nous créant, mais tous les hommes ensemble seront-ils capables de nous faire discerner et connaître quelle est l'excellence de l'oraison ? Ah ! c'est Dieu seul qui peut, dans l'exercice même de la prière, nous faire comprendre et son excellence et les avantages qu'elle nous procure; oui, c'est Dieu qui donne à l'homme toute la science dont il est doué, qui accorde à celui qui prie la grâce de bien prier, et qui répand les bénédictions de sa Tendresse sur les âmes justes et saintes.
Du ciel terrestre, c'est-à-dire de la paix de
l'âme, qui la rend semblable à Dieu en la perfectionnant et en lui procurant la
résurrection avant la résurrection générale.
1.
Voici que, malgré mon ignorance profonde, malgré les
ténèbres épaisses que mes passions répandent sur mon esprit, malgré enfin les
ombres de la mort de mon corps, j'ai la témérité et la hardiesse de parler du
ciel terrestre. Or si les étoiles sont le superbe ornement du firmament, les
vertus sont celui de la tranquillité du cœur. C'est pour cette raison que je
pense et dis que la paix ou la tranquillité de l'âme n'est rien d'autre sur la
terre qu'un véritable ciel dans lequel une âme qui le possède, ne considère plus
les ruses et la méchanceté des démons que comme des jeux et de vains amusements.
2.
Il est donc vraiment délivré et maître en même temps de tous les troubles et de
toutes les agitations de son âme, l'homme qui a purifié sa chair de toute sorte
de taches et de souillures, et qui, par ce moyen, l'a rendue, en quelque façon,
incorruptible; qui a su élever ses affections et ses sentiments au dessus des
choses créées, et soumettre tous ses sens à l'empire de la raison et de la foi;
qui enfin, par une force surnaturelle, a pu placer son âme face à face devant
Dieu et la lui consacrer avec une délicieuse confiance.
3. Certains soutiennent que cet heureux état de l'âme est une
résurrection, c'est-à-dire un retour de l'âme à son véritable état, avant la
résurrection du corps qu'elle anime. Il en est d'autres qui vont jusqu'à dire
que la paix et la tranquillité de l'âme donnent de Dieu une connaissance
semblable à celle que les anges en ont.
4. Cet heureux état de l'âme, quoiqu'il soit la perfection des
cœurs parfaits, est néanmoins susceptible de s'augmenter sans cesse et presque
jusqu'à l'infini. C'est cette tranquillité, ainsi que m'en a assuré un grand
serviteur de Dieu qui en avait fait lui-même la délicieuse expérience, laquelle
sanctifie et purifie tellement une âme, la détache et la délivre si
victorieusement de toutes les affections pour les choses de la terre, que, par
un ravissement tout divin, elle l'élève jusque dans les cieux, et qu'après
l'avoir conduite au port du salut, elle lui fait contempler Dieu même. Eh !
n'est-ce point de ce ravissement céleste qu'il avait peut-être éprouvé, que
David veut parler, lorsqu'il dit : que les dieux puissants de la terre ont
été extraordinairement élevés (Ps 46,10). C'est encore ce qu'avait éprouvé
ce saint religieux d'Égypte, qui, au milieu de ses frères, priait presque
toujours les bras étendus vers le ciel.
5. Cependant cette admirable paix de l'âme n'est pas la même dans tous ceux qui la possèdent; car elle est plus ou moins éminente et parfaite dans les uns que dans les autres. Il y en a, par exemple, qui ont une horreur extrême pour le péché; d'autres, qui sont dévorés par le désir de s'enrichir de vertus.
6.
On appelle avec raison la chasteté paix de l'âme; car cette vertu angélique est
le principe de la résurrection générale, de l'incorruptibilité et de
l'immortalité des créatures devenues par le péché corruptibles et mortelles.
Eh ! n'était-ce pas de la tranquillité de l'âme que voulait
parler saint Paul, en disant : Quel est l'homme qui a connu l'Esprit du
Seigneur (1 Co 2,16) ? N'était-ce pas encore cette vertu que voulait
signaler un solitaire d'Égypte, en disant qu'il n'avait plus de crainte du
Seigneur ? Voulait-il marquer une autre chose que la paix de l'âme, ce religieux
qui priait Dieu de lui permettre d'être encore éprouvé par le feu des tentations
? Quelle est donc encore la personne qui, avant la gloire future, puisse être
jugée plus digne de cette tranquillité du cœur, que ce Syrien qui, tandis que
David, si illustre parmi les prophètes, disait à Dieu : Accorde-moi ,
Seigneur, dans le cours de mon pèlerinage, quelque relâche et quelque repos,
afin de recevoir quelque rafraîchissement avant que je parte de ce monde (Ps
38), disait lui même : Modère, Seigneur, les effusions surabondantes de
grâces et de consolations dont Tu inondes mon âme ?
8. Une âme possède réellement cette précieuse paix,
lorsqu'elle est portée au bien et identifiée avec la vertu, comme les méchants
sont portés au mal et absorbés dans les plaisirs des sens.
9. Si le dernier comble de l'intempérance consiste à
se faire violence pour manger et boire, quand on est parfaitement rassasié, la
perfection de la tempérance et de la sobriété consiste à se priver de manger et
de boire, lorsqu'on en a un très grand besoin; or une âme ne parvient à ce degré
de vertu que par la puissance et l'autorité qu'elle a prises sur les appétits et
les inclinations du corps.
Si le plus exécrable des excès auquel la luxure puisse porter
l'homme qu'elle tient dans son honteux esclavage, est de chercher à contenter sa
passion avec des bêtes et des objets inanimés, le plus haut degré de la chasteté
est de n'être pas plus touché ni ému par les créatures animées que par celles
qui ne le sont pas.
Si le dernier terme de l'avarice consiste à ne jamais cesser de
travailler pour augmenter les richesses que l'on possède déjà et à ne jamais
savoir se contenter, assurément la preuve la plus frappante qu'on aime et qu'on
pratique la pauvreté, doit être de ne pas même épargner son propre corps. Se
croire dans un état doux et tranquille au milieu des afflictions les plus
cruelles, sera la preuve de la plus héroïque patience.
Le comble de la fureur et de la colère est bien certainement de
se livrer aux emportements, lorsqu'on est seul; le comble de la douceur et de la
modération doit donc être de demeurer dans le calme, soit en l'absence, soit en
la présence des calomniateurs.
Si le dernier degré du délire auquel puisse faire arriver la
vaine gloire, consiste à penser et à croire qu'on mérite d'être loué, et qu'on
reçoit des louanges que personne ne donne ni ne peut donner; la marque la plus
sûre qu'on a foulé aux pieds tout sentiment de vanité, c'est de ne pas en
éprouver le plus léger mouvement au milieu même des éloges qu'on nous donne pour
les bonnes œuvres que nous avons eu le bonheur de pratiquer.
Si le vrai caractère de l'orgueil, cette maudite peste des âmes,
est de nous faire élever au-dessus des autres, quelque vils et méprisables que
nous soyons, ne faut-il pas convenir que le caractère essentiel de l'humilité,
cette mère féconde des vertus, consiste à conserver des sentiments d'abjection
et de mépris pour soi-même au milieu des plus grandes entreprises et des actions
les plus honorables et les plus éclatantes ?
Si c'est un témoignage irréfragable qu'on est esclave de toutes
les passions, quand, sans aucune résistance, on succombe à toutes les tentations
du démon, c'est, à mon avis, une marque certaine qu'il est parvenu à la
bienheureuse paix de l'âme, l'homme qui peut dire ouvertement avec David : Je
ne connaissais pas le méchant qui s'éloignait de moi, cf. Ps 100,4), et
ajouter : Je ne sais ni comment ni pourquoi il est venu, ni comment il s'est
retiré ; car étant uni à mon Dieu par des liens si forts qu'ils ne me
permettront pas de me séparer de Lui, je suis insensible à toutes ces choses et
à d'autres semblables.
11. Or les personnes auxquelles Dieu a daigné accorder cette
grâce si sublime, quoique revêtues d'une chair fragile, deviennent et sont des
temples vivants de la Divinité, qui les dirige et les conduit dans leurs
paroles, leurs actions et leurs pensées, et qui, par les lumières abondantes
dont elle éclaire leur esprit, leur fait exactement connaître quelle est son
adorable Volonté; et, supérieures à toutes les instructions des hommes, ces âmes
fortunées s'écrient dans les sentiments d'un ravissement céleste : Mon âme
est toute brûlante de soif pour mon Dieu, qui est le Dieu fort et vivant; quand
viendrai-je et quand paraîtrai-je devant la Face de mon Dieu ? (Ps 41,3); et
elles ajoutent : Je ne peux plus supporter la violence du désir qui me
presse; ô mon Dieu, je désire, je cherche et je demande cette beauté immortelle
que Tu m'avais donnée avant cette chair de boue.
11. Mais que pouvons-nous dire de plus ? quiconque
possède cette suréminente tranquillité de l'âme, n'est-il pas autorisé à dire
avec saint Paul : Je vis, mais ce n'est pas moi qui vis, c'est Jésus Christ
qui vit en moi (Ga 2,20), et à dire encore avec le même apôtre : J'ai
combattu le bon combat, j'ai achevé la course, j'ai gardé la foi. (2 Tm 4,7)
12. Il y a plus d'une pierre précieuse pour orner le
diadème des rois, et la paix de l'âme n'est pas formée par une seule vertu, mais
par la réunion de toutes les vertus — elle ne pourrait exister par l'absence
d'une seule.
13.
Soyez bien persuadé que cette paix est, en quelque sorte, la cour et le palais du Roi des cieux : or dans ce palais comparable à une grande cité, il y a différentes habitations
pour les âmes justes : le mur qui entoure cette nouvelle Jérusalem, c'est la
rémission de nos péchés. Courons donc, ô mes frères, arrivons jusqu'au lit qui
nous est préparé dans ce palais céleste : nous devons y trouver un repos
parfait. Eh ! si par un malheur à jamais déplorable nous nous trouvons encore
chargés du poids de nos mauvaises habitudes, ou que nous soyons embarrassés par
les affaires de la vie qui est si courte, appliquons-nous au moins à nous
procurer une place autour du lit nuptial de l'Époux céleste. Si notre tiédeur et
notre négligence nous privent encore de cet honneur et de cet avantage, faisons
du moins en sorte d'entrer dans l'enceinte de ce palais; car, hélas ! il sera
condamné à vivre éternellement dans une désespérante solitude avec les démons,
l'homme qui, avant sa mort ne sera pas entré dans cette enceinte, ou plutôt qui
n'aura pas escaladé les remparts de cette cité céleste pour pénétrer dans son
enceinte. Il faut donc de toute nécessité qu'avec une détermination forte et
sincère, nous disions avec David : C'est avec le secours de mon Dieu que je
veux traverser le mur, (Ps 17,30); et ce mur, le Prophète nous enseigne que
ce sont nos péchés : Vos iniquités, dit-il, ont établi un mur de séparation
entre vous et votre Dieu. (Is 59,2) Travaillons avec courage, ô mes amis,
pour renverser ce mur de séparation que nous avons si malheureusement élevé par
nos désobéissances. Procurons-nous à tout prix la rémission de nos péchés; car
personne dans l'enfer ne pourra nous donner les moyens de payer les dettes que
nous avons contractées en les commettant. Soyons donc pleins de zèle, ô mes
chers frères, pour les intérêts de notre salut; car c'est pour cette fin que
Dieu nous fait la grâce de nous enrôler dans sa milice sainte. Soyons bien
convaincus que nous ne pouvons nous excuser de n'être pas animés de cette
ardeur, ni sur les chutes que nous avons faites, ni sur les circonstances
pénibles du temps, ni sur la difficulté de porter le joug du Seigneur; car tous
ceux qui, comme nous, ont été revêtus de Jésus Christ dans le sacrement de la
régénération, Dieu leur a donné le pouvoir de de devenir et d'être ses enfants
(cf. Jn 1,12), et c'est à eux qu'Il adresse ces paroles : Quittez vos
téméraires entreprises, considérez et reconnaissez que Je suis votre Dieu
(cf. Ps 45,11), et que : Je suis la paix solide et véritable des cœurs. Or
c'est à ce Dieu de paix que nous devons gloire et honneur dans les siècles des
siècles. Amen.
Cette sainte tranquillité transporte de la terre au ciel une âme
qui connaît et qui sent sa misère, et réveille le courage d'un pécheur rempli
d'humilité, pour le faire sortir de l'ordre de ses passions. Mais l'amour, qui
est au-dessus de toute louange, accorde aux personnes qui en sont ornées le
pouvoir d'être placées parmi les anges qui sont les princes du peuple de Dieu.
De la réunion des trois vertus théologales,
la foi, l'espérance et la charité.
1. Après avoir parlé de toutes les choses qui nous
ont occupés jusqu'à présent, nous pouvons dire avec l'Apôtre qu'il nous reste à
considérer la foi, l'espérance et la charité, vertus qui sont le fondement et le
lien de toutes les vertus chrétiennes et religieuses. Or la plus grande et la
plus belle de ces trois vertus, c'est la charité; car Dieu même est appelé
Amour.
2.
Nous envisagerons la foi comme un rayon du soleil qui nous éclaire; l'espérance,
comme la lumière de ce rayon qui nous dirige et nous encourage; et la charité,
comme ce soleil tout entier qui nous enflamme et féconde en nous tout le bien
que nous faisons. Cependant nous devons dire que ces trois vertus concourent à
former la même lumière et la même splendeur.
3. La foi nous rend capables d'exécuter tout ce
qu'elle nous fait entreprendre. La miséricorde de Dieu affermit et fortifie
l’espérance, et ne souffre pas que cette vertu soit troublée ni confondue. La
charité ne fait point de chute, ne s'arrête pas dans sa course et ne permet pas
à celui qu'elle a blessé de ses divines flèches, de se donner du repos ni de
cesser de se livrer à des actions que l'esprit du monde regarde comme
déraisonnables et insensées; mais c'est ici une sage et heureuse folie.
4. Toutes les fois qu'on veut parler de la charité,
c'est de Dieu même. Qu'on juge par là combien est grande, difficile et
périlleuse la chose que désirent entreprendre les personnes qui ne feraient pas
attention à la grandeur de ce qu'elles vont commencer, en voulant parler de
Dieu.
5. Les anges connaissent l'excellence de la charité
selon le degré de lumière que le Seigneur leur a communiqué.
6. Dieu est amour (1 Jn 4), et celui qui prétendrait
expliquer dans ses paroles ce que c'est que Dieu, serait plus insensé et plus
aveugle qu'une personne qui voudrait compter tous les grains de sable qui sont
sur les bords et dans les abîmes de la mer.
7. La charité est donc quelque chose de semblable à
Dieu, et par sa puissance elle rend les hommes qui la possèdent semblables à
lui, autant que leur nature peut en être susceptible. Les effets qu'elle produit
dans une âme qui en est ornée, c'est de la livrer à une sainte et délicieuse
ivresse, d'être pour elle une fontaine intarissable de foi, un abîme de justice
et de patience, et un océan d'humilité.
8. La charité chasse de l'esprit toute pensée désavantageuse au
prochain; elle ne pense jamais mal de personne (1 Cor 13,5).
9. La charité, la paix du cœur, et l’adoption que
Dieu fait de nous au baptême pour être ses enfants chéris, sont trois choses qui
ne diffèrent entre elles que de nom, à peu près de la même manière que le feu,
la lumière et la flamme. Elles ont toutes les trois la même nature, la même
action et les mêmes effets : telle est l'idée que vous devez en avoir.
10. On a plus ou moins de crainte, selon que la
charité est plus ou moins parfaite. Il est rempli de charité, ou bien cette
vertu est entièrement éteinte dans lui, le chrétien qui ne craint plus rien.
11. Je crois ne pas faire une chose inutile, que de me servir ici de comparaisons tirées des actions humaines afin de donner à comprendre quelle est la crainte, l'ardeur, le zèle, les soins, l'empressement, le respect, l'obéissance et l'amour que nous devons avoir pour Dieu. Heureux donc l'homme qui aime Dieu avec une affection aussi ardente qu'un amant insensé chérit la beauté qui a si misérablement ravi son cœur ! Heureux encore celui qui n'a pas pour Dieu moins de crainte, qu'un criminel n’en a pour les juges qui doivent le juger et le condamner ! Heureux encore le chrétien dont le zèle et l'ardeur dans les voies de Dieu enflamment le cœur autant que l'ardeur et le zèle enflamment celui des serviteurs fidèles et dévoués à leurs maîtres temporels ! Heureux encore celui qui n'a pas pour la pratique des vertus une affection moins prononcée ni moins ardente que les maris jaloux n'en ont pour leurs épouses qu'ils adorent ! Heureuses encore les personnes qui, dans leurs prières, se présentent à Dieu avec le même respect que les officiers se présentent devant leur souverain ! Heureuses enfin les âmes qui s'appliquent à plaire à Dieu avec la même attention, que les hommes eux-mêmes s'étudient à plaire à d'autres hommes !
12. Une mère dont le cœur est tout de tendresse,
n'aime pas tant à serrer dans ses bras et à presser sur son sein maternel
l'enfant à qui elle a donné le jour et qu'elle nourrit, qu'un enfant véritable
de la charité ne se complaît à s'unir à son Dieu.
13. Une personne qui en aime ardemment une autre, s'imagine voir
toujours l'objet de son ardent amour, le couvre dans elle-même des baisers les
plus tendres et les plus affectueux, et le sommeil même n'est pas capable de
détourner son esprit ni son cœur de cet objet chéri : l'amour qu'elle a pour
cette personne, la lui représente dans des songes. Or ce qui arrive
ordinairement dans l'ordre naturel, arrive aussi dans les choses d'un ordre
surnaturel. C'est ce qu'a merveilleusement bien exprimé une âme qui avait été
blessée de la flèche de l'amour de Dieu : Je dors, disait-elle, parce que je
suis obligée de céder aux besoins de mon corps; mais mon cœur veille toujours à
cause de la grandeur de mon amour (Cant 5,2).
14. Mais remarquez, ô vous à qui l'on peut se fier,
que l'âme, semblable à un cerf, après avoir donné la mort à toutes les bêtes
féroces qui voulaient la dévorer, est brûlée d'une soif ardente pour le
Seigneur; et, percée du trait de son amour, elle soupire sans cesse après lui
comme après une source d'eau rafraîchissante, tombe en défaillance et semble
vouloir se perdre et s'anéantir dans Dieu.
15. Il n'est pas toujours facile de reconnaître quelle est la
cause et quel est le principe de la faim qu'on éprouve; mais on ne peut pas en
dire autant de la soif : elle paraît ouvertement, et fait assez voir au dehors
les ardeurs dont elle tourmente intérieurement la personne qui la souffre. C'est
pourquoi un grand serviteur de Dieu a dit : Mon âme est toute brûlante de
soif pour Dieu, qui est le Dieu fort et vivant (Ps 118) .
16. Si la présence d'un ami que nous chérissons bien
tendrement, produit en nous un changement remarquable, si elle nous rend joyeux
et contents, et qu'elle soit capable d'éloigner de nos cœurs toute peine et tout
chagrin; quel changement, je vous le demande, ne doit pas opérer la Présence de
Dieu dans une âme pure, sainte et enflammée d'amour pour Lui, lorsqu'Il se
présente à elle d'une manière invisible, il est vrai, mais qui n'en est pas
moins sensible ni délicieuse ?
17. La crainte de Dieu qui vient d'un sentiment profond du cœur,
a coutume de laver et de purifier une âme de toutes ses souillures. C'est
pourquoi le psalmiste adresse au Seigneur cette prière admirable :
Transperce, ô mon Dieu, mes chairs de ta crainte comme avec des clous (Ps
118). Mais il en est que le saint amour de Dieu dévore et consume, selon cette
parole de Salomon : Tu m'as percé le cœur, oui, tu m'as percé le cœur.
(Cant 4,9). On en rencontre d'autres que l'amour de Dieu éclaire tellement de
ses lumières qu'ils sont tout transportés de joie et d'allégresse, et s'écrient
: Mon cœur a mis dans le Seigneur, toute son espérance, et j'ai été secouru,
et ma chair a comme refleuri (Ps 27). Eh ! n'en soyons pas étonnés : la joie
du cœur ne répand-elle pas sur le visage une fraîcheur semblable à celle d'une
fleur ? Lorsqu'une personne a le bonheur d'être enflammée par les ardeurs de la
charité, et, en quelque sorte identifiée avec cette vertu céleste, on voit dans
elle, comme dans un miroir, la beauté de son âme. N'est-ce pas ce qui arriva au
conducteur du peuple de Dieu ? Moïse, cet homme extraordinaire avait souvent
contemplé la Face de Dieu, mais ne fut-il pas publiquement environné de sa
Gloire ?
18. Ceux qui sont parvenues au degré de charité, qui
est propre aux anges, oublient jusqu'à la nourriture que réclament les besoins
de leur corps, et n'y pensent même pas. Eh ! ne voyons-nous pas souvent que dans
le cours des choses purement naturelles, une passion violente est capable de
faire perdre la pensée de manger ? Ce que nous avons dit de la charité n’a donc
rien d'étonnant.
19.
Je pense même que les corps de ceux que la charité rend, en quelque façon
incorruptibles, sont moins exposés aux maladies; car la flamme toute pure de la
charité les ayant purifiés, après avoir éteint dans eux les feux de la
concupiscence, fait qu'ils ne sont pas exposés à la corruptibilité.
20. C'est pourquoi j'ose assurer, parce que j'en suis
intimement convaincu, que ces personnes prennent leur nourriture sans goût et
sans plaisir; car, si l'humidité de la terre nourrit et conserve les plantes, le
feu sacré de l'amour de Dieu nourrit et conserve les âmes.
21. L'accroissement de la crainte de Dieu est le
commencement de la charité; mais la perfection de la chasteté est le
commencement des véritables connaissances théologiques.
22.
Dieu, par une parole mystérieuse et secrète, instruit Lui-même les personnes qui
Lui sont parfaitement unies dans toutes les puissances de leur âme et de leur
corps; mais pour celles qui ne sont pas unies à Dieu de cette manière, il leur
est très difficile de pouvoir parler de Lui.
23. Le Verbe de Dieu donne une chasteté parfaite, et,
par sa Présence dans un cœur, il donne la mort à la mort même. Or la destruction
de la mort donne à ceux qui aspirent à la connaissance des mystères, les
lumières nécessaires pour y parvenir.
24. Ainsi lorsque c'est par l'Esprit de Dieu que nous
parlons à Dieu, nos paroles sont, en quelque sorte, les paroles de Dieu même
lesquelles sont toutes saintes et doivent subsister éternellement.
25. La chasteté élève donc véritablement un homme à
la connaissance des mystères célestes; de manière qu'il conçoit la doctrine qui
nous enseigne le mystère d'un seul Dieu en trois personnes.
26. Quiconque aime Dieu sincèrement, ne manque pas
d'aimer son prochain, car c'est l'amour que nous avons pour nos frères qui
manifeste et démontre celui que nous avons pour Dieu.
27. Cet amour de notre prochain ne nous permet pas de
souffrir que devant nous on parle mal des autres, de nous livrer nous-mêmes à la
médisance : ce vice nous fait horreur et nous craignons plus de nous en rendre
coupables, que de tomber dans le feu.
28.
Nous pouvons comparer une personne qui nous assure qu'elle aime Dieu, et qui
néanmoins nourrit dans son cœur des sentiments de colère et d'animosité, à un
homme qui pendant son sommeil s'imagine voyager et courir.
29.
La charité se fortifie par l'espérance; car c'est cette dernière vertu qui nous
fait attendre le prix et la récompense de notre charité.
30. Or l'espérance est un don du ciel qui nous
enrichit de biens spirituels et invisibles.
31. C'est un trésor assuré que nous possédons en ce
monde, et qui doit nous mettre en possession du trésor immense et éternel que
nous attendons dans l'autre.
32. Cette divine vertu nous console et nous soutient dans nos peines et nos travaux, nous ouvre la porte de la charité, chasse de nos cœurs tout sentiment de désespoir; et, quoique les biens éternels ne soient pas encore en notre disposition, elle nous les fait, en quelque façon, posséder et goûter sur la terre.
33. La charité périt dès que l'espérance se retire et
manque. C'est l'espérance qui nous encourage à supporter avec une héroïque
patience les peines et les chagrins de la vie présente; c'est elle qui nous fait
aimer nos sueurs et nos travaux; c'est elle qui nous environne des Miséricordes
du Seigneur.
34. C'est par sa puissante protection que le
religieux étouffe la tiédeur, et triomphe parfaitement de la paresse et de
l'ennui.
35. Le goût que nous avons pour les faveurs et les dons célestes fait naître en nous les sentiments de l'espérance. La personne qui ne les goûte pas, dans le fond de son âme, ces dons célestes court de grands dangers de ne pas persévérer.
36. L'espérance et la colère sont deux ennemis
irréconciliables. En effet l'espérance ne couvre jamais de confusion, et la
colère nous couvre de honte.
37. La charité obtient le don de prophétie et de
miracles elle est une source intarissable de lumières divines, un foyer de
flammes célestes qui plus elles se répandent en abondance dans notre cœur, plus
elles l'enflamment et le consument; elle fait maintenant le bonheur des anges,
et nous fait avancer nous-mêmes en gloire pour l'éternité.
38. Ô belle vertu ! ô la plus belle des vertus ! dis-nous, nous
t’en supplions, dis-nous : Où tu mènes paître tes chères brebis, où tu prends
ton repos pendant les ardeurs du midi. (cf. Cant 1,7). Éclaire-nous ! répands
sur nous ta divine rosée, dirige-nous, conduis-nous et tire-nous enfin à toi;
car nous désirons ardemment de monter jusqu'au palais que tu habites. Tu
commandes à toute chose, tu règne sur tout; mais tu as blessé mon cœur (cf. Cant
4,9); je ne peux plus contenir les ardeurs dont tu l'as embrasé, et je brûle du
désir de vous louer; je vous dirai donc : Tu domines sur la puissance de la
mer, et, quand il te plaît, tu adoucis et calmes le mouvement et la violence de
ses flots; tu humilies et tu brises les superbes dans leur orgueil, comme des
hommes percés de traits; et par la force de ton bras, tu as dispersé tes ennemis
(Ps 88,9-10), et tu as rendu invincibles ceux qui t’aiment. Que ne m'est-il
donné de te contempler, comme le saint patriarche Jacob put le faire, lorsque tu
étais appuyée sur cette échelle mystérieuse qu'il vit !
Ah ! aimable charité, daigne te rendre favorable à ma prière —
apprends-moi, s'il te plaît, dans quel état je dois être pour pouvoir monter sur
cette échelle et arriver jusqu'à toi ? quel est le moyen qu'il me faut employer
pour cela, quel est le prix et quelle est la récompense que mérite la personne
qui t’aime, et qui, pour monter cette échelle dont les échelons sont autant de
vertus, les arrange et les dispose dans son cœur avec une grande activité ? Je
désirerais encore savoir quel est le nombre de ces échelons, et combien de temps
il faut pour parvenir au dernier. Jacob, qui lutta autrefois avec un ange et qui
mérita de voir cette échelle, nous a bien dit quels sont ceux qui doivent nous
conduire pour y monter; mais il n'a pas voulu, ou plutôt pour parler plus
correctement, n'a pas pu nous apprendre quelque chose de plus sur ce mystère.
Après donc que j'eus parlé de la sorte, il me sembla que la
charité se montra à moi du haut des cieux et fit entendre ces paroles à mon âme
: Tant que tu ne seras pas délivré de la prison de ton corps, il ne te sera pas
possible, malgré ton amour pour Dieu, de voir et de contempler les traits de ma
beauté : contente-toi donc de savoir que cette échelle, au haut de laquelle tu
me vois appuyée, te marque par ses échelons l'ordre et l'enchaînement des
vertus, ainsi que vous l'a dit ce grand homme qui, dès son vivant même, fut
initié dans les mystères de Dieu; car c'est lui qui t’apprend qu'à présent
ces trois vertus, la foi, l'espérance et la charité demeurent et sont
nécessaires; mais que la charité est la plus excellente des trois. (1 Co
13,13).
source :
http://perso.club-internet.fr/orthodoxie/ecrits.htm