Saint François de Sales
Traité de l’Amour de Dieu
Table des matières
ORAISON DÉDICATOIRE
PRÉFACE
LIVRE PREMIER CONTENANT UNE PRÉPARATION A TOUT LE TRAITÉ
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II Comme la volonté gouverne diversement les puissances de l’âme.
CHAPITRE III Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel (1).
CHAPITRE IV Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel. (2)
CHAPITRE V Que l’amour domine sur toutes les affections et passions, et que même
il gouverne la volonté, bien que la volonté ait aussi domination sur lui.
CHAPITRE VII Comme l’amour de Dieu domine sur les autres amours.
CHAPITRE VIII Description de l’amour en général.
CHAPITRE IX Quelle est la convenance qui excite l’amour.
CHAPITRE X Que l’amour tend à l’union.
CHAPITRE XI. Que l’union à laquelle l’âme prétend est spirituelle.
CHAPITRE XII Qu’il y a deux portions en l’âme, et comment.
CHAPITRE XIII Qu’en ces deux portions de l’âme, il y a quatre différents degrés
de raison.
CHAPITRE XIV De la différence des amours.
CHAPITRE XV Que la charité doit être nommée amour.
CHAPITRE XVI De la convenance qui est entre Dieu et l’homme
CHAPITRE XVII Que nous avons une inclination d’aimer Dieu sur toutes choses.
CHAPITRE XVIII Que nous n’avons pas naturellement le pouvoir d’aimer Dieu sur
toutes choses.
CHAPITRE XIX Que l’inclination naturelle que nous avons d’aimer Dieu n’est pas
inutile.
LIVRE SECOND HISTOIRE DE LA GENERATION ET NAISSANCE CÉLESTE DU DIVIN AMOUR
CHAPITRE PREMIER Que les perfections diverses ne sont qu'une seule, mais infinie
perfection.
CHAPITRE II Qu’en Dieu il n’y a qu’un seul acte qui est sa propre divinité.
CHAPITRE III De la Providence divine en général.
CHAPITRE IV De la providence surnaturelle que Dieu exerce envers les créatures
raisonnables.
CHAPITRE V Que la Providence céleste a pourvu aux hommes une rédemption très
abondante.
CHAPITRE VI. De quelques faveurs spéciales exercées en la rédemption des hommes
par la divine Providence.
CHAPITRE VII Combien la Providence sacrée est admirable en la diversité des
grâces qu’elle distribue aux hommes.
CHAPITRE VIII. Combien Dieu désire que nous l’aimions.
CHAPITRE IX. Comme l'amour éternel de Dieu envers nous prévient nos coeurs de
son inspiration, afin que nous l'aimions.
CHAPITRE X Que nous repoussons bien souvent l‘inspiration et refusons d’aimer
Dieu.
CHAPITRE XI Qu’il ne tient pas à la divine Bonté que nous n’ayons un très
excellent amour.
CHAPITRE XII Que les attraits divins nous laissent en pleine liberté de les
suivre ou les repousser.
CHAPITRE XIII Des premiers sentiments d’amour que les attraits divins font en
l’âme, avant qu’elle ait la foi.
CHAPITRE XIV Du sentiment de l’amour divin qui se reçoit par la foi.
CHAPITRE XV Du grand sentiment d’amour que nous recevons par la sainte
espérance.
CHAPITRE XVI Comme l’amour se pratique en l’espérance
CHAPITRE XVII Que l’amour d’espérance est fort bon, quoique imparfait
CHAPITRE XVIII. Que l’amour se pratique an la pénitence, et premièrement qu’il y
a diverses sortes de pénitences.
CHAPITRE XIX. Que la pénitence sans l’amour est imparfaite.
CHAPITRE XX. Comme le mélange d’amour et de douleur se fait en la contrition.
CHAPITRE XXI. Comme les attraits amoureux de notre Seigneur nous aident et
accompagnent jusqu’à la foi et la charité.
CHAPITRE XXII Briève description de la charité.
LIVRE TROISIÈME DU PROGRÈS ET PERFECTIONNEMENT DE L’AMOUR
CHAPITRE PREMIER Que l’amour sacré peut être augmenté de plus eu plus en un
chacun de nous.
CHAPITRE II Combien notre Seigneur a rendu aisé l’accroissement de l’amour.
CHAPITRE III Comme l’âme, étant en charité, fait progrès en icelle.
CHAPITRE IV De la sainte persévérance en l’amour sacré.
CHAPITRE V Que le bonheur de mourir en la divine charité est un don spécial de
Dieu.
CHAPITRE VI Que nous ne saurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu
en cette vie mortelle.
CHAPITRE VII Que la charité des Saints en cette vie mortelle égale, voire
surpasse quelquefois celle des bienheureux.
CHAPITRE VIII De l’incomparable amour de la Mère de Dieu Notre-Dame.
CHAPITRE IX. Préparation au discours de l’union des bienheureux avec Dieu.
CHAPITRE X. Que le désir précédent accroîtra grandement l’union des bienheureux
avec Dieu.
CHAPITRE XI. De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la
Divinité.
CHAPITRE XII De l’union éternelle des esprits bienheureux avec Dieu en la vision
de la naissance éternelle du Fils de Dieu.
CHAPITRE XIII De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la
production du Saint-Esprit.
CHAPITRE XIV Que la sainte lumière de la gloire servira à l’union des esprits
bienheureux avec Dieu.
CHAPITRE XV Que l’union des bienheureux avec Dieu aura des différents degrés.
LIVRE QUATRIÈME DE LA DÉCADENCE ET RUINE DE LA CHARITÉ
CHAPITRE PREMIER Que nous pouvons perdre l’amour de Dieu,
tandis que nous sommes en cette vie mortelle.
CHAPITRE II Du refroidissement de l’âme en l’amour sacré.
CHAPITRE III Comme ou quitte le divin amour pour celui des créatures.
CHAPITRE IV Que l’amour se perd en un moment.
CHAPITRE V. Que la seule cause du manquement et refroidissement de la charité
est en la volonté des créatures.
CHAPITRE VI Que nous devons reconnaître de Dieu tout l’amour que nous lui
portons.
CHAPITRE VII Qu’il faut éviter toute curiosité, et acquiescer humblement à la
très sage providence de Dieu.
CHAPITRE VIII Exhortation à l’amoureuse soumission que nous devons aux décrets
de la Providence divine,
CHAPITRE IX. D’un certain reste d’amour, lequel demeure maintes fois en l’âme
qui a perdu la sainte charité.
CHAPITRE X Combien cet amour imparfait est dangereux.
CHAPITRE XI Moyen de reconnaître cet amour imparfait.
LIVRE CINQUIÈME DES DEUX PRINCIPAUX EXERCICES DE L’AMOUR SACRÉ QUI SE FONT
PAR COMPLAISANCE ET BIENVEILLANCE
CHAPITRE PREMIER De la sacrée complaisance de l’amour; et premièrement en quoi
elle consiste.
CHAPITRE II Que par la Sainte complaisance nous sommes rendus comme petits
enfants aux mamelles de notre Seigneur.
CHAPITRE III Que la sacrée complaisance donne notre coeur à Dieu, et nous fait
sentir un perpétuel désir en la jouissance.
CHAPITRE IV De l’amoureuse condoléance par laquelle la complaisance de l’amour
est encore mieux déclarée.
CHAPITRE V De la condoléance et complaisance de l’amour en la Passion de notre
Seigneur.
CHAPITRE VI De l’amour de bienveillance que nous exerçons envers notre Seigneur
par manière de désir.
CHAPITRE VII Comme le désir d’exalter et magnifier Dieu nous sépare des plaisirs
inférieurs, et nous rend attentifs aux perfections divines.
CHAPITRE VIII Comment la sainte bienveillance produit la louange du divin
Bien-Aimé.
CHAPITRE IX Comme la bienveillance nous fait appeler toutes les créatures à la
louange de Dieu.
CHAPITRE X Comme le désir de louer Dieu nous fait aspirer au ciel.
CHAPITRE XI Comme nous pratiquons l’amour de bienveillance ès louanges que notre
Rédempteur et sa Mère donnent à Dieu.
CHAPITRE XII De la souveraine louange que Dieu se donne à soi-même, et de
l’exercice de bienveillance que nous faisons en icelle.
LIVRE SIXIÈME DES EXERCICES DU SAINT AMOUR EN L’ORAISON
CHAPITRE PREMIER. Description de la théologie mystique, qui n’est autre chose
que l’oraison.
CHAPITRE II. De la méditation, premier degré de l’oraison ou théologie mystique.
CHAPITRE III Description de la contemplation, et de la première différence qu’il
y a entre icelle et la méditation.
CHAPITRE IV Qu’en ce monde l’amour prend sa naissance, mais non pas son
excellence, de la connaissance de Dieu.
CHAPITRE V Seconde différence entre la méditation et la contemplation.
CHAPITRE VI Que la contemplation se fait sans peine; qui est la troisième
différence entre molle et la méditation.
CHAPITRE VII Du recueillement amoureux de l’âme la contemplation.
CHAPITRE VIII Du repos de l’âme recueillie en son bien-aimé.
CHAPITRE IX Comme ce repos sacré se pratique.
CHAPITRE X Des divers degrés de cette quiétude, et comme il la faut conserver.
CHAPITRE XI Suite du discours des divers degrés de la sainte quiétude et d’une
excellente abnégation de soi-même qu’on y pratique quelquefois.
CHAPITRE XII De l’écoulement ou liquéfaction de l’âme en Dieu.
CHAPITRE XIII De la blessure d’amour.
CHAPITRE XIV De quelques autres moyens par lesquels le saint amour blesse les
coeurs.
CHAPITRE XV De la langueur amoureuse du coeur blessé de dilection.
LIVRE SEPTIÈME DE L’UNION DE L’ÂME AVEC SON DIEU QUI SE PARFAIT EN L’ORAISON
CHAPITRE PREMIER Comme l’amour fait l’union de l’âme avec Dieu en l’oraison.
CHAPITRE II Des divers degrés de la sainte union qui se fait en l’oraison.
CHAPITRE III Du souverain degré d’union par la suspension et ravissement.
CHAPITRE IV De la seconde espèce de ravissement.
CHAPITRE V Des marques du bon ravissement, et de la troisième espèce de celui.
CHAPITRE VI Comme l’amour est la vie de l’âme, et suite du discours de la vie
extatique.
CHAPITRE VII Admirable exhortation de saint Paul à la vie extatique et
surhumaine.
CHAPITRE VIII Du suprême effet de l’amour affectif, qui est la mort des amants, et
premièrement de ceux qui moururent en amour.
CHAPITRE IX De ceux qui moururent par l’amour et pour l’amour divin.
CHAPITRE X Que quelques-uns entre les divins amants moururent encore d’amour.
CHAPITRE XI Histoire merveilleuse du trépas d’un gentilhomme qui mourut d’amour
sur le mont d’Olivet (2).
CHAPITRE XII Que la très sacrée Vierge mère de Dieu mourut d’amour pour son
fils.
CHAPITRE XIII Que la glorieuse Vierge mourut d’un amour extrêmement doux et
tranquille.
LIVRE HUITIÈME DE L’AMOUR DE CONFORMITÉ PAR LEQUEL NOUS UNISSONS NOTRE VOLONTÉ A
CELLE DE DIEU, QUI NOUS EST SIGNIFIÉE PAR SES COMMANDEMENTS, CONSEILS ET
INSPIRATIONS
CHAPITRE PREMIER De l’amour de conformité provenant de la sacrée complaisance.
CHAPITRE II. De la conformité de soumission qui procède de l’amour de
bienveillance.
CHAPITRE III Comme nous nous devons conformer à la divine volonté que l’on
appelle signifiée.
CHAPITRE IV De la conformité de notre volonté avec celle que Dieu a de nous
sauver.
CHAPITRE V De la conformité de notre volonté à celle de Dieu qui nous est
signifiée par ses commandements.
CHAPITRE VI. De la conformité de notre volonté à celle que Dieu nous a signifiée
par ses conseils.
CHAPITRE VII Que l’amour de la volonté de Dieu signifiée ès commandements nous
porte à l’amour des conseils.
CHAPITRE VIII Que le mépris des conseils évangéliques est un grand péché.
CHAPITRE IX. Suite de discours commencé. Comme chacun doit aimer, quoique non
pas pratiquer, tous les conseils évangéliques; et comme néanmoins chacun doit
pratiquer ce qu’il peut.
CHAPITRE X Comme il se faut conformer à la volonté divine qui nous est signifiée
par les inspirations; et premièrement, de la variété des moyens par lesquels
Dieu nous inspire.
CHAPITRE XI De l’union de notre volonté à celle de Dieu ès inspirations qui sont
données pour la pratique extraordinaire des vertus et de la persévérance en la
vocation, première marque de l’inspiration.
CHAPITRE XII De l’union de la volonté humaine à celle de Dieu ès inspirations
qui sont contre les lois ordinaires, et de la paix et douceur de coeur, seconde
marque de l’inspiration.
CHAPITRE XIII Troisième marque de l’inspiration, qui est la sainte obéissance à
l’Eglise et aux supérieurs.
CHAPITRE XIV Briève méthode pour connaître la volonté de Dieu.
LIVRE NEUVIÈME DE L’AMOUR DE SOUMISSION, PAR LEQUEL NOTRE VOLONTÉ S’UNIT AU BON
PLAISIR DE DIEU
CHAPITRE PREMIER. De l’union de notre volonté avec la volonté divine qu’on
appelle volonté de bon plaisir.
CHAPITRE II Que l’union de notre volonté au bon plaisir de Dieu se fait
principalement ès tribulations.
CHAPITRE III De l’union de notre volonté au bon plaisir divins afflictions
spirituelles, par la résignation.
CHAPITRE IV De l’union de notre volonté au bon plaisir de Dieu, par
l‘indifférence.
CHAPITRE V Que la sainte indifférence s’étend à toutes choses.
CHAPITRE VI De la pratique de l’indifférence amoureuse ès choses du service de
Dieu.
CHAPITRE VII De l’indifférence que nous devons pratiquer en ce qui regarde notre
avancement ès vertus.
CHAPITRE VIII Comme nous devons unir notre volonté à celle de Dieu en la
permission des péchés.
CHAPITRE IX Comme la pureté de l’indifférence se doit pratiquer ès actions de
l’amour sacré.
CHAPITRE X Moyen de connaître le change au sujet de ce saint amour.
CHAPITRE XI De la perplexité du coeur qui aime sans savoir qu’il plaît au
bien-aimé.
CHAPITRE XII Comme, entre ces travaux intérieurs, l’âme ne connaît pas l’amour
qu’elle porte à son Dieu, et du trépas très aimable de la volonté.
CHAPITRE XIII Comme la volonté étant morte à soi vit purement dans la volonté de
Dieu.
CHAPITRE XIV Éclaircissement de ce qui a été dit touchant le trépas de notre
volonté.
CHAPITRE XV Du plus excellent exercice que nous puissions faire parmi les peines
intérieures et extérieures de cette vie, en suite de l’indifférence et trépas de
la volonté.
CHAPITRE XVI Du dépouillement parfait de l’âme unie à la volonté de Dieu.
LIVRE DIXIÈME DU COMMANDEMENT D’AIMER DIEU SUR TOUTES CHOSES
CHAPITRE PREMIER De la douleur du commandement que Dieu nous a fait de l’aimer
sur toutes choses.
CHAPITRE II Que ce divin commandement de l’amour tend au ciel mais est toutefois
donné aux fidèles de ce monde.
CHAPITRE III Comme tout le coeur étant employé en l’amour sacré, ou peut
néanmoins aimer Dieu différemment, et aimer encore plusieurs autres choses aven
Dieu.
CHAPITRE IV De deux degrés de perfection avec lesquels ce commandement peut être
observé en cette vie mortelle.
CHAPITRE V De doux autres degrés de plus grande perfection avec lesquels nous
pouvons aimer Dieu sur toutes choses.
CHAPITRE VI Que l’amour de Dieu sur toutes choses est commun à tous les amants.
CHAPITRE VII Eclaircissement du chapitre précédent.
CHAPITRE VIII Histoire mémorable pour faire bien concevoir en quoi gît la force
et excellence de l’amour sacré.
CHAPITRE IX Confirmation de ce qui a été dit par une comparaison notable.
CHAPITRE X Comme nous devons aimer la divine bonté souverainement plus que
nous-mêmes.
CHAPITRE XI Comme la très sainte charité produit l’amour du prochain.
CHAPITRE XII Comme l’amour produit le zèle.
CHAPITRE XIII Comme Dieu est jaloux de nous.
CHAPITRE XIV Du zèle ou jalousie que nous avons pour notre Seigneur.
CHAPITRE XV Avis pour la conduite du saint zèle.
CHAPITRE XVI Que l’exemple de plusieurs saints, qui semblent avoir exercé leur
zèle avec colère, ne fait rien contre l’avis du chapitre précédent.
CHAPITRE XVII Comme notre Seigneur pratiqua tous les plus excellente actes de
l’amour.
LIVRE ONZIÈME DE LA SOUVERAINE AUTORITÉ QUE L’AMOUR SACRÉ TIENT SUR TOUTES LES
VERTUS, ACTIONS ET PERFECTIONS DE L’ÂME
CHAPITRE PREMIER Combien toutes les vertus sont agréables à Dieu.
CHAPITRE II Que l’amour sacré rend les vertus excellemment plus agréables à Dieu
qu’elles ne le sont de leur propre nature.
CHAPITRE III Comme il y a des vertus que la présence du divin amour relève à une
plus haute excellence que les autres.
CHAPITRE IV Comme le divin amour sanctifie encore plus excellemment les vertus,
quand elles sont pratiquées par son ordonnance et commandement.
CHAPITRE V Comme l’amour sacré mêle sa dignité parmi les antres vertus, en
perfectionnant la leur particulière.
CHAPITRE VI De l’excellence du prix que l’amour sacré donne aux actions issues
de lui-même, et à celles qui procèdent des autres vertus.
CHAPITRE VII Que les vertus parfaites ne sont jamais les unes sans les autres.
CHAPITRE VIII. Comme la charité comprend toutes les vertus.
CHAPITRE IX Que les vertus tirent leur perfection de l’amour sacré.
CHAPITRE X Digression sur l’imperfection des vertus des païens.
CHAPITRE XI Comme les actions humaines sont sans valeur lorsqu’elles sont faites
sans le divin amour.
CHAPITRE XII Comme le saint amour revenant en l’âme fait revivre toutes les
oeuvres que le péché avait fait périr.
CHAPITRE XIII Comme nous devons réduire toute la pratique des vertus et de nos
actions au saint amour.
CHAPITRE XIV Pratique de ce qui a été dit au chapitre précédent.
CHAPITRE XV Comme la charité comprend en soi les dons du Saint-Esprit.
CHAPITRE XVI De la crainte amoureuse des épouses: suite du discours commencé.
CHAPITRE XVII Comme la crainte servile demeure avec le divin amour.
CHAPITRE XVIII Comme l’amour se sert de la crainte naturelle, servile et
mercenaire.
CHAPITRE XIX Comme l’amour sacré comprend les douze fruits du Saint-Esprit, avec
les huit béatitudes de l’Évangile.
CHAPITRE XX Comme le divin amour emploie toutes les passions et afflictions de
l’âme, et les réduit à son obéissance.
CHAPITRE XXI Que la tristesse est presque toujours inutile, ainsi contraire au
service du saint amour.
LIVRE DOUZIEME CONTENANT QUELQUES AVIS POUR LE PROGRÈS DE L’AME AU SAINT AMOUR
CHAPITRE PREMIER. Que le progrès au saint amour ne dépend pas de la complexion
naturelle.
CHAPITRE II Qu’il faut avoir un désir continuel d’aimer.
CHAPITRE III Que pour avoir le désir de l’amour sacré, il faut retrancher les
autres désirs.
CHAPITRE IV Que les occupations légitimes ne nous empêchent point de pratiquer
le divin amour.
CHAPITRE V Exemple très amiable sur ce sujet.
CHAPITRE VI Qu’il faut employer toutes les occasions présentes en la pratiqua du
divin amour.
CHAPITRE VII Qu’il faut avoir soin de faire nos actions fort parfaitement.
CHAPITRE VIII. Moyen général pour appliquer nos oeuvres au service de Dieu.
CHAPITRE IX. De quelques autres moyens pour appliquer plus particulièrement nos
oeuvres à l’amour de Dieu.
CHAPITRE X Exhortation au sacrifice que nous devons faire à Dieu de notre franc
arbitre (1).
CHAPITRE XI Des motifs que nous avons pour le saint amour
CHAPITRE XII Méthode très utile pour employer ces motifs.
CHAPITRE XIII. Que le mont Calvaire est la vraie académie de la dilection.
Très sainte Mère de Dieu, vaisseau d’incomparable élection, élection de la
souveraine dilection, vous êtes la plus aimable, la plus amante et la plus aimée
de toutes les créatures. L’amour du Père céleste prit son bon plaisir en vous de
toute éternité, destinant votre chaste cœur à la perfection du saint amour, afin
qu’un jour vous aimassiez son Fils unique de l’unique amour maternel, comme il
l’aimait éternellement de l’unique amour paternel. O Jésus mon Sauveur ! à qui
puis-je mieux dédier les paroles de votre amour, qu’au cœur très aimable de la
bien-aimée de votre âmes ?
Mais, ô Mère toute triomphante! qui peut jeter ses yeux sur votre Majesté, sans
voir à votre dextre celui que votre Fils voulut si souvent, pour l’amour de
vous, honorer du titre de père, le vous ayant uni par le lien céleste d’un
mariage tout virginal, à ce qu’il fût votre secours et coadjuteur en la charge
de la conduite et éducation de sa divine enfance? O grand saint Joseph, époux
très aimé de la Mère du Bien-aimé! hé! combien de fois avez-vous porté l’amour
du ciel et de la terre entre vos bras, tandis qu’embrasé des doux embrassements
et baisers de ce divin Enfant, votre âme fondait d’aise lorsqu’il prononçait
tendrement à vos oreilles (ô Dieu, quelle suavité!) que vous étiez son grand ami
et son cher père bien-aimé!
On mettait jadis les lampes de l’ancien temple sur des fleurs de lis d’or. O
Marie et Joseph! pair sans pair, lis sacrés d’incomparable beauté, entre
lesquels le bien-aimé se repaît et repaît tous ses amants! hélas si j’ai
quelqu'espérance que cet écrit d’amour puisse éclairer et enflammer les enfants
de lumière, où le puis-je mieux colloquer qu’emmi (1) vos lis? lis desquels le
soleil de justice, splendeur et candeur de la lumière éternelle, s’est si
souverainement récréé qu’il y a pratiqué les délices de l’ineffable dilection de
son cœur envers nous. O Mère bien-aimée du Bien-aimé! ô époux bien-aimé de la
bien-aimée, prosterné sur ma face devant vos pieds qui portèrent mon Sauveur, je
vous dédie et consacre ce petit ouvrage d’amour à l’immense grandeur de votre
dilection. Hé ! je vous jure par ce cœur de votre doux Jésus, qui est le
1) Emmi, parmi. roi des cœurs, que les vôtres adorent, animez mon âme et celle
de tous ceux qui liront cet écrit de votre toute-puissante faveur envers le
Saint-Esprit; afin que nous immolions meshui (1) en holocauste toutes nos
affections à sa divine bonté, pour vivre, mourir et revivre à jamais emmi les
flammes de ce céleste feu que notre Seigneur votre Fils a tant désiré d’allumer
en nos cœurs, que pour cela il ne cessa de travailler et soupirer jusques à la
mort de la croix.
(1) Meshui, désormais, aujourd’hui.
.
VIVE JÉSUS !
Le Saint-Esprit enseigne que les lèvres de la divine épouse, c’est-à-dire, de
l’Église, ressemblent à l’écarlate et au bornal (1) qui distille le miel (2),
afin que chacun sache que toute la doctrine qu’elle annonce, consiste en la
sacrée dilection, plus éclatante en vermeil que l’écarlate, à cause du sang de
l’époux qui l’enflamme; plus douce que le miel, à cause de la suavité du
bien-aimé qui la comble de délices. Ainsi, ce céleste époux voulant donner
commencement à la publication de sa loi, jeta sur l’assemblée des disciples
qu’il avait députés à cet office, force langues de feu; montrant assez par ce
moyen que la prédication évangélique était toute destinée à l’embrasement des
cœurs.
Représentez-vous de belles colombes aux rayons du soleil, vous les verrez varier
en autant de couleurs comme vous diversifierez le biais duquel
(1) Bornal, ruche de cire, ouvrage des abeilles. Dans le Limousin on dit encore
bourna.
(2) Cant. cant., IV, 11.
vous les regarderez; parce que leurs plumes sont si propres à recevoir la
splendeur, que le soleil voulant mêler sa clarté avec leur pennage (1), il se
fait une multitude de transparences, lesquelles produisent une grande variété de
nuances et changements de couleurs, mais couleurs si agréables à voir, qu’elles
surpassent toutes couleurs et l’émail encore des plus belles pierreries,
couleurs resplendissantes et si mignardement dorées, que leur or les rend plus
vivement colorées; car en cette considération le Prophète royal disait aux
Israélites
Quoique l’affliction vous fane le visage,
Votre teint désormais se verra ressemblant
Aux ailes d’un pigeon où l’argent est tremblant,
Et dont l’or brunissant rayonne le pennage.
(Ps. LXVII, 14.)
Certes l’Église est parée d’une variété excellente d’enseignements, sermons,
traités et livres pieux, tous grandement beaux et aimables à la vue, à cause du
mélange admirable que le soleil de justice fait des rayons de sa divine sagesse
avec les langues des pasteurs, qui sont leurs plumes, et avec leurs plumes, qui
tiennent aussi quelquefois lieu de langues, et font le riche pennage de cette
colombe mystique. Mais parmi toute la diversité des couleurs de la doctrine
qu’elle publie, on découvre partout le bel or de la sainte dilection qui se fait
excellemment entrevoir, dorant de son lustre incomparable toute la science des
saints, et la rehaussant au-dessus de toute science. Tout est à l’amour, en
l’amour, pour l’amour et d’amour en la sainte Église.
(1) Pennage, plumage.
Mais comme nous savons bien que toute la clarté du jour provient du soleil, et
disons néanmoins pour l’ordinaire que le soleil n’éclaire pas, sinon quand à
découvert il darde ses rayons en quelque endroit : de même, bien que toute la
doctrine chrétienne soit de l’amour sacré, si est-ce que nous n’honorons pas
indistinctement toute la théologie du titre de ce divin amour, ainsi (1)
seulement les parties d’icelle qui contemplent l’origine, la nature, les
propriétés et les opération d’icelui en particulier.
Or, c’est la vérité que plusieurs écrivains ont admirablement traité ce sujet,
surtout ces anciens Pères, qui, servant très amoureusement Dieu, parlaient aussi
divinement de son amour. O qu'il fait bon ouïr parler des choses du ciel saint
Paul, qui les avait apprises au ciel même, et qu’il fait bon voir ces âmes
nourries dans le sein de la dilection écrire de sa sainte suavité! Pour cela
même, entre les scolastiques, ceux qui en ont le mieux et le plus discouru, ont
pareillement excellé en piété. Saint Thomas en a fait un traité digne de saint
Thomas. Saint Bonaventure et le
B. Denys le Chartreux en ont fait plusieurs très excellents sous divers titres;
et quant à Jean Gerson, chancelier de l’université de Paris, Sixte le Siennois
(2) en parle ainsi : « Il a si dignement discouru des cinquante propriétés du
divin amour
(1) Ainsi, mais.
(2) Sixte le Siennois. Sixte de Sienne, né en 1520, mort en 1569, juif converti
devint dominicain, écrivain célèbre. Il a laissé la Bibliothèque sainte, ouvrage
qui traite surtout de la Bible et contient une réfutation des principales
hérésies.
qui sont çà et là déduites au Cantique des cantiques, qu’il semble que lui seul
ait tenu le compte des affections de l’amour de Dieu. » Certes cet homme fut
extrêmement docte, judicieux et dévot.
Mais afin que l’on sût que cette sorte d’écrits se font plus heureusement par la
dévotion des amants que par la doctrine des savants, le Saint-Esprit a voulu que
plusieurs femmes aient fait des merveilles en cela. Qui a jamais mieux exprimé
les célestes passions de l’amour sacré que sainte Catherine de Gênes, sainte
Angèle de Foligni, sainte Catherine de Sienne, sainte Mathilde (1)?
En notre âge aussi plusieurs en ont écrit, desquels je n’ai pas eu le loisir de
lire distinctement les livres, ainsi seulement par-ci par-là autant qu’il était
requis pour voir si celui-ci pourrait encore trouver place. Le père Louis de
Grenade, ce grand docteur de piété, a mis un Traité de l’amour de Dieu dans son
Mémorial, qu’il suffit de dire être d’un si bon auteur pour le rendre
recommandable. Diègue Stella, de l’ordre de Saint François, en a fait un autre
grandement effectif et utile pour l’oraison. Christophe de Fonseca, religieux
augustin, en a mis en lumière un encore plus grand, où il dit diverses belles
choses. Le Père Louis Richeome, de la compagnie de Jésus, a aussi publié un
livre sous le titre de l’Art d’aimer Dieu par les créatures; et cet auteur est
tant aimable en sa personne et en ses beaux écrits,
(1) Sainte Mathilde, ou Mechtilde, disciple de sainte Gertrude au XIIIe siècle,
a été remarquable par son amour envers. N.-S. Jésus-Christ, décrit dans le livre
des Grâces
spirituelles ou Révélations de sainte Mechtilde
qu’on ne peut douter qu’il ne le soit encore plus écrivant de l’amour même. Le
Père Jean de Jésus, Maria, de l’ordre des Carmes déchaussés, a composé un livret
qui porte de même le nom de l’Art d’aimer Dieu, lequel est fort estimé. Le grand
et célèbre cardinal Bellarmin a aussi depuis peu fait voir un petit livret
intitulé : L’Escalier pour monter à Dieu par les créatures, qui ne peut être
qu’admirable, partant de cette très savante main et très dévote âme, qui a tant
écrit et si doctement pour le bien de l’Eglise. Je ne veux rien dire du
Parénétique (1), de ce fleuve d’éloquence qui flotte meshui parmi toute la
France par la multitude et variété de ses sermons et beaux écrits. L’étroite
consanguinité spirituelle que mon âme n contractée .avec la sienne, lorsque par
l’imposition de mes mains il reçut le caractère sacré de l’ordre épiscopal pour
le bonheur du diocèse de Belley et l’honneur de l’Église, outre mille nœuds
d’une sincère amitié qui nous lient ensemble, ne permet pas que je puisse parler
au crédit de ses ouvrages entre lesquels ce Parénétique de l’amour divin fut une
des premières saillies de la nonpareille affluence d’esprit que chacun admire en
lui.
Nous voyons de plus un grand et magnifique Palais que le R. F. Laurent de Paris,
prédicateur de l’ordre des Capucins, bâtit à l’honneur de l’amour- divin lequel
étant achevé sera un cours accompli de la science de bien aimer. Mais enfin,
la bienheureuse Térèse de Jésus n si bien écrit des mouvements sacrés de la
dilection en tous les livres qu’elle a laissés, qu’on est ravi de voir tant
d’éloquence en une si grande humilité, tant de fermeté d’esprit en une si grande
simplicité et sa très savante ignorance fait paraître très ignorante la science
de plusieurs gens de lettres, qui, après un grand tracas d’étude, se voient
honteux de n’entendre pas ce qu’elle écrit si heureusement de la pratique du
saint amour. Ainsi, Dieu élève le trône de sa vertu sur le théâtre de notre
infirmité, se servant des choses faibles pour confondre les fortes (1).
Or, quoique ce Traité que je te présente, mon cher Lecteur, suive de bien loin
ces excellents livres, sans espoir de les pouvoir acconsuivre (2), si est-ce que
j’espère tant en la faveur des deux amants célestes auxquels je le dédie,
qu’encore te pourra-t-il rendre quelque sorte de service, et que tu y
rencontreras beaucoup de bonnes considérations qu’il ne te serait pas si aisé de
trouver ailleurs; comme réciproquement tu trouveras ailleurs plusieurs belles
choses qui ne sont pas ici, Il me semble même que mon dessein n’est pas celui
des autres, sinon en général, en tant que nous visions tous à la gloire du saint
amour. Mais de ceci la lecture t’en fera foi.
(1) Parénétique, auteur de discours moraux. Le saint nomme ainsi son ami J.
Pierre Camus, évêque de Belley, qui publia plus tard l’Esprit de saint François
de Sales, 6 vol. 1641.
Certes, j’ai seulement pensé à représenter simplement et naïvement, sans art et
encore plus sans fard l’histoire de la naissance, du progrès, de la décadence,
des opérations, propriétés, avantages et excellences de l’amour divin. Que si
outre cela tu trouves quelqu’autre chose, ce. sont des sur-
croissances qu’il n’est presque pas possible d’éviter à celui qui, comme moi,
écrit entre plusieurs distractions. Mais je crois bien pourtant que rien ne sera
sans quelque sorte d’utilité. La nature même, qui est une si sage ouvrière,
projetant la production des raisins, produit quant et quant (1), comme par une
prudente inadvertance, tant de feuilles et de pampres, qu’il y a peu de vignes
qui n’aient besoin en leur saison d’être effeuillées et ébourgeonnées.
On traite maintes fois les écrivains trop rude.. ment, on précipite les
sentences que l’on rend contre eux, et bien souvent avec plus d’impertinence
qu’ils n’ont pratiqué d’imprudence en se hâtant de, publier leurs écrits. La
précipitation des jugements met grandement en danger la conscience des juges et
l’innocence des accusés. Plusieurs écrivent sottement, et plusieurs censurent
lourdement. La douceur des lecteurs rend douce et utile la lecture, et pour
t’avoir plus favorable, mon cher Lecteur, je te veux ici rendre raison de
quelques points qui autrement à l’aventure te mettraient en mauvaise humeur.
(1) I Cor., I, 27.
(2) Acconsuivre, atteindre.
Quelques-uns peut-être trouveront que j’ai trop dit, et qu’il n’était pas requis
de prendre ainsi les discours jusque dans leurs racines. Mais je pense que le
divin amour est une plante pareille à celle que nous appelons angélique, de
laquelle la racine n’est pas moins odorante et salutaire que la tige et les
feuilles. Les quatre premiers livres et quelques chapitres des autres pouvaient
sans doute être omis, au gré des âmes qui ne cherchent que la seule pratique de
la sainte
dilection ; mais tout cela néanmoins leur sera bien utile, si elles le regardent
dévotement. Cependant plusieurs peut-être aussi eussent trouvé mauvais de ne
voir pas ici toute la suite de ce qui appartient au Traité du céleste amour.
Certes, j’ai eu en considération la condition des esprits de ce siècle, et je le
devais; il importe beaucoup de regarder en quel âge on écrit.
(1) Quant et quant, avec, en même temps.
Je cite aucunes fois l’Écriture sainte en autres termes que ceux qui sont portés
par l’édition ordinaire. O vrai Dieu! mon cher Lecteur, ne me fais pas pour cela
ce tort de croire que je veuille me départir de cette édition-là ha non ! car je
sais que le Saint-Esprit l’a autorisée par le sacré concile de Trente, et que
partant nous nous y devons tous arrêter; ainsi au contraire je n’emploie les
autres versions que pour le service de celle-ci, quand elles expliquent et
confirment son vrai sens. Par exemple, ce que l’époux, céleste dit à son épouse
Tu as blessé mon cœur, est fort éclairci par l’autre version : Tu m’as emporté
le cœur, ou Tu as tiré et ravi mon cœur (1). Ce que notre Seigneur dit :
Bienheureux sont les pauvres d’esprit, est grandement amplifié et déclaré selon
le grec, Bienheureux sont les mendiants d’esprit (2); et ainsi des autres.
J’ai souvent cité le sacré Psalmiste en vers, et c'a été pour récréer ton
esprit; et selon la facilité que j’en ai eue par la belle traduction de Philippe
des Portes, abbé de Tiron (3), de laquelle abandonna la poésie légères et
publia une traduction des Psaumes.
néanmoins je me suis quelquefois départi, non certes
cuidant (1) de pouvoir faire mieux les vers que ce fameux poète,
car je serais un grand impertinent si, n’ayant jamais seulement
pensé à cette sorte d’écrire, je
prétendais d’y réussir en un âge et en une
condition de vie qui m’obligerait de m’en retirer, si
jamais j’y avais été engagé; mais en
quelques endroits où il y pouvait avoir plusieurs intelligences,
je n’ai pas suivi ses vers, parce que je ne voulais pas suivre
son sens: comme au psaume 132, il a entendu un mot latin, qui est, des
franges de la robe, que j’ai estimé devoir être pris
pour le collet; c’est pourquoi j’ai fait la traduction
à mon gré.
Je ne dis rien que je n’aie appris des autres; or, il me serait impossible de me
ressouvenir de qui j’ai reçu chaque chose en particulier. Mais je t’assure bien
que si j’avais tiré de quelque auteur des grandes pièces dignes de quelque
remarque, il ferais conscience de ne lui en rendre pas la louange qu’il en
mériterait, et pour t’ôter un soupçon qui te pourrait venir en l’esprit contre
ma sincérité, pour ce regard (2) je t’avertis que la chapitre 13 du septième
livre est extrait d’un sermon qua je fis à Paris, à Saint-Jean-en-Grève, le jour
de l’Assomption de Notre-Dame, l’an 1602.
(1) Cant. cant., IV, 9
(2) Matth., V, 3.
(3) Phil. Desportes, poète, oncle de Régnier, né en 1546, mort en 1606, pourvu
de plusieurs abbayes. entre autres celle de Tiron, au diocèse de Chartres, il
Je n’ai pas toujours exprimé la suite des chapitres; mais si tu y prends garde,
tu trouveras aisément les nœuds de leur liaison. En cela et plusieurs autres
choses, j’ai eu grand soin d’épargner
mon loisir et ta patience. Lorsque j’eus fait imprimer l’Introduction à la vie
dévote, monseigneur l’archevêque de Vienne, Pierre de Villars, me fit la faveur
de m’en écrire son opinion en termes si avantageux pour ce livret et pour moi,
que je n’oserais jamais les redire; et m’exhortant d’appliquer le plus que je
pourrais de mon loisir à faire de pareilles besognes, entre plusieurs beaux avis
desquels il me gratifia, l’un fut que j’observasse toujours, tant que le sujet
le permettrait, la brièveté des chapitres; car tout ainsi, dit-il, que les
voyageurs, sachant qu’il y a quelque beau jardin à vingt ou vingt-cinq pas de
leur chemin, se détournent aisément de si peu pour l’aller voir, ce qu’ils ne
feraient pas s’ils savaient qu’il fût plus éloigné de leur route: de même ceux
qui savent que la fin d’un chapitre n’est guère éloignée du commencement, ils
entreprennent volontiers de le lire; ce qu’ils ne feraient pas, pour agréable
qu’en fût le sujet, s’il fallait beaucoup de temps pour en achever la lecture.
J’ai donc eu raison de suivre en cela mon inclination, puisqu’elle fut agréable
à ce grand personnage, qui a été l’un des plus saints prélats et des plus
savants docteurs que l’Église ait eus de notre âge, et lequel, lorsqu’il
m’honora de sa lettre, était le plus ancien de tous les docteurs de la Faculté
de Paris.
(1) Cuidant, pensant, jugeant.
(2) Pour ce regard, à ce propos.
Un grand serviteur de Dieu m’avertit naguère que l’adresse que j’avais faite de
ma parole à Philothée, en l’Introduction en la vie dévote, avait empêché
plusieurs hommes d’ers faire leur profit, d’autant qu’ils n’estimaient pas
dignes de la lecture d’un homme les avertissements faits pour une femme.
J’admirai qu’il se trouvât des hommes mes qui, pour vouloir paraître hommes, se
montrassent en effet si peu hommes; car je te laisse à penser, mon cher Lecteur,
si la dévotion n’est pas également pour les hommes comme pour les femmes; et
s’il ne faut pas lire avec pareille attention et révérence la seconde épître de
saint Jean, adressée à la sainte dame Electa, comme la troisième, qu’il destine
à Caïus, et si mille et mille lettres ou excellents traités des anciens Pères de
l’Eglise doivent être tenus pour inutiles aux hommes, d’autant qu’ils sont
adressés à des saintes femmes de ce temps-là. Mais outre cela, c’est l’âme qui
aspire à la dévotion, que j’appelle Philothée; et les hommes ont une âme aussi
bien que les femmes.
Toutefois, pour imiter en cette occasion le grand Apôtre, qui s’estimait
redevable à tous (1), j’ai changé d’adresse en ce Traité, et parle à Théotime.
Que si d’aventure il se trouvait des femmes (or, cette impertinence serait plus
supportable en elles) qui ne voulussent pas lire les enseignements qu’on a faits
à un homme, je les prie de croire que le Théotime auquel je parle est l’esprit
humain qui désire faire progrès en la dilection sainte, esprit qui est également
aux femmes comme ès hommes.
Ce Traité donc est fait pour aider l’âme
déjà dévote à ce qu’elle se puisse
avancer en son dessein, et pour cela il m’a été
force de dire plusieurs choses un peu moins connues au vulgaire, et qui
par conséquent sembleront plus obscures. Le fond de la science
est toujours un peu plus
malaisé à sonder, et se trouve peu de plongeons (1) qui veuillent et sachent
aller recueillir les perles et autres pierres précieuses dans les entrailles de
l’Océan. Mais si tu as le courage franc pour enfoncer cet écrit, il t’arrivera
de vrai comme aux plongeons, lesquels, dit Pline, étant ès plus profonds
gouffres de la mer, y voient clairement la lumière du soleil; car tu trouveras
ès endroits les plus malaisés de ces discours une bonne et amiable clarté. Et
certes, comme je n’ai pas voulu suivre ceux qui méprisent quelques livres qui
traitent d’une certaine vie suréminente en perfection, aussi n’ai-je pas voulu
parler de cette suréminence, car ni je ne puis censurer les auteurs, ni
autoriser les censeurs d’une doctrine que tu n’entends pas.
(1) Rom., I, 14.
J’ai touché quantité de points de théologie, mais sans esprit de contention,
proposant simplement, non tant ce que j’ai jadis appris ès disputes, comme ce
que l’attention au service des âmes et l’emploi de vingt-quatre années en la
sainte prédication m’ont fait penser être plus convenable à la gloire de
l’Évangile et de l’Eglise.
Au demeurant, quelques gens de marque de divers endroits m’ont averti que
certains livrets ont été publiés sous les seules premières lettres du nom de
leurs auteurs, qui se trouvent les mêmes avec celles du mien, qui a fait estimer
à quelques-uns que ce fussent besognes sorties de ma main, non sans un peu de
scandale de ceux qui cuidaient que je me fusse détraqué de ma simplicité pour
enfler mon style de paroles
pompeuses, mon discours de conceptions mondaines, et mes conceptions d’une
éloquence altière et bien empanachée. A cette cause, mon cher Lecteur, je te
dirai que comme ceux qui gravent on entaillent sur les pierres précieuses, ayant
la vue lassée à force de la tenir bandée sur les traits déliés de leurs
ouvrages, tiennent très volontiers devant eux quelque belle émaraude, afin que
la regardant de temps en temps ils puissent récréer en son verd, et remettre en
nature leurs yeux allangouris; et de même en cette variété d’affaires que ma
condition me donne incessamment, j’ai toujours des petits projets de quelque
traité de piété que je regarde, quand je puis, pour alléger et délasser mon
esprit.
(1) Plongeons, plongeurs.
Mais je ne fais pas pourtant profession d’être écrivain; car la pesanteur de mon
esprit et la condition de ma vie exposée au service et à l’abord de plusieurs ne
me le sauraient permettre. Pour cela j’ai donc fort peu écrit, et beaucoup moins
mis en lumière; et pour suivre le conseil et la volonté de mes amis, je te dirai
que c’est afin que tu. n’attribues pas la louange du travail d’autrui à celui
qui n’en mérite point du sien propre.
Il y a dix-neuf ans que me trouvant à Thonon, petite ville située sur le lac de
Genève, laquelle lors se convertissait petit à petit à la foi catholique, le
ministre adversaire de l’Église criait partout que l’article catholique de la
réelle présence du corps du Sauveur en l’Eucharistie détruisait le symbole et
l’analogie de la foi (car il était bien aise de dire ce mot d’analogie, non
entendu par ses auditeurs, afin de paraître fort savant), et sur cela les autres
prédicateurs catholiques avec lesquels j’étais là me chargèrent d’écrire quelque
chose en réfutation de cette vanité; et je fis ce qui me sembla convenable,
dressant une briève méditation sur le symbole des apôtres pour confirmer la
vérité, et toutes les copies furent distribuées en ce diocèse, où je n’en trouve
plus aucune.
Peu après, Son Altesse (1) vint deçà les monts, et trouvant les bailliages de
Chablaix, Gaillard et Ternier, qui sont ès environs de Genève, à moitié disposés
de recevoir la sainte religion catholique, qui en avait été arrachée par le
malheur des guerres et révoltes il y avait près de soixante-dix ans, elle se
résolut d’en rétablir l’exercice en toutes les paroisses, et d’abolir celui de
l’hérésie. Et parce que d’un côté il y avait de grands empédiements à ce
bonheur, selon les considérations que l’on appelle raisons d’État, et que
d’ailleurs plusieurs, non encore bien instruits de la vérité, résistaient à ce
tant désirable rétablissement, Son Altesse surmonta la première difficulté par
la fer-maté invincible de son zèle à la sainte religion, et la seconde par une
douceur et prudence extraordinaire; car elle fit assembler les principaux et
plus opiniâtres, et les harangua avec une éloquence si amiablement pressante,
que presque tous, vaincus, par la douce violence de son amour paternel envers
eux, rendirent les armes de leur opiniâtreté à ses pieds, et leurs âmes entre
les mains de la sainte Église.
Mais qu’il me soit loisible, mon cher Lecteur, je t’en prie, de dire ce mot en
passant. On peut ouer beaucoup de riches actions de ce grand prince, entre
lesquelles je vois la preuve de son indicible vaillance et science militaire
qu’il vient de rendre maintenant admirée de toute l’Europe. Mais toutefois,
quant à moi, je ne puis assez exalter le rétablissement de la sainte religion en
ces trois bailliages que je viens de nommer; y ayant vu tant de traits de piété
assortis d’une si grande variété d’actions de prudence, constance, magnanimité,
justice et débonnaireté, qu’en cette seule petite pièce il me semblait de voir
comme en un tableau raccourci tout ce qu’on loue ès princes qui jadis ont le
plus ardemment servi à la gloire de Dieu et de l’Église : le théâtre était
petit, mais les actions grandes. Et comme cet ancien ouvrier ne fut jamais tant
estimé pour ses ouvrages de grande forme, comme il fut admiré d’avoir su faire
un navire d’ivoire assorti de tout son équipage en si petit volume que les ailes
d’une abeille le couvraient tout: aussi estimé-je plus ce que ce grand prince
fit alors en ce petit coin de ses États, que beaucoup d’actions du plus grand
éclat que plusieurs relèvent jusqu’au ciel.
(1) Charles-Emmanuel. dit le Grand, duc de Savoie de 580 à 1630.
Or, en cette occasion, on replanta par toutes les avenues et places publiques de
ces quartiers-là les victorieuses enseignes de la croix; et parce que peu
auparavant on en avait planté une fort solennellement à Ennemasse près Genève,
un certain ministre fit un petit traité contre l’honneur d’icelle, contenant une
invective ardente et vénéneuse, à laquelle pour cela il fut trouvé bon que l’on
répondit et, monseigneur Claude de Granier, mon prédécesseur, duquel la mémoire
est en bénédiction, m’en imposa la charge, selon le pouvoir qu’il avait sur moi,
qui le regardais, non seulement comme mon Évêque, mais comme un saint serviteur
de Dieu. Je fis donc cette réponse sous le titre de Défense de l’étendard de la
croix, et la dédiai à Son Altesse, partie peur lui témoigner ma très humble
subjection, partie pour lui faire quelque remerciement du soin qu’elle avait de
l’Église en ces lieux-là.
Or, depuis peu on a réimprimé cette défense sous le titre prodigieux de la
Panthalogie ou Trésor de la croix, titre, auquel jamais je ne pensai, comme en
vérité aussi ne suis-je pas homme d’étude, ni de loisir, ni de mémoire, pour
pouvoir assembler tant de pièces de prix en un livre qu’il puisse porter le
titre de Trésor ni de Panthalogie; et ces frontispices insolents me sont en
horreur.
L’architecte est un sot, qui, privé de raison,
Fait le portail plus grand que toute la maison.
On célébra, l’an 1602, à Paris, où
j’étais, les obsèques de ce magnanime prince
Philippe-Emmanuel de Lorraine, duc de Mercœur; lequel avait fait
tant de beaux exploits contre les Turcs en Hongrie, que tout le
christianisme devait conspirer à l’honneur de sa
mémoire. Mais surtout madame Marie de Luxembourg, sa veuve, fit
de son côté tout ce que son courage et l’amour du
défunt qui purent suggérer pour solenniser ses
funérailles, et parce que mon père, mon aïeul et mon
bisaïeul avaient été nourris pages des très
illustres et excellents princes de Martigues, ses pères et ses
prédécesseurs, elle me regarda comme serviteur
héréditaire de sa maison, et me choisit pour faire la
harangue funèbre en cette si grande
célébrité où se trouvèrent non
seulement plusieurs cardinaux et prélats, mais quantité
de princes, princesses, maréchaux de France, chevaliers de
l’ordre, et même la cour de parlement en corps. Je fis donc
cette oraison funèbre, et la prononçai en cette si grande
assemblée dans la grande église de Paris; et parce
qu’elle contenait un abrégé véritable des
faits héroïques du prince défunt, je la fis
volontiers imprimer, puisque la princesse veuve le désirait, et
que son désir me devait être une loi. Or, je dédiai
cette pièce-là à madame la duchesse de
Vendôme, lors encore fille et toute jeune princesse, mais en
laquelle on voyait déjà fort connaissablement les traits
de cette excellente vertu et piété qui reluisent
maintenant en elle, dignes de l’extraction et nourriture
d’une si dévote et pieuse mère.
A même temps que l’on imprimait cette oraison, j’appris que j’avais été fait
évêque, si que je revins sitôt ici pour être consacré et commencer ma résidence;
et d’abord on proposa la nécessité qu’il y avait d’avertir les confesseurs de
quelques points d’importance, et pour cela j’écrivis vingt-cinq avertissements
que je fis imprimer pour les faire courir plus aisément parmi ceux à qui je les
adressais; mais depuis ils ont été réimprimés en divers lieux.
Trois ou quatre ans après, je mis en lumière
l’Introduction à la vie dévote, pour les occasions
et en la façon que j’ai remarquées en la
préface d’icelle, dont je n’ai rien à te
dire, mon cher Lecteur, sinon que si ce livret a reçu
généralement un doux et gracieux accueil, voire
même parmi les plus braves prélats et docteurs de
l’Église; il n’a pas pourtant été
exempt d’une rude censure de quelques-uns qui ne m’ont pas
seulement blâmé, mais m’ont âprement
bafoué en public de ce que je dis à Philothée, que
le bal est une action de soi-même indifférente, et
qu’en récréation ou peut dire des quolibets; et
moi, sachant la. qualité de ces censeurs, je loue leur
intention, que je pense avoir été bonne. Mais
j’eusse néanmoins désiré qu’il leur
eût plu de considérer que la première proposition
est puisée de la commune et véritable doctrine des plus
saints et savants théologiens: que j’écrivais pour
les gens qui vivent emmi le monde et les cours qu’au partir de
là, j’inculque soigneusement, l’extrême
péril qu’il y a ès danses; et que quant à la
seconde proposition, avec le mot de quolibet, elle n’est pas de
moi, mais de cet admirable roi saint Louis; docteur digne
d’être suivi en l’art de bien conduire les courtisans
à la vie dévote. Car je crois que s’ils eussent
pris garde à cela, leur charité et discrétion
n’eût jamais permis à leur zèle, pour
vigoureux et austère qu’il eût été,
d’armer leur indignation contre moi.
Et sur ce propos, mon cher Lecteur, je te conjure de m’être doux et honteux (1)
en la lecture de ce Traité. Que si tu trouves le style un peu (quoique ce sera,
je m’assure, fort peu) différent de celui dont j’ai usé écrivant à Philothée, et
tous deux grandement divers de celui que j’ai employé en la Défense de La croix,
sache qu’en dix-neuf ans on apprend et désapprend beaucoup de choses; que le
langage de la guerre est autre que celui de la paix; et que l’on parle d’une
façon
aux jeunes apprentis, et d’une autre sorte aux vieux compagnons.
(1) Honteux, réservé; ailleurs bonteux, bienveillant,
Ici, certes, je parle pour les âmes avancées en la
dévotion; car il faut que je te dise que nous avons en cette
ville une congrégation de filles et veuves (1) qui,
retirées du monde, vivent unanimement au service de Dieu sous la
protection de sa très sainte Mère; et comme leur
pureté et piété d’esprit m’a souvent
donné de grandes consolations, aussi ai-je tâché de
leur en rendre fréquemment par la distribution de la sainte
parole que je leur ai annoncée, tant en sermons publics
qu’en colloques spirituels, et presque toujours en la
présence de plusieurs religieux et gens de grande
dévotion, dont il m’a fallu traiter maintes fois des
sentiments plus délicats de la piété,. passant au
delà de ce que j’avais dit à Philothée; et
c’est une bonne partie de ce que je te communique maintenant que
je dois à cette bénite assemblée parce que celle
qui en est la mère et y préside (2), sachant que
j’écrivais sur ce sujet, et que néanmoins
malaisément pourrais-je tirer la besogne au jour, si Dieu ne m’aidait fort
spécialement, et que je ne fusse continuellement pressé, elle a eu. un soin
continuel de prier et faire prier pour cela, et de me conjurer saintement de
recueillir tous les petits morceaux de loisir qu’elle estimait pouvoir être
sauvés par-ci par-là de la presse de mes empêchements, pour les employer à
ceci.. Et parce que cette âme m’est en la consolation que Dieu
(1) Il s’agit de la première réunion de la Visitation, commencée en 1610, à
Annecy, qui devait devenir, quelques années après, un ordre religieux cloîtré.
(2) Jeanne de Chantal.
sait, elle n’a pas eu peu de pouvoir pour animer la mienne en cette occasion. Il
y a voirement longtemps que j’avais projeté d’écrire de l’amour sacré; mais, ce
projet n’était point comparable à ce que cette occasion m’a fait produire,
occasion que je te manifeste ainsi naïvement tout à la bonne foi, à l’imitation
des anciens, afin que tu saches que je n’écris que par rencontre et occurrence,
et que tu me sois plus amiable. On disait entre les païens qu~ Phidias ne
représentait jamais rien si parfaitement que les divinités, ni Apelles
qu’Alexandre:
on ne réussit pas toujours également. Si je demeure court en ce Traité, mon cher
Lecteur, fais que ta bonté s’avance, Dieu bénira ta lecture.
A cette intention, j’ai dédié cet œuvre à la Mère de dilection et au Père de
l’amour cordial, comme j’avais dédié l’Introduction au divin Enfant, qui est le
Sauveur des amants et l’amour des sauvés. Certes, comme les femmes, tandis
qu’elles sont fortes et habiles à produire aisément les enfants, leur
choisissent ordinairement des parrains entre leurs amis de ce monde; mais quand
leur faiblesse et indisposition rend leurs enfantements difficiles et périlleux,
elles invoquent les saints du ciel, et vouent de faire tenir leurs enfants par
quelque pauvre, ou par quelque personne dévote, au nom de saint Joseph, de saint
Français d’Assise, de saint François de Paule, de saint Nicolas, ou de
quelqu’autre bienheureux qui puisse impétrer de Dieu le bon succès de leur
grossesse et une naissance vitale pour l’enfant: de même avant que je fusse
évêque, me trouvant avec plus de loisir et moins d’appréhension pour écrire, je
dédiai les petits ouvrages que je fis, aux princes de la terre; mais maintenant
qu’accablé de ma charge j’ai mille difficultés d’écrire, je ne consacre plus
rien qu’aux princes du ciel, afin qu’ils m’obtiennent la lumière requise, et que
si telle est la volonté divine, ces écrits aient une naissance fructueuse et
utile à plusieurs.
Ainsi Dieu te bénisse, mon cher Lecteur, et te fasse riche de son saint amour.
Cependant je soumets toujours de tout mon cœur mes écrits, mes paroles et mes
actions à la correction de la très sainte Église catholique, apostolique et
romaine, sachant qu’elle est la colonne et fermeté de la vérité (1), dont elle
ne peut ni faillir ni défaillir; et que nul ne peut avoir Dieu pour père, qui
n’aura cette Église pour mère.
A Annecy, le jour des très amants apôtres saint Pierre et saint Paul, mil six
cent seize.
BÉNI SOIT DIEU !
(1) I Tim., III, 15.
.
TRAITE DE
L’AMOUR DE DIEU
LIVRE PREMIER
CONTENANT
UNE PRÉPARATION A TOUT LE TRAITÉ
Que pour la beauté de la nature humaine, Dieu a donné le gouvernement de toutes
les facultés de l’âme à la volonté.
L’union établie en la distinction fait l’ordre; l’ordre produit la convenance et
la proportion; et la convenance, ès choses entières et accomplies, fait la
beauté. Une armée est belle quand elle est composée de toutes ses parties
tellement rangées en leur ordre, que leur distinction est réduite au rapport
qu’elles doivent avoir ensemble pour ne faire qu’une seule armée. Afin qu’une
musique soit belle, il ne faut pas seulement que les voix soient nettes, claires
et bien distinguées ; mais qu’elles soient alliées en telle sorte les unes aux
autres, qu’il s’en fasse une juste consonance et harmonie, par le moyen de
l’union qui est en la distinction, et la distinction qui est en l’union des
voix, que non sans cause on appelle un accord
discordant, ou plutôt une discorde accordante.
Or, comme dit excellemment l’angélique saint Thomas, après le grand saint Denis,
la beauté et la bonté, bien qu’elles aient quelque convenance, ne sont pas
néanmoins une même chose: car le bien est ce qui plait à l’appétit et volonté;
le beau, ce qui plaît à l’entendement et à la connaissance; ou pour le dire
autrement, le bon est ce dont la jouissance nous délecte; le beau, ce dont la
connaissance nous agrée. Et c’est pourquoi jamais, à proprement parler, nous
n’attribuons la beauté corporelle, sinon aux objets des deux sens qui sont les
plus connaissant et qui servent ne plus à l’entendement, qui sont la vue et
l’ouïe; si que (1) nous ne disons pas: Voilà des belles odeurs ou des belles
saveurs, mais nous disons bien: Voilà des belles vois et des belles couleurs.
Le beau donc étant appelé beau, parce que sa connaissance délecte, il faut que,
outre l’union et distinction d’intégrité, l’ordre et la convenance de ses
parties, il ait beaucoup de splendeur et clarté, afin qu’il soit connaissable et
visible ; les voix, pour être belles, doivent être claires et nettes, les
discours intelligibles, les couleurs éclatantes et resplendissantes ;
l’obscurité, l’ombre, les ténèbres sont laides, et enlaidissent toutes choses;
parce qu’en elles rien n’est connaissable, ni l’ordre, ni la distinction, ni
l’union, ni la convenance: qui a fait dire à saint Denis (2) « que Dieu, comme
souveraine beauté, est auteur de la belle convenance, du beau lustre et de la
bonne grâce, qui est en toutes choses, » faisant éclater, en forme de lumière,
les distributions et
départements de son rayon, par lesquels toutes choses sont rendues belles,
voulant que pour établir la beauté, il y eût la convenance, la clarté, et la
bonne grâce.
Certes, Théotime, la beauté est sans effet, inutile et morte, si la clarté et
splendeur ne l’avive, et lui donne efficace ; dont nous disons les couleurs être
vives, quand elles ont de l’éclat et du lustre.
(1) Si que, à tel point que.
(2) Chap. IV. Des noms divins.
Mais quant aux choses animées et vivantes, leur beauté n’est pas accomplie sans
la bonne grâce, laquelle, outre la convenance des parties parfaites, qui fait la
beauté, ajoute la convenance des mouvements, gestes et actions qui est comme
l’âme et la vie de la beauté des choses vivantes. Ainsi, en la souveraine beauté
de notre Dieu, nous ne reconnaissons l’union, ainsi l’unité de l’essence en la
distinction des personnes avec une infinie clarté, jointe à la convenance
incompréhensible de toutes les perfections, des actions et mouvements, comprises
très souverainement, et par manière de dire, jointes et ajoutées excellemment en
la très- unique et très simple perfection du pur acte divin, qui est Dieu même,
immuable et invariable, ainsi que nous dirons ailleurs.
Dieu donc, voulant rendre toutes choses bonnes et belles, n réduit la multitude
et distinction dicelles en une parfaite unité; et pour ainsi dire, il les a
toutes rangées à la monarchie, faisant que toutes choses s’entretiennent les
unes aux autres, et toutes à lui, qui est le souverain monarque. Il réduit tous
les membres en un corps, sous un chef; de plusieurs personnes, il forme une
famille; de plusieurs familles, une ville; de plusieurs villes, une province; de
plusieurs provinces, un royaume; et soumet tout un royaume à un seul roi. Ainsi,
Théotime, parmi l’innumérable multitude et variété d’actions, mouvements,
sentiments, inclinations, habitudes, passions, facultés et puissances qui sont
en l’homme, Dieu a établi une naturelle monarchie en la volonté, qui commande et
domine sur tout ce qui se trouve en ce petit monde, et semble que Dieu ait dit à
la volonté ce que Pharaon dit à Joseph : Tu seras sur ma maison, tout le peuple
obéira au commandement de ta bouche; sans ton commandement, nul ne remuera. Mais
cette domination de la volonté se pratique certes fort différemment.
.
Comme la volonté gouverne diversement les puissances de l’âme.
Le père de famille conduit sa femme, ses enfants et ses serviteurs par ses
ordonnances et commandements, auxquels ils sont obligés d’obéir, bien qu’ils
puissent ne le faire pas; que s’il a des serfs et esclaves, il les gouverne par
la force, à laquelle ils n’ont nu! pouvoir de contredire. Mais ses chevaux, ses
bœufs, ses mulets, il les manie par industrie, les liant, bridant, piquant,
enfermant, lâchant.
Certes la volonté gouverne la faculté do notre mouvement extérieur, comme un
serf ou esclave: car, sinon qu’au dehors quelque chose l’empêche, jamais elle ne
manque d’obéir. Nous ouvrons et fermons la bouche, mouvons la langue, les mains,
les pieds, les yeux et toutes les parties dans lesquelles la puissance de ce
mouvement se trouve, sans résistance, à notre gré, et selon notre volonté.
Mais quant à nos sens et à la faculté de nourrir, croître et produire, nous ne
les pouvons pas gouverner si aisément; ainsi il nous y faut employer l’industrie
et l’art. Si l’on appelle un esclave, il vient; si on lui dit qu’il arrête, il
arrête mais il ne faut pas attendre cette obéissance d’un épervier ou faucon :
qui le veut faire revenir, il lui faut montrer le leurre; qui le veut accoiser
(1), il lui faut mettre le chaperon. On dit à un valet : Tournez à gauche ou à
droite, et il le fait; mais pour faire ainsi tourner un cheval, il faut se
servir de la bride. Il ne faut pas, Théotime, commander à nos yeux de ne voir
pas, ni à nos oreilles de n’ouïr pas, ni à nos mains de ne toucher pas, ni à
notre estomac de ne digérer pas, ni à nos corps de ne croître pas : car toutes
ces facultés n’ont nulle intelligence, et partant sont Incapables d’obéissance.
Nul ne peut ajouter une coudée à sa stature. Rachel voulait, et ne pouvait
concevoir. Nous mangeons souvent sans être nourris, ni prendre croissance. Qui
veut chevir (2) de ses facultés, il faut user d’industrie. Le médecin traitant
un enfant de berceau, ne lui commande chose quelconque, mais il ordonne bien à
la nourrice qu’elle lui fasse telle et telle chose:
ou bien quelquefois il ordonne qu’elle mange telle ou telle viande qu’elle
prenne tel médicament,
dont la qualité se répandant dans le lait, et le lait dans le corps du petit
enfant, la volonté du médecin réussit en ce petit malade, qui n’a pas seulement
le pouvoir d’y penser. Il ne faut pas certes faire tes ordonnances d’abstinence,
sobriété, continence, à l’estomac, au gosier; mais il faut commander aux mains
de ne pouvoir fournir à la bouche les viandes et breuvages qu’en telle et ide
mesure. Il faut ôter ou donner à la faculté qui produit les objets et sujets, et
les aliments qui la fortifient, selon que la raison le requiert. Il faut
divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel, et les fermer, si on
veut qu’ils ne voient pas., et avec ces artifices on les réduira au point que la
volonté désire. C‘est ainsi, Théotime, que Notre-Seigneur enseigne qu’il y a des
eunuques qui sont tels pour le royaume des cieux, c’est-à-dire qui ne sont
eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie, de laquelle leur volonté
se sert, pour les retenir dans la sainte continence. C’est sottise de commander
à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe
pas; si vous désirez tout cela, levez-lui le râtelier; il ne lui faut pas
commander, il le faut gourmander pour le dompter.
(1) Accoiser, apaiser, calmer.
(2) Chevir, jouir.
Oui, même la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la mémoire; car de
plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la mémoire se
peut ressouvenir, la volonté détermine celles auxquelles elle veut que ses
facultés s’appliquent, ou desquelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est
vrai qu’elle ne les peut pas manier, ni ranger si absolument, comme elle fait
les mains, les pieds ou la langue, à raison des facultés sensitives, et
notamment de la fantaisie (1), qui n’obéissent pas d’une obéissance prompte et
infaillible à la volonté, et desquelles puissances sensitives la mémoire et
l’entendement ont besoin pour opérer; mais toutefois la volonté les remue, les
emploie et applique selon qu’il lui plait, bien que non pas si fermement et
invariablement, que la fantaisie variante et volage ne les divertisse mainte
fois, les distrayant ailleurs; de sorte que comme l’Apôtre s’écrie: Je fais, non
le bien que je veux, mais le mal que je hais (2); ainsi nous sommes souvent
contraints de nous plaindre do quoi nous pensons, non te bien que nous aimons,
mais le mal que nous haïssons.
.
Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel.
La volonté donc, Théotime, domine sur la mémoire, l’entendement et la fantaisie,
non par force, mais par autorité; en sorte qu’elle n’est pas toujours
infailliblement obéie, non plus que le père de famille ne l’est pas toujours par
ses enfants et ses serviteurs. Or, c’en est de même de l’appétit sensuel,
lequel, comme dit saint Augustin (3), est appelé convoitise en nous autres
pécheurs, et demeure sujet à la volonté et à l’esprit, comme la femme à son
mari; parce tout ainsi qu’il fut dit à la femme : Tu te retourneras à ton mari,
et il te maîtrisera; aussi fut-il dit à Cala que son appétit
dont la qualité se répandant dans le lait, et le lait dans le corps du petit
enfant, la volonté du médecin réussit en ce petit malade, qui n’a pas seulement
le pouvoir d’y penser. Il ne faut pas certes taire les ordonnances d’abstinence,
sobriété, continence, à l’estomac, au gosier; mais il faut commander aux mains
de ne pouvoir fournir à la bouche les viandes et breuvages qu’en telle et telle
mesure. Il faut ôter ou donner à la faculté qui produit les objets et sujets, et
les aliments qui la fortifient, selon que la raison le requiert. Il faut
divertir les yeux, ou les couvrir de leur chaperon naturel, et les fermer, si on
veut qu’ils ne voient pas, et avec ces artifices on les réduira au point que la
volonté désire. C’est ainsi, Théotime, que Notre-Seigneur enseigne qu’il y a des
eunuques qui sont tels pour le royaume des cieux, c’est-à-dire qui ne sont
eunuques d’impuissance naturelle, mais par l’industrie, de laquelle leur volonté
se sert, pour les retenir dans la sainte continence. C’est sottise de commander
à un cheval qu’il ne s’engraisse pas, qu’il ne croisse pas, qu’il ne regimbe
pas; si vous désirez tout cela, levez-lui le râtelier; il ne lui faut pas
commander, il le faut gourmander pour le dompter.
(1) Fantaisie, l’imagination.
(2) Rom., VII, 23.
(3) De civit., 1. XXIV, c. V.
Oui, même la volonté a du pouvoir sur l’entendement et sur la mémoire; car de
plusieurs choses que l’entendement peut entendre, ou desquelles la mémoire se
peut ressouvenir, la volonté détermine celles auxquelles elle veut que ses
facultés s’appliquent, ou desquelles elle veut qu’elles se divertissent. Il est
vrai qu’elle ne les peut pas manier, ni ranger si absolument, comme elle fait
les mains, les pieds ou la langue, à raison des facultés sensitives, et
notamment de la fantaisie (1), qui n’obéissent pas d’une obéissance prompte et
infaillible à la volonté, et desquelles puissances sensitives la mémoire et
l’entendement ont besoin pour opérer.; mais toutefois La volonté les remue, les
emploie et applique selon qu’il lui plait, bien que non pas si fermement et
invariablement, que la fantaisie variante et volage ne les divertisse mainte
fois, les distrayant ailleurs; de sorte que comme l’Apôtre s’écrie: Je fais, non
le bien que je veux, mais le mal que je hais (2); ainsi nous sommes souvent
contraints de nous plaindre de quoi nous pensons, non te bien que nous aimons,
mais le mal que nous haïssons.
.
Comme la volonté gouverne l’appétit sensuel.
La volonté donc, Théotime, domine sur la mémoire,
l’entendement et la fantaisie, non par force, mais par
autorité; en sorte qu’elle n’est pas toujours
infailliblement obéie, non plus que le père de famille ne
l’est pas toujours par ses enfants et ses serviteurs. Or,
c’en est de même de l’appétit sensuel, lequel,
comme dit saint Augustin (3), est appelé convoitise en nous
autres pécheurs, et demeure sujet à la volonté et
à l’esprit, comme la femme à son mari; parce tout
ainsi qu’il fut dit à la femme Tu te retourneras à
ton mari, et il te maîtrisera; aussi fut-il dit à
Caïn que son appétit (1), il est à ton pouvoir, si
tu veux, de faire que ton ennemi soit ton serviteur, en sorte que
toutes choses te reviennent à bien; ton appétit est sous
toi, et tu le domineras. Ton ennemi peut exciter en toi le sentiment de
la tentation; mais tu peux, si tu veux, ou donner ou refuser le
consentement. Si tu permets à l’appétit de te
porter au péché, alors tu seras sous icelui, et il te
maîtrisera, parce que quiconque fait le péché, il
est serf du péché; mais avant que tu fasses le
péché, tandis que le péché n’est pas
encore en ton consentement, mais seulement en ton sentiment,
c’est-à-dire qu’il est encore en ton appétit
et non en ta volonté, ton appétit est sous toi, et tu le
maîtriseras. » Avant que l’empereur soit
créé, il est soumis aux électeurs qui dominent sur
lui, pouvant -ou le choisir à la dignité
impériale, ou le rejeter; mais s’il est une fois
élu et élevé par eux, ils sont dès lors
sous lui, et il domine sur eux. Avant que la volonté consente
à l’appétit, elle domine sur lui; mais après
le consentement elle devient son esclave se retournerait à lui,
et qu’il dominerait sur icelui; se retourner à
l’homme ne veut dire autre
chose que se soumettre et s’assujettir à lui. « O
homme! dit saint Bernard (1), il est à ton pouvoir, si tu veux,
de faire que ton ennemi soit ton serviteur, en sorte que toutes choses
te reviennent à bien; ton appétit est sous toi, et tu le
domineras. Ton ennemi peut exciter en toi le sentiment de la tentation;
mais tu peux, si tu veux, ou donner ou refuser le consentement. Si tu
permets à l’appétit de te porter au
péché, alors tu seras sous icelui, et il te
maîtrisera, parce que quiconque fait le péché, il
est serf du péché; mais avant que tu fasses le
péché, tandis
n que le péché n’est pas encore en ton
consentement, mais seulement en ton sentiment,
c’est-à-dire qu’il est encore en ton appétit
et non en ta volonté, ton appétit est sous toi, et tu le
maîtriseras. » Avant que l’empereur soit
créé, il est soumis aux électeurs qui dominent sur
lui, pouvant -ou le choisir à la dignité
impériale, ou le rejeter; mais s’il est une fois
élu et élevé par eux, ils sont dès lors
sous lui, et il domine sur eux. Avant que la volonté consente
à l’appétit, elle domine sur lui; mais après
le consentement elle devient son esclave.
(1) Fantaisie, l’imagination.
(2) Rom., VII, 23.
(3) De civit., 1. XXIV, c. V.
En somme, cet appétit sensuel est à la vérité un sujet rebelle, séditieux,
remuant; et faut confesser que nous ne le saurions tellement défaire, qu’il ne
s’élève, qu’il n’entreprenne, et qu’il n’assaille la raison; mais pourtant la
volonté est si fort au-dessus de lui, que, si elle veut, elle peut le ravaler,
rompre ses desseins, et le repousser, puisque c’est assez le repousser, que de
ne point consentir à ses suggestions. On ne peut empêcher la concupiscence de
concevoir, mais oui bien d’enfanter et de parfaire le péché.
(1) Serm. V. de Quadr.
Or, cette convoitise, ou appétit sensuel, a douze mouvements, par lesquels,
comme par autant de capitaines mutinés, il fait sa sédition en l’homme; et parce
que pour l’ordinaire ils troublent l’âme et agitent le corps: en tant qu’ils
troublent l’âme, on les appelle perturbations; en tant qu’ils inquiètent le
corps, on les appelle passions, au rapport de saint Augustin. Tous regardent le
bien ou le mal; celui-là pour l’acquérir, celui-ci pour l’éviter. Si le bien est
considéré en soi selon la naturelle bonté, il excite l’amour, première et
principale passion ; si le bien est regardé comme absent, il nous provoque au
désir ; si étant désiré, on estime de le pouvoir obtenir, on entre en espérance
; si on pense de ne le pouvoir obtenir, on sent le désespoir; mais quand on le
possède comme présent, il nous donne la joie.
Au contraire, sitôt que nous connaissons le mal, nous le haïssons; s’il est
absent, nous la fuyons; si nous pensons de ne pouvoir l’éviter, nous le
craignons; si nous estimons de le pouvoir éviter, nous nous enhardissons et
encourageons: mais si nous le sentons comme présent, nous nous attristons, et
lors l’ire (1) et le courroux accourent soudain pour rejeter et repousser le
mal, ou du moins s’en venger: que si l’on ne peut, on demeure en tristesse; mais
si on l’a repoussé, ou que l’on se
(1) L’ire, la colère.
soit vengé, on ressent la satisfaction et assouvissement, qui est un plaisir de
triomphe ; car, comme la possession du bien réjouit le cœur, la victoire contre
le mal assouvit le courage. Et sur tout ce peuple des passions sensuelles, la
volonté tient son empire, rejetant leurs suggestions, repoussant leurs attaques,
empêchant leurs effets, et au fin moins (1), leur refusant fortement son
consentement, sans lequel elles ne peuvent l’endommager, et par le refus duquel
elles demeurent vaincues, voire même à la longue, abattues, allangouries,
efflanquées, réprimées, et si non du tout (2) mortes, au moins amorties, ou
mortifiées.
Et c’est afin d’exercer nos volontés en la vertu et vaillance spirituelle, que
cette multitude de passions est laissée en nos âmes, Théotime : de sorte que les
stoïciens, qui nièrent qu’elles se trouvassent en l’homme sage, eurent grand
tort; mais d’autant plus que ce qu’ils niaient en paroles, ils le pratiquaient
en effets, au récit de saint Augustin (3), qui raconte cette gracieuse histoire.
Aulus Gellius s’étant embarqué avec un fameux stoïcien, une grande tempête
survint, de laquelle le stoïcien étant effrayé, il commença à pâlir, blêmir et
trembler si sensiblement, que tous ceux du vaisseau s’en aperçurent, et le
remarquèrent curieusement, quoiqu’ils eussent ès mêmes hasards avec lui.
Cependant la mer enfin s’apaise, le danger passe, et l’assurance redonnant à un
chacun la liberté de causer, voire même de railler, un certain voluptueux
asiatique, se moquant du stoïcien
lui reprochait qu’il avait eu peur, et qu’il était devenu hâve et pâle au
danger, et que lui au contraire était demeuré ferme et sans effroi. A quoi le
stoïcien repartit par le récit de ce que Aristippus, philosophe socratique,
avait répondu à un homme qui pour même sujet l’avait piqué d’un même reproche;
car, lui dit-il, toi tu as eu raison de ne t’être point soucié pour l’âme d’un
méchant brouillon; mais moi, j’eusse eu tort de ne point craindre la perte de
l’âme d’Aristippus: et le bon de l’histoire est que Aulus Gellius, témoin
oculaire, la récite; mais quant à la repartie qu’elle contient, le stoïcien qui
la fit, favorisa plus sa promptitude que sa cause, puisqu’allégeant un compagnon
de sa crainte, il laissa preuve par deux irréprochables témoins que les
stoïciens étaient touchés de la crainte, et de la crainte qui répand ses effets
ès yeux, au visage et en la contenance, et qui par conséquent est une passion.
(1) Au fin moins, tout au moins.
(2) Du tout, entièrement.
(3) De civit., 1. IX, c. IV.
Grande folie de vouloir être sage d’une sagesse impossible; l’Église certes a
condamné la folie de cette sagesse, que certains anachorètes présomptueux
voulurent introduire jadis, contre lesquels toute l’Écriture, mais surtout le
grand Apôtre, crie: Que nous avons une loi en nos corps, qui répugne à la loi de
notre esprit (1). Entre nous autres chrétiens, dit le grand saint Augustin,
selon les écritures saintes et la doctrine sainte : « Les citoyens de la sacrée
cité de Dieu, vivant selon » Dieu, au pèlerinage de ce monde, craignent,
désirent, se doutant (2) et se réjouissent (3). »
(1) Rom., VII, 23.
(2) Se doulent, souffrent, se plaignent.
(3) De civit., 1. XIV, c. IX.
Oui, même le roi, souverain de cette cité, a craint, désiré, s’est doulu et
réjoui jusques à pleurer, blêmir, trembler et suer le sang, bien qu’en lui ces
mouvements n’ont pas été des passions pareilles aux nôtres, dont le grand saint
Jérôme, et après lui l’école, ne les a pas osé nommer du nom de passions, pour
la révérence de la personne en laquelle ils étaient, ainsi du nom respectueux de
propassions, pour témoigner que les mouvements sensibles en Notre-Seigneur y
tenaient lieu de passion, bien qu’ils ne fussent pas passions, d’autant qu’il ne
pâtissait ou souffrait chose quelconque de la part d’icelles, sinon ce que bon
lui semblait, et comme il lui plaisait, les gouvernant et maniant à son gré, ce
que nous ne faisons pas nous autres pécheurs, qui souffrons et pâtissons ces
mouvements en désordre, contre notre gré, avec un grand préjudice du bon état et
police de nos âmes.
.
Que l’amour domine sur toutes les affections et passions, et que même il
gouverne la volonté, bien que la volonté ait aussi domination sur lui.
L’amour étant la première complaisance que nous
avons au bien, ainsi que nous dirons tantôt, certes il
précède le désir; et de fait, qu’est-ce que
l’on désire, sinon ce que l’on aime? Il
précède la délectation, car, comme pourrait-on se
réjouir en la jouissance d’une chose, si on ne
l’aimait pas? il précède l’espérance,
car on n’espère que le bien qu’on aime; il
précède la haine, car nous ne haïssons le mal que
pour l’amour que nous avons envers le bien; ainsi le mal
n’est pas mal, sinon parce qu’il est contraire au bien, et
c’en est de même, Théotime, de toutes autres
passions ou affections; car elles proviennent toutes de l’amour,
comme de leur source et racine.
C’est pourquoi les autres passions et affections sont bonnes ou mauvaises,
vicieuses ou vertueuses, selon que l’amour duquel elles procèdent est bon ou
mauvais: car il répand tellement ses qualités sur elles, qu’elles ne semblent
être que le même amour. Saint Augustin, réduisant toutes les passions et
affections à quatre, comme ont fait Boèce, Cicéron, Virgile et la plupart de
l’antiquité: « L’amour, dit-il, tendant à posséder ce qu’il aime, s’appelle
convoitise ou désir; l’ayant et possédant, il s’appelle joie ; fuyant ce qui lui
est contraire, il s’appelle crainte; que si cela lui arrive et qu’il le sente,
il s’appelle tristesse ; et partant ces passions sont mauvaises, si l’amour est
mauvais; bonnes, s’il est bon (1).»Les citoyens de la cité de Dieu craignent,
désirent, se doulent se réjouissent et, parce que leur amour est droit, toutes
ces affections sont aussi droites. La doctrine chrétienne assujettit l’esprit à
Dieu, afin qu’il le guide et secoure, et assujettit à l’esprit toutes ces
passions, afin qu’il les bride et modère, en sorte qu’elles soient converties au
service de la justice et verte. « La droite volonté est l’amour bon, la volonté
mauvaise est l’amour mauvais; » c’est-à-dire en un mot, Théotime, que l’amour
domine
tellement en la volonté, qu’il la rend toute telle qu’il est.
(1) De civit., 1. XIV, c. VII et IX
La femme, pour l’ordinaire, change sa condition en celle de son mari, et devient
noble s’il est noble, reine s’il est roi, duchesse s’il est duc. La volonté
change aussi de qualité selon l’amour qu’elle épouse: s’il est charnel, elle est
chamelle; spirituelle, s’il est spirituel; et toutes les affectiens de désir, de
joie, d’espérance, de crainte, de tristesse, comme enfants nés du mariage de l’amoue
avec la volenté, reçoivent aussi par conséquent leur qualité de l’amour. Bref,
Théotime, la volonté n’est émue que par ses affections, entre lesquelles
l’amour, comme le premier mobile et la première affection, donne le branle à
tout le reste, et fait tous les autres mouvements de l’âme.
Mais, pour tout cela, il ne s’ensuit pas que la volonté ne
soit encore régente sur l’amour, d’autant que la
volonté n’aime qu’en voulant aimer, et de plusieurs
amours qui se présentent à elle, elle peut
s’attacher à celui que bon lui semble, autrement il
n’y aurait point d’amour ni prohibé, ni
commandé. Elle est donc Maîtresse sur les amours, comme
une demoiselle sur ceux qui la recherchent, parmi lesquels elle peut
élire celui qu’elle veut. Mais tout ainsi
qu’après le mariage elle perd sa liberté, et de
maîtresse devient sujette à la puissance du mari,
demeurant prise par celui qu’elle a pris; de même la
volonté qui choisit l’amour à son gré,
après qu’elle en a embrassé quelqu’un, elle
demeure asservie sous lui; et comme la femme demeure sujette au mari
qu’elle a choisi, tandis qu’il vit, et que s’il meurt
elle reprend sa précédente liberté, pour se
remarier à un autre, ainsi pendant qu’un amour vit en la
volonté, il y règne, et elle demeure soumise à ses
mouvements; que si cet amour vient à mourir, elle pourra par
après en reprendre un autre. Mais il y a une liberté en
la volonté, qui ne se trouve pas en la femme mariée, et
c’est que la volonté peut renier son amour quand elle
veut, appliquant l’entendement aux motifs qui l’en peuvent
dégoûter, et prenant résolution de changer
d’objet; car ainsi pour faire vivre et régner
l’amour de Dieu en nous, nous amortissons l’amour-propre ;
si nous ne pouvons l’anéantir du tout, au moins nous
l’affaiblissons ; en sorte que, s’il vit en nous, il
n’y règne plus; comme au contraire, nous pouvons, en
quittant l’amour sacré, adhérer à celui des
créatures, qui est l’infâme adultère que le
céleste époux reproche si souvent aux pécheurs.
.
Des affections de la volonté.
Il n’y a pas moins de mouvements en l’appétit
intellectuel ou raisonnable qu’on appelle volonté,
qu’il y en a en l’appétit sensible ou sensuel, mais
ceux-là sont ordinairement appelés affections, et ceux-ci
passions. Les philosophes et païens ont aimé aucunement (1)
Dieu, leurs républiques, la vertu et les sciences; ils ont
haï le vice, espéré les honneurs,
désespéré d’éviter la mort ou la
calomnie, désiré de savoir, voire même
d’être bien heureux après leur mort; se sont
enhardis pour
(1) Aucunement, quelquefois
surmonter les difficultés qu’il y avait au pourchas (1) de la vertu, ont craint
le blâme, ont fui plusieurs fautes, ont vengé l’injure publique, se sont
indignés contre les tyrans, sans aucun propre intérêt. Or, tous ces mouvements
étaient en la partie raisonnable, puisque le sens, ni par conséquent l’appétit
sensuel, ne sont pas capables d’être appliqués à ces objets, et partant ces
mouvements étaient des affections de l’appétit intellectuel ou raisonnable, et
non pas des passions de l’appétit sensuel.
Combien de fols avons-nous des passions en l’appétit sensuel ou convoitise,
contraires aux affections que nous sentons en même temps dans l’appétit
raisonnable ou dans la volonté! Le jeune homme dont parle saint Jérôme, se
coupant la langue à belles dents, et la crachant sur le nez de cette maudite
femme qui l’enflammait à la volupté, ne témoignait-il pas d’avoir en la volonté
une extrême affection de déplaisir, contraire à la passion du plaisir que par
force on lui faisait sentir en la convoitise et appétit sensuel? Combien de fois
tremblons-nous de crainte entre les hasards auxquels notre volonté nous porte et
nous fait demeurer ! combien de fois haïssons-nous les voluptés esquelles notre
appétit sensuel se plaît, aimant les biens spirituels esquels il se déplaît! En
cela consiste la guerre que nous sentons tous les jours entre l’esprit et la
chair, entre notre homme extérieur qui dépend des sens, et l’homme intérieur qui
dépend de la raison, entre le vieil Adam qui suit les appétits de son Eve, ou de
la
convoitise, elle nouvel Adam qui seconde la sagesse céleste et la sainte raison.
(1) Pourchas, recherche obstinée.
Les stoïciens, ainsi que saint Augustin le rapporte (1), niant que l’homme sage
puisse avoir des passions, confessaient néanmoins, ce semble, qu’il avait des
affections, lesquelles ils appelaient eupathies et bonnes passions, ou bien,
comme Cicéron, constances; car ils disaient que le sage ne convoitait pas, mais
voulait; qu’il n’avait point de liesse, mais de joie; qu’il n’avait point de
crainte, mais de prévoyance et précaution; en sorte qu’il n’était ému, sinon
pour la raison et selon la raison. Pour cela, ils niaient surtout que l’homme
sage pût avoir aucune tristesse, d’autant qu’elle ne regarde que le mal survenu,
et que rien n’advient en mal à l’homme sage, puisque nul n’est jamais offensé
que par soi-même, selon leur maxime. Et certes, Théotime, ils n’eurent pas tort
de vouloir qu’il y eût des eupathies et bonnes affections en la partie
raisonnable de l’homme ; mais ils eurent tort de dire qu’il n’y avait point sle
passions en la partie sensitive, et que la tristesse ne touchait point le coeur
de l’homme sage; car laissant à part que eux-mêmes en étaient troublés, comme il
a été dit, se pourrait-il bien faire que la sagesse nous privât de lu
miséricorde, qui est une vertueuse tristesse, laquelle arrive en nos coeurs pour
nous porter au désir de délivrer le prochain du mal qu’il endure? Aussi le plus
homme de bien de tout le paganisme, Épictète, ne suivit pas cette erreur, que
les passions ne s’élevassent point en l’homme
sage, ainsi que saint .Augustin atteste, lequel même montre encore que la
dissension des stoïciens avec les autres philosophes, en ce sujet, n’a pas été
qu’une pure dispute des paroles, et débat de tangage.
(1) De civit., 1. XIV, C. VIII.
Or, ces affections que nous sentons en notre partie raisonnable, sont plus ou
moins nobles et spirituelles, selon qu’elles ont leurs objets plus ou moins
relevés, et qu’elles se trouvent en un degré plus éminent die l’esprit; car il y
a des affections en nous qui procèdent du discours que nous faisons selon
l’expérience des sens; il y en a d’autres formées sur le discours tiré des
sciences humaines; il y en a encore d’autres qui proviennent des discours faits
selon la foi, et enfin il y en a qui ont leur origine du simple sentiment et
acquiescement que l’âme fait à la vérité et volonté de Dieu. Les premières sont
nommées affections naturelles, car qui est celui qui ne désire naturellement
d’avoir la santé, les provisions requises au vêtir et à la nourriture, les
douces et agréables conversations? Les secondes affections sont nommées
raisonnables, d’autant qu’elles sont toutes appuyées sur la connaissance
spirituelle de la raison, par laquelle notre volonté est excitée à rechercher la
tranquillité du coeur, les vertus morales, le vrai honneur, la contemplation
philosophique des choses éternelles. Les affections du troisième rang se
nominent chrétiennes, parce qu’elles prennent leur naissance des discours tirés
de la doctrine de Notre-Seigneur, qui nous fait chérir la pauvreté volontaire,
la chasteté parfaite, la gloire du paradis. Mais les affections du suprême degré
sont nommées divines et surnaturelles, parce que Dieu lui-même les répand en nos
esprits, et qu’elles regardent et tendent en Dieu, sans l’entremise d’aucun
discours, ni d’aucune lumière naturelle, selon qu’il est aisé de concevoir parce
que nous dirons ci-après des acquiescements et sentiments qui se pratiquent au
sanctuaire de l’âme. Et ces affections surnaturelles sont principalement trois
l’amour de l’esprit envers les beautés des mystères de la foi, l’amour envers
l’utilité des biens qui nous sont promis en l’autre vie, et l’amour envers la
souveraine bonté de la très sainte et éternelle divinité.
.
Comme l’amour de Dieu domine sur les autres amours.
La volonté gouverne toutes les autres facultés de l’esprit humain; mais elle est
gouvernée par son amour, qui la rend telle qu’il est. Or, entre tous les amours,
celui de Dieu tient le sceptre, et a tellement l’autorité de commander
inséparablement unie, et propre à sa nature, que s’il n’est le maître
incontinent il cesse d’être et périt.
Ismaël ne fut point héritier avec Isaac, son frère plus jeune; Ésaü fut destiné
au service de son frère puîné ; Joseph fut adoré, non seulement par ses frères,
mais aussi par son père, et voire même par sa mère en la personne de Benjamin,
ainsi qu’il l’avait prévu ès songes de sa jeunesse. Ce n’est certes pas sans
mystères que les derniers entre ces frères emportent ainsi les avantages sur
leurs aînés. L’amour divin est voirement (1) le
puîné entre toutes les affections du coeur humain; car, comme dit l’Apôtre, ce
qui est animal est premier, et le spirituel après (1) ; mais ce puîné hérite
toute l’autorité; et l’amour-propre, comme un autre Ésaü, est destiné à son
service ; et non seulement tous les autres mouvements de l’âme, comme ses
frères, l’adorent et lui sont soumis, mais aussi l’entendement et la volonté,
qui lui tiennent lieu de père et de mère. Tout est sujet à. ce céleste amour,
qui veut toujours être ou roi ou rien, ne pouvant vivre qu’il ne domine ou
règne, ni régner, si ce n’est souverainement.
(1) Voirement, véritablement, même.
Isaac, Jacob et Joseph furent des enfants surnaturels; car leurs mères, Sara,
Rebecca et Rachel étant stériles par nature, les conçurent par la grâce de la
bonté céleste; c’est pourquoi ils furent établis maîtres de leurs frères. Ainsi
l’amour sacré est un enfant miraculeux, puisque la volonté humaine ne le peut
concevoir, si le Saint-Esprit ne le répand dans nos coeurs ; et comme
surnaturel, il doit présider et régner sur toutes les affections, voire même sur
l’entendement et la volonté.
Et bien qu’il y ait d’autres mouvements surnaturels en
l’âme, la crainte, la piété, la force,
l’espérance, ainsi qu’Ésaü et Benjamin
furent enfants surnaturels de Rachel et Rebecca ; si est-ce que le
divin amour est le Maître, l’héritier et le
supérieur, comme étant fils de la promesse, puisque
c’est en sa faveur que le ciel est promis à l’homme.
Le salut est montré à. la foi, il est
préparé à l’espérance; mais il
n’est donné qu’à la charité. La foi
montre le chemin de la terre promise
comme une colonne de nuée et de feu, c’est-à-dire claire et obscure; l’espérance
nous nourrit de sa manne de suavité; mais la charité nous y introduit comme
l’arche de l’alliance, qui nous fait le passage au Jourdain, c’est-à-dire au
jugement, et qui demeurera au milieu du peuple, en la terre céleste promise aux
vrais Israélites ; en laquelle, ni la colonne de la foi ne sert plus de guide,
ni on ne se repaît plus de la manne d’espérance.
(1) I Cor., XV, 46.
Le saint amour fait son séjour sur la plus haute et relevée région de l’esprit,
où il fait ses sacrifices et holocaustes à la divinité, ainsi qu’Abraham fit le
sien et que Notre-Seigneur s’immola sur le coupeau (1) du mont Calvaire, afin
que d’un lieu si relevé, il soit ouï et obéi par son peuple, c’est-à-dire par
toutes les facultés et affections de l’âme qu’il gouverne avec une douceur
nonpareille car l’amour n’a point de forçats ni d’esclaves, ainsi réduit toutes
choses à son obéissance avec une force si délicieuse, que comme rien n’est si
fort que l’amour, aussi rien n’est si aimable que sa force.
Les vertus sont en l’âme pour modérer ses mouvements, et la charité, comme
première de toutes les vertus, les régit et les tempère toutes, non seulement
parce que le premier en chaque espèce des choses sert de règle et mesure à tout
le reste, mais aussi parce que Dieu ayant créé l’homme à son image et semblance,
veut que comme en lui tout y soit ordonné par l’amour et pour l’amour.
(1) Coupeau, partie de montagne, sommet.
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Description de l’amour en général.
La volonté a une si grande convenance avec le bien, que tout aussitôt qu’elle
l’aperçoit, elle se retourne de son côté, pour se complaire en icelui, comme en
son objet très agréable, auquel elle est si étroitement alliée, que même l’on ne
peut déclarer sa nature que par le rapport qu’elle a avec icelui; non plus qu’on
ne saurait montrer la nature du bien que par l’alliance qu’il a avec la volonté.
Car je vous prie, Théotime, qu’est-ce que le bien, sinon ce que chacun veut? et
qu’est-ce que la volonté, sinon la faculté qui porte et fait tendre au bien, ou
à ce qu’elle estime tel?
La volonté donc apercevant et sentant le bien, par l’entremise de l’entendement
qui le lui représente, ressent à même tempe une soudaine délectation et
complaisance en ce rencontre (1), qui l’émeut et incline doucement, sans
puissamment vers cet objet aimable, afin de s’unir à lui, et pour parvenir à
cette union, elle lui fait chercher tous les moyens plus propres.
La volonté donc a une convenance très étroite avec le bien; cette convenance
produit la complaisance que la. volonté ressent à sentir et apercevoir le bien ;
cette complaisance émeut et pousse la volonté au bien; ce mouvement tend à
l’union, et enfin, la volonté émue et tendante à
l’union, cherche tous les moyens requis pour y parvenir.
(1) Ce rencontre; cette rencontre, ce rapprochement.
Certes, à parler généralement, l’amour comprend tout cela ensemblement, comme un
bel arbre, duquel la racine est la convenance de la volonté au bien; le pied en
est la complaisance; sa tige c’est le mouvement; les recherches poursuites et
autres efforts, en sont les branches, mais l’union et jouissance est le fruit.
Ainsi, l’amour semble être composé de ces cinq principales parties sous
lesquelles une quantité d’autres petites pièces sont contenues, comme nous
verrons à la suite de l’oeuvre.
Considérons de grâce la pratique d’un amour insensible entre l’aimant et le fer
; car c’est la vraie image de l’amour sensible et volontaire, duquel nous
parlons. Le fer a donc une telle convenance avec l’aimant, qu’aussitôt qu’il en
aperçoit la vertu, il se retourne devers lui; puis il commence soudain à se
remuer et démener par des petits tressaillements, témoignant en cela la
complaisance qu’il ressent, ensuite de la quelle il s’avance et se porte vers
l’aimant, cherchant tous les moyens qu’il peut pour s’unir avec icelui. Ne voilà
pas toutes les parties d’un vif amour bien représentées en ces choses inanimées?
Mais enfin pourtant, Théotime, la complaisance, et le mouvement ou écoulement de
la volonté en la chose aimable, est, à proprement parler, l’amour, en sorte
néanmoins que la complaisance ne soit que le commencement de l’amour; et le
mouvement ou écoulement du coeur qui s’en ensuit,. soit le vrai amour essentiel;
si que l’un et l’autre peut être voirement nommé amour, mais diversement; car
comme l’aube du jour peut être appelée jour, aussi cette première complaisance
du coeur en la chose aimée peut être nommée amour; parce que c’est le premier
ressentiment de l’amour. Mais comme le vrai coeur du jour se prend dès la fin de
l’aube jusques au soleil couché, aussi la vraie essence de l’amour consiste au
mouvement et écoulement du coeur qui suit immédiatement la complaisance, et se
termine à l’union. Bref, la complaisance est le premier ébranlement ou la
première émotion que le bien fait en la volonté, et cette émotion est suivie du
mouvement et écoulement par lequel la volonté s’avance et s’approche de la chose
aimée, qui est le vrai et le propre amour. Disons ainsi, le bien empoigne,
saisit et lie le coeur par la complaisance; mais par l’amour, il le tire,
conduit et amène à soi; par la complaisance, il le fait sortir; mais par
l’amour, il lui fait faire le chemin et le voyage la complaisance, c’est le
réveil du coeur, mais l’amour en est l’action ; la complaisance le fait lever,
mais l’amour le fait marcher; le coeur étend ses ailes par la complaisance, mais
l’amour est son vol. L’amour donc, à parler distinctement et précisément, n’est
autre chose que le mouvement, écoulement et avancement du coeur envers le bien.
Plusieurs grands personnages ont cru que l’amour n’était autre chose que la même
complaisance; en quoi ils ont eu beaucoup d’apparence de raison; car non
seulement le mouvement d’amour prend son origine de la complaisance que le coeur
ressent à la première rencontre du bien et aboutit à une seconde complaisance,
qui revient au coeur par l’union à la chose aimée; mais outre cela, il tient sa
conservation de la complaisance, et ne peut vivre que par elle, qui est sa mère
et sa nourriture; si que soudain que la complaisance cesse, l’amour cesse et
comme l’abeille, naissant dedans le miel, se nourrit du miel, et ne vole que
pour le miel ; ainsi l’amour naît de la complaisance, se maintient par la
complaisance et tend à la complaisance. Le poids des choses les ébranle, les
meut et les arrête ; c’est le poids de la pierre qui lui donne l’émotion, et le
branle à la descente, soudain que les empêchements lui sont ôtés ; c’est le même
poids qui lui fait continuer son mouvement en bas, et c’est enfin le même poids
encore qui la fait arrêter et s’accoiser, quand elle est arrivée en son lieu.
Ainsi est-ce de la complaisance qui ébranle la volonté. C’est elle qui la meut,
et c’est elle qui la fait reposer en la chose aimée, quand elle s’est unie à
icelle. Ce mouvement d’amour était donc ainsi dépendant de la complaisance en sa
naissance, conservation et perfection, et se trouvant toujours inséparablement
conjoint avec icelle, ce n’est pas merveille si ces grands esprits ont estimé
que l’amour et la complaisance fussent une même chose; bien qu’eu vérité l’amour
étant une vraie passion de l’âme, il ne peut être la simple complaisance, mais
faut qu’il soit le mouvement qui procède d’icelle.
Or, ce mouvement causé par la complaisance dure jusqu’à l’union ou jouissance.
C’est pourquoi, quand il tend à un bien présent, il ne fait autre chose que de
pousser le coeur, le serrer, joindre et appliquer à la chose aimée, de laquelle
par ce moyen il jouit; et lors ou l’appelle amour de complaisance, parce que
soudain qu’il est né de la première complaisance, il se termine à l’autre
seconde qu’il reçoit en l’union de son objet présent. Mais quand le bien, devers
lequel le coeur s’est retourné, incliné et ému, se trouve éloigné, absent ou
futur, ou que l’union ne se peut pas encore faire si parfaitement qu’on prétend,
alors le mouvement d’amour, par lequel le coeur tend, s’avance et aspire à cet
objet absent, s’appelle proprement désir; car le désir n’est autre chose que
l’appétit, convoitise, ou cupidité des choses que nous n’avons pas, et que-
néanmoins nous prétendons d’avoir.
Il y a encore certains mouvements d’amour, par lesquels nous désirons les choses
que nous n’attendons ni prétendons nullement; comme quand nous disons : Que ne
suis-je maintenant en paradis ! Je voudrais être roi ! Plût à Dieu que je fusse
plus jeune ! A la mienne volonté que je n’eusse jamais péché! et semblables
choses. Or, ce sont des désirs, mais désirs imparfaits, lesquels, ce me semble,
à proprement parler, s’appellent souhaits: et de fait de telles affections ne
s’expriment pas comme les désirs; car quand nous exprimons nos vrais désirs,
nous disons : Je désire; mais quand nous exprimons nos désirs imparfaits, nous
disons : Je désirerais, ou, je voudrais. Nous pouvons bien dire : Je désirerais
d’être jeune ; mais nous ne disons pas: Je désire d’être jeune, puisque cela
n’est pas possible; et ce mouvement s’appelle souhait, ou, comme disent les
scolastiques, velléité, qui n’est autre chose qu’un commencement de vouloir,
lequel n’a point de suite, d’autant que la volonté voyant qu’elle ne peut
atteindre à cet objet, à cause de l’impossibilité, ou de l’extrême difficulté,
elle arrête son mouvement, et le termine en cette simple affection de souhait.
Comme si elle disait : Ce bien que je vois, et auquel je ne puis prétendre,
m’est à la vérité fort agréable, et bien que je ne le puisse vouloir ni espérer,
si est-ce que (1) si je le pouvais vouloir ou désirer, je le désirerais et
voudrais volontiers.
Bref, ces souhaits ou velléités ne sont autre chose qu’un petit amour, qui se
peut appeler amour de simple approbation, parce que, sans aucune prétention,
l’âme agrée le bien qu’elle connaît, et rie le pouvant désirer en effet, elle
proteste qu’elle le désirerait volontiers, et que vraiment il est désirable.
Ce n’est pas encore tout, Théotime, car il y a des désirs et des souhaits qui
sont encore plus imparfaits que ceux que nous venons de dire, d’autant que leur
mouvement n’est pas arrêté par l’impossibilité, ou extrême difficulté, mais par
la seule incompatibilité qu’ils ont avec -des autres désirs ou vouloirs plus
puissants, comme quand un malade désire de manger des potirons ou melons, et
quoiqu’il en ait à son commandement, il ne veut néanmoins pas en manger, parce
qu’il craint d’empirer son mal; car qui ne voit deux désirs en cet homme, l’un
de manger des potirons et l’autre de guérir? mais parce que celui de guérir est
plus grand, il étouffe et suffoque l’autre, l’empêchant de produire aucun effet.
Jephté souhaitait de conserver sa fille, mais parce que cela
était incompatible avec le désir d’observer son voeu, il voulut ce qu’il ne
souhaitait pas, qui était de sacrifier sa fille, et souhaita ce qu’il ne voulut
pas, qui était de conserver sa fille. Pilate et Hérode souhaitaient de délivrer,
l’un le Sauveur, l’autre le Précurseur ; mais parce que ces souhaits étaient
incompatibles, l’un avec le désir de complaire aux Juifs et à César, l’autre à
Hérodias et à sa fille, ce furent des souhaits vains et inutiles. Or, à mesure
que les choses incompatibles avec ce qui est souhaité, sont moins aimables, les
souhaits sont plus imparfaits, puisqu’ils sont arrêtés, et comme étouffés par de
si faibles contraires. Ainsi le souhait qu’Hérode eut de ne point faire mourir
saint Jean, fut plus imparfait que celui que Pilate avait de délivrer
Notre-Seigneur ; car celui-ci craignait la calomnie et l’indignation du peuple
et de César, et celui-là, de contrister une seule femme.
(1) Si est-ce que, toujours est-il que.
Et ces souhaits, qui sont arrêtés, non point par impossibilité, mais par
l’incompatibilité qu’ils ont avec des plus puissants désirs, s’appellent
voirement souhaits et désirs, mais souhaits vains, suffoqués et inutiles. Selon
les souhaits des choses impossibles, nous disons: Je souhaite, mais je ne puis;
et selon les souhaits des choses possibles, nous disons : Je souhaite, mais je
ne veux pas.
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Quelle est la convenance qui excite l’amour.
Nous disons que l’oeil voit, l’oreille entend, la langue parle, l’entendement
discourt, la mémoire se ressouvient, et la volonté aime; mais nous savons bien
toutefois que c’est l’homme, à proprement parler, qui, par diverses facultés et
différents organes, fait toute cette variété d’opération. C’est donc aussi
l’homme qui, par la faculté affective que nous appelons volonté, tend et se
complait au bien, et qui a cette grande convenance avec icelui, laquelle est la
source et origine de l’amour. Or, ceux-là n’ont pas bien rencontré, qui ont cru
que la ressemblance était la seule convenance qui produisit l’amour. Car, qui ne
sait que les vieillards les plus sensés aiment tendrement et chèrement les
petits enfants, et sont réciproquement aimés d’eux? que les savants aiment les
ignorants, pourvu qu’ils soient dociles; et les malades, leurs médecins? Que si
nous pouvons tirer quelque argument de l’image d’amour, qui se voit ès choses
insensibles, quelle ressemblance peut faire tendre le fer à l’aimant? Un aimant
n’a-t-il pas plus de ressemblance avec un autre aimant, ou avec une autre
pierre, qu’avec le fer, qui est d’un genre tout différent? Et bien, que
quelques-uns, pour réduire toutes les convenances à la ressemblance, assurent
que le fer tire le fer, et l’aimant tire l’aimant; si est-ce qu’ils ne sauraient
rendre raison pourquoi l’aimant tire plus puissamment le fer, que le fer ne tire
le fer même. Mais, je vous prie, quelle similitude y a-t-il entre la chaux et
l’eau, ou bien entre l’eau et l’éponge? et néanmoins la chaux et l’éponge
prennent l’eau avec une avidité nonpareille, et témoignent envers elle un amour
insensible, extraordinaire. Or, il en est de même de l’amour humain ; car il se
prend quelquefois plus fortement entre des personnes de contraires qualités,
qu’entre celles qui sont fort semblables. La convenance donc, qui cause l’amour,
ne consiste pas toujours en la ressemblance, mais en la proportion, rapport, ou
correspondance de l’amant à la chose aimée. Car ainsi, ce n’est pas la
ressemblance qui rend aimable le médecin au malade, aine la correspondance de la
nécessité de l’un avec la suffisance de l’autre, d’autant que l’un a besoin du
secours que l’autre peut donner; comme aussi le médecin aime le malade, et le
savant sou apprenti, parce qu’ils peuvent exercer leurs facultés sur eux. Les
vieillards aiment les enfants, non point par sympathie, mais d’autant que
l’extrême simplicité, faiblesse et tendreté des uns rehausse et fait mieux
paraître la prudence et assurance des autres, et cette dissemblance est agréable
: au contraire, les petits enfants aiment les vieillards parce qu’ils les voient
amusés et embesoignés d’eux, et que, par un sentiment secret, ils connaissent
qu’ils ont besoin de leur conduite (1). Les accords de musique se font en la
discordance, par laquelle les voix dissemblables se correspondent, pour toutes
ensemble faire un seul rencontre de proportion: comme la dissemblance des
pierres précieuses et des fleurs fait l’agréable composition de l’émail et de la
diapreure. Ainsi l’amour ne se fait pas toujours par la ressemblance et la
sympathie, ains par la correspondance et proportion qui consiste en ce que, par
l’union d’une chose à une autre, elles puissent recevoir naturellement de la
perfection, et devenir meilleures. La tête certes
ne ressemble pas au corps, ni la main au bras, mais néanmoins ces choses ont une
si grande correspondance et joignent si proprement l’une à l’autre, que, par
leur mutuelle conjonction, elles s’entre-perfectionnent excellemment. C’est
pourquoi si ces parties-là avaient chacune une âme distincte, elles
s’entr’aimeraient parfaitement, non point par ressemblance, car elles non point
ensemble, mais pour la correspondance qu’elles ont à leur mutuelle perfection.
En cette sorte les mélancoliques et les joyeux, les aigres et les doux
s’entr’aiment quelquefois réciproquement pour les mutuelles impressions qu’ils
reçoivent les uns des autres, au moyen desquelles leurs humeurs sont
mutuellement modérées.
(1) De leur conduite, d’être conduits par eux.
Mais quand cette mutuelle correspondance est conjointe avec la ressemblance,
l’amour sans doute s’engendre bien plus puissamment; car la similitude étant la
vraie image de l’unité, quand deux choses semblables s’unissent par
correspondance à même fin, il semble que ce soit plutôt unité qu’union.
La convenance donc de l’amant à la chose aimée est la première source de
l’amour, et cette convenance consiste à la correspondance, qui n’est autre chose
que le mutuel rapport, qui rend les choses propres à s’unir, pour
s’entre-communiquer quelque perfection. Mais ceci s’entendra de mieux en mieux
par le progrès du discours.
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Que l’amour tend à l’union.
Le grand Salomon décrit d’un air délicieusement admirable les amours du Sauveur
et de l’âme dévote, en ce divin ouvrage que, pour son excellente suavité, on
appelle le Cantique des Cantiques. Et pour nous élever plus doucement à la
considération de cet amour spirituel qui s’exerce entre Dieu et nous, par la
correspondance des mouvements de nos coeurs avec les inspirations de sa divine
majesté, il emploie une perpétuelle représentation des amours d’un chaste berger
et d’une pudique bergère. Or, faisant parler l’épouse la première, comme par
manière d’une certaine surprise d’amour, il lui fait faire d’abord cet
élancement : Qu’il me baise d’un baiser de sa bouche (1) ! Voyez-vous, Théotime,
comme l’âme, en la personne de cette bergère, ne prétend, par le premier souhait
qu’elle exprime, qu’une chaste union avec son époux, comme protestant que c’est
l’unique fin à laquelle elle aspire et pour laquelle elle respire ; car, je vous
prie, que veut dire autre chose ce premier soupir : Qu’il me baise d’un baiser
de sa bouche ?
Le baiser, de tout temps, comme par instinct naturel, a été employé pour
représenter l’amour parfait, c’est-à-dire l’union des coeurs, et non sans cause.
Nous faisons sortir et paraître nos passions et les mouvements que nos âmes ont
communs avec les animaux en nos yeux, ès sourcils, au front et en tout le
reste du visage. On connaît l’homme au visage (1), dit l’Ecriture ; et Aristote
rendant raison de ce qu’à l’ordinaire on ne peint sinon la face des grands
hommes: C’est d’autant (2), dit-il, que le visage montre qui nous sommes
et en tout le reste du visage. On connaît l’homme au visage (1), dit l’Ecriture
; et Aristote rendant raison de ce qu’à l’ordinaire on ne peint sinon la face
des grands hommes: C’est d’autant (2), dit-il, que le visage montre qui nous
sommes.
(1) Cant. cant., I. 1.
Mais pourtant nous ne répandons nos discours ci les pensées qui procèdent de la
portion spirituelle de nos âmes, que nous appelons raison, et par laquelle nous
sommes différents d’avec les animaux, sinon par nos paroles, et par conséquent
parle moyen de la bouche. Si que verser son âme et répandre son coeur n’est
autre chose que parler, versez devant Dieu vos coeurs (3), dit le Psalmiste,
c’est-à-dire exprimez et prononcez les affections de votre coeur par paroles. Et
la dévote mère de Samuel, prononçant ses prières quoique si bellement qu’à peine
voyait-on le mouvement de ses lèvres : J’ai répandu, dit-elle, mon âme devant
Dieu. En cette sorte on applique une bouche à l’autre quand on se baise, pour
témoigner qu’on voudrait verser les âmes l’une dedans l’autre réciproquement,
pour les unir d’une union parfaite ; et pour ce qu’en tout temps et entre les
plus saints hommes du monde, le baiser a été le signe de l’amour et dilection,
aussi fut-il employé universellement entre tous les premiers chrétiens, comme le
grand saint Paul témoigne quand il dit aux Romains et aux Corinthiens :
Saluez-vous mutuellement les uns les autres par le saint baiser; et comme
plusieurs témoignent, Judas en la prise de Notre-Seigneur employa le baiser,
pour le faire
connaître, parce que ce divin Sauveur baisait ordinairement ses disciples quand
il les rencontrait; et non seulement ses disciples, mais aussi les petits
enfants, qu’il prenait amoureusement en ses bras, comme il fit celui par la
comparaison duquel il invita si solennellement ses disciples à la charité du
prochain, que plusieurs estiment avoir été saint Martial, comme l’évêque
Jansénius (1) le rapporte.
1) Eccl., XIX, 26.
2) C’est d’autant que, c’est suffisant, parce que.
3) Ps., LXI, 9.
Ainsi donc le baiser étant la vive marque de l’union des coeurs, l’épouse, qui
ne prétend, en toutes ses poursuites, que d’être unie avec son bien-aimé: Qu’il
me baise, dit-elle, d’un baiser de sa bouche; comme si elle s’écriait: Tant de
soupirs et de traits enflammés, que son amour jette incessamment,
n’impétreront-ils jamais ce que mon âme désire? Je cours; hé! n’atteindrai-je
jamais au prix pour lequel je m’élance, qui est d’être unie coeur à coeur,
esprit à esprit, avec mon Dieu, mon époux .et ma vie? Quand sera-ce que je
répandrai mon âme dans son coeur, et qu’il versera son coeur dedans mon âme, et
qu’ainsi heureusement unie, nous vivrons inséparables?
Quand l’esprit divin veut exprimer un amour parfait, il emploie presque toujours
les paroles d’union et de conjonction. En la multitude des croyants, dit saint
Luc, il n’y avait qu’un coeur et qu’une âme (2). Notre-Seigneur pria son Père
pour tous les fidèles, afin qu’ils fussent tous une même chose (3). Saint Paul
nous avertit que nous soyons soigneux de conserver l’unité d’esprit par l’union
de la paix. Ces unités de coeur, d’âme et d’esprit, signifient la perfection de
l’amour, qui joint plusieurs âmes en une; ainsi est-il dit que l’âme de Jonathas
était collée à l’âme de David comme son âme propre. Le grand apôtre de France
(1), tant selon son sentiment, que rapportant celui de son Hiérotée, écrit: Je
pense cent fois en un seul chapitre des Noms divins, que l’amour est unifique,
unissant, ramassant, resserrant, recueillant et rapportant les choses à l’unité.
Saint Grégoire de Nazianze et saint Augustin disent que leurs amis avec eux
n’avaient qu’une âme; et Aristote, approuvant déjà de son temps cette façon de
parler: Quand, dit-il, nous voulons exprimer combien nous aimons nos amis, nous
disons: L’âme de celui-ci et mon âme n’est qu’une ; la haine nous sépare, et
l’amour nous assemble. La fin donc de l’amour n’est autre chose que l’union de
l’amant à la chose aimée.
(1) Jansénius, évêque de Gand, dans son commentaire sur l’Evangile de saint
Marc.
(2) Act., IV, 32.
(3) Joan., VII, 2.
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CHAPITRE XI.
Que l’union à laquelle l’âme prétend est spirituelle.
Il faut pourtant prendre garde qu’il y a des unions naturelles, comme celles de
ressemblance, consanguinité, et de la cause avec son effet; et d’autres,
lesquelles, n’étant pas naturelles, peuvent être dites volontaires; car bien
qu’elles soient selon la. nature, elles ne se font néanmoins que par notre
volonté,. comme celle qui prend son origine des bienfaits qui unissant
indubitablement
celui qui les reçoit à celui qui les fait, celle de la conversation et
compagnie, et autres semblables. Or, quand l’union est naturelle, elle produit
l’amour, et l’amour qu’elle produit nous porte à une nouvelle union naturelle,
qui perfectionne la naturelle; ainsi le père et le fils, la mère et la fille, ou
deux frères, étant naturellement unis par la communication d’un même sang, sont
excités par cette union à l’amour, et par l’amour sont portés à une union de
volonté et d’esprit, qui peut être dite volontaire, d’autant qu’encore que son
fondement soit naturel, son affection néanmoins est délibérée ; et en ces amours
produits par l’union naturelle, il ne faut point chercher d’autre correspondance
que celle de l’union même, par laquelle la naturé, prévenant la volonté,
l’oblige d’approuver, aimer et perfectionner l’union qu’elle a déjà faite. Mais
quant aux unions volontaires, elles sont postérieures à l’amour, eu effet, et
causes néanmoins d’icelui, comme sa fin et prétention unique; en sorte que,
comme l’amour tend à l’union, ainsi l’union étend bien souvent et agrandit
l’amour; car l’amour fait chercher la conversation, et la conversation nourrit
souvent et accroît l’amour; l’amour fait désirer l’union nuptiale, et cette
union réciproquement conserve et dilate l’amour, si que il est vrai en tous sens
que l’amour tend à l’union.
(1) Saint Denys 1’Aréopagite.
Mais à quelle sorte d’union tend-il? N’avez-vous pas remarqué, Théotime, que
l’épouse sacrée exprime son souhait d’être unie avec son époux par le baiser, et
que le baiser représente l’union spirituelle qui se fait par la réciproque
communication des âmes? Certes, c’est l’homme qui aime, mais il aime par la
volonté, et partant la fin de son amour est de la nature de sa volonté; mais sa
volonté est spirituelle; c’est pourquoi l’union que son amour prétend est aussi
spirituelle, d’autant plus que le coeur, siège et source de l’amour, non
seulement ne serait pas perfectionné par l’union qu’il aurait aux choses
corporelles, mais e-n serait avili.
Ce n’est pas, Théotime, qu’il n’y ait quelque sorte de passions en l’homme,
lesquelles, comme le gui vient sur les arbres par manière de sur-croissance et
de superfluité, naissent aussi bien souvent parmi l’amour et autour de l’amour;
mais néanmoins elles ne sont pas ai l’amour, ni partie de l’amour, ains sont des
surcroissances et superfluités d’icelui, lesquelles non seulement ne sont pas
profitables pour maintenir ou perfectionner l’amour, mais au contraire
l’endommagent grandement, l’affaiblissent, et en fin finale, sj on ne les
retranche, le ruinent tout à fait; de quoi voici la raison.
A mesure que notre âme s’emploie à plus d’opérations, ou de même sorte, ou de
diverse sorte, elle les fait moins parfaitement et vigoureusement; parce
qu’étant finie, sa vertu d’agir l’ést aussi, si que fournissant son activité à
diverses opérations, il est force (1) que chacune d’icelle en ait moins; par
ainsi (2) les hommes fort attentifs à plusieurs choses, le sont moins à chacune
d’icelles. On ne saurait exactement considérer les traits d’un visage par la
vue, et-à même temps exactement écouter
l’harmonie d’une excellente musique, ni en un nième temps être attentif à la
figure et à la couleur. Si nous sommes affectionnés à parler, nous ne saurions
avoir attention à autre chose.
(1) Il est force, il faut forcément.
(2) Par ainsi, de même.
Ce n’est pas que je ne sache ce qu’on dit de César, et que je ne croie ce que
tant de grands personnages ont assuré d’Origène, que leur attention pouvait à
même temps s’appliquer à plusieurs objets; mais pourtant chacun confesse qu’à
mesure qu’ils l’appliquaient à plus d’objets , elle était moindre à chacun
d’iceux. Il y a donc de la différence entre voir, ouïr ou savoir plus, et voir,
ouïr ou savoir mieux; car qui voit moins, voit mieux, et qui voit plus, ne voit
pas si bien. Il est rare que ceux qui savent beaucoup, sachent bien ce qu’ils
savent; parce que la vertu et force de l’entendement épanchée en la connaissance
de plusieurs choses est moins forte et vigoureuse que quand elle est ramassée à
la considération d’un seul objet. Quand donc l’âme emploie sa vertu affective à
diverses sortes d’opérations amoureuses, il est force que son action, ainsi
divisée, soit moins vigoureuse et parfaite. Nous avons trou sortes d’actions
amoureuses : les spirituelles, les raisonnables et les sensuelles. Quand
l’amour écoule sa force par toutes ces trois opérations, il est sans doute plus
étendu, mais moins tendu, et quand il ne s’écoule que par une sorte d’opération,
il est plus tendu, quoique moins étendu. Ne voyons-nous pas que le feu, symbole
de l’amour, forcé de sortir par la seule bouche du canon, fait un éclat
prodigieux, qu’il ferait beaucoup moindre s’il avait ouverture par deux ou par
trois endroits? Puis donc que l’amour est un acte de notre volonté,
qui le veut avoir non seulement noble et généreux, mais fort, vigoureux et
actif, il en faut retenir la vertu et la force dans les limites des opérations
spirituelles; car qui voudrait l’appliquer aux opérations de la partie sensible
ou sensitive de notre âme, il affaiblirait d’autant les opérations
intellectuelles, èsquelles toutefois consiste l’amour essentiel.
Les philosophes anciens ont reconnu qu’il y avait deux sortes d’extase, dont
l’une nous portait au-dessus de nous-mêmes, l’autre nous ravalait au-dessous de
nous-mêmes, comme s’ils eussent voulu dire que l’homme était d’une nature
moyenne entre les anges et les bêtes, participant de la nature angélique en sa
partie intellectuelle, et de la nature bestiale en sa partie sensitive, et que
néanmoins il pouvait, par l’exercice de sa vie et par un continuel soin de
soi-même, s’ôter et déloger de cette moyenne condition, d’autant que,
s’appliquant et exerçant beaucoup aux actions intellectuelles, il se rendait
plus semblable aux anges qu’il ne l’était aux bêtes: que s’il s’appliquait
beaucoup aux actions sensuelles, il descendait de sa moyenne condition, et
s’approchait de celle des bêtes. Et parce que l’extase n’est autre chose que la
sortie qu’on fait de soi-même, de quelque côté que l’on sorte, on est vraiment
en extase. Ceux donc qui, touchés des voluptés divines et intellectuelles,
laissent ravir leur coeur aux sentiments d’icelles, sont voirement (1) hors
d’eux-mêmes, c’est-à-dire au-dessus de la condition de leur nature; mais par une
bienheureuse et
désirable sortie, par laquelle entrant en un état plus noble et relevé, ils sont
autant anges par l’opération de leur âme, comme ils sont hommes par la substance
de leur nature, et doivent être dits ou anges humains, ou hommes angéliques. Au
contraire, ceux qui, alléchés des plaisirs sensuels, appliquent leurs âmes à la
jouissance d’iceux, ils descendent par leur moyenne condition à la plus basse
des bêtes brutes, et méritent autant d’être appelés brutaux par leurs
opérations, comme ils sont hommes par leur nature; malheureux en ce qu’ils ne
sortent hors d’eux-mêmes que pour entrer en une condition infiniment indigne de
leur état naturel.
(1) Voirement, comme.
Or, à mesure que l’extase est plus grande, ou au-dessus de nous, ou au-dessous
de nous, plus elle empêche notre âme de retourner à soi-même, et de faire les
opérations contraires à l’extase en laquelle elle est; ainsi ces hommes
angéliques, qui sont ravis en Dieu et aux choses célestes, perdent tout à fait,
tandis que leur extase dure, l’usage et l’attention des sens, le mouvement
et-toutes actions extérieures; parce que leur, âme, pour appliquer sa vertu et
activité plus entièrement et attentivement à ce divin objet, la retire et
ramasse de toutes ses autres facultés pour la contourner de ce côté-là, et de
même les hommes brutaux, ravis en la volupté sensuelle, et particulièrement
quand c’est en celle du sens général, perdent tout à fait l’usage et l’attention
de la raison et l’entendement; parce que leur misérable âme, pour sentir plus
entièrement l’objet brutal, se divertit des opérations spirituelles pour
s’enfoncer et convertir du tout aux bestiales; imitant en cela mystiquement, les
uns Élie ravi en haut sur le char enflammé entre les anges, et les autres
Nabuchodonosor abruti et ravalé au rang des bêtes farouches.
Maintenant je dis que quand l’âme pratique l’amour par les actions sensuelles,
et qui la portent au-dessous de soi, il est impossible qu’elle n’affaiblisse
d’autant plus l’exercice de l’amour supérieur ; de sorte que tant s’en faut que
l’amour vrai et essentiel soit aidé et conservé par l’union à laquelle l’amour
sensuel tend, qu’au contraire il s’affaiblit, se dissipe, et périt par icelle.
Les boeufs de Job labouraient la terre; tandis que les ânes inutiles paissaient
autour d’eux (1), mangeant les pâturages dus aux boeufs qui travaillaient.
Tandis que la partie intellectuelle de notre âme travaille à l’amour honnête et
vertueux, sur quelque objet qui en est digne, il arrive souvent que les sens et
facultés de la partie inférieure tendent à l’union qui leur est propre, et leur
sert de pâture, bien que l’union ne soit due qu’au coeur et à l’esprit, qui seul
aussi peut produire le vrai et substantiel amour.
Élisée, ayant guéri Naaman le Syrien, se contenta de l’avoir obligé, refusant au
reste son or, son argent, et les meubles qu’il lui avait offerts; mais Giezy,
cet infidèle serviteur, courant après icelui, demanda et prit outre le gré de
son Maître ce qu’il avait refusé. L’amour intellectuel et cordial, qui est
certes, où doit être le maître en notre âme, refuse toutes sortes d’unions
sensuelles, et se contente en la simple bienveillance; mais les
puissances de la partie sensitive, qui sont ou doivent être les servantes de
l’esprit, demandent, cherchent et prennent ce qui a été refusé par la raison,
et, sans prendre permission d’icelle, s’avancent à vouloir faire leur union,
abjectes et serviles, déshonorant, comme Giezy, la pureté de l’intention de leur
maître, qui est l’esprit, et à mesure que l’âme se convertit à telles unions
grossières et sensibles, elle se divertit de l’union délicate, intellectuelle et
cordiale.
(1) Job., I, 14.
Vous voyez douc bien, Théotime, que ces unions qui regardent les complaisances
et passions animales, non seulement ne servent de rien à la production et
conservation de l’amour, mais lui sont grandement nuisibles et l’affaiblissent
extrêmement; aussi quand Amnon, qui pâmait et périssait d’amour pour Thamar, eut
passé jusques aux unions sensuelles et brutales, il fut tellement privé de
l’amour cordial, qu’one plus il ne la put voir et la poussa indignement dehors,
violant aussi cruellement le droit de l’amour, comme il avait violé impudemment
celui du sang.
Le basilic, le romarin, la marjolaine, l’hysope, le clou de girofle, la
cannelle, la noix muscade, les citrons et le musc mis ensemble, et demeurant en
corps, rendent voirement une odeur bien agréable par le mélange de leur bonne
senteur; mais non pas à beaucoup près de ce que fait l’eau qui en est distillée,
en laquelle les suavités de tous ces ingrédients, séparées de leur corps, se
mêlent beaucoup plus excellemment, s’unissant en une très parfaite odeur, qui
pénètre bien plus l’odorat qu’elles ne le feraient pas, si avec elle et son eau
le corps des ingrédients se trouvait conjoint et uni. Ainsi l’amour se peut
trouver ès unions des puissances sensuelles mêlées avec les unions des
puissances intellectuelles, mais non jamais si excellemment comme il fait
lorsque les seuls esprits et courages, séparés de toutes affections corporelles,
joints ensemble, font l’amour pur et spirituel; car l’odeur des affections ainsi
mêlées est non seulement plus suave et meilleure, mais plus vive, plus active et
plus solide.
Il est vrai que plusieurs ayant l’esprit grossier, terrestre et vil, estiment la
valeur de l’amour comme celle des pièces d’or, desquelles les plus grosses et
pesantes sont les meilleures et plus recevables; car ainsi leur est-il avis que
l’amour brutal soit plus fort, parce qu’il est plus violent et turbulent; plus
solide, parce qu’il est grossier et terrestre; plus grand, parce qu’il est plus
sensible et farouche; mais au contraire, l’amour est comme le feu, duquel plus
la matière est délicate, aussi les flammes en sont plus claires et belles, et
lesquelles on ne saurait mieux éteindre qu’en les déprimant et couvrant de terre
;. car de même plus le sujet de l’amour est relevé et spirituel, plus ses
affections sont vives, subsistantes et permanentes, et ne saurait-on mieux
ruiner l’amour, que de l’abaisser aux unions viles et terrestres. Il y a cette
différence, comme dit saint Grégoire, entre les plaisirs spirituels et les
corporels, que les corporels donnent du désir avant qu’on les ait, et de dégoût
quand on les a; mais les spirituels au contraire donnent du dégoût avant qu’on
les ait, et du plaisir quand on les a; si que l’amour animal qui prétend par
l’union qu’il fait à la chose aimée de combler et perfectionner sa complaisance,
trouvant qu’au contraire il la détruit en la terminant, demeure grandement
dégoûté de telle union, qui a fait dire au grand philosophe que presque tout
animal, après la jouissance de son plus ardent et pressant plaisir corporel,
demeurait triste, morne et étonné, comme un marchand, ayant pensé gagner
beaucoup, se trouve trompé et engagé dans une rude perte; ou au contraire,
l’amour intellectuel trouvant en l’union qu’il fait à son objet plus de
contentement qu’il n’avait espéré, y perfectionnant sa complaisance, il la
continue en s’unissant, et s’unit toujours plus en la continuant.
.
Qu’il y a deux portions en l’âme, et comment.
Nous n’avons qu’une âme, Théotime, et laquelle est indivisible, mais en cette
âme il y a divers degrés de perfection, car elle est vivante, sensible et
raisonnable, et selon ces divers degrés elle a aussi diversité de propriétés et
inclinations, par lesquelles elle est portée à la fuite ou à l’union des choses,
car premièrement comme nous voyons que la vigne hait, par manière de dire, et
fuit les choux, en sorte qu’ils s’entrenuisent l’un à l’autre, et qu’au
contraire elle se plaît avec l’olivier; ainsi voyons-nous que naturellement il y
a contrariété entre l’homme et le serpent, en sorte que la seule salive de
l’homme qui est à jeûn fait mourir le serpent (1), et qu’au contraire l’homme et
la
brebis ont une merveilleuse convenance, et se plaisent l’un avec l’autre. Or,
cette inclination ne procède d’aucune connaissance que l’un ait de la nuisance
de son contraire, ou de l’utilité de celui avec lequel il a convenance, ainsi
seulement d’une propriété occulte et secrète, qui produit cette contrariété et
antipathie insensible, comme aussi la complaisance et sympathie.
(1) Ces termes de comparaison sont empruntés à des opinions populaires de
l’époque.
Secondement, nous avons en nous l’appétit sensitif par le moyen duquel nous
sommes portés à la recherche et à la fuite de plusieurs choses par la
connaissance sensitive que nous en avons; tout ainsi comme les animaux, desquels
les uns appètent (1) une chose et les autres une autre, selon la connaissance
qu’ils ont qu’elle leur est convenable ou non; et en cet appétit réside ou
d’icelui provient l’amour que nous appelons sensuel ou brutal, qui, à proprement
parler, ne doit néanmoins pas être appelé amour, ains simplement appétit.
En troisième lieu, en tant que nous sommes raisonnab1es, nous avons une volonté
par laquelle nous sommes portés à la recherche du bien, selon que nous le
connaissons ou jugeons être tel par le discours. Or, en notre âme, en tant
qu’elle est raisonnable, nous remarquons manifestement deux degrés de
perfection, que le grand saint Augustin, et après lui tous les docteurs ont
appelés deux portions de l’âme, l’inférieure et la supérieure, desquelles
celle-là est dite inférieure, qui discourt et fait ses conséquences (2), selon
ce qu’elle apprend et expérimente par les sens, et
celle-là est dite supérieure, qui discourt et fait ses conséquences selon la
connaissance intellectuelle, qui n’est point fondée sur l’expérience des sens,
ainsi sur le discernement et jugement de l’esprit; aussi cette portion supérieure
est appelée communément esprit et partie mentale de l’âme, comme l’inférieure
est ordinairement appelée le sens ou sentiment et raison humaine.
(1) Appètent, désirent par instinct.
(2) Fait ses conséquences, tire des inductions, conclut.
Or, cette portion supérieure peut discourir selon deux sortes de lumières, ou
bien selon la lumière naturelle, comme ont fait les philosophes, et tous ceux
qui ont discouru par science, eu selon la lumière surnaturelle, comme font les
théologiens et chrétiens, en tant qu’ils établissent leur discours sur la foi et
parole de Dieu révélée, et encore plus particulièrement ceux desquels l’esprit
est conduit par de particulières illustrations (1), inspirations et émotions
célestes. C’est ce que dit saint Augustin, que la supérieure portion de l’âme
est celle par laquelle nous adhérons et nous appliquons à l’obéissance de la loi
éternelle.
Jacob pressé de l’extrême nécessité de sa famille, lâcha son Benjamin pour être
mené par ses frères en Égypte, ce qu’il fit contre son gré, comme l’histoire
sacrée assure, en quoi il témoigne deux volontés, l’une inférieure, par laquelle
il se fâchait de l’envoyer, l’autre supérieure, par laquelle il se résolut de
l’envoyer; car le discours (2) pour lequel il se fâchait de l’envoyer était
fondé sur le plaisir qu’il sentait de l’avoir auprès de soi, et le déplaisir
qu’il lui revenait de la séparation d’icelui, qui sont des fondements
perceptibles et
sensibles; mais la résolution qu’il prend de l’envoyer, était fondée sur une
raison de l’état de sa famille, pour la prévoyance de la nécessité future et
approchante. Abraham, selon l’inférieure portion de son âme, dit cette parole,
qui témoigne quelque sorte de défiance, quand l’ange lui annonça qu’il aurait un
fils: Pensez-vous qu’à un homme de cent ans puisse naître un enfant (1)?Mais
selon la supérieure, il crut en Dieu et il lui fut imputé à justice : selon la
portion inférieure, Il fut sans doute grandement troublé quand il lui fut
enjoint de sacrifier son enfant; mais selon la supérieure, il se détermina de le
sacrifier courageusement.
(1) Illustrations, clartés.
(2) Le discours, le raisonnement.
Nous expérimentons (2) tous les jours d’avoir plusieurs volontés contraires. Un
père envoyant son fils, ou en la cour, ou aux études, ne laisse pas de pleurer
en le licenciant, témoignant qu’encore qu’il veuille selon la portion supérieure
le départ de cet enfant pour son avancement à la vertu, néanmoins selon
l’inférieure il a de la répugnance à la séparation; et quoi qu’une fille soit
mariée au gré de son père et de sa mère, si est-ce que (3) prenant leur
bénédiction, elle excite les larmes; en sorte que la volonté supérieure
acquiesçant à son départ, l’inférieure montre de la résistance. Or, ce n’est pas
pourtant à dire qu’il y ait en l’homme deux âmes ou cieux natures, comme
pensaient les Manichéens. Non dit saint Augustin, livre huitième de ses
Confessions, chapitre dixième, ains la volonté alléchée par divers
attraits, émue par diverses raisons, semble être divisée en soi-même, tandis
qu’elle est tirée de deux côtés, jusques à ce que prenant parti selon sa
liberté, elle suit ou l’un ou l’autre; car alors la plus puissante volonté
surmonte, et gagnant le dessus, ne laisse à l’âme que le ressentiment du mal que
le débat lui a fait, que nous appelons contre-coeur.
(1) Genes., XVII, 17.
(2) Nous expérimentons d’avoir, nous constatons par l’expérience que nous
avons...
(3) Si est-ce que, toujours est-il que.
Mais l’exemple de notre Sauveur est admirable pour ce sujet, et après la
considération duquel il n’y a plus à douter de la distinction de la portion
supérieure et inférieure de l’âme; car qui ne sait-entre les théologiens qu’il
fut parfaitement glorieux dès l’instant de sa conception au sein de la Vierge?
Et néanmoins il fut à même temps sujet aux tristesses, regrets et afflictions de
coeur, et ne faut pas dire qu’il souffrit seulement selon son corps, ni même
selon l’âme, en tant qu’elle était sensible, ou, ce qui est la même chose, selon
les sens; car lui-même atteste qu’avant qu’il souffrît aucun tourment extérieur,
ni même qu’il vit les bourreaux auprès de soi, son âme était triste jusqu’à la
mort (1). Ensuite de quoi il fit la prière que le calice de sa passion fût
transporté de lui, c’est-à-dire, qu’il en fût exempt : en quoi il exprime
manifestement le vouloir de la portion inférieure de son âme, laquelle
discourant sur les tristes et angoisseux objets de la passion qui lui était
préparée, et de laquelle la vive image était représentée en son imagination, il
en tira, par une conséquence très raisonnable, la fuite et l’éloignement
d’iceux, dont il fait la demande à son Père, par où
(1) Matth., XXVI, 38.
on remarque clairement que la portion inférieure de l’âme n’est pas la même
chose que le degré sensitif d’icelle, ni la volonté inférieure une même chose
avec l’appétit sensuel ; car l’appétit sensuel, ni l’âme, selon son degré
sensitif, ne sont pas capables de faire aucune demande ni prière, qui sont des
actes de la faculté raisonnable, et particulièrement ils ne sont pas capables de
parler à Dieu, objet auquel les sens ne peuvent atteindre pour en donner la
connaissance à l’appétit; mais ce même Sauveur, ayant fait cet exercice de la
portion inférieure, et témoigné que, selon icelle et les considérations qu’elle
faisait, sa volonté inclinait à la fuite des douleurs et des peines, il montra
par après qu’il avait la portion supérieure, par laquelle adhérant
inviolablement à la volonté éternelle et au décret que le Père céleste avait
fait, il accepta volontairement la mort, et non obstant la répugnance de la
partie inférieure de la raison, il dit: Ah ! non, mon Père, que ma volonté ne
soit pas faite, ains la vôtre (1). Quand il dit ma volonté, il parle de sa
volonté selon la portion inférieure, et d’autant qu’il dit cela volontairement,
il montre qu’il a une volonté supérieure.
Qu’en ces deux portions de l’âme, il y a quatre différents degrés de raison.
Il y avait trois parvis au temple de Salomon: l’un était pour les Gentils et
étrangers qui, voulant
recourir à Dieu, venaient adorer en Jérusalem ; le second était pour les
Israélites, hommes et femmes (car la séparation des femmes ne fut pas faite par
Salomon); le troisième était pour les prêtres et pour l’ordre lévitique : et
enfin, outre tout cela, il y avait le sanctuaire ou maison sacrée, en laquelle
le seul grand prêtre avait accès une fois l’an. Notre raison, ou pour mieux
dire, notre âme, en tant qu’elle est raisonnable, est le vrai temple du grand
Dieu, lequel y réside plus particulièrement. Je te cherchais, dit saint
Augustin, hors de moi, et je ne te trouvais point, parce que tu étais en moi. En
ce temple mystique, il y a aussi trois parvis, qui sont trois différents degrés
de raison: au premier nous discourons selon l’expérience des sens, au second
nous discourons selon les sciences humaines, au troisième nous discourons selon
la foi; et enfin, outre cela, il y aune aussi certaine éminence et suprême
pointe de la raison et faculté spirituelle, qui n’est point conduite par la
lumière du discours, ni de la raison, ainsi par une simple vue de l’entendement
et un simple sentiment de la volonté, par lesquels l’esprit acquiesce, et se
soumet à la vérité et à la volonté de Dieu.
(1) Luc., XXII, 42.
Or cette extrémité et cime de notre âme, cette pointe suprême de notre esprit,
est naïvement bien représentée par le sanctuaire, ou maison sacrée. Car, 1° au
sanctuaire il n’y avait point de fenêtres pour éclairer; en ce degré de l’esprit
il n’y a point de discours qui illumine. 2° Au sanctuaire, toute la lumière
entrait par la porte ; en ce degré de l’esprit rien n’entre que par la foi,
laquelle produit, comme par manière de rayon, la vue et le sentiment de la
beauté et bonté du bon plaisir de Dieu. 3° Nui n’entrait dedans le sanctuaire,
que le grand prêtre. En cette pointe de l’âme le discours n’a point d’accès,
ainsi seulement le grand,
universel et souverain sentiment que la volonté divine doit être souverainement
aimée, approuvée et embrassée, non seulement en particulier pour quelque chose,
mais en général pour toutes choses, et non seulement en général pour tontes
choses, mais en particulier pour chaque chose. 4° Le grand prêtre, entrant dans
le sanctuaire, obscurcissait encore la lumière qui entrait par la porte, jetant
force parfums dans son encensoir, la fumée desquels rebouchait les rayons de la
clarté que l’ouverture de la porte rendait; et toute la vue qui se fait en la
suprême pointe de l’âme, est en certaine façon obscurcie par les renoncements et
résignations que l’âme fait; ne voulant pas tant regarder et voir la beauté de
la vérité et la vérité de la bonté qui lui est présentée, qu’elle veut
l’embrasser et l’adorer; de sorte que l’âme voudrait presque fermer les yeux,
soudain (1) qu’elle a commencé à voir la dignité de la volonté de Dieu, afin que
sans s’occuper davantage à la considérer, elle pût plus puissamment et
parfaitement l’accepter, et par une complaisance absolue, s’unir infiniment et
se soumettre à elle. Enfin, 5’ au sanctuaire était l’arche d’alliance, et en
icelle, ou au moins joignant. icelle, étaient les tables de la loi, la manne
dans une cruche d’or et la verge d’Aaron, qui fleurit et fructifia en une nuit;
et en cette suprême pointe de l’esprit
se trouvent: 1° la lumière de la foi,
représentée par la manne cachée dans la cruche,
par laquelle nous acquiesçons à la vérité
des mystères que nous n’entendons pas; 2°
l’utilité de l’espérance,
représentée par la verge fleurie et féconde
d’Aaron, par laquelle nous acquiesçons aux promesses des
biens que nous ne voyons point; 3° la suavité de la
très sainte charité, représentée ès
commandements de Dieu qu’elle comprend; par laquelle nous
acquiesçons à l’union de notre esprit avec celui de
Dieu, laquelle nous ne sentons presque pas.
(1) Soudain que, aussitôt que.
Car, encore que la foi, l’espérance et la charité répandent leur divin mouvement
presque en toutes les facultés de l’âme, tant raisonnables que sensitives, les
réduisant et assujettissant saintement sous leur juste autorité; si est-ce que
leur spéciale demeure, leur vrai et naturel séjour, est en cette suprême pointe
de l’âme, de laquelle, comme d’une heureuse source d’eau vive, elles s’épanchent
par divers surgeons (1) et ruisseaux sur les parties et facultés intérieures.
De sorte, Théotime, qu’en la partie supérieure de la raison il y a deux degrés,
en l’un desquels se font les discours qui dépendent de la foi et lumière
surnaturelle, et en l’autre se font les simples acquiescements de la foi, de
l’espérance et de la charité. L’âme de saint Paul se sentit pressée de deux
divers désirs: l’un desquels fut d’être déliée de son corps, pour aller au ciel
avec Jésus-Christ, et l’autre de demeurer en ce monde, pour y servir à la
conversion des peuples. L’un et
l’autre désir étaient sans doute en la partie supérieure, car ils procédaient
tous deux de la charité; mais la résolution de suivre le dernier ne se fit pas
par discours, aine par une simple vue et un simple sentiment de la volonté du
maître, à laquelle la seule pointe de l’esprit de ce grand serviteur acquiesça,
au préjudice de tout ce que le discours pouvait conclure.
(1) Surgeons, jets d’eau, du latin surgere.
Mais si la foi, l’espérance et la charité se forment par ce saint acquiescement
en la pointe de l’esprit, comment est-ce qu’au degré inférieur se peuvent faire
les discours qui dépendent de la lumière de la foi? Ainsi que nous voyons que
les avocats au barreau disputent avec beaucoup de discours sur les faits et
droits des parties, et que le parlement, ou sénat, résout d’en haut toutes les
difficultés par un arrêt, lequel étant prononcé, les avocats et auditeurs ne
laissent pas de discourir entre eux sur les motifs que le parlement peut avoir
eus; de même, Théotime, après que les discours, et surtout la grâce de Dieu, ont
persuadé à la pointe et suprême éminence de l’esprit d’acquiescer, et former
l’acte de la foi par manière d’arrêt, l’entendement ne laisse pas de discourir
derechef sur cette même foi déjà conçue, pour considérer les motifs et raisons
d’icelle; mais cependant les discours de théologie se font au parquet- et
barreau de la portion supérieure de l’âme, et les acquiescements en haut, au
siège et tribunal de la pointe de l’esprit. Or, parce que la connaissance de ces
quatre divers degrés de la raison est grandement requise pour entendre tous les
traités des choses spirituelles, j’ai voulu l’expliquer assez amplement.
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De la différence des amours.
On partage l’amour en deux espèces, dont l’une est appelée amour de
bienveillance, et l’autre, amour de convoitise. L’amour de convoitise est celui
par lequel nous aimons quelque chose pour le profit que nous en prétendons;
l’amour de bienveillance est celui par lequel nous aimons quelque chose pour le
bien d’icelle ; car qu’est-ce autre chose, avoir l’amour de bienveillance envers
une personne, que de lui vouloir du bien?
2° Si celui à qui nous voulons du bien, l’a déjà et le possède, alors nous le
lui voulons par le plaisir et contentement que nous avons de quoi il l’a et le
possède; et ainsi se forme l’amour de complaisance, qui n’est autre chose que
l’acte de la volonté par lequel elle s’unit et joint au plaisir, contentement et
bien d’autrui. Mais si celui à qui nous voulons du bien, ne l’a pas encore, nous
le lui désirons; et partant cet amour se nomme amour de désir.
3° Quand l’amour de bienveillance est exercé sans correspondance dé la part de
la chose aimée, il s’appelle amour de simple bienveillance; quand il est avec
mutuelle correspondance, il s’appelle amour d’amitié. Or, ta mutuelle
correspondance consiste en trois points car il faut que les amis s’entr’aiment,
sachent qu’ils s’entr’aiment, et qu’ils aient communication, privauté et
familiarité ensemble.
4° Si nous aimons simplement l’ami, sans le préférer aux autres, l’amitié est
simple; si nous lu préférons, alors cette amitié s’appellera dilection, comme
qui dirait amour d’élection ; parce qu’entre plusieurs choses que nous aimons,
nous choisissons celle-là, pour la préférer.
5° Or, quand par cette dilection nous ne préférons pas de beaucoup un ami aux
autres, elle s’appelle simple dilection; mais quand au contraire nous préférons
grandement et beaucoup un ami aux autres de la sorte, alors cette amitié
s’appelle dilection d’excellence.
6° Que si l’estime et préférence que nous faisons de l’ami, quoiqu’elle soit
grande, et n’en ait point d’égale, ne laisse pas néanmoins de pouvoir entrer en
comparaison et proportion avec les autres, l’amitié s’appellera dilection
éminente. Mais, si l’éminence de cette amitié est hors de proportion et de
comparaison, au-dessus de toute autre, alors elle sera dite dilection
incomparable, souveraine, suréminente; et en un mot, ce sera la charité,
laquelle est due à un seul Dieu; et de fait, en notre langage même, les mots de
cher, chèrement, enchérir, représentent une certaine estime, un prix, une valeur
particulière : de sorte que comme le mot d’homme, parmi le peuple, est presque
demeuré aux mâles, comme au sexe plus excellent; et celui d’adoration est aussi
presque demeuré pour Dieu, comme pour son principal objet; ainsi le nom de
charité est demeuré à l’amour de Dieu, comme à la suprême et souveraine
dilection.
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Que la charité doit être nommée amour.
Origène (1)dit en quelque lieu, qu’à son avis, l’Écriture divine voulant
empêcher que le nom d’amour ne donnât quelque sujet de mauvaise pensée aux
esprits infirmes, comme plus propre à signifier une passion charnelle qu’une
affection spirituelle, en lieu de ce nom-là d’amour, elle a usé de ceux de
charité et de dilection, qui sont plus honnêtes. Au contraire, saint Augustin
(2) ayant mieux considéré l’usage de la parole de Dieu,, montre clairement que
le .nom d’amour n’est pas moins sacré que celui de dilection, et que l’un et
l’autre signifient parfois une affection sainte, et quelquefois aussi une
passion dépravée, alléguant à ces fins plusieurs passages de l’Ecriture. Mais le
grand saint Denis (3), comme excellent docteur de la propriété des noms divins,
parle bien plus avantageusement en faveur du nom d’amour; enseignant que les
théologiens, c’est-à-dire les apôtres et premiers disciples d’iceux (car ce
saint n’avait point vu d’autres théologiens), pour désabuser le vulgaire et
dompter la fantaisie d’icelui qui prenait le nom d’amour en sens profane et
charnel, ils t’ont plus volontiers employé ès choses divines, que celui de
dilection, et quoiqu’ils estimassent que l’un et l’autre étaient pris pour une
même chose, il a toutefois semblé à quelques-uns
d’entre eux que le nom d’amour était plus propre et convenable à Dieu que celui
de dilection; si que le divin Ignace a écrit ces paroles : Mon amour est
crucifié. Ainsi, comme ces anciens théologiens employaient le nom d’amour ès
choses divines, afin de lui ôter l’odeur d’impureté, de laquelle il était
suspect selon l’imagination du monde, de même pour exprimer les affections
humaines, ils ont pris plaisir d’user du nom de dilection comme exempt du
soupçon de déshonnêteté; dont quelqu’un d’entre eux a dit, au rapport de saint
Denis : Ta dilection est entrée en mon âme, ainsi que la dilection des femmes.
Enfin, le nom d’amour représente pins de ferveur, d’efficace et d’activité, que
celui de dilection; de sorte qu’entre les Latins, dilection est beaucoup moins
qu’amour. Clodius, dit leur grand orateur(1), me porte dilection, et pour le
dire plus excelle-ment, il m’aime; et partant le nom d’amour, comme plus
excellent, a été justement donné à la charité, comme au principal et plus
éminent de tous les amours: si que pour toutes ces raisons, et parce que je
prétendais de parler des actes de la charité plus que de l’habitude d’icelle,
j’ai appelé ce petit ouvrage: Traité de l’amour de Dieu.
(1) Homil. II in Cant.
(2) De civit., 1. XIV, c. XLVII.
(3) Lib. de Div. nom., c. IV.
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CHAPITRE XVI
De la convenance qui est entre Dieu et l’homme
Sitôt que l’homme pense un peu attentivement à la Divinité, il sent une certaine
douce émotion
de coeur, qui témoigne que Dieu est dieu du coeur humain; et jamais notre
entendement n’a tant de plaisir qu’en cette pensée de la Divinité, de laquelle
la moindre connaissance, comme dit le prince des philosophes (1), vaut mieux que
la plus grande des autres choses; comme le moindre rayon du soleil est plus
clair que le plus grand de la lune et des étoiles, aies est plus lumineux que la
lune ou les étoiles ensemble. Que quelque accident épouvante notre coeur,
soudain il recourt à la Divinité, avouent que quand tout lui est mauvais, elle
seule lui est bonne, et que quand il est en péril, eue seule, comme son
souverain bien, le peut sauver et garantir.
Ce plaisir, cette confiance que le coeur humain prend naturellement en
Dieu, ne peut certes provenir que de la bonne convenance qu’il y
a entre cette divine bonté et notre âme. Convenance
grande, mais secrète; convenance que chacun connaît, et
que peu de gens entendent; convenance qu’on ne peut nier, mais
qu’on ne peut pénétrer. Nous sommes
créés à l’image et semblance de Dieu:
qu’est-ce à dire cela? sinon que nous avons une
extrême convenance avec sa divine majesté.
(1) Cicéron.
Notre âme est spirituelle, indivisible, immortelle, entend, veut, et librement
est capable de juger, discourir, savoir, et avoir des vertus; en quoi elle
ressemble à Dieu. Elle réside toute en tout son corps, et toute en chacune des
parties d’icelui, comme la Divinité est toute en tout le monde, et toute en
chaque partie du monde. L’homme se connaît et s’aime soi-même, par des
actes produits et exprimés de son entendement et de sa volonté, qui procédant de
l’entendement et de la volonté distingués l’un de l’autre, restent néanmoins et
demeurent inséparablement unis en l’âme et ès facultés desquelles ils procèdent.
Ainsi, le Fils procède du Père, comme sa connaissance exprimée, et le
Saint-Esprit, comme l’amour exprimé et produit du Père et du Fils; l’une et
l’autre personne distinctes entre elles et d’avec le Père, et néanmoins
inséparables et unies, aine plutôt une même, seule, simple et très unique
indivisible Divinité.
(1) Le prince des philosophes, Aristote.
Mais, outre cette convenance de similitude, il y a une correspondance
nonpareille entre Dieu et l’homme pour leur réciproque perfection. Non que Dieu
puisse recevoir aucune perfection de l’homme; mais parce que, comme l’homme ne
peut être perfectionné que par la divine bonté aussi la divine bonté ne peut
bonnement si bien exercer sa perfection hors de soi qu’à l’endroit de notre
humanité. L’un a grand besoin et grande capacité de recevoir du bien; et l’autre
grande abondance et grande inclination pour en donner. Rien n’est si à propos
pour l’indigence, qu’une libérale affluence; rien si agréable à une libérale
affluence, qu’une nécessiteuse indigence; et plus le bien a d’affluence, plus
l’inclination de se répandre et communiquer est forte. Plus l’indigent est
nécessiteux, plus il est avide de recevoir, comme un vide de se remplir. C’est
donc un doux et désirable rencontre, que celui de l’affluence et de l’indigence;
et ne saurait-on presque dire qui a plus de contentement, ou le bien abondant à
se répandre et communiquer, ou le bien défaillant et indigent à recevoir et
tirer, si Notre-Seigneur n’avait dit que c’est chose plus heureuse de donner que
de recevoir. Or, où il y a plus de bonheur, il y a plus de satisfaction la
divine bonté a donc plus de plaisir à donner ses grâces, que nous à les
recevoir.
Les mères ont quelquefois leurs mamelles si fécondes et
abondantes, qu’elles ne peuvent durer sans bailler à
quelque enfant; et bien que l’enfant suce la mamelle avec grande
avidité, la nourrice la lui donne encore plus ardemment,
l’enfant tétant, pressé de sa
nécessité, et la mère l’allaitant,
pressée de sa fécondité.
L’épouse sacrée avait souhaité le saint baiser d’union: Oh! dit-elle, qu’il me
baise d’un baiser de sa bouche (1)! Mais y a-t-il assez de convenance, ô la
bien-aimée du bien-aimé, entre vous et l’époux; pour parvenir à l’union, que
vous désirez? Oui, dit-elle, donnez-le-moi ce baiser d’union, ô le cher ami de
mon âme. Car vous avez des mamelles meilleures que le vin, odorantes de parfums
excellents (2). Le vin nouveau bouillonne et s’échauffe en soi-même par la force
de sa bonté, et ne se peut contenir dans les tonneaux; mais vos mamelles sont
encore meilleures; elles pressent votre poitrine par des élans continuels,
poussant leur lait qui redonde, comme requérant d’être déchargées : et pour
attirer les enfants de votre coeur à les venir téter, elles répandent une odeur
attrayante plus que toutes les senteurs des parfums. Ainsi, Théotime, notre
défaillance e besoin de l’abondance divine, par disette et nécessité ; mais
l’affluence
divine n’a besoin de notre indigence que par excellence de perfection et bonté.
Bonté qui néanmoins ne devient pas meilleure en se communiquant, car elle,
n’acquiert rien en se répandant hors de soi, au contraire elle donne; mais notre
indigence demeurerait manquante et misérable, si l’abondance de la bonté ne la
secourait.
(1) Cant. ,cant., I, 1.
(2) Ibid., 2.
Notre âme donc considérant que rien ne la contente parfaitement, et que sa
capacité ne peut être remplie par chose quelconque qui soit au monde ; voyant
que son entendement a une inclination infinie de savoir toujours davantage, et
sa volonté un appétit insatiable d’aimer et trouver du bien, n’a-t-elle pas
raison d’exclamer : Ah donc je ne suis pas faite pour ce monde? Il y a quelque
souverain bien duquel je dépends, et quelque ouvrier infini qui a imprimé en moi
cet interminable désir de savoir, et cet appétit qui ne peut être assouvi. C’est
pourquoi il faut que je tende et m’étende vers lui, pour m’unir et joindre à sa
bonté, à laquelle j’appartiens et suis. Telle est la convenance que nous avons
avec Dieu. (61)
.
Que nous avons une inclination d’aimer Dieu sur toutes choses.
S’il se trouvait des hommes qui fussent en l’intégrité et droiture originelle en
laquelle Adam se trouva lors de sa création, bien que d’ailleurs ils n’eussent
aucune autre assistance de Dieu, que celle qu’il donne à chaque créature afin
qu’elle puisse faire les actions qui lui sont convenables, non seulement ils
auraient l’inclination d’aimer Dieu sur toutes choses, mais aussi ils pourraient
naturellement exécuter cette si juste inclination; car comme ce divin auteur et
maître de la nature coopère et prête sa main-forte au feu pour monter en haut,
aux eaux pour couler vers la mer, à la terre pour descendre en bas, et y
demeurer quand elle y est; ainsi ayant lui-même planté dans le coeur de l’homme
une spéciale inclination naturelle, non seulement d’aimer le bien en général,
mais d’aimer en particulier et sur tontes choses sa divine bonté, qui est
meilleure et plus aimable que toutes choses; la suavité de sa providence
souveraine requérait qu’il contribuât aussi à ces bienheureux hommes que nous
venons de dire, autant de secours qu’il serait nécessaire afin que cette
inclination fût pratiquée et effectuée; et ce secours d’un côté serait naturel,
comme convenable à la nature, et tendant à l’amour de Dieu, en tant qu’il est
auteur et souverain maître de la, nature, et d’autre part il serait surnaturel,
parce qu’il correspondrait non à la nature simple de l’homme, mais à la nature
ornée, enrichie et honorée de la justice originelle, qui est une qualité
surnaturelle procédant d’une très spéciale faveur de Dieu. Mais quant à l’amour
sur toutes choses, qui serait pratiqué selon ce secours, il serait appelé
naturel, d’autant que les actions vertueuses prennent leur nom de leurs objets
et motifs, et cet amour dont nous parlons tendrait seulement à Dieu, selon qu’il
est reconnu auteur, seigneur et souveraine fin de toute créature, par la seule
lumière naturelle, et par conséquent aimable et estimable sur toutes choses par
inclination et propension naturelle.
Or, bien que l’état de notre nature humaine ne soit pas maintenant doué de la
santé et droiture originelle que le premier homme avait en sa création, et qu’au
contraire nous soyons grandement dépravés par le péché, si est-ce toutefois que
la sainte inclination d’aimer Dieu sur toutes choses nous est demeurée, comme
aussi la lumière naturelle par laquelle nous connaissons que sa souveraine bonté
est aimable sur toutes choses, et n’est pas possible qu’un homme pensant
attentivement en Dieu, voire même par le seul discours naturel, ne ressente un
certain élan d’amour que la secrète inclination de notre nature suscite au fond
du coeur, par lequel à la première appréhension de ce premier et souverain
objet, la volonté est prévenue et se sent excitée à se complaire en icelui.
Entre les perdrix il arrive souvent que les unes dérobent les oeufs des autres
afin de les couver, soit pour l’avidité qu’elles ont d’être mères, soit pour la
stupidité qui leur fait méconnaît leurs oeufs propres ; et voici, chose étrange,
mais néanmoins bien témoignée, car le perdreau qui aura été éclos et nourri sous
les ailes d’une perdrix étrangère, au premier réclame qu’il ait de sa vraie mère
qui avait pondu l’oeuf duquel il est procédé, il quitte la perdrix larronnesse,
se rend à sa. première mère et se met à sa suite, par la correspondance qu’il a
avec sa première origine, correspondance toutefois qui ne paraissait point, ains
est demeurée secrète , cachée et comme dormante au fond de la nature jusques à
la rencontre de son objet, par lequel étant soudain excitée et comme réveillée,
elle fait son coup, et pousse l’appétit du perdreau à son premier devoir. Il en
est de même, Théotime, de notre coeur; car quoiqu’il soit couvé, nourri et élevé
emmi les choses corporelles, basses et transitoires, et, par manière de dire,
sous les ailes de la nature, néanmoins au premier regard qu’il jette en Dieu, à
la première connaissance qu’il en reçoit, la naturelle et première inclination
d’aimer Dieu, qui était comme assoupie et imperceptible, se réveille en un
instant, et à l’imprévu paraIt comme une étincelle qui sort d’entre les cendres,
laquelle touchant notre volonté lui donne un élan de l’amour suprême, dû au
souverain et premier principe de toutes choses.
.
Que nous n’avons pas naturellement le pouvoir d’aimer Dieu sur toutes choses.
Les aigles ont un grand coeur et beaucoup de force à voler,
elles ont néanmoins incomparablement plus de vue que de vol, et
étendent beaucoup plus vite et plus loin leur regard que leurs
ailes; ainsi nos esprits, animés d’une sainte inclination
naturelle envers la Divinité, ont bien plus de clarté en
l’entendement pour voir combien elle est aimable, que de force en
la volonté pour l’aimer; car le péché a
beaucoup plus débilité la volonté humaine
qu’il n’a offusqué l’entendement, et la
rébellion de l’appétit sensuel, que nous appelons
concupiscence, trouble voirement l’entendement; mais c’est pourtant coutre la
volonté qu’il excite principalement sa sédition et révolte, si quo la pauvre
volonté déjà tout infirme, étant
agitée des continuels assauts que la concupiscence lui livre, ne peut faire si
grand progrès en l’amour divin, comme la raison et inclination naturelle lui
suggèrent qu’elle devrait faire.
Hélas! Théotime, quels beaux témoignages, non seulement d’une grande
connaissance de Dieu, mais aussi d’une forte inclination envers icelui, ont été
laissés par ces grands philosophes, Socrate, Platon, Trismégiste, Aristote,
Hippocrate, Épictète, Sénèque! Socrate, le plus loué d’entre eux, connaissait
clairement l’unité de Dieu, et avait tant d’inclination à l’aimer, que, comme
saint Augustin témoigne, plusieurs ont estimé qu’il n’enseigna jamais la
philosophie morale par autre occasion que pour épurer les esprits, afin qu’ils
pussent mieux contempler le souverain bien, qui est la très unique Divinité. Et
quant à Platon, il se déclare assez en la célèbre définition de la philosophie
et du philosophe (1), disant que philosopher n’est autre chose qu’aimer Dieu, et
que le philosophe n’était autre chose que l’amateur de Dieu. Que dirai-je du
grand Aristote, qui avec tant d’efficace prouve l’unité de Dieu, et en a parlé
si honorablement en trois endroits (2)?
Mais, ô grand Dieu éternel ! ces grands esprits qui avaient tant de connaissance
de la Divinité, et tant de propension à l’aimer, ont tous manqué de force et de
courage à la bien aimer. Par les créatures visibles ils ont reconnu les choses
invisibles de Dieu, voire même son éternelle vertu et divinité, dit le grand
Apôtre, de sorte qu’ils sont inexcusables, d’autant qu’ayant connu Dieu, ils ne
l’ont pas glorifié comme Dieu, ni ne Lui ont pas fait action
de grâces (1). Ils l’ont certes aucunement glorifié, lui donnant des souverains
titres d’honneur; mais ils ne l’ont pas glorifié comme il le fallait glorifier,
c’est-à-dire ils ne l’ont pas glorifié sur toutes choses, n’ayant pas eu le
courage de ruiner l’idolâtrie, ains communiquant avec les idolâtres, retenant la
vérité, qu’ils connaissaient, en injustice (2), prisonnière dedans leur coeur,
et préférant l’honneur et le vain repos de leurs vies à l’honneur qu’ils
devaient à Dieu, ils se sont évanouis en leurs discours .
(1) De civit.,1. VIII, C. I. L.
(2) Ibid., c. IX.
N’est-ce pas grande pitié, Théotime, de voir Socrate, au récit de Platon (3),
parler en mourant des dieu; comme s’il y en avait plusieurs,.lui qui savait si
bien qu’il y en avait qu’un seul? N’est-ce pas chose déplorable que Platon ait
ordonné que l‘on sacrifie à plusieurs dieux, lui qui savait si bien la vérité de
l’unité divine (4)? Et Mercure Trismégiste n’est-il pas lamentable, de lamenter
et plaindre si lâchement l’abolissement de l’idolâtrie, lui qui en tant
d’endroits avait parlé si dignement de la Divinité?
Mais surtout j’admire le pauvre bonhomme Epictète, duquel les propos et
sentences sont si douces à lire en notre langue, par la traduction que la docte
et belle plume du R. P. Jean de Saint-François, provincial de la congrégation
des Feuillants ès Gaules, a depuis peu exposée à nos yeux; car quelle
compassion, je vous prie, devoir cet excellent philosophe parler parfois de Dieu
avec tant de goût, de sentiment et de zèle, qu’on le
prendrait pour un chrétien sortant de quelque sainte et profonde méditation, et
néanmoins ailleurs, d’occasion en occasion, mentionner les dieux à la païenne !
Hé! ce bonhomme, qui connaissait si bien l’unité divine, et avait tant de goût
de la bonté d’icelle, pourquoi n’a-t-il pas eu la sainte jalousie de l’honneur
divin, afin de ne point, gauchir (1) ni dissimuler en un sujet de si grande
importance?
(1) Rom., I, 20, 21.
(2) Rom., I, 18,
(3) De civit., 1. VIII, c. XII.
(4) Ibid , c. XXIII et XXIV.
En somme, Théotime, notre chétive nature, navrée par le péché, fait comme les
palmiers que nous avons de deçà, qui font voirement certaines productions
imparfaites, et comme des. essais de leurs fruits, mais de porter des dattes
entières, mûres et assaisonnées, cela est réservé pour des contrées plus
chaudes; car ainsi notre coeur humain produit bien naturellement certains
commencements d’amour envers Dieu, mais d’en venir jusqu’à l’aimer sur toutes
choses, qui est la vraie maturité de l’amour dû à cette suprême bonté, cela
n’appartient qu’aux coeurs animés et assistés de la grâce céleste et qui sont en
l’état de la sainte charité; et ce petit amour imparfait, duquel la nature en
elle-même sent les élans, ce n’est qu’un certain vouloir sans vouloir, un
vouloir qui voudrait, mais qui ne veut pas, un vouloir, stériles qui ne produit
point de vrais effets, un vouloir paralytique (2), qui voit la piscine salutaire
du saint amour, mais qui n’a pas la force de s’y jeter; et enfin ce vouloir est
un avorton de la bonne volonté, qui n’a pas la vie de la généreuse vigueur
requise pour en effet préférer Dieu à toutes choses,
dont l’Apôtre parlant en la personne du pécheur, s’écrie : Le vouloir est bien
en moi, mais je ne trouve pas le moyen de l’accomplir (1).
(1) Gauchir, dévier, aller à gauche
(2) Jean., V, 2.
.
Que l’inclination naturelle que nous avons d’aimer Dieu n’est pas inutile.
Mais si nous ne pouvons pas naturellement aimer Dieu sur toutes choses, pourquoi
donc avons-nous naturellement inclination à cela? La nature n’est-elle pas vaine
de nous inciter à un amour qu’elle ne nous peut donner? Pourquoi nous
donne-telle la soif d’une eau si précieuse, puisqu’elle ne peut nous en
abreuver? Ah ! Théotime, que Dieu nous a été bon ! La perfidie que nous avions
commise en l’offensant méritait certes qu’il nous privât de toutes les marques
de sa bienveillance et de la faveur qu’il avait exercée envers notre nature,
lorsqu’il imprima sur elle la lumière de son divin visage, et qu’il donna à nos
coeurs l’allégresse de se sentir enclins à l’amour de la divine bonté, afin que
les anges, voyant ce misérable homme, eussent occasion de dire par compassion :
Est-ce là la créature de parfaite beauté, l’honneur de toute la terre (2)?
Mais cette infinie débonnaireté ne sut onc être si rigoureuse envers l’ouvrage
de ses mains; il vit que nous étions environnés de chair, un vent qui se dissipe
en courant et qui ne revient plus (3). C’est pourquoi, selon les entrailles de
sa miséricorde, il ne nous voulut pas du tout ruiner ni
nous ôter le signe de sa grâce perdue, afin que le regardant, et sentant en nous
cette alliance et propension à l’aimer, nous tâchassions de ce faire, et que
personne pût justement dire : Qui nous montrera le bien (1)? Car encore que par
la seule inclination naturelle nous ne puissions pas parvenir au bonheur d’aimer
Dieu comme il faut, si est-ce que si nous l’employions fidèlement, la douceur de
la piété divine nous donnerait quelque secours, par le moyen duquel nous
pourrions passer plus avant. Que si nous secondions ce premier secours, la bonté
paternelle de Dieu nous en fournirait un autre plus grand, et nous conduirait de
bien en mieux avec toute suavité, jusques au souverain amour, auquel notre
inclination naturelle nous pousse, puisque c’est chose certaine qu’à celui qui
est fidèle en peu de chose, et qui fait ce qui est en son pouvoir, la bénignité
divine ne dénie jamais son assistance pour l’avancer de plus en plus.
(1) Rom., VII, 18.
(2) Thren., II, 15.
(3) Ps., LXXVII, 39.
L’inclination donc d’aimer Dieu sur toutes choses que nous avons par nature, ne
demeure pas pour néant dans nos coeurs; car quant à Dieu, il s’en sert comme
d’une anse, pour nous pouvoir plus suavement prendre et retirer à soi, et semble
que, par cette impression, la divine bonté tienne en quelque façon attachés nos
coeurs comme des petits oiseaux par un filet, par lequel il nous puisse tirer
quand il plait à sa miséricorde d’avoir pitié de nous; et quant à nous, elle
nous est un indice et mémorial de notre premier principe et Créateur, à l’amour
duquel elle nous incite, nous donnant tin secret avertissement que nous
appartenons à sa divine bonté. Tout de même que les cerfs, auxquels les grands
princes font quelquefois mettre des colliers avec leurs armoiries, bien que par
après ils les font lâcher et mettre en liberté dans les forêts, ne laissent pas
d'être reconnus par quiconque les rencontre, non seulement pour avoir une fois
été pris par le prince duquel ils portent les armoiries, mais aussi pour lui
être encore réservés; car ainsi connut-on l’extrême vieillesse d'un cerf qui fut
rencontré, comme quelques historiens disent, trois cents ans après la mort de
César, parce qu'on lui trouva un collier où était la devise de César, et ces
mots : César m'a lâché.
Certes, l'honorable inclination que Dieu a mise en nos âmes, fait connaître à
nos amis et à nos ennemis que non seulement nous avons été à notre Créateur,
mais encore que si bien ( 1) il nous a laissés et lâchés à la merci de notre
franc arbitre, néanmoins nous lui appartenons, et il s'est réservé le droit de
nous reprendre à soi, pour nous sauver selon que sa sainte et suave providence
le requerra. C'est pourquoi le grand Prophète royal appelle cette inclination
non seulement lumière (2), parce qu’elle nous fait voir où nous devons tendre,
mais aussi joie et allégresse, parce qu'elle nous console en notre égarement,
nous donnant espérance que celui qui nous a empreint et laissé cette belle
marque de notre origine, prétend encore et désire de nous y ramener et réduire,
si nous sommes si heureux que de nous laisser reprendre à sa divine bonté.
FIN DU PREMIER LIVRE
(1) Si bien... Quoiqu'il nous ait laissés.
(2) PS., IV,7
LIVRE SECOND
HISTOIRE DE LA GENERATION ET NAISSANCE CÉLESTE DU DIVIN AMOUR
Que les perfections diverses ne sont qu'une seule, mais infinie perfection.
Nous disons, quand le soleil à son lever est rouge, et que tôt après il devient
noir, ou creux et enfoncé, ou bien quand, à son coucher il est blafard, pâle,
hâve, que c'est signe de pluie. Théotime, le soleil n'est ni rouge, ni noir, ni
pâle, ni gris, ni vert. Ce grand luminaire n'est point sujet à ces vicissitudes
et changements de couleur, n'ayant pour toute couleur que sa très claire et
perpétuelle lumière, laquelle, si ce n'est par miracle, est invariable ; mais
nous parlons de la sorte, parce qu'il nous semble être tel, selon la variété des
vapeurs qui sont entre lui et nos yeux, lesquelles le font paraître de diverses
façons.
Or, nous devisons ainsi de Dieu, non tant selon ce qu'il est en lui-même, comme
selon ses oeuvres par l'entremise desquelles nous le contemplons ; car sur nos
diverses considérations nous le nommons différemment, comme s'il avait une
grande multitude de différentes excellences et perfections.
Si nous le regardons en tant qu’il punit les méchants,
nous le nommons juste; en tant qu’il délivre le
pécheur de sa misère, nous le prêchons
miséricordieux ; en tant qu’il a créé toutes
choses et fait plusieurs miracles, nous l’appelons tout-puissant;
en tant qu’il pratique exactement ses promesses, nous le publions
véritable; en tant qu’il fait toutes choses en si bel
ordre, nous l’appelons tout sage, et ainsi
consécutivement, selon la variété de ses oeuvres,
nous lui attribuons une grande diversité de perfections. Mais
cependant en Dieu il n’y a ni variété, ni
différence quelconque de perfections; ainsi il est
lui-même une très seule, très simple et très
uniquement unique perfection; car tout ce qui est en lui, n’est
que lui-même, et toutes les excellences que nous disons
-être en lui en une si grande diversité, elles y sont en
une très simple et très pure unité, et comme le
soleil n’a aucune de toutes les couleurs que nous lui attribuons,
ains une seule très claire lumière qui est par-dessus
toutes couleurs, et qui rend visiblement colorées toutes les
couleurs ; aussi en Dieu il n’y a aucune des perfections que nous
imaginons, ains une seule très pure excellence, qui est
au-dessus de toute perfection, et qui donne la perfection à tout
ce qui est parfait. Or, de nommer parfaitement cette suprême
excellence, laquelle en sa très singulière unité
comprend, ains surmonte toutes excellences cela n’est pas au
pouvoir de la créature, ni humaine, ni angélique; car,
comme il est dit en l’Apocalypse, notre Seigneur a un nom que
personne ne sait que lui-même (Apoc., IX, 12); parce que lui seul
connaissant
parfaitement son infinie perfection, lui seul aussi la peut exprimer
par un nom proportionné, dont les anciens ont dit, que nul
n’était vrai théologien que Dieu, d’autant
que nul ne peut connaître totalement la grandeur infinie de la
perfection divine, ni par conséquent la représenter par
paroles, sinon lui-même, et pour cela Dieu répondant par
l’ange au père de Samson, qui lui demandait son nom :
Pourquoi demandes-tu mon nom, dit-il, qui est admirable (Apoc., XIX,
12) ? comme s’il voulait dire : Mon nom peut être
admiré, mais non pas prononcé par les créatures ;
il doit être adoré, mais il ne peut être compris que
par moi, qui seul sais proférer le propre nom par lequel au vrai
et naïvement j’exprime mon excellence. Notre esprit est trop
faible pour former une pensée qui puisse représenter une
excellence tant immense, laquelle comprend en sa très simple
et-très unique perfection, distinctement et parfaitement, toutes
autres perfections en une façon infiniment, excellente et
éminente que notre esprit ne peut penser. Nous sommes
forcés, pourparler aucunement (Aucunement, en quelque
manière) de Dieu, d’user d’une grande
quantité de noms, disant qu’il est bon, sage,
tout-puissant, vrai, juste, saint, infini, immortel, invisible ; et
certes nous parlons véritablement, Dieu est tout cela ensemble,
parce qu’il est plus que tout cela, c’est-à-dire, il
l’est en une sorte si pure, si excellente et si relevée,
qu’en une très simple perfection il a la vertu, force et
excellence de toute perfection.
Ainsi la manne était une seule viande, laquelle comprenant en soi le goût et la
vertu de toutes ( Aucunement, en quelque manière)
les autres viandes, on eût pu dire qu’elle avait le goût du citron, du melon, du
raisin, de la prune et de la poire; mais on eût encore plus véritablement dit
qu’elle n’avait pas tous ces goûts, ainsi un seul goût qui était le sien propre,
lequel néanmoins contenait en unité tout ce qui pouvait être d’agréable et
désirable en toute la diversité des autres goûts, comme l’herbe dodécathéos (1),
laquelle, ce dit Pline, guérissant de toutes maladies, n’est ni rhubarbe, ni
séné, ni rose, ni bétoine (2), ni buglose, ainsi un seul simple, qui, en
l’unique simplicité de sa propriété, a autant de force que tous les autres
médicaments ensemble. O abîme des perfections divines, que vous êtes admirable
de posséder en une seule perfection l’excellence de toute perfection en une
façon si excellente, que nul ne la peut comprendre, sinon vous-même!
Nous en dirons beaucoup de choses, dit l’Écriture, et demeurerons courts en
paroles : la somme de tous discours, c’est qu’il est toutes choses. Si nous le
glorifions, à quoi nous servira cela? car le Tout-Puissant est sur toutes ses
oeuvres. Bénissant le Seigneur, exaltez-le tant que vous pourrez, car il
surpasse toute louange; or, en l’exaltant reprenez vos forces, mais ne vous
lassez pas pourtant, car jamais vous ne le comprendrez (3). Non, Théotime, nous
ne pouvons jamais le comprendre, puisque, comme
dit saint Jean, il est plus grand que notre coeur (1). Mais pourtant que tout
esprit loue le Seigneur (2). le nommant de tous les noms les plus éminents qui
se pourront trouver, et, pour la plus grande louange que nous lui puissions
rendre, confessons que jamais il ne peut être assez loué, et, pour le plus
excellent nom que nous lui puissions attribuer, protestons que son nom est sur
tout nom, et que nous ne pouvons le dignement nommer.
(1) Dodécathéos, ou dodécathéon, plante de la famille des primulacées, ainsi
nommée de ses douce fleurs disposées en ombelle.
(2) Bétoine, betonica, plante vulnéraire et purgative; buglose, ou buglosse, de
la famille des boraginées.
(3) Eccl., XLIII, 29.
.
CHAPITRE II
Qu’en Dieu il n’y a qu’un seul acte qui est sa propre divinité.
Nous avons une grande diversité de facultés et habitudes, qui produisent aussi
une grande variété d’actions; et ces actions, une multitude nonpareille
d’ouvrages; car ainsi sont diverses les facultés de voir, d’ouïr, de goûter,
toucher, se mouvoir, se nourrir, entendre, vouloir, et les habitudes de parler,
marcher, jouer, chanter, coudre, sauter, nager; comme aussi les actions et les
oeuvres qui proviennent de ces facultés et habitudes sont grandement
différentes.
Mais il n’en est pas de même en Dieu, car il n’y a en lui qu’une très simple
infinie perfection, et en cette perfection qu’un seul très unique et très pur
acte; ainsi, pour parler plus saintement et sagement, Dieu est une seule, très
souverainement unique, et très uniquement souveraine perfection, et cette
perfection est un seul acte très purement simple, et très simplement pur, lequel
n’étant autre chose que la propre essence divine, il est par conséquent
toujours permanent et éternel; et néanmoins, chétives créatures que nous sommes,
nous parlons des actions de Dieu, comme s’il en faisait tous les jours grande
quantité et en grande variété, bien que nous sachions le contraire; mais nous
sommes forcés à cela, Théotime, par notre imbécillité, car nous ne savons parler
sinon cela que nous entendons, et nous entendons selon que les choses ont
accoutumé de se passer parmi nous. Or, d’autant qu’ès choses naturelles il ne se
fait presque point de diversité d’ouvrages que par diversité d’actions; quand
nous voyons tant de besognes différentes, une si grande variété de productions,
et cette multitude innumérable des exploits de la puissance divine, il nous
semble d’abord que cotte diversité se fait par autant d’actes que nous voyons de
différents effets, et nous en parlons tout de même, pour parler plus à notre
aise, selon notre pratique ordinaire et la coutume que nous avons d’entendre les
choses: et si en cela nous n’offensons pas la vérité; car encore qu’en Dieu il
n’y ait pas multitude d’actions, ains un seul acte qui est la divinité même; cet
acte toutefois est si parfait, qu’il comprend excellemment la force et la vertu
de tous les actes qui sembleraient être requis pour toute la diversité des
effets que nous voyons.
(1) I Ep. Joan., III, 20.
(2) Ed., CL.
Dieu ne dit qu’un seul mot, et en vertu d’icelui en un moment furent faits le
soleil, la lune et cette innombrable multitude d’astres, avec leurs différences
en clarté, et mouvement, en influences.
Il dit, et soudain furent faits
Tous ces ouvrages si parfaits (1).
(1) Ps. CLVIII, 5.
Un seul mot de Dieu remplit l’air d’oiseaux, et la mer de poissons, fit éclore
de la terre toutes les plantes et tous les animaux que nous y voyons; car encore
que l’historien sacré, s’accommodant à notre façon d’entendre, raconte que Dieu
répéta souvent cette toute puissante parole : Soit fait (1), ès journées de la
création du monde; néanmoins, à proprement parler, cette parole fut très unique,
si que David l’appela un souffle ou aspiration de la bouche divine, c’est-à-dire
un seul trait de son infinie volonté, lequel répand si puissamment sa vertu en
la variété des choses créées, que pour cela nous le concevons comme s’il était
multiplié et diversifié en autant de différences comme il y en a en ces effets,
quoiqu’en vérité il soit très unique et très simple; ainsi saint Chrysostome
remarque que ce que Moïse a dit en plusieurs paroles, décrivant la création du
monde, le glorieux saint Jean l’a exprimé en un seul mot, disant que par le
Verbe, c’est-à-dire par cette parole éternelle, qui est le Fils de Dieu, tout a
été fait (2).
Cette parole donc, Théotime, étant très simple et très unique, produit toute la
distinction des choses; étant invariable, produit tous les bons changements; et
enfin étant permanente en son éternité, elle donne succession, vicissitude,
ordre, rang et saison à toutes choses.
Imaginons, je vous prie, d’un côté un peintre qui
fait l’image de la naissance du Sauveur (et j’écris
ceci ès jours dédiés à ce saint
mystère), il donnera sans doute mille et mille traits de
pinceau, et mettra non seulement des jours, mais
des semaines et des mois à façonner ce tableau, selon la
variété des personnages, et autres choses qu’il y
veut représenter; mais d’autre côté voyons un
imprimeur d’images qui, ayant mis sa feuille sur la planche
taillée du même mystère de la Nativité, ne
donnera qu’un seul coup de presse; en ce seul coup,
Théotime, il fera tout son ouvrage, et soudain il tirera son
image, laquelle, en belle taille-douce, représentera très
agréablement tout ce qui a dû être imaginé
selon l’histoire sacrée; et bien qu’il n’ait
fait qu’un seul mouvement, son ouvrage toutefois portera grande
quantité de personnages, et d’autres choses
différentes bien distinguées, chacune en sou ordre, en
son rang, en son lieu, en sa distance et en sa proportion : et qui ne
saurait pas le secret, il serait tout étonné de voir
sortir d’un seul acte une si grande variété
d’effets. Ainsi, Théotime, la nature, comme le peintre,
multiplie et diversifie ses actes à mesure que ses besognes sont
différentes, et lui faut un grand temps pour faire de grands
effets; mais Dieu, comme l’imprimeur, a donné
l’être à toute la diversité des
créatures qui ont été, sont et seront, par un seul
trait de sa toute-puissante volonté, tirant de son idée,
comme de dessus une planche bien taillée, cette admirable
différence de personnes et d’autres choses qui
s’entre-suivent ès saisons, ès âges,
ès siècles, chacune en son ordre, selon qu’elles
doivent être; cette souveraine unité de l’acte divin
étant opposée à la confusion et au
désordre, et non à la distinction ou
variété qu’elle emploie au contraire, pour en
composer la beauté, déduisant toutes les
différences et diversités à la proportion. et la
proportion à l’ordre, et l’ordre à
l’unité du monde, qui comprend toutes choses
créées tant visibles qu’invisibles, lesquelles
toutes ensemble s’appellent univers, peut-être, parce que
toute leur diversité se réduit en unité; comme qui
dirait univers, c’est-à-dire, unique et divers, unique
avec diversité, et divers avec unité.
(1) Gen., I.
(2) Joan., I, 3
En somme, la souveraine unité divine diversifie tout; et sa permanente éternité
donne vicissitude à toutes choses, parce que la perfection de cette unité étant
sur toute différence et variétés elle a de quoi fournir l’être à toute la
diversité des perfections créées, et a la force de les produire. En signe de
quoi l’Écriture nous ayant rapporté que Dieu au commencement dit : Soient faits
des luminaires au firmament du ciel, et qu’ils séparent le jour de la nuit,
qu’ils soient en signes, en temps et jours et années. Nous voyons encore
maintenant cette perpétuelle révolution et entre-suite de temps et de saisons,
qui durera jusqu’à la fin du monde, pour nous apprendre que, comme
Un mot de ses commandement!
Suffit à tous ces mouvements.
aussi le seul éternel vouloir de sa divine Majesté étend sa force de siècle en
siècle, et jusques aux siècles des siècles, pour tout ce qui a été, qui est et
qui sera éternellement, sans que chose quelconque ait été que par ce seul, très
unique, très simple et très éternel acte divin, auquel soit honneur et gloire.
Amen.
.
De la Providence divine en général.
Dieu donc, Théotime, n’a pas besoin de plusieurs actes, puisqu’un seul divin
acte de sa toute-puissante volonté suffit à la production de toute la variété de
ses oeuvres, à raison de son infinie perfection. Mais nous autres mortels avons
besoin d’en traiter avec la méthode et manière d’entendre à laquelle nos petits
esprits peuvent arriver, selon laquelle, pour parler de la Providence divine,
considérons, je vous prie, le règne du grand Salomon comme un modèle parfait de
l’art de bien régner.
Ce grand roi donc, sachant par l’inspiration céleste que la république (1) tient
à la religion, comme le corps à l’âme, et la religion à la république, comme
l’âme au corps, il disposa à part soi de toutes les parties requises tant à
l’établissement de la religion qu’à celui de la république; et quant à la
religion, il détermina qu’il fallait édifier un temple de telle et telle
longueur, largeur, hauteur, tant de porches et parvis, tant de fenêtres, et
ainsi de tout le reste qui appartenait au temple; puis tant de sacrificateurs,
tant de chantres et autres officiers du temple. Et quant à la chose publique, il
disposa de faire une maison royale, et une cour pour sa majesté, et en iodle
tant de Maîtres d’hôtel, de gentilshommes et autres courtisans: et pour Le
peuple, des juges et autres magistrats qui exerçassent la justice; puis, pour
l’assurance du royaume, et l’affermissement
du repos public, dont il jouissait, il disposa d’avoir emmi la paix un puissant
appareil de guerre, et à ces fins deux cent cinquante chefs eu diverses charges;
quarante mille chevaux, et tout ce grand attelage que l’Écriture et les
historiens témoignent.
(1) La république, l’état, le pouvoir civil.
Or, ayant ainsi disposé et fait état à part soi de
toutes les parties principales requises à son royaume, il vint
à l’acte de la providence, et fit compte en son esprit de
tout ce qui était requis pour édifier le temple, pour
entretenir les officiers sacrés, les ministres et les magistrats
royaux, et les gens de guerre dont il avait fait le projet, et se
résolut d’envoyer à Hiram pour avoir les bois
nécessaires, de faire commerce au Pérou (1), en Ophir; et
en somme de prendre tous les moyens convenables pour avoir toutes les
choses requises pour l’entretènement et bonne conduite de
son entreprise. Mais, il ne s’arrêta pas là,
Théotime : car après avoir fait son projet et
délibéré en soi-même des moyens propres pour
en venir à bout, venant à la pratique, il créa
tous les officiers selon qu’il avait disposé, et par un
bon gouvernement il fit faire toutes les provisions requises à
leur entretènement, et à l’exécution de
leurs charges; de sorte qu’ayant la connaissance de l’art
de bien régner, il exécuta la disposition qu’il
avait faite à part soi pour la création de divers
officiers, et mit en effet sa providence par le bon gouvernement dont
il usa ; et - par ainsi son art de régner, qui consistait en la
disposition, et en la providence ou prévoyance, fut
pratiqué par la création des officiers, et par le
gouvernement et
(1) Pérou, figure de tout paye riche; la situation d’Ophir est inconnu.
bonne conduite. Mais d’autant que la disposition est inutile sans la création ou
levée des officiers, et que la création est vaine sans la providence qui regarde
à ce qui est requis pour la conservation des officiers créés ou érigés; et
qu’enfin cette conservation qui se fait par le bon gouvernement, n’est autre
chose que la providence effectuée, partant non seulement la disposition, mais
aussi la création et le bon gouvernement de Salomon turent appelés du nom de
providence. Aussi ne disons-nous pas qu’un homme ait de la providence, sinon
quand il gouverne bien.
Or, maintenant, Théotime, parlant des choses divines selon l’impression que nous
avons prise, en la considération des choses humaines, nous disons que Dieu ayant
eu une éternelle et très parfaite connaissance de l’art de faire le monde pour
sa gloire, il disposa, avant toutes choses, en Son divin entendement toutes les
pièces principales de l’univers qui pouvaient lui rendre de l’honneur,
c’est-à-dire, la nature angélique et la nature humaine; et en la nature
angélique, la variété des hiérarchies et des ordres que l’Écriture sainte et les
sacrés docteurs nous enseignent: comme aussi entre les hommes il disposa qu’il y
aurait cette grande diversité que nous y voyons. Puis en cette même éternité il
prévit et fit état à part soi de tous les moyens requis aux hommes et aux anges
pour parvenir à la fin à laquelle il les avait destinés, et fit ainsi l’acte de
sa providence; et sans s’arrêter là, pour effectuer sa disposition,, il a
réellement créé les anges et les hommes ; et pour effectuer sa providence il a
fourni, et fournit par son gouvernement tout ce qui est nécessaire aux créatures
raisonnables pour parvenir à la gloire ; si que, pour le dire en un mot, la
providence souveraine n’est autre chose que l’acte par lequel Dieu veut fournir
aux hommes et aux anges les moyens nécessaires ou utiles pour parvenir à leur
fin. Mais parce que ces moyens sont de diverses sortes, nous diversifions aussi
le nom de la providence, et disons qu’il y a une providence naturelle, une autre
surnaturelle; et celle-ci, qu’elle est, ou générale, ou spéciale et
particulière.
Et parce que ci-après je vous exhorterai, Théotime, à joindre votre volonté à la
providence divine, tandis que je suis sur le discours d’icelle, je vous veux
dire un mot de la providence naturelle. Dieu donc voulant pourvoir l’homme des
moyens naturels qui lui sont requis pour rendre gloire à sa divine bonté, il a
produit en faveur d’icelui tous les autres animaux et les plantes; et pour
pourvoir aux autres animaux et aux plantes, il a produit variété de terroirs, de
saisons, de fontaines, de vents, de pluies; et tant pour l’homme que pour les
autres choses qui lui appartiennent, il a créé les éléments, le ciel et les
astres, établissant par un ordre admirable que presque toutes les créatures
servent les unes aux autres réciproquement: les chevaux nous portent, et nous
les pansons ; les brebis nous nourrissent et vêtent, et nous les paissons; la
terre envoie des vapeurs à l’air, et l‘air des pluies à la terre ; la main sert
an pied, et le pied porte la main. Oh! qui verrait ce commerce et trafic général
que les créatures font ensemble avec une si grande correspondance, de combien de
passions amoureuses serait-il ému envers cette souveraine sagesse, pour
s’écrier: Votre providence, ô grand Père éternel, gouverne tontes choses (1) !
Saint Basile et saint Ambroise, en leurs Examerons, le bon Louis de Grenade en
son Introduction au Symbole, et Louis Richeomme (2) en plusieurs de ses beaux
opuscules, donneront beaucoup de motifs aux âmes bien nées pour profiter en ce
sujet.
Ainsi, cher Théotime, cette providence touche tout, règne sur tout, et réduit
tout à sa gloire. Il y a toutefois certes des cas fortuits et des accidents
inopinés; mais ils ne sont ni fortuits, ni inopinés qu’à nous ; et sont, sans
doute, très certains à la providence céleste, qui les prévoit et les destine au
bien public de l’univers. Or, ces cas fortuits se font par la concurrence de
plusieurs causes, lesquelles n’ayant point de naturelle alliance les unes aux
autres, produisent une chacune son effet particulier, en telle sorte néanmoins
que de leur rencontre réussit un effet d’autre nature, auquel, sans qu’on l’ait
pu prévoir, toutes ces causes différentes ont contribué. Il était, par exemple,
raisonnable de châtier la curiosité du poète Aeschylus, lequel ayant appris d’un
devin qu’il mourrait accablé de la chute de quelque maison, se tint tout ce
jour-là en une rase campagne, pour éviter le destin ; et demeurant ferme, tête
nue, un faucon qui tenait entre ses serres une tortue en l’air, voyant ce chef
chauve, et cuidant (3) que ce fût la pointe d’un rocher, lâcha la tortue droit
sur icelui; et voilà qu’Aeschylus meurt sur-le-champ,
(1) Sap., XIV, 3.
(2) Richeomme, jésuite, mort en 1625, auteur des Écrits ascétiques.
(3) Cuidant, supposant.
accablé de la maison et écaille d’une tortue. Ce fut, sans doute, un accident
fortuit; car cet homme n’alla pas au champ pour mourir, ains pour éviter la
mort; ni le faucon ne cuida pas écraser la tête d’un poète, ains le test (1) et
l’écaille de la tortue, pour par après en dévorer la chair; et néanmoins il
arriva au contraire car la tortue demeura sauve, et le pauvre Aeschylus mort.
Selon nous, ce cas fut inopiné; mais, au regard de la Providence qui regardait
de plus haut, et voyait la concurrence des causes, ce fut un exploit de justice
par lequel la superstition de cet homme fut punie.
Les aventures de l’ancien Joseph furent admirables en variétés et en passages
d’une extrémité à l’autre. Ses frères qui l’avaient vendu pour la perdre, furent
tout étonnés de le voir devenu vice-roi, et appréhendaient infiniment qu’il ne
se ressentit du tort qu’ils lui avaient fait; mais non, leur dit-il : ce n’est
pas tant par vos menées que je suis envoyé ici, comme parla Providence divine:
Vous avez eu des mauvais desseins sur moi, mais Dieu les a réduits à bien (2).
Voyez-vous, Théotime, le monde eût appelé fortune, ou événement fortuit ce que
Joseph dit être un projet de la Providence souveraine qui range et réduit toutes
choses à son service; et il est ainsi de tout ce qui se passe au monde, et même
des monstres, la naissance desquels rend les oeuvres accomplies et parfaites
plus estimables, produit de l’admiration, et provoque à philosopher et faire
plusieurs bonnes pensées: et en somme ils tiennent lieu en
l’univers comme les ombres ès tableaux, qui donnent grâce, elle semblent
relever la peinture.
(1) Test ou tét, partie dure d’une coquille.
(2) Gen., L, 20.
.
De la providence surnaturelle que Dieu exerce envers les créatures raisonnables.
Tout ce que Dieu a fait est destiné au salut des hommes et des anges; mais voici
l’ordre de sa providence pour ce regard (1), selon que par l’attention aux
saintes Écritures et à la doctrine des anciens, nous le pouvons découvrir, et
que notre faiblesse nous permet d’en parler.
Dieu connut éternellement qu’il pouvait faire une quantité innumérable de
créatures en diverses perfections et qualités, auxquelles il se pourrait
communiquer; et considérant qu’entre toutes les façons de se communiquer il n’y
avait rien de si excellent que de se joindre à quelque nature créée, en telle
sorte que la créature fût comme entée et insérée en la Divinité, pour ne faire
avec elle qu’une seule personne, son infinie bonté qui de soi-même et par
soi-même est portée à la communication, se résolut et détermina d’en faire une
de cette manière; afin que comme éternellement il y a une communication
essentielle eu Dieu, par laquelle le Père communique toute son infinie et
indivisible divinité au Fils, en le produisant, et le Père et le Fils ensemble
produisant le Saint-Esprit, lui communiquent aussi leur propre unique divinité,
de même cette souveraine douceur fût aussi communiquée si parfaitement hors de
soi à une créature que la nature créée et la divinité,
gardant une chacune leurs propriétés, fussent néanmoins tellement unies ensemble
qu’elles ne fussent qu’une même personne.
(1) Pour ce regard, à ce sujet.
Or, entre toutes les créatures que cette souveraine toute-puissance pouvait
produire, elle trouva bon de choisir la même humanité qui du depuis (1) par
effet fut jointe à la personne de Dieu le Fils, à laquelle elle destine cet
honneur incomparable de l’union personnelle à sa divine majesté, afin
qu’éternellement elle jouit par excellence des trésors de sa gloire infinie.
Puis ayant ainsi préféré pour ce bonheur l’humanité sacrée de notre Sauveur, la
suprême Providence disposa de ne point retenir sa bonté en la seule personne de
ce Fils bien-aimé, ains de la répandre en sa faveur sur plusieurs autres
créatures, et sur le gros de cette innumérable quantité de choses qu’elle
pouvait produire, elle fit choix de créer les hommes et les anges, comme pour
tenir compagnie à son Fils, participer à ses grâces et à sa gloire, et l’a.
dorer et louer éternellement. Et parce que Dieu vit qu’il pouvait faire en
plusieurs façons l’humanité de son Fils, en le rendant vrai homme, comme par
exemple, le créant de rien, non seulement quant à l’âme, mais aussi quant au
corps; ou bien formant le corps de quelque matière précédente, comme il fit
celui d’Adam et d’Eve, ou bien par voie de génération ordinaire d’homme et de
femme, ou bien enfin pair génération extraordinaire d’une femme sans homme, il
délibéra que la chose se ferait en cette dernière façon, et entre toutes les
femmes qu’il pouvait choisir à
cette intention, il élut la très sainte Vierge Notre-Dame, par l’entremise de
laquelle le Sauveur do nos âmes serait non seulement homme, mais enfant du genre
humain.
(1) Du depuis, depuis, par suite
Outre cela, la sacrée Providence détermina de produire tout le reste des choses,
tant naturelles que surnaturelles, en faveur du Sauveur; afin que les anges et
les hommes pussent, en le servant, participer à sa gloire: en suite de quoi,
bien que Dieu voulût créer tant les anges que les hommes avec le franc arbitre,
libres d’une vraie liberté pour choisir le bien et le mal ; si est-ce néanmoins
que pour témoigner que de la part de la bonté divine ils étaient dédiés au bien
et à la gloire, elle les créa tous en justice originelle, laquelle n’était autre
chose qu’un amour très suave qui les disposait, contournait et acheminait à la
félicité éternelle.
Mais parce que cette suprême sagesse avait délibéré de tellement mêler cet amour
originel avec la volonté de ses créatures, que l’amour ne forçât point la
volonté, ains lui laissât sa liberté, il prévit qu’une partie, mais la moindre
de la nature angélique, quittant volontairement le saint amour, perdrait par
conséquent la gloire. Et parce que la nature angélique ne pourrait faire ce
péché que par une malice expresse sans tentation ni motif quelconque qui le pût
excuser, et que d’ailleurs une beaucoup plus grande partie de cette même nature
demeurerait ferme au service du Sauveur, partant. Dieu, qui avait si amplement
glorifié sa miséricorde au dessein de la création des anges, voulut aussi
magnifier (1) sa justice, et
en la fureur de son indignation résolut d’abandonner pour jamais cette triste et
malheureuse troupe de perfides, qui en la furie de leur rébellion l’avaient si
vilainement abandonné.
(1) Magnifier, élever, exalter.
Il prévit bien aussi que le premier homme abuserait de sa liberté, et quittant
la grâce il perdrait la gloire; mais il ne voulut pas traiter si rigoureusement
la nature humaine comma il délibéra de traiter l’angélique.
C’était la nature humaine de laquelle il avait résolu de prendre une pièce
bienheureuse, pour l’unir à sa divinité. Il vit que c’était une nature
imbécille, un vent qui va et qui ne revient pas (1), c’est-à-dire qui se dissipe
en allant. Il eut égard à la surprise que le malin et pervers Satan avait faite
au premier homme, et à la grandeur de la tentation qui le ruina, Il vit que
toute la race des hommes périssait par la faute d’un seul; si que par ces
raisons il regarda bien notre nature en pitié, et se résolut de la prendre à
merci.
Mais afin que la douceur de sa miséricorde fût ornée de la beauté de sa justice,
il délibéra de sauver l’homme par voie de rédemption rigoureuse; laquelle ne se
pouvant bien faire que par son Fils, il établit qu’icelui rachèterait les
hommes, non seulement par une de ses actions amoureuses qui eût été plus que
très suffisante à racheter mille millions de mondes, mais encore par toutes les
innumérables actions amoureuses et passions douloureuses qu’il ferait et
souffrirait jusques à la mort, et la mort de la croix à laquelle il le destina,
voulant qu’ainsi il se rendit compagnon
de nos misères, pour nous rendre par après compagnons de sa gloire, montrant en
cette sorte les richesses de sa bonté, par cette rédemption copieuse (1),
abondante, surabondante, magnifique et excessive, laquelle nous a acquis et
comme reconquis toue les moyens nécessaires pour parvenir et arriver à la
gloire, de sorte que personne ne puisse jamais se douloir (2), comme si la
miséricorde divine manquait à quelqu’un.
(1) Ps., LXXVII, 39.
.
CHAPITRE V
Que la Providence céleste a pourvu aux hommes une rédemption très abondante.
Or disant, Théotime, qua Dieu avait vu et voulu une chose
premièrement, et puis secondement une autre, observant ordre
entra ses volontés, je l’ai entendu selon qu’il a
été déclaré ci-devant, à savoir,
qu’encore que tout cela s’est passé en un
très seul et très simple acte; néanmoins par
icelui, l’ordre, la distinction, et la dépendance des
choses n’a pas été mains observée, que
s’il y eût en plusieurs actes en l’entendement et
volonté de Dieu. Étant donc ainsi que toute
volonté bien disposée, qui se détermine de vouloir
plusieurs objets également présents, aime mieux, et avant
tous, celui qui est le plus aimable ; il s’ensuit que la
souveraine Providence faisant son éternel projet et dessein de
tout ce qu’elle produirait, elle voulut premièrement et
aima, par une préférence d’excellence, le plus
aimable objet de son amour, qui est notre Sauveur; et puis,
par ordre, les autres créatures, selon que plus on moins elles appartiennent au
service, honneur et gloire de celui-ci.
(1) Ps., CXXIX, 7.
(2) Se douloir, se plaindre.
Ainsi tout a été fait pour ce divin homme, qui pour cela est appelé Ainé de
toute créature; possédé par la divine majesté au commencement des voies
d’icelle, avant qu’elle fit chose quelconque, créé au commencement avant les
siècles car en lui tordes choses sont faites, et il est avant tout, et toutes
choses sont établies en lui, et il est chef de toute l’Église, tenant en tout et
partout la primauté (1). On ne plante principalement la vigne que pour le fruit;
et partant le fruit est le premier désiré et prétendu, quoique les feuilles et
les fleurs précèdent en la production. Ainsi, le grand Sauveur fut en premier en
l’intention divine, et en ce projet éternel que la divine Providence fit de la
production des créatures, et en contemplation de ce fruit désirable fut plantée
la vigne de l’univers, et établie la succession de plusieurs générations, qui, à
guise de feuilles et de fleurs, le devaient précéder, comme avant-coureurs et
préparatifs convenables à la production de ce raisin, que l’épouse sacrée loua
tant ès Cantiques, et la liqueur duquel réjouit Dieu et les hommes.
Or donc maintenant, mon Théotime, qui doutera de l’abondance des moyens du
salut, puisque nous avons un si grand Sauveur, en considération duquel nous
avons été faits et par les mérites duquel nous avons été rachetés? Car il est
mort pour tous, parce que tous étaient morts, et sa miséricorde a été plus
salutaire pour racheter la
race des hommes, que la misère d’Adam n’avait
été vénéneuse pour la perdre. Et tant
s’en faut que le:péché d’Adam ait
surmonté la débonnaireté divine, que tout au
contraire il l’a excitée et provoquée; si que par
une suave et très amoureuse antipéristase (1) et
contention elle s’est révigorée à la
présence de son adversaire; et comme ramassant ses forces pour
vaincre, elle a fait surabonder la grâce où
l’iniquité avait abondé; de sorte que la sainte
Église, par un saint excès d’admiration,
s’écrie la veille de Pâques : O péché
d’Adam, à la vérité nécessaire, qui a
été effacé par la mort de Jésus-Christ!
ô coulpe bienheureuse, qui a mérité d’avoir
un tel et si grand Rédempteur! Certes, Théotime, nous
pouvons dire comme cet ancien: Nous étions perdus, si nous
n’eussions été perdus; c’est-à-dire,
notre perte nous a été à profit, puisqu’en
effet la nature humaine a reçu plus de grâce par la
rédemption de son Sauveur, qu’elle n’en eût
jamais reçu par l’innocence d’Adam, s’il
eût persévéré en icelle.
(1)Coloss., I, 15-18.
Car encore que la divine Providence ait laissé en l’homme de grandes marques de
sa sévérité parmi la grâce même de sa miséricorde, comme, par exemple, la
nécessité de mourir, les maladies, les travaux, la rébellion de la sensualité ;
si est-ce que la faveur céleste, surnageant à tout cela, prend plaisir de
convertir toutes ces misères au plus grand profit de ceux qui l’aiment, faisant
naître la patience sur les travaux, le mépris du monde sur la nécessité de
mourir, et mille
(1) Antipéristase, action de deux qualités contraires qui s’aident mutuellement
victoires sur la concupiscence; et comme l’arc-en-ciel touchant l’épine
aspalathus (1) la rend plus odorante que les lis, aussi la rédemption de notre
Seigneur touchant nos misères, elle les rend plus utiles et aimables que n’eût
jamais été l’innocence originelle. Les anges ont plus de joie au ciel, dit le
Sauveur, sur un pécheur pénitent, que sur quatre- vingt-dix-neuf justes qui
n’ont pas besoin de pénitence (2). Et de même, l’état de la rédemption vaut cent
fois mieux que celui de l’innocence. Certes, en l’arrosement du sang de notre
Seigneur fait par l’hysope de la croix, nous avons été remis en une blancheur
incomparablement plus excellente que celle de la neige de l’innocence, sortant,
comme Naaman, du fleuve de salut plus purs et nets que si jamais nous n’eussions
été ladres (3), afin que la divine Majesté, ainsi qu’elle nous & ordonné de
faire, ne fût pas vaincue par le mal, ains vainquit le mal par le bien (4); que
sa miséricorde, comme une huile sacrée, se tint au-dessus du jugement (5), et
que ses misérations surmontassent toutes ses oeuvres (6).
.
De quelques faveurs spéciales exercées en la rédemption des hommes par la divine Providence.
Dieu certes montre admirablement la richesse incompréhensible de son pouvoir en
cette si grande
variété de choses que nous voyons en la nature; mais il
fait encore plus magnifiquement paraître les trésors
infinis de sa bonté en la différence nonpareille des
biens que nous reconnaissons en la grâce; car, Théotime,
il ne s’est pas contenté, en l’excès
sacré de sa miséricorde, d’envoyer à son
peuple, c’est-à-dire au genre humain, une
rédemption générale et universelle, par laquelle
un chacun peut être sauvé; mais il l’a
diversifiée en tant de manières, que sa
libéralité reluisant eu toute cette
variété, cette variété
réciproquement embellit aussi sa libéralité.
(1) Aspalalthus, ou aspalat, bois odoriférant qui ressemble au genêt, au cytise.
— Allusion à une opinion populaire.
2) Luc., XV, 7.
3) Ladres, lépreux.
4) Rom., XII, 21.
3) Jac., II, 13.
6) Ps., CXLIV, 3
Ainsi il destina premièrement pour sa très sainte
mère une faveur digne de l’amour d’un fris, qui
étant tout sage, tout-puissant et tout bon, se devait
préparer une mère à son gré, et partant il
voulut que sa rédemption lui fût appliquée par
manière de remède préservatif, afin que le
péché, qui s’écoulait de
génération en génération, ne parvint point
à elle; de sorte qu’elle fut rachetée si
excellemment, qu’encore que par après le torrent de
l’iniquité originelle vint rouler ses ondes
infortunées sur la conception de cette sacrée Dame avec
autant d’impétuosité comme il eût fait sur
celte des autres filles d’Adam, si est-ce qu’étant
arrivé là il ne passa point outre, ains
s’arrêta court, comme fit anciennement le Jourdain du temps
de Josué, et pour le même respect; car ce fleuve retint
son cours en révérence du passage de l’arche de
l’alliance, et le péché originel retira ses eaux,
révérant et redoutant la présence du vrai
tabernacle de l’éternelle alliance.
De cette manière donc Dieu détourna de sa glorieuse mère toute captivité, lui
donnant le bonheur des deux états de la nature humaine, puisqu’elle eut
l’innocence que le premier Adam avait perdue, et jouit excellemment de la
rédemption que le second lui acquit; au suite de quoi, comme un jardin d’élite,
qui devait porter le fruit de vie, elle fut rendue florissante en toutes sortes
de perfections. Ce fils de l’amour éternel, ayant ainsi paré sa mère de robe
d’or recamée (1) en belles variétés, afin qu’elle fût la reine de sa dextre,
c’est-à-dire la première de tous les élus qui jouiraient des délices de la
dextre divine. Si que cette mère sacrée, comme toute réservée à son fils, fut
par lui rachetée, non seulement de la damnation, mais aussi de tout péril de la
damnation, lui assurant la grâce et la perfection de la grâce, en sorte qu’elle
marchât comme une belle aube, qui, commençant à poindre, va continuellement
croissant en clarté jusqu’au plein jour. Rédemption admirable chef-d’oeuvre du
Rédempteur, et la première de toutes les rédemptions par laquelle le fils d’un
coeur vraiment filial, prévenant sa mère ès bénédictions de douceur, il la
préserve, non seulement du péché comme les anges, mais aussi de tout péril de
péché, et de tous les éloignements et retardements de l’exercice du saint amour.
Aussi, proteste-t-il qu’entre toutes les créatures raisonnables qu’il a
choisies, cette mère est « son unique colombe, sa toute parfaite, sa toute chère
bien-aimée, hors de tout parangon (2) et de tonte comparaison (3). »
(1) Recamée, brodée, de l’italien ricamata.
(2) Parangon, modèle,
(3) Cant. cant, VI, 8.
Dieu disposa aussi d’autres faveurs pour un petit nombre de rares créatures
qu’il voulait mettre hors du danger de la damnation; comme il est certain de
saint Jean-Baptiste, et très probable de Jérémie, et de quelques autres que la
divine Providence alla saisir dans le ventre de leurs mères, et dès lors les
établit en la perpétuité de sa grâce, afin qu’ils demeurassent fermes en son
amour, bien que sujets aux retardements et péchés véniels, qui sont contraires à
la perfection de l’amour, et non à l’amour même: et ces âmes, en comparaison des
antres, sont comme des reines, toujours couronnées de charité, qui tiennent le
rang principal en l‘amour du Sauveur après sa mère, laquelle est la reine des
reines; reine, non seulement couronnée d’amour, mais de la perfection de
l’amour, et qui plus est, couronnée de son fils propre, qui est le souverain
objet de l’amour, puisque les enfants sont la couronne de leurs pères et mères.
Il y a encore d’autres âmes lesquelles Dieu disposa de laisser pour un temps
exposées, non au péril de perdre le salut, mais bien au péril de perdre son
amour; ains il permit qu’elles le perdissent en effet, ne leur assurant point
l’amour pour toute leur vie, ains seulement pour la fin d’icelle, et pour
certain temps précédent. Tels furent David, les apôtres, la Magdeleine et
plusieurs autres, qui pour un temps demeurèrent hors de l’amour de Dieu; mais
enfin, étant une bonne fois convertis,, ils furent confirmés en la grâce jusqu’à
la mort, de sorte que dès lors demeurant voirement (1) sujets à quelques
imperfections,
ils furent toutefois exempts de tout péché mortel, et par conséquent du péril de
perdre le divin amour, et furent comme des amantes sacrées de l’époux céleste,
parées voirement de la robe nuptiale de son très saint amour, mais non pas
pourtant couronnées, parce que la couronne est un ornement de la tête,
c’est-à-dire de la première partie de la personne.
(1) Voirement, même.
Or la première partie de la vie des âmes de ce rang ayant été sujette à l’amour
des choses terrestres, elles ne peuvent porter la couronne de l’amour céleste,
ainsi leur suffit d’en porter la robe, qui les rend capables du lit nuptial de
l’époux divin, et d’être éternellement bienheureuses avec lui.
.
Combien la Providence sacrée est admirable en la diversité des grâces qu’elle
distribue aux hommes.
Il y eut donc en la Providence éternelle une faveur incomparable pour la reine
des reines, mère de très belle dilection (1) et toute très uniquement parfaite.
Il y en eut aussi des spéciales pour des autres. Mais après cela cette
souveraine bonté répandit une abondance de grâces et bénédictions sur toute la
race des hommes, et la nature des anges, de laquelle tous ont été arrosés comme
d’une pluie qui tombe sur les bons et les mauvais (2);
tous ont été éclairés, comme d’une lumière qui illumine tout homme tenant en ce
monde (1); tous ont reçu leur part, comme d’une semence qui tombe non seulement
sur la bonne terre, mais même les chemins, entre les épines et sur les pierres
(2); afin que tous fussent inexcusables devant le Rédempteur, s’ils n’emploient
cette très abondante rédemption pour leur salut.
(1) Eccl., XXIX, 24.
(2) Matth., V, 45.
Tous ont été éclairés, comme d’une lumière qui illumine tout homme tenant en ce
monde (1); tous ont reçu leur part, comme d’une semence qui tombe non seulement
sur la bonne terre, mais emmi les chemins, entre les épines et sur les pierres
(2); afin que tous fussent inexcusables devant le Rédempteur, s’ils n’emploient
cette très abondante rédemption pour leur salut.
Mais pourtant, Théotime, quoique cette très abondante suffisance de grâces soit
ainsi versée sur toute la nature humaine, et qu’en cela nous soyons tous égaux,
et qu’une riche abondance de bénédictions nous soit offerte à tous; si est-ce
néanmoins que la variété de ces faveurs est si grande, qu’on ne peut dire qui
est. plus admirable, ou la grandeur de toutes les grâces en une si grande
diversité, ou la diversité en tant de grandeurs. Qui ne voit qu’entre les
chrétiens, les moyens du salut sont plus grands et plus puissants qu’entre les
barbares, et que parmi les chrétiens, il y a des peuples et des villes où les
pasteurs sont plus fructueux et capables? Or, de nier que ces moyens extérieurs
ne soient pas des faveurs de la Providence divine, ou de révoquer en doute
qu’ils ne contribuent pas au salut et à la perfection des âmes, ce serait être
ingrat envers la Bonté céleste, et démentir la véritable expérience qui nous
fait voir que, pour l’ordinaire, où ses moyens extérieurs abondent, les
intérieurs eut plus d’effet, et réussissent mieux.
Certes, comme nous voyons qu’il ne se trouve jamais deux hommes parfaitement
semblables ès
dons naturels, aussi ne s’en trouve-t-il jamais de parfaitement égaux ès
surnaturels. Les anges (comme le grand saint Augustin et saint Thomas assurent)
reçurent la grâce selon la variété de leurs conditions naturelles.
(1) Joan., I, 9.
(2) Matth., XIII, 4.
Or ils sont tous, ou de différente espèce, ou au moins de diverses conditions,
puisqu’ils sont distingués les uns des autres; doue, autant qu’il y a d’anges,
il y a aussi de grâces différentes, et bien que quant aux hommes la grâce ne
soit pas donnée selon leurs conditions naturelles, toutefois la divine douceur,
prenant plaisir et, par manière de dire, s’égayant en la production des grâces,
elle les diversifie en infinies façons, afin que de cette variété se fasse le
bel émail de sa rédemption et miséricorde, dont l’Eglise chante, en la fête de
chaque confesseur évêque : Il ne s’en est point trouvé de semblable à lui (1).
Et comme au ciel nul ne sait le nom nouveau, sinon celui qui le reçoit (2),
parce que chacun des bienheureux a le sien particuliers selon l’être nouveau de
la gloire qu’il acquiert; ainsi en terre chacun reçoit une grâce si
particulière, que toutes sont diverses. Aussi notre Sauveur (3) compare sa grâce
aux perles, lesquelles, comme dit Pline, s’appellent autrement unions, parce
qu’elles sont tellement uniques, une chacune en ses qualités, qu’il ne s’en
trouve jamais deux qui soient parfaitement pareilles ; et comme une étoile est
différente de l’autre en clarté (4), ainsi seront différents les
hommes des uns des autres en gloire, signe évident qu’ils l’auront été en la
grâce. Or, cette variété en la grâce, ou cette grâce en la variété, fait une
très sacrée beauté et très suave harmonie, qui réjouit toute la sainte cité de
Jérusalem la céleste.
(1) Eccl., XLIV, 20.
(2) Apoc., II, 17.
(3) Matth., XIII, 45.
(4) I Cor., XV, 41
Mais il se faut bien garder de jamais rechercher pourquoi la
suprême Sagesse a départi une grâce à
l’un plutôt qu’à l’autre, ni pourquoi
elle fait abonder ses faveurs en un endroit plutôt qu’en
l’autre. Non, Théotime, n’entrez jamais en cette
curiosité; car ayant tous suffisamment, ains (1) abondamment ce
qui est requis pour le salut, quelle raison peut avoir homme du monde
de se plaindre, s’il plait à Dieu de départir ses
grâces plus largement aux uns qu’aux autres? Si
quelqu’un s’enquérait pourquoi Dieu a fait les
melons plus gros que les fraises, ou les lis plus grands que les
violettes; pourquoi le romarin n’est pas une rose, ou pourquoi
l’oeillet n’est pas un souci; pourquoi le paon est plus
beau qu’une chauve-souris, ou pourquoi la figue est douce, et le
citron aigrelet; on se moquerait de ses demandes, et on lui dirait:
Pauvre homme, puisque le beauté du monde requiert la
variété, il faut qu’il y ait des différentes
et inégales perfections ès choses, et que l’une ne
soit pas l’autre; c’est pourquoi les unes sont petites, les
autres grandes, les unes aigres, les autres douces, les unes plus et
les autres moins belles. Or, c’en est de même ès
choses surnaturelles: chaque personne n son don; un ainsi, et
l’autre ainsi (2), dit le Saint-Esprit.
(l) Ains, même.
(2) I Cor., VII, 7.
C’est donc une impertinence de vouloir rechercher pourquoi saint Paul n’a pas eu
la grâce de saint Pierre; ni saint Pierre celle de saint Paul pourquoi saint
Antoine n’a pas été saint Athanase, ni saint Athanase saint Jérôme; car on
répondrait à ces demandes, que l’Eglise est un jardin diapré de fleurs infinies;
il y en faut donc de diverses grandeurs, de diverses couleurs, de diverses
odeurs, et en somme de différentes perfections. Toutes ont leurs prix, leur
grâce et leur émail, et toutes, en l’assemblage de leur variété, font une très
agréable perfection de beauté.
.
Combien Dieu désire que nous l’aimions.
Bien que la rédemption du Sauveur nous soit appliquée en autant de différentes
façons comme il y a d’âmes; si est-ce néanmoins que l’amour est le moyen
universel de notre salut, qui se mêle partout, et sans lequel rien n’est
salutaire, ainsi que nous dirons ailleurs. Aussi le chérubin fut mis à la porte
du paradis terrestre avec son épée flamboyante (1), pour nous apprendre que nul
n’entrera au paradis céleste, qu’il ne soit traits.. percé du glaive de l’amour.
Pour cela, Théotime, le doux Jésus, qui nous a rachetés par son sang, désire
infiniment que nous l’aimions, afin que nous soyons éternellement sauvés, et
désire que nous soyons sauvés, afin que nous l’aimions éternellement, son amour
tendant à notre salut, et notre salut à son amour. Hé! dit-il, je suis venu
pour mettre le feu au monde; que prétends-je sinon qu’il arde (1)? Mais pour
déclarer plus vivement l’ardeur de ce désir, il nous commande cet amour en
termes admirables: Tu aimeras, dit-il, le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur,
de toute ton âme, de toutes tes forces : c’est le premier et le plus grand
commandement (2).
Vrai Dieu, Théotime, que le coeur divin est amoureux de notre, amour! Ne
suffisait-il, pas qu’il eût publié une permission par laquelle il nous eût donné
congé de l’aimer, comme Laban permit à Jacob d’aimer sa belle Rachel(3), et de
la gagner par ses services? Mais non, il déclare plus avant sa passion amoureuse
envers flous, et nous commande de l’aimer de tout notre pouvoir, afin que la
considération de sa majesté et de notre misère, qui font une tant infinie
disparité et inégalité de lui à nous, ni autre prétexte quelconque ne nous
divertit (4) de l’aimer. En quoi il témoigne bien, Théotime, qu’il ne nous a pas
laissé l’inclination naturelle de l’aimer pour néant; car afin qu’elle ne soit
oiseuse, il nous presse de l’employer par ce commandement général, et afin que
ce commandement puisse être pratiqué, il ne laisse homme qui vive auquel il ne
fournisse abondamment tous les moyens requis à cet effet. Le soleil visible
touche tout de sa chaleur vivifiante, et comme l’amoureux universel des choses
inférieures, il leur donne la vigueur requise pour
(1) Gen., III, 24.
(1) Luc., XII, 49. — Arde, brûle.
(2) Matth., XII, 37, 38.
(3) Gen., XXIX, 18, 19.
(4) Divertit, détournât
faire leurs productions, et de même la bonté divine anime toutes les âmes, et
encourage tous les coeurs à son amour, sans qu’homme quelconque soit caché à sa
chaleur. La sapience éternelle, dit Salomon, prêche tout en public, elle fait
retentir sa voix emmi les places, elle crie et recrie devant les peuples, elle
prononce ses paroles és portes des villes, elle dit : Jusques à quand sera-ce, ô
petits enfants, que vous aimerez l’enfance, et jusques à quand sera-ce que les
forcenés désireront les choses nuisibles, et que les imprudents haïront la
science ? Convertissez-vous, revenez à moi sur cet avertissement; hé ! voici que
je vous offre mon esprit, et je vous montrerai ma parole (1). Et cette même
sapience poursuit en Ézéchiel, disant : Que personne ne dise: Je suis emmi les
péchés, et comment pourrai-je revivre? Ah non! car voici que Dieu dit: Je suis
vivant, et aussi vrai que je vis, je ne veux point la mort de l’impie, mais
qu’il se convertisse de sa voie et qu’il vive (2). Or, vivre, selon Dieu, c’est
aimer, et qui n’aime pas, il demeure en la mort (3). Voyez donc, Théotime, si
Dieu désire que nous l’aimions.
Mais il ne se contente pas d’annoncer ainsi son extrême désir d’être aimé en
public, en sorte que chacun puisse avoir part à son aimable semonce; ains il va
de porte en porte heurtant et frappant, protestant que si quelqu’un ouvre, il
entrera chez lui, et soupera avec lui (4), c’est-à-dire, il lui témoignera toute
sorte de bienveillance.
Or, qu’est-ce à dire tout cela, Théotime? sinon
(1) Prov., I,20 et seq.
(2) Ezech., XXXIII, 10.
(3) I Joan., III, 14.
(4) Apoc. III, 20.
que Dieu ne nous donne pas seulement une simple suffisance de moyens pour
l'aimer, et en l'aimant nous sauver; mais que c'est une suffisance riche, ample,
magnifique, et telle qu'elle doit être attendue d'une si grande bonté, comme est
la sienne. Le grand Apôtre, parlant au pécheur obstiné : Méprises-tu (dit-il)
les richesses de la bonté, patience et longanimité de Dieu ? Ignores-tu que la
bénignité de Dieu l'amène à pénitence ? Mais toi, selon ta dureté, et ton coeur
impénitent tu te fais un trésor d'ire ( 1 ) au jour de l'ire (2). Mon cher
Théotime, Dieu n'exerce pas donc une simple quantité de remèdes pour convertir
les obstinés, mais emploie à cela les richesses de sa bonté. L' Apôtre, comme
vous voyez, oppose les richesses de la bonté de Dieu aux trésors de la malice du
coeur impénitent, et dit que le coeur malicieux est si riche en iniquité, que
même il méprise les richesses de la débonnaireté, par laquelle Dieu l'attire à
pénitence, et notez que ce ne sont pas simplement les richesses de la bonté
divine que l'obstiné méprise, mais les richesses attrayantes à pénitence;
richesses qu'on ne peul bonnement ignorer.
Certes, celle riche, comble et abondante suffisance de moyens, que Dieu élargit
aux pécheurs pour l'aimer, parait presque partout en l'Écriture ; car voyez ce
divin amant à la porte; il ne bat pas simplement, il s'arrête à battre, il
appelle l'âme : Sus lève-toi, ma bien-aimée, dépêche-toi; et met sa main dans la
serrure, pour voir s'il ne pourrait point ouvrir (3). S'il prêche même les
places, il ne prêche
pas simplement, mais il va criant, c'est-à-dire, il continue à crier. S'il
exclame qu'on se convertisse, il semble qu'il ne l'a jamais assez répété:
Convertissez-vous, convertissez-vous, faites pénitence, retournez à moi; vivez;
pourquoi mourrez-vous, maison d'Israël (1) ? En somme, ce divin Sauveur n'oublie
rien pour montrer que ses misérations sont sur toutes oeuvres ; que sa
miséricorde surpasse son jugement (2), que sa rédemption est copieuse (3), que
son amour est infini; et, comme dit l'Apôtre, qu'il est riche en miséricorde (4)
; et que par conséquent, il voudrait que tous les hommes fussent sauvés (5), et
qu'aucun ne périt (6).
(1) Ire, colère.
(2) Rom., II, 4, 5.
(3) Cant., II, 10 ; et v, 4.
.
Comme l'amour éternel de Dieu envers nous prévient nos coeurs de son
inspiration, afin que nous l'aimions.
Je t'ai aimé d'une charité perpétuelle, et partant je t'ai attiré, ayant pitié
et miséricorde de toi, et derechef je te réédifierai, et seras édifiée, toi,
Vierge d'Israël (7). Ce sont paroles de Dieu, par lesquelles il promet que le
Sauveur, venant au monde, établira un nouveau règne en son Église, qui sera son
épouse vierge, et vraie Israélite spirituelle (8) .
Or, comme vous voyez, Théotime, ce n'a pas été par aucun mérite des oeuvres que
nous eussions faites, mais selon sa miséricorde, qu'il nous a
(1) Ezech., XVIII, 30, 31.
(2) Ps., CXLIV, 9 ; Jac., II, 13.
(3) Ps., CXXIX, 7.
(4) Ephes., II, 4
(5) I Tim., II, 4.
(6) II Pet., III, 9.
(7) Jerem., II, 3, 4.
(8) Joan., I, 47.
sauvés (1); par cette charité ancienne, ains éternelle, qui a ému sa divine
providence de nous attirer à soi. Que si le Père ne nous eût tirés, jamais nous
ne fussions ventes au Fils notre Sauveur, ni par conséquent au salut (2).
Il y a certains oiseaux, Théotime, qu’Aristote nomme apodes (3), parce qu’ayant
les jambes extrêmement courtes, et les pieds sans force, ils ne s’en servent non
plus que s’ils n’en avaient point; que si une fois ils prennent terre, ils y
demeurent pris, sans que jamais d’eux-mêmes ils puissent reprendre le vol;
d’autant que n’ayant nul usage des jambes ni des pieds, ils n’ont pas non plus
le moyen de se pousser et relancer en l’air, et partant ils demeurent là
croupissant, et y meurent, sinon que quelque vent propice à leur impuissance,
jetant ses bouffées sur la face de la terre, les vienne saisir et enlever, comme
il fait plusieurs autres choses ; car alors si, employant leurs ailes, ils
correspondent à cet élan et premier essor que le vent leur donne, le même vent
continue aussi son secours envers eux, les poussant de plus en plus au vol.
Théotime, les anges sont comme les oiseaux, que pour leur beauté et rareté on
appelle oiseaux de paradis, qu’on ne voit jamais en terre que morts ; car ces
esprits célestes ne quittèrent pas plus tôt l’amour divin pour s’attacher à
l’amour-propre, que soudain ils tombèrent comme morts ensevelis ès enfers,
d’autant que ce que la mort fait ès hommes, les séparant pour jamais de cette
(1) Tit., III, 5.
(2) Joan., VI, 44.
(3) Apodes (sans pieds), hirondelles de mer.
vie mortelle, la chute les fit ès anges, les séparant pour toujours de La vie
éternelle; mais nous autres humains, nom ressemblons plutôt aux apodes; car s’il
nous advient de quitter l’air du saint amour divin pour prendre terre et nous
attacher aux créatures, ce que nous faisons toutes les fois que nous offensons
Dieu; nous mourons voirement, mais non pas d’une mort si entière qu’il ne nous
reste un peu de mouvement, et avec cela des jambes et des pieds, c’est-à-dire
quelques menues affections qui nous peuvent faire faire quelques essais d’amour
; mais cela pourtant est si faible, qu’en vérité nous ne pouvons plus de
nous-mêmes déprendre nos coeurs du péché, ni nous relancer au vol de la sacrée
dilection, laquelle, chétifs que nous sommes, nous avons perfidement et
volontairement quittée.
Et certes, nous mériterions bien de demeurer abandonnés de Dieu, quand avec
cette déloyauté nous l’avons ainsi abandonné ; mais son éternelle charité ne
permet pas souvent à sa justice d’user de ce châtiment ; ains excitant sa
compassion, elle le provoque à nous retirer de notre malheur; ce qu’il fait,
envoyant le vent favorable de sa très sainte inspiration, laquelle venant avec
une douce violence dans nos coeurs, elle les saisit et les émeut, relevant nos
pensées, et poussant nos affections en l’air du divin amour.
Or, ce premier élan ou ébranlement que Dieu donne en nos coeurs, pour les
inciter à leur bien, se fait voirement en nous, mais non point par nous; car il
arrive à l’impourvu (1), avant que
(1) Impourvu, imprévu.
nous y ayons ni pensé, ni pu penser, puisque nous n’avons aucune suffisance pour
de nous-mêmes, comme de nous-mérites, penser aucune chose qui regarde notre
salut, mais toute notre suffisance est de Dieu (1), lequel ne nous a pas
seulement aimés avant que nous fussions, mais encore afin que nous fussions, et
que nous fussions saints; ensuite de quoi il nous prévient ès bénédictions de sa
douceur (2) paternelle, et excite nos esprits pour les pousser à la sainte
repentance et conversion. Voyez, je vous prie, Théotime, le pauvre prince des
Apôtres tout engourdi dans son péché, en ta triste nuit de la passion de son
Maître ; il ne pensait non plus à se repentir de son péché, que si jamais il
n’eût connu son divin Sauveur ; et comme un chétif apode atterré, il ne se fût
onc relevé, si le coq, comme instrument de la divine Providence, n’eût frappé de
son chant à ses oreilles, à même temps que le doux Rédempteur, jetant un regard
salutaire comme une sagette (3) d’amour, transperça ce coeur de pierre, qui
rendit par après tant d’eaux, à guise de l’ancienne pierre, lorsqu’elle fut
frappée par Moïse au désert. Mais voyez derechef cet apôtre sacré dormant dans
la prison d’Hérode, lié de deux chaînes : il est là en qualité de martyr, et
néanmoins il représente le pauvre homme qui dort emmi le péché, prisonnier et
esclave de Satan. Hélas! qui le délivrera? L’ange descend du ciel, et frappant
sur le flanc du grand saint Pierre, prisonnier, je réveille, disant: Sus
(1) II Cor., III, 5.
(2) Ps., XX, 4.
(3) Sagette, flêche.
lève-toi (1), et l’inspiration vient du ciel, comme un ange, laquelle battant
droit sur le coeur du pauvre pécheur, l’excite afin qu’il se lève de son
iniquité. N’est-il pas donc vrai, mon cher Théotime, que cette première émotion
et secousse que l’âme sent, quand Dieu la prévenant d’amour, l’éveille et
l’excite à quitter le péché et se retourner à lui, et non seulement cette
secousse, ainsi tout le réveil se fait en nous et pour nous, mais non pas par
nous? Nous sommes éveillés, mais nous ne sommes pas éveillés de nous-mêmes,
c’est l’inspiration qui nous a éveillés, et pour nous éveiller, elle nous a
ébranlés et secoués. Je dormais, dit cette dévote épouse, et mon époux, qui est
mon coeur, veillait (2). Hé ! le voici qui m’éveille, m’appelant par le nom de
nos amours, et j’entends bien que c’est lui à sa voix. C’est en sursaut et à
l’impourvu que Dieu nous appelle et réveille par sa très sainte inspiration. En
ce commencement de la grâce céleste, nous ne faisons rien que sentir
l’ébranlement que Dieu fait en nous, comme dit saint Bernard, mais sans nous.
.
Que nous repoussons bien souvent l‘inspiration et refusons d’aimer Dieu.
Malheur à toi, Corozaïn ! malheur à toi, Bethsaïda ! car si en Tyr et Sidon
eussent été faites les vertus qui ont été laites en toi, ils eussent fait
pénitence avec la haire et la cendre (3) c’est la parole
(1) Act., XII,7.
(2) Cant. cant., V, 2.
(3) Matth., XI, 21.
du Sauveur. Oyez donc, je vous prie, Théotime, que les habitants de Corozaïn et
Bethsaïda, enseignés en la vraie religion, ayant reçu des faveurs si grandes
qu’elles eussent en effet converti les païens mêmes, néanmoins ils demeurèrent
obstinés, et ne voulurent one s’en prévaloir, rejetant cette sainte lumière par
une rébellion incomparable. Certes, au jour du jugement, les Ninivites et la
reine de Saba s’élèveront contre les juifs, et les convaincront d’être dignes de
damnation; parce que, quant aux Ninivites, étant idolâtres, et de nation
barbare, à la voire de Jonas, ils se convertirent et firent pénitence (1); et
quant la reine de Saba, quoiqu’elle fût engagée dans les affaires d’un royaume,
néanmoins ayant ouï la renommée de la sagesse de Salomon, elle quitta tout pour
le venir ouï r, et cependant les Juifs oyant de leurs oreilles la divine sagesse
du vrai Salomon, sauveur du monde, voyant de leurs yeux ses miracles, touchant
de leurs mains ses vertus et bienfaits, ne laissèrent pas de s’endurcir et de
résister à la grâce qui leur était offerte. Voyez donc derechef, Théotime, que
ceux qui ont reçu moins d’attraits, sont tirés à la pénitence, et ceux qui en
ont plus reçu, s’obstinent; ceux qui ont moins de sujet de venir, viennent à
récole de la sagesse, et ceux qui en ont plus, demeurent en leur folie.
Ainsi se fera le jugement de comparaison, comme tous les docteurs ont remarqué,
qui ne peut avoir aucun fondement, sinon en ce que les uns ayant été favorisés
d’autant ou plus d’attraits que les autres, auront néanmoins refusé leur
(1) Luc., XI, 30, 31, 32.
consentement à la miséricorde, et les autres assistés d’attraits pareils, ou
même moindres, auront suivi l’inspiration et se seront rangés à la très sainte
pénitence; car, comme pourrait-on autrement reprocher avec raison aux
impénitents leur impénitence, par la comparaison de ceux qui se sont convertis ?
Certes, notre Seigneur montre clairement, et tous les chrétiens entendent
simplement qu’en ce juste jugement on condamnera las juifs par comparaison des
Ninivites; parce que ceux-là ont eu beaucoup de faveur, et n’ont en aucun amour,
beaucoup d’assistance, et nulle repentance; ceux-ci moins du faveur, et beaucoup
d’amour, moins d’assistance, et beaucoup de pénitence.
Le grand saint Augustin donne une grande clarté à ce discours, par celui qu’il
fait au livre douzième de la Cité de Dieu1 chap. 6, 7, 8 et 9. Car encore qu’il
regarde particulièrement les anges, si est-ce toutefois qu’il apparie (1) les
hommes à eux pour ce point.
Or, après avoir établi au chap. 6 deux hommes
entièrement égaux en bonté et en toutes choses,
agités d’une même tentation, il présuppose
que l’un puisse résister, et l’autre céder
à l’ennemi. Puis au chap. 9, ayant prouvé que tous
les anges furent créés en charité, avouant encore
comme chose probable que la grâce et charité fut
égale en tous eux, il demande comme il est advenu que les uns
ont persévéré et fait progrès en leur
bonté jusques à parvenir à la gloire; et les
autres ont quitté le bien, pour se ranger
(1) Apparie, déclare semblables.
au mal jusques à la damnation. Et il répond qu’on ne saurait dire autre chose,
sinon que las uns ont persévéré, par la grâce du Créateur, en l’amour chaste
qu’ils reçurent eu leur création, et les autres, de bons qu’ils étaient, se
rendirent mauvais par leur propre et seule volonté.
Mais, s’il est vrai, comme saint Thomas le prouve extrêmement bien, que la grâce
ait été diversifiée ès anges à proportion et selon la variété de leurs dons
naturels, les séraphins auront eu une grâce incomparablement plus excellente que
les simples anges du dernier ordre. Comme sera-t-il donc arrivé que quelques-uns
des séraphins, voire le premier de tous, selon la plus probable et commune
opinion des anciens, soient déchus, tandis qu’une multitude innombrable des
autres anges, inférieurs en nature et en grâce, ont excellemment et
courageusement persévéré? D’où vient que Lucifer, tant élevé par nature, et
surélevé par grâce, est tombé; et que tant d’anges moins avantagés sont demeurés
debout en leur fidélité? Certes, ceux qui ont persévéré en doivent toute la
louange à Dieu, qui par sa miséricorde les a créés et maintenus bons : mais
Lucifer et tous ses sectateurs, à qui peuvent-ils attribuer leur chute, sinon,
comme dit saint Augustin, à leur propre volonté, qui a, par sa liberté, quitté
la grâce divine qui les avait si doucement prévenus? Comment es-tu tombé, ô
grand Lucifer (1), qui tout ainsi qu’une belle aube, sortais en ce monde
invisible, revêtu de la charité première, comme du commencement de
(1) Is., XIV, 12
la clarté d’un beau jour, qui devait croître jusqu’au midi de la gloire
éternelle (1) ? La grâce ne t’a pas manqué, car tu l’avais, comme ta nature, la
plus excellente de tous; mais tu as manqué à la grâce. Dieu ne t’avait pas
destitué de l’opération de son amour ; mais tu privas son amour de ta
coopération : Dieu ne t’eût jamais rejeté, si tu n’eusses rejeté sa dilection. O
Dieu tout bon! vous ne laissez que ceux qui vous laissent: vous ne nous ôtez
jamais vos dons, sinon quand nous vous ôtons nos cœurs.
Nous dérobons les biens de Dieu, si nous nous attribuons la gloire de notre
salut: mais nous déshonorons sa miséricorde, si nous disons qu’elle nous a
manqué. Nous offensons sa libéralité, si nous ne confessons ses bienfaits; mais
nous blasphémons sa bonté, si nous nions qu’elle nous ait assistés et secourus.
En somme, Dieu crie haut et clair à notre oreille : Ta perte vient de toi, ô
Israël, et en moi seul se trouve ton secours (2).
.
Qu’il ne tient pas à la divine Bonté que nous n’ayons un très excellent amour.
O Dieu! Théotime, si nous recevions les inspirations célestes selon toute
l’étendue de leur vertu, qu’en peu de temps nous ferions de grands progrès en la
sainteté! Pour abondante que soit la fontaine, ses eaux n’entreront pas en un
jardin selon leur affluence, mais selon la petitesse on grandeur du canal par où
elles y sont con-
(1) Prov., IV, 18.
(2) Os., XIII, 9
duites. Quoique le Saint-Esprit, comme une source d’eau vive, aborde de toutes
parts notre coeur, pour répandre sa grâce en icelui; toutefois, ne voulant pas
qu’elle entre en nous, sinon par le libre consentement de notre volonté, il ne
la versera point que selon la mesure de son plaisir et de notre propre
disposition et coopération, ainsi que le dit le sacré concile, qui aussi, comme
je pense, à cause de la correspondance de notre consentement avec la grâce,
appelle la réception d’icelle réception volontaire.
En ce sens, saint Paul nous exhorte de ne point recevoir ta grâce de Dieu en
vain (1). Car comme un malade, qui ayant reçu la médecine en sa main, ne
l’avalerait pas dans son estomac, aurait voire-ment reçu la médecine, mais sans
la recevoir: c’est-à-dire, il l’aurait reçue en une façon inutile et
infructueuse; de même nous recevons la grâce de Dieu en vain, quand nous la
recevons à. la porte du coeur, et non pas dans le consentement du coeur. Car
ainsi nous la recevons sans la recevoir, c’est-à-dire, nous la recevons sans
fruit, puisque ce n’est rien de sentir l’inspiration, sans y consentir. Et comma
le malade auquel on aurait donné en main la médecine, s’il la recevait seulement
en partie, et non pas toute, elle ne ferait aussi l’opération qu’en partie, et
non pas entièrement; ainsi quand Dieu nous envoie une inspiration grande et
puissante pour embrasser son saint amour, si nous ne consentons pas selon toute
son étendue, elle ne profitera aussi qu’à cette mesure-là. Il arrive qu’étant
inspirés de faire
(l) II Cor., VI, 1
beaucoup, nous ne consentons pas à toute l’inspiration, ainsi seulement à quelque
partie d’icelle, comme firent ces bons personnages de l’Évangile qui, sur
l’inspiration que notre Seigneur leur fit de le suivre, voulaient réserver un
d’aller premier (1) ensevelir son père (2), et l’autre d’aller prendre congé des
siens.
Tandis que la pauvre veuve eut des vaisseaux vides, l’huile de laquelle Élisée
avait miraculeusement impétré la multiplication, ne cessa jamais de couler; et
quand il n’y eut plus de vaisseaux pour la recevoir, elle cessa d’abonder (3). A
mesure que notre coeur se dilate, on pour mieux parler, à mesura qu’il se laisse
élargir et dilater, et qu’il ne refuse pas le vide de son consentement à la
miséricorde divine, elle verse toujours et répand sans cesse dans icelui ses
sacrées inspirations, qui vont croissant, et nous font croître de plus en plus
en l’amour sacré. Mais quand il n’y a plus de vide, et que nous ne prêtons pas
davantage de consentement, elle s’arrête.
A quoi tient-il donc que nous ne sommes pas si avancés en l’amour de Dieu comme
saint Augustin, saint François, sainte Catherine de Gênes, ou sainte Françoise?
Théotime, c’est parce que Dieu ne nous en a pas fait la grâce. Mais pourquoi
est-ce que Dieu ne nous en a pas, fait la grâce? Parce que nous n’avons pas
correspondu comme- nous devions à ses inspirations. Et pourquoi n’avons-nous pas
correspondis? Parce qu’étant libres, nous avons abusé de notre liberté.
(1) Premier., en premier lieu d’abord.
(2) Matth., II, 21.
(3) IV Reg., IV, 26.
Mais pourquoi avons-nous ainsi abusé de notre liberté? Théotime, il ne faut pas
passer plus avant : car, comme dit saint Augustin, la dépravation de notre
volonté ne provient d’aucune cause, ainsi de la défaillance de la cause qui
commet le péché. Et ne faut pas penser qu’on puisse rendre raison de la faute
que l’on fait au péché; car la faute ne serait pas péché, si elle n’était sans
raison.
Le dévot frère Rufin, sur quelque vision qu’il avait eue de la gloire à laquelle
le grand saint François parviendrait par son humilité, lui fit cette demande :
Mon cher père, je vous supplie de me dire en vérité quelle opinion vous avez de
vous-même ; et le saint lui dit : Certes, je me tiens pour le plus grand pécheur
du monde, et qui sers le moins notre Seigneur. Mais, répliqua frère Rufin,
comment pouvez-vous dire cela en vérité et conscience, puisque plusieurs autres,
comme l’on voit manifestement, commettent plusieurs grands péchés, desquels,
grâces à Dieu, vous êtes exempt? A quoi saint François répondant: Si Dieu eût
favorisé, dit-il, ces autres desquels vous parlez, avec autant de miséricorde
comme- il m’a favorisé, je suis certain que, pour méchants qu’ils soient
maintenant, ils eussent été beaucoup plus reconnaissants des dons de Dieu que je
ne suis, et le serviraient beaucoup mieux que je ne fais; et si mon Dieu
m’abandonnait, je commettrais plus de méchancetés qu’aucun autre.
Vous voyez, Théotime, l’avis de cet homme, qui ne fut presque pas homme, ainsi un
séraphin en terre. Je sais qu’il parlait ainsi de soi-même par humilité; mais il
croyait pourtant être une vraie vérité, qu’une grâce égale, faite avec une
pareille miséricorde, puisse être plus utilement employée par l’un des pécheurs
que par l’autre. Or, je tiens pour oracle le sentiment de ce grand docteur en la
science des saints, qui, nourri en l’école du crucifix, ne respirait que les
divines inspirations. Aussi cet apophtegme a été loué et répété par tous les
plus dévots qui sont venus depuis; entre lesquels plusieurs ont estimé que le
grand Apôtre saint Paul avait dit en même sens qu’il était le premier de tous
les pécheurs (1).
La bienheureuse mère Térèse de Jésus, vierge, certes aussi tout angélique (2),
parlant de l’oraison de quiétude, dit ces paroles : Il y a plusieurs âmes
lesquelles arrivent jusqu’à cet état, et celles qui passent outre sont en bien
petit nombre, et ne sais qui en est la cause. Pour certain la faute n’est pas de
la part de Dieu : car puisque sa divine majesté nous aide et fait cette grâce
que nous arrivions jusqu’à ce point, je crois qu’il ne manquerait pas de nous en
faire encore davantage si ce n’était notre faute, et l’empêchement que nous y
mettons de notre part. Soyons donc attentifs, Théotime, à notre avancement en
l’amour que nous devons à Dieu; car celui qu’il nous porte ne nous manquera
jamais.
.
Que les attraits divins nous laissent en pleine liberté de les suivre ou les
repousser.
Je ne parlerai point ici, mon cher Théotime, de ces grâces miraculeuses qui ont
presque en un
(1) I Tim., 1,15.
(2) Chap. XVI de sa Vie.
moment transformé les loups en bergers, les rochers en eau, et
les persécuteurs en prédicateurs. Je laisse à part
ces vocations toutes-puissantes, et ces attraits saintement violents,
par lesquels Dieu, en un instant, a transféré quelques
âmes d’élite de l’extrémité de
la coulpe à l’extrémité de l’a
grâce; faisant en elles, par manière de dire, une certaine
transsubstantiation morale et spirituelle, comme il arriva au grand
Apôtre, qui, de Saul, vaisseau de persécution, devint
subitement Paul, vaisseau d’élection (1). Il faut donner
un rang particulier à ces âmes privilégiées,
èsquelles Dieu s’est plu d’exercer, non la seule
affluence, mais l’inondation; et s’il faut ainsi dire, non
la seule libéralité et effusion, mais la
prodigalité et profusion de son amour. La justice divine nous
châtie en ce monde par des punitions qui, pour être
ordinaires, sont aussi presque toujours inconnues et imperceptibles.
Quelquefois néanmoins il fait des déluges et abîmes
de châtiments, pour faire reconnaître et craindre la
sévérité de son indignation. Ainsi, sa
miséricorde convertit et gratifie ordinairement les âmes
en une manière si douce, suave et délicate,
qu’à peine aperçoit-on son mouvement; et
néanmoins il arrive quelquefois que cette bonté
souveraine surpassant ses rivages ordinaires, comme un fleuve
enflé et pressé de l’affluence de ses eaux, qui se
déborde emmi la plaine, elle fait une effusion de ses
grâces si impétueuse, quoiqu’amoureuse, qu’en
un moment elle, détrempe et cousine toute une âme de
bénédictions, afin de faire paraître les richesses
de son amour, et que comme sa justice procède
(1) Act. IX, 15
communément par voie ordinaire, et quelquefois par voie extraordinaire, aussi sa
miséricorde passe l’exercice de sa libéralité par voie ordinaire sur le commun
des hommes, et sur quelques-uns aussi par des moyens extraordinaires.
Mais quels, sont donc les cordages ordinaires par lesquels la divine Providence
a accoutumé de tirer nos coeurs à son amour? Tels certes (1), qu’elle-même les
marque, décrivant les moyens dont elle usa pour tirer le peuple d’Israël de
l’Égypte et du désert en la. terre de promission : Je les tirerai, dit-elle par
Osée, avec des liens d’humanité, avec des liens de charité (2) et d’amitié. Sans
doute, Théotime, nous ne sommes pas tirés à Dieu par des liens de fer, comme les
taureaux et les buffles; ains par manière d’allèchements, d’attraits délicieux,
et de saintes inspirations, qui sont en somme les liens d’Adam (3) et
d’humanité, c’est-à-dire, proportionnés et convenables au coeur humain, auquel
la liberté est naturelle. Le propre lien de la volonté humaine, c’est la volupté
et le plaisir. On montre des noix. à un enfant, dit saint Augustin, et il est
attiré en aimant; il est attiré par le lien, non du corps, mais du coeur. Voyez
donc comme le Père Éternel nous tire : en nous enseignant, il nous délecte, non
pas en nous imposant aucune nécessité ; il jette dedans nos coeurs des
délectations et plaisirs spirituels, comme des sacrées amorces, par lesquelles
il nous attire suavement à recevoir et goûter la douceur de sa doctrine,
(1) Tels certes, pour : Ils sont tels, certes.
(2) Os., XI, 4.
(3) Ibid.
En cette sorte donc, très cher Théotime, notre franc arbitre n’est nullement
forcé ni nécessité par la grâce : ainsi nonobstant la vigueur toute-puissante de
la main miséricordieuse de Dieu, qui touche, environne et lie l’âme de tant et
tant d’inspirations, de semonces et d’attraits, cette volonté humaine demeure
parfaitement libre, franche, et exempte de toute sorte de contrainte et de
nécessité. La grâce est si gracieuse, et saisit si gracieusement nos coeurs pour
les attirer, qu’elle ne gâte rien en la liberté de notre volonté; elle touche
puissamment, mais pourtant si délicatement, les ressorts de notre esprit, que
notre franc arbitre n’en reçoit aucun forcément. La grâce a des forces, non pour
forcer, ains pour allécher le coeur: elle a une sainte violence, non pour
violer, mais pour rendre amoureuse notre liberté; elle agit fortement, mais si
suavement, que notre volonté ne demeure point accablée sous une si puissante
action; elle nous presse, mais elle n’oppresse pas notre franchise; si que nous
pouvons, même ses forces, consentir ou résister à ses mouvements, selon qu’il
nous plait. Mais ce qui est autant admirable que véritable, c’est que quand
notre volonté suit l’attrait et consent au mouvement divin, elle le suit aussi
librement, comme librement elle résiste, quand elle résiste; bien que le
consentement à la grâce dépende beaucoup plus de la grâce que de la volonté, et
que la résistance à la grâce ne dépende que de la seule volonté; tant la main de
Dieu est amiable (1) au maniement de notre coeur, tant elle a de dextérité pour
nous communiquer sa force, sans nous ôter
(1) Amiable, aimable.
notre liberté, et pour nous donner le mouvement de son pouvoir, sans empêcher
celui de notre vouloir, ajustant sa puissance à sa suavité : en telle sorte que,
comme en ce qui regarde le bien, sa puissance nous donne suavement le pouvoir,
aussi sa suavité maintient puissamment la liberté de notre vouloir. Si tu savais
le don de Dieu, dit le Sauveur à la Samaritaine, et qui est celui qui te dit:
Donne moi à boire; toi-même peut-être lui eusses demande, et il t’eût donné de
l’eau vive (1). Voyez de grâce, Théotime, le trait du Sauveur, quand il parle de
ses attraits. Si tu savais, veut-il dire, le don de Dieu, sans doute tu serais
émue et attirée à demander l’eau de la vie éternelle, et peut-être que tu la
demanderais; comme s’il disait : tu aurais le pouvoir, et serais provoquée à
demander, et néanmoins, tu ne serais pas forcée, ni nécessitée ; ains seulement
peut-être tu la demanderais, car ta liberté te demeurerait pour la demander, ou
ne la demander pas. Telles sont les paroles du Sauveur, selon l’édition
ordinaire et selon la leçon de saint Augustin sur saint Jean.
En somme, si quelqu’un disait que notre franc-arbitre ne coopère pas, consentant
à la grâce dont Dieu le prévient, ou qu’il ne peut pas rejeter la grâce, et lui
refuser son consentement, il contredirait à toute l’Écriture, à tous les anciens
Pères, à l’expérience, et serait excommunié par le sacré concile de Trente. Mais
quand il est dit quo nous pouvons rejeter l’inspiration céleste et les attraits
divins, on n’entend pas certes qu’on puisse empêcher Dieu de. nous inspirer, ni
de jeter ses attraits en nos coeurs: car comme j’ai déjà dit,
(1) Joan., IX, 10.
cela se fait en nous, et sans nous: ce sont des faveurs que Dieu nous fait,
avant que nous y ayons pensé: il nous éveille lorsque nous dormons, et par
conséquent nous nous trouvons éveillés avant qu’y avoir pensé; mais il est en
nous de nous lever, ou de ne nous lever pas; et bien qu’il nous ait éveillés
sans nous, il ne nous veut pas lever sans nous. Or, c’est résister au réveil,
que de ne point se lever et se rendormir, puisqu’on ne noue réveille que pour
nous faire lever. Nous ne pouvons pas empêcher que l’inspiration ne nous pousse,
et par conséquent ne nous ébranle; mais si, à mesure qu’aile nous pousse, nous
la repoussons, pour ne point nous laisser aller à son mouvement, alors nous
résistons. Ainsi, le vent ayant saisi et enlevé nos oiseaux apodes, ils ne les
portera guère loin, s’ils n’étendent leurs ailes et ne coopèrent, se guindant
(1) et volant en l’air auquel ils ont été lancés. Que si au contraire, amorcés
peut-être de quelque verdure qu’ils voient en bas, ou engourdis d’avoir croupi
en terre, au lieu de seconder le vent, ils tiennent leurs ailes pliées, et se
jettent derechef en bas, ils ont voirement (2) reçu en effet le mouvement du
vent, mais en vain, puisqu’ils ne s’en sont pas prévalus. Théotime, les
inspirations nous préviennent, et avant que nous y ayons pensé, elles se font
sentir; mais après que nous les avons senties, c’est à nous d’y consentir, pour
les seconder et suivre leurs attraits, on de dissentir, et les repousser. Elles
se font sentir à nous sans nous, mais elle ne nous font point consentir sans
nous.
(1) Se guindant, se portant en haut.
(2) Voirement, à la vérité.
.
Des premiers sentiments d’amour que les attraits divins font en l’âme, avant
qu’elle ait la foi.
Le même vent qui relève les apodes, se prend premièrement à leurs plumes, comme
parties plus légères et susceptibles de son agitation, par laquelle il donne
d’abord du mouvement à leurs ailes, les étendant et dépliant, en sorte qu’elles
lui servent de prise pour saisir l’oiseau et remporter en l’air. Que si l’apode
ainsi enlevé, contribue (1), le mouvement de ses ailes à celui du vent, le même
vent qui l’a poussé, l’aidera de plus en plus à voler fort aisément. Ainsi, mon
cher Théotime, quand l’inspiration, comme un vent sacré ,vient pour nous pousser
en l’air du saint amour, elle se prend notre volonté; et par le sentiment de
quelque céleste délectation, elle l’émeut, étendant et dépliant l’inclination
naturelle qu’elle a au. bien, en sorte que cette inclination même lui serve de
prise pour saisir notre esprit : Et tout cela (comme j’ai dit) se fait en nous
sans nous; car c’est la faveur divine qui nous prévient en cette sorte. Que si
notre esprit ainsi saintement prévenu, sentant les ailes de son inclination
émues, dépliées, étendues, poussées et agitées par ce vent céleste, contribue
tant soit peu son consentement : ah ! quel bonheur, Théotime ! car la même
inspiration et faveur qui nous a saisis, mêlant son action avec notre
consentement, animant nos faibles mouvements de la force du sien, et vivifiant
notre
(1) Contribue, ajoute.
imbécile (1) coopération par la puissance de son opération, elle nous aidera,
conduira et accompagnera d’amour en amour, jusques à l’acte de la très sainte
foi, requis pour notre conversion.
Vrai Dieu! Théotime, queue consolation de considérer la sacrée méthode, avec
laquelle le Saint-Esprit répand les premiers rayons et sentiments de sa lumière
et chaleur vitale dedans nos coeurs! O Jésus! que c’est un plaisir délicieux de
voir l’amour céleste, qui est le soleil des vertus, quand petit à petit, par des
progrès qui insensiblement se rendent sensibles, il va déployant sa clarté sur
une âme, et ne cesse point qu’il ne l’ait toute couverte de la splendeur de sa
présence, lui donnant enfin la parfaite beauté de son jour! ô que cette aube est
gaie, belle, amiable et agréable ! Mais pourtant, il est vrai que, ou l’aube
n’est pas jour, ou si elle est jour, c’est un jour commençant, un jour naissant;
c’est plutôt l’enfance du jour que le jour même. Et de même, sans doute, ces
mouvements d’amour, qui précèdent l’acte de la foi, requis à notre
justification, ou ils ne sont pas amour proprement parler, ou ils sont un amour
commençant et imparfait, ce sont les premiers bourgeons verdoyants, que l’âme
échauffée du soleil céleste, comme un arbre mystique, commence à jeter au
printemps, qui sont plutôt présages de fruits, que fruits.
Saint Pacôme, lors encore tout jeune soldat et sans connaissance de Dieu, enrôlé
sous les enseignes de l’armée que Constance avait dressée contra le tyran
Maxence, vint, avec la troupe de laquelle il était, loger auprès d’une petite
ville,
(1) Imbécile, faible.
non guère éloignée de Thèbes, où non
seulement lui, mais toute l’armée se trouva en
extrême disette de vivres; ce qu’ayant entendu les
habitants de la petite ville, qui par bonne rencontre étaient
fidèles de Jésus-Christ, et par conséquent amis et
secourables au prochain, ils pourvurent soudain à la
nécessité des soldats, mais avec tant de soin, de
courtoisie et d’amour, que Pacôme en fut tout ravi
d’admiration, et demandant quelle nation était
celle-là, si bonteuse (1), amiable et gracieuse, on lui dit que
c’étaient des chrétiens; et
s’enquérant derechef quelle loi et manière de vivre
était la leur, il apprit qu’ils croyaient en
Jésus-Christ fils unique de Dieu, et faisaient bien à
toutes sortes de personnes, avec ferme espérance d’en
recevoir de Dieu même une ample récompense. Hélas!
Théotime, le pauvre Pacôme, quoique de bon naturel,
dormait pour lors dans la couche de son infidélité; et
voilà que tout à coup Dieu se trouve à la porte de
son coeur, et par le bon exemple de ces chrétiens, comme par une
douce voix, il l’appelle, l’éveille, et lui donne le
premier sentiment de la chaleur vitale de son amour. Car à peine
eut-il ouï parler, comme je viens de dire, de l’aimable loi
du Sauveur, que tout rempli d’une nouvelle lumière et
consolation intérieure, se retirant à part, et ayant
quelque temps pensé en soi-même, il haussa les mains au
ciel, et avec un profond soupir, il se prit à dire: Seigneur
Dieu, qui avez fait le ciel et la terre, si vous daignez jeter vos yeux
sur ma bassesse et sur ma peine, et me donner connaissance de votre
divinité, je vous promets de
(1) Bonteuse, bonne,
vous servir, et d’obéir tonte ma vie à vos commandements. Depuis cette prière et
promesse, l’amour du vrai bien e de la piété prit un tel accroissement en lui,
qu’il ne cessait point de pratiquer mille et mille exercices de vertu.
Il m’est avis certes que je vois en cet exemple un rossignol, qui se réveillant
à la prime (1) aube, commence à se secouer, s’étendra, déployer ses plumes,
voleter de branche en branche dans son buisson) et petit à petit gazouiller son
délicieux ramage ; car n’avez-vous pas pris garde, comme le bon exemple de ces
charitables chrétiens excita et réveilla en sursaut le bienheureux Pacôme?
Certes, cet étonnement d’admiration qu’il en eut, ne fut autre chose que son
réveil, auquel Dieu Le toucha, comme le soleil touche la terre, avec un rayon de
sa clarté qui le remplit d’un grand sentiment de plaisir spirituel. C’est
pourquoi Pacôme se secoue des divertissements (2), pour avec plus d’attention et
de facilité recueillir et savourer la grâce reçue, se retirant à part pour y
penser; puis il étend son coeur et ses mains au ciel, où l’inspiration l’attire,
et commençant’ à déployer les ailes de ses affections, voletant entre la
défiance de soi-même et la confiance en Dieu, il entonne d’un air humblement
amoureux le cantique de sa conversion, par lequel il témoigne d’abord que déjà
il connaît un seul Dieu, créateur du ciel et de la terre mais il connaît aussi
qu’il ne le connaît pas encore assez pour le bien servir, et partant il supplie
qu’une plus grande connaissance
(1) Prime, première.
(2) Se secoue des divertissements, se sépare des divertissements, les chasse.
lui soit donnée, afin qu’il puisse par icelle parvenir au parfait service de sa
divine majesté.
Cependant voyez, je vous prie, Théotime, comme Dieu va doucement, renfonçant peu
à peu la grâce de son inspiration dedans les coeurs qui consentent, les tirant
après soi comme de degré en. degré sur cette échelle de Jacob. Mais quels sont
ses attraits? Le premier, par lequel il nous prévient et réveille, se fait par
lui en nous, et sans nous; tous les autres se font aussi par lui, et en nous,
mais non pas sans nous. Tirez-moi (1), dit l’épouse sacrée, c’est-à-dire,
commencez le premier, car je ne saurais m’éveiller de moi-même; je ne saurais
m’émouvoir si vous ne mouvez ; mais quand vous m’aurez émue, alors, ô le cher
époux de mon âme! nous courrons (2). nous deux; vous courrez devant moi en me
tirant toujours plus avant et moi. je vous suivrai à la course, consentant à vos
attraits; mais que personne n’estime que vous m’alliez tirant après vous comme
une esclave forcée, ou comme une charrette inanimée. Ah! non, vous me tirez à
l’odeur de vos parfums (3). Si je vous vais suivant, ce n’est pas que vous me
tramiez, c’est que vous m’alléchez: vos attraits sont puissants, mais non pas
violents, puisque toute leur force consiste en leur douceur. Les parfums n’ont
point d’autre pouvoir, pour attirer à leur suite, que leur suavité, et la
suavité comment pourrait-elle tirer, sinon suavement et agréablement.
(1) Cant, can., 1, 3.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
.
Du sentiment de l’amour divin qui se reçoit par la foi.
Quand Dieu nous donne la foi, il entre en notre âme et parle à notre esprit, non
point par manière de discours, mais par manière d’inspiration; proposant si
agréablement ce qu’il faut croire à l’entendement, que la volonté en reçoit une
grande complaisance, et telle qu’elle incite l’entendement à consentir et
acquiescer à la vérité, sans doute ni défiance quelconque, et voici la
merveille; car Dieu fait la proposition des mystères de la foi à notre âme parmi
des obscurités et des ténèbres, en telle sorte que nous ne voyons pas les
vérités, ainsi seulement nous les entrevoyons; comme il arrive quelquefois que la
terre étant couverte de brouillards, nous ne pouvons voir le soleil, ainsi nous
voyons seulement un peu plus de clarté du côté où il est; de façon que, par
manière de dire, nous le voyons sans le voir, parce que d’un côté nous ne le
voyons pas tant que nous puissions bonnement dire que nous le voyons et d’autre
part nous ne le voyons pas si peu que nous puissions dire que nous ne le voyons
point, et c’est ce que nous appelons entrevoir. Et néanmoins cette obscure
clarté de la foi étant entrée dans notre esprit, non par force de discours ni
d’arguments, ainsi par la seule suavité de sa présence, elle se fait croire et
obéir à. l’entendement avec tant d’autorité, que la certitude qu’elle nous donne
de la vérité surmonte toutes les autres certitudes du monde, et assujettit
tellement tout l’esprit et tous les discours d’icelui, qu’ils n’ont point de
crédit en comparaison.
Mon Dieu! Théotime, pourrais-je bien dire ceci? La foi est la grande amie de
notre esprit, et peut bien parler aux sciences humaines qui se vantent d’être
plus évidentes et claires qu’elle, comme l’épouse sacrée parlait aux autres
bergères : Je suis brune, mais belle (1). O discours humains ! ô sciences
acquises ! Je suis brune, car je suis entre les obscurités des simples
révélations qui sont sans aucune évidence apparente, et me font paraître noire,
me rendant presque méconnaissable; mais je suis pourtant belle en moi-même à
cause de mon infinie certitude; et si les yeux des mortels me pouvaient voir
telle que je suis par nature, ils me trouveraient toute belle. Mais ne faut-il
pas qu’en effet je sois infiniment aimable, puisque les sombres ténèbres et les
épais brouillards, entre lesquels je suis, non pas vue, mais seulement entrevue,
ne me peuvent empêcher d’être si agréable, que l’esprit me chérissant surtout,
fendant la presse de toutes autres connaissances, il me fait faire place et me
reçoit comme sa reine sur le trône le plus élevé de son palais, d’où je donne la
loi à toute science, et assujettis tout discours et tout sentiment humain? Oui
vraiment, Théotime, tout ainsi que les chefs de l’armée d’Israël, se dépouillant
de leurs vêtements, les mirent ensemble, et en firent comme un trône royal, sur
lequel ils assirent Jéhu, criant: Jéhu est roi (2) de même à l’arrivée de la
foi, l’esprit se dépouille de tout discours et arguments, et les soumettant
(1) Cant. cant., I, 4.
(2) IV Reg., IX. 13.
à la foi, il la fait asseoir sur iceux, la reconnaissant comme
reine, et crie avec une grande joie : Vive la foi! Les discours et
arguments pieux, les miracles et autres avantages de la religion
chrétienne la rendent certes extrêmement croyable et
connaissable; mais la seule foi la rend crue et reconnue, faisant aimer
la beauté de sa vérité, et croire la
vérité de sa beauté, par la suavité quelle
répand en la volonté, et la certitude qu’elle donne
à l’entendement. Les Juifs virent les miracles, et
ouïrent les merveilles de notre Seigneur ; mais étant
indisposés à recevoir la foi, c’est-à-dire
leur volonté n’étant pas susceptible de la douceur
et suavité de la foi, à cause de l’aigreur et
malice dont ils étaient remplis, ils demeurèrent en leur
infidélité, ils voyaient la force de l’argument,
mais ils ne savouraient pas la suavité de la conclusion; et pour
cela ils n’acquiesçaient pas à. la
vérité, et néanmoins l’acte de la foi
consiste en cet acquiescement de notre esprit, lequel ayant reçu
l’agréable lumière de la vérité, il y
adhère par manière d’une douce, mais puissante et
solide assurance et certitude qu’il prend eh
l’autorité de la révélation qui lui en est
faite.
Vous avez ouï dire, Théotime, qu’ès conciles
généraux il se fait des grandes disputes et recherches de
la vérité, par discours, raisons et arguments de
théologie, mais la chose étant débattue, les
Pères, c’est-à-dire, les évêques et
spécialement le Pape qui est le chef des évêques,
concluent, résolvent et déterminent, et la
détermination étant prononcée., chacun s’y
arrête et acquiesce pleinement, non point en considération
des raisons alléguées en la dispute et recherche
précédente, mais en vertu de l’autorité du
Saint-Esprit, qui, présidant invisiblement ès conciles, a
jugé, déterminé et conclu par la bouche de ses
serviteurs qu’il a établis pasteurs du christianisme.
L’enquête donc et la dispute se fait au parvis des
prêtres, entre les docteurs ; mais la résolution et
l’acquiescement se fait au sanctuaire, où le Saint-Esprit
qui anime le corps de l’Église, parle par les bouches des
chefs d’icelle, selon que notre Seigneur l’a promis. Ainsi
l’autruche produit ses oeufs sur le sablon de Libye, mais le
soleil seul en fait éclore le poussin; et les docteurs, par
leurs recherches et discours., proposent la vérité, mais
les seuls rayons du soleil de justice en donnent la certitude et
acquiescement. Or, enfin, Théotime, cette assurance que
l’esprit humain prend ès choses
révélées et mystères de la foi, commence
par un sentiment amoureux de complaisance, que la volonté
reçoit de la beauté et suavité de la
vérité proposée; de sorte que la foi comprend un
commencement d’amour que notre coeur ressent envers les choses
divines.
.
Du grand sentiment d’amour que nous recevons par la sainte espérance.
Comme, étant exposés aux rayons du soleil de midi,
nous ne voyons presque pas plus tôt la clarté que soudain
nous sentons la chaleur; ainsi la lumière de la foi n’a
pas plus tôt jeté la splendeur de ses
vérités en notre entendement, que tout incontinent notre
volonté sent la sainte chaleur de l’amour céleste.
La foi nous fait connaît, par une infaillible certitude, que Dieu
est, qu’il est infini en bonté, qu’il se peut
communiquer à nous, et que non seulement il le peut, ains il le
veut; si que, par une ineffable douceur, il nous a
préparé tous les moyens requis pour parvenir au bonheur
de la gloire immortelle. Or, nous avons une inclination naturelle au
souverain bien, ensuite de laquelle notre coeur a un certain intime
empressement et une continuelle inquiétude, sans pouvoir en
sorte quelconque s’accoiser (1), ni cesser de témoigner
que sa parfaite satisfaction et son solide contentement lui manque.
Mais quand la sainte foi a représenté à notre
esprit ce bel objet de son inclination naturelle, ô vrai
Dieu Théotime, quelle aise! quel plaisir! quel
tressaillement universel de notre âme! laquelle alors, comme
toute surprise à l’aspect d’une si excellente
beauté, s’écrie d’amour : O que vous
êtes beau, mon bien-aimé que vous êtes beau!
Éliéser cherchait une épouse pour le fils de son Maître Abraham. Que savait-il
s’il la trouverait belle et gracieuse comme il la désirait? Mais quand il l’eut
trouvée à la fontaine, qu’il la vit si excellente en beauté et si parfaite en
douceur, mais surtout quand on la lui eut accordée, il en adora Dieu, et le
bénit avec des actions de grâces pleines de joie non pareille: le coeur humain
tend à Dieu par son inclination naturelle, sans savoir bonnement quel il est;
mais quand il le trouve à la fontaine de la foi, et qu’il le voit si bon, si
beau, si doux, si débonnaire envers tous, et si disposé à se donner comme
souverain bien à tous
(1) S’accoiser, s’apaiser, se tenir tranquille.
ceux qui le veulent, ô Dieu, que de contentements et que de sacrés mouvements en
l’esprit pour s’unir à jamais à cette bonté si souverainement aimable ! J’ai
enfin trouvé, dit l’âme ainsi touchée, j’ai trouvé ce que je désirais, et je
suis maintenant contente. Et comme Jacob ayant vu la belle Rachel fondait en
larmes de douceur pour le bonheur qu’il ressentait d’une si désirable rencontre;
de même notre pauvre coeur ayant trouvé Dieu, et reçu d’icelui le don précieux
de la sainte foi, il se fond par après en suavité d’amour pour le bien infini
qu’il voit d’abord en cette souveraine beauté.
Nous sentons quelquefois de certains contentements qui viennent comme à
l’impourvu (1), sans aucun sujet apparent, et ce sont souvent des présages de
quelque grande joie, dont plusieurs estiment que nos bons anges, prévoyant les
biens qui nous doivent avenir, nous en donnent ainsi des pressentiments, comme
au contraire ils nous donnent des craintes et frayeurs même les périls inconnus,
afin de nous faire invoquer Dieu, et demeurer sur nos gardes. Or, quand le bien
présagé nous arrive, nos coeurs le reçoivent à bras ouverts, et se ramentevant
(2) l’aise qu’ils avaient eue sans en savoir la cause, ils connaissent seulement
alors que c’était comme un avant-coureur du bonheur avenu. Ainsi, mon cher
Théotime, notre coeur ayant eu si longuement inclination à son souverain bien,
il ne savait à quoi ce mouvement tendait; mais sitôt que la foi le lui a montré,
alors il voit bien que c’était cela que son
(1) Impourvu, imprévu, à l’improviste.
(2) Se ramentevant, se rappelant.
âme requérait, que son esprit cherchait, et que son
inclination regardait. Certes, ou que nous yodlons, ou que nous ne
voulions pas, notre esprit tend au souverain bien. Mais qui est ce
souverain bien? Nous ressemblons à ces bons Athéniens qui
faisaient sacrifice au vrai Dieu, lequel néanmoins leur
était inconnu, jusques à ce que le grand saint Paul leur
en annonça la connaissance (1); car ainsi notre coeur, par un
profond et secret instinct, tend en toutes ses actions, et
prétend à la félicité, et la va cherchant
çà et là, comme à tâtons; sans savoir
toutefois ni où elle réside, ni en quoi elle consiste,
jusques à ce que la foi la lui montre et lui en décrit
les merveilles inutiles; et lors ayant trouvé le trésor
qu’il cherchait, hélas! quel contentement à ce
pauvre coeur humain, quelle joie, quelle complaisance d’amour!
Hé !je l’ai rencontré celui que mon âme
cherchait sans le connaît! ô que ne savais-je à quoi
tendaient mes prétentions, quand rien de tout ce que je
prétendais ne me contentait, parce que je ne savais pas ce
qu’en effet je prétendais! Je prétendais
d’aimer, et ne connaissais pas ce qu’il fallait aimer, et
partant ma prétention ne trouvant pas son véritable
amour, mon amour était toujours en une véritable, mais
inconnue prétention; j’avais bien assez de pressentiment
d’auteur pour me faire prétendre ; mais je n’avais
pas assez de sentiment de la bonté qu’il fallait aimer
pour exercer l’amour.
(1) Act., XVII, 23,
.
Comme l’amour se pratique en l’espérance
L’entendement humain étant donc convenablement
appliqué à considérer ce que la foi lui
représente de son souverain bien, soudain la volonté
conçoit une extrême complaisance en ce divin objet,
lequel, pour lors absent, fait naître un désir très
ardent de sa présence, dont l’âme
s’écrie saintement: Qu’il me baise d’un baiser
de sa bouche (1).
C’est à Dieu que je soupire,
C’est Dieu que mon coeur désire.
Et comme l’oiseau auquel le fauconnier ôte le chaperon, ayant la proie en vue,
s’élance soudain au vol, et s’il est retenu par les longes, se débat sur le
poing avec une ardeur extrême ; de même la foi nous ayant ôté le voile de
l’ignorance, et fait voir notre souverain bien, lequel néanmoins nous ne pouvons
encore posséder, retenus par la condition de cette vie mortelle, hélas !
Théotime, nous le désirons alors; de sorte que,
Les cerfs longtemps pourchassés,
Fuyant pantois (2) et lassés,
Si fort les eaux ne désirent,
Que nos coeurs d’ennuis presses
Seigneur, après toi soupirent,
Nos âmes en languissant
D’un désir toujours croissant
Crient: Hélas ! quand sera-ce,
O Seigneur Dieu tout-puissant,
Que nos yeux verront ta face (3)?
(1) Cant. cant., I, 1.
(2) Pantois, haletants, respirant avec peine.
(3) Ps., XLI, 2, 3.
Ce désir est juste, Théotime, car qui ne désirerait un bien si désirable? Mais
ce serait un désir inutile, ainsi qui ne servirait que d’un continuel martyre à
notre coeur, si nous n’avions assurance de le pouvoir un jour assouvir. Celui
qui pour le retardement de ce bonheur protestait que ses larmes lui étaient un
pain ordinaire nuit et jour (1), tandis que son, Dieu lui était absent, et que
ses adversaires l’enquéraient (2): où est ton Dieu? hélas! qu’eût-il fait, s’il
n’eût eu quelque sorte d’espérance de pouvoir une fois jouir de ce bien, après
lequel il soupirait? Et la divine épouse va tout éplorée et alangourie (3)
d’amour (4) de quoi elle ne trouve pas sitôt le bien-aimé qu’elle cherche
l’amour du bien-aimé avait créé en elle le désir le désir avait fait naître
l’ardeur du pourchas (5), et cette ardeur lui causait la langueur, qui eût
anéanti et consumé son pauvre coeur, si elle n’eût eu quelque espérance de
rencontrer enfin ce qu’elle pourchassait. Ainsi donc que afin que l’inquiétude
et la douloureuse langueur, que les efforts de l’amour désirant causeraient en
nos esprits, ne nous portât à quelque défaillance de courage, et ne nous
réduisît au désespoir ; le même bien souverain qui nous incite à le désirer si
fortement, nous assure aussi que nous le pourrons obtenir fort aisément, par
mille et mille promesses qu’il nous a faites en sa parole, et par ses
inspirations; pourvu que nous voulions employer les moyens
(1) Ps. XLI, 4.
(2) L’enquéraient, lui demandaient.
(3) Alangourie, défaillante.
(4) Cant. cant., V, 8.
(5) Pourchas, recherche passionnée.
qu’il nous a préparés et qu’il nous offre pour cela.
Or, ces promesses et assurances divines, par une merveille particulière,
accroissent la cause de notre inquiétude, et à mesure qu’elles augmentent la
cause, elles ruinent et détruisent les effets.
Oui certes, Théotime, l’assurance que Dieu nous donne que le paradis est pour
nous, fortifie infiniment le désir que nous avions d’en jouir, et néanmoins
affaiblit, ainsi anéantit tout à fait le trouble et l’inquiétude que ce désir
nous apportait; de sorte que nos coeurs par les promesses sacrées que la divine
bonté nous a faites, demeurent tout à fait accoisés, et cet accoisement est la
racine de la très sainte vertu pue nous appelons espérance. Car la volonté,
assurée par la foi qu’elle pourra jouir de son souverain bien, usant des moyens
à ce destinés, elle fait deux grands actes de vertu: par l’un, elle attend de
Dieu la jouissance de sa souveraine bonté, et par l’autre elle aspire à cette
sainte jouissance.
Et de vrai, Théotime, entre espérer et aspirer, il y a seulement cette
différence, que nous espérons les choses que nous attendons par le moyen
d’autrui; et nous aspirons aux choses que nous prétendons par nos propres
moyens, de nous-mêmes; et d’autant que nous parvenons à la jouissauce de notre
souverain bien, qui est Dieu, premièrement et principalement par sa faveur,
grâce et miséricorde; et que néanmoins cette même miséricorde veut que nous
coopérions-à sa faveur, mesurant la faiblesse de notre consentement à la force
de sa grâce; partant notre espérance est aucunement (1) mêlée d’aspirement (2),
si que nous n’espérons pas tout à fait sans aspirer, et n’aspirons jamais sans
tout à fait espérer, en quoi l’espérance tient toujours le rang principal, comme
fondée sur la grâce divine, sans laquelle tout ainsi que nous ne pouvons pas
seulement penser à notre souverain bien, selon qu’il convient pour y parvenir,
aussi. ne pouvons-nous jamais sans icelle y aspirer comme il faut pour
l’obtenir.
L’aspirement donc est un rejeton de l’espérance, comme notre coopération l’est
de la grâce : et tout ainsi que ceux qui veulent espérer sans aspirer, seront
rejetés comme couards (3) et négligents, de même ceux qui veulent aspirer sans
espérer, sont. téméraires, insolents et présomptueux. Mais quand l’espérance est
suivie de l’aspirement, et que espérant nous aspirons, et aspirant nous
espérons, alors, cher Théotime, l’espérance se convertit en un courageux dessein
par l’aspirement, et l’aspirement se convertit en une humble prétention par
l’espérance, espérant et aspirant (4) selon que Dieu nous inspire. Mais
cependant et l’un et l’autre se fait par cet amour désirant qui tend à. notre
souverain bien, lequel, à mesure qu’il est plus assurément espéré, est aussi
toujours plus aimé. Ainsi l’espérance n’est autre chose que l’amoureuse
complaisance que nous avons en l’attente et prétention- de notre souverain bien
: tout y est d’amour, Théotime. Soudain que la foi m’a montré mon souverain
bien,
(1) Aucunement, à certains égards, quelquefois.
(2) Aspirement, aspiration.
(3) Couards, lâchés.
(4) Opposition des mots aspirer et espérer qui sent l’afféterie de langage du
temps.
je l’ai aimé, et parce qu’il m’était
absent, je l’ai désiré, et d’autant que
j’ai. su qu’il se voulait donner à. moi, je
l’ai derechef plus ardemment aimé et désiré;
car aussi sa. bonté est d’autant plus aimable et
désirable, qu’elle est disposée à se
communiquer. Or, par ce progrès, l’amour a converti son
désir en espérance, prétention et attente, si que
l’espérance est un amour attendant et prétendant.
Et parce que le bien souverain que l’espérance attend,
c’est Dieu, et qu’elle ne l’attend aussi que de Dieu
même auquel et par lequel elle espère et aspire, cette
sainte vertu d’espérance, aboutissant de toutes parts
à Dieu, est par conséquent une vertu divine ou
théologique.
.
Que l’amour d’espérance est fort bon, quoique imparfait
L’amour que nous pratiquons en l’espérance, Théotime, va certes à Dieu, ruais il
retourne, à. nous; il a son regard (1) en la divine bonté, mais il a de l’égard
à notre utilité; il tend à cette suprême perfection, mais il prétend notre
satisfaction, c’est-à-dire, il ne nous porte pas en Dieu, parce que Dieu est
souverainement bon eu soi-même, mais parce qu’il est souverainement bon envers
nous-mêmes, où, comme vous voyez, il y a du nôtre et de nous-mêmes. Et partant,
cet amour est voirement (2) amour, mais amour de convoitise et intéressé. Je ne
dis pas toutefois qu’il revienne tellement à nous, qu’il nous fasse aimer Dieu
(1) Son regard, son but, son objet.
(2) Voirement, à la vérité.
seulement pour l’amour de nous. O Dieu, nenni car l’âme qui n’aimerait Dieu que
pour l’amour d’elle-même, établissant la fin de l’amour qu’elle porte à Dieu en
sa propre commodité, hélas! elle commettrait un extrême sacrilège. Si une femme
n’aimait son mari que pour l’amour de son valet, elle aimerait son mari en
valet, et son valet en mari, L’âme aussi qui n’aime Dieu que pour l’amour
d’elle-même, elle s’aime comme elle devrait aimer Dieu, et elle aime Dieu comme
elle se devrait aimer elle-même.
Mais il y a bien de la différence entre cette parole: J’aime Dieu pour le bien
que j’en attends, et celle-ci : Je n’aime Dieu que pour le bien que j’en
attends. Comme aussi c’est chose bien diverse de dire: J’aime Dieu pour moi, et
dire: J’aime Dieu pour l’amour de moi; quand je dis: J’aime Dieu pour moi, c’est
comme si je disais: J’aime avoir Dieu, j’aime que Dieu soit â moi, qu’il soit mon
souverain bien, qui est une sainte affection de l’épouse céleste, laquelle cent
fois proteste par excès de complaisance : Mon bien-aimé est tout mien, et moi je
suis toute sienne, il est à moi, et je suis à lui (1). Mais dire : J’aime Dieu
pour l’amour de moi-même, c’est comme qui dirait : L’amour que je me porte est
la fin pour laquelle j’aime Dieu, en sorte que l’amour de Dieu soit dépendant,
subalterne et inférieur à l’amour propre que nous avons envers nous-mêmes, qui
est une impiété non pareille.
Cet amour donc que nous appelons espérance, est un amour de convoitise, mais
d’une sainte
(1) Cant cant., II. 16.
et bien ordonnée convoitise, par laquelle nous ne tirons pas Dieu à nous, ni à
notre utilité
mais nous nous joignons à lui comme â notre finale félicité. Nous nous aimons
ensemblement avec Dieu par cet amour, mais non pas nous préférant ou égalant à
lui en cet amour: l’amour de sous-mêmes est mêlé avec celui de Dieu, mais celui
de Dieu surnage ; notre amour-propre y entre voirement, mais comme simple motif,
et non comme fin principale; notre intérêt y tient quelque lieu, mais Dieu tient
le rang principal. Oui, sans doute, Théotime ; car quand nous aimons Dieu comme
notre souverain bien, nous l’aimons pour une qualité par laquelle nous ne le
rapportons pas à nous, mais nous à lui; nous ne sommes pas sa fin, sa
prétention, ni sa perfection, ainsi il est la nôtre; il ne nous appartient pas,
mais nous lui appartenons; il ne dépend point de nous, mais nous de lui; et en
somme, par la qualité de souverain bien, pour laquelle nous l’aimons, il ne
reçoit rien de nous, ainsi nous recevons de lui, il exerce envers nous son
affluence et bonté, et nous pratiquons notre indigence et disette; de sorte
qu’aimer Dieu en titre de souverain bien, c’est l’aimer en titre honorable et
respectueux, par lequel nous l’avouons être notre perfection, notre repos et
notre fin, en la jouissance de laquelle consiste notre bonheur.
Il y a des biens desquels nous nous servons en les employant, comme sont nos
esclaves, nos serviteurs, nos chevaux, nos habits; et l’amour que nous leur
portons, est un amour de pure convoitise; car nous ne les aimons que pour notre
profit. Il y a des biens desquels nous jouissons, mais d’une réciproque et
mutuellement égale jouissance, comme nous faisons de nos amis; car l’amour que
nous leur portons en tant qu’ils nous rendent du, contentement, est voirement
amour de convoitise, mais convoitise honnête, par laquelle ils sont à- nous, et
nous également à eux; ils nous appartiennent, et nous pareillement leur
appartenons. Mais il y a des biens dont nous jouissons d’une jouissance de
dépendance, participation, et sujétion, comme. nous faisons de la bienveillance
de nos pasteurs, princes, pères, mères, ou. de leur présence et faveur; car
l’amour que nous leur portons est aussi certes amour de convoitise quand nous
les aimons, en tant qu’ils sont nos princes, nos pasteurs, nos pères, nos mères;
puisque ce n’est pas la qualité de pasteur, ai de prince, ni de père, ni de
mère, qui nous les fait aimer, aine parce qu’ils sont tels en notre endroit et à
notre regard. Mais cette convoitise est un amour de respect, de révérence,
d’honneur: car nous aimons, par exemple, nos pères, non parce qu’ils sont
nôtres, mais parce que nous sommes à eux: et c’est ainsi que nous aimons et
convoitons Dieu par l’espérance: non afin qu’il soit notre bien, mais parce
qu’il l’est; non afin qu’il soit nôtre, mais parce que nous sommes siens; non
comme s’il était pour nous, mais d’autant que nous sommes pour lui.
Et notez, Théotime, qu’en cet amour ici, la raison pour laquelle nous aimons,
c’est-à-dire, pour laquelle nous appliquons notre coeur à l’amour du bien que
nous convoitons, c’est parce que c’est notre bien; mais la raison de la mesure
et quantité de cet amour dépend de l’excellence et dignité du bien que nous
aimons. Nous aimons nos bienfaiteurs, parce qu’ils sont tels envers nous, mais
nous les aimons plus ou moins, selon qu’ils sont ou plus grands, ou moindres
bienfaiteurs. Pourquoi donc aimons-nous Dieu, Théotime, de cet amour de
convoitise? Parce qu’il est notre bien. Mais pourquoi l’aimons-nous
souverainement? Parce qu’il est notre bien souverain.
Or, quand je dis que nous aimons souverainement Dieu, je ne dis pas que nous
l’aimions pour cela du, souverain amour; car le souverain amour n’est qu’en la
charité. Mais en l’espérance l’amour est imparfait, parce qu’il ne tend pas à sa
bonté infinie en tant qu’elle est telle en elle-même, aine seulement en tant
qu’elle nous est telle; et néanmoins parce qu’en cette sorte d’amour il n’y a
point de plus excellent matif que celui qui provient de la considération du
souverain bien, nous disons que par icelui nous aimons souverainement, quoiqu’en
vérité nul par ce seul amour ne puisse ni observer les commandements de Dieu, ni
avoir la vie éternelle, parce que c’est un amour qui donne plus d’affection que
d’effet quand il n’est pas accompagné de la charité.
.
Que l’amour se pratique an la pénitence, et premièrement qu’il y a diverses
sortes de pénitences.
La pénitence, à parler généralement, est une repentance par laquelle on rejette
et déteste le péché qu’on a commis, avec résolution de réparer, autant qu’on le
peut, l’offense et l’injure faite à celui contre lequel on a péché : et j’ai
enclos en la pénitence le propos de réparer l’offense; parce que la repentance
ne déteste pas assez le mal quand elle laisse volontairement subsister son
principal effet, qui est l’offense et l’injure; or, elle le laisse subsister,
tandis que le pouvant on quelque sorte réparer, elle ne le fait pas.
Je laisse à part maintenant la pénitence de plusieurs païens, lesquels, comme
Tertullien témoigne, en avaient entre eux quelque apparence, mais si vaine et
inutile, que même, quelquefois, ils faisaient pénitence d’avoir bien fait. Car
je ne parle que de la pénitence vertueuse, laquelle, selon les différents motifs
desquels elle provient, est aussi de diverses espèces. Il y en a certes une qui
est purement morale et humaine, comme fut celle d’Alexandre le Grand, lequel
ayant tué son cher Clitus, cuida (1) se laisser mourir de faim, tant la force de
la pénitence fut grande, dit Cicéron. Et celle d’Alcibiades, qui, convaincu par
Socrate de n’être pas sage, se prit à pleurer amèrement, triste et affligé de
n’être pas ce qu’il devait être, dit saint Augustin. Aussi Aristote
reconnaissant cette sorte de pénitence, assure que l’intempérant, lequel de
propos délibéré s’adonne aux voluptés, est tout à fait incorrigible, parce qu’il
ne se saurait repentir; et celui qui est sans pénitence est incurable.
Certes, Sénèque, Plutarque, et les Pythagoriciens, qui recommandent tant
l’examen de la conscience, et surtout le premier, qui parle si
(19) Cuida, pensa.
vivement du trouble que le remords intérieur excite en l’âme, ont entendu sans
doute qu’il y avait une repentance; et quant au sage Épictète, il décrit si bien
la répréhension que nous devons pratiquer envers nous-mêmes, qu’on ne saurait
presque mieux dire.
Il y a encore une autre pénitence qui est voirement morale, mais religieuse
pourtant, et en certaine façon divine, d’autant qu’elle procède de la
connaissance naturelle que l’on a d’avoir offensé Dieu en péchant. Car, en
vérité, plusieurs philosophes ont su qu’on faisait chose agréable à la Divinité
de vivre vertueusement, et que par conséquent on l’offensait en vivant
vicieusement. Le bon homme Épictète fait un souhait de mourir en vrai chrétien
(comme il est fort probable qu’aussi il fit), et entre autres choses il dit
qu’il serait content s’il pouvait, en mourant, élever ses mains à Dieu et lui
dire : Je ne vous ai point, quant à ma part, fait de déshonneur. Et de plus, il
veut que son philosophe fasse un serment admirable à Dieu, de ne jamais désobéir
à sa divine majesté, ni blâmer ou accuser chose quelconque qui arrive de sa
part, ni de s’en plaindre en façon que ce soit.: et ailleurs il enseigne que
Dieu et notre bon ange sont présents à nos actions. Vous voyez donc bien,
Théotime, que ce philosophe, lors encore païen, connaissait que le péché
offensait Dieu, comme la vertu l’honorait; et que par conséquent il voulait
qu’on s’en repentit, puisque même il ordonnait que l’on fît l’examen de
conscience au soir, en faveur duquel, avec Pythagore, il fait cet avertissement
:
Si vous avez mal fait, tancez-vous aigrement
Si vous avez bien fait, ayez contentement.
Or, cette sorte de repentance attachée à la science et dilection de Dieu que la
nature peut fournir, était une dépendance de la religion morale. Mais comme la
raison naturelle a donné plus de connaissance que d’amour aux philosophes, qui
ne l’ont pas glorifié à proportion de la notice qu’ils en avaient; aussi
la-nature a fourni plus de lumière pour faire entendre combien Dieu était
offensé par le péché, que de chaleur pour exciter le repentir requis à la
réparation de l’offense.
Néanmoins bien que la pénitence religieuse ait, en quelque façon, été reconnue
par quelques-uns des philosophes; si est-ce que ç’a été si rarement et
faiblement, que ceux qui ont eu la réputation d’être les plus vertueux d’entre
eux, c’est-à-dire les Stoïciens, ont assuré que l’homme sage ne s’attristait
jamais; de quoi ils eut fait une maxime autant contraire à. la raison, que la
proposition sur laquelle ils la fondaient était contraire à l’expérience, à
savoir que l’homme sage ne péchait point.
Nous pouvons donc bien dire, mon cher Théotime, que la pénitence est une vertu
toute chrétienne; puisque d’un côté elle a été si peu connue entre les païens,
et de l’autre, elle est tellement reconnue parmi les vrais chrétiens, qu’en
icelle consiste une grande partie de la philosophie évangélique, selon laquelle
quiconque dit qu’il ne pèche point, est insensé; et quiconque croit de remédier
à son péché sans pénitence, il est forcené; car c’est l’exhortation des
exhortations de notre Seigneur : Faites pénitence (1). Or, voici une briève
description du- progrès de cette vertu.
Nous entrons en une profonde appréhension,
(1) Matth., XV, 17.
de quoi, en tant qu’en nous est, nous offensons Dieu par nos
péchés, le méprisant et déshonorant, lui
désobéissant et nous rebellant à lui; lequel aussi
de son côté s’en tient pour offensé,
irrité et méprisé, désagréant,
réprouvant et abominant l’iniquité. De cette
véritable appréhension naissent plusieurs motifs, qui, ou
tous, ou plusieurs ensemble, ou chacun en particulier, nous peuvent
porter à la repentance.
Car nous considérons parfois que Dieu qui est offensé, a établi une punition
rigoureuse en enfer pour les pécheurs, et qu’il les privera du paradis préparé
aux gens de bien. Or, comme le désir du paradis est extrêmement honorable, aussi
la crainte de le perdre est grandement prisable; et non seulement cela, mais le
désir du paradis étant fort estimable, la crainte de son contraire qui est
l’enfer, est bonne et louable. Hé! qui ne craindrait une si grande perte et une
si grande peine? Et cette double crainte, dont l’une est servile, et l’autre
mercenaire, nous porte grandement à nous. repentir des péchés par lesquels nous
les avons- encourues. Et à cet effet, eu la sacrée parole, cette crainte nous
est cent fois et cent fois intimée. D’autres fois nous considérons la laideur et
la malice du péché, selon que la foi nous l’enseigne ; comme par exemple, que
par icelui la ressemblance et image de Dieu que nous avons, est barbouillée et
défigurée, la dignité de notre esprit déshonorée; que nous sommes rendus
semblables aux bêtes insensées; quo nous avons violé notre devoir envers le
Créateur du monde, et perdu le bien de la société des anges, pour nous associer
et assujettir au diable, nous rendant esclaves de nos passions, et renversant
l’ordre de la raison, offensant nos bons anges à. qui nous sommes tant obligés.
Quelquefois encore nous sommes provoqués à la pénitence par la beauté de la
vertu, qui donne autant de biens que le péché nous cause de maux; et de plus
nous y sommes maintes fois excités par l’exemple des saints : car qui eût jamais
pu voir les exercices de l’incomparable pénitence de Magdeleine, de Marie
Egyptiaque, ou des pénitents du monastère surnommé Prison, dont saint Jean
Climacus a fait la description, sans être ému à se repentir de ses péchés,
puisque la seule lecture de l’histoire y provoque ceux qui ne sont pas du tout
hébétés (1)?
.
Que la pénitence sans l’amour est imparfaite.
Or, tous ces motifs nous sont enseignés par la foi et religion chrétienne; et
partant la pénitence qui en provient est grandement louable, quoiqu’imparfaite.
Elle est à la vérité louable; car ni la sainte Écriture, ni l’Église ne nous
exciteraient pas par tels motifs, si la pénitence qui en provient n’était bonne:
et ou voit manifestement que c’est chose grandement raisonnable de se repentir
du péché pour ces considérations, ainsi qu’il est impossible de ne se repentir
pas à qui les considère attentivement. Mais pourtant c’est une pénitence certes
imparfaite, d’autant que l’amour divin n’y entre encore point. Hé ! ne
voyez-vous pas, Théotime, que toutes ces repentances se font pour
(1) Du tout hébétés, entièrement blasés.
l’intérêt de notre âme, de sa
félicité, de sa beauté intérieure, de son
honneur, de sa dignité, et en un mot, pour l’amour de
nous-mêmes, mais amour néanmoins légitime, juste et
bien réglé !
Et prenez garde que je ne dis pas que ces repentances rejettent l’amour de Dieu,
mais je dis seulement qu’elles ne le comprennent pas : elles ne le repoussent
pas, mais elles ne le contiennent pas: elles ne sont pas contre lui, mais elles
sont encore sans lui; il n’en est pas forclos (4), mais il n’y est pas non plus
enclos. La volonté qui embrasse le bien simplement, est fort bonne mais si elle
l’embrasse en rejetant le mieux, elle est certes déréglée, non pas en acceptant
l’un, mais en repoussant l’autre, Ainsi le voeu de donner aujourd’hui l’aumône
est bon, mais le voeu de ne la donner qu’aujourd’hui serait mauvais; parce qu’il
forclorait le mieux, qui est de la donner aujourd’hui et demain, et toujours
quand on pourra. C’est bien fait certes, et cela ne se peut nier, de se repentir
de ses péchés pour éviter la peine de l’enfer, et obtenir le paradis; mais qui
prendrait résolution de ne se vouloir jamais repentir pour aucun autre sujet, il
forclorait volontairement le mieux, qui est de se repentir pour l’amour de Dieu,
et commettrait un grand péché. Et qui serait le père qui ne trouvât mauvais que
son fils le roulât voirement servir, mais non jamais avec amour ou par amour?
Le commencement des choses bonnes est bon le progrès est meilleur; et la fin est
très bonne. Toutefois le commencement est bon en qualité de commencement, et le
progrès en qualité de
(1) Forclos, exclu.
progrès; mais de vouloir finir l’oeuvre par le commencement, ou au progrès,
c’est renverser l’ordre.
L’enfance est bonne; mais si on ne voulait jamais être qu’enfant, cela serait
mauvais : car l’enfant de cent ans (1) est méprisé. De commencer d’apprendre,
cela eut fort louable; mais qui commencerait en intention de ne jamais se
perfectionner, il ferait contre toute raison. La crainte et les autres motifs de
repentance dont nous avons parlé, sont bons, pour le commencement de la sagesse
chrétienne, qui consiste en la pénitence; mais qui voudrait de propos délibéré
ne point parvenir à l’amour, qui est la perfection de la pénitence, il
offenserait grandement Celui qui a tout destiné à son amour, comme à la fin de
toutes choses.
Conclusion. La repentance qui forclôt l’amour de Dieu, est infernale, pareille à
celle des damnés. La repentance qui ne rejette pas l’amour de Dieu, quoiqu’elle
soit encore sans icelui, est une bonne et désirable repentance, mais imparfaite,
et qui ne peut nous donner le salut, jusqu’à ce qu’elle ait atteint à l’amour,
et qu’elle se soit mêlée avec icelui. Si que, comme le grand Apôtre a dit, que
s’il donnait son corps à brûler et tous ses biens aux pauvres, sans avoir la
charité, cela lui serait inutile; aussi pouvons-nous dire en vérité, que quand
notre pénitence serait si grande, que sa douleur fit fondre nos yeux en larmes,
et fondre nos coeurs de regret, si nous n’avons pas le saint amour de Dieu, tout
cela ne nous servirait de rien pour la vie éternelle.
(1) Is., LXV, 20.
.
Comme le mélange d’amour et de douleur se fait en la contrition.
La nature, que je sache, ne convertit jamais le feu en eau, quoique plusieurs
eaux se convertissent en feu. Mais Dieu le fit pourtant une fois par miracle.
Car, ainsi qu’il est écrit au livre des Machabées, lorsque les enfants d’Israël
furent conduits en Babylone, du temps de Sédécias, les prêtres, par l’avis de
Jérémie, cachèrent le feu sacré en une vallée, dans un puits sec; et an retour
les enfants de ceux qui avaient ainsi caché le feu, l’allèrent chercher, selon
ce que leurs pères leur avaient enseigné, et ils le trouvèrent converti en une
eau fort épaisse, laquelle étant tirée par eux et répandue sur les sacrifices,
selon que Néhémias l’ordonnait, soudain que les rayons du soleil l’eurent
touchée, elle fut convertie en un grand feu.
Théotime, parmi les tribulations et regrets d’une vive repentance, Dieu met bien
souvent dans le fond de notre coeur le feu sacré de son amour: puis cet amour se
convertit en l’eau de plusieurs larmes, lesquelles par un second changement se
convertissent en un autre plus grand feu d’amour. Aussi, la célèbre amante
repentie aima premièrement son Sauveur; et cet amour se convertit en pleurs, et
ces pleurs en un amour excellent; dont notre Seigneur dit que plusieurs péchés
lui étaient remis, parce qu’elle avait beaucoup aimé (1). Et comme nous voyons
que le feu
(1) Luc., VII. 47
convertit le vin en une eau que presque partout on appelle eau-de-vie,
laquelle conçoit et nourrit si aisément le feu, que pour
cela on la nomine aussi en plusieurs endroits ardente : de même
la considération amoureuse de la bonté, laquelle
étant souverainement aimable, a été
offensée par le péché, produit l’eau de la
sainte pénitence; puis de cette eau provient
réciproquement le feu de l’amour divin, dont on la peut
proprement appeler eau-de-vie et ardente. Elle est certes une eau en sa
substance; car la pénitence n’est autre chose qu’un
vrai déplaisir, une réelle douleur et repentance ; mais
elle est néanmoins ardente, parce qu’elle contient la
vertu et propriété de l’amour, comme provenue
d’un motif amoureux, et par cette propriété elle
donne la vie de la grâce. C’est pourquoi la parfaite
pénitence a deux effets différents; car, en vertu de sa
douleur et détestation, elle nous sépare du
péché et de la créature, à laquelle la
délectation nous avait attachés; mais en vertu du motif
de l’amour d’où elle prend son origine, elle nous
réconcilie et réunit à notre Dieu, duquel nous
nous étions séparés par le mépris : si
qu’à même temps (1) qu’elle nous retire du
péché en qualité de repentance, elle nous rejoint
à Dieu en qualité d’amour.
Mais je ne veux pas dire néanmoins que l’amour parfait de Dieu, par lequel on
l’aime sur toutes choses, précède toujours cette repentance, ni que cette
repentance précède toujours cet amour. Car encore que cela se passe ainsi
maintes fois,
(1) Si qu’à même temps, tellement que, en même temps.
si est-ce que d’autres fois aussi, à même temps que l’amour divin naît dedans
nos coeurs, la pénitence naît dedans l’amour, et plusieurs fois la pénitence
venant en nos esprits, l’amour vient en la pénitence. Et comme, lorsqu’Esaü
sortit du ventre de sa mère, Jacob son jumeau l’empoigna par le pied, afin que
non seulement leurs naissances s’entre-suivissent, mais aussi s’entretinssent
et fussent entre-liées l’une à l’autre ; de même le repentir rude et âpre à
cause de sa douleur naît le premier, comme un autre Ésaü ; et l’amour doux et
gracieux, comme Jacob, le tient par le pied, et s’attache tellement à lui,
qu’ils n’ont qu’une seule origine; puisque la fin de la naissance du repentir
est le commencement de celle du parfait amour. Or, comme Ésaü parut le premier,
aussi le repentir se fait ordinairement voir avant l’amour; mais l’amour, comme
tin autre Jacob, quoiqu’il soit le puîné, assujettit par après le repentir, le
convertissant en consolation.
Voyez, je vous prie, Théotime, la bien-aimée Magdeleine, comme elle pleure
d’amour : on a enlevé mon Seigneur, dit-elle toute fondue en larmes, et ne sais
où on l’a mis (1); mais l’ayant trouvé par les soupirs et les pleurs, elle le
tient et possède par amour. L’amour imparfait le désire et le requiert; la
pénitence le cherche et le trouve; l’amour parfait le tient et le serre, ainsi
qu’on dit des rubis d’Éthiopie, qui ont naturellement leur feu fort blafâtre
(2); mais étant mis dans le vinaigre, il éclate et jette son
(1) Joan., XX, 13.
(2) Blafâtre, blafard, pale.
brillement (1) fort clair. Car l’amour qui précède le repentir est pour
l’ordinaire imparfait; mais étant détrempé dans l’aigreur de la pénitence, il se
renforce et devient amour excellent.
Il arrive même parfois que la repentance, quoique parfaite, ne contient pas en
soi la propre action de l’amour, ains seulement la vertu et propriété d’icelui.
Mais, ce me direz-vous, quelle vertu ou propriété de l’amour peut avoir la
repentance, si elle n’a pas l’action? Théotime, le motif de la parfaite
repentance, c’est la bonté de Dieu, laquelle il nous déplaît d’avoir offensée.
Que ce motif n’est motif sinon parce qu’il émeut et donne le mouvement; mais le
mouvement que la bonté divine donne au coeur qui la considère, ne peut être que
le mouvement d’amour, c’est-à-dire d’union. C’est pourquoi la vraie repentance,
bien
qu’il ne soit pas avis, et qu’on ne voie pas la propre action de l’amour, reçoit
néanmoins toujours le mouvement de l’amour, et ta qualité naissante d’icelui,
par laquelle elle nous réunit et rejoint à. la divine bonté. Dites-moi, de grâce
: c’est la propriété de l’aimant de tirer à soi le fer, .et de se joindre à lui;
mais ne voyons-nous pas que le fer touché de l’aimant, sans avoir ni l’aimant,
ni sa nature, ains seulement sa vertu et qualité attrayante, ne laisse pas de
tirer et s’unir à un autre fer? Ainsi la parfaite repentance, touchée du motif
de l’amour, sans avoir la propre action de l’amour, ne laisse pus d’en avoir la
vertu et la qualité, c’est-à-dire le mouvement d’union, pour rejoindre et réunir
nos cœurs à la volonté divine. Mais quelle différence y a-t-il, me répliquerez
(1) Brillement, éclat.
vous, entre ce mouvement unissant de la pénitence et l’action propre de l’amour?
Théotime, l’action de l’amour est un mouvement d’union voirement, mais il se
fait par complaisance. Or, le mouvement d’union qui est en la pénitence, se fait
non par voie de complaisance, ainsi de déplaisir, de repentance, de réparation,
de réconciliation. En tant donc que ce mouvement unit, il a la qualité de
l’amour; en tant qu’il est amer et douloureux, il a la qualité de la pénitence,
et en somme, de sa naturelle condition, c’est un vrai mouvement de pénitence
mais qui a la vertu et qualité unissante de l’amour.
Ainsi le vin thériacal n’est pas appelé thériacal pour contenir la propre
substance de la thériaque (1); car il n’y en a point du tout: mais on le nomme
ainsi parce que la plante de la vigne ayant été détrempée en thériaque, les
raisins et le vin qui en sont provenus, ont tiré la vertu et l’opération de la
thériaque contre toute sorte de venins. Si donc la pénitence, selon l’Ecriture,
efface le péché, sauve l’âme, la rend agréable à dise, et la justifie, qui sont
des effets appartenant à l’amour, et qui semblent ne devoir être attribués qu’à
lui; il ne le faut pas trouver étrange : car bien que l’amour ne se trouve pas
toujours lui-même en la pénitence parfaite, sa vertu néanmoins et sa propriété y
est toujours, s’y étant écoulée par le motif amoureux duquel elle provient.
Il ne faut pas non plus s’étonner que la force de l’amour naisse dedans la
repentance avant que
(1) Thériaque, composé pharmaceutique, en usage dès l’antiquité, calmant,
cordial et antidote renommé.
l’amour y soit formé, puisque nous voyons que par la
réflexion des rayons du soleil battant sur la glace d’un
miroir, la chaleur, qui est la vertu et propre qualité du feu,
s’augmente petit à petit si fort, qu’elle commence
à brûler avant qu’elle ait bonnement produit le feu,
ou au moins avant que nous l’ayons aperçu. Car ainsi le
Saint-Esprit se jetant dans notre entendement la considération
de la grandeur de nos péchés, en tant que par iceux nous
avons offensé une si souveraine bonté; et notre
volonté recevant la réflexion de cette connaissance, le
repentir croit petit à petit si fort, avec une certaine chaleur
affective et désir de retourner en grâce avec Dieu,
qu’enfin ce mouvement arrive à tel signe qu’il
brûle et unit avant même que l’amour soit du tout
formé; amour qui toutefois, comme un feu sacré,
s’allume immédiatement en ce point-là; de sorte que
la repentance ne parvient jamais à ce signe de brûler et
réunir le coeur à Dieu, qui est son extrême
perfection, qu’elle ne se trouve toute convertie en feu et flamme
d’amour, la fin de l’un servant de commencement de
l’autre; ainsi plutôt la fin de la pénitence est dans
le commencement de l’amour, comme le pied
d’Ésaü était dans la main de Jacob, de telle
façon que lorsqu’Ésaü achevait sa naissance,
Jacob commençait la sienne, la fin de la naissance de l’un
étant jointe, liée, et qui plus est, environnée du
commencement de la naissance de l’autre; car ainsi Le
commencement de l’amour parfait ne suit pas seulement la fin de
la pénitence; mais il s’attache, il se lie, et, pour le
dire en un mot, ce commencement d’amour se mêle avec la fin
de la repentance; et en ce moment du mélange, la
pénitence et contrition mérite la vie éternelle.
Or, parce que cette repentance amoureuse se pratique ordinairement par des élans
ou élèvements du coeur en Dieu, pareils à ceux des anciens pénitents : Je suis
vôtre, ô mon Dieu, sauvez-moi (1); ayez miséricorde de moi, ayez-en miséricorde;
car mon âme se confie en vous (2). Sauvez-moi, Seigneur, car les eaux submergent
mon âme (3). Faites-moi comme un de vos mercenaires (4). Seigneur, soyez-moi
propice, à moi pauvre pécheur (5). Ce n’est pas sans raison que quelques-uns ont
dit que l’oraison justifiait; car l’oraison repentante, ou la repentance
suppliante, élevant l’âme à Dieu et la réunissant à sa bonté, obtient sans doute
le pardon en vertu du saint amour qui lui donne le mouvement sacré. Et partant
nous devons tous avoir force (6) telles oraisons jaculatoires faites par manière
de repentance amoureuse et de souhaits requérant notre réconciliation avec Dieu;
afin que par icelles prononçant devant le Sauveur notre tribulation (7), nous
répandions nos âmes devant et dedans son coeur pitoyable, qui les recevra à
merci.
(1) Ps., CXVIII, 94.
(2) Ps., LVI, 2.
(3) Ps., LXXVIII, 2.
(4) Luc., XV, 19.
(5) Luc., XVIII, 13.
(6) Force telles oraisons, beaucoup de semblables oraisons.
(7) Ps., XLI, 8.
.
Comme les attraits amoureux de notre Seigneur nous aident et accompagnent
jusqu’à la foi et la charité.
Entre le premier réveil du péché ou de l’incrédulité, et la résolution finale
que l’on prend de croire parfaitement, il y a souventes fois (1) beaucoup de
temps, pendant lequel on peut prier, comme fit saint Pacôme, ainsi que nous
avons vu; et comme le père du pauvre lunatique, lequel, au rapport de saint
Marc, assurant qu’il croyait, c’est-à-dire qu’il commençait à croire, connut
quant et quant (2) qu’il ne croyait pas assez, donc il s’écria : Eh! Seigneur,
je crois, mais aidez mon incrédulité (3) ; comme s’il eût voulu dire : je ne
suis plus dans l’obscurité de la nuit d’infidélité, déjà les rayons de votre foi
éclairent sur l’horizon de mon âme; mais néanmoins je ne crois pas encore
convenablement, c’est une connaissance encore toute faible et mêlée de ténèbres
: hélas! Seigneur, secourez-moi. Aussi le grand saint Augustin prononce
solennellement cette remarquable parole : Écoute une fois, ô homme! et entends.
N’es-tu pas tiré? Prie, afin que tu sois tiré: en laquelle son intention n’est
pas de parler du premier mouvement que Dieu fait en nous sans nous, lorsqu’il
nous excite et éveille du sommeil de péché. Car, comme pourrions-nous demander
le réveil, puisque personne ne peut prier avant qu’être éveillé? Mais il parle
de la résolution que l’on prend d’être fidèle : car il estime que croire
(1) Souventes fois, souvent.
(2) Quant et quant, en même temps.
(3) Marc., IX, 23.
c’est être tiré; et partant il admoneste ceux qui ont été excités à croire en
Dieu, de demander le don de la foi; et personne certes ne pouvait mieux savoir
les difficultés qui se passent ordinairement entre le premier mouvement que Dieu
fait en nous, et la parfaite résolution de bien croire, que saint Augustin, qui
ayant reçu une si grande variété d’attraits, par les paroles du glorieux saint
Ambroise, par la conférence faite avec Potitian, et mille autres moyens, ne
laissa pas néanmoins d’user de tant de remises, et d’avoir tant de peine à se
résoudre; si qu’à lui de vrai(1), plus qu’à nul autre, on eût pu bien dire ce
qu’il dit par après aux autres : Hélas! Augustin, si tu n’es pas tiré, si tu ne
crois pas, prie que tu sois tiré, et que tu croies.
Notre Seigneur tire les coeurs par les délectations qu’il leur donne, lesquelles
font trouver la doctrine céleste douce et agréable: mais avant que cette douceur
ait engagé et lié la volonté par ses amiables liens, pour la tirer à
l’acquiescement et consentement parfait de la foi; comme Dieu ne manque pas
d’exercer sa bonté sur nous-par ses saintes inspirations, aussi notre ennemi ne
cesse point de pratiquer sa malice par ses tentations. Et cependant nous
demeurons en pleine liberté de consentir aux attraits célestes, ou de les
rejeter : car comme le sacré concile de Trente a clairement résolu : « Si
quelqu’un disait que le franc arbitre de l’homme étant rué et incité de Dieu, ne
coopère en rien, consentant à Dieu, qui l’émeut et l’appelle, afin qu’il se
dispose et prépare pour obtenir la grâce de la justification, et
(1) De vrai, en vérité.
qu’il ne peut n’y consentir point s’il veut; certes un tel serait excommunié et
réprouvé de l’Église (1). » Que si nous ne repoussons point la grâce du saint
amour, elle va se dilatant par des continuels accroissements dedans nos âmes,
jusqu’à ce qu’elles soient entièrement converties, comme les grands fleuves qui,
trouvant tes plaines ouvertes, se répandent et prennent toujours plus de place.
Que si l’inspiration nous ayant tirés à la fois ne rencontre point de résistance
en nous, elle nous tire même jusques à la pénitence et charité. Saint Pierre,
comme un apode relevé par l’inspiration que les yeux de son maître lui
donnèrent, se lais. saut librement mouvoir et porter-à ce doux vent du
Saint-Esprit, regarde les yeux salutaires qui l’avaient excité, il lit en iceux,
comme au livre de vie, la douce semonce du pardon que la débonnaireté divine lui
offre ; il en tire un juste motif d’espérance, il sort de la cour, il considère
l’horreur de son péché et le déteste, il pleure, il gémit, il prosterne son
misérable coeur devant celui de la miséricorde de son Seigneur, il crie merci
pour sa faute, il se résout à une inviolable fidélité; et par ce progrès de
mouvements pratiqués à la faveur de la grâce qui le conduit, l’assiste et l’aide
continuellement, il parvient enfin à la sainte rémission de ses péchés, passant
ainsi de grâce en grâce, selon que saint Prosper assure, que sans la grâce on ne
court point à la grâce.
Ainsi donc, pour conclure ce point, l’âme prévenue de la grâce, sentant les
premiers attraits, et consentant à leur douceur, comme revenant à
(1) Sess. VI, De justific., can. IV.
soi, après une si longue pâmoison, elle commence à soupirer ces paroles: Hélas!
ô mon cher époux! mon ami ! tirez-moi, je vous prie, et me prenez par-dessous
les bras, car je ne puis autrement aller (1); mais si vous me tirez, nous
courrons: vous en m’aidant par l’odeur des parfums, et moi correspondant par mon
faible consentement, et odorant vos suavités qui me renforcent et revigorent (2)
toute jusqu’à ce que le baume de votre nom sacré (3), c’est-à-dire l’onction
salutaire de ma justification, soit répandu en moi. Voyez-vous, Théotime, elle
ne prierait pas, si elle n’était excitée; mais sitôt qu’elle l’est et qu’elle
sent les attraits, elle prie qu’on la tire ; étant tirée, elle court : mais elle
ne courrait pas, si les parfums qui l’attirent et par lesquels on. la tire, ne
lui avivaient le coeur par la force de leur odeur précieuse : et comme elle
court plus fort, et qu’elle s’approche de plus près de son céleste époux, elle
sent toujours plus délicieusement les suavités qu’il répand, jusqu’à ce qu’enfin
lui-même s’écoule dedans son coeur par manière de baume répandu (4): si qu’elle
s’écrie, comme surprise de ce contentement non sitôt attendu et inopiné : ô mon
époux, vous êtes un baume versé dans mon sein : ce n’est pas merveille si les
jeunes âmes vous chérissent (5).
En cette façon, très cher Théotime, l’inspiration céleste vient à nous et nous
prévient, excitant nos volontés à l’amour sacré. Que si nous ne la
(1) Cant. cant., ï, 3. -
2) Revigorent, fortifient.
(3) Cant. cant., I, 2.
(4) Ibid.
(5) Ibid.
repoussons pas, elle vient avec nous et nous environne, pour nous inciter et
pousser toujours plus avant; et si nous ne l’abandonnons, elle ne nous abandonne
point qu’elle ne nous ait rendus au port de la très sainte charité, faisant pour
nous les trois offices que le grand ange Raphaël fit pour son cher Tobie: car
elle nous guide en tout notre voyage de la sainte pénitence; elle nous garantit
des périls et des assauts du diable, et nous console, anime et fortifie en nos
difficultés,
.
Briève description de la charité.
Voilà donc enfin, mon cher Théotime, comme Dieu, par un
-progrès plein de suavité ineffable, conduit
l’âme qu’il fait sortir hors de l’Égypte
du péché, d’amour en amour, comme de logement en
logement, jusqu’à ce qu’il l’ait fait entrer
en la terre de promission, je veux dire, en la très sainte
charité, laquelle, pour le dire en un mot, est une
amitié, et non pas un amour intéressé. Car, par la
charité, nous aimons Dieu pour l’amour de lui-même,
en considération de sa bonté très souverainement
aimable : mais cette amitié est une vraie amitié car elle
est réciproque, Dieu ayant aimé éternellement
quiconque l’a aimé, l’aime, ou l’aimera
temporellement. Elle est déclarée et reconnue
mutuellement, attendu que Dieu ne peut ignorer l’amour que nous
avons pour lui, puisque lui-même nous le donne : ni nous aussi ne
pouvons ignorer celui qu’il a pour nous, puisqu’il
l’a tant publié, et que nous reconnaissons tout ce que
nous avons de bon, comme véritables effets de sa bienveillance;
et enfin nous sommes en perpétuelle communication avec lui qui
ne cesse de parler à nos coeurs par inspirations, attraits et
mouvements sacrés. Il ne cesse de nous faire du bien et rendre
toutes sortes de témoignages de sa très sainte affection,
nous ayant ouvertement révélé tous ses secrets
comme à ses amis confidents. Et pour comble de son saint
amoureux commerce avec nous, il s’est rendu notre propre viande
au très saint sacrement de l’Eucharistie. Et quant
à nous, nous traitons avec lui à toutes heures quand il
nous plait, par la très sainte oraison, ayant toute notre vie,
notre mouvement et notre être non seulement avec, lui, mais en
lui et par lui.
Or, cette amitié n’est pas une simple amitié, mais amitié de dilection, par
laquelle nous faisons élection de Dieu pour l’aimer d’amour particulier. Il est
choisi, dit l’épouse sacrée, entre mille. Elle dit entre mille (1); mais elle
veut dire entre tous. C’est pourquoi cette dilection n’est pas dilection de
simple excellence, ainsi une dilection incomparable ; car la charité aime Dieu
par une estime et préférence de sa bonté si hante et relevée au-dessus de toute
antre estime, que les autres amours, ou ne sont pas vrais amours en comparaison
de celui-ci, ou, s’ils sont vrais amours, celui-ci est infiniment plus qu’amour.
Et partant, Théotime, ce n’est pas un amour que les forces de la nature, ni
humaine, ni angélique, puissent produire, ainsi le Saint-Esprit le donne et le
répand en nos coeurs (2): et comme nos âmes qui donnent
(1) Cant. cant., V, 10.
(2) Rom., V, 5.
la vie à nos corps, n’ont pas leur origine de nos corps, mais sont mises dans
nos corps par la providence naturelle de Dieu; ainsi la charité qui donne la vie
à nos coeurs, n’est pas extraite de nos coeurs, mais elle y est versée, comme
une céleste liqueur, par la providence surnaturelle de sa divine majesté.
Nous l’appelons donc amitié surnaturelle pour cela; et de plus encore, parce
qu’elle regarde Dieu et tend à lui, non selon la science naturelle que nous
avons de sa bouté, mais selon la connaissance surnaturelle de la foi. C’est
pourquoi, avec la foi et l’espérance, elle fait sa résidence en la pointe et
cime de l’esprit, et comme une reine de majesté elle est assise dans la volonté
comme en son trône, d’où elle répand sur toute l’âme ses suavités et douceurs,
la rendant par ce moyen toute belle, agréable et aimable à la divine bonté: de
sorte que si l’âme est un royaume duquel le Saint-Esprit soit le roi, la charité
est la reine séante à sa dextre en robe d’or recamée (1) de belles variétés (2).
Si l’âme est une reine, épouse du grand roi céleste, la charité est sa couronne
qui embellit royalement sa tête. Mais si l’âme avec son corps est un petit
monde, la charité est le soleil qui orne tout, échauffe tout et vivifie tout.
La charité donc est un amour d’amitié, une amitié de dilection, une dilection de
préférence, mais de préférence incomparable, souveraine et surnaturelle,
laquelle est comme un soleil en toute l’âme pour l’embellir de ses rayons, en
toutes les facultés spirituelles pour les perfectionner,
(1) Recamée, brodée.
(2) Ps., XLIV, 10.
en toutes les puissances pour les modérer, mais en la volonté comme en son
siège, pour y résider et lui faire chérir et aimer son Dieu sur tontes choses. O
que bienheureux est l’esprit dans lequel cette sainte dilection est répandue,
puisque tous biens lui arrivent pareillement avec icelle (1) !
(1) Sap., VII, 11.
LIVRE TROISIÈME DU PROGRÈS ET PERFECTIONNEMENT DE L’AMOUR
Que l’amour sacré peut être augmenté de plus eu plus en un chacun de nous.
Le sacré concile de Trente nous assure que les amis de Dieu, allant de vertu en
vertu (1), sont renouvelés de jour en jour, c’est-à-dire croissent par bonnes
oeuvres en la justice qu’ils ont reçue par la grâce divine, et sont de plus en
plus justifiés, selon ces célestes avertissements : Qui est juste, qu’il soit
derechef justifié, et qui est saint, qu’il soit encore plus sanctifié (2). Ne
doute point d’être justifié jusques à la mort (3). Le sentier des justes
s’avance et croit comme une lumière resplendissante jusques au jour parfait (4).
Faisant la vérité avec charité, croissons en tout en celui qui est le chef, à
savoir Jésus-Christ (5). Et enfin je vous prie, que votre charité croisse de
plus en plus (6)
(1) Ps., LXIII, 8.
(2) Apoc., XXII, 11.
(3) Eccli., XVIII, 22
(4) Prov., IV, 13.
(5) Ephes., IV, 15.
(6) Philip., I, 9.
qui sont toutes paroles sacrées selon David, saint Jean, l’Ecclésiastique et
saint Paul.
Je n’ai jamais su qu’il se trouvât aucun animal qui n’eût point de bornes et
limites en sa croissance, sinon le crocodile, qui étant extrêmement petit en son
commencement, ne cesse jamais de croître tandis qu’il est en vie (1), en quoi il
représente également et les bons et les mauvais; car l’outrecuidance de ceux qui
haïssent Dieu monte toujours (2), dit le grand roi David, et les bons croissent
comme l’aube du jour (3) de splendeur en splendeur, et de demeurer. en un état
de consistance longuement, il est impossible. Qui ne gagne perd en ce trafic;
qui ne monte, descend en cette échelle (4); qui n’est vainqueur, est vaincu en
ce combat. Nous vivons entre les hasards des batailles que nos ennemis nous
livrent ; si nous ne résistons, nous périssons, et nous ne pouvons résister sans
surmonter; ni surmonter sans victoire; car, comme dit le glorieux saint Bernard,
il est écrit très spécialement de l’homme, que jamais il n’est en un même état
(5); il faut ou qu’il avance, ou qu’il retourne en arrière. « Tous courent, mais
un seul emporte. le prix; courez, en sorte que vous l’obteniez (6). Qui est le
prix, sinon Jésus-Christ, et comme le pourrez-vous appréhender, si vous ne le
suivez? Que si vous le suivez, vous irez et courrez toujours; car il ne s’arrêta
jamais,
(1) Les crocodiles, en effet, vivent très longtemps et leur accroissement est
très lent.
(2) Ps., LXXIII, 23.
(3) Prov., XV, 18.
(4) Gen., XXVIII, 12.
(5) Ep. 253 ad Garinum. - Job., XIV, 2.
(6) I Cor., IX, 24.
ainsi continua la course de son amour et obéissance jusques à la mort, et la mort
de la croix (1).»
Allez donc, dit saint Bernard, allez, dis-je, avec lui; allez, mon cher
Théotime, et n’ayez point d’autres bornes que celles de votre vie, et tandis
qu’elle durera, courez après ce Sauveur, mais courez ardemment et vitement: car
de quoi vous servira de le suivre, si vous n’êtes si heureux que de
l’acconsuivre (2)? Ecoutons le Prophète : J’ai incliné mon coeur à taire vos
justifications éternellement (3). Il ne dit pas qu’il les gardera pour un temps,
mais pour jamais; et parce qu’il veut éternellement bien faire, il aura un
éternel salaire. Bienheureux sont ceux qui sont purs en la voie, qui marchent en
la loi du Seigneur (4). Malheureux sont ceux qui sont souillés, qui ne marchent
point en la Loi du Seigneur: il n’appartient qu’à Satan de dire qu’il sera assis
sur les flancs d’Aquilon (5). Détestable, tu seras assis. Hé ! ne connais-tu pas
que tu es au chemin, et que le chemin n’est pas fait pour s’asseoir, mais pour
marcher? Et il est tellement fait pour marcher, que marcher s’appelle cheminer.
Et Dieu parlant à l’un de ses plus grands amis : Marche, lui dit-il, devant moi,
et sois parfait (6).
La vraie vertu n’a point de limites, elle va toujours outre ; mais surtout la
sainte charité, qui est la vertu des vertus, et laquelle, ayant un objet infini,
serait capable de devenir infinie, si elle
(1) Philip.,II, 8.
(2) Acconsuivre, atteindre.
(3) Ps., CXVIII, 112.
(4) Ibid., 1.
(5) Is., XIV, 13.
(6) Gen., XVII, 1.
rencontrait un coeur capable de l’infinité ; rien n’empêchant cet amour d’être
infini, que la condition de la volonté qui le reçoit et qui doit agir par
icelui, condition à raison de laquelle, comme jamais personne ne verra Dieu
autant qu’il est visible, aussi onc nul ne le peut aimer autant qu’il est
aimable. Le coeur qui pourrait aimer Dieu d’un amour égal à la divine bonté,
aurait une volonté infiniment bonne, et cela ne peut être qu’en Dieu seul. La
charité donc entre nous peut être perfectionnée jusques à l’infini, mais
exclusivement, c’est-à-dire la charité peut être rendue de plus en plus et
toujours plus excellente, mais non pas que jamais elle puisse être infinie.
L’esprit de Dieu peut élever le nôtre, et l’appliquer à toutes les actions
surnaturelles qu’il lui plait, tandis qu’elles ne sont pas infinies, d’autant
qu’entre les choses petites et les grandes, pour excessives qu’elles soient, il
y a toujours quelque sorte de proportion, pourvu que l’excès des excessives ne
soit pas infini ; mais entre le fini et l’infini il n’y a nulle proportion, et
pour y en mettre, il faudrait ou relever le fini et le rendre infini, ou ravaler
l’infini et le rendre fini; ce qui ne peut être.
De sorte que la charité même qui est en notre Rédempteur en tant qu’il est
homme, quoiqu’elle soit grande, au-dessus de tout ce que les anges et les hommes
peuvent comprendre, si est-ce qu’elle n’est pas (1) infinie en son être et
d’elle-même, ainsi seulement en l’estime de sa dignité et de son mérite; parce
qu’elle est la charité d’une personne d’infinie excellence, c’est-à-dire d’une
(1) Si est-ce qu’elle n’est pas, bien qu’elle ne soit pas.
personne divine, qui est le Fils éternel du Père tout-puissant.
Cependant c’est une faveur extrême pour nos âmes qu’elles puissent croître sans
fin de plus en plus en l’amour de: leur Dieu, tandis qu’elles sont en cette vie
caduque,
Montant à la vie éternelle,
De vertu en vertu nouvelle (1)
Combien notre Seigneur a rendu aisé l’accroissement de l’amour.
Voyez-vous, Théotime, ce verre d’eau (2) ou ce petit morceau de pain qu’une
sainte âme donne au pauvre pour Dieu, c’est peu de fait certes, et chose presque
indigne de considération selon le jugement-humain; Dieu néanmoins le récompense,
et tout soudain donne pour cela quelque accroissement de charité. Les poils de
chèvre (3) présentés anciennement au tabernacle étaient bien reçus, et tenaient
lieu entre les saintes offrandes; et les petites actions qui procèdent de la
charité, sont agréables à Dieu, et ont leur place entre les mérites; car, comme
en l’Arabie Heureuse, non seulement les plantes de nature aromatique, mais
toutes les autres sont odorantes, participant au bonheur de ce solage (4); ainsi
en l’âme charitable non seulement les oeuvres excellentes de leur nature, mais
aussi les petites besognes se ressentent
(1) Ps., LXXXIII, 8.
(2) Matth., X,42.
(3) Exod., XXXV, 23.
(4) Solage, sol, terroir.
de la vertu du saint amour, et sont en bonne odeur devant La majesté divine, qui
à leur considération augmente la sainte charité. Or, je dis que Dieu fait cela,
parce que la charité ne produit passes accroissements comme un arbre qui pousse
ses rameaux, et les fait sortir par sa propre vertu les uns des autres; ains
comme la foi, l’espérance et la charité sont des vertus qui ont leur origine
dans la bonté divine, aussi en tirent-elles leur augmentation et perfection, à
guise des avettes (1), lesquelles, étant extraites du miel, prennent aussi leur
nourriture d’icelui.
Par quoi tout ainsi que les perles prennent non seulement leur
naissance, mais aussi leur aliment de la rosée, les mères
perles ouvrant pour cet effet leurs écailles du
côté du ciel (2), comme pour mendier les gouttes que la
fraîcheur de l’air fait écouler à
l’aube du jour; de même ayant reçu la foi,
l’espérance et la charité de la bonté
céleste, nous devons toujours retourner nos coeurs et les tenir
tendus de ce côté-là, pour en impétrer la
continuation et l’accroissement des mêmes vertus. O
Seigneur, nous fait dire la sainte Eglise notre mère,
donnez-nous l’augmentation de la foi, de l’espérance
et de la charité (3), et c’est à l’imitation
de ceux qui disaient au Sauveur : Seigneur, accroissez la foi en nous
(4), et selon l’avis de saint Paul, qui assure que Dieu seul est.
puissant de faire abonder en nous toute grâce (5).
(1) Avettes, abeilles.
(2) Opinion populaire, qui n’est pas appuyée sur science.
(3) Orat. dom. XIII post Pent.
(4) Luc., XVII, 5.
(5) II Cor., IX, 8.
C’est donc Dieu qui fait cet accroissement en considération de l’emploi que nous
faisons de sa grâce, selon qu’il est écrit : A celui qui a, c’est-à-dire qui
emploie bien les faveurs reçues, on lui en donnera davantage, et il abondera
(1). Ainsi se pratique l’exhortation du Sauveur : Amassez des trésors au ciel
(2), comme s’il disait: Ajoutez toujours de nouvelles bonnes oeuvres aux
précédentes; car ce sont les pièces desquelles vos trésors doivent être
composés, le jeûne, l’oraison, l’aumône. Or, comme au trésor du temple les deux
petites pièces de la pauvre veuve (3) furent estimées, et qu’en effet, par
l’addition des petites pièces, les trésors s’agrandissent et leur valeur
s’augmente d’autant; ainsi les moindres petites bonnes oeuvres, quoique faites
un peu lâchement, et non selon toute l’étendue des forces de la charité que l’on
a, ne laissent pas d’être agréables à Dieu, et d’avoir leur valeur auprès de
lui; de sorte qu’encore que d’elles-mêmes elles ne puissent causer aucun
accroissement à l’amour précédent, étant de moindre vigueur que lui; la
Providence divine toutefois qui en tient compte, et par sa bonté en fait état,
les récompense soudain de l’accroissement de la charité pour le présent, et de
l’assignation d’une plus grande gloire au ciel pour l’avenir.
Théotime, les abeilles font le miel délicieux qui est leur ouvrage de haut prix;
mais la cire qu’elles font aussi ne laisse pas pour cela de valoir quelque
chose, et de rendre leur travail
(1) Matth., XIII, 12.
(2) Matth., VI, 20.
(3) Luc., XXI, 2.
recommandable. Le coeur amoureux doit tâcher de produire ses oeuvres avec grande
ferveur et haute estime, afin d’augmenter puissamment sa charité; mais si
toutefois il en produit de moindres, il n’en perdra point la récompense; car
Dieu lui en saura gré, c’est-à-dire l’en aimera toujours un peu plus. Or, jamais
Dieu n’aime davantage une âme qui a de la charité, qu’il ne lui en donne aussi
davantage, notre amour envers lui étant le propre et particulier effet de son
amour envers nous.
A mesure que nous regardons plus vivement notre ressemblance qui parait en un
miroir, elle nous regarde aussi plus attentivement; et à mesure que Dieu jette
plus amoureusement ses doux yeux sur notre âme qui est faite à son image et
semblance, notre âme réciproquement regarde sa divine bonté plus attentivement
et ardemment, correspondant selon sa petitesse à tous les accroissements que
cette souveraine douceur fait de son divin amour envers elle. Certes, le sacré
concile de Trente parle ainsi: « Si quelqu’un dit que la
justice reçue n’est pas conservée, et que même elle n’est pas augmentée devant
Dieu par bonnes oeuvres; mais que les oeuvres sont seulement fruits et signes de
la justification acquise, et non pas cause de l’augmenter, anathème. »
Voyez-vous, Théotime, la justification qui se fait par la charité est augmentée
par les bonnes oeuvres; et ce qu’il faut remarquer, c’est par les bonnes oeuvres
sans exception: car, comme dit excellemment saint Bernard sur un autre sujet,
rien n’est excepte, ou rien n’est distingué. Le concile parle des bonnes oeuvres
indistinctement et sans réserve, nous donnant à connaître que non seulement les
grandes et ferventes, ainsi aussi les petites et faibles font augmenter la sainte
charité, mais les grandes grandement, et les petites beaucoup moins.
Tel est l’amour que Dieu porte à nos âmes, tel le désir de nous faire croître en
celui que nous lui devons porter. Sa divine, suavité nous rend toutes choses
utiles; elle prend tant à notre avantage; elle fait valoir à notre profit toutes
nos besognes, pour basses et débiles qu’elles soient.
Au commerce des vertus morales, les petites oeuvres ne donnent point
d’accroissement à la vertu de laquelle elles procèdent, ains si elles sont bien
petites, elles s’affaiblissent ; car une grande libéralité périt quand elle
s’amuse à donner des choses de peu, et de libéralité elle devient chicheté (1).
Mais au trafic des vertus qui-viennent de la miséricorde divine, et surtout de
la charité, toutes oeuvres donnent accroissement. Or, ce n’est pas merveille si
l’amour sacré, comme roi des vertus, n’a rien, ou petit ou grand, qui ne soit
aimable; puisque le baume, prince des arbres aromatiques, n’a ni écorce, ni
feuille qui ne soit odorante. Et que pourrait produire l’amour qui ne fût digne
d’amour et ne tendît à l’amour?
.
Comme l’âme, étant en charité, fait progrès en icelle.
Employons une parabole, Théotime, puisque cette méthode a été si agréable au
souverain Maître de l’amour que nous enseignons. Un grand et
(1) Chicheté, parcimonie, avarice.
brave roi ayant épousé une très aimable jeune princesse, et layant un jour menée
en un cabinet fort retiré pour s’entretenir avec elle plus à souhait, après
quelques discours, il la vit tomber pâmée devant lui, par un accident inopiné.
Hélas ! cela l’étonna extrêmement, et le fit presque tomber lui-même à coeur
failli (1) de l’autre côté; car il l’aimait plus que sa propre vie. Néanmoins,
le même amour qui lui donna ce grand assaut de douleur, lui donna quant et quant
(2) la force de le soutenir, et il le mit en action pour, avec une promptitude
nonpareille, remédier au mal de la chère compagne de sa vie, si qu’ouvrant de
vitesse un buffet qui était là, il prend une eau cordiale infiniment précieuse,
il ouvre de force les lèvres et les dents serrées de cette bien-aimée princesse,
et faisant couler dans sa bouche cette précieuse liqueur, il la fait enfin
revenir à soi et reprendre sentiment; puis il la relève doucement, et à force de
remèdes, il la ravigore et ravive en telle sorte qu’elle commença à se lever sur
pied et se promener tout bellement avec lui, suais non toutefois sans sou aide;
car il l’allait relevant et soutenant par-dessous le bras jusques à ce qu’enfin
il lui mit un épithème (3) de si grande vertu et si précieux sur le coeur, que
lors se sentant tout à. fait remise en sa première santé, elle marchait toute
seule d’elle-même; son cher époux ne la soutenant plus si fort, ainsi seulement
lui tenant doucement sa main droite entre les siennes, et son bras droit replié
sur le sien et sur sa
(1) A coeur failli, en défaillance.
(2) Quant et quant, en même temps.
(3) Epithème, topique différent des onguents.
poitrine, il l’allait ainsi entretenant et lui faisant en cela quatre offices
fort agréables . car 1° il lui témoignait son coeur amoureusement soigneux
d’elle; 2° il l’allait toujours un peu soulageant; 3° si quelque ressentiment de
la défaillance passée lui fût revenu, il l’eût soutenue; 4° si elle eût
rencontré quelque pas ou quelque endroit raboteux et malaisé, il l’eût retenue
et, appuyée; et ès montées, ou quand elle voulait aller un peu vite, il la
soulevait et supportait puissamment. Il se tint donc avec ce soin cordial auprès
d’elle jusques à la nuit, qu’il voulut encore l’assister quand on la mit dans
son lit royal.
L’âme est épouse de notre Seigneur, quand elle est juste; et parce qu’elle n’est
point juste qu’elle ne soit en charité, elle n’est point aussi épouse qu’elle ne
soit menée dedans le cabinet de ces délicieux parfums desquels il est parlé ès
Cantiques. Or, quand l’âme qui a cet honneur commet le péché, elle tombe pâmée
d’une défaillance spirituelle, et cet accident est à la vérité bien inopiné, car
qui pourrait jamais penser qu’une créature voulût quitter son Créateur et son
souverain bien pour des choses si légères, comme sont les amorces du péché?
Certes, le ciel s’en étonne, et si Dieu était sujet aux passions, il tomberait à
coeur failli pour ce malheur, comme, lorsqu’il fut mortel, il expira sur la
croix pour nous en racheter. Mais puisqu’il n’est plus requis qu’il emploie son
amour à mourir pour nous, quand il voit l’âme ainsi précipitée en l’iniquité, il
accourt pour l’ordinaire à son aide, et d’une miséricorde nonpareille entr’ouvre
la porte du coeur par des élans et remords de conscience, qui procèdent de
plusieurs clartés et appréhensions qu’il a jetées dedans nos esprits avec des
mouvements salutaires, par le moyen desquels, comme par des eaux odorantes et
vitales, il fait revenir l’âme à soi et la remet en de bons sentiments; et tout
cela, mon Théotime, Dieu le fait en nous sans nous, par sa bonté tout aimable,
qui nous prévient de sa douceur; car comme notre épouse pâmée fût demeurée morte
en sa pâmoison, sans secours du roi, aussi l’âme demeurerait perdue dans son
péché, si Dieu ne la prévenait. Que si l’âme, étant ainsi excitée, ajoute son
consentement au sentiment de la grâce, secondant l’inspiration qui l’a prévenue,
et recevant les secours et remèdes requis que Dieu lui a préparés, il la
ravigorera et la conduira par divers mouvements de foi, d’espérance et do
pénitence, jusques à ce qu’elle soit tout à fait remise en la vraie santé
spirituelle, qui n’est autre chose que la charité. Or, tandis qu’il la fait
ainsi passer entre les vertus par lesquelles il la dispose à ce saint amour, il
ne la conduit pas seulement, mais il la soutient de telle façon que, comme elle
de son côté marche tant qu’elle peut, aussi lui pour sa part la porte et la va
soutenant; et ne saurait-on bonnement dire si elle va ou si elle est portée :
car elle n’est pas tellement portée qu’elle n’aille, et va toutefois tellement,
que si elle n’était pas portée, elle ne pourrait pas aller. Si que, pour parler
à l’apostolique (1), elle doit dire: Je marche, non pas moi seule, ainsi la grâce
de Dieu avec moi (2).
(1) Si que, si bien que; pour parler à l’apostolique, comme l’Apôtre.
(2) I Cor., XV, 10.
Mais l’âme étant remise tout à fait en sa
santé par l’excellent épithème de la
charité que le Saint-Esprit met sur le coeur, alors elle peut
aller et se soutenir sur ses pieds d’elle-même, en vertu
néanmoins de cette santé et de
l’épithème sacré du saint amour. C’est
pourquoi, encore qu’elle puisse aller d’elle-même,
elle en doit toute la gloire à son Dieu qui lui a donné
une santé si vigoureuse et si forte. Car, soit que le
Saint-Esprit nous fortifie par les mouvements qu’il imprime en
nos coeurs, ou qu’il nous soutienne par la charité
qu’il y répand, soit qu’il nous secoure par
manière d’assistance en nous relevant et portant, ou
qu’il renforce nos coeurs, versant en iceux l’amour
ravigorant et vivifiant, c’est toujours en lui et par lui que
nous vivons, que nous marchons et que nous opérons.
Néanmoins, bien que moyennant la charité répandue dans nos coeurs nous puissions
marcher en la présence de Dieu, et faire progrès en la voie du salut; si est-ce
que la bonté divine assiste l’âme à laquelle il a donné son amour, la tenant
continuellement de sa sainte main. Car ainsi, 1° il fait mieux paraître la
douceur de son amour envers elle; 2° il la va toujours animant de plus en plus;
3° il la soulage contre les inclinations dépravées et les mauvaises habitudes
contractées par les péchés passés; 4° et enfin, la maintient et défend contre
les tentations.
Ne voyons-nous pas, Théotime, que souvent les hommes sains et robustes ont
besoin qu’en les provoque à bien employer leur force et leur pouvoir; et que,
par manière de dire, on les conduise à l’oeuvre par la main? Ainsi, Dieu nous
ayant donné sa charité et par icelle la force et le moyen de gagner: pays (1) au
chemin de la perfection, son amour néanmoins ne lui permet pas de nous laisser
aller ainsi seuls; ainsi il le fait mettre en chemin avec: nous, il le presse de
nous presser, et sollicite son coeur de solliciter et pousser le nôtre à bien
employer la sainte charité qu’il nous a donnée : répliquant souvent par ses
inspirations les avertissements que saint Paul nous fait: Voyez de ne point
recevoir la grâce céleste en vain (2). Tandis que vous airez le temps, faites
tout le bien que vous pourrez (3). Courez en sorte que vous en portiez le prix
(4). Si que nous nous devons imaginer souvent qu’il répète aux oreilles de nos
coeurs les paroles qu’il disait au bon père Abraham: Marche devant moi et sois
parfait (5).
Surtout l’assistance spéciale de Dieu est requise à l’âme qui a le saint amour
ès entreprises signalées et extraordinaires : car bien que la charité, pour,
petite qu’elle soit, nous donne assez d’inclination, et, comme je pense, une
force suffisante peur faire les oeuvres nécessaires au salut; si est-ce
néanmoins que, pour aspirer et entreprendre des actions excellentes et
extraordinaires, nos coeurs ont besoin d’être poussés et rehaussés par la main
et le mouvement de ce grand amoureux céleste : comme la princesse de notre
parabole, laquelle, quoique bien remise en santé, ne pouvait faire des montées,
ni aller bien vite, que son
(1) Gagner pays, avancer.
(2) II Cor., VI, 1.
(3) Galat., VI, 10.
(4) I Cor., IX, 24.
(5) Gen., XVII, 1.
cher époux ne la relevât et soutint fortement. Ainsi, saint Antoine et saint
Siméon Stylite étaient en la grâce et charité de Dieu, quand ils firent dessein
d’une vie si relevée; comme aussi la bienheureuse mère Térèse, quand elle fit le
voeu d’obéissance spéciale ; saint François et saint Louis, quand ils
entreprirent le voyage d’outre mer pour la gloire de Dieu; le bienheureux
François Xavier, quand il consacra sa vie à la conversion des Indois (1) ; saint
Charles, quand il s’exposa au service des pestiférés; saint Paulin (2), quand il
se vendit pour racheter l’enfant de la pauvre veuve: jamais pourtant ils
n’eussent fait des coups si hardis et généreux, si, à la charité qu’ils avaient
en leurs coeurs, Dieu n’eût ajouté des inspirations, semonces, lumières et
forces spéciales, par lesquelles il les animait et poussait à ces exploits
extraordinaires de la vaillance spirituelle.
Ne voyez-vous pas le jeune homme de l’Évangile que notre Seigneur aimait, et qui
par conséquent était en charité (2)? il n’avait certes nulle pensée de vendre
tout ce qu’il avait pour le donner aux pauvres, et suivre notre Seigneur : ainsi
quand Notre-Seigneur lui en eut donné l’inspiration, encore n’eut-il pas le
courage de l’exécuter. Pour ces grandes oeuvres, Théotime, nous avons besoin,
non seulement d’être inspirés, mais aussi d’être fortifiés, afin d’effectuer ce
que l’inspiration requiert de nous. Comme encore ès grands assauts des
tentations extraordinaires, une spéciale et particulière présence du secours
céleste nous
(1) Indois, Indiens.
(2) Matth., XIX, 21.
est tout à fait nécessaire. A cette cause, la sainte Église nous fait si souvent
exclamer : Excitez nos coeurs, ô Seigneur ! ô Dieu, prévenez nos actions en
aspirant sur noué, et en nous aidant, accompagnez-nous (1); ô Seigneur, soyez
prompt à nous secourir; et semblables; afin que par telles prières nous
obtenions la grâce de pouvoir faire des oeuvres excellentes et extraordinaires,
et de faire plus fréquemment et fervemment les ordinaires; comme aussi de
résister plus ardemment aux menues tentations et combattre hardiment les plus
grandes. Saint Antoine fut assailli d’une effroyable légion de démons, desquels
ayant assez longuement soutenu les efforts, non sans une peine et des tourments
incroyables, enfin, il vit le toit de sa cellule se fendre, et un rayon céleste
fondre dans l’ouverture, qui dissipa en un moment la noire et ténébreuse troupe
de ses ennemis, et lui ôta toute la douleur des coups reçus en cette bataille,
dont il connut la présence spéciale de Dieu, et jetant un profond soupir du côté
de la vision : « Où étiez-vous, ô bon Jésus ! dit-il, où étiez-vous? Pourquoi ne
vous êtes-vous pas trouvé ici dès le commencement pour remédier à ma peine?
Antoine, lui fut-il répondu d’en- haut, j’étais ici ; mais j’attendais l’issue
de ton combat. Or, parce que tu as été brave et vaillant, je t’aiderai
toujours.» Mais en quoi consistait la vaillance et le courage de ce grand soldat
spirituel? Il le déclara lui-même une autre fois qu’étant attaqué par un diable,
qui avoua être l’esprit d’impureté, ce glorieux saint, après plusieurs paroles
dignes de son grand courage,
(1) Oraison de l’action de grâces après la messe.
commença à chanter le verset 7 du psaume CXII :
L’Éternel est de mon parti,
Par lui je serai garanti;
Et des ennemis de ma vie
Nullement je ne me soucie,
Certes, notre Seigneur révéla à sainte Catherine de Sienne qu’il était au milieu
de son coeur, en une cruelle tentation qu’elle eut, comme un capitaine au milieu
d’une forteresse pour la défendre, et que sans son secours elle se fût perdue en
cette bataille. Il en est de même de tous les grands assauts que nos ennemis
nous livrent: nous pouvons bien dire, comme Jacob, que c’est range qui nous
garantit de tout mal (1), et chanter avec le grand roi David : -
Le pasteur dont je suis guidé,
C’est Dieu qui gouverne le monde;
Je ne puis, ainsi commandé,
Que tout à souhait ne m’abonde
Quand il voit mon âme en langueur,
Et que quelque mal l’endommage,
Il la remet en sa vigueur,
Et me restaure le courage (2).
Si que nous devons souvent répéter cette exclamation et prière:
Ta bonté me suive en tout lieu,
Ta faveur me garde à toute heure;
Afin qu’en ton ciel, ô mon Dieu !
Pour jamais je fasse demeure (3).
.
De la sainte persévérance en l’amour sacré.
Tout ainsi donc qu’une douce mère menant son petit enfant avec elle, l’aide et
suppose selon
(1) Gen., XLVIII, 16.
(2) Ps., XXII, 2, 3.
(3) Ibid., 7.
qu’elle voit la nécessité, lui laissant faire quelques pas de lui-même ès lieux
moins dangereux et bien plains(1); tantôt le prenant par la main et
l’affermissant, tantôt le mettant entre ses bras et le portant: de même notre
Seigneur a un soin continuel de la conduite de ses enfants, c’est-à-dire de ceux
qui ont la charité; les faisant marcher devant lui, leur tendant la main ès
difficultés, et les portant lui-même ès peines qu’il voit leur être autrement
insupportables. Ce qu’il a déclaré en Isaïe, disant : Je suis ton Dieu, prenant
ta main et te disant: Ne crains point, je t’ai aidé (2). Si que nous devons d’un
grand courage avoir une très ferme confiance en Dieu et en son secours. Car, si
nous ne manquons à sa grâce, il parachèvera en nous le bon oeuvre de notre salut
(3), ainsi qu’il l’a commencé, coopérant en nous le vouloir et le parfaire (4),
comme le très saint concile de Trente nous admoneste.
En cette conduite que la douceur de Dieu fait de nos âmes
dès leur introduction à la charité
jusqu’à la finale perfection d’icelle qui ne se fait
qu’à l’heure de la mort, consiste le grand don de la
persévérance, auquel notre Seigneur attache le
très grand don de la gloire éternelle, selon qu’il
a dit: Qui persévérera jusqu’à la fin, il
sera sauvé (5). Car ce don n’est autre chose que
l’assemblage et la suite de divers appuis, soulagements et
secours par le moyen desquels nous continuons en l’amour
(1) Plains, plans, unis.
(2) Is., XLI, 13.
(3) Philipp., I,6.
(4) Philipp., u, 13,
(5) Matt., X, 22h.
de Dieu jusqu’à la fin; comme l’éducation, élèvement ou nourrissage d’un enfant
n’est autre chose qu’une multitude de sollicitudes, aides, secours, et autres
tels offices nécessaires à un enfant, exercés et continués envers icelui jusqu’à
l’âge auquel il n’en a plus besoin.
Mais la suite des secours et assistances n’est pas égale en tous ceux qui
persévèrent : car ès uns elle est fort courte, comme en ceux qui se
convertissent à Dieu peu avant leur mort, ainsi qu’il advint au bon larron; au
sergent qui, voyant la constance de saint Jacques, fit sur-le-champ profession
de foi, et fut rendu compagnon du martyre de ce grand apôtre; au portier
bienheureux qui gardait les quarante martyrs en Sébaste, lequel voyant l’un
d’iceux perdre courage et quitter la palme du martyre, se mit en sa place, et en
un moment se rendit chrétien, martyr et glorieux tout ensemble; au notaire
duquel il est parlé en la- vie de saint Antoine de Padoue, qui, ayant tonte sa
vie été un faux vilain (1), fut néanmoins martyr en sa mort; et à mille autres
que nous avons vus et sus avoir été si heureux que de mourir bons, ayant vécu
mauvais. Et quant à ceux-ci, ils n’ont pas besoin de grande variété de secours :
ainsi si quelque grande tentation ne leur survient, ils peuvent faire une si
courte persévérance avec la seule charité qui leur est donnée, et les
assistances par lesquelles ils se sont
(1) Faux vilain, notaire libertin, du Puy en Velay, auquel saint Antoine de
Padoue prédit qu’il mourrait martyr; ce qui lui arriva en Palestine, où il était
allé accompagner un évêque et où il prêcha 1’Évangile au Sarrasins.
convertis; car ils arrivent au port sans navigation, et font leur pèlerinage en
un seul saut que la puissante miséricorde de Dieu leur fait faire si à propos,
que leurs ennemis les voient triompher avant que de les sentir combattre : de
sorte que leur conversion et leur persévérance n’est presque qu’une même chose;
et qui voudrait parler exactement selon la propriété des mots, la grâce qu’ils
reçoivent de Dieu d’avoir aussitôt l’issue que le commencement de leur
prétention, ne saurait être bonnement appelée persévérance : bien que toutefois,
parce que, quant à l’effet, elle tient lieu de persévérance en ce qu’elle donne
le salut, nous ne laissons pas aussi de la comprendre sous le nom de
persévérance. En plusieurs, au contraire, la persévérance est plus longue, comme
en sainte Anne la prophétesse, en saint Jean l’Évangéliste, saint Paul premier
ermite, saint Hilarion, saint Romuald, saint François de Paule : et ceux-ci ont
eu besoin de mille sortes de diverses assistances, selon la variété des
aventures de leur pèlerinage et de la durée d’icelui.
Toujours néanmoins la persévérance est le don le plus désirable que nous
puissions espérer en cette vie, et lequel, comme parle le sacré concile, nous ne
pouvons avoir d’ailleurs que de Dieu, qui seul peut affermir celui qui est
debout, et relever celui qui tombe. C’est pourquoi il le faut continuellement
demander, employant les moyens que Dieu nous a enseignés pour l’obtenir,
l’oraison, le jeûne, l’aumône, l’usage des sacrements, la hantise (1) des bons,
l’ouïe et la lecture des saintes paroles.
(1) Hantise, fréquentation.
Or, parce que le don de l’oraison et de la dévotion est libéralement accordé à
tous ceux qui de bon coeur veulent consentir aux inspirations célestes, il est
par conséquent eu notre pouvoir de persévérer. Non certes, que je veuille dire
que la persévérance ait son origine de notre pouvoir; car, au contraire, je sais
qu’elle procède de la miséricorde divine, de laquelle elle est un don très
précieux. Mais je veux dire qu’encore qu’elle ne provient pas de notre pouvoir,
elle vient néanmoins en notre pouvoir par le moyen de notre vouloir, que nous ne
saurions nier être en notre pouvoir. Car bien que la grâce divine nous soit
nécessaire pour vouloir persévérer; si est-ce que ce vouloir est en notre
pouvoir, parce que la grâce céleste ne manque- jamais à notre vouloir, tandis
que notre vouloir ne défaut pas à notre pouvoir. Et de fait, selon l’opinion du
grand saint Bernard, nous pouvons tous dire en vérité, après l’Apôtre, que ni la
mort, ni la vie, ni tes forces, ni les Anges, ni la profondeur, ni la hauteur ne
nous pourra jamais séparer de la charité de Dieu, qui est en Jésus-Christ (1).
Oui, car nulle créature ne nous peut arracher de ce saint amour; mais nous
pouvons nous-mêmes seuls le quitter et l’abandonner par notre propre volonté,
hors laquelle il n’y a rien à craindre pour ce regard.
Ainsi, très cher Théotime, nous devons, selon l’avis du saint concile, mettre
toute notre espérance en Dieu, qui parachèvera notre salut qu’il a commencé en
nous, pourvu que nous ne manquions pas à sa grâce. Car il ne faut pas penser que
celui qui dit au paralytique : Va et ne veuille
(1) Rom., VIII, 38, 39.
plus pécher (1), ne lui donnât aussi le pouvoir
d’éviter le vouloir qui lui. défendait. Et certes,
il n’exhortait jamais les fidèles à
persévérer s’il n’était prêt
à leur en donner le pouvoir: Sois fidèle
jusqu’à la mort, dit-il à
l’évêque de Smyrne, et je te donnerai la couronne de
vie (2). Veillez, demeurez en la foi, travaillez courageusement, et
confortez-vous; faites toutes vos affaires en charité (3).
Courez en sorte que vous obteniez le prix(4). Nous devons donc avec le
grand roi maintes fois demander à Dieu le sacré don de
persévérance, et espérer qu’il nous
l’accordera.
Seigneur Dieu mon unique espoir,
Ne me veuille laisser déchoir
Au temps de ma pauvre vieillesse.
Quand le temps lassé me rendra,
Et que ma vigueur défaudra,
Que ta main point ne me délaisse (5).
.
Que le bonheur de mourir en la divine charité est un don spécial de Dieu.
Enfin le roi céleste ayant mené l’âme qu’il aime jusqu’à la fin de cette vie, il
l’assiste encore en son bienheureux trépas, par lequel il la tire au lit nuptial
de la gloire éternelle, qui est le fruit délicieux de la sainte persévérance. Et
alors, cher Théotime, cette âme toute ravie d’amour pour son bien-aimé, se
représentant la multitude des faveurs et secours dont il l’a prévenue et
assistée
(1) Joan., V, 14.
(2) Apoc.,II, 10.
(3) I Cor., XVI, 13, 14.
(4) I Cor., IX, 24.
(5) Ps., LXX, 9
tandis qu’elle était en son pèlerinage, elle baise incessamment cette douce main
secourable qui l’a conduite, tirée et portée en chemin, et confesse que c’est de
ce divin Sauveur qu’elle tient tout son bonheur; puisqu’il a fait pour elle tout
se que le grand patriarche Jacob souhaitait pour son voyage, lorsqu’il eut vu
l’échelle du ciel. O Seigneur, dit-elle donc alors, vous avez été avec moi, et
m’avez gardée en la voie par laquelle je suis venue; vous m’avez donné le pain
de vos sacrements pour ma nourriture; vous m’avez revêtue de la robe nuptiale de
charité; vous m’avez heureusement amenée en ce séjour de gloire qui est votre
maison, ô mon Père éternel. Eh! que reste-t-il, Seigneur, sinon que je proteste
que vous êtes mon Dieu ès siècles des siècles? Amen.
O mon Dieu, mon Seigneur, Dieu pour jamais aimable.
Tu m’as tenu la dextre; et ton très saint vouloir
M’a sûrement guidé jusqu’à me faire avoir
En ce divin séjour un rang tout honorable (1).
Tel donc est l’ordre de notre acheminement à la vie éternelle pour l’exécution
duquel la divine Providence établit dès l’éternité la multitude, distinction et
entresuite (2) des grâces. nécessaires à cela, avec la dépendance qu’elles ont
les unes des autres.
Il voulut premièrement d’une vraie volonté
qu’encore après le péché d’Adam tous
les hommes fussent sauvés, mais en une façon et par un
moyen convenables à la condition de leur nature douée du
franc arbitre ; c’est-à-dire, il voulut le salut de tous
ceux qui voudraient contribuer leur consentement
(1) Ps. LXXII, 24.
(2) Entresuite, ordre, plan.
aux grâces et faveurs qu’il leur préparerait, offrirait et départirait à cette
intention.
Or, entre ces faveurs, il voulut que la vocation fût la première, et qu’elle fût
tellement attrempée (1) à notre liberté, que nous la pussions accepter ou
rejeter à notre gré et; à ceux desquels il prévit qu’elle serait acceptée, il
voulut fournir les sacrés mouvements de la pénitence ; et à ceux qui
seconderaient ces mouvements, il disposa de donner la sainte charité; et à ceux
qui auraient la charité, il délibéra de donner les secours requis pour
persévérer; et à ceux qu’ emploieraient ces divins secours, il résolut de leur
donner la finale persévérance, et glorieuse félicite de son amour éternel.
Nous pouvons donc rendre raison de l’ordre des effets de la providence qui
regarde notre salut, en descendant du premier jusques au dernier c’est-à-dire,
depuis le fruit qui est la gloire, jusques à la racine de ce bel arbre qui est
la rédemption du Sauveur; car la divine bonté donne- la gloire ensuite (2) des
mérites, les mérites ensuite de la charité, la charité ensuite de la pénitence,
la pénitence ensuite de l’obéissance à la vocation, l’obéissance à la vocation
ensuite de la vocation, et la vocation ensuite de la rédemption du Sauveur sur
laquelle est appuyée cette échelle mystique du grand Jacob, tant du côté du
ciel, puisqu’elle aboutit au sein amoureux de ce Père éternel, dans lequel il
reçoit les élus en les glorifiant, comme aussi du côté de la terre, puisqu’elle
est plantée sur le sein et le flanc percé
(1) Attrempée à, trempée dans, mêlée à notre liberté.
(2) Ensuite des mérites, en conséquence, à raison des mérites.
du Sauveur, mort pour cette occasion sur le mont Calvaire.
Et que cette suite des effets de la providence ait été ainsi ordonnée avec la
même dépendance qu’ils ont les uns des autres en l’éternelle volonté de Dieu, la
sainte Église le témoigne quand elle fait la préface d’une de ses solennelles
prières (1) en cette- sorte : O Dieu éternel et tout-puissant, qui êtes le
Seigneur des vivants et des morts, et qui usez de miséricorde envers tous ceux
que vous prévoyez devoir être à l’avenir vôtres par foi et par oeuvre ! comme si
elle avouait que la gloire, qui est le comble et le fruit de la miséricorde
divine envers les hommes, n’est destinée que pour ceux que la divine sapience a
prévu qu’à l’avenir obéissants à la vocation, ils viendraient à la foi vive qui
opère par la charité.
En somme, tous ces effets dépendent absolument de la rédemption du Sauveur, qui
les a mérités pour nous, à tonte rigueur-de justice, par l’amoureuse obéissance
qu’il a pratiquée jusques à la mort, et la mort de la croix (2) ; laquelle est
la racine de toutes les grâces que nous recevons, nous qui sommes greffes
spirituels (3), entés sur sa tige. Que si, ayant été entés, nous demeurons (4)
en lui, nous porterons sans doute, par la vie de la grâce qu’il nous
communiquera, le fruit de la gloire qui nous est préparée ; que si nous sommes
comme jetons (5) et greffes rompus sur cet arbre, c’est-
(1) Dernière oraison des litanies des Saints.
(2) Philipp., II, 8.
(3) Greffes spirituels; aujourd’hui on dirait: greffes spirituelles.
(4) Joan., XV,5
(5) Jetons, jets, pousses.
à-dire, que par notre résistance nous rompions le progrès et l’entresuite des
effets de sa débonnaireté, ce ne sera pas merveille si enfin on nous retranche
du tout, et qu’on nous mette dans le feu (1) éternel comme branches inutiles.
Dieu sans doute n’a préparé le paradis que pour ceux desquels il a prévu, qu’ils
seraient siens. Soyons donc siens par foi et par oeuvre, Théotime, et il sera
nôtre par gloire. Or,’il est en nous d’être siens; car bien que ce soit un don
de Dieu d’être à Dieu, c’est toutefois un don que Dieu ne refuse jamais à
personne, ains offre à tous pour le donner à ceux qui de bon coeur consentiront
de le recevoir.
Mais voyez, je vous prie, Théotime, de quelle ardeur Dieu désire que nous soyons
siens, puisque à cette intention il s’est rendu tout nôtre, nous donnant sa mort
et sa vie: sa vie, afin que nous fussions exempts de l’éternelle mort; et sa
mort, afin que nous pussions jouir de l’éternelle vie. Demeurons donc en paix,
et servons Dieu pour être siens en cette vie mortelle, et encore plus en
l’éternelle.
.
Que nouS ne saurions parvenir à la parfaite union d’amour avec Dieu en cette vie
mortelle.
Les fleuves coulent incessamment; et comme dit le Sage, ils retournent au lieu
duquel ils sont issus (2). La mer, qui est le lieu de leur naissance, est aussi
le lieu de leur dernier repos: tout leur mouvement ne tend qu’à les unir
(1) Joan., XV, 6.
(2) Eccl., I, 7.
avec leur origine. O Dieu, dit saint Augustin, vous avez créé mon coeur pour
vous, et jamais il n’aura repos qu’il ne soit en vous : mais qu’ai-je au ciel
sinon vous, ô mon Dieu ! et quelle autre chose veux-je sur la terre? Oui,
Seigneur, car vous êtes le Dieu de mon coeur, mon lot, et mon partage
éternellement (1). Néanmoins cette union à laquelle notre coeur aspire, ne peut
arriver à sa perfection en cette vie mortelle. Nous pouvons commencer à aimer
Dieu dans ce monde: mais nous ne l’aimerons parfaitement que dans l’autre.
La céleste amante l’exprime délicatement: Je l’ai enfin trouvé, dit-elle, celui
que mon âme chérit, je le tiens, et ne le quitterai point jusqu’à ce que je
l’introduise dans la maison de ma mère, et dans la chambre de celle qui m’a
donné la vie (2). Elle le trouve donc ce bien-aimé; car il lui fait sentir sa
présence par mille consolations : elle le tient, car ce sentiment produit des
fortes affections par lesquelles elle le serre et l’embrasse; elle proteste de
ne le quitter jamais. Oh! non ; car ces affections passent en résolutions
éternelles, et toutefois elle ne pense pas le baiser du baiser nuptial jusques à
ce qu’elle soit avec lui en la maison de sa mère, qui est la Jérusalem céleste,
comme dit saint Paul. Mais voyez, Théotime, qu’elle ne pense rien moins, cette
épouse, que de tenir son bien-aimé à sa merci comme un esclave d’amour (3), dont
elle s’imagine que c’est à elle de le mener à son gré, et l’introduire au
bienheureux séjour de sa mère, où néanmoins elle sera elle-même introduite
(1) Ps., LXXII, 25, 26.
(2) Cant, cant., III, 4.
(3) Gal., IV, 26.
par lui, comme fut Rebecca en la chambre de Sara par son cher Isaac. L’esprit
pressé de passion amoureuse se donne toujours un peu davantage sur ce qu’il
aime; et l’époux même confesse que sa bien-aimée lui a ravi le coeur, l’ayant
lié par un seul cheveu de sa tête, s’avouant son prisonnier d’amour (1).
Cette parfaite conjonction de l’âme à Dieu ne se fera donc point qu’au ciel, où,
comme dit l’Apocalypse, se fera le festin des noces de l’Agneau (2). Ici en
cette vie caduque, l’âme est voirement épouse et fiancée de l’Agneau immaculé,
mais non pas encore mariée avec lui. La foi et les promesses se donnent, mais
l’exécution du mariage est différée; c’est pourquoi il y a toujours lieu de nous
en dédire, quoique jamais nous n’en ayons aucune raison, puisque notre époux ne
nous abandonne jamais, que nous ne l’obligions à cela par notre déloyauté et
perfidie. Mais étant au ciel, les noces de cette divine union étant célébrées,
le lien de nos coeurs à leur souverain principe sera éternellement indissoluble.
Il est vrai, Théotime, qu’en attendant ce grand baiser d’indissoluble union que
nous recevrons de l’époux là-haut en la gloire, il nous en donne quelques-uns
par mille ressentiments de son agréable présence; car si l’âme n’était pas
caressée, elle ne serait pas tirée, ni ne courrait pas et l’odeur des parfums du
bien-aimé (3). Pour cela. selon la naïveté du texte hébreu et selon la
traduction des septante interprètes, elle souhaite plusieurs
(1) Cant. cant,XLIX.
(2) Apoc., XIX, 9.
(3) Cant. cant., I, 3.
baisers: Qu’il me baise, dit-elle, des baisers de sa bouche! Mais d’autant que
ces menus baisers de la vie présente se rapportent tout au baiser éternel de la
vie future, comme essais, préparatifs et gages d’icelui, la sacrée vulgaire
édition a saintement réduit les baisers de la grâce à celui de la gloire,
exprimant le souhait de l’amante céleste en cette sorte: Qu’il me baise d’un
baiser de sa bouche (1), comme si elle disait : Entre tous les baisers, entre
toutes les faveurs que l’ami de mon coeur ou le coeur de mon ami m’a préparées,
eh! je ne soupire ni n’aspire qu’à ce grand et solennel baiser nuptial qui doit
durer éternellement, et en comparaison duquel les autres caresses ne méritent
pas le nom de caresses, puisqu’elles sont plutôt signes de l’union future entre
mon bien-aimé et moi, qu’elles ne sont l’union même.
.
Que la charité des Saints en cette vie mortelle égale, voire surpasse
quelquefois celle des bienheureux.
Quand, après les travaux et hasards de cette vie mortelle, les bonnes âmes
arrivent au port de l’éternelle, elles montent au plus haut degré d’amour auquel
elles puissent parvenir; et cet accroissement final leur étant conféré pour
récompense de leurs mérites, il leur est départi, non seulement à bonne mesure,
mais encore à mesure pressée, entassée, et qui répand de toutes parts par-dessus
(2), comme dit notre Seigneur; de sorte que l’amour qui est donné pour salaire,
est
(1) Cant. cant., I, 1.
(2) Luc., VI, 38.
toujours plus grand en un chacun que celui lequel lui avait été donné pour
mériter. Or, non seulement chacun en particulier aura plus d’amour au ciel qu’il
n’en eut jamais en terre, mais l’exercice de la. moindre charité qui soit en la
vie céleste, sera de beaucoup plus heureux et excellent, à parler généralement,
que celui de la plus grande charité qui soit, ou qui ait été, ou qui sera en
cette vie caduque. Car là-haut tous les Saints pratiquent leur amour
incessamment, sans remise quelconque; tandis qu’ici-bas les plus grands
serviteurs de Dieu, tirés et tyrannisés des nécessités de cette vie mourante,
sont contraints de souffrir mille et mille distractions qui les ôtent souvent de
l’exercice du saint amour.
Au ciel, Théotime, l’attention amoureuse des bienheureux est ferme, constante,
inviolable, qui ne peut ni périr, ni diminuer. Leur intention est toujours pure,
exempte du mélange de toute autre intention inférieure. En somme, ce bonheur de
voir Dieu clairement et de l’aimer invariablement est incomparable. Et qui
pourrait jamais égaler le bien, s’il y en a quelqu’un, de vivre entre les
périls, les tourmentes continuelles, agitations et vicissitudes perpétuelles
qu’on souffre sur mer, au contentement qu’il y u d’être en un palais royal, où
toutes choses sont à. souhait, ainsi où les délices surpassent incomparablement
tout souhait?
Il y a donc plus de contentement, de suavité et de perfection en l’exercice de
l’amour sacré parmi les habitants du ciel, qu’en celui des pèlerins de cette
misérable terre. Mais il y a bien eu pourtant des gens si heureux en leur
pèlerinage, que leur charité y a été plus grande que celle de plusieurs saints
déjà jouissants de la patrie éternelle. Certes, il n’y a pas de l’apparence que
la charité du grand saint Jean, des apôtres et hommes apostoliques, n’ait été
plus grande, tandis même qu’ils vivaient ici-bas, que celle des petits enfants
qui, mourant en la seule grâce baptismale, jouissent de la gloire immortelle.
Ce n’est pas l’ordinaire que les bergers soient plus vaillants que les soldats;
et toutefois David, petit berger, venant en l’armée d’Israël, trouva que tous
étaient plus habiles aux exercices des armes que lui, qui néanmoins se trouva
plus vaillant que tous (1). Ce n’est pas l’ordinaire non plus que les hommes
mortels aient p1us de charité que les immortels; et toutefois il y en a eu de
mortels qui, étant inférieurs en l’exercice de l’amour aux immortels, les ont
néanmoins devancés en la charité et habitude amoureuse. Et comme mettant en
comparaison un fer ardent avec une lampe allumée, nous disons que le fer plus de
feu et de chaleur, et la lampe plus de flamme et de clarté: aussi mettant un
enfant glorieux en parangon (2) avec saint Jean encore prisonnier, ou saint Paul
encore captif, nous dirons que l’enfant au ciel a plus de clarté et de lumière
en l’entendement, plus de flamme et d’exercice d’amour en la volonté; mais que
saint Jean ou saint Paul ont eu en terre plus de feu de charité et plus de
chaleur de dilection.
(1) I Reg., XVII, 32.
(2) Parangon, parallèle, comparaison.
.
De l’incomparable amour de la Mère de Dieu Notre-Dame.
Mais en tout et partout, quand je fais des comparaisons, je n’entends point
parler de la très sainte Vierge mère, Notre-Dame. O Dieu! nenni; car elle est la
fille d’incomparable dilection, la toute unique colombe, la toute parfaite (1)
épouse. De cette reine céleste je prononce de tout mon coeur cette amoureuse,
mais véritable pensée, qu’au moins sur la fin de ses jours mortels sa charité
surpassa celle des Séraphins. Car si plusieurs filles ont assemblé des
richesses, celle-ci les a toutes surpassées (2). Tous les Saints et les Anges ne
sont comparés qu’aux étoiles, et le premier d’entre eux à la plus belle d’entre
elles: mais celle-ci est belle comme la lune (3), aisée d’être choisie et
discernée entre tous les Saints, comme le soleil entre les astres. Et passant
plus outre, je pense encore que comme la charité de cette mère d’amour surpasse
celle de tous les Saints du ciel en perfection, aussi l’a-t-elle exercée plus
excellemment, je dis même en cette vie mortelle. Elle .ne pécha jamais
véniellement, ainsi que l’Eglise l’estime. Elle n’eut donc point de vicissitude,
ni de retardement au progrès de son amour, ains monta d’amour en amour par un
perpétuel avancement; elle ne sentit oncques aucune contradiction de l’appétit
sensuel; et partant son amour, comme un vrai
Salomon, régna paisiblement en son âme, et y fit
(1) Cant. Cant., VI, 8.
(2) Prov., XXXI, 29.
(3) Cant. cant., VI, 9.
tous ses exercices à souhait. La virginité de son cœur et de sou corps fut plus
digne et plus honorable que celle des Anges. C’est pourquoi son esprit, non
divisé (1) ni partagé, comme saint Paul parle, était tout occupé à penser aux
choses divines, comme elle plairait à son Dieu (2). Et enfin, l’amour maternel,
le plus pressant, le plus actif, le plus ardent de tous, amour infatigable et
insatiable, que ne devait-il pas faire dans le coeur d’une telle mère et pour le
coeur d’un tel fils?
Eh! n’alléguez pas, je vous prie, que cette sainte Vierge fut néanmoins sujette
au dormir (3) : non, ne me dites pas cela, Théotime. Car ne voyez-vous pas que
son. sommeil est un sommeil d’amour? de sorte que son époux même veut qu’on la
laisse dormir tant qu’il lui plaira. Ah! gardez bien, je vous en conjure,
dit-il, d’éveiller ma bien-aimée jusqu’à ce qu’elle le veuille (4). Oui,
Théotime, cette reine céleste ne s’endormait jamais que d’amour, puisqu’elle ne
donnait aucun repos à son précieux corps que pour le revigorer, afin qu’il
servit mieux son Dieu par après : acte certes très excellent de charité. Car,
comme dit le grand saint Augustin, elle nous oblige d’aimer nos corps
convenablement, en tan-t qu’ils sont requis aux bonnes oeuvres, qu’ils font une
partie de notre personne, et qu’ils seront participants de la félicité
éternelle. Certes, un chrétien doit aimer son corps comme une image vivante de
celui du
(1) I Cor., VII, 33, 34.
(2) Ibid., 32.
(3) Au dormir, au sommeil.
(4) Cant. cant., II, 7.
Sauveur incarné, comme issu, de même tige avec icelui, et par conséquent lui
appartenant en partage et consanguinité, surtout après que nous avons renouvelé
l’alliance par la réception réelle de ce divin corps du Rédempteur, au très
adorable sacrement de l’Eucharistie, et que par le baptême, confirmation. et
autres sacrements, nous nous sommes dédiés et consacrés à la souveraine bonté.
Mais quant à la très sainte Vierge, ô Dieu, avec quelle dévotion devait-elle
aimer son corps virginal, non seulement parce que c’était un corps doux, humble,
pur, obéissant au saint amour, et qui était tout embaumé de mille sacrées
suavités; mais aussi parce qu’il était la source vivante de celui du Sauveur, et
lui appartenait si étroitement d’une appartenance incomparable. C’est pourquoi
quand elle mettait son corps angélique au repos du sommeil : Or sus, reposez,
disait-elle, ô tabernacle de l’alliance, arche de la sainteté, trône de la
Divinité ; allégez-vous un peu de votre lassitude, et réparez vos forces par
cette douce tranquillité.
Et puis, mon. cher Théotime, ne savez-vous pas que les songes mauvais, procurés
volontairement par les pensées dépravées du jour, tiennent en quelque sorte lieu
de péché, parce que ce sont comme des dépendances et exécutions de la malice
précédente? Ainsi certes, les songes provenant des saintes affections de la
veille sont estimés vertueux et sacrés. Mon Dieu, Théotime, quelle consolation
d’ouïr saint Chrysostome (1) racontant un jour à son peuple la véhémence de
(1) Hom. X, De pœnitentia.
l’amour qu’il lui portait! « La nécessité du sommeil, dit-il, pressant nos
paupières, la tyrannie de notre amour envers vous excite les yeux de notre
esprit; et maintes fois même (1) mon sommeil, il m’a été avis que je vous
parlais: car l’âme a accoutumé de voir en songe par imagination ce qu’elle pense
parmi la journée. Ainsi ne vous voyant pas des yeux de la chair, nous nous
voyons des yeux de la charité. » Eh! doux Jésus, qu’est-ce que devait songer
votre très sainte Mère lorsqu’elle dormait, et que son coeur veillait? Ne
songeait-elle point de vous voir encore plié dans ses entrailles, comme vous
fûtes neuf mois, ou bien pendant à ses mamelles, et pressant doucement son sein
virginal? Hélas! que de douceur en cette âme! Peut-être songea-t-elle mainte fois
que, comme notre Seigneur avait jadis souvent dormi sur sa poitrine, ainsi qu’un
petit agnelet sur le flanc mollet de sa mère: de même aussi elle dormait dans
son côté percé, comme une blanche colombe dans le trou d’un rocher assuré (2).
Si que son dormir (3) était tout pareil à l’extase quant à l’opération de
l’esprit, bien que quant au corps ce fat un doux et gracieux allégement et
repos. Mais si jamais elle songea, comme l’ancien Joseph, à sa grandeur future,
quand au ciel elle serait revêtue du soleil, couronnée d’étoiles, et la lune à
ses pieds (4), c’est-à-dire tout environnée de la gloire de sou Fils, couronnée
de celle des Saints et l’univers sous elle : ou que,
(1) Emmi, dans.
(2) Cant. cant., II, 14.
(3) Si que son dormir, en sorte que son sommeil.
(4) Gen., XXXII, 9 ; Apoc., XII, 1.
comme Jacob, elle vit le progrès et les fruits de la rédemption faite par son
Fils en faveur des Anges et des hommes (1): Théotime, qui pourrait jamais
s’imaginer l’immensité de si grandes délices? Que de colloques avec son cher
enfant! que de suavité de toutes parts!
Mais voyez, je vous prie, que ni je ne dis, ni je ne veux dire que cette âme
tant privilégiée de la Mère de Dieu ait été privée de l’usage de raison en son
sommeil. Plusieurs ont estimé que Salomon en ce beau songe, quoique vrai songe
(2), auquel il demanda et reçut le don de son incomparable sagesse, eut un
véritable exercice de son franc arbitre à cause de l’éloquence judicieuse du
discours qu’il y fit, du choix plein de discernement auquel il se détermina, et
de la prière très excellente dont il usa; le tout sans aucun mélange
d’impertinence, ou d’aucun détraquement d’esprit. Mais combien donc y a-t-il
plus d’apparence que la mère du vrai Salomon ait eu l’usage de raison en son
sommeil, comme Salomon même la fait parler, que son coeur ait veillé tandis
qu’elle dormait (3)? Certes, que saint Jean eût l’exercice de son esprit dans le
ventre même de sa mère, ce fut une bien plus grande merveille. Et pourquoi donc
en refuserions-nous une moindre à celle pour laquelle et à laquelle Dieu a fait
plus de faveurs, qu’il ne fit ni ne fera jamais pour tout le reste des
créatures?
En somme, comme l’abeston (4), pierre
(1) Gen., XXVIII, 12.
(2) III Reg., III, 5, 6 et seq.
(3) Cant. cant., V, 2.
(4) Abeston, asbeste, substance minérale, filamenteuse, incombustible,
précieuse, conserve à jamais le feu qu’il a conçu par une propriété nonpareille;
ainsi le coeur de la Vierge mère demeura perpétuellement enflammé du saint amour
qu’elle reçut de son Fils, mais avec cette différence, que le feu de l’abeston,
qui ne peut être éteint, ne peut non plus être agrandi, et les flammes sacrées
de la Vierge ne pouvant ni périr, ni diminuer, ni demeurer en même état, ne
cessèrent jamais de prendre des accroissements incroyables jusques au ciel, lieu
de leur origine; tant il est vrai que cette mère est la mère de belle dilection
(1), c’est-à-dire la plus aimable comme la plus amante, et la plus amante comme
la pins aimée Mère de cet unique Fils, qui est aussi le plus aimable, le plus
amant et le plus aimé Fils de cette unique mère.
.
Préparation au discours de l’union des bienheureux avec Dieu.
L’amour triomphant que les bienheureux exercent au ciel, consiste en la finale,
invariable et éternelle union de l’âme avec son Dieu. Mais qu’est-elle cette
union?
A mesure que nos sens rencontrent des objets agréables et excellents, ils
s’appliquent plus ardemment et avidement à la jouissance d’iceux. Plus les
choses sont belles, agréables à la vue, et dûment éclairées, plus l’oeirel les
garde avidement et vivement; et plus la voix ou musique est douce et suave, plus
elle attire l’attention de
(1) Eccles., XXIV, 24.
l’oreille : si que chaque objet exerce une puissante, mais amiable violence sur
le sens qui lui est destiné, violence qui prend plus ou moins de force, selon
que l’excellence est moindre ou plus grande, pourvu qu’elle soit proportionnée à
la capacité du sens qui en veut jouir; car l’oeil qui se plait tant en la
lumière, n’en peut pourtant supporter l’extrémité, et ne saurait regarder
fixement le soleil; et pour belle que soit une musique, si elle est forte et
trop proche de nous, elle nous importune et offense nos oreilles. La vérité est
l’objet de notre entendement, qui a par conséquent tout son contentement à
découvrir et connaître la vérité des choses, et selon que les vérités sont plus
excellentes, notre entendement s’applique plus délicieusement et plus
attentivement à les considérer. Quel plaisir pensez-vous, Théotime, qu’eussent
ces anciens philosophes, qui connurent si excellemment tant de belles vérités en
la nature? Certes, toutes les voluptés ne leur étaient rien en comparaison de
leur bien-aimée philosophie, pour laquelle quelques-uns d’entre eux quittèrent
les honneurs, les antres des grandes richesses, d’autres leur pays, et s’en est
trouvé tel qui de sens rassis s’est arraché les yeux, se privant pour jamais de
la jouissance de la belle et agréable lumière corporelle, pour s’occuper plus
librement k considérer la vérité des choses par la lumière spirituelle; car on
lit cela de Démocrite tant la connaissance de la vérité est délicieuse ! dont
Aristote a dit fort souvent, que la félicité et béatitude humaine consiste en la
(1) Démocrite, d’Abdère philosophe grec, (49O av. J.-C.) expliquait le monde par
les atomes.
sapience (1), qui est la connaissance des vérités éminentes.
Mais lorsque notre esprit élevé au-dessus de la
lumière naturelle commence à voir les
vérités sacrées de la foi, ô Dieu!
Théotime, quelle allégresse! L’âme se fond de
plaisir oyant la parole de son céleste époux
qu’elle trouve plus douce et suave que Le miel de toutes les
sciences humaines (2).
Dieu a empreint sa piste, ses allures et passées (3) en toutes les choses
créées; de sorte que la connaissance que nous avons de sa divine majesté par les
créatures, ne semble être autre chose que la vue des pieds de Dieu, et qu’en
comparaison de cela, la. foi est une vue de la face même de sa divine majesté,
laquelle nous ne voyons pas encore au plein jour de la gloire, mais nous la
voyons pourtant comme en la prime aube du jour, ainsi qu’il advint à Jacob
auprès du gué de Jabob; car bien qu’il n’eût vu l’ange avec lequel il lutta,
sinon à la faible clarté du point du jour (4), si est-ce que, tout ravi de
contentement, il ne laissa pas de s’écrier: J’ai vu le Seigneur face à face, et
mon âme a été sauvée (5). O combien délicieuse est la sainte lumière de la foi,
par laquelle nous savons avec une certitude nonpareille, non seulement
l’histoire de l’origine des créatures et de leur vrai usage, mais aussi celle de
la naissance éternelle du grand et souverain Verbe
(1) Sapience, sagesse, philosophie.
(2) Ps., CXVIII, 103.
(3) Sa piste, ses passées, sa trace, ses pas.
(4) Gen., XXXII, 24.
(5) Ibid., 30.
divin, auquel et par lequel tout a été fait, et lequel avec le Père et le
Saint-Esprit est un seul Dieu, très unique, très adorable, et béni ès siècles
des siècles. Amen. Ah! dit saint Jérôme à son Paulin ( ?), le docte Platon ne
sut oncques ceci, l’éloquent Démosthènes l’a ignoré. O que vos paroles, dit le
grand roi, sont douces, Seigneur, à mon palais, plus douces que le miel à ma
bouche (1)! Notre coeur n’était-il pas tout ardent, tandis qu’il nous parlait en
chemin (2)? disent ces heureux pèlerins d’Emmaüs, parlant des flammes amoureuses
dont ils étaient touchés par la parole de la foi. Que si les vérités divines
sont de si grande suavité, étant proposées en la lumière obscure de la foi, ô
Dieu, que sera-ce quand nous les contemplerons en la clarté du midi de la gloire
?
La reine de Saba, qui, à la grandeur de la renommée de Salomon (3), avait tout
quitté pour le venir voir, étant arrivée en sa présence, et ayant écouté les
merveilles de la sagesse qu’il répandait en ses propos, tout éperdue et comme
pâmée d’admiration (4), s’écria que ce qu’elle avait appris par ouï-dire de
cette céleste sagesse, n’était pas la moitié de la connaissance que la vue et
l’expérience lui en donnaient (5).
Ah ! que belles et amiables sont les vérités que la foi nous révèle par l’ouïe !
Mais quand, arrivés en la céleste Jérusalem, nous verrons le grand Salomon, roi
de gloire, assis sur le trône de sa sapience, manifestant avec une clarté
(1) Ps., CXVIII, 103.
(2) Luc., XXIV, 32.
(3) III Reg., X., 1
(4) Ibid., 5.
(5) Ibid., 7.
incompréhensible les merveilles et secrets éternels de sa vérité souveraine,
avec tant de lumière que notre entendement verra en présence ce qu’il avait cru
ici-bas: oh! alors, très cher Théotime, quels ravissements! quelles extases!
quelles admirations! quels amours! quelles douceurs! Non jamais, dirons-nous en
cet excès de suavité, non jamais nous n’eussions su penser de voir des vérités
si délectables. Nous avons voirement cru tout ce qu’on nous avait annoncé de ta
gloire, ô grande cité de Dieu (1); mais nous ne pouvions pas concevoir la
grandeur infinie des abîmes de tes délices.
.
Que le désir précédent accroîtra grandement l’union des bienheureux avec Dieu.
Le désir qui précède la jouissance, aiguise et
affine (2) le ressentiment d’icelle, et pins le désir a
été pressant et puissant, plus la possession de la chose
désirée est agréable et délicieuse. O
Jésus! mon cher Théotime, quelle joie pour le coeur
humain de voir la face de la Divinité, face tant
désirée, ains face l’unique désir de nos
âmes! Nos coeurs ont une soif qui ne peut être
étanchée par les contentements de la vie mortelle,
contentements desquels les plus estimés et pourchassés,
s’ils sont modérés, ils ne nous
désaltèrent pas; et s’ils sont extrêmes, ils
nous étouffent. On les désire néanmoins toujours
extrêmes, et jamais ils ne le sont qu’ils ne soient
excessifs, insupportables
(1) Ps., LXXXVI, 3.
(2) Affine, purifie, rend plus fin.
et dommageables; car on meurt de joie, comme on meurt de tristesse : ainsi la
joie est plus active à nous ruiner que la tristesse. Alexandre ayant englouti
(1) tout ce bas monde, tant en effet qu’en espérance, ouï dire à un chétif
homme du monde qu’il y avait encore plusieurs autres mondes. Et comme un petit
enfant qui veut pleurer pour une pomme qu’on lui refuse, cet Alexandre, que les
mondains appellent le Grand, plus fou néanmoins qu’un petit enfant, se prend à
pleurer à chaudes larmes de quoi il n’y avait pas apparence qu’il pût conquérir
les autres-mondes, puisqu’il n’avait pas encore l’entière possession de
celui-ci. Celui qui jouissant plus pleinement du monde que jamais nul ne fit, en
est toutefois si peu content, qu’il pleure de tristesse, de quoi il n’en peut
avoir d’autres que la folle persuasion d’un misérable cajoleur lui fait imaginer
: dites-moi, je vous prie, Théotime, montre-t-il pas que la soif de son coeur ne
peut être assouvie en cette vie, et que ce monde n’est pas suffisant pour le
désaltérer? O admirable, mais aimable inquiétude du coeur humain! Soyez à jamais
sans repos ni tranquillité quelconque en cette terre, mon âme, jusqu’à ce que
vous ayez rencontré les fraîches eaux de la vie immortelle et la très sainte
divinité, qui seules peuvent éteindre votre altération et accoiser votre désir.
Cependant, Théotime, imaginez-vous, avec le Psalmiste, ce cerf qui, mal mené par
la meute, n’a plus ni haleine, ni jambes, comme il se fourre avidement dans
l’eau qu’il va quêtant; avec quelle
(1) Englouti, absorbé par sa domination.
ardeur il se presse et serre dans cet élément (1): il semble qu’il se voudrait
volontiers fondre et convertir en eau, pour jouir plus pleinement de cette
fraîcheur. Hé! quelle union de notre coeur à Dieu là-haut au ciel, où, après ces
désirs infinis du vrai bien, non jamais assouvis en ce monde, nous en trouverons
la vivante et puissante source ! Alors certes, comme on voit un enfant affamé,
si fort collé au flanc de sa mère et attaché à son sein, presser avidement cette
douce fontaine de suave et désirée liqueur, de sorte qu’il est advis (2) qu’il
veuille ou se fourrer tout dans ce sein maternel, ou bien le tirer et sucer tout
entier dans sa petite poitrine; ainsi notre âme toute haletante de la soif
extrême du vrai bien, lorsqu’elle en rencontrera la source inépuisable en la
Divinité: ô vrai Dieu, quelle sainte et suave ardeur à s’unir et joindre à ces
mamelles fécondes de la toute bonté, ou pour être tout abîmés en elle, ou afin
qu’elle vienne toute en nous !
.
De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la Divinité.
Quand nous regardons quelque chose, quoiqu’elle nous soit présente, elle ne
s’unit pas à nos yeux elle-même, ains seulement leur envoie une certaine
représentation ou image d’elle-même, que l’on appelle espèce sensible, par le
moyeu de laquelle nous voyons. Et quand nous contemplons ou entendons quelque
chose, ce que nous
(1) Ps., XLI, 2.
(2) Il est advis, on croirait,
entendons ne s’unit pas non plus à notre entendement, sinon par le moyeu d’une
autre représentation et image très délicate et spirituelle que l’on nomme espèce
intelligible. Mais encore ces espèces par combien de détours et de changements
viennent-elles à notre entendement! Elles abordent au sens extérieur, et de là
passent à l’intérieur, puis à la fantaisie (1), de là à l’entendement actif, et
viennent enfin au passif; à ce que passant par tant d’étamines et sous tant de
limes, elles soient par ce moyen purifiées, subtilisées et affinées, et que de
sensibles elles soient rendues intelligibles.
Nous voyons et entendons ainsi, Théotime, tout ce que nous voyons ou entendons
en cette vie mortelle, oui même les choses de la foi. Car, comme le miroir ne
contient pas la chose que l’on y voit, ains seulement la représentation et
espèce (2) d’icelle, laquelle représentation, arrêtée par le miroir, en produit
une autre en l’oeil qui regarde; de même la parole de la foi ne contient pas les
choses qu’elle annonce, ainsi seulement elle les représente: et cette
représentation des choses divines qui est en la parole de la foi, en produit une
autre, laquelle notre entendement, moyennant la grâce de Dieu, accepte et reçoit
comme représentation de la sainte vérité, et notre volonté s’y complaît et
l’embrasse comme
(1) Fantaisie, imagination.
(2) Espèce, apparence. Dans la philosophie scolastique, espèce est synonyme
d’image. La connaissance des corps se fait au moyen d’espèces sensibles,
c’est-à-dire d’images perçues par les sens, puis par l’entendement, espèces
intelligibles.
une vérité honorable, utile, aimable et très bonne: de sorte que les vérités
signifiées en la parole de Dieu sont par icelles représentées à l’entende. ment,
comme les choses exprimées au miroir sont par le miroir représentées à l’oeil :
si que croire, c’est voir comme par un miroir, dit le grand Apôtre (1).
Mais au ciel, Théotime, ah ! mon Dieu, quelles faveurs! La Divinité s’unira
elle-même à notre entendement, sans entremise d’espèce ni représentation
quelconque ; ains elle s’appliquera et joindra elle-même à notre entendement, se
rendant tellement présente à lui, que cette intime présence tiendra lieu de
représentation et d’espèce. O vrai Dieu, quelle suavité à l’entendement humain
d’être à jamais uni à son souverain objet, recevant non sa représentation, mais
sa présence ; non aucune image ou espèce, mais la propre essence de sa divine
vérité et majesté? Nous serons là comme des enfants très heureux de la divinité,
ayant l’honneur d’être nourris de la propre substance divine, reçue en notre âme
par la bouche de notre entendement; et, ce qui surpasse toute douceur, c’est que
comme les mères ne se contentent pas de nourrir leurs poupons de leur lait, qui
est leur propre substance, si elles-mêmes ne leur mettent le sein dans la
bouche, afin qu’ils- reçoivent leur substance, non on une cuiller ou autre
instrument, ainsi en leur propre substance et par leur propre substance; en sorte
que cette substance maternelle serve de tuyau, aussi bien que de nourriture,
pour
(1) I Cor., XIII, 12.
être reçue du bien-aimé petit enfançon (1) ; ainsi Dieu notre père ne se
contente pas de faire recevoir sa propre substance en notre entendement,
c’est-à-dire de nous faire voir sa divinité; mais par un abîme de sa douceur, il
appliquera lui-même sa substance à notre esprit, afin que nous l’entendions, non
p1us en espèce ou représentation, mais en elle-même et par elle-même; en sorte
que sa substance paternelle et éternelle serve d’espèce aussi bien que d’objet à
notre entendement. Et alors seront pratiquées en une façon excellente ces
divines promesses : Je la mènerai en la solitude, et parlerai à son coeur et
l’allaiterai (2). Esjouissez-vous (3) avec Jérusalem en liesse, afin que vous
vous allaitiez et soyez remplis de la mamelle de sa consolation, et que vous
suciez, et que vous vous délectiez de la totale affluence de sa gloire. Vous
serez portés à la mamelle; et on vous amadouera sur les genoux (4).
Bonheur infini, Théotime, et lequel ne nous a pas seulement été promis, mais
nous en avons des arrhes au très saint sacrement de l’Eucharistie, festin
perpétuel de la grâce divine; car en icelui nous recevons le sang du Sauveur en
sa chair, et sa chair en son sang: son sang nous étant appliqué par sa chair, sa
substance par sa substance à notre propre bouche corporelle, afin que nous
sachions qu’ainsi nous appliquera-t-il son essence divine au festin éternel de
la gloire. il est vrai qu’ici cette faveur nous est faite réellement, mais à
couvert sous les espèces et apparences sacramentelles;
(1) Enfançon, petit enfant, nourrisson
(2) Os., II, 4.
(3) Esjouissez-vons, réjouissez-vous.
(4) Is., LXVI, 10-12.
là où au ciel la Divinité se donnera à découvert, et nous la verrons face à face
comme elle est (1).
.
De l’union éternelle des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la
naissance éternelle du Fils de Dieu.
O saint et divin Esprit, amour éternel du Père et du Fils, soyez propice à mon
enfance. Notre entendement verra donc Dieu, Théotime; mais je dis, il verra Dieu
lui-même face à face, contemplant par une vue de vraie et réelle présence la
propre essence divine, et en elle ses infinies beautés, la toute-puissance, la
toute-bonté, toute sagesse, toute-justice, et le reste de cet abîme de
perfections.
Il verra donc clairement cet entendement, la connaissance infinie que, de toute
éternité, le Père a eue de sa propre beauté, et pour laquelle exprimer en
soi-même il prononça et dit éternellement le mot, le verbe, ou parole et diction
très unique et très infinie; laquelle comprenant et représentant toute la
perfection du Père, ne peut être qu’un même Dieu très unique avec lui, sans
division ni séparation. Ainsi verrons-nous donc cette éternelle et admirable
génération du Verbe et Fils divin, par laquelle il naquit éternellement à
l’image et semblance (2) du Père, image et semblance vive et naturelle, qui ne
représente aucuns accidents, ni aucun extérieur; puisqu’en Dieu tout est
substance, et n’y peut avoir accident
(1) I Cor., XIII, 13.
(2) Semblance, ressemblance
tout est intérieur, et n’y peut avoir aucun extérieur. Mais image qui représente
la propre substance du Père, si vivement, si naturellement, tant essentiellement
et substantiellement, que pour cela elle ne peut être que le même Dieu avec lui,
sans distinction ni différence quelconque d’essence ou substance, ans avec la
seule distinction des personnes; car comme se pourrait-il faire que ce divin
Fils fût la vraie, vraiment vive et vraiment naturelle image, semblance et
figure de l’infinie beauté et substance du Père, si elle ne représentait
infiniment au vif et au naturel les infinies perfections du Père? et comme
pourrait-elle représenter infiniment des perfections infinies, si elle-même
n’était infiniment parfaite? et comme pourrait-elle être infiniment parfaite, si
elle n’était Dieu? et comme pourrait-elle être Dieu, si elle n’était un même
Dieu avec le Père?
Ce Fils donc, infinie image et figure de son Père infini, est un seul Dieu très
unique et très infini avec son Père, sans qu’il y ait aucune différence de
substance entre eux, ainsi seulement la distinction de personnes : laquelle
distinction de personnes, comme elle est totalement requise, aussi est-elle très
suffisante pour faire que le Père prononce, et que le Fils soit la parole
prononcée; que le Père die (1), et que le Fils soit le Verbe ou la diction que
le Père exprime; et que le Fils soit l’image, semblance et figure exprimée; et
qu’en somme le Père soit Père, et le Fils soit Fils, deux personnes distinctes,
mais une seule essence et divinité. Ainsi Dieu qui est seul, n’est pas pourtant
solitaire: car il est seul en sa très unique et
(1) Die, dise, parle, forme usitée au XVII° siècle.
très simple divinité; mais il n’est pas solitaire, puisqu’il est Père et Fils en
deux personnes. O Théotime, Théotime, quelle joie, quelle allégresse de célébrer
cette éternelle naissance qui se fait en la splendeur des saints (1) ; de la
célébrer, dis-je, en la voyant, et de la voir en la célébrant!
Le très doux saint Bernard, étant encore jeune
garçon à Châtillon-sur-Seine, la nuit de Noël,
attendait en l’église que l’on
commençât l’office sacré ; et. en cette
attente, le pauvre enfant s’endormit d’un sommeil fort
léger, pendant lequel, Ô Dieu, quelle douceur! il vit
en-esprit, mais d’une vision fort distincte et fort claire, comme
le Fils de Dieu ayant épousé la nature humaine, et
s’étant rendu petit enfant dans les entrailles très
pures de sa mère, naissait virginalement de son sein
sacré avec une humble suavité mêlée
d’une céleste majesté,
Comme l’époux qui, en maintien royal,
Sort tout joyeux de son lit nuptial (2).
Vision, Théotime, qui combla tellement le coeur amiable du petit Bernard d’aise,
de jubilation et de délices spirituelles, qu’il en eut toute sa vie des
ressentiments extrêmes, et partant, combien que (3) depuis, comme une abeille
sacrée, il recueillit toujours de tous. les divins mystères le miel de mille
douces et divines consolations, si est-ce que la. solennité de Noël lui
apportait une particulière suavité, et parlait avec un goût nonpareil de cette
nativité de son Maître. Hélas ! mais de grâce, Théotime, si une vision mystique
(1) Ps., CIX,3.
(2) Ps., LXXXI, 6.
(3) Combien que, bien que, quoique.
et imaginaire de la naissance temporelle et humaine du Fils de Dieu, par
laquelle il procédait homme de la femme, vierge d’une vierge, ravit et contente
si fort le coeur d’un enfant; hé! que sera-ce, quand nos esprits glorieusement
illuminés de la clarté bienheureuse, verront cette éternelle naissance par
laquelle le Fils procède Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu d’un vrai
Dieu, divinement et éternellement? Alors donc notre esprit se joindra par une
complaisance incompréhensible à cet objet si délicieux, et par une invariable
attention lui demeurera éternellement uni.
.
De l’union des esprits bienheureux avec Dieu en la vision de la production du
Saint-Esprit.
Le Père éternel voyant l’infinie bonté et beauté de son essence -si vivement,
essentiellement et substantiellement exprimée en son Fils, et le Fils voyant
réciproquement que sa même essence, bonté et beauté est originairement en son
Père comme en sa source ou fontaine; hé! se pourrait-il faire que ce divin Père
et son Fils ne s’entr’aimassent pas d’un amour infini, puisque leur volonté par
laquelle ils s’aiment, et leur bonté pour laquelle ils s’aiment, sont infinies
en l’un et en l’autre ?
L’amour ne nous trouvant pas égaux, il nous égale; ne nous trouvant pas unis, il
nous unit. Or, le Père et le Fils se trouvant non seulement égaux et unis, ains
un même Dieu, une même essence et une même unité, quel amour doivent-ils avoir
l’un à l’autre! Mais cet amour ne se passe pas comme l’amour que les créatures
intellectuelles ont entre elles ou envers leur Créateur. Car l’amour créé se
fait par plusieurs et divers élans, soupirs, unions et liaisons qui
s’entre-suivent, et font la continuation de l’amour avec une douce vicissitude
de mouvements spirituels. Mais l’amour divin du Père éternel envers son Fils est
pratiqué en un seul soupir élancé réciproquement par le Père et le Fils, qui en
cette sorte demeurent unis et liés ensemble. Oui, mon Théotime : car la bonté du
Père et du Fils n’étant qu’une seule très uniquement unique bonté, commune à
l’un et à l’autre, l’amour de cette bonté ne peut être qu’un seul amour; parce
qu’encore qu’il y ait deux amants, à savoir le Père et le Fils, néanmoins il n’y
a que leur seule très unique bonté qui leur est commune, laquelle est aimée, et
leur très unique volonté qui aime; et partant il n’y a aussi qu’un seul amour
exercé par un seul soupir amoureux. Le Père soupire cet amour, le Fils le
soupire aussi ; mais parce que le Père ne soupire cet amour que par la même
volonté et pour la même bonté qui est également et uniquement en lui et en son
Fils, et le Fils mutuellement (1) ne soupire ce soupir amoureux que pour cette
même bonté et par cette même volonté ; partant ce soupir amoureux n’est qu’un
seul soupir, ou un seul esprit élancé par deux soupirants.
Et d’autant que le Père et le Fils qui soupirent, ont une essence et volonté
infinie par laquelle ils soupirent, et que la bonté pour laquelle ils soupirent
est infinie, il est impossible que le soupir
(1) Mutuellement, à son tour.
ne soit infini. Et d’autant qu’il ne peut être infini qu’il ne soit Dieu,
partant cet esprit soupiré du Père et du Fils est vrai Dieu. Et parce qu’il n’y
a, ni peut avoir qu’un seul Dieu, il est un seul vrai Dieu avec le Père et le
Fils. Mais de plus, parce que cet amour est un acte qui procède réciproquement
du Père et du Fils, il ne peut être ni le Père ni le Fils desquels il est
procédé, quoiqu’il ait la même bonté et substance du Père et du Fils; ains faut
que ce soit une troisième personne divine, laquelle avec le Père et le Fils ne
soit qu’un seul Dieu. Et d’autant que cet amour est produit par manière de
soupir ou d’inspiration, il est appelé Saint-Esprit.
Or sus, Théotime, le roi David, décrivant la suavité de l’amitié des serviteurs
de Dieu, s’écrie
O voici que c’est chose bonne
Qui mille suavités donne,
Quand les frères ensemblement
Habitent unanimement:
Car cette douceur amiable
Au très saint onguent est semblable,
Que dessus le chef on versa,
D’Aaron, quand on le consacra:
Onguent, dont ta tête sacrée
D’Aaron était toute trempée,
Jusqu’à la robe s’écoulant,
Et tout son collet parfumant (1).
Mais, Ô Dieu ! si l’amitié humaine est tant agréablement aimable, et répand une
odeur si délicieuse sur ceux qui la contemplent; que sera-ce, mon bien-aimé
Théotime, de voir l’exercice sacré de l’amour réciproque du Père envers le Fils
éternel? Saint Grégoire Nazianzène raconte que l’amitié incomparable qui était
entre lui et son
(1) Ps., CXXXII, 1, 2.
grand saint Basile, était célébrée par
toute la Grèce , et Tertullien témoigne que les
païens. admiraient cet amour plus que fraternel qui régnait
entre les premiers chrétiens. O quelle fête ! quelle
solennité! de quelles louanges et bénédictions
doit être célébrée, de quelle admiration
doit être honorée et aimée l’éternelle
et souveraine amitié du Père et du Fils ! Qu’y
a-t-il d’aimable et d’amiable, si l’amitié ne
l’est pas? Et si l’amitié est aimable et amiable,
quelle amitié le peut être en comparaison die cette
infinie amitié qui est entre le Père et le Fils, et qui
est un même Dieu très unique avec eux? Notre cœur,
Théotime, s’abîmera d’amour en
l’admiration de la beauté et suavité de
l’amour que ce Père éternel et ce Fils
incompréhensible pratiquent divinement et éternellement.
.
Que la sainte lumière de la gloire servira à l’union des esprits bienheureux
avec Dieu.
L’entendement créé verra donc l’essence divine sans aucune entremise d’espèce ou
représentation; mais il ne la verra pas néanmoins sans quelque excellente
lumière qui le dispose, élève et renforce pour faire une vue si haute, et d’un
objet si sublime et éclatant. Car, comme la. chouette a bien la vue assez forte
pour voir la sombre lumière de la nuit sereine, mais non pas toutefois pour voir
la clarté du midi qui est trop brillante pour être reçue par des yeux si
troubles et imbéciles ainsi notre entendement qui a bien assez de force pour
considérer les vérités naturelles par son discours, et- même les choses
surnaturelles de la grâce par la lumière de lai foi, ne saurait pas néanmoins,
ni par la lumière de la nature, ni par la lumière de la foi, atteindre jusqu’à
la vue de la substance divine en elle-même. C’est pourquoi la suavité d-e la
sagesse éternelle a disposé de ne point appliquer son essence à-notre
entendement, qu’elle ne l’ait préparé, revigoré et habilité (1) pour recevoir
une vue si éminente, et disproportionnée à sa condition naturelle, comme est la
vue de la Divinité. Car ainsi le soleil, souverain objet de nos yeux corporels
entre les choses naturelles, ne se présente point à notre vue que premier il
n’envoie ses rayons par le moyen desquels nous le puissions voir, de sorte que
nous ne le voyons que par sa lumière. Toutefois il y a die la différence entre
les rayons que le soleil jette à nos yeux corporels, et la lumière que Dieu
créera en nos entendements au ciel; car le rayon. du soleil corporel ne fortifie
point nos yeux quand ils sont faibles et impuissants à voir, ains plutôt il les
aveugle, éblouissant et dissipant leur vue infirme:
ou au contraire cette sacrée lumière de gloire trouvant nos entendements
inhabiles et incapables de voir la Divinité, elle les élève, renforce et
perfectionne si excellemment, que par une merveille incompréhensible ils
regardent et contemplent l’abîme de la clarté divine fixement et droitement en
elle-même, sans être éblouis ni rebouchés (2): de la grandeur infinie de son
éclat.
(1) Habilité, disposé, instruit.
(2) Rebouchés de..., refermés par.
Tout ainsi donc que Dieu nous a donné la lumière de la raison par laquelle nous
le pouvons connaît comme auteur de la nature, et la lumière de la foi par
laquelle nous le considérons comme source de la grâce: de même il nous donnera
la lumière de gloire par laquelle nous le contemplerons comme fontaine de la
béatitude et vie éternelle, mais fontaine, Théotime, que nous ne contemplerons
pas de loin, comme nous faisons maintenant par la foi, ainsi que nous verrons par
la lumière de gloire, plongés et abîmés en icelle. Les plongeons (1), dit Pline,
qui pour pêcher les pierres précieuses s’enfoncent dans la mer, prennent de
l’huile en leurs bouches, afin que la répandant ils aient plus de jour pour voir
dedans les eaux entre lesquelles ils nagent. Théotime, l’âme bienheureuse étant
enfoncée et plongée dans l’océan de la divine Essence, Dieu répandra dans son
entendement la sacrée lumière de gloire, -qui lui fera jour dans cet abîme de
lumière inaccessible (2), afin que par la clarté de la gloire nous voyions la
clarté de la Divinité.
En Dieu gît la fontaine même
De vie et de plaisir suprême
La clarté noua apparaîtra
Aux rais (3) de sa vive lumière.
Et notre liesse plénière
De son jour seulement naîtra (4).
(1) Plongeons, plongeurs.
(2) I Tim.
(3) Rais, rayons.
(4) Ps., XXXV, 40.
.
Que l’union des bienheureux avec Dieu aura des différents degrés.
Or ce sera cette lumière de gloire, Théotime, qui donnera la mesure à la vue et
contemplation des bienheureux; et selon que nous aurons plus ou moins de cette
sainte splendeur, nous verrons aussi plus ou moins clairement, et par conséquent
plus ou moins heureusement la très sainte Divinité, qui regardée diversement
nous rendra de même différemment glorieux. Certes en ce paradis céleste tous les
Esprits voient toute l’essence divine; mais nul d’entre eux, ni tous ensemble ne
la voient, ni peuvent voir totalement. Non, Théotime; car Dieu étant très
uniquement un et très simplement indivisible, on ne le peut voir qu’on ne le
voie tout, d’autant qu’il est infini, sans limite ni borne, ni mesure quelconque
en sa perfection; il n’y a ni peut avoir aucune capacité hors de lui qui jamais
puisse totalement comprendre ou pénétrer l’infinité de sa bonté infiniment
essentielle et essentiellement infinie.
Cette lumière créée du soleil visible qui est limitée et finie, est tellement
vue toute de tous ceux qui la regardent, qu’elle n’est pourtant jamais vue
totalement de pas un, ni même de tous ensemble. Il en est presque ainsi de tous
nos sens, outre plusieurs qui oyent une excellente musique, quoique tous
l’entendent toute, les uns pourtant ne l’oyent pas si bien, ni avec tant de
plaisir que les autres, selon que les oreilles sont plus ou moins délicates. La
manne était savourée toute de quiconque la mangeait, niais différemment
néanmoins, selon la diversité des appétits de ceux qui la prenaient, et aie fut
jamais savourée totalement; car elle avait plus de différentes saveurs, qu’il
n’y avait de variétés de goût ès Israélites. Théotime, nous verrons et
savourerons là-haut au ciel toute la Divinité; mais jamais nul des bienheureux,
ni tous ensemble, ne la verront ou savoureront totalement. Cette infinité divine
aura toujours infiniment plus d’excellences que nous ne saurions avoir de
suffisance et de capacité : et nous aurons un contentement indicible de
connaître qu’après avoir assouvi tout le désir de notre coeur, et rempli
pleinement sa capacité en la jouissance du bien infini qui est Dieu, néanmoins
il restera encore en cette infinité des infinies perfections à voir, à jouir et
posséder, que sa divine majesté comprend et voit elle seule, elle seule se
comprenant soi-même.
Ainsi les poissons jouissent de la grandeur incroyable de l’Océan ; et jamais
pourtant aucun poisson, ni même toute la multitude des poissons, ne vit toutes
les plages, ni ne trempa ses écailles en toutes les eaux de la mer. Et les
oiseaux s’égayent à leur gré dans la vasteté de l’air; mais jamais aucun oiseau,
ni mémo toute la race des oiseaux ensemble, n’a battu des ailes toutes les
contrées de l’air, et n’est jamais parvenu à la suprême région d’icelui. Ah !
Théotime, nos esprits, à leur gré et selon toute l’étendue de leurs souhaits,
nageront en l’Océan, et voleront en l’air de la Divinité, et se réjouiront
éternellement de voir que cet air est tant infini, cet Océan si vaste, qu’il aie
peut être mesuré par leurs ailes; et que jouissant, sans
réserve ni exception quelconque, de tout cet abîme infini de la Divinité, ils ne
peuvent néanmoins jamais égaler leur jouissance à cette infinité, laquelle
demeure toujours infiniment infinie au-dessus de leur capacité.
Et sur ce sujet les esprits bienheureux sont ravis de deux admirations
: l’une pour l’infinie beauté qu’ils
contemplent, et l’autre pour l’abîme de
l’infinité qui reste à voir en cette même
beauté. O Dieu! que ce qu’ils voient est admirable! mais,
Ô Dieu! que ce qu’ils ne voient pas l’est beaucoup
plus! Et toutefois, Théotime, la très sainte
beauté qu’ils voient étant infinie, elle les rend
parfaitement satisfaits et assouvis; et se contenant d’en jouir,
selon le rang qu’ils tiennent au ciel, à cause de la
très aimable providence divine qui en a ainsi ordonné,
ils convertissent la connaissance qu’ils ont de ne
posséder pas, ni ne pouvoir posséder totalement leur
objet, en une simple complaisance d’admiration, par laquelle ils
ont une joie souveraine de voir que la beauté qu’ils
aiment est tellement infinie, qu’elle ne peut être
totalement connue que par elle-même. Car en cela consiste la
divinité de cette beauté infinie, ou la beauté de
cette infinie divinité.
FIN DU TROISIÈME LIVRE.
LIVRE QUATRIÈME
DE LA DÉCADENCE ET RUINE DE LA CHARITÉ
Que nous pouvons perdre l’amour de Dieu, tandis que nous sommes en cette vie
mortelle.
Nous ne faisons pas ces discours pour ces grandes âmes d’élite que Dieu, par une
très spéciale faveur, maintient et confirme tellement de son amour, qu’elles
sont hors le hasard de jamais le perdre. Nous parlons pour le reste des mortels,
auxquels le Saint-Esprit adresse ces avertissements : Qui est debout qu’il
prenne garde à ne point tomber (1). Tiens ce que tu as (2). Ayez soin et
travaillez, afin d’assurer par bonnes oeuvres votre vocation (3). Ensuite de
quoi il leur fait sentir cette prière: Ne me rejetez point de devant votre face
et ne m’ôtez point votre Saint-Esprit (4). Et ne nous induisez point en
tentation(5) ; afin qu’ils fassent leur salut avec un saint tremblement et une
crainte sacrée (6); sachant qu’ils ne sont plus invariables et
(1) I Cor., X, 12.
(2) Apoc., III, 1l.
(3) II Petr., I, 10.
(4) Ps., L, 13.
(5) Matth., VII, 13.
(6) Phil., II, 12.
fermes à conserver l’amour de Dieu, que le premier Ange avec ses sectateurs et
Judas, qui l’ayant reçu le perdirent, et- en le perdant se perdirent
éternellement eux-mêmes; ni que Salomon, qui l’ayant une fois quitté, tient tout
le monde en doute de sa damnation; ni qu’Adam, Éve, David, saint Pierre, qui
étant enfants de salut, ne laissèrent pas de déchoir pour un temps de l’amour
sans lequel il n’y a point de salut. Hélas! ô Théotime, qui sera donc assuré de
conserver l’amour sacré en cette navigation de la vie mortelle, puisqu’en la
terre et au ciel tant de personnes d’incomparable dignité ont fait de si cruels
naufrages?
Mais, Ô Dieu éternel! comme est-il possible, direz-vous, qu’une âme qui n
l’amour de Dieu, le puisse jamais perdre? car où l’amour est, il résiste an
péché. Et, comme se peut-il donc faire que le péché y entre? puisque l’amour est
fort comme la mort, âpre au combat comme l’enfer (1), comme peuvent les forces
de la mort ou de l’enfer, c’est-à-dire, les péchés, vaincre l’amour qui pour le
moins les égale en force, et les surmonte en assistance et en droit? Mais comme
peut-il être qu’une âme raisonnable, qui a une fois savouré une si grande
douceur comme est celle de l’amour divin, puisse oncques volontairement avaler
les eaux amères de l’offense ? Les enfants, tout enfants qu’ils sont, étant
nourris au lait, au beurre et au miel, abhorrent l’amertume de l’absinthe et du
chicotin (2), et pleurent jusques à pâmer, quand on
(1) Cant. cant., VIII, 6.
(2) Chicotin, extrait fort amer de l’aloès ou de la coloquinte.