Jacques de Voragine
La Légende Dorée

Légende dorée de Jacques de Voragine
Page compartimentée - Manuscrit, 395 x 295 mm
Vers 1480-1485, Paris - Paris, BnF, Département des manuscrits, Français 244 f°
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La Légende Dorée
DE JACQUES DE VORAGINE NOUVELLEMENT TRADUITE EN FRANÇAIS AVEC INTRODUCTION,
NOTICES, NOTES ET RECHERCHES SUR LES SOURCES PAR L'ABBÉ J.-B. M. ROZE, Chanoine
Honoraire de la cathédrale d'Amiens
ÉDOUARD ROUVEYRE, ÉDITEUR
76, RUE DE SEINE, 76
PARIS - MDCCCCII
Edition numérique par Kim et JesusMarie.com
Edition numérique originale par
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm
INTRODUCTION
PREMIÈRE PARTIE LA LÉGENDE DORÉE DU BIENHEUREUX JACQUES DE VARAZZE (DE VORAGINE)
PRISE DANS L'HISTOIRE DES HOMMES CÉLÈBRES DE L'ORDRE DE SAINT DOMINIQUE ET DANS
QUÉTIF ET ECHARD
L'AVENT DU SEIGNEUR
SAINT ANDRÉ, APÔTRE
SAINT NICOLAS
SAINTE LUCIE, VIERGE *
SAINT THOMAS, APÔTRE *
LA NATIVITÉ DE N.-S. JÉSUS-CHRIST SELON LA CHAIR
SAINTE ANASTASIE
SAINT ÉTIENNE
SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE
LES INNOCENTS
SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY *
SAINT SILVESTRE
LA CIRCONCISION DU SEIGNEUR
L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR
SAINT PAUL, ERMITE *
SAINT REMI *
SAINT HILAIRE *
SAINT MACHAIRE *
SAINT FÉLIX SUR LE PINCIO
SAINT MARCEL *
SAINT ANTOINE **
SAINT FABIEN *
SAINT SÉBASTIEN ***
SAINTE AGNÈS, VIERGE
SAINT VINCENT
SAINT BASILE, ÉVÊQUE *
SAINT JEAN, L'AUMONIER *
LA CONVERSION DE SAINT PAUL, APÔTRE
SAINTE PAULE *
SAINT JULIEN *
LA SEPTUAGÉSIME
LA SEXAGÉSIME
LA QUINQUAGÉSIME
LA QUADRAGÉSIME *
JEUNE DES QUATRE-TEMPS
SAINT IGNACE
PURIFICATION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE.
SAINT BLAISE *
SAINTE AGATHE, VIERGE *
SAINT VAST
SAINT AMAND *
SAINT VALENTIN
SAINTE JULIENNE *
CHAIRE DE SAINT PIERRE, APOTRE
SAINT MATHIAS, APOTRE
SAINT GRÉGOIRE
SAINT LONGIN *
SAINTE SOPHIE ET SES TROIS FILLES
PREMIÈRE PARTIE
LA LÉGENDE DORÉE DU BIENHEUREUX JACQUES DE VARAZZE (DE
VORAGINE)
De tous les livres que nous a légués le moyen âge, un des plus recherchés et des
mieux accueillis fut, de l'aveu de tous, la Légende dorée *. Les manuscrits
qu'en possèdent les bibliothèques publiques et particulières sont innombrables,
et exécutés pour la plupart avec un luxe d'ornementation et un soin qui prouvent
incontestablement le mérite dont jouissait l'ouvrage de Jacques de Varazze,
archevêque de Gênes, au XIII° siècle (1230-1298). Les éditions données par
l'imprimerie, dans toutes lés langues, sous tous les formats, sont nombreuses et
la Légende pourrait le disputer par ses réimpressions avec les ouvrages les plus
estimés
* Le mot Légende a toujours signifié sujet de lecture, jusqu'au moment où une
science quelconque l'a traduit par conte, fable. Il y a toutefois un aveu bon à
recueillir et dont il faut prendre acte. En parlant d'Augustin Thierry, la Revue
des Deux-Mondes dit que, dans les Légendes du moyen âge, a il y trouvait la
VÉRITABLE HISTOIRE, et il avait raison : car la Légende est la tradition
vivante, et trois fois sur quatre, elle est plus vraie que l'histoire. »
Si les récits de Jacques de Voragine n'avaient point été dignes d'être goûtés,
assurément il deviendrait bien difficile de s'expliquer une vogue si générale et
tellement constante dans tous les pays durant plusieurs siècles. Mais .il s'est
opéré une terrible révolution contre ce livre qui, jusqu'au XVIe siècle, avait
passé pour de l'or (aurea) : il ne fut plus regardé que comme du fer ou bien
encore comme quelque chose de très inférieur. Relégué ad fond des bibliothèques,
il ressemble, paraît-il, à ces monnaies saussées ou fausses, conservées, sans
qu'on y jette les yeux, dans les cabinets des collectionneurs, surpris de savoir
qu'elles ont eu un grand cours, on dirait même un cours. forcé chez une foule de
peuples.
Les premiers lecteurs furent-ils. des dupes ? La justice est-elle du côté de la
critique moderne ? Quelle est la valeur de la Légende dorée?
La traduction que nous en avons essayée, nous l'a fait aimer; nous allons tâcher
de la défendre.
Nous serons assez hardis même pour prétendre venger le pieux dominicain, le
bienheureux archevêque de Gênes, des ennemis que son livre lui a suscités dans
des rangs diamétralement opposés, et notre tâche, sans crainte, de nous créer
des illusions, nous semble facile. Nous n'avons qu'à exposer la méthode qu'il
emploie, qu'à découvrir les sources où il puise, à signaler le but auquel il
veut arriver.
Loin de nous toutefois la pensée ni le désir de faire revenir le monde
d'aujourd'hui à la lecture de son livre avec la confiance et l'enthousiasme
qu'il a excités au moyen-âge. On possède des ouvrages du genre de la Légende il
ne leur manque pour jouir d'un succès égal qu'une seule qualité, la naïveté!
C'est là tout le secret qui explique l'avidité avec laquelle on a dévoré
l'ouvrage au dominicain ; alors il devient facile de comprendre qu'il a été
traduit dans tous les idiomes, comme il a été reproduit et copié par le
miniaturiste, le peintre verrier, l'émailleur en haut et bas-relief.
La Légende dorée est l'explication des offices célébrés durant l'année
ecclésiastique. Les fêtes des saints revenant en plus grand nombre que les
autres solennités dans l'Église, la vie des saints tient conséquemment la plus
grande place du livre: il commence en effet par une instruction sur l'Avent ,
qui ouvre le cycle liturgique, et après avoir parcouru tout le cycle festival,
il se termine par l'explication du dernier office contenu au Bréviaire; celui de
la Dédicace des. Eglises.
Le but principal de l'auteur est donc d'exposer aux fidèles les motifs de chaque
solennité, admise dans le calendrier suivi par le monde catholique.
Chaque cérémonie ayant ses raisons d'être, il en développe les motifs en
rapportant à côté de chacune quelques traditions, des récits fort
extraordinaires: parfois, pour en graver mieux le souvenir, dans la mémoire du
lecteur. Et comme au temps où il écrivait, on n'avait pas, comme aujourd'hui, la
ressource de trouver l'histoire des saints dont la fête revient à jour fixe dans
l'Eglise, Jacques de Varazze conçut l'idée de rassembler dans un corps
d'ouvrage, sous une forme plus étendue que les leçons des Bréviaires, les
légendes particulières de chaque bienheureux proposé par la sainte Eglise à la
vénération comme à l’imitation de ses enfants, et voici comme il procède :
Tout d'abord vient l'étymologie du nom du saint dont les actions vont être
racontées *. Comme tous les hagiographes du moyen âge, l'auteur décompose le mot
dans toutes ses parties et fait de chacune d'elles une application, il faut le
dire, souvent forcée, mais quelquefois assez heureuse pour analyser l'ensemble
de la vie du personnage: on croirait lire un horoscope.
Après avoir justifié ses pronostics dans les limites du possible, arrive le
récit principal dans lequel sont fondues des scènes merveilleuses et quelquefois
étranges : les guérisons miraculeuses, les visions, les résurrections se
succèdent les unes aux autres; le diable, à son tour, n'y joue pas le moindre
rôle.
* Le savant et judicieux Bollandus prétend qu'une autre main que celle de
Jacques de Varazze a intercalé ces étymologies dans la Légende. Il n'en apporte
du reste aucune preuve.
On voit que l'auteur a voulu produire des effets saisissants et quand le vrai
lui manque, il aborde, mais toujours en prévenant son lecteur, les traditions
apocryphes, dès lors qu'il peut en rencontrer concernant les personnages
remarquables par leurs vices et leurs forfaits, n'ayant d'autre pensée que de
les rendre odieux affreusement, comme, par exemple, Judas, Pilate, Néron, Julien
l'apostat et bien d'autres. C'est le côté poétique de la Légende, mais ce
n'était pas le seul qui dût, lui concilier les sympathies que nous lui
connaissons. On y trouve aussi la Légende édifiante qui reproduit des souvenirs
respectables, sans dessein de feindre ni de plaire et qui ne songe qu'à dire le
vrai pour faire pratiquer le bien. Elle a pour base les actes authentiques des
saints et des martyrs, les récits recueillis de leur plume ou de leur bouche.
Voilà la part la plus forte comme la plus substantielle dont le but a été
apprécié comme il suit par le savant Ozanam : « A quelque moment que nous
prenions la Légende; nous y trouvons toujours une vérité positive, ou une vérité
symbolique; jamais nous n'y voyons ce qu'on a appelé mythologie. Le vice de la
mythologie est d'étouffer l'âme sous les sens, l'esprit sous la matière... au
contraire, la Légende fait régner l'esprit sur la matière, la prière sur la
nature, l'éternité sur le temps. Elle trouve dans le mérité ou le démérite le.
point où elle suspend les destinées humaines.
« Il se peut que vous soyez fatigué de ces visions, les peuples ne l'étaient pas
: ils ne se lassaient point d'entendre parler d'une vie meilleure: que celle-ci.
»
Porter au bien, le faire pratiquer, tel est, en effet, le but auquel a visé
Jacques de Voragine, et il n'en pouvait être autrement. C'était un fervent
religieux de l'ordre de saint Dominique, et l'humble frère prêcheur, promu plus
tard au siège de Gênes, consacra toute sa vie au salut. de son prochain.
Or, dans le cours de ses prédications, il a observé que de tout temps, les
esprits ont été avides du merveilleux, que la vérité frappe l'intelligence, mais
qu'elle pénètre bien plus avant, dès lors qu'elle s'appuie sur des prodiges. La
vie des saints s'offre à ses yeux comme un moyen réel et efficace d'affermir la
vertu dans les cours, il prend dans les actes authentiques des saints martyrs,
des confesseurs, des vierges, les parties les plus saillantes par les détails,
les plus extraordinaires d'ensemble, et il les propose à l'imitation publique.
Il pose ses saints en héros, il les fait parler et agir en héros. Qu'est-ce
qu'un saint, en effet? sinon un homme dont les actions, dont le langage sont
marqués au type de la grandeur et du merveilleux. Quand on a su inspirer de
l'admiration, on est bien près d'obtenir de l'enthousiasme. La vertu est le
résultat d'une lutte de chaque jour contre le vice; or, les saints ont été de
rudes jouteurs. Voilà comme la Légende dorée les montre. Qui oserait dire
qu'elle ait été écrite pour faire des dupes ?
Cependant, depuis deux siècles la Légende a
été l'objet des plus amères critiques. Son auteur
a été harcelé à outrance. Tout en lui a
été blâmé, depuis son style jusqu'à
sa bonne foi, depuis sa science jusqu'à sa simplicité,
depuis son jugement jusqu'à ses croyances. Melchior Cano l'a
traité comme ses nombreux: ennemis. «L’homme,
dit-il, qui a écrit la Légende, avait une bouche de fer,
un cœur de plomb et un esprit certainement peu exact et
dénué de prudence *. » Melchior Cano a
opposé ses qualificatifs à celui par lequel on avait
appelé la Légende. Tous l'avaient jugée d'or: pour
lui, c'est du fer, du plomb, l’œuvre d'un insensé.
Ce n'était pas une preuve de génie que cette
appréciation, puisque l'évêque des Canaries la
copiait dans Vivès, célèbre auteur espagnol, qui
fut aussi parodié par le docteur Cl. Despence, quand celui-ci
trouve que la prétendue Légende dorée de vie des
saints n'était proprement qu'une Légende ferrée de
mensonges.
Launoy, Gaillet, etc., se sont faits les échos de ces premières critiques. Après
avoir fait des calembourgs sur le livre, on se permit d'en commettre sur son nom
et ce n'est plus qu'un gouffre qui engloutit toutes sortes d'immondices (Jacobus
à Voragine).
Examinons, sommairement; chacun des méfaits dont on a rendu coupable le Frère
Jacques-de Gênes. Son style déchire-t-il l'oreille, insulte-t-il à la grammaire
? On se serait épargné la peine de nombreuses critiques si on avait voulu jeter
les yeux sur le titre mis au frontispice du livre, nous y lisons: Incipit
prologus super Légendam sanctorum. Alias Lombardica Historia quant compilavit
frater Jacobus.
* Hanc (Legendam) homo scripsit ferrei oris, plumbei cordis, animi certe parum
severi et prudentis (De lotis Theo).
C'est donc tout simplement une compilation : donc le style n'est pas du copiste
qui trouvant un récit dans un auteur, le reproduit à peu près comme il le
rencontre. Il y a une vérification à faire, et nous avons constaté que loin
d'avoir altéré le texte des auteurs cités, c'était au contraire le sien qui
avait été reproduit avec les fautes du devoir d'un commençant. En veut-on une
preuve? Dans le long travail auquel nous nous sommes livré pour faire de la
Légende dorée une traduction consciencieuse, nous avons dû avoir recours aux
éditions qui semblaient devoir nous offrir les meilleures garanties. Quant au
texte, il convient de le dire, nous avons souvent désespéré de mener à terme
notre entreprise, en présence des difficultés sérieuses qui naissaient presque
,de chaque phrase. Nous avons cru pour un moment être en mesure de les vaincre,
quand nous nous fûmes procuré un exemplaire publié en 1850, à Leipzig, d'après
l'édition princeps.
Ou bien l'édition princeps est remplie de fautes d'impression, ou l'éditeur de
1850 ne savait pas lire un texte en caractère gothique *. L'unique parti qui
nous restait à prendre, était de vérifier les textes dans les ouvrages indiqués
par la Légende : il était pénible, dispendieux. Nous n'avons pas reculé devant
des montagnes de difficultés et. ce nous est un devoir de déclarer que, Jacques
de Voragine avait copié presque partout, compilavit.
* Nous prenons à première vue dans les milliers de fautes que nous avons
corrigées sur notre exemplaire :
autem pour ante fiet pour fuit pater pour praeter
juncti pour vincti voluit pour noluit multa pour mulcta
somnus pour sonitus pulcherrima pour pulcheria passioni pour potioni
baptisatis pour baptisato, etc., etc., etc..
Melchior Cané aura lu dans l'édition princeps !
Quand une légende se trouvait toute faite dans un Père de l'Eglise, elle était
copiée in extenso, ainsi la vie de sainte Paule par saint Jérôme, ainsi dans
saint Ambroise, le récit de la vierge d'Antioche. Sans doute qu'il. en a été de
même pour les actes des martyrs, et sans avoir consulté les Bollandistes, nous
avons pu nous convaincre qu'il a été largement puisé par l'auteur â des sources
respectables, comme il est facile de s'en convaincre par les offices de sainte
Agnès, de sainte Cécile, de saint Clément, des saints Jean et Paul, de saint
André et d'une foule d'autres personnages qui ont certaines parties propres dans
les Bréviaires. Si le texte primitif a été changé, c'était pour lui donner des
tournures plus simples.
Sans accorder le moins du monde que le style de la Légende soit de fer, nous
sommes toutefois loin de le donner pour de l'or. Son mérite c'est d'être simple,
naturel. Ecrit pour les masses, il devait revêtir une certaine naïveté, sous
peine de cesser d'être attrayant ou de ne pas être compris.
Les parties qui effarouchent le plus sont celles qui sont traitées sous la forme
scholastique usitée au moyen âge. La philosophie avait au XIIIe siècle, une
terminologie quintessenciée. Toute subtile qu'elle apparaisse, elle a toujours
été reconnue pour avoir servi à établir de l'ordre et de l'enchaînement dans les
idées. Jacques de Voragine en possédait toutes les ressources, et les emploie
largement quand il s'agit d'expliquer les raisons de la Liturgie des fêtes
solennelles de l'Eglise. Il y a lieu de s'effrayer de la science qu'il déploie
en cette partie, et pour être populaire, il laisse à croire que ses lecteurs
n'étaient pas ce que a critique moderne les estime, c'est-à-dire des gens
étouffés sous une grasse couche d'une ignorance complète.
Donc, tout en tenant compte des fautes imputables aux copistes, maladroits ou
ignorants, comme aussi aux éditeurs peu corrects, nous nous sentons autorisé, ce
semble, à déclarer que, malgré les taches de latinité, malgré quelque désordre
d'ensemble, que nous serions en droit de justifier, dans une certaine mesure, le
style de la Légende dorée est ce qu'il devait être.
Nous pourrions borner ici notre justification de l'œuvre du bienheureux
archevêque de Gênes. Compilateur, il a recueilli ce que les autres ont écrit; il
en a formé un ensemble qu'il donne pour ce qu'il est. Ceci paraîtrait suffire,
mais nous devons aller au-devant de certains reproches qu'on aurait droit de lui
adresser encore pour s'être entouré d'auteurs d'une valeur bien chétive.
Nous commencerons par donner une liste de ceux qui sont cités dans la Légende
dorée. Nous la classons chronologiquement.
Tous les livres de la Bible, y compris le Livre du Juste, dont parle Josué, X,
13.
Ier siècle. Josèphe, les prêtres et les diacres d'Achaïe, saint Denys
1'aréopagite, saint Clément, saint Lin.
IIe siècle, Saint Ignace d'Antioche.
IIIe siècle. Origène, saint Cyprien.
IVe siècle. Saint Hilaire, saint Basile, saint Jean Chrysostome, Eusèbe de
Césarée, Eutrope, saint Athanase, Pallade, saint Ambroise, Amphiloque d'Icone,
Sédulius, saint Grégoire de Nysse.
Ve siècle. Saint Augustin, saint Jérôme, Prosper, Orose, Cassien, Macrobe, saint
Gélase, Prudence, saint Léon, saint Paulin de Nole, Pélage, Gennade, saint
Eucher de Lyon, saint Sévère, Sulpice, Socrate, Sozomène, Théodoril.
VIe siècle. Saint Grégoire le Grand, Cassiodore, saint Fulgence, les vies des
Pères, saint Grégoire de Tours, Dorothée, Boëce, Elpis.
VIIe siècle. Saint Isidore de Séville, Jean diacre, Mahomet.
VIIIe siècle. Saint Jean Damascène, vénérable Bède, saint Germain de
Constantinople, Paul, diacre.
IXe siècle. Walafrid Strabon, la Glose, Méthode, Hincmar, Haymon; Usuard,
Alcuin, Eginhard, Amalaire, Jean Scot, Hericus, Turpin.
Xe siècle. Remi d'Auxerre; Nolker, saint Odon de Cluny.
XIe siècle. Saint Pierre Damien, saint Gérard, Fulbert de Chartres, Hermann
Contract, Adalbode.
PXVI
XIIe siècle. Saint Bernard, Pierre Comestor, saint Anselme, Pierre de Cluny,
Richard de Saint-Victor, Pierre Lombard, Hugues de Saint-Victor, Sigebert de
Gemblours, Calixte Pape, Guillaume de Saint-Thierry; Hernold de Bonneval,
Gilbert, Eckbert, Pierre le Chantre, Léon d'Ostie, Honorius d'Autun, Gratien.
XIIIe siècle. Innocent III, saint Hugues . de Cluny, Hélinand, Jean Beleth,
Guillaume d'Auxerre, Godefroy, de Viterbe, Vincent de Beauvais, Henri :de Gand,
Sicardi, Me Prévost, Pierre le Chantre.
Autres livres qui n'ont pu être classés.
Evangile de Nicodème; — Livre de l'Enfance; — Livre
apocryphe attribué à saint Jean l'Evangéliste;
— Abdias ; — Jean le même que Marc; —
Hégésippe ; — Melito ou Mellitus de
Laodicée; — Les Docteurs, d'Argos ; — Livre des
Sybilles ; — Le rabbin Moïse;
F. Barthélemy ; — Timothée ; — Pierre de Ravenne ; — Sulpice de Jérusalem; —
Théotime; Hubert de Besançon; — Constantin; — Saint Cosmas Vestitor; — Pierre de
Compostelle; — Richard; — F., Albert; — Histoire apocryphe de Pilate ; —
Histoire d'Antioche; — Histoire apocryphe des Grecs; — Une histoire ancienne; —
Plusieurs chroniques ; — Gestes des saints Pontifes; — Glossaires; — Livre des
saints Gervais et Protas; — Les Miracles de la sainte: Vierge; — Livre des
Miracles des Saints; — Missel ambrosien ; — Hymnes.
L'on peut, sans commettre acte d'imprudence, concevoir, une présomption
favorable pour un auteur quia puisé dans un pareil nombre de volumes dont la
très grande partie reproduit les auteurs les plus respectables. Il doit
inspirer, même avant examen, une certaine confiance. Toutefois, comment a-t-on
jugé l'ouvrage du laborieux archevêque de Gênes? Nous l'avons dit plus haut : «
Le style en est barbare. » Comme s'il n'écrivait pas avec le désir de se faire
comprendre de tous, des lettrés et des illettrés ! et comme ces derniers ont
toujours formé le plus grand nombre; il simplifie très souvent le style de
l'auteur qu'il a sous les yeux; pensant avec raison que les savants ne
penseraient pas à se former un style dans un livre écrit à l'usage du vulgaire.
Ses récits ne sont donc pas entachés de prétention. Il cite comme authentiques
des ouvrages apocryphes. »
Nous avons déjà fait nos réserves en constatant, plus haut que le Légendaire va
au-devant de ce reproche quand il prévient toujours son lecteur de n'ajouter pas
foi à certains détails. Sans doute la critique a porté son flambeau dans bien
des passages obscurs où elle a fait de la lumière, mais, après, tout, depuis que
la Légende d'or a. paru, cette critique a-t-elle tout éclairci? Est-ce qu'on
n'entend pas répéter à chaque instant que, sur bien des points, l'histoire est à
refaire ? Pour ne citer qu'un fait; ne met-on pas un entêtement étrange,
aujourd'hui encore, comme au temps de Lannoy, à s'appuyer sur un texte de saint
Grégoire de Tours, pour vouloir détruire; contre toute évidence, des faits
historiques et des traditions aussi nombreuses que respectables ? « La
chronologie de notre Légendaire fourmille d'inexactitudes. » Eh bien, en 1669,
Riccardi comptait soixante-dix systèmes sur l'année de la naissance de
Notre-Seigneur ! Dans un auteur païen, on les excuserait, mais dans une vie de
saints! ! « Il a raconté de faux miracles. » Donc il en rapporte qui sont vrais
: donc il prête foi à la parole de par laquelle l'Homme-Dieu assure à ses
disciples qu'ils opéreront des prodiges bien autrement extraordinaires que les
siens propres.
Tout au plus pourrait-on l'accuser d'avoir jugé comme miraculeux des faits dont
les éléments devraient être attribués à une cause naturelle; mais encore, il y
aurait lieu de discuter les coïncidences.. Après tout, le bienheureux Jacques de
Voragine n'enseigne nulle part ce qui n'est pas de foi, savoir : que l'Eglise
exigerait de ses enfants une croyance explicite à tous les miracles. En bien des
circonstances, on pourrait être taxé de témérité en ne donnant pas une adhésion
complète à ce que l'Eglise elle-même propose à l'admiration des fidèles,
pourtant on n'aurait pas alors encouru la qualification d'hérétique, ni même de
schismatique.
Au reste, examiner au point de vue théologique les miracles relatés dans la
Légende, ne saurait entrer dans le plan de. ce travail. Quoi qu'il en soit, si
cette étude était plus développée, on ne pourrait se dispenser de faire une
appréciation qui aurait pour résultat de démontrer que dans la Légende d'or,
comme dans tous les hagiographes, les faits merveilleux doivent être partagés en
deux catégories : la première renfermerait les faits qu'on a considérés comme
des symboles et des figures, faute de pouvoir lés démontrer historiquement ; la
seconde comprendrait ceux dans lesquels la critique la plus sévère ne peut
s'empêcher de reconnaître une causé surnaturelle. La Théologie les appelle
proprement miracles et l'Eglise les admet comme tels.
Enfin il serait impertinent d'admettre ce qui a été dit au sujet des Légendes
des Saints, qu'elles seraient calquées sur les chansons des jongleurs.. Si, en
avançant cette énormité, on a voulu dire que, dans tous les temps, on a chanté
sur les places publiques des cantiques, tranchons le mot des complaintes, on est
aveugle de ne pas reconnaître dans ces pièces, des copies, des traductions de ce
que la liturgie appelle Séquences et contestations.
Voici en quels termes Bollandus prend la cause de Jacques de Voragine contre
Wicélius et Vivès.
« Où donc trouvez-vous, bon Wicélius, que Jacques cherche à faire de la
mythologie ? Certainement je suis loin d'approuver tout ce qu'il écrit;
cependant qu'il ait suivi d'anciens documents, je n'en saurais douter; je trouve
même que la majeure partie de ses histoires s'accorde avec les pièces antiques
et originales.
« Je ne les ai pas débrouillées toutes, et du moment où j'ai trouvé la source,
je ne regarde pas comme une nécessité d'en suivre tous les ruisseaux. Je me
contente de constater s'ils découlent de cette source, si leurs eaux ne sont pas
troubles, si leur cours n'est pas trop lent, s'ils ne charrient pas de vase du
marais qu'ils arrosent. J'établis la confiance que j'accorde aux abréviateurs ou
aux commentateurs sur la comparaison que je fais de leurs écrits avec les
anciennes pièces.
Je pense donc que la Légende est le plus souvent la victime de l'injure dans les
jugements qu'en portent les modernes. — Est-ce donc une nécessité, si on ne veut
pas encourir le mépris de Wicélins, de prendre dans Eusèbe tout ce qu'on dit dés
Saints? etc... Quant à L. Vivès, il fut encore plus sévère et plus acerbe que
Wicélius contre la Légende d'or. Toujours j'ai fait grand cas de Vivès. C'est.
un homme profondément érudit, plein de gravité et de prudence. Je partage son
avis, quand il réclame, dans les écrits concernant les Actes des Saints, plus
d'exactitude que l'on en a ordinairement apporté : mais quand il maltraite le
saint et savant auteur de la. Légende en ces termes : « C'est un cœur de plomb,
une bouche de fer », je m'en étonne de la part d'un personnage si grave, si
modéré. Peut-être avait il emprunté cela d'Erasme., son maître, Erasme cet
aristarque très sévère qui trouve à reprendre dans chaque auteur et n'en laisse
presque pas un à l'abri de ses coups. Il a ce ridicule de critiquer ce qu'il ne
comprend pas et, ce qu'il ignore. Que le style de Jacques de Voragine ne soit
pas plus châtié que celui des écrivains de son temps, je l'accorde : toujours
est-il que c'était non seulement un savant et un saint, mais qu'il était doué
d'une prudence, d'un jugement remarquables, et plus apte que Vivès et Erasme à
discerner dans ses écrits ce qui mérite approbation. *. » Assurément Bollandus
est compétent ou personne ne l'est.
Ozanam a constaté l'influence exercée sur la. poésie par la Légende; elle a
inspire aussi tous les arts; la peinture et la sculpture, y ont trouvé des
motifs sans nombre. Il n'est aucun de nos monuments religieux et civils qui ne
reproduise pour les premiers presque toujours et souvent pour les seconds les
récits de Jacques de Voragine. Avant lui, un chanoine d'Amiens, celui qui sans
le moindre doute a inspiré à l'archevêque de Gênes le plan de son livre, Jean
Béleth rapporte, dans son Rational des divins offices, les particularités les
plus saillantes des Vies des Saints, mais le savant chanoine n'ayant pas donné,
de larges développements à ce côté de son travail, force fut aux
entailleurs, aux peintres-verriers de. rechercher des sujets dans la Légende qui
devint pour eux un véritable manuel d'Iconographie et de Liturgie.
Le curieux amené sous le porche comme dans l'intérieur de l'admirable cathédrale
d'Amiens reste stupéfait en contemplant ses statues gigantesques et ses frêles
bas-reliefs ciselés depuis XIIIe jusqu'au XVIe siècle ; tout cela cependant
reste muet et incompris, si l'on n'a pas recours à la Bible et à la Légende.
* Bollandus, Acta Sanctorum, Januar, t. I, p. XVIII.
J'ai nommé la cathédrale d'Amiens de préférence à toutes les autres, car de
toutes les basiliques du moyen âge, c'est incontestablement celle où
l'iconographie, a été développée avec le plus d'ensemble. Si l'on veut se rendre
compte des sculptures jetées à profusion sur la cathédrale de Chartres, c'est
alors que la Légende devient indispensable, parce qu'il est difficile, sinon
impossible, de découvrir le plan sur lequel ont été disposés les colosses qui
peuplent ces porches magnifiques et de donner un nom aux statuettes placées
autour d'eux, sans trop d'ensemble, paraît-il.
C'est avec la pensée. d'être utile aux artistes et aux savants que nous avons
consacré une grande partie de notre vie à l'étude de la Légende dorée dont nous
avons essayé une traduction aussi fidèle que possible.
L'abbé J.-B. M. ROZE, Chanoine honoraire de la cathédrale d'Amiens.
LÉGENDE DU BIENHEUREUX JACQUES DE VARAZZE
PRISE DANS L'HISTOIRE DES HOMMES CÉLÈBRES DE L'ORDRE DE SAINT DOMINIQUE ET DANS
QUÉTIF ET ECHARD
Le bienheureux Jacques, surnommé de Varaggio; du lieu de sa naissance
aujourd'hui appelé Varazze, sur la route qui côtoie la mer de Savone à Gênes,
naquit vers l'an 1230.
Jeune encore, il entra dans l'ordre, de saint Dominique en 1241 et s'y fit
remarquer par sa piété, la régularité de sa conduite, son amour pour l'étude,
son zèle du salut des âmes et par une prudence consommée dans l'exercice des
fonctions qui lui furent confiées. Il enseigna les Saintes Lettres en différents
endroits et mérita par le charme de sa parole et la pureté de son langage de
prêcher dans les églises importantes de l'Italie, pendant l'Avent et le Carême.
Les succès de ses prédications furent abondants. Son mérite le fit élire prieur,
de son ordre, et, en 1267, il fut chargé du gouvernement général des couvents
que les frères prêcheurs possédaient dans la Lombardie.
Bernard Guidonis prétend qu'il remplit ces fonctions l'espace de dix-huit ans
sans interruption : mais il se trompe; car il fut remplacé dans l'assemblée
générale tenue à Paris en 1286. Plus tard en 1288, dans l'assemblée de Lucques,
il fut nommé définiteur de sa province et en 1290, il fut un des quatre choisis
à Ferrare par les cardinaux Latinus des Ursins et Hugues de Bilione pour porter
la démission de Munion, général de tout l'ordre; au nom du pape Nicolas IV. Il
rendit à Munion ce témoignage qu'il s'était acquitté de sa charge avec un
profond désintéressement, et ne fut pas le seul à gémir de l'affront que
recevait en cette circonstance l'ordre de saint Dominique blessé par là dans sa
dignité.
Toutefois il ne perdit pas les bonnes grâces du souverain
Pontife, puisque, en 1292, il fut élevé sur le
siège archiépiscopal de Gênes, et appelé
à Rome par le pape qui voulait le sacrer de ses propres. mains.
Mais Nicolas IV étant mort le vendredi saint, 4 avril, le
Sacré Collège décida en consistoire que la
République de Gênes ne devait pas être privée
plus longtemps de son évêque et ce fut le cardinal
Latinus, évêque d'Ostie, dont il a été
question déjà, qui le sacra le dimanche de Quasimodo, 13
avril. Dans la même semaine il reçut le Pallium, et
aussitôt après il alla prendre le gouvernement de son
diocèse.
Il donna tous ses soins à y faire fleurir les bonnes mœurs par ses exemples,
par sa parole et par les sages mesures qu'il adopta. Aucune difficulté n'était
insurmontable pour notre bienheureux. Qu'il suffise de dire, d'après le
témoignage unanime de ses contemporains, que pendant les six années de son
épiscopat, il fut le plus vigilant comme le plus aimé des pasteurs. C'était un
évêque des premiers siècles. Il éteignit les discordes qui embrasaient la ville.
Il célébra un synode solennel de toute la Province avec un grand appareil. Ses
revenus étaient employés au soulagement des pauvres; il allait jusqu'à se priver
du nécessaire.
La mort vint le surprendre au milieu de ses bonnes œuvres, à l'âge de 70 ans
environ. Bernard de Guidonis n'est pas exact en fixant cette époque à 4299 ou
1300, le I4 juillet, puisque Boniface VIII lui donna pour successeur, le 3 des
nones de février et l'an 5 de son pontificat, F. Porchet Spinola, de l'ordre des
Frères-Mineurs. Or, l'an 5 de Boniface VIII ne peut être qu'en 1299. Le
bienheureux Jacques de Voragine serait donc mort en 1298. Son corps fut, ainsi
qu'il l'avait exigé, inhumé à Gênes dans l'église de saint Dominique; à gauche
du maître-autel. On rapporte que Boniface VIII, en lui imposant des cendres, au
commencement du carême, les lui aurait jetées dans les yeux en parodiant les
paroles de la Liturgie : « Memento, homo, quia pulvis est, et in pulverem
reverleris : Souviens-toi que tu es Gibelin et qu'avec tes Gibelins tu
retourneras au néant. » Mais tout le monde s'accorde à dire que c'est une fable,
puisqu'il n'y eut entre le pape et lui la moindre querelle de quelque nature que
ce fût. Peut-être a-t-on voulu parler de son successeur qui eut à souffrir de
grandes difficultés dans son administration.
Pendant qu'il était chez les FF.- PP. et durant son épiscopat, il composa un
grand nombre d'ouvrages. Le premier, fut la Légende des Saints qu'il compila en
un volume. Il emprunta beaucoup à l'Histoire ecclésiastique, à l'Histoire
tripartite et à différentes chroniques. Après le prologue, l'ouvrage commence
par ces mots: Adventus Dni.
Le succès de ce livre fut immense, tout le monde le dévora, et indépendamment
des nombreux manuscrits qui en existent, on compte. Plusieurs éditions
incunables. Il serait bien difficile de les signaler toutes ; ce fut peut-être
le livre imprimé le plus souvent avec la Bible et l'Histoire scholastique de P.
Comestor.
On a encore, de Jacques de Varazze, des Sermons qui furent imprimés et qui sont
devenus assez rares ; une traduction de la Bible en italien; un livre sur saint
Augustin; une chronique de Gênes qu'il polisse jusqu'en 1295 : une histoire des
archevêques ses prédécesseurs : un Mariale ou les éloges de la sainte Vierge;
une table historique de la Bible, etc.
Ces ouvrages, ainsi que la bibliothèque dont nous avons donné précédemment le
catalogue, d'après ses citations de la Légende, offrent la preuve qu'il fut un
homme studieux, savant et éclairé.
On lit dans Godescard que. le pape Pie VII a confirmé en 1816 le culte qu'on lui
rendait de temps, immémorial, et l'a déclaré bienheureux. Ce temps immémorial
dont parle le savant hagiographe rappelle que les Dominicains célèbrent, avec un
office propre, la fête du bienheureux Jacques, le 13 juillet:
Prologue sur les Légendes des Saints recueillies par Jacques de Voragine du pays
Génois, de l'ordre des Frères Prêcheurs.
Tout le temps de la vie présente se divise en quatre parties : Le temps de la
déviation, de la rénovation ou du retour, de la réconciliation et du pèlerinage.
1- Le temps de la Déviation, commencé à Adam après son éloignement de Dieu, a
duré jusqu'à Moïse. Il est représenté par 1'Eglise depuis la Septuagésime,
jusqu'à Pâques. Aussi alors récite-t-on le livre de la Genèse où est racontée la
déviation de nos premiers parents.
2- Le temps de la Rénovation ou du retour, commencé à Moïse, a duré jusqu'à la
naissance de J.-C. Dans cet intervalle les hommes ont été rappelés et renouvelés
à la Foi par les Prophètes. L'Eglise le reproduit de l'Avent à la Nativité de
J.-C. ; pendant cette période on lit Isaïe qui traite évidemment de cette
rénovation.
3- Le temps de la Réconciliation est celui dans lequel nous avons été
réconciliés par le Christ. L'Église le reproduit de Pâques à la Pentecôte
pendant lequel se lit l'Apocalypse qui traite. pleinement du mystère de la
réconciliation.
4- Le temps du Pèlerinage est celui de la vie présente, dans laquelle nous
voyageons et nous combattons toujours. Ce temps est déterminé par l'Église de
l'Octave de la Pentecôte à l'Avent dit Seigneur. Elle lit alors les livres des
Rois et des Macchabées, où sont racontés une foule de combats, emblèmes de notre
combat spirituel.
Pour le temps qui s'écoule de la Nativité de N.-S. à la septuagésime, il est en
partie renfermé sous le temps de la Réconciliation, époque de joie, qui dure
depuis la Nativité jusqu'à l'octave de l'Épiphanie, et en partie sous le temps
du Pèlerinage, à compter de l'Octave de l'Épiphanie jusqu'à la Septuagésime.
Cette, quadruple variété de temps peut encore s'expliquer comme il suit:
Premièrement par la différence des quatre saisons.
L'hiver se rapporte au premier temps,
le printemps au second,
l'été au troisième
l'automne au quatrième
La raison de ces rapports est assez évidente.
Secondement par les quatre parties du jour
à la nuit correspond le premier temps,
au matin le second,
à midi le troisième,
au soir le quatrième.
Et quoique la déviation ait précédé la
rénovation, cependant l'Église préfère
commencer tous ses offices plutôt au temps de la
rénovation qu'à celui de la déviation,
c'est-à-dire à l'Avent plutôt qu'à la
Septuagésime, pour deux motifs. Le premier, afin de ne
paraître pas commencer dans le temps de l'erreur. Elle tient au
fait, sans s'astreindre à suivre l'ordre du temps dans lequel il
s'est passé ; les évangélistes procèdent
eux-mêmes ainsi. La seconde, parce que par l'Avènement de
J.-C., tout a été renouvelé, et c'est le motif qui
a fait donner à ce temps le nom de rénovation.
«Voilà que je fais tout nouveau » (Apocalyp., XXI).
C'est donc avec raison que l'Église commence alors tous ses
offices.
Or, afin de conserver l'ordre établi par l'Église, nous traiterons :
I. des fêtes qui tombent entre le temps de la Rénovation que l'Église-célèbre de
l'Avent à Noël;
II. des fêtes qui arrivent pendant -le temps de la Réconciliation d'une part et
du Pèlerinage d'autre part, honorées par l'Église de Noël à la Septuagésime;
III. des fêtes qui se célèbrent dans la Déviation, c'est-à-dire de la
Septuagésime jusqu'à Pâques ;
IV. des fêtes du temps de la Réconciliation, de Pâques à la Pentecôte; V° de
celles qui arrivent dans le temps du Pèlerinage célébré par l'Église de la
Pentecôte à l'Avent du Seigneur.
LA LÉGENDE DORÉE
Des fêtes qui arrivent dans le temps de la rénovation, temps que l’Église
reproduit à partir de l’Avent jusqu'à la Nativité du Seigneur.
L'AVENT DU SEIGNEUR
L'Avent du Seigneur est renfermé dans quatre semaines pour marquer les quatre
sortes d'avènements de Jésus-Christ, savoir : en la chair, en l’esprit, en la
mort et au jugement. La dernière semaine n'est pas tout à fait complète, parce
que la gloire qui sera accordée aux saints, lors du dernier avènement, n'aura
jamais, de fin. C'est aussi la raison pour laquelle le premier répons du 1er
dimanche d'Avent a quatre versets, y compris le Gloria Patri, afin de désigner
ces quatre avènements. C'est au lecteur à juger dans sa prudence auquel des
quatre il préfère donner son attention. Or, bien qu'il y ait quatre sortes
d'avènements, cependant l’Église s'occupe spécialement de deux; celui en la
chair et celui du jugement, dont elle semble faire la mémoire : comme on le voit
dans l’office de ce temps.
De là vient encore que le jeûne de l’Avent est en partie un jeûne de joie et en
partie un jeûne de tristesse *; car en raison de l’avènement en la chair, c'est
un jeûne de joie, et en raison de l’avènement du jugement, c'est un jeûne de
tristesse.
* L'Avent, qui a toujours été pour l’Eglise un temps de pénitence, était
autrefois sanctifié par le jeûne comme le carême. Cf. Beleth, chanoine d'Amiens,
Rationale divinorum. officiorum, Guillaume Durand, Rupert, D. Menard, sur le
Sacramentaire de saint Grégoire, Martène et Durand, Baillet, etc.
Et pour l’indiquer, l’Eglise chante alors quelques cantiques de joie, à
l’occasion de cet avènement de miséricorde et de jubilation; elle en omet
quelques autres, à cause de l’avènement d'une justice pleine de sévérité et
d'affliction.
Par rapport à l’avènement en la chair, on peut établir trois considérations :
son opportunité, sa nécessité et son utilité. L'opportunité se tire en premier
lieu du côté de l’homme qui, d'abord, sous la loi de nature, fut convaincu
d'avoir perdu la connaissance de Dieu : de là sa chute dans les abominables
erreurs de l’idolâtrie et l’obligation dans laquelle il se trouva de crier et de
dire :
« Seigneur, éclairez mes yeux... » (Illumina ocidos meos, Ps. XII). Vint ensuite
le commandement de la loi sous laquelle l’homme fut convaincu d'impuissance.
Auparavant il criait : « Tous sont disposés à obéir, mais il n'y a personne pour
commander; » il était seulement instruit, mais non délivré du péché; aucune
grâce ne l’aidait pour faire le bien; alors il fut forcé de crier et de dire : «
Il y a quelqu'un pour commander, mais il ne se trouve personne pour obéir. »
donc le Fils de l’homme arriva en temps opportun, quand l’homme fut convaincu
d'ignorance et d'impuissance; car s'il fût venu plus tôt, l’homme, peut-être,
eût attribué son salut à ses propres mérites, et par conséquent il n'eût pas eu
de reconnaissance envers son médecin.
L'opportunité se tire, en second lieu, du côté du temps, puisque le Sauveur vint
dans la plénitude du temps (Galates, IV). « Beaucoup se demandent, dit saint
Augustin, pourquoi J.-C. n'est pas venu plus tôt; c'est que la plénitude du
temps n'était pas encore arrivée, d'après la disposition de celui par lequel
toutes choses ont été faites dans le temps. » Enfin dès qu'arriva la plénitude
du temps, vint celui qui devait nous délivrer du temps. Or une fois délivrés du
temps, nous arriverons à cette éternité où le temps aura disparu.
En troisième lieu, l’opportunité se tire du côté de la blessure et de la
maladie. Comme elle était universelle, il devint opportun de fournir un remède
universel, ce qui fait dire à saint Augustin : « Alors arriva le, grand médecin,
quand par tout l’univers souffrait abattu le grand malade. » C'est la raison
pour laquelle l’Eglise, dans les sept antiennes qu'elle chante avant la Nativité
de Notre-Seigneur, montre l’innombrable complication de ces maladies et réclamé
pour chacune d'elles l’intervention du médecin : car, avant la venue du Fils de
Dieu en la chair, nous étions ignorants ou aveugles, engagés dans la damnation
éternelle, esclaves du démon, enchaînés à la mauvaise habitude du péché,
enveloppés de ténèbres, enfin des exilés chassés de leur patrie.
Nous avions donc besoin d'un docteur, d'un rédempteur, d'un libérateur, d'un
émancipateur, d'un éclaireur et d'un Sauveur. Comme nous étions des ignorants et
due nous avions besoin d'être instruits par le Fils de Dieu, voilà pourquoi tout
d'abord, dans la première antienne, nous chantons : « O Sapientia... O sagesse
sortie de la bouche du Très-Haut... venez nous enseigner la voie de la prudence.
» Mais à quoi eût servi d'être instruits, si nous ne dussions pas être rachetés
? aussi demandons-nous que le Fils de Dieu nous rachète, quand nous lui crions
dans la seconde antienne : « O Adonaï... O Adonaï, chef de la maison d'Israël...
venez, étendez votre bras pour nous racheter. » Mais à quoi bon avoir été
instruits et rachetés, si après notre rédemption nous eussions encore été
retenus captifs? C'est alors que nous demandons d'être délivrés, quand, dans la
troisième antienne, nous chantons : « O radix Jesse... O rejeton de Jessé...
venez nous délivrer; ne tardez pas. » Mais être délivrés et être rachetés,
qu'était-ce pour des captifs, s'ils n'étaient cependant pas encore dégagés de
tout lien, de manière à ne pas s'appartenir et ne pouvoir librement aller où ils
voudraient? Il était donc peu avantageux qu'il nous eût rachetés et délivrés, si
nous restions encore enchaînés. C'est pourquoi nous demandons à être dégagés de
tous les liens du péché, quand, clans la quatrième antienne, nous disons à haute
voix :
« O clavis David... O clef de David... venez, faites sortir de sa prison le
captif assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort. »
Or parce que ceux qui sont restés longtemps dans une prison, ont les yeux
troubles et ne sauraient distinguer les objets, libérés alors de la prison, il
nous reste à être éclairés pour voir où nous devons aller, et dans la cinquième
antienne nous nous écrions : « O oriens... O orient, splendeur de lumière
éternelle... venez et éclairez ceux qui sont assis dans les ténèbres et à
l’ombre de la mort. » Mais que sert d'être instruits, rachetés, délivrés de tous
nos ennemis et éclairés, si nous ne devions être sauvés? Donc dans les deux
antiennes suivantes, nous demandons d'être sauvés, en disant : « O Rex Gentium...
O Roi des Nations... venez sauver l’homme que vous avez formé du limon. » Et
encore : « O Emmanuel... O Emmanuel... venez nous sauver, ô Seigneur notre Dieu.
» Par la première, nous demandons le salut des, nations, en disant : « O Roi des
Nations. » Par la seconde, nous réclamons le salut des Juifs, auxquels Dieu
avait donné la loi; en sorte que nous disons : « O Emmanuel, notre roi et notre
législateur. »
L'utilité de l’avènement de J.-C. est attribuée à diverses causes par différents
saints. Dieu lui-même, en saint Luc (IV), dit être venu et avoir été envoyé pour
sept utilités : « L'Esprit du Seigneur est sur moi... » Il expose successivement
en ce passage, qu'il a été envoyé pour consoler les pauvres, guérir ceux qui
sont affligés, délivrer les captifs, éclairer les ignorants, remettre les
péchés, racheter tout le genre humain et pour rendre à chacun selon ses mérites.
Saint Augustin donne trois raisons de l’utilité de l’avènement de J.-C. : « Dans
ce siècle livré à la malice, dit-il, qu'y a-t-il, si ce n'est naître, travailler
et mourir? Voilà les denrées de notre pays : et c'est pour se les procurer que
le marchand est descendu.
Or par la raison que le marchand donne et reçoit, qu'il donne ce qu'il a et
qu'il reçoit ce dont il est privé, J.-C., dans ce marché, donne ce qu'il a et
reçoit ce qui se trouve ici-bas en abondance : la naissance, le travail et la
mort. En échange il donne de renaître, de ressusciter et de régner
éternellement. Ce céleste marchand vient à nous pour recevoir le mépris
et combler d'honneurs, pour subir la mort et octroyer la vie, pour épuiser
l’ignominie et donner la gloire. »
Saint Grégoire énumère quatre utilités ou causes de, l’avènement de J.-C. : «
Tous les orgueilleux issus de la race d'Adam, dit ce Père, n'avaient pour but
que d'aspirer à tous les bonheurs ici-bas, d'éviter les adversités, de fuir les
opprobres et de rechercher la gloire. Or le Seigneur, en s'incarnant, vient
subir l’adversité, mépriser le bonheur, embrasser les opprobres et fuir la
gloire. Le Christ attendu arrive ; aussitôt il nous apprend des choses
nouvelles, par là il opère des merveilles et détruit le mal. »
Saint Bernard en assigne d'autres causes : « Nous souffrons, dit-il, bien
misérablement de trois sortes de maladies, car nous sommes faciles à séduire,
faibles pour agir et fragiles pour résister. Si nous voulons discerner entre lé
bien et le mal, nous nous trompons; si nous essayons de faire le bien, le
courage nous manque ; si nous faisons des efforts pour résister au mal, nous
nous laissons vaincre. De là la nécessité de la venue d'un Sauveur, afin qu'en
habitant avec nous par la foi, il illumine notre aveuglement; qu'en restant avec
nous, il aide à notre infirmité et qu'en se posant pour nous, il protège et
défende notre fragilité. »
Considérons deux faits par rapport au second avènement, c'est-à-dire au jugement
. ce qui le précédera et ce qui l’accompagnera. Trois choses le précéderont; ce
seront des signes terribles : l’Antéchrist avec ses impostures et la violence du
feu. Les terribles signes précurseurs du jugement sont au nombre de cinq dans
saint Luc (XXI) : « Il y aura des signes dans le soleil; la lune et les étoiles;
et sur la terre, la consternation des peuples, au bruit de la mer et des flots.
» Les trois premiers signes sont dépeints dans l’Apocalypse (VI). « Le soleil
devint noir comme un sac de poil, la lune paraissait être du sang et les étoiles
du ciel tombèrent sur la terre. » Or le soleil s'obscurcira ou quant à sa
lumière, comme s'il paraissait gémir sur la mort du père de famille,
c'est-à-dire de l’homme, ou parce qu'il surviendra mue plus grande lumière,
savoir la lumière de J.-C., ou d'après une manière de parler métaphorique, parce
que, selon saint Augustin, la vengeance divine sera si rigoureuse que le soleil
lui-même n'osera regarder, ou, d'après une signification mystique, parce que le
soleil de justice, J.-C. , sera alors si obscurci que pas un n'osera confesser
son nom. Il est ici question du ciel aérien et ces étoiles dont on parle ne sont
autre chose que là substance qui parait être celle de ces astres; alors il est
dit qu'elles tomberont du ciel, comme si c'était la chute d'une substance, ainsi
qu'on le pense communément des corps qui s'abaissent. L'Ecriture se conforme ici
à notre manière ordinaire de parler.
L'impression qui en résultera sera immense, parce que ce sera le feu qui
dominera; le Seigneur agissant ainsi afin d'imprimer de l’effroi aux pécheurs.
Ou bien encore on dit que les étoiles tomberont, parce qu'elles projetteront au
loin des queues pareilles à celles des comètes; ou bien que beaucoup qui
paraissaient briller dans l'Eglise comme des étoiles, feront de lourdes chutes;
ou enfin qu'elles perdront leur lumière et deviendront complètement invisibles.
Le quatrième signe sera: la détresse sur la terre :c'est ce qu'on lit dans saint
Mathieu (XXIV) : « Il y aura alors une affliction telle qu'il n'y en a point eu
de pareille depuis le commencement du monde, etc. » Quelques-uns mettent pour
cinquième signe le bouleversement de la mer détruite avec un grand fracas et
transformée, selon ces paroles de l’Apocalypse (XXI) : « Et la mer n'existe
plus. » D'après d'autres, ce sera un bruit causé par le fracas des vagues qui
s'élèveront de quarante coudées au-dessus des montagnes et qui ensuite
tomberont. Saint Grégoire suit ici le sens littéral : « Alors il y aura une
perturbation étrange et insolite sur la mer et les flots. » Saint Jérôme, en ses
Annales des Hébreux *, trouve quinze signes précurseurs du jugement. Seront-ils
successifs ou intermittents ? il ne s'en explique pas.
* Le B. Jacques de Voragine copie tous ces détails dans l’Histoire Scholastique
de Pierre Comestor.
–Le premier jour, la mer s'élèvera droit comme un mur de quarante coudées
au-dessus des plus hautes montagnes. Le 2e jour, elle s'abaissera au point
d'être presque invisible; le 3e jour, des bêtes marines nageront au-dessus de la
mer et pousseront des rugissements qui s'élèveront jusqu'au ciel et Dieu seul
aura l’intelligence de leurs mugissements; le 4e, la mer et l’eau brûleront ; le
5e, les arbres et les herbes se couvriront d'une rosée de sang : s'il faut en
croire quelques auteurs, ce cinquième jour encore, tous les oiseaux du ciel se.
rassembleront dans les champs, chaque espèce à part, sans manger ni boire, mais
resteront transis, à l’arrivée prochaine du souverain Juge. Au 6e jour,
crouleront les édifices; on dit qu'en ce 6e jour encore la foudre ira du coucher
du soleil jusqu'à son lever contre la face du firmament. Au 7e jour, les pierres
s'entrechoqueront et se partageront en quatre, et on prétend que chaque morceau
se frappera, l’homme ne pourra s'en expliquer le son, Dieu seul le comprendra.
Dans le 8e jour, tremblement de terré général, si violent, dit-on, que pas un
homme, pas un animal ne pourra rester debout, mais tous seront jetés à terre. Le
9e , la terre sera nivelée et les collines et toutes les montagnes seront
réduites en poussière. Le 10e, les hommes sortiront des cavernes et iront comme
des hébétés, sans pouvoir se parler les uns aux autres. Le 11e les ossements des
morts se lèveront et se tiendront sur leurs sépulcres, car depuis le lever du
soleil jusqu'à son coucher, tous les tombeaux s'ouvriront pour que les morts en
puissent sortir. Le 12e jour, chute des étoiles : tous les astres, fixes et
errants, épandront des chevelures enflammées et changeront de substance. En ce
jour encore, tous les animaux viendront mugir dans la campagne, restant sans
manger ni boire. Au 13e jour, mort des vivants, pour ressusciter avec les
autres. Le 14e jour, le ciel et la terre brûleront. Dans le l5e jour seront
créés de nouveaux cieux et une nouvelle terre, puis la résurrection générale.
–Le second fait qui précédera. le jugement sera le prestige de l’Antéchrist. Ses
efforts auront pour but de tromper les hommes de quatre manières : 1° par la
ruse qu'il emploiera- pour interpréter à faux les Ecritures : car il voudra
persuader et prouver par l’Ecriture sainte qu'il est le Messie promis dans la
loir et il détruira la loi de J.-C., pour établir la sienne. Sur ces paroles du
psaume : « Etablissez sur eux un législateur, etc. » La glose porte que ce
législateur est l’Antéchrist. Sur ces autres de Daniel (XI) : « Et ils mettront
dans le temple l’abomination de la désolation. »
La glose dit : « l’Antéchrist siègera, dans le temple comme une divinité, pour
abolir la loi de Dieu; 2° il trompera par ses œuvres miraculeuses. La 2e épître
aux Thessaloniciens porte (2-9) : « Il viendra accompagné de la puissance de
Satan, avec toutes sortes de miracles, de signes et de prodiges trompeurs.
L'Apocalypse dit (XIII, 13) : « Et il fit des signes, jusqu'à faire descendre du
feu du ciel en terre. » La glose ajoute: «Comme l’esprit saint fut donné aux
apôtres en forme de feu ; ceux-là donneront l’esprit malin sous la forme du feu;
» 3° il trompera par l’abondance de ses dons (XI, 39) : « Il leur donnera
beaucoup de puissance, dit Daniel (XI, 39) et il partagera la terre
gratuitement. La glose ajoute : « l’Antéchrist comblera de présents ceux qu'il
aura trompés, et il partagera la terre entre les soldats de son armée. » En
effet ceux qu'il n'aura pu soumettre par la crainte, il les subjuguera par
l’avarice; 4° il séduira par les supplices qu'il infligera. «Il fera, ajoute
Daniel (VIII), un ravage étrange et au delà de toute croyance. »
Saint Grégoire dit encore, en parlant de l’Antéchrist : « Il tue ceux qui sont
robustes, quand il vainc corporellement ceux qui n'ont point été vaincus. »
–Le troisième signe précurseur du jugement sera la véhémence du feu, qui
paraîtra devant la face du souverain juge. Ce sera Dieu lui-même qui enverra ce
feu, 1° pour renouveler le monde; il purifiera et renouvellera tous les
éléments, et comme les eaux du déluge, il s'élèvera de 25 coudées au-dessus de
toutes les montagnes. L'Histoire scholastique * prétend que les ouvrages des
hommes ne sauraient atteindre une plus grande élévation ; 2° pour purifier les
hommes, parce qu'il tiendra lieu du purgatoire à ceux qui seront trouvés encore
vivants ; 3° pour le plus affreux supplice des damnés; 4° pour le plus grand
éclat des saints. Car, selon saint Basile, Dieu, après avoir purifié le monde,
séparera la chaleur de la lumière ; cette chaleur il l’enverra tout entière pour
être le plus grand tourment des damnés, et la lumière ira vers les bienheureux
pour augmenter leur joie.
* Chapitre XXXIV. L'Histoire scholastique est l’œuvre de Pierre Comestor,
chanoine et doyen de Sainte-Marie de Troyes, qui vivait dans la seconde moitié
du XII° siècle
Bien des circonstances accompagneront le jugement : 1° La discussion du juge :
Le juge descendra dans la vallée de Josaphat pour juger les bons et les
méchants; il placera les bons à droite et les méchants à gauche. On doit croire
qu'il occupera un endroit élevé pour pouvoir être vu. Il ne faut pas penser que
tous seront dans cette petite vallée ; ce qui serait chose puérile, dit saint
Jérôme; mais ils seront là, et dans les lieux environnants. Sur un petit espace
de terre peuvent se placer des milliers d'hommes, surtout quand on les presse.
Et encore, s'il est besoin, les élus seront élevés dans l’air, en raison de
l’agilité de leurs corps. Les damnés pourront être :aussi suspendus par la
puissance de Dieu.
Alors le juge discutera avec les méchants, et il leur fera un crime des œuvres
de miséricorde qu'ils n'auront pas accomplies; tous alors pleureront sur
eux-mêmes, selon ce que dit saint Chrysostome sur saint Mathieu : «Les juifs
pleureront sur eux-mêmes à la vue de J.-C. vivant et vivifiant, qu'ils
regardaient comme un homme ayant subi la mort et en voyant son corps avec ses
plaies, ils seront convaincus et ne pourront nier leur crime. » Les gentils
pleureront aussi sur eux-mêmes, trompés qu'ils avaient été par les nombreuses
discussions des philosophes; ils pensaient que c'était folie et chose
irrationnelle d'adorer un Dieu crucifié. Les chrétiens pécheurs pleureront sur
eux-mêmes, pour avoir mieux aimé le monde que Dieu ou J.-C. Les hérétiques
pleureront sur eux-mêmes pour avoir dit que J.-C. était simplement un homme qui
avait été crucifié, quand ils verront en lui le juge que les juifs ont fait
souffrir. Sur elles-mêmes pleureront toutes les tribus de la terre; car il n'y
aura plus de force pour lui résister, plus de faculté de fuir de sa présence,
plus de moyen de faire pénitence, plus de temps laissé à la satisfaction..
Tout sera dans l’angoisse, il ne restera de place que pour le
deuil. 2° La différence des rangs. Saint Grégoire
s'exprime ainsi : « Au jugement, il y aura quatre rangs : deux
dés réprouvés et deux des Elus. Les uns sont
jugés et condamnés, comme ceux auxquels il est dit :
« J'ai eu faim et vous ne m'avez pas donné à
manger. » D'autres ne sont pas jugés et sont
condamnés ; tels sont ceux dont il est dit :, « Celui qui
n'aura pas cru a déjà été jugé ;
» car ceux-là n'écoutent pas les paroles du juge,
qui n'ont pas voulu garder la foi, pas même en un seul point. Les
autres sont jugés et règnent : tels sont les parfaits qui
jugeront les autres, non pas qu'ils portent la sentence, cela
n'appartient, qu'au juge; mais on dit qu'ils jugent, en assistant le
juge. Ce sera d'abord un sujet d'honneur pour les saints de
siéger avec le souverain juge, ainsi qu'il l’a promis
(Mathieu, V, 9). « Vous serez placés sur des trônes
pour juger, etc... » Ensuite ils témoigneront de la
sentence du juge; ils l’approuveront comme ont coutume de faire
ceux qui la souscrivent. Au psaume CXLIX, il est dit : « Ils
écriront la minute du jugement. » En troisième
lieu, leur assistance sera pour la condamnation des damnés :
elle sera portée contre eux d'après le témoignage
des œuvres de leur vie; 3° Les insignes de la Passion, qui
sont : la croix, les clous et les cicatrices imprimées sur le
corps de J.-C. Telles seront: 1° Les preuves ostensibles de sa
victoire glorieuse; aussi les verra-t-on resplendissantes de gloire. Ce
qui fait dire à saint Chrysostome sur saint Mathieu : « La
croix et les cicatrices seront plus brillantes que les rayons du
soleil. »
Considérez aussi combien est grande la vertu de la croix. Le
soleil sera obscurci et la lune ne donnera plus de lumière, pour
nous apprendre que la croix est plus lumineuse que la lune, plus
resplendissante que le soleil; 2° Ces insignes témoigneront
de sa miséricorde, qui seule aura sauvé les bons; 3°
de sa justice, on verra par là avec combien
d'équité les réprouvés seront damnés
pour avoir méprisé leur rançon énorme que
J.-C. a acquittée avec son sang. Aussi leur adressera-t-il ces
reproches que saint Chrysostome met dans sa bouche : « J'ai
été fait homme pour vous; pour vous j'ai
été lié, moqué, meurtri et crucifié;
où est le fruit de tant d'injures que j'ai reçues ? Voici
le prix du sang donné par moi pour le rachat de vos âmes.
Quelles sont vos œuvres en compensation de mon sang ? Je vous ai
préférés à ma gloire, alors que j'ai
voilé ma divinité sous les apparences d'un homme, et vous
m'avez prisé plus bas que toutes vos richesses. En effet la
chose la plus vile de la terre, vous l’avez
préférée à ma justice et à ma loi.
»
–Le quatrième fait, c'est la sévérité du juge : « La crainte ne le fera pas
fléchir, car il est tout puissant. » (saint Chrysostome). Il n'y aura pas moyen
de lui résister, ni de le fuir, etc. « Les présents ne le sauraient corrompre,
il est si riche ! » (saint Bernard). « Il viendra ce jour où les cœurs purs
auront plus de valeur que les paroles adroites, et une conscience nette
l’emportera sur les bourses pleines. C'est lui qui. ne se laissera pas tromper
par les paroles, ni fléchir par les présents » (saint Augustin);
« Le jour du jugement est attendu et apparaîtra alors le juge intègre par
excellence, qui ne fera acception d'aucune personne puissante; dont le palais,
ni par or, ni par argent, ne pourra être souillé par la présence d'aucun évêque,
abbé, ni comte. » Etant très bon, il ne saurait être entraîné ni par la haine,
qui n'a aucune prise sur lui « Vous n'avez haï rien de ce que vous avez fait, »
est-il dit au livre de la Sagesse (XI) ; ni par l’amour, car il est très juste :
aussi ne délivrera-t-il pas ses frères, c'est-à-dire les faux chrétiens : « Le
frère ne rachètera pas » (Psaume) ; ni par l’erreur, il est très sage (saint
Léon).
Son aspect est redoutable, il connaît tous les secrets, pénètre dans ce qu'il y
a de plus compact; pour lui les ténèbres luisent, les muets répondent, le
silence parle, et l’esprit articule sans le secours de la voix. Or comme sa
sagesse est tellement grande, contre elle donc ne pourront rien les allégations
des avocats, ni les sophismes des philosophes, ni l’éloquence la plus brillante
des orateurs, ni les ruses des fourbes. » A ce sujet, qu'on écoute saint Jérôme
: « Combien de muets qui seront plus heureux là, que ceux qui parlent facilement
; que de bergers plus heureux que les philosophes, de paysans que les orateurs ;
combien de niais l’emporteront sur l’adresse d'un Cicéron. »
–Le cinquième fait, c'est l’accusateur affreux. Il y aura trois accusateurs
contre le pécheur: Le premier, c'est le diable (saint Augustin). « Accourra
alors le diable qui répétera les paroles de notre profession et qui nous
opposera toutes nos actions, dans quel lieu, à quelle heure nous avons péché, ce
que nous avons dû faire de bien alors. Cet adversaire devra dire en effet : «
Très équitable juge, jugez que celui-ci m'appartient en raison de sa faute; lui
qui n'a pas voulu être vôtre par la grâce : vôtre par sa nature, il est devenu
mien par sa misère; vôtre, à cause de votre passion :il est mien par ma
persuasion.
Désobéissant à vous, il n'a été
obéissant qu'à moi; de vous, il a reçu la robe
d'immortalité, de moi il a reçu ces lambeaux qui le
recouvrent ; il s'est dépouillé de votre vêtement,
et il est venu ici avec le mien: Très équitable juge,
jugez qu'il est mien et qu'il doit être damné avec moi.
» Oh! pourra-t-il ouvrir la bouche celui qui est trouvé
tel qu'il y aura justice à (envoyer avec le diable ! » (;e
sont les paroles de saint Augustin.
Le second accusateur sera le crime lui-même : Car chacun sera accusé par ses
propres péchés. Il est écrit au livre de la Sagesse (IV) : « Ils paraîtront
pleins d'effroi au souvenir de leurs offenses : et leurs iniquités se
soulèveront contre eux pour les accuser. » Saint Bernard ajoute : « Alors leurs
œuvres élèveront ensemble la voix et diront : C'est toi qui nous as faites;
nous sommes tes œuvres ; nous ne te lâcherons point, mais nous serons
constamment avec toi, et avec toi nous irons au jugement. » Et elles
t'accuseront d'une infinité de crimes divers.
Le troisième accusateur, ce sera le monde entier (saint Grégoire). « Me
demandez-vous quel sera celui qui vous accusera? Je vous réponds : Tout le monde
car le créateur étant offensé, tout le monde l’est. » Saint Antoine commente
ainsi saint Mathieu : « En ce jour-là, il n'y aura pour nous rien à répondre,
alors que le ciel et la terre, l’eau, le soleil et la lune, les jours et les
nuits, l’univers, en un mot, se lèvera devant Dieu contre nous pour rendre
témoignage de nos fautes. Et quand l’univers se tairait, même nos pensées, même
nos œuvres se lèveront en présence de Dieu et nous accuseront sans ménagement.
»
–Le sixième fait, c'est le témoin infaillible. Le pécheur en aura' trois à
charge. Le premier qui viendra sera au-dessus de lui, ce sera Dieu ; il sera
juge et témoin. « Je suis juge et témoin, dit le Seigneur, » (Jérémie, XXIX). Le
second sera au dedans de lui, ce sera sa conscience (saint Augustin). «
Craignez-vous le juge à venir? corrigez dès aujourd'hui votre conscience; car ce
qui défendra votre cause, ce sera le témoignage de votre conscience. » Le
troisième témoin sera à côté de lui, son propre ange gardien, qui, comme le
confident de tout ce qu'il a fait, rendra témoignage contre lui (Job, XX). « Les
cieux (c'est-à-dire, les anges) dévoileront son iniquité. »
–Le septième fait, ce sera l’accusation du pécheur. Voici ce qu'en dit saint
Grégoire : « Oh ! combien étroites seront alors les voies du pécheur! Au-dessus
un juge irrité, au-dessous l’horrible chaos: à droite, les péchés accusateurs, à
gauche un nombre infini de démons entraînant aux supplices,. au dedans une
conscience bourrelée, au dehors un monde acharné. Le misérable pécheur ainsi
environné, où fuira-t-il? Se cacher sera impossible, se montrer, intolérable. »
–Le huitième fait, c'est la sentence irrévocable. En effet de cette sentence il
ne pourra jamais avoir ni cassation, ni appel. Trois motifs s'opposent en
justice criminelle à l’appel : 1° Un juge éminent. En effet on n'appelle pas
d'un roi qui porte une sentence dans ses états, car il n'a personne au-dessus de
lui dans son royaume, ainsi on n'en appelle ni de l’empereur, ni du pape; 2° Un
crime prouvé.
Quand le crime est notoire il ne saurait y avoir appel; 3° L'urgence. Alors
qu'il y a péril en la demeure il ne saurait y avoir de sursis à l’exécution. Il
y a encore trois motifs pour lesquels on ne reçoit point appel. Le pape lui-même
ne pourrait le recevoir : 1° à cause de l’excellence du juge ; le juge ici n'a
aucun supérieur, mais il l’emporte sur tous en éternité, en dignité, en
puissance. On pourrait en quelque sorte en appeler de l’empereur ou du pape à
Dieu; mais on ne saurait en appeler de Dieu à quelqu'un puisqu'il n'est personne
au-dessus de lui; 2° à cause de l’évidence du crime, car là les abominations et
les crimes des réprouvés seront notoires et manifestes. « Il viendra le jour,
dit saint Jérôme, où l’on verra toutes nos iniquités écrites comme sur un
tableau; » 3° l’urgence. Rien de ce qui se fait là ne souffre de retard, mais
tout s'écoule en un moment, en un clin d'œil.
SAINT ANDRÉ, APÔTRE
André veut dire beau, ou caution, ou viril, d'ander, homme; ou bien encore
anthrôpos, homme, d'ana, au-dessus, et tropos tourné, ce qui est la même chose
que converti, comme s'il eût été converti aux choses du ciel et élevé vers son
créateur. Aussi, est-il beau dans sa vie, caution d'une doctrine pleine de
sagesse, homme fort dans son supplice, et élevé en gloire. Son martyre fut écrit
par les prêtres et les diacres d'Achaïe ou d'Asie qui en ont été les témoins
oculaires.
André et quelques autres disciples furent appelés à trois reprises différentes
par le Seigneur. La première fois qu'il les appela à le connaître, ce fut un
jour qu'André avec un autre disciple ouït dire par Jean, son maître : « Voici
l’agneau de Dieu, voici celui qui efface les péchés du monde. » Et tout
aussitôt, avec cet autre disciple, il vint et vit où demeurait Jésus, et ils
passèrent ce jour auprès de lui. Et André ayant rencontré Simon, son frère, il
l’amena à Jésus. Le lendemain ils retournèrent à leur métier de pêcheurs.
Plus tard il les appela pour la seconde fois à vivre avec lui. Ce fut le jour où
la foule se pressait sur, les pas de Jésus auprès du lac de Génésareth aussi
appelé mer de Galilée ; le Sauveur entra dans la barque de Simon et d'André, et
après une pêche extraordinaire, il appela Jacques et Jean qui étaient dans une
autre barque. Ils le suivirent et revinrent ensuite chez eux.
Jésus les appela la troisième et dernière fois pour être ses disciples, lorsque
se promenant sur le bord de cette même mer où ils se livraient à la pêche : «
Venez, leur dit-il, et je vous ferai pêcheurs d'hommes. »
Ils quittèrent tout à l’instant pour le suivre toujours et ne plus retourner en
leur maison. Toutefois il appela André et d'autres de ses disciples à
l’apostolat, selon que le rapporte saint Marc (III) : « Il appela à lui ceux
qu'il voulut lui-même et ils vinrent à lui au nombre , de douze. »
Après l’ascension du Seigneur, et la séparation des Apôtres, André prêcha en
Scythie et Mathieu en Myrmidonie *.
* L'Ethiopie. Nicéphore appelle la ville Myrmenen, lib. I, c. XLI, il ajoute que
c'était le pays des anthropophages.
Les habitants de ce dernier pays refusèrent d'écouter Mathieu, lui arrachèrent
les yeux, le mirent dans les fers avec l’intention de le tuer quelques jours
après. Sur ces entrefaites, l’ange du Seigneur apparut à saint André et lui
ordonna d'aller en Myrmidoaie trouver saint Mathieu. Sur sa réponse qu'il n'en
connaissait pas la route, il lui fut ordonné d'aller au bord de la mer et de
monter sur le premier navire qu'il trouverait. Il exécuta tout de suite les
ordres, qu'il recevait, et sous la conduite d'un ange, il vint, à l’aide d'un
vent favorable, à la ville qui lui avait été désignée, trouva ouverte la prison
de saint Mathieu et se mit à pleurer beaucoup et à prier en le voyant. Alors le
Seigneur rendit à Mathieu le bon usage de ses deux yeux dont l’avait privé la
malice des pécheurs. Mathieu s'en alla ensuite et vint à Antioche. André resta
dans la ville dont les habitants, irrités de l’évasion de Mathieu, saisirent
André et le traînèrent sur les places après lui avoir lié les mains. Et comme
son sang coulait, il pria pour eux, et par sa prière les convertit à J.-C.
De là il partit pour l’Achaïe *. Ce qu'on rapporte ici de la délivrance de
Mathieu et de la guérison de ses deux yeux, je ne le crois pas digne de foi; car
ce serait peu d'honneur porter à un si grand évangéliste de croire qu'il n'a pu
obtenir pour soi-même ce que André obtint si facilement.
* S. Jérôme; Épître 148 à Marcelle; — Grégoire de Tours De Gloria Martyr., lib.
I, c. XXXI; — S. Paulin, Gaudence de Bresce, Pierre Chrysologue, etc.
La lettre des prêtres d'Achaïe, sur le martyre de saint André, est une pièce du
1er au IIe siècle, qui a été démontrée authentique par le protestant Woog. Voyez
sur cette épître la préface de Galland Veter Patr. Biblioth., I, prol., p. 38.
Un jeune noble * s'étant attaché à l’apôtre malgré ses parents, ceux-ci mirent
le feu à une maison où leur fils demeurait avec André. Comme la flamme s'élevait
déjà fort haut, ce jeune homme prit un vase, en répandit l’eau sur le feu qui
s'éteignit aussitôt. « Notre fils, dirent alors ses parents, est déjà un grand
magicien. » Et pendant qu'ils voulaient monter au moyen des échelles, Dieu les
aveugla au point qu'ils ne les voyaient même pas. Alors quelqu'un s'écria : « A
quoi vous sert de vous consumer en vains efforts? Dieu combat pour eux et vous
ne le voyez point! Cessez donc, de crainte que la colère de Dieu ne descende sur
vous. » Or beaucoup de témoins de ce fait crurent au Seigneur; quant aux
parents; ils moururent et furent enterrés cinquante jours après.
Une femme mariée à un assassin ne pouvait accoucher : « Allez, dit-elle à sa
sœur, invoquer pour moi Diane, notre déesse. » Le diable dit à celle qui
l’invoquait: « Pourquoi t'adresser à moi qui ne saurais te secourir? Va plutôt
trouver l’apôtre André qui pourra aider ta sœur ** »
Elle y alla, et mena l’apôtre chez sa sœur en danger de périr. Il lui dit: « Il
est juste que tu souffres, car tu es mal mariée ; tu as conçu dans le mal, et tu
as consulté les démons. Cependant repens-toi, crois en J.-C. et accouche. » Elle
crut, et accoucha d'un avorton; puis sa douleur cessa.
* Abdias, Saint André, c. XII.
** Idem, Ibid., c. XXX.
Un vieillard nommé Nicolas alla trouver l’apôtre et lui dit*: « Seigneur, depuis
soixante-dix ans je vis esclave de passions infâmes. J'ai cependant reçu
l’évangile, et ai prié pour que Dieu m’accordât la continence. Mais accoutumé à
ce péché, et séduit par la concupiscence, je suis retourné à mes désordres
habituels. Un jour que brûlant, de mauvais, désirs, j'avais oublié que je
portais l’évangile sur moi, j'entrai dans une maison de débauche et la
courtisane me dit aussitôt : « Sors, vieillard, sors, car tu es un ange de Dieu.
Ne me touche pas et ne t'avise pas d'approcher; car je vois sur toi des
prodiges. » Effrayé des paroles de cette femme, je me suis rappelé que j'avais
apporté sur moi l’Évangile. Maintenant donc, saint de Dieu, obtenez mon salut
par vos saintes prières. »
En l’entendant, le bienheureux André se mit à pleurer, et depuis tierce jusqu'à
none. il pria. Se levant de sa prière, il ne voulut point manger, mais il dit :
« Je ne mangerai point avant de savoir si le Seigneur aura pitié de ce
vieillard. » Après cinq jours de jeûne, une voix se fit entendre à André et dit:
« André, tu obtiens ce que tu sollicites pour ce vieillard, mais de même que tu
t'es macéré par le jeûne aussi faut-il que pour être sauvé, lui aussi
s'affaiblisse par les jeûnes. »
C'est ce que fit le vieillard en jeûnant pendant six mois au pain et à l’eau;
après quoi, plein de bonnes œuvres, il reposa en paix. Et une voix dit à André
: « Par ta, prière, j'ai recouvré Nicolas que j'avais perdu. »
* Abdias, Saint André, c. XXXIII.
Un jeune chrétien confia ce qui suit sous le plus grand secret à saint André*. «
Ma mère, éblouie de ma beauté, me tenta pour une œuvre illicite : comme je n'y
consentais pas, elle alla trouver le juge, dans l’intention de faire peser sur
moi l’énormité d'un tel crime: mais priez pour moi de peur que je ne meure
injustement; car lors de l’accusation, je préférerai me taire et perdre la vie
plutôt que déshonorer ainsi ma mère. » Le jeune homme est donc mandé cri justice
: André l’y suit. La mère accusait positivement son fils d'avoir voulu la
violer. Interrogé plusieurs fois si la chose s'était ainsi passée, le jeune
homme ne répondit mot. André dit alors à cette mère « O la plus cruelle des
femmes, de vouloir la perte de ton fils unique pour satisfaire ta débauche ! »
La mère dit donc au juge : « Seigneur, voilà l’homme auquel s'est attaché mon
fils après qu'il eût tenté de consommer son crime, sans pouvoir le commettre. »
Alors le juge irrité condamna le jeune homme à être mis en un sac enduit de poix
et de bitume, puis ensuite jeté dans la rivière ; et il ordonna de garder en
prison André, jusqu'à ce qu'il eût trouvé un supplice pour le faire périr.
Mais à la prière d'André, un tonnerre horrible épouvanta les assistants, et un
tremblement de terre les renversa tous, en même temps que la; femme, frappée de
la foudre, était desséchée. Tous conjurèrent alors l’apôtre de ne pas les
perdre. Il pria pour eux et le calme se fit. Le juge crut, ainsi que toute sa
maison.
* Adias, Saint André, c. VI.
Comme l’apôtre était à Nicée, les habitants lui dirent que sur le chemin qui
menait à la ville, se trouvaient sept démons qui tuaient les passants*. L'apôtre
les fit venir sous la forme de chiens devant le peuple et leur commanda d'aller
où ils ne pourraient nuire à personne. Aussitôt ils disparurent. A cette vue,
ces hommes reçurent la foi de J.-C. En arrivant à la porte d'une autre ville,
l’apôtre rencontra le convoi d'un jeune homme qu'on portait en terre : et comme
il s'informait de l’accident, il lui fut dit que sept chiens étaient venus et
l’avaient fait mourir dans son lit. André se mit à pleurer et dit: « Je sais
bien, Seigneur, que c'est le fait des démons que j'ai chassés de Nicée. » Et
s'adressant au père : « Que me donneras-tu, lui demanda-t-il, si je ressuscite
ton fils?» « C'est tout ce que je possédais de plus cher au monde, répondit le
père, je te le donnerai.» L'apôtre fit une prière et ressuscita l’enfant qui
s'attacha à lui.
Un, jour quarante hommes vinrent par mer trouver l’apôtre afin de recevoir de
lui la doctrine de la foi, mais le diable excita une tempête, qui les engloutit
tous. Leurs corps ayant été rejetés sur le rivage, furent portés à l’apôtre et
tout aussitôt ressuscités. Ils racontèrent tout ce qui leur était arrivé.
De là vient qu'on lit dans une des hymnes de son office : « Il rendit à la
vie à quarante personnes que les flots avaient englouties. » Maître Jean Beleth **
dit en traitant de la fête de saint André, qu'il avait le teint brun, la barbe
épaisse et une petite taille.
* Abdias, Saint André, c. VII.
* Rationale, c. CLXIV,
Or saint André resta en Achaïe, y fonda de nombreuses
églises et convertit beaucoup de monde à la foi du
Christ. Il instruisit même la femme du proconsul Egée et
la régénéra dans les eaux sacrées du
baptême. A cette nouvelle, Egée vient à Patras pour
contraindre les chrétiens à sacrifier aux idoles.
André alla a sa rencontre et lui dit : « Il fallait que
toi qui as l’honneur d'être ici-bas le juge des hommes, tu
connusses et ensuite tu honorasses ton juge qui est dans le ciel,
après avoir renoncé en ton cœur aux faux dieux.*.
» Égée lui répliqua : « C'est toi qui
es André : tu enseignes les dogmes de cette secte superstitieuse
que les empereurs romains viennent de prescrire d'exterminer. »
« Les empereurs romains, dit André, n'ont pas encore
appris que le Fils de Dieu, en venant sur la terre, a enseigné
que les idoles sont des démons qui apprennent à offenser
Dieu; en sorte qu'offensé par les hommes il détourne
d'eux son visage, qu'irrité contre eux, il ne les exauce point,
et qu'en ne les exauçant pas, ils sont les esclaves et le jouet
du diable, jusqu'à ce que dépouillés de tout en
sortant de leur corps, ils n'emportent avec eux rien d'autre que leurs
péchés. » Egée : « Votre Jésus
qui prêchait ces sottises a été attaché au
gibet de la croix. André répartit : « C'est pour
nous racheter et non pour des crimes, qu'il a bien voulu souffrir le
supplice de la croix. » Égée : « Il a
été livré par son disciple, pris par les Juifs et
crucifié par les soldats ; comment donc peux-tu dire qu'il a
souffert de plein gré le supplice de la croix! »
* Abdias, Saint André, c. XXVI..
Alors André démontra par cinq raisons que
Jésus-Christ avait souffert parce qu'il l’avait voulu.
1° Il a prévu et prédit sa passion à ses
disciples, lorsqu'il dit : « Voici que nous allons à
Jérusalem, etc... » 2° Quand saint Pierre voulut
l’en détourner il s'indigna fortement et lui dit : «
Va-t-en derrière moi; Satan, etc... » 3° Il a
clairement annoncé qu'il avait le pouvoir et de souffrir et de
ressusciter tout à la fois, lorsqu'il dit : « J'ai la
puissance de quitter la vie et de la reprendre. » 4° Il a
connu d'avance celui qui le trahissait, lorsqu'il lui donna du pain
trempé, et cependant il ne se garda pas de lui. 5- Il choisit
l’endroit où il savait que devait venir le traître.
Lui-même assura avoir été témoin de chacun
de ces faits ; il ajouta que c'était un grand mystère que
celui de la croix. Égée répondit : « On rie
saurait appeler mystère ce qui fut un supplice ; cependant si tu
n'obtempères pas à mes ordres, je te ferai passer par
l’épreuve du même mystère. »
André : « Si j'étais épouvanté du
supplice de la croix, je n'en proclamerais point la gloire. Or je veux
t'apprendre ce mystère de la croix, peut-être qu'en le
connaissant tu y croiras; tu l’adoreras et tu seras sauvé.
» Alors il commença à lui dévoiler le
mystère de la Rédemption et lui en prouva par cinq
arguments la convenance et la nécessité. Le premier
argument est que le premier homme ayant donné naissance à
la mort par le bois, il était convenable que le second homme
détruisît la mort en souffrant sur le bois. Le second, que
le prévaricateur ayant été formé d'une
terre immaculée, il était juste que le
réconciliateur naquit d'une vierge immaculée.
Le troisième, que Adam ayant étendu la main avec intempérance vers le fruit
défendu, il seyait que le second Adam étendît sur la croix ses mains immaculées.
Le quatrième, que Adam ayant goûté de l’arbre défendu un fruit agréable, il
était convenable que le Christ, lorsqu'il fut abreuvé de fiel, détruisît le
contraire par son contraire. Le cinquième est que, pour nous conférer son
immortalité, il importait que le Christ prît avec lui notre mortalité : car si
Dieu ne s'était fait mortel, l’homme ne fût pas devenu immortel. Alors Égée dit
: « Va conter aux tiens ces rêveries, et obéis-moi en sacrifiant aux dieux
tout-puissants. » « Chaque jour, répondit André, j'offre au Dieu tout-puissant
l’agneau sans tache, et quand il a été mangé par tout le peuple, cet agneau
reste vivant et entier. » Égée demandant comment cela pouvait-il se faire, André
lui répondit de se mettre au nombre des disciples. Égée répliqua: « Avec des
tourments, je saurai bien te faire expliquer la chose. » Et tout en colère, il
le fit enfermer dans une prison. Le matin étant venu, il s'assit sur son
tribunal et de nouveau il l’exhorta à sacrifier aux idoles. « Si tu ne m’obéis,
lui dit-il, je te ferai suspendre à cette croix que tu as glorifiée. » Et comme
il le menaçait de nombreux tourments, André répondit : « Invente tout ce qui te
paraîtra de plus cruel en fait de supplice. Plus je serai constant à souffrir
dans les tourments pour le nom de mon roi, plus je lui serai agréable.
Alors Égée le fit fouetter par vingt hommes, et le fit lier ensuite à une croix
par les mains et par les pieds afin qu'il souffrît plus longtemps. Et comme il
était conduit à la croix, il se fit un grand concours de peuple qui disait : «
Il est innocent et condamné sans preuves à verser son sang. » Cependant,
l’apôtre pria cette foule de ne point s'opposer, à son martyre. Et quand André
aperçut la croix de loin, il la salua en disant : « Salut, ô croix consacrée par
le sang de J.-C., et décorée par chacun de ses membres comme avec dés pierres
précieuses. Avant que le seigneur eût été élevé sur toi, tu étais un sujet
d'effroi pour la terre; maintenant en procurant l’amour du ciel, tu es l’objet
de tous les désirs. Plein de sincérité et de joie, je viens à toi afin de te
procurer la joie de recevoir en moi un disciple de celui qui a été pendu sur
toi. En effet toujours je t'ai aimée et ai désiré t'embrasser. O bonne croix 1
qui as reçu gloire et beauté des membres du Seigneur. Toi que j'ai longtemps
désirée, que j'ai aimée avec. sollicitude, que j'ai recherchée sans relâche et
qui enfin es préparée à mon âme désireuse, reçois-moi du milieu des hommes, et
me rends à mon maître afin qu'il me reçoive par toi, lui qui par toi m’a
racheté. »
En disant ces mots, il se dépouilla de ses vêtements qu'il donna aux bourreaux.
Alors ceux-ci le suspendirent à la croix, comme il leur avait été prescrit.
Pendant deux jours qu'il y vécût, il prêcha à vingt mille hommes qui
l’entouraient. Cette foule menaçait Égée de le faire mourir, en disant qu'un
saint doux et pieux ne devait pas ainsi périr; Egée vint pour le délivrer. A sa
vue André lui dit:
« Pourquoi viens-tu vers nous? Si c'est pour demander pardon, tu l’obtiendras;
mais si c'est pour me détacher, sache que je ne descendrai pas vivant de la
croix. Déjà en effet je vois mon roi qui m’attend. » Et comme on voulait le
délier, on ne put y parvenir, parce que les bras de ceux qui essayaient de le
faire devenaient paralysés.
Pour André, comme il voyait que le peuple le voulait
délivrer, il fit cette prière sur la croix, comme la
rapporte saint Augustin en son livre de la Pénitence. « Ne
permettez pas, Seigneur, que je descende vivant, il est temps que vous
confiiez mon corps à la terre, car tant que je l’ai
porté, tant j'ai veillé à sa garde ; j'ai
travaillé à vouloir être délivré de
ce soin, et à être dépouillé de ce
très épais vêtement. Je sais combien je l’ai
trouvé lourd à porter, redoutable à vaincre,
paresseux à enflammer et prompt à faiblir. Vous savez,
Seigneur, combien il était porté à
m’arracher aux pures contemplations ; combien il
s'efforçait de me tirer du sommeil de votre charmant repos.
Toutes et maintes fois il me fit souffrir de douleur. Chaque fois que
je l’ai pu, Père débonnaire, j'ai
résisté en combattant et j'ai vaincu avec votre aide.
C'est à vous, juste et pieux rémunérateur, que je
demande de ne plus me confier à ce corps: mais, je vous rends ce
dépôt. Confiez-le à un autre, et ne m’opposez
plus par lui d'obstacles. Qu'il soit conservé et rendu à
la résurrection, afin que vous retiriez honneur de ses
œuvres. Confiez-le à la terre afin de ne plus veiller,
afin qu'il ne m’empêche pas de tendre avec ardeur et
librement vers vous qui êtes la source d'une vie de joie
intarissable. » (Saint Augustin, De vexa et falsa poenit., c.
VIII).
Après ces paroles, une lumière éclatante venue du ciel l’entoura pendant une
demi-heure, en sorte que personne ne pouvait fixer sur lui les yeux ; et cette
lumière disparaissant, il rendit en même temps l’esprit. Maximilla, l’épouse
d'Egée, prit le corps du saint apôtre et l’ensevelit avec honneur *. Quant à
Egée, avant d'être rentré dans sa maison, il fut saisi par le démon et à la vue
de tous il expira sur le chemin. On dit ** que du tombeau de saint André découle
une manne semblable à de la farine et une huile odoriférante. Les habitants du
pays en tirent un présage pour la récolte : car si ce qui coule est en petite
quantité, la récolte sera peu-considérable, s'il en coule beaucoup, elle sera
abondante. Peut-être qu'il en a été ainsi autrefois, mais aujourd'hui on prétend
que son corps a été transporté à Constantinople.
Un évêque, qui menait une vie sainte, avait une
vénération particulière pour saint André,
en sorte qu'à chacun de ses ouvrages, il mettait en tête :
« A l’honneur de Dieu et de saint André. » Or
jaloux de la sainteté de ce personnage, l’antique ennemi,
pour le séduire, après avoir employé toutes sortes
de ruses, prit la forme d'une femme, merveilleusement belle. Elle vint
au palais de l’évêque sous prétexte de
vouloir se confesser à lui. Sur l’ordre de
l’évêque de l’adresser à son
pénitencier qui avait tous ses pouvoirs, elle répondit
qu'elle ne révélera à nul autre qu'à lui
les secrets de sa conscience. Le Prélat touché la fait
entrer.
* Bréviaire romain.
** Saint Grégoire de Tours, ubi supra.
« Je vous en conjure, Seigneur; lui dit-elle, ayez pitié
de moi : car jeune encore, ainsi que vous le voyez,
élevée dans les délices dès mon enfance,
issue même de race royale, je suis venue seule ici sous
l’habit des pèlerins. Le roi mon père, prince
très puissant, voulant me marier à un grand personnage;
je lui ai répondu que j'avais en horreur le lien du mariage,
puisque j'ai consacré ma virginité pour toujours à
J.-C. et qu'en conséquence je ne pourrais jamais consentir
à la perdre. Pressée d'obéir à ses ordres,
ou de subir sur la terre différents supplices, je pris
secrètement la fuite, préférant m’exiler que
de violer la foi jurée à mon époux. La
renommée de votre sainteté étant parvenue à
mes oreilles, je me suis réfugiée sous les ailes de votre
protection, dans l’espoir de trouver auprès de vous un
lieu de repos où je puisse jouir en secret des douceurs de la
contemplation, me sauver des naufrages de la vie présente,
enfuir le bruit et les agitations du monde. »
Plein d'admiration pour la noblesse de sa race, la beauté de sa personne, sa
grande ferveur, et l’élégance remarquable de ses paroles, l’évêque lui répondit
avec bonté et douceur « Soyez tranquille, ma fille; ne craignez point, car celui
pour l’amour duquel vous avez méprisé avec tant de courage et vous-même, et vos
parents et vos biens, vous accordera, pour ce sacrifice, le comble de la grâce
en cette vie et la plénitude de la gloire en l’autre. Aussi moi qui suis son
serviteur, je m’offre à vous avec ce qui m’appartient: choisissez l’appartement
qu'il vous plaira, et je veux qu'aujourd'hui vous mangiez avec moi. »
« Veuillez, ah! veuillez, dit-elle, mon Père, ne pas
exiger cela de moi, de peur d'éveiller quelque mauvais
soupçon et de porter quelque atteinte à
l’éclat de votre réputation. » « Nous
serons plusieurs, lui répondit l’évêque, nous
ne serons pas seuls, et ainsi il n'y aura pas lieu de fournir en quoi
que ce soit l’apparence à mauvais soupçon. »
Les convives se mirent à table, l’évêque se
plaça en face de la dame et les autres de l’un et de
l’autre côté. L'évêque eut beaucoup
d'attention pour cette femme ; il ne cessa de la regarder et d'en
admirer la beauté. Pendant qu'il a les yeux fixés ainsi,
son âme est atteinte, et tandis qu'il ne cesse de la regarder,
l’antique ennemi lance contre son cœur une flèche
acérée. Le Diable, qui tenait compte de tout, se mit
à augmenter de plus en plus sa beauté.
Déjà l’évêque était sur le point de. donner son consentement à la tentation de
commettre avec cette personne une action criminelle dès que la possibilité s'en
présenterait, quand tout à coup un pèlerin vient heurter à la porte avec
violence, demandant à grands cris qu'on lui ouvre. Comme on s'y refusait et que
le pèlerin devenait importun par ses clameurs et ses coups répétés, l’évêque
demande à la femme si elle voulait recevoir ce pèlerin. « Qu'on lui propose,
dit-elle, quelque question difficile ; s'il sait la résoudre, qu'on
l’introduise; s'il ne le peut, qu'on l’éloigne, comme un ignorant, et comme une
personne indigne de paraître devant l’évêque. » On applaudit à la proposition,
et l’on se demande qui sera capable de poser la question. Et comme on ne
trouvait personne : «Quelle autre, madame, reprit l’évêque, peut mieux poser la
question que vous qui l’emportez sur nous autres en éloquence et dont la sagesse
brille au-dessus de la nôtre à tous? Proposez donc vous-même une question. »
« Qu'on lui demande, dit-elle, ce que Dieu a fait de plus merveilleux dans une
petite chose. » Le pèlerin auquel un messager porta la question répondit: «
C'est la variété et l’excellence du visage. Parmi tant d'hommes qui ont existé
depuis le commencement du monde, et qui existeront dans l’avenir, on n'en
saurait rencontrer deux dont les visages soient semblables en tout point, et
cependant, dans une si petite figure, Dieu a placé tous les sens du corps. » En
entendant cette réponse on s'écria avec admiration : « C'est vraiment une
excellente solution à la demande. » Alors la dame dit : « Qu'on lui en propose
une seconde plus difficile qui mette sa science à meilleure épreuve :
« Qu'on lui demande où la terre est plus, haute que le
ciel tout entier. » Le pèlerin interrogé
répondit: « Dans le ciel empyrée, où
réside le corps. de J.-C. Le corps du Christ en effet, qui est
plus élevé que tout le ciel, est formé de notre
chair; or notre chair est une portion de la substance de la terre:
comme donc le corps du Christ est au dessus de tous les cieux, et qu'il
tire son origine de notre chair, que notre chair est formée de
la terre, il est donc constant que là où le corps de
J.-C. réside, là certainement la terre est plus
élevée que le. ciel. » L'envoyé rapporte la
réponse du pèlerin, et tous d'approuver cette solution
merveilleuse et d'en louer hautement la sagesse. Alors la femme dit
encore : « Qu'on lui pose de nouveau une troisième
question très grave, compliquée, difficile à
résoudre, obscure, afin que, pour la troisième fois, il
soit prouvé qu'il est digne à juste titre d'être
admis à la table de l’évêque.
Demandez-lui quelle distance il y a de la terre au ciel. » Le pèlerin répondit à
l’envoyé qui lui portait la question: « Allez le demander à celui-là même qui' a
posé la demande. Il le sait certainement et il pourra répondre mieux que je ne
le ferais ; car lui-même a mesuré cette distance, quand du ciel il est tombé
dans l’abîme; pour moi je ne suis jamais tombé du ciel et n'ai jamais mesuré cet
espace. Car ce n'est pas une femme, mais le diable qui s'est caché sous la
ressemblance d'une femme. » A ces paroles le messager fut pâmé, et répéta devant
tous les convives ce qu'il avait entendu. Tandis que l’étonnement et la stupeur
ont saisi les convives, le vieil ennemi a disparu.
L'évêque, rentrant en lui-même, se reprochait
amèrement sa conduite et demandait avec lamentations le pardon
de la faute qu'il avait commise. Il envoya aussitôt pour qu'on
introduisît le pèlerin, mais on ne lé trouva plus.
L'évêque convoqua le peuple, lui exposa de point en point
ce qui s'était passé, et commanda des jeûnes et des
prières pour que le Seigneur daignât révéler
quel était ce pèlerin qui l’avait sauvé de
si grand péril. Et cette nuit-là même, il fut
révélé à l’évêque que
c'était saint André qui, pour le délivrer, avait
pris l’extérieur d'un pèlerin.
L'évêque redoubla de dévotion envers le saint
apôtre et il ne cessa de donner des preuves de sa
vénération pour lui.
Le prévôt d'une ville* s'était emparé d'un champ de saint André, et par les
prières de l’évêque, il en fut puni de très fortes fièvres. Il alla trouver le
prélat, le conjurant d'intercéder en sa faveur et lui promit de restituer le
champ. Mais après sa guérison obtenue par l’intercession du pontife, il reprit
une seconde fois la: terre.
* D'après saint Grégoire de Tours, De gloria nnartyrum, l. I, c. LXXIX, cet
homme était Gomacharus, comte de la ville d'Agde, vers la fin du VIe siècle.
Alors l’évêque se mit en prières et brisa
toutes les lampes de l’église, eu disant: « Qu'on
n'allume plus ces lumières, jusqu'à ce que le Seigneur se
venge lui-même de son ennemi, et que l’église
recouvre ce qu'elle a perdu. » Et voilà que le
prévôt eut encore de très fortes fièvres; il
envoya alors demander à l’évêque de prier
pour lui, l’assurant qu'il rendrait son champ, et en surplus un
autre de la même valeur. Comme l’évêque lui
faisait répondre toujours : « J'ai déjà
prié, et Dieu m’a exaucé» le
prévôt se fit porter chez le prélat et le
força d'entrer dans l’église pour prier.
A l’instant où l’évêque entre dans
l’église, le prévôt meurt subitement et le
champ est restitué à l’église.
SAINT NICOLAS
Nicolas vient de nikos, qui signifie victoire et de laos, qui veut dire peuple.
Nicolas, c'est victoire du peuple, c'est-à-dire, des vices qui sont populaires
et vils. Ou bien simplement victoire, parce qu'il a appris aux peuples, par sa
vie et son enseignement, à vaincre les vices et les péchés. Nicolas peut venir
encore de nikos, victoire et de laus, louange, comme si on disait louange
victorieuse. Ou bien encore de nitor, blancheur et de laos, peuple, blancheur du
peuple. Il eut en effet, dans sa personne, ce qui constitue la blancheur et la
pureté; selon saint Ambroise, la parole divine purifie, la bonne confession
purifie, une bonne pensée purifie, une bonne action purifie. Les docteurs d
Argos ont écrit sa légende. D'après Isidore, Argos est une ville de la Grèce,
d'où est veau aux Grecs le nom d'Argolides. On trouve ailleurs que le patriarche
Méthode l’a écrite en grec. Jean la traduisit en latin et y fit des
augmentations.
Nicolas, citoyen de Patras, dut le jour à de riches et saints parents. Son père
Epiphane et sa mère Jeanne l’engendrèrent en la première fleur de leur âge et
passèrent le reste de leur vie dans la continence. Le jour de sa naissance, il
se tint debout dans le bain ; de plus * il prenait le sein une fois seulement.
la quatrième (mercredi) et la sixième férie (vendredi). Devenu grand, il évitait
les divertissements, et préférait fréquenter les églises; il retenait dans sa
mémoire tout ce qu'il y pouvait apprendre de l’Écriture sainte. Après la mort de
ses parents, il commença à penser quel emploi il ferait de ses grandes
richesses, pour procurer la gloire de Dieu, sans avoir en vue la louange qu'il
en retirerait de la part des hommes. Un de ses voisins avait trois filles
vierges, et que son indigence, malgré sa noblesse, força à prostituer, afin que
ce commerce infâme lui procurât de quoi vivre. Dès que le saint eut découvert ce
crime, il l’eut en horreur, mit dans un linge une somme d'or qu'il jeta, en
cachette, la nuit par une fenêtre dans la maison du voisin et se retira. Cet
homme à son lever trouva cet or, remercia Dieu et maria son aînée.
* Honorius d'Autan.
Quelque temps après, ce serviteur de Dieu en fit encore autant. Le voisin, qui
trouvait toujours de l’or, était extasié du fait; alors il prit le parti de
veiller pour découvrir quel était celui qui venait ainsi à son aide. Peu de
jours après, Nicolas doubla la somme d'or et la jeta chez son voisin. Le bruit
fait lever celui-ci, et poursuivre Nicolas qui s'enfuyait : alors il lui cria :
« Arrêtez, ne vous dérobez pas à mes regards. » Et en courant le plus vite
possible, il reconnut Nicolas; de suite il se jette à terre, veut embrasser ses
pieds. Nicolas l’en empêche et exige de lui qu'il taira son action tant qu'il
vivrait.
L'évêque de Myre vint à mourir sur ces entrefaites ; les évêques s'assemblèrent
pour pourvoir à cette église. Parmi eux se trouvait un évêque de grande
autorité, et l’élection dépendait de lui. Les ayant avertis tous de se livrer au
jeûne et à la prière, cette nuit-là même il entendit une voix qui lui disait de
rester le matin en observation à la porte; celui qu'il verrait entrer le
premier, dans l’église, et qui s'appellerait Nicolas, serait l’évêque qu'il
devait sacrer. Il communiqua cette révélation à ses autres collègues, et leur
recommanda de prier, tandis que lui veillerait à la porte. O prodige! à l’heure
de matines, comme s'il était conduit par la main de Dieu, le premier qui se
présente à l’église, c'est Nicolas. L'évêque l’arrêtant : « Comment
t'appelles-tu, lui dit-il? » Et lui; qui avait la simplicité d'une colombe, le
salue et lui dit : « Nicolas, le serviteur de votre sainteté. » On le conduit
dans l’église, et malgré toutes ses résistances, on le place sur le siège
épiscopal. Pour lui, il pratique, comme auparavant, l’humilité et la gravité de
mœurs en toutes ses œuvres; il passait ses veilles dans la prière, mortifiait
sa chair, fuyait la compagnie des femmes; il accueillait tout le monde avec
bonté; sa parole avait de la force, ses exhortations étaient animées, et ses
réprimandes sévères. On dit aussi, sur la foi d'une chronique, que Nicolas
assista au concile de Nicée.
Un jour que des matelots étaient en péril, et, que, les yeux pleins de larmes,
ils disaient : « Nicolas, serviteur de Dieu, si ce que nous avons appris de vous
est vrai, faites que nous en ressentions l’effet.» Aussitôt, leur apparut
quelqu'un qui ressemblait au saint : « Me voici, dit-il ; car vous m’avez
appelé. » Et il se mit à les aider dans la manœuvre du bâtiment, soit aux
antennes, soit aux cordages, et la tempête cessa aussitôt. Les matelots vinrent
à l’église de Nicolas, où, sans qu'on le leur indiquât, ils le reconnurent,
quoique jamais ils ne l’eussent vu. Alors ils rendirent grâces à Dieu et à lui
de leur délivrance : mais le saint l’attribua à la divine miséricorde et à leur
foi, et non à ses mérites.
Toute la province où habitait saint Nicolas eut à subir une si cruelle famine,
que personne ne pouvait se procurer aucun aliment. Or l’homme de Dieu apprit que
des navires chargés de froment étaient mouillés dans le port. Il y va tout
aussitôt prier les matelots de venir au secours du peuple qui mourait de faim,
en donnant, pour le moins, cent muids de blé par chaque vaisseau. « Nous
n'oserions, père, répondirent-ils, car il a été mesuré à Alexandrie, et nous
avons ordre de le transporter dans les greniers de l’empereur: » Le saint
reprit: « Faites pourtant ce que je vous dis, et je vous promets que, par la
puissance de Dieu, vous n'aurez aucun déchet devant le commissaire du roi. »
Ils le firent et la quantité qu'ils avaient reçue à Alexandrie, ils la rendirent
aux employés de l’empereur; alors ils publièrent le miracle, et ils louèrent
Dieu qui' avait été glorifié ainsi dans son serviteur. Quant au froment, l’homme
de Dieu le distribua selon les besoins de chacun, de telle sorte que, par
l’effet d'un miracle, il y en eut assez pendant deux ans, non seulement pour la
nourriture, mais encore pour les semailles.
Or, ce pays était idolâtre, et honorait particulièrement l’image de l’infâme
Diane : jusqu'au temps de l’homme de Dieu, quelques hommes grossiers suivaient
des pratiques exécrables et accomplissaient certains rites païens sous un arbre
consacré à la Déesse ; mais Nicolas abolit ces pratiques dans tout le pays et
fit. couper l’arbre lui-même. L'antique ennemi, irrité pour cela contre lui,
composa une huile dont la propriété contre nature était de brûler dans l’eau et
sur les pierres ; le démon, prenant la figure d'une religieuse, se présenta à
des pèlerins qui voyageaient par eau pour aller trouver saint Nicolas et leur
dit. « J'aurais préféré aller avec vous chez le saint de Dieu, mais je ne le
puis. Aussi vous priai-je d'offrir cette huile à son église, et, en mémoire de
moi, d'en oindre toutes les murailles de sa demeure. »
Aussitôt il disparut. Et voici que les pèlerins aperçoivent une mitre nacelle
chargée de personnes respectables, au milieu desquelles se trouvait un homme
tout à fait ressemblant à saint Nicolas, qui leur dit : « Hélas ! que vous a dit
cette femme, et qu'a-t-elle apporté ? » On lui raconta tout de point en point. «
C'est l’impudique Diane, leur dit-il; et pour vous prouver la vérité de mes
paroles, jetez cette huile dans la mer. »
A peine l’eurent-ils jetée, qu'un grand feu s'alluma sur l’eau, et, contre
nature, ils le virent longtemps brûler. Quand ils furent arrivés auprès du
serviteur de Dieu, ils lui dirent: « C'est vraiment vous qui nous avez apparu
sur la mer, et qui nous avez délivrés des embûches du diable. »
Dans le même temps, une nation se révolta contre l’empire romain ; l’empereur
envoya contre elle trois princes, Népotien, Ursus et Apilion. Un vent
défavorable les fit aborder au port adriatique, et le bienheureux Nicolas les
invita à sa table, voulant par là préserver son pays des rapines qu'ils
exerçaient dans les marchés. Or un jour, pendant l’absence du saint évêque, le
consul corrompu par argent avait condamné trois soldats innocents à être
décapités. Dès que l’homme de Dieu en fut informé, il pria ces princes de se
rendre en toute hâte avec lui sur le lieu de l’exécution: à leur arrivée, ils
trouvèrent les condamnés le genou fléchi, la figure couverte d'un voile et le
bourreau brandissant déjà son épée sur leurs têtes. Mais Nicolas, enflammé de
zèle, se jeta avec audace sur le licteur, fit sauter au loin son épée de ses
mains, délia ces innocents .et les emmena avec lui sains et saufs ; de là, il
court au prétoire du consul et en brise les portes fermées. Bientôt le consul
arrive et le salue. Le saint n'en tient compte et lui dit : « Ennemi de Dieu,
prévaricateur de la loi, quelle est ta présomption d'oser lever les yeux sur
nous, alors que tu es coupable d'un si grand crime. » Quand il l’eut repris
durement, à la prière des chefs, il l’admit cependant a la pénitence.
Après donc avoir reçu sa bénédiction, les envoyés de l’empereur continuent leur
route et soumettent les révoltés sans répandre de sang. A leur retour, ils
furent reçus par l’empereur avec magnificence. Or quelques-uns, jaloux de leurs
succès, suggérèrent par prière, et par argent, au préfet de l’empereur, de les
accuser auprès de lui du crime de lèse-majesté.
L'empereur circonvenu, et enflammé de colère, les fit emprisonner et sans aucun
interrogatoire, il ordonna qu'on les tuât cette nuit-là même. Informés de leur
condamnation par le geôlier, ils déchirèrent leurs vêtements et se mirent à
gémir avec amertume. Alors l’un deux, c'était Népotien, se rappelant que le
bienheureux Nicolas avait délivré trois innocents, exhorta les autres à réclamer
sa protection. Par la vertu de ces prières, saint Nicolas apparut cette nuit-là
à l’empereur Constantin et lui dit : « Pourquoi avoir fait saisir ces princes si
injustement et avoir condamné à mort des innocents? Levez-vous de suite, et
faites-les relâcher tout aussitôt ; ou bien je prie Dieu qu'il vous suscite une
guerre dans laquelle vous succomberez et deviendrez la pâture des bêtes. » « Qui
es-tu, s'écria l’empereur, pour pénétrer la nuit dans mon palais et m’oser
parler ainsi ? » « Je suis, répliqua-t-il, Nicolas, évêque de la ville de Myre.
»
Il effraya aussi de la même manière le préfet dans une vision. « Insensé, lui
dit-il, pourquoi as-tu consenti à la mort de ces innocents? Va vite et tâche de
les délivrer, sinon ton corps fourmillera de vers et ta maison va être détruite.
» « Qui es-tu, répondit-il, pour nous menacer de si grands malheurs? » « Sache,
lui répondit-il, que je suis Nicolas, évêque de Myre. » Et ils s'éveillent l’un
et l’autre, se racontent mutuellement leur songe, et envoient de suite vers les
prisonniers.
L'empereur leur dit donc : « Quels arts magiques connaissez-vous, pour nous
avoir soumis à de pareilles illusions en songes? » Ils répondirent qu'ils
n'étaient pas magiciens, et qu'ils n'avaient pas mérité d'être condamnés à mort.
« Connaissez-vous, leur dit l’empereur, un homme qui s'appelle Nicolas ? » En
entendant ce nom, ils levèrent les mains au ciel, en priant Dieu de les
délivrer, par les mérites de saint Nicolas, du péril qui les menaçait. Et après
que l’empereur leur eut entendu raconter toute sa vie et ses miracles : « Allez,
dit-il, et remerciez Dieu qui vous a délivrés par ses prières ; mais portez-lui
quelques-uns de nos joyaux, de notre part, en le conjurant de ne plus m’adresser
de menaces, mais de prier le Seigneur pour moi et pour mon royaume. »
Peu de jours après, ces hommes se prosternèrent aux pieds du serviteur de Dieu,
et lui dirent : « Vraiment vous êtes le serviteur, le véritable adorateur et
l’ami du Christ: » Quand ils lui eurent raconté en détail ce qui venait de se
passer, il leva les yeux au ciel, rendit de très grandes actions de grâces à
Dieu. Or après avoir bien instruit ces princes, il les renvoya en leur pays.
Quand le Seigneur voulut enlever le saint de dessus la terre, Nicolas le pria de
lui envoyer, des anges; et en inclinant la tète, il en vit venir vers lui : et
après avoir dit le Psaume, In te, Domine, speravi, jusqu'à ces mots : In manus
tuas, etc., il rendit l’esprit, l’an de J.-C. 343.
Au même moment, on entendit la mélodie des esprits célestes. On l’ensevelit dans
un tombeau de marbré ; de son chef jaillit une fontaine d'huile et de ses pieds
une source d'eau; et jusqu'aujourd'hui, de tous ses membres, il sort une huile
sainte qui guérit beaucoup de personnes. Il eut pour successeur un homme de bien
qui cependant fut chassé de son siège par des envieux. Pendant son exil, l’huile
cessa de couler; mais quand il fut rappelé elle reprit son cours. Longtemps
après les Turcs détruisirent la ville de Myre ; or, quarante-sept soldats de
Bari y étant venus, et quatre moines leur ayant montré le tombeau de saint
Nicolas, ils l’ouvrirent, et trouvèrent ses os qui nageaient dans l’huile ; ils
les emportèrent avec respect dans la ville de Bari, l’an du Seigneur 1087.
Un homme avait. emprunté à un Juif une somme d'argent, et avait juré sur l’autel
de saint Nicolas, car il ne pouvait avoir d'autre caution, qu'il rendrait cet
argent le plus tôt qu'il pourrait. Comme il le gardait longtemps, le Juif le lui
réclama, mais le débiteur prétendit lui avoir payé sa dette. Le Juif le cita en
justice et lui déféra le serment. Cet homme avait un bâton creux qu'il avait
rempli d'or en petites pièces, il l’apporta avec lui comme s'il en eût besoin
pour s'appuyer. Alors qu'il voulut prêter serment, il donna au Juif son bâton à
tenir, et jura avoir rendu davantage qu'il ne lui avait été prêté. Après le
serment, il réclama son bâton et le Juif, qui ne se doutait pas de la ruse, le
lui rendit : or, en revenant chez lui, le coupable, oppressé par le sommeil,
s'endormit dans un carrefour, et un char qui venait avec grande vitesse le tua,
brisa le bâton et l’or dont il était plein se répandit sur là terre.
Le Juif averti accourut et. vit la ruse : et comme on lui suggérait de reprendre
son or, il s'y refusa absolument, à moins que le mort ne fût rendu à la vie par
les mérites de saint Nicolas, ajoutant que, s'il en arrivait ainsi, il recevrait
le baptême et se ferait chrétien. Aussitôt le mort ressuscite, et le Juif est
baptisé au nom de J.-C.
Un Juif, témoin de la merveilleuse puissance du bienheureux Nicolas à opérer des
miracles, se fit sculpter une image du saint qu'il plaça dans; sa maison, et
quand il entreprenait un long voyage, il lui confiait la garde de ses biens en
disant ces paroles ou d'autres à peu près pareilles : « Nicolas, voici tous mes
biens que je vous confie, si vous n'en faites bonne garde, j'en tirerai
vengeance, par des coups de fouet. » Or, un jour qu'il était absent, des voleurs
viennent ravir tout et ne laissent que l’image. A son retour, le Juif se voyant
dépouillé s'adresse à l’image et lui dit à peu près ces paroles : « Seigneur
Nicolas, ne vous avais-je pas placé dans ma maison pour soigner mes biens contre
les voleurs ? Pourquoi avez-vous négligé de le faire, et n'avoir point empêché
les voleurs ? Eh bien ! vous en serez cruellement puni et vous paierez pour les
larrons. Aussi vais-je compenser le dommage que j'éprouve en vous faisant
souffrir, et je calmerai ma fureur en vous assommant de coups de fouet. » Alors
le Juif prit l’image, la frappa et la flagella avec une atroce cruauté.
Chose merveilleuse et épouvantable ! Au moment où les voleurs se partageaient
leur butin, le saint leur apparut, comme s'il eût reçu les coups sur lui, et
leur dit: « Pourquoi-ai-je été flagellé par rapport à vous ? Pourquoi ai-je été
frappé si inhumainement ? Pourquoi ai-je enduré tant de tourments ?
Voyez comme mon corps est livide. Voyez comme il est couvert de sang. Allez au
plus tôt restituer tout ce que vous avez pris, sinon la colère de Dieu
s'appesantira sur vous ; votre crime sera rendu public et chacun de vous sera
pendu. » Et ils lui dirent: « Qui es-tu, toi qui nous parles de cette façon? » «
Je suis Nicolas, reprit-il, serviteur de J.-C., c'est moi que le Juif a si
cruellement traité pour le vol dont vous êtes coupables. »
Pleins d'effroi, ils viennent trouver le Juif, lui racontent le miracle, en
apprennent ce qu'il a fait à l’image et lui rendent tout;; après quoi ils
rentrent dans la voie de la droiture et le Juif embrasse la foi du Sauveur.
Par amour pour son fils qui étudiait les belles-lettres, un homme célébrait tous
les ans avec solennité la fête de saint Nicolas. Une fois le père de l’enfant
prépara un repas auquel il invita grand nombre de clercs. Or le diable vint à la
porte, en habit de mendiant, demander l’aumône. Le père commande aussitôt à son
fils de donner au pèlerin. L'enfant se hâte, mais ne trouvant pas le pauvre, il
court après lui. Parvenu à un carrefour, le diable saisit l’enfant et
l’étrangle. A cette nouvelle, le père se lamenta beaucoup, prit le corps, le
plaça sur un lit et se mit à exhaler sa douleur en proférant ces cris : « O très
cher fils ! comment es-tu ? Saint Nicolas ! est-ce la récompense de l’honneur
dont je vous ai donné si longtemps des preuves ? » Et comme il parlait ainsi,
tout à coup l’enfant ouvrit les yeux, comme s'il sortait d'un profond sommeil,
et ressuscita.
Un noble pria le bienheureux Nicolas de lui obtenir un fils, lui promettant de
conduire son enfant à son église où il offrirait une coupe d'or. Un fils lui
naquit et quand celui-ci fut parvenu à un certain âge, il commanda une coupe.
Elle se trouva fort de son goût, et il l’employa à son usage, mais il en fit
ciseler une autre d'égale valeur. Et comme ils allaient par mer à l’église de
saint Nicolas, le père dit à son fils d'aller lui puiser de l’eau dans la coupe
qu'il avait commandée en premier lieu. L'enfant, en. voulant puiser de l’eau
avec la coupe, tomba dans là mer et disparut aussitôt. Le père cependant, tout
baigné de larmes, accomplit son vœu. Etant donc venu à l’autel de saint
Nicolas, comme il offrait la seconde coupe, voici qu'elle tomba de l’autel comme
si elle en eût été repoussée. L'ayant reprise et replacée une seconde fois sur
l’autel, elle en fut rejetée encore plus loin. Tout le monde était saisi
d'admiration devant un pareil prodige, lorsque voici l’enfant sain et sauf qui
arrive portant dans les mains la première coupe ; il raconte, en présence des
assistants, qu'au moment où il tomba dans la mer, parut aussitôt saint Nicolas
qui le garantit. Le père rendu à la joie offrit les deux coupes au saint.
Un homme riche dut aux mérites de saint Nicolas d'avoir un fils
qu'il nomma Adéodat. Il éleva, dans sa maison, une
chapelle en l’honneur du saint dont il célébra,
chaque année, la fête avec solennité. Or le pays
était situé près de la terre des
Agaréniens. Un jour Adéodat est pris par eux, et
placé comme esclave chez leur roi.
L'année suivante, tandis que le père célébrait dévotieusement la fête de saint
Nicolas, l’enfant, qui tenait devant le monarque une coupe précieuse, se
rappelle la manière dont il a été pris, la douleur et la joie de ses parents à
pareil jour dans leur maison, et se met à soupirer tout haut. A force de
menaces, le roi obtint de connaître la cause de ces soupirs, et ajouta: « Quoi
que fasse ton Nicolas, tu resteras ici avec nous. » Tout à coup s'élève un vent
violent qui renverse la maison et transporte l’enfant avec sa coupe devant les
portes de l’église où ses parents célébraient la fête; ce fut pour tous un grand
sujet de joie. On lit pourtant ailleurs que cet enfant était de la Normandie, et
qu'allant outre-mer, il fut pris par le Soudan qui le faisait fouetter souvent
en sa présence. Or un jour de Saint-Nicolas, qu'il avait été fouetté et que,
renfermé dans sa prison, il pleurait en pensant à sa délivrance et à la joie
ordinaire de ses parents à pareil jour, tout à coup il s'endormit et, en se
réveillant, il se trouva dans la chapelle de son père *.
* On lit à la fin d'un sermon attribué à saint Bonaventure : « Deux écoliers de
famille noble et riche portaient une grosse somme d'argent, se rendant à Athènes
pour y étudier la philosophie. Or, comme ils voulaient auparavant voir saint
Nicolas pour se recommander à ses prières, ils passèrent par la ville de Alyre.
L'hôte, s'apercevant de leur richesse, se laissa entraîner aux suggestions de
l’esprit malin, et les tua. Après quoi, les mettant en pièces comme viande de
porc, il sala leur chair dans un vase (saloir). Instruit de ce méfait par un
ange, saint Nicolas se rendit promptement à l’hôtellerie, dit à l’hôte tout ce
qui s'était passé, et le réprimanda sévèrement; après quoi il rendit 1a vie aux
jeunes gens par la vertu de ses prières. »
SAINTE LUCIE, VIERGE *
Lucie vient de Lux, lumière. La lumière en effet est belle à voir, parce que,
selon saint Ambroise, la lumière est naturellement gracieuse à la vue. Elle se
répand ;sans se salir, quelque souillés que soient les lieux où elle se
projette. Ses rayons suivent une ligne sans la moindre courbe, et elle traverse
une étendue immense sans mettre aucune lenteur. Par où l’on voit que la
bienheureuse vierge Lucie brille de l’éclat de la virginité, sans la plus petite
souillure, elle répand la charité sans aucun mélange d'amour impur: elle va
droit à Dieu sans le moindre détour; elle n'apporte aucune négligence à suivre
dans toute son étendue la voie qui lui est tracée par l’opération divine. Lucie
peut encore signifier Chemin de Lumière, Lucis, via.
Lucie, vierge de Syracuse, noble d'origine; entendant parler, par toute la
Sicile, de la célébrité de sainte Agathe, alla à son tombeau avec sa mère
Euthicie qui, depuis quatre ans, souffrait, sans espoir de guérison, d'une perte
de sang. Or, à la messe, on lisait l’évangile où l’on raconte que N.-S. guérit
une femme affligée de la même maladie. Lucie dit alors à sa mère : « Si vous
croyez ce qu'on lit, croyez que Agathe jouit toujours de la présence de celui
pour lequel elle a souffert. Si donc vous touchez son tombeau avec foi, aussitôt
vous serez radicalement guérie. »
* Bréviaire, Actes de la sainte.
Quand toute l’assistance se fut retirée, la mère et la fille restèrent en
prières auprès du tombeau; le sommeil alors s'empara de Lucie, et elle vit
Agathe entourée d'anges, ornée de pierres précieuses ; debout devant elle et lui
disant : « Ma sœur Lucie, vierge toute dévouée à Dieu, que demandez-vous de moi
que vous né puissiez vous-même obtenir à l’instant pour votre mère ? Car elle
vient d'être guérie par votre foi. » Et Lucie qui s'éveilla dit : «Mère, vous
êtes guérie. Or, je vous conjure, au nom de celle qui vient d'obtenir votre
guérison par ses prières, de ne pas me chercher d'époux; mais tout ce que vous
deviez me donner en dot, distribuez-le aux pauvres. »
« Ferme-moi les yeux auparavant, répondit la mère, et alors tu disposeras de ton
bien comme tu voudras. » Lucie lui dit : « En mourant, si vous donnez quelque
chose c'est parce que tous ne pouvez l’emporter avec vous,: donnez-le-moi tandis
que vous êtes en vie, et vous en serez récompensée. » Après leur retour on
faisait journellement des biens une part qu'on distribuait aux pauvres. Le bruit
du partage de ce patrimoine vint aux oreilles du fiancé, et il en demanda le
motif à la nourrice. Elle eut la précaution de lui répondre que sa fiancée avait
trouvé une propriété de plus grand rapport, qu'elle voulait acheter à son nom ;
c'était le motif pour lequel on la voyait se défaire de son bien.
L'insensé, croyant qu'il s'agissait d'un commerce tout humain, se mit à faire
hausser lui-même la vente. Or, quand tout fut vendu et donné aux pauvres, le
fiancé traduisit Lucie devant le consul Pascasius : il l’accusa d'être
chrétienne et de violer les édits des Césars. Pascasius l’invita à sacrifier aux
idoles, mais elle répondit : « Le sacrifice qui plaît à Dieu, c'est de visiter
les pauvres, de subvenir à leurs besoins, et parce que je n'ai plus rien à
offrir, je me donne moi-même pour lui être offerte. »
Pascasius dit: « Tu pourrais bien dire cela à quelque chrétien insensé, comme
toi, mais à moi qui fais exécuter les décrets des princes, c'est bien inutile de
poursuivre. » « Toi, reprit Lucie, tu exécutes les lois de tes princes, et moi
j'exécute la loi de mon Dieu. Tu crains les princes, et moi je crains Dieu. Tu
ne voudrais pas les offenser et moi je me garde d'offenser Dieu. Tu désires leur
plaire et moi je souhaite ardemment de plaire à J.-C. Fais donc ce que tu juges
te devoir être utile, et moi je ferai ce que je saurai m’être profitable. »
Pascasius lui dit : « Tu as dépensé ton patrimoine avec des débauchés, aussi tu
parles comme une courtisane. » « J'ai placé, reprit Lucie, mon patrimoine en
lieu sûr, et je suis loin de connaître ceux qui débauchent l’esprit et le corps.
» Pascasius lui demanda:
« Quels sont-ils ces corrupteurs? » Lucie reprit : « Ceux qui corrompent
l’esprit, c'est vous qui conseillez aux âmes d'abandonner le créateur. Ceux qui
corrompent le corps, ce sont ceux qui préfèrent les jouissances corporelles aux
délices éternelles. » « Tu cesseras de parler, reprit Pascasius, lorsqu'on
commencera à te fouetter. » «Les paroles de Dieu, dit Lucie, n'auront jamais de
fin. » « Tu es donc Dieu », repartit Pascasius. « Je suis, répondit Lucie, la
servante du Dieu qui a dit : « Alors que vous serez en présence des rois et des
présidents, ne vous inquiétez pas de ce que vous aurez à dire, ce ne sera pas
vous qui parlez, mais l’Esprit parlera en vous. » Pascasius reprit: « Alors tu
as l’esprit saint en toi ? » « Ceux qui vivent dans la chasteté, dit Lucie,
ceux-là sont les temples du Saint-Esprit. »
Alors, dit Pascasius je vais te faire conduire dans un lieu de prostitution,
pour que tu y subisses le viol, et que tu perdes l’esprit saint. » « Le corps,
dit Lucie, n'est corrompu qu'autant que le cœur y consent, car si tu me fais
violer malgré moi, je gagnerai la couronne de la chasteté. Mais jamais tu ne
sauras forcer ma volonté à y donner consentement. Voici mon corps, il est
disposé à toutes sortes de supplices. Pourquoi hésites-tu? Commence, fils du
diable, assouvis sur moi ta rage de me tourmenter. »
Alors Pascasius fit venir des débauchés, en leur disant : « Invitez tout le
peuple, et qu'elle subisse tant d'outrages qu'on vienne dire qu'elle en est
morte. Or, quand on voulut la traîner, le Saint-Esprit la rendit immobile et si
lourde qu'on ne put lui faire exécuter aucun mouvement. Pascasius fit venir
mille hommes et lui fit lier les pieds et les mains; mais ils ne surent la
mouvoir en aucune façon. Aux mille hommes, il ajouta mille paires de bœufs, et
cependant la vierge du Seigneur demeura immobile. Il appela des magiciens, afin
que, par leurs enchantements, ils la fissent remuer, mais ce fut chose
impossible. Alors Pascasius dit « Quels sont ces maléfices ? une jeune fille ne
saurait être remuée par mille hommes? » Lucie lui dit : « Ce ne sont pas
maléfices; mais bénéfices de J.-C. Et quand vous en ajouteriez encore dix mille,
vous ne m’enverriez pas moins immobile: » Pascasius pensant, selon quelques
rêveurs, qu'une lotion d'urine la délivrerait du maléfice, il l’en fit inonder;
mais, comme auparavant, on ne pouvait venir à bout de la mouvoir, il en fut
outré ; alors il fit allumer autour d'elle un grand feu. et jeter sur son corps
de l’huile bouillante mêlée de poix et de résine.
Après ce supplice, Lucie s'écria : « J'ai obtenu quelque répit dans mes
souffrances, afin d'enlever à ceux qui: croient, la crainte des tourments, et à
ceux qui ne croient pas, le temps de m’insulter. » Les amis de Pascasius, le
voyant fort irrité, enfoncèrent une épée dans la gorge de Lucie, qui, néanmoins,
ne perdit point la parole : « Je vous annonce, dit-elle, que la paix est rendue
à l’Eglise, car Maximien vient de mourir aujourd'hui, et Dioclétien est chassé
de son royaume : et de même que ma sœur Agathe a été établie la protectrice de
la ville de Catane, de même j'ai été établie la gardienne de Syracuse. »
Comme la vierge parlait ainsi, voici venir les ministres romains qui saisissent
Pascasius, le chargent de chaînes et le mènent à César. César avait en effet
appris qu'il avait pillé toute la province. Arrivé à Rome, il comparait devant
le Sénat, est convaincu, et condamné à la peine capitale.
Quant à la vierge Lucie, elle ne fut pas enlevée du lieu où elle avait souffert,
elle rendit l’esprit seulement quand les prêtres furent venus lui apporter le
corps du Seigneur. Et tous les assistants répondirent : Amen.
Elle fut ensevelie dans cet endroit là même où on bâtit une église. Or, elle
souffrit au temps de Constantin et de Maxime, vers l’an de N.-S. 310.
SAINT THOMAS, APÔTRE *
Thomas signifie abyme, ou jumeau, en grec Dydime : ou bien il vient de thomos
qui veut dire division, partage. Il signifie abyme, parce qu'il mérita de sonder
les profondeurs de la divinité, quand, à sa question, J.-C. répondit : « Je suis
la voie, la vérité et la vie. » On l’appelle Dydime pour avoir connu de deux
manières la résurrection de J.-C. Les autres en effet, connurent le Sauveur en
le voyant, et lui, en le voyant et en le touchant. Il signifie division, soit
parce qu'il sépara son âme de l’amour des choses du monde, soit parce qu'il se
sépara des autres dans la croyance à la résurrection. On pour rait dire encore
qu'il porte le nom de Thomas, parce qu'il se laissa inonder tout entier par
l’amour de Dieu. Il posséda ces trois qualités qui distinguent ceux qui ont cet
amour et que demande Prosper au livre de la vie contemplative : Aimer Dieu,
qu'est-ce ? si ce n'est concevoir au fond du cœur un vif désir de voir Dieu, la
haine du péché et le mépris du monde. Thomas pourrait encore venir de Theos,
Dieu, et meus, mien, c'est-à-dire, mon Dieu, par rapport à ces paroles qu'il
prononça lorsqu'il fut convaincu, et eut la foi : «Mon Seigneur et mon Dieu. »
L'apôtre Thomas était à Césarée quand le Seigneur lui apparut et lui dit : « Le
roi des Indes Gondoforus ** a envoyé son ministre Abanès à la recherche d'un
habile architecte. Viens et je t'adresserai à lui. » « Seigneur, répondit
Thomas, partout où vous voudrez, envoyez-moi, excepté aux Indes. »
* Pour la légende de saint Thomas, on lira des détails fort intéressants dans
l’explication du vitrail de cet apôtre (Les Vitraux de Bourges, par les PP.
Martin et Cassier, pages 133 et suiv.).
** On a des médailles de Gondoforus.
Dieu lui dit : « Va sans aucune appréhension, car je serai ton gardien. Quand tu
auras converti les Indiens, tu viendras à moi avec la palme du martyre. » Et
Thomas lui répondit: « Vous êtes mon maître, Seigneur, et moi votre serviteur :
que votre volonté soit faite. »
Comme le prévôt ou l’intendant se promenait sur la place, le, Seigneur lui dit :
« Que vous faut-il, jeune homme? » « Mon maître, dit celui-ci, m’a envoyé pour
lui ramener des ouvriers habiles en architecture, qui lui construisent un palais
à la romaine. » Alors le Seigneur lui offrit Thomas comme un homme très capable
en cet art.
Ils s'embarquèrent, et arrivèrent à une ville
où le roi célébrait le mariage de sa fille. Il
avait fait annoncer que tous prissent part à la noce, sous peine
d'encourir sa colère. Abanès et l’apôtre s'y
rendirent. Or, une jeune fille juive, qui tenait une flûte
à la main, adressait quelques paroles flatteuses à
chacun. Quand elle vit l’apôtre, elle reconnut qu'il
était juif parce qu'il ne mangeait point et qu'il tenait les
yeux fixés vers le ciel. Alors elle se mit à chanter en
hébreu devant lui: « C'est le Dieu des Hébreux qui
seul a créé l’univers, et creusé les mers
», et l’apôtre voulait lui faire
répéter ces mêmes paroles. L'échanson
remarquant qu'il ne mangeait ni ne buvait, mais tenait constamment les
yeux vers le ciel, donna un soufflet à l’apôtre de
Dieu. « Mieux vaudrait pour toi d'être
épargné plus tard, lui dit l’apôtre, et
d'être puni ici-bas d'un châtiment passager. Je ne me
lèverai point que là main qui m’a frappé
n'ait été ici même apportée par les chiens.
» Or, l’échanson étant allé puiser de
l’eau à la, fontaine, un lion l’étrangla et
but son sang.
Les chiens déchirèrent son cadavre, et l’un d'eux, qui était noir, en apporta la
main droite au milieu du festin. A cette vue toute la foule fut saisie, et la
pucelle se ramentevant les paroles, jeta sa flûte et vint se prosterner aux
pieds de l’apôtre.
Cette vengeance est blâmée par saint Augustin dans son livre contre Fauste où il
déclare qu'elle a été intercalée ici par un faussaire; aussi cette légende est
tenue pour suspecte en bien des points. On pourrait dire néanmoins, que ce ne
fut pas une vengeance mais une prédiction. En examinant au reste avec soin les
paroles de saint, Augustin, cette action ne paraît pas improuvée tout à fait. Or
voici ce qu'il dit dans le même livre : « Les Manichéens se servent de livres
apocryphes, écrits sous le nom des apôtres, je ne sais par quels compilateurs de
fables. Au temps de leurs auteurs, il auraient joui de quelque autorité dans
l’Église, si de saints docteurs qui vivaient alors et qui pouvaient les examiner
en eussent reconnu l’authenticité.
Ils racontent donc que l’apôtre Thomas se trouvant à
un repas de noces comme pèlerin inconnu, il avait
été frappé de la main d'un serviteur contre lequel
il aurait exprimé aussitôt le souhait d'une cruelle
vengeance. Car cet homme, étant sorti afin d'aller puiser de
l’eau à une fontaine pour les convives, aurait
été tué par un lion qui se serait jeté sur
lui; et la main qui avait frappé légèrement la
figure de l’apôtre, arrachée du corps d'après
son vœu et ses imprécations, aurait été
apportée par un chien sur la table où
l’apôtre était placé. Peut-on voir quelque
chose de plus cruel? Or, si je ne me trompe, cela veut dire qu'en
obtenant son pardon pour la vie future, il y eut une certaine
compensation par un plus grand service qu'il lui rendait.
L'apôtre,. chéri et honoré de Dieu, était, par ce moyen, rendu recommandable et
à ceux qui ne le connaissaient pas et à celui en faveur duquel il obtenait la
vie éternelle à la place d'une vie qui devait finir. Il m’importe peu si ce
récit est vrai ou faux : ce qu'il y a de certain, c'est que les Manichéens, qui
reçoivent comme vraies et sincères ces écritures que le canon de l’Église
rejette, sont du moins forcés d'avouer que la vertu de patience enseignée par le
Seigneur lorsqu'il dit : « Si quelqu'un vous frappe sur la joue droite,
présentez-lui la gauche », peut exister réellement au fond du tueur, quand bien
même on n'en ferait pas montre par ses gestes et ses paroles, puisque l’apôtre,
qui avait été souffleté, pria le Seigneur d'épargner l’insolent dans la vie
future, en ne laissant pas sa faute impunie ici-bas, plutôt que de lui présenter
l’autre joue ou de l’avertir de le frapper une seconde fois.
Il avait l’amour de la charité intérieurement, et extérieurement il réclamait.
une correction qui servit d'exemple. Que ceci soit vrai ou que ce ne soit qu'une
fable, pourquoi refuseraient-ils de louer dans l’apôtre ce qu'ils approuvent
dans le serviteur de Dieu Moïse qui égorgea les fabricateurs et les adorateurs
d'une idole. « Si nous comparons les châtiments, être tué par le glaive ou être
déchiré sous la dent des bêtes féroces, c'est chose semblable, puisque les
juges, d'après les lois publiques, condamnent ils les grands coupables à périr
ou sous la dent des bête, ou bien par l’épée. » Voilà ce que dit saint Augustin.
Alors l’apôtre, sur la demande du roi, bénit l’époux et l’épouse en disant :
« Accordez, Seigneur, la bénédiction de votre droite à ces jeunes gens, et semez
au fond de leurs cœurs les germes féconds de la vie. »
Quand l’apôtre se retira, l’époux se trouva
tenir une branche chargée de dattes. Les époux
après avoir mangé de ces fruits s'endormirent tous deux
et eurent le même songe. Il leur semblait qu'un roi couvert de
pierreries les embrassait en disant : « Mon apôtre vous a
bénis pour que vous ayez part à la vie éternelle.
» S'étant éveillés ils se racontaient
l’un à l’autre leur songe, quand
l’apôtre se présenta, il leur dit : « Mon roi
vient de vous apparaître, il m’a introduit ici les portes
fermées, pour que ma bénédiction vous
profitât. Gardez la pureté du corps, c'est la reine de
toutes les vertus et le salut éternel en est le fruit. La
virginité est la sueur des Anges, comble de biens, elle donne la
victoire sur les passions mauvaises, c'est le trophée de la foi,
la fuite des démons et le gage des joies éternelles. La
luxure engendre la corruption, de la corruption naît la
souillure, de la souillure vient la culpabilité, et la
culpabilité produit la confusion. » Pendant qu'il exposait
ces maximes, apparurent deux anges qui leur dirent : « Nous
sommes envoyés pour être vos anges gardiens : si vous
mettez en pratique les avis de l’apôtre avec
fidélité, nous offrirons tous vos souhaits à Dieu.
» Alors Thomas les baptisa et leur enseigna chacune des
vérités de la foi. Longtemps après,
l’épouse, nommée Pélage, se consacra
à Dieu en prenant le voile, et l’époux, qui
s'appelait Denys, fut ordonné évêque de cette
ville.
Après cela, Thomas et Abatlès allèrent chez le roi des Indes. L'apôtre traça le
plan d'un palais magnifique : le roi, après lui avoir remis de considérables
trésors, partit pour une autre province. L'apôtre distribua aux pauvres le
trésor tout entier. Pendant les deux ans que dura l’absence du roi, Thomas se
livra avec ardeur à la prédication et convertit à la foi un monde innombrable. A
son retour, le roi s'étant informé de ce qu'avait fait Thomas, l’enferma avec
Abanès au fond d'un cachot, en attendant qu'on les fit écorcher et livrer aux
flammes. Sur ces entrefaites, Gab, frère du roi, meurt. On se préparait à lui
élever un tombeau magnifique, quand le quatrième jour, le mort ressuscita; tout
le monde effrayé fuyait sur ses pas; alors il dit à son frère : « Cet homme, mon
frère, que tu te disposais à faire écorcher et brûler, c'est un ami de Dieu et
tous les anges lui obéissent. Ceux qui me conduisaient en paradis me montrèrent
un palais admirable bâti d'or, d'argent et, de pierres précieuses; j'en admirais
la beauté, quand ils me dirent : « C'est le palais que Thomas avait construit
pour ton frère, » et comme je disais : « Que n'en suis-je le portier! » Ils
ajoutèrent alors : « Ton frère s'en est rendu indigne; si donc tu veux y
demeurer, nous prierons le Seigneur de vouloir bien te ressusciter afin que tu
puisses l’acheter à ton frère en lui remboursant l’argent qu'il pense avoir
perdu. »
En parlant ainsi, il courut à la prison de l’apôtre, le priant d'avoir de
l’indulgence pour son frère. Il délia ses chaînes et le pria de recevoir un
vêtement précieux. « Ignores-tu, lui répondit l’apôtre, que rien de charnel,
rien de terrestre n'est estimé de ceux qui désirent avoir puissance en choses
célestes?
Il sortait de la prison quand le roi, qui venait au-devant de lui, se jeta à ses
pieds en lui demandant pardon. Alors l’apôtre dit : « Dieu t'a accordé une
grande faveur que de te révéler ses secrets. Crois en J.-C. et reçois le baptême
pour participer au royaume éternel. » Le frère du roi lui dit : « J'ai vu le
palais que tu avais bâti pour mon frère et il me ferait plaisir de l’acheter. »
L'apôtre repartit : « Cela est au pouvoir de ton frère. » Et le roi lui dit : «
Je le garde pour moi : que l’apôtre t'en bâtisse un autre, ou bien s'il ne le
peut, nous le posséderons en commun. » L'apôtre répondit :
« Ils sont innombrables dans le ciel, les palais préparés aux élus depuis le
commencement du monde; on les achète par les prières et au prix de la foi et des
aumônes. Vos richesses peuvent vous y précéder, mais elles ne sauraient. vous y
suivre. »
Un mois après, l’apôtre ordonna de rassembler tous les pauvres de cette
province, et quand ils furent réunis, il en sépara les malades et les infirmes,
fit une prière sur eux. Et après que ceux qui avaient été instruits eurent
répondu : Amen, un éclair parti du ciel éblouit aussi bien l’apôtre que les
assistants pendant une demi-heure, au point que tous, se croyaient tués par la
foudre; mais Thomas se leva et dit : « Levez-vous, car mon Seigneur est venu
comme la foudre et vous a guéris. » Tous se levèrent alors guéris et rendirent
gloire à Dieu et à l’apôtre.
Thomas s'empressa de les instruire et leur démontra les douze degrés des vertus.
Le 1er, c'est de croire en Dieu, qui est un en essence et triple en personnes;
il leur donna trois exemples sensibles pour prouver que dans une essence il y a
trois personnes. Le 1er est que dans l’homme il y a une sagesse et d'elle seule
et unique procèdent intelligence, mémoire et génie. Par ce génie, dit-il, vous
découvrez ce que vous n'avez pas appris; par la mémoire, vous retenez ce que
vous avez appris et avec l’intelligence vous comprenez ce qui peut être démontré
et enseigné. Le 2e est que dans une vigne il se trouve trois parties : le bois,
les feuilles et le fruit et ces trois ensemble font une seule et même vigne. Le
3e est qu'une tête contient quatre sens, savoir : la vue, le goût, l’ouïe et
l’odorat; ce qui est multiple et ne fait cependant qu'une tête. Le 2e degré est
de recevoir le baptême. Le 3e est de s'abstenir de la fornication. Le 4e c'est
de fuir l’avarice. Le 5e de se préserver de la gourmandise. Le 6e de vivre dans
la pénitence. Le 7e de persévérer dans ces bonnes Œuvres. Le 8e d'aimer à
pratiquer l’hospitalité. Le 9e de chercher et de faire la volonté de Dieu dans
ses actions. Le 10e de rechercher ce que la volonté de Dieu défend et de
l’éviter. Le 11e de pratiquer la charité envers ses amis comme envers ses
ennemis. Le 12e d'apporter un soin vigilant à garder ces degrés.
Après cette prédication furent baptisés neuf mille hommes, sans compter les
enfants et les femmes.. De là Thomas alla dans l’Inde supérieure, où il se
rendit célèbre par un grand nombre de miracles. L'apôtre donna la lumière de la
foi à Sintice, qui était amie de Migdomie, épouse de Carisius, cousin du roi et
Migdomie dit à Sintice : « Penses-tu que je le puisse voir? » Alors Migdomie, de
l’avis de Sintice, changea de vêtement et vint se joindre aux pauvres femmes
dans le lieu où l’apôtre prêchait.
Or le saint se mit à déplorer la misère de la vie et dit entre autres choses que
cette vie est misérable, qu'elle est fugitive et sujette aux disgrâces! quand on
croit la tenir, elle s'échappe et se disloque, et il commença à exhorter par
quatre raisons à écouter volontiers la parole de Dieu, qu'il compara à quatre
sortes de choses, savoir : à un collyre, parce qu'elle éclaire l’œil de notre
intelligence; à une potion, parce qu'elle purge et purifie notre affection de
tout amour charnel ; à un emplâtre, en ce qu'elle guérit les blessures de nos
péchés; à la nourriture, parce qu'elle nous fortifie dans l’amour des choses
célestes : or de même, ajouta-t-il, que ces objets ne font de bien à un malade
qu'autant qu'il les prend, de même la parole de Dieu ne profite pas à une âme
languissante si elle ne l’écoute avec dévotion.
Or tandis que l’apôtre prêchait, Migdomie crut et dès lors, elle eut horreur de
partager la couche de son mari. Mais Carisius demanda au roi et obtint que
l’apôtre fût mis en prison. Migdomie l’y vint trouver et le pria de lui
pardonner d’avoir été emprisonné par rapport à elle. Il la consola avec bonté et
l’assura qu'il souffrait tout de bon cœur. Or Carisius demanda au roi d'envoyer
la reine, sueur de sa femme, pour qu'elle tâchât de la ramener, s'il était
possible. La reine fut envoyée et convertie par celle qu'elle voulait pervertir;
après avoir vu tant de prodiges opérés par l’apôtre : « Ils sont maudits de
Dieu, dit-elle, ceux qui ne croient pas à de si grands miracles et à de
pareilles œuvres. »
Alors l’apôtre instruisit brièvement tous les auditeurs sur trois points, savoir
: d'aimer l’Église, d'honorer les prêtres et de se réunir assidûment pour
écouter la parole de Dieu. La reine étant revenue, le roi lui dit « Pourquoi
être restée si longtemps? » Elle répondit: « Je croyais Migdomie folle et elle
est très sage; en me conduisant à l’apôtre de Dieu, elle m’a fait connaître la
voie de la vérité et ceux-là sont bien insensés qui ne croient pas en J.-C. » Or
la reine refusa d'avoir désormais commerce avec le roi. Celui-ci, stupéfait, dit
à son parent : « En voulant recouvrer ta femme, j'ai perdu la mienne qui se
comporte envers moi de pire façon que ne fait la tienne à ton égard. » Alors le
roi ordonna de lier les mains de l’apôtre, le fit amener en sa présence et lui
enjoignit de ramener leurs femmes à leurs maris. Mais l’apôtre lui démontra par
trois exemples qu'elles ne le devaient pas faire, tant qu'ils persisteraient
dans l’erreur, savoir: par l’exemple du roi, l’exemple de la tour et l’exemple
de la fontaine. « D'où vient, dit-il, que vous, qui êtes roi, vous ne voudriez
pas que votre service se fit d'une manière sale et que vous exigez la propreté
dans vos serviteurs et dans vos servantes? Combien plus devez-vous croire que
Dieu exige un service très chaste et très propre? Pourquoi me faire un crime de
prêcher aux serviteurs de Dieu de l’aimer, quand vous désirez la même chose dans
les vôtres? J'ai élevé une tour très haute et vous me dites, à moi qui l’ai
bâtie, de la détruire? J'ai creusé profondément la terre et fait jaillir une,
fontaine de l’abîme et vous me dites de la combler? »
Le roi, en colère, fit apporter des lames de fer brûlantes et placer l’apôtre
nu-pieds sur elles; mais aussitôt, par l’ordre de Dieu, une fontaine surgit en
cet endroit-là même et les refroidit. Alors le roi, d'après le conseil de son
parent, fit jeter Thomas dans une fournaise ardente, qui s'éteignit, de telle
sorte que le lendemain il en sortit sain et frais. Carisius dit au roi : «
Fais-lui offrir un sacrifice au soleil, afin qu'il encoure la colère de son Dieu
qui le préserve. » Comme on pressait l’apôtre de le faire, il dit au roi : « Tu
vaux mieux que ce que tu fais exécuter, puisque tu négliges le vrai Dieu pour
honorer une image. Tu penses, comme te l’a dit Carisius, que Dieu s'irritera
contre moi quand j'aurai adoré ton dieu; il sera bien plus irrité contre ton
idole, car il la brisera : adore-le donc. Que si en adorant ton Dieu, le mien ne
le renverse pas, je sacrifie à l’idole; mais s'il en arrive ainsi que je le dis,
tu croiras à mon Dieu. » Le roi lui dit : « Tu me parles comme à un égal. »
Alors l’apôtre commanda en langue hébraïque au démon renfermé dans l’idole,
qu'aussitôt qu'il aurait fléchi le genou devant lui, à l’instant il brisât
l’idole. Or l’apôtre, en. fléchissant le genou, dit : « Voici que j'adore, mais
ce n'est pas l’idole; voici que j'adore, mais ce n'est pas le métal ; voici que
j'adore, mais ce n'est pas un simulacre, car Celui que j'adore, c'est mon
Seigneur J.-C., au nom duquel je te commande, démon, qui te caches dans cette
image, de la briser. » Et aussitôt elle disparut comme une cire qui se fond.
Tous les prêtres poussèrent des hurlements et le pontife du temple saisit un
glaive avec lequel il perça l’apôtre en disant : « C'est moi qui tirerai
vengeance de l’affront fait à mon Dieu. » Pour le roi et Carisius, ils
s'enfuirent en voyant le peuple s'apprêtant à venger l’apôtre et à brûler vif le
pontife. Les chrétiens emportèrent-le corps du saint et l’ensevelirent
honorablement.
Longtemps après, c'est-à-dire environ l’an 230, il fut transporté en la ville
d'Edesse, qui s'appelait autrefois Ragès des Mèdes. Ce fut l’empereur Alexandre
qui le fit à la prière des Syriens. Or, en cette ville, aucun, hérétique, aucun
juif, aucun païen n'y peut vivre, pas plus qu'aucun tyran ne saurait y faire de
mal, depuis que Abgare, roi de cette cité, eut l’honneur de recevoir une lettre
écrite de la main du Sauveur *. Car aussitôt que l’ennemi vient attaquer cette
ville, un enfant baptisé, debout sur la porte, lit cette lettre et le jour même,
tant par l’écrit du Sauveur, que par les mérites de l’apôtre Thomas, les ennemis
sont mis en fuite ou font la paix. Voici ce que dit de cet apôtre Isidore, dans
son livre de la vie et de la mort des saints : « Thomas, disciple et imitateur
de J.-C., fut incrédule en entendant et fidèle en voyant. Il prêcha l’Évangile
aux Parthes, aux Mèdès, aux Perses, aux Hircaniens et aux Bactriens : en entrant
dans l’Orient et en pénétrant dans l’intérieur du pays, il prêcha jusqu'à
l’heure de son martyre. Il fut percé à coups de lances. » Ainsi parle Isidore
**. Et saint Chrysostome dit, de son côté, que quand Tllomas fut arrivé au pays
des Mages qui étaient venus adorer J.-C., il les baptisa, puis ils devinrent ses
coadjuteurs dans l’établissement de la foi chrétienne.
* Eusèbe rapporte au 1er livre de son Histoire ecclésiastique et la lettre d'Abgare
et la réponse de J.-C. (chap. XIII). Il a pris, dit-il, ces deux pièces dans les
archives d'Edesse.
** Isidore raconte des faits conformes à cette légende.
Des fêtes qui arrivent dans le temps compris en partie sous le temps de la
Réconciliation et en partie sous le temps du Pèlerinage.
Après avoir parlé des fêtes qui tombent pendant le
temps de la rénovation, qui part de Moïse et des
Prophètes pour durer jusqu'à la venue de J -C., en la
chair, temps que l’Eglise rappelle depuis l’Avent
jusqu'à la Nativité du Seigneur inclusivement, suivent
les fêtes qui échoient dans le temps renfermé,
partie sous le temps de la réconciliation, partie du
pèlerinage. Il est rappelé par l’Église
à partir de la Nativité jusqu'à la
Septuagésime, ainsi qu'il a été dit plus haut dans
le prologue.
LA NATIVITÉ DE N.-S. JÉSUS-CHRIST SELON LA CHAIR
La nativité de Notre-Seigneur J.-C. selon la chair arriva, au dire de
quelques-uns, 5228 ans accomplis depuis Adam, 6000, selon d'autres, d'après
Eusèbe de Césarée, en ses chroniques, 5199, au temps de l’empereur Octavier.
Méthodius, qui donne la date de 6000 ans, paraît se fonder plutôt sur des idées
mystiques que sur la chronique. Or, quand le fils de Dieu a pris chair,
l’univers jouissait d'une paix si profonde que l’empereur des Romains était le
seul maître du monde. Son premier nom fut Octave ; on le surnomma César de Jules
César dont il était le neveu. II fut encore appelé Auguste parce qu'il augmenta
la république, et empereur de la dignité dont il fut honoré.
C'est le premier des rois qui porta ce titre. Car de même que le Sauveur a voulu
naître pour nous acquérir la paix du cœur, ou du temps, et la paix de
l’éternité, de même, il voulut encore que la paix du temps embellisse sa
naissance. Or, César-Auguste, qui gouvernait l’univers, voulut savoir combien de
provinces, de villes, de forteresses, de bourgades, combien d'hommes renfermait
son empire ; il ordonna, en outre, ainsi qu'il est dit dans l’Histoire
scholastique (ch. IV, Evang.) que tous les hommes iraient à la ville d'où ils
étaient originaires, et que chacun, en donnant un denier d'argent au président
de la province, se reconnaîtrait sujet de l’empire romain. (Le denier valait dix
sols ordinaires, ce qui l’a fait appeler denier). En effet, la monnaie portait
l’effigie et le nom de César. On déclarait aussi sa profession : on faisait le
dénombrement, mais pour diverses considérations. On déclarait donc sa
profession, parce que chacun en rendant, comme on disait, la capitation,
c'est-à-dire un denier, le plaçait sur sa tête et professait de sa propre bouche
qu'il était le sujet de l’empire, romain ; d'où vient le mot de profession,
professer de sa propre bouche ; et cela avait lieu en présence de tout le
peuple. On faisait le dénombrement, parce que le nombre de ceux qui portaient la
capitation était désigné sous un chiffre particulier et inscrit sur les
registres.
Le dénombrement se fit pour la première fois par Cyrinus, gouverneur de Syrie.
Ce fut le premier attribué à Cyrinus par l’Histoire scholastique. Or, comme la
Judée est reconnue comme point central de nombril) de notre terre habitable, il
fut décidé que ce serait par elle que l’on commencerait, et que les autres
gouverneurs continueraient l’opération par les provinces circonvoisines.
On le nomme aussi le premier dénombrement universel parce que d'autres avaient
été faits en partie antérieurement, ou bien peut-être ce fut le premier qui se
fit par tête, le second par villes de chaque pars, devant le lieutenant de
César, et le troisième par chaque contrée à Rome, en présence de César.
Or, Joseph étant de la race de David, partit de Nazareth à Bethléem, et comme le
temps des couches de la bienheureuse Marie était proche, et qu'il ignorait
l’époque de son retour, il la prit et la mena avec lui à Bethléem, ne voulant
pas remettre entre les mains d'un étranger le trésor que Dieu lui avait confié,
jaloux qu'il était de s'en charger lui-même avec une sollicitude de tous les
instants.
Comme il approchait de Bethléem (ainsi l’attestent frère Barthélemi dans sa
compilation * et le récit du Livre de l’Enfance **), la bienheureuse Vierge vit
une partie du peuple. dans la joie et une autre dans les gémissements : ce qu'un
ange lui expliqua ainsi : « La partie du peuple qui est dans la joie, c'est le
peuple gentil qui recevra bénédiction éternelle par le sang d'Abraham; et la
partie qui est dans les gémissements, c'est le peuple juif réprouvé de Dieu,
comme il l’a mérité. »
* On a attribué à saint Barthélemy un évangile dont parlent saint Jérôme et
Bède. Cs. Migne, Œuvres de l’Aréopagite, tome I, col. 1232.
** Dictionnaire des Apocryphes, tome I, col. 159 et suiv.
Arrivés à Bethléem, parce qu'ils étaient pauvres, et parce que tous les autres
venus pour le même motif occupaient les hôtelleries, ils ne trouvèrent aucun
logement; ils se mirent donc sous un passage public, qui se trouvait, au dire de
l’Histoire scholastique *, entre deux maisons, ayant toiture, espèce de bazar
sous lequel se réunissaient les citoyens soit pour converser, soit pour se voir,
les jours de loisir, ou quand il faisait mauvais temps. Il se trouvait que
Joseph y avait fait une crèche pour un bœuf et un âne, ou bien, d'après
quelques auteurs, quand les gens de la campagne venaient au marché, c'était là
qu'ils attachaient leurs bestiaux, et pour, cette raison, on y avait établi une
crèche. Au milieu donc de la nuit du jour du Seigneur, la bienheureuse vierge
enfanta son fils et le coucha dans la crèche sur du foin; et ce foin, ainsi
qu'il est dit dans l’Histoire scholastique (ch. V), fut dans la suite apporté à
Rome par sainte Hélène. Le bœuf et l’âne n'avaient pas voulu le manger.
* Pierre Comestor.
La naissance de J.-C. fut donc miraculeuse, quant à la génératrice, quant à
celui qui fut engendré, quant au mode de génération.
I. La génératrice fut vierge avant et après l’enfantement ; on prouve de cinq
manières qu'elle resta vierge tout en étant mère : 1° par la prophétie d'Isaïe
(VII) : « Voici qu'une vierge concevra et enfantera un fils. » 2° Par les
figures : la verge d' Aaron fleurit sans aucun soin humain et la porte
d'Ezéchiel demeura toujours close. 3° Par celui qui la garda. Joseph, en la
soignant toujours, reste témoin de sa virginité. 4° Par l’épreuve:
Dans la compilation de Barthélemi et dans le Livre de l’Enfance du Sauveur, on
lit que, au moment de l’enfantement, Joseph, qui ne doutait pas au reste que
Dieu dût naître d'une vierge, appela, selon la coutume de son pays, des
sages-femmes qui s'appelaient l’une Zébel, et l’autre Salomé. Zébel en examinant
avec soin et intention la trouva vierge : « Une vierge a enfanté! »
s'écria-t-elle. Salomé, qui n'en croyait rien, voulut en avoir la preuve, comme
Zébel, mais sa main se dessécha aussitôt. Cependant un ange, qui lui apparut,
lui fit toucher l’enfant, et elle fut guérie tout de suite. 5° Par l’évidence du
miracle au témoignage d'Innocent III*, Rome fut en paix pendant 12 ans. Alors
les Romains élevèrent à la paix un temple magnifique et y placèrent la statue de
Romulus. On consulta Apollon pour savoir combien de temps durerait la paix et on
obtint cette réponse : « Jusqu'au moment où une vierge enfantera. » En entendant
cela, tout le monde dit : « Donc elle durera toujours. » Ils croyaient
impossible, en effet, qu'une vierge mit jamais au inonde. Ils placèrent alors
cette inscription sur les portes du Temple: Temple éternel de la paix. Mais la
nuit même que la vierge enfanta, le temple s'écroula jusqu'aux fondements et
c'est là que se trouve aujourd'hui l’église de Sainte-Marie-la-Nouvelle.
* IIe sermon sur la Nativité.
II. La Nativité de J.-C. fut miraculeuse quant à celui qui fut engendré. Car,
ainsi que le dit saint Bernard, l’éternel, l’antique et le nouveau se trouvèrent
réunis dans la même personne : l’éternel, c'est la divinité, l’antique c'est la
chair tirée d'Adam, le nouveau, c'est une âme créée de nouveau. Le même saint
dit autre part : « Dieu a fait trois mélanges et trois œuvres, tellement
singuliers que jamais il n'en a été fait et jamais il ne s'en fera de
semblables. Car il y eut. union réelle entre un Dieu et un homme, entre une mère
et une vierge, entre la foi et l’esprit humain. La première union est très
admirable, parce que le démon et Dieu, la majesté et l’infirmité ont été joints
ensemble.
Quelle bassesse et quelle sublimité ! Il n'y a rien en effet de plus sublime que
Dieu, comme il n'y a rien de plus bas que l’homme. La seconde union n'est pas
moins admirable, car jamais, au monde, on n'avait entendu dire qu'une femme qui
avait enfanté fût vierge, qu'une mère ne cessât pas d'être vierge. La troisième
union est inférieure à la première et à la seconde, mais elle n'est pas moins
importante. C'est chose admirable que l’esprit humain ait ajouté foi à ces deux
choses, que l’on ait pu croire enfin que Dieu fût homme et que celle qui avait
enfanté fût restée vierge. » (Saint Bernard.)
III. La naissance de J.-C. fut miraculeuse du côté de celui qui fut engendré. En
effet l’enfantement fut au-dessus de la nature, par cela qu'une vierge conçut ;
au-dessus de la raison, pour avoir enfanté un Dieu ; au-dessus de la condition
de la nature humaine, puisque, contre l’ordinaire, elle enfanta sans douleurs,
car elle conçut du Saint-Esprit : la vierge en effet n'engendra pas d'un sang
humain, mais d'un souffle mystique. Le Saint-Esprit prit ce qu'il y avait de
plus pur et de plus chaste dans le sang de la Vierge et en forma ce corps ; et
Dieu manifesta ainsi un quatrième mode admirable de créer un homme.
Voici à ce sujet ce que dit saint Anselme : « Dieu peut créer l’homme de quatre
manières : sans homme ni femme, comme il a créé Adam ; d'un homme sans femme,
comme il a créé Eve; de l’homme et de la femme, comme d'habitude; d'une femme
sans homme, comme cela s'est opéré aujourd'hui merveilleusement. »
En second lieu, sa naissance fut démontrée de beaucoup de manières. D'abord par
toutes espèces de créatures. Or il y a une sorte de créature qui a seulement
Fètre, comme celles qui sont purement corporelles, par exemple les pierres; une
autre a l’être et la vie, comme les végétaux et les arbres ; une autre espèce a
Fètre, la vie et le sentiment, savoir les animaux; une autre a Fètre, la vie, le
sentiment et le discernement, comme l’homme ; une dernière espèce qui a Fètre,
la vie, le sentiment, le discernement et l’intelligence, comme l’ange. Toutes
ces créatures démontrèrent aujourd'hui la naissance de J.-C. Le 1er ordre, qui
est purement corporel, est triple. Il est ou bien opaque, ou bien transparent,
ou pénétrant et lucide. Elle a été montrée premièrement par les substances
purement corporelles opaques ; ainsi la destruction du temple des Romains, comme
il a été dit plus haut; ainsi la chute de différentes statues qui tombèrent en
plusieurs autres lieux.
* Cur Deus Homo, liv. II, c. VIII.
Voici ce qu'on lit dans l’Histoire scholastique (ch. III, Tobie)
: « Le prophète Jérémie venant en Egypte,
après la mort de Godolias, apprit aux rois du pays que leurs
idoles crouleraient quand une vierge enfanterait un fils. C'est pour
cela que les prêtres des idoles avaient élevé et
adoraient, dans un lieu caché du temple, l’image d'une
vierge portant un enfant dans son giron. Le roi Ptolémée
leur demanda ce que cela signifiait : ils répondirent que, de
tradition paternelle, c'était un mystère
révélé à leurs ancêtres par un saint
prophète, et qui devait se réaliser un jour.»
Secondement, par les substances purement corporelles transparentes et
pénétrantes. En effet la nuit même de la naissance
du Seigneur, l’obscurité fut changée en une
clarté pareille à celle du jour. A Rome (Orose, liv.VI,
ch. XX, et Innocent III, IIe sermon de Noël, l’attestent),
dans une fontaine * l’eau fut changée en une huile qui
coula jusqu'au Tibre avec la plus grande abondance. Or la sybille avait
prédit que quand jaillirait une source d'huile, naîtrait
le Sauveur. Troisièmement par les substances corporelles
lucides, exemple : les corps célestes. Le jour de la naissance
du Sauveur, d'après une relation dont parle saint Chrysostome **
, les mages étant en prières sur une montagne, une
étoile apparut devant eux, ayant la forme du plus bel enfant,
sur la tète duquel brillait une croix. Elle dit aux mages
d'aller en Judée et que là ils trouveraient ce
nouveau-né.
* Fontaine qui donne de l’huile à Rome, en ce lieu est aujourd'hui l’Eglise de
Sainte-Marie au delà du Tibre.
** Sur Saint Mathieu, ch. III.
Ce jour-là encore, trois soleils apparurent à l’orient, et peu à peu ils n'en
formèrent plus qu'un. C'était un signe que la Trinité et l’unité de Dieu
allaient être connues dans le monde, ou bien que celui qui venait de naître
rassemblait dans sa seule personne trois substances l’âme, la chair et la
divinité.
On lit pourtant dans l’Histoire scholastique (ch. XVI, Machab.), que ce ne fut
pas au jour de la naissance du Sauveur que parurent les trois soleils, mais bien
quelque temps auparavant, savoir après la mort de Jules César. Eusèbe l’assure
aussi en sa chronique. L'empereur Octave, dit le pape Innocent III, après avoir
soumis l’univers à la domination romaine, plut tellement au Sénat que celui-ci
voulut l’honorer comme un dieu. Mais Auguste, plein de prudence, qui se savait
être homme, ne voulut pas consentir à usurper l’honneur de l’immortalité. Sur
les instances du Sénat, il consulta la sybille pour apprendre, par ses oracles,
s'il naîtrait jamais un jour dans le monde un mortel plus grand que lui. Or
c'était au jour de la naissance de J.-C. que cela se passait, et comme la
sybille expliquait ses oracles seule avec l’empereur dans une chambre du palais,
voici qu'au milieu du jour, un cercle d'or entoure le soleil, et au milieu du
cercle paraît une vierge merveilleusement belle, portant un enfant sur son giron
: ce que la sybille montra au César extasié de cette vision ; il entendit alors
une voix lui dire : «Celle-ci est l’autel du ciel, » et la sybille ajouta : «
Cet enfant est plus grand que toi, il te faut l’adorer. »
Or ce palais fut dédié en l’honneur de sainte Marie, et c'est aujourd'hui
Sainte-Marie de l’ara coeli. L'empereur comprit donc que cet enfant était plus
grand que lui ; il lui offrit de l’encens et dès ce moment il renonça à se faire
appeler Dieu. Voici comment s'exprime Orose à ce sujet * : « Au temps d'Octave,
environ à la troisième heure, par un ciel clair, pur et serein, un cercle en
forme d'arc-en-ciel entoura le disque du soleil, comme si était venu celui qui
avait créé et régissait seul le soleil lui-même et l’univers. » Eutrope le dit
aussi. Il est rapporté dans Timothée, l’historiographe, qu'il a trouvé dans les
anciennes histoires des Romains que Octave, l’an XXXV de son règne, monta au
Capitole et demanda avec instance aux dieux quel serait après lui le gouverneur
de la République, et qu'il entendit une voix lui dire : « C'est un enfant
céleste, fils du Dieu vivant, qui doit bientôt naître d'une vierge restée sans
tache, Dieu et homme sans macule. » Ayant appris cela, il éleva un autel en ce
lieu et y plaça cette inscription : « Autel du fils de Dieu vivant. » 2° La
nativité a été montrée manifestement par la créature qui a l’être et la vie,
comme les plantes et les arbres. Au rapport de Barthélemi dans sa compilation ;
cette nuit-là même les vignes d'Engadi, qui portent le baume, fleurirent, eurent
des fruits et donnèrent leur liqueur. 3° Par la créature qui a l’être, la vie et
le sentiment, comme les animaux. Joseph, en s'en allant à Bethléem avec Marie
qui était enceinte, mena avec lui un bœuf, peut-être pour le vendre, payer le
cens que lui et son épouse devaient, et vivre du reste, et un âne, peut-être
pour servir de monture à la Vierge. Or le bœuf et l’âne connurent le Seigneur
par l’effet d'un miracle et fléchirent le genou pour l’adorer.
* Liv. VI, ch. XX.
** Barthélemi de Sion, dans le Mariale.
Avant la nativité de J.-C., raconte Eusèbe dans sa chronique, pendant quelques
jours, des bœufs qui labouraient dirent aux laboureurs: « Les hommes
manqueront, les moissons profiteront. » 4° Par la créature qui a l’être, la vie,
le sentiment et le discernement, comme est l’homme, ainsi les bergers. En effet
à cette heure, les bergers veillaient sur leurs troupeaux, comme ils avaient
coutume de faire deux fois par an dans les plus longues et dans les plus courtes
nuits. Anciennement, à chaque solstice, c'est-à-dire au solstice d'été, environ
vers la fête de Saint-Jean-Baptiste, et à celui d'hiver, vers la nativité de
N.-S., c'était une coutume des Gentils de veiller la nuit pour honorer le
soleil, coutume qui avait pris racine aussi chez les juifs, peut-être poursuivre
l’usage des étrangers qui habitaient chez eux. L'ange du Seigneur leur
apparaissant annonça le Sauveur né et leur donna un signe pour le trouver. A cet
ange se joignit une multitude d'autres qui disaient : « Gloire à Dieu au plus
haut des cieux, etc. » Or les bergers vinrent et trouvèrent tout comme l’ange
avait dit. Elle a encore été manifestée par César-Auguste, qui défendit alors
que personne ne l’appelât seigneur,. au témoignage d'Orose. C'est peut-être pour
avoir vu l’arc autour du soleil, que, se rappelant la ruine du temple, la
fontaine d'huile et comprenant que celui qui l’emportait en grandeur était né
dans le monde, il ne voulut, être appelé ni dieu ni seigneur.
On lit encore, en certaines chroniques, que, sur l’approche de la naissance du
Seigneur, Octave fit établir des chemins publics par le monde, et fit remise de
toutes les dettes des Romains. Elle a été manifestée aussi par les sodomites
qui, dans tout le monde, furent détruits cette même nuit; ainsi le dit saint
Jérôme sur ce passage : Lux orta est. Une lumière s'est levée et si grande
queell, fit mourir tous ceux qui étaient adonnés à ce vice; c'est ce que fit le
Christ pour le déraciner, et pour qu'une si infâme impureté n'existât plus
désormais dans la nature humaine qu'il avait prise. Car, dit saint Augustin,
Dieu voyant dans le genre humain ce vice contre nature fut presque en suspens
s'il s'incarnerait. 5° Par la créature qui a l’être, la vie, le sentiment, le
discernement et l’intelligence, comme l’ange. Les anges en effet, annoncèrent la
naissance de J.-C. aux bergers, comme on vient de le dire plus haut.
Troisièmement, sa naissance nous fut utilement démontrée : 1° à la confusion des
démons; car cet ennemi ne saurait l’emporter sur nous comme auparavant. On lit *
que saint Hugues, abbé de Cluny, la veille de la Nativité du Seigneur, vit la
bienheureuse vierge tenant son fils dans ses bras : « C'est, dit-elle,
aujourd'hui le jour où les oracles des prophètes sont renouvelés. Où est
maintenant cet ennemi qui avant ce jour était maître dés hommes ? »
* Pierre le Vénérable, De miraculis, liv. I, ch. XV.
A ces mots, le diable sortit de dessous terre, pour insulter aux paroles de la
madone, mais l’iniquité s'est mentie à elle-même, parce que, comme il parcourait
tous les appartements, des frères, la
dévotion le rejeta hors de l’oratoire, la lecture hors du
réfectoire, les couvertures de bas prix hors du dortoir, et la
patience hors du chapitre. On lit encore, dans le livre de Pierre de
Cluny, que, la veille de Noël, la bienheureuse vierge apparut
à saint Hugues, abbé de Cluny, portant son fils et jouant
avec lui en disant: « Mère, vous savez avec quelle joie
l’Église célèbre aujourd'hui le jour de ma
naissance, or où est désormais la force du diable? que
peut-il dire et faire? » Alors le diable semblait se lever de
dessous terre et dire : « Si je ne puis entrer dans
l’église où l’on célèbre vos
louanges, j'entrerai cependant au chapitre, au dortoir et au
réfectoire. » Et il tenta de le faire; mais la porte du
chapitre était trop étroite pour sa grosseur, la porte du
dortoir trop basse pour sa hauteur, et la porte du réfectoire
avait des barrières formées par la charité des
servants, par l’avidité apportée à
écouter la lecture, par la sobriété dans le boire
et le manger, et alors il s'évanouit tout confus. 2° Pour
obtenir le pardon.
On lit, dans un livre d'exemples, qu'une mauvaise femme, revenue à de bons
sentiments, désespérait de son pardon; car en pensant au jugement, elle se
trouvait coupable, en pensant à l’enfer elle se croyait digne d'y être
tourmentée; en pensant au paradis, elle se voyait immonde, à la passion, elle se
regardait comme ingrate ; mais en pensant à l’enfance de Jésus et à la facilité
qu'il y a d'apaiser les enfants, elle conjura le Christ par son enfance, et
mérita d'entendre nue voix qui lui assurait le pardon. 3° Pour la guérison des
infirmités. Voici ce que dit saint Bernard (78) sur cette utilité de la
naissance de J.-C. : « Le genre humain avait trois maladies, au commencement, au
milieu et à la fin : c'est-à-dire, à la naissance, à la vie et à la mort. La
naissance était souillée, la vie perverse et la mort dangereuse. Vint J.-C. qui
apporta un triple remède à cette triple maladie. Il est né, a vécu et est mort.
Sa naissance a purifié la, nôtre ; sa vie est une instruction pour la nôtre, et
sa mort a détruit la nôtre » (saint Bernard). 4° Pour l’humiliation de notre
orgueil. Ce qui a fait dire à saint Augustin que l’humilité à nous montrée par
le Fils de Dieu dans l’Incarnation, nous fut un exemple, un sacrement et un
remède : un exemple à imiter, un sacrement par lequel le lien de notre péché est
rompu, et un remède qui guérit l’enflure de notre orgueil (saint Augustin). En
effet l’orgueil du premier homme a été guéri par l’humilité de J.-C.
Observez encore que l’humilité du Sauveur correspond bien à l’orgueil du
traître, car l’orgueil du premier homme fut contre Dieu, jusqu'à Dieu et
au-dessus de Dieu. Il fut contre Dieu, car il alla contre le précepte qui
défendait de manger le fruit de l’arbre de la science du bien et du mal; il fut
jusqu'à Dieu, car il alla jusqu'à désirer atteindre à la divinité, en croyant ce
que le diable avait dit : « Vous serez comme des dieux; » il fut enfin au-dessus
de Dieu, selon saint Anselme, eu voulant ce que Dieu ne voulait pas que l’homme
voulût; il plaça en effet sa volonté au-dessus de celle de Dieu, mais le fils de
Dieu, selon saint Jean Damascène, s'humilia pour les hommes, non contre les
hommes, jusqu'aux hommes, et au-dessus des hommes : pour les hommes,
c'est-à-dire, pour leur utilité et leur salut; jusqu'aux hommes, par une
naissance semblable à la leur; au-dessus des hommes, par une naissance
différente de la leur. Car sa naissance fut en un point semblable à la nôtre; en
effet il est né d'une femme, et par le même mode de propagation, et en un point,
différente de la nôtre, car il est né du Saint-Esprit et de la Vierge Marie.
SAINTE ANASTASIE
Anastasie vient de ana, au-dessus, et stasis, qui se tient debout, ou état,
parce qu'elle s'éleva des vices aux vertus.
Anastasie était une très noble fille de Pretaxatus, illustre sénateur romain,
mais païen, et elle avait reçu les principes de la foi de sa mère Faustine,
chrétienne et de saint Chrysogone. Ayant été mariée à Publius, elle simula une
maladie pour n'avoir point de rapports avec lui. Publias apprit que sa femme,
avec une de ses suivantes, allait, couverte d'habits plus que modestes,
parcourir les prisons où étaient des chrétiens et leur porter ce dont ils
avaient besoin ; alors il la fit garder très étroitement, au point de lui
refuser même de la nourriture, dans l’intention de la faire périr, afin qu'il
pût vivre dans les plaisirs à l’aide de ses immenses possessions.
* On peut lire dans Hrostwile, religieux de l’abbaye de Gandershem, en 999, une
comédie fort curieuse intitulée : Dulcitius, dont le fonds est emprunté à la
légende de sainte Anastasie.
Or comme elle pensait mourir, elle écrivit des lettres pleines d'affection
à Chrysogone qui lui répondit pour la consoler. Sur ces entrefaites, son mari
mourut et elle fut délivrée de ses angoisses. Elle avait pour suivantes trois
sœurs d'une merveilleuse beauté, dont l’une s'appelait Agapen, l’autre Chionée
et la troisième Irénée. Elles étaient chrétiennes et refusaient obstinément
d'obéir aux avis du préfet de Rome ; celui-ci les fit enfermer dans une chambre
où l’on serrait les ustensiles de cuisine. Or ce préfet, qui brûlait d'amour
pour elles, les alla trouver afin d'assouvir sa passion. Il fut alors frappé de
folie, et croyant s'en prendre aux vierges, il embrassait les casseroles, les
pots-au-feu, les chaudrons et autres ustensiles de cuisine. Quand il fut
rassasié, il en sortit tout noir, sale et les vêtements en lambeaux. Ses
serviteurs, qui l’attendaient à la porte, le voyant ainsi fait, le crurent
changé en démon, l’accablèrent de coups, s'enfuirent et le laissèrent seul. Il
alla alors trouver l’empereur pour porter plainte; et les uns le frappaient de
verges, les autres lui jetaient de la boue et de la poussière, soupçonnant qu'il
était changé en furie. Ses yeux étaient aveuglés afin qu'il ne se vît pas
difforme; aussi était-il bien étonné de se voir ainsi moqué, lui qui avait
l’habitude d'être traité avec grand honneur. Il croyait en effet être revêtu,
ainsi que tous les autres, de vêtements blancs. Il pensa, quand on lui dit qu'il
était si ridicule, que les jeunes filles l’avaient traité ainsi par le moyen de
la magie, et il ordonna qu'on les déshabillât devant lui afin au moins de les
voir nues; mais aussitôt leurs habits adhérèrent si bien à leur corps qu'il fut
impossible de les en dépouiller.
Alors le préfet saisi, s'endormit et ronfla si fort que les coups ne purent le
réveiller. Enfin les vierges reçurent la couronne du martyre, et Anastasie fut
donnée à un préfet, qui devait l’épouser; si auparavant il la faisait sacrifier.
Comme il l’emmenait. dans une chambre et qu'il voulait l’embrasser, il devint
aussitôt aveugle. Il alla consulter les dieux pour savoir s'il pouvait être
guéri. Ils lui répondirent:, « Parce que tu as contristé Anastasie, tu nous as
été livré et dès cet instant tu seras tourmenté continuellement en enfer avec
nous. » Pendant qu'on le ramenait chez lui, il mourut entre les mains de ses
gens. Alors Anastasie est livrée à un autre préfet qui la devait tenir en
prison. Quand il apprit qu'elle jouissait d'immenses possessions, il lui dit en
particulier : « Anastasie, si tu veux être chrétienne, fais donc ce que t'a
commandé ton maître. Voici ce qu'il ordonne : « Celui qui n'aura pas renoncé à
tout ce qu'il possède ne peut être mon disciple. » Donne-moi alors tout ce qui
t'appartient et va en liberté partout où tu voudras et tu seras une vraie
chrétienne. » Elle lui répondit : « Mon Dieu a dit : « Vendez tout ce que vous
avez et le donnez aux pauvres , mais non aux riches;» or comme tu es riche,
j'irais contre le commandement de Dieu; si je te donnais la moindre chose. »
Alors Anastasie fut jetée dans une affreuse prison pour y mourir de faim; mais
saint Théodore, qui avait déjà eu les honneurs du martyre, la nourrit d'un pain
céleste pendant deux mois. Enfin elle fut conduite avec deux cents vierges aux
îles de Palmarola, où beaucoup de chrétiens avaient été relégués.
Quelques jours après, le préfet les manda toutes et fit lier Anastasie à un
poteau pour y être brûlée : les autres périrent dans divers supplices. Dans le
nombre il y avait un chrétien qui plusieurs fois avait été dépouillé de ses
richesses à cause de J.-C. et qui répétait sans cesse: « Au moins vous ne
m’enlèverez pas J.-C. » Apollonie ensevelit le corps de sainte Anastasie avec
honneur dans son verger où elle construisit une église. Elle souffrit sous
Dioclétien qui commença à régner environ l’an du Seigneur 287.
SAINT ÉTIENNE
Étienne ou Stéphane veut dire couronne en grec; en hébreu il signifie règle. Il
fut la couronne, c'est-à-dire le chef des martyrs du Nouveau Testament; comme
Abel de, l’ancien. Il fut encore une règle, c'est-à-dire un exemple aux autres
de souffrir pour J.-C. ou bien d'agir et de vivre dans la sincérité, ou de prier
pour ses ennemis. Stéphane signifierait encore, d'après une autre étymologie,
Strenue fans, qui parle avec énergie, comme il appert par son discours et par sa
belle prédication de la parole de Dieu. Stéphane signifierait aussi : qui parle
avec force aux vieilles, Strenue fans anus, parce qu'il parlait avec énergie,
avec dignité aux veuves qu'il instruisait et dirigeait d'après la commission
qu'il en avait reçue des apôtres, et qui, à la lettre, étaient vieilles. Il est
donc couronné comme chef du martyre, règle du souffrir et du bien vivre, orateur
énergique dans sa prédication, riche, et parlant 'aulx vieilles dans ses
admirables instructions.
Étienne fut un des sept diacres ordonnés par les apôtres pour exercer le
ministère. Car le nombre des disciples s'augmentant, ceux des gentils, qui
étaient convertis, commencèrent à murmurer contre les juifs nouvellement
chrétiens de ce que leurs veuves étaient méprisées et laissées de côté dans le
ministère de tous les jours. On peut assigner deux causes à ces murmures : ou
bien leurs veuves n'étaient pas admises à partager le ministère, ou bien elles
étaient plus surchargées que les autres dans cet exercice quotidien. Les apôtres
en effet, voulant s'appliquer entièrement à la dispensation de la parole,
confièrent aux veuves le soin de distribuer les aumônes. Or, ils voulurent
apaiser les murmures qui s'élevaient par rapporta l’administration des veuves et
rassemblèrent la multitude des fidèles auxquels ils dirent : « Il n'est pas
juste que nous cessions d'annoncer la parole de Dieu pour avoir soin des tables.
» La glose ajoute : « parce que la nourriture de l’esprit est préférable aux
mets qui alimentent le corps. » Choisissez donc, frères, sept hommes d'entre
vous, d'une probité reconnue, pleins de l’Esprit saint et de sagesse, à qui nous
commettions ce ministère, afin qu'ils servent ou qu'ils président ceux qui
servent; nous nous appliquerons entièrement à la prière et à la dispensation de
la parole. »
Ce discours plut à toute l’assemblée. On en choisit sept. dont saint Étienne fut
le primicier et le chéfecier, et on les amena aux apôtres qui leur imposèrent;
les mains. Or, Étienne, qui était plein de grâce et de force, opérait de grands
prodiges et de grands miracles parmi le peuple.
Les juifs jaloux conçurent le désir de prendre le dessus sur lui et de l’accuser
: alors ils essayèrent de le vaincre de trois manières: savoir, en discutant, en
produisant de faux témoins et en le jetant dans les tourments. Toutefois il fut
plus savant dans la discussion; il démasqua les faux témoins et triompha des
supplices. Dans chacun de ces combats le ciel lui vint en aide. Dans le premier,
l’Esprit saint lui fut donné pour qu'il fût pourvu de sagesse ; dans le second,
il parut avec un visage angélique afin d'effrayer les faux témoins ; dans le
troisième, J.-C. se montra disposé à l’aider pour le fortifier dans le martyre.
Dans chaque combat, l’histoire tient compte de trois choses, savoir: la lutte
engagée, le secours prêté et le triomphe remporté. En parcourant l’histoire,
nous pourrons voir tous ces succès en peu de mots.
Comme Étienne faisait beaucoup de miracles et prêchait fort souvent au peuple,
les juifs envieux engagèrent avec lui le premier combat pour le vaincre dans la
discussion. Quelques-uns de la synagogue des libertins, c'est-à-dire des enfants
des hommes libres, qui ont reçu la liberté par la manumission, s'élevèrent
contre lui. Ce fut donc la postérité des esclaves qui résista la première à la
foi. Il y avait aussi des Cyrénéens de la ville de Cyrène, des Alexandrins et
des hommes de Cilicie et d'Asie qui disputèrent avec saint Étienne. Ce premier
combat fut suivi du triomphe; car ils ne pouvaient résister à sa sagesse; et
l’auteur sacré ajoute. : « et à l’Esprit qui parlait par sa bouche » ; ce qui
désigne l’aide accordé.
Voyant donc qu'ils ne pouvaient l’emporter sur lui dans ce genre de combat, ils
furent assez habiles pour choisir une seconde manière, qui était de le vaincre à
l’aide des faux témoins. Alors ils en subornèrent deux pour l’accuser de quatre
sortes de blasphèmes. Après l’avoir amené dans le conseil, les faux témoins lui
reprochaient quatre faits savoir le blasphème contre Dieu, contre Moïse, contre
la loi et contre le tabernacle ou le temple : Voilà le combat. Cependant tous
ceux qui étaient assis dans le conseil ayant levé les yeux sur lui, virent son
visage comme le visage d'un ange: C'est le secours. Vient ensuite la victoire de
ce second combat, par lequel les faux témoins furent confondus dans leurs
dépositions. Car le Prince des prêtres dit: « Les choses sont-elles ainsi qu'il
vient d'en être déposé? » Alors le bienheureux , Étienne se disculpa
catégoriquement des quatre blasphèmes dont l’avaient chargé les faux témoins.
Et d'abord, il se disculpa de blasphème contre Dieu, en disant que le Dieu qui a
parlé à leurs pères et aux prophètes était le Dieu de gloire, c'est-à-dire,
celui qui donne ou qui possède la gloire, ou bien encore, celui auquel la gloire
est due par la créature. En cet endroit il loua Dieu de trois manières, ce qui
peut se prouver par trois passages. C'est le Dieu de gloire, ou qui donne la
gloire; il y a au livre des Rois (II) : « Celui qui me portera honneur, je lui
porterai gloire. » Il est Dieu de gloire ou qui contient la .gloire. On lit, au
livre des Proverbes (VIII) : « Avec moi sont les richesses et la gloire. » Il
est le Dieu de gloire, c'est-à-dire, le Dieu auquel la créature doit la gloire.
La 1ère épître à Timothée (I) dit: « Au roi immortel des siècles, au seul Dieu,
gloire et honneur dans tous les siècles. » Donc Étienne loua Dieu en trois
manières, en disant qu'il est glorieux, qu'il donne la gloire et qu'il la
mérite..
Il se disculpa ensuite du reproche de blasphème contre Moïse, en louant le même
Moïse de plusieurs manières. il le loua principalement par trois circonstances :
pour la ferveur de son zèle, pour avoir tué l’Egyptien qui avait frappé un de
ses frères ; d'avoir fait des miracles en Égypte et dans le désert; de l’honneur
qu'il eut de converser avec Dieu plusieurs fois.
Enfin il se disculpa du troisième blasphème, contre la loi, en relevant son prix
par trois raisons: la première, parce qu'elle avait Dieu pour auteur, la seconde
parce qu'elle avait eu le grand et illustre Moïse pour ministre; la troisième
par rapport à la fin qu'elle a, savoir qu'elle donne la vie. Enfin il se
disculpa du quatrième blasphème contre le temple et le Tabernacle, eu disant
quatre sortes de biens du Tabernacle ; savoir : qu'il avait été commandé par
Dieu ; que Moïse en avait reçu le plan dans une vision ; qu'il avait été achevé
par Moïse et qu'il renfermait l’arche du témoignage. Il dit que le temple avait
remplacé le Tabernacle. C'est ainsi que saint Étienne se disculpa, à l’aide du
raisonnement, des crimes qu'on lui imputait.
Les Juifs, se voyant une seconde fois vaincus, choisissent un troisième moyen et
engagent le troisième combat : c'était de le vaincre au moins par les tourments
et les supplices. Saint Étienne ne s'en fut pas plutôt aperçu que, voulant
pratiquer le précepte du Seigneur au sujet de la correction fraternelle, il
essaya par trois moyens de les corriger et de les empêcher de commettre une
pareille méchanceté, savoir : par pudeur, par crainte et par amour. 1° Par
pudeur, en leur reprochant la dureté de leur cœur et la mort des Saints. «
Têtes dures, dit-il, hommes incirconcis de cœur et d'oreilles, vous résistez
toujours au Saint-Esprit, et vous êtes tels que vos pères ont été. Quel est le
prophète que vos pères n'aient pas persécuté? Ils ont tué ceux qui prédisaient
l’avènement du Juste. »
Par là, dit la glose, il expose trois degrés de malice. Le 1er, de résister au
Saint-Esprit, le 2e, de persécuter les prophètes, le 3e, de les tuer par un
excès de méchanceté. Ils avaient en effet le front d'une courtisane; ils ne
savaient rougir, ni s'arrêter dans la voie du mal qu'ils avaient conçu. Bien au
contraire, à ces paroles ils entrèrent dans une rage qui leur déchirait le cœur
et ils grinçaient des dents contre lui. 2° Il les corrigea par la crainte, en
leur disant qu'il voyait J.-C. debout a la droite de Dieu, comme prêt à l’aider
et à condamner ses adversaires.
Mais Étienne étant rempli du Saint-Esprit, et levant les yeux au ciel, vit la
gloire de Dieu, et il dit : « Je vois les cieux ouverts, et le Fils de l’homme
debout à la droite de la Vertu de Dieu. » Et quoi qu'il les eût déjà repris par
la pudeur et par la crainte, ils ne furent cependant point encore corrigés, mais
ils devinrent pires qu'auparavant. « Alors jetant de grands cris, et se bouchant
les oreilles (pour ne pas entendre ses blasphèmes, dit la glose), ils se
jetèrent tous ensemble sur lui, et l’avant entraîné hors de la ville, ils le
lapidèrent. » En cela ils croyaient agir d'après la loi qui ordonnait de lapider
le blasphémateur hors de la place. Et les. deux faux témoins qui devaient lui
jeter la première pierre, selon le texte de la loi : « Les témoins lui jetteront
les premiers la pierre de leur propre main, etc. » se dépouillèrent de leurs
habits, soit pour qu'ils ne fussent pas souillés par le contact d'Étienne, soit
afin d'être plus libres polir jeter les pierres, et les mirent aux pieds d'un
jeune homme nommé Saul et plus tard Paul, lequel en gardant ces vêtements, pour
qu'ils fussent moins embarrassés, le lapida, pour ainsi dire, par la main de
tous.
N'ayant donc pu les détourner de leur crime ni par la pudeur, ni par la crainte,
il essaya d'un troisième moyen, qui était de les adoucir au moins par l’amour.
Peut-on un amour plus éminent que celui dont il fit preuve en priant pour lui et
pour eux ? Il pria pour lui d'abord, afin d'abréger les instants de sa passion;
pour eux ensuite, afin qu'elle ne leur fût point imputée à péché. Ils
lapidaient, dis-je, Étienne qui priait et qui disait : « Seigneur Jésus, recevez
mon esprit. » S'étant mis ensuite à genoux, il s'écria à haute voix : «
Seigneur, ne leur imputez pas ce péché car ils ne savent ce qu'ils font. » Et
voyez quel amour admirable! quand il prie pour lui, il est debout; quand il prie
pour ses bourreaux, il fléchit les genoux, comme s'il eût préféré être plutôt
exaucé dans ce qu'il sollicitait pour les autres, que dans ce qu'il demandait
polir lui-même. Pour eux plutôt que pour lui, il fléchit les genoux parce que,
dit la glose a ce propos, il implorait un plus grand remède là où le mal était
plus grand. En cela ce martyr de J.-C. imita le Seigneur qui, dans sa passion,
pria pour lui quand il dit : « Père, je remets mon âme entre vos mains; » et
pria pour ceux qui le crucifiaient en disant : « Père, pardonnez-leur, car ils
ne savent ce qu'ils font. » « Et après cette parole, il s'endormit au Seigneur.
»
Belle parole, ajoute la glose, il s'endormit, et non pas il mourut, car en
offrant ce sacrifice d'amour, il s'endormit avec l’espoir de se réveiller à la
résurrection. Étienne fut lapidé l’année que J.-C. monta au ciel, au
commencement du mois d'août, le matin du troisième jour. Saint Gamaliel et
Nicodème, qui tenaient pour les chrétiens dans tous les conseils des Juifs,
l’ensevelirent dans un champ de ce même Gamaliel, et firent ses funérailles avec
un grand deuil: et il s'éleva une grande persécution contre les chrétiens de
Jérusalem, car après le meurtre du bienheureux Étienne, qui était l’un des
principaux, on se mit à les persécuter, au point que tous les chrétiens, excepté
les apôtres comme plus courageux, furent dispersés par toute la province de
Judée, selon que. le Seigneur le leur avait recommandé : « S'ils vous
persécutent dans une ville, fuyez dans une autre. »
L'éminent docteur Augustin rapporte que saint Étienne fut illustre par
d'innombrables miracles; par la résurrection de six morts, par la guérison d'une
foule de malades. Parmi ces miracles qu'il raconte, il en est quelques-uns de
fort remarquables. Il dit donc que l’on mettait des fleurs sur l’autel de saint
Étienne et que quand on en avait touché les malades, ils étaient miraculeusement
guéris. Des linges pris à son autel, et posés sur des malades, procuraient à
plusieurs la guérison de leurs infirmités. Au livre XXII de la Cité de Dieu, il
dit que des fleurs qu'on avait prises de son autel furent mises sur les yeux
d'une femme aveugle qui recouvra tout aussitôt la vue.
Dans le même livre, il rapporte que l’un des premiers d'une ville, Martial, qui
était infidèle, ne voulait absolument pas se convenir. Étant tombé gravement
malade, son gendre, plein de foi, vint à l’église de Saint-Étienne, prit des
fleurs qui étaient, sur son autel, et les cacha auprès de la tête de Martial,.
qui, après avoir dormi dessus, s'écria, dès avant le jour, qu'on envoyât
chercher l’évêque. Celui-ci étant absent, un prêtre vint; et sur l’assurance que
lui donna Martial de sa foi, il lui administra le baptême. Tant qu'il vécut,
toujours il avait ces mots à la bouche : « Jésus-Christ, recevez mon esprit, »
sans savoir que c'étaient les dernières paroles de saint Étienne.
Voici un autre miracle rapporté dans le même livre une dame appelée Pétronie
était tourmentée depuis longtemps d'une très grave infirmité ; elle avait
employé une foule de remèdes qui n'avaient laissé trace de guérison ; un jour
elle consulte un Juif qui lui donne un anneau dans lequel se trouvait enchâssée
une pierre, afin qu'elle se ceignit avec une corde de cet anneau sur sa chair
nue, et que par sa vertu elle recouvrât la santé. Mais comme elle s'aperçut que
cela ne lui procurait aucun bien, elle se hâta d'aller à l’église du premier
martyr Etienne le prier de la guérir. Aussitôt, sans que la corde fût déliée,
l’anneau resté entier tomba à terre : elle se sentit à l’instant tout à, fait
guérie.
Le même livre rapporte un autre miracle non moins admirable. A Césarée de
Cappadoce, une noble dame avait perdu son mari; mais elle avait une belle et
nombreuse famille composée de dix enfants, sept. fils et trois filles. Un jour
qu'elle avait été offensée par eux, elle maudit ses fils. La vengeance divine
suivit de près la malédiction de la mère, et tous sont frappés également d'un
horrible châtiment. Un tremblement affreux de tous leurs membres les saisit.
Accablés de douleur, ils ne voulurent point que leurs concitoyens fussent
témoins de leur malheur et ils coururent par toute la terre, attirant sur eux
l’attention.. Deux d'entre eux, un frère et une sœur, Paul et Palladie, vinrent
à Hippone et racontèrent à saint Augustin lui-même, qui était évêque de cette
ville, ce qui leur était arrivé. Il y avait quinze jours, c'était avant. Pâques,
qu'ils se rendaient assidûment à l’église de saint Étienne, le priant avec
insistance de leur rendre, la santé.
Le jour de Pâques, en présence d'une foule de peuple, Paul
franchit tout à coup la balustrade, se prosterne devant
l’autel avec foi et révérence, et se met à
prier. Les assistants attendent ce qui va arriver, quand il se
lève tout à coup. Il était guéri et
délivré désormais de son tremblement. Ayant
été amené à saint Augustin, celui-ci le
montra au peuple en promettant de lire le lendemain un récit
écrit de ce qui s'était passé. Or, comme il
parlait au peuple et que 1a sœur assistait elle-même
à l’église, toujours agitée dans tous ses
membres, elle se leva du milieu des fidèles, passa la balustrade
et de suite comme si elle sortait du sommeil, elle se leva
guérie. On la montre à la foule qui rend d'immenses
actions de grâces à Dieu et à saint Étienne,
de la guérison du frère et de la sœur. Orose en
revenant chez saint Augustin de visiter saint Jérôme
rapporta quelques reliques de saint Étienne qui
opérèrent les miracles dont on vient de parler et
beaucoup d'autres encore.
Il faut remarquer que saint Étienne ne souffrit pas le martyre aujourd'hui,
mais, comme nous l’avons dit plus haut, le trois d'août, jour où l’on célèbre
son invention. Nous raconterons alors pour quel motif ces fêtes furent changées.
Qu'il suffise de dire ici que 1'Eglise a eu deux raisons de placer, comme elle
l’a fait, les trois fêtes qui suivent Noël: La première, c'est afin de réunir à
l’Epoux et au chef ceux qui ont été ses compagnons. En effet, en naissant, J.-C.
qui est l’Epoux a donné, en ce monde à l’Eglise, son épouse, trois compagnons,
dont il est dit dans les cantiques * : « Mon bien-aimé est reconnaissable par sa
blancheur et sa rougeur : il est choisi entre mille. » La blancheur indique Jean
l’évangéliste, saint confesseur ; la rougeur, saint Étienne, premier martyr ; la
multitude virginale des Innocents est signifiée par ces paroles : « Il est
choisi entre mille. » La seconde raison est qu'ainsi, l’Eglise réunit ensemble
tous les genres de martyrs, selon leur rang de dignité. La naissance du Christ
fut, en effet, la cause de leur martyre. Or, il y a trois martyres: le
volontaire qu'on subit, le volontaire qu'on ne subit pas, celui que l’on subit,
mais qui n'est pas volontaire. On trouve le premier dans saint Etienne, le
second dans saint Jean et le troisième dans les Innocents.
* Cant. V, 10.
SAINT JEAN, APÔTRE ET ÉVANGÉLISTE
Jean veut dire grâce de Dieu, ou en qui est la grâce, ou
auquel la grâce a été donnée, ou auquel un
don a été fait de la part de Dieu. De là quatre
privilèges de saint Jean. Le premier fut l’amitié
particulière de J.-C. En effet, le Sauveur aima saint Jean plus
que les autres apôtres et lui donna de plus grandes marques
d'affection et de familiarité. Il veut donc dire grâce. de
Dieu parce qu'il fut gracieux à Dieu. Il paraît même
qu'il a été aimé plus que Pierre. Mais il y a
amour de cœur et démonstration de cet amour. On trouve
deux sortes de démonstrations d'amour : l’une qui consiste
dans la démonstration de la familiarité, et l’autre
dans les bienfaits accordés. Il aima Jean et Pierre
également. Mais quant à l’amour de
démonstration, il aima mieux saint Jean, et quant aux bienfaits
donnés, il préféra Pierre. Le second
privilège est la parole de la chair; en effet, saint Jean a
été choisi vierge par le Seigneur ; alors en lui est la
grâce, c'est-à-dire la grâce de la pureté
virginale, puisqu'il voulait se marier quand J.-C. l’appela *. Le
troisième privilège, c'est la révélation
des mystères: en effet, il lui a été donné
de connaître beaucoup de mystères, par exemple, ce qui
concerne la divinité du Verbe et la fin du monde. Le
quatrième privilège,, c'est d'avoir été
chargé du soin de la mère de Dieu : alors on, peut dire
qu'il a reçu un don de Dieu. Et c'était le plus grand
présent que le Seigneur put faire que de lui confier le soin de
sa mère. Sa vie a été écrite par Miletus
**, évêque de Laodicée, et abrégée
par Isidore dans son livre De la naissance, de la vie et de la mort des
Saints Pères.
* C'est l’opinion de Bède, Sermon des Jean; — de Rupert, — Sur Saint Jean, ch.
I; — de saint Thomas d'Aquin, t. II, p. 186; — de sainte Gertrude en ses
Révélations, liv. IV, c. IV.
** Le livre de Miletus a été publié en dernier lieu à Leipsig, par Heine, 1848.
Il est reproduit ici en majeure partie.
Jean, apôtre et évangéliste, le bien-aimé du
Seigneur, avait été élu alors qu'il était
encore vierge. Après la Pentecôte, et quand les
apôtres se furent séparés, il partit pour
l’Asie, où il fonda un grand nombre d'églises.
L'empereur Domitien, qui entendit parler de lui, le fit venir et jeter
dans une cuve d'huile bouillante, à la porte Latine. Il en
sortit sain et entier, parce qu'il avait vécu affranchi de la
corruption de la chair *. L'empereur ayant su que Jean n'en continuait
pas moins à prêcher, le relégua en exil dans
l’île inhabitée de Pathmos et où le saint
écrivit l’Apocalypse.
Cette année-là, l’empereur fut tué en haine de sa grande cruauté et tous ses
actes furent annulés par le sénat; en sorte que saint Jean, qui avait été bien
injustement déporté dans cette île, revint à Ephèse, où il fut reçu avec grand
honneur par tous les fidèles qui se pressèrent au-devant de lui en disant : «
Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. » Il entrait dans la ville, comme
on portait en terre Drusiane qui l’aimait beaucoup et qui aspirait ardemment son
arrivée. Les parents, les veuves et les orphelins lui dirent: « Saint Jean,
c'est Drusiane que nous allons inhumer; toujours elle souscrivait à vos avis, et
nous nourrissait tous ; elle souhaitait vivement votre arrivée, en disant « O si
j'avais le bonheur de voir l’apôtre de Dieu avant « de mourir! » Voici que vous
arrivez et elle n'a pu vous voir. »
* Tertullien, Prescriptions, ch. XXXVI; — Saint Jérôme, Sur Saint Jean, liv. I,
c. XIV.
Alors Jean ordonna de déposer le brancard et de délier le cadavre: « Drusiane,
dit-il, que mon
Seigneur J.-C. te ressuscite, lève-toi, va dans ta maison et me prépare de la
nourriture. » Elle se leva aussitôt, et s'empressa d'exécuter l’ordre de
l’apôtre, tellement qu'il. lui semblait qu'il l’avait réveillée et non pas
ressuscitée.
Le lendemain, Craton le philosophe convoqua le peuple sur la place, pour lui
apprendre comment on devait mépriser ce monde. Il avait fait acheter à deux
frères très riches, du produit de leur patrimoine, des pierres précieuses qu'il
fit briser en présence de l’assemblée. L'apôtre vint à passer par là et appelant
le philosophe auprès de lui, il condamna cette manière de mépriser le monde par
trois raisons : 1° il est loué par les hommes, mais il est réprouvé par le
jugement de Dieu; 2° ce mépris ne guérit pas le vice ; il est donc inutile,
comme est inutile le médicament qui ne guérit point le malade ; 3° ce mépris est
méritoire pour celui qui donne ses biens aux pauvres. Comme le Seigneur dit au
jeune homme: «Allez vendre tout ce que vous avez et le donnez aux pauvres. »
Craton lui dit: « Si vraiment ton Dieu est le maître, et qu'il veuille que le
prix de ces pierreries soit donné aux pauvres, fais qu'elles redeviennent
entières, afin que, de ta part, cette œuvre tourne à sa gloire, comme j'ai agi
pour obtenir de la renommée auprès des. hommes, » Alors saint Jean, rassemblant
dans sa main les fragments de ces pierres, fit une prière, et elles redevinrent
entières comme avant. Aussitôt le philosophe ainsi que les deux jeunes gens
crurent, et vendirent les pierreries, dont ils distribuèrent le prix aux
pauvres.
Deux, autres jeunes tiens d'une famille honorable imitèrent l’exemple des
précédents, vendirent tout ce qu'ils avaient, et après l’avoir donné aux
pauvres, ils suivirent l’apôtre. Mais un jour qu'ils voyaient leurs serviteurs
revêtus de riches et brillants vêtements, tandis qu'il ne leur restait qu'un
seul habit, ils furent pris de tristesse. Saint Jean, qui s'en aperçut à leur
physionomie, envoya chercher sur le bord de la mer . des bâtons et des cailloux
qu'il changea en or et en pierres fines. Par l’ordre de l’apôtre, ils les
montrèrent pendant sept jours à tous les orfèvres et à tous les lapidaires ; à
leur retour ils racontèrent que ceux-ci n'avaient jamais vu d'or plus pur ni
des, pierreries si précieuses ; et il leur dit : « Allez racheter vos terres que
vous avez vendues, parce que vous avez perdu les richesses du ciel; brillez
comme des fleurs afin de vous faner comme elles; soyez riches dans le temps pour
que vous soyez mendiants dans l’éternité. »
Alors l’apôtre parla plus souvent encore contre les richesses, et montra que
pour six raisons, nous devions être préservés de l’appétit immodéré de la
fortune.
La première tirée de l’Ecriture, dans le récit du riche en sa table que Dieu
réprouva, et du pauvre Lazare que Dieu élut; la seconde puisée dans la nature,
qui nous fait venir pauvres et nus, et mourir sans richesses; la troisième prise
de la créature : le soleil, la lune, les astres, la pluie, l’air étant communs à
tous et partagés entre tous sans préférence, tous les biens devraient donc être
en commun chez les hommes ; la quatrième, est la fortune. Il dit alors que le
riche devient l’esclave de l’argent et du diable ; de l’argent, parce qu'il ne
possède pas les richesses, mais que ce sont elles qui le possèdent; du diable,
parce que, d'après l’évangile, celui qui aime l’argent est l’esclave de Mammon.
La cinquième est l’inquiétude : ceux qui possèdent ont jour et nuit des soucis,
soit pour acquérir, soit pour conserver. La sixième, ce sont les risques et
périls auxquels sont exposées les richesses ; d'où résultent deux sortes de
maux: ici-bas, l’orgueil ; dans l’éternité, la damnation éternelle : perte de
deux sortes de biens : ceux de la grâce, dans la vie présente ceux de la gloire
éternelle, dans la vie future.
Au milieu de cette discussion contre les richesses, voici, qu'on portait en
terre un jeune homme mort trente jours après son mariage. Sa mère, sa veuve et
les autres qui le pleuraient, vinrent se jeter aux pieds de l’apôtre et le prier
de le ressusciter comme Drusiane au nom du Seigneur. Après avoir pleuré beaucoup
et avoir prié, Jean ressuscitas l’instant le jeune homme auquel il ordonna de
raconter à ces deux disciples quel châtiment ils avaient encouru et quelle
gloire ils avaient perdue. Celui-ci raconta alors bien des faits, qu'il, avait
vus sur la gloire du paradis, et sur les peines de l’enfer. Et il ajouta : «
Malheureux que vous êtes, j'ai vu vos anges dans les pleurs et les démons dans
la joie; puis il leur dit, qu'ils' avaient perdu les palais éternels construits
des pierreries brillantes, resplendissant d'une clarté merveilleuse, remplis de
banquets copieux, pleins de délices, et d'une joie, d'une gloire interminables.
Il raconta huit peines de l’enfer qui sont renfermées dans ces deux vers :
Vers et ténèbres, tourment, froid et feu,
Présence du démon, foule de criminels, pleurs.
Alors celui qui avait été ressuscité; se joignit aux deux disciples qui se
prosternèrent aux pieds de l’apôtre et le conjurèrent de leur faire miséricorde.
L'apôtre leur dit : « Faites pénitence trente jours, pendant lesquels. priez que
ces bâtons et ces pierres reviennent dans leur état naturel. » Quand ils eurent
exécuté cet ordre, il leur dit : « Allez porter ces bâtons et ces pierres où
vous les avez pris. »
Ils le firent ; les bâtons et les pierres redevinrent alors ce qu'ils étaient,
et les jeunes gens recouvrèrent la grâce de toutes les vertus, qu'ils avaient
possédées auparavant.
Après que Jean eut prêché par toute l’Asie, les adorateurs de Jules excitèrent
une sédition parmi le peuple et traînèrent le saint à un temple de Diane pour le
forcer à sacrifier. Jean leur proposa cette alternative ou qu'en invoquant
Diane, ils fissent crouler l’église de J.-C., et qu'alors il sacrifierait aux
idoles ; ou qu'après avoir lui-même invoqué J.-C., il renverserait le temple de
Diane et alors eux-mêmes crussent en J.-C. La majorité accueillit la proposition
tous sortirent du temple ; l’apôtre fit sa prière, le temple: croula jusque dans
ses fondations et l’image de Diane fut réduite en pièces. Mais le pontife des
idoles, Aristodème, excita une affreuse sédition dans le peuple ; une partie se
préparait à se ruer contre l’autre. L'apôtre lui dit : « Que veux-tu que je
fasse pour te fléchir? » « Si tu veux, répondit Aristodème, que je croie en ton
Dieu, je te donnerai du poison à boire, et si tu n'en ressens pas les atteintes,
ton Seigneur sera évidemment le vrai Dieu. » L'apôtre reprit : « Fais ce que tu
voudras. » « Je veux, dit Aristodème, que tu en voies mourir d'autres auparavant
afin que ta crainte augmente. »
Aristodème alla demander au proconsul deux condamnés à mort, auxquels, en
présence de tous, il donna du poison. A peine l’eurent-ils pris qu'ils rendirent
l’âme. Alors l’apôtre prit la coupe et se fortifiant du signe de la croix, il
avala tout le poison sans éprouver aucun mal, ce qui porta tous les assistants à
louer Dieu. Aristodème dit encore : « Il me reste un doute, mais si tu
ressuscites ceux qui sont morts du poison, je croirai indubitablement. » Alors
l’apôtre lui donna sa tunique. « Pourquoi, lui dit-il, m’as-tu donné ta tunique?
» « C'est, lui répondit saint Jean, afin que tu sois tellement confus que tu
brises avec ton infidélité. » « Est-ce que ta tunique me fera croire? » dit
Aristodème.
« Va, dit l’apôtre, la mettre sur les corps de ceux qui sont morts et dis :
«L'apôtre de J.-C. m’a envoyé vers vous pour vous ressusciter « au nom de J.-C.
» Il l’eut à peine fait que sur-le-champ ils ressuscitèrent. Alors l’apôtre
baptisa au nom de J.-C. le pontife et le proconsul qui crurent, eux et toute
leur famille; ils élevèrent ensuite une église en l’honneur de saint Jean.
Saint Clément d'Alexandrie rapporte, dans le IVe livre de l’Histoire
ecclésiastique *, que l’apôtre convertit un jeune homme beau, mais fier, et le
confia à un évêque à titre de dépôt. Peu de temps après, le jeune homme
abandonne l’évêque et se met à la tête d'une bande de voleurs. Or quand l’apôtre
revint, il réclama son dépôt à l’évêque.
* Clément d'Alexandrie, Quis dives, ch. XLII; — Eusèbe, l. III, ch. XXIII; —
Saint Chrysostome, ad Theodos lapsum, liv. I, ch. II.
Celui-ci croit qu'il est question d'argent et reste assez
étonné. L'apôtre lui dit : « C'est ce jeune
homme que je vous réclame; c'est celui que je vous avais
recommandé d'une manière si pressante. » «
Père saint, répondit l’évêque, il est
mort quant à l’âme et il reste sur une telle
montagne avec des larrons dont il est lui-même le chef. »
En entendant ces paroles, saint Jean déchire ses vêtements, se frappe la tête
avec les poings. « J'ai trouvé là un bon gardien de l’âme d'un frère,
ajouta-t-il ! » Il se fait aussitôt préparer un cheval et court avec intrépidité
vers la montagne. Le jeune homme, l’ayant reconnu, fut couvert de honte et
s'enfuit aussitôt sur son cheval. L'apôtre oublie son âge, pique son coursier de
ses éperons et crie après le fuyard : « Bien-aimé fils, qu'as-tu à fuir devant
un père et un vieillard sans défense? Ne crains pas, mon fils ; je rendrai
compte de toi à J.-C., et bien certainement je mourrai volontiers pour toi.
comme J.-C. est mort pour nous. Reviens, mon fils, reviens; c'est le Seigneur
qui m’envoie. »
En entendant cela, le brigand fut tout contrit, revint et pleura
à chaudes larmes. L'apôtre se jeta à ses pieds et
se mit à embrasser sa main comme si elle eût
déjà été purifiée par la
pénitence : il jeûna et pria pour lui, obtint sa
grâce et par la suite il l’ordonna évêque.
On lit encore dans l’Histoire ecclésiastique * et dans la glose sur la seconde
épître canonique de saint Jean, que ce saint étant entré à Ephèse pour prendre
un bain, il y vit Cérinthe l’hérétique et qu'il se retira vite en disant «
Fuyons d'ici, de peur que l’établissement ne croule sur nous ; Cérinthe,
l’ennemi de la vérité, s'y baigne. »
Cassien**, au livre de ses conférences, raconte qu'un homme apporta une perdrix
vivante à saint. Jean. Le saint la caressait et la flattait pour l’apprivoiser.
Un enfant témoin de cela dit en riant à ses camarades : « Voyez. comme ce
vieillard joue avec un petit oiseau comme ferait un enfant. » Saint Jean devina
ce qui se passait, appela l’enfant qui lui dit « C'est donc vous qui êtes Jean
qui faites cela et qu'on dit si saint? » Jean lui demanda ce qu'il tenait à la
main. Il lui, répondit qu'il avait un arc. « Et qu'en fais-tu ? , » « C'est pour
tuer des oiseaux et des bêtes, lui dit l’enfant. »
*Eusèbe, liv. IV, ch. XIV; — Saint Irénée, Advers. Haeres, liv. III, ch. III ; —
Théodor., liv. II.
** XXIVe conférence, ch. XXI.
« Comment ? lui dit l’apôtre. » Alors l’enfant banda son arc et le tint ainsi à
la main. Comme l’apôtre ne lui disait rien, le jeune homme débanda son arc. «
Pourquoi donc, mon fils, lui dit Jean, as-tu débandé ton arc? » « C'est,
répondit-il; que si je le tenais plus longtemps tendu, il deviendrait trop mou
pour lancer les flèches.» Alors l’apôtre dit : « Il en est de même de
l’infirmité humaine, elle s'affaiblirait dans la contemplation, si en restant
toujours fermement occupée, sa fragilité ne prenait pas quelques instants de
relâche. Vois l’aigle; il vole plus haut que tous les oiseaux; il regarde
fixement le soleil, et cependant, par la nécessité de sa nature, il descend sur
la terre. Ainsi l’esprit de l’homme, qui se relâche un peu de la contemplation,
se porté avec plus d'ardeur vers les choses célestes, en renouvelant souvent ses
essais. »
Saint Jérôme * assure que saint Jean vécut à Ephèse jusqu'à une extrême
vieillesse; c'était avec, difficulté que ses disciples le portaient à bras à
l’église; il ne pouvait dire que quelques mots, et à chaque pause il répétait :
« Mes petits enfants, aimez-vous les uns les autres. » Enfin étonnés de ce qu’il
disait toujours la même chose, les frères qui étaient avec lui, lui demandèrent
: « Maître, pourquoi répétez-vous toujours les mêmes paroles ? » Il leur
répondit : que c'était le commandement du Seigneur; et que si on l’observait,
cela suffisait.
Hélinaud rapporte ** aussi que quand saint Jean l’évangéliste entreprit d'écrire
son évangile, il indiqua un jeûne par avance, afin de demander dans la prière
d'écrire que son livre soit digne du sujet. Il se retira, dit-on, dans un lieu
solitaire pour écrire la parole de Dieu, et qu'il pria que tandis qu'il
vaquerait à ce travail, il ne fût gêné ni par la pluie ni par le vent. Les
éléments, dit-on, respectent encore aujourd'hui, en ce lieu, les prières de
l’apôtre. A l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans et l’an soixante-sept, selon
Isidore ***, après la passion du Seigneur, J.-C. lui apparut avec ses disciples
et lui dit : « Viens avec moi, mon bien-aimé, il est temps de t'asseoir à ma
table avec tes frères. »
*Sur l’épître aux Galates.
** Il est probable que J. de Voragine possédait le commencement de la chronique
d'Hélinand, dans les ouvrages, duquel nous n'avons pas rencontré trace de ce
fait. On sait qu'il ne nous reste de son histoire qu'à partir de l’année 634, au
livre XLV.
*** De ortu et obitu Patrum, ch. LXXII.
Jean se leva et voulut marcher. Le seigneur lui dit : « Tu viendras auprès de
moi dimanche. » Or le dimanche arrivé; tout le peuple se réunit à l’Eglise qui
avait été dédiée en son nom. Dès le chant des oiseaux, il se mit à prêcher,
exhorta les chrétiens à être fermes dans la foi et fervents à pratiquer les
commandements de Dieu. Puis il fit creuser une fosse carrée vis-à-vis l’autel et
en jeter la terre hors de l’église. Il descendit dans la fosse, et les bras
étendus, il dit à Dieu : « Seigneur J.-C., vous m’avez invité à votre festin; je
viens vous remercier de l’honneur; que vous m’avez fait; je sais que c'est de
tout cœur que j'ai soupiré après vous. » Sa prière finie, il fut environné
d'une si grande lumière que personne ne put le regarder. Quand la lumière eut
disparu, on trouva la fosse pleine de manne, et jusqu'aujourd'hui il se forme de
la manne en ce lieu, de telle sorte qu'au fond de la fosse, il paraît sourdre un
sable fin comme on voit l’eau jaillir d'une fontaine *.
Saint Edmond, roi d'Angleterre, n'a jamais rien refusé à quelqu'un qui lui
adressait une demande au nom de saint Jean l’évangéliste. Un pèlerin lui demanda
donc un jour l’aumône avec importunité au nom de saint Jean l’évangéliste; alors
que son camérier était absent. Le roi; qui n'avait rien sous la main qu'un
anneau de prix le lui. donna. Plusieurs jours après, un soldat anglais, qui
était outre-mer, fut chargé de remettre au roi l’anneau de la part du même
pèlerin qui lui dit : « Celui à qui et pour l’amour duquel vous avez donné cet
anneau, vous le renvoie. » On vit clairement par là que c'était saint Jean qui
lui était apparu sous la figure d'un pèlerin.
* Saint Augustin, Saint Jean, homélie 424; — Grégoire de Tours, Gloria M., liv.
I, ch. XXX; — Itinerarium Willebaudi, en l’an 745.
Isidore, dans son livre De la naissance, de la vie: et de la mort des Saints
Pères, dit ces mots : «Jean a changé en or les branches d'arbres des forêts; les
pierres du rivage en pierreries; des fragments de perles cassées redevinrent
entières; à son ordre une veuve fut ressuscitée; il fit rappeler l’âme dans le
corps d'un jeune homme; il but un poison mortel et échappa au danger, enfin il
rendit à la vie ceux qui avaient bu de ce poison et qui avaient été tués. »
LES INNOCENTS
Les Innocents furent ainsi nommés pour leur vie, leur châtiment et leur
innocence acquise. Leur vie fut innocente, n'ayant jamais nui, ni à Dieu par
désobéissance, ni au prochain par injustice, ni à eux-mêmes par malice en
péchant. Ils furent innocents dans leur vie et simples dans la foi . Le
châtiment, ils le subirent innocemment et injustement, ainsi qu'il est dit au
psaume : «Ils répandirent un sang innocent. » Ils possédèrent l’innocence
acquise; dans- leur martyre, ils méritèrent l’innocence baptismale, c'est-à-dire
que le péché originel fut effacé. en eux.. En parlant de cette innocence, le
psalmiste dit : « Conservez l’innocence et considérez la droiture, »
c'est-à-dire conservez l’innocence baptismale et considérez la droiture d'une
vie pleine de bonnes œuvres.
Les Innocents furent tués par Hérode l’Ascalonite. La sainte Ecriture fait
mention de trois Hérode que leur infâme cruauté a rendus célèbres. Le premier
fut Hérode l’Ascalonite, sous lequel naquit le Seigneur et par qui furent
massacrés les enfants. Le second fut Hérode Antipas, qui fit décoller saint
Jean-Baptiste. Le troisième fut Hérode Agrippa, qui tua saint Jacques et
emprisonna saint Pierre. On a fait ces vers à leur sujet :
Ascalonita necat pueros, Antipa Joannem,
Agrippa Jacobum, claudens in carcere Petrum.
Mais racontons en peu de mots l’histoire du premier Hérode. Antipater l’Icluméen,
ainsi qu'on lit dans l’Histoire scholastique*, se maria à une nièce du roi des
Arabes : il en eut un, fils, qu'il appela Hérode et qui plus tard fut surnommé
l’Ascalonite. Ce fut lui qui reçut le royaume de Judée de César-Auguste et dès
lors, pour la première fois; le sceptre sortit de Juda. Il eut six fils :
Antipater, Alexandre, Aristobule, Archelaüs, Hérode, Antipas. et Philippe. Il
envoya à Rome, pour s'instruire dans les arts libéraux, Alexandre et Aristobule
dont la mère était juive; leurs études achevées, ils revinrent. Alexandre se fit
grammairien et Aristobule devint un orateur très véhément : déjà ils avaient eu
des différends. avec leur père pour la possession du trône. Le père eu fut
offensé et s'attacha à faire prévaloir Antipater.
Comme ils avaient comploté la mort de leur père et qu'ils avaient été chassés
par lui, ils allèrent se plaindre à César de l’injustice qu'ils avaient subie.
Sur ces entrefaites, les Mages viennent à Jérusalem et s'informent avec grand
soin de la naissance d'un nouveau roi. A . cette nouvelle, Hérode se trouble,
et, craignant que de la race légitime des rois, il ne fût né un rejeton qu'il ne
pourrait chasser comme usurpateur, il prie les Mages de l’avertir aussitôt
qu'ils l’auraient trouvé, simulant vouloir adorer celui qu'il voulait tuer.
Cependant les Mages retournèrent en leur pays par un autre chemin. Hérode, ne
les voyant pas revenir, crut qu'ils avaient eu honte de retourner vers lui,
parce qu'ils auraient été les dupes de l’apparition de l’étoile et ne s'occupa
plus de rechercher l’enfant. Mais ayant appris le récit des bergers et les
prédictions de Siméon et d'Anne, ses appréhensions redoublèrent et il se crut
indignement trompé par les Mages.
* Sozomène, Histoire Tripartite, ch. II.
Il pensa donc alors à tuer les enfants qui étaient à Bethléem, pour faire périr
avec eux celui qu'il ne connaissait pas. Mais sur les avis de l’Ange, Joseph
avec sa mère et l’Enfant s'enfuit en Egypte et demeura sept ans à Hermopolis,
jusqu'à la mort d'Hérode. Or, quand le Seigneur entra en Egypte, toutes les
idoles furent renversées, selon la prédiction d'Isaïe. Et de même que lors de la
sortie des enfants d'Israël de l’Égypte, il n'y eut pas une maison où parla main
de Dieu, le premier né, ne fût mort, de même il n'y eut pas de temple dans
lequel une idole ne fût renversée. Cassiodore rapporte dans son Histoire
Tripartite *, qu'à Hermopolis, en Thébaïde, il existe un arbre appelé Persidis
qui a la propriété de guérir ceux des malades au cou desquels on attache de son
fruit, de ses feuilles ou de son écorce. Or, comme la bienheureuse Marie
s'enfuyait en Egypte avec son fils; cet arbre s'inclina jusqu'à terre et adora
humblement Jésus-Christ.
* Liv. VI, chap. XLII.
Hérode se préparait à massacrer les enfants, lorsqu'une lettre de César-Auguste
le cita à comparaître devant lui pour répondre aux accusations de ses fils. En
traversant Tharse, il sut que les mages avaient passé la mer sur des vaisseaux
tharsiens, et il fit brûler toute la flotte, selon qu'il avait été prédit : «
D'un souffle impétueux vous briserez les vaisseaux de Tharsis. » (Ps. VI.) Le
père ayant vidé ses différends avec ses enfants devant César, il fut arrêté que
ceux-ci obéiraient en tout à leur père, et que celui-là céderait l’empire à qui
il voudrait.
Hérode, devenu plus hardi à son retour par l’affermissement de son pouvoir,
envoya égorger tous les enfants qui se trouvaient à Bethléem, âgés de deux ans
et au-dessous, selon le temps qu'il avait supputé d'après les mages. Ceci a
besoin de deux éclaircissements : le premier par rapport au temps, et voici
comment on l’explique : âgés de deux ans et au-dessous, c'est-à-dire, en
commençant par les enfants de deux ans jusqu'aux enfants d'une nuit.
Hérode avait en effet appris des mages qu'un prince était
né le jour même de l’apparition de
l’étoile, et comme il s'était déjà
écoulé un an depuis son voyage à Rome et son
retour, il croyait que le Seigneur avait un an et quelques jours de
plus; c'est pour cela qu'il exerça sa fureur sur ceux qui
étaient plus âgés, c'est-à-dire, qui avaient
deux ans et au-dessous, jusqu'aux enfants qui, n'avaient qu'une nuit :
dans la crainte que cet enfant, auquel les autres obéissaient,
ne subît quelque transformation qui le rendrait ou plus vieux ou
plus jeune. C'est le sentiment le plus commun et le plus vraisemblable.
Le second éclaircissement se tire de l’explication qu'en
donne saint Chrysostome. Il entend ainsi l’ordre du nombre
d'années ; depuis deux ans et au-dessous, c'est-à-dire,
depuis les enfants de deux ans jusqu'à cinq., Il avance ainsi
que l’étoile, apparut aux mages pendant un an avant
là naissance du Sauveur.
Or, depuis qu'il avait: appris cela, Hérode avait: été à Rome et son. projet fut
différé d'un an. Il croyait donc que le Sauveur était né quand l’étoile apparut
aux mages. D'après son calcul, le Sauveur aurait eu deux ans: voilà pourquoi il
fit massacrer les enfants de deux à cinq ans, mais pas moins jeunes que de deux
ans. Ce qui rend cette assertion vraisemblable, ce sont les ossements des
innocents dont quelques-uns sont trop grands pour ne pouvoir appartenir à des
corps qui n'auraient eu que deux ans *. On pourrait peut-être encore dire que
les hommes étaient de plus haute taille alors qu'aujourd'hui. Mais Hérode en fut
bientôt puni. En effet Macrobe rapporte et Méthodien en sa chronique dit que le
petit fils d'Hérode était en nourrice et qu'il fut tué avec les autres par les
bourreaux. Alors fut accomplie la parole du Prophète : « Rama, c'est-à-dire les
hauts lieux, retentirent des pleurs et des gémissements des pieuses mères. »
Mais Dieu dont les desseins sont souverainement équitables ** ne permit pas que
l’affreuse cruauté d'Hérode restât impunie. Il arriva, par le jugement de Dieu,
que celui qui avait privé tant de parents de leurs enfants fut aussi privé des
siens plus misérablement encore. Car Alexandre et Aristobule inspirèrent de
nouveaux soupçons à leur père.
Un de leurs complices avoua qu'Alexandre lui avait fait de grandes promesses
s'il empoisonnait son père; un barbier déclara aussi qu'on lui avait promis des
récompenses considérables, si en rasant la barbe d'Hérode, il lui coupait la
gorge, il ajouta qu'Alexandre aurait dit que l’on ne pouvait .rien espérer d'un
vieillard qui se teignait les cheveux pour paraître jeune. Le père, irrité, les
fit tuer; sur le trône, il établit Antipater pour régner après lui, et il
substitua encore Antipas à Antipater.
* Tout ce récit est copié dans l’Histoire scholastique, Ev, C. XI.
** Eusèbe, Histoire-ecclésiastique, livreI1, c. VIII.
De plus, Hérode affectionnait particulièrement Agrippa, ainsi qu'Hérodiade,
femme de Philippe, qu'il avait eu d'Aristobule. Pour ces deux motifs Antipater
conçut une haine si implacable contre son père, qu'il tenta de s'en défaire par
le poison ; Hérode s'en méfiant, le fit jeter en prison. César-Auguste apprenant
qu'il avait tué ses fils : « J'aimerais mieux, dit-il, être le pourceau d'Hérode
que son fils ; car comme prosélyte, il épargne ses porcs et il tue ses enfants.
» Parvenu à l’âge de 70 ans, Hérode tomba gravement malade: il était miné par
une forte fièvre, ses membres se pourrissaient et ses douleurs étaient
incessantes; il avait les pieds enflés, les testicules rongés de vers; il
exhalait une puanteur intolérable ; sa respiration était courte et ses soupirs
continuels. Ayant pris un bain d'huile par l’ordre des médecins, on l’en sortit
presque mort.
Ayant entendu dire que les juifs seraient contents de le voir mourir, il fit
rassembler dans une prison les plus nobles jeunes gens de toute la Judée et dit
à Salomé sa sœur : « Je sais que les juifs se réjouiront de ma mort; mais il
pourra s'y répandre bien des larmes et j'aurai de nobles funérailles, si vous
voulez obéir à mon ordre; c'est, aussitôt que j'aurai rendu l’esprit, de tuer
tous ceux que je garde en prison afin qu'ainsi toute la Judée me pleure malgré
qu'elle en ait. » Après chaque repas, il avait coutume de manger une pomme qu'il
pelait lui-même avec une épée. Or, comme il tenait cette arme à la main, il fut
pris d'une toux violente et regardant autour de lui si personne ne l’empêcherait
de se frapper, il leva la main pour le faire, mais un de ses cousins lui retint
le bras en l’air.
Aussitôt, comme s'il eût été mort, des gémissements retentirent dans le palais.
A ces cris, Antipater bondit de .joie, et promit toute sorte de présents aux
gardes, si on l’en délivrait. Quand Hérode en fut informé, il souffrit plus de
la joie de son fils que de sa propre mort ; il envoya alors des satellites, le
fit tuer et institua Archélaüs son successeur. Il mourut cinq jours après. Il
avait été fort heureux en bien des circonstances, mais il eut fort à souffrir
dans son intérieur.
Salomé délivra tous ceux dont le roi avait ordonné la mort. Remi, dans son
original sur saint Mathieu *, dit que Hérode se suicida de l’épée avec laquelle
il pelait une pomme, et que sa sœur Salomé fit tuer tous ceux qui étaient en
prison, ainsi qu'elle l’avait décidé avec son frère.
* Homélie 6e de Remi d'Auxerre.
SAINT THOMAS DE CANTORBÉRY *
Thomas veut dire abyme, jumeau, et coupé. Abyme, c'est-à-dire, profond en
humilité, ce qui est clair par son cilice, et , en lavant les pieds des pauvres
; jumeau, car dans sa prélature, il eut deux qualités éminentes, celle de la
parole et celle de l’exemple. Il fut coupé dans son martyre.
Thomas de Cantorbéry, restant à la cour du roi d'Angleterre vit commettre
différentes actions contraires . à la religion; il se retira alors pour se
mettre sous la conduite de l’archevêque de Cantorbéry qui le nomma son
archidiacre.
* Tirée de sa vie écrite par plus de dix auteurs contemporains.
Il se rendit cependant aux instances de l’archevêque qui
lui conseilla de conserver la charge de chancelier du roi, afin que,
par la prudence, dont il était excellemment doué, il
devînt un obstacle au mal que les méchants pourraient
exercer contre l’église. Le roi avait pour lui tant
d'affection que, lors du décès de
l’archevêque, il voulut l’élever sur le
siège épiscopal. Après de longues
résistances, il consentit à recevoir ce fardeau sur les
épaules.
Mais tout aussitôt il fut changé en un autre homme: il était devenu parfait, il
mortifiait sa chair par le cilice et parles jeûnes ; car il portait non
seulement un cilice au lieu de chemise, mais il avait des caleçons de poil de
chèvre qui le couvraient jusqu'aux genoux. Il employait une telle adresse à
cacher sa sainteté que, tout en conservant une honnêteté exquise, sous des
habits convenables et n'ayant que des meubles décents, il se conformait aux
mœurs de chacun. Tous les jours, il lavait à genoux les pieds de treize pauvres
auxquels il donnait un repas et quatre pièces d'argent.
Le roi s'efforçait de le faire plier à sa volonté au détriment de l’église, en
exigeant qu'il sanctionnât; lui aussi, des coutumes dont ses prédécesseurs
avaient joui contre les libertés ecclésiastiques. Il n'y voulut jamais
consentir, et il s'attira ainsi la haine du roi et des princes. Pressé un jour
par le roi, lui et quelques évêques, sous l’influence de la mort dont on les
menaçait et trompé par les conseils de plusieurs grands personnages, il
consentit de bouche à céder au vœu du monarque; mais s'apercevant qu'il
pourrait en résulter bientôt un grand détriment pour les âmes, il s'imposa dès
lors de plus rigoureuses mortifications il cessa de dire la messe, jusqu'à ce
qu'il eût pu obtenir d'être relevé, par le souverain Pontife, des suspenses
qu'il croyait avoir encourues.
Requis de confirmer par écrit ce qu'il avait promis de bouche, il résista au roi
avec énergie, prit lui-même sa croix pour sortir de la cour, aux clameurs des
impies qui disaient : « Saisissez le voleur, à mort le traître: » Deux
personnages éminents et pleins de foi vinrent alors lui assurer avec serment
qu'une foule de grands avaient juré sa mort. L'homme de Dieu, qui craignait pour
l’église plus encore que pour lui, prit la fuite, et vint trouver à Sens le juge
Alexandre, et avec des recommandations pour le monastère de Pontigny, il arriva
en France.
De son côté, le roi envoya à Rome demander des légats afin de terminer le
différend mais il n'éprouva que des refus, ce qui l’irrita plus encore contre le
prélat. Il mit la saisie sur tous ses biens et sur ceux de ses amis, exila tous
les membres de sa famille, sans avoir aucun égard pour la condition ou le sexe,
le rang ou l’âge des individus. Quant au saint, tous les jours, il priait pour
le roi et pour le royaume d'Angleterre. Il eut alors une révélation qu'il
rentrerait dans son église, et qu'il recevrait du Christ la palme du martyre.
Après sept ans d'exil, il lui fut accordé de revenir et fut reçu avec de grands
honneurs.
Quelques jours avant le martyre de Thomas, un jeune homme mourut et ressuscita
miraculeusement et il disait avoir été conduit jusqu'au rang le plus élevé des
saints où il avait vu une place vide parmi les apôtres. Il demanda à qui
appartenait cette place, un ange lui répondit qu'elle était réservée par le
Seigneur à un illustre prêtre anglais.
Un ecclésiastique qui tous les jours célébrait la messe en l’honneur de, la
Bienheureuse Vierge, fut accusé auprès de l’archevêque qui le fit comparaître
devant lui et le suspendit de son office, comme idiot et ignorant. Or, le
bienheureux Thomas avait caché sous son lit son cilice qu'il, devait recoudre
quand il en aurait le temps; la bienheureuse Marie apparut au prêtre et lui dit
: « Allez dire à l’archevêque que celle pour l’amour de laquelle vous disiez vos
messes a recousu son cilice qui est à tel endroit et qu'elle y a laissé le fil
rouge dont elle s'est servi. Elle vous envoie pour qu'il ait à lever, l’interdit
dont il vous a frappé. »
Thomas en entendant cela et trouvant tout ainsi qu'il avait été dit, fut saisi,
et en relevant le prêtre de son interdit, il lui recommanda de tenir cela sous
le secret. Il défendit, comme auparavant les droits de l’Église et il ne se
laissa fléchir ni par la violence, ni par les prières du roi. Comme donc on ne
pouvait l’abattre en aucune manière, voici venir avec leurs armes des soldats du
roi qui demandent à grands cris où est l’archevêque. Il alla au-devant d'eux et
leur dit : «Me voici, que voulez-vous? » «Nous venons, répondent-ils, pour te
tuer tu n'as pas plus long temps à vivre. » Il leur dit : « Je suis prêt à
mourir pour Dieu, pour la défense de la justice et la liberté de l’Église. Donc
si c'est, à moi que vous en voulez, de la part du Dieu tout-puissant et sous
peine d'anathème, je vous défends de faire tel marque ce soit à ceux qui sont
ici, et je, recommande la cause de l’Église et moi-même à Dieu, à la
bienheureuse Marie, à tous les saints et à saint Denys. » Après quoi sa tête
vénérable tombe sous le glaive des impies, la couronne de son chef est coupée,
sa cervelle jaillit sur le pavé de l’église et il est sacré martyr du Seigneur
l’an 1174.
Comme les clercs commençaient Requiem aeternam de la messe des morts qu'ils
allaient célébrer pour lui, tout aussitôt, dit-on, les chœurs des anges
interrompent la voix des chantres et entonnent la messe d'un martyr : Laetabitur
justus in Domino, que les autres clercs continuent. Ce changement est vraiment
l’ouvrage de la droite du Très Haut, que le chant de la tristesse ait été changé
en un cantique de louange, quand celui pour lequel on venait de commencer les
prières des morts, se trouve à l’instant partager les honneurs des hymnes des
martyrs. Il était vraiment doué d'une haute sainteté ce martyr glorieux du
Seigneur auquel les anges donnent ce témoignage d'honneur si éclatant en
l’inscrivant eux-mêmes par avance au catalogue des martyrs.
Ce saint souffrit donc la mort pour l’Église, dans une église; dans le lieu
saint, dans un temps saint, entre les mains des prêtres et des religieux, afin
que parussent au grand jour et la sainteté du patient et la cruauté des
persécuteurs. Le Seigneur daigna opérer beaucoup d'autres miracles par son
saint, car en considération de ses mérites, furent rendus aux aveugles la vue,
aux sourds l’ouïe, aux boiteux le marcher, aux morts la vie. L'eau dans laquelle
on lavait les linges trempés de son sang, guérit beaucoup de malades.
Par coquetterie et afin de paraître plus belle, une dame d'Angleterre désirait
avoir des yeux vairons et pour cela elle vint, après en avoir fait le veau,
nu-pieds au tombeau de saint Thomas. En se levant après sa prière, elle se
trouva tout à fait aveugle; elle se repentit alors et commença à prier saint
Thomas de lui rendre au moins les yeux tels qu'elle les avait, sans parler
d'yeux vairons, et ce fut à peine si elle put l’obtenir.
Un plaisant avait apporté dans un vase, à son maître à table, de l’eau ordinaire
au lieu de l’eau de saint Thomas. Ce maître lui dit : « Si tu ne m’as jamais
rien volé, que saint Thomas te laisse apporter l’eau, mais si tu es coupable de
vol, que cette eau s'évapore aussitôt. » Le serviteur, qui savait avoir rempli
le vase; il n'y avait qu'un instant, y consentit. Chose merveilleuse ! On
découvrit le vase, et il fut trouvé vide et de cette manière le serviteur fut
reconnu menteur et convaincu d'être fin voleur.
Un oiseau, auquel on avait appris à parler, était poursuivi par un aide, quand
il se mit à crier ces mots qu'on lui avait fait retenir: « Saint Thomas, au
secours, aide-moi. L'aigle tomba mort à l’instant et l’oiseau fut sauvé.
Un particulier que saint Thomas avait beaucoup aimé tomba gravement malade; il
alla à son tombeau prier pour recouvrer la santé : ce qu'il obtint à souhait.
Mais en revenant guéri, il se prit à penser que cette guérison n'était peut-être
pas avantageuse à son âme. Alors il retourna prier au tombeau et demanda que si
sa guérison ne devait pas lui être utile pour son salut, son infirmité lui
revînt, et il en fut ainsi qu'auparavant.
La vengeance divine s'exerça sur ceux qui l’avaient massacré : les uns se
mettaient les doigts en lambeaux avec les dents, le corps des autres: tombait en
pourriture ; ceux-ci moururent de paralysie, ceux-là succombèrent misérablement
dans des accès de folie.
SAINT SILVESTRE
Silvestre vient de sile qui veut dire lumière, et de terra terre, comme lumière
de la terre, c'est-à-dire de l’Église qui, semblable à une bonne terre, contient
la graine des bonnes œuvres, la noirceur de l’humilité et la douceur de la
dévotion. C'est, à ces trois qualités, dit Pallade, qu'on distingue la bonne
terre. Ou bien Silvestre viendrait de silva, forêt et Theos, Dieu, parce qu'il
attira à la foi des hommes sylvestres, incultes et durs. Ou comme il est dit
dans le Glossaire : Sylvestre signifie vert, agreste, ombreux, couvert de bois.
Vert dans la contemplation dés choses célestes, agreste par la culture de
soi-même, ombreux, en refroidissant en lui toute concupiscence, couvert de bois,
c'est-à-dire planté au milieu des arbres du ciel. Sa légende fut compilée par
Eusèbe de Césarée; le bienheureux Gélase rappelle qu'elle a du être lue par les
catholiques dans un comité de soixante-dix évêques, ce qui est relaté aussi dans
le décret.
Silvestre naquit d'une mère appelée Juste de nom et d'effet; il fut instruit par
Cyrien, prêtre, et il exerçait l’hospitalité avec un grand zèle. Un homme fort
.chrétien, nommé Timothée, fut reçu chez lui, alors qu'on fuyait le saint à
cause de la persécution. Ce Timothée prêcha l’espace d'un an et trois mois et
obtint ensuite la couronne du martyre pour avoir annoncé avec un zèle
persévérant la foi de J.-C. Or, le préfet Tarquinius, pensant que Timothée
regorgeait de biens, les exigea de Silvestre avec menaces de mort. Toutefois,
après s'être assuré que véritablement Timothée ne possédait pas les richesses
qu'on lui supposait, il commanda à Silvestre de sacrifier aux idoles, autrement
il aurait à passer le lendemain par divers genres de supplices.
Silvestre lui dit : « Insensé, tu mourras cette nuit, puis
tu subiras des tourments éternels, et que tu le veuilles ou non,
tu reconnaîtras le vrai Dieu que nous honorons. » Silvestre
est donc conduit en prison et Tarquinius est invité à un
dîner: Or, en mangeant, il se mit, dans le gosier, une
arête de poisson qu'il ne put ni rejeter ni avaler, en sorte
qu'au milieu de la nuit, le défunt fut porté au tombeau
avec deuil. Et Silvestre, qui était aimé
singulièrement non pas tant des chrétiens que des
païens, fut délivré de prison, et il y eut grande
joie. Il avait, en effet, un aspect angélique, une parole
éloquente ; il était bien fait de corps; saint en
œuvres, puissant en conseil, catholique dans sa foi, fort
d'espérance, et d'une immense charité. Après la
mort de Meletriade, évêque de la ville de Rome, Silvestre
fut, élu, malgré lui, souverain Pontife par tout le
peuple. Il conservait écrits sur un registre les noms de tous
les orphelins, des veuves et des pauvres qu'il pourvoyait de tout ce
qui leur était nécessaire. Ce fut lui qui institua le
jeûne du quatrième, du sixième jour et du samedi,
et qui fit réserver le jeudi comme le dimanche. Les
chrétiens grecs prétendant qu'on devait
célébrer le samedi de préférence au jeudi,
Silvestre répondit que cela ne pouvait pas être, parce que
c'était une tradition apostolique et qu'on devait compatir
à la sépulture du Seigneur. Ils lui
répliquèrent: « Il y a un samedi où
l’on honore la sépulture et où l’on
jeûne une fois par an. » Silvestre répondit: «
De même que tout dimanche est honoré à cause de la
résurrection, de même tout samedi est honoré pour
la sépulture du Seigneur. »
Ils cédèrent donc sur le samedi, mais ils firent beaucoup d'opposition par
rapport au jeudi, en disant que ce jour ne devait pas faire partie des
solennités chrétiennes. Mais Silvestre en démontra la dignité en trois points
principaux. En effet, c'est le jour où le Seigneur monta au ciel, où il institua
le sacrifice de son corps et de son sang, et où l’Eglise fait le Saint-Carême;
tous alors acquiescèrent à ses raisons.
Pendant la persécution de Constantin, Silvestre sortit de la ville et resta avec
ses clercs sur une montagne. Or, en punition de sa tyrannie; Constantin devint
couvert d'une lèpre incurable. D'après l’avis des prêtres des idoles, on lui
amena trois mille enfants pour les faire égorger et puis se baigner dans leur
sang frais et chaud. Quand il sortit pour aller au lieu où le bain devait être
préparé, les mères des enfants vinrent au-devant de lui et, les cheveux épars,
elles se mirent à pousser des hurlements pitoyables.
Alors Constantin, ému, fit arrêter son char et se leva pour parler : «
Ecoutez-moi, dit-il, chevaliers, compagnons d'armes, et vous tous qui êtes ici :
la dignité du peuple romain a pris naissance dans la source de compassion qui
fit porter cette loi que celui-là serait condamné à mort qui tuerait un enfant à
la guerre. Combien grande donc serait notre cruauté d'infliger à nos enfants ce
que nous proscrivons nous-mêmes de faire aux enfants des étrangers! Que nous
servirait-il d'avoir dompté les barbares, si nous sommes vaincus par la cruauté?
Car avoir vaincu les nations étrangères par la force, c'est le fait des peuples
belliqueux, mais vaincre ses vices et ses fautes, c'est l’excellence des bonnes
mœurs. Or, dans les premiers combats nous sommes plus forts que les barbares, et
dans les seconds nous sommes les vainqueurs de nous-mêmes. Celui qui est défait
dans cette lutte, obtient la victoire quoique vaincu; mais le vainqueur est
vaincu après sa victoire, si la pitié ne l’emporté sur la cruauté. Que la pitié
soit donc victorieuse en cette rencontre. Nous ne pourrons être véritablement
vainqueurs de tous nos adversaires, si nous sommés vaincus en pitié. Celui-là se
montre le maître de tous qui cède à la compassion. Il me vaut mieux de mourir en
respectant la vie de ces innocents, que de recouvrer, par leur mort, une vie
entachée de cruauté, vie qu'il n'est pas certain que je recouvre, mais qui
certainement serait entachée de cruauté, si je la sauvais ainsi.»
Il ordonna donc que les enfants seraient rendus à leurs mères, auxquelles il fit
fournir une quantité de voitures. Ce fut ainsi que ces mères, qui étaient venues
en versant des larmes, retournèrent chez elles pleines de joie. Quant à
l’empereur, il revint à son palais *. La nuit suivante saint Pierre et saint
Paul lui apparurent et lui dirent : « Puisque tu as eu horreur de répandre le
sang innocent, le Seigneur J.-C. nous a envoyés pour te fournir le moyen de
recouvrer la santé. Fais venir l’évêque Silvestre qui est caché sur le mont
Soracte; il te montrera une piscine, dans laquelle tu te laveras trois fois,
après quoi tu seras entièrement guéri de ta lèpre. Et en réciprocité de cette
guérison due à J.-C., tu détruiras ras les temples des idoles; tu élèveras des
églises en l’honneur de ce même J.-C., et désormais sois son adorateur. »
* Lettre du pape Adrien Ier à Constantin et à Irène ; — Nicéphore, Histoire,
VII, XXXIV.
A son réveil, Constantin envoya aussitôt des soldats vers Silvestre. En les
voyant, le saint, crut être appelé à l’honneur du martyre; il se recommanda à
Dieu et, après avoir exhorté ses compagnons, il se présenta sans crainte devant
Constantin. L'empereur lui dit : « Je vous félicite de votre heureuse venue. »
Et quand Silvestre l’eut salué à son tour, le prince lui raconta en détail la
vision qu'il avait eue pendant son sommeil. Sur la demande qu'il lui adressa
pour savoir ,quels étaient les deux dieux qui lui étaient apparus, Silvestre
répondit qu'ils n'étaient pas des dieux, mais les apôtres de J.-C. Sur la prière
de l’empereur, Silvestre se fit apporter les , images des apôtres; et l’empereur
ne les eut pas plutôt regardées, qu'il s'écria :« Ils ressemblent à ceux qui me
sont apparus. » Silvestre l’admit au nombre des catéchumènes, lui imposa huit
jours de jeûne, et l’invita à ouvrir les prisons.
Or, quand l’empereur descendit dans les eaux du baptistère, un admirable éclair
de lumière y brilla : il en sortit, guéri * et il assura avoir vu J.-C. Le
premier jour après son baptême, il ordonna par une loi que J.-C. fût adoré comme
le vrai Dieu dans la ville de Rome; le second jour, que tout blasphémateur
serait puni de mort; le troisième que quiconque insulterait un chrétien fût
privé de la moitié de ses biens; le quatrième que, comme l’empereur à Rome, le
pontife romain serait tenu pour chef de tous les évêques; le cinquième, que
celui qui se réfugierait dans une église, serait à l’abri de toute poursuite; le
sixième, que personne n'eût à construire une église dans l’enceinte d'une ville,
sans la permission de son évêque; le septième, que la dîme des domaines royaux
serait accordée pour la construction des églises; le huitième, l’empereur vint à
d'église de saint Pierre s'y accuser avec larmes de ses fautes, et prenant
ensuite une bêche, il ouvrit le premier la terre pour les fondations de la
basilique qui allait être construite, et il tira douze corbeilles de terre qu'il
porta sur ses épaules pour les jeter au dehors.
* Livre pontifical du pape Damase. Binius dans ses notes sur ce livre prouve par
l’autorité d'auteurs chrétiens et païens que réellement Constantin fut guéri de
la lèpre dans son baptême, quoique Eusèbe n'en fasse aucune mention, dans la
crainte de déplaire aux successeurs de ce prince.
Aussitôt qu'Hélène, mère de l’empereur Constantin, qui habitait Béthanie, eut
appris ces événements, elle écrivit à son fils pour le louer d'avoir renoncé aux
faux dieux; mais elle lui reprocha amèrement d'adorer comme Dieu, à la place de
celui des Juifs, un homme qui avait été attaché à une croix. Alors l’empereur
répondit à sa mère qu'elle amenât avec elle des docteurs pris parmi les Juifs,
que lui-même produirait des docteurs chrétiens, afin qu'à la suite de la
discussion, on vît de quel côté se trouvait la vraie foi. Or, sainte Hélène
amena cent quarante et un Juifs très doctes, parmi lesquels s'en trouvaient
douze qui l’emportaient de beaucoup sur les autres en sagesse et en éloquence.
Silvestre avec ses clercs et les Juifs dont on vient de parler se réunirent par
devant l’empereur pour disputer; d'un commun accord, on établit deux juges qui
se trouvaient être des gentils très éclairés et probes : Craton et Zénophile,
auxquels il appartiendrait de dire leur sentiment sur les matières à traiter.
Quoique gentils, ils étaient très loyaux et fidèles ; ils convinrent donc
ensemble que quand l’un serait levé pour parler, l’autre se tairait.
Le premier des douze qui s'appelait Abiathar commença et dit : « Puisque ceux-ci
reconnaissent trois dieux, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, il est manifeste
qu'ils vont contre la loi qui dit : Voyez que je suis le seul Dieu et qu'il n'y
a point d'autre Dieu que moi. Enfin s'ils disent que le Christ est Dieu, parce
qu'il a opéré beaucoup. de signes, dans notre loi aussi, il y eut beaucoup de
personnes qui firent plusieurs miracles, et cependant jamais elles n'osèrent
s'en prévaloir pour usurper le nom de la divinité, comme ce Jésus, que ceux-ci
adorent. »
Silvestre: lui répondit : «Nous adorons un seul Dieu, mais nous ne disons pas
qu'il vive dans un si grand. isolement; qu'il n'ait pas la joie de posséder un
fils. Nous sommes en mesure de vous démontrer par vos livres mêmes la trinité de
personnes. Nous appelons Père celui dont le prophète a dit : « Il m’a invoqué,
vous êtes mon Père. » Fils, celui dont il est dit au même livre : « Tu es mon
fils, je t'ai engendré aujourd'hui. » Le Saint-Esprit, dont le même a dit:
«Toute la force est dans l’esprit de sa bouche. » Nous y lisons encore : «
Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance », d'où l’on peut conclure
évidemment la pluralité de personnes et l’unité de la divinité car ,quoique ce
soient trois personnes, elles ne font cependant qu'un Dieu ; ce qu'il nous est
facile de montrer jusqu'à un certain point par un exemple visible.
Alors il prit la pourpre de l’empereur et y fit trois plis. «Voici, dit-il,
trois plis;» et en les dépliant : « vous voyez, ajouta-t-il, que les trois plis
font une seule pièce, de même trois personnes sont un seul Dieu. Pour ce qu'on
dit qu'il ne doit pas être un Dieu d'après ses miracles, puisque bien d'autres
saints en ont fait et ne se sont cependant pas dit des dieux, comme J.-C.,
lequel a voulu prouver par là qu’il est Dieu ; certainement Dieu n'a jamais
laissé sans châtier grandement ceux qui s'enorgueillissaient contre lui; comme
cela est prouvé par Dathan et Myron, et par beaucoup d'autres; comment donc
a-t-il pu mentir et se dire Dieu, ce qui n'était pas, lorsque en se disant Dieu,
il ne s'en est suivi aucun châtiment ? et cependant ses actions merveilleuses
restent efficaces. »
Alors les juges dirent : « Il est constant qu'Abiathar a été vaincu par
Silvestre, et la raison enseigne que s'il n'eût pas été Dieu en se disant Dieu,
il n'eût pu donner la vie aux morts. »
Le premier, ayant été écarté, le second qui s'appelait Jonas s'approcha au
combat :
« Abraham, dit-il, en recevant de Dieu la circoncision, a été justifié et tous
les enfants d'Abraham sont encore justifiés par la circoncision donc celui qui
n'aura pas été circoncis ne sera pas justifié.» Silvestre lui dit : « Il est
constant que Abraham, avant sa circoncision, a plu à Dieu et qu'il a été appelé
l’ami de Dieu, donc la circoncision ne l’a pas sanctifié; mais c'est par sa foi
et sa justice qu'il plut à Dieu; donc il n'a pas reçu la circoncision comme
justification, mais comme signe de distinction. »
Celui-ci ayant été vaincu à son tour, Godolias, le
troisième, vint dire : « Comment votre Christ peut-il
être Dieu, puisque vous convenez qu'il est né, qu'il a
été tenté, trahi, dépouillé,
abreuvé de fiel, lié, crucifié, enseveli? Tout
cela n'est pas d'un Dieu. » Silvestre lui répondit :
« Par vos livres nous allons prouver que toutes ces choses ont
été prédites de J.-C. Ecoutez les paroles
d'Isaïe touchant sa naissance. « Voici qu'une vierge
enfantera »; celles de Zacharie sur sa tentation : « J'ai
vu Jésus le grand prêtre debout devant un ange et Satan
qui se tenait debout à sa droite » ; celles du psalmiste
par rapport à sa trahison : « Celui qui mangeait mon pain
« a fait éclater sa trahison contre moi. » Le
même sur son dépouillement. « Ils ont partagé
mes vêtements » ; et encore au sujet du fiel dont il a
été abreuvé : « Ils m’ont donné
du fiel pour ma nourriture et du vinaigre pour ma boisson. »
Esdras dit de ce qu'il a été lié « Vous
m’avez lié, non pas comme un père qui vous a
délivrés de la terre d'Égypte; vous avez
crié devant le tribunal du juge, vous m’avez
humilié en m’attachant sur le bois, vous m’avez
trahi. » Jérémie parle ainsi de sa sépulture
: « Dans sa sépulture, les morts revivront. »
Godolias n'ayant rien à répondre, les juges le firent
retirer.
Vint le quatrième, Annas, qui parla ainsi : « Silvestre
attribue à son Christ ce qui s'applique à d'autres, il
lui reste à prouver que ces prédictions regardent le
Christ. » Silvestre lui dit : « Montrez m’en donc un
autre que lui qu'une vierge ait conçu, qui ait été
abreuvé avec du fiel, couronné d'épines,
crucifié, qui soit mort et ait été enseveli, qui
soit ressuscité d'entre les morts et monté aux cieux ?
»
Alors Constantin dit : «S'il ne démontre pas qu'il s'agit d'un autre, il est
vaincu. »
Comme Annas ne le pouvait faire, il est remplacé par un cinquième appelé Doeth.
« Si, dit-il, ce Christ, né de la race de David, avait été autant sanctifié que
vous l’avancez, il n'a pas dû être baptisé pour être sanctifié de nouveau? »
Silvestre lui répliqua : « De même que la circoncision a pris sa fin dans la
circoncision de J.-C., de même nôtre baptême reçut son commencement de
sanctification dans le baptême de J.-C., donc il n'a pas été baptisé pour être
sanctifié, mais pour sanctifier. »
Comme Doeth se taisait, Constantin dit : « Si Doeth avait quelque réplique à
faire, il ne se tairait pas. » Alors le sixième, qui était Chusi, prit la parole
: « Nous voudrions, dit-il, que Silvestre nous exposât les causes de cet
enfantement virginal. » Silvestre lui dit : « La terre dont Adam fut formé était
vierge et n'avait pas encore été souillée, car elle ne s'était pas encore
ouverte pour boire le sang humain ; elle n'avait pas encore porté d'épines de.
malédiction; elle n'avait pas encore servi de sépulture à l’homme ; ni été
donnée pour nourriture au serpent : Il a donc fallu que de la vierge Marie fût
formé un nouvel Adam, afin que comme le serpent avait vaincu celui qui était né
d'une vierge, de même il fût vaincu à son tour par le fils d'une vierge ; il a
fallu que celui qui avait été. le vainqueur d'Adam dans le paradis devînt aussi
le tentateur du Seigneur dans le désert, : afin que celui qui avait vaincu Adam
par la gourmandise, fût vaincu par le jeûne : en Notre-Seigneur. »
Celui-ci vaincu, Benjamin, le septième, se mit à dire : « Comment votre Christ
peut-il être le fils, de Dieu, quand il a pu être tenté par le diable, à tel
point que, ici il est pressé dans sa faim de faire du pain avec des pierres; là
il est transporté sur les hauteurs du temple; ailleurs, il est induit à adorer
le diable lui-même. » A cela Silvestre répondit : « Donc s'il a vaincu le
diable, parce qu'il avait été écouté d'Adam, qui mangea; il est certain qu'il a
été vaincu en ce qu'il a été méprisé par J.-C., qui jeûna. Au reste, nous
avouons bien qu'il a été tenté non en tant que Dieu, mais en tant qu'homme. Il a
été tenté trois fois pour éloigner de nous toutes les tentations, et pour nous
enseigner la manière de vaincre. Souvent, en effet, dans l’homme, la victoire
par l’abstinence est suivie de la tentation de la gloire humaine, et celle-ci
est accompagnée du désir des possessions et de la domination. Il a été vaincu
par J.-C. afin de nous apprendre à vaincre.
A Benjamin mis hors de cause succéda Aroël qui était le huitième : « Il est
certain, dit-il, que Dieu est souverainement parfait et que par conséquent il
n'a besoin de personne; qu'a-t-il eu besoin alors de naître dans le Christ?
Pourquoi encore l’appelez-vous le Verbe. Il est certain encore que Dieu avant
d'avoir un fils n'a pu être appelé Père donc si plus tard il a pu être appelé le
père du Christ, il n'était pas immuable. » A cela Silvestre répondit : « Le Fils
a été engendré par le Père avant les temps, pour créer ce qui n'était point, et
il est né dans le temps, pour restaurer ce qui avait péri. Quoi qu'il eût pu
tout restaurer d'un seul mot, toutefois, il ne pouvait pas, sans devenir homme,
racheter par sa passion, puisqu'il n'était pas apte à souffrir dans sa divinité.
Or, ce n'était pas imperfection, mais perfection, de n'être pas passible dans sa
divinité. Il est évident encore que le Fils de Dieu est appelé Verbe, par ces
paroles du prophète :
« Mon cœur a émis un bon Verbe. » Enfin Dieu fut toujours Père parce que
toujours son Fils a existé; car son Fils est son Verbe, sa sagesse, sa force.
Or, le Verbe a toujours été dans le Père, selon ces mots : « Mon cœur a émis un
bon verbe. » Toujours sa sagesse a été avec lui : « Je suis sortie de la bouche
de Dieu, je suis la première née avant toute créature. » Toujours sa force a été
en lui. « J'étais enfanté avant les collines; les fontaines n'avaient pas encore
jailli de la terre que j'étais avec lui. » Or, puisque le Père n'a jamais été
sans son Verbe, sans sa sagesse, sans sa force, comment pouvez-vous penser que
ce nom lui ait été attribué dans le temps? »
Aroel se retira et Jubal, le neuvième, s'avança et dit :
« Il est constant que Dieu ne condamne pas les mariages et qu'il
ne les a pas maudits ; pourquoi donc niez-vous que celui que vous
adorez soit sorti du mariage? à moins que vous ne veilliez aussi
nous jeter de la poudre aux yeux à cet égard. Et encore
pourquoi est-il puissant et se laisse-t-il tenter? pourquoi a-t-il la
force et souffre-t-il? pourquoi est-il la vie et meurt-il ? Enfin vous
serez amené à dire qu'il y a deux fils : l’un que
le Père a engendré, l’autre que la Vierge a mis au
monde. De plus, comment peut-il se faire que la souffrance ait eu prise
sur un homme qui a été enlevé au ciel, sans que
celui par lequel il a été enlevé eût subi
aucune lésion? »
Silvestre répliqua : « Nous ne disons pas que J.-C. est né d'une vierge pour
condamner les mariages ; mais nous acceptons , avec raison les causes de cet
enfantement virginal. Par cette assertion les mariages ne sont pas rendus
méprisables mais louables, puisque cette vierge qui enfanta le Christ est née de
mariage. Ensuite J.-C. est tenté pour vaincre toutes les tentations du diable :
il, souffre pour surmonter toutes les souffrances; il meurt pour détruire
l’empire de la mort. Le fils de Dieu est unique dans le Christ et de même qu'il
est invisible en tant qu'il est Fils de Dieu, de même il est visible en tant
qu'il est J.-C. Il est invisible par cela qu'il est Dieu et il est visible par
cela qu'il est homme. Que cet homme ait souffert et qu'il ait été enlevé au ciel
sans souffrance de la part de celui qui l’a enlevé, nous pouvons le démontrer
par un exemple. Prenons-le dans la pourpre du roi : elle fut laine et la
teinture ajoutée à cette laine a donné la couleur pourpré. Alors qu'on la tenait
dans les doigts et qu'elle était tordue en fil, qui est-ce qui était tordu?
était-ce la couleur qui est celle de la dignité royale, où ce qui était laine
avant d'être pourpre? La laine c'est l’homme, la pourpre c'est Dieu qui étant
avec l’humanité a souffert sur la croix, mais n'a reçu aucune atteinte de la
passion. »
Le dixième s'appelait Thara. Il dit : « Cet exemple ne me plaît pas, car la
couleur et la laine sont foulées ensemble. » Quoique tous eussent réclamé,
Silvestre dit : « Prenons alors un autre exemple : un arbre couvert des rayons
du soleil, quand il, est abattu, reçoit le coup et la lumière resté sans
atteinte. Il en est de même, alors c'est l’homme qui souffre et non pas le Dieu.
»
Le onzième, qui était Siléon, dit : « Si c'est de ton Christ que les prophètes
ont prédit, nous voudrions savoir les causes des étranges moqueries qu'il a
endurées, les motifs de sa passion et de sa mort. »
« J.-C., reprit Silvestre, a eu faim pour nous rassasier; il a eu
soif pour offrir à notre soif ardente la coupe de vie ; il a
été tenté, afin de nous délivrer de la
tentation; il a été détenu, pour nous faire
échapper à la capture des démons et il a
été moqué, pour nous arracher à leur
dérision; il a été lié, pour nous
délier des nœuds de la malédiction; il a
été humilié, pour nous exalter; il a
été dépouillé, pour couvrir la
nudité de la première prévarication du manteau de
l’indulgence; il a reçu une couronne d'épines, pour
nous restituer les fleurs du paradis que nous avions perdues; il fut
suspendu au bois, pour condamner la concupiscence engendrée dans
le bois; il a été abreuvé de fiel et de vinaigre,
pour introduire l’homme dans une terre où coule le lait et
le miel et nous ouvrir des fontaines de miel; il a pris notre
mortalité, pour nous donner son immortalité; il a
été enseveli, pour bénir les sépultures des
saints; il est ressuscité, pour rendre la vie aux morts; il est
monté au ciel, pour ouvrir la porte du ciel; il est assis
à la droite de Dieu, pour exaucer les prières des
croyants. »
Pendant que Silvestre développait ces vérités, tous, l’empereur comme les juges
et les Juifs, se mirent d'une voix unanime à acclamer Silvestre de louanges.
Alors le douzième indigné, il s'appelait Zambri, dit avec un extrême dédain : «
Je m’étonne que des juges, sages comme vous l’êtes, ajoutiez foi à des
ambiguïtés de mots et que vous estimiez que la toute-puissance de Dieu puisse se
conclure de raisonnement humain. Mais plus de mots et venons-en aux faits : ce
sont de grands fous ceux qui adorent un crucifié; car je sais, moi, le nom du
Dieu tout-puissant, dont la force est plus grande que les rochers et aucune
créature ne saurait l’entendre. Et pour vous prouver la vérité de ce que
j'avance, qu'on m’amène le taureau le plus furieux et dès l’instant que ce nom
aura sonné, dans ses oreilles, tout aussitôt le taureau mourra. » Silvestre lui
dit : « Et toi, comment donc as-tu appris ce nom sans l’avoir entendu? » Zambri
reprit : « Il n'appartient pas à toi, l’ennemi des Juifs, de connaître ce
mystère. » On amène donc un taureau très féroce, que cent hommes des plus
robustes peuvent à peine traîner, et aussitôt que Zambri a proféré un mot dans
son oreille, à l’instant le taureau rugit, roule les yeux et expire.
Alors tous les Juifs poussent des acclamations violentes et insultent Silvestre.
Mais celui-ci leur dit : « Il n'a pas prononcé le nom de Dieu, mais il a nommé
celui du pire de tous les démons, car mon Dieu, J.-C., non seulement ne fait pas
mourir les vivants, mais il vivifie les morts. Pouvoir tuer et ne pouvoir point
rendre la vie, cela appartient aux lions, aux serpents et aux bêtes féroces. Si
donc il veut que je croie qu'il n'a pas proféré le nom du démon, qu'il le dise
encore une fois et qu'il rende la vie à ce qu'il a tué. Car il a été écrit de
Dieu : « C'est moi qui tuerai et c'est moi qui vivifierai; » s'il ne le peut,
c'est sans aucun doute qu'il a proféré le nom du démon, qui peut tuer un être
vivant et qui ne peut rendre la vie à un mort. »
Et comme Zambri était pressé par les juges de ressusciter le taureau, il dit : «
Que Silvestre le ressuscite au nom de Jésus le Galiléen et tous nous croirons en
lui; car quand bien même il pourrait voler avec des ailes, il ne saurait pas
faire cela. » Tous les Juifs donc promettent de croire s'il ressuscite le
taureau. Alors Silvestre fit une prière et se penchant à l’oreille du taureau :
« O nom de malédiction et de mort, dit-il, sors par l’ordre de Notre-Seigneur
J.-C., au nom duquel je te dis : taureau, lève-toi et va tranquillement
rejoindre ton troupeau. » Aussitôt le taureau se leva et s'en alla avec grande
douceur.
Alors la reine, les Juifs, les juges et tous les autres furent convertis à la
foi. * Mais quelques jours après, les prêtres des idoles vinrent dire: à
l’empereur : « Très saint empereur, depuis l’époque où vous avez reçu la foi du
Christ, le dragon qui est dans le fossé tue de son souffle plus de trois cents
hommes par jour. » Constantin consulta là-dessus Silvestre, qui répondit : « Par
la vertu de J.-C., je ferai cesser tout ce mal. » Les prêtres promettent que,
s'il fait ce miracle, ils croiront. Pendant sa prière, saint Pierre apparut à
Silvestre et lui dit : « N'aie pas peur de descendre vers le dragon, toi et deux
des prêtres qui t'accompagnent; arrivé auprès de lui, tu lui adresseras ces
paroles : « N.-S. J.-C., né de la Vierge, qui a été crucifié et enseveli, qui
est ressuscité et est assis à la droite du Père, doit venir pour juger les
vivants et les morts. Or, toi, Satan, attends-le dans cette fosse tant qu'il
viendra».
* Le comte de Douhet, dans le Dictionnaire des Légendes, de Migne, avance que.
le récit qu'on vient de lire n'est qu'un abrégé des Acta Sancti Silvestri,
publié, par le P. Combéfis, d'après deux mss. existant aux bibliothèques
Médicienne et Mazarine: La dispute avec les docteurs juifs, la destruction du
dragon sont exposées avec encore plus de détails que dans Voragine. Nouvelle
preuve que l’évêque de Gênes n'a rien inventé de son propre fonds:
Puis tu lieras sa gueule avec un fil et tu apposeras dessus un sceau où sera
gravé le signe de la croix; ensuite revenus à moi sains et saufs, vous mangerez
le pain que je vous aurai préparé. » Silvestre descendit donc avec les deux
prêtres les quarante marches de la fosse, portant avec lui deux lanternes. Alors
il adressa au dragon les paroles susdites, et, comme il en avait reçu l’ordre,
lia sa gueule, malgré ses cris et ses sifflements. En remontant, il trouva deux
magiciens qui les avaient suivis, pour voir s'ils descendraient jusqu'au dragon
: ils étaient à demi morts de la puanteur du monstre. Il les ramena avec lui
aussi sains et saufs. Aussitôt ils se convertirent avec une multitude infinie.
Le peuple romain fut ainsi délivré d'une double mort, savoir de l’adoration des
idoles et du venin du dragon.
Enfin le bienheureux Silvestre, à l’approche de la mort, donna ces trois avis à
ses clercs : conserver entre eux la charité, gouverner leurs églises avec plus
de soin et préserver leur troupeau contre la morsure des loups. Après quoi il
s'endormit heureusement dans le Seigneur, environ l’an 330.
LA CIRCONCISION DU SEIGNEUR
Quatre circonstances rendent la Circoncision du Seigneur célèbre et solennelle :
la première est l’octave de Noël ; la seconde, l’imposition d'un nom nouveau et
annonçant le salut; la troisième, l’effusion du sang, et la quatrième le signe
de la Circoncision.
Premièrement, c'est l’octave de la Nativité du Seigneur. Si les octaves des
autres saints sont solennelles, à plus forte raison le sera l’octave du Saint
des saints. Mais il ne semble pas que la naissance du Seigneur doive avoir une
octave, parce que sa naissance menait à la mort. Or, les morts des saints ont
des octaves, parce qu'alors ils naissent pour arriver à une vie éternelle, et
pour ressusciter ensuite dans des corps glorieux. Par la même raison, il semble
qu'il ne doive pas y avoir d'octave à la Nativité de la bienheureuse Vierge et
de saint Jean-Baptiste, pas plus qu'à la résurrection du Seigneur, puisque cette
résurrection a eu lieu réellement. Mais il faut observer, d'après le Prépositif
*, qu'il y a des octaves de surérogation, comme est l’octave du Seigneur, dans
laquelle nous suppléons à ce qui n'a pas été convenablement fait dans la fête,
savoir, l’office de celle qui met au monde. Aussi autrefois c'était la coutume
de chanter la messe Vultum tuum, etc., en l’honneur de la sainte Vierge. Il v a
encore des octaves de vénération, comme à Pâques, à la Pentecôte, pour la sainte
Vierge, et pour saint Jean-Baptiste ; d'autres de dévotion, comme il peut s'en
trouver pour chaque saint; d'autres enfin qui sont symboliques, comme sont les
octaves instituées en l’honneur des saints et qui signifient l’octave de la
résurrection.
* Ou Maître Prévost, chancelier de Paris, qui vivait en 1217; il a laissé une
Somme Théologique qui n'a pas été imprimée.
Secondement, c'est l’imposition d'un nom nouveau et salutaire. Aujourd'hui en
effet il fut imposé au Sauveur un nom nouveau que la bouche du Seigneur a donné
: « Aucun autre nom sous le ciel n'a été donné aux hommes, par lequel nous
dévions être sauvés. » « C'est un nom, dit saint Bernard, qui est un miel à la
bouche, une mélodie à l’oreille, une jubilation au cœur. » « C'est un nom, dit
encore le même Père, qui, comme l’huile, brille aussitôt qu'on l’emploie,
nourrit, quand on le médite ; il oint et il adoucit les maux à l’instant qu'on
l’invoque. » Or, J.-C. a eu trois noms, comme l’évangile le dit, savoir, Fils de
Dieu, Christ et Jésus. Il est appelé Fils de Dieu, en tant qu'il est Dieu de
Dieu; Christ, en tant qu'il est homme dont la personne divine a pris lia nature
humaine; Jésus, en tant qu'il est Dieu uni à l’humanité. Au sujet de ces trois
noms, écoutons saint Bernard: « Vous qui êtes dans la poussière, réveillez-vous
et chantez les louanges de Dieu. Voici que le Seigneur vient avec le salut; il
vient avec des parfums, il vient avec gloire. En effet Jésus ne vient pas sans
sauver, ni le Christ sans oindre. Le Fils de Dieu ne vient pas sans gloire,
puisqu'il est lui-même le salut ; il est lui-même le parfum, lui-même la gloire.
» Mais il n'était pas connu parfaitement sous ce nom avant la passion. Quant au
premier en effet, il n'était connu de quelques-uns que par conjecturé, par
exemple, des démons qui le disaient Fils de Dieu; quant au second, il n'était
connu qu'en particulier, c'est-à-dire de quelques-uns, mais en petit nombre,
comme étant le Christ. Quant au troisième, il n'était connu que quant au mot,
Jésus n'était pas compris d'après sa véritable signification qui est sauveur.
Mais après la résurrection, ce triple nom fut clairement manifesté : le premier
par certitude, le second par diffusion, le troisième par signification.
Or, le premier nom c'est Fils de Dieu. Et pour prouver que ce nom lui convient à
bon droit, voici ce que dit saint Hilaire en son livre de la Trinité : « On
connut de plusieurs manières que le Fils unique de Dieu est N.-S. J.-C. Le Père
l’atteste ; il s'en avantage, lui-même; les apôtres le prêchent; les hommes
religieux le croient ; les démons l’avouent ; les juifs le nient ; les gentils
l’apprennent dans sa passion. » Le même père dit encore : « Nous connaissons
N.-S. J.-C., de ces différentes manières, par le nom, par la naissance, par la
nature, par la puissance et par la manifestation. »
Le second nom c'est Christ, qui signifie oint. En effet, il fut oint d'une huile
de joie au-dessus de tous ceux qui participeront à sa gloire » (saint Paul aux
Hébr.). En le disant oint, on insinue qu'il fut prophète, athlète, prêtre et
roi. Or, ces quatre sortes de personnes recevaient autrefois des onctions. Il
fut prophète dans l’enseignement de la doctrine, athlète en déformant le diable,
Prêtre en réconciliant les hommes avec son père, roi en rétribuant des
récompenses. C'est de ce second nom que vient le nôtre. Nous sommes appelés
chrétiens de Christ. Voici ce que saint Augustin dit de ce nom:
« Chrétien, c'est un nom de justice, de bonté, d'intégrité, de patience, de
chasteté, de pudeur, d'humanité, d'innocence, de piété. Et toi, comment le
revendiques-tu ? Comment te l’appropries-tu; quand c'est à peine s'il te reste
quelques-unes de ces qualités? Celui-là est chrétien qui ne l’est pas seulement
par le nom, mais encore par les œuvres » (saint Augustin).
Le troisième nom c'est Jésus. Or, ce nom de Jésus, d'après saint Bernard, veut
dire nourriture, fontaine, remède et lumière. Mais ici la nourriture a des
effets multiples; c'est une nourriture confortable, elle engraisse, elle
endurcit et elle donne la vigueur.
Ecoutons saint Bernard sur ces qualités : «C'est une nourriture que ce nom de
Jésus. Est-ce que vous ne vous sentez pas fortifiés, toutes les fois que vous
vous en souvenez? Qu'y a-t-il qui nourrisse tant l’esprit de celui qui y pense?
Quoi de plus substantiel pour réparer les sens fatigués, rendre les vertus plus
mâles, fomenter les bonnes mœurs, entretenir les affections chastes? »
Secondement; c'est une fontaine. Saint Bernard en donne la raison. « Jésus est
la fontaine scellée de la vie, qui se répand dans les plaines par quatre
ruisseaux, qui sont pour nous sagesse, justice, sanctification, et rédemption :
sagesse dans la prédication, justice dans l’absolution des péchés,
sanctification dans la conversation ou la conversion, rédemption, dans la
passion. » En un autre endroit ce père dit encore : « Trois ruisseaux émanèrent
de Jésus : la parole de douleur, c'est la confession ; le sang de l’aspersion,
c'est l’affliction; l’eau de purification, c'est la componction. »
Troisièmement c'est un remède.
Voici ce que le même Bernard dit : « Ce nom de Jésus est encore un remède. En
effet rien comme lui ne calme l’impétuosité de la colère, ne déprime l’enflure
de l’orgueil, ne guérit les plaies de l’envie, ne repousse les assauts de la
luxure, n'éteint la flamme de la convoitise, n'apaise la soif de l’avarice et ne
bannit tous les désirs honteux et déréglés. »
Quatrièmement, c'est une lumière, dit-il: « D'où croyez-vous qu'ait éclaté sur
l’univers entier la si grande et si subite lumière de la foi, si ce n'est de la
prédication du nom de Jésus ? C'est ce nom que Paul portait devant les nations
et les rois comme un flambeau sur un candélabre. » En outre ce nom est d'une
bien brande suavité. « Si vous écrivez un livre, dit saint Bernard, je ne suis
pas content si je n'y lis Jésus ; si vous discutez, si vous conférez, je ne suis
pas content, si je n'entends nommer Jésus.»
Et Richard de Saint-Victor : « Jésus, dit-il; est un nom suave, un nom
délectable, un nom qui conforte le pécheur, et un nom d'un bon espoir. Eh bien
donc, Jésus, soyez-moi Jésus. » Secondement c'est un nom d'une grande vertu.
Voici les paroles de Pierre de Ravesne : « Vous lui imposerez le nom de Jésus,
c'est-à-dire, le nom qui a donné aux aveugles la vue, aux sourds l’ouïe, aux
boiteux le marcher; aux muets la parole, aux morts la vie, et la vertu de ce nom
a mis en fuite toute la puissance du diable sur les corps obsédés. »
Troisièmement, il. est d'une haute excellence et sublimité.
Saint Bernard : « C'est le nom de mon Sauveur, de mon
frère, de ma chair, de mon sang; c'est le nom caché au
siècle, mais qui a été révélé
à 1a fin des siècles: nom admirable, nom ineffable, nom
inestimable, et d'autant plus admirable qu'il est inestimable, d'autant
plus gracieux qu'il est gratuit. » Ce nom de Jésus lui a
été imposé par l’Eternel, par l’ange,
par Joseph, son père putatif. En effet Jésus signifie
Sauveur. Or, Sauveur se dit de trois manières : de la puissance
de sauver, de l’aptitude à sauver, de l’action de
sauver.
Quant à la puissance, ce nom lui convient de toute éternité; à l’aptitude de
sauver, il lui fut imposé ainsi par l’ange et il lui convient dès le principe de
sa conception; à l’action de sauver, Joseph le lui imposa en raison de sa
passion future, et la glose sur ces paroles, « vous l’appellerez Jésus », dit :
Vous imposerez un nom qui a été imposé par l’ange ou par l’Eternel ; et la glose
touche ici la triple dénomination qu'on vient d'établir. Quand on dit : vous
imposerez le nom, on veut faire entendre la dénomination par Joseph ; quand on
dit: qui a été imposé par l’ange ou par l’Eternel, on veut faire entendre les
deux autres. Donc c'est à bon droit qu'au jour qui commence l’année, selon la
constitution de Rome, la capitale du monde, au jour qui est marqué de la lettre
capitale de l’alphabet *; le Christ, le chef de l’Eglise est circoncis, qu'un
nom lui est donné et qu'on célèbre le jour de l’octave de sa naissance.
Troisièmement, l’effusion du sang de J.-C. C'est aujourd'hui en effet que la
première fois, pour nous, il a commencé à verser son sang, lui qui plus tard a
voulu le répandre plus d'une fois. Car il a versé pour nous son sang à cinq
reprises différentes : 1° dans la circoncision, et ce fut le commencement de
notre rédemption ; 2° dans la prière (du jardin) où il manifesta son désir de
notre rédemption; 3° dans la flagellation, et cette effusion fut le mérite de
notre rédemption, parce que nous avons été guéris par sa lividité; 4° dans la
crucifixion, et ce fut le prix de notre rédemption, car il a payé alors ce qu'il
n'a pas pris (Ps. LXVIII, 5); 5° dans l’ouverture de son côté, et ce fut le
sacrement de notre rédemption. En effet, il en est sorti du sang et; de l’eau,
ce qui figurait due nous devions être purifiés par l’eau du baptême, lequel
devait tirer toute son efficacité du sang de J.-C.
*Dans le calendrier, chaque jour de la semaine est distingué par une des sept
premières lettres de l’alphabet, et le premier jour est marqué de l’A capitale
ou majuscule.
Quatrièmement enfin, le signe de la circoncision que J.-C. a daigné recevoir
aujourd'hui. Or, le Seigneur voulut être circoncis pour beaucoup de motifs. 1°
Pour lui-même, afin de montrer qu'il avait pris véritablement une chair d'homme.
Il savait du resté qu'on devait soutenir qu'il avait pris non pas un vrai corps,
mais un corps fantastique, et c'est pour confondre cette erreur qu'il a voulu
être circoncis et répandre alors de son sang ; en effet un corps fantastique ne
jette pas de sang. 2° Pour nous-mêmes, afin de nous montrer l’obligation de nous
circoncire spirituellement. Selon saint Bernard, « il y a deux sortes de
circoncision qui doivent être faites par nous, l’extérieure dans la chair et
l’intérieure dans l’esprit.
La circoncision extérieure consiste en trois choses : dans notre manière d'être,
afin qu'elle ne soit pas singulière; dans nos actions, pour qu'elles ne soient
pas répréhensibles ; dans nos discours, afin qu'ils n'encourent pas le mépris.
Semblablement, l’intérieure consiste en trois choses : savoir, dans la pensée,
pour qu'elle soit sainte, dans l’affection pure, dans l’intention » (Saint
Bernard). Par un autre motif, il a voulu être circoncis pour nous sauver. De
même en effet que l’on cautérise un membre afin de guérir tout le corps, de même
J.-C. a voulu supporter 1a cautérisation de la circoncision pour que tout le
corps mystique fût sauvé (Coloss., II). « Vous avez été circoncis d'une
circoncision qui n'est pas faite de main d'homme, mais qui consiste dans le
dépouillement du corps charnel, c'est-à-dire de la circoncision de J.-C. ». La
glose ajoute, dans le dépouillement des vices, comme par une pierre très aiguë,
«or, la pierre était 1e Christ. » Dans l’Exode (IV, 25) on lit : « Séphora prit
aussitôt une pierre très aiguë, et circoncit le prépuce de son fils. »
Sur quoi la glose donne deux explications. La première : vous avez été
circoncis, dis-je, d'une circoncision qui n'est pas faite de main d'homme,
c'est-à-dire que ce n'est pas œuvre d'homme, mais œuvre de Dieu, c'est-à-dire
circoncision spirituelle. Cette circoncision se fait par le dépouillement du
corps charnel, savoir, le dépouillement de la chair de l’homme, c'est-à-dire des
vices et des désirs charnels, d'après le sens qu'on attribue au mot chair, dans
ce passage de saint Paul (1 Corinth., VIII) : « La chair et le sang ne
posséderont pas le royaume de Dieu, etc... » Vous êtes, dis-je, circoncis d'une
circoncision qui n'est pas faite par la main, mais d'une circoncision
spirituelle.
La deuxième explication de la glose est celle-ci : vous avez été circoncis,
dis-je, en J.-C., et cela d'une circoncision qui n'est pas faite par la main,
c'est-à-dire d'une circoncision légale : cette circoncision qui vient de la
main, se fait dans le dépouillement du corps charnel, savoir, du corps qui est
chair, c'est-à-dire de la peau de la chair qui est enlevée dans la circoncision
légale.
Vous n'êtes pas, dis-je, circoncis de cette circoncision, mais de la
circoncision de J.-C., c'est-à-dire spirituelle, dans laquelle tous les vices
sont retranchés. Aussi on lit dans saint Paul aux Romains (II, 28) : « Le juif
n'est pas celui qu'il est au dehors, et la véritable circoncision n'est pas
celle qui se fait dans la chair et qui n'est qu'extérieure; mais le juif est
celui qui l’est intérieurement ; et la circoncision du cœur se fait par
l’esprit et non selon la lettre de la loi ; et ce juif tire sa louange, non des
hommes, mais de Dieu. Vous avez été circoncis d'une circoncision qui n'est pas
faite de main d'homme par le dépouillement du corps charnel, mais de la
circoncision de J.-C. » 3° J.-C. a voulu être circoncis par rapport aux Juifs,
afin qu'ils fussent inexcusables. Car s'il n'avait pas été circoncis, les Juifs
auraient pu s'excuser et dire : Ce pourquoi nous ne vous recevons pas, c'est que
vous n'êtes pas semblable à nos pères. 4° Par rapport aux démons, afin qu'ils ne
connussent pas le mystère de l’incarnation. En effet, comme la circoncision
était faite contre le péché originel, le diable crut que J.-C., qui était
circoncis lui-même, était un pécheur semblable aux autres, puisqu'il avait
besoin du remède de la circoncision. C'est pour cela aussi qu'il a voulu que sa
mère fût mariée, quoiqu'elle soit toujours restée vierge. 5° Pour accomplir
toute justice. Car, de même qu'il a voulu être baptisé pour accomplir toute
justice, c'est-à-dire toute humilité, laquelle consiste à se soumettre à moindre
:que soi, de même aussi il a voulu être circoncis afin de nous offrir un modèle
d'humilité, puisque lui, l’auteur et le maître de la loi, a voulu se soumettre à
la loi. 6° Pour approuver la loi mosaïque qui était bonne et sainte, et qui
devait être accomplie, parce qu'il n'était pas venu détruire la loi, mais
l’accomplir. Et saint Paul a dit aux Romains (XV, 8) : « Je vous déclare que
J.-C. a été le ministre des circoncis afin que Dieu fût reconnu véritable. par
l’accomplissement des promesses faites à leurs pères. »
Quant aux raisons pour lesquelles la circoncision se faisait le huitième jour,
on peut en assigner un grand nombre. 1° Selon le sens historique ou littéral.
D'après le rabbin Moïse, profond philosophe et théologien, quoique juif,
l’enfant, dans les sept jours qui suivent sa naissance, a les chairs aussi
molles qu'il les avait dans le sein de sa mère, mais à huit jours il s'est
fortifié et affermi, et c'est pour cela, ajoute-t-il, que le Seigneur n'a pas
voulu que les petits enfants fussent circoncis, de peur qu'à cause de cette trop
grande mollesse, ils ne fussent par trop blessés ; et il n'a pas voulu que la
circoncision eût lieu plus tard que le huitième jour, pour trois causes que ce
philosophe énumère :
1° afin d'éviter le péril de mourir auquel aurait, pu être exposé l’enfant, si
on l’avait différée davantage ;
2° pour épargner la douleur à l’enfant : dans la circoncision, en effet, cette
douleur est très vive ; aussi le Seigneur a-t-il voulu que la circoncision se
fit alors que l’imagination des enfants est peu développée pour qu'ils en
ressentissent une moindre douleur ;
3° pour épargner du chagrin aux parents, car comme la plupart des petits enfants
mouraient de la circoncision, s'ils avaient été circoncis quand ils seraient
devenus grands et qu'ils en fussent morts, le chagrin des parents eût été plus
grand que s'ils eussent succombé à huit jours seulement. 2° Selon le sens
anagogique ou, céleste.
La circoncision avait lieu au huitième jour pour donner à comprendre que dans
l’octave de la résurrection, nous serions circoncis de toute peine et misère. Et
d'après cela, ces huit jours seront les huit âges : le 1er d'Adam à Noë , le 2e
de Noë à Abraham ; le 3e d'Abraham à Moïse ; le 4e de Moïse à David; le 5e de
David à J.-C. ; le 6e de J.-C. à la fin du monde ; le 7e de la mort; le 8e de la
résurrection.
Ou bien encore par les huit jours, on entend les huit qualités que nous
posséderons dans la vie éternelle et que saint Augustin énumère ainsi : « Je
serai leur Dieu, c'est-à-dire, je serai ce qui les rassasiera. Je serai tout ce
qu'on peut honnêtement désirer : vie, salut, force, abondance, gloire, honneur,
paix et tout bien.
Par les sept jours, on entend encore l’homme composé du corps et de l’âme. Il y
a quatre jours qui sont les quatre éléments dont se compose le corps, et les
trois jours sont les trois puissances de l’âme qui sont le concupiscible,
l’irascible et le rationnel. L'homme donc qui maintenant a les sept jours, dès
lors qu'il sera conjoint avec l’unité clé l’éternelle incommutabilité, aura
alors huit jours, et dans ce huitième jour, il sera circoncis et délivré de
toute peine et de toute coulpe.
3° Selon le sens tropologique ou moral, d'après lequel les huit jours peuvent
être expliqués de diverses manières. Le premier peut être la connaissance du
péché, d'après le Psalmiste : « Voici que je connais mon iniquité » (Ps. L). Le
second c'est le bon propos de quitter le mal et de faire le bien; il est indiqué
par l’enfant prodigue qui dit : «Je me lèverai et j'irai à mon père. » Le
troisième c'est la honte du péché, sur quoi l’apôtre dit : « Quel fruit
avez-vous donc retiré de ce qui vous fait. maintenant rougir. » Le quatrième,
c'est la crainte du jugement futur. « J'ai craint Dieu comme des flots suspendus
au-dessus de moi » (Job). « Soit que je mange, soit que je boive, soit que je
fasse quelque autre chose, il me semble toujours entendre résonner. à mes
oreilles, cette parole : « Levez-vous; morts, et venez au jugement » (Saint
Jérôme). Le cinquième, c'est la contrition, ce qu'a dit Jérémie (VI, 26) : «
Pleurez comme une mère qui pleure son fils unique. » Le sixième, c'est la
confession (Ps. XXXI, 5) : « J'ai dit : je confesserai contre moi-même mon
injustice au Seigneur. » Le septième, c'est l’espoir du pardon. Car quoique
Judas eût confessé son péché, il ne l’a cependant pas fait avec espoir de
pardon, aussi n'a-t-il pas obtenu miséricorde. Le huitième, c'est la
satisfaction : et ce jour-là, l’homme est circoncis spirituellement, non
seulement de la coulpe, mais encore de tout châtiment.
Ou bien les deux premiers jours sont la douleur de l’action du péché et le désir
de s'en corriger : les deux suivants, de confesser le mal que nous avons fait et
le bien que nous avons omis ; les quatre autres sont la prière, l’effusion des
larmes, l’affliction du corps et les aumônes. Ces huit jours peuvent fournir
encore huit considérations sérieuses pour détruire en nous toute volonté de
pécher; en sorte qu'une seule opérera une grande abstinence.
Saint Bernard en énumère sept en disant : « Il y a sept choses qui sont de
l’essence de l’homme; s'il les considérait, il ne pécherait jamais, savoir, une
matière vile, une action honteuse, un effet déplorable, un état chancelant, une
mort triste, une dissolution misérable et une damnation détestable. La huitième
peut offrir la considération d'une gloire ineffable. »
4° Selon le sens allégorique ou spirituel. Alors cinq jours seront les cinq
livres de Moïse, qui contiennent la loi, les deux autres seront les prophètes et
les psaumes ; le huitième jour sera la doctrine évangélique. Mais dans les sept
premiers jours, il n'y avait pas circoncision parfaite, tandis que dans le
huitième, il se fait une circoncision parfaite de toute coulpe et de toute
peine; c'est maintenant l’objet de notre espérance, mais enfin elle sera
réalisée. Quels motifs a-t-on pu avoir en circoncisant ? On en assigne six que
voici : « caustique, signe, mérite, remède, figure, exemple. »
Quant à la chair de la circoncision du Seigneur, un ange l’apporta, dit-on, à
Charlemagne qui la déposa avec honneur à Aix-la-Chapelle dans l’église de
Sainte-Marie. Il l’aurait portée plus tard à Charroux *, et elle serait
maintenant à Rome dans l’église qu'on appelle le Saint des Saints, où l’on voit
cette inscription : « Ici se trouvent la chair circoncise de J.-C., son nombril
et ses sandales. » C'est ce qui fait qu'il y a une station au Saint des Saints.
Si tout cela est vrai, il faut avouer que c'est bien admirable. Car comme la
chair est vraiment de la nature humaine, nous croyons que, J.-C. ressuscitant,
elle est retournée à son lieu avec gloire.
* Histoire scholast., Ev. c. VI, note
Cette assertion serait vraie dans l’opinion de ceux qui avancent que cela
appartient seulement à la nature humaine véritable reçue d'Adam, et celle-ci
ressuscitera seule.
Il ne faut pas passer sous silence qu'autrefois les païens et les gentils se
livraient en ces calendes à bon nombre de superstitions que les saints eurent de
la peine à extirper même parmi les chrétiens, et dont saint Augustin parle en un
sermon. « On croyait, dit-il, que Janus était Dieu ; on lui rendait de grands
honneurs en ce jour : il était représenté avec deux visages, l’un derrière et
l’autre par-devant, parce qu'il était le terme de l’année passée et le
commencement de la suivante. En outre, en ce premier jour, on prenait des formes
monstrueuses ; les uns se revêtaient de peaux d'animaux, d'autres mettaient des
têtes de bêtes, et ils prouvaient par là qu'ils n'avaient pas seulement
l’apparence de bêtes, mais qu'ils en avaient le fonds. D'autres s'habillaient
avec des vêtements de femmes, sans rougir de fourrer dans les tuniques des
femmes des bras accoutumés à porter l’épée. D'autres observaient si
scrupuleusement les augures, que si quelqu'un leur demandait du feu de leur
maison ou réclamait un autre service, ils ne le lui accordaient pas. On se donne
encore et on se rend mutuellement des étrennes diaboliques. D'autres font
préparer des tables splendides pendant la nuit, et les laissent servies dans la
croyance que, pendant toute l’année, leurs repas auront toujours la même
abondance. »
Saint Augustin ajoute : « Celui qui veut observer en quelque point la coutume
des païens, il est à craindre que le nom de chrétien ne lui serve à rien. Car
celui qui met de la condescendance pour partager les jeux de quelques insensés,
ne doit pas douter qu'il ne participe à leur péché. Pour vous, mes frères, qu'il
ne vous suffise pas de ne pas commettre cette faute, mais partout où vous la
verrez commettre, reprenez, corrigez et châtiez. » (Saint Augustin.)
L'ÉPIPHANIE DU SEIGNEUR
L'Epiphanie du Seigneur est célèbre par quatre miracles, ce qui lui a fait
donner quatre noms différents. En effet, aujourd'hui, les Mages adorent J.-C.,
Jean-Baptiste le Sauveur, J.-C. change l’eau en vin et il nourrit cinq mille
hommes avec cinq pains. Jésus avait treize jours, lorsque, conduits par
l’étoile, les Mages vinrent le trouver, d'où vient le nom de Epiphanie, epi,
au-dessus, phanos, apparition, ou bien parce que l’étoile apparut d'en haut, ou
bien parce que J.-C. lui-même a été montré aux Mages, comme le vrai Dieu, par
une étoile vue dans les airs.
Le même jour, après vingt-neuf ans révolus, alors qu'il atteignait trente ans,
parce qu'il avait vingt-neuf ans et treize jours ; Jésus, dit saint Luc, avait
alors environ trente ans commencés, ou bien, d'après Bède, il avait trente ans
accomplis, ce qui est aussi la croyance de l’Eglise romaine; alors, dis-je, il
fut baptisé dans le Jourdain, et de là vient le nom de Théophanie, de Theos,
Dieu et phanos apparition, parce que en ce moment la Trinité se manifesta: le
Père dans la voix qui se fit entendre, le Fils dans la chair et le Saint-Esprit
sous l’apparence d'une colombe.
Le même jour, un an après, alors qu'il avait trente ou trente et un ans, il
changea l’eau en vin: d'où vient le nom de Bethanie, de beth, maison, parce que,
par un miracle opéré dans une maison, il apparut vrai Dieu. En ce même jour
encore, un an après, comme il avait trente et un ou trente-deux ans et treize
jours, il rassasia cinq mille hommes avec cinq pains, d'après Bède, et cette
hymne qu'on chante en beaucoup, d'églises et qui commence par ces mots :
Illuminans altissimum *. De là vient le nom de Phagiphanie de phagé manger,
bouchée. Il y a doute si ce quatrième miracle a été opéré en ce jour, tant parce
qu'on ne le trouve pas ainsi en l’original de Bède, tant parce qu'en saint Jean
(VI) au lieu où il parle de ce prodige, il dit : « Or, le jour de Pâques était
proche. » Cette quadruple apparition eut donc lieu aujourd'hui. La première par
l’étoile sur la crèche ; la seconde par la voix du Père sur le fleuve du
Jourdain ; la troisième par le changement de l’eau en vin au repas et la
quatrième par la multiplication des pains dans le désert..
* Bréviaire mozarabe.
Mais c'est principalement la première apparition que l’on célèbre aujourd'hui,
ainsi nous allons en exposer l’histoire
Lors de la naissance du Seigneur, trois mages vinrent à Jérusalem. Leur nom
latin c'est Appellius, Amérius, Damascus ; en hébreu on les nomme Galgalat,
Malgalat et Sarathin ; en grec, Caspar, Balthasar, Melchior. Mais qu'étaient
ces, mages ? Il y a là-dessus trois sentiments, selon les trois significations
du mot mage. En effet, mage veut dire trompeur, magicien et sage. Quelques-uns
prétendent que, en effet, ces rois ont été appelés mages, c'est-à-dire
trompeurs, de ce qu'ils trompèrent Hérode en ne revenant point chez lui. Il est
dit dans l’Evangile, au sujet d'Hérode
« Voyant qu'il avait été trompé par les mages. » Mage veut encore dire magicien.
Les magiciens de Pharaon sont appelés mages, et saint Chrysostome dit qu'ils
tirent leur nom de là. D'après lui, ils seraient des magiciens qui se seraient
convertis et auxquels le Seigneur a voulu révéler sa naissance, les attirer à
lui, et par là donner aux pécheurs l’espoir du pardon. Mage est encore la même
chose que sage. Car mage en hébreu signifie scribe, en grec philosophe, en latin
sage. Ils sont donc nommés mages, c'est-à-dire savants, comme si on disait
merveilleusement sages. Or, ces trois sages et rois vinrent à Jérusalem avec une
grande suite. Mais on demande pourquoi les mages vinrent à Jérusalem, puisque le
Seigneur n'y était point né.
Remigius * en donne quatre raisons:
La première, c'est que les mages ont bien su le temps de la naissance de J.-C.,
mais ils n'en ont pas connu le lieu or, Jérusalem étant une cité royale et
possédant un souverain sacerdoce, ils soupçonnèrent qu'un enfant si distingué ne
devait naître nulle part ailleurs si ce n'est dans une cité royale.
La deuxième, c'était pour connaître plus tôt le lieu de la naissance, puisqu'il
y avait là des docteurs dans la loi et des scribes.
* Moine d'Auxerre en 890, Bibliothèque des Pères, Homé1. VII.
La troisième, pour que les Juifs restassent inexcusables ; ils auraient pu dire
en effet : « Nous avons bien connu le lieu de la naissance, mais nous en avons
ignoré le temps et c'est le motif pour lequel nous ne croyons point. » Or, les
Mages désignèrent aux Juifs le temps et les Juifs indiquèrent le lieu aux Mages.
La quatrième, afin que l’empressement des Mages devînt la condamnation de
l’indolence des Juifs : car les Mages crurent à un seul prophète et les Juifs
refusèrent de croire au plus grand nombre. Les Mages cherchent un roi étranger,
les Juifs ne cherchent pas celui qui est le leur propre : les uns vinrent de
loin, les autres restèrent dans le voisinage. Ils ont été rois et les
successeurs de Balaam ils sont venus eu voyant l’étoile, d'après la prophétie de
leur père : « Une étoile se lèvera sur Jacob et un homme sortira d'Israël. »
Un autre motif de leur venue est donné par saint Chrysostome dans son original
sur saint Mathieu. Des auteurs s'accordent à dire que, certains investigateurs
de secrets choisirent douze d'entre eux, et si l’un venait à mourir, son fils ou
l’un de ses proches le remplaçait. Or, ceux-ci, tous les ans, après un mois
écoulé, montaient sur la montagne de la Victoire, y restaient trois jours, se
lavaient et priaient Dieu de leur montrer l’étoile prédite par Balaam. Une fois,
c'était le jour de la naissance du Seigneur, pendant qu'ils étaient là, vint
vers eux sur la montagne une étoile singulière : elle avait la forme d'un
magnifique enfant, sur la tête duquel brillait une croix, et elle adressa ces
paroles aux Mages : « Hâtez-vous d'aller dans la terre de Juda, vous chercherez
un roi nouveau-né, et vous l’y trouverez. »
Ils se mirent aussitôt en chemin. Mais comment, en si peu de temps, comment, en
treize jours, avoir pu parcourir un si long chemin, c'est-à-dire de l’Orient à
Jérusalem, qui est censée occuper le centre du monde? On peut dire, avec
Remigius, que cet enfant vers lequel ils allaient,, a bien pu les conduire si
vite, ou bien l’on peut croire, avec saint Jérôme, qu'ils vinrent sur des
dromadaires, espèce d'animaux très alertes, qui font en une journée le chemin
qu'un cheval met trois jours à parcourir. Voilà pourquoi on l’appelle
dromadaire, dromos course, arès courage.
Arrivés à Jérusalem, ils demandèrent :
« Où est celui qui est né roi des Juifs ? »
Ils ne demandent pas s'il est né, ils le croyaient, mais ils
demandent où il est né. Et comme si quelqu'un leur avait
dit :
« D'où savez-vous que ce roi est né? » Ils répondent : « Nous avons vu son
étoile dans l’Orient et nous sommes venus l’adorer; » ce qui veut dire : « Nous
qui restons en Orient, nous avons vu une étoile indiquant sa naissance; nous
l’avons vue, dis-je, posée sur la Judée. Ou bien : nous qui demeurons dans notre
pays, nous avons vu son étoile dans l’Orient, c'est-à-dire dans la partie
orientale. » Par ces paroles, comme le dit Remigius, dans son original, ils
confessèrent un vrai homme, un vrai roi et un vrai Dieu. Un vrai homme, quand
ils dirent : « Où est celui qui est né ? » Un vrai roi en disant : « Roi des
Juifs; » un vrai Dieu en ajoutant: « Vous sommes venus l’adorer. » Il a été en
effet ordonné de n'adorer aucun autre que Dieu seul.
Mais Hérode qui entendit cela fut troublé et Jérusalem tout entière avec lui. Le
roi est troublé pour trois motifs: 1° dans la crainte que les Juifs ne reçussent
comme leur roi ce nouveau-né, et ne le chassassent lui-même comme étranger. Ce
qui fait dire à saint Chrysostome : « De même qu'un rameau placé en haut d'un
arbre est agité par un léger souffle, de même les hommes élevés au faîte des
dignités sont tourmentés même par un léger bruit. » 2° Dans la crainte qu'il ne
soit inculpé par, les Romains, si quelqu'un était appelé roi sans avoir été
institué par Auguste. Les Romains avaient en effet ordonné que ni dieu ni roi ne
fût reconnu que par leur ordre et avec leur permission. 3° Parce que, dit saint
Grégoire, le roi du ciel étant né, le roi de la terre a été troublé. En effet,
la grandeur terrestre est abaissée, quand la grandeur céleste est dévoilée.
— Tout Jérusalem fut troublée avec lui pour trois raisons : 1° parce que les
impies ne sauraient se réjouir de la venue du Juste ; 2° pour flatter Je roi
troublé, en se montrant troublés eux-mêmes; 3° parce que comme le choc des vents
agite l’eau, ainsi les rois se battant l’un contre l’autre, le peuple est
troublé, et c'est pour cela qu'ils craignirent être enveloppés dans la lutte
entre le roi de fait et le prétendant. » C'est la raison que donne saint
Chrysostome.
Alors Hérode convoqua tous les prêtres et les scribes pour leur demander où
naîtrait le Christ. Quand il en eut appris que c'était à Bethléem de Juda, il
appela les mages en secret et s'informa auprès d'eux de l’instant auquel
l’étoile leur était apparue, pour savoir ce qu'il avait à faire, si les mages ne
revenaient pas ; et il leur recommanda qu'après avoir trouvé l’enfant, ils
revinssent le lui dire, en simulant vouloir adorer celui qu'il voulait tuer.
Or, remarquez qu'aussitôt les mages entrés à Jérusalem, l’étoile cesse de les
conduire, et cela pour trois raisons. La 1re pour qu'ils soient forcés de
s'enquérir du lieu de la naissance de J.-C. ; afin par là d'être assurés de
cette naissance, tant à cause de l’apparition de l’étoile qu'à cause de
l’assertion de la prophétie : ce qui eut lieu. La 2e parce que en cherchant un
secours des hommes, ils méritèrent justement de perdre celui de Dieu. La 3e
parce que les signes ont été, d'après l’apôtre, donnés aux infidèles, et la
prophétie aux fidèles : c'est pour cela qu'un signe fut donné aux Mages, alors
qu'ils étaient infidèles ; mais ce signe ne devait plus paraître dès lors qu'ils
se trouvaient chez les juifs qui étaient fidèles.
La glose entrevoit ces trois raisons. Mais lorsqu'ils furent sortis de
Jérusalem, l’étoile les précédait,
jusqu'à ce qu'arrivée au-dessus du lieu où
était l’enfant, elle s'arrêta. De quelle nature
était cette étoile ? il y a trois opinions,
rapportées par Remi ; lus en son original. Quelques-uns avancent
que c'était le saint Esprit, afin que, devant descendre plus
tard sur le Seigneur après son baptême, sous la forme
d'une colombe, il apparût aussi aux Mages sous la forme d'une
étoile. D'autres disent, avec saint Chrysostome, que ce fut
l’ange qui apparut aux bergers, et ensuite aux Mages :aux bergers
en leur qualité de juifs et raisonnables, elle apparut sous une
forme raisonnable, mais aux gentils qui étaient, pour ainsi
dire, irraisonnables, elle prit une forme matérielle. Les
autres, et c'est le sentiment le plus vrai, assurent que ce fut une
étoile nouvellement créée, et qu'après
avoir accompli son ministère, elle revint à son
état primitif.
Or, cette étoile, selon Fulgence, différait des autres en trois manières, 1° en
situation, parce qu'elle n'était pas située positivement dans le firmament, mais
elle se trouvait suspendue dans un milieu d'air voisin de la terre ; 2° en
éclat, parce qu'elle était plus brillante que les autres; cela est évident,
puisque le soleil ne pouvait pas en diminuer l’éclat ; loin de là, elle
paraissait en plein midi ; 3° en mouvement, parce qu'elle allait en avant des
Mages, comme ferait un voyageur ; elle n'avait donc point un mouvement
circulaire, mais une espèce de mouvement animale( progressif).
La glose en touche trois autres raisons à ces mots sur le 2e chapitre de saint
Mathieu: « Cette étoile de la naissance du Seigneur, etc. » La 1re elle
différait dans son origine, puisque les autres avaient été créées au
commencement du monde, et que celle-ci venait de l’être. La 2e dans sa
destination, les autres avaient été faites pour indiquer des temps et des
saisons, comme il est dit dans la Genèse (I, 14) et celle-ci pour montrer le
chemin aux Mages ; la 3e dans sa durée, les autres sont perpétuelles, celle-ci,
après avoir accompli son ministère, revint à son état primitif.
Or, lorsqu'ils virent l’étoile, ils ressentirent une très grande joie. Observez
que cette étoile aperçue par les Mages est quintuple; c'est une étoile
matérielle, une étoile spirituelle, une étoile intellectuelle, une étoile
raisonnable, et une étoile supersubstantielle. La première, la matérielle, ils
la virent en Orient; la seconde, la spirituelle qui est la foi, ils la virent
dans leur cœur, car si cette étoile, c'est-à-dire, la foi, n'avait pas projeté
ses rayons dans leur cœur, jamais ils ne fussent parvenus à voir la première.
Or, ils eurent la foi en l’humanité du Sauveur, puisqu'ils dirent : « Où est
celui qui est né? » Ils eurent la foi en sa dignité royale, quand ils dirent: «
Roi des juifs. » Ils eurent la foi en sa divinité puisqu'ils ajoutèrent : « Nous
sommes venus l’adorer. » La troisième, l’étoile intellectuelle, qui est l’ange,
ils la virent dans le sommeil, quand ils furent avertis par l’ange de ne pas
revenir vers Hérode. Mais d'après une glose particulière, ce ne fut pas un ange,
mais le Seigneur lui-même qui leur apparut. La quatrième, la raisonnable, ce fut
la Sainte Vierge, ils la virent dans l’hôtellerie. La cinquième, la
supersubstantielle, ce fut J.-C., qu'ils virent dans la crèche ; c'est de ces
deux dernières qu'il est dit : « En entrant dans la maison, ils trouvèrent
l’enfant avec Marie, sa mère... » etc. Et chacune d'elles est appelée étoile :
la 1re par le Psaume : « La lune et les étoiles que vous avez créées.» La 2e
dans l’Ecclésiastique (XLIII, 10) : « La beauté du ciel, c'est-à-dire de l’homme
céleste, c'est l’éclat des étoiles, c'est-à-dire des vertus. » La 3e dans Baruch
(III, 31) : « Les étoiles ont répandu leur lumière chacune en sa place, et elles
ont été dans la j oie. » La foi par la Liturgie :
« Salut, étoile de la mer. » La 5e dans l’Apocalypse (XXII, 16) : « Je suis le
rejeton et le fils de David, l’étoile brillante, et l’étoile du matin. » En
voyant la première et la seconde, les Mages se sont réjouis ; en voyant la
troisième, ils se sont réjouis de joie; en voyant la quatrième ils se sont
réjouis d'une joie grande ; en voyant la cinquième, ils se sont réjouis d'une
très grande joie.
Ou bien ainsi que dit la glose: « Celui-là se réjouit de joie qui se réjouit de
Dieu, qui est la véritable joie, et il ajoute « grande », car rien n'est plus
grand que Dieu ; et il met « très » grande, parce qu'on peut se réjouir plus ou
moins de grande joie. Ou bien par l’exagération de ces expressions,
l’évangéliste a voulu montrer que les hommes se réjouissent plus des choses
perdues qu'ils ont retrouvées que de celles qu'ils ont toujours possédées. Après
être entrés dans la chaumière, et avoir trouvé l’enfant avec sa mère, ils
fléchirent les genoux et chacun offrit ces présents : de l’or, de l’encens et de
la myrrhe.
Ici saint Augustin s'écrie : « O enfance extraordinaire, à laquelle les astres
sont soumis. Quelle grandeur ! quelle gloire immense dans celui devant les
langes duquel les anges se prosternent, les astres assistent, les rois
tremblent, et les partisans de la sagesse se mettent à genoux ! O bienheureuse
chaumière ! ô trône de Dieu, le second après le ciel, où ce n'est pas une
lumière qui éclaire, mais une étoile! ô céleste palais dans lequel habite non
pas un roi couvert de pierreries, mais un Dieu qui a pris un corps, qui a pour
couche délicate une dure crèche, pour plafond doré, un toit de chaume tout noir,
mais décoré par l’obéissance d'une étoile! Je suis saisi quand je vois les
lampes et que je regarde les cieux; je suis enflammé, quand je vois dans une
crèche un mendiant plus éclatant encore que les astres.»
Et saint Bernard : « Que faites-vous ? vous adorez un enfant à la mamelle dans
une vile étable? Est-ce que c'est un Dieu? Que faites-vous? Vous lui offrez de
l’or? Est-ce donc un Roi ? Où donc est sa cour, où est son trône, où sont les
courtisans de ce roi? Est-ce que la cour, c'est l’étable? Le trône la crèche,
les courtisans de ce roi, Joseph et Marie Ils sont devenus insensés, pour
devenir sensés. »
Voici ce que dit encore à ce sujet saint Hilaire dans le second livre de la
Trinité : « Une vierge enfante, mais celui qui est enfanté vient de Dieu.
L'enfant vagit, on entend des anges le louer, les langes sont sales, Dieu est
adoré. C'est pourquoi la dignité de la puissance n'est pas perdue, puisque
l’humilité de la chair est adoptée. Et voici comment dans Jésus enfant on
rencontre des humiliations, des infirmités, mais aussi des sublimités, et
l’excellence de la divinité. »
A ce propos encore saint Jérôme dit, sur l’épître aux Hébreux : « Regardez le
berceau de J.-C., voyez en même temps le ciel ; vous apercevez un enfant
pleurant dans une crèche, mais en même temps faites attention aux cantiques des
anges. Hérode persécute, mais les Mages adorent; les Pharisiens ne le
connaissent point, mais l’étoile le proclame ; il est baptisé par un serviteur,
mais on entend la voix de Dieu qui tonne d'en haut: il est plongé dans l’eau,
mais la colombe descend ; il y a plus encore, c'est le Saint-Esprit dans la
colombe. »
Pourquoi maintenant les Mages offrent-ils des présents de cette nature! On en
peut signaler une foule de raisons. 1° C'était une tradition ancienne, dit
Remigius, que personne ne s'approcherait d'un dieu ou d'un roi, les mains vides.
Les Perses et les Chaldéens avaient coutume d'offrir de pareils présents.
Or, les Mages, ainsi qu'il est dit en l’Histoire scholastique, vinrent des
confins de la Perse et de la Chaldée, où coule le fleuve de Saba, d'où vient le
nom de Sabée que porte leur pays. 2° La seconde est de saint Bernard: « Ils
offrirent de l’or à la sainte Vierge pour soulager sa détresse, de l’encens,
pour chasser la puanteur de l’étable, de la myrrhe pour fortifier les membres de
l’enfant et pour expulser de hideux insectes. 3° Parce que avec l’or se paie le
tribut, l’encens sert au sacrifice et la myrrhe à ensevelir les morts. Par ces
trois présents, on reconnaît, dans le Christ la puissance royale, la majesté
divine, et la mortalité humaine. 4° Parce que l’or signifie l’amour, l’encens la
prière, la myrrhe, la mortification de la chair: Et nous devons les offrir tous
trois à J.-C. 5° Parce que par ces trois présents sont signifiées trois qualités
de J.-C. : une divinité très précieuse, une âme toute dévouée, et une chair
intègre et incorruptible. Les offrandes étaient encore prédites par ce qui se
trouvait dans l’arche d'alliance. Dans la verge qui fleurit, nous trouvons la
chair de J.-C. qui est ressuscitée; au Psaume: « Ma chair a refleuri »; dans les
tables où étaient gravés les commandements, l’âme dans laquelle sont cachés tous
les trésors de la science et de la sagesse de Dieu; dans la manne, la divinité
qui a toute saveur et toute suavité. Par l’or, donc, qui est le plus précieux
des métaux, on entend la divinité très précieuse; par l’encens, l’âme très
dévouée, parce que l’encens signifie dévotion et prière (Ps.) : « Que ma prière
monte comme l’encens.» Par la myrrhe qui est un préservatif de corruption, la
chair qui ne fut pas corrompue.
Les Mages, avertis en songe de ne pas revenir chez Hérode, retournèrent par un
autre chemin en leur pays. Voici comment partirent les Mages : Ils vinrent sous
la direction de l’étoile; ils furent instruits par des hommes, mieux encore par
dés prophètes; ils retournèrent sous la conduite de l’ange, et moururent dans le
Seigneur. Leurs corps reposaient à Milan dans une église de notre ordre,
c'est-à-dire des frères prêcheurs, mais ils reposent maintenant à Cologne. Car
ces corps, d'abord enlevés par Hélène, mère de Constantin, puis transportés à
Constantinople, furent transférés ensuite par saint Eustorge, évêque de Milan;
mais l’empereur Henri les transporta de Milan à Cologne sur le Rhin, où ils sont
l’objet de la dévotion et des hommages du peuple.
SAINT PAUL, ERMITE *
Paul, premier ermite, au témoignage de saint Jérôme qui a écrit sa vie, se
retira, pendant la persécution violente de Dèce, dans un vaste désert où il
demeura 60 ans, au fond d'une caverne, tout à fait inconnue des hommes. Ce Dèce,
qui eut, deux noms, pourrait bien être Gallien qui commença à régner l’an du
Seigneur 256. Saint Paul voyant donc les chrétiens en butte à toutes sortes de
supplices, s'enfuit au désert.
* Tiré de saint Jérôme.
A la même époque, en effet, deux jeunes chrétiens sont pris, l’un d'eux a tout
le corps enduit de miel et est exposé sous l’ardeur du soleil aux piqûres des
mouches, des insectes et des guêpes ; l’autre est mis sur un lit des plus
mollets, placé dans un jardin charmant, où une douce température, le murmure des
ruisseaux, le chant des oiseaux, l’odeur des fleurs étaient enivrants. Le jeune
homme est attaché avec des cordes tissées de la couleur des fleurs, de sorte
qu'il ne pouvait s'aider ni des mains, ni des pieds. Vient une jouvencelle d'une
exquise beauté, mais impudique, qui caresse impudiquement le jeune homme rempli
de l’amour de Dieu. Or, comme il sentait dans sa chair des mouvements contraires
à la raison, mais qu'il était privé d'armes, pour se soustraire à son ennemi, il
se coupa la langue avec les dents et la cracha au visage de cette courtisane :
il vainquit ainsi la tentation par la douleur, et mérita un trophée digne de
louanges.
Saint Paul effrayé par de pareils tourments et par d'autres encore, alla au
désert. Antoine se croyait alors le premier des moines qui vécût en ermite; mais
averti en songe qu'il y en a un meilleur que lui de beaucoup, lequel vivait dans
un ermitage, il se mit à le chercher à travers les forêts; il rencontra un
hippocentaure cet être moitié homme, moitié cheval, lui indiqua qu'il fallait
prendre à droite. Bientôt après, il rencontra un animal portant des fruits de
palmier, dont la partie supérieure du corps avait la figure d'un homme et la
partie inférieure, la forme d'une chèvre. Antoine le conjura de la part de Dieu
de lui dire qui il était; l’animal répondit qu'il était un satyre, le Dieu des
bois, d'après la croyance erronée des gentils. Enfin il rencontra un loup qui le
conduisit à la cellule de saint Paul.
Mais celui-ci ayant deviné que c'était Antoine qui venait, ferma sa porte. Alors
Antoine le prie de lui ouvrir, l’assurant qu'il ne s'en ira pas de là, mais
qu'il y mourra plutôt. Paul cède et lui ouvre, et aussitôt ils se jetèrent dans
les bras l’un de l’autre en s'embrassant. Quand l’heure du repas fut arrivée, un
corbeau apporta une double ration de pain : or, comme Antoine était dans
l’admiration, Paul répondit que Dieu le servait tous les jours de la sorte, mais
qu'il avait doublé la pitance en faveur de son hôte. Il y eut un pieux débat
entre eux pour savoir qui était le plus digne de rompre ce pain : saint Paul
voulait déférer cet honneur à son hôte et saint Antoine à son ancien. Enfin ils
tiennent. le pain chacun d'une main et le partagent également en deux. Saint
Antoine, à son retour, était déjà près de sa cellule, quand il vit des anges
portant l’âme de Paul, il s'empressa de revenir, et trouva le corps de Paul
droit sur ses genoux fléchis, comme s'il priait; en sorte qu'il le pensait
vivant ; mais s'étant assuré qu'il était mort, il dit : « O sainte âme, tu as
montré par ta mort ce que tu étais dans ta vie. » Or, comme Antoine était
dépourvu de ce qui était nécessaire pour creuser une fosse, voici venir deux
lions qui en creusèrent une, puis s'en retournèrent à la forêt, après
l’inhumation. Antoine prit à Paul sa tunique tissée avec des palmiers, et il
s'en revêtit dans la suite aux jours de solennité. Il mourut environ l’an 287.
SAINT REMI *
On dit Remigius de remi qui signifie paissant et gios, terre, comme paissant les
habitants de la terre. Ou bien Remigius vient de remi, berger, et gyon combat,
pasteur qui combat. Il nourrit son troupeau de la parole dans la prédication, de
l’exemple dans la conversation, et de suffrages dans la prière. Il y a trois
sortes d'armes, ta défensive comme le bouclier, l’offensive comme l’épée et la
préservative comme la cuirasse ou le casque. Il lutta donc contre le diable avec
le bouclier de la foi, l’épée de la parole de Dieu, et le casque de l’espérance.
Sa vie fut écrite par Hincmar, archevêque de Reims.
Remi, docteur illustre et confesseur glorieux du Seigneur, eut sa naissance
prédite comme il suit par un ermite. Les Vandales avaient ravagé toute la
France, et un saint reclus aveugle adressait de fréquentes prières au Seigneur
pour la paix de l’Eglise gallicane, quand un ange du Seigneur lui apparut et lui
dit : « Apprends que la femme, appelée Cilinie, enfantera un fils du nom de
Remi; il délivrera sa nation des incursions des méchants. » A son réveil, il
courut immédiatement à la maison de Cilinie et raconta sa vision. Comme elle
n'en croyait rien à raison de sa vieillesse, il répondit :
« Quand tu allaiteras ton enfant, tu oindras avec soin mes, yeux de ton lait et
aussitôt tu me rendras la vue. » Toutes ces choses étant ainsi arrivées
successivement, Remi quitta le monde et s'enferma dans la retraite. Sa
réputation grandit, et à l’âge de 22 ans, il fut élu, par le peuple, archevêque
de Reims.
* Grégoire de Tours, passim, Hincmar.
Or, sa mansuétude était telle que les oiseaux venaient jusque sur sa table
manger dans sa main les miettes du repas. Ayant reçu l’hospitalité pendant
quelque temps chez une matrone possédant une modique quantité de vin, Remi entra
dans le cellier, fit le signe de la croix sur le tonneau, se mit en prières, et
aussitôt le vin monta, de telle sorte qu'il se répandait au milieu du cellier.
Or, en ce temps-là, Clovis, roi de France, était gentil et il n'avait pu être
converti par son épouse qui était très chrétienne ; mais quand il vit venir
contre lui une armée innombrable d'Allemands, il fit vœu au Seigneur-Dieu
qu'adorait sa femme, de recevoir la foi de J.-C., s'il lui accordait la victoire
sur ses ennemis. Il l’obtint à son souhait; il alla donc trouver saint Remi et
lui demanda le baptême. Quand on vint aux fonts baptismaux, il ne s'y trouvait
pas de saint chrême, mais voici qu'une colombe apporta, dans son bec, une
ampoule avec du chrême, dont le pontife oignit le roi. Or, cette ampoule est
gardée dans l’église de Reims et les rois de France en ont été sacrés
jusqu'aujourd'hui.
Longtemps après, Guénebauld, homme de grande prudence, s'étant marié à la nièce
de saint Remi, les deux époux se délièrent mutuellement par esprit de religion,
et Guénebauld fut ordonné évêque de Laon par saint Remi. Mais comme Guénebauld
laissait trop souvent venir sa femme chez lui pour l’instruire, dans ces
fréquents entretiens, son esprit se laissa enflammer de concupiscence et tous
les deux tombèrent dans le péché. Sa femme conçut et enfanta un fils ; elle en
instruisit l’évêque, et celui-ci, tout confus, lui fit dire: « Puisque l’enfant
a été acquis par larcin, je veux qu'il soit appelé Larron. »
Or, afin qu'aucun soupçonne se fit jour; Guénebault laissa venir sa femme chez
soi comme auparavant; mais quand ils eurent pleuré leur péché premier, ils
tombèrent encore dans une nouvelle faute. Après avoir donné le jour à une fille
et l’avoir mandé à l’évêque, celui-ci répondit :
« Appelez cette fille Renarde. » Enfin revenu à lui, Guénebault alla trouver
saint Remi, et, se jetant à ses pieds, il voulut ôter son étole de son cou.
Saint Remi l’en empêcha et ayant appris de sa bouche les malheurs dans lesquels
il était tombé, il le consola avec douceur, l’enferma dans une étroite cellule
l’espace de sept ans, et lui-même gouverna son église dans l’intérim. La
septième année, le jour de la cène du Seigneur, Guénebault était en oraison
lorsqu'un ange lui apparut, lui déclarant que son péché était pardonné et lui
commandant de sortir de sa retraite. Comme il répondait : « Je ne puis, car mon
seigneur Remi a fermé la porte et l’a scellée de son sceau, » l’ange lui dit : «
Afin que vous sachiez que le ciel vous est ouvert, votre cellule va être ouverte
sans que le sceau soit rompu. » Il parlait encore que la porte s'ouvrit. Alors
Guénebault se jetant en travers de la porte, les bras en forme de croix, dit : «
Quand bien même mon Seigneur J.-C. viendrait, ici pour moi, je n'en sortirai
pas, à moins que mon seigneur Remi qui m’y a enfermé n'y vienne. » Sur l’avis de
l’ange, saint Remi vint à Laon et rétablit Guénebauld sur son siège. Il
persévéra dans les bonnes œuvres jusqu'à sa mort, et il eut pour successeur son
fils Larron; qui fut saint aussi.
Enfin saint Remi, tout éclatant de vertus, reposa en paix l’an 500 du Seigneur.
En ce jour, on célèbre le natalice de saint Hilaire, évêque de la ville de
Poitiers.
SAINT HILAIRE *
Hilaire vient d'hilarité, parce qu'il servit Dieu avec un cœur plein de joie.
Ou bien Hilaire vient de altus, haut, élevé, et arès vertu, parce qu'il fut
élevé en science et en vertu, durant sa vie. Hilaire viendrait encore de hylè,
qui veut dire matière primordiale, qui fut obscure, et en effet, dans ses
œuvres, il y a grande obscurité et profondeur.
Hilaire, évêque de Poitiers, originaire du pays
d'Aquitaine, brilla, comme Lucifer, entre les astres. Tout d'abord il
fut marié et eut une fille; mais il menait la vie d'un moine
sous des habits laïcs; il était avancé en âge
et en science, quand il fut élu évêque. Or, comme
le bienheureux Hilaire préservait, non seulement sa ville, mais
toute la France, contre les hérétiques, à la
suggestion de deux évêques qui s'étaient
laissé gâter par l’hérésie, il fut
relégué en exil, avec saint Eusèbe,
évêque de Verceil, par l’empereur fauteur des
hérétiques. Enfin, comme l’arianisme jetait partout
des racines, et que liberté avait été
donnée par l’empereur aux évêques, de se
réunir et de discuter sur les vérités de la foi,
saint Hilaire étant venu, à la requête des susdits
évêques qui ne pouvaient supporter son éloquence,
il fut forcé de revenir à Poitiers.
* Bréviaire, sa vie.
Or, ayant abordé à file de Gallinarie *, qui était pleine de serpents, dès en y
descendant, il mit par son regard, ces reptiles en fuite : il planta un pieu au
milieu de l’île, et ils ne purent le franchir, comme si cette partie d'île eût
été une mer et non la terre. A Poitiers, par ses prières, il rendit la vie à un
enfant mort sans baptême. En effet il resta prosterné sur la poussière jusqu'à
l’instant où l’un et l’autre se levèrent, le vieillard de sa prière et l’enfant
des bras de 1a mort. Apia, sa fille, voulant se marier, Hilaire, son père,
l’instruisit et l’affermit dans le dessein de sauvegarder sa virginité. Au
moment où il la vit bien résolue, craignant qu'elle ne variât dans sa conduite,
il pria le Seigneur avec grande instance de la retirer à lui de la vie de ce
monde : et il en fut ainsi, car peu de jours après, elle trépassa dans le
Seigneur. Il l’ensevelit de ses propres mains; en voyant cela, la mère d'Apia
pria l’évêque de lui obtenir ce qu'il avait obtenu pour sa fille, il le fit
encore, car, par sa prière, il l’envoya par avance dans le royaume du ciel.
En ce temps-là, le pape Léon, corrompu par la perfidie des hérétiques, convoqua
un concile de tous lés évêques, moins saint Hilaire qui y vint pourtant. Le
pape, l’ayant su, ordonna que, à son arrivée, personne ne se lèverait, ni ne lui
ferait place. Quand il fut entré, le pape lui dit: « Vous êtes Hilaire, Gaulois.
» « Je ne suis pas Gaulois, répondit Hilaire, mais de la Gaule; c'est-à-dire je
ne suis pas né dans la Gaule, mais je suis évêque dans la Gaule. »
* Isolotta d'Arbenga, petite île de la mer de Gênes.
Le pape reprit : « Eh bien ! si vous êtes Hilaire de la Gaule, je suis, moi,
Léon, le juge et l’apostolique du siège de Rome. » Hilaire dit: « Quand bien
même vous seriez Léon, vous n'êtes pas le lion de la tribu de Juda, et si vous
siégez en qualité de juge, ce n'est. pas sur le siège de la majesté * » Alors le
pape se leva plein d'indignation en disant : « Attendez un instant, je vais
rentrer et je vous dirai ce que vous méritez. » Hilaire reprit. « Si vous ne
rentrez pas, qui me répondra à votre place ? » Le pape dit: « Je vais rentrer
aussitôt, et j'humilierai ton orgueil. » Puis étant allé où les besoins de la
nature l’appelaient, il fut attaqué de la dysenterie et il mourut misérablement
en rejetant tous ses intestins. Pendant ce temps, Hilaire voyant que personne ne
se levait pour lui faire place, s'assit avec calme et patience par terre en
disant les mots du Psautier : Domini est terra, « la terre est au Seigneur, » et
tout aussitôt, par la permission de Dieu, la terre sur laquelle il était assis
s'exhaussa jusqu'à ce qu'il eût été aussi haut placé que les autres évêques.
Quand on eut connu. la mort misérable du pape, Hilaire se leva et confirma tous
les évêques dans la foi catholique, et il les renvoya pleins de fermeté en leur
pays. Mais ce miracle touchant la mort du pape Léon est douteux, car l’Histoire
ecclésiastique et l’Histoire tripartite n'en font pas mention : d'ailleurs la
chronique ne place pas un pape de ce nom à cette époque ; de plus saint Jérôme
dit : que la sainte Eglise Romaine est toujours restée immaculée et restera
toujours sans être souillée par un hérétique.
* Jean Béleth rapporte ce propos dans son Rationale divinorum officiorum, ch.
CXXII.
On pourrait cependant dire qu'il y a eu alors un pape de ce nom, mais qu'il n'a
pas été canoniquement élu, et qu'il était tyranniquement intrus; ou même que
c'était le pape Libère, fauteur de l’hérétique Constantin, qu'on aurait appelé
Léon. Enfin après avoir fait une multitude de miracles, saint Hilaire, se
sentant affaibli et connaissant que sa mort était prochaine, appela auprès de
lui le prêtre Léonce qu'il chérissait tendrement; et vers le déclin du jour, il
le pria de sortir, en lui recommandant, s'il entendait quelque chose, de l’en
instruire. Celui-ci obéit et revint annoncer qu'il avait entendu des cris
tumultueux dans la ville. Comme Léonce veillait en attendant son dernier soupir,
à minuit Hilaire lui commanda encore de sortir et de lui rapporter ce qu'il
entendrait. Ayant dit qu'il n'avait rien entendu, tout à coup une clarté
extraordinaire, telle que le prêtre ne la pouvait supporter, éclata auprès
d'Hilaire, et comme elle s'affaiblissait insensiblement, le saint rendit
l’esprit au Seigneur. Il fleurit vers l’an 360, sous Constantin.
La fête de ce saint tombe à l’octave de l’Epiphanie. Deux marchands possédaient
en, commun une certaine quantité de cire : l’un d'eux avait offert sa. part à
l’autel de saint Hilaire, l’autre ne voulant pas, offrir la sienne. Aussitôt la
cire se partagea; une moitié resta au saint et l’autre revint à celui qui
l’avait refusée.
SAINT MACHAIRE *
Machaire vient de macha, génie, et ares, vertu, ou de macha, percussion et rio,
maître. Il fut en effet ingénieux contre les tromperies du démon, vertueux dans
sa vie; il frappa son corps pour le dompter, et il fut maître dans l’exercice de
la prélature.
L'abbé Machaire descendit à travers la solitude du désert et entra pour dormir
dans un monument où étaient ensevelis des corps de païens; il en prit un qu'il
mit sous sa tête en guise d'oreiller. Or, les démons, voulant l’effrayer,
l’appelaient comme on fait à une femme, en disant : « Levez-vous et venez au
bain avec nous.» Et un autre, démon qui était sous lui comme s'il avait été dans
le corps mort, disait: « J'ai un étranger sur moi, je ne puis venir. » Machaire
ne fut pas effrayé, mais il battait le cadavre en disant : « Lève-toi et
va-t-en, si tu peux. » Et les démons, en entendant ces paroles, s'enfuirent en
criant à haute voix: « Vous nous avez vaincus, Seigneur ! »
Un jour l’abbé Machaire, traversant un marais pour aller à sa cellule, rencontra
le diable qui portait une faux de moissonneur et qui voulait le frapper, sans
pouvoir en venir à bout. Et il lui dit:
« Machaire, tu me fais bien du mal, parce que je ne puis l’emporter sur toi. Et
cependant vois, tout ce que tu fais, je le fais aussi tu jeûnes et je ne mange
absolument rien; tu veilles, et moi je ne dors jamais. Il n'y a qu'une chose en
laquelle tu me surpasses. » « En quoi? lui dit l’abbé. » « C'est en humilité,
répondit le diable; elle fait que je ne puis rien contre toi. »
* Tiré des Vies des Pères du désert.
Comme les tentations venaient l’assaillir, il alla prendre un grand sac qu'il
emplit de sable, le mit sur ses épaules et le porta ainsi nombre de jours à
travers le désert. Théosèbe l’ayant rencontré, lui dit:
« Père, pourquoi portez-vous un si lourd fardeau ? » Il lui répondit : « Je
tourmente celui qui me tourmente.» L'abbé Machaire vit Satan passer sous la
figure d'un homme couvert de vêtements de lin tout déchirés, et de chacun des
trous, pendaient des bouteilles; et il lui dit: « Où vas-tu? » «Je vais,
répondit-il, faire boire les frères. » Machaire lui dit : « Pourquoi portes-tu
tant de bouteilles? » II répondit: « Je les porte pour les donner à goûter aux
frères. Si l’une ne leur plaît pas, j'en offre une autre, voire une troisième,
et ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il tombe à la bonne. » Et quand le diable
revint, Machaire lui dit : « Qu'as-tu fait. » Il répondit : « Ils sont tous des
saints; personne d'eux n'a voulu m’écouter, si ce n'est un seul qui s'appelle
Théotite. ». Machaire se leva aussitôt, et alla trouver le frère qui s'était
laissé tenter,, et le convertit par son exhortation. Après quoi, Machaire
rencontrant encore le diable lui dit: « Où vas-tu ? » « Chez les frères,
répondit-il. »
A son retour le vieillard, le voyant venir: « Que font-ils, les frères, dit-il?
» Le diable: « Mal. » « Et pourquoi, dit Machaire? » « Parce que ce sont tous
des saints, et le plus grand mal encore, c'est que le seul que j'avais, je l’ai
perdu et c'est le plus saint de tous. » En entendant cela, le vieillard rendit
grâces à Dieu.
— Un jour, saint Machaire: trouva une tête de mort et,
après qu'il eut prié, il lui demanda, de qui était
la tête. Elle répondit, qu'il avait été
païen. Et Machaire lui dit: « Où est ton âme?
» Elle répondit: « Dans l’enfer. » Comme
il demandait s'il était beaucoup profond: Elle répondit
que sa profondeur était égale à la distance qu'il
y a de la terre au ciel. Machaire continua: « Y en a-t-il qui
soient plus avant que toi ? » « Oui, dit-il, les juifs.
» Machaire: « Et au-dessous des juifs, y en a-t-il?»
Le diable: « Les plus enfoncés de tous sont les faux
chrétiens, qui, rachetés par le sang de J.-C., estiment
comme rien une si. précieuse rançon. » Comme il
traversait une solitude profonde; à chaque mille, il fichait un
roseau en terre, pour savoir par où revenir. Or, ayant
cheminé pendant neuf jours, comme il se reposait, le diable
ramassa tous les roseaux, et les plaça auprès de sa
tête; aussi eut-il beaucoup de peine pour rentrer.
Un frère était singulièrement tourmenté par ses pensées, il se disait, par
exemple, qu'il était inutile dans sa cellule, au lieu que s'il habitait parmi
les hommes, il pourrait être utile à bien du monde.
Ayant manifesté ces pensées à Machaire, celui-ci lui dit : « Mon fils,
réponds-leur; : « Voici ce que « je fais, je garde les murailles de cette
cellule pour «l’amour de J.-C. » Un jour, avec la main, il tua un moucheron qui
l’avait piqué; et beaucoup de sang sortait de la piqûre; il se reprocha d'avoir
vengé sa propre injure, et resta tout nu six mois dans le désert, d'où il sortit
entièrement couvert de plaies que lui avaient occasionnées les insectes. Après
quoi, il mourut en paix et devint illustre par beaucoup de miracles.
SAINT FÉLIX SUR LE PINCIO
Félix est surnommé in pinci, ou bien du lieu où il repose, ou des stylets avec
lesquels on prétend qu'il souffrit, car pinca signifie stylet.
On dit que saint Félix était maître d'école,
et que sa sévérité était par trop grande.
Ayant été pris par les païens il confessa
ouvertement J.-C. et fut livré à ses écoliers qui
le tuèrent à coups de stylet et de poinçon.
Cependant l’Eglise paraît croire qu'il ne fut pas martyr,
mais confesseur. Toutes les fois qu'il était mené
à une idole pour lui sacrifier, il soufflait dessus et à
l’instant elle était renversée.
On lit, dans une autre légende, que Maxime, évêque de Nole, fuyant la
persécution, tomba parterre, saisi par la faim et la gelée. Félix lui fut envoyé
par un ange; et comme il n'avait rien à lui donner à manger, il vit une grappe
de raisin pendant à un églantier, il lui en exprima le jus dans la bouche, le
mit sur ses épaules et l’emporta. Après la mort de Maxime, Félix fut élu évêque.
S'étant livré ensuite à la prédication, il fut recherché par le persécuteur;
alors il se cacha dans des décombres de murailles en se glissant par un petit
trou, et aussitôt des araignées conduites par la main de Dieu vinrent tendre
leurs toiles sur cette ouverture.
Les persécuteurs, qui les aperçoivent, jugent qu'il n'y a là personne et passent
outre. Félix s'en vint de là en un autre lieu où il fut nourri pendant trois
mois par une veuve dont il ne regarda jamais la figure. Enfin le calme ayant été
rendu, il revint à son église et il y reposa en paix. Il fut enseveli auprès de
la ville dans un lieu appelé Pincis.
Il avait un frère, comme lui nommé Félix. Comme on le forçait aussi d'adorer les
idoles, il dit : « Vous êtes les ennemis de vos dieux, car si vous me conduisez
vers leurs images, je soufflerai sur eux comme mon frère et ils tomberont. »
Saint Félix cultivait un jardin, dont quelques-uns voulurent prendre les
légumes. En pensant commettre leur vol, pendant toute la nuit, ils cultivèrent
parfaitement le jardin. Le matin Félix les salua; alors ils confessèrent leur
péché et retournèrent chez eux. Les gentils vinrent pour s'emparer de Félix;
mais une douleur grave les saisit à la main. Comme ils poussaient des
hurlements, Félix leur parla en ces termes : « Dites : « J.-C. est Dieu » et la
douleur cessera aussitôt. » Après avoir prononcé ces paroles, ils furent guéris.
Le pontife des idoles vint le trouver et lui dire : « Seigneur, voici mon Dieu;
dès qu'il vous voit venir, à l’instant il prend la fuite, et comme je lui
disais: « Pourquoi fuis-tu?» il répondit « Je ne puis supporter la vertu de ce
Félix. » Si donc mon Dieu vous craint ainsi, à combien plus forte raison dois-je
vous craindre moi-même. » Félix l’ayant instruit dans la foi, il se fit
baptiser. Félix disait à ceux qui adoraient Apollon : « Si Apollon est le vrai
Dieu, qu'il me dise ce que je serre en ce moment dans ma main? »
Or il tenait un petit billet sur lequel était écrite l’oraison dominicale. Comme
il ne répondait rien, les gentils se convertirent. Enfin après avoir célébré la
messe, et avoir donné la paix au peuple, il se coucha sur le pavé, se mit en
prières et mourut dans le Seigneur.
SAINT MARCEL *
Marcellus vient de arcens malum a se, qui éloigne le mal de soi, ou de maria
percellens qui frappe la mer, c'est-à-dire, qui éloigne et foule aux pieds les
adversités du monde, le monde étant comparé à la mer; car, comme dit saint
Chrysostome sur saint Mathieu : « Sur la mer, il y a un bruit confus, une
crainte continuelle, l’image de la mort, une véhémence infatigable des eaux, et
une agitation constante.
Alors que Marcel était souverain pontife de Rome, il reprocha à l’empereur
Maximien son excessive rigueur contre les chrétiens; et comme il célébrait la
messe en une église consacrée dans la maison d'une dame, l’empereur irrité fit
de cette maison une étable pour les animaux et y plaça sous bonne garde Marcel
lui-même pour y faire le service. Après avoir passé plusieurs années à soigner
ces bêtes, il reposa dans le Seigneur vers l’an 287.
* Bréviaire.
SAINT ANTOINE **
Antoine vient de ana, au-dessus, et ateneus, qui tient: les choses d'en haut, et
méprise celles de la terre. Il méprisa (175) d'ailleurs le monde qui est
immonde, inquiet, transitoire, trompeur, amer. Voici ce que saint Augustin en
dit : « O monde. impur, pourquoi tant de bruit? Pourquoi t'attaches-tu à nous
perdre ? Tu veux nous retenir et tu fuis. Que ferais-tu si tu n'étais pas
passager? Qui ne tromperais-tu pas, si tu étais doux ? Tu es amer et tu
présentes des aliments agréables seulement à l’extérieur. » Saint Athanase a
écrit sa vie.
** Saint Athanase rapporte tous les faits consignés dans cette légende.
Antoine avait vingt ans quand il entendit lire dans l’Eglise : « Si tu veux être
parfait, va vendre tout ce que tu as et le donne aux pauvres. » Alors il vendit
tous ses biens, les distribua aux pauvres et mena la vie érémitique. Il eut à
supporter de la part des démons d'innombrables tourments. Une fois qu'aidé de la
foi, il avait surmonté l’esprit de fornication, le diable écrasé, lui apparut
sous la figure d'un enfant noir et s'avoua vaincu par lui : car il avait obtenu
aussi par ses prières de voir le démon de la fornication qui séduisait les
jeunes gens ; et l’ayant vu sous la forme que nous venons de mentionner; il dit
: « Tu m’as apparu sous un aspect bien vil, et je ne te craindrai plus
désormais. »
Une autre fois qu'il était caché dans un tombeau, une
multitude de démons le battit avec une telle violence que celui
qui lui apportait à manger le transporta comme un mort sur ses
épaules : tous ceux qui s'étaient rassemblés
pleuraient son trépas, mais Antoine reprit vie aussitôt en
présence des assistants désolés, et se fit
reporter dans le même tombeau par son serviteur. Comme il
était étendu par terre à cause de la douleur de
ses blessures, il provoquait encore par force d'esprit les
démons à de nouvelles luttes. Alors ceux-ci lui
apparurent sous différentes formes de bêtes
féroces, et le déchirèrent à coups de
dents, de cornes et de griffes. Mais tout à coup apparut une
clarté admirable qui mit en fuite les démons, et Antoine
fut incontinent guéri. Ayant reconnu que J.-C. était
là, il dit: « Où étiez-vous, bon
Jésus ? Où étiez-vous ? Que n'étiez-vous
ici dès le commencement pour me prêter secours et me
guérir de mes blessures! » Le Seigneur lui répondit
: « Antoine, j'étais ici, mais je restais à te
regarder combattre ; or, maintenant que tu as lutté avec
vigueur, je rendrai ton nom célèbre dans tout
l’univers. » Sa ferveur était si grande que, au
moment où l’empereur Maximien faisait massacrer les
chrétiens, il suivait lui-même les martyrs, afin de
mériter d'être martyrisé avec eux, et se
désolait véhémentement de ne recevoir pas cette
faveur.
En voyageant dans un autre désert, il trouva un plat d'argent et se mit à dire à
part lui : « Comment ce plat ici, où il n'y a pas trace d'homme ? Si un voyageur
l’avait laissé tomber, il n'eût pu ne pas s'en apercevoir à cause de sa
grandeur. Ceci, diable, c'est un artifice de ta part : mais tu ne pourras jamais
changer ma volonté. » Et en disant cela, le plat s'évanouit comme de la fumée.
Peu de temps après, il trouva une grande masse d'or pur, mais le saint s'enfuit
comme devant du feu. Il arriva ainsi à une montagne, où il passa vingt ans,
pendant lesquels il se rendit illustre par d'innombrables miracles.
Une fois qu'il était ravi en esprit, il vit le monde entier rempli de filets
enlacés les uns dans les autres : et il s'écria : « Oh ! qui pourra s'en
dégager? » Et il entendit une voix qui dit : « L'humilité. » Une fois les anges
l’élevaient en l’air ; viennent les démons qui l’empêchent de passer en lui
opposant les péchés qu'il avait commis depuis sa naissance. Les anges leur
dirent: « Vous ne devez pas raconter des fautes qui ont été effacées par la
miséricorde de J.-C. : mais si vous en savez d'autres qu'il ait commises depuis
qu'il s'est fait moine, produisez-les. » Et comme ils n'en pouvaient produire,
Antoine est élevé librement en l’air par les anges et déposé libre.
Voici ce que raconte saint Antoine lui-même : « J'ai vu un jour un diable d'une
stature extraordinaire qui osa se dire la force et la providence de Dieu et
m’adressa ces paroles : « Que veux-tu que je te donne, Antoine ? » Mais moi, je
lui jetai une masse de crachats à la figure; je me précipitai sur lui au nom de
J.-C. et aussitôt il disparut. » Le diable lui apparut une fois comme un géant
énorme dont la tête semblait toucher le ciel. Antoine lui ayant demandé qui il
était et ayant reçu réponse qu'il était Satan; celui-ci dit ensuite : « Pourquoi
les moines m’attaquent-ils ainsi, et pourquoi les chrétiens me maudissent-ils? »
Antoine lui répondit : « Ils ont raison; puisque tu les importunes souvent par
tes embûches. » Et le diable reprit : « Je ne les importune pas du tout; ce sont
eux-mêmes qui se brouillent les uns les autres; car je suis réduit à néant
puisque J.-C. règne à présent partout. »
Un archer vit un jour saint Antoine qui prenait quelque délassement avec les
frères et cela lui ,déplut. Alors Antoine lui dit : « Mets une flèche sur ton
arc et tire. » Il le fit et comme il était prié de le faire une seconde et une
troisième fois, l’archer dit: « Je pourrai bien tirer tant de fois que je
m’exposerai au chagrin de briser mon arc.» Antoine reprit : « Il en est de même
dans le service de Dieu ; si nous voulions y persister outre mesure, nous
serions brisés vite : il convient donc de se délasser quelquefois. » Ce qu'ayant
entendu cet homme, il se retira édifié.
Quelqu'un demanda à Antoine : « Que dois-je observer pour plaire à Dieu? »
Antoine répondit:
« Quelque part que vous alliez, ayez toujours Dieu devant les yeux : Dans vos
actions, appuyez-vous du témoignage des Saintes Écritures : En quelque lieu que
vous vous fixiez, ne le quittez pas trop vite : Observez ces trois points et
vous serez sauvé. » Un abbé demanda à Antoine : « Que ferai-je? » Antoine lui
dit : « N'ayez pas confiance en votre propre justice ; contenez votre ventre et
votre langue, et n'ayez pas à vous repentir d'une chose passée. » Puis il
ajouta. « De même que les poissons meurent pour rester quelque temps sur la
terre, de même les moines qui restent hors de leur cellule, et qui séjournent
avec les gens du monde, perdent bientôt la résolution qu'ils ont prise de vivre
dans la retraite. » Saint Antoine dit encore : « Celui qui, une fois entré en
solitude, y reste, est délivré de trois ennemis. l’ouïe, le parler et la vue :
il ne lui en reste plus qu'un à combattre : c'est son cœur. »
Quelques frères vinrent avec un vieillard visiter l’abbé Antoine; et celui-ci
dit aux frères : « Vous avez un bon compagnon dans ce vieillard. » Puis il dit
au vieillard : « Père, vous avez trouvé de bons frères avec vous ! » « Ils sont
bons, il est vrai, dit celui-ci, mais leur maison est sans porte, car qui veut,
entre dans l’étable et délie l’âne. » Il parlait ainsi, car ce qu'ils avaient au
fond du cœur était aussitôt sur leurs lèvres.
L'abbé Antoine dit qu'il y a trois mouvements corporels, l’un qui vient de
nature, l’autre, de plénitude de nourriture, le troisième, du démon. Il v avait
un frère qui n'avait renoncé au siècle qu'en partie, car il s'était réservé
quelque bien. Antoine lui dit : « Allez acheter de la viande. » Il y alla et
comme il rapportait sa viande, les chiens se jetaient sur lui et le mordaient.
Alors Antoine dit :
« Ceux qui renoncent au siècle et qui veulent avoir de l’argent sont ainsi
attaqués et déchirés par les démons. »
Antoine, dans son désert, se trouva accablé d'ennui : « Seigneur, disait-il, je
veux être sauvé, et mes pensées m’en empêchent. » Après quoi il se leva, sortit
et vit quelqu'un qui s'asseyait et travaillait, puis qui se levait et priait.
Or, c'était un ange du Seigneur qui lui dit. « Fais de même et tu seras sauvé. »
Un jour les frères interrogèrent Antoine sur l’état des âmes: la nuit suivante,
une voix l’appela et lui dit : « Lève-toi, sors et regarde. » Et voilà qu'il vit
un homme très grand, affreux, qui touchait par sa tête. aux nuages : il étendait
les mains. pour empêcher quelques hommes qui avaient des ailes de voler vers le
ciel ; il n'en pouvait retenir d'autres qui volaient sans difficulté et le saint
entendait des cantiques de joie mêlés à des cris de douleur : il comprit que
c'était l’ascension des âmes dont quelques-unes étaient empêchées par le diable
qui les retenait dans ses filets, et qui gémissait de ne pouvoir entraver les
saints dans leur vol. »
Un jour, Antoine travaillait avec les frères, il leva les yeux au ciel et eut
une affligeante vision: il se prosterna et pria Dieu de détourner le crime qui
se devait commettre ; alors les frères l’interrogeant sur cela, il dit avec
larmes et sanglots qu'un crime inouï menaçait le monde. « J'ai vu, dit-il,
l’autel du Seigneur entouré d'une multitude de chevaux qui brisaient tout à
coups de pied : la foi catholique sera renversée par un tourbillon affreux et
les hommes, semblables à des chevaux, saccageront les choses saintes. » Puis une
voix se fit entendre : « Ils auront mon autel en abomination. » Or, deux ans
après, les Ariens firent irruption dans l’Église dont ils scindèrent l’unité;
souillèrent les baptistères et les églises, et immolèrent comme des brebis les
chrétiens sur les autels.
Un grand d'Égypte, de la secte d'Arius, appelé Ballachius, ravageait l’Église de
Dieu, fouettait les vierges et les moines tout nus en public. Antoine lui
écrivit en ces termes : « Je vois venir sur toi la colère de Dieu : cesse à
l’instant de persécuter les chrétiens de peur que la vengeance divine ne te
saisisse; elle te menace d'une mort prochaine. » Le malheureux lut la lettre,
s'en moqua et la jeta par terre en vomissant des imprécations; après avoir fait
battre rudement les porteurs, il répondit à Antoine . « De même que tu as grand
soin des moines, nous te soumettrons, nous aussi, à une discipline rigoureuse. »
Et cinq jours après, il montait un cheval très doux qui, par ses morsures, le
jeta à terre, lui rongea et lui déchira les jambes; il mourut le troisième jour.
Quelques frères demandèrent une parole de salut à Antoine et il leur répondit :
« Vous avez entendu la parole du Seigneur : « si quelqu'un vous frappe sur une
joue, présentez-lui l’autre. » « Nous ne pouvons, dirent-ils, exécuter cela. » «
Au moins, reprit Antoine, supportez avec patience, quand on vous frappera d'un
côté. » « Nous ne le saurions encore, répondirent-ils. » Antoine dit : Au moins,
laissez-vous plutôt frapper que de frapper vous-mêmes. » « Nous ne pouvons pas
davantage. » Alors Antoine dit à son disciple : « Préparez des friandises à ces
frères, parce qu'ils sont bien délicats : la prière seule vous est nécessaire. »
On lit ces détails dans les Vies des Pères. Enfin, Antoine, parvenu à l’âge de
105 ans, embrassa ses frères et mourut en paix sous Constantin, qui régna vers
l’an du Seigneur 340.
SAINT FABIEN *
Fabien, comme on dirait fabriquant la béatitude suprême, c'est-à-dire se
l’acquérant à un triple droit, d'adoption, d'achat et de combat.
Fabien fut citoyen romain. Le pape étant mort, le peuple était rassemblé pour en
élire un autre; Fabien vint, lui aussi, avec la foule, connaître le résultat de
l’élection. Et voici qu'une colombe blanche descendit sur sa tête.
Tout le monde en fut rempli d'admiration et on le choisit pour pape. Le pape
Damase dit qu'il envoya dans toutes les régions sept diacres et il leur
adjoignit sept sous-diacres pour recueillir les actes de tous les martyrs.
Haymon rapporte ** que l’empereur Philippe, voulant assister aux vigiles de
Pâques et participer aux mystères, il lui résista et ne lui permit d'y assister
qu'après avoir confessé ses péchés et être resté parmi les pénitents. Enfin la
treizième année de son pontificat, il fut décapité par l’ordre de Décius et
obtint ainsi la couronne du martyre. Il souffrit vers l’an du Seigneur 253***.
* Bréviaire.
** Hist. sacrée, liv. VI, c. II.
*** Saint Fabien gouverna l’Église Romaine de longues années et souffrit du
temps de Dèce. Lors de son élection, il y eut beaucoup de personnes qui virent
le Saint-Esprit paraître sur lui sous la forme d'une colombe. Il fit recueillir
et écrire les Actes du Martyre des Saints laissés sans précaution chez les
notaires. Il fit élever un grand nombre de basiliques dans les cimetières des
Saints et en fit la dédicace. C'est lui qui établit que le vieux chrême serait
brûlé et que l’on en consacrerait tous les ans du nouveau le jour de la Cène du
Seigneur.
SAINT SÉBASTIEN ***
Sébastien, Sebastianus, vient de sequens, suivant, beatitudo, béatitude; astin,
ville et ana au-dessus; ce qui veut dire qu'il a suivi la béatitude de la cité
suprême et de la gloire d'en haut. Il: la posséda et l’acquit au prix de cinq
deniers, selon saint Augustin, avec la pauvreté, le royaume; avec la douleur, la
joie; avec le travail, le repos; avec l’ignominie, la gloire et avec la mort, la
vie. Sébastien viendrait encore de basto, selle. Le soldat, c'est le Christ; le
cheval, l’Église et la selle, Sébastien; au moyen de laquelle Sébastien
combattit dans l’Église et obtint de surpasser beaucoup de martyrs. Ou bien
Sébastien signifie entouré, ou allant autour : entouré, il le fut de flèches
comme un hérisson; allant autour, parce qu'il allait trouver tous les martyrs et
les réconfortait.
*** Actes du saint dans les œuvres de saint Ambroise.
Sébastien était un parfait chrétien, originaire de Narbonne et citoyen de Milan.
Il fut tellement chéri des empereurs Dioclétien et Maximien qu'ils lui donnèrent
le. commandement de la première cohorte et voulurent l’avoir constamment auprès
d'eux. Or, il portait l’habit militaire dans l’unique intention d'affermir le
cœur des chrétiens qu'il voyait faiblir dans les tourments. Quand les très
illustres citoyens Marcellien et Marc, frères jumeaux, allaient être décollés
pour la foi de J.-C., leurs parents vinrent pour arracher de leurs cœurs leurs
bonnes résolutions. Arrive leur mère, la tête découverte, les habits déchirés,
qui s'écrie en découvrant son sein : « O chers et doux fils, je suis assaillie
d'une misère inouïe et d'une douleur intolérable. Ah, malheureuse que je suis!
Je perds mes fils qui courent de plein gré à la mort : si des ennemis me les
enlevaient, je poursuivrais ces ravisseurs au milieu de leurs bataillons; si une
sentence les condamnait a être renfermés, j'irais briser la prison, dussé-je en
mourir. Voici une nouvelle manière de périr : aujourd'hui on prie le bourreau de
frapper, on désire la vie pour la perdre, on invite la mort à venir. Nouveau
deuil, nouvelle misère! Pour avoir la vie, des fils, jeunes encore, se dévouent
à la mort et des vieillards, des parents infortunés sont forcés de tout subir.»
Elle parlait encore quand le père, plus âgé que la mère; arrive porté sur les
bras de ses serviteurs. Sa tête est couverte de cendres; il s'écrie en regardant
le ciel : « Mes fils se livrent d'eux-mêmes â la mort; je suis venu leur
adresser mes adieux et ce que j'avais préparé pour m’ensevelir, malheureux que
je suis! je l’emploierai à la sépulture de mes enfants. O mes fils! bâton de ma
vieillesse, double flambeau de mon cœur, pourquoi aimer ainsi la mort? Jeunes
gens, venez ici, venez pleurer sur mes fils. Pères, approchez donc,
empêchez-les, ne souffrez pas un forfait pareil : mes yeux, pleurez jusqu'à vous
éteindre afin que je ne voie pas mes fils hachés par le glaive. » Le père venait
de parler ainsi quand arrivent leurs épouses offrant à leurs yeux leurs propres
enfants et poussant des cris entremêlés de hurlements : « A qui nous
laissez-vous? quels seront les maîtres de ces enfants ? qui est-ce qui partagera
vos grands domaines? hélas! Vous avez donc des cœurs de fer pour mépriser vos
parents, pour dédaigner vos amis, pour repousser vos femmes, pour méconnaître
vos enfants et pour vous livrer spontanément aux bourreaux! »
A ce spectacle, les cœurs de ces hommes se prirent à mollir. Saint Sébastien se
trouvait là; il sort de la foule : « Magnanimes soldats du Christ, s'écrie-t-il,
n'allez pas perdre une couronne éternelle en vous laissant séduire par de
pitoyables flatteries. » Et s'adressant aux parents : « Ne craignez rien,
dit-il, vous ne serez pas séparés; ils vont dans le ciel vous préparer des
demeures d'une beauté éclatante : car dès l’origine du mondé, cette vie n'a
cessé de tromper ceux qui espèrent en elle; elle dupe ceux qui la recherchent;
elle illusionne ceux qui comptent sur elle ; elle rend tout incertain, en sorte
qu'elle ment à tous. Cette vie, elle apprend au voleur, ses rapines; au colère,
ses violences; au menteur, ses fourberies. C'est elle qui commande les crimes,
qui ordonne les forfaits, qui conseille les injustices; cette persécution que
nous endurons ici est violente aujourd'hui et demain elle sera évanouie, une
heure l’a amenée, une heure l’emportera; mais les peines éternelles se
renouvellent sans cesse, pour sévir; elles entassent punition sur punition, la
vivacité de leurs flammes augmente sans mesure. Réchauffons nos affections dans
l’amour du. martyre. Ici le démon croit vaincre; mais alors qu'il saisit, il est
captif lui-même quand il croit tenir, il est garrotté; quand il vainc, il est
vaincu; quand il tourmente, il est tourmenté; quand il égorge, il est tué ;
quand il insulte, il est honni.»
Or, tandis que saint Sébastien parlait ainsi, tout à coup, pendant près d'une
heure, il fut environné d'une grande lumière descendant du ciel, et, au milieu
de cette splendeur, il parut revêtu d'une robe éclatante de blancheur ; en même
temps il fut entouré de sept anges éblouissants. Devant lui apparut encore un
jeune homme qui lui donna la paix et lui dit : « Tu seras toujours avec moi. »
Alors que le bienheureux Sébastien adressait ces avis, Zoé, femme de Nicostrate,
dans la maison duquel les saints étaient gardés, Zoé, dis-je, qui avait perdu la
parole, vint se jeter aux pieds de Sébastien en lui demandant pardon par signes.
Alors Sébastien dit : « Si je suis le serviteur de J.-C. et si tout ce que cette
femme a entendu sortir de mes lèvres est vrai, si elle le croit, que celui qui a
ouvert la bouche de son prophète Zacharie ouvre sa bouche. »
A ces mots, cette femme s'écria « Béni soit le discours de votre bouche, et
bénis soient tous ceux qui croient ce que vous avez dit : j'ai vu un ange tenant
devant vous un livre dans lequel tout ce que vous disiez était écrit. » Son
mari, qui entendit cela, se jeta aux pieds de saint Sébastien en lui demandant
de le pardonner; alors il délia les martyrs et les pria de s'en aller en
liberté. Ceux-ci répondirent qu'ils ne voulaient pas 'perdre la couronne à
laquelle ils avaient droit. En effet une telle grâce et une si grande efficacité
étaient accordées par le Seigneur aux paroles de Sébastien, qu'il n'affermit pas
seulement Marcellien et Marc dans la résolution de souffrir le martyre, mais
qu'il convertit encore à la foi leur père Tranquillin et leur mère avec beaucoup
d'autres que le prêtre Polycarpe baptisa tous.
Quant à Tranquillin, qui était très gravement malade, il ne fut pas plutôt
baptisé que de suite il fut guéri. Le préfet de la ville de Rome, très malade
lui-même, pria Tranquillin de lui amener celui qui lui avait rendu la santé. Le
prêtre Polycarpe et Sébastien vinrent donc chez lui et il les pria de le guérir
aussi. Sébastien lui dit de renoncer d'abord à ses idoles et de lui donner la
permission de les briser ; qu'à ces conditions, il recouvrerait la santé. Comme
Chromace, le préfet, lui disait de laisser ce soin à ses esclaves et de ne pas
s'en charger lui-même, Sébastien lui répondit: « Les gens timides redoutent de
briser leurs dieux; mais encore si le diable en profitait pour les blesser, les
infidèles ne manqueraient pas de dire qu'ils ont été blessés parce qu'ils
brisaient leurs dieux.»
Polycarpe et Sébastien ainsi autorisés détruisirent plus de deux cents idoles.
Ensuite ils dirent à Chromace : « Comme pendant que nous mettions en pièces vos
idoles, vous deviez recouvrer la santé et que vous souffrez encore, il est
certain que, ou vous n'avez pas renoncé à l’infidélité, ou bien vous avez
réservé quelques idoles. » Alors Chromace avoua qu'il avait une chambre où était
rangée toute la suite des étoiles, pour laquelle son père avait dépensé plus de
deux cents livres pesant d'or ; et qu'à l’aide de cela il prévoyait l’avenir.
Sébastien lui dit : « Aussi longtemps que vous conserverez tous ces vains
objets, vous ne conserverez pas la santé. » Chromace ayant consenti à tout,
Tiburce, son fils, jeune homme fort distingué, dit : « Je ne souffrirai pas
qu'une œuvre si importante soit détruite.; mais pour ne paraître pas apporter
d'obstacles à la santé de mon père, qu'on chauffe deux fours, et si, après la
destruction de cet ouvrage, mon père n'est pas guéri, que ces hommes soient
brûlés tous les deux. »
Sébastien répondit: « Eh bien! soit. » Et comme on brisait tout, un ange apparut
au préfet et lui déclara que J.-C. lui rendait la santé; à l’instant il fut
guéri et courut vers l’ange pour lui baiser les pieds; mais celui-ci l’en
empêcha, par la raison qu'il n'avait, pas encore reçu le baptême. Alors lui,
Tiburce, son fils, et quatre cents personnes de sa maison furent baptisées. Pour
Zoé, qui était entre les mains des infidèles, elle rendit l’esprit dans des
tourments prolongés. A cette nouvelle, Tranquillin brava tout et dit : « Les
femmes sont couronnées avant nous. Pourquoi vivons-nous encore? » Et quelques
jours après, il fut lapidé.
On ordonna à saint Tiburce ou de jeter de l’encens en l’honneur des dieux sur un
brasier ardent, ou bien de marcher nu-pieds sur ces charbons. Il fit alors le
signe de la croix sur soi, et il marcha- nu-pieds sur le brasier. Il me semble,
dit-il, marcher sur des roses au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. » Le préfet
Fabien se mit à dire : « Qui ne sait que le Christ volis a enseigné la matie ? »
Tiburce lui répondit : « Tais-toi, malheureux! :car tu n'es pas digne de
prononcer un nom si saint et si suave à la bouche. » Alors le préfet en colère
le fit décoller. Marcellien et Marc sont attachés à un poteau, et après y avoir
été liés, ils chantèrent ces paroles du Psaume : « Voyez comme il est bon et
agréable pour des frères d'habiter ensemble, etc. » Le préfet leur dit: «
Infortunés, renoncez à ces folies et délivrez-vous vous-mêmes. » Et ils,
répondirent: « Jamais nous n'avons été mieux traités. Notre désir serait que tu
nous laissasses attachés pendant que nous sommes revêtus de notre corps.» Alors
le préfet ordonna que l’on enfonçât des lances dans leurs côtés, et ils
consommèrent ainsi leur martyre. Après quoi le préfet fit son rapport à
Dioclétien touchant Sébastien. L'empereur le manda et lui dit: «J'ai toujours
voulu que, tu occupasses le premier rang parmi les officiers de mon palais, or
tu as agi en secret contre mes intérêts, et tu insultes aux dieux. » Sébastien
lui répondit : « C'est dans ton intérêt que toujours j'ai honoré J.-C. et c'est
pour la conservation de l’empire Romain que toujours j'ai adoré le Dieu qui est
dans le ciel. » Alors Dioclétien le fit lier au milieu d'une plaine et ordonna
aux archers qu'on le perçât à coups de flèches.
Il en fut tellement couvert, qu'il paraissait être comme un hérisson; quand on
le crut mort, on se retira. Mais ayant été hors de danger quelques jours après,
il vint se placer sur l’escalier, et reprocha durement aux empereurs qui
descendaient du palais les maux infligés par eux aux chrétiens. Les empereurs
dirent : « N'est-ce pas là Sébastien que nous avons fait périr dernièrement à
coups de flèches ? » Sébastien reprit: « Le Seigneur m’a rendu la vie pour que
je pusse venir vous reprocher à vous-mêmes les maux dont vous accablez les
chrétiens. » Alors l’empereur le fit fouetter jusqu'à ce qu'il rendît l’esprit;
il ordonna de jeter son corps dans le cloaque pour qu'il ne fût pas honoré par
les chrétiens comme un martyr. Mais saint Sébastien apparut la nuit suivante à
sainte Lucine, lui révéla le lieu où était son corps et lui commanda de
l’ensevelir auprès des restes des apôtres: ce qui fut exécuté. Il souffrit sous
les empereurs Dioclétien et Maximien qui régnèrent vers l’an du Seigneur 287.
Saint Grégoire rapporte, au premier livre de ses Dialogues, qu'une femme de
Toscane, nouvellement mariée, fut invitée à se rendre à la dédicace d'une église
de saint Sébastien ; et la nuit qui précéda la fête, pressée par la volupté de
la chair, elle ne put s'abstenir de son mari. Le matin, elle partit, rougissant
plutôt des hommes que de Dieu. Mais à peine était-elle entrée dans l’oratoire où
étaient les reliques de saint Sébastien, que le diable s'empara d'elle, et la
tourmenta en présence de la foule. Alors un prêtre de cette église saisit un
voile de l’autel pour en couvrir cette femme, mais le diable s'empara aussitôt
de ce prêtre lui-même. Des amis conduisirent la. femme à des enchanteurs afin de
la délivrer par leurs sortilèges. «Mais à l’instant où ils l’enchantaient, et
par la permission de Dieu, une légion composée de 6666 démons entra en elle et
la tourmenta avec plus de violence. Un personnage d'une grande sainteté, nommé
Fortunat, la guérit par ses prières.
On lit dans les Gestes des Lombards qu'au temps du roi Gombert, l’Italie entière
fut frappée d'une peste si violente que les vivants suffisaient à peine à
ensevelir les morts ; elle fit de grands ravages, particulièrement à Rome et à
Pavie. Alors un bon ange apparut sous une forme visible à une foule de
personnes, ordonnant au mauvais ange qui le suivait et qui avait un épieu à la
main, de frapper et d'exterminer. Or, autant de fois il frappait une maison,
autant il y avait de morts à enterrer. Il fut révélé alors, par l’ordre de Dieu,
à une personne, que la peste cesserait entièrement ses ravages si l’on érigeait
à Pavie un autel à saint Sébastien. Il fut en effet élevé dans l’église de
Saint-Pierre aux liens. Aussitôt après, le fléau cessa. Les reliques de saint
Sébastien y furent apportées de Rome.
Voici ce que saint Ambroise écrit dans sa préface : « Seigneur adorable, à
l’instant où le sang du bienheureux martyr Sébastien est répandu pour la
confession de votre nom, vos merveilles sont manifestées parce que vous
affermissez la vertu dans l’infirmité, vous augmentez notre zèle, et par sa
prière vous conférez du secours aux malades. »
SAINTE AGNÈS, VIERGE
Agnès vient d'agneau, parce qu'elle fut douce et humble comme un
agneau. Agnos en grec veut dire pieux, et Agnès fut remplie de
piété et de miséricorde. Agnès viendrait
encore de agnoscendo, connaître, parce qu'elle connut la voie de
la vérité. Or, la vérité, d'après
saint Augustin, est opposée à la vanité, à
la fausseté et à l’irrésolution, trois vices
dont Agnès sut se préserver par son courage.
Agnès; vierge d'une très haute prudence, au témoignage de saint Ambroise qui a
écrit son martyre, à l’âge de treize ans souffrit la mort et gagna la vie. A ne
compter que ses années elle était une enfant, mais par son esprit, elle était
d'une vieillesse avancée : jeune de corps, mais vieille de cœur, belle de
visage, mais plus belle encore par sa foi. Un jour qu'elle revenait des écoles,
elle rencontra le fils du préfet, qui en fut épris d'amour. Il lui promit des
pierreries, des richesses immenses, si elle consentait à devenir sa femme. Agnès
lui répondit : « Eloigne-toi de moi, foyer de péché, aliment de crime, pâture de
mort; déjà un autre amant s'est assuré de mon cœur. » Et elle commença à faire
l’éloge de cet amant, de cet époux par cinq qualités exigées principalement par
les épouses de leurs époux, savoir: noblesse de race, beauté éclatante,
abondance de richesses, courage et puissance réelle, enfin amour éminent.
« J'en aime un, dit-elle, qui est bien plus noble et de meilleure lignée que toi
: sa mère est vierge, son père l’a engendré sans femme ; il a des anges pour
serviteurs; sa beauté fait l’admiration du soleil et de la lune ; ses richesses
sont intarissables; elles ne diminuent jamais : Les émanations de sa personne
ressuscitent les morts, son toucher raffermit les infirmes ; quand je l’aime, je
suis chaste, quand je m’approche de lui, je suis pure; quand je l’embrasse, je
suis vierge. « Sa noblesse est plus éminente, sa puissance plus forte, son
aspect plus beau, son amour plus suave et plus délicat que toute grâce. »
Ensuite elle exposa cinq avantages que son époux avait accordés à elle et à ses
autres épouses. Il leur donne des arrhes avec l’anneau de foi ; il les revêt et
les orne d'une variété infinie de vertus; il les marque du sang de sa passion;
il se les attache par le lien de l’amour, et les enrichit des trésors de la
gloire céleste. « Celui, ajouta-t-elle, qui s'est engagé à moi par l’anneau
qu'il a mis à ma main droite, et qui a entouré mon cou de pierres précieuses,
m’a revêtue d'un manteau tissu d'or, et m’a parée d'une prodigieuse quantité de
bijoux : il a imprimé un signe sur mon visage, afin que je ne prisse aucun autre
amant que lui ; et le sang de ses joues s'est imprimé sur les miennes. Ses
chastes embrassements m’ont déjà étreinte ; déjà son corps s'est uni au mien ;
il m’a montré des trésors incomparables qu'il m’a promis de me donner, si je lui
suis fidèle à toujours. »
En entendant cela le jeune homme tout hors de lui se mit au lit : ses profonds
soupirs indiquent aux médecins qu'il est malade d'amour; .son père en informe la
jeune vierge; et sur ce qu'elle l’assure qu'il n'est pas en son pouvoir de
violer l’alliance jurée à son premier époux, le préfet cherche à savoir quel est
cet époux que se vantait de posséder Agnès. Quelqu'un assura que l’époux dont
elle parlait était J.-C., et alors le préfet voulut l’ébranler d'abord par de
douces paroles et enfin par la crainte.
Agnès lui dit : « Quoi que tu veuilles, fais-le ; tu ne pourras pas obtenir ce
que tu réclames. » Et elle se riait aussi bien de ses flatteries que de ses
menaces. Le préfet lui dit : « Choisis de deux choses l’une : ou bien sacrifie à
la déesse Vesta avec les vierges, si ta virginité t'est chère, ou bien tu seras
exposée dans un lieu de prostitution. » Or, comme elle était noble, il ne
pouvait la condamner ainsi; il allégua donc contre elle sa qualité de
chrétienne. Mais Agnès répondit : « Je ne sacrifierai pas plus à tes dieux que
je ne serai souillée par les actions infâmes de qui que ce soit, car j'ai pour
gardien de mon corps un ange du Seigneur: »
Le préfet ordonna alors de la dépouiller et de la mener toute nue au lupanar;
Mais le Seigneur rendit sa chevelure si épaisse qu'elle était mieux couverte par
ses cheveux que par ses vêtements. Et quand elle entra dans le lieu infâme, elle
trouva un ange, du Seigneur qui l’attendait et qui remplit l’appartement d'une
clarté extraordinaire, en même temps qu'il lui préparait une robe
resplendissante de blancheur: Ainsi le lieu de, prostitution devint un lieu
d'oraison; et l’on en sortait plus pur que l’on y était entré, tant cette
lumière immense vous revêtait d'honneur.
Or, le fils du préfet vint au lupanar avec d'autres jeunes gens et il les
engagea à entrer les premiers. Mais ils n'y eurent pas plutôt mis les pieds que,
effrayés du miracle, ils sortirent pleins de componction. Il les traita de
misérables, et entra comme un furieux : mais comme il voulait arriver jusqu'à
elle, la lumière se rua sur lui, et parce qu'il n'avait pas rendu honneur à
Dieu, il fut étranglé par le diable et expira.
A cette nouvelle, le préfet vient tout en pleurs trouver Agnès et prendre des
renseignements précis, sur la cause de la mort de son fils. Agnès lui dit : «
Celui dont il voulait exécuter les volontés, s'est emparé de lui et l’a tué ;
car ses compagnons, après avoir été témoins du miracle qui les avait effrayés,
sont sortis sans éprouver aucun malaise. » Le préfet dit : « On verra que tu
n'as pas usé d'arts magiques en cela, si tu peux obtenir qu'il ressuscite. »
Agnès se met en prière, le jeune homme ressuscite et prêche publiquement la
foi, en J.-C. Là-dessus, les prêtres des temples excitent une sédition parmi le
peuple et crient hautement ; « Enlevez cette magicienne, enlevez cette
malfaitrice, qui change les esprits et égare les cœurs. » Le préfet, à la vue
d'un pareil miracle, voulut la délivrer, mais craignant la proscription,; il la
confia à son suppléant ; et il se retira tout triste de ne pouvoir pas la
sauver. Le suppléant, qui se nommait Aspasius, la fit jeter dans un grand feu,
mais la flamme, se partageant en deux, brûla le peuple séditieux qui était à
l’entour, sans atteindre, Agnès. Aspasius lui fit alors plonger une épée dans la
gorge. Ce fut ainsi que le Christ, son époux éclatant de blancheur et de
rougeur, la sacra son épouse; et, sa martyre. On croit qu'elle souffrit du temps
de Constantin le Grand qui monta sur le trône l’an 309 de J.-C.
Quand les chrétiens et ses parents lui rendirent les derniers devoirs avec joie,
c'est à peine s'ils purent échapper aux païens qui les accablèrent de pierres.
Emérentienne, sa sœur de lait, vierge remplie de sainteté, mais qui n'était
encore que catéchumène, se tenait debout auprès du sépulcre d'Agnès et
argumentait avec force contre les gentils qui la lapidèrent mais il se fit des
éclairs et un tonnerre si violent que plusieurs d'entre eux périrent, et
dorénavant, on n'assaillit plus ceux qui venaient au tombeau de la sainte. Le
corps d'Emérentienne fut inhumé à côté de celui de sainte Agnès.
Huit jours après, comme ses parents veillaient auprès du tombeau, ils virent un
chœur de vierges tout brillant d'habits d'or; au milieu d'elles ils reconnurent
Agnès vêtue aussi richement et à sa droite se trouvait un agneau plus éclatant
encore. Elle leur dit : « Gardez-vous de pleurer ma mort, réjouissez-vous au
contraire avec moi et me félicitez de ce que j'occupe un trône de lumière avec
toutes celles qui sont ici. » C'est pour cela que l’on célèbre une seconde fois
la fête de sainte Agnès*.
Constance, fille de Constantin, était couverte d'une lèpre affreuse et quand
elle eut connu cette apparition, elle alla au tombeau de sainte Agnès ; et comme
sa prière avait duré longtemps, elle s'endormit : elle vit alors la sainte qui
lui dit: « Constance, agissez avec constance; quand vous croirez en J.-C., vous
serez aussitôt guérie. » A ces mots elle se réveilla et se trouva parfaitement
saine; elle reçut le baptême et éleva une basilique sur le corps de sainte
Agnès.
Elle y vécut dans la virginité et réunit autour d'elle une foule de vierges qui
suivirent son exemple.
* Saint Ambroise, Bréviaire romain.
Un homme appelé Paulin, qui exerçait les fonctions du sacerdoce dans l’église de
sainte Agnès, éprouva de violentes tentations de la chair; toutefois comme il ne
voulait pas offenser Dieu, il demanda au souverain pontife la permission de se
marier. Le pape voyant sa bonté et sa simplicité: lui donna un anneau dans
lequel était enchâssée une émeraude et lui ordonna de commander de sa part à une
image de sainte Agnès, peinte en son église, de lui permettre de l’épouser.
Comme le prêtre adressait sa demande à l’image, celle-ci lui présenta aussitôt
l’annulaire, et après avoir reçu l’anneau, elle retira son doigt, et délivra le
prêtre de ses tentations. On prétend que l’on voit encore cet anneau à son
doigt.
On lit cependant ailleurs que l’église de sainte Agnès tombant en ruines, le
pape dit à un prêtre qu'il voulait lui confier une épouse pour qu'il en eût soin
et la nourrît (et cette épouse, c'était l’église de sainte Agnès), et lui
remettant un anneau; ... il lui ordonna d'épouser ladite image, ce qui eut lieu;
car elle offrit son doigt et le retira.
Voici ce que dit saint Ambroise de sainte Agnès dans son Livre des Vierges : «
Vieillards, jeunes gens, enfants, tous chantent ses louanges : Personne n'est
plus louable que celui qui peut être loué par tous. Autant de personnes, autant
de panégyristes. On ne parle que pour exalter cette martyre. Admirez tous
comment elle a pu rendre témoignage à Dieu, alors qu'elle ne pouvait. pas encore
être maître d'elle-même en raison de son âge. Elle se comporta de manière à
recevoir de Dieu ce qu'un homme ne lui durait pas confié; parce que ce qui est
au-dessus de. la nature est l’œuvre de l’auteur
de la nature. En elle, c'est un nouveau genre de martyre. Elle n'était pas
préparée encore pour la souffrance, qu'elle était mûre pour la victoire : elle
peut à peine combattre, qu'elle est digne de la couronne elle a été un maître
consommé dans la vertu, elle dont l’âge n'avait encore pu développer le
jugement. Une épouse n'eût pas dirigé ses pas vers le lit de l’époux comme cette
vierge s'est présentée au supplice, joyeuse dans son entreprise, prompte dans sa
démarche. » Le même saint dit dans la préface : « La bienheureuse Agnès, en
foulant aux pieds les avantages d'une illustre naissance, a mérité les
splendeurs du ciel;: en méprisant ce qui fait l’objet du désir des hommes, elle
a été associée au partage de la puissance du roi éternel en recevant une mort
précieuse pour confesser J.-C : elle mérita en même temps de lui être conforme.
»
SAINT VINCENT
Vincent voudrait dire incendiant le vice, ou qui vainc les incendies, ou qui
tient la victoire. En effet il incendia, c'est-à-dire il consuma les vices parla
mortification de la chair; il vainquit l’incendie allumé pour son supplice en
endurant lés tortures avec constance; il se tint victorieux du monde en le
méprisant. Il vainquit trois fléaux qui étaient dans le monde : les fausses
erreurs, les amours immondes, les craintes mondaines; par sa sagesse, sa pureté
et sa constance. Saint Augustin dit que, pour vaincre le monde avec toutes ses
erreurs, ses amours et ses craintes, on a et toujours on a eu pour exemples les
martyres des saints.
Quelques-uns avancent que saint Augustin a recueilli les actes de son martyre
mis en fort beaux verts par Prudence.
Vincent, noble par sa naissance, fut plus noble encore par sa foi et sa.
religion. Il fut diacre de l’évêque Valère, et comme il s'exprimait avec plus de
facilité que l’évêque, celui-ci lui confia le soin de la prédication, tandis
qu'il vaquerait lui-même à la prière et à la contemplation. Le président Dacien
ordonna de les traîner à Valence, et de les enfermer dans une affreuse prison.
Quand il les crut presque morts de faim, il les fit comparaître en sa présence;
mais les voyant sains et joyeux, il fut transporté de colère et parla ainsi : «
Que dis-tu, Valère, toi qui, sous prétexte de religion, agis contre les décrets
des princes? » Or, comme Valère lui répondait avec trop de douceur, Vincent se
mit à lui dire : « Père vénérable, veuillez ne pas parler avec tant de timidité
et de retenue ; expliquez-vous avec une entière liberté : si vous le permettez,
père saint, j'essaierai de répondre au juge. » Valère reprit: « Depuis longtemps
déjà, fils très chéri, je t'avais confié le soin de parler, maintenant encore,
je te commets pour répondre de la foi, qui nous amène ici.»
Alors Vincent se tourna vers Dacien : « Jusqu'alors, lui dit-il, tu n'as péroré
dans tes discours que pour nier la foi, mais sache-le bien, que chez des
chrétiens, c'est blasphémer et commettre une faute indigne que de refuser de
rendre à la divinité l’honneur qui lui est dû. » A l’instant Dacien irrité
ordonna de mener l’évêque en exil : pour Vincent, qu'il regardait comme un
arrogant et présomptueux jeune homme, afin d'effrayer les autres par son
exemple, il le condamna à être étendu sur un chevalet et à avoir tous ses
membres disloqués.
Quand tout son corps fut brisé; Dacien lui dit : « Réponds-moi, Vincent, de quel
œil regardes-tu ton misérable corps ? » Et Vincent reprit en souriant : « C'est
ce que j'ai toujours désiré: » Alors le président irrité le menaça de toutes
sortes de tourments, s'il n'obtempérait pas à ses demandes.
Vincent lui dit : « Oh! suis-je heureux ! par cela même que tu penses m’offenser
davantage, c'est par là que tu commences à me faire le plus de bien. Allons
donc, misérable, déploie toutes les ressources de la méchanceté ; tu verras,
que, quand je suis torturé, je puis, avec la force de Dieu, plus que tu ne peux
toi-même qui me tortures. » A ces mots le président se mit à crier et à frapper
les bourreaux à coups de verges et de bâton; et Vincent lui dit : « Qu'en,
dis-tu? Dacien, voici que tu me venges de ceux qui me torturent. » Alors le
président hors de lui dit aux bourreaux : « Grands misérables, vous ne faites
rien; pourquoi vos mains se lassent-elles ? vous avez pu vaincre des adultérés
et des parricides de manière à ce qu'ils ne pussent rien cacher au milieu des
supplices que vous leur infligiez, et aujourd'hui Vincent seul a pu triompher de
vos tourments ! »
Les bourreaux lui enfoncèrent alors des peignes de fer jusqu'au fond des côtes,
de sorte que le sang ruisselait de tout son corps et, que l’on voyait ses
entrailles entre les jointures de ses os. Et Dacien dit : «Aie donc pitié de
toi, tu pourras alors recouvrer ta brillante jeunesse, et échapper aux tourments
qui t'attendent. » Et Vincent dit : « O venimeuse langue de diable ! Je ne les
crains pas tes tourments; il n'est qu'une chose que je redoute, c'est que tu
paraisses vouloir t'apitoyer sur moi, car plus je te vois irrité, plus, oui,
plus je tressaille de joie.
Je ne veux pas que tu diminues en rien ces supplices afin de te forcer à
t'avouer vaincu. » Alors on l’ôta du chevalet, pour le traîner vers un brasier
ardent, et il stimulait gaîment la lenteur dès bourreaux et la leur reprochait.
Il monte donc lui-même sur le gril, où il est rôti, brûlé et consumé; on enfonce
des ongles de fer et des lames ardentes par tous ses membres ; la flamme était
couverte de sang : c'étaient plaies sur plaies; en outre on sème du sel sur le
feu, afin qu'il saute sur chacune de ses plaies et que la flamme pétillante le
brûle plus cruellement encore. Déjà ce n'est plus dans ses membres, mais dans
ses entrailles que l’on enfonce des dards; déjà ses intestins s'épanchent hors
du corps. Cependant il reste immobile, les yeux tournés vers le ciel et priant
le Seigneur.
Les bourreaux ayant rapporté cela à Dacien : « Ah ! s'écria-t-il, vous êtes
vaincus; mais à présent pour qu'il vive plus longtemps dans sa torture,
enfermez-le dans le plus affreux cachot; amassez-y des tessons très aigus;
clouez ses pieds à un poteau; laissez-le couché sur ces tessons, sans personne
pour le consoler; et quand il défaillira, mandez-le-moi. »
Tout aussitôt ces ministres cruels secondent un maître plus cruel encore; mais
voici que le roi pour lequel ce soldat souffre change ses peines en gloire, car
les ténèbres du cachot sont dissipées par une immense lumière les pointes des
tessons sont changées en fleurs d'un parfum suave ; ses entraves sont déliées,
et il a le bonheur d'être consolé par des anges: Comme il se promenait sur ces
fleurs en chantant avec ces anges, ces modulations délicieuses, et la
merveilleuse odeur des fleurs se répandent au loin. Les gardes effrayés
regardent à travers les crevasses du cachot; ils n'eurent pas plutôt vu ce qui
se passait dans l’intérieur qu'ils se convertirent à la foi.
A cette nouvelle, Dacien devenu furieux dit : « Et que lui ferons-nous encore ?
car nous voilà vaincus. Qu'on le porte sur un lit, qu'on le mette sur des
coussins moelleux; ne le rendons pas plus glorieux, s'il arrivait qu'il mourût
dans les tourments; mais lorsque ses forces seront revenues, qu'on lui inflige
encore de nouveaux supplices. » Or, lorsqu'il eut été porté sur le lit moelleux,
et qu'il y eût pris un peu de repos, il rendit aussitôt l’esprit, vers l’an du
Seigneur 287, sous Dioclétien et Maximien. A cette nouvelle, Dacien fut
grandement épouvanté, et se reconnaissant battu il dit:
« Puisque je n'ai pu le vaincre vivant, je me vengerai de lui après sa mort; je
me rassasierai de ce tourment, et ainsi la victoire pourra me rester. » Par les
ordres donc de Dacien, son corps est exposé dans un champ pour être la pâture
des oiseaux et des bêtes : mais aussitôt il est gardé par les anges et préservé
des bêtes qui ne le touchèrent point. Enfin. un corbeau, naturellement vorace,
chassa à coups d'ailes d'autres oiseaux plus forts que lui, et par ses morsures
et ses cris, il. mit en fuite un loup qui accourait; puis il tourna la tête pour
regarder fixement le saint corps, comme s'il eût été en admiration devant ses
anges gardiens.
Quand Dacien le sut il dit : « Je pense que je n'aurai pas le dessus sur lui,
même après sa mort. » Il fait alors attacher au saint corps une meule énorme et
la jeter dans la mer, afin que n'ayant pu être dévoré sur la terre par les
bêtes, il fût au moins la proie des monstres marins. Des matelots portent donc
le corps du martyr à la mer et l’y jettent ; mais il revint plus vite qu'eux au
rivage; où il fut trouvé par une dame et par quelques autres qui en avaient reçu
de lui révélation et qui l’ensevelirent honorablement.
Voici sur ce martyr les paroles de saint Augustin: Saint Vincent a vaincu en
paroles, a vaincu en souffrances, a vaincu dans sa confession, a vaincu dans sa
tribulation. Il a vaincu brûlé, il a vaincu noyé, il a vaincu vivant, il a
vaincu mort .» Il ajoute: « Vincent est torturé pour être exercé; il est
flagellé pour être instruit; il est battu pour être fortifié ; il est brûlé pour
être purifié. »
Saint Ambroise s'exprime en ces termes dans sa préface: « Vincent est torturé,
battu, flagellé, brûlé, mais il n'est pas vaincu et son courage à confesser le
nom de Dieu n'est pas ébranlé: Le feu de son zèle est plus, ardent qu'un fer
brûlant; il est plus lié par la crainte de Dieu que par la crainte du monde; il
voulut plutôt plaire à Dieu qu'au public; il aima mieux mourir au monde qu'au
Seigneur. » Saint Augustin dit encore : « Un merveilleux spectacle est sous nos
yeux; c'est un juge inique, un bourreau sanguinaire ; c'est un martyr qui n'a
pas été vaincu, c'est le combat de la cruauté et de la piété. »
Prudence, qui brilla sous le règne de Théodore l’Ancien, en 387, dit que Vincent
répondit ainsi à Dacien: « Tourments, prisons; ongles, lames pétillantes de feu,
et enfin la mort qui est la dernière des peines; tout cela est jeu pour les
chrétiens. » Alors Dacien dit : « Liez-le, tordez-lui les bras sens dessus
dessous, jusqu'à ce que les jointures de ses os soient disloquées pièce par
pièce, afin que, par les ouvertures des plaies, on voit palpiter son foie. »
Et ce soldat de Dieu riait en gourmandant les mains ensanglantées qui
n'enfonçaient pas plus avant dans ses articulations les ongles de fer. Dans sa
prison, un ange lui dit « Courage, illustre martyr; viens sans crainte; viens
être notre compagnon dans l’assemblée céleste : ô soldat invincible, plus fort
que les plus forts ; déjà ces tourments cruels et affreux te craignent et te
proclament vainqueur! » Prudence s'écrie: « Tu es l’illustre par excellence;
seul tu as remporté la palme d'une double victoire, tu t'es préparé deux
triomphes à la fois. »
SAINT BASILE, ÉVÊQUE *
Basile a été un évêque
vénérable. et un docteur distingué; sa vie a
été écrite par Amphiloque **, évêque
d'Icone. Il. fut révélé dans une vision à
un ermite nommé Ephrem à quel degré de,
sainteté Basile était arrivé. En effet, Ephrem,
ravi en extase, vit une colonne de feu qui partant de la tête du
saint touchait au ciel, et il entendit une voix d'en haut qui disait:
« Le grand Basile est tel que cette colonne immense que tu vois.
»
*La fête de Saint Basile a été fixée à différents jours: au 1er janvier qu'il
est mort, au 14, le 1er jour libre après l’Epiphanie, au 19 du même mois, en
souvenir de la miraculeuse ouverture des portes de l’église de Nicée, et aussi
le 30, chez les Grecs. Elle est célébrée, dans l’église latine, le 14 juin; jour
de son ordination.
** Notker, Sigebert de Gemblours,Vincent de Beauvais attribuent en effet à
Amphiloque une vie de saint Basile.
Il vint donc à la ville le jour de l’Epiphanie pour connaître un si grand
personnage. Et en l’apercevant revêtu d'une. étole blanche, s'avançant
majestueusement avec ses clercs, il dit en lui-même: « Comme je le vois, je me
suis fatigué pour rien; car cet homme, qui se pose et s'entoure d'honneurs,
comment peut-il jamais être celui qui m’est apparu? Nous, en effet, qui avons
porté le poids du jour et de la chaleur, nous, ne sommes jamais parvenus à rien
de pareil, et lui, dans une position et avec un éclat de ce genre, c'est une
colonne de feu ! Vraiment je m’en étonne. »
Mais Basile, qui connut par révélation les pensées d'Ephrem, le fit venir chez
lui. L'ermite ayant été introduit vit une langue de feu qui, parlait par la
bouche de Basile et il se dit: « Vraiment Basile est grand;, oui, c'est une
colonne de feu. L'Esprit saint parle réellement par la bouche de Basile. » Et
s'adressant à l’évêque,: « Seigneur, lui dit-il, je vous demande en grâce de
m’obtenir de parler le grec. » Basile lui répondit « C'est chose difficile ce
que vous demandez. » Cependant il pria pour lui et tout aussitôt, Ephrem parla
le grec.
Un autre ermite vit une fois Basile marchant en habits pontificaux et le
méprisa, en pensant en lui-même que cet évêque se complaisait trop dans une
pompe de cette nature. Et une voix se fit entendre et lui dit: « Tu te complais
davantage à caresser la queue de ta chatte que Basile ne se complaît dans son
appareil. »
L'empereur Valens, fauteur de l’arianisme, ravit une église aux catholiques pour
la donner, aux ariens. Basile le vint trouver et lui dit: « Empereur, il est
écrit (Ps. XCVIII, 4) : « La majesté royale éclate dans l’amour de la justice; »
et ailleurs : « Le jugement du roi c'est la justice; » pourquoi donc avez-vous
ordonné de gaîté de cœur que les catholiques fussent chassés de cette église et
qu'elle fût livrée aux ariens ? » L'empereur lui dit : « Tu en reviens encore à
tes paroles de mépris, ô Basile, cela ne te va pas. » Basile répondit : « Il me
va de mourir même pour la justice. » Alors le maître d'hôtel de l’empereur,
appelé Démosthène, qui favorisait les ariens, parla pour eux et laissa échapper
un barbarisme; Basile lui dit : « Ta charge consiste à t'occuper des ragoûts de
l’empereur, mais non à trancher dans les choses de la foi. » Ce qui le rendit
confus et le fit taire. L'empereur dit : « Basile, va et sois juge entre les
deux partis; mais ne cède pas à l’entraînement aveugle du peuple. » Basile s'en
alla et dit, en présence des catholiques et des ariens, de fermer les portes de
l’église, d'y apposer le sceau de chacun des partis et que celui aux prières
duquel les portés s'ouvriraient, aurait la. possession de l’église.
Cet arrangement fut généralement goûté. Les ariens se mirent en prières pendant
trois jours et trois nuits, et quand ils vinrent aux portes de l’église, elles
ne s'ouvrirent pas. Alors Basile, ayant ordonné une procession, vint à l’église
et après avoir fait une prière, il toucha les portes d'un léger coup de son
bâton pastoral en disant: « Levez vos portes, princes; et vous, portes
éternelles, levez-vous, afin de laisser entrer le roi de gloire » (Ps. XXIII).
Et tout aussitôt elles s'ouvrirent. On entra en rendant grâces à Dieu, et
l’église resta la propriété des catholiques.
Or, l’empereur, pour céder à Basile; exigea de lui beaucoup de promesses,
d'après l’Histoire tripartite: « Ceci n'appartient qu'aux enfants, répondit
Basile, car ceux qui se nourrissent des. paroles de Dieu ne souffrent pas qu'on
altère même une seule syllabe des dogmes divins. » Alors l’empereur fut indigné,
et ainsi qu'il est dit dans le même ouvragé, comme il voulait écrire la sentence
de son exil, une première, une seconde et une troisième plume, se brisèrent;
ensuite sa main fut saisie d'un grand tremblement, et il déchira la feuille de
papier tout en colère.
Un homme vénérable, appelé Eradius *, avait une fille unique qu'il se proposait
de consacrer au Seigneur; mais le diable, ennemi du genre humain, ayant
connaissance de cela, embrasa d'amour pour la jeune fille un des esclaves de cet
Eradius. Ayant donc reconnu comme impossible que lui, qui était esclave, pût
obtenir les faveurs d'une si noble personne, il alla trouver un magicien en lui
promettant une grande somme d'argent; s'il voulait lui venir en aide. Le
magicien lui dit : « Moi, je ne saurais faire cela; mais, si tu. veux, je
t'adresserai au diable mon maître; et si tu exécutes ses prescriptions; tu
obtiendras ce que tu désires. » Et le jeune homme répondit : « Je ferai tout ce
que tu me diras. » Le magicien rédigea une lettre pour le diable et la transmit
par le jeune homme ;elle était conçue en ces termes : « Maître, comme je dois
m’employer avec soin et promptitude à retirer tout le monde possible de la
religion des chrétiens et à amener ces hommes à faire ta volonté, afin que ton
parti se multiplie tous les jours, je t'ai adressé ce jeune. homme qui brûle
d'amour pour une jeune fille et je demande que ses désirs soient accomplis, pour
en retirer moi-même de la gloire et pouvoir dans la suite en récolter d'autres.
»
* Hincmar le nomme Proterius.
Il lui donna la lettre, il lui dit : « Va, et à telle heure de la nuit,
tiens-toi debout sur le tombeau d'un gentil, et là appelle les démons avec
grands cris, lance ce papier en l’air et incontinent ils t'apparaîtront. » Il y
alla, cria les démons et jeta la lettre en l’air. Et voici que se présente le
prince des ténèbres entouré d'une multitude de démons.. Après avoir lu la
lettre, il dit au jeune homme :
« Crois-tu en moi, pour que j'exécute ce que tu veux? » «Maître, je crois,
dit-il. » Le diable reprit : « Renies-tu aussi J.-C.? » Il dit : « Je renie. » «
Vous autres chrétiens, continua le diable, vous êtes des perfides; parce que si
vous avez besoin de moi, vous me venez trouver; mais quand vous avez réalisé vos
désirs, aussitôt vous me reniez, et vous revenez à votre Christ; et lui, parce
qu'il est très clément, il. vous reçoit. Mais si tu veux que j'accomplisse ta
volonté, fais-moi un écrit de ta main par lequel tu confesses renoncer au
Christ, au baptême, à la profession ; chrétienne, que tu es à mon service,
condamnable avec moi au jugement. »
Celui-ci fit aussitôt de sa main un écrit par, lequel il renonçait au Christ, et
s'engageait au service du diable. Tout de suite celui-ci appela les esprits qui
sont chargés de se mêler de la fornication, en leur ordonnant d'aller auprès de
la dite fille, et d'enflammer son cœur d'amour pour le jeune homme. Ils . le
firent et embrasèrent son cœur au point qu'elle se roulait à terre et
s'adressait à son père avec des cris lamentables : « Ayez pitié de moi, père,
ayez pitié de moi, parce que je suis cruellement tourmentée d'amour pour cet
esclave qui vous appartient. Ayez pitié de votre sang; témoignez-moi un amour de
père, et mariez-moi à ce jeune homme que j'aime et pour lequel je suis torturée;
sinon, dans peu de temps vous me verrez mourir et vous en répondrez pour moi au
jour du jugement. » Or, son père lui répondit en poussant des cris de douleur: «
Hélas, malheureux que je suis! Qu'est-il donc arrivé à ma fille? Qui m’a volé
mon trésor? Quel est celui qui a éteint la douce lumière de mes yeux? Je
voulais, moi, t'unir à l’époux céleste; je comptais être sauvé par toi, et tu
fais la folie de te livrer à un amour libertin ; ma fille, permets, comme je
l’avais résolu, que je t’unisse au Seigneur, n'accable pas ma vieillesse d'une
douleur qui m’emportera dans le tombeau. » Mais elle criait en disant «Mon père,
accomplissez vite mon désir, ou, dans peu de temps vous me verrez mourir. »
Or, comme elle pleurait très amèrement et qu'elle était presque folle, son père,
tout désolé et séduit par les conseils de ses amis, fit ce qu'elle voulait, et
la maria à son esclave, en lui donnant tous es biens: «Va, lui dit-il, va, ma
fille, tu es vraiment misérable. » Mais lorsque les époux demeurèrent ensemble,
le jeune homme ne mettait pas le pied à l’église, ne faisait pas le signe de la
croix sur lui, ni ne se recommandait à Dieu; cela fut remarqué de certaines
personnes, qui dirent à son épouse « Sais-tu que celui que tu as choisi pour ton
mari n'est pas chrétien et qu'il ne va pas à l’église. » A cette nouvelle, elle
ressentit une grande crainte, et se jetant par terre, elle se mit à se déchirer
avec les ongles, à se frapper la poitrine et à dire : « Ah ! que je suis
malheureuse ! pourquoi suis-je née? et que ne suis-je morte en venant au monde !
»
Ayant rapporté à son mari ce qu'elle avait entendu, et celui-ci, lui assurant
qu'il n'en était rien, mais que tout ce qu'elle avait appris était faux : « Si
tu veux, dit-elle, que je te crois, demain, nous irons tous deux à l’église. »
Le mari, voyant qu'il ne pouvait dissimuler plus longtemps, raconta exactement à
sa femme tout ce qui s'était passé. Quand elle eut entendu cela elle se mita
gémir, alla de suite trouver saint Basile et lui raconta tout ce qui était
arrivé à son mari et à elle. Basile fit venir l’époux et apprit tous ces détails
de sa bouche : « Mon fils, lui dit-il, voulez-vous revenir à Dieu ? » Il
répondit : « Oui, Seigneur ; mais c'est impossible, car je suis engagé au
diable, j'ai renié J.-C., j'ai écrit l’acte de mon reniement et l’ai donné au
diable. »
Basile lui dit « N'aie pas d'inquiétude; le Seigneur est débonnaire, et
accueillera ton repentir.» Aussitôt il prit le jeune homme, lui fit le signe de
la croix sur le front, et l’enferma l’espace de trois jours; après lesquels il
le vint trouver, et lui dit : « Comment te trouves-tu, mon fils ? » « Seigneur,
lui répondit-il, j'éprouve un grand accablement; je ne puis supporter les cris,
les terreurs, les machinations des démons, qui, mon écrit à la main, m’accusent
en me disant : « C'est, toi qui es venu à nous, ce n'est pas nous qui sommes
venus « à toi. » Et saint Basile dit: « Ne crains rien, mon fils; seulement,
crois. » Il lui donna un peu à manger;. puis faisant encore le signe de la croix
sur son front il le renferma de nouveau, et pria pour lui. Quelques jours après,
il vint le voir et lui dit: « Comment te trouves-tu, mon fils? » Il répondit : «
Mon père, j'entends au loin leurs cris et, leurs menaces, mais je ne les vois
point. » Il lui donna encore un peu de nourriture, le signa, ferma sa porte, se
retira, pria pour lui et quarante jours après il revint et lui dit : « Comment
te trouves-tu? » Il répondit : « Saint homme de Dieu, je me trouve bien;
aujourd'hui dans une vision, je vous ai vu combattre pour moi et vaincre le
diable. »
Après quoi Basile le fit sortir, convoqua le clergé, les religieux et le peuple,
et les avertit tous de prier pour le jeune homme qu'il conduisait à l’église en
le tenant par la main. Et voilà que le diable avec une multitude de démons vint
à sa rencontre et se saisissant d'une manière invisible de ce jeune homme, il
s'efforçait de l’arracher des mains de saint Basile. Le jeune homme se mit à
crier : « Saint homme de Dieu, aidez-moi. » Et le malin l’assaillit avec une si
grande véhémence qu'en traînant le jeune homme, il entraînait aussi le saint qui
lui dit : « Infâme, n'est-ce pas assez pour toi de ta perte, que tu oses encore
tenter la créature de mon Dieu? » Mais le diable lui dit et beaucoup
l’entendirent : « Tu me portes préjudice, ô Basile. » Alors tous crièrent : «
Kyrie eleison, Seigneur, ayez pitié de nous.» Et Basile dit : « Que le Seigneur
te confonde, diable. » Celui-ci reprit : « Tu me portes préjudice, ô Basile; ce
n'est pas moi qui ai été le, chercher, mais c'est lui qui est venu à moi; il a
renié son Christ et s'est donné à moi : voici son écrit; je le tiens à la main.
»
Basile dit : « Nous ne cesserons de. prier jusqu'à ce que tu rendes l’écrit. »
Et à la prière de Basile qui tenait les mains levées vers le ciel, la cédule,
que les assistants voyaient portée en l’air, vint se mettre dans les mains du
saint évêque, qui, en la recevant, dit au jeune homme : « Reconnaissez-vous
cette écriture, mon frère ? » Il répondit: « Oui, elle est de ma main. » Et
Basile, déchirant l’acte, conduisit le jeune homme à l’église, le rendit digne
de participer au saint mystère, et après lui avoir donné de, bons conseils et
suggéré un plan de vie, il le remit à sa femme *.
Une femme, qui avait commis beaucoup de péchés, les inscrivit sur une feuille
volante, en réservant le plus grave pour la fin ; elle donna cet écrit à saint
Basile, et lui recommanda de prier pour elle, pour effacer ces péchés par ses
oraisons. Après qu'il eut prié, et que la femme eut ouvert son écrit, elle
trouva toutes ses offenses effacées à la réserve de la plus énorme. Elle dit à
Basile :
« Ayez pitié de moi, serviteur de Dieu, et obtenez pardon pour celle-là comme
vous l’avez obtenu pour les autres. »Basile lui dit : « Femme, retirez-vous de
moi, parce que je suis un pécheur ayant besoin d'indulgence aussi bien que vous.
» Et comme elle insistait, il lui dit : « Allez trouver le saint homme Ephrem,
et il pourra obtenir pour vous ce que vous demandez. »
* Hincmar de Reims rapporte ce fait dans son livre sur le Divorce de Lothaire (Interrogatio
XV) et le, tire d'Amphiloque, évêque d'Icone.
Elle alla donc trouver le saint homme Ephrem, et après lui avoir avoué pourquoi
saint Basile l’avait adressée à lui : « Retirez-vous, lui dit-il, car je suis un
pécheur; mais, ma fille, retournez vers Basile; lui qui vous a obtenu le pardon
des autres péchés, aura encore le pouvoir de l’obtenir pour celui-ci :
Hâtez-vous, vite, pour le trouver en vie. » Elle arrivait à la ville, qu'on
portait Basile au tombeau; Alors elle se mit à crier après. lui et à dire : «
Que Dieu voie et juge entre vous et moi; car quand vous pouviez me réconcilier
avec Dieu vous-même, vous m’avez adressé à un autre. » Puis elle jeta son écrit
sur le cercueil, et le reprenant un instant après, elle l’ouvrit, et trouva le
péché entièrement effacé. Aussi rendit-elle à Dieu d'immenses actions de grâce,
avec tous ceux qui se trouvaient là *.
Avant que cet homme de Dieu trépassât, et quand il était atteint de la maladie
dont il mourut, il: se trouvait un juif appelé Joseph, médecin consommé, que
l’homme de Dieu aimait avec prédilection, parce qu'il prévoyait devoir le
convertir à la foi; il le manda auprès de lui, comme s'il avait besoin de son
ministère. Or, Joseph tâta le pouls de Basile et reconnut que le saint était
près de mourir : il dit alors aux gens de la maison: « Préparez tout ce qui est
nécessaire pour sa sépulture, car il va expirer à l’instant. » Basile, qui
entendit cela, lui dit : « Tu ne sais ce que tu dis. » Joseph répartit:
«Seigneur, le soleil se couchera aujourd'hui et, croyez-moi, vous mourrez: au
soleil couchant. »
Basile lui dit : « Que diras-tu, si je ne meurs pas aujourd'hui? » Joseph
répondit : « Cela n'est pas possible, Seigneur. » Basile reprit : « Et si je vis
encore demain jusqu'à la sixième heure, que feras-tu? » et Joseph dit : « Si
vous allez jusqu'à cette heure, je mourrai moi-même. » Basile dit : « Eh bien,
meurs donc au péché pour vivre à J.-C. » Joseph répondit : « Je comprends ce que
vous dites; si vous vivez jusqu'à cette heure, je ferai ce à quoi vous
m’exhortez. » Alors saint Basile, qui, selon les lois naturelles, devait mourir
à l’instant, obtint néanmoins du Seigneur un délai de mort, et il vécut jusqu'à
la neuvième heure du lendemain. » Joseph, qui vit cela, en fut dans la stupeur
et crut à J.-C. Alors Basile, par force de caractère, surmonta la faiblesse du
corps ; il se leva de son lit, alla à l’église et baptisa Joseph de sa main;
après quoi, il revint à sa couche et tout aussitôt il rendit heureusement son
âme à Dieu. Il florissait vers l’an du Seigneur 380.
* Siméon Métaphraste
SAINT JEAN, L'AUMONIER *
Saint Jean l’aumônier, patriarche d'Alexandrie, étant une nuit en oraison; vit
auprès de lui une jeune personne d'une beauté extraordinaire qui portait sur la
tête une couronne d'olives. A sa vue, il fut gravement saisi et il lui demanda
qui elle était. Elle répondit : « Je suis la miséricorde qui ai fait descendre
du ciel le Fils de Dieu : prenez-moi pour épouse et vous vous en trouverez bien.
»
* Tiré des Vies des Pères du désert.
Il comprit donc que l’olive était le symbole de la miséricorde, et dès ce jour,
il devint si miséricordieux, qu'il fut surnommé Eleimon, c'est-à-dire
l’aumôniers Or, il appelait toujours les pauvres ses seigneurs, et c'est de là
que les hospitaliers ont coutume jusqu'aujourd'hui de nommer les pauvres leurs
seigneurs. Il convoqua donc tous ses serviteurs et leur dit : « Allez parcourir
la ville, et prenez par écrit le nom de tous mes seigneurs jusqu'au dernier. »
Et comme ils ne comprenaient pas, il ajouta : « Ceux que vous appelez pauvres et
mendiants, je les proclame seigneurs et auxiliaires, car ce sont eux qui
pourront véritablement nous aider et nous donner: le royaume du ciel. »
Dans le but de porter les hommes à pratiquer l’aumône, il avait coutume de
raconter que les pauvres, une fois, en se réchauffant au soleil, se mirent à
parler entre eux de ceux qui leur faisaient l’aumône, louant les bons et
méprisant les méchants. Il y avait donc un receveur des impôts, nommé Pierre,
qui était fort riche et jouissait d'une grande autorité, mais d'une dureté
extrême envers les pauvres, car il repoussait avec une excessive indignation
ceux qui s'approchaient de sa maison. Or, comme il s'était trouvé que pas un
d'eux n'avait reçu l’aumône chez lui, il y en eut un qui dit : « Que voulez-vous
me donner, si moi-même aujourd'hui, je reçois une aumône de ses mains ? » Et
après en avoir fait le pari entre eux, il vint à la maison de Pierre demander
l’aumône.
Or, celui-ci, rentrant chez soi, vit le pauvre à sa porte, au moment qu'un de
ses serviteurs apportait dans sa maison des pains de première qualité : le
riche, ne trouvant pas de pierre, saisit un pain et le jeta sur-le pauvre avec
fureur ; celui-ci s'en saisit aussitôt, et revint trouver ses compagnons en leur
montrant l’aumône qu'il avait reçue de la main du receveur. Deux jours après,
celui-ci fut pris d'une maladie mortelle, et il se vit conduit au jugement. Or,
il y avait des Maures qui pesaient ses mauvaises actions dans le plateau d'une
balance ; du côté de l’autre plateau, se trouvaient debout d'autres personnes
habillées de blanc pleines de tristesse de ce qu'elles ne savaient où trouver
:quoi que ce soit à mettre en contrepoids. Alors l’une d'elles dit: « Vraiment
nous n'avons rien qu'un pain de fleur de farine qu'il a donné par force à J.-C.
il y à deux jours. » Quand ils l’eurent mis dans la balance, il lui sembla que
l’équilibre s'établissait et elles lui dirent : « Ajoute, à ce pain de froment,
autrement les Maures t'emporteront. »
A son réveil, Pierre se trouva délivré et dit : « Ha ! si un seul pain que j'ai
jeté par colère, m’a tant valu, quel avantage retirer en donnant tous ses biens
aux indigents! »
Un jour donc que, revêtu de vêtements de grand prix, il allait dans la rue, un
homme qui avait fait naufrage lui demanda quelque habillement. Tout aussitôt il
se dépouilla de son vêtement précieux et le lui donna. Le naufragé le prit et
alla le vendre. Or, en rentrant chez lui, le receveur, qui vit son vêtement
suspendu à sa place, fut saisi de tristesse, au point de ne vouloir pas prendre
de nourriture : « C'est, dit-il, parce que je n'ai pas été digne que ce pauvre
eût eu un souvenir de moi. »
Mais pendant son sommeil, il vit un personnage plus brillant que le soleil, avec
une croix sur la tète, portant sur lui le vêtement qu'il avait donné au pauvre,
lui disant : « Qu'as-tu à pleurer, Pierre ? » Celui-ci lui ayant raconté la
cause de sa tristesse, le personnage ajouta. « Reconnais-tu ceci ? »
« Oui, Seigneur, répondit-il. » Et le Seigneur lui dit : « Je l’ai porté depuis
que tu me l’as donné; et je te remercie de ta bonne volonté, parce que j'étais
gelé de froid et tu m’as revêtu. »
Etant donc revenu à lui, il commença à faire du bien aux pauvres : « Vive le
Seigneur ! disait-il, je ne mourrai point que je ne sois devenu l’un d'eux. » Il
donna donc tout ce qu'il possédait aux pauvres, fit venir son notaire et lui
dit: « Je veux te confier un secret ; que si tu le divulgues, ou si tu ne
consens pas à ce que je te vais dire, je te vendrai aux barbares. » Et en lui
donnant dix livres d'or, il ajouta : « Va à la ville sainte, achète-toi des
marchandises, vends-moi à quelque chrétien et puis distribue le prix aux
pauvres. » Or, comme le notaire s'y refusait, il ajouta : «Si tu ne m’obéis pas,
je te vendrai aux barbares. » Alors celui-ci l’emmena, comme il avait été dit,
le couvrit de haillons, le vendit comme un de ses esclaves, et donna aux pauvres
trente pièces de monnaie, prix de son marché.
Or, Pierre s'acquittait des plus vils emplois, en sorte qu'il était l’objet du
mépris général. Les autres esclaves le battaient à chaque instant, et on en
était venu à le traiter de fou. Mais le Seigneur lui apparaissait souvent et le
consolait en lui montrant ses vêtements et les trente deniers. Cependant
l’empereur et tout le monde étaient dans la douleur d'avoir perdu un homme si
recommandable, quand plusieurs de ses voisins, qui passèrent par Constantinople
pour aller visiter les saints lieux, furent invités à table par son maître. Ils
se disaient les uns aux autres à l’oreille : « Comme cet esclave ressemble au
seigneur Pierre le receveur, » et l’un. d'eux dit aux autres qui l’examinaient
avec curiosité: « Vraiment, c'est bien le seigneur Pierre, je vais me lever et
le saisir. »
Pierre s'en étant avisé, s'enfuit en cachette. Or, le portier était sourd et
muet, et un signe devenait nécessaire pour qu'il ouvrît la porte; Pierre lui
demanda, non par signes, mais de vive voix, de. lui ouvrir. A l’instant, le
portier recouvre l’ouïe et la parole, et ouvre en lui répondant ; puis il rentre
aussitôt dans la maison et dit à tous ceux qui étaient émerveillés de l’entendre
: « Celui qui faisait la cuisine est sorti et a pris la fuite : mais prenez
garde; c'est un serviteur de Dieu ; car lorsqu'il m’a dit
« Ouvre, te dis je, » tout à coup de sa bouche est sortie une flamme qui a
touché ma langue et mes oreilles et à l’instant j'ai recouvré l’ouïe et la
parole. » Tous sortirent pour courir après lui, mais il était trop tard pour
pouvoir le trouver. Alors les gens de la maison firent pénitence d'avoir traité
si indignement un homme si recommandable.
Un moine, nommé Vitalis, voulut éprouver si saint Jean se laissait influencer
par les mauvais propos et s'il se scandalisait facilement. Il alla donc dans la
ville et inscrivit sur une liste toutes les femmes de mauvaise vie. Or, il
entrait chez elles successivement et disait à chacune : « Donnez-moi cette nuit
et ne forniquez pas. » Pour lui, à peine entré, il se retirait dans un coin, se
mettait à genoux, passait toute la nuit en oraison, et priait pour la femme; le
matin, il sortait en recommandant à chacune de ne révéler cela à qui que ce fût.
Cependant, une d'elles dévoila sa manière d'agir, mais aussitôt, à la prière du
vieillard, elle fut tourmentée, par le démon. Tous lui dirent: « Tu as reçu de
Dieu ce que tu méritais pour avoir menti, car c'est pour forniquer que ce
scélérat entre chez toi, ce n'est pas pour un autre motif. »
Lorsque le soir était venu, Vitalis disait à tous ceux qui voulaient l’entendre
: « Je veux m’en aller, car telle femme m’attend. » Beaucoup de personnes lui
faisaient un crime de sa conduite, mais il leur répondait: « N'ai-je pas un
corps comme tout le inonde? Est-ce que Dieu se fâcherait seulement contre les
moines ? Et eux aussi, ils sont véritablement des hommes comme les autres. »
Quelques-uns lui disaient: « Révérend Père, prenez une femme, et changez
d'habit, afin de ne point scandaliser le monde. » Alors il feignait d'être en
colère et répondait : « Mais vraiment, je n'ai que faire de vous écouter ;
allez-vous-en. Que celui qui veut se scandaliser, se scandalise et qu'il se
brise le front contre la muraille. Dieu vous a donc établis mes juges ? Allez,
et mêlez-vous de vos affaires ; vous ne répondrez pas pour moi. » Or il disait
cela tout haut. Et lorsqu'on s'en plaignit a saint Jean, Dieu lui endurcit le
cœur pour n'ajouter pas foi à ces récits. Mais Vitalis priait Dieu, qu'après sa
mort, ses actions fussent révélées à quelqu'un, afin qu'elles ne fussent pas,
imputées à péché à ceux qui s'en scandalisaient.
Or, il amena beaucoup de ces femmes à se convertir et il en plaça plusieurs dans
un monastère. Un matin qu'il sortait de chez une d'entre elles, il se rencontra
avec quelqu'un qui entrait pour forniquer avec elle, et qui lui donna un
soufflet en disant: « Scélérat, quand te corrigeras-tu de tes infâmes désordres?
» Et il répondit: « Crois-moi, je te rendrai un tel soufflet que je ferai
rassembler tout Alexandrie. » Et voici que presque aussitôt le diable; sous la
forme d'un Maure, lui donne un soufflet en disant : « C'est le soufflet que
t'adresse l’abbé Vitalis: » A l’instant, il est tourmenté par le démon, au point
qu'à ses cris tout le monde accourait ; cependant, il fit pénitence et fut
délivré à la prière de Vitalis.
Quand cet homme de Dieu fut arrivé à l’article de la mort, il laissa ces mots
par écrit : « Ne jugez pas avant le temps. » Or, quand toutes les femmes
déclarèrent comment il agissait, tous louaient Dieu, avec saint Jean qui disait
le premier : « J'aurais reçu moi-même le soufflet que cet autre a reçu.»
Un pauvre, en habit de pèlerin, vint demander
l’aumône à saint Jean, qui appela son
trésorier et lui dit: « Donnez-lui six pièces.
» A peine le pèlerin les eut-il reçues qu'il s'en
alla, changea d'habits et vint encore une fois demander
l’aumône à l’évêque. Celui-ci dit
à son trésorier qu'il manda : « Donnez-lui six
pièces d'or. » Et quand il les lui eut données et
que le pauvre fut éloigné, son trésorier lui dit :
« Comme vous m’en avez prié Père, cet homme,
après avoir changé d'habits, a reçu aujourd'hui
double aumône.» Or, le bienheureux Jean fit comme s'il n'en
savait rien. Une troisième fois, le pèlerin changea
encore d'habit, vint trouver saint Jean et lui demanda
l’aumône. Alors le trésorier toucha le saint pour
lui faire signe que. c'était encore le même. Jean
répondit : « Allez lui donner douze pièces, de peur
que ce ne soit mon Seigneur J.-C. qui veut m’éprouver et
savoir s'il se fatiguera plutôt de demander que moi de donner.
»
Une fois un seigneur voulait employer en achat de marchandises une somme
d'argent appartenant à l’Eglise, et le saint n'y voulait absolument pas
consentir, dans l’intention de la donner aux pauvres. Après bien des
contestations, ils se quittèrent irrités l’un contre l’autre. La neuvième heure
étant arrivée, le patriarche envoya dire à ce seigneur par son archiprêtre : «
Seigneur, le soleil va se coucher. » En entendant cela, celui-ci, ému jusqu'aux
larmes, vint le trouver pour lui faire ses excuses.
Son neveu avait reçu une grave injure d'un marchand et s'en plaignait avec
larmes au patriarche sans pouvoir se consoler. Le patriarche répondit : « Et
comment avoir eu l’audace de te contredire et d'avoir ouvert la bouche contre
toi ? Crois, mon fils, à mon indignité, crois que je lui ferai telle chose que
tout Alexandrie en sera étonnée. » En entendant ces paroles, le, neveu fut
consolé dans la pensée que son oncle ferait fouetter durement le marchand..
Jean, le voyant consolé, le serra contre son cœur en disant : Mon fils, si tu
es vraiment le neveu de mon humilité, apprête-toi à être flagellé et à souffrir
les insultes des hommes. La vraie parenté n'est pas dans le sang ni. la chair,
mais elle se reconnaît à la force du caractère. »
A l’instant, le neveu envoya chez le marchand et le tint quitte de toute amende
et compensation. Cette bonne œuvre excita l’admiration générale et-on comprit
ce qu'avait dit le saint: « Je ferai de lui telle chose que tout Alexandrie en
sera étonnée. »
Le patriarche apprit que, après le couronnement de l’empereur, c'était la
coutume que les ouvriers en monuments prissent quatre ou cinq petits morceaux de
marbre de différente couleur et vinssent trouver l’empereur en lui demandant de
quel marbre ou de quel métal Sa Majesté voulait qu'on fît son monument
funéraire. Saint Jean imita cette coutume et commanda de lui construire son
tombeau, mais il voulut qu'il restât inachevé jusqu'à sa mort; et il donna
commission à ceux qui l’approchaient dans les grandes cérémonies, des jours de
fête de lui dire : « Seigneur, votre tombeau n'est as terminé, faites-le
achever, car vous ne savez pas à quelle heure doit venir le larron. »
Ayant remarqué que le bienheureux Jean n'avait que vils lambeaux pour lit, parce
qu'il s'était dépouillé pour les, pauvres, un homme riche acheta une couverture
de grand prix et la- lui envoya. Comme il s'en était couvert la nuit, il ne put
jamais dormir en pensant que trois cents de ses seigneurs pourraient se couvrir
avec le prix qu'avait coûté cette courtepointe. Il passa la nuit entière à se
lamenter en disant : « Combien de gens qui n'ont pas soupé, combien de gens
percés par la pluie sur la place publique, combien dont les dents claquent de
froid, se sont couchés pour dormir aujourd'hui, et toi, tu dévores les gros
poissons, tu te reposes dans un beau lit avec tous tes péchés ; et tu te
réchauffes sous une couverture de trente-six pièces d'argent ! Le pécheur Jean
ne s'en couvrira plus une autre fois ! » Et, dès le matin, il la fit vendre et
en donna l’argent aux pauvres.
Le riche l’ayant su, acheta la même couverture une seconde fois, et la donna au
bienheureux Jean avec prière de ne plus la vendre à l’avenir et de la garder
pour son usage. Mais celui-ci la fit vendre de nouveau et en donna le prix à ses
seigneurs. Le riche alla encore une fois la racheter, la porta chez le
bienheureux Jean et lui, dit avec l’expression du bonheur: « Nous verrons qui se
lassera, vous de la vendre, ou moi de la racheter. » Il s'en tirait agréablement
avec le riche en disant que l'on peut, avec l’intention de faire l’aumône,
dépouiller les riches de cette manière, et ne pas pécher. C'est gagner deux fois
: la première en sauvant leurs âmes, la seconde en leur procurant par là une
large récompense.
Pour exciter à faire l’aumône, il avait la coutume de raconter que saint
Sérapion venait de donner son manteau à un pauvre quand il s'en présenta un
autre qui gelait de froid ; il lui donna encore sa tunique, puis il s'assit tout
nu en tenant le livre de l’Evangile. Quelqu'un lui demanda :
« Père, qui donc vous a dépouillé? »
« Voici, dit-il en montrant l’Évangile, celui qui
m’a dépouillé. » Ailleurs, il vit un autre
pauvre, vendit l’Evangéliaire même et en donna le
prix au pauvre. Comme on lui demandait où il en aurait un autre,
il répondit : « Voilà ce que commande
l’Évangile : « Allez; vendez tout ce que vous avez
et donnez-le aux pauvres ». J'avais l’Évangile
lui-même, je l’ai vendu, ainsi qu'il le recommandait.
»
Le bienheureux Jean fit donner cinq deniers à un mendiant qui, indigné de
n'avoir pas reçu davantage, se mit à dire du mal de lui et à l’insulter en sa
présence. Les gens du saint, témoins de cette scène, voulurent se jeter sur le
mendiant et le maltraiter; le bienheureux Jean s'y opposa absolument. « Laissez,
dit-il, mes frères, laissez-le me maudire. Voici que j'ai soixante ans pendant
lesquels j'ai outragé J.-C. par mes œuvres, et je ne pourrais pas supporter une
injure de cet homme!» Il fit apporter sa bourse devant lui pour lui laisser
prendre ce qu'il voulait.
Après la lecture de l’Évangile, le peuple sortait de l’église, et restait dehors
à dire des paroles oiseuses ; une fois, après l’évangile, le Patriarche sortit
et s'assit au milieu de la foule. Tout le monde en fut surpris: « Mes enfants,
dit-il alors, où sont les brebis, là est le pasteur, ou bien entrez donc et
j'entrerai avec vous, ou bien demeurez ici et j'y resterai aussi. » Il fit cela
une ou deux fois, et il apprit ainsi au peuple à rester dans l’église.
Un jeune, homme avait enlevé une religieuse et les clercs blâmaient cette action
devant le bienheureux Jean, en disant qu'il méritait d'être excommunié parce
qu'il perdait deux âmes, la sienne et celle de la religieuse. Le bienheureux
Jean les calma en disant : « Ce n'est pas cela, mes enfants, ce n'est pas cela.
Permettez que je vous montre que vous commettez, vous, deux péchés ; le premier,
en allant contre le précepte du Seigneur qui dit : « Ne jugez point et vous ne
serez pas jugés» : le second, parce que vous n'êtes pas certains s'ils
continuent de pécher encore aujourd'hui et s'ils ne se repentent point. »
Le bienheureux Jean, dans ses prières et dans ses extases, fut entendu en
discussion avec Dieu et disant ces paroles : « Oui, oui, bon Jésus, nous verrons
qui l’emportera de moi qui donnerai ou de vous qui me fournissez de quoi donner.
» Saisi par la fièvre et se voyant près de mourir, il dit : « Je vous remercié,
ô mon Dieu, d'avoir exaucé ma misère qui priait votre bonté qu'on ne trouvât
qu'une seule obole à ma mort. Je veux qu'on la donne aux pauvres. » On plaça son
corps vénérable dans un sépulcre où avaient été inhumés les corps de deux
évêques, et ces corps se reculèrent miraculeusement pour laisser la place du
milieu d'eux au bienheureux Jean.
Quelques jours avant sa mort, une femme, qui avait commis un péché énorme,
n'osait s'en confesser à personne : saint Jean lui dit qu'au moins, elle
l’écrivît (car elle savait écrire), lui apportât le pli scellé, et qu'il
prierait pour elle. Elle y consentit, et après avoir écrit son péché, elle le
scella avec soin et le remit à saint Jean. Mais peu de jours après, saint Jean
tomba malade et passa au Seigneur. Aussitôt que la femme apprit sa mort, elle se
crut déshonorée et perdue, dans la conviction qu'il avait confié son écrit à
quelqu'un et qu'il était passé entre les mains d'un tiers. Elle va au tombeau de
saint Jean et là elle répand un torrent de larmes en criant: « Hélas! Hélas ! en
pensant éviter la confusion, je suis devenue une confusion à l’esprit de tous.»
Or, comme elle pleurait très amèrement et qu'elle priait saint Jean de lui
indiquer où il avait déposé son écrit, voilà que saint Jean sortit en habits
pontificaux de, son cercueil, ayant à ses côtés les deux évêques qui reposaient
avec lui, et qui dit à la femme: « Pourquoi nous importuner de la sorte et
pourquoi ne pas nous laisser en repos moi et les saints qui sont avec moi ?
Voici que nos ornements sont tout mouillés de tes larmes. » Et il lui remit son
écrit scellé comme il était précédemment, en lui disant : « Vois ce sceau, ouvre
ton écrit et lis. » En l’ouvrant, elle trouva son péché entièrement effacé ; et
elle lut ces mots écrits à la place : « A cause de Jean, mon serviteur, ton
péché est effacé. »
Ainsi elle remercia beaucoup Dieu; et le bienheureux Jean rentra dans son
tombeau avec les autres évêques. Il mourut environ vers l’an du Seigneur 605, au
temps de l’empereur Phocas.
LA CONVERSION DE SAINT PAUL, APÔTRE
La conversion de saint Paul eut lieu l’année même que J.-C fut crucifié et que
saint Etienne fut lapidé, non pas dans l’année, selon la manière ordinaire de
compter, mais dans l’intervalle d'une année; car J.-C. fut crucifié le 8 avant
les calendes d'avril (25 mars), saint Étienne fut lapidé le 3 août de la même
année et saint Paul fut converti le 8 avant les calendes de février (25
janvier).
Maintenant pourquoi célèbre-t-on sa conversion plutôt que celle des autres
saints : on en assigne ordinairement trois raisons. La première pour l’exemple ;
afin que personne, quelque grand pécheur qu'il soit, ne désespère de son pardon,
quand il verra celui qui a été si coupable dans sa faute, devenir dans la suite
si grand par la grâce. La seconde pour la joie; car autant l’Église à ressenti
de tristesse à cause de sa persécution, autant elle reçoit d'allégresse à cause
de sa conversion. La troisième pour le miracle que le Seigneur manifesta en lui;
quand du plus barbare persécuteur il fit le plus fidèle prédicateur. En effet,
sa conversion fut miraculeuse du côté de celui qui l’a faite, du côté de ce qui
l’y a disposé, et du côté de celui qui en est le sujet.
Celui qui fit cette conversion, c'est J.-C. ; en cela il montra: 1° son
admirable puissance, quand il lui dit: « Il vous est dur de regimber contre
l’aiguillon; » et quand il le changea si subitement, ce qui lui fit alors
répondre: «Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » Sur ces paroles saint
Augustin s'écrie : «L'agneau tué par les loups a changé le loup en agneau, déjà
il se prépare à obéir, celui qui auparavant était rempli de la fureur de
persécuter; » 2° il manifesta en cela son admirable sagesse ; car il abattit
l’enflure de son orgueil, en lui inspirant les bassesses de l’humilité, mais non
les splendeurs de la majesté. « C'est moi, dit-il qui suis ce Jésus de Nazareth
que tu persécutés. » La glose ajoute : « Il ne dit pas qu'il est Dieu, ou même
le Fils de Dieu, mais : accepte les bassesses de mon humilité et dépouille-toi
des écailles dont te couvre ton orgueil. » 3° Il lui témoigne une clémence
extraordinaire; ce qui est évident puisque, au moment où Paul était dans l’acte
et dans la volonté de persécuter, Dieu opère sa conversion.
En effet, quoique avec une affection désordonnée; puisqu'il ne respirait que
menaces et carnage, quoique se livrant à des essais criminels, puisqu'il vint
trouver le grand' prêtre, comme s'il s'immisçait de lui-même en cela, quoique
dans le fait même d'un acte coupable, puisqu'il allait chercher les prisonniers
pour les amener à Jérusalem, et qu'ainsi le but de sa démarche fut détestable,
cependant ce pécheur-là même est converti par la divine miséricorde.
Secondement, cette conversion fut miraculeuse du côté de ce qui l’y disposa,
savoir, la lumière. En effet, cette lumière fut subite, immense, et venant du
ciel : « Et il fut tout d'un coup environné d'une lumière qui venait du ciel, »
dit l’Ecriture (Actes, IX). Car Paul avait en lui trois vices : le premier,
c'était l’audace; ces paroles des Actes en font foi : « Il vint trouver le grand
prêtre » et la glose porte: « Personne ne l’y avait engagé, c'est de lui-même,
c'est son zèle qui le pousse. » Le second, c'est l’orgueil ; et on en a la
preuve par ces paroles: « Il ne respirait que menaces et carnage. » Le
troisième, c'était l’intelligence charnelle qu'il avait de la loi. Ce qui fait
dire à la glose sur ces paroles : « Je suis Jésus. Je suis le Dieu du ciel ;
c'est ce Dieu qui te parle, ce Dieu que tu crois, comme les juifs, avoir éprouvé
la mort. » Donc cette lumière divine fut subite, pour frapper d'épouvante cet
audacieux; elle fut immense, pour abîmer ce hautain, ce superbe, dans les
profondeurs de l’humilité : elle vint du ciel pour rendre céleste cette
intelligence charnelle. Ou bien encore, trois moyens disposèrent ce prodige : 1°
la voix qui appelle; 2° la lumière qui brille et 3° la force toute puissante.
Troisièmement, cette conversion fut miraculeuse du côté de celui qui en est le
sujet, c'est-à-dire, du côté de Paul lui-même qui fut converti.
Dans sa personne, il y eut trois miracles: opérés
extérieurement son renversement, et son aveuglement, et son
jeûne de: trois jours, car il est renversé, pour
être relevé de cet état d'infirmité
où il gisait. Saint Augustin dit : « Paul fut
renversé pour être aveugle; il fut aveuglé pour
être changé ,il fut changé pour être
envoyé ; il fut envoyé pour que la vérité
se fît jour.»
Le même père dit encore : « Le cruel fut écrasé et devint croyant ; le loup fut
abattu et il se releva agneau; le persécuteur fut renversé et il devint
prédicateur; le fils de perdition fut brisé et il est changé en un vase
d'élection. Il est aveuglé pour être éclairé, dans son intelligence pleine de
ténèbres. » Aussi est-il dit que, pendant ces trois jours, il resta aveugle,
parce qu'il fut instruit de l’Evangile.
En effet il n'a pas reçu l’Evangile de la bouche d'un
homme, ni par le moyen de l’homme; il l’assure
lui-même; mais il l’a reçu de J.-C. même qui
le lui révéla. Augustin dit ailleurs : « Paul, je
te proclame le véritable athlète de J.-C. qui l’a
instruit, qui l'a oint de sa substance avec lequel il a
été crucifié; et qui se glorifie en lui. II eut sa
chair meurtrie, pour que cette même chair fût
disposée à embrasser les généreux desseins:
En effet, dans la suite, son corps fut parfaitement apte à
toutes sortes de bonnes œuvres; car il savait vivre et dans la
pénurie et dans, l’abondance; il avait
éprouvé de tout, et il supportait volontiers toutes les
adversités. Saint Chrysostome dit: « Il regardait comme
des moucherons les tyrans et les peuples qui ne respiraient. que la
fureur; la mort, les tourments, et des milliers de supplices, il les
prenait pour jeux d'enfants.
Il les accueillait de son plein gré, et il retirait plus de
gloire des chaînes dont il était lié, que s'il
eût été couronné de précieux
diadèmes. Il recevait les blessures avec plus de bonne
grâce q