Saint
Cyprien de Carthage
Des Tombés
Table des matières
2° Gloire des martyrs et des confesseurs
8° Lâcheté de certains chrétiens
10° La paix trop facilement accordée
15° Exhortation à la pénitence et aux bonnes œuvres
1° La
paix est rendue à l’Église, mes frères bien-aimés, et
cette tranquillité, dont les incrédules n’attendaient plus
le retour, est née pour nous de la vengeance divine. Nos âmes
reviennent à la joie; après la tempête et l’orage, nous
voyons reparaître le calme et la sérénité. Louons Dieu,
remercions-le de ses bienfaits. D’ailleurs nos actions de
grâces n’ont pas été interrompues par la persécution; et,
malgré les attaques de l’ennemi, nous qui aimons Dieu de
tout notre cœur, de tonte notre âme, de toutes nos forces,
nous avons été fidèles à publier toujours et partout ses
bénédictions et ses louanges.
Le
jour si ardemment désiré est venu enfin, et, après les
ténèbres profondes d’une horrible nuit, le monde éclairé
par la lumière divine a brillé d’un nouvel éclat. Ces
confesseurs qui ont rendu au Christ un glorieux témoignage et
qui, par leur (55) courage et leur foi, se sont acquis une gloire
immortelle, nous les revoyons avec joie; nous. admirons leur
sainteté, et, après une si longue absence, nous les pressons
sur notre cœur. La voici cette cohorte brillante des soldats
du Christ, qui par leur fermeté ont brisé les efforts de la
persécution. Prêts à tout supporter, et les prisons et la mort,
vous avez donné à vos frères un glorieux exemple et à Dieu un
spectacle digne de lui. Votre voix a proclamé bien haut vos
croyances et a confessé généreusement le Christ. Vos mains,
consacrées aux œuvres divines, ont repoussé les offrandes
sacrilèges. Vos bouches, sanctifiées par la nourriture céleste,
par le corps et le sang de Jésus-Christ, ont rejeté les mets
offerts aux idoles. Ce voile criminel, dont se couvrent
honteusement ceux qui vont sacrifier, n’a jamais souillé
votre tête. Votre front, marqué du sceau de la régénération,
est resté pur; il n’a pu se résoudre à porter la couronne
du démon; il n’ambitionne que celle du Christ.
2°
Avec quelle joie l’Église vous reçoit dans son sein, vous
qui revenez du combat! Avec quel bonheur elle vous ouvre ses
portes! Entrez-y donc, serrez vos rangs, et montrez les trophées
de votre victoire. Je vois, avec les triomphateurs, des femmes
qui ont combattu contre le siècle et vaincu la faiblesse de leur
sexe. Je vois des vierges portant sur leur front une double
couronne; je vois des enfants qui ont montré des vertus bien
supérieures à leur âge. Mais vos frères, qui vous saluent de
leurs acclamations, ne sont pas indignes de vous; eux aussi ont
leur part de gloire. Je trouve dans leur cœur la même
sincérité, dans leur foi la même intégrité et la même
vigueur. Appuyés sur les préceptes divins, comme sur un
fondement inébranlable, forts des traditions évangéliques,
rien n’a pu les effrayer, ni l’exil, ni les tortures,
ni la perte de leurs biens, ni les supplices dont ils étaient
menacés. Les jours de leur épreuve étaient fixés; mais qu’est-ce
qu’un jour pour celui (57) qui a renoncé au siècle?
comment calculer la marche du temps, quand on attend de Dieu l’éternité?
Que
personne, mes frères bien-aimés, ne cherche à diminuer la
gloire de ceux qui sont restés fidèles. Un jour avait été
fixé pour renier Jésus-Christ; ce jour passé, quiconque ne s’est
pas rangé parmi les apostats, doit être compté parmi les
confesseurs. Le premier degré de la victoire consiste à
confesser le Seigneur, quand on tombe entre les mains des Gentils;
le second consiste à se retirer prudemment et à se conserver
pour Dieu. La première confession est publique, la seconde
secrète. La première remporte la victoire sur un juge de la
terre; la seconde, contente d’avoir Dieu seul pour juge,
conserve scrupuleusement la pureté de l’âme. D’un
côté, je vois plus de courage, de l’autre plus de prudence,
mais aussi plus de sécurité. L’un, quand sonne l’heure
suprême, est déjà mûr pour le Ciel; l’autre diffère son
sacrifice; mais, ne vous y trompez pas, s’il quitte son
patrimoine pour ne pas trahir son Dieu, il le confessera, lui
aussi, s’il tombe entre les mains des bourreaux.
3°
Cependant, en face des couronnes des martyrs, des gloires des
confesseurs, des vertus de nos frères qui sont restés fidèles,
nos âmes rie peuvent se défendre d’une certaine tristesse.
L’ennemi, en exerçant ses fureurs contre l’Église, a
fait tomber plusieurs de ses enfants et déchiré ses entrailles
maternelles. Que dois-je faire, mes bien-aimés? le trouble s’empare
de mon esprit. Que dire? que faire? Hélas! ce sont des larmes qu’il
faut et non des paroles pour exprimer notre douleur, pour
déplorer l’infortune d’un corps qui a vu périr tant
de ses membres! Il faudrait un cœur de fer; il faudrait
avoir abdiqué. tout sentiment de charité fraternelle, pour
retenir ses larmes et ne pas éclater eu sanglots, en présence
des ruines du peuple chrétien et des tristes victimes de la
persécution. Je partage votre douleur, mes frères, et ne croyez
(59) pas que je trouve une consolation suffisante dans la
conservation de mes membres ou de ma santé. Le pasteur souffre
surtout des blessures faites au troupeau. J’unis mon cœur
à vos cœurs; je prends ma part de votre deuil et de vos
peines. Je gémis avec ceux qui gémissent; je pleure avec ceux
qui pleurent; il me semble que j’ai suivi dans leur chute
ceux qui sont tombés. Les traits de l’ennemi ont percé mes
membres; son glaive a traversé mes entrailles. J’ai
ressenti plus que tout autre les atteintes de ht persécution et
si mes frères sont tombés, l’amour que j’ai pour eux
m’a terrassé à mon tour.
Cependant,
mes frères bien-aimés, nous devons exposer la vérité dans
tout son jour. La nuit que nous avons traversée était bien
profonde sans doute; mais elle n’a pas entièrement obscurci
nos esprits, et il nous reste assez de lumière pour lire dans
les décrets de Dieu. Quand on connaît la cause d’un
désastre, on en trouve plus facilement le remède. Le Seigneur a
voulu éprouver sa famille. La loi évangélique s’était
corrompue dans les douceurs d’une longue paix; un châtiment
était donc nécessaire pour réveiller la foi endormie. Sans
doute nos péchés méritaient un traitement plus rigoureux; mais
la clémence divine a ménagé notre faiblesse et les derniers
événements sont une épreuve plutôt qu’une persécution.
Chacun. s’occupait à augmenter son patrimoine; peu soucieux
de ce qu’on faisait au temps des apôtres et de ce qu’on
devrait faire toujours, les chrétiens couraient avec une ardeur
infatigable après les biens de la terre. Plus de zèle dans le
sacerdoce, plus de fidélité dans les ministres des autels, plus
de charité dans les œuvres, plus de règle dans les mœurs.
Les hommes teignaient leur barbe; les femmes fardaient leur
visage. On couvrait de couleurs étrangères ses yeux et sa
chevelure, et par là on dénaturait l’œuvre de Dieu.
Que de fraudes pour tromper les âmes simples! que d’inventions
pour entraîner ses frères dans le piège ! On s’alliait,
par le mariage, avec des infidèles: on prostituait à des
idolâtres les membres du Christ. (61)
Non-seulement
on faisait. des serments téméraires, mais encore on les
trahissait. Mépriser ses supérieurs, prononcer des
malédictions contre soi-même, nourrir contre ses frères des
haines opiniâtres, était chose commune. Que dis-je? beaucoup d’évêques
qui devaient à leur peuple la double leçon de la parole et de l’exemple,
négligeaient l’administration de leurs églises pour
administrer les biens de la terre ; ils quittaient leurs chaires
et leurs troupeaux, parcouraient des provinces étrangères et
couraient de marché en marché pour se livrer à un trafic
illicite; insensibles aux besoins des pauvres, ils voulaient de l’argent
en abondance; ils augmentaient leurs fonds par l’adresse et
la fraude; ils multipliaient leur capital par l’usure.
4°
Quel châtiment n’avions-nous pas mérité par de telles
fautes? Écoutez l’Écriture : S’ils abandonnent ma loi,
s’ils cessent de marcher selon mes préceptes, s’ils n’observent
pas mes commandements et foulent aux pieds les moyens de
justification que je leur présente, je châtierai leurs crimes
avec la verge et je leur enverrai des fléaux pour punir leurs
forfaits (Ps. LXXXVIII). Il y a longtemps que ces prédictions
ont été faites; mais nous, peu soucieux d’observer la loi
divine, nous avons multiplié nos prévarications et nous avons
forcé le Seigneur à déployer toute sa sévérité pour punir
nos fautes et éprouver notre foi. Si, du moins, par une
conversion tardive, nous nous étions mis à même de supporter l’épreuve
avec force et patience! Mais non; à la, première menace de l’ennemi,
la plus grande partie de nos frères e. trahi sa foi; ceux-là n’ont
pas été renversés par le choc de la persécution; ils sont
tombés d’eux-mêmes. Était-il donc arrivé quelque chose
de nouveau ou d’inouï pour leur faire trahir avec tant de
précipitation le serment fait au Christ? Est-ce que ces
événements étaient imprévus? Est-ce que les prophètes et les
apôtres ne les avaient pas annoncés? Éclairés par l’Esprit-Saint,
n’avaient-ils pas (63) prédit les épreuves des justes et
les violences des pécheurs? L’Ecriture qui donne des armes
à notre foi et fortifie de sa voix céleste les serviteurs de
Dieu, nous dit : Tu adoreras le Seigneur ton Dieu et tu ne
serviras que lui seul. Pour nous rendre plus forts encore par la
crainte du châtiment , elle ajoute : Ils ont adoré des idoles
faites par leurs mains; ils se sont inclinés, prosternés devant
elles; aussi je ne leur pardonnerai pas (Ps., II). Le Seigneur
dit encore : Celui qui sacrifie à des dieux étrangers et non au
seul Dieu véritable, périra (Exod., XXII), Enfin, dans l’Évangile,
Jésus, qui mettait toujours en pratique ses propres leçons, n’a
t-il pas annoncé tous les événements que nous voyons s’accomplir?
N’a-t-il pas décrété des supplices éternels contre ceux
qui renieraient son nom? N’a-t-il pas promis une récompense
éternelle à ceux qui lui rendraient témoignage?
Hélas!
beaucoup de chrétiens ont perdu de vue ces enseignements. Pour
nier Jésus-Christ, ils n’ont pas attendu la sommation du
juge; pour offrir l’encens aux idoles, ils n’ont pas
attendu d’être entre les mains des bourreaux. Vaincus sans
combat, terrassés avant la mêlée, il ne leur reste pas même l’excuse
d’avoir cédé à la violence. D’eux-mêmes, ils ont
couru au forum et se sont précipités vers la mort, comme s’ils
la désiraient, comme s’ils profitaient d’une occasion
attendue depuis longtemps.
Mais
que dire de ceux que les magistrats. renvoyèrent au lendemain et
qui insistèrent pour que leur perte ne fût pas différée? Peut
on, pour excuser sa faute, alléguer la violence quand on a fait
violence soi-même pour périr sur-le-champ? Quand vous êtes
monté librement au Capitole, quand vous avez été sur le point
de commettre votre forfait, n’avez-vous pas senti vos pieds
chanceler, vos yeux s’obscurcir, vos entrailles (65) s’émouvoir,
vos bras tomber de défaillance? N’avez-vous pas senti votre
intelligence frappée de stupeur, votre parole interrompue, votre
langue paralysée? Un serviteur de Dieu a pu se tenir debout
devant l’autel, parler et renoncer au Christ, lui qui déjà
avait renoncé au monde et au démon. Cet autel, où il a osé
sacrifier, n’est-il pas le bûcher qui a consumé son
innocence? Cet autel du démon, d’où s’élevaient de
noires vapeurs, ne devait-il pas le fuir, comme s’il avait
dû y laisser et son corps et sa vie? Pourquoi, malheureux,
conduire une vidime avec vous? pourquoi la placer sur l’autel?
C’est vous qui êtes la victime de votre honteux sacrifice.
Vous immolez, vous brûlez, sur ce bûcher fatal, votre salut,
votre espérance, votre foi.
Plusieurs
ne se sont pas contentés de périr seuls : par leurs
exhortations ils ont entraîné dans leur ruine beaucoup de leurs
semblables et leur ont présenté, pour ainsi dire, la coupe de
la mort Pour que le crime atteignit son apogée, des parents ont
porté ou traîné leurs enfants devant les juges et leur ont
ravi cette pureté angélique que le baptême leur avait
conférée, à leur entrée dans la vie. Ne diront-ils pas au
jour du jugement: « Nous sommes innocents; ce n’est pas
nous qui avons quitté le banquet du Seigneur pour assister aux
sacrifices profanes. La lâcheté des autres nous a perdu; nos
pères nous ont donné la mort. Ils nous ont arraché du sein de
l’Église et de Dieu; jeunes et sans expérience, nous
ignorions leur forfait; sans le savoir, nous avons partagé leurs
crimes et nous sommes devenus les victimes de leur perfidie.»
5°
Non, il n’est. pas d’excuse pour un tel attentat. Il
fallait plutôt quitter votre patrie et sacrifier votre fortune.
La. mort ne viendra-t-elle pas vous ravir l’une et l’autre?
Pour rester fidèles au Christ, craignez seulement de perdre
votre place dans la demeure éternelle. L’Esprit-Saint nous
crie par la bouche du prophète: Éloignez-vous, éloignez-vous,
sortez; ne touchez pas ce qui est impur; sortez du milieu du
peuple ; restez à part, vous (67) qui portez les vases du
Seigneur (Is., XXXII). Voilà ce que dit l’Esprit Saint : et
ceux qui sont les vases du Seigneur et les temples de Dieu,
forcés de se souiller par un contact impur et par des viandes
immondes, ne sortent pas de la foule; ils ne se retirent pas !
Dans l’Apocalypse, nous entendons une voix venue du ciel qui
dicte leurs devoirs aux serviteurs de Dieu : Sortez de Babylone,
ô mon peuple, afin de ne pas partager ses crimes et de ne pas
contracter ses souillures (Apoc. XVIII). Celui qui s’exile
demeure innocent; mais celui qui s’associe aux crimes de la
cité, par cela même, partage ses souillures. Aussi le Seigneur
vous ordonne de vous retirer et de fuir pendant la persécution,
et ce qu’il vous recommande, il l’a fait lui-même. C’est
Dieu qui, dans sa miséricorde, nous donne la couronne; le temps
où nous devons la recevoir est déjà fixé, donc celui qui se
retire, en restant toujours uni au Christ, ne renie pas sa foi,
mais il attend l’heure de la récompense. Celui qui tombe,
pour n’avoir pas voulu se retirer, est responsable de son
apostasie.
6° Ne
dissimulons pas la vérité, mes frères, ne cachons ni l’origine
ni la cause de nos blessures. Plusieurs se sont laissé séduire
par un amour aveugle de leur fortune. Comment auraient-ils été
prêts à se retirer, quand ils étaient attachés à la terre
par tant de liens? Telles sont les entraves, telles sont les
chaînes qui les ont retenus dans leur patrie. C’est ainsi
que leur vertu a été arrêtée dans son essor, leur foi
abaissée, leur intelligence enchaînée, leur âme réduite en
captivité. Dominés par les passions terrestres, ils sont
devenus la proie du serpent, qui, selon la sentence divine,
dévore la terre.
Aussi
le Seigneur vous dit: Si vous voulez être parfait, allez, vendez
tous vos biens, donnez-les aux pauvres, et vous aurez un trésor
dans le Ciel; puis, venez et suivez-moi (Matt., XIX). Si les
riches (69) suivaient ce précepte, leurs richesses ne seraient
pas pour eux une cause de ruine. En plaçant leur trésor dans le
Ciel, ils n’auraient pas en lui un ennemi domestique: leur cœur,
leur esprit, leur pensée seraient dans le Ciel, si leur trésor
y était. De plus, ils ne pourraient être vaincus par le siècle,
puisque le siècle n’aurait sur eux aucune prise. Dégagés
de toute entrave, ils suivraient Jésus-Christ, comme les
apôtres et les premiers fidèles, comme tant d’autres, qui,
après avoir quitté leurs parents et leurs possessions, s’attachèrent
au Christ par des liens indissolubles. Mais comment suivre le
Christ, quand on est retenu ici-bas par les liens de la fortune?
Comment s’élever vers les hauteurs du ciel, quand on est
appesanti par les passions terrestres? On croit posséder et on
est possédé soi-même; on cesse d’être le maître de sa
fortune, pour en devenir l’esclave. C’est l’enseignement
de l’apôtre : Ceux qui veulent être riches tombent dans la
tentation et dans le piège, dans beaucoup de désirs inutiles et
nuisibles qui précipitent l’homme à sa ruine. Car la
racine de tous les maux est la cupidité; ceux qui ont voulu
suivre ses attraits ont fait naufrage dans la foi et se sont
créé bien des douleurs (I, Tim., VI.).
Le
Seigneur nous exhorte à mépriser les biens de ce monde; il fait
les plus magnifiques promesses à ceux qui ont le courage de les
sacrifier. Quiconque, dit-il, laissera sa maison ou ses champs ou
ses parents ou ses frères ou son épouse ou ses fils, pour le
royaume de Dieu, recevra le centuple en ce monde et dans le
siècle futur la vie éternelle (Marc, X). Puisque ces choses
nous sont connues, ainsi que la vérité des promesses divines,
non seulement nous ne devons pas craindre les pertes de ce genre,
mais nous devons les désirer. Vous serez bienheureux, dit encore
Jésus-Christ, lorsque vous serez persécutés , emprisonnés,
chassés par les hommes; lorsqu’ils maudiront votre nom,
comme (71) mauvais, à cause de moi. Réjouissez-vous alors,
tressaillez d’allégresse, car votre récompense est grande
dans le Ciel (Luc, VI).
7°
Mais à tout cela s’ajoutent les supplices, et la
résistance attire de cruelles tortures. Ils peuvent se plaindre
des tourments ceux qui ont été vaincus par eux; il peut donner
la douleur pour excuse, celui qui a succombé sous la douleur.
Cet homme peut dire : J’ai voulu combattre avec courage;
fidèle à mon serment, je me suis revêtu de l’armure du
dévouement et de la foi; mais, dans le combat, j’ai cédé
devant la rigueur des tortures et des supplices. Ferme dans ma
résolution et dans ma croyance, j’ai résisté et mon âme,
immobile, a lutté longtemps contre là souffrance; mais le juge,
irrité par ma résistance, a doublé ses rigueurs : mon corps
déjà exténué a été déchiré par le fouet, meurtri par le
bâton, étendu sur le chevalet, sillonné par les ongles de fer,
brûlé par la flamme; alors la chair m’a trahi au milieu de
la lutte, mes entrailles ont faibli; ce n’est pas mon âme,
mais mon corps qui a succombé dans la douleur.
8° On
peut pardonner à une semblable faiblesse; une telle excuse doit
exciter la pitié. Ainsi le Seigneur pardonna naguère à Castus
et à Émilius. Vaincus dans un premier combat, un second leur
donna la victoire; après avoir cédé au feu, ils se montrèrent
plus forts que lui, et le supplice qui les avait vaincus devint l’instrument
de leur triomphe. Quand ils imploraient leur pardon, ils ne se
bornaient pas à répandre des larmes : ils montraient leurs
blessures; ils ne poussaient pas des cris lamentables : ils
laissaient parler leurs corps déchirés. Au lieu des pleurs, c’était
le sang qui coulait de leurs entrailles à demi-consumées. Mais,
aujourd’hui, quelles plaies les vaincus peuvent-ils nous
montrer? où sont leurs entrailles torturées, leurs membres
meurtris? Hélas! leur foi n’a pas succombé dans une lutte
que ! leur lâcheté avait eu soin (73) d’éviter. Quand le
crime est dans la volonté, comment l’excuser par la
violence?
Mon
intention n’est pas d’exagérer la culpabilité de nos
frères; mais plutôt de les porter à la pénitence. Il
est écrit : Ceux qui vous disent heureux vous trompent et
mettent des obstacles sur votre chemin (Isaïe, III). Flatter le
pécheur c’est fournir un nouvel aliment à ses crimes loin
d’en arrêter le développement, on le favorise ; mais celui
qui a le courage d’avertir son frère et de le réprimander
assure son salut. Ceux que j’aime, dit le Seigneur, je les
reprends et je les châtie (Apoc., III). Le ministre de Dieu doit
donc avoir recours, non à une obséquiosité trompeuse, mais à
des remèdes salutaires. Un médecin qui n’ose toucher et
sonder une plaie en augmente la corruption. Il faut l’ouvrir,
faire des incisions, couper les chairs putréfiées et appliquer
le remède. Le ma1ade, dans sa souffrance, pourra crier et se
plaindre, mais une fois guéri, il remerciera le médecin.
9° Un
mal nouveau a paru parmi nous; et, comme si la tempête de la
persécution n’avait pas causé assez de désordres, une
peste agréable et trompeuse s’est glissée parmi les
fidèles, sous le nom spécieux de pardon, et de miséricorde.
Malgré l’Évangile et la loi de Dieu, il se trouve des
téméraires qui accordent la. paix, et la communion à des
pécheurs non préparés : inutile et fausse paix, pernicieuse à
ceux qui la donnent, inutile à ceux qui la reçoivent. Ils n’exigent
pas des malades la patience et la satisfaction, qui sont pourtant
les seuls remèdes efficaces. Aussi la pénitence est bannie du cœur
des chrétiens, et on leur fait perdre le souvenir des crimes les
plus énormes. On se contente de couvrir les plaies des mourants
et on dissimule des blessures profondes et mortelles. Au retour
des autels du démon, ils approchent du saint du Seigneur, les (75)
mains encore souillées par les sacrifices des idoles. La bouche
infectée par les viandes immolées, ils viennent s’emparer
du corps du Sauveur, malgré l’Écriture qui leur crie :
Tout homme pur mange la chair du sacrifice; si un homme flétri
par quelque souillure ose y prendre part, il périra du milieu du
peuple (Lev., XXII). L’apôtre tient le même langage : Vous
ne pouvez, dit-il, boire le calice du Seigneur et celui du démon;
vous ne pouvez participer à la table du Seigneur et à celle du
démon (2). Il emploie la menace contre ceux qui s’obstinent
dans leurs téméraires desseins. Quiconque, dit-il, mangera le
pain eucharistique ou boira le calice du Seigneur indignement
sera coupable d’un crime contre le corps et le sang de
Jésus-Christ (I, Corint., XI.. Au mépris de tous ces
avertissements, on fait violence au, corps et au sang de Jésus-Christ;
on porte sur lui une main téméraire; on le reçoit dans une
bouche souillée et par là on l’offense plus gravement que
lorsqu’on le renie.
10°
Avant d’avoir expié leur crime, de l’avoir confessé,
d’en avoir obtenu le pardon par l’imposition des mains
du prêtre et la vertu du sacrifice, avant d’avoir apaisé
un Dieu irrité qui les menace, ils croient que la paix que
certains se vantent faussement de leur donner est une paix
véritable. Ce n’est pas la paix, c’est la guerre :
celui qui se sépare de l’Évangile ne peut être uni à l’Église.
Pourquoi parer des couleurs de la piété une cruauté grossière?
Pourquoi ravir les gémissements de la pénitence à des hommes
qui devraient passer leur vie dans la prière et dans les larmes
et faire semblant de communiquer avec eux? Ces lâches
condescendances sont aux pécheurs ce qu’est la grêle aux
fruits , une constellation maligne aux arbres, la peste aux
troupeaux. et la tempête aux navires. Elles leur ôtent leur
consolation dernière, l’espérance. Ainsi (77) l’arbre
est arraché jusqu’à ses racines; des paroles mortelles
répandent partout leur contagion; le navire se brise sur les
écueils et n’arrive pas au port. Une pareille facilité
enlève la paix au lieu de la donner. Non-seulement elle ne remet
pas le pécheur en communion avec l’Église, mais elle lui
ferme la porte du salut.
C’est
là une nouvelle persécution; c’est une tentation dont l’ennemi
se sert pour achever de perdre ceux qui sont tombés, pour faire
cesser leurs regrets, pour charmer leur douleur, pour leur faire
perdre le souvenir de leur crime, pour arrêter leurs soupirs,
pour sécher leurs larmes et pour empêcher qu’après avoir
gravement offensé Dieu, ils ne le fléchissent par une longue et
pleine satisfaction. Cependant il est écrit : Souviens-toi d’où
tu es tombé et fais pénitence (Apoc., II).
11°
Que personne ne se fasse illusion : Dieu seul peut faire grâce
au pécheur. Celui-qui a porté le fardeau de nos iniquités, qui
a souffert pour nous, qui s’est livré à la mort pour
expier nos crimes est le seul qui puisse pardonner les fautes
commises contre lui. L’homme ne peut pas être supérieur à
Dieu; l’esclave ne peut pas accorder la rémission d’une
faute qui s’adresse à son maître. Que le pécheur, en se
berçant d’une telle espérance, prenne donc garde de
devenir plus coupable; car il est écrit : Maudit soit l’homme
qui place son espérance dans l’homme (Jér., XVII.). C’est
Dieu qu’il faut prier; c’est Dieu qu’il faut
désarmer par nos œuvres satisfactoires : Dieu ‘qui est
le juge suprême et, qui reniera ceux qui le renient.
Nous
croyons, à la vérité, que les mérites des martyrs et les
œuvres des justes peuvent beaucoup auprès du souverain juge;
mais ce ne sera que pour le jour du jugement, lorsque, à la fin
du monde, les chrétiens comparaîtront devant le (79) tribunal
du Christ. Si quelqu’un est assez téméraire pour prévenir
le temps; si, contre le commandement du Sauveur, il croit pouvoir
accorder le pardon aux coupables, qu’il sache, qu’au
lieu de leur être utile, il leur est au contraire très-nuisible.
C’est irriter Dieu que de ne pas lui obéir; de croire qu’on
peut se passer d’implorer sa miséricorde et pardonner
à sa place. Sous l’autel du Seigneur, les âmes des martyrs
crient à haute voix : Quand donc, ô Dieu saint et véritable,
vengerez-vous notre sang sur les habitants de la terre (Apoc., VI.)?
Une voix leur répond d’attendre avec patience. Et on
suppose qu’un homme, contre l’autorité du Souverain
juge, peut remettre les péchés; on croit qu’il peut
défendre les autres, avant d’être vengé lui-même !
12°
Les Martyrs donnent un ordre; c’est bien: s’il est
juste, licite, conforme à la volonté de Dieu, le prêtre l’exécutera
volontiers , pourvu qu’il soit conçu en termes modérés.
Mais si de qu’ils ordonnent n’est pas écrit dans la
loi divine, avant de l’exécuter, nous, devons savoir si
Dieu les autorise à agir de la sorte. Or, comment savoir si Dieu
se charge d’accomplir les promesses faites par les hommes?
Moïse prie pour les péchés du peuple et pourtant il ne peut
obtenir la grâce des pécheurs. Je vous en prie, Seigneur, ce
peuple a commis une grande faute en se faisant des idoles d’or;
faites-lui grâce, sinon, effacez-moi du livre écrit par voire
main. Et le Seigneur répond à Moïse : Si quelqu’un pèche
en ma présence, je l’effacerai de mon livre (Ex., XXXI).
Ainsi, l’ami de Dieu, celui qui lui parlait face à face ne
pût obtenir l’effet de sa prière ni apaiser la colère
divine. Le Seigneur loue Jérémie en ces termes : Avant de te
former dans le sein de ta mère, je te connaissais; avant ton
entrée dans ce. monde, je t’ai sanctifié et je t’ai (81)
établi prophète au milieu des nations (Jér., II). A peine
Jérémie veut-il prier pour les péchés du peuple, que le
Seigneur lui répond : Ne prie pas pour ce peuple, ne m’adresse
pas de supplications en sa faveur, car je ne l’exaucerai pas
quand il criera vers moi, au jour de l’affliction (Jér.,
VII). Qui fut jamais plus saint que Noé ? Il fut seul trouvé
juste sur la terre, alors que le péché en couvrait toute la
face. Qui fut plus glorieux que Daniel? qui combattit avec plus
de force et de générosité? il sortit vainqueur de toutes les
épreuves et survécut à sa victoire. Qui, plus que Job, fut
zélé pour les bonnes œuvres, fort dans la tentation,
patient dans la douleur, pénétré de la crainte de Dieu,
sincère dans sa foi? Et pourtant Dieu n’a pas promis d’exaucer
ces augustes personnages. Le prophète Ezéchiel priait pour les
péchés du peuple; Dieu lui répondit en ces termes : Si une
contrée m’offense, j’étendrai ma main sur elle, je
détruirai ses ressources, j’y enverrai la famine et j’anéantirai
les hommes et les animaux. Quand bien même Noé, Daniel et Job
seraient au milieu de ce peuple, ils ne pourraient délivrer de
là mort leurs fils et leurs filles; eux seuls seraient sauvés (Ezéc.,
XIV). Ce qu’on demande dépend non de celui qui prie, mais
de celui qui donne. L’homme ne peut obtenir que ce que Dieu
daigne lui accorder.
Le
Seigneur dit dans l’Évangile: Celui qui me reconnaîtra
devant les hommes, je le reconnaîtrai moi aussi devant mon Père
qui est dans le Ciel. Celui qui me reniera, je le renierai (Luc,
XII.) Supposer que Dieu ne renie pas celui, qui l’a renié,
c’est admettre qu’il ne reconnaît pas celui qui l’a
reconnu. Une partie de l’Évangile ne peut pas être vraie
et l’autre fausse : il faut qu’il soit ou vrai ou faux
dans son entier. Si vous innocentez les apostats, les confesseurs
n’ont aucun droit à la (83) récompense. Mais l’Évangile
promet une couronne à la foi victorieuse donc la lâcheté
vaincue mérite un châtiment. Ainsi, de deux choses l’une,
ou l’Évangile n’a aucune autorité et, dans ce cas,
les martyrs ne peuvent rien, ou l’Évangile reste dans son
entier et alors les martyrs ne peuvent pas aller contre la loi à
qui ils rendent témoignage.
13°
Que personne, mes frères bien aimés ne flétrisse la dignité
des martyrs, que personne ne leur ravisse leur gloire et leur
couronne. Ils conservent dans son intégrité le dépôt de la
foi; ils ne peuvent ni agir ni parler contre le Christ, alors que
leur espérance, leur foi, leur vertu et leur gloire se trouve
dans le Christ. Ils ne peuvent engager les évêques à
transgresser les ordres de Dieu, alors qu’ils les ont eux-mêmes
si généreusement accomplis. N’est-ce pas se croire
supérieur à Dieu en puissance et en bonté, que de vouloir
anéantir des faits dont il a permis la réalisation ou de
permettre aux fidèles un vain secours; comme si Dieu ne pouvait
protéger son Église? Ces événements, croyez-le bien, ne sont
pas arrivés à l’insu de Dieu ou sans sa permission. L’Ecriture
nous dit: Qui a livré Jacob au pillage et Israël entre les
mains des ravisseurs? N’est-ce pas le Dieu qu’ils ont
offensé? Ils n’ont voulu ni marcher à sa suite ni entendre
sa loi, et il les a frappés dans sa colère (Is., XLII.).
Nous lisons encore : Est-ce que la main de Dieu ne peut nous
sauver? Est-ce que son oreille ne peut nous entendre? Mais vos
péchés mettent une séparation entre Dieu et vous, et il
détourne sa face pour ne pas être touché par la pitié (Is.,
LIX). Rappelons-nous nos fautes, examinons nos actes, sondons les
secrets de notre âme et reconnaissons que le châtiment n’était
que trop mérité. Nous n’avons jamais voulu marcher dans
les voies du Seigneur, nous avons repoussé sa loi, ses
préceptes, ses avertissements. Que penser d’un homme (85)
qui n’a pu être corrigé ni par la terreur ni par la
persécution? A-t-il la foi? a-t-il la crainte de Dieu?. Non :
malgré sa chute, il conserve sa fierté et continue à lever la
tête. L’épreuve qui l’a terrassé n’a pu vaincre
cet orgueil indomptable. Il tombe, et il insulte ceux qui sont
debout; il est blessé, et il menace ceux qui ont conservé l’intégrité
de leurs forces. Parce qu’on ne place pas le corps et le
sang de Jésus-Christ entre ses mains impures et sur ses lèvres
profanes, il s’irrite contre les prêtres. Étrange folie!
Vous vous irritez contre celui qui tâche de détourner de votre
tête la colère de Dieu. Vous menacez celui qui implore pour
vous la miséricorde du Seigneur; qui sent ,votre plaie que vous
ne sentez pas vous-même; qui répand des larmes pour vous,
lorsque peut-être vous n’en répandez pas. N’est-ce
pas augmenter votre crime et le porter à son comble? Et vous
pensez pouvoir apaiser Dieu, tandis que ses ministres ne
sauraient vous apaiser vous-même?
14°
Ah! plutôt, écoutez nos conseils! Pourquoi vos oreilles se
ferment-elles à notre parole? Pourquoi vos yeux aveuglés ne
voient-ils pas le chemin de la pénitence que nous vous montrons?
Pourquoi votre esprit, en proie à la démence, ne comprend-il
pas les remèdes salutaires que nous fournissent les saintes
Écritures? Si vous croyez peu à l’avenir, du moins
regardez le présent. N’avons-nous pas vu des apostats
sévèrement punis? ne déplorons-nous pas encore leur trépas
funeste? Dieu ne pouvait s’empêcher de les frapper, quoique
le jour du châtiment suprême soit encore à venir; car le
châtiment de quelques coupables sert à corriger les autres et
devient un exemple pour tout le peuple chrétien.
Un
homme monta au Capitole pour apostasier; il renia Jésus-Christ,
et de suite après, il devint muet. La langue qui proféra l’apostasie
fut paralysée et incapable d’implorer par des paroles la
miséricorde divine.
Une
femme coupable du même crime se rendit aux bains. L’insensée,
après avoir perdu la grâce du bain salutaire, elle (87) allait
laver son corps. — Là, elle fut saisie par l’esprit
impur, se roula par terre et, avec ses dents, coupa cette langue
qui, venait de proférer des blasphèmes et de se souiller par le
contact des viandes immolées. Ce n’est pas assez: sa rage
se tourna contre elle-même; elle devint son propre bourreau,
couvrit son corps de plaies hideuses; enfin ses entrailles se
décomposèrent et elle mourut dans d’atroces douleurs.
J’ai
été moi-même témoin du fait suivant. Des parents, fuyant les
rigueurs de la persécution, laissèrent leur fille encore enfant
entre les mains d’une nourrice. Celle-ci porta l’enfant
aux magistrats. Comme, à cause de son âge, elle ne pouvait pas
encore manger de viande, on lui donna un peu de pain trempé de
vin, reste d’un sacrifice précédent. Plus tard, la mère
reprit sa fille. Mais l’enfant ne pouvait déclarer un crime
dont elle n’avait aucune connaissance. Elle fut donc portée
à l’église, alors que j’offrais moi-même le saint
sacrifice. Mais à peine fut-elle au milieu de l’assemblée
des fidèles, qu’elle ne put supporter nos prières. Elle se
mit à pleurer; dans sa fureur étrange, elle se frappait, se
jetait par terre, se tordait comme sous la main du bourreau,
enfin elle indiquait à sa manière qu’elle n’était
pas digne d’assister à nos mystères. A la fin du sacrifice,
quand le diacre présenta le calice aux fidèles, il s’approcha
aussi de l’enfant; mais elle, comme frappée par la majesté
divine, détournait la tête, serrait les lèvres, repoussait le
calice. Le diacre persista cependant et, malgré sa résistance,
il glissa dans la bouche de l’enfant quelques gouttes de vin
consacré. Alors vinrent les convulsions et les vomissements. L’Eucharistie
ne pouvait rester dans un corps et dans une bouche souillée le
sang divin en sortait violemment. C’est ainsi que le
Seigneur manifesta sa puissance et sa majesté ; il éclaira lui-même
les ténèbres et le ministre de Dieu découvrit le crime dans
toute son horreur.
Je
viens de parler d’une enfant, incapable de redire l’attentat
dont elle avait été la victime; mais une autre fille plus
avancée (89) en âge fut traitée avec bien plus de sévérité.
Après avoir sacrifié aux idoles, elle se glissa en secret dans
nos rangs; l’Eucharistie devint pour elle comme un glaive,
comme un poison mortel. A peine le sang divin fut-il dans sa
poitrine, que sa gorge se ferma, en lui causant d’affreuses
suffocations. Ce n’était plus le bourreau c’était son
crime qui la torturait; enfin elle tomba sur le sol en proie à d’affreuses
palpitations. Son sacrilège ne resta pas longtemps impuni, et
après avoir trompé les hommes, elle succomba sous la vengeance
divine.
Une
autre voulut ouvrir avec des mains impures la cassette où elle
conservait la sainte Eucharistie; mais il en sortit une flamme
qui la repoussa et l’empêcha de toucher le pain consacré.
Un
chrétien, sortant des sacrifices idolâtriques, se présente à
l’autel du Seigneur; il ose, avec les autres, recevoir l’Eucharistie;
mais il ne peut la porter à sa bouche; en ouvrant ses mains il n’y
trouve que de la cendre. Cet exemple nous montre que le Seigneur
se retire lorsqu’on le renie. Ainsi la communion ne sert de
rien aux indignes, puisque la sainteté de Dieu disparaît et que
la grâce divine se change en cendre.
Combien
d’autres, qui s’obstinent à ne pas faire pénitence et
à ne pas confesser leurs crimes, sont possédés chaque jour par
les esprits impurs ! Combien d’autres perdent la raison et
tombent dans les fureurs de la démence! Il n’est pas
nécessaire d’entrer dans de plus longs détails: les
fléaux qui s’abattent sur le monde nous montrent que la
diversité des châtiments est aussi grande que le nombre des
coupables.
Or,
mes frères, ne nous bornons pas à considérer les châtiments
des autres, mais voyons ce que nous avons mérité nous-mêmes.
Peut-être n’avons-nous pas encore été frappés, c’est
possible; mais ne nous croyons pas à l’abri de la justice
divine; car nous n’avons jamais plus lieu de trembler que
lorsque Dieu diffère notre punition. (91)
Il en
est qui, sans prendre part aux sacrifices, ont reçu des billets
: ceux-là ne doivent pas se croire dispensés de la pénitence;
car si leurs mains sont pures, leur conscience est souillée. C’est
véritablement un acte d’apostasie, puisqu’ils ont
répudié leur caractère de chrétien et qu’ils ont
déclaré s’associer aux crimes des infidèles. II est
écrit : Vous ne pouvez servir deux maîtres; or, vous avez obéi
aux maîtres de la terre; vous vous êtes soumis à leurs édits;
vous avez mieux aimé obéir aux hommes qu’à Dieu. Peut-être,
devant les hommes, paraîtrez-vous moins lâche et moins criminel;
mais vous ne pourrez éviter le juge suprême. Vos yeux, dit le
psalmiste, ont vu mes imperfections et tous sont écrits dans
votre livre.
L’homme
ne voit que le visage, mais Dieu regarde le cœur.... toutes
les églises sauront, dit le Seigneur, que c’est moi qui
scrute les cœurs et les reins. Dieu voit les choses cachées,
il pénètre tous les secrets, personne ne peut se soustraire à.
ses regards: Je ne suis pas éloigné de vous, dit-il, je suis à
votre côté. Si vous vous cachez dans des retraites obscures,
est-ce que je ne vous verrai pas? Je remplis le ciel et la terre
(Jér. XXIII). Dieu voit nos cœurs. Il nous jugera, non-seulement
sur nos actes, mais sur nos paroles et sur nos pensées, car il
pénètre les profondeurs de l’âme et connaît toutes ses
volontés.
Ah !
qu’ils sont biens avancés dans la foi et dans la crainte de
Dieu ces chrétiens qui n’ont pris part à aucun sacrifice,
qui n’ont accepté aucun billet, mais qui pourtant en ont eu
la pensée. Vous les voyez, la douleur dans l’âme, avouer
aux prêtres cette pensée coupable. lis confessent leurs fautes,
ils déposent le poids qui chargeait leur conscience, et quoique
leurs blessures soient légères, ils ont recours au remède
institué par Jésus-Christ. Ils savent qu’il est écrit :
On ne se moque pas de Dieu. En effet, on ne trompe pas Dieu comme
l’homme, et ce serait se rendre plus coupable encore que de
vouloir éviter le (93) châtiment parce que le crime est secret.
Si quelqu’un rougit de moi, dit Jésus-Christ, moi aussi je
rougirai de lui. Et on croit être chrétien quand on a honte de
paraître chrétien! et on croit pouvoir être avec le Christ,
quand on a craint ou qu’on a rougi de lui appartenir! Vous n’avez
pas paru devant les idoles; vous n’avez pas profané la
sainteté de votre foi, en présence d’un peuple qui vous
poursuivait de ses insultes; vous n’avez pas souillé vos
mains par des sacrifices criminels, votre bouche par une
nourriture immonde : c’est bien; votre faute est moins grave;
mais vous n’êtes pas innocent. Vous pouvez plus facilement
obtenir votre pardon; mais vous avez besoin de pardon. Continuez
à. faire pénitence, implorez la miséricorde divine, et prenez
garde d’aggraver votre faute en négligeant de la réparer.
15°
Je vous en supplie, mes frères bien-aimés, confessez tous vos
péchés, pendant que vous êtes encore sur cette terre, pendant
que votre confession peut être entendue, pendant que la
rémission de vos fautes, opérée par le prêtre, peut être
agréée de Dieu. Convertissons-nous au Seigneur de toute notre
âme; ayons un regret véritable de nos crimes, et implorons la
divine miséricorde. Que notre âme se prosterne devant lui;
pénétrée d’une douleur profonde , qu’elle expie ses
fautes et qu’elle ranime son espérance. Revenez à moi, dit
le Seigneur, de tout votre cœur, livrez-vous aux jeûnes,
aux gémissements, aux larmes, et déchirez vos cœurs et non
vos vêtements.
C’est
ainsi qu’on apaise la justice divine. Mais il est des
pécheurs qui, depuis leur chute, vont chaque jour aux bains, qui
prennent place à. des tables somptueuses, qui chargent leur
estomac d’une multitude de viandes et ne partagent jamais
leur nourriture avec le pauvre: est-ce là ce qu’on appelle
déplorer sa faute, s’abandonner aux jeûnes, aux larmes,
aux gémissements? Pleurent-ils sur leur mort spirituelle quand
ils s’avancent d’un air joyeux et satisfait? Malgré la
défense de l’Écriture, ils arrachent leur barbe et fardent
leur visage; ils cherchent à plaire aux hommes, alors qu’ils
déplaisent à. Dieu. Cette femme (95) gémit-elle sur sa chute,
lorsqu’oubliant le vêtement du Christ qu’elle a perdu,
elle ne songe qu’à se parer avec magnificence? Elle a perdu
la grâce et elfe pense à ses bijoux et à ses colliers! Ah!
vous avez beau vous couvrir d’étoffes étrangères et de
robes de soie, vous êtes nue. Vous avez beau entasser sur vos
épaules l’or, les perles et les diamants, si le Christ ne
vous sert de parure, il n’y a en vous que difformité.
Cessez du moins de parfumer vos cheveux, puisque c’est le
temps des grandes douleurs. Vous qui souillez vos yeux d’ornements
empruntés essuyez-les du moins avec vos larmes. Si vous perdiez
un des êtres qui vous sont chers, on vous verrait gémir et
pleurer; votre visage inculte, vos habits de deuil, votre
chevelure négligée, votre front soucieux, vos regards abattus
trahiraient la douleur de votre âme. Malheureux, c’est
votre âme que vous avez perdue! morte spirituellement, vous vous
survivez à vous-même, vous portez vos propres funérailles; et
vous ne pleurez pas, vous ne gémissez pas amèrement! Honteux de
votre crime, vous n’allez pas cacher vos larmes dans une
retraite obscure! Ah! il est une chose plus grave que le crime
lui-même, c’est de s’obstiner à ne pas le
reconnaître et à ne pas le déplorer.
16°
Les trois enfants captifs à Babylone, Ananias, Azarias, Misael
confessaient leurs fautes à. Dieu au milieu des flammes d’une
fournaise ardente. Malgré le témoignage de leur conscience,
malgré la grâce divine qu’ils avaient méritée par leur
obéissance et leur fidélité, ils étaient toujours humbles et,
au sein de leur glorieux martyre, ils ne cessaient de satisfaire
à Dieu. Écoutez l’Écriture : Azarias debout au milieu des
flammes, commença sa prière et fit avec ses compagnons la
confession de ses fautes (Dan., III).
Telle
fut aussi la conduite de Daniel. Après avoir, dans plusieurs
circonstances, donné des preuves de son innocence et de sa
fidélité, après avoir vu ses vertus honorées des éloges de (97)
Dieu lui-même, il s’efforce encore d’attirer sur lui
la miséricorde divine; il se couvre d’un sac, il se roule
sur la cendre, il confesse ses fautes avec douleur. Seigneur, s’écrie-t-il,
Dieu grand, Dieu fort et redoutable, qui conserves ton alliance
et tes miséricordes avec ceux qui t’aiment et qui
obéissent à ta loi, nous avons péché, nous avons commis l’impiété
et le crime; nous avons transgressé et abandonné tes préceptes
et tes commandements; nous n’avons pas prêté l’oreille
aux paroles de tes prophètes qui ont prophétisé en ton nom sur
nos rois, nos peuples et notre patrie. A toi, Seigneur, la gloire
et la sainteté; à nous la confusion.
Voilà
ce qu’ont fait ces âmes simples et innocentes pour se
rendre Dieu favorable: et maintenant ceux qui l’ont renié
refusent de le prier et de satisfaire à sa justice! Je vous en
prie, mes frères, suivez nos conseils, profitez du remède
salutaire. Unissez vos larmes à. nos larmes, vos gémissements
à nos gémissements. Nous vous prions d’abord, afin que nos
prières soient efficaces auprès de Dieu et qu’elles
fléchissent sa justice en votre faveur. Faites pénitence; qu’on
voie en vous la tristesse et les gémissements du repentir. Ne
vous laissez pas arrêter par l’erreur ou la stupidité de
certains hommes qui poussent l’aveuglement jusqu’à.
méconnaître leurs crimes et à. ne pas les pleurer. C’est
le châtiment le plus sévère que Dieu puisse infliger à. un
pécheur; c’est l’esprit de vertige dont parle le
prophète. Saint Paul nous dit à son tour (Thess., II) : Ils n’ont
pas reçu l’amour de la vérité, qui aurait pu les sauver;
c’est pourquoi le Seigneur leur enverra l’esprit d’erreur,
et ils croiront au mensonge. Ainsi la justice de Dieu frappe ceux
qui repoussent la vérité et se complaisent dans le crime. En
effet, ces hommes superbes paraissent en proie à la folie, ils
méprisent les préceptes du Seigneur; ils négligent le remède;
ils s’obstinent dans l’impénitence. Imprudents avant
le crime, ils (99) deviennent ensuite rebelles. Ils cèdent à la
menace et ‘ils rougissent de paraître en suppliants. Quand
ils devaient se tenir debout, ils sont tombés; et maintenant qu’on
leur dit de se prosterner devant Dieu, ils veulent rester debout;
ils usurpent une paix que personne n’a mission de leur
donner. Séduits par des promesses trompeuses, ils s’unissent
aux apostats et aux traîtres; ils reçoivent l’erreur au
lieu de la vérité; ils se mettent en communion avec des
excommuniés. Naguère la crainte des hommes les empêchait de
croire en Dieu maintenant la crainte de Dieu ne les empêche pas
de croire aux hommes. Fuyez-les, évitez-les avec soin. Leur
parole se glisse comme un serpent; elle pénètre les âmes comme
une contagion
mortelle;
c’est un venin qui tue plus cruellement encore que la
persécution. Je le répète, il n’y a qu’un moyen d’expiation,
la pénitence: ceux qui vous enlèvent la pénitence vous
enlèvent l’expiation; ainsi, en acceptant témérairement
une fausse sécurité promise par des téméraires, on se ferme
à. soi-même le chemin du véritable salut.
17°
Pour vous, mes frères bien-aimés, qui conservez la crainte de
Dieu, vous dont la conscience coupable ne perd pas le souvenir de
son état, reconnaissez vos péchés avec douleur, repassez-les
dans l’amertume de votre âme, ouvrez les yeux du cœur
pour en comprendre toute la gravité et, pleins d’espoir
dans la miséricorde du Seigneur, gardez-vous bien de vous
attribuer un pardon trop facile. Si Dieu a tout l’amour,
toute la bonté, toute l’indulgence d’un père, il a
aussi la sévère majesté d’un juge.
Que
nos larmes soient en rapport avec la grandeur de nos fautes. Si
la plaie est profonde, appliquons un remède, énergique; que la
pénitence ne soit pas inférieure au péché. Vous avez renié
votre Dieu, vous lui avez préféré votre patrimoine, vous avez
violé son temple par un sacrilège, et vous croyez pouvoir l’apaiser
facilement? Vous avez dit qu’il n’était pas votre Dieu,
et vous croyez avoir sur-le-champ des droits à sa (101)
miséricorde? Priez, prolongez vos supplications; passez les
jours dans les larmes, les nuits dans les veilles, étendus sur
le cilice; n’interrompez pas vos gémissements; roulez-vous
dans la cendre et dans la poussière. Le Christ vous couvrait
comme un manteau; vous l’avez perdu: quel autre vêtement
pourriez-vous désirer? Vous avez mangé la nourriture du démon,
choisissez le jeûne ; vous avez commis des fautes, effacez-les
par des, œuvres de miséricorde; vos âmes sont menacées de
la mort éternelle, délivrez-les par d’abondantes aumônes.
Donnez au Christ ce que l’ennemi cherchait à vous ravir.
Pourriez-vous vous attacher à des biens qui, en vous trompant,
ont causé votre rune? On doit les sacrifier pour échapper à l’ennemi;
on doit les fuir pour échapper aux voleurs, les vendre pour
échapper au glaive. S’il vous en reste, le seul avantage
que vous puissiez en retirer c’est le rachat et l’expiation
de vos fautes. Multipliez donc vos bonnes œuvres; employez
tous vos revenus à la guérison de vos blessures; remettez toute
votre fortune entre les mains de ce Dieu qui doit vous juger.
C’est
ainsi qu’agissaient les premiers chrétiens. Leur foi était
active et généreuse. Ils confiaient tout leur bien aux apôtres
pour les distribuer en aumônes; et pourtant ils n’avaient
pas à racheter les fautes sur lesquelles vous gémissez. Si vous
priez, si vous avez recours aux larmes et aux gémissements de la
pénitence, si vous fléchissez, par vos œuvres, la justice
divine, le Seigneur vous fera miséricorde. Il vous a dit lui-même
: Je ne veux pas la mort du pécheur, mais qu’il se
convertisse et qu’il vive. Revenez au Seigneur votre Dieu,
dit-il encore, car il est bon, miséricordieux, patient, prêt à
pardonner toutes nos iniquités. Il peut faire grâce au coupable
et révoquer ses arrêts; il peut pardonner au pénitent qui
multiplie ses bonnes œuvres et ses prières; il peut avoir
égard à ce que demandent les martyrs et à ce que font les
prêtres. Si quelqu’un le touche davantage par ses
œuvres satisfactoires, s’il apaise son indignation par
l’ardeur de ses prières, il lui (103) donnera des armes
nouvelles; jusque dans sa défaite, il lui enverra de nouveaux
secoure pour renouveler et fortifier sa foi. Alors le soldat
retournera au combat, il rentrera dans la mêlée, il provoquera
l’ennemi et le regret d’avoir été vaincu doublera ses
forces. Celui qui satisfera ainsi au Seigneur et qui, animé par
la honte et le repentir, tirera de sa chute, avec l’aide de
Dieu, une augmentation de courage et de foi, celui-là réjouira
l’Église qu’il avait attristée, et obtiendra, avec
son pardon, la couronne de vie. (105)
sources
: http://membres.lycos.fr/abbayestbenoit/cyprien/index.htm