Saint
Cyprien de Carthage
Les Avantages de la Patience
Table des matières
Aujourd’hui,
mes frères bien-aimés, j’ai à vous parler de la patience
: je dois vous faire connaître le mérite et les avantages de
cette vertu. Puis-je mieux commencer mon discours, qu’en
vous faisant remarquer que, même en ce moment, la patience vous
est nécessaire, car, sans elle, vous ne pouvez ni m’écouter,
ni profiter de mes leçons? En effet, l’instruction ne peut
être efficace qu’autant qu’on l’écoute avec
patience.
Dans
la loi chrétienne, mes frères bien-aimés, plusieurs routes s’ouvrent
devant nous pour nous conduire au salut; mais je ne trouve rien
de plus utile pour la vie présente, rien de plus méritoire pour
le Ciel, que de s’attacher avec crainte et amour aux
préceptes du Seigneur et de supporter avec une patience
inaltérable tous les événements de cette vie. Les philosophes
aussi se vantent de pratiquer cette vertu; mais leur patience est
aussi fausse que leur sagesse. Comment, en effet, être sage et
patient, si on ne connaît la sagesse et la patience de Dieu? Il
(357) nous dit lui-même: Je perdrai la sagesse des sages et je
réprouverai la prudence des prudents (Is., XX .). Saint Paul, l’oracle
de l’Esprit-Saint et l’apôtre des nations, nous
enseigne la même vérité : Prenez garde, dit-il, de vous
laisser séduire par une philosophie vaine et trompeuse, fondée
sur les traditions, sur la science mondaine et non sur le Christ,
en qui réside la plénitude de la divinité (Coloss., II.). Et
ailleurs : Ne vous y trompez pas, si quelqu’un d’entre
vous veut être sage, qu’il devienne insensé pour le monde.
Car la sagesse de ce monde est folie devant Dieu. Il est écrit :
Je confondrai les sages dans leur sa gesse. Et au livre des
Psaumes : Le Seigneur connaît les pensées des sages; il sait qu’elles
ne sont que folie (Ps., IX.).
Si,
dans le monde, il n’y a pas de véritable sagesse, il n’y
a pas non plus de véritable patience. Le sage est humble et doux;
or, rien ne manque plus aux philosophes que la sagesse et la
douceur : ils se, complaisent beaucoup en eux-mêmes, et par
suite ils déplaisent à Dieu. Mais la vraie patience ne peut pas
résider dans ces hommes qui découvrent impudemment leur
poitrine et affectent une insolente liberté. Pour nous, mes
frères, dont la philosophie réside non dans les paroles mais
dans les actions, qui possédons la vraie sagesse sans l’afficher
sur nos vêtements, qui faisons consister la vertu dans la
conscience. et dans la conduite et non dans une vaine jactance d’extérieur
et de langage, nous, dis-je, véritables serviteurs de Dieu,
exerçons-nous à cette patience qui nous fut enseignée par
Jésus-Christ.
1° La
patience nous est commune avec Dieu; c’est en Dieu qu’elle
prend son origine, sa grandeur, sa dignité, son éclat. Nous
devons aimer ce que Dieu aime; sa majesté infinie nous (357) en
fait un devoir. S’il est pour nous un maître et un père,
imitons sa patience; car les serviteurs doivent obéir et les
fils marcher sur les traces de leurs pères. Or, voulez-vous
avoir une idée de la patience de Dieu? On insulte sa majesté
infinie par des temples profanes, par des idoles impures, par des
cérémonies sacrilèges; et il le souffre, et il fait luire son
soleil sur les bons et sur les méchants, et, quand il envoie sa
pluie sur la terre, les justes et les pécheurs jouissent
également de ses bienfaits. Toujours avec la même patience, il
comble de ses faveurs les coupables et les innocents, les hommes
religieux et les impies, les cœurs reconnaissants et les
cœurs ingrats. Tous ont à leur service les saisons, les
éléments, les vents, les sources. Les moissons grandissent pour
tout le monde; pour tous mûrissent les raisins; pour tous nous
voyons les arbres se couvrir de fruits, les bois de feuillage,
les prés de fleurs. Irrité par de nombreuses ou plutôt par de
continuelles injures, Dieu modère son indignation et attend avec
patience le jour du jugement. La vengeance est dans sa main; il
préfère la patience. Il souffre, et il attend que la malice
humaine, fatiguée d’elle-même, revienne à des sentiments
meilleurs; que l’homme, après avoir erré longtemps dans un
dédale d’erreurs et de crimes, se convertisse enfin. D’ailleurs,
il ne cesse de l’y exhorter : Je ne veux pas la mort du
pécheur, mais qu’il se convertisse et qu’il vive.
Revenez au Seigneur votre Dieu, dit le prophète Joël, car il
est plein de miséricorde, de pitié, de patience; il a
compassion de vous et il vous invite à fléchir sa colère (Joël,
II.). C’est à peu près le langage de l’apôtre saint
Paul: Est-ce que vous méprisez les trésors de bonté, de
patience, de longanimité de ce Dieu qui, en vous attendant, vous
invite au repentir? Par votre dureté et votre impénitence, vous
amassez contre vous un trésor de colère pour le jour de la
manifestation, où le juste juge rendra à chacun selon ses
œuvres (Rom., VIII.). Le juge est appelé juste, (359) parce
que son arrêt ne sera porté qu’à la fin du monde, afin de
laisser à l’homme le temps de se convertir. Le châtiment
ne frappera le pécheur que lorsque le repentir sera pour lui
sans utilité.
Pour
mieux nous faire comprendre que la patience est une vertu toute
divine et que l’homme doux et miséricordieux est l’imitateur
de Dieu le père, Jésus parle ainsi dans son Evangile: Vous
savez qu’il a été dit : Vous aimerez votre prochain, et
vous haïrez votre ennemi; mais moi je vous dis aimez vos ennemis
et priez pour ceux qui vous persécutent, afin d’être les
fils de votre Père céleste, qui fait lever son soleil sur les
bons et sur les méchants et tomber sa pluie sur les justes et
sur les pécheurs. Si vous aimez ceux qui vous aiment, quelle
récompense obtiendrez-vous? Est-ce que les publicains ne le font
pas? si vous saluez seulement vos frères, que faites vous de
plus que les païens? Soyez donc parfaits, comme votre Père
céleste est parfait (Matt., V.). Ainsi, d’après la parole
divine, les fils de Dieu deviennent parfaits, en s’appropriant
la patience de leur père, en imprimant sur leurs actes ce cachet
divin qu’Adam avait perdu par son péché. Quelle gloire d’être
semblable à Dieu! Quel bonheur de posséder des vertus qui nous
font participer aux perfections divines
2°
Jésus-Christ, mes frères bien-aimés, ne s’est pas
contenté de, nous prêcher la patience; il l’a pratiquée
toute sa vie. Descendu parmi nous, comme il le dit lui-même,
pour faire la volonté de son Père, il a manifesté sa divinité
par d’admirables vertus; mais la patience est cel1e qui
brille du plus vif éclat; celle qui donne à tous ses actes un
caractère divin. Il quitte les splendeurs du Ciel pour habiter
la terre, et lui, le fils de Dieu, ne craint pas de revêtir
notre humanité. Il est l’innocence même, et il prend sur
ses épaules le fardeau de nos iniquités. Il se (361) dépouille
de son immortalité, et victime innocente, il subit la mort pour
le salut des pécheurs. Maître de l’univers, il est
baptisé par un esclave; il ne dédaigne pas de plonger son corps
dans les eaux de la pénitence, alors qu’il vient nous
apporter le pardon de nos péchés. Il jeûne quarante jours, lui
qui nourrit le genre humain. Il souffre la faim, lui qui vient
distribuer le pain céleste aux âmes affamées de la parole et
de la grâce divine. Il repousse les tentations du démon, et,
content de la victoire, il épargne son ennemi. Il fut pour ses
disciples non un maître sévère, mais un frère et un ami. Il
daigna laver les pieds de ses apôtres, pour nous montrer, par
son exemple, nos devoirs envers nos frères. Faut-il s’étonner
qu’il ait ainsi traité ses disciples fidèles, lui dont la
patience inaltérable supporta jusqu’à la fin le traître
Judas, qui mangeait avec lui, qui connaissait ses projets
criminels sans les dévoiler, qui souffrit de sa part jusqu’à
un baiser?
Avec
quelle douceur, avec quelle patience, il supporta les
persécutions des Juifs! Il attirait par la persuasion les
incrédules à la foi; il touchait les ingrats par ses bienfaits;
il répondait avec douceur à la contradiction; il supportait l’orgueil;
c’était humblement à la persécution. Jusqu’à la
croix, il s’efforça de réunir autour de lui ce peuple qui
tuait les prophètes et qui était toujours en révolte contre
Dieu. Mais, avant de répandre son sang jusqu’à la
dernière goutte, que d’injures, que d’outrages, que d’insultes
supportées avec patience! Il reçut des crachats sur son visage
auguste, lui dont la salive guérissait les aveugles; il fut
déchiré à coups de verges, lui dont les disciples, d’une
seule parole, flagellent et chassent les démons; il fut
couronné d’épines, lui qui tresse aux martyrs une couronne
éternelle; il subit l’ignominie des soufflets, lui qui
donne aux vainqueurs les honneurs du triomphe; il fut dépouillé
de ses vêtements, lui qui nous revêt d’immortalité; il
fut nourri de fiel, lui qui donne la nourriture céleste; il fut
abreuvé de vinaigre, lui qui nous présente la coupe du salut.
Lui, l’innocent, le juste, que dis-je, l’innocence et
la justice mêmes, est confondu (363) avec les scélérats; la
vérité est étouffée sous des témoignages menteurs; le juge
suprême est traduit en jugement, et le Verbe divin marche au
supplice en gardant le silence.
En
présence de la croix de Jésus-Christ, les astres sont confondus,
les éléments se troublent, la terre tremble, le jour se change
en nuit; pour ne pas éclairer le forfait des Juifs, le soleil se
cache, il voile ses rayons... et Jésus se tait: pas un mouvement
qui, au milieu de ses souffrances, trahisse sa majesté divine;
il supporte tout jusqu’à la fin, afin de nous montrer, dans
son éclat et dans sa perfection, la véritable patience.
Ce n’est
pas assez : quand ses meurtriers reviennent à lui, il les
accueille. Plein de bonté et de miséricorde, il ne ferme son
Église à personne. Ces ennemis qui le blasphèment et
proscrivent jusqu’à son nom, s’ils font pénitence, s’ils
reconnaissent leur forfait, obtiennent, avec leur pardon, une
place au royaume céleste. La patience et la bonté peuvent-elles
s’élever plus haut? Celui qui a répandu le sang du Christ
est vivifié par ce même sang. S’il n’en était pas
ainsi, l’Église compterait-elle parmi ses fondateurs l’apôtre
saint Paul?
Pour
nous, mes frères bien-aimés, nous sommes dans le Christ; nous
nous sommes revêtus de lui comme d’un vêtement; il est
devenu pour nous le chemin du salut; marchons donc sur ses traces,
et imitons ses exemples. C’est le conseil de l’apôtre
saint Jean : Celui qui se flatte de demeurer dans le Christ doit
suivre la route qu’il a suivie lui-même (I Joan., II.).
Pierre, ce fondement inébranlable de l’Eglise, nous donne
la même leçon : Le Christ a souffert pour nous et il nous a
donné l’exemple afin que vous marchions sur ses pas. Il n’a
pas commis de péché; le mensonge n’a jamais souillé ses
lèvres; il n’accueillait pas la malédiction par la
malédiction, la souffrance par la menace. Il se livrait au juge
inique qui devait le condamner (I Pet., II.). Les patriarches,
les (365) prophètes, tous les justes qui, dans l’ancienne
loi, furent la figure du Christ, pratiquèrent surtout la
patience, et c’est là leur plus beau titre de gloire.
Ainsi
Abel, le premier d’entre les martyrs, ne résiste pas à«n
frère, il ne lutte pas contre lui; mais il meurt en conservant
jusqu’à la fin son humilité, sa douceur, sa patience.
Abraham, si fidèle à son Dieu, Abraham, qui nous montra le
premier que la foi doit être le fondement et la racine de tous
nos mérites, est soumis à une épreuve : Dieu lui réclame son
fils; le patriarche n’hésite pas, et sa patience lui donne
assez de force pour obéir aux ordres divins. Isaac, cette figure
,si touchante du sacrifice de la croix, était patient et
résigné quand son père se préparait à l’immoler. Jacob,
chassé par son frère, sortit patiemment de son pays; il y
revint plus patiemment encore, et, par ses supplications et ses
présents, il obligea son persécuteur à faire la paix avec lui.
Joseph, vendu et exilé par ses frères, supporte tout avec
patience; il pardonne, que dis-je? il leur livre gratuitement le
blé dont ils avaient besoin, lin peuple ingrat et perfide
poursuit M6ise de ses mépris; il ose presque le lapider, et
Moïse, toujours doux et patient, prie le Seigneur pour ce peuple.
Et David, qui fut un des ancêtres du Messie selon la chair, n’est-il
pas pour nous, chrétiens, un exemple admirable de patience?
Souvent il eut sous sa main Saül, son persécuteur et son ennemi,
Saül qui en voulait à sa vie; et pourtant il préféra le
sauver, et, au lieu d’user de représailles, il vengea son
trépas.
Que de
prophètes ont été assassinés! que de martyrs ont subi une
mort glorieuse! S’ils sont arrivés à la couronne céleste,
ils le doivent à leur patience. On ne peut, en effet, recevoir
la récompense de ses douleurs et de ses épreuves, si elles n’ont
été sanctifiées par cette vertu.
Pour
mieux vous faire comprendre, mes frères bien-aimés, les
avantages et la nécessité de la patience, je vous rappellerai (367)
la sentence qui, dès l’origine du monde, fut portée contre
Adam, devenu prévaricateur. Nous verrons par là combien nous
devons être patients, nous qui naissons pour être en butte à
tant d’épreuves et de combats. Parce que tu as écouté la
voix de ton épouse, lui dit le Seigneur, et que tu as mangé du
fruit de l’arbre auquel je t’avais défendu de toucher,
la terre que tu cultiveras sera maudite. Tu recueilleras ses
fruits, tous les jours de ta vie, avec tristesse et gémissements.
Elle te produira des ronces et des épines. Tu mangeras ton pain
à la sueur de ton front, jusqu’à ce que tu retournes dans
la terre d’où tu as été tiré; car tu es poussière et tu
retourneras en poussière (Gen., III). Tous, nous subissons le
poids de cette sentence, jusqu’à ce que, vainqueurs de la
mort, nous quittions cette vie. Toute notre existence doit s’écouler
dans la tristesse et les gémissements. Notre. pain devient le
prix de nos travaux et de nos sueurs. C’est pour cela que l’enfant,
sortant du sein maternel, inaugure par des larmes son entrée
dans ce monde. Tout lui est alors inconnu, excepté les pleurs.
Un instinct naturel lui fait pressentir les épreuves de la vie;
et, sur le point d’affronter les fatigues et les orages,
cette âme, encore neuve, s’abandonne aux larmes et aux
gémissements.
Cette
vie n’est qu’une longue suite d’épreuves; or,
dans l’épreuve, le remède le plus efficace c’est la
patience. Dans ce monde, elle est nécessaire à tous; mais à
nous principalement qui avons à lutter davantage contre les
tentations du démon et à repousser les assauts d’un ennemi
aussi artificieux qu’habile; à nous qui, outre les combats
ordinaires, avons encore à subir l’épreuve de la
persécution. Abandonner notre patrimoine, subir la prison,
porter des chaînes, sacrifier sa vie, affronter le glaive, les
bêtes, les bûchers, les croix, en un mot, tons les genres de
supplice, voilà notre devoir; mais, pour le remplir, (369) il
nous faut la foi et la patience. Aussi le Seigneur nous dit : Je
vous ai parlé de ces choses pour que vous ayez la paix en moi.
Vous trouverez beaucoup d’épreuves dans le monde; mais ayez
confiance, j’ai vaincu le monde (Joan., XVI.). En renonçant
au démon et au monde, nous nous sommes fait du monde et du
démon des ennemis irréconciliables: nous avons donc
particulièrement besoin de patience pour résister à leurs
attaques incessantes. Écoutez encore la parole du Maître :
Celui qui supportera jusqu’à la fin sera sauvé. Si vous
persévérez dans ma parole, dit-il encore, vous serez
véritablement mes disciples, vous connaîtrez la vérité, et la
vérité vous délivrera (Joan., VIII.).
Il
faut persévérer, mes frères bien-aimés, il tant supporter
toutes les épreuves, pour arriver à cette vérité et à cette
liberté que nous poursuivons de tous nos vœux. Si nous
sommes chrétiens, c’est l’œuvre de la foi et de l’espérance;
mais ces vertus ne peuvent porter leurs fruits sans la patience.
En effet, ce n’est pas la gloire d’ici-bas que nous
poursuivons, c’est la gloire future. Écoutez l’apôtre
: Nous avons été sauvés par l’espérance; or l’espérance
qui se voit n’est plus l’espérance; on ne peut
espérer ce que l’on voit. Si nous espérons ce que nous ne
voyons pas, nous l’attendons par la patience (Rom., VIII).
La patience est donc nécessaire pour couronner l’œuvre
de notre perfection et pour atteindre, avec l’aide de Dieu,
l’objet de notre espérance et de notre foi.
L’apôtre
donne le même conseil aux justes, pour les exhorter à
multiplier leurs œuvres et à se préparer des trésors dans
le ciel : Donc, pendant que nous en avons le temps, faisons du
bien à tous, mais surtout aux fidèles. N’interrompons
jamais nos bonnes œuvres, car, à l’époque fixée,
nous en recueillerons le fruit ( Gal. 6,10). (371)
L’apôtre
nous avertit par là de nous défendre contre l’impatience
qui interromprait nos œuvres et contre les tentations qui
nous arrêteraient sur le chemin de la gloire. On perd tous ses
mérites, quand on cesse de tendre vers la perfection. Il est
écrit : La sainteté du juste ne le délivrera pas, s’il s’écarte
du droit chemin (Ezech., XXXIII.); et dans l’Apocalypse :
Gardez bien ce que vous avez, de peur que votre couronne ne soit
donnée à un autre (Apoc., III.). Ces paroles nous engagent à
persévérer, afin d’obtenir par la patience la couronne où
tendent nos efforts.
La
patience, mes frères bien-aimés, n’est pas seulement la
sauvegarde de nos vertus: elle repousse les attaques des
puissances ennemies. Elle favorise en nous le développement de
la grâce; elle nous enrichit des biens célestes et divins; mais,
en même temps, elle nous fait uni rempart des, vertus qu’elle
inspire, pour émousser les traits de la chair qui donnent la
mort à l’âme. Citons quelques exemples. L’adultère,
la fraude, l’homicide sont des fautes mortelles; mais, que
la patience règne dans le cœur de l’homme, alors il
évitera et l’adultère qui souille un corps devenu le
temple de Dieu, et la fraude qui porte la corruption dans une
âme innocente, et le meurtre qui rougit de sang une main où
reposa l’Eucharistie.
La
charité est le lien qui unit les frères; elle est le fondement
de la paix, le ciment de l’unité; elle est supérieure à l’espérance
et à la foi, plus élevée que les bonnes œuvres et le
martyre; elle régnera toujours avec nous auprès de Dieu dans le
royaume céleste. Enlevez-lui la patience, enlevez-lui cette
force secrète qui la rend capable de tout soutenir et de tout
supporter, dès lors elle n’a plus de racines, plus de force,
et elle périt misérablement. Aussi l’apôtre, en parlant
de la charité, n’a pas manqué de lui adjoindre la patience.
La charité, dit-il, est magnanime et bienveillante; elle n’est
pas envieuse, elle ne s’enfle pas, (372) (1) ne s’irrite
pas, ne pense pas au mal; elle aime tout, croit tout, espère
tout, supporte tout (I Corint., XIII). En nous disant que la
charité sait tout supporter, l’apôtre nous montre qu’elle
est capable de toujours persévérer. Ailleurs, il explique plus
clairement sa pensée : Supportez-vous les uns les autres avec
charité; efforcez-vous de conserver l’unité de l’esprit
dans le lien de la paix (Eph., IV.). On voit, par ces paroles ,
que les frères ne peuvent conserver l’unité et la paix qu’en
se supportant les uns les autres et en maintenant à l’aide
de la patience la concorde qui les unit. Ce n’est pas tout:
l’Évangile nous interdit le parjure et la malédiction; il
nous défend de réclamer ce qu’on nous enlève; il nous
ordonne, quand on nous frappe sur une joue,, de présenter l’autre;
de pardonner à notre frère toutes ses offenses, non-seulement
soixante-dix fois sept fois, muais toujours; d’aimer nos
ennemis, de prier pour ceux qui nous persécutent et nous
calomnient ; or, pourrez-vous accomplir ces préceptes, si vous n’avez
l’esprit de patience? Cet esprit, nous le trouvons dans
Étienne qui, lapidé par les Juifs, priait Dieu, non de le
venger, mais de faire grâce à ses ennemis : Seigneur, s’écriait-il,
ne les rendez pas responsables de ma mort (Act., VII.). Ainsi, il
convenait que le premier d’entre les martyrs fût non-seulement
le prédicateur de la Passion du Christ, mais encore l’imitateur
de sa patience et de sa douceur.
Parlerai-je
de la colère, de la discorde, de la haine, de toutes ces
passions qui ne doivent pas trouver place dans un cœur chrétien?
Elles ne peuvent vivre là où règne la patience. Si elles
essaient de s’y introduire, elles sont aussitôt bannies, et
le sanctuaire reste libre pour abriter le Dieu de paix. Ne
contristez pas l’Esprit-Saint, nous dit l’Apôtre, l’Esprit
dont vous portez le caractère sacré pour le jour de la
Rédemption. Qu’il (375) n’y ait parmi vous ni amertume,
ni. colère, ni indignation., ni clameurs, ni blasphèmes (Eph.,
IV.). Le chrétien, à l’abri des fureurs et des dissensions
du siècle qui, semblables aux flots soulevés, mugissent
autour de lui, repose tranquille dans le sein du Christ. Il ne
peut donc ouvrir à la colère et à la discorde un cœur à
qui il n’est permis ni de haïr ni de rendre le mal pour le
mal.
La
patience est encore nécessaire pour supporter les incommodités
de la chair, les maladies, les souffrances corporelles qui
viennent chaque jour nous éprouver. En transgressant les ordres
du Créateur, Adam perdit, avec son immortalité, une partie de
ses forces; il devint sujet à l’infirmité et à la mort,
et ce n’est qu’en recouvrant l’immortalité qu’il
reprendra son ancienne vigueur. Faibles et fragiles, nous avons
donc à lutter chaque jour: or, sans la patience, nous serons
infailliblement vaincus dans le combat. Que d’épreuves, en
effet, que de douleurs, que de tentations viennent nous visiter!
Nous avons à supporter et la perte de nos biens, et des fièvres
dévorantes, et des blessures cruelles, et la mort de ceux qui
nous sont chers. Aussi ce qui distingue le plus les justes des
pécheurs, c’est leur conduite dans la tribulation : pendant
que le pécheur se plaint et blasphème, le juste supporte
patiemment l’épreuve. Soyez ferme dans la douleur, nous dit
le livre de l’Ecclésiastique, soyez humble et patient , car
le feu éprouve l’argent et l’or (Ecclés., II.).
Ainsi
Job fut soumis à l’épreuve, et sa patience l’éleva
au sommet de la gloire. Le démon l’accable de ses traits;
toutes les douleurs l’assaillent en même temps : il perd à
la fois ses biens et ses nombreux enfants; et lui, riche de ses
revenus, plus riche encore de sa postérité, n’est plus ni
maître ni pères Ce (377) n’est pas assez, une plaie
immense couvre son corps; ses membres tombent en dissolution et
deviennent la proie des vers. Pour mettre le comble à l’épreuve,
le démon excite contre lui son épouse. — C’est chez
lui une vieille tactique il espère toujours, comme au
commencement du monde, perdre l’homme par la femme. —
Mais Job demeure ferme dans le combat, et, soutenu par sa
patience victorieuse, il ne cesse au milieu de ses angoisses de
bénir le Seigneur.
Tobie,
après tant d’œuvres de miséricorde et de justice, est
éprouvé par la perte de ses yeux; mais il supporte son
infirmité avec patience, et mérite de jouir de Dieu.
Pour
mieux faire ressortir les avantages de la patience, examinons les
inconvénients du vice opposé. Si la patience est un bienfait du
Christ, l’impatience, au contraire, est un fléau du démon.
Celui en qui le Christ réside est patient; celui dont l’esprit
est possédé par la malice du démon se livre à des impatiences
continuelles. Remontons à l’origine des choses. Le démon
ne peut supporter de voir l’homme créé à l’image de
Dieu : aussi, après s’être perdu lui-même, il perdit l’homme.
Adam se révolte contre le précepte divin qui lui interdisait
une nourriture mortelle, et il devient sujet à la mort, parce qu’il
ne sait pas conserver, à l’aide de la patience, la grâce
qu’il tenait de Dieu. Caïn porta sur son frère une main
homicide, parce qu’il ne put supporter ses sacrifices. Esaü
perdit son droit d’aînesse, parce qu’il ne put
souffrir la faim. Que dire des Juifs, qui payèrent toujours d’ingratitude
les bienfaits du Créateur? N’est-ce pas l’impatience
qui les éloigna de Dieu? Pendant que Moïse conversait avec lui,
ce peuple ne put supporter son absence; il osa demander d’autres
divinités et choisit un veau d’or pour le guider dans le
désert. D’ailleurs cet esprit de révolte ne l’abandonna
jamais. Sourd aux avertissements divins, il mit à mort les
prophètes et les justes; il osa porter la main sur le Christ et
l’attacher à une croix. (379)
Ce
même esprit anime, les hérétiques qui, à l’exemple des
Juifs, se révoltent contre la paix et la charité du Christ et
poursuivent l’Église de leurs inimitiés, de leurs fureurs,
de leurs haines. Pour nous borner dans cette énumération, je
dirai que cet édifice de bonnes œuvres que la patience
élève pour notre gloire, l’impatience le détruit et cause
par là notre ruine éternelle.
Donc,
mes frères bien-aimés, après avoir fait la balance des
avantages de la patience et des maux causés par le vice
contraire, pratiquons cette vertu qui nous unit au Christ et par
là nous conduit à Dieu le père.
Les
effets de la patience s’étendent au loin. La source est
unique, mais il en sort une eau abondante et féconde qui s’écoule
par une multitude de canaux et fait germer toutes les
5° Je
sais, mes frères bien-aimés, que beaucoup d’entre tous,
par suite des injures et des persécutions qu’il ont à
subir, soupirent après la vengeance, et ne veulent pas attendre
le dernier jour pour voir les méchants punis. Je vous en prie,
armez-vous de patience. Placés au milieu des tourbillons de ce
monde, en butte aux persécutions des Juifs, des idolâtres, des
hérétiques, attendons patiemment le jour de la justice, et n’en
hâtons pas l’arrivée par des vœux indiscrets.
Attendez-moi, dit le Seigneur, au jour de la manifestation, je
vous rendrai témoignage; car je jugerai les peuples; je citerai
les rois devant mon tribunal, et je ferai tomber sur eux le poids
de ma colère (Soph., III.). Tel est l’ordre du Seigneur, et
cet ordre il le renouvelle dans l’Apocalypse : Ne scelle pas
la prophétie renfermée dans ce livre, car le temps est proche.
Que ceux qui veulent nuire nuisent encore, que ceux qui sont
souillés se souillent encore; mais que le juste devienne plus
juste, que le saint devienne plus saint. Je vais apparaître, et
je porte avec moi la récompense, pour rendre à chacun selon ses
œuvres (Apoc., XXII.).
Aussi
lorsque les martyrs, pressés par la douleur, soupirent après la
vengeance, l’Esprit-Saint leur ordonne d’attendre la
fin des temps et la consommation du nombre des élus. Lorsque l’ange
du Seigneur eut ouvert le cinquième sceau, je vis, sous l’autel,
les âmes de ceux qui furent mis à mort pour la parole de Dieu
et pour lui rendre témoignage, et elles crièrent disant Quand
donc, ô vous qui êtes la sainteté et la vérité mêmes,
vengerez-vous notre sang sur les habitants de la terre? Et on
donna à chacune d’elles une étole blanche, et on leur dit
d’attendre un peu de temps, jusqu’à ce que le nombre
de leurs frères qui, à leur exemple, devaient être mis à mort,
eut atteint son complément (Apoc., VI). (383)
Si nous voulons savoir quand le sang des justes sera vengé, l’Esprit-Saint
nous le déclare par la bouche de Malachie: Voici le jour du
Seigneur; il arrive ardent comme une fournaise; les impies et les
méchants seront comme la paille, et le jour du Seigneur les
consumera (Mal., IV.). Les Psaumes nous parlent du même
avènement: Le Seigneur se manifeste; il cesse de garder le
silence. Le feu marche devant lui; la tempête l’environne.
Il appelle le ciel et la terre pour faire le discernement de son
peuple. Que les justes, que ceux qui ont conservé son alliance,
en lui offrant des sacrifices, se réunissent autour de lui. Et
les cieux publieront sa justice, car Dieu est le juge suprême (Ps.,
XLIV.). Écoutez Isaïe : Le Seigneur viendra comme le feu; son
char ressemble à la tempête; il vient punir ses ennemis; il les
consume avec la flamme; il les frappe de son glaive. Et plus loin
: Le Seigneur, le Dieu des vertus, se montrera; il déclarera la
guerre à ses ennemis et leur criera avec force: Je me suis tu,
est-ce que je me tairai toujours (Is., XLII)? Quel est donc celui
qui s’est tu et ne se taira pas toujours? c’est Celui
qui, semblable à la brebis, fut conduit au supplice, et qui n’ouvrit
pas la bouche, comme l’agneau devant celui qui enlève sa
toison. C’est Celui qui ne proféra aucune plainte, dont la
voix ne fut pas entendue sur les places publiques; Celui qui ne
résista pas à la violence, qui présenta ses épaules aux
fouets, ses joues aux soufflets, sa face aux crachats; Celui qui,
accusé par les prêtres et les vieillards, ne répondit rien et
étonna Pilate pas l’héroïsme de son silence. Mais, après
avoir gardé le silence pendant sa Passion, il parlera au jour de
la vengeance. Il apparaîtra une seconde fois, lui, notre Dieu:
non pas le Dieu de tons; mais le Dieu des fidèles et des
croyants, et, après s’être voilé de son humilité, il se
manifestera avec tout l’appareil de sa puissance. (385)
6°Attendons,
mes frères bien-aimés, ce juge suprême : en se vengeant lui-même,
il vengera son Église, ainsi que tous les justes persécutés
depuis l’origine du monde. Que celui qui désire trop la
vengeance considère, que notre vengeur ne s’est pas encore
vengé lui-même.
Le
Père veut qu’on adore son Fils, et l’apôtre saint
Paul, interprète de la volonté divine, nous dit : Dieu l’a
exalté et lui a donné un nom au-dessus de tout nom, en sorte
que, au nom de Jésus, tout genou doit fléchir dans le ciel, sur
la terre et dans les enfers (Phil., I.). Dans l’Apocalypse,
l’ange s’oppose à Jean qui voulait se prosterner
devant lui et lui dit: N’agis pas ainsi, car je suis ton
frère et ton compagnon de servitude; adore le Seigneur Jésus (Apoc.,
XIX.). Quel est donc ce Seigneur Jésus? quelle est donc sa
patience pour qu’il nie se venge pas encore sur la terre,
lui qui est adoré dans le Ciel? Méditons cette patience, mes
frères bien-aimés, dans nos persécutions et dans nos
souffrances. Attendons son avènement avec résignation. Ne nous
laissons pas entraîner par de téméraires désirs de vengeance;
mais plutôt veillons de tout notre cœur, observons les préceptes
divins, afin que, lorsque le jour de la justice arrivera, nous ne
soyons pas punis . avec les impies et les pécheurs, mais
couronnés avec les justes. (387)
sources
: http://membres.lycos.fr/abbayestbenoit/cyprien/index.htm