Saint
Eucher, évêque de Lyon
451-491
Du Mépris du Monde et de la Philosophie du Siècle
lettre d'exhortation à Valérien, son parent
Table des matières
Le premier devoir de l'homme
L'âme et le corps
Le temps et l'éternité
Les maux de la vie présente
L'Adoption divine
A ceux qui aiment la vie
Brisons nos chaînes
La fortune et les honneurs
Vanité des honneurs
La pensée de la mort
Inconscience commune
Nos héros chrétiens
Les rois en exemple
Les Promesses divines
Dieu ou la créature ?
La propagation de l'évangile
La vieillesse du monde
Recourir aux Promesses divines
Vraie et fausse philosophie
Les plus belles pensées de notre foi
Recours aux Écritures
Ils
sont bien unis par le lien du sang, ceux qui sont, en outre,
associés par le lien de l'amour. Et c'est justement pour cela qu'il
nous est permis, à nous aussi, de nous glorifier de ce Don divin,
l'union, à la fois dans la charité et dans la parenté !
Ainsi,
en un seul sentiment, se concentrent deux sortes d'affection, l'une
que nous avons reçue - celui qui nous attache par l'origine d'une
part et celui qui nous unit par la dilection d'autre part, - en
nous enchaînant tous deux, est ce qui me pousse à approfondir
un peu longuement avec toi les pensées que voici, afin de
recommander à ton esprit la cause même de ton âme et de te
faire voir que la véritable béatitude, par la possession des
biens éternels, est l'œuvre de notre vocation humaine. Car,
puisque je t'aime tout comme moi-même, il faut bien que je
désire que tu parviennes au souverain Bien, comme un autre moi-même
!
Assurément,
s'il s'agit de mener une vie sainte, ton pieux esprit n'y met
aucun obstacle. Ce que les principes sacrés nous enseignent, tu
le possèdes déjà, en beaucoup de points, par la précoce
dignité des mœurs. Tu me sembles avoir, grâce à une
nature providentielle, déjà pris possession de certains offices
de la religion.
C'est
une Faveur de notre Seigneur et Dieu envers toi ! C'est par sa
Grâce que la Doctrine divine peut trouver en toi, pour une part
ses trésors, et pour une part les y apporter. Bien qu'élevé,
en ton père et en ton beau-père, aux plus hauts sommets du
siècle, et sollicité des deux côtés de titres éclatants, je
désire pour toi les cimes d'un honneur bien supérieur encore.
Je t'appelle, en effet, non aux dignités terrestres, mais aux
célestes, non à celles du siècle, mais de tous les siècles :
car la gloire assurée et inaltérable, c'est la gloire
éternelle ! Je te dirai donc, "non la sagesse de ce siècle,
mais celle sagesse mystérieuse, cachée, que Dieu a
prédestinée, avant les siècles, pour notre gloire." (1
Cor 11,6-7). Je te parierai avec un grand zèle pour toi, et peu
d'attention à moi-même, puisque j'ai pris garde beaucoup plus
à ce que je désire pour toi qu'à ce dont je suis capable pour
moi-même !
Le
premier devoir de l'homme créé et produit à la lumière, mon
bien cher Valérien, c'est de connaître son propre Auteur, et L'ayant
connu, de Lui rendre ce qui Lui est dû, c'est-à-dire d'employer
la vie, ce Don divin, au service et au culte de Dieu. Ce que l'on
a reçu d'un Don de Dieu doit être consommé dans le dévouement
à Dieu. Ce que l'homme a obtenu, quoique indigne, il doit le
rendre à Dieu dans la soumission. Nous sommes, en effet, mus par
une opinion saine, si nous avons sur nous-mêmes le sentiment qui
L'a guidé en nous créant. Par suite, celui-là conçoit
nettement et magnifiquement l'Intention de notre Créateur en
faisant l'homme, qui a su comprendre que c'est Lui qui nous a
faits et pour Lui-même. Il est excellent d'apporter toute l'intention
de l'âme à ce que notre souverain avantage ne soit pas mis en
dernier lieu par l'estime que nous en faisons. Que nos premiers
soucis soient pour ce qui prime tout le reste, et que le salut,
qui est le bien suprême, emporte les parties principales de
notre sollicitude ! Que pour être obtenu et conservé, il prenne
en nous, non seulement la première place, mais toute la place !
Qu'il l'emporte en nous comme il l'emporte sur tout le reste ! C'est
à Dieu que nous devons le plus haut respect, et, après Lui, à
l'âme. Et il se rencontre que l'un et l'autre objet étant
souverains, on ne peut s'occuper de l'un sans s'occuper de l'autre.
Ainsi, quiconque remplit ses devoirs envers Dieu, remplit
nécessairement ses devoirs envers l'âme, et, à l'inverse,
celui qui prend soin de son âme ne peut pas négliger son Dieu.
Les deux souverains biens se trouvent ainsi liés en utile
abrégé. Atteindre l'un, c'est atteindre l'autre, car, par un
effet de l'ineffable Bonté divine, notre propre utilité devient
un hommage à Dieu même ! Nous avons pour le corps toutes sortes
de soins, on se donne, pour lui trouver des remèdes, beaucoup de
peine. Est-ce que l'âme ne mérite pas qu'on la soigne ? Et si l'on
a recours à divers adjuvants du corps, pour garder sa santé, il
n'est pas permis, certes, de laisser l'âme gisante, comme
abandonnée, de la négliger au point qu'elle pourrisse dans ses
maladies, de la priver, elle seule, des remèdes qui lui sont
propres ! Bien plus, il faut accorder davantage à l'âme,
puisque l'on donne tant au corps !
Si l'on
a pu, avec raison, appeler la chair la servante et l'âme la
maîtresse, il ne faut pas que nous placions la maîtresse au
dernier rang, et que, au mépris de tout droit, nous lui
préférions la servante ! C'est, à juste titre, que la partie
la meilleure réclame les soins les plus attentifs, car nous
devons apporter toute notre attention à ce qui possède dans
notre substance la dignité la plus élevée. Il ne convient pas
que, dans l'honneur de notre sollicitude, le meilleur soit placé
au-dessus du pire ! La chair, en effet, inclinée vers les vices,
nous ramène à la terre, comme à son origine. L'âme, au
contraire, qui vient du Père des lumières, comme il en est de
la flamme qui, monte toujours, est emportée vers le haut. Elle
est en nous l'image de Dieu, le gage précieux des Dons divins. C'est
elle que nous devons, par tous les moyens et de toutes nos forces,
protéger. Si nous la régissons bien et si nous la sauvons, c'est
le dépôt de Dieu que nous préservons ! Comment pourrait-on
bâtir, si l'on ne jette les fondements ? A qui songe à édifier
tous les autres biens, le salut est la base. Comment pourrait-il
ajouter ce qui ne fait que suivre, s'il n'a pas d'abord établi
ce qui passe en premier lieu ? Comment pourra-t-il poser les
assises successives, celui qui aura manqué des assises
inférieures ? Quelle prétention peut-il avoir à la béatitude,
celui qui n'a pas même le salut ? A qui manque la vie, comment
pourrait abonder le bonheur de la vie ? Ou à quoi lui sert-il d'entasser
des vivres, s'il n'a pas de quoi assurer le bien de son âme ? C'est
bien ce que dit notre Seigneur Jésus Christ : "Que sert à
l'homme de gagner l'univers, s'il souffre la perte de son âme ?"
(Mt 16,26). Il ne peut plus y avoir de source de profit, dès qu'il
apparaît qu'intervient la ruine de l'âme ! Si le salut est en
péril, il n'y a plus de gain possible. Où prendrait-on un gain,
si la capacité même de le posséder n'est conservée intacte ?
C'est pourquoi il nous faut tendre à ce véritable gain, à ce
commerce sain et nécessaire, durant qu'il en est temps !
Pour
obtenir la vie éternelle, peu de jours suffisent, et ces jours
mêmes, à supposer qu'ils possèdent une béatitude de vie sans
atteinte et sans ombre, devraient être estimés de peu de prix,
parce qu'ils sont courts. Il n'est rien, en effet, de grand dans
la réalité, de ce qui est petit par le temps. On ne saurait
dilater en de longues joies ce qui est enfermé en d'étroites
limites. Les avantages trop brefs de ce siècle n'ont qu'une
brève utilité. Il serait donc déjà très juste de préférer
le bien-être de la vie perpétuelle au bien d'une courte vie,
pour la seule raison que la félicité de l'une est dans le temps
et l'autre dans l'éternité. Il serait fragile de jouir de biens
écourtés, et sûr, de posséder les éternels.
Et
voici, avant tout, que la vie éternelle est toute bienheureuse.
Car, que peut-on trouver de plus heureux que la vie éternelle ?
Et au contraire, la vie présente si brève, est à la fois très
brève et très malheureuse. Elle est de toutes parts assiégée
des assauts de la souffrance, et elle est accablée de
déficiences et de maux, en même temps que ballottée par les
atteintes des accidents. Qu'y a-t-il de plus incertain, de plus
changeant, de plus calamiteux que le cours de cette vie ? Elle
est pleine de douleurs, pleine de sollicitude, pleine de soucis,
pleine même de risques de tout genre, tiraillée à travers des
événements incertains. Elle apparaît comme inquiète par les
épreuves corporelles, anxieuse par les angoisses spirituelles,
instable parmi les tourbillons des périls. Quel avantage donc,
quel motif peut-il y avoir de ne pas rechercher les biens
éternels, afin de poursuivre les temporels, même mauvais ? Ne
vois-tu pas que tout homme prévoyant, même en cette vie,
cherche un lieu ou un champ et, pour y demeurer plus longtemps,
il accumule des provisions pour son usage ? Où il compte rester
peu de temps, il prévoit peu de moyens; mais il en entasse
davantage, où il veut faire un plus long séjour. Pour nous
aussi, dès lors qu'ici-bas nous ne disposons, parmi tant d'angoisses,
que d'un temps très court, tandis que dans l'avenir il y aura
des siècles, il faut donc remplir la vie éternelle des
provisions qui lui conviennent et ne donner à la vie finie que
celle qu'elle mérite, de peur qu'en faisant l'inverse nous ne
donnions notre suprême attention au temps le plus court et notre
souci le plus bref au temps le plus étendu.
Je ne
sais, pour tout dire, ce qui doit nous rejeter plus vite et plus
efficacement sur cette vie très bienheureuse : ou les avantages
mêmes de la vie future qui nous sont promis, ou les
désavantages de la vie présente qui sont sous nos yeux ? D'un
côté, ce sont des merveilles qui nous attirent, de l'autre, des
aspects rebutants qui nous détournent avec véhémence. C'est
pourquoi, puisque même le pire converge vers la meilleure part,
si nous ne sommes point gagnés par les biens, il faut que nous
soyons repoussés par les maux. Pour nous exciter au mieux, l'idéal
s'accorde avec les pires réalités et toutes ces choses si
diverses concourent au même but utile. Les unes nous invitent,
les autres nous font fuir. Il s'ensuit que les unes et les autres
nous sollicitent dans le meilleur sens.
Voyons
! Si un homme illustre et riche te faisait venir pour t'adopter
au nombre de ses enfants, tu irais, en dépit de toutes les
difficultés de la route et, te faisant transporter à travers
tous les détours, si longs soient-ils, du chemin, tu accourrais
! Dieu, le Seigneur de l'univers, t'appelle pour t'adopter. Il te
donnera, si tu le veux, ce doux nom de fils dont Il appelle notre
Dieu, son Fils unique, et tu ne serais pas enflammé, transporté,
précipité, de peur que la mort, en sa course rapide, ne t'enlève
une si haute condition ! Et pour obtenir celle-ci, tu ne
pénétrerais pas jusqu'aux solitudes non frayées de la terre,
jusqu'aux espaces incertains d'une mer lointaine ! Quand tu le
voudras, cette adoption t'appartient. Une telle réalité nous
trouvera-t-elle paresseux et négligents parce qu'elle est aussi
aisée à saisir qu'immense, ce qui fait que ceux qui l'auront
dédaignée en seront plus durement traités ? A ceux qui la
refusent, en effet, elle sera d'autant plus pernicieuse qu'elle
est plus à la portée de ceux qui la veulent.
Assurément,
c'est l'attachement à la vie qui nous a enchaînés par la
délectation de la réalité présente. Eh bien ! ces amants de
la vie, nous les exhortons à la Vie. La vraie manière de
persuader, c'est bien de demander que vous embrassiez
précisément ce que vous désirez ! Or, c'est pour la vie que
vous aimez que "nous faisons fonctions de négociateurs
auprès de vous" (cf. 2 Cor 5,20), et cette vie que vous
aimez exiguë, nous vous suggérons de l'aimer éternelle ! Car
je ne sais ce que c'est qu'aimer, si nous ne désirons pas que
cette vie que nous aimons soit aussi belle que possible ! C'est
pourquoi, cela même qui nous plaît, même limité étroitement,
qu'il plaise davantage s'il peut être perpétuel, et que ce qui
a du prix pour nous, avec une fin, soit pour nous plus précieux
encore, s'il peut être sans fin ! Qu'il soit donc juste d'avoir
fait l'expérience d'une vie moindre en vue d'une plus grande,
afin que, par l'une, un passage nous soit frayé vers l'autre.
Mais il ne convient pas que les bienfaits de celle-ci soient
traversés par les suggestions obliques de celle-là. Elle ne
peut pas s'opposer au point de faire tort, au point de nuire ! Il
est absurde, en effet, et contradictoire que l'amour de la vie
porte dommage à la Vie ! Ainsi, soit que vous méprisiez cette
vie, soit que vous l'embrassiez, dans les deux cas, ma cause est
gagnée sans peine. Car, si vous la méprisez, vous n'en avez qu'une
raison, qui est d'en rechercher une meilleure. Si vous l'aimez.,
vous devez d'autant plus aimer celle qui l'emporte sur elle !
Pour moi, tout ce que je désire, c'est que, cédant aux leçons
de l'expérience, tu juges cette vie comme elle est, très
pénible et très troublée par d'incertaines épreuves, en sorte
que tu la méprises et la repousses avec tout ce qui la remplit
et l'occupe !
Qu'elle
soit donc rompue, cette chaîne sans fin des affaires
séculières et ce labeur unique de toute une vie parmi de
multiples nécessités ! Brisons les liens des vains soucis, dont
les nœuds embrouillés et successifs nous tiennent d'une
emprise qui semble toujours nouvelle !
Qu'elles
s'éloignent, ces questions aussi creuses qu'importunes au sein
desquelles, aussi longtemps que l'on vit, le souci des mortels,
alors que les affaires renaissent toujours, ne connaît jamais de
fin ! L'attention inlassable que ces choses exigent rend cette
vie, déjà si brève et si étriquée, encore plus resserrée !
C'est par là que viennent et les vaines joies, et les cruelles
douleurs, et les vœux anxieux, et les craintes défiantes !
Que l'on chasse donc enfin tout cela qui rend cette vie brève
pour le travail, longue pour la souffrance ! Répudions la vie de
toutes parts suspecte d'un monde peu sûr, dans lequel ni les
sommets, ni les profondeurs ne sont paisibles. Ce qui est bas est
écrasé, en raison de sa petitesse, ce qui est haut tremble, en
raison de son élévation. Choisis l'état que tu voudras, il n'est
de repos ni pour les humbles, ni pour les grands : ni l'une, ni l'autre
condition n'échappe au tourbillon d'un sort menaçant : les
petits subissent l'injure, les grands, l'envie !
Il est
deux choses surtout, à mon sens, qui tiennent les hommes
enchaînés dans les affaires du siècle et qui, par des
impressions caressantes, les ayant saisis, les étreignent d'un
amour séduisant : le plaisir de la fortune et la dignité des
honneurs ! Mais le premier, plus qu'un plaisir, est une misère ;
la seconde, on doit la nommer non une dignité, mais une vanité.
L'un et l'autre, de leurs nœuds entrelacés, embarrassent
notre marche et comportent de trompeurs accompagnements ! L'un et
l'autre, comme une contagion empestée, inspirent aux cœurs
humains des vices qui flattent les désirs et sollicitent les
esprits harassés des mortels par des agréments faciles. Au vrai,
pour parler en premier lieu des richesses, qu'y a-t-il de plus
pernicieux qu'elles, alors qu'elles ne sont que bien rarement
entassées avec justice ? On les acquiert de cette façon, on les
garde de même ! "La racine de tous les maux est la
cupidité", est-il écrit (cf. 1 Ti 6,10). C'est si vrai qu'il
y a une sorte de parenté de noms entre ces deux choses : vitiis
et divitiis : vices et richesses. Est-ce que, en outre, il n'y a
pas, dans ces richesses, matière à dommages ? Quelqu'un des
nôtres n'a-t-il pas dit : "Que sont les richesses, si ce n'est
des gages d'injures ?" Ne sont-elles pas comme des primes
offertes aux malhonnêtes, dont elles provoquent les regards et
les esprits ? N'en sont-elles pas une offre et une invite aux
proscriptions ? Mais admettons que cela n'en se produise pas,
sommes-nous sûrs de ce qu'elles deviendront après nous, dans
leur émigration et leur fuite ? "On thésaurise, est-il dit,
mais on ignore pour qui on entasse." (Ps 38,7).
Admettons
qu'il vous vienne un héritier, selon votre désir, est-ce que
bien souvent cet héritier ne dissipe pas votre bien ? Est-ce que
ces richesses amassées, un fils mal élevé ou un gendre mal
choisi ne les disperse pas ? Qu'ont-elles donc en soi de
jouissance ces richesses dont la possession est pleine de
misères et la transmission pleine d'incertitudes ? Où te
laisses-tu emporter, amour égaré et téméraire des hommes ? Tu
sais aimer ce qui te survient du dehors et tu ne sais pas t'aimer
toi-même ! Ce que tu aimes est extérieur : hors de toi ce que
tu désires ! Rentre plutôt en toi-même afin d'être plus cher
à toi-même que tes biens.
Assurément,
si quelqu'un, informé de ta fortune, vient à toi, tu préfères
qu'il t'aime, toi, plutôt que ce qui est à toi. Et tu choisiras
qu'il te témoigne son attachement à ta vie plutôt qu'à tes
richesses. Tu veux qu'il garde sa fidélité à l'homme et non
aux choses ! Ce que tu désires des autres, cela même, toi qui
es le plus attaché à toi-même, il faut te l'accorder ! Aimons-nous
nous-mêmes plutôt que ce qui est nôtre !
Mais
en voilà assez en ce qui regarde la fortune.
En ce
qui concerne les honneurs de ce monde, pour nous en tenir en ceci
: comment peut-on estimer la dignité qu'ils donnent, alors que,
pêle-mêle, les méchants s'y élèvent, par leur ambition, avec
les bons, en sorte que le même honneur ne couronne pas des
hommes d'un même mérite, que la dignité ne fasse aucune
distinction entre les dignes et les indignes, mais au contraire
les confonde ? Ainsi, ce qui devrait élever les meilleurs au-dessus
des pires ne fait que les placer au même niveau. Par une
rencontre étrange, les hommes les plus nobles et les plus
scélérats ne se distinguent nulle part moins que dans les
honneurs ! N'est-il pas plus honorable de préférer être
dépouillé de tels honneurs et d'être estimé pour ses vertus
propres que pour des titres si galvaudés ? Ajoutez à cela que
ces titres - qu'ils soient ce que l'on voudra - combien
éphémères, combien caducs ne sont-ils pas ? Nous avons vu
récemment des hommes distingués par les honneurs, parvenus aux
sommets des plus hautes dignités et qui avaient étendu leur
patrimoine à travers l'univers par l'extension en tous sens de
leurs biens. Ils avaient vaincu les cupidités par leurs succès,
dépassé leurs désirs par leurs richesses. Mais je ne rappelle
que des félicités privées. Les rois, eux-mêmes, à la tête d'un
grand empire, et qui avaient des palais fulgurants de pierreries;
dont, ô merveille ! les diadèmes rayonnaient de métaux
travaillés; dont les demeures faisaient reluire des bois variés;
dont la cour resplendissait de parures princières; dont les
toits rutilaient de charpentes dorées : leur volonté était le
droit humain, leurs paroles s'appelaient des lois ! Qui peut se
réfugier en une félicité temporaire, sur la cime des grandeurs
humaines ? Voici que tout ce volume n'est plus nulle part !
Toutes ces richesses surabondantes se sont envolées et les
maîtres eux-mêmes de tant de trésors ont passé ! Le sort de
royaumes récents et éclatants est devenu pour nous une sorte de
proverbe ! Tout cela, qui paraissait si grand, n'est désormais
plus rien ! Et rien, comme je l'imagine, ou plutôt comme je le
sais avec certitude, de toutes leurs richesses, de leurs honneurs,
de leur puissance, ne les a accompagnés si ce n'est - à
supposer qu'ils l'aient possédée - la richesse de leur foi et
de leur piété ! Seule, alors qu'ils ont perdu tout le reste,
elle les suit ! Seule, inséparable et comme fidèle compagne,
elle part avec eux ! C'est d'elle que maintenant ils se
nourrissent, c'est dans cette richesse-là, dans ces honneurs-là
qu'ils se reposent ! Ce sont ces biens qui leur profitent. C'est
pourquoi, si nous sommes séduits par les honneurs et par les
richesses, laissons-nous attirer par les véritables richesses,
les véritables honneurs ! Tout homme parfait, en vue des
honneurs célestes, des richesses célestes, échange les
honneurs terrestres, l'opulence terrestre ! Là-bas, certes, il y
a une discrimination absolue et impérissable entre les bons et
les mauvais ! Là-bas, ce que nous avons une fois gagné, nous le
tenons à jamais ! Là-bas, ce que l'on a pu conquérir, il n'est
plus de danger de le perdre !
Mais
puisque nous avons parlé de la fragilité des possessions
temporelles, il faut bien que nous disions un mot de la condition
même de cette brève existence.
Qu'est-ce
que cela, je te prie, qu'est-ce que cela ? Les humains ne voient
rien journellement autant que la mort : ils n'oublient rien si
facilement que la mort ! Le genre humain est emporté, par la
mort, en une chute rapide et toute la suite des générations
court le long des siècles ! Nos pères ont passé, nous nous en
irons, nos descendants suivront : c'est comme un grand
soulèvement des flots venant du large, par vagues qui se
poussent et dont les dernières se brisent au rivage; de même,
les âges successifs se brisent contre le poteau final de la mort
! Que cette pensée, jour et nuit, que le souvenir de cette
condition qui est la nôtre nous frappe ! Pensons à la fin de la
vie qui arrive d'instant en instant et qui se rapproche d'autant
plus de nous qu'elle nous a davantage fait attendre. Espérons ce
jour prochain, que nous ne savons pas devoir être lointain.
"Préparons, comme il est écrit, nos voies pour le départ
!" Si nous y pensons, si nous méditons en ce sens, nous n'aurons
pas peur de la mort. Bienheureux, qui vous êtes réconciliés
déjà au Christ ! Ils ne peuvent être hantés d'une grande
crainte de la mort ceux qui déjà "désirent être dissous
pour être avec le Christ" ( cf. Phil 1,23); qui, devant ce
jour suprême de la vie présente, toujours prêts, toujours
tranquilles, attendent en silence. Il est, en effet, sans
importance, que l'on finisse cette vie temporelle à tel ou tel
instant, quand on passe à l'éternelle !
A la
négligence de la vie, il ne faut pas que la foule des
négligents nous entraîne, ni que nous mettions en péril notre
salut pour des erreurs d'autrui ! En ce Jugement de Dieu, de quel
secours nous sera la multitude, puisque chacun sera jugé
individuellement, qu'il n'y aura rien d'autre que l'examen des
mérites et que ce sont nos actes et non les peuples qui nous
absoudront ? Arrière, arrière les consolations, mauvaises
conseillères en face de l'instant décisif ! Sans nul doute, il
vaut mieux gagner la vie avec le petit nombre que la perdre avec
le grand nombre ! Il ne faut donc pas que la seule multitude des
pécheurs nous porte à l'insouciance dans le péché, ni que
cela seul que d'autres sont peu attentifs à leur bonheur soit
pour nous un prétexte pour en faire autant ! Je t'en conjure,
considère toujours la faute du prochain comme une honte, jamais
comme un exemple. Que si tu trouves plaisir à réunir des
exemples, sois attentif plutôt à ceux qui, bien qu'en minorité,
sont cependant les plus riches dans la part choisie par eux !
Considère, dis-je, le camp de ceux qui comprennent sagement
pourquoi ils sont au monde et, à coup sûr, aussi longtemps qu'ils
vivent, savent diriger la grande affaire de leur vie. Par un
effort profitable et insigne, par une vertu éminente et noble,
ils savent cultiver la vie présente et semer la future.
Et sur
ce point, non seulement nous avons de nombreux exemples, mais la
grandeur même n'y manque pas. Quelle noblesse d'ici-bas, quels
honneurs, quelle dignité, quelle sagesse, quelle culture
littéraire n'a pas en effet fourni déjà des adhérents à
cette milice du royaume céleste ? Quelle condition sublime n'a
déjà, avec soumission, accepté ce joug céleste, si léger ? A
vrai dire, cela dépasse toute erreur et toute ignorance, chez un
homme, de négliger l'affaire de son salut ! Mais je pourrais
encore, si cela n'était trop long, relater par leur nom un grand
nombre, choisis dans la foule immense, d'hommes illustres dans le
siècle et qui ont adopté la discipline et la vie du culte divin;
je n'en citerai que quelques-uns, pour ne pas omettre
entièrement de tels modèles !
Clément,
issu d'une vieille ascendance de sénateurs et même de la souche
des Césars, orné de toute science, versé dans tous les arts
libéraux, est entré dans cette vie des justes et y a brillé si
excellemment qu'il fut jugé digne de succéder au prince des
apôtres !
Grégoire,
évêque du Pont, fut d'abord philosophe et orateur réputé dans
le monde, mais dans la suite, plus grand et plus illustre par ses
vertus, au point que - entre autres signes de ses admirables
mérites, - par ses prières et oraisons, une montagne, dit-on,
fut transportée et un lac desséché !
Et
encore un autre Grégoire, également saint, également donné
aux lettres et à la philosophie, porta ses désirs vers cette
philosophie céleste.
De lui,
certes, il convient de rappeler ce trait qui vient à notre sujet
: ayant vu son ami intime, Basile, qui avait été son
condisciple dans les études du siècle, se livrer à la
profession de rhéteur, il entra un jour dans son auditoire, et
le prenant par la main, il le fit sortir de la classe en lui
disant : "Laisse cela de côté et occupe-toi du salut
!" Et dans la suite l'un et l'autre, devenus évêques, ils
laissèrent, par les ouvrages qu'ils léguèrent à notre Église,
des monuments éclatants de leur génie !
Et
Paulin, évêque de Nole, exemple mémorable et heureux pour
notre Gaule, possesseur d'une immense fortune, doué d'une
éloquence abondante, se jeta si complètement dans notre
conviction et notre dessein, qu'il inonda, pour ainsi dire,
toutes les parties du monde par ses écrits et ses œuvres.
Hilaire,
tout récemment, et Petronius, actuellement évêque en Italie,
tous deux descendus des plus hauts sommets de ce qu'on nomme la
puissance de ce monde, se sont élevés à la renommée, l'un par
la vie religieuse, l'autre par l'épiscopat. Et comment pourrais-je
mettre hors de pair, dans cette grande foule d'hommes illustres
par leur éloquence, Firmilien, Minutius, Cyprien, Hilaire, Jean,
Ambroise ? Tous, ils ont dit en eux-mêmes ce que l'un des
nôtres a redit, pour s'exciter à quitter le siècle pour passer
à une vie meilleure : "Qu'est-ce que ceci ? Les ignorants
se lèvent et ravissent le ciel, et nous, avec toute notre
science, voici que nous roulons dans la chair et le sang." (St
Augustin Conf. VIII,6-12). Ils se sont dit cela et c'est pourquoi
ils se sont ensuite jetés, avec violence, dans le royaume !
Je
viens de présenter une partie de ceux que signala une ferveur
supérieure en notre foi, parmi les adeptes de la philosophie du
siècle, de l'éloquence, des honneurs.
Et je
passerai maintenant aux rois et aux maîtres de ce monde. Je ne
crois pas nécessaire de rappeler tous ceux du passé qui furent
des hommes dévoués à la religion en même temps que revêtus
de la dignité royale : je m'en tiendrai aux plus insignes :
David pour sa piété, Josias pour sa foi, Ezéchias pour son
humilité, tous pris au cœur des vénérables annales. Il y
en a eu d'autres, plus proches de nous, il y a eu des princes
même en notre temps, qui ont eu accès à une connaissance plus
intime du vrai roi et qui ont rendu hommage, dans la souveraine
contrition de leur cœur à ce souverain Seigneur des
seigneurs. Bien plus, les deux sexes, à la cour, ont su offrir
à la divine Majesté une révérence attentive. Mais je propose
surtout ceux qui me semblent les plus aptes à engendrer l'émulation,
ceux dont les exemples, en tendant au salut dans l'avenir,
présentent dans le présent le plus d'autorité.
Tu
vois comment les jours et les années et tout le reste des
ornements des cieux suivent par une obéissance infatigable la
parole et l'ordre de Dieu et observent la soumission à ses
Préceptes, par une loi constante. Est-ce que nous, à l'usage de
qui tout cela a été fabriqué et qui recevons de là notre
lumière, nous, qui ne pouvons ignorer les commandements divins
ni la Volonté divine, nous opposerons aux ordres de Dieu une
oreille sourde ? Certes, pour ce qui est de ces auxiliaires du
monde, ce qu'ils avaient à faire à travers les siècles leur a
été fixé une fois pour toutes : pour nous, au contraire, en
tant de volumes de la Loi divine, les ordres ont été répétés,
il faut donc que l'homme apprenne à faire au moins ce qui lui
est attribué : obéir à la Volonté de son Créateur et s'appliquer
à ses préceptes ! Tout le reste de la création, en lui
fournissant son ministère, lui donne un exemple ! Et en
définitive, s'il en est qui refusent de revenir à leur Auteur,
s'imaginent-ils pour cela qu'ils pourront échapper à leur
Seigneur ? A quoi leur sert-il de fuir, eux qui se détournent de
Dieu ? Qu'ils entendent, saint David, qu'ils entendent ta parole
quand tu t'écries : "Où irai-je loin de ton Esprit et où
fuirai-je loin de ta Face? Si je monte aux cieux, Tu es là ! Si
je descends aux enfers, Tu es présent ! Si je prends des ailes
dès l'aurore et vais habiter aux extrémités de la mer, même
là ta Main me retirera et ta Droite s'emparera de moi !" (Ps
88,7-10). Bon gré mal gré donc, il faut se soumettre au Maître
de l'univers, et si l'on se soustrait par la volonté, il n'en
garde pas moins tout droit sur nous. Ils sont absents par l'affection,
mais Il est présent par son empire ! Par une imprévoyance et
une erreur insensées, ces égarés sont prisonniers, ils vivent
hors de la Pensée de Dieu mais sous sa Puissance. Et chacun
poursuit son esclave fugitif, en une recherche menaçante, et,
usant de son droit, veut ramener celui qui l'a quitté, pourquoi
ne reconnaît-il pas le Droit du Seigneur des cieux sur lui-même
et ne se jette-t-il pas au plus tôt dans son service, par une
oblation volontaire, appliquant ainsi une exacte justice à lui-même
et pour lui-même ? Pourquoi sommes-nous obsédés par l'aspect
délectable des réalités présentes ? Pourquoi nous installer
uniquement dans les choses que nous voyons ? Est-ce que notre vie
se résume dans nos regards et n'avons-nous à notre service que
nos yeux ?
Nous
vivons aussi par nos oreilles, qui nous permettent de recueillir
les promesses. De grandes aspirations, par cette partie de notre
corps également, nous attirent. Ce que l'on nous promet, ce que
l'on nous annonce, attendons-le de toute la ferveur de nos
souhaits, de toute l'intensité de nos désirs. La fidélité de
ces promesses, c'est l'Être fidèle, c'est ce Créateur qui nous
l'inculque. Portons-nous aux merveilles qui nous sont offertes.
Bien
qu'en somme, nos yeux mêmes, si nous voulons bien en user
sagement et utilement, peuvent nous entraîner au désir de l'avenir
: si nous éprouvons de l'admiration, par la contemplation de la
nature, tournons-la vers l'Auteur d'une si magnifique machine !
Et si nous songeons à la splendeur de lumière qui pourra plus
tard éblouir nos yeux, alors que nous recevons déjà une si
belle clarté : demandons-nous quelle ne sera pas la beauté
éclatante des réalités éternelles, alors que les périssables
sont déjà si magnifiques ! Il ne faut donc pas tirer l'office
de nos organes uniquement du côté le plus inférieur, mais bien
plutôt les appliquer au bien de l'une et l'autre vie : ainsi, qu'ils
gardent leur usage dans la vie temporelle sans le refuser à la
vie éternelle. Et si leur penchant et l'amour qui accompagne
leur action nous ravissent et si un charme agit de la sorte sur
notre sens, cet amour même tend à la volupté suprême, vers ce
qui non seulement peut, mais doit être aimé de toutes nos
effusions : le Bien délicieux, étincelant, unique, éternel. Je
veux parler de notre Dieu, envers qui tu peux brûler d'une
flamme aussi ardente que sainte si, aux cupidités antérieures,
tu sais substituer la richesse des vastes désirs. Si tu as été
saisi, en quoi que ce soit, par la majesté du réel, il n'est
rien de plus majestueux que Lui. Si quelque chose t'attirait
comme apte à donner la gloire, il n'est rien de plus glorieux
que Lui. Si la splendeur des créatures flattait tes regards, il
n'est rien de plus splendide que Lui. Si tu étais séduit par le
beau, il n'est rien de plus beau que Lui. Si tu croyais avoir
rencontré quelque part la vérité, il n'est rien de plus vrai
que Lui. Admires-tu ce qui est pur et sincère, il n'est rien de
plus sincère que sa Bonté. Es-tu sollicité par l'abondance de
tout bien, il n'est rien de plus débordant que son Abondance. Tu
aimes ce qui ne trompe pas, il n'est rien de moins trompeur. Tu
recherches ce qui est avantageux, il n'est rien de plus
avantageux que son Amour. Te sens-tu gagné parfois par l'aspect,
ou de l'austérité, ou de la bienveillance, tu ne trouveras
jamais rien ni de plus terrible ni de plus doux que sa Grandeur
et sa Dignité. Dans la peine, on recherche la douceur, dans le
succès, la complaisance : on ne trouve qu'en Lui ou la joie,
quand on est joyeux, ou la consolation quand on est affligé. C'est
pourquoi il n'est rien de plus conforme à la raison que d'aimer
par-dessus tout Celui en qui tu trouves tout. Les richesses et
tout ce qui peut te retenir par ses agréments se trouvent en lui,
mieux encore, viennent de Lui. Que ton amour, jusqu'ici dispersé
à tort, se porte enfin au service de Dieu. Que ta puissance de
charité, flottante encore en ses affections, se concentre en
emplois sacrés, que ta dilection, infléchie par de vaines
opinions, soit rectifiée, corrigée, délivrée de l'erreur,
dirigée vers Dieu seul, car tout ce que tu peux aimer déjà est
à Lui, à Lui, dis-je, à Lui. Il est si grand, en effet, que
ceux qui ne L'aiment pas, injustement certes, ne peuvent
cependant aimer que ce qui Lui appartient !
Soyons
justes, je veux que l'on considère s'il est équitable d'aimer l'œuvre
en négligeant son Auteur, en délaissant le Créateur de toutes
choses, de se jeter sur son bien par nos désirs, au hasard et
indifféremment, alors qu'il aurait fallu gagner Dieu même et se
faire aimer de Lui, par cet amour même de ses œuvres ? Et
pourtant, voilà que l'homme ne tourne ses désirs et ses soins
que vers d'indignes créatures, et ses esprits sont si
absurdement dévoyés qu'il poursuit l'art et abandonne l'Artiste
et il embrasse la beauté dont il n'admire pas l'Auteur ! Et qu'avons-nous
dit de la "si grande multitude de sa Douceur" ? (cf. Ps
30,20). Qu'avons-nous exprimé de la suavité si vaste et si
ineffable de ses Biens, du trésor sain et profond de son Amour ?
Et comment, en quoi que ce soit, pourra-t-on atteindre, par la
parole, à la dignité de ce qu'Il est ? L'aimer donc, ne doit
pas être pour nous seulement un plaisir, mais un devoir. Il est
impie, certes, de ne pas aimer Celui à qui tu ne rendras jamais
tout, même en L'aimant ! Il est souverainement injuste de Lui
refuser ce que tu peux Lui apporter, alors que tu ne pourras
jamais, même si tu le veux, Le payer de ce qu'Il a fait pour toi
! "Que rendrons nous, en effet, au Seigneur pour tout ce qu'Il
a fait pour nous ?" (Ps 115,12). Que Lui rendrons-nous
simplement pour ceci : qu'Il a décrété que par la foi Il
accorderait le salut à l'homme et que toute facilité existerait
pour la propagation de l'espérance dans l'univers et de la vie
pour les mortels ?
Pour
en venir, en effet, à cela : toutes ces circonstances
extérieures, c'est-à-dire la situation des nations et des
états, penses-tu que tout ait été ramené à l'empire et à la
loi de Rome, pour une autre raison, et que, pour une autre raison,
une grande partie du genre humain ait été réduite en un seul
peuple, si ce n'est pour que plus facilement, à l'instar d'un
remède à travers un seul corps, la foi répandue à travers une
seule nation pût pénétrer partout et, injectée dans la tête,
se propageât rapidement dans les membres ? Autrement, elle n'aurait
pu se répandre au sein de nations différentes de religions et
de langues, et elle n'aurait pu franchir tant d'obstacles semés
sur ses pas. Saint Paul, répandant la foi à travers ce même
peuple unique, a pu écrire qu'"il avait tout rempli de l'évangile,
depuis Jérusalem jusqu'en Illyrie." (Rm 15,19). Comment
cela aurait-il pu se faire, s'il y avait eu des nations ou
innombrables en leur multitude ou barbares par leur férocité ?
Voilà pourquoi, de nos jours, par toute la terre, du lever au
coucher du soleil et du nord au midi, résonne le Nom du Christ,
pourquoi tous les pays du monde accourent à la vie, alors que le
Thrace reçoit la foi, le Syrien reçoit la foi, l'Espagnol
reçoit la foi. C'est donc une grande preuve de la Miséricorde
divine que, sous César Octave, (César Octave fut le premier
empereur romain. Nous l'appelons le plus ordinairement l'empereur
Auguste. Son règne va de l'an 30 avant J.-C à l'an 14 après J.-C.
C'est donc sous son règne que le Christ naquit à Bethléem,
probablement à la fin de l'an 5, c'est-à dire quatre ans
entiers avant l'ère dite chrétienne, mal calculée, vers 525,
par le moine Denys-le-Petit) au même temps où la puissance
romaine atteignait son apogée, Dieu Se donna à la terre. Aussi,
pour te citer toi-même à toi-même, comme depuis l'origine de
ce royaume (de Rome), nous en sommes à l'an onze cent quatre-vingt-cinq,
tout ce qui fut d'abord sous l'autorité des rois, tout ce qui
passa ensuite sous l'administration des deux consuls annuels et
devint l'empire de Rome, tout cela peut être considéré comme
voulu par la Providence, on peut l'affirmer sans crainte, pour
préparer la venue du Christ et propager la foi !
Mais
revenons à notre propos. "Gardez-vous d'aimer le monde ni
rien de ce qui est dans le monde." (1 Jn 2,15), car tout ce
qu'il offre à nos regards ne les flatte que de couleurs
trompeuses. Que cette vertu de nos yeux, faite pour percevoir la
lumière, s'emploie aux usages de la vie, mais ne s'ouvre pas aux
puissances de mort ! "Les désirs de la chair, dit fort bien
l'Apôtre, militent contre l'âme," (cf. 1 Pi 2,11) et tout
leur équipement ne tend qu'à notre dommage et à notre ruine,
car ils sont toujours en éveil pour se dresser contre nous, à
la façon des ennemis du dehors, et ils gagnent en force tout ce
qu'ils nous enlèvent ! Ainsi, jusqu'à présent, je n'ai parlé
que des séductions inextricables de ce siècle insidieux, de ses
honneurs et de ses richesses, tout comme si le monde était en
pleine vigueur dans le charme de ses agréments. Mais voici que
toute cette apparence, naguère embellie d'états factices, a
déjà vieilli et toute cette gloire fardée tombe en ruine ! C'est
à peine si ce monde garde de quoi tromper encore. Cette image
des choses, assez belle jusqu'ici pour faire illusion, a péri !
Elle prétendait nous séduire par ses fulgurations et n'y
parvenait pas; voici que bientôt elle ne peut plus même nous
corrompre par sa vaine ostentation ! Ce qui lui manquait c'étaient
les biens solides, et voici qu'il lui manque même les caducs !
Ce monde n'a plus ni les ornements temporaires qui embellissent,
ni la durée prometteuse qui confirme; si nous ne nous trompons
nous-mêmes, c'est à peine s'il est capable de nous tromper !
Mais pourquoi dérober nos arguments les plus forts ? Nous
parlons des richesses du monde dissipées, alors que c'est le
monde lui-même qui tend à sa fin et traverse ses derniers temps
! Combien n'est-il pas plus grave et plus décisif qu'il n'ait
plus beaucoup à durer ? Pourquoi parler de la déchéance de ses
biens et de sa parure extérieure ? Il est bien naturel qu'il
soit en pleine décadence, par l'épuisement de ses forces en
raison de son âge et alors qu'il succombe au poids vacillant de
la vieillesse, il est juste qu'il soit privé de ses étais ! Le
dernier âge du monde est tout rempli de maux, comme la
vieillesse de maladies. On a vu et on voit encore, en ce monde
blanchi, la famine, la peste, la dévastation, les guerres, les
terreurs. Telles sont les langueurs des dernières années. C'est
pourquoi apparaissent souvent ces signes du ciel : tremblements
de terre, perturbations de l'atmosphère, enfantements monstrueux
chez les animaux. Ces prodiges sont la marque d'un temps, mais d'un
temps de décadence ! Et cela est confirmé, mieux que par nos
faibles paroles, par les oracles mêmes de l'autorité
apostolique. On y lit en effet : "C'est en nous que les
siècles en sont venus à leur fin !" (1 Cor 10,11). Après
une telle annonce, pourquoi hésiter ? Pourquoi attendre ? Il
approche, le jour, non plus seulement le nôtre, mais celui de la
fin du monde !Toute heure qui passe nous avertit de l'imminence
de cette dissolution inévitable, alors que la fin qui menace l'individu
et l'univers et le double péril commun laisse prévoir la même
mort pour tous ! La mortalité du monde pèse sur moi, comme si
la mienne ne suffisait pas à me terrifier ! Pourquoi flatter nos
terreurs ? Il n'est plus de sécurité pour personne, dès lors
que le terme fatal menace chacun de nous indifféremment. En
cette fin du siècle présent, en cet effondrement de tout ce qui
en fait partie, quelle n'est pas la misère de la condition
humaine, si elle ne sait s'assurer l'espérance des joies futures,
quand elle voit s'évanouir les joies présentes ! La vie
écourtée ne lui donne plus la volupté attendue, et elle ne
peut espérer celle de la vie éternelle. D'une part, peu de
réel, d'autre part, nulle espérance. Il faut donc déplorer et
plaindre cet état de l'homme, à moins que de cette condition
trop amère il ne fasse une opportune nécessité, à moins que,
pour cette raison même, il ne se réfugie dans les remèdes
efficaces de son propre intérêt et ne se porte aux exigences
des pensées salutaires, surtout en se rappelant que les
réalités du temps présent sont tellement délabrées que si l'on
perd le bénéfice de l'unique vie future, on perd tout à la
fois.
Recourir
aux Promesses divines
Nous
devons donc diriger toute l'attention de notre esprit sur l'espoir
de l'avenir. Et pour que tu saisisses plus pleinement et plus
clairement cet espoir, je n'hésiterai pas à te le présenter
sous la forme d'un exemple. Si on offrait à quelqu'un de lui
donner aujourd'hui cinq deniers de bronze, en lui promettant pour
le lendemain cinq cents pièces d'or, mais en lui laissant le
choix ou de prendre le bronze immédiatement, ou de recevoir l'or
un peu plus tard, y a-t-il le moindre doute qu'il ne préfère ce
grand don, avec un retard si léger ? Eh bien !... en
considérant la condition à la fois de cette vie courte et de la
vie éternelle, tu ne dois pas désirer de saisir de vils biens,
quand tu peux en espérer de si précieux ! Il y a moins de joie
à prendre possession de peu de trésors qu'à en attendre de
très grands ! Sans doute nous voyons tous et nous saisissons les
fragilités que renferme ce monde, car le nom d'espérance vient
du verbe espérer, et il est bien évident que l'espérance ne s'applique
pas à cette vie, puisque nous y jouissons des choses que nous
voyons. "L'espérance en effet que l'on voit n'est pas de l'espérance,
car ce que l'on voit comment pourrait-on l'espérer ?" (Rm 8,24).
Donc, toute l'espérance que nous mêlons aux choses humaines n'a
de sens que pour l'avenir : on ne saurait appeler espérance ce
que l'on n'espère pas ! Nous poursuivons donc dans l'avenir la
réalité plus éclatante qui est l'objet de notre espoir, et cet
espoir, nous le ressentons dans le présent. Il arrive que pour
les objets mêmes qui s'offrent à nos regards, nous ne les
voyons pas de près comme si nos yeux en étaient obsédés, mais
avec bien plus de certitude c'est vers les spectacles lointains
que nous tendons des regards dégagés : c'est à peu près, sans
nul doute, ce qui se produit pour les biens présents et les
biens à venir, car les présents, comme accumulés sur nos yeux,
ne sont pas perçus exactement, tandis que les futurs, plus
éloignés de nos regards, sont saisis très clairement ! Et
cette espérance de l'avenir, nous ne la nourrissons pas sans
savoir de qui nous la tenons, mais sur la parole de notre
Seigneur Jésus Christ, garant très sûr de la vérité, qui
promet aux justes un règne sans fin et les amples récompenses
de la bienheureuse éternité, qui, en outre, par le mystère
ineffable de son Incarnation, Homme et Dieu tout ensemble, a
réconcilié l'homme à Dieu et par le secret impénétrable et
grandiose de sa Passion, a libéré le monde du péché ! C'est
Lui qui S'est manifesté dans la chair, qui a été justifié
dans l'Esprit, qui est apparu aux anges, qui a été prêché aux
nations, qui a été cru par l'univers et qui a été élevé
dans la gloire : "c'est pourquoi Dieu L'a exalté, en sorte
que toutes choses au ciel et sur la terre, dans les mers et les
abîmes, proclament que le Seigneur Jésus est dans la gloire,
Roi et Dieu avant tous les siècles !" (cf. Phil 2,9-10).
Dès
lors que ne répudies-tu les préceptes de ces philosophes dont
tu fais ta lecture habituelle, pour te pénétrer de l'étude du
dogme chrétien ?
Ici
aussi tu trouveras de quoi exercer ton éloquence et ton esprit
et tu auras vite fait de constater combien ce qui est nôtre, je
veux dire les préceptes de la piété et de la vérité, doivent
être préférés à ces enseignements des philosophes ! Chez eux
en effet, il n'y a qu'une ébauche de vertu ou une fausse sagesse;
chez nous au contraire, la justice achevée et la vertu solide
sont enseignées. On pourrait donc dire que d'autres ont usurpé
le nom de philosophie, tandis que nous en avons la vie même. Et
en vérité, quels préceptes peuvent-ils donner pour bien vivre
? Ils ignorent la cause ! Ne connaissant pas Dieu et ainsi, dès
le principe, s'éloignant de la justice, ils sont ensuite
entraînés par la logique de leur erreur. C'est ce qui fait que
le terme de telles études ne soit que vanité ! S'il en est
parmi eux qui tombent sur de belles définitions, ils sont
esclaves de la jactance et sont malades d'orgueil ! Ainsi, chez
eux, même l'absence des vices n'est pas sauvée du vice ! C'est
d'eux qu'il est écrit : Ils ne savent que le terrestre." (Phil
3,19). Il est donc prouvé manifestement qu'ils ne voient pas la
vraie justice, la vraie sagesse. Est-ce qu'un disciple de l'école
d'Aristippe verra la vérité, alors que, par son esprit, il ne
diffère en rien des pourceaux ou des bêtes, puisqu'il situe la
béatitude dans la volupté corporelle ? Pour lui, "son
ventre est son dieu" et sa gloire dans ses organes honteux !
Sera-t-il
un bon maître de l'honnête et du juste, celui qui a pour
disciples le prodigue, l'impudique et l'adultère ? Mais laissons,
pour une autre occasion, cette critique des philosophes, j'en
viendrai maintenant au sujet que je traite pour toi.
Les
plus belles pensées de notre foi
Laisse
donc de côté désormais ces recueils de pensées où tu te
délectes, et ces collections formées de brèves sentences sur
toutes sortes de sujets, et tourne-toi vers les doctrines et les
écrits des nôtres. Ici, mon cher, tu pourras rassasier ton cœur
d'enseignements de toutes natures. Ici, pour t'inculquer la foi,
on te dira, non dans ces termes, mais avec le même sens : "Devant
la parole de Dieu, celui qui ne croit pas, ne comprend pas."
Ici, on te dira : "Le Seigneur, dès lors que tu Le nommes
Seigneur, respecte-Le, et dès lors qu'il est ton Père, aime-Le."
Ici, tu apprendras quelles sont les véritables victimes du
sacrifice, quand tu entendras : "Les plus agréables
sacrifices pour Dieu sont la justice et la miséricorde."
Ici, on te suggérera : "Si tu t'aimes toi-même, aime ton
prochain, car tu ne gagneras jamais davantage pour toi que parce
que tu donneras aux autres." Ici, on t'enseignera qu'il n'existe
aucune raison, si juste que tu l'imagines, qui te permette de
donner la mort à un homme. Ici, on te prémunira contre le mal :
"Résiste à la passion, comme au plus acharné ennemi, car
elle se plaît à insulter aux vaincus, même par la déchéance
du corps !" Ici, contre les mauvais désirs, on te dira :
"Il vaut mieux renoncer à ce qu'on a, que posséder ce que
l'on veut." Ici, contre la colère, on te déclare : "Celui
qui s'irrite d'une provocation n'échappe à la colère que s'il
n'est pas provoqué." Ici, même au sujet des ennemis, tu
entendras : "Aime qui ne t'aime pas, car il est à peine
quelqu'un qui n'aime pas qui l'aime." Ici, à maintes
reprises, on te répétera : "Celui-là sait cacher son
trésor qui le partage aux indigents !" Il ne pourra plus
perdre ce qu'il a placé en largesses !
Ici,
on t'ouvrira des voies plus hautes, en te disant : "Le fruit
des mariages fidèles est la continence !" Ici, on t'apprendra
à discerner, quand tu entendras : "Les maux de la vie sont
communs aux justes et aux injustes !" Ici, on te proposera
encore : "C'est une plus grande maladie d'avoir l'âme
languissante dans les vices que le corps dans les infirmités."
Ici, pour t'exhorter à la paix, on proclamera : "Aux gens
impatients, même la similitude des mœurs est cause de
discorde." Ici, pour t'éloigner des méchants, on te dira :
"L'homme prudent s'instruit et par le sage et par l'insensé
: le premier lui dicte ce qu'il faut imiter, le second ce qu'il
faut éviter !" Ici, on te dira encore : "II est
souvent utile de ne pas savoir, il n'y a donc pas moins de bonté
de la part de Dieu dans ce qui est caché que dans ce qui est
connu !" Ici, on te, donnera cet avertissement :"Tu
remercieras Dieu dans l'adversité non moins que dans la
prospérité et quand tu auras du succès, tu avoueras que tu ne
le méritais pas ." Ici, on te révélera même les
vérités profondes, en te disant :
"Il
n'y a pas de fatalité ! Que les gens interrogent donc leurs lois
: elles ne punissent que la volonté du mal !" Ici, pour
garder la droiture, on te recommandera : "Si tu veux être
sincère, tu ne seras pas soupçonneux.
Nous
ne soupçonnons en effet que lorsque nous ignorons !" Ici,
on te fera monter aux sommets supérieurs, quand tu entendras :
"L'esprit fixé en Dieu, s'il est tourmenté par les
passions, tombe du ciel sur la terre." Ici, on te rappellera
: "Puisque les méchants parfois ont les succès, tandis que
les bons reçoivent des afflictions; ceux qui ne croient pas au
Jugement futur de Dieu, jugent donc - horreur ! - que Dieu est
injuste !" Ici, on te suggérera : "Même dans le plus
grand secret, ne fais pas ce que tu veux que les hommes ignorent,
et ce que tu ne veux pas que Dieu voie, ne le pense même pas
!" Ici, on te prémunira contre toute fraude, en te disant :
"Il est plus triste d'être corrompeur que trompé !"
Ici enfin on te préviendra contre l'orgueil en t'enseignant :
"Fuis la vanité d'autant plus que tu deviendras meilleur !
Les autres vices croissent par les vices, la vanité croît par
les vertus !" Que ces quelques sentences te suffisent,
empruntées sommairement et rapidement aux études chrétiennes !
Que si
tu as recours aux sources mêmes de la Parole sacrée, tu auras
soin d'y admirer moins l'extérieur que l'intérieur. C'est que l'Écriture,
quand elle rayonne au dedans, est comme une pierrerie très
précieuse qui éblouit les regards qui la contemplent par ses
profondes fulgurations.
Il ne
faut pas que la pointe de ton esprit se détourne avec crainte de
cette clarté, mais qu'elle s'y habitue et que tu apprennes à
nourrir ton âme de cet aliment intérieur et salutaire. Avec l'aide
de la Miséricorde divine, nous ne doutons pas que tu ne
parviennes, rejetant tes doctrines et désireux des nôtres, à
te dégoûter de ce qui est vide et à désirer ce qui est plein.
Il est souverainement imprudent, alors que Dieu a tant fait pour
nous, de ne rien faire, quant à nous, pour nous-mêmes, et alors
que, dans ses œuvres, Il a tant considéré le bien de l'homme,
que l'homme se refuse à son propre bien ! Nous y tendrons au
contraire si nous nous portons au culte et à l'amour de Dieu ! C'est
que le vrai bonheur consiste à mépriser le bonheur du siècle
et, par le dédain du terrestre, à nous enflammer pour les
choses divines. C'est pourquoi, dès maintenant tu dirigeras
toutes tes paroles et tous tes actes vers Dieu ou pour Dieu. Une
telle pratique, si tu en fais ta compagne assidue sera ta
gardienne. L'innocence dès lors nous est fidèle : C'est un
grand point que de poursuivre la vertu et d'y appliquer ce que
nous pourrons de nos forces. Et nous ne devons pas craindre que
les vieilles routines de notre esprit ne soient chassées par une
vie meilleure. Celui-là même à qui nous nous donnons pour qu'il
nous guérisse et nous conserve, fournit des secours à notre cœur.
De quelle façon ? De façon que chacun puisse, au moins en
pensée, comprendre la grandeur des récompenses futures ! La
Magnificence divine, comme nous pouvons le constater, accorde à
tous sans distinction l'usage de cette lumière qui nous est si
chère. Le juste et l'impie peuvent contempler leur commun soleil,
la nature offre à tous les bienveillants offices de sa servitude,
les bons et les mauvais ont en commun la possession du monde
entier. Si donc Dieu a fait, pour les justes et les injustes, de
si belles choses pareillement, que ne doit-Il pas réserver pour
les justes !
Considérons
ce que rendra Celui qui a tant donné ! Celui qui est si grand en
ses Dons, que sera-t-Il dans ses Récompenses ! S'Il est si large
à distribuer, quelle ne sera pas sa Magnificence à rétribuer.
Ils sont ineffables, les trésors préparés par Dieu à ceux qu'Il
aime, cela est clair, évident, manifeste, car on ne saurait
mesurer ce qu'Il rendra aux bons, Celui qui est si généreux
pour des ingrats. Regarde autour de toi et, de l'océan de tes
affaires, jette les yeux vers notre foi comme vers un port
tranquille et prends la direction en ce sens. C'est ici le port
unique, où nous puissions nous jeter hors des agitations
incertaines du siècle et que nous puissions gagner à travers
les tempêtes du monde. C'est là que tous doivent se réfugier,
échappant aux assauts des vagues frémissantes de la vie
présente. Là est le séjour le plus assuré, le repos le plus
certain. Ce vaste golfe, soustrait aux flots, est calme partout.
On y trouve la sérénité dans une tranquillité charmante.
Lorsque tu auras abordé là, ton navire en sûreté après tant
d'épreuves inutiles, sera fixé solidement par l'ancre de la
croix ! Mais voici que la prolixité de ces pages demande une
borne. Embrasse, pour tout résumer en un mot, la puissance des
préceptes célestes à la Gloire de Dieu. Tout est là. Pardonne-moi
et aime-moi.