Livre Premier.
1. En examinant comment il est possible
que, soit en restant dans les conditions de sa propre nature, soit
en s’abandonnant aux inspirations de la
sagesse humaine, l’homme religieux se montre digne par ses
actes du don précieux que le ciel a daigné
lui accorder en permettant à sa faiblesse de puiser aux
trésors de l’intelligence, j’ai remarqué que
parmi les causes qui, selon l’opinion commune, concourent à
rendre la vie heureuse et douce, il y en a
deux que, dans tous les temps, elle a mises et qu’elle met
encore aujourd’hui au premier rang, le loisir
et la richesse, qui l’un sans l’autre, seraient plutôt une
source de mal que de bien. En effet, le
loisir avec l’indigence, c’est une sorte d’exil dans la vie ; les soins
inquiétants de l’avenir avec la richesse sont
d’autant plus amers que le cœur est plus sensible à la
privation de ce qui fait le principal objet
de ses vœux. Toutefois, bien que ce soient là les doux plus
grands charmes de l’existence, il me semble
qu’il n’y a rien qui nous abaisse plus au niveau des bêtes,
puisque celles-ci, en s’égarant en paix sous
l’ombre des bois et au sein de gras pâturages, jouissent tout
à la fois d’une oisive sécurité et de
l’abondance. Mais si l’abondance et le repos font le bonheur de la
vie, ce bonheur, nous le partageons
nécessairement, sauf la différence des espèces, avec les êtres que
n’éclaire pas le flambeau de la raison, et
auxquels la nature mère vigilante et attentive, prodigue tout ce
que leurs besoins réclament, en leur
épargnant les ennuis d’une pénible recherche.
2. Si la plupart des hommes ont repoussé loin d’eux, avec dédain un genre de vie aussi déraisonnable et qui les rapproche de la bête, s’ils l’ont sévèrement blâmé dans les autres, c est que, suivant les impulsions de leur divin auteur, ils ont pensé, selon moi, qu’il est indigne d’un homme de croire qu’il n’a été créé que pour satisfaire, esclave soumis à son ventre et à la paresse, ses appétits sensuels, qu’il n’est pas né pour s’illustrer par de belles actions ou par ses talents, ou bien encore que le bienfait de la vie ne lui impose pas l’obligation de travailler pour l’éternité. Et pourtant il n’est pas douteux que la vie ne serait pas regardée comme un présent du ciel, si, toujours placée sous le coup de la douleur, toujours agitée par les plus rudes traverses, elle s’épuisait péniblement en se traînant de l’enfance ignorante à la vieillesse en délire. Voilà pourquoi éclairés par la science et capables de généreux efforts, ils se sont exercés à la patience, à la continence, à la douceur, parce que bien vivre, c’était, à leurs yeux, bien faire et cultiver son intelligence, parce qu’il leur semblait encore que ce n’était pas en considération seulement de la mort qu’un bien immortel leur avait donné la vie, puisqu’il leur était démontré qu’il ne convenait pas que l’auteur de tout bien ne mit en eux le sentiment si doux de l’existence qu’au prix de la sombre crainte de la mort.
3. Tout en reconnaissant la sagesse de
cette conduite, et tout ce qu’ils gagnaient à se conserver purs, à
prévoir avec prudence, à éviter avec adresse,
à supporter avec courage les adversités de la vie, il me
semblait néanmoins qu’en ne fondant leur
enseignement moral que sur l’humanité, ils ne nous offraient
pas des moyens assez certains d’arriver à la
vertu et au bonheur, car avec cette opinion bien arrêtée
dans leur esprit qu’on se met au rang des
bêtes en fermant ses yeux aux clartés de l’intelligence, ils ne
sentaient pas que ne pas faire ce qu’elle
nous révèle, c’est surpasser les animaux eux-mêmes en
brutalité. Je m’appliquais donc avec un zèle
empressé à connaître Dieu, l’auteur de la vie, auquel je me
devais tout entier, Dieu qu’il m’était doux
de servir, et dans la bonté duquel, en y rapportant toutes mes
espérances, je me reposais au milieu des
écueils dont cette vie est semée, comme dans le port le plus
sûr. Ainsi mon cœur était embrasé du désir
ardent de le comprendre et de soulever le voile qui le
dérobait à mes regards.
4. Or la plupart de ces sages admettaient
de nombreuses classes de dieux, dont il leur était difficile de
déterminer l’origine ; mais, persuadés qu’il
existait parmi ces divinités une distinction de sexes, ils leur
assignaient un ordre de naissance et de
succession. À les entendre, il y avait de grands et de petits
dieux, selon le degré de puissance dont ils
étaient revêtus. Quelques-uns même, affirmant qu’il n’y a
point de Dieu, ne rendaient hommage qu’à
cette nature, fille du mouvement et du concours de
circonstances fortuites. Le plus grand
nombre, il est vrai, partageant en cela l’opinion publique,
proclamait un Dieu, mais un Dieu qui, sans
s’inquiéter des choses de la terre, laissait aller le monde à
son gré. D’autres encore voyaient des dieux
dans les formes corporelles des créatures, et qui tombaient
sous leur sens, parmi les éléments de la
terre et du ciel. D’autres enfin adoraient des statues faites à
l’image d’hommes, d’animaux, d’oiseaux, de
serpents, et renfermaient dans les bornes étroites d’un
morceau de métal, de pierre ou de bois, le
maître de l’univers et l’Être infini. Ce n’était donc pas à cette
école que s’enseignait la vérité ; tant
d’honneur n’appartenait point à ceux dont le culte ridicule, honteux
et impie, était comme une arène où luttaient
les opinions insensées qui divisaient leurs esprits. Au milieu
de ces perplexités, en cherchant la voie qui
devait nécessairement me conduire à la connaissance de
mon Dieu, convaincu d’ailleurs que cet
abandon des œuvres sorties de ses mains était indigne de Dieu,
que l’idée d’une nature puissante et
incorruptible excluait celle de la distinction des sexes, et qu’il ne
pouvait y avoir ni ordre de succession, ni
parenté, ni famille de dieux, je tenais pour constant qu’il n’y a
de divin et d’éternel que ce qui est un et
immuable, parce qu’il n’est pas nécessaire que celui qui ne doit
son être qu’à lui-même, qui est son propre
auteur, eût fait sortir de son sein un autre être qui lui fût
supérieur, et qu’ainsi la toute-puissance et
l’éternité sont le partage d’un seul, parce que la
toute-puissance n’est susceptible ni de plus
ni de moins, et que l’éternité n’admet ni postériorité ni
antériorité, mais qu’en Dieu il n’y a rien
que d’éternel et de tout-puissant.
5. Je faisais ces réflexions et beaucoup d’autres encore, lorsque les livres écrits, ainsi que l’enseigne la religion des Hébreux, par Moïse et par les prophètes me tombèrent entre les mains, et j’y lus ces paroles que Dieu prononce en parlant de lui-même : « Je suis celui qui est, » et ensuite : « Voici ce que vous direz aux enfants d’Israël : celui qui est m’a envoyé vers vous. » Je fus frappé de cette définition si parfaite de Dieu, qui, exprimée dans un langage tout à fait approprié à l’intelligence de l’homme, lui révèle la connaissance jusqu’alors incompréhensible de la nature divine. En effet, il n’y a point d’attribut qui convienne mieux à Dieu que l’être, parce que ce qui est ne peut s’entendre ni de ce qui finira un jour, ni de ce qui a commencé. Mais ce qui est éternel et ce qui jouit d’une béatitude inaltérable n’a pu et ne pourra jamais ne pas être parce que ce qui est d’essence divine ne connaît ni commencement ni fin ; or, comme l’éternité s’attache invinciblement à tout ce qui est de Dieu, il a besoin seulement de montrer qu’il est, pour protester de son éternité incorruptible.
6. Ces mots : « Je suis celui qui est, »
me semblaient prouver assez l’infinité de Dieu ; mais il me fallait
encore l’intelligence des œuvres de sa
magnificence et de sa force. Or l’existence étant l’attribut
essentiel de l’être éternel qui n’avait pas
eu de commencement voilà qu’une nouvelle parole du Dieu
incorruptible vint encore frapper mon esprit
: « Qui tient le ciel, dans sa main étendue, et la terre dans sa
main fermée, » et cette autre : « Le ciel est
mon trône, et la terre est mon marchepied. Quelle maison me
bâtirez-vous ou quel sera le lieu de mon
repos ? N’est-ce pas ma main qui a créé toutes ces choses ? »
Le ciel dans toute son immensité a pour
mesure l’étendue des doigts de Dieu et la terre tout entière est
renfermée dans le creux de sa main. Bien que
ces paroles de Dieu contribuent sans doute à agrandir la
sphère de nos idées religieuses, on y trouve
cependant, si l’on sait en pénétrer le sens, plus de portée
encore que les mots n’en présentent. En
effet, le ciel que ses doigts embrassent est en même temps le
trône de Dieu ; cette terre que contient sa
main formée lui sert aussi de marchepied ; ce n’est pas que,
s’arrêtant à une image matérielle, notre
esprit doive dans ce trône et ce marchepied ne voir que
l’étendue d’une substance corporelle quand
l’être puissant et infini n’a besoin que de développer ses
doigts et courber sa main pour mesurer son
trône et enfermer son marchepied c’est au contraire qu’il
doit, quand ainsi se manifeste à ses yeux la
puissance de la nature extérieure, reconnaître au-dedans et
au dehors, dans les principes constitutifs
des choses créées, Dieu qui, dans l’effusion de son immensité
domine, enveloppe et pénètre tout. Le trône
et le marchepied s’abaissent sous sa majesté, afin que l’Être
intérieur nous révélât l’extérieur, puisque
l’extérieur contenait l’intérieur et réciproquement, et qu’ainsi
Dieu tout entier s’embrassant lui-même dans
l’étendue de sa plénitude, l’infini fût dans tout, et tout à son
tour fût dans l’infini. Mon esprit sa
plaisait dans la méditation de ces hautes pieuses pensées. En effet,
rien, selon moi, rien n’était plus digne de
la gloire de Dieu que de se placer hors des limites de
l’intelligence humaine, en telle sorte
qu’autant l’esprit prenant son essor, dépasserait, la borne qui lui est
assignée, autant l’infini s’élancerait loin
du terme où la nature ose espérer de l’atteindre. Ces vérités, je
les concevais nettement, mais elles étaient
encore évidemment confirmées par le prophète : « Où irai-je
pour me dérober à votre esprit ? et où
m’enfuirai-je de devant votre face ? Si je monte dans le ciel, vous
y êtes ; si je descends dans l’enfer, vous y
êtes encore. Si je prends des ailes dès le lever de l’aurore, et
si je vais demeurer dans les extrémités de la
mer, votre main m’y conduira, et ce sera votre droite qui me
soutiendra. » Dieu est en tout, tout est en
Dieu. Il est au ciel, dans l’enfer, au-delà des mers ; dedans, au
dehors, partout il se manifeste ; il possède
en même temps qu’il est possédé, nul n’est sans Dieu et Dieu
est avec tous.
7. Quoique le sentiment de cette
intelligence supérieure et inexplicable tout à la fois répandit la joie la
plus vive dans mon cœur, en me faisant adorer
dans le Créateur de mon être l’infini de cette
incommensurable éternité, cependant je
cherchais avec un zèle trop ardent à me faire une idée du
Seigneur infini, éternel, pour me déterminer
à croire que son immensité consentit à se renfermer dans
quelqu’un des ouvrages de sa magnificence. Ma
piété, trompée par la faiblesse de mon esprit, n’allait
pas au-delà du cercle qu’elle s’était tracé,
lorsque je lus dans le prophète cette belle pensée sur Dieu : «
Dans la grandeur des œuvres, dans la beauté
des créatures, se montre visiblement le Créateur. » Oui,
l’auteur des choses et les plus grandes et
les plus belles est dans ses ouvrages, et si l’œuvre est
au-dessus du sentiment même qu’elle inspire,
il en est nécessairement de même, et à plus forte raison,
de l’ouvrier. Le ciel est beau, la terre et
la mer sont belles, l’univers est beau, l’univers que les Grecs ont
appelé kosmoj (kosmos - ordre, beauté),
c’est-à-dire le monde ; mais si, par l’effet d’un instinct naturel,
nous sommes portés, ainsi qu’il arrive quand
nos yeux s’attachent à observer certains oiseaux, certains
animaux, à juger de la beauté des créatures,
sans que, dans l’impuissance de l’expression qui nous
manque, nous puissions reproduire le
sentiment qui nous affecte ; et si, d’un autre côté, les mots ne
répondant pas à la pensée, le sentiment ne
peut rendre compte qu’à lui-même des impressions dont il a
l’intelligence, ne suit-il pas nécessairement
que l’auteur de tant d’œuvres si belles doit les effacer en
beauté, de telle sorte qu’en dépit de la
faiblesse de l’intelligence à s’élever jusqu’à cette hauteur,
néanmoins le sentiment ne fasse pas défaut à
la pensée ? Ainsi donc, il faut le proclamer, Dieu est beau
; et si l’intelligence de cette beauté nous
échappe, nous en avons du moins le sentiment.
8. L’esprit plein de ces pieuses pensées, et tout pénétré de cette science divine, je me reposais en silence dans la contemplation de ces ineffables beautés, et je ne croyais pas qu’il fût possible à la nature de l’homme, dans ses respectueux hommages à l’auteur de la création, de se tenir en deçà ou d’aller au-delà de cette idée, à savoir que la grandeur de Dieu, inaccessible à l’intelligence, ne l’est point à la foi, et que si l’intelligence, guidée par la foi, admet un culte nécessaire, elle se perd et s’abîme dais l’infini de la puissance éternelle.
9. Du fond de toutes ces pensées
surgissait encore un sentiment naturel qui soutenait ma piété, je veux
dire l’espérance d’un bonheur inaltérable qui
devait être le prix de la foi en Dieu et d’une vie saintement
réglée ; c’était à mes yeux comme la solde
destinée au soldat vainqueur après une glorieuse campagne.
Quelle serait en effet la récompense de
l’homme qui se serait fait de Dieu une opinion juste et vraie, si, à
la mort, le sentiment ne survivait pas à la
destruction d’une nature épuisée ? Or la raison elle-même me
disait qu’il n’était pas digne de la grandeur
de Dieu d’avoir donné à l’homme une vie toute
resplendissante des lumières de
l’intelligence et de la sagesse, à la condition de la voir bientôt s’affaiblir
et s’éteindre pour jamais, de manière que,
pour lui interdire la durée, son existence ne reposât que sur
une base sans réalité, tandis qu’on ne peut,
au contraire, s’expliquer l’économie de la nature humaine
qu’en se disant : Ce qui n’était pas a
commencé, et non pas en se disant ce qui a commencé n’est pas.
10. Je m’alarmais pour mon âme et pour mon
corps. Tout en gardant néanmoins l’opinion désormais
invariable que je m’étais faite de Dieu, je
concevais des inquiétudes pour mon âme, en réfléchissant
avec une sorte d’anxiété sur sa demeure
temporaire, qui devait, ainsi que je me l’imaginais, crouler avec
elle ; mais, après la connaissance que
j’avais acquise de la loi et des prophètes, je ne restai pas
longtemps étranger aux enseignements de
l’Évangile et des apôtres. « Au commencement était le Verbe,
et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était
Dieu. Il était au commencement avec Dieu. Tout a été créé
par, lui, et rien n’a été fait sans lui ; en
lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes ; et la lumière
luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne
l’ont pas comprise. Il y eut un homme envoyé de Dieu, qui
s’appelait Jean. Il vint pour servir de
témoin, pour rendre témoignage à la lumière il n’était pas la lumière
; mais il vint pour rendre témoignage à celui
qui était la lumière. Celui-là était la vraie lumière qui illumine
tout homme venant en ce monde. Il était dans
le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a
point connu. Il est venu chez soi, et les
siens ne l’ont pas reçu ; mais à tous ceux qui l’ont reçu, il a
donné le droit d’être faits enfants de Dieu,
à ceux qui croient en son nom, qui ne sont point nés du sang,
ni de la volonté de la chair, ni de la
volonté de l’homme, mais qui sont nés de Dieu même. Et le Verbe a
été fait chair, et il a habité parmi nous ;
et nous avons vu sa gloire, la gloire du Fils unique du Père, plein
de grâce et de vérité. » Ici l’esprit va plus
loin que l’intelligence du sens naturel, et l’enseignement à
recueillir dépasse l’opinion que j’avais déjà
de Dieu. J’y apprends, en effet, que le Créateur est Dieu de
Dieu, que le Verbe est Dieu, et qu’au
commencement il est avec Dieu. Tout s’explique, et je comprends
que la lumière du monde demeure dans le
monde, et que le monde ne la reconnaît pas ; qu’il vient chez
soi, et qu’il n’est pas reçu par les siens ;
que ceux qui le reçoivent deviennent, pour prix de leur foi, les
enfants de Dieu, qu’ils ne sont pas nés de l’accouplement de la chair, ni de la conception du sang, ni de
la volonté des corps, mais de Dieu, puis que
le Verbe a été fait chair, qu’il habite parmi nous, et que sa
gloire, comme Fils unique du Père, est
parfaite avec la grâce et la vérité.
11. Mon esprit agité et toujours inquiet
vit alors briller un rayon d’espérance plus vif qu’il ne s’y attendait.
Je fus d’abord pénétré de la connaissance de
Dieu, et les idées que j’avais naturellement conçues de
l’éternité du Créateur, de son infinité et de
sa beauté, s’appliquaient, je le compris dès lors, à son fils
unique, non que j’admisse plusieurs dieux,
puisqu’il est dit Dieu de Dieu ; non que je crusse à une
différence de nature, puisque je lisais Dieu
de Dieu plein de grâce et de vérité ; non que je visse dans
l’un des deux une postériorité d’existence,
puisqu’il est écrit que Dieu était au commencement avec
Dieu. Je connus aussi que, si la foi en ces
salutaires vérités est rare la récompense est glorieuse et
belle : N’est-il pas dit, en effet, qu’il n’a
point été reçu par les siens, et que ceux qui l’ont reçu se sont
faits les enfants de Dieu, non pas selon la
chair, mais selon la foi ? c’était là un acte de puissance, et
non de soumission à une loi de la nécessité.
Ce n’est pas que dans l’offre faite à tous de ce riche
présent de Dieu, l’individualité soit prise
en considération, mais c’est que le prix obtenu est la
conséquence de la volonté. D’un autre côté,
comme la difficulté d’atteindre au but fait qu’on espère
difficilement ce qu’on souhaite avec le plus
d’ardeur, même sans y croire dans la crainte que le pouvoir
donné à chacun d’être fils de Dieu ne vint
enchaîner la foi incertaine et tremblante. Dieu le Verbe a été
fait chair, afin que, par son entremise, la
chair se rapprochât de Dieu le Verbe. En même temps, pour
que l’on ne crût pas que le Verbe fait chair,
ou fût autre chose que Dieu le Verbe, ou qu’il n’était pas la
chair de notre corps, il a habité en nous ;
et cela est dit, non qu’il faille entendre qu’en habitant avec
nous il ne restât pas Dieu, ni que Dieu fût
autre chose que la chair de notre chair. En daignant prendre
notre chair, il n’y avait pas en lui défaut
de qualités, parce que, comme Fils unique du Père, plein de
grâce et de vérité, il est parfait dans sa
nature et vrai dans la nôtre.
12. Mon esprit embrassa avec joie cette sainte doctrine : ainsi la chair me ramenait à Dieu, la foi m’appelait à une nouvelle naissance, et il dépendait de ma seule volonté d’obtenir une régénération céleste. Reconnaissant quel soin avait pris de moi mon Créateur et mon père, je ne pouvais croire que je dusse être anéanti par celui qui m avait tiré du néant. L’intelligence humaine n’était pour rien dans tout ce travail de mon esprit, sa vue était trop bornée pour cette immensité, car la raison, incapable de pénétrer les desseins de Dieu, n’admet que ce qu’elle peut concevoir ou faire. Mais, dans l’appréciation des vertus de Dieu, c’était sa puissance éternelle que je considérais, c’était la foi et non mes sens que je consultais ; et cette vérité, que Dieu au commencement était avec Dieu, que le Verbe fait chair a habité parmi nous, si j’y croyais, ce n’est pas parce que je la comprenais, mais c’est que je sentais que je pourrais arriver à la comprendre si j’y croyais.
13. Mais, pour m’affermir tout à fait dans
la foi, j’opposais aux erreurs du siècle, qui auraient pu
m’entraîner, cette parole divine de l’Apôtre
: « Prenez garde que personne ne vous surprenne par la
philosophie et par des raisonnements vains et
trompeurs, selon les traditions des hommes, selon les
principes d’une science mondaine, et non
selon Jésus-Christ. Car toute la plénitude de la divinité habite
en lui corporellement, et c’est en lui que
vous en êtes remplis, lui qui est le chef de toute principauté et
de toute puissance, comme c’est en lui que
vous avez été circoncis d’une circoncision qui n’est pas faite
de main d’homme, par la privation du corps de
la chair mais de la circoncision de Jésus Christ,
ensevelis avec lui par le baptême, dans
lequel vous avez été aussi ressuscités par la foi que vous avez
eue que Dieu l’a ressuscité d’entre les
morts. Et quand vous étiez dans la mort de vos péchés et dans
l’incirconcision de votre chair, Jésus-Christ
vous a fait revivre avec lui en vous pardonnant tous vos
péchés, en effaçant la cédule qui vous était
contraire, il a aboli entièrement le décret de votre
condamnation en l’attachant à sa croix. Ayant
dépouillé la chair, il a mené les puissances en triomphe à
la face de tout le monde après les avoir
désarmées avec confiance en lui-même. » La foi solide rejette
loin d’elle les captieuses questions, dont
s’occupe une vaine philosophie, et, sans se laisser prendre aux
filets trompeurs de la sagesse humaine, la
vérité ne s’offre point en victime au mensonge ; ne jugeant
point de Dieu selon la raison des hommes, ni
du Christ selon la science du monde, elle reconnaît que la
plénitude de la divinité habite en lui, en
telle sorte que, revêtu d’une puissance éternelle et infinie, il laisse
loin de lui l’esprit humain se perdre dans
ses stériles efforts. Il ne nous enchaîne point dans l’observation
matérielle de ses préceptes, et n’exige
point, sous le prétexte d’obéissance à la loi, une circoncision
charnelle ; ce qu’il veut, au contraire,
c’est une circoncision toute spirituelle qui lave nos âmes des
souillures du crime, et les rende à leur
première pureté ; ce qu’il veut, c’est que nous nous
ensevelissions avec lui, dans le baptême pour
remonter un jour à la gloire d’une vie éternelle et qu’en
nous régénérant dans la mort de Jésus, nous
nous réveillions avec lui du sommeil de la mort et nous
reconquérions en même temps notre
immortalité. En effet, il a pris la chair du péché afin d’effacer nos
péchés, car en prenant la chair il a laissé
les fautes qui l’avaient corrompue ; en mourant il a détruit
l’empire de la mort, afin d’abolir aussi, en
nous créant de nouveau dans sa personne, la sentence qui
avait été autrefois portée contre l’homme.
S’il s’est laissé attacher à la croix, c’est qu’il a voulu y attacher
des malédictions que l’homme y avait
attachées lui-même. Enfin ses souffrances comme homme n’ont
eu d’autre objet que l’humiliation des
puissances, puisque cette mort, quoi que Dieu, selon les Écritures,
était le signal de ceux qui vaincraient par
la foi ; car, immortel lui-même et placé au-dessus du pouvoir
de la mort, il acceptait la mort pour assurer
l’éternité à ceux qui mourraient en son nom. C’est pourquoi
ces actes de Dieu, dans l’exercice d’un
pouvoir au-dessus de l’intelligence humaine, ne peuvent être
compris par les sens, parce que, pour mesurer
l’étendue de l’infini, il faut avoir l’idée d’une puissance
infinie. Il faut se persuader que, si l’être
immortel meurt, si l’être éternel est enseveli, il n’y a pas là de
conception humaine possible, il ne faut y
voir que l’œuvre d’une puissance supérieure. De même il n’y a
pas à consulter la raison, il faut admettre
une vertu surnaturelle, quand Dieu sort de l’homme, l’immortel
de la mort et l’éternel du sépulcre. Ainsi
c’est Dieu qui nous élève avec lui par sa mort dans le Christ.
Mais, puisqu’il y a dans le Fils la plénitude
de la divinité, c’est donc Dieu le Père qui nous rend la vie en
même temps que le Fils, et que Jésus-Christ
n’est autre que Dieu dans la plénitude de la divinité.
14. Mon esprit, rassuré par la conscience de ces vérités, goûtait un heureux calme et se reposait avec joie dans ses espérances, craignant assez peu la mort pour penser à la vie de l’éternité. Loin de croire que la vie du corps fût un fardeau pénible, une source de douleurs, j’étais convaincu qu’elle est pour nous ce que sont les lettres pour l’enfance, une potion médicinale pour les malades, l’art de nager pour ceux qui font naufrage, les soldats enfin, pour les chefs d’armée, c’est-à-dire que souffrir son état présent c’est assurer son droit à une heureuse immortalité. Il y a plus, c’est que ces convictions que je m’étais faites, je les prêchais, pour l’accomplissement du ministère qui m’était imposé, au reste du peuple, étendant ainsi au salut public les devoirs de ma charge.
15. Mais voilà que des esprits désespérant d’eux-mêmes et funestes à tous par leur impiété téméraire surgirent et s’égarèrent jusqu’à mesurer la puissance et la nature de Dieu sur la faiblesse de leur propre nature, non pas qu’ils prétendissent s’élever jusqu’à l’infini pour le juger, mais le renfermer dans les étroites limites de leur intelligence et le rabaisser jusqu’à eux. Ils se proclamèrent les arbitres de leur croyance, quand l’obéissance est le premier devoir de la foi, oubliant ainsi ce qu’ils étaient eux-mêmes, foulant aux pieds les préceptes divins qu’ils osaient vouloir réformer.
16. Car, pour ne pas parler de la folie
des plus fameux hérésiarques, que je combattrai cependant quand
l’occasion s’en présentera, il y en a qui
altèrent à un tel point la foi évangélique, que, tout en proclamant
un Dieu unique, ils nient la nativité du Fils
unique de Dieu, en telle sorte qu’il faudrait croire, selon eux,
que Dieu s’est, il est vrai, rapproché de
l’homme, mais qu’il n’y est point descendu, et que le Fils qui a
pris dans le temps la chair de l’homme n’est
pas le même que le Fils de Dieu, qu’il n’est pas né comme
Dieu, qu’il ne procède que de lui-même ; et,
pour ne pas ébranler la foi en l’unité de Dieu dans la
génération de la chair, ils disent que c’est
le Père qui, en se communiquant à la sainte Vierge, s’est
engendré lui-même pour le Fils. Mais d’autres
(parce que, pour Arius, il n’y a pas de salut sans le Christ,
puisque Dieu le Verbe était au commencement
avec Dieu) nient la nativité et confessent seulement la
création, dans l’intention, sans doute, de ne
pas admettre par la nativité la vérité de Dieu et pour prêcher
l’erreur au moyen de cette idée de création ;
car, en trahissant la foi dans la génération d’un seul Dieu, il
n’y avait pas exclusion dans le sacrement,
mais en subordonnant la nativité véritable au nom et à la foi
de la création, ils séparaient le Fils de la
vérité d’un seul Dieu, afin de ne pas lui accorder la perfection
de la divinité qu’il ne pouvait tenir de la
nativité véritable.
17. Je sentis mon esprit dévoré du désir
de combattre cette extravagance furieuse, convaincu comme je
l’étais qu’il y allait du salut, non
seulement de croire en Dieu, mais encore en Dieu le Père, non
seulement d’espérer dans le Christ, mais dans
le Christ Fils de Dieu, non pas dans la créature, mais
dans le Créateur né de Dieu. Je viens donc,
dans l’ardeur de mon zèle, armé des prophéties et de
l’Évangile, confondre la folie et l’ignorance
de ces hommes qui, bien qu’ils prêchent, ce qui est une
chose utile et pieuse, l’unité de Dieu, ou
nient la naissance du Christ comme Dieu, ou soutiennent qu’il
n’est pas vrai Dieu, si bien que la création
d’une nature puissante laisse intacte la foi dans l’unité de
Dieu, et qu’elle soit ébranlée, au contraire,
dans la nativité. Mais, éclairés par les lumières d’en-haut et
sachant qu’il n’y a pas deux Dieux et qu’il
n’y a pas non plus qu’une personne en Dieu, nous prêchons,
selon l’Évangile et les prophéties, que les
deux sont un dans notre foi, mais qu’il y a deux personnes,
qu’il faut établir une distinction, sans dire
que l’un est faux et que l’autre est vrai, parce que, Dieu étant
né de Dieu, la nativité ne suppose pas que
c’est le même ni autre chose.
18. Et vous, que l’ardeur de votre foi et
l’amour des vérités que le monde et ses prétendus sages
ignorent appellent et invitent à lire cet
ouvrage, vous devez avant tout fouler aux pieds les vaines opinions
répandues parmi les hommes, et, dans
l’attente d’une instruction solide et religieuse, vous défaire de
toutes les arguties étroites d’une science
imparfaite. Il est besoin en effet d’apporter à cette étude un
esprit régénéré, en quelque sorte, pour que
chacun puisse s’éclairer, par le bienfait du ciel, des
lumières de sa propre conscience. Vous devez
donc, comme l’enseigne Jérémie, vous attacher
fortement par la foi à l’idée, de la
substance de Dieu, afin qu’en entendant traiter cette matière vous n’en
puissiez concevoir que des pensées dignes, et
que vous n’en jugiez pas par la mesure de votre
intelligence, mais par la grandeur de l’être
infini. L’homme, convaincu qu'il a été rendu, comme le dit
saint Pierre dans sa seconde Épître,
participant de la nature divine, ne conçoit pas la nature de Dieu
d’après les lois de sa propre nature, mais,
au contraire, il pèse ces grandes vérités au poids des
sublimes témoignages que rend d’elle-même la
puissance supérieure qui a fait éclater la magnificence
de ses œuvres. En effet, il n’y a de lecteur
bien préparé à ces hautes leçons que celui qui n’impose pas
un sens aux mots, mais qui tire des mots
eux-mêmes le sens qui leur est propre, qui fouille au trésor de
la science moins qu’il ne le grossit de ses
épargnes, et qui non plus ne force pas l’expression de
répondre à l’idée, qu’il s’était faite en
abordant le livre. C’est pourquoi, puisque j’ai à parler des choses
de Dieu, c’est de Dieu qu’il faut attendre la
connaissance de Dieu, et, pour qu’il nous la révèle, nous
mettre avec un pieux respect aux ordres de sa
parole. On ne peut compter pour quelque chose que le
témoignage de celui qui n’est connu que par
lui-même.
19. Mais si, en parlant de la nature et de la nativité de Dieu, j’ai besoin, pour l’explication de ma pensée, de recourir à des exemples, à des comparaisons, qu’on se garde bien de croire qu’ils puissent offrir une raison exacte et absolue de la vérité. Il n’y a pas de comparaison entre les choses de la terre et les choses du ciel ; mais la faiblesse de notre intelligence nous oblige d’emprunter souvent aux choses d’ici-bas quelques images qui donnent une idée des choses d’en-haut, afin que nos esprits, éclairés par l’observation des faits ordinaires et familiers, puissent s’élever jusqu’à la pénétration des mystères qui sortent du cercle dans lequel nous sommes renfermés. Dans ce sens une comparaison est plutôt utile à l’homme qu’elle ne convient à Dieu ; elle aide à l’intelligence, mais elle ne saurait être entièrement satisfaisante, et il ne faudrait pas y voir une égalité de rapports entre la nature de la chair et celle de l’esprit, entre les êtres invisibles et ceux qui tombent sous nos sens. Une comparaison enfin n’est autre chose qu’une sorte d’aveu, une déclaration du besoin de venir au secours de la faiblesse de l’intelligence, et non pas la prétention à une démonstration rigoureuse et invincible. Nous parlerons de Dieu en employant les paroles de Dieu même, mais nous produirons nos idées sous les formes appropriées à l’homme et qui nous sont habituelles.
20. J’ai disposé l’ouvrage de manière que la liaison des différents chapitres, leur dépendance réciproque contribue le plus possible à hâter les progrès que les lecteurs doivent espérer pour leur instruction. Je n’ai voulu présenter rien d’incomplet ou de mal digéré ; je n’ai pas voulu qu’on m’accusât de n’offrir qu’un amas irrégulier de matières réunies sans ordre, dont le défaut d’accord ferait heurter la grossière harmonie. Mais, comme il n’est pas possible de monter au haut d’un édifice sans parcourir tous les degrés inférieurs qui y conduisent, j’ai pris soin de rendre plus doux le chemin difficile que doit suivre l’intelligence non pas en taillant des degrés dans le roc, mais en abaissant peu à peu les pentes, en aplanissant la route de manière que le voyageur engagé sur mes pas avançât sans s’apercevoir qu’il gravit une montagne escarpée.
21. En effet, le livre qui suivra celui-ci
traite d’abord de la génération divine, et nous apprend la véritable
signification qui doit être attachée aux
mots, dans le baptême au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,
surtout à ne pas les confondre, mais à les
bien concevoir dans le sens qui leur est propre de manière à
y reconnaître ce qui a été dit, que le nom
est vrai et qu’il est l’expression de la vérité.
22. Après avoir démontré en peu de mots, dans un langage clair et facile, l’existence de la Trinité, je fais faire un pas de plus à la matière dans le troisième livre. En effet, cette parole du Seigneur parlant de lui-même : « Je suis dans mon Père et mon Père est en moi, » cette parole, dis-je, dont l’intelligence humaine ne peut saisir le sens, je l’adapte, par le moyen de nombreux et de grands exemples de la puissance de Dieu, je l’approprie à la foi de l’intelligence, de manière que la vérité, qui échappe à l’homme livré aux seules ressources de sa nature, soit sensible à la foi et rentre dans l’ordre et la raison, car si c’est folie de ne pas croire Dieu parlant de lui-même, c’est folie encore de croire que la foi ne peut pas raisonnablement avoir l’intelligence de la puissance de Dieu.
23. Dans le quatrième livre j’aborde la grande question des hérésies, et dès le début j’ai soin de m’y montrer pur de toutes les souillures dont on a flétri la foi de l’Église. J’y rapporte la déclaration perfide que certains hommes n’ont pas craint de faire tout récemment, et je démontre qu’il y a imposture, ruse diabolique de leur part, à soutenir que c’est en s’appuyant sur la loi qu’ils ont défendu l’unité de Dieu ; tandis que les témoignages de la loi et des prophètes établissent que confesser un seul Dieu sans Dieu le Christ est une impiété, et que confesser Dieu le Christ Fils unique de Dieu sans admettre l’unité est une perfidie.
24. Pour leur répondre, je suis, dans le
cinquième livre, le même ordre que les hérétiques dans leur
profession de foi. Ils avaient menti en
disant que c’est avec l’appui de la loi qu’ils ont prêché l’unité de
Dieu ; ils ont menti encore quand ils ont
prétendu s’être conformés à cette même loi en admettant un
seul vrai Dieu, car, par cette distinction
d’un seul vrai Dieu, ils détruisent la nativité du Christ notre
Seigneur, puisque admettre la nativité, c’est
avoir l’intelligence de la vérité. En suivant la route qui les a
menés à une négation impie, j’enseigne non
pas qu’il y a deux Dieu, non qu’il y a confusion de
personnes dans le vrai Dieu, mais, d’après la
loi et les prophètes, que le Père est vrai Dieu, pour ne pas
altérer la foi en l’unité de Dieu ou nier la
nativité du Christ. Mais comme, suivant eux, admettre plutôt la
création que la naissance, c’est moins donner
à notre Seigneur Jésus-Christ le nom de Dieu que l’en
priver, j’ai prouvé si bien, en appelant à
mon aide l’autorité des prophètes, la vérité de la divinité, qu’en
proclamant notre Seigneur Jésus-Christ vrai
Dieu, je suis resté, avec la conviction de sa divinité
naturelle, dans l’intelligence d’un Dieu
unique.
25, Le sixième livre montre toute la
fraude et l’astuce des hérétiques. En effet pour faire croire à leurs
paroles, ils ont, il est vrai, condamné les
autres, Valens, Sabellius, Manès et Hiérax ; mais, sous le
prétexte d’éloigner un poison d’impiété du
sein des églises, ils ont fait taire ses pieux enseignements, en
telle sorte qu’en paraissant corriger les
principes des hommes sans foi, et en diminuer les désastreux
effets par des explications sans clarté, des
termes ambigus, ils ont éteint le flambeau de la vérité par les
moyens dont ils s’armaient pour combattre des
hérésies. Mais, en expliquant nettement et leurs paroles
et leurs professions de foi, j’ai absous les
véritables principes de l’accusation portée contre eux ; j’ai
prouvé qu’ils n’ont rien de commun avec les
hérésies, et, condamnant ce qui doit être con-damné, que
nous devons nous attacher à ce qui a droit à
nos respectueux hommages, reconnaître Fils de Dieu notre
Seigneur Jésus-Christ, ce qu’ils ont nié si
fortement, tandis que Dieu le Père l’atteste lui-même, que les
apôtres le prêchent, les gens pieux le
croient, les démons le crient, les Juifs le confessent par leurs
dénégations mêmes, et que les nations
plongées dans les ténèbres de l’ignorance le comprennent,
qu’enfin il n’est plus permis de faire usage
de termes douteux, équivoques à l’égard d’une vérité qu’il
n’est plus possible d’ignorer.
26. Dans le septième livre, au fur et à
mesure que la foi s’approche de la perfection, la matière se règle
et la discussion commence. Et d’abord, par
une démonstration saine et sincère de la foi, je mets aux
prises Sabellius, Hébion et tous ceux qui
n’ont pas confessé le vrai Dieu ; j’examine pourquoi Sabellius
osait nier l’existence avant les temps de
celui dont les autres avouaient la création. Sabellius ne savait
pas que le Fils subsiste, quand il est hors
de doute qu’il y a eu action du vrai Dieu dans le corps. Mais
les autres, en niant la nativité, affirmaient
qu’il y a eu création, tout en ne comprenant pas que les
œuvres du Fils sont les œuvres du vrai Dieu.
À eux le débat, à nous la foi. Sabellius, en niant le Fils, est
dans le vrai quand il dit que le vrai Dieu
opère, mais l’Église combat victorieusement ceux qui nient que
le vrai Dieu est dans le Fils. D’un autre
côté, quand ses adversaires démontrent contre Sabellius que le
Christ subsistant avant les siècles a
toujours agi, ils convainquent avec nous et pour nous cet
hérésiarque d’erreur, puisque, reconnaissant
le vrai Dieu, il nie le Fils de Dieu. Hébion à son tour est
vaincu des deux côtés à la fois, car, d’une
part il est démontré qu’il subsiste avant les siècles et d’une
autre, que le vrai Dieu est l’auteur des
œuvres. Ils se réfutent tous les uns par les autres ; en effet,
l’église témoigne contre Sabellius, contre
les partisans de la créature et contre Hébion, que notre
Seigneur Jésus-Christ est vrai Dieu du vrai
Dieu né avant tous les siècles, et fait homme dans le temps.
27. Personne ne doute qu’il ne soit
parfaitement conforme à la véritable doctrine de la piété qu’après
avoir confessé, en vous appuyant sur la loi
et les prophètes, d’abord que le Christ est Fils de Dieu,
ensuite qu’il est le vrai Dieu toujours avec
l’idée de l’unité, nous enseignions, en confirmant par le
témoignage de l’Évangile la loi et les
prophètes, que la première personne d’entre eux est Fils de Dieu,
puisqu’il est vraiment Dieu. Il était
conséquent qu’après le nom de Fils on en démontrait la vérité,
quoiqu’en ne suivant que les inspirations du
bon sens cette appellation de Fils en rendit la vérité absolue.
Mais pour ne pas laisser, au milieu des
attaques de ceux qui nient la vérité du fils unique de Dieu, un
prétexte dont on pût s’emparer pour tromper
la foi abusée par de vaines illusions, nous avons pour base
à la foi en la spécialité du Fils la vérité
de sa divinité, et nous avons enseigné que celui qu’on s’accordait
à proclamer Fils de Dieu est Dieu de nom et
de naissance, par sa nature, sa puissance, et ses propres
paroles, et en cela nous n’avons pas voulu
que l’on pût croire qu’il fût autre chose que ce qu’il est
véritablement, que l’on rejetât la nativité,
ni que la nativité lui fit perdre sa nature, ni que sa puissance
éclatât dans une déclaration où n’aurait pas
été empreint le témoignage de la vérité ; j’ai soumis toutes
les preuves tirées de l’Évangile à un ordre
tel que les paroles du Fils proclament sa puissance, la
puissance dont il est revêtu fait connaître
sa nature, que sa nature ne dépend point de sa naissance, ni
sa naissance de son nom. Par là j’arrache à
l’impiété ses armes, je ferme la bouche à la calomnie,
puisque notre Seigneur Jésus-Christ lui-même,
en protestant de sa vérité, de sa nature, avait enseigné à
tous la divinité du vrai Dieu, né du vrai
Dieu, selon le nom, la naissance, la nature et la puissance.
28. Les deux livres précédants ne laissant
à la foi des fidèles aucun doute sur le Fils de Dieu et le vrai
Dieu, le huitième livre est consacré tout
entier à la démonstration de l’unité de Dieu ; j’y établis, sans y
sacrifier la pensée de la naissance du fils
de Dieu, que de cette naissance il ne faut pas conclure qu’il y
a deux Dieux. Et d’abord je montre comment
les hérétiques, ne pouvant nier la vérité de Dieu le Père et
de Dieu le Fils, cherchaient cependant à
l’éluder. En leur opposant ces textes sacrés : « Toute la
multitude de ceux qui croyaient n’était qu’un
cœur et qu’une âme, » et ensuite : « Et celui qui plante et
celui qui arrose ne sont qu’une même chose, »
et enfin : « Je ne prie pas pour eux seulement, mais
encore pour ceux qui doivent croire en moi
par leur parole, afin qu’ils soient un tout ensemble ; comme
vous, mon Père, vous êtes en moi, et moi en
vous, et qu’ils soient de même en nous, » je prouve qu’ils
en abusent et qu’ils en prennent ridiculement
l’occasion de soutenir qu’il faut y voir plutôt l’idée de la
volonté et d’une harmonie de sentiments que
la preuve de la divinité. En tirant de ces paroles le véritable
sens qui y est attaché, je démontre qu’elles
expriment bien véritablement la divinité de la naissance ;
ensuite, en rappelant toutes les paroles du
Seigneur, j’établis incontestablement, d’après les apôtres et
les propriétés du Saint-Esprit, le témoignage
complet, absolu de la majesté divine du Père et du Fils
unique, puisque le Fils étant compris dans le
Père, le Père connu dans le Fils, la naissance du Dieu Fils
unique était évidente aussi bien qu’il est
vrai qu’il est Dieu parfait.
29. C’est peu, en effet, dans les affaires
qui touchent si intimement au salut, de ne rappeler, pour la
satisfaction de la foi, que ce qui s’y
rapporte spécialement, puisque plus d’une assertion erronée, mais
qui séduit l’esprit, détruit le sens
véritable des mots, si, en démontrant la faiblesse des propositions
contraires, on ne donne pas un nouvel appui à
la foi par les choses mêmes dont où se fait une arme
pour l’attaquer. C’est pourquoi, dans le
neuvième livre je réfute tout ce dont les hérétiques ont fait usage
pour combattre la naissance du Fils unique de
Dieu, car, oubliant le mystère de cette économie, mystère
caché dès l’origine des temps, ils ne se
souviennent pas davantage que la foi évangélique prêchait qu’il
est Dieu et homme tout ensemble. En effet,
pour nier que notre Seigneur Jésus-Christ est Dieu, qu’il est
semblable à Dieu, et que Dieu le Fils est
égal à Dieu le Père Dieu né de Dieu, et que, selon l’effet de sa
naissance, il subsiste dans la vérité du
Saint- Esprit, ils ont coutume de s’autoriser de ces paroles du
Seigneur : « Pourquoi m’appelez-vous bon ? il
n’y a que Dieu seul qui soit bon, » en telle sorte qu’en
repoussant ce titre et en déclarant que Dieu
seul est bon, il n’a rien, selon eux, de la bonté de Dieu, qui
seul est bon, et qu’il n’est pas
véritablement Dieu, qui est unique. À ces paroles ils en rattachent d’autres
encore pour justifier leurs impiétés : « La
vie éternelle consiste à vous connaître, vous qui êtes le Dieu
véritable, et le Christ que vous avez envoyé.
» D’où ils tirent cette autre conséquence qu’en disant que le
Père est seul vrai Dieu il n’y a en
Jésus-Christ ni vérité ni divinité, puisque l’indication spéciale de seul
vrai Dieu ne sort pas de l’auteur de la
propriété signifiée pour passer à une autre. Ils ajoutent qu’il ne
peut y avoir matière de doute, attendu qu’il
a dit aussi : « Le Fils ne peut rien faire de lui-même, et qu’il
ne fait que ce qu’il voit faire au Père. »
D’où l’on peut conclure toute la faiblesse de sa nature, puisque
ses œuvres n’ont rien d’inspiré et qu’il agit
par imitation, qu’il faut écarter toute idée d’omnipotence là où
est la nécessité d’une sujétion à l’œuvre
d’autrui, que la raison enfin nous dit assez qu’on ne saurait
confondre la puissance et l’impuissance, que
tout sépare et distingue l’une de l’autre, à tel point même
que Jésus-Christ a dit de Dieu le Père : «
Mon Père est plus grand que moi. » Qu’on cesse donc,
disent-il, d’entasser ici de vains mensonges
; il y a impiété et folie à attribuer les honneurs et la nature de
la divinité à qui les refuse. Ils ne
s’arrêtent pas là, et ils ajoutent : Il est si loin d’avoir aucun des attributs
du vrai Dieu, qu’on lit encore ces paroles
dans l’Évangile : « Quant à ce jour et à cette heure-là, nul ne le
sait, ni les anges qui sont dans le ciel, ni
le Fils, mais le Père seul. » Si donc le Fils ignore ce que le
Père seul peut savoir, il n’y a pas entre eux
le plus léger rapport ; car une nature dont l’ignorance est le
partage n’a rien de commun avec cette autre
nature de vertu et de puissance qui est affranchie des liens
honteux d’ignorance qui enchaîne l’autre.
30. Je démontre que c’est en altérant le
sens, en le détournant de sa véritable signification, qu’ils sont
arrivés à ces conclusions impies, et de
toutes ces réponses, de toutes ces paroles. je signale les causes
qui les ont produites, je leur assigne leur
temps propre, j’en fais voir toute l’économie, en ne jugeant pas
la pensée par les paroles qui l’expriment,
mais les paroles par la pensée. En sorte que, s’il y a opposition
entre ces mots : « Mon Père est plus grand
que moi, » et ceux-ci : « Mon Père et moi nous sommes un,
» entre : « Nul n’est bon, si ce n n’est Dieu
seul, » et : « Qui me voit, voit aussi mon Père, » si d’un autre
côté cette opposition n’est jamais plus
marquée que par ces différentes paroles : « Mon Père, tout ce qui
est à vous est à moi, tout ce qui est à moi
est à vous, » et : « Afin qu’ils connaissent que vous êtes seul
le vrai Dieu ; je suis dans mon Père, mon
Père est en moi, » et : « Quant à ce jour et à cette heure-là,
nul ne le sait, ni les anges dans le ciel, ni
le Fils, mais le Père seul, » il faut y voir un enseignement
d’ordre, de règle, l’expression d’une
puissance naturelle qui a la conscience de sa force et de sa propre
nature ; et, en remarquant que ces mots, qui
semblent contradictoires, sont sortis de la même personne,
il faut bien se garder, après les avoir
examinés et pesés dans la vérité, de se faire un prétexte d’outrage
au vrai Dieu, de ce qui est publié, prêché en
témoignage de la foi évangélique, avec toutes les réserves
de cause, de temps, de naissance et de nom.
31. Le dixième livre suit le même ordre
que la foi ; il marche et s’avance avec elle et par elle vers
l’explication et la démonstration de la
vérité. En effet, puisque les hérétiques, par l’effet d’une
interprétation ridicule et impie, n’ont pas
craint d’emprunter à la passion de notre Seigneur Jésus-Christ
des raisons pour abaisser en lui la nature
divine et y répandre une flétrissante ignominie, j’ai dû prouver
qu’ils n’ont pas eu l’intelligence de la
vérité, qu’ils sont tombés dans les plus grossières erreurs, et que
toutes les paroles du Seigneur ne peuvent
avoir d’autre effet que de faire éclater sa majesté sainte, sa
perfection et sa vérité. Dans leur odieux
système, ils s’emparent de ces paroles : « Mon âme est triste
jusqu’à la mort, » pour soutenir qu’il n’y a
rien de la béatitude, rien de l’incorruptibilité céleste dans celui
dont l’âme est ainsi placée sous l’empire de
la crainte, et qui, dans les angoisses nécessaires de la
passion, s’écrie : « Mon Père, faites, s’il
est possible, que ce calice passe loin de moi. » Il est donc
évident qu’il paraissait craindre de
souffrir, puisqu’il demande que la souffrance soit loin de lui, que la
crainte est tout le motif de sa prière, et la
violence du mal avait tellement triomphé de sa faiblesse qu’il
disait, étant attaché sur la croix : « Mon
Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » Il fut si
sensible aux douleurs de la Passion, il avait
tant besoin des secours du Père, que, abattu sous le poids
qui l’accable, il rendit l’âme en disant «
Mon Père, je remets mon âme entre vos mains. » Et cette âme,
agitée par le trouble et la crainte, invoque
le secours de Dieu, et, sans espérance du repos qui la fuit,
elle est forcée d’en appeler à la bonté
protectrice du Père.
32. Mais ces insensés, ces hommes impies,
loin de comprendre qu’il n’y a rien de contradictoire dans
les paroles que Jésus prononce dans les mêmes
circonstances, ne s’attachent qu’aux mots, sans
remonter aux causes qui les ont inspirés.
Comme il n’y a rien qui se ressemble entre celles-ci : « Mon
âme est triste jusqu’à la mort, » et
celles-là : «Vous verrez dans la suite le Fils de l’homme assis à la
droite de la majesté de Dieu, » une autre
chose est de dire : « Faites, mon Père, s’il est possible, que ce
calice passe loin de moi, » autre chose aussi
: « Le calice que vous m’avez donné, mon Père, ne le
boirai-je pas ? » – « Mon Dieu, mon Dieu,
pourquoi m’avez-vous abandonné ? » – « En vérité, je vous le
dis, vous serez aujourd’hui avec moi dans le
paradis, » comme enfin il y a une grande différente entre :
« Mon père, je remets mon âme entre vos
mains, » et « Mon père, pardonnez-leur, car ils ne savent pas
ce qu’ils font, » incapables de comprendre
ces paroles divines, nos adversaires sont tombés dans une
monstrueuse impiété. Puis, attendu que le
trouble et la liberté, le zèle et la tiédeur, la plainte et
l’encouragement, la défiance et
l’intercession vont mal dans un même sujet, ils ont osé, oubliant la parole
et la nature de Dieu, donner pour base à
leurs criminelles erreurs les paroles et les actes du Seigneur.
Mais je me suis appliqué à l’examen de tout
ce qui a rapport à l’âme et au corps de notre Seigneur
Jésus-Christ, et je n’ai rien laissé sans
démonstration ayant soin de ne rien négliger non plus. Je n’ai
point séparé les paroles des circonstances
qui les avaient fait naître cette règle que j’ai suivie m’en a
donné l’intelligence ; par là je n’ai point
allié les contraires, et je me suis bien gardé de dire que, plein de
confiance, Jésus a tremblé, qu’il a reculé
devant sa volonté, que ses plaintes sont venues donner un
démenti à sa sécurité, qu’en recommandant son
âme à son âme, il n’a pas trahi son caractère et qu’il a
sollicité pour les autres le pardon dont ils
avaient besoin, et ici, comme ailleurs, l’Évangile est venu
confirmer la foi de toutes les paroles.
33. La gloire elle-même de la résurrection
n’a pu retenir ces hommes égarés dans les bornes qu’avait
mises à leur audace l’enseignement religieux
qu’ils avaient reçu. Sous un vain prétexte de respect et
d’honneur, ils se sont armés de toute leur
impiété, et la révélation du sacrement n’a été pour eux qu’une
occasion de flétrir la gloire de Dieu. Cette
parole : « Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon
Dieu et votre Dieu, » cette parole qui veut
dire seulement que le Père est son Père et que son Dieu est
notre Dieu, leur fait croire que le Christ
n’est pas véritablement Dieu, que la nécessité de la création qu’il
a subie le soumet, ainsi que nous, au Dieu
créateur, et qu’enfin il n’est fils que par adoption. Ils vont
même jusqu’à dire qu’en lui les attributs de
la nature divine sont nuls, se prétendant fondés sur ces mots
de l’Apôtre : « Et quand elle dit que tout
lui est assujetti, il faut en excepter celui qui lui a assujetti toutes
choses. Lors donc que toutes choses auront
été assujetties au Fils, il sera assujetti lui-même à celui qui
lui a assujetti toutes choses, afin que Dieu
soit tout en tous. » Car, disent-ils, la sujétion prouve la
faiblesse de l’être assujetti, en même temps
que la puissance de celui qui dominé et commande en
maître. J’explique toute cette matière dans
mon onzième livre avec le plus grand soin, et j’y prouve,
d’après les paroles mêmes de l’Apôtre, que
non seulement la sujétion n’entraîne pas avec elle cette
conséquence de la faiblesse, mais qu’elle
nous apprend au contraire, sans qu’il soit besoin de chercher
d’autres preuves, qu’il est véritablement
Dieu, puisqu’il est né de Dieu. J’ajoute que, s’il est dit que son
Père est notre Père et son Dieu notre Dieu,
il ne perd rien à cela et qui nous y gagnons beaucoup, car,
s’étant fait homme, il a connu toutes les
douleurs de notre chair, il est monté, comme homme, pour être
glorifié comme Dieu, vers notre Dieu et notre
Père.
34. J’ai toujours remarqué que, dans toute
espèce d’instruction et d’exercice, ceux qui ont été appliqués
pendant longtemps à l’étude des premiers
éléments de la science ou de l’art qu’on leur enseigne font
ensuite l’essai de leurs forces et de leur
talent, et couronnent la théorie par la pratique, que ceux qui sont
destinés au métier des armes ne vont à la
guerre qu’après avoir joué, pour ainsi dire, leur premier rôle
dans des combats simulés, que l’avocat ne se
présente dans la lice du barreau que lorsqu’il a préparé
ses armes à l’avance dans les écoles en
plaidant des causes imaginaires, qu’avant d’affronter les orages
d’une mer lointaine et inconnue, le nautonier
a d’abord fait voler son vaisseau sur les flots voisins de sa
ville : Eh bien ! c’est la marche que j’ai
suivie moi-même dans l’étude si longue et si grave de toutes les
matières de foi. En effet, j’ai préludé, si
cette expression rend bien ma pensée, en me pénétrant des
premières vérités, je me suis rendu compte de
la naissance du Fils, de son nom, de sa divinité ; puis j’ai
cherché à conduire, mais peu à peu et comme
par une pente douce, l’esprit des lecteurs à l’attaque
directe des hérésies qu’il fallait combattre
; alors j’ai livré la grande bataille qui me promettait la gloire et
le triomphe. Quel a été mon but ? d’élever
autant les esprits vers l’étude des choses du ciel, de leur faire
comprendre ce qui est placé hors de la portée
de leur nature autant qu’ils sont faibles et sans puissance
pour arriver d’eux-mêmes à l’intelligence de
la naissance éternelle de Jésus-Christ, de les en rapprocher
enfin de toute la distance qui les en sépare.
Je me suis attaché principalement à l’examen de cette
question qui, prenant tous les jours de
nouvelles forces dans l’affaiblissement de la sagesse du siècle,
semble l’autoriser à penser de notre Seigneur
Jésus-Christ qu’il y avait un être préexistant, que le Fils
n’était pas avant de naître et qu’il a été
tiré du néant. À ce compte, on ne craint pas, parce que sa
naissance parait être la raison de son
existence, et qu’il fallait qu’il naquit pour être, de soumettre ainsi à
un calcul de temps le fils unique de Dieu
(comme si la foi elle-même et l’idée de naissance ne montraient
pas clairement la vérité à cet égard), et
qu’ainsi l’on doit conclure que, s’il est né, c’est qu’il n’existait
pas, et que la naissance ne peut avoir
d’autre conclusion. Mais, éclairé par les témoignages des apôtres
et de l’Évangile, et confessant toujours le
Père et le Fils, j’enseignerai que le Dieu créateur de toutes
choses a été avant toutes choses, et que rien
n’a pu le devancer dans le temps, qu’il faut bien se garder
de cette idée impie et
téméraire, à savoir qu’il a
été tiré du néant, et qu’il
n’était pas avant de naître ; qu’il
a toujours été, et que cependant il est né ;
que sa naissance ne prouve rien autre chose que son
existence éternelle : d’où il faut inférer
qu’il y a en lui non pas l’impossibilité de naître, mais éternité de
naissance, car la naissance suppose un
auteur, et la pensée de Dieu ne va pas sans celle de l’éternité.
35. Dans leur ignorance de la parole du prophète, inhabiles qu’ils sont dans l’interprétation de la doctrine du ciel, ils affirment, toujours en altérant le vrai sens, que le Fils a été créé plutôt qu’il n’est né, parce qu’il a été dit : « Le Seigneur m’a créé au commencement de ses voies dans son œuvre. » D’où il suit, selon nos adversaires, qu’il est de la même nature que toutes les choses créées, bien qu’il leur soit supérieur quant au genre de la création, mais qu’il n’y faut pas chercher la gloire de la divinité, mais la force d’âme et la vertu d’une créature puissante. Sans avancer rien de nouveau, rien d’étranger à la matière, par le témoignage même de la Sagesse, je ferai sentir et comprendre la vérité et la raison de cette parole, qu’il ne faut pas, parce qu’il a été créé au commencement des voies de Dieu et dans son œuvre, l’entendre d’une naissance divine et éternelle, puisque avoir été créé dans la vue de l’œuvre et être né avant toutes choses n’ont rien qui se ressemble. L’idée de naissance est nécessairement restreinte au fait même de la naissance ; mais quand il y a création, il faut admettre une cause antérieure de cette création. Quoique la sagesse soit née avant toutes choses, cependant, comme sa naissance emporte l’idée d’un but quelconque, ce n’est pas la même chose d’être avant tout et d’avoir commencé dans le temps.
36. J’ai été conséquent avec moi-même quand, après avoir rejeté le nom de création pour rester fidèle à notre foi dans le Fils unique de Dieu, j’ai enseigné tout ce qui est conforme à la foi dans le Saint-Esprit. C’est ainsi qu’ayant établi dans les autres livres avec soin et fort au long la vérité de la religion, je n’ai rien laissé à désirer dans cette démonstration que j’avais entreprise ; et avant écarté toutes les fausses opinions, toutes les impiétés avancées dans la personne du Saint-Esprit, j’ai renfermé dans l’enseignement de l’autorité des apôtres et de l’Évangile le dogme pur et invincible de la Trinité, et il n’est plus permis à personne de mettre, en n’écoutant que l’intelligence humaine, l’Esprit de Dieu au nombre des créatures cet Esprit qui est le gage de l’immortalité, et qui partage avec Dieu l’incorruptibilité d’une nature divine.
37. C’est à vous, ô Dieu, Père tout
puissant, c’est à vous, je le confesse, que je dois d’avoir fait cet
heureux emploi des jours de ma vie, à vous
que je dois ce privilège que votre pensée éclate dans tous
mes discours et dans mon intelligence. Il n’y
a pas de récompense plus grande attachée à cette faculté
que vous avez daigné m’accorder de parler,
que de l’employer à prêcher votre saint nom et à enseigner
à un siècle qui l’ignore, ou aux hérétiques
qui le nient, ce que vous êtes véritablement, à savoir, Père et
père de Dieu Fils unique. Dans Cette noble
entreprise je n’apporte que de la bonne volonté, votre
secours et votre miséricorde me sont
nécessaires, je vous les demande, ne me les refusez pas ; que les
voiles du vaisseau où sont montés avec moi la
foi et le désir de la proclamer partout s’enflent au souffle
de votre esprit, et puissé-je arriver
heureusement au port ! Car ce n’est point une vaine promesse que
vous avez faite en disant : « Demandez, et il
vous sera donné ; cherchez, et vous trouverez ; frappez, et
l’on vous ouvrira. » Je vous demanderai,
Seigneur, tout ce qui me manque, et dans l’étude des
prophètes et de vos apôtres, mon courage ne
me fera pas défaut ; je frapperai, si je puis le dire, à toutes
les portes qui conduisent à l’intelligence de
vos saints mystères ; mais c’est à vous d’exaucer ma prière,
de m’aider dans mes efforts et d’excuser
l’importunité de mon zèle. L’esprit de l’homme en effet
s’engourdit dans sa propre faiblesse ; il a
besoin d’être aiguillonné ; et les liens qui le pressent, les
chaînes de l’ignorance qui pèsent sur lui
s’opposent à ce qu’il prenne son essor vers les choses du ciel,
dont l’intelligence lui échappe ; mais par
votre secours il arrive à cette précieuse connaissance de la
doctrine divine, et s’il est docile, il a
bientôt franchi les barrières naturelles dans lesquelles il est
renfermé.
38. J’attends de votre bonté, ô mon Dieu,
que vous encouragiez, au début de la carrière, mon cœur
agité d’une juste crainte, que vous lui
donniez les forces dont il a besoin, et que vous l’échauffiez du
souffle qui anima celui des prophètes et des
apôtres, car alors je n’entendrai pas leurs paroles dans un
autre sens qu’ils les ont dites, et les mots
seront pour moi la véritable expression des pensées : ce qu’ils
ont enseigné, ce qu’ils ont prêché, je vais
le prêcher, l’enseigner, à savoir, que vous êtes le Dieu éternel,
le Père de Dieu Fils unique et éternel, que
vous êtes un, que notre Seigneur Jésus-Christ né de vous
éternellement est un, et qu’il ne faut pas
voir deux Dieux là où Il n’y a qu’une distinction, et qu’enfin il n’y
a qu’un Dieu véritable né du Père véritable
Dieu. Daignez donc m’accorder de saisir la signification des
mots, d’être éclairé de la lumière de
l’intelligence, d’honorer vos saintes paroles et d’avoir foi dans la
vérité. Faites, Seigneur, que mon langage
soit l’expression de ma croyance, et qu’ainsi, ayant appris
des prophètes et des apôtres un seul Dieu le
Père, un seul Seigneur Jésus-Christ, je proclame, en dépit
des hérétiques et de leurs dénégations, que
vous êtes Dieu, et que vous n’êtes pas seul, et que
Jésus-Christ n’est point non plus une œuvre
de mensonge.
in « Chefs d’œuvres des Pères de l’Église
» tome V, Bibliothèque Ecclésiastique, Paris 1838
édition numérique réalisée par Pierre Poncet
et JesusMarie.com.
http://jesusmarie.free.fr/index