Saint Cyprien de Carthage
Les Actes du Martyre
LES
ACTES DE SAINT CYPRIEN.
Évêque,
A
Carthage, l’an 258
Dom H.
Leclercq, Paris Poitiers 1909
Pendant
les cinq ou six siècles de son existence, l’Eglise d’Afrique
n’eut pas de plus grands hommes que Tertullien, saint
Cyprien et saint Augustin; et l’on peut dire que la
postérité n’a rien ajouté à la renommée dont ils ont
joui en leur temps. Ce fut cette renommée qui désigna saint
Cyprien aux persécuteurs. Valérien rendit, l’an 257, un
édit d’après lequel, pour la première fois, la
communauté chrétienne était traitée en association illicite.
D’après divers indices, on constate que la question
religieuse est au second plan, car la nature de la peine
infligée à ceux qui refusent de sacrifier est l’exil. L’édit
réserve ses sévérités pour ceux qui feront revivre l’association
dissoute. Conformément à cette législation, Cyprien, ayant
refusé de sacrifier, fut envoyé à Curube; mais il est probable
que l’édit fut insuffisant, car on l’aggrava l’année
suivante. L’édit de 258 déclarait que tous les évêques,
prêtres ou diacres, qui refuseraient d’abjurer, seraient
sur-le-champ mis à mort. Ce fut donc comme sacrilège,
conspirateur et fauteur d’association illicite, que Cyprien
fut condamné.
Le
procès-verbal de la comparution est une pièce d’une valeur
inestimable.
BOLL.
Act. Sanct. Sept. 14. — IV, 191-348. — Ruinart, Acta
sinc., 243-264. — HARTEL, Opp. Cypr., p. CX-CXIV. —
SAMUEL BASNAGE, Annales politico-ecclesiastici (Rotterdam, 1706),
t. II, p. 392, et GORRES, Christenverfolgungen, dans Kraus, Real
Encyklopoedie der christi. Alterthümer, t. 1, 289, « disent que
la pièce que nous possédons, bien que composée de matériaux
antiques, n’est pas la relation originale; mais ils n’apportent
point de preuve sérieuse à l’appui de cette assertion s.
— P. ALLARD, Hist. des perséc., t. II, p. 56 et suiv., 112
et suiv. — DOOWELL, Dissertationes Cyprianicae (1682).
— Voy. CHEVALIER, Répertoire, Foviu.sv, et les travaux
généraux sur l’Afrique, SCHELSTRATE, MORCELLI, CAHIER, etc.
Enfin P. MONCEAUX a donné dans la Revue archéologique (1900)
une étude de la Vita et des Acta pro-consularia dont plusieurs
conclusions sont définitives. —Cfr. D. CABROL, Dictionn. de
liturgie et d’archéol. Paris, 1902.
Fascicule
1er , au mot : Actes des Martyrs.
LES
ACTES PROCONSULAIRES DU MARTYRE DE THASCIUS CAECILIUS CYPRIEN.
L’empereur
Valérien était consul pour la quatrième fois et Gallien pour
la troisième. Le3 des calendes de septembre (30 août), à
Carthage, dans son cabinet, Paterne dit à Cyprien: « Les très
saints empereurs Valérien et Gallien ont daigné m’adresser
des lettres par lesquelles ils ordonnent à ceux qui ne suivent
pas la religion romaine d’en reconnaître désormais les
cérémonies. C’est pour cette raison que je t’ai fait
citer: que réponds-tu? »
Cyprien:
« Je suis chrétien et évêque. Je ne connais pas de dieux, si
ce n’est le seul et vrai Dieu qui a fait le ciel et la terre,
la mer et tout ce qu’ils contiennent. C’est ce Dieu que
nous, chrétiens, nous servons; c’est lui que nous prions
jour et nuit, pour nous et pour tous les hommes, et pour le salut
des empereurs eux-mêmes.
—
Tu persévères dans cette volonté?
—
Une volonté bonne, qui connaît Dieu, ne peut être changée.
—
Pourras-tu donc, suivant les ordres de Valérien et de Gallien,
partir en exil pour la ville de Curube?
—
Je pars.
—
Ils ont daigné m’écrire au sujet non seulement des
évêques, mais aussi des prêtres. Je veux donc savoir de toi
les noms des prêtres qui demeurent dans cette ville.
—
Vous avez très utilement défendu la délation par vos lois.
Aussi ne puis-je les révéler et les trahir, On les trouvera
dans leurs villes.
—
Je les ferai rechercher, et dès aujourd’hui, dans cette
ville.
—
Notre discipline défend de s’offrir de soi-même, et cela
contrarie tes calculs, mais si tu les fais rechercher, tu
les trouveras.
—
Oui, je les trouverai, et il ajouta : Les empereurs ont aussi
défendu de tenir aucune réunion et d’entrer dans les
cimetières. Celui qui n’observera pas ce précepte
bienfaisant encourra la peine capitale.
—
Fais ton devoir.
Alors
le proconsul Paterne ordonna que le bienheureux Cyprien, évêque,
fût exilé.
Il
demeurait depuis longtemps déjà dans son exil, lorsque le
proconsul Galère Maxime succéda à Aspase Paterne. Il rappela
Cyprien du lieu de son exil et ordonna, qu’on le fit
comparaître devant lui. Cyprien, le saint martyr choisi de Dieu,
revint donc de Curube où l’avait exilé Paterne; il
demeurait, conformément, à l’ordre donné, dans ses terres,
où il espérait chaque jour voir arriver ceux qui devaient l’arrêter,
comme un songe l’en avait averti.
Il s’y
trouvait donc lorsque soudainement, le jour des ides de septembre
(le 13), Sous le consulat de Tuscus et de Bassus, deux employés
du proconsul, l’un écuyer de l’officium de Galère
Maxime, l’autre palefrenier du même officium, vinrent le
prendre ; ils le firent monter en voiture, se mirent à ses
côtés et le conduisirent à Sexti, où Galère s’était
retiré en convalescence. Celui-ci remit la cause au lendemain.
On
ramena Cyprien à Carthage dans la maison du directeur de l’officium,
laquelle était située au quartier de Saturne, entre la rue de
Vénus et la rue Salutaire. Tout ce qu’il y avait de
fidèles s’y porta; mais le saint, l’ayant su, ordonna
de faire retirer les jeunes filles; le reste de la foule
stationna devant la porte de la maison.
Le
lendemain matin, dix-huitième jour des calendes d’octobre,
dès le matin, la foule immense, sachant l’ajournement
prononcé la veille par Galère Maxime, se transporta à Sexti.
Le
proconsul dit à Cyprien : « Tu es Thascius Cyprien?
—
Je le suis.
—
Tu t’es fait le pape de ces hommes sacrilèges?
—Oui.
—
Les très saints empereurs ont ordonne que tu sacrifies.
—
Je ne le fais pas.
—
Réfléchis
—
Fais ce qui t’a été commandé dans une chose aussi juste,
il n y a pas matière à réflexion »
Galère,
ayant pris l’avis de son conseil, rendit à regret cette
sentence: « Tu as longtemps vécu en sacrilège, tu as réuni
autour de toi beaucoup de complices de ta coupable conspiration,
tu t’es fait l’ennemi des dieux de Rome et de ses lois
saintes ; nos pieux et très sacrés empereurs, Valérien et
Gallien, Augustes, et Valérien, très noble César, n’ont
pu te ramener à la pratique de leur culte. C’est pourquoi,
fauteur de grands crimes, porte-étendard de ta secte, tu
serviras d’exemple à ceux que tu as associés à ta
scélératesse : ton sang sera la sanction des lois. »
Ensuite
il lut sur une tablette l’arrêt suivant : « Nous ordonnons
que Thascius Cyprien soit mis à mort par le glaive ».
Cyprien,
dit: « Grâces à Dieu ».
Dès
que l’arrêt fut prononcé, la foule des chrétiens se mit
à crier. « Qu’on nous coupe la tête avec lui ». Ce fut
ensuite un désordre indescriptible; la foule cependant suivit le
condamné jusqu’à la plaine de Sexti. Cyprien, étant
arrivé sur le lieu de l’exécution, détacha son manteau, s’agenouilla
et pria Dieu, la face contre terre. Puis il enleva son vêtement,
qui était une tunique à la mode dalmate, et le remit aux
diacres. Vêtu d’une chemise de lin, il attendit le bourreau.
A l’arrivée de celui-ci, l’évêque donna ordre qu’on
comptât à cet homme vingt-cinq pièces d’or. Pendant ces
apprêts, les fidèles étendaient des draps et des serviettes
autour du martyr.
Cyprien
se banda lui-même les yeux. Comme il ne pouvait se lier les
mains, le prêtre Julien et un sous-diacre, portant, lui aussi,
le nom de Julien lui rendirent ce service.
En
cette posture, Cyprien reçut la mort. Son corps fut transporté
à quelque distance, loin des regards curieux des païens. Le
soir, les frères, munis de cierges et de torches,
transportèrent le cadavre dans le domaine funéraire du
procurateur Macrobe Candide, sur la route de Mappala, près des
réservoirs de Carthage.
Quelques
jours plus tard Galère mourut.
Le
bienheureux martyr Cyprien mourut le dix-huitième jour des
calendes d’octobre, sous le règne des empereurs Valérien
et Gallien. Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui soit gloire et
honneur, règne dans les siècles des siècles. Amen.
Ce
deuxième récit, qui complète les actes proconsulaires sur
plusieurs points, est l’ouvrage de Ponce, diacre de saint
Cyprien. L’authenticité de cette pièce est hors de
question. On ne donne ici que ce qui a trait au martyre de l’évêque
de Carthage. Cfr. P. MONCEAUX, loc. sup. cit.
Le
premier jour que nous passâmes à Curube (car la tendresse de sa
charité avait daigné me choisir, entre ceux qui composaient sa
maison, pour partager volontairement avec lui son exil; et plût
à Dieu que j’eusse pu partager aussi son martyre !): « Je
n’étais pas encore tout à fait endormi, me dit-il, lorsque
m’apparut un jeune homme d’une taille extraordinaire;
il me conduisit au prétoire, et me présenta au proconsul, qui
était assis sur son tribunal. Celui-ci m’eut à peine vu qu’il
se mit aussitôt à tracer sur une tablette une sentence que je
ne pouvais connaître; car il ne m’avait pas fait subir l’interrogatoire
accoutumé. Mais le jeune homme, qui se tenait debout derrière
lui, par une indiscrète curiosité, lut tout ce qui avait été
écrit; et parce que de la place où il était il ne pouvait me
parler, il m’en expliqua le contenu par signes. En effet,
étendant la main et figurant la lame d’un glaive, il imita
le coup ordinaire du bourreau sur sa victime. Ainsi il m’indiquait,
comme il me l’eût dit, ce qu’il voulait me faire
entendre. Je compris que la sentence de mon martyre allait s’exécuter.
Aussitôt je m’adressai au proconsul et lui demandai un jour
de sursis, pour mettre ordre à mes affaires. Je répétai
longtemps ma prière ; enfin, il se mit à écrire de nouveau sur
sa tablette, mais sans que je pusse savoir ce que c’était;
cependant il me sembla, au calme de son visage, que, touché de
la justice de ma requête, il y avait fait droit. Le jeune homme
qui, tout à l’heure, par son geste, mieux que par la parole,
m’avait révélé mon martyre, se hâta de replier les
doigts les uns sur les autres, et de répéter plusieurs fois ce
signe pour m’apprendre que l’on m’accordait le
délai que j’avais demandé jusqu’au lendemain. Quoique
la sentence n’eût pas été prononcée, le sursis me
causait un véritable plaisir ; cependant je tremblais d’avoir
mal interprété le geste de mon compagnon; un reste d’épouvante
précipitait encore les battements de mon cœur, que la
crainte avait un moment dominé tout entier. »
Quoi
de plus clair que cette révélation ? quoi de plus heureux que
cette faveur? Devant lui s’était déroulé tout ce qui
devait plus tard s’accomplir; car rien n’a été
changé aux paroles de Dieu, et les saintes promesses n’ont
été en aucune manière amoindries. Reconnaissez vous-mêmes
dans l’événement le détail de toutes les circonstances
telles qu’elles ont été prédites. Certain de la sentence
qui a décrété son martyre, il a demandé un sursis jusqu’au
lendemain, pour régler ses dernières dispositions. Mais ce
lendemain qu’il demandait, pour Dieu qui le lui accorda, fut
une année que le bienheureux évêque devait encore passer sur
la terre, depuis le jour de cette vision ; c’est-à-dire,
pour expliquer ma pensée d’une manière plus précise, que
l’année qui suivit cette vision, à pareil jour, Cyprien
reçut la couronne du martyre. Il est bien vrai que, dans les
Livres saints, le jour du Seigneur ne désigne pas précisément
une année; mais nous savons qu’il signifie le terme des
promesses divines. C’est pourquoi il importe peu qu’un
jour ait été donné ici pour une année, parce que plus le
temps est long, plus est admirable l’accomplissement de la
prédiction. D’ailleurs le délai a été figuré par le
geste et non exprimé par la parole ; le fait, mais le fait
accompli seulement, devait avoir son expression dans le langage;
comme il arrive d’ordinaire pour les prophéties, la parole
humaine les explique quand les signes qui les annonçaient sont
accomplis. Aussi personne ne connut le sujet de cette apparition,
que lorsque le saint évêque eut été couronné plus tard, au
jour même où il l’avait eue. Dans l’intervalle
néanmoins, tous tenaient pour certain que son martyre n’était
pas éloigné ; mais le jour, personne ne le déterminait, parce
que Dieu avait voulu le laisser ignorer.
Je
trouve dans l’Ecriture un fait analogue à celui-ci. Le
prêtre Zacharie, pour n’avoir pas cru à la parole de l’Ange
qui lui promettait un fils, était demeuré muet. Lorsqu’il
fallut donner un nom à son fils, il demanda ses tablettes, afin
de représenter ce nom par les signes de l’écriture, ne le
pouvant faire par la parole. De même, le messager céleste eut
recours de préférence au geste, pour annoncer à notre pontife
la mort qui le menaçait; par là, il fortifia son courage, sans
lui ôter le mérite de la foi. Cyprien avait donc demandé un
sursis, pour mettre ordre à ses affaires et régler ses
dernières volontés. Qu’avait-il à régler en ce moment
suprême, sinon les affaires de l’Eglise? Il n’accepta
le sursis que pour prendre en faveur des pauvres tous les soins d’une
tendre charité. Et je ne doute point que ce n’ait été là
le motif le plus puissant, le seul même qui ait engagé à
céder à sa demande les juges mêmes qui l’avaient banni,
et qui se préparaient à l’égorger, Ils savaient qu’au
milieu de ses pauvres il les soulagerait par une dernière
largesse; disons mieux, qu’il leur léguerait tout ce qu’il
possédait. Enfin, il avait terminé ses pieuses dispositions et
réglé tout par les inspirations de sa charité : ce lendemain,
qu’avait annoncé la vision approchait.
Déjà
un message venu de Rome avait annoncé le martyre du pape Sixte,
si bon et si doux. On attendait de moment en moment l’arrivée
du bourreau qui devait frapper la très sainte victime dévouée
depuis longtemps à la mort. Aussi peut-on dire que chacun de ces
jours, renouvelant sans cesse le sacrifice d’une mort
toujours présente, ajoutait à la couronne de Cyprien le mérite
d’un nouveau martyre. Un grand nombre de personnages
distingués dans le monde par l’éclat du rang et de la
naissance vinrent le trouver ; au nom d’une ancienne amitié,
ils le conjurèrent de se cacher; et, pour que leurs paroles ne
fussent point un conseil stérile, ils lui offrirent une retraite
sûre. Mais le saint évêque, dont l’âme était tout
entière attachée au ciel, n’écoutait ni le monde, ni ses
flatteuses insinuations. Un ordre seul de la volonté divine
aurait pu le faire céder aux instances des fidèles et de ses
nombreux amis. De plus, ce grand homme déploya dans ces
circonstances une vertu sublime, dont nous ne pouvons taire la
gloire. Déjà l’on sentait grandir les fureurs du monde,
qui, enhardi par ses princes, ne respirait que l’anéantissement
du nom chrétien. Cyprien, au milieu de ces dangers, saisissait
toutes les occasions de fortifier les serviteurs de Dieu, en leur
rappelant les paroles du Seigneur; il les animait à fouler aux
pieds les tribulations de cette vie par la contemplation de la
gloire qui les attendait. En un mot, tel était son zèle pour la
parole sainte, que son vœu le plus ardent eût été de
recevoir le coup de la mort en parlant de Dieu et dans l’exercice
même de ses prédications.
C’était
par ces actes chaque jour répétés que le bienheureux pontife
préparait à Dieu une victime d’une agréable odeur. Il
était dans ses terres (car, quoiqu’il les eût vendues au
commencement de sa conversion, Dieu avait permis qu’elles
lui fussent rendues; et la crainte de l’envie l’avait
empêché de les vendre une seconde fois au profit des pauvres)
lorsque, par l’ordre du proconsul, un officier avec une
troupe de soldats vint tout à coup le surprendre, ou plutôt se
flatta de l’avoir surpris. Quelle attaque en effet peut
être une surprise pour un cœur toujours prêt? Il s’avança
donc, bien sûr cette fois de ne pas échapper au coup depuis si
longtemps suspendu sur sa tête, et se présenta donc; la joie
peinte dans ses traits exprimait la noblesse de son âme et la
fermeté de son courage. Son interrogatoire ayant été remis au
lendemain, il fut transféré du prétoire à la maison de l’officier
qui l’avait arrêté.
Le
bruit se répandit tout à coup dans Carthage que Thascius
Cyprien avait comparu devant le tribunal. Tous connaissaient l’éclat
de sa gloire, mais surtout personne n’avait oublié sa
sublime abnégation durant la peste. Toute la ville accourut donc
pour être témoin d’un spectacle que le dévouement de la
foi du martyr rendait glorieux pour nous, et qui arrachait des
larmes aux païens eux-mêmes. Cependant Cyprien était arrivé
dans la maison de l’officier, et il y passa la nuit,
entouré de tous les égards; à tel point qu’il nous fut
permis, à nous ses amis, de rester auprès de lui et de partager
sa table comme de coutume. Mais la multitude, qui craignait qu’on
ne profitât de la nuit pour disposer à son insu de la vie du
saint évêque, veillait devant la maison de l’officier.
Ainsi la divine Providence lui accordait un honneur dont il
était vraiment digne ; le peuple de Dieu faisait veille durant
la passion de son évêque. Peut-être demandera-t-on pourquoi il
avait été transféré du prétoire à la maison de l’officier
? On prétend, quelques-uns du moins, que ce fut un caprice du
proconsul, qui ne voulut pas l’interroger alors. Mais à
Dieu ne plaise que, dans les événements réglés par la
volonté divine, j’accuse les lenteurs ou les dédains de l’autorité.
Non, une conscience chrétienne ne se chargera pas d’un
jugement qui serait téméraire : comme si les caprices d’un
homme avaient pu prononcer sur la vie du bienheureux martyr. Mais
enfin ce lendemain que la miséricorde divine avait annoncé, il
y avait un an, c’était bien le lendemain de cette nuit.
Enfin
le jour promis s’est levé, le jour marqué par les décrets
divins; le tyran n’aurait pu le différer plus longtemps,
quand même son caprice l’eût voulu; c’est un jour de
joie pour le futur martyr, jour qui s’est levé sur le monde
dans toute la splendeur d’un soleil radieux, sans ombre et
sans nuage. Cyprien quitta donc la maison du ministre du
proconsul, lui le ministre du Christ son Dieu, et il fut
aussitôt environné comme d’un rempart par les flots
pressés d’une multitude de fidèles. On eût dit une
immense ,armée qui voulait avec lui marcher au combat, pour
détruire la mort. Dans le trajet, il fallut traverser le stade :
il était convenable en effet qu’il parcourût l’arène
des combats, celui qui courait par la lutte sanglante du martyre
à la couronne de justice; le rapprochement était si naturel, qu’on
pouvait croire qu’il avait été ménagé à dessein.
Arrivé au prétoire, comme le proconsul ne paraissait pas encore,
on permit à Cyprien d’attendre dans un lieu plus à l’écart
de la foule, Là, comme il était inondé de sueur à cause du
chemin qu’il venait de faire, il s’assit; or, il y
avait par hasard en ce lieu un siège recouvert d’une
tenture, comme si le martyr eût dû jouir des honneurs de l’épiscopat
jusque sous le coup du bourreau. Un soldat du corps des Tesserani,
et qui avait été autrefois chrétien, sous prétexte que les
vêtement de l’évêque étaient tout humides de sueur, lui
offrit les siens qui étaient plus secs; il n’avait pas d’autre
pensée, en faisant cette offre, que de recueillir les sueurs
déjà sanglantes d’un martyr sur le point de s’envoler
vers Dieu. L’évêque remercia en disant : « Ce serait
vouloir appliquer un remède à des maux qui aujourd’hui
même ne seront plus. » Mais dois-je m’étonner qu’il
se montrât supérieur à la fatigue, lui qui méprisait la mort?
Achevons. On annonce l’évêque au proconsul; il est
introduit, on le place devant le tribunal, on l’interroge :
il déclare son nom. Puis il se tait.
En
conséquence, le juge lit sur les tablettes la sentence, cette
même sentence qui n’avait point été lue dans la vision.
Elle était telle qu’on peut dire sans témérité que l’Esprit
de Dieu l’avait dictée ; sur cette sentence, vraiment
glorieuse et digne d’un tel évêque, d’un si illustre
témoin de Jésus-Christ, il était appelé le porte-étendard de
la secte, l’ennemi des dieux; on y disait que sa mort serait
pour les siens une leçon, et que son sang serait la première
sanction donnée à la loi. L’éloge était complet, et rien
ne pouvait être plus vrai que cet arrêt; aussi faut-il
reconnaître que, quoique sorti d’une bouche infidèle, Dieu
même l’avait inspiré. Du reste, cela ne doit pas
surprendre, puisque nous savons que les pontifes ont coutume de
prophétiser sur la Passion. Oui, notre bienheureux martyr était
un porte-étendard, puisqu’il nous apprenait à arborer l’étendard
du Christ; il était l’ennemi des dieux, dont il ordonnait
de renverser les idoles; il fut pour les siens une leçon; car,
entré le premier dans une carrière où il devait avoir de
nombreux imitateurs, il consacra dans cette province les
prémices du martyre. Enfin son sang a vraiment sanctionné la
loi, mais la loi des martyrs : car, jaloux d’imiter leur
maître et de partager sa gloire, ils ont donné eux-mêmes leur
sang, comme une sanction de la loi, que ce grand exemple leur
imposait.
Lorsque
l’évêque sortit du prétoire, une garde nombreuse l’accompagna,
et pour que rien ne manquât à son martyre, des centurions et
des tribuns marchaient à ses côtés. Le lieu choisi pour son
supplice était une vaste plaine entourée de tous côtés d’arbres
touffus qui offraient un superbe coup d’œil. La
distance était trop grande pour que tous, dans cette confuse
multitude, pussent contempler le spectacle; c’est pourquoi
beaucoup de pieux fidèles montèrent sur les branches des arbres,
pour ajouter à la vie de Cyprien ce nouveau trait de
ressemblance avec le divin Maître, que Zachée contempla du haut
d’un arbre. Déjà le bienheureux pontife s’était
bandé les yeux de ses propres mains; il hâtait les lenteurs du
bourreau chargé de l’exécution, et dont les doigts
tremblants, la main défaillante, soutenaient avec peine le
glaive. Enfin arriva, l’heure où la mort devait ouvrir le
séjour de la gloire à ce grand homme; une vigueur descendue d’en
haut raffermit le bras du centurion, qui déchargea de toutes ses
forces le coup mortel. Heureuse l’Eglise, heureux le peuple
fidèle qui s’est uni aux souffrances de son illustre.
évêque par les yeux, par le cœur, et, ce qui, est plus généreux,
par l’expression publique de ses sentiments! Aussi, selon la
promesse que lui en avait souvent faite le saint pontife, ils en
ont reçu la récompense au jugement de Dieu. Car, quoique les vœux
que tous formaient n’aient pu être exaucés, et qu’il
n’ait pas été donné à tout ce peuple de s’associer
au triomphe de son évêque, quiconque, sous les yeux du Christ
témoin de ce glorieux spectacle, a fait entendre au martyr le
désir sincère de souffrir avec lui, doit être sûr que ses
désirs, recueillis par une oreille amie, auront trouvé un digne
interprète auprès de Dieu.
Ainsi
se consomma le sacrifice; et Cyprien, qui avait été le modèle
de toutes les vertus, fut encore le premier qui, en Afrique,
teignit de son sang les couronnes épiscopales; car avant lui
personne, depuis les apôtres, n’avait eu cet honneur. Dans
cette suite d’évêques qui avaient siégé à Carthage,
quoique beaucoup eussent déployé de rares vertus, jusqu’à
lui on n’en cite aucun qui soit mort martyr. Il est vrai que
l’obéissance et le dévouement à Dieu, dans des hommes
consacrés à son service, a droit d’être regardé comme un
long martyre; pour Cyprien cependant la couronne fut plus
complète, Dieu ayant voulu consommer son sacrifice, afin que,
dans la cité même où il avait vécu d’une manière si
sainte et accompli le premier tant de grandes et nobles choses,
le premier aussi il embellît, de la pourpre glorieuse de son
sang, les ornements sacrés d’un ministère tout céleste.
Et maintenant que dirai-je de moi-même? Partagé entre la joie
de son sacrifice et la douleur de lui survivre, mon cœur est
trop étroit pour suffire à ce double sentiment, et mon âme est
accablée sous le poids de ces deux impressions qui se la
partagent. M’attristerai-je de n’avoir pas été son
compagnon? Mais sa victoire doit être pour moi un sujet de
triomphe. D’un autre côté, puis-je triompher de sa
victoire, quand je pleure de l’avoir vu partir sans moi?
Toutefois,
je vous l’avouerai avec simplicité (mais vous connaissez
déjà toutes mes pensées), sa gloire m'inonde de joie, d’une
joie trop grande peut-être; et cependant la douleur d’être
resté seul l’emporte encore.