Jacques de Voragine
La Légende Dorée
DEUXIEME PARTIE DE 4
51-SAINT BENOÎT
56-RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR
57-SAINT SECOND
58-SAINTE MARIE L'EGYPTIENNE
69-L'INVENTION DE LA SAINTE CROIX
73-ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
80-SAINT PIERRE, ET SAINT MARCELLIN
81-SAINT PRIME ET SAINT FÉLICIEN
83-SAINT VITUS ET SAINT MODESTE
84-SAINT CYR ET SAINTE JULITTE
86-SAINT GERVAIS ET SAINT PROTAIS
87-NATIVITÉ DE SAINT JEAN-BAPTISTE
100-SAINT JACQUES LE MAJEUR
(51) SAINT BENOÎT
Benoît est ainsi nommé ou parce qu'il a bénit
beaucoup, ou parce qu'il a reçu en cette vie beaucoup de
bénédictions, ou parce que tous le bénissaient, ou
bien parce qu'il a mérité la bénédiction
éternelle. Sa vie fut écrite par saint Grégoire.
Benoît était originaire de la province de Nurcie. Ayant
été placé à Rome pour faire ses
études, tout jeune encore, il abandonna les lettres et
résolut de s'en aller au désert. Sa nourrice, qui le
chérissait avec une grande tendresse, le suivit jusqu'en un lieu
qu'on nomme OEside, où elle demanda à emprunter un crible
pour nettoyer du froment, mais en le mettant sans précaution sur
une table, le crible tomba et fut cassé en deux. Saint
Benoît la voyant pleurer prit les deux parties du crible et se
levant, après une prière, il les trouva solidement
réunies.
Peu de temps après, il quitta à la dérobée
sa, nourrice et vint en un endroit où il resta trois ans inconnu
aux hommes, à l’exception d'un moine appelé Romain,
dont les soins assidus lui assuraient le nécessaire. Or, comme
de l’antre où Benoît restait, jusqu'au
monastère de Romain il n'y avait pas de chemin, celui-ci liait
le pain au bout d'une très longue corde et c'est ainsi qu'il
avait coutume de le faire passer. A cette corde, il attacha aussi une
sonnette, afin que, averti par le son, l’homme de Dieu sût
quand Romain lui apportait du pain et pût sortir pour le prendre.
Mais l’antique ennemi de l’homme jaloux de la
charité du premier et de la manière dont le second se
sustentait, jeta une pierre et cassa la sonnette : cela toutefois
n'empêcha pas Romain de servir Benoît. Après quoi le
Seigneur apparut dans une vision à un prêtre qui se
préparait à manger le jour de la solennité de
Pâques, et lui dit : « Tu te prépares des friandises
et mon serviteur meurt de faim en tel lieu.» Le prêtre se
leva incontinent, et étant parvenu à trouver Benoît
après de grandes difficultés : « Levez-vous, lui
dit-il, et prenons de la nourriture, parce que c'est aujourd'hui la
Pâque du Seigneur.» Benoît lui répondit :
« Je vois bien qu'il est Pâques, puisque j'ai
l’avantage de vous voir. » Placé en effet loin des
hommes, il ne savait pas que ce jour fût celui de la
solennité de Pâques. Le prêtre lui dit :
«Vraiment c'est aujourd'hui le jour de la résurrection de
N.-S. : aussi ne, convient-il pas que vous fassiez abstinence; c'est
pour cela que je vous ai été envoyé. » Et
après avoir béni Dieu, ils prirent de la
nourriture. —
Un jour un oiseau noir, nommé merle, se mit à voler d'une
manière importune autour de la figure de Benoît, de sorte
que le saint aurait pu le saisir avec la main; mais il fit le signe de
la croix et l’oiseau se retira. Bientôt après, le
diable lui ramena devant les yeux de l’esprit une femme qu'il
avait vue autrefois, et il alluma dans son cœur une. telle passion
pour cette personne, que, vaincu par la volupté, il était
près de quitter le désert. Mais rendu subitement à
lui-même par la grâce divine, il quitta ses
vêtements, et se roula sur les épines et les ronces
éparses çà et là, avec tant de violence que
son corps en fut tout meurtri, il guérit ainsi par les plaies de
sa chair les plaies de sa pensée : il vainquit le
péché! en déplaçant l’incendie. A
dater de ce moment aucune tentation ne s'éleva. en son corps.
Sa renommée avait grandi; l’abbé d'un
monastère étant mort, toute la communauté vint le
trouver et lui demander de la gouverner. Il refusa longtemps, et dit
d'avance aux moines que leurs mœurs ne s'accordaient point avec les
siennes; enfin il fut forcé de donner son consentement. Mais
comme il commandait que la règle fût observée selon
toute sa rigueur dans le cloître, les moines se reprochaient
l’un à l’autre de l’avoir demandé pour
leur chef, car leur irrégularité blessait l’amour
qu'il avait pour le devoir.
Quand ils s'aperçurent qu'avec lui il ne leur était plus
possible. de faire le mal et que c'était chose pénible de
rompre leurs habitudes, ils mêlèrent du poison avec son
vin et le lui servirent à table. Mais Benoît fit le signe
de la croix, ce qui brisa le verre comme par un coup de pierre. Il
comprit. donc qu'il y avait là une boisson de mort, puisqu'elle
n'avait pu recevoir le signe de la vie; il se leva aussitôt et il
dit avec calme : « Que le Dieu tout-puissant ait pitié de
vous, mes frères; ne vous ai-je pas dit que vos mœurs et les
miennes ne s'accordaient pas? »
Il revint alors à la solitude qu'il avait quittée; et
où ses miracles qui se multipliaient tous les jours le rendirent
célèbre. Une foule de personnes étant venues
à lui, il bâtit douze monastères. En l’un
d'eux, il y avait un moine qui ne pouvait pas vaquer longtemps à
la prière, mais pendant que les autres étaient à
l’oraison, il allait dehors et se livrait à des
distractions terrestres et futiles. L'abbé de ce
monastère en ayant instruit saint Benoît, celui-ci
s'empressa de venir; il vit qu'un petit enfant noir tirait dehors, par
le bord de son habit, ce moine qui ne pouvait pas rester à la
prière ; et il dit à l’abbé du
monastère et au moine saint Maur : « Est-ce que vous ne
voyez pas quel est celui qui le tire ? » Et comme ils
répondaient : « Non; » il dit : « Prions pour
que vous le voyiez aussi. » Et pendant qu'ils priaient, saint
Maur vit, mais l’abbé ne put voir. Un autre jour donc,
après la prière, l’homme de Dieu rencontra le moine
dehors, et le frappa avec une verge à cause de son aveuglement;
depuis ce temps, il resta à la prière, sans plus sortir.
Ce fut ainsi que l’antique ennemi de l’homme n'osa plus
maîtriser les pensées du moine, comme s'il eût
reçu lui-même les coups.
— De ces monastères il y en avait. trois
élevés sur les rochers d'une montagne, et c'était
avec un grand labeur qu'on tirait l’eau d'en bas : comme les
frères priaient souvent l’homme de Dieu de changer les
monastères de lieu, une nuit il alla avec un enfant au haut de
la montagne où, après avoir prié longtemps, il mit
trois pierres en cet endroit pour servir de signe. Rentré le
matin à la maison, les frères vinrent le trouver pour la
même causé et il leur dit : « Allez creuser au
milieu de la roche sur laquelle vous trouverez trois pierres, car le
Seigneur peut vous en faire jaillir de l’eau: » Ils y
allèrent et ils trouvèrent cette roche déjà
couverte de gouttes; ils y creusèrent un trou et bientôt
ils le virent plein d'eau : elle coule encore jusqu'à
présent en assez grande quantité pour descendre du sommet
de la montagne jusqu'en bas.
— Une fois, un homme coupait des ronces avec une faux autour du
monastère de l’homme de Dieu; or, le fer sauta du manche
et tomba dans un lac profond; et comme cet homme s'en tourmentait fort,
saint Benoît mit le manche sur le lac et un instant après
le fer vint nager vers son manche.
— Un jeune moine appelé Placide, en allant puiser de
l’eau, tomba dans le fleuve; bientôt l’eau
l’emporta et l’entraîna loin de ta terre presque
à la distance du jet d'une flèche. Or, l’homme de
Dieu qui était assis dans sa cellule vit cela en esprit tout
aussitôt; il appela Maur, lui raconta l’accident
arrivé à cet enfant et lui commanda d'aller le sauver.
Après avoir reçu la bénédiction du saint,
Maur, s'empressa d'y aller, et pensant qu'il marchait sur la terre, il
vint sur l’eau jusqu'auprès de l’enfant qu'il tira
en le prenant par les cheveux : puis il revint rapporter à
l’homme de Dieu ce qui lui était arrivé; mais le
saint l’attribua non pas à ses mérites, mais
à l’obéissance. de Maur.
— Un prêtre du nom de Florent, envieux du saint,
conçut une telle aversion contre lui qu'il envoya à
l’homme de Dieu un pain empoisonné pour du pain
bénit. Le saint le reçut avec reconnaissance, et le jeta
au corbeau qui avait coutume de recevoir du pain de ses mains, en lui
disant : « Au nom de J.-C., prends ce pain et jette-le en tel
endroit que homme vivant ne le puisse prendre. » Alors le corbeau
ouvrit le bec, étendit les ailes, se mit à courir autour
du pain et à croasser avec force, comme s'il eût voulu
dire qu'il voulait bien obéir, mais que cependant il ne pouvait
faire ce qui lui était commandé. Le saint lui commanda
à diverses reprises en disant : « Prends, prends, n'aie
pas peur, et jette-le, ainsi que j'ai dit. » Enfin le corbeau
prit le pain, ne revint que trois jours après et reçut de
la main de Benoît sa ration accoutumée. Florent, voyant
donc qu'il ne pouvait pas tuer le corps de son maître;
résolut de tuer les âmes des religieux : il fit alors
folâtrer et chanter sept jeunes filles toutes nues dans le jardin
du monastère, afin d'exciter les moines à la luxure. Le
saint ayant vu cela de sa cellule et craignant que ses disciples ne
tombassent dans le péché, céda la place a
l’envieux et prit quelques frères avec lesquels il alla
habiter ailleurs. Mais Florent, qui se trouvait sur une terrasse, le
voyant s'en .aller, en conçut de la joie, lorsque tout à
coup la terrasse s'affaissa et le tua à l’instant. Alors.
Maur courut dire à l’homme de Dieu : « Revenez,
parce que celui qui vous persécutait est tué.
Aussitôt qu'il eut entendu cela, le saint poussa de grands
gémissements, soit à cause de la mort de son ennemi, soit
parce que son disciple s'en était réjoui. Il lui infligea
une pénitence de ce qu'en lui annonçant; un pareil
malheur, il avait eu la présomption de se réjouir de la,
mort d'un méchant. Quant à Benoît, il
n'évita pas l’ennemi en changeant le lieu de sa demeure :
car il vint au mont Cassin, et du temple d'Apollon qui s'y trouvait, il
fit un oratoire en l’honneur de saint Jean-Baptiste ; et
convertit de l’idolâtrie tout le peuple d'alentour. Mais
l’antique ennemi, supportant cela avec peine, lui apparaissait
visiblement sous une forme hideuse; sa bouche et ses yeux paraissaient
jeter des flammes; il l’insultait en disant :
«Benoît, Benoît, » mais comme le saint ne lui
répondait rien, au lieu de Benoît, Benoit; il disait :
« Maudit, maudit, pourquoi me persécutes-tu? »
— Un jour les frères voulaient élever une pierre
qui était par terre pour la mettre en œuvre, mais ils ne
pouvaient y parvenir. Des hommes en grand nombre qui étaient
là ne pouvaient non plus la soulever, quand l’homme de
Dieu arrivant, donna sa bénédiction et la pierre fut,
élevée avec la plus grande célérité;
ce qui fit juger que le diable était assis dessus et
empêchait de la mouvoir. Quand la muraille eut atteint une
certaine hauteur, le démon apparut à l’homme de
Dieu et lui fit signe d'aller trouver les frères :
aussitôt il leur envoya dire par un exprès : « Mes
frères, prenez garde à vous, parce que le malin esprit
vient vers vous. » A peine le messager, eut-il fini de parler que
le démon fait tomber la muraille dont la chute écrasa un
jeune religieux. Mais l’homme de Dieu fit apporter le mort tout
brisé en un sac, le ressuscita par une prière et le
renvoya à son travail.
— Un laïc, homme d'honnête vie, avait coutume, chaque
année, de venir à jeun visiter saint Benoît. Un
jour qu'il. y venait, s'adjoignit à lui un autre personnage,
chargé de vivres, pour son voyage : or, comme il se faisait
tard, ce dernier dit : « Frère, venez et mangeons pour que
nous ne soyons pas fatigués en chemin. » Sur sa
réponse qu'il ne goûterait à aucune nourriture en
route, l’autre se tut pour l’heure; peu de temps
après, il lui fit encore la même invitation, mais le
laïc ne voulut pas céder. Enfin une heure entière
s'étant écoulée, dans la fatigue du voyage, ils
arrivèrent à un pré avec une fontaine, et
où l’on pouvait se reposer et se rafraîchir. Alors
le voyageur en lui montrant ce lieu le pria de s'y arrêter un
instant pour manger, Ces paroles ayant flatté les oreilles du
laïc et le lieu ayant charmé ses yeux, il consentit.
Lorsqu'il fut arrivé auprès de saint Benoît,
l’homme de Dieu lui dit : « Frère, voici que le
malin n'a pas pu vous persuader une première fois, ni une
seconde fois, mais la troisième il l’a emporté.
» Alors le laïc se jeta à ses pieds et pleura sa
faute. —
— Totila, roi des Goths, voulant éprouver si l’homme
de Dieu avait l’esprit de prophétie, donna à un de
ses gardés ses vêtements royaux et l’envoya au
monastère avec tout l’appareil d'un souverain. Quand
Benoît le vit venir, il dit: « Otez, mon fils, ôtez :
ce que vous portez n'est pas à vous. » Celui-ci se jeta
à l’instant à terre, et il eut une grande frayeur
d'avoir osé vouloir se jouer d'un si, grand homme.
— Un clerc, tourmenté par le diable, fut amené
à Benoît pour en recevoir guérison, et quand le
diable eut été chassé de son corps, Benoît
dit : « Allez et dorénavant ne mangez pas de viande, et
n'approchez pas des saints ordres : car le jour où vous aurez la
présomption de les recevoir, vous appartiendrez au démon.
» Le clerc garda cette recommandation un certain temps;
mais voyant que l’époque approchait de passer des ordres
mineurs aux ordres sacrés, il ne tint pas compte des paroles du
saint, comme si un long espace de temps les lui eût fait oublier,
et reçut l’ordre sacré. Mais aussitôt le
diable, qui l’avait quitté, s'empara de lui et ne cessa de
le tourmenter jusqu'à ce qu'il lui eût fait rendre
l’âme.
Un homme envoya, par un enfant, à saint Benoît, deux
flacons de vin; or, l’enfant en cacha un dans le chemin et porta
l’autre; l’homme de Dieu reçut avec reconnaissance
cet unique flacon et donna cet avis à l’enfant lors de son
départ : « Mon fils, garde-toi de boire de ce flacon que
tu as. caché; mais incline-le avec précaution et regarde
ce qu'il contient. » Celui-ci se retira tout confus : en
revenant, il voulut s'assurer de ce que le saint lui avait dit; et
quand il eut incliné le flacon, aussitôt il en sortit un
serpent.
— Une fois, l’homme de Dieu soupait alors qu'il faisait
nuit; un moine, fils d'un avocat, l’assistait en tenant une
lampe, et par esprit d'orgueil se mit à penser à part soi
: « Quel est cet homme pendant le repas duquel j'assiste, auquel
je tiens une lampe, que je suis réduit à servir? Qui
suis-je moi pour que je sois son serviteur? » Aussitôt
l’homme de Dieu lui dit : « Fais le signe de la croix sur
ton cœur, mon frère, fais le signe de croix sur ton cœur;
qu'as-tu à dire? » Et il appela les frères, leur
dit de prendre la lampé de ses mains ; pour lui, il le fit aller
au monastère et lui commanda de rester en repos.
— Un Goth appelé Zalla, hérétique arien du
temps du roi Totila, exerça avec fureur des actes atroces de
cruauté contre les personnes religieuses appartenant à la
foi catholique; tout clerc ou tout moine qui venait en sa
présence, ne sortait pas de ses mains la vie sauve. Un jour,
poussé par l’esprit d'avarice et ne pensant que rapine, ce
roi faisait endurer à un habitant de la campagne des tourments
cruels, et lui infligeait différentes torturés; vaincu
par la douleur, le paysan déclara avoir mis sa personne et ses
biens sous la protection du serviteur de Dieu, Benoît. Le
bourreau le crut et cessa de tourmenter le patient qui revint à
la vie. Mais en cessant de le tourmenter, Zallalui fit lier les bras
avec de fortes courroies, et le fit marcher en avant de son cheval pour
qu'il lui montrât ce Benoît qui avait reçu son bien.
Le paysan marcha donc devant lui, les bras liés, et le mena au
monastère du saint homme qu'il trouva seul assis à la
porte de sa cellule et faisant une lecture. Le paysan, dit à
Zalla qui le suivait par derrière et qui le tourmentait :
« Voici celui dont je vous ai parlé, le Père
Benoît. » Zalla; l’esprit échauffé, le
regarda avec un air méchant et croyant agi avec lui comme avec
les autres, il se mit à crier de toutes ses forces en disant :
« Lève-toi, lève-toi; rends les biens de ce rustaud
: rends ce que tu as pris. » A cette voix, l’homme de Dieu
leva vite les yeux, cessa de lire, puis jeta un coup d'œil sur Zalla
et sur le paysan qu'il remarqua être tenu par des liens.
Ayant tourné les yeux vers les bras de cet homme, les courroies
qui le liaient se détachèrent miraculeusement avec une
telle vitesse que personne, tout habile qu'il eût
été, n'eût pu le faire en si peu de temps. Le
captif ayant été soudain mis en liberté, Zalla,
effrayé d'un pareil trait de puissance, se jeta contre terre et
baissant sa tête cruelle jusqu'aux pieds du saint, il se
recommanda à ses prières. Quant au saint homme, il ne se
leva pas, il n'interrompit point sa lecture mais il appela les
frères auxquels il enjoignit d'introduire Zalla dans la maison
pour y recevoir la bénédiction. A son retour, il
l’avertit de ne plus se livrer à de pareils excès
de cruauté. Zalla prit une réfection, s'en alla, et ne
s'avisa plus de réclamer rien du paysan que l’homme de
Dieu avait délié non pas avec les mains, mais de son
regard.
— A une époque, la famine exerçait ses ravages sur
le pays de la Campanie. On était en proie à la disette et
déjà au monastère de saint Benoît le
blé manquait ; presque tous les pains avaient été
mangés, de sorte qu'il n'y en avait plus que cinq pour la
collation des frères. Le vénérable abbé,
qui les voyait tous consternés, s'attacha à les reprendre
avec modération de leur pusillanimité, et à les
encourager peu à peu par des promesses, en disant : «
Pourquoi donc votre esprit est-il dans la tristesse de ce qu'il n'y a
pas de pain? Aujourd'hui, Il est vrai, il est en petite
quantité, mais demain, il y en aura en abondance. » Or, le
jour suivant, on trouva devant la porte du couvent deux cents boisseaux
de farine dans des sacs que le Dieu tout puissant avait envoyés
sans qu'on sache encore à présent par quels moyens. A
cette vue, les frères rendirent grâces à Dieu et
apprirent qu'il ne fallait s'inquiéter ni de l’abondance
ni de la disette.
— On lit encore, qu'un homme avait un fils attaqué d'un
éléphantiasis * en sorte que déjà ses
cheveux tombaient, sa peau s'enflait et il n'était plus possible
de cacher la sanie qui allait en augmentant. Le père
l’envoya à Benoît qui lui rendit, subitement sa
santé première. Ils en témoignèrent de
grandes grâces à Dieu et dans la suite l’enfant
persévéra dans de bonnes œuvres, et mourut heureusement
dans le Seigneur.
— Lé saint avait envoyé un certain nombre de
frères en un endroit pour y élever un monastère,
et les prévint que tel jour il viendrait les voir pour leur
donner le plan des constructions. Or, la nuit qui
précédait le jour indiqué, il apparut en songe
à un moine qu'il avait mis à la tête de
l’œuvre et à son prévost, et leur désigna
en détail chacun des endroits où ils devaient
bâtira Mais comme ils n'ajoutaient pas foi à la vision
qu'ils avaient eue et qu'ils attendaient le saint, à la fin ils
retournèrent le trouver et lui dirent: « Père, nous
attendions que vous viendriez comme vous l’aviez promis, et vous
n'êtes pas venu. » Il leur dit : « Frères,
pourquoi dire cela? Ne vous ai-je point apparu et ne vous ai-je, pas
désigné chaque endroit? Allez et disposez tout ainsi que
vous l’avez vu. »
* Maladie qui rend la peau rugueuse comme celle de l’éléphant.
— Non loin du monastère de Benoît, vivaient deux
religieuses de noble lignée, qui ne contenaient pas leur langue
par leurs propos indiscrets, elles portaient souvent à la
colère leur supérieur : celui-ci en informa l’homme
de Dieu qui fit donner cet avis aux religieuses : «
Réprimez votre langue, autrement je vous excommunierai
(excommunication qu'il ne lança pas par ces paroles, mais dont
il les menaça). Ces religieuses ne changèrent point et
moururent quelques jours après, elles furent ensevelies dans
l’église. Mais pendant la messe et quand le diacre dit
comme de coutume : « Que celui qui n'est pas de la communion
sorte dehors» la nourrice de ces religieuses, qui toujours
offrait l’oblation pour elles, les vit sortir de leurs tombes, et
sortir de l’église : ceci ayant été
rapporté à Benoît, le saint donna de ses propres
mains une offrande en disant : « Allez et présentez cette
offrande pour elles, et elles ne seront plus excommuniées
désormais. » Ce qui ayant été
exécuté, lorsque le diacre chantait la formule
d'ordinaire, on ne les vit plus quitter l’église.
— Un moine était sorti pour visiter ses parents sans avoir
la bénédiction, et le jour qu'il arriva chez eux, il
mourut. Quand il fut enterré, la terre le rejeta une
première et une deuxième fois. Ses parents vinrent
trouver saint Benoît et le prièrent de lui donner sa
bénédiction. Il prit alors le corps de N. S. et dit :
« Allez poser ceci sur la poitrine du mort et ensevelissez-le
ainsi. » On le fit et la terre garda le corps ainsi enseveli et
ne le rejeta plus.
— Un moine, qui ne voulait pas rester dans le
monastère, insista tant auprès de l’homme de Dieu
que celui-ci, tout contrarié, lui permit de s'en aller. Mais il
ne fut pas plutôt hors du cloître qu'il rencontra en son
chemin un dragon, la gueule ouverte. Dans l’intention de s'en
garer, il se mit à crier : « Accourez, accourez, il y a un
rayon ; il me veut dévorer. » Les frères
accoururent, mais ne trouvèrent point de dragon,; alors ils
ramenèrent au monastère le moine tout tremblant et
ébranlé. Il promit à (instant que jamais il ne
sortirait du moustier.
— Une famine extraordinaire ravageait tout le pays et
l’homme de Dieu avait donné aux pauvres tout ce qu'il
avait pu trouver; en sorte qu'il ne restait, dans le monastère,
qu'un peu d'huile dans un vase de verre; il commanda alors au
célérier de donner ce peu d'huile à un pauvre. Le
célérier entendit bien ce que saint Benoit lui
commandait, mais il se décida à faire fi de ses ordres,
parce qu'il ne restait plus d'huile pour les frères. Dès
que l’homme de Dieu s'en aperçut, il commanda de jeter le
vase de verre avec l’huile par la fenêtre afin qu'il ne
restât rien dans le monastère contre
l’obéissance. On jeta donc le vase qui tomba sur des blocs
de pierres, sans que ce vase fût brisé, ni l’huile
répandue; alors le saint le fit ramasser et donner en entier au
pauvre. Puis il reprocha au moine sa désobéissance et sa
défiance ; il se mit ensuite en prières: aussitôt
un grand tonneau qui se trouvait là se remplit d'huile ; elle
montait en si grande abondance qu'elle paraissait sourdre du
pavé.
—Une fois il était descendu pour, faire visite à sa
sœur, et comme il était resté jusqu'à
l’heure du souper, elle le pria de passer la nuit chez elle :
comme il n'y voulait pas consentir, elle s'inclina, appuya la
tête sur ses mains pour prier le Seigneur et quand elle se,
releva, il se fit de si grands éclairs et du tonnerre si
violent, la pluie tomba avec tant d'abondance, qu'il. n'eût su
où poser les pieds, quoique un instant auparavant le ciel
fût parfaitement serein. Or, en répandant un torrent de
larmes, elle avait fait changer la sérénité de
l’air, et attiré la pluie L'homme de Dieu tout
contristé lui dit : « Que le Dieu tout puissant vous le
pardonne, ma sœur; qu'est-ce que vous avez fait? » Elle lui
répondit : « Je vous ai prié et vous n’avez
pas voulu m’écouter; j’ai prié le Seigneur et
il m’a bien entendue. Sortez maintenant, si vous le pouvez.
» Et il en advint ainsi pour qu'ils pussent passer la nuit toute
entière en s'édifiant mutuellement dans de saints
entretiens. Trois jours après qu'il fut revenu au
monastère, en levant. les yeux, il vit l’âme de sa
sœur, sous la forme d'une colombe qui pénétrait
jusqu'aux profondeurs du ciel: et bientôt il fit porter son corps
au. monastère où il fut inhumé dans un tombeau
qu'il avait fait préparer pour lui.
— Une nuit que le serviteur de Dieu regardait par une
fenêtre et priait Dieu, il vit se répandre en l’air
une lumière qui dissipa toutes les ténèbres de la
nuit. Or, à l’instant tout l’univers s'offrit
à ses yeux comme s'il eût été
rassemblé sous un rayon de soleil et il vit l’âme de
saint Germain, évêque de Capoue, portée au ciel :
dans la, suite il put s'assurer évidemment que c'était
l’heure à laquelle elle, quitta le corps du prélat.
L'année même de sa mort, il en prédit le jour
à ses frères : et avant le sixième qui
précéda son trépas, il fit ouvrir son
sépulcre. Bientôt il fut saisi de la fièvre, et
comme la faiblesse augmentait à chaque instant, le
sixième jour, il se fit porter à l’oratoire,
où il se prépara à la mort par la réception
du corps et du sang de N. S.; alors, soutenant ses membres
défaillants sur les mains des frères, il se tint debout,
les yeux élevés vers le ciel et rendit son dernier soupir
en priant.
Le jour même que l’homme de Dieu passa de cette vie au
ciel, deux frères, dont un était dans sa cellule, et
l’autre fort éloigné, eurent la même
révélation : ils virent une traînée de
lumière, ornée de tapis et resplendissante d'une
quantité innombrable de lampes, qui, partant de la cellule de
saint Benoît, se dirigeait vers le ciel du côté de
l’orient. L'un d'eux demanda à un personnage
vénérable qui parut tout brillant sur cette trace, ce que
c'était que ce chemin qu'ils voyaient, car ils ne le savaient
pas, et il leur fut dit : «Voilà le chemin par lequel
Benoît, l’homme chéri de Dieu, monte au ciel.
» II fut inhumé dans l’oratoire de saint
Jean-Baptiste qu'il avait construit lui-même sur un autel
dédié à Apollon et qu'il avait renversé. Il
vécut vers l’an du Seigneur 518, au temps de Justin
l’ancien.
(52) SAINT PATRICE *
Patrice, qui vécut vers l’an du Seigneur 280,
prêchait la passion, de J.-C. au roi des Scots, et comme, debout
devant ce prince, il s'appuyait sur le bourdon qu'il tenait à la
main et qu'il avait mis par hasard sur le pied du roi, il l’en
perça avec la pointe. Or, le roi croyant que le saint
évêque faisait cela volontairement et qu'il ne pouvait
autrement recevoir la foi de J.-C. s'il ne souffrait ainsi, il supporta
cela patiemment. Enfin le saint, s'en apercevant, en fut dans la
stupeur, et par ses prières, il guérit le roi et obtint
qu'aucun animal venimeux ne put vivre dans son pays.
Ce ne fut pas la seule chose qu'il obtint; il y a plus : on
prétend que les bois et les écorces de cette province
servent de contrepoisons. Un homme avait dérobé à
son voisin une brebis et l’avait mangée; le saint homme
avait exhorté. le voleur, quel qu'il fut, à satisfaire
pour le dommage,, et personne ne s'était présenté
: au moment où tout le peuple était rassemblé
à l’église, il commanda, au nom de J.-C., que la
brebis poussât en présence de tous un bêlement dans
le ventre de celui qui l’avait mangée. Ce qui arriva : le
coupable fit pénitence, et tous, se gardèrent bien de
voler à l’avenir.
Patrice avait la coutume de témoigner une profonde
vénération devant toutes les croix qu'il voyait; mais
ayant passé devant une grande et belle croix sans
l’apercevoir; ses compagnons lui demandèrent pourquoi il
ne l’avait ni vue ni saluée : il demanda à Dieu,
dans ses prières à qui était cette croix et
entendit une voix de dessous terre qui disait: « Ne vois-tu pas
que je suis un païen qu'on a enterré ici et qui est indigne
du signe de la croix? » Alors il fit enlever la croix de ce lieu.
* Les éditions latines que nous possédons; ne nous
donnent pas l’interprétation du nom de ce saint; voici
celle que nous trouvons dans une traduction française du XVe
siècle :
« Patrice est dict ainsi comme saichant. Car par la voulente de
nostre Seigneur, il sceut les secretz de paradis et d'enfer. »
En prêchant dans l’Irlande, saint Patrice y opérait
très peu de bien ; alors il pria le Seigneur de montrer un signe
qui portât les pécheurs effrayés à faire
pénitence. Par l’ordre donc du Seigneur, il traça
quelque part un grand cercle avec son bâton; la terre s'ouvrit
dans toute la circonférence et il y apparut un puits très
grand et très profond. Il fut révélé au
bienheureux Patrice que c'était là le lieu du Purgatoire
où quiconque voudrait descendre n'aurait plus d'autre
pénitence à faire et n'aurait plus souffrir pour ses
péchés un autre purgatoire : Que la plupart n'en
sortiraient pas, mais que ceux qui en reviendraient, devraient y
être restés depuis un matin jusqu'à l’autre.
O, beaucoup de ceux qui entraient n'en revenaient pas *. Longtemps
après la mort de saint Patrice, un homme noble, appelé
Nicolas, qui avait commis beaucoup de péchés, en fit
pénitence et voulut endurer le Purgatoire de saint Patrice.
Après s'être mortifié, comme tous le faisaient, par
quinze jours de jeûne, et avoir
* Thomas de Massingham a publié dans le Florilegium insulae
sanctorum, seu vitae et acta sanctorum Hiberniae (Paris, 1624,
in-4°) un Traité de Henri de Saltery, moine cistercien
irlandais (en 1150) sur le Purgatoire de saint Patrice. Thomas de
Massingham ne s'est pas contenté de donner le texte entier de
cet auteur, il l’a augmenté en intercalant lies
récits d'un certain nombre d'auteurs: anciens et modernes qui
ont parlé du Purgatoire de saint Patrice. Il cite des livres
liturgiques anciens, Mathieu Paris, Denys le Chartreux, Raoul Hygedem,
Césaire d'Hirsterbach, Jean Camers, et un primat d'Irlande
nommé David Rotho, ainsi que bien d'autres, qui ont écrit
des relations plus ou moins étendues, ou bien encore des
appréciations sur ce sujet. La Patrologie de Migne contient cet
opuscule, tome CLXXX. Bellarmin parle du Purgatoire de saint Patrice
dans ses controversés.
ouvert la porte avec une clef qui se gardait dans une abbaye, il
descendit dans le puits en question et trouva, à son
côté, une entrée par laquelle il s'avança.
Il y rencontra une chapelle, où entrèrent des moines
revêtus d'aubes qui y célébraient l’office.
Ils dirent à Nicolas d'avoir de la constance, parce que le
diable le ferait passer par bien des épreuves. Il demanda quel
aide il pourrait avoir contre cela: les moines lui dirent : «
Quand vous vous sentirez atteint par les peines, écriez-vous
à l’instant et dites : J.-C., fils du Dieu vivant, ayez
pitié de moi qui suis un pécheur. » Les moines
s'étant retirés, aussitôt apparurent des
démons qui lui dirent de retourner sur ses pas et de leur
obéir, s'efforçant d'abord de le convaincre par ses
promesses pleines de douceur, l’assurant qu'ils auront soin de
lui, et qu'ils le ramèneront sain et sauf en sa maison. Mais
comme il ne voulut leur obéir en rien, tout aussitôt il
entendit des cris terribles poussés par différentes
bêtes féroces, et des mugissements comme si tous les
éléments fussent ébranlés. Alors plein
d'effroi et tremblant d'une peur horrible, il eut hâte de
s'écrier: « J.-C., fils du Dieu vivant, ayez pitié,
de moi qui suis un pécheur. » Et à l’instant
ce tumulte terrible de bêtes féroces s'apaisa., tout
à fait. Il passa outre et arriva en un lieu où il trouva;
une foule de démons qui lui dirent : «Penses-tu nous
échapper ? pas du tout; mais c'est l’heure où tu
vas commencer à être affligé et tourmenté.
» Et voici apparaître un feu énorme et terrible;
alors les démons lui dirent : « Si tu ne te mets à
notre disposition, nous te jetterons dans ce feu pour y brûler.
» Sur son refus, ils le prirent et le jetèrent dans ce
brasier affreux ; et quand il s'y sentit torturé, il
s'écria de suite : « J.-C., fils... etc. » et
aussitôt le feu s'éteignit.
De là il vint en un endroit où il vit des hommes
être brûlés vifs et flagellés par les
démons avec des lames de fer rouge jusqu'au point de
découvrir leurs, entrailles, tandis que d'autres, couchés
à plat ventre, mordaient la terre de douleur, en criant :
« Pardon! Pardon ! » et les diables les battaient plus
cruellement encore. Il en vit d'autres dont les membres étaient
dévorés par des serpents et auxquels des bourreaux *
arrachaient les entrailles avec des crochets enflammés. Comme
Nicolas ne voulait pas céder à leurs suggestions, il fut
jeté dans le même feu pour endurer de semblables supplices
et il fut flagellé avec des lames pareilles et ressentit les
mêmes tourments. Mais quand il se fut écrié :
«J.-C., fils du Dieu vivant, etc. » il fut incontinent
délivré de ces angoisses.
On le conduisit ensuite en un lieu où les hommes étaient
frits dans une poêle; où se trouvait une roue
énorme garnie de pointes de fer ardentes sur lesquelles les
hommes étaient suspendus par différentes parties du corps
; or, cette roue tournait avec une telle rapidité qu'elle jetait
des étincelles. Après quoi, il vit une `immense maison
où étaient creusées des fosses pleines de
métaux en ébullition, dans lesquelles l’un avait un
pied et l’autre deux. D'autres y étaient enfoncés
jusqu'aux genoux, d'autres jusqu'au ventre, ceux-ci
jusqu’à la poitrine, ceux-là jusqu'au col,
quelques-uns enfin jusqu'aux yeux.
* Bufo veut dire crapaud, Buffones au moyen âgé signifiait
bouffons ; on ne saurait concevoir comment des crapauds pourraient
arracher des entrailles avec des instruments aigus.
Mais en parcourant ces endroits, Nicolas invoquait le nom. de Dieu. Il
s'avança encore; et vit un puits très large d'où
s'échappait une fumée horrible accompagnée d'une
puanteur insupportable de là sortaient des hommes rouges comme
du fer qui jette des étincelles; mais les démons les
ressaisissaient. Et ceux-ci lui, dirent : « Ce lieu que tu vois,
c'est l’enfer, qu'habite notre maître Beelzébut. Si
tu ne te mets à notre disposition, nous te jetterons dans ce
puits or, quand tu y auras été jeté, tu n'auras
aucun moyen d'échapper. » Comme il les écoutait
avec mépris, ils le saisirent et le jetèrent dans ce trou
: mais il fut abîmé d'une si véhémente
douleur qu'il oublia presque d'invoquer le nom du Seigneur cependant en
revenant à lui : « J.-C, fils, etc.., »
s'écria-t-il du fond du cœur (il n'avait plus de voix),
aussitôt il en sortit sans aucun mal; et toute la multitude
dés démons s'évanouit comme réellement
vaincue.
Il s'avança et vit en un autre endroit un pont sur lequel il
devait passer. Ce pont était très étroit, poli et
glissant comme une glace, au-dessous coulait un fleuve immense de
soufre et de feu. Comme il désespérait absolument de
pouvoir le traverser, toutefois il se rappela la parole qui
l’avait délivré de tant de maux; il s'approcha avec
confiance et en posant un pied sur le pont, il se mit à dire :
« J.-C., fils, etc...» Mais un cri violent l’effraya
au point qu'il put à peine se soutenir; mais il récita sa
prière accoutumée et il demeura rassuré ;
après quoi il posa l’autre pied en réitérant
les mêmes paroles et passa sans accident. Il se trouva donc dans
une prairie très agréable à la vue;
embaumée par l’odeur suave de différentes fleurs.
Alors lui apparurent deux fort beaux jeunes gens qui le conduisirent
jusqu'à une ville de magnifique apparence et merveilleusement.
éclatante d'or et de pierres précieuses. La porte en
laissait transpirer une odeur délicieuse. Elle le délassa
si bien qu'il ne paraissait avoir ressenti ni douleur ni puanteur
d'aucune sorte; et les jeunes gens lui dirent que, cette ville
était le paradis. Comme Nicolas voulait y entrer, ils lui dirent
encore qu'il devait d'abord retourner chez ses parents ; que toutefois
les démons ne lui causeraient point de mal, mais qu'à sa
vue ils s'enfuiraient effrayés; que trente jours après,
il mourrait en paix, et qu'alors il entrerait en cette cité
comme citoyen à toujours. Nicolas monta donc par où il
était descendu, se trouva sur la terre et raconta tout ce qui
lui était arrivé. Trente jours après, il reposa
heureusement dans le Seigneur.
(53) L'ANNONCIATION DE NOTRE-SEIGNEUR
L'annonciation du Seigneur, est ainsi appelée parce que,
à pareil jour, un ange annonça 1'avènement du Fils
de Dieu dans la chair.
Il a été convenable que l’incarnation du Fils de
Dieu fût précédée par l’annonciation
de l’ange, et cela pour trois raisons : 1° pour conserver un
certain ordre, savoir : afin que l’ordre de la réparation
correspondît à l’ordre de la prévarication.
Car de même que le diable tenta la femme pour l’amener au
doute, du doute au consentement, du consentement à la chute, de
même l’ange annonça à la Vierge pour
l’exciter à la foi, par la foi au consentement et par: le
consentement à ce qu'elle conçût le Fils de Dieu ;
2° à raison du ministère de l’ange; car
l’ange étant le ministre et le serviteur du
Très-Haut, et la bienheureuse Vierge ayant été
choisie pour être la mère de Dieu, il est de toute
convenance que le ministre serve la maîtresse, il était
donc juste que l’annonciation fût faite à la Sainte
Vierge par le ministère d'un ange; 3° pour réparer la
chute de l’ange.
En effet puisque l’incarnation n'avait pas seulement pour objet
de réparer la chute de l’homme, mais aussi de
réparer la ruine de l’ange, les anges n'en devaient donc
pas être exclus. Et comme la femme. n'est pas exclue de la
connaissance du mystère de l’Incarnation et de la
résurrection, de même aussi le messager angélique
ne le doit pas ignorer. Il y a plus, Dieu a annoncé à la
femme l’un et l’autre mystère par le moyen d'un
ange, savoir : l’Incarnation à la Vierge Marie et la
résurrection à Marie-Madeleine.
— La bienheureuse Vierge étant donc restée
depuis la troisième année de son âge jusqu'à
la quatorzième dans le temple avec les autres vierges, et ayant
fait vœu de conserver la chasteté, à moins que Dieu n'en
disposât autrement, Joseph la prit pour épouse
après qu'1l en eut reçu une révélation
divine, et que son rameau eut reverdi, ainsi qu'il est rapporté
plus au long dans l’histoire de la Nativité de la
bienheureuse Marie. Il alla à Bethléem, d'où il
était originaire, afin de pourvoir à tout ce qui
était nécessaire pour les noces; quant à Marie,
elle revint à Nazareth dans la maison de ses parents.
Nazareth veut dire fleur. « Ainsi, dit saint Bernard, la fleur
voulut naître d'une fleur, dans une fleur, et dans la saison des
fleurs. » Ce fut donc là que l’ange lui apparut et
la salua en disant : Je vous salue, pleine de grâce, le Seigneur
est avec vous, vous êtes bénie entre les femmes. Saint
Bernard s'exprime ainsi: « L'exemple de Gabriel nous invite
à saluer Marie, comme, aussi le tressaillement de saint Jean;
ainsi que le profit que nous retirons du consentement de la
Bienheureuse Vierge. » Mais ici, il convient de rechercher les
motifs pour lesquels le Seigneur a voulu que sa mère se
mariât. Saint Bernard en donne trois raisons : « Il fut
nécessaire, dit ce Père, que Marie fût
mariée avec Joseph, puisque 1 ° par là le
mystère reste caché aux démons; 2°
l’époux est le garant de la virginité ; 3° et
la pudeur, comme la réputation de la Vierge, est sauve ; 4°
c'était afin que l’opprobre fût effacé dans
toutes les conditions de la femme, savoir, dans les mariées, les
vierges et les veuves : trois conditions dans lesquelles se trouva la
Vierge elle-même ; 5° afin qu'elle pût recevoir des
services de son époux; 6° pour être une preuve de la
bonté du mariage; 7° pour que la suite de sa
généalogie fût, établie par son mari. Or,
l’ange lui dit Salut, pleine de grâce. Saint Bernard dit en
expliquant ces mots : « La grâce de la divinité est
dans son sein, la grâce de la charité dans son cœur, la
grâce de l’affabilité dans sa bouche : dans ses
mains la grâce de la miséricorde et de la largesse.
» Il ajoute :
« Elle est vraiment pleine; car de sa plénitude tous les
captifs reçoivent rédemption; malades, guérison ;
tristes, consolation; pécheurs,, pardon; justes, grâce;
anges, allégresse ; enfin toute la Trinité, gloire, le
Fils de l’homme, substance de la chair humaine. »
Le Seigneur est avec vous : « Avec vous est le Seigneur qui est
Père, qui a engendré celui que vous avez conçu :
le Seigneur Saint-Esprit, duquel vous avez conçu; et le Seigneur
Fils que vous revêtez de votre chair. » Vous êtes
bénie entre les femmes, c'est-à-dire, par dessus toutes
les femmes, car en effet vous serez mère et vierge et
mère de Dieu. Les femmes étaient sujettes à une
triple malédiction d'opprobre, malédiction de
péché et malédiction de supplice : la
malédiction d'opprobre atteignait celles qui ne concevaient
point, ce qui fait dire à Rachel : « Le Seigneur
m’a tirée de l’opprobre où j'ai
été ». (Genèse, XXX, 20) ; la
malédiction du péché était pour celles qui
concevaient : ce qui fait dire à David : « Voilà
que j'ai été conçu dans les iniquités
» (Ps. L). La malédiction du supplice affligeait celles
qui enfantaient : il est dit dans la, Genèse (III) :
« Vous enfanterez dans la, douleur.» Seule la Vierge Marie
est bénie entre toutes les femmes; elle dont la virginité
est unie, à la fécondité, dont la
fécondité est unie à la sainteté dans la
conception, et à la sainteté de laquelle vient se joindre
la joie dans l’enfantement. Elle est pleine de grâces, au
témoignage de saint Bernard; pour quatre raisons, qui
brillèrent en son esprit : ce furent la dévotion de
l’humilité, le respect de la pudeur, la grandeur de sa
foi, et le martyre de son cœur.
On ajoute : Le Seigneur est avec vous, pour quatre qualités qui
resplendirent du ciel en sa personne (c'est encore la
pensée de saint Bernard). Ce sont la sanctification de Marie, la
salutation angélique, la venue du Saint-Esprit et
l’Incarnation du Fils de Dieu. Il est dit encore : Vous
êtes bénie entre les femmes, pour quatre autres
privilèges qui, d'après saint Bernard, resplendirent en
sa chair : elle fut la reine des vierges, féconde sans
corruption, enceinte sans être incommodée, elle mit au
monde sans douleur. — Aussitôt qu'elle eut entendu, elle
fut troublée du discours de l’ange et elle examinait en
elle-même ce que c'était que cette salutation. Elle fut
donc troublée du discours de l’ange, mais non de son
apparition, parce que la bienheureuse Vierge avait souvent vu des
anges, mais elle ne les avait jamais entendu parler de cette
manière. « L'ange, dit saint Pierre de Ravenne,
était venu doux en apparence, mais terrible en ses paroles.
Aussi celui dont la vue l’avait doucement réjouie, la
troubla quand il parla. Le trouble qu'elle ressentit, dit saint
Bernard, est l’effet de sa pudeur virginale; si elle ne fut pas
troublée outre mesure, elle le dut à sa force
d’âme ; en se taisant et en réfléchissant,
elle donnait une preuve de prudence et de discrétion.» Et
alors l’ange la rassura et lui dit : « Ne craignez point,
Marie, vous avez trouvé grâce auprès du, Seigneur.
» « Vous avez trouvé; ajoute saint Bernard, la
grâce de Dieu, la paix des hommes, la destruction de la mort, la
réparation de la vie. » — Voici que vous concevrez
et que vous enfanterez un fils, et vous lui donnerez le nom de
Jésus, c'est-à-dire, de Sauveur, car il sauvera son
peuple de ses péchés. Il sera grand et sera appelé
le Fils du Très-Haut. »
Ce qui signifie, dit saint Bernard : celui qui est le grand Dieu, sera
grand, c'est-à-dire, grand homme, grand docteur, grand
prophète. » Alors Marie dit à l’ange :
comment cela se pourra-t-il faire, puisque je ne connais point d'homme
? c'est-à-dire, puisque je ne me propose pas d'en
connaître: Elle fut donc vierge, d'esprit, de cœur et de propos
délibéré. Mais voilà que Marie interroge ;
or, qui interroge doute. Pourquoi alors n'y eut-il que Zacharie qui ait
été frappé de mutisme? Sur cela saint Pierre de
Ravenne apporte quatre raisons : « Celui dit-il, qui
connaît les cours, ne considère pas seulement les paroles,
mais le fond même des cœurs, il a porté son jugement non
pas sur ce qu'ils ont dit, mais sur ce qu'ils ont pensé. La
cause par laquelle ils interrogent n'est pas pareille, leur
espérance n'est pas la même. Marie a cru contre la nature,
Zacharie a douté pour la nature. Celle-ci s'informe de
l’enchaînement des faits ; l’autre prétend
impossibles les choses que Dieu veut être faites.
Celui-là, malgré les exemples qui l’y poussent, ne
parvient pas à la foi ; celle-ci y accourt sans avoir de
modèle. Elle admire qu'une vierge enfante et il contesta la
conception. Marie ne doute donc pas du fait, mais elle en demande le
mode et les circonstances : car comme il y a trois modes de conception,
le naturel, le spirituel et le merveilleux, elle s'informe de quel mode
elle doit concevoir. Et l’ange lui répondit en disant : Le
Saint-Esprit viendra en vous, et lui-même opérera la
conception en, vous.
C'est pour cela que l’on dit : qui a été conçu, du Saint-Esprit, pour quatre raisons.
1° Pour montrer que c'est par l’ineffable charité
divine que le Verbe de Dieu s'est fait chair : « Dieu a tellement
aimé le monde, dit saint Jean (III), qu'il lui a donné
son Fils unique. » C'est la raison qu'en donne le Maître
des sentences *. 2° Pour faire voir qu'il y a ici une grâce
accordée sans qu'elle eût été
méritée, en sorte que quand on dit : qui a
été conçu du Saint-Esprit, il reste
démontré que c'est l’effet seulement d'une
grâce qui n'a été précédée
par. aucun mérite de la part des hommes. Cette raison est de
saint Augustin. 3° Pour montrer que c'est par la vertu et par
l’opération du Saint-Esprit qu'il a été
conçu. Cette raison vient de saint Ambroise. 4° Pour le
motif de la conception, et cette raison est celle de Hugues de Saint
Victor. Il dit que le motif de la conception naturelle, c'est
l’amour du mari pour sa femme, et de la femme pour son mari :
« Il en fut de même dans la Vierge, dit-il; parce que
l’amour du- Saint-Esprit brûlait singulièrement dans
son cœur, alors l’amour du Saint-Esprit opérait des
merveilles dans sa chair. » Et la vertu du Très-Haut vous
couvrira de son ombre. Ce qui s'explique ainsi d'après la glose:
L'ombre se forme ordinairement de la lumière et d'un corps
interposé : La vierge, aussi bien qu'un pur homme, ne pouvait
prendre la plénitude de la divinité, mais la vertu
du Très-Haut vous couvrira de son ombre, alors que dans Marie,
la lumière incorporelle de la divinité a pris le corps de
l’humanité, afin qu'ainsi il fût possible à
Dieu de souffrir.
* Pierre Lombard, évêque de Paris.
Saint Bernard paraît toucher cette explication quand il dit :
« Parce que Dieu est esprit, et que nous sommes l’ombre de
son corps, il s'est abaissé jusqu'à nous afin que par le
moyen de la chair vivifiée, nous voyions le Verbe dans la chair,
le soleil dans le nuage, la lumière dans la lampe, et la
chandelle dans la lanterne. » Voici comment saint Bernard
explique encore ce passage : « C'est comme si l’ange disait
: ce mode par lequel vous concevrez du Saint-Esprit, J.-C., la vertu de
Dieu le cachera de son ombre dans son asile le plus secret, afin qu'il
soit connu de lui et de vous seulement. C'est comme s'il disait encore
: Pourquoi me demandez-vous ce que vous allez éprouver en
vous-même? Vous le saurez, vous le saurez, oui, heureusement vous
le saurez, mais, ce sera par l'entremise du docteur qui sera en
même temps auteur. J'ai été envoyé pour
annoncer la conception virginale, mais non pour la créer. Ou
bien encore : il vous couvrira de son ombre, c'est-à-dire, il
éteindra en vous l’ardeur du vice. » Et voici que
votre cousine Elisabeth a conçu un fils dans sa vieillesse.
L'ange dit : "voici" pour montrer qu'il avait opéré dans
le voisinage une grande nouveauté. Il y a quatre causes pour
lesquelles la conception d'Elisabeth est annoncée à
Marie; elles sont de saint Bernard.
La première c'est le comble de l’allégresse, la
seconde la perfection de la science, la troisième la perfection
de la doctrine, la quatrième la condescendance de la
miséricorde. Voici en effet les paroles de saint
Jérôme : « La conception d'une cousine
stérile est annoncée à Marie, afin de causer joie
sur joie, alors qu'à un miracle vient se joindre un autre
miracle : ou bien c'est qu'il était tout à fait
convenable que la vierge apprit de la bouche de l’ange, avant de
le connaître par un homme, une parole qui devait être
divulguée, en tous lieux, afin que la mère de Dieu ne
parût pas écartée des conseils de son fils, si elle
restait dans l’ignorance des événements qui
arrivaient si près d'elle sur la terre.
Ou plutôt encore, Marie, instruite et de l’avènement
du Sauveur, et de celui du Précurseur, quant au temps et
à l’enchaînement des faits, pouvait dans la suite
découvrir la vérité aux écrivains et aux
prédicateurs de l’Evangile; ou bien, afin que sachant que
sa cousine déjà vieille et cependant enceinte, Marie qui
était toute jeune encore, pensât à lui être
utile, et donner au petit prophète Jean le moyen de faire sa
cour au Seigneur et d'opérer, eu présence d'un miracle,
un miracle plus admirable encore. » Plus loin saint Bernard dit :
« O vierge, hâtez-vous de répondre. O ma dame,
répondez une parole et recevez, le verbe, prononcez-vous et
recevez la divinité, dites un mot qui ne dure qu'un instant et
renfermez en vous l’éternel. Levez-vous, courez, ouvrez.
Levez-vous pour prouver votre foi, courez pour montrer votre
dévouement; ouvrez pour donner une marque de votre
consentement» Alors Marie, étendant les mains et tournant
les, yeux vers le ciel : Voici, dit-elle, la servante dit Seigneur,
qu'il me soit fait selon votre parole. Saint Bernard s'exprime ainsi:
« On rapporte que les uns ont reçu le Verbe de Dieu dans
l’oreille, les autres dans la bouche, et dans la main. Pour Marie
elle 1'a reçu dans son oreille, par la salutation
angélique; dans son cœur, par la foi; dans sa bouche, par la
confession; dans sa main, par le toucher; dans son sein, par
l’incarnation; dans son giron, quand elle le tenait; dans ses
bras, lorsqu'elle l’offrit: »
Qu'il me soit fait selon votre parole. Saint Bernard explique ainsi ce
passage : «Je ne veux point qu'il me soit fait en forme de parole
vide et déclamatoire, ni en figure, ni en imagination; mais je
veux qu'il descende en moi par l’inspiration calme du
Saint-Esprit, que sa personnalité prenne chair, et qu'il habite
corporellement en mon sein. » Et aussitôt le Fils de Dieu
fut conçu en ses entrailles; il réunissait les
perfections d'un Dieu et les perfections d'un homme, et dès le
premier jour de sa conception,, il avait, la même sagesse, la
même puissance que quand il atteignit l’âge de trente
ans. Alors Marie partit, s'en alla vers les montagnes de la
Judée chez Elisabeth et après qu'elle l’eut
saluée, Jean, tressaillit, dans le sein de sa mère. La
glose dit : Ne le pouvant faire avec la langue, il tressaille de cœur
pour saluer J.-C. et commencer l’office de Précurseur. La
sainte Vierge aida sa cousine, pendant trois mois, jusqu'à la
naissance de saint Jean qu'elle leva de terre de ses mains; comme on
lit dans le Livre des Justes. Ce fut à pareil jour, dit-on, que
dans le cours des temps, Dieu opéra quantité de
merveilles racontées par un poète dans les beaux vers
suivants :
Salve, festa dies, quae vulnera nostra coerces,
Angelus est missus, et passus in cruce Christus.
Est Adam factus et eodem tempore lapsus,
Ob meritum decimae cadit Abel fratris ab ense.
Offert Melchisedech, Ysaac supponitur aris.
Est decollatus Christi baptista beatus.
Est Petrus ereptus, Jacobus sub Herode peremptus.
Corpora Sanctorum cum Christo multa resurgunt.
Latro dolce tamen per Christum suscipit, amen *.
*Voici comme maistre Jean-Batallier traduit cette poésie :
le frère Iehan qui translatay ce liure les vueil aussi mettre en frâcays en la manière qui s’en suit.
Ie, te salue iour tressait
Qui nez plaies nous restrains.
Lange y fut envoie ce iour
Dieu y souffrit mort ce iour
A ce leur fut fait Adam home :
Et a ce tour mordit en la pomme.
Abel fut occis pour sa disme
De son propre frère mesmes.
Melchisedech offrit a lautel :
Abraham fist de Ysaac autel,
Et Herode par son meschief
Coppa a Baptiste le chief.
Pierre sa prison renua :
Et Herode iaqs tua.
Avecques Dieu sa compaignie
Suscita corps saintz grant partie,
Le larron qui eut en memoire
Ihesucrist, fust mis en sa gloyre.
Un soldat * riche et noble renonçant au siècle, entra
dans l’ordre des Cisterciens et parce qu'il ne savait pas les
lettres; les moines n'osant pas renvoyer: chez les laïcs un si
noble personnage, lui donnèrent un maître, pour savoir si
par aventure il pourrait apprendre quelque chose et, par ce moyen, le
faire rester chez eux. Mais après avoir reçu pendant bien
du temps les leçons de son maître, il ne put apprendre
rien absolument que ces deux mots : Ave Maria. Il les retint avec un
tel amour que partout où il allait, en tout ce qu'il faisait,
à chaque instant il les ruminait. Enfin il vient à mourir
et il est enseveli avec les autres frères dans le
cimetière : Or, voici que sur sa tombe pousse un lys magnifique
et sur chaque feuille sont écrits en lettres d'or ces mots : Ave
Maria. Tout le monde accourut pour contempler un si grand miracle. On
retira la terre de la fosse et on trouva que la racine du lys partait
de la bouche du défunt. On comprit alors avec quelle
dévotion il avait répété ces deux mots,
puisque Dieu le rendait illustre par l’honneur d'un si grand
prodige **.
* La chronique de Grancey intitulée Roue de fortune,
commentée par le P. Viguier; raconte ce fait comme étant
arrivé au fils du comte de Blammont lequel épousa la
sixième fille de Grancey (Cf. Paulin Paris, Cabinet historique,
t. l, p. 135).
** Thomas de Catempée, Denys le Chartreux, etc., rapportent aussi cette merveille.
— Un chevalier, dont le castel était sur un grand chemin,
dépouillait sans merci tous les passants. Cependant tous les
jours il saluait la Vierge mère, de Dieu et quelque
empêchement qui lui survînt, il ne voulut jamais passer un
jour sans réciter la salutation angélique. Or, il arriva
qu'un saint religieux vint à passer par là et le
chevalier dont il est question ordonna de le dépouiller
aussitôt. Mais le saint homme pria les brigands de le conduire
à leur maître parce qu'il avait quelques secrets à
lui communiquer. Amené devant l’homme d'armés, il
le pria de faire assembler toutes les personnes de sa famille et de son
castel pour leur prêcher la parole de Dieu. Quand on fut
réuni, le religieux dit :
« Certainement vous n'êtes pas tous ici; il manque encore
quelqu'un. » Comme on l’assurait qu'ils y étaient
tous : « Cherchez bien, reprit le voyageur, et vous trouverez
qu'il manque quelqu'un. » Alors l’un d'eux s'écria
que le camérier seul, n'était pas venu. Le religieux dit
: « Oui, c'est lui seul qui manque.» On envoie
aussitôt le chercher et il se plaça au milieu des autres.
Mais en voyant l’homme de Dieu, il roulait des yeux affreux,
agitait la tête comme un fou et n'osait s'approcher de plus
près. Alors le saint homme lui dit : « Je t'adjure, par le
nom de J.-C., de nous dire qui tu es et de découvrir en
présence de l’assemblée le motif qui t'a conduit
ici. »
Et celui-ci répondit « Hélas ! c'est parce que je
suis adjuré et bien malgré moi que je suis: forcé
de me découvrir : en effet je ne suis pas un homme, mais un
démon qui a pris la figure humaine et je suis resté sous
cette forme depuis quatorze ans avec ce seigneur : notre prince
m’a envoyé ici pour observer avec le plus grand soin le
jour qu'il ne réciterait pas la salutation à sa Marie,
afin que je m’emparasse de lui et
l’étranglasses aussitôt en mourant ainsi dans ses
mauvaises actions, il aurait été des nôtres : car
chaque jour qu'il disait cette salutation, je ne pouvais avoir
puissance sur lui : de jour en jour je le surveille avec la plus grande
attention et il n'en a passé aucun sans la saluer. » En
entendant, cela le chevalier tomba dans une véhémente
stupeur, se jeta aux pieds de l’homme de Dieu, demanda pardon et,
dans la suite, il changea de manière de. vivre. Alors le saint
homme dit au démon : « Je te commande, démon, au
nom de N. S. J.-C., de t'en aller d'ici, et de ne- plus revenir.
désormais en un lieu où tu auras l’audace. de nuire
à quiconque invoquera la glorieuse mère de Dieu.»
Immédiatement après cet ordre, le démon
s'évanouit et le chevalier laissa aller l’homme de Dieu
libre, après lui avoir témoigné respect et
remercîments *.
* Un livre intitulé : Fleurs des exemples, rapporte cette
légende comme extraite d’un Anselme qui a écrit un
livre de Miracles, c. XV.
(54) SAINT TIMOTHÉE
A Rome on célèbre la fête de saint Timothée,
qui vint d'Antioche en cette ville du temps du pape Melchiade. Il fut
reçu par le prêtre Sylvestre, qui devint dans la suite
évêque de la ville, et qui le chargea de remplir les
fonctions que les souverains pontifes eux-mêmes redoutaient alors
d'exercer. Or, Sylvestre ne se faisait pas seulement un bonheur de lui
donner l’hospitalité mais, ayant dépouillé
toute crainte, il comblait d'éloges la conduite et la doctrine
de Timothée qui, pendant un an et trois mois, enseigna la
vérité de J.-C. Après avoir converti beaucoup de
peuples, étant devenu digne du martyre, il fut pris par les
païens et livré à Tarquin, préfet de la
ville. Après avoir enduré des tourments cruels et une
longue détention, il refusa de sacrifier aux idoles, et, comme
un bon athlète de Dieu, il fut tourmenté et enfin
décapité avec des assassins. Saint Sylvestre le porta la
nuit dans sa maison et y fit venir le saint évêque,
Melchiade, qui, avec tous les prêtres et les diacres; passa la
nuit entière en actions de grâces et le mit au rang des
martyrs. Alors une femme très chrétienne, nommée
Théone, pria le saint pape de lui permettre d'élever,
à ses frais, dans son jardin, un tombeau à
côté de celui de l’apôtre saint Paul; pour y
déposer le corps de saint Timothée.
* Il est question au 22 août, dans le Martyrologe romain, d'un
Timothée qui souffrit à Rome sur la voie d'Oste ; en
outre un ms. du Martyrologe d'Usuard cite, au 2 avril, un saint
Timothée, martyr à Antioche.
Tous les chrétiens jugèrent convenable que
Timothée eût sa sépulture auprès de celle de
saint Paul qui avait eu autrefois pour disciple un saint de ce nom.
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(55) LA PASSION DU SEIGNEUR
Dans sa Passion, J -C. souffrit d'amères douleurs : Il fut
indignement méprisé; mais nous procura des avantages
d'une valeur immense.
La douleur fut produite par cinq causes :
Premièrement, parce que cette passion fut ignominieuse, quant au
lieu qui était lui-même ignominieux, puisque
c'était au calvaire où les malfaiteurs étaient
punis ; quant au supplice qui fut infâme puisque J.-C. fut
condamné à la mort la plus honteuse. En effet la croix
était le supplice des larrons, et bien que la croix eût
été autrefois une grande opprobre, elle est maintenant
une immense gloire. Ce qui fait dire à saint Augustin : «
La croix qui était le supplice des larrons a passé
maintenant sur le front des empereurs. Si Dieu a conféré
un pareil honneur à ce qui fut son supplice, que
m’accordera-t-i1 pas à son serviteur ? » Cette
passion fut ignominieuse à cause de ceux auxquels J.-C. fut
associé, puisqu'il a été placé entre des
scélérats, c'est-à-dire, avec des larrons, qui
d'abord ont été des scélérats; l’un
d'eux, Dismas, s'est converti plus tard; il était à la
droite du Sauveur, d'après l’évangile de
Nicodème; l’autre à gauche fut damné,
c'était Gesmas. A l’un il donna le royaume, à
l’autre le supplice.
Saint Ambroise dit : « Alors qu'il était suspendu à
la croix, l’auteur de la miséricorde en partageait les
fonctions en différentes classes : il confiait la
persécution aux apôtres, la paix à ses disciples,
son corps aux Juifs, ses vêtements à ceux qui le
crucifiaient, son âme à son père, un paranymphe
à une Vierge, le paradis au larron, l’enfer aux
pécheurs et la croix aux chrétiens pénitents.
Voilà le testament de J.-C. attaché à la croix.
»
La 2e cause de douleur, c'est que sa passion fut injuste, parce qu'il
n'a pas commis le péché, que le mensonge n'a pas
souillé sa bouche, et que la peine qui n'est pas
méritée est infiniment regrettable. En effet on
l’accusait principalement de trois crimes, savoir :
d'empêcher de payer le tribut, de se dire roi, et de se proclamer
Fils de Dieu. Contre ces trois accusations, au jour du vendredi saint,
nous adressons en la personne du Sauveur trois excuses : Popule meus,
quid feci tibi, etc: * «Mon peuple, que t'ai-je fait? »
J.-C. y expose trois bienfaits qu'il a accordés aux Juifs: la
délivrance de l’Egypte, leur conduite à
travers le désert, la plantation de la vigne dans un lieu
très fertile; comme si J.-C. disait, « Tu
m’accuses au sujet du paiement du tribut : tu devrais bien
plutôt me remercier, puisque je t'ai délivré du
tribut; tu m’accuses de m’être dit roi :
tu devrais plutôt me remercier pour t'avoir traité en roi
dans le désert; tu m’accuses de
m’être proclamé le Fils de Dieu: tu devrais
plutôt me remercier pour t'avoir choisi comme ma vigne, et que je
t'ai planté dans un lieu très fertile. »
* A l’adoration de la croix.
3° La douleur vint de ce qu'il souffrit de la part de ses amis. En
effet la, douleur serait plus tolérable si elle venait de ceux
qui, pour un motif quelconque, devaient être ses ennemis, ou bien
de ceux auxquels il aurait porté quelque préjudice, et
pourtant, il souffre de ses amis, c'est-à-dire de ceux qui
devraient être ses amis. Il souffre de ses proches, savoir: de
ceux de la race desquels, il est né. C'est d'eux qu'il est dit
dans le Psaume (XXXVII) : « Mes amis et mes proches se sont
élevés et déclarés contre moi. » Et
dans Job (XIX) : « Mes amis m’ont fui comme ceux
qui m’étaient les plus étrangers. » Il
souffre de ceux auxquels il avait fait du bien (Saint Jean, X) :
« J'ai fait devant vous plusieurs bonnes œuvres. »
Voici les paroles de saint Bernard : « O bon Jésus, quelle
douceur fut la vôtre, dans vos rapports avec les hommes ! Que ne
leur avez-vous pas donné et avec une bien grande abondance !
Quelles duretés, quelles méchancetés vous avez
souffertes pour eux, des paroles rudes, des coups plus rudes encore,
les tourments les plus rudes. »
4° A raison de la délicatesse de son corps. C'est de J.-C.
que David parle en figure quand il dit : « Il était faible
et délicat comme un petit vermisseau de bois » (Rois, II,
XXIII) : « O Juifs, dit saint Bernard, vous êtes des
pierres, vous frappez une pierre plus tendre; le son qu'elle rend c'est
celui de la piété, elle fait jaillir l’huile de la
charité. » Saint Jérôme dit aussi : «
Jésus a été livré aux Juifs pour être
frappé, et ce très sacré corps et cette poitrine
qui contenait Dieu, ils l’ont sillonné de coups de fouets.
»
5° Sa douleur fut universelle : il souffrit dans chacun de
ses membres et de ses sens. 1° Il souffrit dans ses yeux, parce
qu'il a pleuré, saint Paul le dit en son Epître aux
Hébreux (v): Saint Bernard s'exprime de la sorte : « Il a
monté haut pour être entendu de plus loin; il criait avec
force, pour que personne ne pût s'excuser; a ses cris il joignit
les larmes afin d'exciter la compassion des hommes. » Il versa
(les larmes deux autres fois, encore; ce fut à la
résurrection de Lazare et sur Jérusalem. Les
premières furent des larmes d'amour, ce qui a fait dire à
ceux qui le virent pleurer : « Voyez comme il l’aimait!
» Les secondes furent des larmes de compassion, mais les
troisièmes furent des larmes de douleur. 2° Il souffrit dans
l’ouïe quand on l’accablait d'opprobres. et de
blasphèmes : or, on compte quatre circonstances; où J.-C.
entendit des opprobres et des blasphèmes.
Sa noblesse était infinie : quant à sa nature divine, il
fut le fils du roi éternel; et quant à la nature humaine,
il était de race royale ; comme homme encore, il fut le roi des
rois et le seigneur des seigneurs. II annonça une visite
ineffable, car c'est lui qui est la voie, la vérité et la
vie; aussi dit-il en parlant de soi-même : « Votre parole
c'est la vérité, car le Fils c'est la parole ou le verbe
du Père. » Il posséda une puissance incomparable
car « toutes choses ont été faites par lui, et rien
n'a été fait sans lui. »
Enfin il fut d'une extraordinaire bonté, car « personne
n'est bon si ce n'est Dieu seul. » J.-C: entendit des opprobres
et des blasphèmes en raison de ces quatre qualités :
1° A raison de sa noblesse. Saint Math. (XII) : « Est-ce que
ce n'est pas le fils du charpentier? Sa mère ne
s'appelle-t-elle pas Marie? etc. » 2° A raison de sa
puissance. Saint Math. (XII) : « Il ne chasse les démons
que par Béelzébut, prince des démons. » En
saint Mathieu encore (XXVII) : « Il a sauvé les autres et
il ne peut se sauver lui-même ! » Voici qu'ils le disent
impuissant, quand, il a été, d'un seul mot, assez
puissant pour renverser ses persécuteurs. En effet quand il leur
eut demandé : « Qui cherchez-vous ? » qu'ils eurent
répondu : « Jésus de Nazareth » ; et qu'il
eut dit : « C'est moi », à l’instant ils
tombèrent par terre.
« Un mot, dit saint Augustin, adressé à une foule
haineuse, féroce, redoutable par ses armes, l’a
frappée sans aucun dard, l’a renversée par terre en
vertu de la divinité qui se cachait. Que fera-t-il quand il
jugera, s'il a fait cela avant d'être jugé? Que
pourra-t-il, quand il régnera, celui qui a exercé un
pareil pouvoir quand il était près de mourir? »
3° A raison de la vérité. Saint Jean, (VIII) :
« Tu te rends témoignage à toi-même; ton
témoignage n'est pas véritable. » Les voici qui
l’appellent menteur et cependant il. est la voie, la
vérité et la vie. Cette vérité Pilate ne
mérita ni de la connaître, ni de l’entendre, parce
qu'il ne le jugea pas selon la vérité. Il commença
son jugement par la vérité, mais il ne resta pas dans la
vérité, et c'est pour cela. qu'il mérita de
commencer par une question au sujet de la vérité, mais il
ne fut pas digne de recevoir une solution. II y a, d'après saint
Augustin, une autre raison pour laquelle il n'entendit pas la
réponse; car, après avoir adressé cette question,
à l’instant même, il se ressouvint de la coutume
qu'avaient les Juifs de délivrer un prisonnier au temps de
Pâques ; et en raison de cela il sortit aussitôt sans
attendre une réponse.
La troisième raison, d'après saint Chrysostome, est que,
sachant cette question difficile, elle exigeait beaucoup de temps, une
longue discussion. Or, comme il avait hâte de délivrer
J.-C., il sortit aussitôt. On lit pourtant dans l’Evangile
de Nicodème que quand Pilate eut demandé à
Jésus : « La vérité, qu'est-ce ? »
Jésus lui répondit : « La vérité
vient du ciel. » Et Pilote dit : « Sur la terre il n'y a
donc pas de vérité? » Jésus lui dit :
« Comment la vérité peut-elle exister sur la terre,
quand elle est jugée par ceux qui ont le pouvoir ici-bas ?
» 4° A raison de sa bonté : car ils disaient qu'il
était pécheur au fond du cœur. Saint Jean, (IX) :
« Nous savons que cet homme est pécheur; qu'il
était un séducteur dans ses paroles. » Saint Luc,
(XIII) : « Il a soulevé le peuple en enseignant par toute
la Judée, en commençant par la Galilée jusqu'ici.
» — Qu'il était prévaricateur de la loi dans
ses Œuvres. Saint Jean, (IX) : « Cet homme n'est pas de Dieu,
puisqu'il ne garde pas le sabbat. » 3° Il souffrit de son
odorat : parce qu'il put sentir une grande puanteur dans ce lieu du
calvaire où se trouvaient les corps fétides des morts.
L'Histoire scholastique dit * que le crâne (calvaria), c'est a
proprement parler l’os nu de la tête de l’homme, et
parce que les condamnés étaient décapités
et que beaucoup de crânes gisaient là
pêle-mêle, on disait le lieu du crâne ou le calvaire.
4° Il souffrit dans le sens du goût. Aussi quand il criait :
« J'ai soif, » on lui donna du vinaigre mêlé
de myrrhe et de fiel, afin qu'avec le vinaigre, il mourût
plus vite et que ses gardes fussent plus tôt relevés de
leur faction : on dit en effet que les crucifiés meurent plus
vite quand ils boivent du vinaigre. Ils y mêlèrent de la
myrrhe pour qu'il souffrît dans l’odorat et du fiel pour
qu'il souffrît dans le goût. Saint Augustin dit : «
La pureté est abreuvée de vinaigre au lieu de vin; la
douceur est enivrée de fiel ; l’innocence est punie pour
le coupable; la vie meurt pour le mort. » 5° Il souffrit dans
le toucher, car dans toutes les parties de son corps, « depuis la
plante des pieds jusqu'au sommet de la tête, il n'y a rien de
sain en lui (Isaïe, I). » Sur ce que J.-C. ressentit de la
douleur dans tous les sens : « Cette tête, dit saint
Bernard, l’objet de la vénération des esprits
angéliques, est percée d'une forêt d'épines
; cette face, la plus belle parmi celles des enfants des hommes, est
salie par les crachats des Juifs ces yeux plus brillants que le soleil
sont éteints par la mort; ces oreilles accoutumées aux
concerts des anges; entendent les insultes des pécheurs ; cette
bouche qui instruit; les anges est abreuvée de fiel et de
vinaigre ; ces pieds dont on adore l’escabeau parce qu'il est
saint, sont attachés à la croix avec des clous ; ces
mains qui ont construit les cieux sont étendues sur la croix et
percées de clous : le corps est fouetté, le cœur est
percé d'une lance, que faut-il de plus ? Il ne resta en lui que
la langue pour prier en faveur des pécheurs et pour confier sa
mère à son disciple. »
* Evang., ch. CLXX.
Secondement, dans sa Passion J.-C. fut bafoué et honni : car
quatre fois on se moqua de lui: 1° dans la maison d'Anne, où
il reçut des crachats et des soufflets, et où on lui
couvrit les yeux d'un voile. Saint Bernard dit à ce sujet :
« Votre visage, bon Jésus tout aimable, que les anges
aiment à regarder, ils. l’ont sali de crachats, ils
l’ont frappé avec leurs mains, ils l’ont couvert
d'un voile par dérision, ils ne lui ont pas épargné
les blessures amères. » 2° Dans la maison de
Hérode, qui, le prenant pour un fou et un esprit
égaré, parce qu'il n'avait pu en obtenir une
réponse, le revêtit d'un habit de dérision. Ce qui
fait dire à saint Bernard : « Tu es homme .et tu te
couronnes de fleurs ; moi je suis Dieu et j'ai une couronne
d'épines; tu as des gants aux mains, et moi j'ai des clous qui
percent les miennes; tu danses revêtu d'habits blancs, et moi,
pour toi, à la cour d'Hérode, j'ai été
couvert d'une robe blanche ; tu danses, et moi, j'ai souffert dans mes
pieds : toi, dans tes danses, tu étends les bras, en croix au
milieu des transports d'allégresse, et moi, je les ai eus
étendus en signe d'opprobre; moi, j'ai été dans la
douleur sur .la croix, et. toi, tu tressailles d'aise en croix ; tu as
le côté découvert ainsi que la poitrine par vaine
gloire et moi, j'ai eu mon côté percé pour toi.
Cependant reviens à moi et je le recevrai. »
Mais pourquoi le Seigneur, au temps de sa Passion, se taisait-il en
présence d'Hérode, de Pilate et des Juifs? Il y en a
trois raisons. La première, c'est qu'ils n'étaient pas
dignes d'entendre sa réponse; la deuxième, parce que Eve
avait péché en parlant trop, alors J.-C. a voulu
satisfaire en se taisant; la troisième, c'est. parce que
n'importe la réponse sortie de sa bouche, ils calomniaient et
altéraient tout. Il fut honni et bafoué dans la maison de
Pilate, où les soldats le revêtirent d'un manteau
d'écarlate, lui donnèrent un roseau dans les mains,
placèrent une couronne d'épines sur sa tête et
disaient en fléchissant le genou : « Salut, roi des Juifs.
» Or, cette couronne d'épines, on dit qu'elle fut
tressée de jonc marin dont la pointe est aussi dure que
pénétrante; d'où l’on peut penser que ces
épines firent jaillir le sang de sa tête. A ce sujet saint
Bernard s'exprime ainsi : « Cette divine tête fut
percée jusqu'au cerveau par une forêt d'épines.
» Il y a trois opinions différentes sur le lieu où
l’âme a son siège principal. Les uns disent dans le
cœur, à raison de ces paroles: « C'est du cœur que
sortent les mauvaises pensées, etc. » Les autres, dans le
sang, à cause de ce qui est dit dans le Lévitique (XVII)
: « La vie de la chair est dans le sang ; » les
troisièmes, dans la tête, d'après ce texte :
« Il inclina la tête et rendit l’esprit. » Par
le fait, les Juifs paraissent avoir connu ces trois opinions ; car pour
arracher son âme de son corps, ils la cherchèrent dans sa
tête, lorsqu'ils enfoncèrent les épines
jusqu'à la cervelle; ils l’ont cherchée dans le
sang, en lui ouvrant les veines des mains et des pieds ; ils
l’ont cherchée dans le cœur, quand ils
percèrent son côté. Contre ces trois sortes de
moqueries, au jour du vendredi Saint, nous faisons trois adorations
avant de découvrir la croix, en disant: Dieu saint, Dieu
fort, Dieu immortel, pitié pour nous : agios, etc., comme pour
honorer par trois fois celui qui trois fois a été
bafoué pour nous: 4° Sur la croix (saint Math., XXVII) :
«Les princes des prêtres, se moquant de lui avec les
scribes et les anciens, disaient : « S'il est le roi
d'Israël, qu'il descende maintenant de la croix et nous croirons
en lui. »
Saint Bernard commente ainsi ce passage : « Pendant ce
temps-là; il donne une plus grande preuve de patience, il
recommande l’humilité, il fait acte d'obéissance,
il accomplit toute charité. Ces perles de vertus ornent les
extrémités de la croix : en haut se trouve la
charité, à droite l’obéissance, à
gauche la patience, et au bas la racine de toutes les vertus qui est
l’humilité. Toutes ces souffrances de J.-C. Ont
été recueillies brièvement par saint Bernard quand
il dit : « J'aurai souvenance, toute ma vie, des labeurs qu'il a
supportés, dans ses prédications; de ses fatigues, dans
ses courses; de ses veilles, dans la prière; de ses tentations
dans son jeûne; de ses larmes de compassion, des pièges
qui lui étaient tendus dans ses discours, enfin des outrages,
des crachats, des soufflets, des moqueries, des clous, des reproches.
»
Troisièmement la Passion de J.-C. fut pour nous la source
d'avantages infinis. Son utilité est triple; on y trouve, la
rémission des péchés, la collation de la
gâte, et l’exhibition de la gloire; et toutes les trois
sont indiquées sur le titre de la croix, parce, qu'il y a
Sauveur pour la première, de Nazareth * pour la deuxième,
et roi, des Juifs pour la troisième, parce que là nous
serons. tous rois. Saint Augustin dit en parlant de
l’utilité de la Passion : « J.-C. a effacé la
coulpe présente, passée et future; il a détruit
les péchés passés en les remettant, les
péchés présents en y soustrayant les hommes, les
péchés futurs en donnant une grâce au moyen de
laquelle on' peut les éviter. »
* Nazareth signifie en hébreu ornement ou couronne.
Le même Père dit encore à ce sujet : «
Admirons, félicitons, aimons, louons, adorons, puisque par
là mort de notre Rédempteur nous avons été
appelés des ténèbres à la lumière,
de la mort à la vie, de la, corruption à
l’incorruption, de l’exil à la patrie, du deuil
à la joie. » Quatre raisons démontrent combien fut
utile le mode de notre rédemption, savoir : parce qu'il fut
parfaitement accueilli de Dieu qui devait être fléchi; il
fut très convenable pour guérir la maladie, très
efficace pour attirer le genre humain, très habilement pris pour
défaire l’ennemi des hommes. 1° Il fut parfaitement
accueilli de Dieu qui devait être fléchi et
réconcilié, parce que, dit saint Anselme en son
ouvrage Cur Deus homo (liv. II, c. II) : « L'homme ne peut,
pour l’honneur de Dieu, souffrir volontairement et sans y
être obligé, rien de plus redoutable et de plus
pénible que la mort, et jamais, l’homme ne put se donner
davantage à Dieu que quand il s'est. livré à la
mort en son honneur. » C'est ce qui est dit par saint Paul en son
épître aux Éphésiens (V) : « Il s'est
livré à Dieu comme une oblation et une hostie
d'agréable odeur. » Et saint Augustin, au livre De la
Trinité, dit comment ce sacrifice apaisa Dieu et le
réconcilia avec nous : « Quelle chose pouvait être
plus agréablement reçue que notre chair. devenue
une. matière de sacrifice dans le corps de notre prêtre?
» Et comme dans tout sacrifice quatre circonstances sont à
considérer : à qui il est offert, ce qui est offert, pour
qui il est offert, et celui qui offre. Celui-là même qui
est seul médiateur entre Dieu et les hommes nous
réconcilie par le sacrifice de paix à Dieu avec lequel il
ne fait qu'un; et auquel il offrait ce sacrifice, en ne faisant qu'un
avec ceux pour lesquels il l’offrait. En sorte que celui qui
offrait et ce qui était offert, c'est la même personne.
Le même saint Augustin dit encore, sur la manière par
laquelle nous avons été réconciliés par
J.-C., que J.-C. est prêtre et sacrifice, comme il est Dieu et
temple tout à la fois. Prêtre, par l’entremise
duquel nous sommes réconciliés; sacrifice, par lequel
nous sommes réconciliés, Dieu auquel nous sommes
réconciliés, temple dans lequel nous sommes
réconciliés. Le même Père adresse dans la
personne de J.-C. ces reproches à ceux qui faisaient peu de cas
de cette réconciliation : « Comme vous étiez
l’ennemi de mon Père,, à vous a
réconciliés par' moi; comme vous étiez loin de
lui, je. suis venu pour vous racheter; comme vous erriez par les
montagnes et les forêts, je vous ai cherchés, et c'est au
milieu des pierres et du bois que je vous ai trouvés; et de
crainte que vous ne fussiez déchirés sous la dent vorace
des loups et des bêtes féroces, je vous ai recueillis, je
vous ai portés sur mes épaules, je vous ai rendus
à mon Père. J'ai travaillé, j'ai sué, j'ai
présente ma tète pour qu'on y mît la couronne
d'épines; j'ai placé mes mains sous les clous,, j'ai
ouvert mon côté avec la lance; j'ai été
déchiré non par des injures, mais par des tourments
sauvages ; j'ai versé mon sang, j'ai donné mon âme
pour vous unir à moi, et vous vous arrachez de mes bras! »
2° Le mode de notre rédemption fut très convenable
pour guérir notre maladie. Or, la convenance se tire du temps,
du lieu et du mode. 1° Du temps, parce qu'Adam fut
créé et commit le péché au mois de mars, le
vendredi, et à la sixième heure, et c'est pourquoi J.-C.
a voulu souffrir dans le mois de mars, car il fut annoncé et
souffrit le même jour, comme ce fut encore le vendredi et
à la sixième heure. 2° Du lieu : or, le lieu de la
Passion peut-être entendu en trois manières, savoir : le
lieu commun, le lieu particulier et le lieu singulier.: Le lieu commun
fut la terre de promission, le particulier, celui du calvaire et le
lieu singulier, la croix. Dans le lieu commun fut formé le
premier homme parce qu'on dit qu'il a été
créé près de Damas et sur le territoire de cette
ville. Il fut enseveli dans le lieu particulier, parce que ce fut dans
l’endroit où J.-C. a souffert qu'Adam fut, dit-on,
enseveli; toutefois ceci n'est pas authentique, puisque, d'après
saint Jérôme, Adam a été enseveli sur le
mont Hébron, selon ce qui est expressément
rapporté au livre de Josué (XIV). Il. fut
déçu au lieu singulier, non! pas que ce soit sur le bois
où J.-C. a souffert qu'Adam fut déçu, mais
pourtant il est dit que de même que Adam fut déçu
dans le bois, de même J.-C. souffrit sur le bois. Il est
rapporté dans une histoire des Grecs que ce fut sur un bois de
la même espèce. 3° Du mode de guérir, lequel
fut par les semblables et par, les contraires ; par les semblables,
parce que d'après saint Augustin en son livre de la Doctrine
chrétienne; l’homme séduit par la femme, né
de la femme, a délivré, comme étant homme, les
autres hommes, comme . mortel, les mortels et les morts, par la mort.
Saint Ambroise dit : « Adam fut formé d'une terre vierge,
J.-C. naquit d'une vierge. Adam fut fait à l’image de
Dieu, J.-C. est l’image de Dieu. De la femme est venue la
folie, par la femme est venue la sagesse ; Adam était nu, J.-C.
fut nu; la mort vint par l’arbre ; la vie par la croix ; Adam
resta dans le désert, J.-C. resta au désert. » Par
les contraires : parce que le premier Homme, selon saint
Grégoire, avait péché par orgueil, par
désobéis sauce. et par gourmandise; car il voulut
s'assimiler à Dieu par la sublimité de la science,
transgresser les limites du commandement de Dieu et goûter la
suavité de la pomme : et comme la guérison doit
s'opérer par les contraires, ce mode de satisfaction fut
très convenable; car il s'opéra par l’humiliation,
par l’accomplissement de la volonté divine et par,
l’affliction. Ces trois modes sont indiquées dans la
2° Epitre aux Philippiens : « Il s'est humilié
», c'est le premier mode, « en se faisant
obéissant», c'est le second, « jusqu'à la
mort », c'est le troisième.
3° Ce mode fut très efficace pour attirer le genre humain.
Car jamais il ne put attirer le genre humain davantage à son
amour et à la confiance, tout en sauvant le libre arbitre. Or,
voici: ce que dit saint Bernard, pour démontrer comment il nous,
attire par, là à son amour : « O bon Jésus,
ce calice que vous avez bu, cette œuvre de notre rédemption
vous rend aimable par-dessus tout. C'est absolument cela qui vous
assure facilement tout notre amour pour-vous, c'est-à-dire qui.
provoque notre amour avec plus de douceur, qui l’exige, avec plus
de droit, qui l’assujettit plus vite et qui l’affecte avec
plus de force. En effet où vous vous êtes anéanti,
où vous vous êtes. dépouillé de
l’éclat qui vous est naturel, c'est là que votre
dévouement brille le plus, là que votre charité
s'est répandue avec plus de profusion, là que votre
grâce a projeté ses plus grands rayons. »
Quant à la confiance que ce mode- nous inspire, il est dit dans l’Épître aux Romains (VIII) :
« Puisque Dieu n'a pas épargné son propre fils,
mais qu'il l’a livré pour nous tous, comment avec lui ne
nous donnera-t-il pas aussi toutes choses? Là-dessus saint
Bernard s'exprime ainsi : « Qui ne sera pas entraîné
à l’espoir d'obtenir la confiance, quand il
considère la disposition de son corps, savoir : sa tête
inclinée pour nous baiser, ses bras étendus pour nous
embrasser, ses mains percées pour nous octroyer des largesses,
son côté ouvert pour nous aimer, ses pieds attachés
pour rester avec nous, son corps étendu pour se sacrifier tout
entier à nous. »
Quatrièmement : Le mode de notre rédemption fut
très convenable pour détruire l’ennemi du genre
humain. (Job, XXVI.) « Sa sagesse a dompté l’orgueil
» (et XL) : « Pourrez-vous enlever Léviathan avec
l’hameçon ? » J.-C. avait caché
l’hameçon de sa divinité sous la nourriture de son
humanité et le diable voulant saisir la nourriture de la chair
fut pris par l’hameçon de la divinité. Saint
Augustin parle ainsi de cette capture adroite : « Le
rédempteur est venu et le trompeur a été vaincu :
et qu'a fait le Rédempteur à celui qui nous tenait
captifs? il tendit un piège qui fut sa croix et pour amorce il y
mit son sang. Quant à lui, il ne. voulut pas répandre le
sang de son débiteur : c'est pourquoi il s'éloigna des
débiteurs. » C’est cette dette que
l’apôtre appelle la cédule que J.-C. a abolie en
l’attachant à la croix.
Et saint Augustin dit à propos de cette cédule : «
Eve a emprunté le péché au démon; elle a
écrit la cédule; elle a donné un garant et
l’usure court pour sa postérité : or, elle a
emprunté le péché au démon, quand,
malgré le précepte de Dieu, elle a consenti à sa
mauvaise jussion ou à sa suggestion : elle a écrit la
cédule quand elle. a étendu la main vers le fruit
défendu; elle a donné un garant, quand elle a fait
consentir Adam au péché et de cette manière
l’usure court pour sa race. » Saint Bernard met dans la
bouche de J.-C. ces reproches adressés à ceux qui
méprisent cette rédemption par laquelle nous avons
été affranchis de la puissance de notre ennemi : «
Mon peuple, dit le Seigneur, qu'ai-je pu te faire que je n'aie fait?
Quelle raison as-tu de plutôt servir ton ennemi que moi ? Il ne
vous a pas créés, lui, il ne vous nourrit pas. Si c'est
peu aux yeux des ingrats, ce n'est pas lui, c'est moi qui vous ai
rachetés. A quel prix ? Ce n'a pas été avec de
l’Or ou de l’argent qui se corrompt; ce n'a pas
été avec le soleil, ni avec la lime ; ce n'a pas
été quelqu'un des anges, mais c'est moi qui vous ai
rachetés de mon propre sang. Au reste si je n'ai pas une foule
de droits à ce que vous vous mettiez à mon service,
oubliez tout, mais au moins convenez avec moi d'un denier par jour.
» Maintenant, comme J.-C. a été livré
à la mort par l’avarice de Judas, par la jalousie des
juifs, parla peur de Pilate, il reste à voir quel châtiment
Dieu infligea à chacun d'eux à raison de ce
péché. Vous trouverez dans la légende de saint
Mathias le châtiment et l’origine de Judas, dans la
légende de saint Jacques le mineur, le châtiment et la
ruine des Juifs. Voici ce que rapporte une légende apocryphe
touchant le châtiment et l’origine de Pilate.
Un roi nommé Tyrus connut charnellement une fille nommée
Pila, dont le père appelé Atus était meunier; il
en eut un fils. Or, Pila composa un nom du sien et de celui de son
père qui s'appelait Atus, et le donna à son fils qui fut
Pilate. Celui-ci, dès l’âge de trois ans, fut
envoyé au roi par Pila. Ce roi avait un fils de la reine son
épouse qui paraissait du même âge à peu
près que Pilate. Devenus un peu plus grands, souvent ces deux
enfants jouaient ensemble à la lutte, à la fronde et
à d'autres ébats. Mais le fils légitime du roi,
comme plus noble de race, était toujours plus adroit que Pilate,
et plus habile en toute sorte d'exercice, d'où il résulta
que Pilate, poussé par une basse jalousie, et
entraîné par une douleur amère, tua son
frère en cachette. Le roi en conçut un grand
désespoir; il assembla son conseil pour savoir ce qu'il ferait
de cet enfant, scélérat et homicide. Tous les membres du
conseil s'écrièrent à l’unanimité
qu'il était digne de mort : mais le roi, ayant repris du calme,
ne voulut pas ajouter iniquité sur iniquité, il
l’envoya donc en otage pour le tribut qu'il devait annuellement
aux Romains; voulant par là n'avoir point à se reprocher
la mort de ce fils, et de plus espérant être quitte du
tribut payé aux Romains.
Or, il y avait en ce temps-là, à Rome, un fils du roi de
France envoyé aussi à Rome pour les tributs. Pilate
s'attacha à lui, et le voyant meilleur que soi dans ses mœurs
et son esprit, aiguillonné par la jalousie, il le tua. Les
Romains cherchant ce qu'on en pourrait faire, se dirent : « Si on
laisse vivre celui qui a tué son frère, qui a
égorgé un otage, il sera utile en bien des choses
à la république, et avec la férocité qui le
caractérise, il domptera la férocité des ennemis.
» Ils ajoutèrent « Puisqu'il est digne de mort,
qu'on le mette dans l’île de Pontos avec la qualité
de juge chez un peuple qui: ne veut en souffrir aucun, voyons si, par
aventure, il parvient à dompter leur méchanceté
habituelle; s'il ne réussit pas, il serai puni comme il
l’a mérité»
Pilate fut donc envoyé chez cette nation féroce, bien
informé du mépris qu'elle professait pour ses juges : en
réfléchissant sur sa mission et en considérant
qu'une sentence de mort était suspendue sur sa tête, il
voulut conserver sa vie, et par menaces, par promesses, par supplices
et par dons, il subjugua cette nation méchante. Or, pour avoir
dompté un pays pareil, il reçut le nom de Ponce de
l’île de Pontos. Hérode entendit parler de
l’adresse de cet homme; émerveillé de ses ruses et
rusé lui-même, il parvint, par ses présents et ses
messages, à l’attirer auprès de soi et lui confia
sa place et sa puissance sur la Judée et sur Jérusalem.
Comme Pilate avait amassé des sommes immenses, il partit pour
Rome, à l’insu d'Hérode, offrit à
Tibère de l’argent à l’infini. Au moyen de
ces largesses, il parvint à faire accepter par l’empereur
ce qu'il tenait d'Hérode. Ce fut la cause de
l’inimitié entre Pilate et Hérode, inimitié
qui dura jusqu'à la Passion de J.-C., époque à
laquelle ils se réconcilièrent parce que Pilate lui
envoya le Seigneur. L'Histoire scholastique assigne d'autres causes
à leur inimitié.
Un homme, qui se faisait passer pour le Fils de Dieu, avait
séduit beaucoup de Galiléens : les ayant menés en
Garizim, où il avait dit qu'il monterait au ciel, Pilate survint
et le fit tuer avec tous ceux qu'il avait séduits, dans la
crainte qu'il n'en fît autant des Juifs. C'est pour cela qu'ils
devinrent ennemis parce que Hérode avait le gouvernement de la
Galilée. L'une et l’autre causes peuvent être
vraies. Alors quand Pilate eut livré aux Juifs le Seigneur afin
de le crucifier, il craignit le ressentiment de
Tibère-César pour avoir fait verser le sang innocent, et
envoya à César un de ses familiers lui offrir ses
excuses. Or, sur ces entrefaites Tibère souffrait d'une grande
maladie on lui apprit qu'il se trouvait à Jérusalem un
médecin qui guérissait toutes sortes de maux, par une
seule parole ; mais on ignorait que Pilate et les Juifs l’eussent
crucifié. Tibére s'adressant à Volusien, un de ses
intimes : « Va vite, lui dit-il, outre mer, et dis à
Pilate de m’envoyer ce médecin qui me rendra la
santé. » Quand Volusien fut arrivé auprès de
Pilate, et lui eut communiqué les ordres de l’empereur,
Pilate effrayé, demanda un délai de quatorze jours. Dans
ce laps de temps, Volusien s'informa auprès d'une dame,
nommée Véronique, qui avait été amie avec
J.-C., où l’on pourrait trouver le Christ Jésus :
Véronique lui dit : « Ah ! c'était mon Seigneur et
mon Dieu : trahi par jalousie, il fut condamné à mort par
Pilate, qui l’a fait attacher à la croix. » Alors
Volusien fut très chagriné : « Je suis bien en
peine, lui dit-il, de ne pouvoir exécuter les ordres de mon
maître. » Véronique répondit : « Alors
que mon Seigneur parcourait le pays en prêchant, comme
j'étais privée, bien malgré moi, de sa
présence, je voulus faire exécuter son portrait, afin que
lorsqu'il ne me serait plus donné de le voir, je pusse au moins
me consoler en regardant son image alors je portai de la toile au
peintre, quand le Seigneur vint au-devant de moi et me demanda
où j'allais. Lorsque je lui eus exposé le sujet de ma
course, il me demanda la toile, et me la rendit avec l’empreinte
de sa face vénérable.
Si donc votre maître regarde avec dévotion les traits de
cette image, à l’instant il aura l’avantage de
recouvrer la santé. » Volusien lui répartit :
« Peut-on se procurer ce portrait à prix d'or ou à
prix d'argent ? » « Non, répondit-elle, mais
seulement au prix d'une ardente dévotion. Je partirai avec vous
: je montrerai ce portrait à César pour qu'il le voie et
je reviendrai. » Volusien revint alors à Rome avec
Véronique et dit à l’empereur Tibère :
« Jésus, que vous aviez grand désir de voir, a
été livré à la mort par Pilate et par les
Juifs qui l’ont attaché à une croix par jalousie.
Or, est venue avec moi une dame qui porte l’image de ce
même Jésus ; si vous regardez ce portrait avec
dévotion, vous obtiendrez à l’instant votre
guérison et la santé. » Alors César fit
étendre des tapis de soie sur le chemin et commanda qu'on lui
présentât le portrait : il ne veut pas plutôt
regardé qu'il recouvra sa santé première. Ponce
Pilate fut donc pris par l’ordre de César et conduit
à Rome. L'empereur apprenant que Pilate était
arrivé, le fit venir par devant lui et il était
furieusement irrité à son encontre. Mais Pilate apporta
avec lui la tunique sans couture de Notre-Seigneur, qu'il revêtit
au moment de paraître devant l’empereur.
Tout aussitôt que l’empereur l’eut vu, il fut
entièrement dépouillé de sa colère et se
leva à l’instant, sans oser lui adresser le moindre
reproche ; et lui, qui en l’absence de Pilate, était si
cruel et si terrible, devint extraordinairement doux quand celui-ci fut
en sa présence. Après l’avoir
congédié, il fut aussitôt enflammé d'une
terrible manière contre Pilate, s'accusant d'être un
misérable de ne pas lui avoir découvert toute la fureur
de son cœur, et tout de suite il le fit rappeler, jurant et protestant
que Pilate était digne de mort, et qu'il ne méritait pas
de vivre sur terre. Mais dès qu'il le vit, à
l’instant il le salua et toute la fureur de son âme avait
disparu. On est dans l’admiration partout; l’empereur
lui-même s'étonne de ce que quand Pilate est absent, il
est outré de colère, et que, quand il est devant lui, il
ne peut lui dire rien de désagréable. Enfin par
inspiration divine, ou bien peut-être, par le conseil de quelque
chrétien, il le fait dépouiller de cette tunique et
à l’instant il reprend contre lui sa première
férocité d'âme : ce qui émerveilla de plus
en plus l’empereur, mais on lui dit que cette tunique avait
appartenu au Seigneur Jésus. Alors l’empereur fit
renfermer Pilate dans une prison, jusqu'à ce qu'il eût
délibéré sur son sort d'après le conseil
des sages. On porta contre Pilate une sentence qui le condamnait
à la mort la plus honteuse. A cette nouvelle, Pilate se
perça avec son couteau et ce fut ainsi qu'il mourut.
César informé de la mort de. Pilate : « Vraiment,
dit-il, il est mort de la façon la plus honteuse, puisqu'il a
choisi lui-même sa main pour se punir. » On attache donc
son corps à une meule énorme et il est noyé dans
le Tibre : mais les esprits malins et sordides se réjouirent
d'avoir en leur puissance le corps malin et sordide de ce sordide, et
le saisissant tantôt dans l’eau, tantôt dans
l’air ils produisaient des inondations étranges, causaient
foudres, tempêtes, tonnerres, grêles terribles dans les
airs, au point que tout le monde était sous l’influence
d'une crainte horrible.
C'est pourquoi les Romains le retirèrent du Tibre et par
dérision ils le portèrent à Vienne où ils
le jetèrent au fond du Rhône. Or, Vienne a pour
étymologie voie de la géhenne, parce que c'était
autrefois un lieu de malédiction : elle serait mieux
nommée Bienne par ce qu'on dit qu'elle fut bâtie dans
l’espace de deux ans (bisannus). Mais là encore il y eut
des esprits qui opérèrent les mêmes prodiges : les
habitants ne pouvant supporter d'être si grandement vexés
par les démons, portèrent loin d'eux ce vase de
malédiction et J'envoyèrent ensevelir au territoire de la
ville de Lausanne. Les citoyens de ce pays, tourmentés à
l’excès par les vexations qui s'étaient produites
ailleurs, l’ôtèrent du territoire et le
plongèrent dans un puits tâché au fond des
montagnes, où, d'après certaines relations, des
machinations diaboliques paraissent fomenter. Ce qui est
rapporté jusqu'ici est tiré d'une histoire apocryphe. On
laisse au lecteur à juger de la valeur de ce récit. Notez
pourtant que l’Histoire scholastique rapporte que Pilate fut
accusé, par-devant Tibère, par les juifs, du massacre
affreux des Innocents ; de placer, malgré les
réclamations des juifs, les images des gentils dans le Temple;
d'employer à son usage l’argent du trésor de Corban
avec lequel il avait fait construire un aqueduc pour sa maison, et que,
pour tons ces méfaits, il fut déporté en exil
à Lyon, d'où il était originaire, afin qu'il y
mourût au milieu des opprobres de sa race. Cela peut être,
si cependant l’Histoire scholastique dit vrai, car d'abord il y
avait déjà eu un édit par lequel il devait
être déporté à Lyon en exil, et ce fut avant
le retour de Volusien qu'il fut envoyé à César et
qu'il fut déporté à Lyon. Mais dans la suite
Tibère apprenant de quelle manière il avait fait mourir
le Christ, le rappela de l’exil et l’amena à Rome.
Eusèbe et Bède en leurs chroniques ne disent pas qu'il
fut relégué en exil, mais seulement qu'après avoir
éprouvé malheurs sur malheurs, il se tua de sa propre
main.
Des Fêtes qui arrivent pendant le temps de la Réconciliation.
Après avoir, parlé des fêtes qui arrivent pendant
le temps de la déviation, lequel commence à Adam et finit
à Moise et que l’Eglise représente depuis la
Septuagésime jusqu'à Pâques, il reste à
s'occuper des fêtes qui tombent dans le temps de la
Réconciliation, depuis Pâques jusqu'à
l’octave de la Pentecôte.
(56)LA RÉSURRECTION DE NOTRE-SEIGNEUR
La Résurrection de J.-C. eut lieu trois jours après sa
Passion. Par rapport à cette Résurrection du Seigneur, il
y a sept considérations à faire chacune en son; ordre:
1° Comment il est vrai que J.-C. resta trois jours et trois nuits
dans le sépulcre et ressuscita au troisième-jour; 2°
Pourquoi il n'est pas ressuscité aussitôt après sa'
mort, mais il a attendu jusqu'au troisième jour; 3° comment
il ressuscita; 4° pourquoi il avança sa résurrection
et ne la remit pas, à l’époque de la
résurrection générale ; 5° pourquoi il
ressuscita ; 6° combien de fois il apparut étant
ressuscité ; 7° la manière avec laquelle il tira les
saints pères qui étaient dans les limbes, et ce qu'il y
fit.
Quant à la première considération, il faut savoir
que selon saint Augustin c'est par sinecdoche si l’on dit que
J.-C. est resté trois jours et trois nuits dans le
sépulcre, car il faut compter le soir du premier jour, le second
jour tout entier, et la première partie du troisième :
alors on a bien trois jours et chacun d'eux a eu sa nuit qui l’a
précédé : car alors, selon Bède, fut
changé l’ordre ainsi que le cours des jours et des nuits :
auparavant en effet c'étaient les jours qui
précédaient et les nuits qui suivaient, mais après
la Passion cet ordre a été interverti, eu sorte que les
nuits précèdent et les jours suivent : or, ceci est bien
en rapport avec ce mystère, parce que l’homme tomba
premièrement du jour de la grâce dans la nuit de la faute,
mais parla Passion et la résurrection de J.-C., il sortit de la
nuit de la faute pour rentrer dans le jour de la grâce. Par
rapport à la seconde considération qui est celle par
laquelle on trouve convenable que J.-C. ne soit pas ressuscité
de suite après sa mort, mais qu'il attendît jusqu'au
troisième jour, il y en a cinq raisons. 1° C'est une figure
qui signifie que la lumière de sa mort a pris soin de notre
double mort : aussi fut-il dans le tombeau un jour entier et deux
nuits, afin que le jour figurât la lumière de sa mort et
les deux nuits notre double mort : c'est la raison qu'en apporte la
glose sur le passage de saint Luc (XXIV) : « Il a fallu que J.-C.
souffrît et entrât ainsi dans sa gloire. » 2°
C'est une preuve; car puisque tout se juge sur le témoignage de
deux ou trois témoins, de même, dans ces trois jours,
chacun peut acquérir la preuve de tout ce qui s'est passé
: c'est donc pour donner une preuve convaincante de sa mort et pour en
offrir lui-même la preuve, qu'il a voulu reposer trois jours dans
le tombeau. 3° C'est une marque de sa puissance : car s'il
était ressuscité aussitôt, il n'aurait pas paru
avoir la puissance de quitter la vie comme non plus celle de
ressusciter. Et cette raison est indiquée dans la
première aux Corinthiens (XV), où il est dit : «
Que J.-C. est mort, pour nos péchés, et qu'il est
ressuscité. »
Il est d'abord question, dit saint Paul, de la mort de J.-C. afin que
l’on fût certain qu'il s'agit là d'une mort
véritable comme d'une résurrection véritable.
4° C'est la figure de tout ce qu'il y avait à restaurer.
Cette raison est de saint Pierre de Ravenne : « J.-C., dit-il a
voulu trois jours de sépulcre pour signifier ce qu'il avait
à restaurer dans le ciel, ce qu'il avait à réparer
sur la terre, et ce qu'il avait à racheter dans les enfers.
» 5° C'est afin de représenter les trois états
des justes. Saint Grégoire donne cette raison dans son
explication d'Ezéchiel : « Ce fut, dit-il, la
sixième férie que J.-C. souffrit; ce fut le samedi qu'il
reposa dans le sépulcre, et ce fut le dimanche qu'il ressuscita
de la mort. Or, la vie présente, c'est polir nous encore la
sixième férie, puisque nous sommes au milieu des
angoisses et des douleurs ; mais, au samedi, nous paraissons reposer
dans le sépulcre, parce que, après la mort, nous trouvons
le repos de l’âme : au jour du dimanche nous changeons de
condition; nous ressuscitons, au jour de cette octave, avec le corps,
des liens de la mort, et avec notre chair, nous nous réjouissons
dans la gloire de l’âme. Dans le sixième jour nous
avons la douleur, dans le septième le repos et dans
l’octave la gloire (Saint Grégoire). »
La troisième considération est celle-ci : comment J.-C.
ressuscita. Il faut observer : 1° qu'il ressuscita avec puissance;
car ce fut par sa propre vertu, selon ce qui est dit dans saint Jean
(X) : « J'ai la puissance de quitter la vie et de la reprendre
ensuite. » (II) : « Détruisez ce temple et en trois
jours je le réédifierai. » 2° Il (412)
ressuscita bienheureusement, car il se dépouilla de toute
misère. (Saint Math., XXVI). « Quand je serai
ressuscité, je vous précéderai en Galilée.
» Galilée veut dire transmigration. Or, quand J.-C.
ressuscita, il alla en avant en Galilée, parce qu'il passa de la
misère à la gloire, et de la corruption à
l’incorruption. « Après la Passion de J.-C., dit
saint Léon, pape, les liens de la mort ayant été
rompus, l’infirmité fit place à la force, la
mortalité à l’éternité, la honte
à la gloire. » 3° Il ressuscita avec profit, car il
tint sa proie : et Jérémie dit au IVe chapitre : «
Le lion s'est élancé hors de sa tanière, le
vainqueur des nations s'est élevé. » Saint Jean dit
aussi (XXVI) : « Lorsque je serai élevé de terre,
j'attirerai tout à moi, » c'est-à-dire : quand
j'aurai fait sortir mon âme du limbe et mon corps du tombeau,
j'attirerai tout à moi. 4° Il ressuscita miraculeusement,
car le sépulcre resta clos. Comme il est sorti du sein de sa
mère sans lésion de son intégrité, et de
même qu'il est entré où étaient ses
disciples les portes closes, de même aussi. a-t-il pu sortir du
sépulcre qui resta clos. A ce propos on lit en l’Histoire
scholastique * qu'un moine de Saint-Laurent hors des murs,
l’an MCXI de l’Incarnation du Seigneur,
s'émerveillait de voir la ceinture qu'il portait, la jeta loin
de lui . sans qu'elle eût été déliée,
quand une voix venant d'en haut lui dit : « Ainsi J.-C. a pu
sortir du sépulcre qui resta clos. » 5° Il ressuscita
véritablement, parce que ce fut en son vrai et propre corps. Il
donna six preuves de la vérité de sa résurrection
: 1° par un
ange, qui ne ment point ; 2° par de fréquentes apparitions.
Et en ces deux circonstances il montra qu'il était
ressuscité véritablement. 3° Par le manger, il prouva
ainsi qu'il n'était pas ressuscité par art magique.
4° Par le toucher, en quoi il prouva que c'était en un vrai
corps. 5° Par la démonstration de ses plaies, il montra
alors que ce fut en ce même corps avec lequel il était
mort. 6° Par son entrée dans la maison dont les portes
étaient closes; c'était la preuve qu'il était
ressuscité tout glorifié. Or, tous ces doutes, sur la
résurrection de J.-C. paraissent avoir existé dans les
apôtres. 7° Il ressuscita immortel pour ne mourir plus
désormais. Il est écrit dans
l’Epître, aux Romains (VI) et J.-C. est
ressuscité d'entre les morts pour ne plus mourir. »
Cependant saint Denis rapporte dans une lettre à
Démophile (8e) que J.-C. même après son ascension,
dit à un saint homme, nommé Carpus : « Je suis
prêt à souffrir de nouveau pour sauver les hommes. »
Par où l’on voit que, s'il était possible, il aurait
encore été disposé à mourir pour les
hommes. Ce même Carpus, personnage d'une admirable
sainteté, raconta à saint Denis, comme la même
lettre en fait foi,-qu'un infidèle ayant perverti un
chrétien, Carpus en fut chagriné au point d'en tomber
malade. (Sa sainteté était si grande qu'il ne
célébrait jamais la sainte messe, à moins d'avoir
eu une vision du ciel.) Mais ayant eu à prier pour la conversion
de l’un et de l’autre, il demandait cependant tous les
jours à Dieu qu'il leur ôtât la vie en les faisant
brûler sans miséricorde.
* Chap. CLXXXIV; — Rupert, De divinis offfic., 1. VIII; c. IV.
Et voici que vers le milieu de la nuit, comme il était
éveillé et qu'il faisait cette prière, tout
à coup la maison où il était se divisa en deux et
une fournaise immense apparut au milieu : en portant ses regards en
haut, il vit le ciel ouvert et Jésus qui y était
environné d'une multitude d'anges. Ensuite vis-à-vis de
la fournaise, il voit les deux pécheurs qu'il avait maudits,
tout tremblants, et entraînés avec violence par les
morsures et les replis. de serpents qui sortaient de cette fournaise
où ils étaient poussés encore par d'autres hommes.
Carpus se complaisait tellement à la vue de leur châtiment
qu'il dédaignait de porter les yeux sur ce qui apparaissait en
haut et qu'il restait tout attentif à contempler cette
vengeance, de sorte qu'il était très contrarié de
ne pas les voir plus tôt tomber dans la fournaise. Enfin
après avoir pris la peine de regarder au ciel et avoir vu ce
qu'il avait remarqué auparavant, voici que Jésus, qui
avait pitié de ces hommes, se leva de son trône
céleste, et descendant jusqu'à eux avec une multitude
d'anges, il étendit les mains et les ôta de là en
disant à Carpus : « Levez la main; frappez sur moi de
nouveau, car je suis prêt à souffrir encore une fois pour
sauver les hommes: c'est ce que j'ai de plus à cœur, si
l’on pouvait me crucifier sans crime. » Nous avons
relaté ici cette vision rapportée par saint Denis, pour
preuve de ce que nous avons dit en dernier lieu.
La quatrième considération est celle-ci : pourquoi J.-C.
n'a-t-il pas attendu à ressusciter avec les autres,
c'est-à-dire au jour de la résurrection
générale? Il faut savoir qu'il ne voulut point la
différer pour trois raisons : 1° Par dignité pour son
corps. Car comme ce corps était d'une éminente
dignité depuis qu'il avait été
déifié, ou bien uni à la divinité, il ne
fut pas convenable qu'il restât si longtemps dans la
poussière. Aussi le psaume dit : « Vous ne laisserez pas
votre saint, c'est-à-dire, votre corps sanctifié,
déifié, éprouver la corruption. » Le
Psalmiste dit encore (CXXXI) : « Levez-vous, Seigneur; venez dans
le lieu de votre repos, vous et l’arche de votre sainteté.
» Ce qui est appelé ici l’arche de sainteté,
c'est ce corps auquel fut unie la divinité. 2° Pour
l’affermissement de la foi : car s'il n'était pas
ressuscité alors, la foi eût péri, et personne
n'aurait cru qu'il est véritablement Dieu. Or, ceci devient
évident par ce qui arriva lors de la Passion, où tous,
excepté la Sainte Vierge, perdirent la foi qu'ils ne
recouvrèrent qu'après avoir connu la résurrection.
C'est ce que dit saint Paul dans sa première Épître
aux Corinthiens (XV) : « Si J.-C. n'est pas ressuscité,
notre foi est vaine. » 3° Pour être le modèle de
notre résurrection. Il eût été rare en effet
de trouver quelqu'un° qui eût espéré la
résurrection future, s'il n'eût eu pour modèle la
résurrection de N.-S. C'est pour cela que l’apôtre
dit : « Si J.-C. est ressuscité, nous aussi, nous
ressusciterons, » car sa résurrection est la cause et le
modèle de la nôtre. « Le Seigneur, dit saint
Grégoire, a montré par son exemple ce qu'il nous a promis
en récompense, afin que, les fidèles sachant tous qu'il
est ressuscité, espérassent posséder eu
eux-mêmes, à la fin du monde; les récompenses de la
résurrection. Le même saint dit encore : « J.-C. ne
voulut pas être mort plus de trois jours ; car si sa
résurrection eût été différée,
nous n'aurions pu l’espérer pour nous. «
La cinquième considération est : pourquoi J.-C.
ressuscita. Il faut savoir que ce fut pour quatre grands profits que
nous en retirons. En effet sa résurrection opère la
justification des pécheurs, elle nous enseigne une
manière de vie nouvelle, elle engendre l’espérance
de recevoir la rémunération, et elle signifie la
résurrection de tous. Quant au premier profit saint Paul dit en
l’Épître aux Romains (IV) : « Il a
été livré pour nos péchés et il est
ressuscité pour notre justification. » Quant au second. Il
est dit en la même épître (VI) : « Comme J.-C.
est ressuscité d'entre les morts pour la gloire de son
père, de même aussi nous devons marcher dans une nouvelle
vie. » Quant au troisième. La première
épître de saint Pierre (II) porte : « Dieu nous a
ressuscités par sa grande miséricorde pour nous donner
l’espérance de la vie par la résurrection de J.-C.
» Quant au quatrième. La première aux Corinthiens
(XV) dit : « J.-C. notre Seigneur est ressuscité d'entre
les morts comme les prémices de ceux qui dorment : car c'est par
un homme que la mort est venue et c'est par un homme qu'est venue la
résurrection. » D'où il faut conclure que J.-C. a
eu quatre propriétés qui lui furent particulières
dans sa résurrection. La première que notre
résurrection est remise à la fin du monde, mais que la
sienne arriva au troisième jour. La 2e que nous ressuscitons par
lui, mais qu'il est ressuscité, par lui-même. Ce qui fait
dire à saint Ambroise : « Pourquoi aurait-il
cherché quelqu'un qui l’ait aidé à
ressusciter son corps, lui qui a ressuscité les autres? »
La 3e que notre corps devient cendre, mais que le sien ne le put
devenir. La 4e que la résurrection est la cause efficiente,
exemplaire et sacramentelle de la nôtre.
Par rapport à la première propriété,
la glose du Psaume dit sur ces mots : « Ad vesperum dernorabitur
fletus et ad matutinum laetitia (XXIX). Le soir on est dans les larmes
et le matin dans la joie. » La résurrection de J.-C'est
la cause efficiente de la résurrection de l’âme dans
le temps présent et du corps dans le temps futur. Par rapport
à la deuxième, on lit en l’Épître
première aux Corinthiens : « Si J.-C. est
ressuscité... » Quant à la troisième : et
comme J.-C. est ressuscité d'entre les morts par la gloire du
père, etc. » (Rom., VI).
La cinquième considération est celle-ci : combien de fois
J.-C. est-il apparu après sa résurrection; Le jour
même de la résurrection J.-C. est apparu cinq fois, et les
autres jours suivants, cinq fois encore. 1° Il a apparu à
Marie-Magdeleine (saint Jean, XX; saint Marc, XVI) qui est le type des
pénitents, car il voulut apparaître en premier lieu
à Marie-Magdeleine pour cinq motifs. a. Parce qu'elle
l’aimait plus ardemment, comme le dit saint Luc (VII) : «
Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a
beaucoup aimé. » b. Pour montrer qu'il était mort;
pour les pécheurs. « Je ne suis pas venu, dit J.-C. en
saint Mathieu (IX), appeler les justes, mais, les pécheurs.
» c. Parce que les courtisanes précèdent les sages
dans le royaume des cieux (Math., XXI). « En
vérité, je vous dis que les courtisanes vous
précéderont dans le royaume des cieux. » d. Parce
que comme la femme avait annoncé la mort, elle devait aussi
annoncer la vie (Glose). e. Afin que là où avait
abondé l’iniquité, abondât aussi la
grâce. (Romains, V). 2° Il apparut aux femmes qui revenaient
du sépulcre, quand il leur dit : « Salut » :
qu'elles s'approchèrent et lui tinrent les pieds (saint Math.,
XXVIII).
Elles sont le type des humbles auxquels le Seigneur se montre à
raison de leur sexe, et de leur attachement, parce qu'elles tinrent ses
pieds. 3° Il apparut à Simon, mais on ne sait où ni
quand ; à moins peut-être que ce ne fût en revenant
du sépulcre avec Jean : car il peut échoir que Pierre ne
se soit pas trouvé au lieu où était Jean, quand
Jésus lui apparut (saint Luc, XXIV) ; ou bien, ce fut quand il
entra seul dans le monument, ou bien encore, dans la cave ou grotte
où Pierre habitait, ainsi que le dit l’Histoire
scholastique *. En effet. on y lit que quand Pierre eut renié
J.-C., il s'enfuit dans une cave, qu'on appelle encore Galli cantes, le
chant du coq, où. il passa trois jours à pleurer son
péché, et que ce fut là que le Sauveur lui apparut
et le conforta. Pierre signifie obéissant, c'est, donc le type
des obéissants auxquels se montre le Seigneur. 4° Il apparut
aux disciples à Emmaüs. Emmaüs veut. dire désir
de conseil, et signifie les pauvres de J.-C. qui veulent accomplir ce
conseil : « Allez, vendez ce que vous avez et le donnez aux
pauvres, etc. » 5° Il apparut aux disciples
rassemblés. Ce qui signifie les religieux qui tiennent closes
les portes de leurs cinq sens (saint Jean, XX). Ces apparitions eurent
lieu le jour même de la résurrection : et à la
messe le prêtre les représente en se tournant cinq fois
vers le peuple.
* Sur l’Évangile, c. CLIX.
Mais la troisième fois qu'il se retourne, il le fait en silence
pour figurer la troisième apparition à saint Pierre dont
on ne sait ni le lieu ni le moment. 6° Il apparut huit jours
après à tous ses disciples réunis, et Thomas
étant présent, lui qui avait dit qu'il ne croyait pas
s'il . ne voyait : c'est la figure de ceux qui hésitent dans la
foi (saint Jean, XX). 7° A ses disciples occupés à la
pêche (saint Jean, XXI): c'est la figure des prédicateurs
qui sont des pêcheurs d'hommes. 8° A ses disciples sur le
mont Thabor (saint Math., XXVIII) : c'est la figure (les contemplatifs
parce qu'il fut transfiguré sur cette même montagne.
9° Aux onze disciples qui étaient à table dans le
cénacle, et ce fut là qu'il leur reprocha la
dureté de leurs cœurs et leur incrédulité (saint
Math., XXVIII) Nous entendons par eux les pécheurs qui sont
placés dans le nombre. onzième de la transgression et que
le Seigneur visite quelquefois dans sa miséricorde. 10°
Enfin, il apparut aux disciples qui se trouvaient sur la montagne des
Oliviers (saint Luc, XXIV) : c'est la figure des miséricordieux
et de ceux qui aiment l’huile de la miséricorde. C'est de
ce lieu qu'il monta au ciel, parce que, dit saint Paul en
l’épître première à Timothée
(IV) : « La piété ,est utile à tout; et
c'est à elle que les biens de la vie présente et ceux de
la vie future ont été promis. »
Trois autres apparitions eurent encore lieu en ce même jour de la
résurrection ; mais le texte des livres saints ne les raconte
pas. La première par laquelle il apparut à saint Jacques
le Juste, c'est-à-dire à Jacques fils d'Alphée;
vous la trouverez dans la légende de ce saint. La seconde,
quand, en ce même jour, J.-C. apparut à Joseph; elle est
racontée ainsi dans 1'Evangile de Nicodème. Les Juifs
ayant appris que Joseph avait demandé à Pilate le corps
de Jésus, l’avait placé dans son propre tombeau,
furent remplis d'indignation contre lui, se saisirent de sa personne et
l’enfermèrent avec grand soin dans un lieu bien clos et
scellé, avec l’intention de le tuer après le jour
du sabbat; mais voici que Jésus, la nuit même de la
résurrection, enleva par les quatre angles la maison dans les
airs, entra auprès de Nicodème, essuya son visage,
l’embrassa, et le faisant sortir, sans: que les sceaux fussent
rompus, l’amena à sa maison d'Arimathie. La
troisième, par laquelle on croit que J.-C: apparut avant tous es
autres à la- Vierge Marie, quoique les
évangélistes gardent le silence sur ce point. L'Eglise
romaine paraît approuver cette opinion puisque; au jour de
Pâques, la station a lieu à Sainte-Marie-Majeure. Or, si
on ne le croit pas en raison qu'aucun des évangélistes
n'en fait mention, il est évident qu'il n'apparut jamais
à la sainte Vierge après être ressuscité,
parce qu'aucun évangéliste n'indique ni le lieu ni le
temps de cette apparition. Mais écartons cette idée
qu'une telle mère ait reçu un pareil affront d'un tel
Fils. Peut-être cependant les évangélistes ont-ils
passé cela sous silence parce que leur but était
seulement de produire des témoins de la Résurrection; or,
il n'était pas convenable qu'une mère fût
appelée pour rendre témoignage à son Fils : car si
les paroles des autres femmes, à leur retour du sépulcre,
parurent des rêveries, combien plus aurait-on cri que sa
mère était dans le délire par amour pour son fils.
Ils ne l’ont point écrit, il est vrai, mais ils
l’ont laissé pour certain : car J.-C. a dû procurer
à sa mère la première joie de sa
résurrection; il est clair qu'elle a souffert plus que personne
de la mort de son Fils; il ne devait donc pas oublier sa mère,
lui qui se hâte de consoler d'autres personnes. C'est
l’opinion de saint Ambroise dans son troisième livre des
Vierges : « La mère, dit-il, a vu la résurrection;
et ce fuit la première qui vit et qui crut, Marie-Magdeleine la
vit malgré son doute. » Sedulius s'exprime comme il suit
en parlant de l’apparition de J.-C. :
Semper virgo manet, hujus se visibus astans
Luce palan Dominus prius obtulit, ut bona mater,
Grandia divulgans miracula, quae fuit olim
Advenientis iter, haec sit redeuntis et index *.
Quant à la septième et dernière
considération, savoir : comment J.-C. fit sortir les saints
pères du limbe où ils se trouvaient, et ce qu'il y fit,
l’évangile ne l’explique pas ouvertement. Saint
Augustin cependant dans un de ses sermons et Nicodème, dans son
évangile (ch. XVIII) en disent quelque chose. Voici, les paroles
de saint Augustin : « Aussitôt que J.-C. rendit
l’esprit, son âme unie à sa divinité
descendit au fond des enfers, et quand il eut atteint les
dernières limites des ténèbres, en spoliateur
resplendissant et terrible, les légions impies de l’enfer
le regardèrent avec épouvanté,
et elles se mirent à demander : « D'où vient
celui-ci qui est si fort, si terrible, si resplendissant et si noble?
* Le Seigneur apparaît à Marie toujours vierge tout
aussitôt après sa Résurrection, afin qu'en pieuse
et douce mère, elle rendit témoignage du miracle. Celle
qui lui avait ouvert les portes de la vie dans sa naissance, devait
aussi prouver qu'il mail. quitté les enfers. (Carmen Paschale,
v, p. 361.)
Le monde qui nous fut soumis ne nous a jamais envoyé pareil mort
; jamais il n'a destiné aux enfers de pareils présents.
Quel est-il donc celui qui entre sur nos domaines avec cette
intrépidité ? et il ne redoute pas nos supplices seuls,
mais il a délié les autres de nos chaînes: Les
voyez-vous ceux qui ne vivaient que dans nos tourments, les voyez-vous
nous insulter après avoir été sauvés ? et
ils ne se contentent, pas de ne craindre rien, ils ajoutent encore des
menaces. Les morts d'ici n'ont jamais été si pleins
d'orgueil, et des captifs n'ont jamais ressenti une semblable joie.
Pourquoi l’avoir amené ici? O notre prince, ton
allégresse a passé, tes joies se sont changées en
deuil ! Pendant que tu suspends J.-C. sur le bois; tu ne sais pas tous
les dommages que tu éprouves en enfer. » Et quand les
voix. infernales de ces cruels se furent fait entendre, le Seigneur dit
et toutes les portes de fer furent brisées : voici un peuple
innombrable de saints du Seigneur qui se prosternent et qui font
entendre ces cris mêlés de larmes : « Vous voici
arrivé, Rédempteur du monde, vous voici arrivé;
vous que nous attendions tous les jours avec tant d'ardeur: vous
êtes descendu pour nous aux enfers ; ne nous abandonnez point
quand vous serez retourné aux cieux: Remontez, Seigneur
Jésus, dépouillez l’enfer, enchaînez
l’auteur de la mort dans ses propres liens; rendez bientôt
la joie au monde; secourez-nous, ajoutent-ils, éteignez ces
tourments affreux, et dans votre pitié délivrez des
captifs ; pendant que vous êtes ici absolvez les coupables, et
quand vous remonterez, défendez ceux qui sont les vôtres
» (saint Aug.).
Voici ce qu'on lit dans I' Evangile de Nicodème : « Carinus
et Leucius, fils du vieillard Siméon, ressuscitèrent avec
J.-C., ils apparurent à Anne, à Caïphe, à
Nicodème, à Joseph et à Gamaliel qui les
conjurèrent de leur raconter ce que J.-C. a fait aux enfers :
Nous étions, dirent-ils, avec tous nos pères les
Patriarches placés au fond des ténèbres, quand
tout à coup surgit une lumière qui avait
l’éclat doré du soleil, et une couleur de pourpre
royale nous illumina. Aussitôt Adam, le père du genre
humain, a tressailli en disant : « C'est la lumière
éternelle qui a promis de nous envoyer une lumière qui
lui est coéternelle. » Isaïe s'écria : «
C'est la lumière du Père, le Fils de Dieu, comme je
l’ai prédit en ces termes, alors que j'étais vivant
sur la terre : « Le peuple qui marchait dans les
ténèbres a vu la grande lumière: » Alors
survint notre père Siméon qui dit en tressaillant de joie
: «Glorifiez le Seigneur, car c'est moi qui ai reçu dans
mes mains, au temple, le Christ nouvellement né, et qui ai dit
sous l’influence de l’Esprit-Saint : «
Maintenant mes yeux ont vu votre salut que vous avez envoyé,
vous l’avez préparé à la face de tous les
peuples » (Luc, I). Après Siméon, survint un
habitant du désert et comme nous lui demandions qui il
était il dit : « Je suis Jean; j'ai baptisé J-C.,
j'ai marché devant la face du Seigneur, pour lui préparer
ses voies, et je l’ai montré du doigt, eu disant : «
Voici l’agneau de Dieu, voici celui qui ôte les
péchés du monde; je suis descendu vous annoncer que le
Christ va venir à l’instant nous visiter. »
En ce moment Seth s'écria : «Quand je suis allé aux
portes du paradis prier le Seigneur de m’envoyer son ange
pour me donner de l’huile de l’arbre de la
miséricorde afin de pouvoir oindre le: corps de mon père
Adam, accablé par la maladie, l’ange Michel apparut et dit
: « Ne te consumes pas en larmes pour demander l’huile du
bois de la miséricorde; car tu ne pourras en obtenir
qu'après cinq mille cinq cents ans accomplis *. » Tous les
Patriarches et les prophètes qui entendirent ces exclamations
tressaillirent d'une grande joie. Alors Satan, le prince et le chef de
la mort, dit à l’enfer : « Prépare-toi
à recevoir Jésus qui se glorifie d'être le Christ,
Fils de Dieu. Toutefois c'est un homme qui eut peur de mourir car il a
dit : « Mon âme est triste jusqu'à la mort; »
grand nombre d'hommes que j'avais rendus sourds, il les a guéris
et il a redressé les boiteux. » L'enfer répondit :
« Si tu es puissant; quel est donc cet homme, ce Jésus
qui, tout en craignant la mort, résiste à ta puissance ?
Car s'il dit qu'il craint la mort, c'est pour te tromper et il n'y aura
pour toi qu'un vah ! dans l’éternité des
siècles. » Satan répondit . « Je l’ai
tenté ; j'ai soulevé le peuple contre lui, j'ai
déjà aiguisé la lance, mêlé le fiel
et le vinaigre, préparé le bois de la croix : sa mort est
prochaine et je te l’amènerai. » L'enfer lui demanda
: « Est-ce donc lui qui a ressuscité Lazare que je
tenais.» Satan répondit : « C'est lui-même.
»
* Au lieu de 500; quelques éditions mettent 200.
L'enfer s'écria : «Je te conjure, par les puissances et
par les miennes, ne me l’amène pas; car aussitôt que
j'ai eu entendu le commandement de sa parole, j'ai frémi, et
n'ai pu retenir Lazare lui-même, qui, se secouant comme un aigle
essayant son agilité, s'est échappé de nos mains.
» Comme il parlait ainsi, une voix semblable à un tonnerre
se fit, entendre, et dit : « Enlevez vos portes, Princes;
ouvrez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera.
» A cette voix tous les démons accoururent et
fermèrent les portes d'airain avec des verrous de fer. Alors
David s'écria : « N'ai-je pas été
prophète quand j'ai dit : « Que les miséricordes du
Seigneur soient le sujet de ses louanges, parce qu'il a brisé
les portes d'airain et rompu les verrous de fer (CVI). » Et une
voix extraordinaire se fit entendre qui dit : « Enlevez vos
portes... etc. » L'enfer, voyant qu'on avait crié par deux
fois, dit comme s'il était dans l’ignorance : « Quel
est ce roi de gloire? » David lui répondit : « Le
Seigneur fort et puissant, le Seigneur puissant dans le combat, c'est
lui qui est le roi de gloire. » Le roi de gloire survint; alors
il éclaira les ténèbres éternelles ; et le
Seigneur étendant la main prit Adam par sa droite et lui dit :
« Paix à toi et à tous tes fils, mes justes.
» Et le Seigneur s'élança des enfers et tous les
saints le suivirent. Le Seigneur, tenant toujours Adam par la main, le
confia à l’archange Michel qui les introduisit dans le
paradis. Ils rencontrèrent deux hommes, anciens des jours, et
les saints leur demandèrent : « Qui êtes-vous, vous
qui êtes pas descendus avec cous dans les enfers, qui
n'êtes pas morts encore ; et qui avez été
placés avec votre corps dans le paradis? »
Et l’un répondit : « Je suis Enoch qui ai
été transporté ici ; celui-là est Elie qui
a été enlevé jusqu'ici sur un char de feu; et nous
n'avons point encore goûté la mort, mais nous sommes
réservés pour jusqu'à l’avènement de
l’antéchrist afin de combattre contre lui; il nous tuera
et après trois jours et demi nous serons enlevés dans les
nuées. » Tandis qu'il parlait, survint un autre homme
portant sur ses épaules le signe de la croix. On lui demanda qui
il était, et il dit : « Je fus larron et j'ai
été crucifié avec Jésus; j'ai cru qu'il est
le créateur, et l’ai prié en disant : «
Souvenez-vous de moi, Seigneur, quand vous serez venu dans votre
royaume. » Alors il m’a répondu : « En
vérité, je te le dis; aujourd'hui tu seras avec moi en
paradis . » Et il m’a donné ce signe de la
croix en disant : « Porte cela en allant dans le paradis et si
l’ange qui est préposé à sa garde ne te
laisse pas entrer, montre-lui le signe de la croix, et tu lui diras:
C'est le Christ crucifié eu ce moment-ci qui m’a
envoyé. » Quand je l’eus fait et que j'eus ainsi
parlé à l’ange, à l’instant il
m’ouvrit, m’introduisit et me plaça à
la droite dans le paradis. » Carin et Leucius après avoir
fait ce récit, furent subitement. transfigurés; et on ne
les vit plus. Saint Grégoire de Nisse ou bien saint Augustin,
d'après certains livres; dit en traitant le même sujet :
« Tout à coup la nuit éternelle des enfers devint
resplendissante, quand J.-C. descendit; alors les portiers
bardés de fer se murmurèrent les uns aux autres ces
paroles, sous le voile du silence, tant la crainte les avait saisis :
« Quel, est donc celui-ci qui est si terrible et si brillant
d'une lumière étrange ?
Notre tartare n'en accueillit jamais un, semblable; le monde n'a jamais
vomi son pareil dans notre caverne. C'est un usurpateur, ce n'est pas
quelqu'un qui paie sa dette ; c'est un voleur; un destructeur; ce n'est
pas un pécheur mais un pillard. Nous voyons un juge et non un
suppliant. Il vient combattre et non succomber; il vient ravir et non
rester. »
(57) SAINT SECOND, MARTYR *
Second, peut venir de se couvrant, se composant en
honnêteté de mœurs ; ou bien de secondant qui
obéit aux ordres du Seigneur; ou bien il vient de secum dux,
chef de lui-même, car il commanda à ses sens et il leur
fit produire toutes sortes de bonnes œuvres. Ou bien Second se
rapporte à premier : en effet il y a deux chemins qui conduisent
à la vie : Le premier, c'est celui de la pénitence et des
larmes; le second, c'est celui du martyre. Or, ce précieux
martyr parvint à la vie non pas seulement par le premier chemin
, mais encore par le second.
Second fut un soldat intrépide, et un athlète de J.-C.
fort distingué; il fut un glorieux martyr du Seigneur. Il
reçut la couronne du martyre dans la ville d'Asti. Cette
cité est illustre par sa présence et se fait gloire de
l’avoir pour patron. Il fut instruit dans la foi de J.-C., par
Calocérus, détenu dans la prison d'Asti par l’ordre
de Sapritius, préfet de cette cité. Or, comme le
bienheureux Martien était en prison dans la ville de Tardonne,
Sapritius y voulut aller pour le forcer à sacrifier ; Second
partit avec lui, sous prétexte de distraction, et avec le
désir de voir le bienheureux Marcien.
* Le Martyrologe romain annonce ainsi cette fête : A Asti, de
saint Second, martyr. Bivar, dans ses commentaires sur Detter, cite des
passages textuels de cette légende qu'il avait prise aux
sources.
Sortis de la ville d'Asti; une colombe descendit sur Second et se
plaça sur sa tête. Alors Sapritius lui dit : « Vois,
Second, comme nos dieux t'aiment puisqu'ils t'envoient des oiseaux du
ciel te visiter. » Etant parvenus près du fleuve Tanaro,
Second vit un ange du Seigneur se promenant sur l’eau :
« Second, lui dit-il, aie la foi, et tu marcheras ainsi sur les fauteurs des idoles. » Sapritius lui dit :
« Mon frère Second, j'entends les dieux qui te parlent.
» Second lui répondit: « Marchons selon les
désirs de notre cœur. » Quand ils arrivèrent
au fleuve Bormida, un ange lui apparut encore, et lui dit : «
Second, crois-tu en Dieu, ou bien aurais-tu des doutes? » Second
répondit: « Je crois la vérité de sa passion
et de sa résurrection. » Sapritius dit alors : «
Qu'est-ce que j'entends de ta bouche? » Or, quand il entra dans
Tardonne, Marcien; par l’ordre de l’ange, sortit de sa
prison et apparut à Second : « Entre, Second, lui dit-il,
dans la voie de la vérité ; marche pour recevoir la
palme de la foi. » Sapritius dit : « Quel est donc cet
homme qui nous parle comme s'il songeait? » Second lui
répondit : « C'est songe pour vous, mais pour moi c'est un
avis et un encouragement. » Après quoi Second alla
à Milan; et un ange du Seigneur conduisit au-devant de lui, hors
de la ville, Faustin et Jovitas, qui étaient gardés en
prison. Il en reçut le baptême, une nuée leur ayant
fourni de l’eau. Et voici que tout à coup une colombe
descendit du ciel et apporta le corps et le sang de N. S. qu'elle donna
à Faustin et à Jovitas ; mais Faustin donna le corps et
le sang du Seigneur à Second afin qu'il le portât à
Marcien.
En revenant, Second arriva quand il faisait nuit sur la rive du
Pô; alors l’ange du Seigneur prit son cheval par la bride
et lui fit passer le fleuve. L'ayant accompagné jusqu'à
Tardonne, il l’introduisit dans la prison de Marcien et Second
donna à Marcien le trésor de Faustin. Marcien dit en le
recevant : « Que le corps et le sang du Seigneur soit avec moi
pour la vie éternelle. » Puis par l’ordre de
l’ange, Second sortit de la prison et alla en son hôtel.
Après quoi Marcien fut condamné à avoir la
tête tranchée et Second enleva son corps qu'il ensevelit.
En apprenant cela, Sapritius le manda auprès de lui et lui dit :
« Autant que je puis voir, tu fais profession d'être
chrétien. » Second lui répondit : « C'est
vrai, je m’avoue chrétien. » Sapritius lui dit
: « Tu désires donc mourir de mal mort? » Second
répondit : « C'est à toi plutôt qu'elle est
due. » Or, comme il ne voulait pas sacrifier, Sapritius le fit
dépouiller; mais aussitôt l’ange du Seigneur vint
pour lui préparer un vêtement. Alors Sapritius le fit si
longtemps tourmenter sur un chevalet que ses bras étaient
disloqués ; mais ayant été guéri par le
Seigneur, il fut reconduit en prison. Pendant qu'il y était,
l'ange du Seigneur vint lui dire : « Lève-toi, Second ;
suis-moi, et je te conduirai à ton créateur. »
Alors il le mena jusqu'à la ville d'Asti et le mit dans une
prison où était renfermé Calocérus et le
Sauveur avec lui. A sa vue, Second se jeta à ses pieds : «
Ne crains pas, lui dit le Sauveur, car je suis le Seigneur ton Dieu qui
te délivrerai de tous les maux. » Puis il les bénit
et monta au ciel.
Or, le matin, Sapritius envoya à la prison qu'on trouva
fermée, sans que Second y fût. Alors Sapritius quitta
Tardonne et vint à Asti, pour au moins punir Calocérus
qu'il se fit amener. Mais voici qu'on lui apprit que Second
était avec Calocérus. Il les fit donc comparaître
devant lui et leur dit : « Puisque nos dieux savent que vous les
méprisez, ils veulent que vous mouriez aussi tous les deux.
» Or, comme ils ne voulaient pas sacrifier, il fit fondre de la
poix avec de la résine qu'il commanda de verser sur leur
tête et de jeter dans leur bouche. Mais ils buvaient cela comme
l’eau la plus exquise et avec grande ardeur en s'écriant
à haute voix: « Que vos paroles sont douces à la
bouche, Seigneur ! » Alors Sapritius porta une sentence par
laquelle Second devait être décapité à Asti
et Calocérus envoyé à Albinganum pour y être
puni.
Or, quand saint Second fut décollé, les anges du Seigneur
vinrent prendre son corps et lui donnèrent la sépulture
en chantant des actions de grâces. Il souffrit le 3 des calendes
d'avril.
(58) SAINTE MARIE L'EGYPTIENNE*
Marie Egyptienne appelée Pécheresse passa 47 ans au
désert dans une austère pénitence. Elle y entra
vers l’an du Seigneur 270, du temps de Claude.
* La vie de sainte Marie Egyptienne se trouve in extenso dans les Vies
des Pères du désert. Elle fut écrite par Sophrone,
évêque de Jérusalem. Jacques de Voragine l’a
abrégée considérablement.
Or, un abbé, nommé Zozime, ayant passé le Jourdain
et parcouru un grand désert pour trouver quelque saint
père, vit un personnage qui se promenait et dont le corps nu
était noir et brûlé par l’ardeur du soleil.
C'était Marie Egyptienne. Aussitôt elle prit la fuite et
Zozime se mit à courir au plus vite après elle. Alors
Marie dit à Zozime : « Abbé Zozime, pourquoi
courez-vous après moi ? Excusez-moi, je ne puis tourner mon
visage vers vous, parce que je suis une femme ; et comme je suis nue,
donnez-moi votre manteau, pour que je puisse vous voir sans rougir.
» En s'entendant appeler par son nom, il fut saisi : ayant
donné son manteau, il se prosterna par terre et la pria de lui
accorder sa bénédiction. « C'est bien plutôt
à vous, mon père, lui dit-elle, de me bénir, vous
qui êtes orné de la dignité sacerdotale. » Il
n'eut pas plutôt entendu qu'elle savait son nom et son
ministère, que son admiration s'accrut, et il insistait pour
être béni. Mais Marie lui dit : « Béni soit
le Dieu rédempteur de nos âmes. » Comme elle priait
les mains étendues, Zozime vit qu'elle était
élevée de terre d'une coudée. Alors le vieillard
se prit à douter si ce n'était pas un esprit qui
fît semblant de prier. Marie lui dit: « Que Dieu vous
pardonne d'avoir pris une femme pécheresse pour un esprit
immonde ! » Alors Zozime la conjura au nom du Seigneur de se
faire un devoir de lui raconter sa vie. Elle reprit: «
Pardonnez-moi, mon père, car si je vous raconte ma situation,
vous vous enfuirez de moi tout effrayé à la vue d'un
serpent. Vos oreilles seront souillées de mes paroles et
l’air sali par des ordures. »
Comme le vieillard insistait avec force, elle dit: « Mon
frère, je suis née en Egypte; à l’âge
de 12 ans, je vins à Alexandrie, où, pendant 17 ans, je
me suis livrée publiquement au libertinage, et je ne me suis
jamais refusée à qui que ce fût: Or, comme les gens
de ce pays s'embarquaient pour Jérusalem afin d'y aller adorer
la sainte Croix, je' priai les matelots de me laisser partir avec eux.
Comme ils me demandaient le prix du passage, je dis: « Je n'ai
d'autre argent à vous donner que de vous livrer mon corps pour
mon passage. » Ils me prirent donc et ils eurent mon corps en
paiement. Arrivée à Jérusalem, j'allai avec les
autres jusqu'aux portes de l’église pour adorer la croix;
mais tout à coup, je me sens repoussée par une main
invisible qui m’empêche d'entrer. J'avançai
plusieurs fois jusqu'au seuil de la porte, et à l’instant
j'éprouvais la honte d'être repoussée; et cependant
tout le monde entrait sans difficulté, et sans rencontrer aucun
obstacle. Rentrant alors en moi-même, je pensai que ce que
j'endurais avait pour cause l’énormité de mes
crimes. Je commençai à me frapper la poitrine avec les
mains, à répandre des larmes très amères,
à pousser de profonds soupirs du fond du cœur, et comme je
levais la tête, j'aperçus une image de la bienheureuse
Vierge Marié. Alors je la priai avec larmes de
m’obtenir le pardon de mes péchés, et de me
laisser, entrer pour adorer la sainte Croix, promettant de renoncer au
monde et de mener à l’avenir une vie chaste. Après
cette prière, éprouvant une certaine confiance au nom de
la bienheureuse Vierge, j'allai encore une fois à la porte de
l’église, où je suis entrée sans le moindre
obstacle.
Quand j'eus adoré la sainte Croix avec une grande
dévotion, quelqu'un me donna trois pièces d'argent avec
lesquelles j'achetai trois pains; et j'entendis une voix qui me disait:
« Si tu passes le Jourdain, tu seras sauvée. » Je
passai donc le Jourdain, et vins en ce désert où je suis
restée quarante-sept ans sans avoir vu aucun homme. Or, les sept
pains que j'emportai avec moi devinrent à la longueur du temps
durs comme les pierres et suffirent à ma nourriture pendant
quarante-sept ans ; mais depuis bien du temps mes vêtements sont
pourris. Pendant dix-sept ans que je passai dans ce désert, je
fus tourmentée par les tentations de la chair, mais à
présent je les ai toutes vaincues par la grâce de Dieu.
Maintenant que je vous ai raconté toutes mes actions, je vous
prie d'offrir pour moi des prières à Dieu. » Alors
le vieillard se prosterna par terre, et bénit le Seigneur dans
sa servante. Elle lui dit : « Je vous conjure de revenir aux
bords du Jourdain le jour de la cène du Seigneur , et d'apporter
avec, vous le corps de J.-C. : quant à moi j'y viendrai à
votre rencontre et je recevrai de votre main ce sacré corps; car
à partir du jour où je suis venue ici, je n'ai pas
reçu la communion du Seigneur. » Le vieillard revint donc
à son. monastère, et , l’année suivante,
à l’approche du jour de la cène, il. prit le corps
du Seigneur, et vint jusqu'à la rive du Jourdain. Il vit
à l’autre bord une femme debout qui fit le signe de la
croix sur les eaux, et vint joindre le vieillard.
* Le jeudi saint.
A cette vue, celui-ci fut frappé de surprise et se
prosterna humblement à ses pieds : « Gardez-vous, lui
dit-elle, d'agir ainsi, puisque vous avez sur vous les sacrements du
Seigneur, et que vous êtes décoré de la
dignité sacerdotale; mais, mon père, je vous supplie de
daigner revenir vers moi l’an prochain. » Alors
après avoir fait le signe de la croix, elle repassa sur les eaux
du Jourdain pour gagner la, solitude de son désert. Pour le
vieillard il retourna à son monastère et
l’année suivante, il vint à l’endroit
où. Marie lui avait parlé la première fois, mais
il la trouva morte. Il se mit à verser des larmes, et n'osa la
toucher, mais il se dit en lui-même : « J'ensevelirais
volontiers le corps de cette sainte, je crains cependant que cela ne
lui déplaise. » Pendant qu'il y
réfléchissait, il vit ces mots gravés sur la
terre, auprès de sa tête : «Zozime, enterrez le
corps de Marie ; rendez à la terre sa poussière, et priez
pour moi le Seigneur par l’ordre duquel j'ai quitté ce
monde le deuxième jour d'avril. » Alors le vieillard
acquit la certitude, qu'aussitôt après avoir reçu
le sacrement du Seigneur et être rentrée au désert,
elle termina sa vie.
Ce désert que Zozime eut de la peine à parcourir dans
l’espace de trente jours, Marie le parcourut en une heure,
après quoi elle alla à Dieu. Comme le vieillard faisait
une fosse, mais qu'il n'en pouvait plus, il vit un lion venir à
lui avec douceur, . et il lui dit : « La sainte femme a
commandé d'ensevelir là son corps, mais. je ne puis
creuser la terre, car je suis vieux et n'ai. pas d'instruments :
creuse-la donc, toi, afin que nous puissions ensevelir son très
saint corps. » Alors le lion commença à creuser la
terre et à disposer une fosse convenable:
Après l’avoir terminée, le lion s'en retourna doux
comme un agneau et le vieillard revint à son désert en
glorifiant Dieu.
(59) SAINT AMBROISE *
Ambroise vient de ambre, qui est une substance odoriférante et
précieuse. Or, saint Ambroise fut précieux à
l’Eglise et il répandit une bonne odeur par ses paroles et
ses actions. Ou bien Ambroise vient de ambre et de sios, qui veut dire
Dieu, comme l’ambre de Dieu; car Dieu par Ambroise répand
partout une odeur semblable à celle de l’ambre. Il fut et
il est la bonne odeur de J.-C. en tout lieu. Ambroise peut venir encore
de ambor, qui signifie père des lumières et de sior, qui
veut dire petit; parce qu'il fut le père de beaucoup de fils par
la génération spirituelle, parce, qu'il fut lumineux dans
l’exposition de la sainte Ecriture, et parce qu'il fut petit dans
ses, habitudes humbles. Le glossaire dit : ambrosius signifie odeur ou
saveur de J.-C. ; ambroisie céleste, nourriture des anges;
ambroise, rayon céleste de miel. Car saint Ambroise fut une
odeur céleste par une réputation odoriférante; une
saveur, par la contemplation intérieure; il fut un rayon
céleste de miel par son agréable interprétation
des Ecritures; et une nourriture angélique, parce qu'il
mérita de jouir de la gloire. Sa vie fut écrite à
saint Augustin par saint Paulin, évêque de Nole.
Ambroise était fils d'Ambroise, préfet de Rome. Il avait
été mis en son berceau dans la salle du prétoire;
il y dormait, quand un essaim d'abeilles survint tout a coup et couvrit
de telle sorte sa figure et sa bouche qu'il semblait entrer dans sa
ruche et en sortir. Les abeilles prirent ensuite leur vol et
s'élevèrent en l’air à une telle hauteur que
œil humain n'était capable de les distinguer.
* Tiré de la vie du saint, par Paulin, son secrétaire.
Son père fut frappé de ce fait et dit : «Si ce
petit enfant vit, ce sera quelque chose de grand. Parvenu à
l’adolescence, en voyant sa mère, et sa sœur qui avait
consacré à Dieu sa virginité, embrasser la main
des prêtres, il offrit en se jouant sa droite à sa sœur
en l’assurant qu'elle devait en faire autant. Mais elle le lui
refusa comme à un enfant et à quelqu'un qui ne sait ce
qu'il dit. Après avoir appris les belles lettres à Rome,
il plaida avec éclat des causes devant le tribunal, et fut
envoyé par l’empereur Valentinien pour prendre le
gouvernement des provinces de la Ligurie et de l’Emilie. Il vint
à Milan alors que le siège épiscopal était
vacant ; le peuple s'assembla pour choisir un évêque :
mais une grande sédition s'éleva entre les ariens et les
catholiques sur le choix du candidat ; Ambroise y vint pour apaiser la
sédition, quand tout à coup se fit entendre la voix d'un
enfant qui s'écria : « Ambroise évêque.
» Alors à l’unanimité; tous
s'accordèrent à acclamer Ambroise évêque.
Quand il eut vu cela, afin de détourner l’assemblée
de ce choix qu'elle avait fait de lui, il sortit de
l’église, monta sur son tribunal et, contre sa coutume, il
condamna à des tourments ceux qui étaient accusés.
En le voyant agir ainsi, le peuple criait néanmoins : «
Que ton péché retombe sur nous. » Alors il fut
bouleversé et rentra chez lui. Il voulut faire profession de
philosophe : mais afin qu'il ne réussît pas on le fit
révoquer. Il fit entrer chez lui publiquement des femmes de
mauvaise vie, afin qu'en les voyant le peuple revînt sur son
élection; mais considérant qu'il ne venait pas à
ses fins, et que le peuple criait toujours : « Que ton
péché retombe sur nous, » il conçut la
pensée de prendre la fuite au milieu de la nuit. Et au moment
où il se croyait sur le bord du Tésin, il se trouva, le
matin, à une porte de Milan, appelée la porte de Rome.
Quand on l’eut rencontré, il fut gardé à vue
par le peuple. On adressa un rapport au très clément
empereur Valentimen, qui apprit avec la plus grande joie qu'on
choisissait pour remplir les fonctions du sacerdoce ceux qu'il avait
envoyés pour être juges. Le préfet Probus
était dans l’allégresse de voir accomplir en saint
Ambroise la parole qu'il lui avait dite alors qu'il lui donnait ses
pouvoirs lors de son départ : « Allez, agissez comme un
évêque plutôt que comme un juge. » Le rapport
était encore chez l’empereur, quand Ambroise se cacha
derechef, mais on le trouva. Comme il n'était que
catéchumène, il fut baptisé et huit jours
après il fut installé sur la chaire épiscopale.
Quatre ans après, il alla à Rome, et comme sa sœur, qui
était religieuse, lui baisait la main, il lui dit en souriant :
« Voilà ce que je te disais ; tu baises la main du
prêtre. »
Etant allé dans une ville pour ordonner un évêque,
à l’élection duquel l’impératrice
Justine et d'autres hérétiques s'opposaient, en voulant
que quelqu'un de leur secte fût promu, une vierge du parti des
Ariens, plus insolente que les autres, monta au tribunal et saisit
saint Ambroise par son vêtement, dans l’intention de
l’entraîner du côté où étaient
les femmes, afin que, saisi par elles, il fût chassé de
l’église honteusement.
Ambroise lui dit: «Encore que je, sois indigne d'être
revêtu de la dignité sacerdotale, il ne vous appartient
cependant point de porter les mains sur tel prêtre que ce soit.
Et, vous devez craindre le jugement de Dieu de peur :qu'il né
vous en arrive malheur. » Ce mot se trouva vérifié,
car, le jour suivant, cette fille mourut. Saint Ambroise accompagna son
corps jusqu'au lieu de la sépulture, rendant ainsi un bienfait
pour un affront. Cet événement jeta
l’épouvante partout. Après cela, il revint à
Milan où l’impératrice Justine lui tendit une foule
d'embûches, en excitant le peuple contre le saint par ses
largesses et par les honneurs qu'elle accordait. On cherchait tous les
moyens de l’envoyer en exil, au point qu'un homme plus malheureux
que les autres s'était laissé emporter à un
degré de fureur telle qu'il avait loué une maison
auprès de l’église et y tenait un char tout
prêt pour, sur l’ordre de Justine, le traîner plus
rapidement en exil. Mais, par un jugement de Dieu, le jour même
qu'il pensait se saisir de lui, il fut emmené de la même
maison lui-même en exil avec le même char. Ce qui
n'empêcha pas saint Ambroise de lui fournir tout ce qui
était nécessaire à sa subsistance, rendant ainsi
le bien pour le mal. Il composa le chant et' l’office de
l’église de Milan. En ce temps-là il y avait
à Milan un grand nombre de personnes obsédées par
le démon, criant à haute voix qu'elles, étaient
tourmentées par saint Ambroise. Justine et bon nombre d'Ariens
qui vivaient ensemble disaient qu'Ambroise se procurait des hommes
à prix d'argent pour dire faussement qu'ils étaient
maltraités par des esprits immondes, et qu'ils étaient
tourmentés par Ambroise.
Alors tout à coup, un arien qui se trouvait là fut saisi
par le démon et se jeta au milieu de l’assemblée en
criant: « Puissent-ils être tourmentés comme je le
suis, ceux qui ne croient pas à Ambroise. » Mais les
ariens confus tuèrent cet homme en le noyant dans une piscine.
Un hérétique, homme très subtil dans la dispute,
dur, et qu'on ne pouvait convertir à la foi, entendant
prêcher saint Ambroise, vit un ange qui disait à
l’oreille du saint les paroles qu'il adressait au peuple. A cette
vue, il se mit à défendre la foi qu'il
persécutait. Un aruspice conjurait les démons et les
envoyait pour nuire à saint Ambroise; mais les démons
revenaient en disant qu'ils ne pouvaient approcher de sa personne, ni
même avancer auprès des portes de sa maison, parce qu'un
feu infranchissable entourait l’édifice entier en sorte
qu'ils étaient brûlés quoiqu'ils se
plaçassent au loin. Il arriva que ce même devin
étant condamné aux tourments par le juge pour divers
maléfices, criait qu'il était tourmenté davantage
encore par Ambroise. Le démon sortit d'un démoniaque qui
entrait dans Milan, mais il rentra en lui quand il quitta la ville. On
en demanda la cause au démon: il répondit qu'il craignait
Ambroise. Un autre, entra une nuit dans la chambre du saint pour le
tuer avec une épée : c'était Justine qui l’y
avait poussé par ses prières et par son argent ; mais au
moment qu'il levait l’épée pour le frapper, sa main
se sécha. Les habitants de Thessalonique avaient insulté
l’empereur Théodose, celui-ci leur pardonna à la
prière de saint Ambroise; mais la malignité des
courtisans s'emparant de l’affaire, beaucoup de personnes furent
tuées par l’ordre du prince, à l’insu du
saint.
Aussitôt qu'Ambroise en eut eu connaissance, il refusa à
Théodose l’entrée de l’église. Comme
celui-ci lui disait que David avait commis un adultère et un
homicide, le saint répondit : « Vous l’avez
imité dans ses. fautes, imitez-le dans son repentir. » Ces
paroles furent reçues de si bonne grâce par le très
clément empereur qu'il ne refusa pas de se soumettre à
une sincère pénitence. Un démoniaque se mit
à crier qu'il était tourmenté par Ambroise. Le
saint lui dit: «Tais-toi, diable, car ce n'est pas Ambroise qui
te tourmente, c'est ton envie, tu vois des hommes monter d'où tu
as été précipité honteusement mais Ambroise
ne sait point prendre d'orgueil. » Et le possédé se
tut à l’instant.
Une fois que saint Ambroise allait par la ville, quelqu'un tomba et
resta étendu par terre ; un homme qui le vit se mit à
rire. Ambroise lui dit: « Vous qui êtes debout, prenez
garde' de tomber aussi. » A ces mets cet homme fit une chute et
regretta bien de s'être moqué de l’autre. Une fois,
saint Ambroise vint intercéder en faveur de quelqu'un,
Macédonius, maître dis offices; mais ayant trouvé
fermées les portes de son palais et ne pouvant entrer, il dit:
« Tu viendras à ton tour à l’église et
tu ne pourras y entrer, quoique les portes n'en soient pas
fermées, et qu'elles soient toutes grandes ouvertes. »
Après un certain laps de temps, Macédonius, par crainte
de ses ennemis, s'enfuit à l’église, mais il ne put
en trouver l’entrée, quoique les portes fussent ouvertes.
L'abstinence du saint évêque était si rigoureuse
qu'il jeûnait tous les jours, excepté le samedi, le
dimanche et les principales fêtes.
Il faisait de si abondantes largesses qu'il donnait tout ce qu'il
pouvait avoir aux églises et aux pauvres, et ne gardait rien
pour lui. Il était rempli d'une telle compassion que si
quelqu'un venait lui confesser ses péchés, il pleurait
avec une amertume telle, que le pécheur était
forcé lui-même de pleurer. Son humilité et son
amour du travail allaient au point de lui faire écrire
lui-même de sa propre main les livres qu'il composait, à
moins qu'il n'eût été malade gravement. Sa
piété et sa douceur étaient si grandes que quand
on lui annonçait la mort d'un saint prêtre ou d'un
évêque, il versait des larmes tellement amères
qu'il était presque inconsolable. Or, comme on lui demandait
pourquoi il pleurait ainsi les saints personnages qui allaient au ciel,
il disait: «Ne croyez pas que je pleure de les voir partir, mais
de les voir me prévenir: en outre, il est difficile de trouver
quelqu'un digne de remplir de pareilles fonctions. » Sa constance
et sa force d'âme étaient telles qu'il ne flattait ni
l’empereur, ni les princes, dans leurs désordres, mais
qu'il les reprenait hautement et sans relâche. Un homme avait
commis un crime énorme et avait, été amené
à saint Ambroise qui dit: « Il faut le livrer à
Satan pour mortifier sa chair, de peur qu'il n'ait l’audace de,
commettre encore de pareils crimes. » Au même moment, comme
il avait encore ces mots à la bouche l’esprit immonde le
déchira. On rapporte qu'une fois saint Ambroise allant à
Rome reçut l’hospitalité dans une maison de
campagne en Toscane, chez un homme excessivement riche, auprès
duquel il s'informa avec intérêt de sa position.
« Ma position, lui répondit cet homme, a toujours
été accompagnée de bonheur et de gloire. Voyez en
effet, je regorge de richesses, j'ai des esclaves et des domestiques en
grand nombre, je possède une nombreuse famille de fils et de
neveux, tout m’a toujours réussi à souhait;
jamais d'adversité, jamais de tristesse. » En entendant
cela Ambroise fut saisi de stupeur et dit à ceux qui
l’accompagnaient: «Levons-nous, fuyons d'ici au plus vite;
car e Seigneur n'est pas dans cette maison. Hâtez-vous, mes .
enfants, hâtez-vous; n'apportez aucun retard dans votre fuite; de
crainte que la vengeance divine ne nous saisisse ici et qu'elle ne nous
enveloppe tous dans leurs péchés. » Ils sortirent
et ils n'étaient pas encore éloignés que la terre
s'entr'ouvrit subitement, et engloutit cet homme avec tout ce qui lui
appartenait, jusqu'à n'en laisser autan vestige. A cette vue
saint Ambroise dit: « Voyez, mes frères, comme Dieu traite
avec miséricorde quand il donne ici-bas des adversités,
et comme il est sévère et menaçant quand il
accorde une suite ininterrompue de prospérités. »
On raconte qu'en ce même lieu, il reste une fosse très
profonde existant encore aujourd'hui comme témoignage de ce
fait.
Saint Ambroise voyant l’avarice, qui est la racine de tous les
maux, s'accroître de plus en plus dans les hommes et surtout dans
ceux qui étaient constitués en dignité, chez
lesquels tout était vénal, comme aussi dans ceux qui
exerçaient les fonctions du saint ministère, il pleura
beaucoup et pria avec les plus grandes instances d'être
délivré des embarras du siècle:.
Dans la joie, qu'il ressentit d'avoir obtenu ce qu'il demandait, il
révéla à ses frères qu'il serait avec eux
jusqu'au dimanche de la Résurrection. Peu de jours avant
d'être forcé à garder le lit, comme il dictait
à son secrétaire l’explication du Psaume XLIIIe,
tout à coup à la vue de ce secrétaire, une
manière de feu léger couvrit sa tête et peu
à peu entra dans sa bouche comme un propriétaire entre
dans sa maison. Alors sa figure devint blanche comme la neige ; mais
bientôt après elle reprit son teint accoutumé. Ce
jour-là même il cessa d'écrire et de dicter, en
sorte qu'il ne put terminer le Psaume. Or, peu de jours après,
sa faiblesse augmenta ; alors le comte d'Italie, qui se trouvait
à Milan, convoqua tous les nobles en disant qu'après la
mort d'un si grand homme, il y avait lieu de craindre que
l’Italie ne vînt à déchoir, et il pria
l’assemblée de se transporter auprès du saint pour
le conjurer d'obtenir du Seigneur de vivre encore l’espace d'une
année. Quand saint Ambroise les eut entendus, il leur
répondit : « Je n'ai point vécu parmi vous de telle
sorte que j'aie honte de vivre, ni ne crains point de mourir, car nous
avons un bon maître. » Dans le même temps quatre de
ses diacres, qui s'étaient réunis ensemble, se
demandaient l’un à l’autre quel serait celui qui
mériterait d'être évêque après sa
mort: ils se trouvaient assez loin du lit ou le saint était
couché, et ils avaient prononcé tout bas le nom de
Simplicien; c'était à peine s'ils pouvaient s'entendre
eux-mêmes. Ambroise tout éloigné qu'il fût
cria par trois fois : « Il est vieux, mais il est bon. » En
entendant cela les diacres effrayés prirent la fuite, et
après la mort d'Ambroise ils n'en choisirent pas d'autre que
Simplicien.
Il vit, auprès du lieu où il était couché,
J.-C. venir à lui et lui sourire d'un regard agréable.
Honoré, évêque de Verceil, qui s'attendait à
la mort de saint Ambroise, entendit, pendant son sommeil, une voix lui
criant par trois fois : « Lève-toi, car il va
trépasser. » Il se leva aussitôt, vint à
Milan et administra à saint Ambroise le sacrement du corps de
Notre-Seigneur; un instant après, le saint étendit, les
bras en formé de croix et rendit le dernier soupir: il
proférait encore une prière. Il mourut l’an du
Seigneur 399. Ce fut dans la nuit de Pâques que son corps fut
porté à l’église et beaucoup d'enfants qui
venaient d'être baptisés le virent les uns dans la chaire,
les autres le montraient du doigt à leurs parents, montant dans
la chaire; quelques autres enfin racontaient qu'ils voyaient une
étoile sur son corps. Un prêtre, qui assistait à un
repas avec beaucoup de convives, se mit à parler mal de saint
Ambroise ; il fut à l’instant frappé d'une maladie
mortelle, et il passa de la table à son lit pour y mourir
bientôt après. En la ville de Carthage, trois
évêques étaient à tablé et l’un
d'eux ayant dit du mal de saint Ambroise, on lui rapporta ce qui
était arrivé au prêtre qui l’avait
calomnié ; cet évêque se moqua de cela; mais
aussitôt il fut frappé à mort et expira à
l’instant.
Saint Ambroise fut recommandable en bien des points. 1° Dans sa
libéralité, car tout ce qu'il avait appartenait aux
pauvres; aussi rapporte-t-il en parlant de soi-même que
l’empereur lui demandant une basilique il lui répondit
ainsi (et cette réponse se trouve dans le Décret
Convenior, XXIII question 8) : «S'il me demandait quelque chose
qui fût à moi, comme mes bien-fonds, mon argent, et
choses semblables qui sont ma propriété, je ne ferais pas
de résistance, quoique tout ce qui est à. moi appartienne
aux pauvres. » 2° Dans la pureté et l’innocence
de sa vie, car il fut vierge.
Et saint Jérôme rapporté qu'il disait : « Non
seulement nous louons la virginité, mais aussi nous la
conservons. » 3° Dans la fermeté de sa foi, qui lui
titi dire, alors que l’empereur lui demandait une basilique (ces
mots se trouvent au chapitre cité plus haut) : « Il
m’arrachera plutôt l’âme que la foi. »
4° Par son désir du martyre. On lit à ce propos, dans
sa lettre, De basilica non tradenda, que le ministre de
l’empereur Valentinien lui fit dire : « Tu méprises
Valentinien, je te coupe la tête. » Ambroise lui
répondit : « Que Dieu vous laisse faire ce dont vous me
menacez, et plaise encore à Dieu qu'il daigne détourner
les fléaux dont l’Eglise est menacée afin que ses
ennemis tournent tous leurs traits contre moi et qu'ils
étanchent leur soif dans mon sang. » 5° Par ses
prières assidues. On lit sur ce point au XIe livre de
l’Histoire ecclésiastique : Ambroise, dans ses
démêlés avec une reine furieuse, ne se
défendait ni avec la main; ni avec des armes, mais avec des
jeûnes, des, veilles continuelles, à l’abri sous
l’autel, par ses obsécrations, il se donnait Dieu pour
défenseur de sa cause à lui et de son Eglise. 6° Par
ses larmes abondantes : il en eut pour trois causes. a) Il eut des
larmes de compassion pour les fautes des autres, et saint Pantin
rapporte de lui, dans sa légende, que quand quelqu'un venait lui
confesser sa faute, il pleurait si amèrement qu'il faisait
pleurer son pénitent ; b) il eut des larmes de dévotion
dans la vue. des biens éternels.
On a vu plus haut qu'il dit à saint Paulin quand celui-ci lui
demandait pourquoi il pleurait de la sorte la mort des saints : «
Je ne pleure pas, répondit-il, parce qu'ils sont
décédés; mais parce qu'ils m’ont
précédé à la gloire. » c) Il eut des
larmes de compassion pour les injures qu'il recevait d'autrui. Voici
comme il s'ex prime en parlant de lui-même, et ces paroles sont
encore rapportées dans le décret mentionné plus
haut « Mes armes contre les soldats goths, ce sont mes larmes.
C'est le seul rempart derrière lequel peuvent s'abriter des
prêtres, je ne puis ni ne dois résister autrement.
7° Il fut recommandable pour sa constance à toute
épreuve. Cette vertu brille eu lui : 1° Dans la
défense de la vérité catholique. On lit à
ce sujet, dans le Livre XIe de l’Histoire ecclésiastique
que Justine, mère de l’empereur Valentinien, disciple des
Ariens, entreprit de jeter le trouble dans l’Église,
menaçant les prêtres de les chasser en exil, s'ils ne
voulaient consentir à révoquer les décrets du
concile de Rimini ; par ce moyen elle se débarrassait d'Ambroise
qui était le mur, et la tour de l’Église. Voici les
paroles que l’on chante dans la Préface de la messe de ce
saint: « Vous avez (le Seigneur) affermi Ambroise dans une si
grande vertu, vous l’avez orné du haut du ciel d'une si
admirable constance, que par lui les démons étaient
tourmentés et chassés, que l’impiété
arienne était confondue, et que la tête des princes
séculiers s'abaissait humblement pour porter votre joug. »
2° Dans la défense de la liberté de
l’Église.
L'empereur voulant s'emparer d'une basilique, Ambroise résista
à l’empereur, ainsi qu'il l’atteste lui-même,
et ses paroles sont rapportées dans le Décret XXIII,
quest. 6 : « Je suis, dit-il, circonvenu parles comtes, afin de
faire un abandon libre de la basilique; ils me disaient que
c'était l’ordre de l’empereur, et que je devais la
livrer, car il v avait droit. J'ai répondu : Si c'est mon
patrimoine qu'il demande, emparez-vous-en; si c'est mon corps, j'irai
le lui offrir. Me voulez-vous dans les chaînes? Qu'on
m’y mette. Voulez-vous ma mort? Je le veux encore. Je ne me ferai
pas un rempart de la multitude, je n'irai pas me réfugier
à l’autel, ni le tenir de mes mains pour demander la vie,
mais je me laisserai immoler de bon cœur pour les autels. On
m’envoie l’ordre de livrer la basilique. D'un
côté, ce sont des ordres royaux qui nous pressent, mais
d'un autre côté, nous avons pour défense les
paroles de l’Écriture qui nous disent : Vous avez
parlé comme une insensée. Empereur, ne vous avantagez pas
d'avoir, ainsi que vous le pensez, aucun droit sur les choses divines;
à l’empereur les palais, aux prêtres les
églises. Saint Naboth défendit sa vigne de son sang ; et
s'il ne céda pas sa vigne, comment nous, céderons-nous
l’église de J.-C. ? Le tribut appartient à
César: qu'on ne le lui refuse pas; l’église
appartient à Dieu, par la même raison qu'elle pie soit pas
livrée à César. Si on me forçait; si on me
demandait, soit terres, soit maison, soit or, ou argent, enfin quelque
chose qui m’appartînt, volontiers je
l’offrirais, je ne puis rien détacher, rien ôter du
temple de Dieu; puisque je l’ai reçu pour le conserver, et
non pour le dilapider. » 3° Il fit preuve de constance en
reprenant le vice et toute espèce d'iniquité.
En effet on lit cette chronique dans l’Histoire tripartite * :
Une sédition s'étant élevée à
Thessalonique, quelques-uns des juges avaient été
lapidés par le peuple. L'empereur Théodose indigné
fit tuer tout le monde, sans distinguer les coupables des innocents. Le
nombre des victimes s'éleva à cinq mille. Or,
l’empereur vint à Milan et voulut entrer dans
l’église, mais Ambroise alla à sa rencontre
jusqu'à la porte, et lui en refusa l’entrée en
disant : « Pourquoi, empereur, après un pareil acte de
fureur, ne pas comprendre l’énormité de votre
présomption ? Peut-être que la puissance impériale
vous empêche de reconnaître vos fautes. Il est de votre
dignité due la raison l’emporte sur la puissance. Vous
êtes prince, ô empereur, mais vous commandez à des
hommes comme vous. De quel œil donc regarderez-vous le temple de notre
commun maître? avec quels pieds foulerez-vous son sanctuaire?
comment laverez-vous des mains teintes encore d'un sang injustement
répandu? Oseriez-vous recevoir son sang adorable en cette bouche
qui, dans l’excès de votre colère, a
commandé tant de meurtres? Relevez-vous donc, retirez-vous, et
n'ajoutez pas un nouveau crime à celui que vous avez
déjà commis. Recevez le joug que le Seigneur vous impose
aujourd'hui est la guérison assurée et le salut pour
vous. » L'empereur obit et retourna à son palais en
gémissant et en pleurant.
* Liv. IX, ch. XXX.
Or, après avoir longtemps versé des larmes, Rufin,
l’un de ses généraux, lui demanda le motif d'une si
profonde tristesse. L'empereur lui dit : « Pour toi, tu ne sens
pas mon mal; aux esclaves et aux mendiants les temples sont ouverts
mais à moi l’entrée en est interdite. » En
parlant ainsi chacun de ses mots était entrecoupé par des
sanglots. « Je cours, lui dit Rufin, si vous le voulez,
auprès d'Ambroise, afin qu'il vous délie des liens dans
lesquels il vous a enlacé. » « Tu ne pourras
persuader Ambroise, repartit Théodose, car la puissance
impériale ne saurait l’effrayer au point de lui faire
violer la loi divine. » Mais Rufin lui promettant de
fléchir l’évêque, l’empereur lui donna
l’ordre d'aller le trouver. et quelques instants après il
le suivit. Ambroise n'eut pas plutôt aperçu Rufin, qu'il
lui dit : « Tu imites les chiens dans leur impudence, Rufin, toi,
l’exécuteur d'un pareil carnage; il ne te. reste donc
aucune honte, et tu ne rougis pas d'aboyer contre la majesté
divine. » Comme Rufin suppliait, pour l’empereur et disait
que celui-ci allait venir lui-même, Ambroise enflammé d'un
zèle surhumain : « Je te déclare, lui dit-il, que
je l’empêcherai d'entrer dans les saints parvis; s'il vent
employer la force et agir en tyran, je suis prêt à
souffrir la mort. » Rufin ayant rapporté ces paroles
à l’empereur : « J'irai, lui dit celui-ci, j'irai le
trouver, pour recevoir moi-même les reproches que je
mérite. » Arrivé près d'Ambroise,
Théodose lui demanda d'être délié de son
interdit, alors Ambroise alla à sa rencontre, et lui refusa
l’entrée de l’église en disant : «
Quelle pénitence avez-vous faite après avoir commis de si
grandes iniquités ? »
Il répondit : « C'est à vous à me
l’imposer et à moi à me soumettre. » Alors
comme l’empereur alléguait que David aussi avait commis un
adultère et un homicide, Ambroise lui dit : « Vous
l’avez imité dans sa faute, imitez-le dans son repentir.
» L'empereur reçut ces avis avec une telle gratitude qu'il
ne se refusa pas à faire une pénitence publique. Quand il
fut réconcilié, il vint à l’église et
resta debout au chancel; Ambroise lui demanda ce qu'il attendait
là : l’empereur lui ayant répondu qu'il attendait
pour participer aux, saints mystères, Ambroise lui dit : «
Empereur, l’intérieur de l’église est
réservé aux prêtres seulement; sortez donc, et
attendez les mystères avec les autres; la pourpre vous fait
empereur et non pas prêtre. » A l’instant
Théodose lui obéit. Revenu à Constantinople, il se
tenait hors du chancel, l’évêque alors lui commanda
d'entrer, et Théodose répondit : «J'ai
été longtemps à savoir la différence qu'il
y a entre un empereur et un évêque; c'est à peine
si j'ai trouvé un maître qui m’ait
enseigné la vérité, je ne connais au monde de
véritable évêque qu'Ambroise. »
Il fut recommandable, 8° par sa saille doctrine qui atteint
à une grande profondeur. Saint Jérôme dans son
livre sur les Douze Docteurs dit: « Ambroise plane au-dessus des
profondeurs comme un oiseau qui s élance dans les airs; c'est
dans le ciel qu'il cueille ses fruits. » En parlant de sa
fermeté: il ajouta : «Toutes ses sentences sont des
colonnes sur lesquelles s'appuient la foi, l’Eglise et toutes les
vertus. » Saint Augustin dit en parlant de la beauté de
son style, en son livre des Noces et des Contrats : «
L'hérésiarque Pélage donne ces éloges
à saint Ambroise : Le saint évêque Ambroise, dont
les livres contiennent la doctrine romaine, brilla comme une fleur au
milieu des écrivains latins. » Saint Augustin ajoute :
« Sa foi et ses explications très exactes de
l’Ecriture n'ont même pas été
attaquées par un seul ennemi. » Sa doctrine jouit d'une
grande autorité, puisque les écrivains anciens, comme
saint Augustin, tenaient grand cas de ses paroles.
A ce propos saint Augustin rapporte à Janvier que sa mère
s'étonnait de ce qu'on ne jeunât pas le samedi à
Milan, saint Augustin en demanda la raison à saint Ambroise qui
lui répondit : « Quand je vais à Rome, je
jeûne le samedi. Eh bien! quand vous vous trouvez dans une
église, suivez ses pratiques, si vous ne voulez scandaliser, ni
être scandalisé. » Saint Augustin dit à ce
propos : « Plus je réfléchis sur cet avis, plus je
trouve que c'est pour moi comme un oracle du ciel. »
(60) SAINT GEORGES
Georges est ainsi appelé de Geos, qui veut dire terre, et orge,
qui signifie cultiver, cultivant la terre, c'est-à-dire sa
chair. Saint Augustin au livre de la Trinité avance que la bonne
terre est placée sur les hauteurs des montagnes, dans les
collines tempérées et dans les plaines des champs. La
première convient aux herbes verdoyantes, la seconde aux vignes,
la troisième aux blés. De même saint Georges
s'éleva en méprisant les choses basses; ce qui lui donna
la verdeur de la pureté : il fut tempéré en
discernement, aussi eut-il le vin de l’allégresse
intérieure. Il fut plein d'humilité ce qui lui fit
produire des fruits de bonnes œuvres. Georges pourrait encore venir de
gerar, sacré, degyon, sable, sable sacré; or, Georges fut
comme le sable, lourd par la gravité de ses mœurs, menu
par son humilité, et sec ou exempt de volupté charnelle.
Georges viendrait de gerar, sacré, et gyon, lutte, lutteur
sacré, parce qu'il lutta contre le dragon et contre le bourreau.
On pourrait encore le tirer de Gero, qui veut dire pèlerin, gir,
précieux *, et ys, conseiller; car saint Georges fut
pèlerin dans son mépris du monde, précieux (ou
coupé) dans son martyre, et conseiller dans la
prédication du royaume.
Sa légende est mise au nombre des pièces apocryphes dans
les actes du concile de Nicée, parce que l’histoire de son
martyre n'est point authentique : on lit, dans le calendrier de
Bède, qu'il souffrit en Perse dans la ville de Diaspolis,
anciennement appelée Lidda, située près de
Joppé. On dit ailleurs qu'il souffrit sous, les empereurs
Dioclétien et Maximien : on voit autre part que ce fut sous
l’empire de Dioclétien, en présence de 70 rois de
son empire; d'autres enfin prétendent que ce fut sous le
président Dacien, sous l’empire de Dioclétien et de
Maximien.
Georges **, tribun, né en Cappadoce, vint une fois à
Silcha, ville de la province de Lybie. A côté de cette
cité était un étang grand comme une mer, dans
lequel se cachait un dragon pernicieux, qui souvent avait fait reculer
le peuple venu avec des armes pour le tuer; il lui suffisait
d'approcher des murailles de la ville pour détruire tout le
monde de son souffle.
* D'après D'après les premières éditions, ce serait tranché, praecisus.
**Cette légende se compose d'une première vie de saint
Georges que J. de Voragine reconnaît apocryphe. La seconde lui
paraît meilleure. Papebroch a donné les actes de ce saint
et il les a longuement et savamment discutés. Tous les
martyrologes s'accordent à attribuer au culte de saint Georges
une grande importance. Fortunat (liv. II, carm. XV) raconte les
différents supplices que le saint, eut à souffrir.
Les habitants se virent forcés de lui donner tous les jours deux
brebis, afin d'apaiser sa fureur; autrement, c'était comme s'il
s'emparait des murs de la ville; il infectait l’air, en sorte que
beaucoup en mouraient. Or, les brebis étant venues à
manquer et ne pouvant. être fournies en quantité
suffisante, on décida dans un conseil qu'on donnerait une brebis
et qu'on y ajouterait un homme. Tous les garçons et les filles
étaient désignés par le sort, et il n'y avait
d'exception pour personne. Or, comme il n'en restait presque plus, le
sort vint à tomber sur la fille unique du roi, qui fut par
conséquent destinée au monstre. Le roi tout
contristé dit : « Prenez l’or, l’argent, la
moitié de mon royaume, mais laissez-moi ma fille, et qu'elle ne
meure pas de semblable mort. » Le peuple lui répondit avec
fureur : « O Roi, c'est toi, qui as porté cet édit,
et maintenant que tous nos enfants sont morts, tu veux sauver ta fille
? Si tu ne fais pour ta fille ce que tu as ordonné pour les
autres, nous te brûlerons avec ta maison.» En entendant ces
mots, le roi se mit à pleurer sa fille en disant:
« Malheureux que je suis! ô ma tendre fille, que faire de
toi? que dire? je ne verrai donc jamais tes noces? » Et se
tournant vers le peuple : « Je vous en prie, dit-il, accordez-moi
huit jours de délai pour pleurer ma fille. » Le peuple y
ayant consenti, revint en fureur ait bout de huit jours, et il dit au
roi : « Pourquoi perds-tu le peuple pour ta fille ? Voici que
nous mourons tous du souffle du dragon. »
Alors le roi, voyant qu'il ne pourrait délivrer sa fille, la fit
revêtir d'habits royaux et l’embrassa avec larmes en.
disant : « Ah que je suis malheureux ! ma très douce.
fille, de ton sein j'espérais élever des enfants de race
royale, et maintenant tu vas être dévorée par le
dragon. Ah ! malheureux que je suis ! ma très douce fille,
j'espérais inviter des princes à tes noces, orner ton
palais de pierres précieuses, entendre les instruments et les
tambours, et tu vas être dévorée par le dragon.
» Il l’embrassa et la laissa partir en lui disant : «
O ma fille, que ne suis-je mort avant toi pour te perdre ainsi !
» Alors elle se jeta aux pieds de son père pour lui
demander sa bénédiction, et le père l’ayant
bénie avec larmes, elle se dirigea vers le lac.
Or, saint Georges passait par hasard par là : et la voyant
pleurer, il lui demanda ce qu'elle avait. » Bon jeune homme, lui
répondit-elle, vite, monte sur ton cheval ; fuis, si tu ne veux
mourir avec moi. » N'aie pas peur, lui dit Georges, mais dis-moi,
ma fille, que vas-tu faire en présence de tout ce monde? »
Je vois, lui dit la fille, que tu es un bon jeune homme; ton cœur est
généreux : mais pourquoi veux-tu mourir avec moi? vite,
fuis! » Georges, lui dit : « Je ne m’en irai
pas avant que tu ne m’aies expliqué ce que tu as.
» Or, après qu'elle l’eut instruit totalement,
Georges lui dit : « Ma fille, ne crains point, car au nom de
J.-C., je t'aiderai. » Elle lui dit : « Bon soldat ! mais
hâte-toi de te sauver, ne péris pas avec moi ! C'est assez
de mourir seule; car tu ne pourrais me délivrer et nous
péririons ensemble. » Alors qu'ils parlaient ainsi, voici
que le dragon s'approcha en levant la tête au-dessus du lac. La
jeune fille toute tremblante dit : « Fuis, mon seigneur, fuis
vite. « A l’instant Georges monta sur son cheval, et se
fortifiant du signe de la croix, il attaque avec audace le dragon qui
avançait sur lui : il brandit sa lance avec vigueur, se
recommande à Dieu, frappe le monstre avec force et l’abat
par terre .
« Jette, dit Georges à la fille du roi, jette ta
ceinture au cou du dragon ; ne crains rien, mon enfant. » Elle le
fit et le dragon la suivait comme la chienne la plus douce. Or, comme
elle le conduisait dans la ville, tout le peuple témoin de cela
se mit à fuir par monts et par vaux en disant :
« Malheur à nous, nous allons tous périr à
l’instant! » Alors saint Georges leur fit signe en disant :
« Ne craignez rien, le Seigneur m’a envoyé
exprès vers vous afin que je vous délivre des malheurs
que vous causait ce dragon, seulement croyez en J.-C., et que chacun de
vous reçoive le baptême, et je tuerai le monstre. »
Alors le roi avec tout le peuple reçut le baptême, et
saint Gorges, ayant dégainé son épée, tua
le dragon et ordonna de le porter hors de la ville. Quatre paires de
bœufs le traînèrent hors de la cité dans une vaste
plaine. Or, ce jour-là vingt mille hommes furent
baptisés, sans compter les enfants et les femmes.
Quant au roi, il fit bâtir en l’honneur de la bienheureuse
Marie et de saint Georges une église d'une grandeur admirable.
Sous l’autel, coule une fontaine dont l’eau guérit
tous les malades : et le roi offrit à saint Georges de
l’argent en quantité infinie; mais le saint ne le voulut
recevoir et le fit donner aux pauvres. Alors saint Georges adressa au
roi quatre avis fort succincts. Ce fut d'avoir soin des églises
de Dieu, d'honorer les prêtres, d'écouter avec soin
l’office divin et de n'oublier jamais les pauvres. Puis
après avoir embrassé le roi, il s'en alla.
Toutefois on lit en certains livres que, un dragon allait
dévorer une jeune fille, Georges se munit d'une croix, attaqua
le dragon et le tua. En ce temps-là, étaient empereurs
Dioclétien et Maximien, et sous le président Dacien, il v
eut une si violente persécution contre les chrétiens, que
dans l’espace d'un mois, dix-sept mille d'entre eux
reçurent la couronne du martyre. Au milieu des tourments,
beaucoup de chrétiens faiblirent et sacrifièrent aux
idoles. Saint Georges à cette vue fut touché au fond du
cœur; il distribua tout ce qu'il possédait, quitta
l’habit militaire, prit celui des chrétiens et
s'élançant au milieu des martyrs, il s'écria :
« Tous les dieux des gentils sont des démons; mais c'est
le Seigneur qui a fait les cieux! » Le président lui dit
en colère : « Qui t'a rendu si présomptueux d'oser
appeler nos dieux des démons ? Dis-moi ; d'où es-tu et
quel est ton nom? » Georges lui répondit : «
Je m’appelle Georges, je suis d'une noble race de la
Cappadoce ; j'ai vaincu la Palestine par la faveur de J.-C. mais j'ai
tout quitté pour servir plus librement le Dieu du ciel. »
Comme le président ne le pouvait gagner, il ordonna de le
suspendre au chevalet et de déchirer chacun de ses membres avec
des ongles de fer; il le fit brûler avec des torches, et frotter
avec du sel ses plaies et ses entrailles qui lui sortaient du corps. La
nuit suivante, le Seigneur apparut au saint, environné d'une
immense lumière et il le réconforta avec douceur. Cette
bonne vision et ces paroles l’affermirent au point qu'il comptait
ses tourments pour rien. Dacien voyant qu'il ne pouvait, le vaincre par
les tortures, fit venir un magicien auquel il dit : « Les
chrétiens, par leurs maléfices, se jouent des tourments
et font peu de cas de sacrifier à nos dieux. »
Le magicien lui répondit : « Si je ne réussis pas
à surmonter leurs artifices, je veux perdre la tête.
» Alors il composa ses maléfices, invoqua les noms de ses
dieux, mêla du poison avec du vin et le donna à prendre
à saint Georges. Le saint fit dessus le signe de la croix et but
: mais il n'en ressentit aucun effet. Le magicien composa une dose plus
forte, que le saint, après avoir fait le signe de la croix, but
toute entière sans éprouver le moindre mal. A cette vue,
le magicien se jeta aussitôt aux pieds de saint Georges, lui
demanda pardon en pleurant d'une façon lamentable et sollicita
la faveur d'être fait chrétien. Le juge le fit
décapiter bientôt après.
Le jour suivant, il fit étendre Georges sur une roue garnie tout
autour d'épées tranchantes des deux côtés:,
mais à l’instant la roue se brisa et Georges fut
trouvé complètement sain. Alors le juge irrité le
fit jeter dans une chaudière pleine de plomb fondu. Le saint fit
le signe de la croix, y entra, mais par la vertu de Dieu, il y
était ranimé comme dans un bain. Dacien, à cette
vue, pensa l’amollir par des caresses, puisqu'il ne pouvait le
vaincre par ses menaces : « Mon fils Georges, lui dit-il, tu vois
de quelle mansuétude sont nos dieux, puisqu'ils supportent tes
blasphèmes si patiemment, néanmoins, ils sont
disposés à user d'indulgence envers toi, si tu veux te
convertir. Fais donc; mon très cher fils, ce à quoi je
t'exhorte ; abandonne tes superstitions pour sacrifier à nos
dieux, afin de recevoir d'eux et de nous de grands honneurs. »
Georges lui dit en souriant : « Pourquoi ne pas
m’avoir parlé avec cette douceur avant de me tourmenter ?
Me voici prêt à faire ce à quoi tu
m’engages. » Dacien, trompé par cette concession,
devient tout joie., fait annoncer par le crieur public qu'on ait
à s'assembler auprès de lui pour voir Georges, si
longtemps rebelle, céder enfin et sacrifier. La cité
toute entière s'embellit de joie. Au moment où Georges
entrait dans le temple des idoles pour sacrifier, et quand tous les
assistants étaient dans l’allégresse, il se mita
genoux et pria le Seigneur, pour son honneur et pour la conversion du
peuple, de détruire tellement de fond en comble le temple avec
ses idoles qu'il n'en restât absolument rien. A l’instant
le feu du ciel, descendit sur le temple, le brûla avec les dieux
et leurs prêtres : la terre s'entr'ouvrit et engloutit tout ce
qui en restait. C'est à cette occasion que saint Ambroise
s'écrie dans la Préface du saint : « Georges
très fidel soldat de J.-C. confessa seul parmi les
chrétiens, avec intrépidité, le Fils de Dieu,
alors que la profession qu'il faisait du christianisme était
protégée sous le voile du silence. Il reçut de, la
grâce divine une: si grande constance qu'il méprisait les
ordres d'un pouvoir tyrannique et qu'il ne redoutait point les
tourments de supplices innombrables. O noble et heureux guerrier du
Seigneur! que la promesse flatteuse d'un royaume temporel ne
séduisit pas, mais qui, en trompant le persécuteur,
précipita dans l’abîme les simulacres des fausses
divinités! » (Saint Ambroise.)
Dacien, en apprenant cela, se fit amener Georges auquel il dit :
« Quelle a été ta malice, ô le plus
méchant des hommes, d'avoir commis un pareil crime? »
Georges lui répondit : « O roi, n'en crois rien; mais
viens avec moi et tu me verras encore une fois immoler. » «
Je comprends ta fourberie, lui dit Dacien; car tu veux me faire
engloutir comme tu as fait du temple et de mes dieux. » Georges
lui répliqua :«Dis-moi, misérable, tes dieux qui
n'auront pu s'aider eux-mêmes, comment t'aideront-ils?»
Alors le roi outré de colère dit à Alexandrie, son
épouse : « Je suis vaincu et je mourrai, car je me vois
surmonté par cet homme. » Sa femme lui dit : «
Bourreau et cruel tyran, ne t'ai-je pas dit trop souvent de ne pas
inquiéter les chrétiens, parce que leur Dieu combattrait
pour eux? Eh bien ! apprends que je veux me faire chrétienne.
» Le roi stupéfait dit : « Ah! quelle douleur!
serais-tu aussi séduite? » Et il la fit suspendre par les
cheveux et battre très cruellement avec des fouets. Pendant son
supplice, elle dit à Georges : « Georges, lumière
de vérité, où penses-tu que je parvienne, puisque
je n'ai pas encore été
régénérée par l’eau du baptême?
» « N'appréhende rien, ma fille, lui répondit
le saint, le sang que tu vas répandre te servira de
baptême et sera ta couronne. » Alors elle rendit son
âme au Seigneur en priant. C'est ce qu'atteste saint Ambroise en
disant dans la préface : C'est pourquoi la reine des
Perses, qui avait été condamnée par la sentence de
son cruel mari, quoiqu'elle n'eût pas reçu la grâce
du baptême, mérita la palme d'un martyre glorieux aussi ne
pouvons-nous douter que la rosée de son sang; ne lui ait ouvert
les portes du ciel, et qu'elle n'ait mérité de
posséder le royaume des cieux. » (Saint Ambr.)
Or, le jour suivant, saint Georges fut condamné à
être traîné par toute la ville et à avoir la
tète tranchée. Il pria alors le Seigneur de vouloir bien
accorder suite à la prière de quiconque implorerait son
secours; et une voix du ciel se fit entendre et lui dit qu'il serait
fait comme il avait demandé. Son oraison achevée, il
consomma son martyre en ayant la tête coupée, sous
Dioclétien et Maximien qui régnèrent vers
l’an de N.-S. 287. Or, comme Dacien revenait du lieu du supplice
à son palais, le feu du ciel descendit sur lui et le consuma
avec ses gardes. Grégoire de Tours raconte * que des personnes
portant des reliques .de saint Georges qui avaient été
hébergées dans un oratoire, ne purent au matin mouvoir sa
châsse en aucune manière, jusqu'à ce qu'ils eussent
laissé là une parcelle des reliques. — On lit dans
l’Histoire d'Antioche, que les chrétiens allant au
siège de Jérusalem, un très beau jeune homme
apparut à un prêtre et lui donna avis que saint Georges
était le général des chrétiens, qu'ils
eussent à porter avec eux ses reliques à Jérusalem
où il serait lui-même avec eux. Et comme on
assiégeait la ville et que la résistance des Sarrasins ne
permettait pas de monter à l’assaut, saint Georges,
revêtu d'habits blancs et armé d'une croix rouge, apparut
et fit signe aux assiégeants de monter sans crainte après
lui, et qu'ils se rendraient maitres de la place. Animés par
cette vision, les chrétiens furent vainqueurs et
massacrèrent les Sarrasins.
* De gloria martyrum, cap. CI.
(61) SAINT MARC, ÉVANGÉLISTE
Marc veut dire sublime en commandement, certain, abaissé et
amer. Il fut sublime en commandement par la perfection de sa vie, car
non seulement, il observa les commandements qui sont communs à
tous, mais encore ceux qui sont sublimes, tels que les conseils. Il fut
certain en raison de la certitude de la doctrine dans son
évangile, parce que cette certitude a pour garant saint Pierre,
son maître, de qui il l’avait appris. Il fut
abaissé, en raison de sa profonde humilité, qui lui fit,
dit-on, se couper le pouce, afin de ne pas être trouvé
capable d'être prêtre. Il fut amer en raison de
l’amertume du tourment. qu'il endura lorsqu'il fut
traîné par la ville, et, qu'il rendit l’esprit au
milieu des supplices. Ou bien Marc vient de Marco, qui est une masse,
dont le même coup aplatit le fer, produit la mélodie, et
affermit l’enclume. De même saint Marc, par l’unique
doctrine de son évangile, dompte la perfidie des
hérétiques, dilate la louange divine et affermit
l’Eglise.
Marc, évangéliste, prêtre de la tribu de
Lévi, fut, par le baptême, le fils de saint Pierre,
apôtre, dont, il était le disciple en la parole divine. Il
alla à Rome avec ce saint. Comme celui-ci v prêchait la
bonne nouvelle, les fidèles de Rome prièrent saint Marc
de vouloir écrire l’Evangile, pour l’avoir toujours
présent à la mémoire. Il le leur écrivit
loyalement, tel qu'il l’avait appris de la bouché de son
maître saint Pierre, qui l’examina avec soin, et
après avoir vu qu'il était plein de vérité,
il l’approuva et le jugea digne d'être reçu par tous
les fidèles**.
* Ordéric Vital raconte (Hist. Eccl., part. I, liv. II, c. XX)
chacun des faits consignés dans la légende de saint Marc.
**Saint Jérôme, Vir. illustr., c. VIII; — Clément d'Alexandrie, dans Eusèbe, l. II, c. XV.
Saint Pierre, considérant que Marc était constant dans la
foi, le destina pour Aquilée, où après avoir
prêché la parole de Dieu, . il convertit des multitudes
innombrables de gentils à J.-C. On dit que là aussi, il
écrivit son évangile que l’on montre encore
à présent dans l’église d'Aquilée,
où on le garde avec grand respect. Enfin saint Marc conduisit
à Rome, auprès de saint Pierre, un citoyen
d'Aquilée, nommé Ermagoras, qu'il avait converti à
la foi afin que l’apôtre le consacrât
évêque d'Aquilée. Ermagoras, après avoir
reçu la charge du pontificat, gouverna avec zèle cette
église : il fut pris ensuite par les infidèles et
reçut la couronne du martyre. Pour saint Marc, il fut
envoyé par saint Pierre à Alexandrie, où il
prêcha le premier la parole de Dieu *. A son entrée dans
cette ville, au rapport de Philon, juif très disert, il se forma
une assemblée immense qui reçut la foi et pratiqua la
dévotion et la continence. Papias, évêque de
Jérusalem, fait de lui le plus grand éloge en très
beau langage ; et voici ce que Pierre Damien dit à son sujet :
« Il jouit d'une si grande influence à Alexandrie, que
tous ceux qui venaient en foule pour être instruits dans la foi,
atteignirent bientôt au sommet de la perfection, par la pratique
de la continence; et de toutes sortes de bonnes.. œuvres, en sorte que
l’on eût dit une communauté de moines. On devait ce
résultat moins aux miracles extraordinaires de saint Marc et
à l’éloquence de ses prédications,
qu'à ses exemples éminents. »
* Eusèbe, c. XVI ; Epiphan., LI, c. VI; saint Jér., ibid.
Le même Pierre Damien ajoute qu'après sa mort, son corps
fut ramené en Italie, afin que la terre où il lui avait
été donné d'écrire son Evangile, eût
l’honneur de posséder ses dépouilles
sacrées. « Tu es heureuse, ô Alexandrie, d'avoir
été arrosée de son sang glorieux, comme toi, en
Italie, tu ne l’es pas moins de posséder un si rare
trésor. »
On rapporte que saint Marc fut doué d'une si grande
Humilité qu'il se coupa le pouce afin que l’on ne
songeât pas à l’ordonner prêtre *. Mais par
une disposition de Dieu et par l’autorité de saint Pierre,
il fut choisi pour évêque d'Alexandrie: A son
entrée dans cette ville, sa chaussure se rompit et se
déchira subitement; il comprit intérieurement ce que cela
signifiait, et dit : « Vraiment, le Seigneur a raccourci mon
chemin, et Satan ne sera pas un obstacle pour moi, puisque le
Seigneur m’a absous des œuvres de mort. » Or, Marc
voyant un savetier qui cousait de vieilles chaussures, lui donna la
sienne à raccommoder : mais en le faisant, l’ouvrier se
blessa. grièvement à la main . gauche, et se mit à
crier : « Unique Dieu. » En l’entendant,
l’homme de Dieu dit : « Vraiment le Seigneur a rendu mon
voyage heureux. » Alors il fit de la boue avec sa salive et de la
terre, l’appliqua sur la main du savetier qui fut incontinent
guéri. Cet homme, voyant le pouvoir extraordinaire de Marc, le
fit entrer chez lui et lui demanda qui il était, et d'où
il venait. Marc lui avoua être le serviteur du Seigneur
Jésus.
* Isidore de Sév., Vies et morts illustres, ch. LIV.
L'autre lui dit : « Je voudrais bien le voir. » Je te le
montrerai, lui répondit saint Marc. » Il se mit alors
à lui annoncer l’Evangile de J.-C. et le baptisa avec tous
ceux de sa maison. Les habitants de la ville ayant appris
l’arrivée d'un Galiléen, qui méprisait les.
sacrifices de leurs dieux, lui tendirent des pièges. Saint Marc,
en ayant été instruit, ordonna évêque
Anianus, cet homme-là même qu'il avait guéri *, et
partit pour la Pentapole, où il resta deux ans, après
lesquels il revint à Alexandrie. Il y avait fait élever
une église sur les rochers qui bordent la mer, dans un lieu
appelé Bucculi ** ; il y trouva le nombre des chrétiens
augmenté. Or, les prêtres des temples cherchèrent
à le prendre; et le jour de Pâques, comme saint Marc
célébrait la- messe, ils s'assemblèrent tous au
lieu où était le saint, lui attachèrent une corde
au cou et le traînèrent par toute la ville en disant :
« Traînons le buffle au Bucculi ***. » Sa chair et
son sang étaient épars sur la terre et couvraient les
pierres, ensuite il fut, enfermé dans une prison où un
ange le fortifia. Le Seigneur J.-C. lui-même daigna le visiter et
lui dit pour, le conforter : « La paix soit avec toi, Marc, mon
évangéliste; ne crains rien car je suis avec toi pour te
délivrer. » Le matin arrivé, ils lui jettent encore
une fois une corde au cou, et le traînent çà et
là en criant : « Traînez le buffle au Bucculi.
»
* Actes de saint Marc.
** Probablement: l’abattoir.
*** A l’abattoir.
Au milieu de ce supplice, Marc rendait grâces à Dieu en
disant : « Je remets mon esprit entre vos mains. » Et en
prononçant ces mots, il expira. C'était sous
Néron, vers l’an 57. Comme les païens le voulaient
brûler, soudain, l’air se trouble, une grêle
s'annonce, les tonnerres grondent, les éclairs brillent, tout le
monde s'empressa de fuir, et le corps du saint reste intact. Les
chrétiens le prirent et l’ensevelirent dans
l’église en toute révérence. Voici le
portrait de saint Marc * : Il avait le nez long, les sourcils
abaissés, les yeux beaux, le front un, peu chauve, la barbe
épaisse. Il était de belles manières, d'un
âge moyen ; ses cheveux commençaient à blanchir, il
était affectueux, plein de mesure et rempli de la grâce de
Dieu. Saint Ambroise dit de lui : « Comme le bienheureux Marc
brillait par des miracles sans nombre, il arriva qu'un cordonnier
auquel il avait donné sa chaussure à raccommoder, se
perça la main gauche dans son travail, et en se faisant la
blessure, il cria: «ô Dieu!» Le serviteur de Dieu fut
tout joyeux de l’entendre : il prit de la boue qu'il fit avec sa
salive, en oignit la main de l’ouvrier qu'il guérit
à l’instant et avec laquelle cet homme put continuer son
travail. Comme le Sauveur il guérit aussi un aveugle-né.
* Un ms. de la Bibliothèque de Saint-Victor, coté 28 et
cité par Ducange donne en ces termes le portrait du saint :
« La forme de saint Marc fu tele, lonc nés, sourciz
yautis, biaus par iex, les cheveux cercelés, longe barbe, de
très bele composition de cors, de moien eaige » Gloss.
° Eagium.
L'an de l’Incarnation du Seigneur 468, du temps de
l’empereur Léon, des Vénitiens
transportèrent le corps de saint Marc, d'Alexandrie à
Venise, où fut élevée, en l’honneur du
saint, une église d'une merveilleuse beauté.
— Des marchands vénitiens, étant allés
à Alexandrie; firent tant par dons et par promesses
auprès de deux prêtres, gardiens du corps de saint Marc,
que ceux-ci le laissèrent enlever en cachette et emporter
à Venise. Mais comme on levait le corps du tombeau, une odeur si
pénétrante se répandit dans Alexandrie que tout
le monde s'émerveillait d'où pouvait venir une pareille
suavité. Or; comme les marchands étaient en pleine mer,
ils découvrirent aux navires qui allaient de conserve avec eux
qu'ils portaient le corps de saint Marc; un des gens dit : «
C'est probablement le corps de quelque Egyptien que l’on vous a
donné, et vous pensez emporter le corps de saint Marc. »
Aussitôt le navire qui portait le corps de saint Marc vira de
bord avec une merveilleuse célérité et se heurtant
contre le navire où se trouvait celui. qui venait de parler, il
en brisa un côté. Il ne s'éloigna point avant que
tous ceux qui le montaient n'eussent acclamé qu'ils croyaient
que le corps de saint Marc s'y trouvât.
Une nuit, les navires étaient emportés par un courant
très rapide, et les nautoniers; ballottés par la
tempête et enveloppés de ténèbres, ne
savaient où ils allaient; saint Marc apparut au moine gardien de
son corps, et lui dit : « Dis à tout ce monde de carguer
vite les voiles, car ils ne sont pas loin de la terre. » Et on
les cargua. Quand le matin fut. venu, on se trouvait vis-à-vis
une île. Or, comme on longeait divers rivages, et qu'on cachait
à tous le saint trésor, des habitants vinrent et
crièrent : « Oh! que vous êtes heureux, vous qui
portez le corps de saint Marc ! Permettez que nous lui rendions nos
profonds hommages. »
— Un matelot encore tout à fait incrédule est saisi
par le démon et vexé jusqu'au moment où,
amené auprès du corps, il avoua qu'il croyait que
c'était celui de saint Marc. Après avoir
été délivré, il rendit gloire à Dieu
et eut par la suite une grande dévotion au saint.
Il arriva que, pour conserver avec plus de précaution le corps
de saint Marc, on le déposa au bas d'une colonne de marbre, en
présence d'un petit nombre de personnes; mais par le cours du
temps, les témoins étant morts, personne ne pouvait
savoir, ni reconnaître, à aucun indice, l’endroit
où était le saint trésor. Il y eut des pleurs dans
le clergé, une grande désolation chez les laïcs, et
un chagrin profond dans tous. La peur de ce peuple dévot
était en effet qu'un patron si recommandable n'eût
été enlevé furtivement. Alors on indique un
jeûne solennel, on ordonne une procession plus solennelle. encore
; mais voici que, sous les yeux et à la surprise de tout le
monde, les pierres se détachent de la colonne et laissent voir
à découvert la châsse où le corps
était caché. A l’instant on rend des actions de
grâces au Créateur qui a daigné
révéler le saint patron ; et ce jour, illustré par
la gloire d'un si grand prodige, fut fêté dans la suite
des temps *.
— Un jeune homme, tourmenté par un cancer dont les vers
lui rongeaient la poitrine, se mit à implorer d'un cœur
dévoué les suffrages de saint Marc; et voici que, dans
son sommeil, un homme en habit de pèlerin lui apparut se
hâtant dans sa marche. Interrogé par lui qui il
était et où il allait en marchant si vite, il lui
répondit qu'il était saint Marc, qu'il courait porter
secours à un navire en péril. qui l’invoquait.
Alors il étendit la main, en toucha le malade qui, en se
réveillant le matin, se sentit complètement guéri.
Un instant après le navire entra dans le port de Venise et ceux
qui le montaient racontèrent le péril dans lequel ils
s'étaient trouvés et comme saint Marc leur était
venu en aide. On rendit grâces pour ces deux miracles et Dieu fut
proclamé admirable dans Marc, son saint.
* Au 23 juin.
— Des marchands de Venise qui allaient à Alexandrie sur un
vaisseau sarrasin, se voyant dans un péril imminent, se jettent
dans une chaloupe, coupent la corde, et aussitôt le navire est
englouti dans les flots qui enveloppent tous les Sarrasins. L'un d'eux
invoqua saint Marc et fit comme il put, vœu de recevoir le
baptême et de visiter son église, s'il lui prêtait
secours. A l’instant, un personnage éclatant lui apparut,
l’arracha des flots et le mit avec les autres ans la chaloupe.
Arrivé à Alexandrie, il fut ingrat envers son
libérateur et ne se pressa ni d'aller à
l’église de saint Marc, ni de recevoir les sacrements de
notre foi. Derechef saint Marc lui apparut et lui reprocha son
ingratitude. Il rentra donc en lui-même, vint à Venise, et
régénéré dans les fonts sacrés du
baptême, il reçut le nom de Marc. Sa foi en J.-C. fut
parfaite et il finit sa vie dans les bonnes œuvres.
— Un homme qui travaillait au haut du campanile de saint Marc de
Venise, tombe tout à coup à l’improviste; ses
membres sont déchirés par lambeaux; mais, dans sa chute,
il se rappelle saint Marc, et implore son patronage alors il rencontre
une poutre qui le retient. On lui donne une corde et il s'en
relève sans blessure; il remonte ensuite à son travail
avec dévotion pour le terminer.
— Un esclave au service d'un noble habitant de la Provence, avait
fait vœu de visiter le corps de saint Marc; mais il n'en pouvait
obtenir la permission : enfin il tint moins de compte de la peur, de
son maître temporel que de son maître céleste. Sans
prendre congé;, il partit avec dévotion pour accomplir
son vœu. A son retour, le maître, qui était
fâché, ordonna de lui arracher les yeux. Cet homme cruel
fut favorisé dans son dessein par des hommes plus cruels encore
qui jettent, par terre, le serviteur de Dieu, lequel invoquait saint
Marc, et s'approchent avec des poinçons pour lui crever les yeux
: les efforts qu'ils tentent sont inutiles, car le fer se rebroussait
et se cassait tout d'un coup. Il ordonne donc que ses jambes soient
rompues et ses pieds coupés à coups de haches, mais le
fer qui est dur de sa nature s'amollit comme le plomb. Il ordonne qu'on
lui brise la figuré et les dents avec des maillets de fer; le
fer perd sa force et s'émousse par la puissance de Dieu. A cette
vue son maître stupéfait demanda pardon et alla avec son
esclave visiter en grande dévotion le tombeau de saint Marc.
— Un soldat reçut au bras dans une bataille une blessure
telle que sa main restait pendante. Les médecins et ses amis lui
conseillaient de la faire amputer; mais ce soldat qui était
preux, honteux d'être manchot, se fit remettre la main à
sa place et l’assujettit avec des bandeaux sans aucun
médicament. Il invoqua les suffrages de saint Marc et sa main
fut guérie aussitôt : il n'y resta qu'une cicatrice qui
fut un témoignage d'un si grand miracle et un monument d'un
pareil bienfait.
* Est-ce le sujet d'un tableau du Tintcret ?
— Un homme de la ville de Mantoue, faussement accusé par
des envieux, fut mis en une prison, où, après être
resté 40 jours dans le plus grand ennui, il se mortifia par un
jeûne de trois jours en invoquant le patronage de saint Marc. Ce
saint lui apparaît et lui commande de sortir avec confiance de sa
prison. Cet homme, que l’ennui avait endormi, ne se mit pas en
peine d'obéir aux ordres du saint, tout en se croyant le jouet
d'une illusion. Il eut une seconde et une troisième apparitions
du saint qui lui renouvela les mêmes ordres. Revenu à soi,
et voyant la porte ouverte, il sortit avec confiance de la prison et
brisa ses entraves comme si c'eût été des liens
d'étoupes. Il marchait donc en plein jour au milieu des gardes
et des autres personnes présentes, sans être vu, tandis
que lui voyait tout le monde. Il vint au tombeau de saint Marc pour
s'acquitter dévotement de sa dette de remerciements.
L'Apulie entière était en proie à la
stérilité, et pas une goutte de pluie n'arrosait cette
terre. Alors il fut révélé que c'était un
châtiment de ce qu'on ne célébrait pas la
fête de saint Marc. Donc on invoqua ce saint et on promit de
fêter avec solennité le jour de sa fête. Le saint
fit cesser la stérilité. et renaître
l’abondance en donnant un air pur et une pluie convenable.
— Environ l’an 1212, il y avait à Pavie, dans le,
couvent des Frères Prêcheurs, un frère de sainte et
religieuse vie, nommé Julien, originaire de Faënza, jeune
de corps, mais vieux d'esprit; dans sa dernière maladie il
s'inquiéta de sa position auprès du prieur, qui lui
répondit que sa mort était prochaine. Aussitôt la
figure du malade devint resplendissante de joie et il se mit à
crier en applaudissant des mains et de tous ses membres : «
Faites place, mes frères, car ce sera dans un excès
d'allégresse que mon âme va sortir de mon corps, depuis
que j'ai entendu d'agréables nouvelles. » Et en
élevant les mains au ciel, il se mit à dire : «
Educ de custodia animam meam, etc. Seigneur, tirez mon âme de sa
prison. Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce
corps de mort? » Il s'endormit alors d'un léger sommeil,
et vit venir à lui saint Marc qui se plaça à
côté de son lit : et une voix qui s'adressait au saint,
lui dit : « Que faites-vous, ici, ô Marc? » Celui-ci
répondit : « Je suis venu trouver ce mourant, parce que
son ministère a été agréable à Dieu.
» La voix se fit encore entendre : « Comment se fait-il que
de tous les saints, ce soit vous de préférence qui soyez
venu à lui? » «C'est, répondit-il, parce
qu'il a eu pour moi une dévotion spéciale et qu'il a
visité avec une dévotion toute particulière le
lieu où repose mon corps. C'est donc pour cela que je suis venu
le visiter à l’heure de sa mort. » Et voici que des
hommes couverts d'aubes blanches remplirent toute la maison. Saint Marc
leur dit : « Que venez-vous faire ici ? » « Nous
venons, répondirent-ils, pour présenter l’âme
de ce religieux devant le Seigneur. » A son réveil, ce
frère envoya chercher aussitôt le prieur qui
m’a lui-même raconté ces faits, et lui rendant
compte de tout ce qu'il avait vu, il s'endormit heureusement et en
grande joie dans le Seigneur *.
* La traduction française de M. Jehan Batallier intercale ici un
miracle que le texte latin ne fournit pas, et que nous copions :
« Si côe ung autre chevalier chevauchoist tout arme dessus
un pont, le cheval cheut sur le pont, et le chevalier cheut, ou parfont
de leaue en bas. Et si côme il vit qu'il nistroit iamais de la
par force ppre, il reclama le benoit Marc : et le sainct luy tendit une
lance et le mist hors de leaue et doncqs il vît a Venise et
racôta le miracle et acôplit son voeu devotemêt.
»
(62) SAINT MARCELLIN, PAPE *
Marcellin gouverna l’Eglise romaine neuf ans et quatre mois. II
fut pris par l’ordre de Dioclétien et de Maximien et
conduit pour sacrifier. Comme il n'y voulait pas consentir et qu'alors
il avait à s'attendre de souffrir divers supplices,
cédant à la peur du tourment, il mit deux grains d'encens
dans le sacrifice **. La joie des infidèles fut grande, mais une
tristesse immense s'empara des fidèles. Toutefois les membres
sains reprennent de la vigueur sous un chef affaibli et comptent pour
rien les menaces des princes: Alors les fidèles viennent trouver
le souverain Pontife et lui; adressent. de graves reproches. Marcellin
voyant celasse soumit au jugement d'un concile des évêques
***.
* « Voici l’interpretatiô du nom , sait Marcellin, qui ne se trouve pas dans le texte latin :
« Marcellin vault autant adire côme amaigrissant : car il
amaigrit le fust dur de sa charnelete ou vault autât adire
côe amaigri par paour du fust du tirât. »
** Anastase le Bibl., Vit. Pont., XXX; — Bréviaire romain
; — Epître du pape Nicolas Ier à Michel, empereur de
C. P.
*** A Sessa en Campanie, ou Sinuesse.
A Dieu ne plaise, dirent-ils, qu'un souverain pontife soit jugé
par personne; mais vous-même, instruisez votre cause dans votre
conscience, et jugez-vous de votre propre bouche *. » Alors il se
repentit beaucoup, pleura et se déposa lui-même;
cependant, toute la foule le réélut encore. Les
Césars, qui apprirent cela, firent saisir Marcellin une seconde
fois, et comme il ne voulait absolument pas sacrifier, ils
commandèrent de le décapiter. La fureur des ennemis se
ralluma, en sorte que dans l’espace d'un mois, dix-sept mille
chrétiens furent mis à mort. Pour Marcellin qui devait
être décapité, il s'avoua indigne de la
sépulture chrétienne ; en conséquence il
excommunia tous ceux qui auraient la présomption de
l’ensevelir. C'est pourquoi son corps resta 35 jours sans
sépulture. Après ce temps, saint Pierre, apôtre,
apparut à Marcel, son successeur **, et lui dit : «
Frère Marcel, pourquoi ne m’ensevelis-tu pas?
» Seigneur, lui répondit Marcel, n'êtes-vous pas
déjà enseveli? » L'apôtre lui dit : «
Je me répute non enseveli, tant que je verrai Marcellin sans
sépulture.» « Mais, Seigneur, lui répartit
Marcel, est-ce que vous ne savez pas qu'il a anathématisé
tous ceux qui l’enseveliraient ? » Pierre dit : «
N'est-il pas écrit : celui qui s'humilie sera
élevé? C'est à cela qu'il fallait faire.
attention; allez donc l’ensevelir à mes pieds. » Il
y alla aussitôt et accomplit honorablement les ordres de saint
Pierre.
*Ciaconius, Notes sur Anastase, Vie de saint Marcellin.
** Idem, ibid.
(63) SAINT VITAL *
Vital signifie vivant tel, car, tel il a vécu
extérieurement en œuvres, tel il a vécu
intérieurement dans son cœur. Ou Vital vient de vie, ou
vital vivant par les ailes. En effet il fut comme un des animaux divins
que vit Ezéchiel, ayant sur le corps quatre ailes, savoir
l’aile de l’espérance, avec laquelle il volait au
ciel, l’aile de l’amour avec laquelle il volait vers Dieu,
l’aile de la crainte avec laquelle il volait en enfer,
l’aile de la connaissance par laquelle il volait en
soi-même. On pense que sa passion fut trouvée dans le
livre des saints Gervais et Protais.
Vital, soldat consulaire, engendra de Valérie, sa femme, Gervais
et Protais. Etant venu à Ravenne avec le juge Paulin, il vit un
médecin chrétien nommé Ursicin, condamné
à être décapité après avoir subi de
nombreux tourments, mais saisi d'une trop grande frayeur. Alors Vital
lui cria: «,Prenez garde, mon frère Ursicin, vous qui
exercez la médecine et qui avez souvent guéri les autres,
de vous tuer vous-même d'une mort éternelle. Puisque vous
êtes arrivé à la palme **, ne perdez pas la
couronne que Dieu vous a préparée. » A ces mots
Ursicin reprit courage; et se repentant de sa frayeur, il reçut
de plein gré le martyre. Saint Vital alors le fit ensevelir
honorablement, après quoi il se refusa à accompagner son
maître Paulin.
* Tiré du Martyrologe d'Adon.
** Il y avait dans ce lieu un vieux palmier.
Celui-ci fut excessivement indigné, d'abord de ce que Vital ne
voulait pas venir avec lui, ensuite, de ce qu'il empêcha Ursicin
de sacrifier alors qu'il le voulait faire, enfin de ce qu'il se montra
ouvertement chrétien, et il ordonna qu'on le suspendît au
chevalet. Vital lui dit : « Tu es bien insensé si. tu
penses me tromper, moi qui me suis appliqué à
délivrer les autres. » Alors Paulin dit à ses
bourreaux : « Conduisez-le au palmier, et s'il refuse de
sacrifier, creusez-y une fosse si profonde que vous arriviez
jusqu'à l’eau et vous l’y enterrerez vif et
couché sur le dos. » Les bourreaux le firent et
enterrèrent en cet endroit saint Vital tout vif; ce fut sous
Néron, qui commença d régner vers l’an du
Seigneur 52. Un prêtre des idoles, qui avait
suggéré ce conseil, fut aussitôt saisi par le
démon et pendant sept jours qu'il fut hors de sens, il
s'écriait sur le lieu où était enseveli saint
Vital : « Tu me brûles, saint Vital. » Et le
septième jour, il fut précipité par le
démon dans un fleuve où il périt
misérablement. La femme de saint Vital, retournant à
Milan, rencontra des gens gui sacrifiaient aux idoles. Ils
l’exhortèrent à manger de ce qui avait
été immolé : « Je suis chrétienne,
répondit-elle, il ne m’est pas permis de manger de
vos sacrifices. »
L'entendant parler de la sorte ils la frappèrent si cruellement,
que les personnes de sa maison, qui l’accompagnaient, la
conduisirent demi-morte à Milan, où elle trépassa
heureusement dans le Seigneur, trois jours après.
(64) UNE VIERGE D'ANTIOCHE*
Au IIe livre des Vierges, saint Ambroise raconte en ces termes le
martyre d'une vierge d'Antioche : Il y eut naguère à
Antioche une vierge qui évitait de se montrer en public; mais
plus elle se cachait, plus elle enflammait les cœurs. La beauté
dont on a entendu parler mais qu'on n'a pas vue est recherchée
avec plus d'empressement à cause des deux stimulants des
passions, l’amour et la connaissance, car quand on ne voit rien,
rien ne saurait plaire; mais quand on connaît une beauté,
on pense qu'elle aura d'autant plus à plaire. L'œil ne cherche
pas à juger de ce qu'il ne connaît pas, mais un cœur qui
aime conçoit des désirs. C'est pour cela, que. cette
sainte vierge, afin de ne point nourrir trop longtemps des
espérances coupables, décidée qu'elle était
à sauvegarder sa pudeur, mit de telles entraves aux passions des
méchants qu'elle attira l’attention avant même
d'être aimée.
* Cette légende est copiée mot à mot dans saint Ambroise au IIe livre des Vierges, ch. IVe.
Voici la persécution. Une jeune fille incapable de fuir, timide
par son âge, afin de ne pas tomber entre les mains de ceux. qui
auraient attenté à sa pudeur, arma son cœur de courage.
Elle fut attachée à la religion au point de ne pas
craindre la mort; chaste au point de l’attendre : car le jour
vint où elle devait recevoir la couronne, jour attendu
impatiemment par tous; on fait comparaître une jeune fille qui
déclare vouloir défendre à la fois sa
chasteté et sa religion. Mais quand on. vit sa constance dans
son dessein, ses craintes pour sa pudeur, sa résolution à
souffrir les tortures, la rougeur qui lui montait au front dès
qu'elle était regardée, on chercha comment on pourrait
lui ôter la religion en lui laissant entrevoir qu'elle garderait
sa chasteté : car dès lors qu'on réussissait
à lui ôter sa religion, regardée comme ce qu'il y
avait de plus important, on pourrait lui faire perdre encore ce qu'on
lui laissait.
On commanda à la vierge de sacrifier ou d'être
exposée dans un mauvais lieu. Quelle manière d'honorer
les dieux que de les venger ainsi ! Ou comment vivent-ils ceux qui
portent de semblables arrêts? La jeune vierge, non pas parce
qu'elle chancelait dans sa foi, mais parce qu'elle tremblait pour sa
pudeur, se dit à elle-même : « Que faire
aujourd'hui? Ou martyre ou vierge ; on veut me ravir une double
couronne. Mais celui-là ne connaît pas même le nom
de vierge qui renie l’auteur de la virginité : en effet,
comment être vierge et honorer une prostituée? comment
être vierge et aimer des adultères? comment être
vierge et rechercher l’amour ?
Mieux vaut garder son cœur vierge que sa chair. Conserver l’un
et l’autre, c'est un bien, quand on le peut, mais puisque cela
devient impossible, soyons chaste aux yeux de Dieu et non par rapport
aux hommes. Raab fut une prostituée, mais après avoir eu
foi au Seigneur; elle trouva le salut. Judith s'orna pour plaire
à un adultère ; mais parce que le mobile de sa conduite
était la religion et non l’amour, personne ne la regardait
comme une adultère. Ces exemples se présentent
heureusement : car si celle qui s'est confiée à la
religion a sauvé sa pudeur et sa patrie, moi aussi,
peut-être, en conservant ma religion, conserverai-je encore ma
chasteté. Que si Judith eût voulu préférer
sa pureté à sa religion, en perdant sa patrie, elle
eût encore perdu son honneur. » Alors
éclairée par ces exemples, et gardant dans le fond du
cœur ces paroles du Seigneur : « Quiconque perdra son âme
à cause de moi, la retrouvera », elle pleura, et se tut,
afin qu'un adultère ne l’entendît même pas
parler. Elle rie préféra pas sacrifier sa pudeur, mais en
même temps elle ne prétendit point faire injure à
J.-C. Jugez si elle pouvait être coupable d'adultère, en
son, corps, celle qui ne le fut pas même dans le ton de sa voix.
Depuis longtemps déjà je mets une grande réserve
dans mes paroles, comme si je tremblais en entrant dans
l’exposition d'une suite de faits honteux. Fermez les oreilles,
vierges de Dieu ! La jeune fille est conduite au lupanar. Ouvrez
maintenant les oreilles, vierges de Dieu. Une vierge peut être
livrée à la prostitution, et peut ne point pécher.
En quelque lieu que soit une vierge de Dieu, là est toujours le
temple de Dieu. Les mauvais lieux rie diffament pas la chasteté,
mais la chasteté ôte à pareil lieu son infamie.
Tous les débauchés accourent en foule au lieu de
prostitution. Vierges saintes, apprenez les miracles des martyrs, mais
oubliez le lavage de ces lieux. La colombe est enfermée; les
oiseaux de proie crient au dehors c'est à qui sera le premier
pour se jeter sur la proie. Alors elle leva les mains au ciel comme si
elle était entrée dans un lieu de prière et non
dans l’asile de la débauche : « Seigneur
Jésus, dit-elle, en faveur de Daniel vierge, vous avez
dompté des lions féroces, vous pouvez encore dompter des
hommes au cœur farouche; le feu tomba sur les Chaldéens; par un
effet de votre miséricorde, et non pas par sa propre nature,
l’eau resta suspendue pour fournir un passage aux Juifs. Suzanne
se mit à genoux en allant au supplice et triompha des vieillards
impudiques ; la main qui osait violer les présents offerts
à votre temple se dessécha : en ce moment, c'est à
votre temple lui-même qu'on en veut : ne souffrez pas un inceste
sacrilège, vous qui n'avez pas laissé un vol impuni. Que
votre nom aussi soit béni, à cette heure, afin que, venue
ici pour être souillée, j'en sorte vierge. » A peine
avait-elle achevé sa prière, qu'un soldat, d'un aspect
terrible, entre avec précipitation. Comme cette vierge dut
trembler à la vue de celui qui avait fait reculer la foule
tremblante! Elle n'oublia pas toutefois les lectures qu'elle avait
faites. « Daniel, se dit-elle, était venu pour être
spectateur du supplice; de Suzanne, et celle que tout le peuple avait
condamnée, un seul la fit absoudre.
Peut-être encore, sous l’extérieur d'un loup, se
cache-t-il une brebis? Le Christ a aussi ses soldats, lui qui a des
légions. Peut-être encore est-ce le bourreau qui est
entré ; allons, mon âme, ne crains pas; c'est celui qui
fait les martyrs. » O vierge, votre foi vous a sauvée! Le
soldat lui dit : « Ne craignez rien, je vous en prie, ma sœur.
C'est un frère, venu ici pour sauver votre âme et non pour
la perdre. Sauvez-moi, pour que vous-même vous soyez
sauvée. Je suis entré ici sous les dehors d'un
adultère; si vous voulez, j'en sortirai martyr : changeons de
vêtements; les miens peuvent vous aller et les vôtres
à moi; les uns et les autres conviendront à J.-C. Votre
habit fera de moi un véritable soldat, et le mien fera de vous
une vierge. Vous serez bien revêtue, et moi je serai assez
dégarni pour que le persécuteur me reconnaisse. Prenez un
vêtement qui cachera la femme, donnez m’en un qui me
sacrera martyr. Revêtez la chlamyde qui déguisera
entièrement la vierge et qui protégera votre pudeur :
prenez ce pileur * pour couvrir vos cheveux et cacher votre visage. On
rougit ordinairement quand on est entré dans un mauvais lieu.
Evitez, lorsque vous serez sortie, de regarder en arrière; en
vous rappelant la femme de Loth qui changea de nature pour avoir
regardé des impudiques, bien qu'avec des yeux chastes : ne
craignez point, le sacrifice sera complet. Je m’offre en
votre place comme hostie à Dieu ; vous, vous serez en ma place
un soldat de J.-C. et vous lui ferez bon service de chasteté;
l’éternité en sera la solde; vous porterez la
cuirasse de justice qui couvre le corps d'un rempart spirituel ; vous
aurez le bouclier de la foi, pour vous parer contre les blessures, vous
serez couverte du casque du salut.
* Le pileur était un bonnet en feutre (poil) que portaient exclusivement les hommes.
En effet, où se trouve J.-C. là est notre défense.
Puisque le mari est le chef de l’épouse, J.-C. est le chef
des vierges.» En disant ces mots il s'est dépouillé
de son manteau qui lui donnait la tournure d'un persécuteur et
d'un adultère. La vierge présente la tête, le
soldat se met en devoir de lui offrir son manteau. Quelle pompe que
celle-là ! quelle grâce ! ils luttent à qui aura le
martyre et cela dans un mauvais lieu ! Les deux lutteurs sont un soldat
et une vierge : c'est dire qu'il n'y a pas parité de nature,
mais la miséricorde de Dieu les a rendus égaux. L'oracle
est accompli « Alors les loups et les agneaux paîtront
ensemble *. » Voyez, c'est la brebis, c'est le loup qui ne sont
pas seulement dans le même pâturage, mais qui sont
sacrifiés ensemble. Que dirai-je encore? Les habits sont
changés, la jeune fille s'envole du filet **, mais ce n'est pas
de ses propres ailes, puisqu'elle est portée sur les ailes
spirituelles et ce qu'aucun siècle n'a vu encore; voici
une vierge de J.-C. qui sort du lupanar. Mais ceux-là qui
voyaient par les yeux, sans voir réellement, frémissent
comme des ravisseurs en présence d'une brebis, comme des loups
devant leur proie. L'un d'eux, plus emporté que les autres,
entra; mais dès qu'il a constaté de ses yeux ce qui s'est
passé : « Qu'est ceci? dit-il; c'est une jeune fille qui
est entrée, et ce parait être un homme.
* Isaïe, LXXV, 25.
** Il y a dans ce passage des allusions sans nombre aux combats antiques.
Ceci n'est pas une fable, c'est la biche, à la place de la
vierge * : mais ce qui est certain, c'est une vierge qui est devenue un
soldat. J'avais bien entendu dire, mais je n'avais pas cru que le
Christ a changé l’eau en vin; le voici qui change
même le sexe. Sortons d'ici pendant que nous sommes encore ce que
nous avons été. Ne serais-je point changé aussi
moi-même qui vois autre chose que je ne crois ? Je suis venu au
lupanar, je vois quelqu'un qui représentera la condamnée
; et puis je sortirai changé aussi je m’en irai pur,
moi qui suis entré coupable. Le fait est constaté, la
couronne est due à ce vainqueur éminent. Celui qui est
pris pour une vierge est condamné à la place de la
vierge. Ainsi ce n'est pas seulement une vierge qui sort du lupanar, il
en sort aussi des martyrs.
On rapporte que la jeune fille courut au lieu du supplice, et que tous
les deux combattirent à qui subirait la mort: Le soldat disait:
« C'est moi qui suis condamné à être
tué ; la sentence vous absout, et elle m’atteint.
» La jeune fille s'écrie « Je ne vous ai pas pris
pour être caution de ma mort; mais j'ai souhaité vous
avoir pour protéger ma pureté. Si c'est la pudeur qu'on
veut atteindre, mon sexe reste. Si l’on demande du sang, je ne
désire point de caution! J'ai de quoi me libérer. La
sentence est pour moi, puisqu'elle a été portée
contre moi.
* Une biche fut substituée à Iphigénie, quand Agamemnon voulut sacrifier sa fille.
Certes, si je vous avais donné pour caution d'une somme
d'argent, et qu'en mon absence le juge vous eût fait payer ma
dette au prêteur, vous pourriez exiger par un arrêt que je
vous satisfasse au dépens de mon patrimoine. Si je
m’y refusais, qui ne juterait ma déloyauté digne de
mort ? à plus forte raison dès qu'il s'agit d'une
condamnation à mort. Je mourrai innocente, et ne prétends
pas vous nuire par ma mort. Aujourd'hui il n'y a pas de milieu : ou je
répondrai de votre sang versé, ou je serai martyre avec,
mon sang. Si je suis revenue aussitôt, qui oserait me chasser ?
Si j'eusse tardé, qui oserait m’absoudre ? La loi
doit m’atteindre, non seulement pour ma fuite, mais aussi
pour le meurtre d'autrui. Si mes membres ne pouvaient supporter le
déshonneur, ils peuvent supporter la mort. On peut trouver dans
une vierge un endroit où on la frappera, quand elle n'en avait
pas pour être flétrie : j'ai fui l’opprobre et non
le martyre. Je vous ai bien cédé mon vêtement, mais
je n'ai pas changé de qualité. Que si vous
m’enlevez la mort vous ne m’avez pas rachetée,
vous m’avez circonvenue. Gardez-vous de discuter, je vous
prie, gardez-vous de me contredire. Ne m’enlevez pas un
bienfait que vous m’avez donné. En avançant
que cette dernière sentence n'ait pas été
portée contre moi, vous en faites revivre une autre. Une
première sentence est infirmée par une seconde. Si la
dernière ne m’atteint pas, la première
m’atteint. Nous pouvons exécuter l’une et
l’autre, si vous me laissez être tourmentée tout
d'abord. Sur vous on ne pourra exercer un autre châtiment, mais
sur une vierge la pudeur s'y oppose. Enfin vous retirerez plus de
gloire pour faire une martyre d'une adultère, que pour faire une
adultère d'une martyre. » — Quel dénouement
attendez-vous? Ils combattirent à deux et tous deux furent
vainqueurs.
Au lieu d'une couronne à partager, deux furent accordées.
C'est ainsi que les saints martyrs se secondaient mutuellement,
l’une ouvrait à l’autre la porte au martyre,
celui-ci lui donna de le réaliser.
On porte aux nues, dans les écoles des philosophes *, Damon et
Pythias, de la secte de Pythagore. L'un d'eux, condamné à
mort, demanda le temps de mettre ordre à ses affaires. Or, le
tyran plein d'astuce, pensant qu'on ne pourrait plus le retrouver,
demanda une caution qui serait frappée à sa place, s'il
tardait à revenir. Je ne sais ce qu'on doit le plus admirer, ni
quelque chose de plus noble, de l’un qui trouve quelqu'un
s'obligeant à le représenter pour mourir, ou de
l’autre venant s'offrir. Mais comme le condamné tardait
à se présenter au supplice, son répondant vint
avec un visage calme, et ne refusa pas de subir la mort. On le.
conduisait au lieu de l’exécution, quand son ami arrive;
celui-ci vint se substituer à l’autre, et offrir sa
tête au bourreau. Alors le tyran, voyant avec admiration que les
philosophes estimaient plus l’amitié que, la vie, demanda
à être admis en tiers dans l’amitié de ceux
qu'il avait condamnés à mort. Tant la vertu a d'attraits,
puisqu'elle gagna un tyran!
* Cicéron, De officiis, lib. III. — Valère-Maxime, liv. IV, c. VII.
Ces faits méritent des louanges, mais ils ne l’emportent
pas sur ceux que nous venons de raconter, car dans ce dernier exemple,
ce sont deux hommes, dans l’autre ou voit une vierge qui, tout
d'abord, avait même son sexe à vaincre. Ceux-ci
étaient deux amis : ceux-là ne se connaissaient point :
ceux-ci se présentèrent devant un seul tyran :
ceux-là devant beaucoup de tyrans et de plus cruels encore. Le
premier pardonna, les seconds tuèrent. Entre les. premiers, il y
avait solidarité, dans les seconds la volonté
était libre. Il y eut plus de prudence dans ceux-ci, parce
qu'ils n'avaient, qu'un but, la conservation de l’amitié,
ceux-là, ne tendaient qu'à avoir la couronne du martyre.
Ceux-ci combattirent pour les hommes ; ceux-là pour le Seigneur.
(Saint Ambroise.)
(65) SAINT PIERRE, MARTYR
Pierre signifie connaissant, ou déchaussant. Pierre peut encore
venir de petros, ferme. Par là on comprend les trois
privilèges qui distinguèrent saint Pierre :
Premièrement, car il fut un prédicateur remarquable, de
là la qualité de connaissant: parce qu'il posséda
une connaissance parfaite des Ecritures et qu'il connut dans sa
prédication ce qui convenait à chacun. Secondement, il
fut vierge très pur; ce qui le fait dire déchaussant,
parce qu'il se déchaussa et se dépouilla les pieds de ses
affections de tout amour mortel : de sorte qu'il fut vierge non
seulement de corps mais de cœur. Troisièmement, il fut martyr
glorieux du Seigneur; d'où le nom de ferme, parce qu'il supporta
constamment le martyre pour la défense de la foi.
Pierre, le nouveau martyr de l’ordre des Prêcheurs,
champion distingué de la foi, fut originaire de la cite de
Vérone *. Tel qu'une lumière éclatante jaillissant
de la fumée, qu'un lys qui s'élance des ronces, qu'une
rose vermeille sortant du milieu des épines, il devint. un
prédicateur pénétrant quoique né de parents
aveuglés par l’erreur : il fit paraître une
splendeur virginale de sainteté corporelle et spirituelle, en
sortant d'une souche corrompue, et du milieu des épines,
c'est-à-dire de ceux qui étaient destinés à
l’enfer il s'éleva pour être un noble martyr. En
effet le B. Pierre avait pour parents des infidèles et des
hérétiques et il se conserva entièrement pur de
leurs erreurs. A l’âge de sept ans, un jour qu'il revenait
de l’école, un oncle hérétique lui demanda
ce qu'il avait appris en classe: Il répondit qu'il avait appris
: « Je crois, en Dieu le père tout-puissant,
créateur du ciel et de la terré... Credo in Deum. »
« Ne dis pas, lui répliqua son oncle, créateur du
ciel et de la terre, puisqu'il n'est pas le créateur des. choses
visibles, mais que c'est le diable qui a créé. toutes ces
choses que l’on voit. » Mais l’enfant lui soutenait
qu'il préférait dire comme il avait lu et croire comme il
l’avait vu écrit. Alors son oncle s'efforça de le
convaincre par différentes autorités or, l’enfant,
qui était rempli du Saint-Esprit, lui rétorqua tous ses
arguments, le défit avec ses propres armes et le réduisit
au silence.
* On comprend que le bienheureux Jacques de Voragine ait traité
si longuement la vie d'un saint moine de son ordre, que, sans doute, il
a connu lui-même, car saint Pierre fut assassiné en 1252.
Or, Jacques de Voragine prit l’habit de dominicain en 1244.
— Au reste les Bollandistes n'ont pas mis moins de 23 pages
in-folio pour rapporter les miracles du saint dont la vie a
été écrite par Thomas de Leontio, dominicain, puis
patriarche de Jérusalem, lequel a vécu longtemps à
Vérone avec le saint.
Fort indigné d'avoir été confondu par un enfant,
il alla rapporter au père tout ce qui s'était
passé entre eux, et il persuada à celui-ci de retirer son
enfant de l’école : « Car je crains, ajouta-t-il,
que quand ce petit Pierre aura été tout à
fait instruit, il ne tourne vers l’Eglise romaine la
prostituée, et qu'ainsi il ne détruise et confonde notre
croyance. Semblable à un autre Caïphe, il disait vrai sans
le savoir, quand il prophétisait que Pierre devait
détruire la perfidie des hérétiques ; mais parce
que tout est dirigé par la main de Dieu, le père
n'obtempéra pas aux conseils de son frère ; il
espérait, quand son fils aurait terminé son cours de
grammaire, le faire attirer à sa secte par quelque
hérésiarque. Mais le saint enfant, qui ne se voyait pas
en sûreté en habitant avec des scorpions, renonça
au monde et à ses parents pour entrer pur dans l’ordre des
frères Prêcheurs. Il y vécut avec une grande
ferveur, au rapport du pape Innocent, qui déclare dans une de
ses lettres que le bienheureux Pierre, dans son adolescence, pour
éviter les prestiges du monde, entra dans l’ordre des
frères Prêcheurs. Après y avoir passé
près de trente ans, il avait atteint au comble de toutes les
vertus. C'était la foi qui le dirigeait,
l’espérance qui le fortifiait, la charité qui
l’accompagnait. Il fit tant de progrès pour se rendre
capable de défendre la foi dont il était embrasé,
que la lutte soutenue par lui avec intrépidité et chaleur
pour elle contre ses adversaires, était de tous les jours, et
qu'il consomma ce combat sans interruption jusqu'au moment où il
remporta heureusement la victoire du martyre.
Il conserva aussi toujours intacte la virginité de son cœur et
de son corps : jamais il ne ressentit les atteintes du
péché mortel, comme on en a la preuve par la
déclaration fidèle de ses confesseurs : et parce qu'un
esclave délicatement nourri est insolent contre son
maître, il mortifia sa chair par une frugalité habituelle
dans le boire et dans le manger. Pour n'être pas pris au
dépourvu par les attaques ennemies, il consacrait ses instants
de loisir à méditer avec assiduité sur les
ordonnances pleines de justice de Dieu ; en sorte qu'occupé
entièrement à cet exercice salutaire, il n'avait pas
lieu. de se livrer à dés actions défendues et
toujours il était en garde contre les malices du démon.
Après avoir donné un court, repos à ses membres
fatigués, il passait ce qui restait de la nuit à
étudier, lire, et à veiller. Il employait le jour aux
besoins des âmes, ou à la prédication, ou à
entendre les confessions, ou bien à réfuter par de
solides raisons les dogmes empoisonnés de
l’hérésie; et on a reconnu qu'il y excellait par un
don particulier de la grâce. Sa dévotion était
agréable, son humilité douce; son obéissance
calme, sa bonté tendre, sa piété compatissante, sa
patience inébranlable, sa charité active, sa
gravité de mœurs était remarquable en tout, la bonne
odeur de ses vertus attirait à lui : il était
attaché profondément a la foi, et comme il la pratiquait
avec zèle, il en était le champion brûlant. Il
l’avait si profondément gravée dans le cœur, et
s'y soumettait de telle sorte que chacune de ses œuvres, chacune de
ses paroles reflétaient cette vertu.
Animé du désir de subir la mort pour elle, il est
prouvé que ses prières fréquentes et assidues, ses
supplications ne tendaient qu'à obtenir du Seigneur de ne pas,
permettre qu'il quittât la vie autrement qu'en buvant pour lui le
calice du martyre. Il ne fut pas trompé dans son espoir.
La vie de saint Pierre fut illustrée par de nombreux miracles.
Un jour, il examinait à Milan un évêque
hérétique dont s'étaient saisis les
fidèles. Or, beaucoup d'évêques, et grand nombre de
personnes de la ville se trouvaient là ; l’examen
s'étant prolongé fort longtemps et la chaleur excessive
accablant tout le monde, l’hérésiarque dit en
présence du peuple: « O méchant Pierre, si tu es
aussi saint que le prétend cette foule stupide, pourquoi te
laisses-tu mourir de la chaleur et ne pries-tu pas le Seigneur
d'interposer un nuage afin que ce peuple insensé ne succombe pas
sous ces feux ardents? » Pierre lui répondit : « Si
tu veux promettre d'abjurer ton hérésie et d'embrasser la
foi catholique, je prierai le Seigneur, et il fera ce que tu dis.
» Alors les fauteurs des hérétiques se mirent
à crier à l’envi : « Promets, promets,
» car ils croyaient impossible que la promesse de Pierre
fût réalisable, d'autant qu'il n'y avait pas en
l’air l’apparence du moindre nuage. Les catholiques furent
attristés, dans la crainte que leur foi n'en ressentît
quelque déshonneur. Quoique l’hérétique
n'eût pas voulu s'engager, saint Pierre dit avec grande confiance
: « Pour preuve que le vrai Dieu est créateur des choses
visibles et invisibles, pour la consolation des fidèles et la
confusion des hérétiques, je prie Dieu de faire monter un
petit nuage qui vienne s'interposer entre le soleil et le peuple.
»
Après avoir fait le signe de la croix, il obtint ce qu'il avait
demandé : pendant l’espace d'une grande heure, un
léger nuage couvrit le peuple qui se trouva abrité comme
sous un pavillon. — Un homme, nommé Asserbus, qui
avait les membres retirés depuis cinq ans, et qu'on
traînait par terre dans un boisseau, fut conduit à saint
Pierre, à Milan. Le saint fit sur lui le signe de la croix, et
le guérit. — Le pape Innocent rapporte, dans la
lettré citée plus haut, quelques miracles
opérés par l’entremise du saint. Le fils d'un noble
avait dans le gosier une tumeur d'une grosseur horrible ; elle
l’empêchait de parler et de respirer; le bienheureux leva
les mains au ciel, et fit le signe de la croix en même temps que
le malade s'était couvert du manteau de saint Pierre; à
l’instant il fut guéri. Le même noble,
affligé plus tard de violentes convulsions qu'il craignait
devoir lui donner la mort, se fit apporter avec révérence
ce même, manteau qu'il avait conservé depuis lors ; il le
mit sur sa poitrine, et peu après il vomit un ver qui avait deux
têtes et était couvert de poils; sa guérison fut,
complète.
— Un jeune muet auquel il mit le doigt dans la bouche
reçut le bienfait de la parole; sa langue avait
été déliée. Ces miracles et bien d'autres
encore furent dus au saint auquel le Seigneur accorda de les
opérer, pendant sa vie.
Cependant comme la contagion de l’hérésie
multipliait ses ravages toujours croissants dans la province de la
Lombardie et dans un grand nombre de villes, le souverain pontife, pour
détruire cette peste diabolique, délégua plusieurs
inquisiteurs de l’ordre des frères Prêcheurs, dans
les différentes parties de la Lombardie.
Mais comme à Milan les hérétiques, nombreux et
appuyés sur la puissance séculière, avaient
recours à une éloquence frauduleuse et à une
science diabolique, le souverain pontife, connaissant pertinemment
saint Pierre dont le cœur magnanime ne se laissait pas
épouvanter par la multitude des ennemis, appréciant en
outre la constance de son courage qui le faisait ne pas céder
même dans les petites choses à la puissance des
adversaires, informé de son éloquence au moyen de
laquelle il démasquait avec facilité les ruses des
hérétiques, n'ignorant pas non plus la science pleine et
entière dans les choses divines avec laquelle il réfutait
par ses raisonnements les paradoxes des hérétiques,
l’établit dans Milan et dans son comté comme un
champion intrépide de la foi, et, de sa puissance
plénière, il l’institua son inquisiteur, comme un
guerrier infatigable du Seigneur.
Pierre se mit alors à exercer ses fonctions avec soin,
recherchant partout les hérétiques auxquels il ne
laissait aucun repos: il les confondait tous merveilleusement; les
repoussait avec autorité, les convainquait avec adresse, en
sorte qu'ils ne pouvaient résister à la sagesse et
à l’Esprit qui parlait par sa bouche. Les
hérétiques désolés pensèrent
à le faire mourir, dans l’espoir de vivre tranquilles,
dès lors qu'ils seraient débarrassés d'un
persécuteur si puissant. Or, comme ce prédicateur
intrépide, qui bientôt allait être un martyr, se
dirigeait de Cumes à Milan pour rechercher les
hérétiques, il gagna, dans ce trajet, la palme du
martyre, ainsi que le pape Innocent l’expose en ces termes :
« En sortant de Cumes, où se trouvait un prieuré de
frères de son ordre, pour aller à Milan afin d'exercer
contre les hérétiques les fonctions d'inquisiteur qui lui
avaient été confiées par le Siège
apostolique, selon qu'il l’avait prédit dans une de ses
prédications publiques, quelqu'un d'entre les
hérétiques, gagné par prière et par argent,
se jeta avec fureur sur le saint voyageur.
C'était le loup contre l’agneau, le cruel contre
l’homme doux, l’impie contre le saint, la fureur contre le
calme, la frénésie contre la modestie, le profane contre
le saint; il simule une insulte, il éprouve ses forces, il fait
des menaces de mort, il assène des coups atroces sur le chef
sacré de saint Pierre, il lui fait d'affreuses blessures;
l’épée est toute ruisselante du sang de cet homme
vénérable qui ne cherche pas à éviter son
ennemi ; mais il s'offre de suite comme une hostie, souffrant en
patience les coups redoublés de son bourreau qui le laisse mort
sur la place (l’esprit du saint était au ciel), et qui,
dans sa fureur sacrilège, redouble ses coups sur le ministre du
Seigneur. Cependant le saint ne poussait aucune plainte, aucun murmure;
il souffrait tout avec patience, recommandant son esprit au Seigneur en
disant : « In manus tuas... Seigneur, dans vos mains, je remets
mon esprit,» Il commença encore à réciter le
symbole de la foi, dont il avait été le hérault
jusque-là, ainsi que l’ont rapporté par la suite et
le malheureux qui fut pris par les fidèles, et un frère
dominicain son compagnon, qui survécut quelques jours aux coups
dont il avait été frappé, lui-même. Mais
comme le martyr du Seigneur palpitait. encore, le cruel bourreau saisit
un poignard et le lui enfonça dans le côté.
P18
Or, au jour de son martyre, il mérita en quelque sorte
d'être confesseur, martyr, prophète, et docteur.
Confesseur, en ce qu'il confessa avec la plus éminente constance
la foi de J.-C., au milieu des tourments, et en ce que, ce
jour-là même, après avoir fait sa confession comme
de coutume, il offrit à Dieu un sacrifice de louange. Martyr, en
ce qu'il versa son sang pour la défense de la foi.
Prophète, car il avait alors la fièvre quarte, et comme
ses compagnons lui disaient qu'ils ne pourraient pas arriver
jusqu'à Milan, il répondit : « Si nous ne pouvons
parvenir jusqu'à la maison de nos frères, nous pourrons
recevoir l’hospitalité à Saint-Simplicien. »
Ce qui arriva : car, comme on portait son saint corps, les
frères, en raison de la foule extraordinaire de peuple, ne
purent le conduire jusqu'à la maison, mais ils le
déposèrent à Saint-Simplicien où il resta
cette nuit-là. Docteur, en ce que pendant qu'il était
attaqué, il enseigna encore la vraie foi en récitant
à haute voix le symbole de la foi.
Sa passion vénérable paraît encore avoir eu
plusieurs traits de ressemblance avec la passion de Notre-Seigneur. En
effet J.-C. souffrit pour la vérité qu'il prêchait,
Pierre pour la vérité de la foi qu'il défendait.
J.-C. souffrit la mort du peuple infidèle des Juifs, Pierre, de
la foule infidèle des hérétiques. J.-C. fut
crucifié au temps de Pâques, Pierre souffre le martyre
dans le même temps. Le Christ souffrant disait : «
Seigneur, en vos mains, je remets mon âme » Pierre qui
était tué criait les mêmes paroles. J.-C. fut
livré pour trente deniers afin qu'il fût crucifié,
Pierre fut vendu pour quarante livres de Pavie afin qu'il fût
tué: J.-C. par sa passion attira à la foi beaucoup de
monde, Pierre par son martyre convertit une foule
d'hérétiques.
Et quoique cet insigne docteur et ce champion de la foi eût
amplement déraciné la croyance empoisonnée des
hérétiques pendant sa vie, après sa mort
toutefois, par ses mérites et les miracles éclatants,
elle fut tellement extirpée que beaucoup, abandonnèrent
l’erreur pour retourner au giron de la sainte Église. La
ville de Milan et son comté, où se trouvaient tant de
conventicules de la secte, en furent purgés de telle sorte que
les uns ayant été chassés, les autres convertis
à la foi, il ne s'en trouva plus aucun qui eût
l’audace de se montrer nulle part. Plusieurs même d'entre
eux, devenus de très grands et de fameux prédicateurs,
sont entrés dans l’ordre des frères Prêcheurs
et aujourd'hui encore, ils sont les adversaires courageux des
hérétiques et de leurs l’auteurs. C'est pour nous
un autre Samson qui tua plus de Philistins en mourant, qu'il n'en avait
occis étant vivant. C'est le grain de froment tombé sur
la terre et ramassé par les mains des hérétiques,
qui meurt et rapporte une moisson abondante. C'est la grappe
foulée au pressoir qui rejaillit en une copieuse liqueur c'est
l’arôme pilé dans le mortier qui en répand
une plus forte odeur ; c'est le grain de sénevé
écrasé qui offre des ressources sans nombre.
Après le glorieux triomphe du saint héros, Dieu le rendit
illustre par de nombreux miracles que le souverain Pontife rapporte en
petit nombre. Après sa mort, les lampes appendues à son
tombeau s'allumèrent plusieurs fois d'elles-mêmes,
miraculeusement, sans l’aide et le ministère de qui que ce
fût : parce qu'il convenait que pour, celui qui avait
brillé par le feu et la lumière de la foi, il
apparût un miracle de feu et de lumière.
— Un homme qui était à table
dépréciait sa sainteté et ses miracles, il prit,
en témoignage de son dire, un morceau qu'il ne pourrait avaler,
s'il faisait mal en, parlant ainsi : aussitôt il sentit le
morceau s'arrêter dans sa gorge sans pouvoir le rejeter ni
l’avaler. Il se repentit de suite et son visage changeait
déjà de couleur, lorsque, sentant les approches de la
mort, il fit vœu de ne plus proférer à l’avenir de
semblables paroles. Il rejeta à l’instant ce morceau et
fut guéri.
— Une femme hydropique amenée par son mari au lieu
où le saint avait été. tué, y fit sa
prière et fut guérie tout à fait.
— Il délivra des possédés en leur faisant
rejeter les démons avec des flots de sang ; il chassa les
fièvres, il guérit toutes sortes de maladies.
— Un homme qui avait un doigt de la main gauche percé de
plusieurs trous d'une fistule, fut guéri miraculeusement.
— Un enfant avait fait une chute si grave qu'on le pleurait
comme mort; le mouvement et le sentiment avaient disparu. On lui mit
sur la poitrine de la terre imprégnée du sang
précieux du martyr, et il se leva tout sain.
— Une femme encore qui avait la chair rongée d'un cancer
fut guérie, après qu'on eut frotté ses plaies avec
cette même terre. Bien d'autres infirmes qui se firent porter au
tombeau du saint y recouvrèrent une parfaite santé et en
revinrent seuls.
Lorsque le souverain Pontife Innocent IV eut mis saint Pierre au
catalogue des saints, les frères Prêcheurs
s'assemblèrent en chapitre à Milan : ils voulaient placer
son corps dans un endroit plus élevé, et quoiqu'il
fût resté plus d'une année sous terre, ils le
trouvèrent sain et entier, sans aucune mauvaise odeur, comme
s'il eût été enseveli ce jour-là même.
Les frères le mirent avec grande révérence sur une
estrade élevée à la même place, et il fut
montré entier devant tout le peuple qui l’invoqua avec
supplications. Outre les miracles racontés dans la lettre
précitée du souverain pontife, il y en eut encore
plusieurs autres : car souvent quelques religieux et d'autres personnes
aperçurent visiblement, sur le lieu de son martyre, des
lumières descendant du ciel. Au milieu de ces lumières,
ils rapportèrent qu'on distingua deus frères en habit de
frères Prêcheurs.
— Un jeune homme nommé Gunfred, on Guifred, de la ville de
Cumes, possédait un morceau, de la tunique du saint ; un
hérétique lui dit, en forme de moquerie, que s'il croyait
à la sainteté de Pierre, il jetât ce morceau dans
le feu ; s'il ne brillait point, certainement Pierre était.
saint, et lui-même embrasserait la foi. Tout de suite Guifred
jeta le morceau sur es charbons ardents ; mais le feu, le rejeta en
l’air ; ensuite le même morceau retourna sur les charbons
enflammés qui furent aussitôt éteints: Alors
l’incrédule dit : «Il en sera de même d'un
morceau de ma tunique. » On mit donc d'un côté le
morceau de la tunique de l’hérétique et d'un autre
côté le morceau de la tunique de saint Pierre. Or, le
morceau de la tunique de l’Hérétique n'eût
pas plutôt senti le feu, qu'il fut instantanément
consumé, mais le morceau de celle de saint Pierre fut
maître du feu, qui s'éteignit, et pas un fil de. ce drap
ne fut endommagé. A cette vue, l’hérétique
rentra dans le sentier de la vérité et publia partout ce
miracle.
— A Florence, un jeune homme, infecté de la corruption de
l’hérésie, était debout devant un tableau
où était représenté le martyre du saint,
dans l’église des frères de Florence ; en voyant le
malfaiteur qui le frappait avec son épée, il dit à
quelques jeunes gens qui se trouvaient avec lui : « Si j'avais
été là, j'aurais encore frappé plus fort.
» Il n'eut pas plutôt parlé ainsi qu'il devint muet.
Et comme ses camarades lui demandaient ce qu'il avait, et qu'il ne
pouvait pas leur répondre, ils le reconduisirent chez lui. Plais
ayant vu sur son chemin l’église de saint Michel, il
s'échappa des mains de ses compagnons et entra dans
l’église où il pria à genoux saint Pierre,
de tout son cœur, de lui pardonner, en faisant veau, comme il
put, que s'il était délivré, il confesserait ses
péchés et abjurerait toute hérésie. Alors
subitement il. recouvra la parole, vint à la maison des
frères, où après avoir abjuré
l’hérésie, il se confessa, en donnant la permission
à son confesseur de dire dans ses prédications ce qui lui
était arrivé. Lui-même, au milieu d'un sermon fait
par un prêcheur, raconta le fait devant toute l’assistance.
— Un vaisseau, en pleine mer, allait faire naufrage : il
était furieusement ballotté par les flots, la nuit
était noire ; les matelots se recommandaient à tous les
saints; mais ne voyant pas d'espoir de salut ils craignaient fort
d'être perdus, quand l’un d'eux, qui était de
Gênes, fit taire les autres et parla ainsi: « Mes
frères, est-ce que vous n'avez pas entendu raconter qu'un
frère de l’ordre des Prêcheurs, appelé
frère Pierre, a été tué par les
hérétiques il n'y a pas longtemps pour la défense
de la foi catholique, et que par son entremise le Seigneur
opéré beaucoup de miracles. Eh bien ! en ce moment,
implorons sa protection avec grande piété, car
j'espère que nous ne serons pas déçus dans notre
demande. »
Tous s'accordent à invoquer le secours de saint Pierre: Et
pendant qu'ils priaient, la vergue qui tient la voile parut toute
pleine de cierges allumés; l’obscurité
disparaît devant l’éclat de ces flambeaux et la nuit
qui était affreusement noire est changée en un jour
très clair. Comme ils regardaient en haut, ils virent un homme
en habit de frère Prêcheur debout sur la voile, et il n'y
eût aucun doute que ce ne fût saint Pierre. Or, ces
matelots arrivés sains et saufs à Gènes vinrent
à la maison des frères Prêcheurs où,
après avoir rendu grâces à Dieu et à saint
Pierre, ils racontèrent tous les détails de ce miracle.
— Une femme de la Flandre avait eu déjà trois
enfants mort-nés, et son mari l’avait prise en
dédain ; elle pria saint Pierre de venir à son aide. Elle
mit au monde un quatrième fils qui fut aussi trouvé mort.
Sa mère le prit et supplia de tout son cœur saint Pierre de
vouloir rendre la vie à son fils et d'exaucer ses ardentes
prières. A peine avait-elle terminé que l’enfant
reprit la vie. On le porta donc au baptême, et on convint de
l’appeler Jean; mais le prêtre au moment de prononcer le
nom de l’enfant, sans le savoir, le nomma Pierre : ce qui dans la
suite lui fit avoir grande dévotion à ce saint.
Dans la province de Teutonie, à Utrecht, des femmes,
occupées à filer sur la place, virent un grand concours
de peuple à l’église des Frères
Prêcheurs, en l’honneur de saint Pierre, martyr. Elles
dirent à ceux qui étaient là : « Oh! ces
Prêcheurs! ils savent tous les moyens de gagner de
l’argent; car pour en amasser une grosse somme, et pour
bâtir de grands palais, ils ont trouvé un nouveau martyr.
»
En disant cela et autres choses semblables, voici tout à coup
que leur fil est tout couvert de sang, et les doigts avec lesquels
elles filaient en sont tout couverts. A cette vue, elles furent
étonnées et s'essuyèrent les doigts avec
précaution dans la crainte de s'y être fait quelque
coupure: mais quand elles virent tous leurs doigts entièrement
sains, et le fil ensanglanté de la sorte, elles eurent peur et
se repentirent : « Vraiment, dirent-elles, nous avons mal
parlé du sang d'un précieux martyr et c'est pour cela que
ce miracle si extraordinaire nous est arrivé. » Elles
coururent donc à la maison des Frères, et
exposèrent le tout au prieur en lui montrant le fil plein de
sang. Or, le prieur, à la sollicitation d'un grand nombre de
personnes, convoqua le peuple à un sermon solennel, et rapporta
en présence de son auditoire tout ce qui était
arrivé à ces femmes; il montra même le fil
ensanglanté. Alors un maître de grammaire, qui assistait
à la prédication, se mit à se moquer beaucoup de
ce fait et à dire à ceux qui se trouvaient là :
« Voyez donc, comme ces frères trompent les cœurs des
gens simples. Ils se sont entendus avec quelques femmelettes de leurs
amies, leur ont dit de teindre leur fil dans du sang, et ils racontent
cela comme un miracle. » A peine il finissait de parler qu'il fut
frappé par la vengeance divine : la fièvre le saisit
vis-à-vis de tous, d'une manière si violente que ses amis
furent obligés de le porter de l’église en sa
maison.
Mais là fièvre devenant de plus en plus forte, il eut
peur de mourir de suite, fit appeler le susdit prieur, et après
avoir confessé sa faute, il fit vœu à Dieu et à
saint Pierre que si, par ses mérites, il recouvrait la
santé, il aurait toujours envers lui une dévotion
spéciale et qu'il ne dirait jamais plus pareilles sottises.
Chose merveilleuse! II n'eut pas plutôt fait ce vœu qu'il fut
entièrement guéri.
— Une fois, le sous-prieur de cette même maison conduisait
dans un bateau de magnifiques et grosses pierres pour la construction
de la dite. église; le bateau toucha, à
l’improviste, le rivage, de sorte qu'on ne pouvait le
dégager. Tous les matelots étaient descendus et
s'étaient mis ensemble à pousser le bateau, mais sans
pouvoir le remuer. ils croyaient le bâtiment perdu, quand le
sous-prieur les fit tous mettre de côté et approcha la
main du bateau qu'il poussa légèrement eu disant :
« Au nom de saint Pierre martyr, pour l’honneur duquel nous
portons ces pierres, va. » Aussitôt le bateau
s'ébranla avec vitesse, s'éloigna du rivage. Les matelots
tout joyeux montèrent et gagnèrent leur chantier.
Dans la province de France, en la ville de Sens, une jeune fille qui
passait dans l’eau fut entraînée par le courant, y
tomba et resta longtemps dans la rivière; enfin elle en fut
retirée morte. II y avait quatre causes de mort : le long espace
de temps, le corps raide, froid et noir. Quelques personnes la
portèrent à l’église des Frères,
firent un vœu à saint Pierre, et aussitôt elle revint
à la vie et à la santé.
— Frère Jean, Polonais, souffrait de la fièvre
quarte à Bologne : il devait, le jour de la fête de saint
Pierre, adresser un sermon an clergé ; comme il s'attendait
à avoir son accès cette nuit-là, d'après le
cours ordinaire de la fièvre, il eut grande peur de manquer le
sermon qu'il avait reçu ordre de prononcer. Mais ayant eu
recours aux suffrages de saint Pierre, à l’autel duquel il
vint prier afin de recevoir secours de celui dont il devait publier la
gloire, cette nuit-là même, la fièvre le quitta et
dans la suite il n'en éprouva plus jamais les attaques.
— Une dame nommée Girolda, femme de Jacques de Vausain,
était obsédée depuis quatorze ans par des esprits
immondes : elle vint dire à un prêtre : « Je suis
démoniaque, et l’esprit malin me tourmente. » A
l’instant le prêtre saisi s'enfuit à la sacristie, y
prit le livre dans lequel se trouvent les exorcismes, avec une
étole qu'il cacha sous sa coule : il revint avec bonne
société trouver la femme qui ne l’eut pas
plutôt aperçu qu'elle dit : « Larron infâme,
où as-tu été? Qu'est-ce que tu portes caché
sous ta coule? » Mais le prêtre faisait ses conjurations et
n'apportait aucun soulagement, cette femme alors vint trouver le
bienheureux Pierre, car il vivait encore, et lui demander secours. Il
lui répondit en forme de prophétie : « Confiance,
ma fille, ne désespérez point; car si je ne puis à
présent faire ce que vous me demandez, il viendra cependant un
temps où ce que vous demandez de moi, vous l’obtiendrez
complètement. » Ce qui arriva en effet : car, après
son martyre; cette femme étant venue à son tombeau, fut
entièrement délivrée du tourment de ces
démons. — Une femme nommée Euphémie de
Corriongo, dans le diocèse de Milan, fut tourmentée du
démon pendant sept ans.
Quand on l’amena au tombeau de saint Pierre, les démons se
mirent à l’agiter davantage, et à crier par sa
bouche de manière à être entendus de tous : «
Mariole, Mariole, Pierrot, Pierrot. » Alors les démons
sortirent et la laissèrent pour morte; mais elle se leva
guérie un instant après. Elle assurait que principalement
les jours de dimanche et de fête, et surtout lors de la
célébration de la messe, les démons la
tourmentaient davantage.
— Une femme appelée Vérone, de
Bérégno, fut tourmentée pendant six ans par les
démons ; elle fut conduite au tombeau de saint Pierre, et
c'était à peine que beaucoup d'hommes pouvaient la
contenir. Parmi eux se trouvait un hérétique,
nommé Conrad, de Ladriano, venu là pour se rire des
miracles de saint Pierre. Or, comme il tenait cette femme avec les
autres, les démons lui dirent par la bouche de la femme :
« Pourquoi nous tiens-tu ? n'es-tu pas des nôtres? Ne
t'avons nous pas porté à tel endroit où tu as
commis tel homicide? Ne t'avons-nous pas conduit en tel et tel lieu,
où tu as commis telle et telle infamie ?,» Et comme ils
lui révélaient beaucoup de péchés que nul
autre que lui seul ne connaissait, il fut fort épouvanté.
Alors les démons écorchèrent le cou et la poitrine
de la femme qu'ils laissèrent à demi morte en sortant ;
mais peu après elle se leva guérie. Pour ce Conrad, quand
il vit cela, il en fut stupéfait et il se convertit à la
foi catholique.
Un hérétique, très fin raisonneur, d'une
éloquence singulière, discutait avec saint Pierre et
exposait ses erreurs avec subtilité et esprit ; il pressait
audacieusement le saint de répondre à ses arguments.
Celui-ci demanda à réfléchir, et alla dans un
oratoire qui était proche prier Dieu de défendre la cause
de sa foi, et de réduire à la vérité ce
parleur orgueilleux, ou de le punir en le privant de l’usage de
la parole, de peur qu'il ne s'enflât d'orgueil contre la vraie
foi. Puis revenant à l’hérétique, il lui dit
en présence de l’assemblée d'exposer ses raisons de
nouveau. Mais cet homme fut pris d'un tel mutisme qu'il ne put
prononcer titi seul mot. Alors les hérétiques se
retirèrent confus et les catholiques rendirent grâces
à Dieu.
— Un homme nommé Opiso, hérétique
crédule, était venu à l’église des
frères, à l’occasion d'une hérétique
de ses cousines qui était forcenée. Arrivé au
tombeau de saint Pierre, il v vit deux deniers qu'il prit en disant :
« C'est bon, allons les boire » : et à
l’instant il fut saisi d'un tremblement tel qu'il ne put en
aucune manière se retirer de là. Effrayé, il remit
les deniers à leur place et s'en alla. Mais reconnaissant la
vertu de saint Pierre, il abandonna l’hérésie, et
se convertit à la foi catholique. — Il y avait en
Allemagne, au monastère d'Octembach, diocèse de
Constance, une religieuse de l’ordre de saint Sixte, qui, depuis
un an et plus, souffrait de la goutte au genou : aucun remède ne
l’avait pu guérir. Comme il lui était impossible de
visiter de corps le tombeau de saint Pierre (car elle était sous
obédience, et la maladie très grave dont elle
était atteinte l’en empêchait), elle pensa du moins
à visiter ledit tombeau par un pèlerinage mental avec une
attentive dévotion. Elle apprit qu'on pouvait aller en treize
jours à Milan du lieu où elle se trouvait; tous les
jours, pour chaque journée de voyage, elle récitait cent.
Pater poster en l’honneur de saint Pierre.
Manière merveilleuse ! A mesure qu'elle faisait ce
pèlerinage mental, successivement, toujours et peu à peu
elle commença à se trouver mieux. Quand elle eut atteint
sa dernière journée et qu'elle fut parvenue mentalement
au tombeau, elle se mit à genoux comme si réellement elle
l’eût eu devant elle, récita tout le Psautier avec
une très grande dévotion. Sa lecture achevée, elle
se sentit tellement délivrée de son infirmité
qu'elle n'en ressentait plus presque rien. Elle revint de la même
manière qu'elle était allée et avant d'avoir
terminé toutes ses journées, elle fut complètement
guérie. — Un homme de Canapicio de la villa Mazzati,
nommé Rufin, tomba gravement malade : il avait une veine rompue
:dans les parties basses du devant, d'où il découlait sans
cesse du sang; aucun médecin n'y avait pu apporter
remède. Or, après six jours et six nuits
d'écoulement continu, cet homme invoqua avec dévotion
saint Pierre à son secours : sa guérison fut si
instantanée qu'entre sa prière et sa délivrance,
il n'y eut presque aucun intervalle. Or, comme il s'endormait, il vit
un frère en habit de frère Prêcheur, gros et brun
de figure, qu'il pensa être le compagnon de saint Pierre martyr,
parce qu'il avait réellement cette tournure. Ce frère lui
présentait ouvertes ses mains pleines de sang avec un onguent
d'agréable odeur, et disait : « Le sang est encore frais :
viens donc à ce sang tout frais de saint Pierre. » Le
malade à son réveil alla visiter le tombeau du saint.
— Certaines comtesses du château Massin; au diocèse
d'Ypozença, avaient une dévotion spéciale en saint
Pierre; elles jeûnaient la veille de sa fête. Étant
venues pour assister aux vêpres dans une église qui lui
était dédiée, une, d'elles mit brûler une
chandelle en l’honneur de saint Pierre martyr devant un autel du
saint apôtre. Quand elles furent rentrées chez elles, le
prêtre par avarice souffla et éteignit le cierge; mais
tout de suite la lumière reprit et s'alluma de nouveau. Il
voulut l’éteindre une seconde et une troisième
fois, mais elle se ralluma toujours. Agacé de cela, il entra
dans le chœur et trouva devant le maître-autel un cierge qu'y
avait déposé un clerc en l’honneur de saint Pierre,
dont il passait la vigile en jeûnant. Deux fois le prêtre
voulut l’éteindre sans le pouvoir. Le clerc irrité
dit en voyant cela : « Diable ! est-ce que vous ne voyez pas
là un miracle évident, et que saint Pierre ne veut pas
que vous éteigniez son cierge? » Alors le prêtre et
le clerc ébahis montèrent au château et
racontèrent à tous ce miracle.
— Un homme du nom de Roba, de Méda, avait tout perdu au
jeu, jusqu'à ses habits : en revenant le soir chez soi avec une
lanterne allumée, il alla à son lit et se voyant si mal
vêtu après de si grandes pertes, il se mit, de
désespoir, à invoquer les démons et à se
recommander à eux avec des paroles infâmes.
Aussitôt se présentèrent trois démons qui,
jetant la lumière allumée dans la chambre, le saisirent
au cou où ils le serrèrent si fort qu'il ne pouvait
absolument pas parler. Et comme ils le secouaient vivement, ceux qui
étaient à l’étage au-dessous
montèrent chez lui et lui dirent : « Qu'y a-t-il, que
fais-tu, Roba ? » Les démons leur répondirent :
« Allez, soyez tranquilles, et couchez-vous. » Ces
personnes croyant que c'était la voix de Roba se
retirèrent tout aussitôt. Quand elles furent parties, les
démons recommencèrent à l’agiter plus
violemment encore. Les voisins, qui comprirent ce qui se passait,
allèrent de suite chercher un prêtre : celui-ci n'eut pas
plutôt adjuré les démons, au nom de saint Pierre,
que deux esprits malins sortirent à l’instant. Le
lendemain, on amena Roba au tombeau de saint Pierre. Frère
Guillaume de Verceil s'approcha et se mit à faire des reproches
au démon. Alors Roba, qui n'avait jamais vu le frère,
l’appela par son nom : « Frère Guillaume, lui
dit-il, ce ne sera pas toi qui me feras jamais sortir, parce que cet
homme est le nôtre et fait nos œuvres. » Le frère
lui ayant demandé son nom : « Je m’appelle
Balcéfas, lui répondit-il. » Cependant, quand il
eut été adjuré au nom de saint Pierre, il jeta
Roba par terre et s'en alla de suite. Roba fut parfaitement
délivré, et accepta une salutaire pénitence.
— Le jour des Rameaux, saint Pierre prêchait à Milan
devant un auditoire très nombreux composé d'hommes et de
femmes : il dit publiquement et à haute voix : « Je sais
de science certaine que les hérétiques traînent ma
mort : déjà pour cela l’argent. est donné.
Mais qu'ils fassent tout ce qu'ils peuvent, je les persécuterai
plus vivement mort que vif. » Ce qui se réalisa.
— A Florence, au monastère des Rives, une religieuse
était en oraison le jour que saint Pierre souffrit la mort :
elle vit la Sainte Vierge assise dans la gloire sur un trône
élevé, et deux frères de l’ordre des
Prêcheurs montant au ciel, qui furent placés de chaque
côté de la Vierge Marie. Comme elle s'informait quels ils
étaient, elle entendit une voix lui dire : « C'est le
frère Pierre qui monte glorieux comme un parfum d'aromates en
présence du Seigneur. » Et il fut vérifié
que saint Pierre fut tué ce jour-là même que la
religieuse eut cette vision. Or, comme depuis longtemps elle souffrait
d'une maladie grave, elle se mit en dévotion à prier
saint Pierre et reçut bientôt santé entière.
— Un écolier qui revenait de Maguelonne à
Montpellier, en faisant un saut, se rompit à l’aine au
point de se faire grand mal et de ne pouvoir avancer un pas. Entendant
dire qu'une femme avait étendu de la terre arrosée du
sang de saint Pierre sur un cancer qui lui rongeait les chairs :
« Seigneur Dieu, dit-il, je n'ai point de cette terre, mais vous
avez donné tant de mérite à cette terre, vous
pouvez bien aussi en donner à celle-ci. » Il prit donc de
la terre, fit le signe de la croix, invoqua le martyr, et la mit sur
l’endroit malade et aussitôt il fut guéri.
— L'an du Seigneur 1259, il y avait à Compostelle un homme
nommé Benoît dont les jambes étaient enflées
comme des outres, le ventre comme celui d'une femme enceinte, la figure
horriblement bouffie, et tout le corps gonflé de. telle sorte
qu'on eût cru voir un monstre. Comme il avait peine à se
soutenir sur un bâton, il demanda l’aumône à
une dame qui lui répondit: « Tu aurais plus besoin d'une
fosse que de tout autre bien, mais suis mon conseil; va au couvent des
frères Prêcheurs, confesse tes péchés, et
invoque le patronage de saint Pierre. »
Il vint donc le matin à la maison des frères dont il
trouva la porte fermée. Il se mit devant et s'endormit. Et voici
qu'un homme vénérable, habillé comme les
frères Prêcheurs, lui apparut, le couvrit de son manteau
et le fit entrer, Celui-ci, à son réveil, se trouva
être dans l’église et vit qu'il était
guéri parfaitement. L'admiration et la stupeur furent
générales quand on vit un homme près de mourir,
sitôt guéri d'une pareille infirmité.
(66) SAINT PHILIPPE, APOTRE
Philippe signifie bouche de lampe, ou bouche des mains ou bien il vient
de philos, amour, et uper, au-dessus, qui aime les choses
supérieures. Par bouche de lampe, on entend sa
prédication brillante; par bouche des mains, ses bonnes œuvres
continuelles ; par amour des choses supérieures; sa
contemplation céleste.
Saint Philippe, apôtre, après avoir prêché
vingt ans en Scythie, fut pris par les païens qui voulurent le
forcer à sacrifier devant une statue de Mars. Mais
aussitôt, il s'élança de dessous le
piédestal un dragon. qui tua le fils du pontife employé
à porter le feu pour le sacrifice, deux tribuns dont les soldats
tenaient Philippe dans les chaînes : et son souffle empoisonna
les autres à tel point qu'ils tombèrent tous malades. Et
Philippe dit : « Croyez-moi, brisez cette statue, et à sa
place adorez la croix du Seigneur, afin que vos malades soient
guéris et que les morts ressuscitent. » Mais ceux qui
étaient souffrants criaient : « Faites-nous seulement
guérir, et de suite nous briserons ce Mars. » Philippe
commanda alors au dragon de descendre au désert, pour qu'il ne
nuisit à qui que ce fût.
Le monstre se retira aussitôt, et disparut. Ensuite Philippe les
guérit tous et il obtint la vie pour les trois morts. Ce fut
ainsi que tout le monde crut. Pendant une année entière
il les prêcha, et après leur avoir ordonné des
prêtres et des diacres, il vint en Asie dans la ville de
Hiérapolis, où il éteignit
l’hérésie des Ebionites qui enseignaient que J.-C.
avait pris une chair fantastique. Il avait là avec lui deux de
ses filles, vierges très saintes, par le moyen desquelles le
Seigneur convertit beaucoup de monde à la foi. Pour Philippe,
sept jours avant sa mort, il convoqua les évêques et les
prêtres, et leur dit : « Le Seigneur m’a
accordé ces sept jours pour vous donner des avis. » Il
avait alors 87 ans. Après quoi les infidèles se saisirent
de lui, et l’attachèrent à la croix, comme le
maître qu'il prêchait. Il trépassa de cette
manière heureusement au Seigneur. A ses côtés
furent ensevelies ses deux filles, l’une à sa droite, et
l’autre à sa gauche. Voici ce que dit Isidore de ce
Philippe dans le Livre de la Vie, de la naissance et de la mort des
saints * : « Philippe prêche J.-C. aux Gaulois; les nations
barbares voisines, qui habitaient dans les ténèbres, sur
les bords de l’océan furieux, il les conduit à la
lumière de la science et au port de la foi; enfin,
crucifié à Hiérapolis, ville de la province de
Phrygie, et lapidé, il y mourut, et y repose avec ses filles.
»
* Ch. XLV.
Quant à Philippe qui fut un des sept diacres, saint
Jérôme dit, dans son martyrologe, que le 8e des ides de
juillet, il mourut à Césarée, illustre par ses
miracles et ses prodiges ; à côté de lui furent
enterrées trois de ses filles, car la quatrième repose
à Ephèse. Le premier Philippe est différent de
celui-ci, en ce que le premier fut apôtre, le second diacre;
l’apôtre repose à Hiérapolis, le diacre
à Césarée. Le premier eut deux filles
prophétesses, le second en eut quatre, bien que dans
l’Histoire ecclésiastique on paraisse dire que ce fut
saint Philippe, apôtre, qui eut quatre filles prophétesses
: mais il vaut mieux s'en rapporter à saint Jérôme.
* Eusèbe, Histoire ecclésiastique, I. III, c. XXXI.
(67) SAINTE APOLLONIE (APOLLINE) **
Au temps de l’empereur Dèce, une affreuse
persécution s'éleva à Alexandrie contre les
serviteurs de Dieu. Un homme nommé Devin devança. les
ordres de l’empereur, comme ministre des démons, en
excitant, contre les chrétiens, la superstition de la populace
qui dans son ardeur était dévorée de la soif du
sang des justes. Tout d'abord on se saisit de quelques personnes
pieuses de l’un et de l’autre sexe. Aux uns, on
déchirait le corps, membre après membre, à coups
de fouets ; à d'autres, on crevait les yeux avec des roseaux
pointus, ainsi que le visage, après quoi on les chassait de la
ville. Quelques-uns étaient traînés aux pieds des
idoles afin de les leur faire adorer; mais
** Eusèbe, Histoire ecclésiastique, liv. VIII, ch. XXXI.
comme ils s'y refusaient avec horreur, on leur liait les pieds avec des
chaînes, on les traînait à travers les rues de toute
la ville, et leurs corps étaient arrachés par flambeaux
dans cet atroce et épouvantable supplice. Or, il y avait; en ce
temps-là, une vierge remarquable, d'un âge fort avancé,
nommée Apollonie, ornée des fleurs de la chasteté,
de la sobriété et de la pureté, semblable à
une colonne des plus solides, appuyée sur l’esprit
même du Seigneur, elle offrait aux anges et aux hommes le
spectacle admirable de bonnes œuvres inspirées par la foi et
par une vertu céleste. La multitude en fureur s'était
donc ruée sur les maisons des serviteurs de Dieu, brisant tout
avec un acharnement étrange ; on traîna d'abord au
tribunal des méchants la bienheureuse Apollonie, innocente de
simplicité, fort, de sa vertu, et n'ayant pour se
défendre que la conscience d'un cœur intrépide, et la
pureté d'une conscience sans tache; elle offrait avec grand
dévouement son âme à Dieu et abandonnait à
ses persécuteurs son corps tout chaste pour qu'il fût
tourmenté. Lors donc que cette bienheureuse vierge fut entre
leurs mains, ils eurent la cruauté de lui briser d'abord les
dents; ensuite, ils amassèrent du bois pour en dresser un grand
billot et la menacèrent de la brûler vive, si elle ne
disait avec eux certaines paroles impies. Mais la sainte n’eut
pas plutôt vu le bûcher en flammes, que, se recueillant un
instant, tout d'un coup, elle s'échappe des mains des bourreaux,
et se jette elle-même dans le brasier dont on la menaçait.
De là l’effroi des païens cruels qui voyaient une
femme plus pressée de recevoir la mort qu'eux de
l’infliger.
Eprouvée déjà par différents supplices,
cette courageuse martyre ne se laissa pas vaincre par la douleur des
tourments qu'elle subissait, ni par l’ardeur des flammes, car son
cœur était bien autrement embrasé des rayons de la
vérité. Aussi ce feu matériel, attisé par
la main des hommes, ne put détruire dans son cour
intrépide l’ardeur qu'y avait déposée
l’œuvre de Dieu. Oh ! la grande et l’admirable lutte que
celle de cette vierge, qui, par l’inspiration de la grâce
de Dieu, se livra aux flammes pour ne pas brûler, et se consuma
pour ne pas être consumée ; comme si elle n'eût pas
été la proie du feu, et des supplices! Elle était
libre de se sauvegarder, mais sans combat, elle ne pouvait
acquérir de gloire. Cette vierge et martyre intrépide de
J.-C. méprise les délices mondaines, foule par ses
mépris les joies d'ici-bas, et sans autre désir que de
plaire au Christ, son époux, elle reste inébranlable dans
sa résolution de garder sa virginité, au milieu des
tourments les plus violents. Ses mérites éminents la font
distinguer au milieu des martyrs pour le glorieux triomphe qu'elle a
heureusement remporté. Assurément il y eut dans cette
femme un courage viril, puisque la fragilité de son sexe ne
fléchit point dans une lutte si violente. Elle refoule la
crainte humaine par l’amour de Dieu, elle se saisit de la croix
du Christ comme d'un trophée; elle combat et remporte plus
promptement la victoire avec les armes de la foi qu'elle n'aurait fait
avec le fer, aussi bien contre les passions que contre tous les genres
de supplices. Daigne nous accorder aussi cette grâce celui qui
avec le Père et le Saint-Esprit règne dans les
siècles des siècles.
(68) SAINT JACQUES, APÔTRE (LE MINEUR)
Jacques veut dire, qui renverse, qui supplante celui qui se hâte,
qui prépare. Ou bien il se tire de là, qui signifie Dieu, et
cobar, charge, poids. Ou bien Jacques vient de jaculum, javelot, et
tope, coupure, coupé par des javelots. Or, on le dit qui
renverse parce qu'il renversa le monde par le mépris qu'il en
fit : il supplanta le démon qui est toujours hâtif : il
prépara son corps à toutes sortes de bonnes œuvres. Les
mauvaises passions résident en nous par trois causes, ainsi que
le dit saint Grégoire de Nisse : par mauvaise éducation,
ou conversation, par mauvaise habitude du corps, ou par vice
d'ignorance. Elles se guérissent, ajoute le même auteur,
par la bonne habitude, par le bon exercice, et par l’étude
de bonne doctrine. Ce fut ainsi que saint Jacques se guérit et
qu'il eut son corps préparé à toutes sortes de
bonnes œuvres. Il fut un poids divin par la gravité de ses
mœurs ; il fut coupé par le fer, en souffrant le martyre.
Saint Jacques, apôtre, est appelé Jacques d'Alphée,
c'est-à-dire fils d'Alphée, frère du Seigneur,
Jacques le mineur, et Jacques le Juste. On l’appelle Jacques
d'Alphée, non seulement selon la chair, mais encore selon
l’interprétation du nom : car Alphée, veut dire
docte, document, fugitif, ou bien millième. Il est nommé
Jacques d'Alphée, parce qu'il fut docte, par inspiration de
science; document, par l’instruction des autres; fugitif, du
monde, qu'il méprisa; et millième, par sa
réputation d'humilité. On le nomme frère du
Seigneur, parce qu'il lui ressemblait au point que beaucoup les
prenaient l’un pour l’autre en les voyant.
Ce fut pour cela que lorsque les Juifs vinrent se saisir de J.-C., de
peur de prendre Jacques à sa place, Judas, qui vivant avec eux
savait les distinguer, leur donna pour signal le baiser. C'est encore
le témoignage de saint Ignace en son épître saint
Jean l’évangéliste où il dit : « Si
cela m’est possible, je veux vous aller joindre à
Jérusalem, pour voir ce vénérable Jacques,
surnommé le juste, qu'on dit ressembler à J.-C. de
figure, de vie, et de manière d'être, comme s'ils avaient
été deux jumeaux de la même mère : ce
Jacques dont on dit : si je le vois, je vois en même temps J.-C.
dans chacun de ses membres. » On l’appelle encore
frère du Seigneur, parce que J.-C. et Jacques, qui descendaient
de deux sœurs, descendaient aussi, prétendait-on, de deux
frères, Joseph et Cléophas : car on ne le nomme pas
frère du Seigneur parce qu'il aurait été le fils
de Joseph, l’époux de Marie, mais d'une autre femme,
d’après certains témoignages, mais parce qu'il
était fils de Marie, fille de Cléophé : Et ce
Cléophé fut bien le frère de Joseph, époux
de Marie, quoique maître Jean Beleth (ch. CXXIV) dise que
Alphée, père de Jacques dont nous parlons, fut
frère de Joseph,, époux de Marie. Ce que personne ne
croit. Or, les Juifs appelaient frères ceux qui étaient
parents des deux souches : Ou bien encore on l’appelle
frère du Seigneur eu raison de la prérogative et de
l’excellence de sa sainteté pour laquelle, de
préférence aux autres apôtres, il fut
ordonné évêque de Jérusalem. On
l’appelle encore Jacques le mineur, pour le distinguer de Jacques
le majeur, fils de Zébédée ; car quoique Jacques
de Zébédée eût été plus
âgé, il fut cependant, appelé après lui.
De là vient la coutume qui s'observe dans la plupart des maisons
religieuses que celui qui vient le premier s'appelle major, et celui
qui vient le dernier s'appelle minor, quand bien même celui-ci
serait plus ancien d'âge ou plus digne par sa sainteté. On
l’appelle aussi Jacques le Juste, à cause du mérite
de son excellentissime sainteté : car, d'après saint
Jérôme, il fut en telle révérence et
sainteté au peuple, que c’était à qui
pourrait toucher le bord de son vêtement. En parlant de sa
sainteté, Hégésippe, qui vivait peu de temps
après les apôtres, écrit, selon les Histoires
ecclésiastiques : « Jacques, le frère du Seigneur,
généralement surnommé le Juste, fut chargé
du soin de l’Eglise depuis J.-C. jusqu'à nos jours. Il fut
saint dès le sein de sa mère; il ne but ni vin, ni
bière; il ne mangea jamais de viande; le fer ne toucha pas sa
tête; il n'usa jamais d'huile, ni de bain; il était
toujours couvert d'une robe de lin. Il s'agenouillait tant de fois pour
prier que la peau de ses genoux était endurcie comme la plante
des pieds. En raison de cet état de justice extraordinaire et
constante, il fut appelé juste et abba, qui veut dire
défense du peuple et justice. Seul de tous les apôtres,
à cause de cette éminente sainteté, il avait la
permission d'entrer dans le saint des saints. »
(Hégésippe.) On dit encore que ce fut le premier des
apôtres qui célébra la messe; car, pour
l’excellence de sa sainteté, les apôtres lui firent
cet honneur de célébrer, 1e premier d'entre eux, la messe
à Jérusalem, après l’ascension du Seigneur,
même avant d'avoir été élevé à
l’épiscopat, puisqu'il est dit, dans les Actes, qu'avant
son ordination, les disciples persévéraient dans la
doctrine enseignée par les apôtres, et dans la communion
de la fraction du pain, ce qui s'entend de la célébration
de la messe : ou bien peut-être, dit-on qu'il a
célébré le premier en habits pontificaux, comme
plus tard saint Pierre célébra la messe le premier
à Antioche, et saisit Marc à Alexandrie.
Sa virginité fut perpétuelle, au témoignage de
saint Jérôme en son livre contre Jovinien. Selon que le
rapportent Josèphe et saint Jérôme, en son livre
des Hommes illustres, le Seigneur étant mort la veille du
sabbat, saint Jacques fit vœu de ne point manger avant de
l’avoir vu ressuscité d'entre les morts; et le jour de la
résurrection, comme il n'avait pris jusque-là aucune
nourriture, le Seigneur lui apparut ainsi qu'à ceux qui
étaient avec. lui, et dit : « Mettez la table et du pain.
» Puis prenant le pain, il le bénit et le donna à
Jacques le Juste en disant Lève-toi, mon frère, mange,
car le fils de l’homme est ressuscité des morts. »
La septième année de son épiscopat, les
apôtres s'étant réunis à Jérusalem,
saint Jacques leur demanda quelles merveilles le Seigneur avait
opérées par eux devant le peuple ; ils les lui
racontèrent. Saint Jacques et les autres apôtres
prêchèrent, pendant sept jours, dans le temple, en
présence de Caïphe et de quelques autres Juifs qui
étaient sur le point de consentir à recevoir le
baptême, lorsque tout à coup un homme entra dans le temple
et se mit à crier : « O Israélites, que
faites-vous? Pourquoi vous laissez-vous tromper par ces
magiciens?» Or, il émut si grandement le peuple, qu'on
voulait lapider les apôtres. Alors il monta sur les degrés
d'où prêchait saint Jacques, et le renversa par terre
depuis ce temps-là il boita beaucoup. Ceci arriva à saint
Jacques la septième année après l’ascension
du Seigneur.
La trentième année de son épiscopat, les Juifs
n'ayant pu tuer saint Paul, parce qu'il en avait appelé à
César et qu'il avait été envoyé à
Rome, tournèrent contre saint Jacques leur tyrannie et leur
persécution. Hégésippe, contemporain des
apôtres, raconte, et on le trouve aussi dans l’Histoire
ecclésiastique *, que les juifs cherchant l’occasion de le
faire mourir, allèrent le trouver et lui dire :
« Nous t'en prions; détrompe le peuple de la fausse
opinion où il est que Jésus est le Christ. Nous te
conjurons de dissuader, au sujet de Jésus, tous ceux qui se
rassembleront le jour de Pâques. Tous nous obtempérerons
à ce que tu diras, et nous, comme le peuple, nous rendrons de
toi ce témoignage que tu es juste et que tu ne fais acception de
personne. » Ils le firent donc monter sur la plate-forme du
temple et lui dirent en criant à haute voix : « O le plus
juste des hommes, auquel nous devons tous obéir, puisque le
peuple se trompe au sujet de Jésus qui a été
crucifié, expose-nous ce qu'il t'en semble. » Alors saint
Jacques répondit d'une voix forte : « Pourquoi
m’interrogez-vous touchant le Fils de l’homme voici qu'il
est assis dans les cieux, à la droite de la puissance
souveraine, et qu'il doit venir pour juger les vivants et les morts.
» En entendant ces paroles, les chrétiens furent remplis
d'une grande joie et écoutèrent l’apôtre
volontiers; mais les Pharisiens et les Scribes dirent : « Nous
avons mal fait en provoquant ce témoignage de Jésus;
montons donc et nous le précipiterons du haut en bas, afin que
les autres effrayés n'aient pas la présomption de le
croire. »
* Eusèbe, livre II, ch. XXIII.
Et tous à la fois s'écrièrent avec force : «
Oh ! oh ! le juste est aussi dans l’erreur. » Ils
montèrent et le jetèrent en bas, après quoi, ils
l’accablèrent sous une grêle de pierres en disant :
« Lapidons Jacques le Juste. » Il ne fut cependant pas
tué de sa chute, mais il se releva et se mettant sur ses genoux,
il dit : « Je vous en prie, Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne
savent ce qu'ils font. » Alors un des prêtres, qui
était des enfants de Rahab, s'écria : «
Arrêtez, je vous prie, que faites-vous ? C'est pour vous que prie
ce juste, et vous le lapidez ! » Or, l’un d'entre eux prit
une perche. de foulon, lui en asséna un violent coup sur la
tête et lui fit sauter la cervelle. C'est ce que raconte
Hégésippe. Et saint Jacques trépassa au Seigneur
par ce martyre sous Néron qui régna l’an 57 : il
fut enseveli au même lieu auprès du temple. Or, comme le
peuple voulait venger sa mort, prendre et punir ses meurtriers, ceux-ci
s'enfuirent aussitôt. — Josèphe rapporte (liv. VII)
que ce fut en punition du péché de la mort de Jacques le
Juste qu'arrivèrent la ruine de Jérusalem et la
dispersion des Juifs : mais ce ne fut pas seulement pour la mort de
saint Jacques, mais principalement pour la mort du Seigneur qu'advint
cette destruction, selon que l’avait dit le Sauveur : « Ils
ne te laisseront pas pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu le
temps auquel Dieu t'a visitée. » Mais parce que le
Seigneur ne veut pas la mort du pécheur, et afin que les Juifs
n'eussent point d'excuses, pendant 40 ans, il attendit qu'ils fissent
pénitence, et par les apôtres, particulièrement par
saint Jacques, frère du Seigneur, qui prêchait
continuellement au milieu d'eux, il les rappelait au repentir.
Or, comme il ne pouvait les rallier par ses avertissements, il voulut,
du moins les effrayer par des prodiges : car, dans ces 40 ans qui leur
furent accordés pour faire pénitence, on vit des
monstruosités et des prodiges. Josèphe les raconte ainsi
: Une étoile extraordinairement brillante, qui avait une
ressemblance frappante avec une épée, paraissait menacer
la ville qu'elle éclaira d'une lumière fatale pendant une
année entière. A une fête des Azymes, sur la
neuvième heure de la nuit, une lueur si éclatante entoura
l’autel et le temple que l’on pensait qu'il fit grand jour.
A la même fête, une génisse que l’on menait
pour l’immoler mit au monde un agneau, au moment où elle
était entre les mains des ministres. Quelques jours
après, vers le coucher du soleil, on vit des chars et des
quadriges portés dans toute la région de l’air, et
des cohortes de gens armés s'entrechoquant dans les nuages et
cernant la ville de bataillons improvisés. En un autre jour de
fête, qu'on appelle Pentecôte, les prêtres,
étant la nuit dans le temple intérieur pour remplir le
service ordinaire, ressentirent des mouvements et un certain tumulte;
en même temps, ils entendirent des voix qui criaient : «
Sortons de, ces demeures. » Quatre ans avant la guerre, un homme
nommé Jésus, fils d'Ananias, venu à là
fête des tabernacles, se mit tout à coup à crier :
« Voix du côté de l’orient; voix du
côté de l’occident; voix du côté des
quatre vents ; voix contre Jérusalem et contre le temple; voix
contre les époux et les épouses ; voix contre tout le
peuple.» Cet homme est pris, battu, fouetté ; mais il ne
savait dire autre chose, et plus on le frappait, plus haut il criait.
On le conduit alors au juge, qui l’accable de cruels tourments;
il le fait déchirer au point qu'on voyait ses os: mais il n'eut
ni une prière ni une larme; à chaque coup qu'on lui
assénait, il poussait les mêmes cris avec un certain
hurlement; à la fin il ajouta : « Malheur! malheur
à Jérusalem ! » (Récit de Josèphe.)
Or, comme les Juifs n'étaient pas convertis par ces
avertissements, et qu'ils ne s'épouvantaient point de ces
prodiges, quarante ans après, le Seigneur amena à
Jérusalem Vespasien et Tite qui détruisirent la ville de
fond en comble. Et voici ce qui les. fit venir à
Jérusalem ; on le trouve dans une histoire apocryphe : Pilate,
voyant qu'il avait condamné Jésus innocent, redouta la
colère de l’empereur Tibère, et lui
dépêcha, pour porter ses excuses, un courrier du nom
d'Albin : or, à la même époque, Vespasien avait le
gouvernement de la Galatie au nom de Tibère César. Le
courrier fut poussé en Galatie par les vents contraires et
amené à Vespasien. C'était une coutume du pays que
quiconque faisait naufrage appartenait corps et biens au gouverneur.
Vespasien s'informa qui il était, d'où il venait, et
où il allait. « Je suis, lui répondit-il, habitant
de Jérusalem : je viens de ce pays et j'allais à Rome.
» Vespasien lui dit : « Tu viens de la terre des sages, tu
connais la science de la médecine, tu es médecin, tu dois
me guérir. » En effet Vespasien, dès son enfance,
avait une espèce de vers dans le nez. De là son nom de
Vespasien. Cet homme lui répondit : « Seigneur, je ne me
connais pas en médecine, aussi ne te puis-je guérir.
»
Vespasien lui dit : « Si tu ne me guéris, tu mourras.
» Albin répondit : « Celui qui a rendu la vue aux
aveugles, chassé les démons, ressuscité les morts,
celui-là sait que j'ignore l’art de guérir. »
Et quel est, répliqua Vespasien, cet homme dont tu racontes ces
merveilles ? » Albin lui dit : « C'est Jésus de
Nazareth que les Juifs ont tué par jalousie; si tu crois en lui,
tu obtiendras ta guérison. » Et Vespasien dit : « Je
crois, car puisqu'il a ressuscité les morts, il pourra aussi me
délivrer de cette infirmité. » Et comme il parlait
ainsi, des vers lui tombèrent du nez et tout aussitôt il
recouvra la santé. Alors Vespasien, au comble de la joie, dit :
« Je suis certain qu'il fut le fils de Dieu celui qui a pu me
guérir. Eh bien ! J'en demanderai l’autorisation à
César : j'irai à main armée à
Jérusalem anéantir tous les traîtres et les
meurtriers de Jésus. » Puis il dit à Albin, le
messager de Pilate :
« Avec ma permission, tu peux retourner chez toi, ta vie et tes
biens saufs. » Vespasien alla donc à Rome et obtint de
Tibère-César la permission de détruire la
Judée et Jérusalem. Alors pendant plusieurs
années, il leva plusieurs corps de troupes ; c'était au
temps de l’empereur Néron, quand les Juifs se furent
révoltés contre l’empire. Ce qui prouve,
d'après les chroniques, qu'il ne le fit pas par zèle pour
J.-C., mais parce que les Juifs avaient secoué la domination des
Romains. Vespasien arriva donc à Jérusalem avec une
nombreuse armée, et au jour de Pâques, il investit la
ville de toutes parts, et y enferma une multitude infinie de Juifs
venus pour célébrer la fête.
Pendant un certain espace de temps, avant l’arrivée de
Vespasien à Jérusalem, les fidèles qui s'y
trouvaient, avertis par le Saint-Esprit de s'en aller, se
retirèrent dans une ville nommée Pella, au delà du
Jourdain, afin que les hommes saints ayant quitté la
cité, la justice divine pût exercer sa vengeance sur ce
pays sacrilège, et, sur ce peuple maudit. La première
ville de la Judée attaquée fut celle de Jonapatam, dont
Josèphe était le commandant et le chef; mais
Josèphe opposa avec ses hommes urne vigoureuse
résistance. Cependant connue il voyait la ruine prochaine de
cette place, il prit onze Juifs avec lesquels il s'enferma dans un
souterrain, où, après avoir éprouvé pendant
quatre jours les horreurs de la faim, ces Juifs, malgré
Josèphe, aimèrent mieux mourir que de se soumettre au
joug de Vespasien : ils préféraient se tuer les uns les
autres et offrir leur sang en sacrifice à Dieu. Or, parce que
Josèphe était le plus élevé en
dignité parmi eux, ils voulaient le tuer le premier, afin que
Dieu fût plus vite apaisé par l’effusion de son
sang, ou bien ils voulaient se tuer mutuellement (c'est ce qu'on voit
en une chronique), afin de ne pas se rendre aux Romains. Mais
Josèphe, en homme de prudence qui ne voulait pas mourir,
s'établit juge de la mort et du sacrifice, et ordonna qu'on
tirerait au sort deux, par deux, à qui serait tué le
premier par l’autre. On tira donc le sort qui livra à la
mort tantôt l’un, tantôt l’autre, jusqu'au
dernier avec lequel Josèphe avait à tirer lui-même.
Alors Josèphe, qui était fort et adroit, lui enleva son
épée et lui demanda de choisir la vie ou la mort en lui
intimant l’ordre de se prononcer sur-le-champ.
Cet homme effrayé répondit : « Je ne refuse pas de
vivre, si, grâce à vous, je puis conserver la vie. »
Alors Josèphe parla en secret à un des familiers de
Vespasien, que lui-même connaissait bien aussi, et demanda qu'on
lui laissât la vie. Et ce qu'il demanda, il l’obtint. Or,
quand Josèphe eut été amené devant
Vespasien, celui-ci lui dit : « Tu aurais mérité la
mort, si tu n'avais été délivré par les
sollicitations de cet homme. » « S'il y a eu quelque chose
de mal fait, répondit Josèphe, on peut le tourner
à bien. » Vespasien reprit : « Un vaincu, que
peut-il faire ? » Josèphe lui dit : « Je puis faire
quelque chose, si je sais me faire écouter favorablement.
» Vespasien répondit : « Soit, parle convenablement,
et si tu dis quelque chose de bon, on t'écoutera tranquillement.
» Josèphe reprit :
« L'empereur romain est mort, et le Sénat t'a fait
empereur. » « Puisque tu es prophète, dit Vespasien,
pourquoi n'as-tu pas prédit à cette ville qu'elle devait
tomber en mon pouvoir ? Je le lui ai prédit pendant quarante
jours, répondit Josèphe. » En même temps
arrivent les députés romains, proclamant que Vespasien
est élevé à l’empire, et ils le conduisent
à Rome. Eusèbe en sa chronique témoigne aussi que
Josèphe prédit à Vespasien, et la mort de
l’empereur, et son élévation. Alors Vespasien
laissa Tite,, son fils, au siège de Jérusalem. Or,
celui-ci, apprenant que son frère avait été
proclamé empereur (c'est ce qu'on lit dans la même
histoire apocryphe), fut rempli d'un tel transport de joie qu'une
contraction nerveuse le saisit à la suite d'une fraîcheur
et qu'il fut paralysé d'une jambe.
* Lib. II, R. DCCCXX, p. 546. (Migne).
Josèphe apprenant que Tite était paralysé,
rechercha avec un soin extrême la cause et les circonstances de
cette maladie. La cause, il ne la put découvrir, ni on ne put
lui dire de quelle nature était la maladie ; pour le temps
où elle s'est déclarée, il apprend que c'est en
entendant annoncer que son frère était élu
empereur. En homme prévoyant et sage Josèphe, avec ce peu
de renseignements, se livra à des conjectures qui lui firent
trouver la nature de la maladie, par la circonstance où elle
s'était déclarée, savoir : que sa position
était le résultat d'un excès de joie et
d'allégresse. Or, ayant remarqué que les contraires se
guérissent par les contraires, sachant encore que ce qui est
occasionné par l’amour se détruit souvent par la
douleur, il se mit à chercher s'il ne se trouvait personne en
butte à l’inimitié de ce prince. Il y avait un
esclave tellement à charge à Tite qu'il lui suffisait de
le regarder pour être tout bouleversé; son nom, il ne le
pouvait même entendre prononcer. Josèphe dit alors
à Tite : « Si tu souhaites être guéri,
accueille bien tous ceux qui seront de ma compagnie. » Tite
répondit: « Quiconque viendra en ta compagnie peut
être certain d'être bien reçu. »
Aussitôt Josèphe fit préparer un festin,
plaça sa table vis-à-vis de celle de Tite, et fit mettre
l’esclave à sa droite. En le voyant, Tite contrarié
frémit de mécontentement, et comme la joie l’avait
refroidi, la fureur où il se mit le réchauffa. Ses nerfs
se détendirent et il fut guéri. Après quoi Tite
rendit ses bonnes grâces à son esclave, et accorda son
amitié à Josèphe. Peut-on s'en rapporter à
cette histoire, apocryphe ? Est-elle ou non digne de récit? J'en
laisse l’appréciation au lecteur.
Or, le siège de Jérusalem dura deux ans. Au nombre des
maux qui firent le plus souffrir les assiégés, il faut
tenir compte d'une famine si affreuse que les parents arrachaient leur
nourriture à leurs enfants, les maris à leurs femmes, et
les femmes à leurs maris, non seulement d'entre les mains, mais
même d'entre les dents : les jeunes gens les plus robustes par
l’âge, semblables à des spectres errant par les
rues, tombaient d'inanition tant ils étaient pressés par
la faim. Ceux qui ensevelissaient les morts tombaient souvent morts.
sur les morts eux-mêmes. Comme on ne pouvait soutenir la puanteur
des cadavres, on les fit ensevelir au dépens du trésor
public. Et quand le trésor fut épuisé, on jeta
au-dessus des murs les cadavres qui s'amoncelaient. Tite, en faisant le
tour de la place, vit les fossés remplis de corps morts dont la
puanteur infectait le pays ; alors il leva les mains au ciel en
pleurant, et il dit : « O Dieu, tu le vois, ce n'est pas moi qui
en suis l’auteur. » Car la famine était si grande,
dans Jérusalem qu'on y mangeait les chaussures et les courroies.
Pour comble d'horreur, une dame de noble race et riche, ainsi
qu'on le lit dans l’Histoire ecclésiastique, avait
été dépouillée, de tout par des brigands qui
se jetèrent sur sa maison, et ne lui laissèrent
absolument rien à manger. Elle prit dans ses bras son fils
encore à la mamelle, et lui dit : « O fils, plus
malheureux encore que ta malheureuse mère ! à quoi te
réserverai-je ? sera-ce à la guerre ou à la faim,
ou encore au carnage?
Viens donc à cette heure, ô mon enfant ; sois la
nourriture de ta mère, le scandale des brigands, et
l’entretien des siècles. »
Après avoir dit ces mots, elle égorgea son fils, le fit
cuire, en mangea une moitié et cacha l’autre. Et voici que
les brigands, qui sentaient l’odeur de la viande cuite, se ruent
incontinent dans la maison, et menacent cette femme de mort, si elle ne
leur donne la viande. Alors elle découvrit les membres de
l’enfant : « Voici, dit-elle, à vous a
été réservée la meilleure part. »
Mais ils furent saisis d'une horreur telle qu'ils ne purent parler.
« C'est mon fils, ajouta-t-elle, c'est moi qui ai commis le crime
; mangez sans crainte ; j'ai mangé la première de
l’enfant que j'ai mis au monde : n'ayez garde d'être plus
religieux qu'une. mère et plus délicats que des femmes :
si la pitié vous domine, et si vous éprouvez de
l’horreur, je mangerai tout entier ce dont j'ai
déjà mangé une moitié. » Les
brigands se retirèrent tout tremblants et effrayés. En
fin la seconde année de l’empire de Vespasien, Tite prit
Jérusalem, la ruina, détruisit le temple jusque dans ses
fondements, et de même que les Juifs avaient acheté J.-C.
trente deniers, de même Tite fit vendre trente Juifs pour un
denier. D'après le récit de Josèphe,
quatre-vingt-dix-sept mille Juifs furent vendus, et onze cent mille
périrent par la faim et par l’épée.
On lit encore que Tite, en entrant dans Jérusalem, vit un mur
d'une grande épaisseur, et le fit creuser. Quand on y eut
percé un trou, on y trouva dans l’intérieur un
vieillard vénérable par son aspect et ses cheveux blancs.
Interrogé qui il était, il répondit qu'il
était Joseph, de la ville de Judée nommée
Arimathie, qu'il avait été enfermé et muré
là pour avoir enseveli J.-C. : et il ajouta que depuis ce
moment, il avait été nourri d'un aliment céleste,
et fortifié par une lumière divine. Pourtant
l’évangile de Nicodème dit que les Juifs ayant
reclus Joseph, J.-C. en ressuscitant le tira de là et le
conduisît à Arimathie. On peut dire alors qu'après
sa délivrance, Josèphe ne cessa de prêcher J.-C. et
qu'il fut reclus une seconde fois. L'empereur Vespasien étant
mort, Tite, son fils, lui succéda à l'empire. Ce fut, un
prince rempli de clémence, d'une générosité
et d'une bonté telles que, selon le dire d'Eusèbe dans sa
chronique et le témoignage de saint Jérôme, un jour
qu'il n'avait pas fait une bonne action, ou qu'il n'avait rien
donné, il dit : « Mes amis, j'ai perdu ma journée.
»
Longtemps après, des Juifs voulurent réédifier
Jérusalem ; étant sortis de bon matin ils
trouvèrent plusieurs croix tracées par la rosée,
et ils s'enfuirent effrayés. Le lendemain matin, dit Milet dans
sa chronique, chacun d'eux trouva des croix de sang empreintes sur ses
vêtements. Plus effrayés encore, ils prirent de nouveau la
fuite, mais étant revenus le troisième jour, ils furent
consumés par une vapeur enflammée sortie des entrailles
de la terre.
(69) L'INVENTION DE LA SAINTE CROIX
Cette fête est appelée l’Invention de la Sainte
Croix, parce qu'on rapporte que la sainte croix fut trouvée
à pareil jour. Mais auparavant, elle avait été
trouvée par Seth, fils d'Adam, dans le paradis. terrestre, comme
il est raconté plus bas; par Salomon, sur le Liban ; par la
reine de Saba, dans le temple, de Salomon ; par les Juifs, dans
l’eau de la piscine ; et en ce Jour par sainte
Hélène, sur le mont du Calvaire.
L'Invention de la Sainte Croix eut lieu plus de deux cents ans
après la résurrection de J.-C. On lit dans
l’évangile de Nicodème (ch. XIX) qu'Adam
étant devenu malade, Seth, son fils, alla à la porte du
paradis et demanda de l’huile du bois de la miséricorde
pour oindre le corps de son père afin qu'il recouvrât la
santé.
L'archange Michel lui apparut et lui dit : « Ne pleure pas et ne
te mets point en peine d'obtenir de l’huile du bois de la
miséricorde, car il te sera absolument impossible d'en obtenir,
avant que cinq mille cinq cents ans soient révolus.
Cependant on croit, que d'Adam jusqu'à la passion du Seigneur il s'écoula seulement 5099 ans.
On lit encore ailleurs que l’ange lui offrit un, petit rameau et
lui ordonna de le planter sur le mont Liban. Mais ou lit, dans une
histoire apocryphe des Grecs, que l’ange lui donna du bois de
l’arbre par le fruit duquel Adam avait péché, en
l’informant que sole père serait guéri. quand ce
bois porterait du fruit. A son retour, Seth trouva son père mort
et il planta ce rameau sur sa tombe. Cette branche plantée
devint en croissant un grand arbre qui subsista jusqu'au, temps de
Salomon. (Mais il faut laisser au lecteur à juger si ces choses
sont vraies, puisqu'on n'en fait mention dans aucune chronique, ni dans
aucune histoire authentique.) Or, Salomon considérant la
beauté de cet arbre le fit couper et mettre dans la maison du
Bois *.
* Au IIIe livre des Rois, ch. VII, il est question de cette maison qui.
fut construite par Salomon. Elle reçut le nom de maison du Bois,
saltus, à cause de la quantité de cèdres qui entra
dans sa construction.
Cependant, ainsi que le dit Jean Beleth. (ch. CLI), On ne pouvait le
mettre nulle part, et il n'y avait pas moyen de lui trouver un endroit
où il pût être employé convenablement : car
il était tantôt trop long, tantôt trop court : si on
l’avait raccourci dans les proportions qu'exigeait la place
où on le voulait employer, il paraissait si court qu'on ne le
regardait plus comme bon à rien. En conséquence, les
ouvriers, de dépit, le rejetèrent et le mirent sur une
pièce d'eau pour qu'il servît de pont aux passants. Or,
quand la reine de Saba vint entendre la Sagesse de Salomon, et voulut
passer sur cette pièce, elle vit en esprit que le Sauveur du
monde devait être suspendu à ce bois, et pour cela elle ne
voulut point passer dessus, mais aussitôt elle l’adora.
Cependant dans l’Histoire scholastique (liv. III Rois, c. XXVI),
on lit que la reine de Saba vit cette pièce dans la maison du
Bois, et en revenant à son palais elle communiqua à
Salomon que sur ce bois devait être suspendu celui dont la mort
devrait être la cause de la destruction du royaume des Juifs.
C'est pourquoi Salomon le fit ôter du lieu où il
était, et enterrer dans les entrailles les plus profondes de la
terre. Dans la suite on y établit la Piscine Probatique
où les Nathinéens * lavaient les victimes, et ce n'est
pas seulement à la descente de l’ange, mais encore
à la vertu de ce. bois que l’on attribue que l’eau
en était troublée et que les infirmes y étaient
guéris.
* C'étaient des Gabaonites qui étaient attachés au
service du temple depuis Josué. Cf. Paralipomènes, IX, 2;
Sigonius, De Repub. Hebraeor., liv. IX, ch. VII.
Or, quand approcha le temps de la passion de J.-C., on rapporte que
cette pièce surnagea, et les Juifs, en la voyant, la prirent
pour en fabriquer la croix du Seigneur. On dit encore que cette croix
fut faite de quatre essences de bois, savoir de palmier, de
cyprès, d'olivier et de cèdre. De là ce vers :
Ligna Crucis palma, cedrus, cupressus, oliva.
Car dans la croix, il y avait le bois qui servait de montant droit, la
traverse, la tablette de dessus, et le tronc où était
fixée la croix, ou bien, selon Grégoire de Tours*, la
tablette qui servait de support, sous les pieds de J.-C. Par là
on, peut voir que chacune des pièces pouvait être d'une de
ces essences de bois dont on vient de parler. Or, l’apôtre
paraît avoir eu en vue ces différentes sortes de bois
quand il dit : « Afin que vous puissiez comprendre avec tous. les
saints quelle est la largeur, la longueur, la hauteur et la profondeur
» (Ep. aux Ephés., c. II, 18).
* Miracul., liv. I, c. VI.
Ces paroles sont expliquées comme il suit par l’illustre
docteur saint Augustin : « La largeur de la croix du Seigneur,
dit-il, c'est la traverse, sur laquelle on a étendu ses mains sa
longueur allait depuis la terre jusqu'à cette traverse en
largeur sur quoi tout le corps de J.-C. fut attaché, moins les
mains; sa hauteur, c'est à partir de cette largeur
jusqu'à l’endroit de dessus où se trouvait la
tête; sa profondeur, c'était la partie cachée et
enfoncée dans la terre. Dans la croix on trouve décrites
toutes les actions d'un homme chrétien, qui sont de faire de
bonnes œuvres en J.-C., de lui être persévéramment
attaché, d'espérer les biens célestes, et ne pas
profaner les sacrements.
Ce bois précieux de la croix resta caché sous terre deux
cents ans et plus : mais il fut découvert ainsi qu'il suit par
Hélène, mère de l’empereur Constantin. En ce
temps-là, sur les rives du Danube, se rassembla une multitude
innombrable de barbares voulant passer le fleuve, et soumettre à
leur domination tous les pays jusqu'à l’occident.
Dès que l’empereur Constantin le sut, il décampa et
vint se placer avec son. armée sur le Danube. Mais la multitude
des barbares s'augmentant, et passant déjà le fleuve,
Constantin fut, frappé d'une grande terreur, en
considérant qu'il aurait à livrer bataille le lendemain.
Or, la nuit suivante, il est réveillé par un ange qui
l’avertit de regarder en l’air. Il tourne les veux vers le
ciel et voit le signe de la croix formée par une lumière
fort resplendissante, et portant écrite en lettres d'or cette
inscription : « In hoc signo vinces, par ce signe tu vaincras.
» Réconforté par cette vision céleste, il
fit faire une croix semblable qu'il ordonna de porter à la
tête de son armée: se précipitant alors sur les
ennemis, il les mit en fuite et en tua une multitude immense.
Après quoi Constantin convoqua tous les pontifes des temples et
s'informa avec beaucoup de soin de quel Dieu c'était le signe.
Sur leur réponse qu'ils l’ignoraient, vinrent plusieurs
chrétiens qui lui firent connaître le mystère de la
sainte croix et la foi de la Trinité.
Constantin crut alors parfaitement en J.-C. et reçut le saint
baptême des mains d'Eusèbe, pape, ou selon quelques
livres, évêque de Césarée. Mais dans ce
récit, il y a beaucoup de points contredits par l’Histoire
tripartite et par l’Ecclésiastique, par la Vie de saint
Silvestre et les Gestes des pontifes romains. D'après certains
auteurs, ce ne fut pas ce Constantin que le pape Silvestre baptisa
après sa conversion à la foi, comme paraissent
l’insinuer plusieurs histoires, mais ce fut Constantin, le
père de ce Constantin, ainsi qu'on le voit dans des historiens.
En effet ce Constantin reçut la foi d'une autre manière
rapportée dans la légende de saint Silvestre, et ce n'est
pas Eusèbe de Césarée qui le baptisa, mais bien
saint Silvestre. Après la mort de son père, Constantin,
qui n'avait pas perdu le souvenir de la victoire remportée par
la vertu de la sainte croix, fit passer Hélène, sa
mère, à Jérusalem pour trouver cette croix, ainsi
que nous le dirons plus bas.
Voici maintenant un récit tout différent de cette
victoire, d'après l’Histoire Ecclésiastique (ch.
IX). Elle rapporte donc que Maxence ayant envahi l’empire romain,
l’empereur Constantin. vint lui présenter la bataille
vis-à-vis le pont Albin. Comme il était dans une grande
anxiété, et qu'il levait souvent les yeux au ciel pour
implorer son secours, il vit en songe, du côté de
l’orient dans le ciel, briller une croix, couleur. de feu : des
anges se présentèrent devant lui et lui dirent : «
Constantin, par cela tu vaincras. » Et, selon le
témoignage de l’Histoire tripartite *, tandis que
Constantin s'étonnait de ce prodige, la nuit suivante, J.-C. lui
apparut avec le signe vu dans le ciel; il lui ordonna de faire des
images pareilles qui lui, porteraient bonheur dans les combats.
* Liv. IX, c. IX.
Alors Constantin fut rendu à la joie et assuré de la
victoire ; il se marqua le front du signe qu'il avait vu dans le ciel,
fit transformer les enseignes militaires sur le modèle de la
croix et prit à la main droite une croix d'or. Après quoi
il sollicita du Seigneur que cette droite, qu'il avait munie du signe
salutaire de la croix, ne fût ni ensanglantée, ni
souillée du sang romain, mais qu'il remportât la victoire
sur le tyran sans effusion de sang. Quant à Maxence, dans
l’intention de tendre un piège, il fit disposer des
vaisseaux, fit couvrir le fleuve de faux ponts. Or, Constantin
s'étant approché du fleuve, Maxence accourut à sa
rencontre avec peu de monde, après avoir donné ordre aux
autres corps de le suivre; mais il oublia lui-même qu'il avait
fait construire un faux pont, et s'y engagea avec une poignée de
soldats. Il fut pris au piège qu'il avait tendu lui-même,
car il tomba dans le fleuve qui était profond; alors Constantin
fut acclamé empereur à l’unanimité.
D'après ce qu'on lit dans une chronique assez authentique,
Constantin ne crut pas parfaitement dès ce moment; il n'aurait
même pas alors reçu le baptême; mais peu de temps
après, il eut une vision de saint Pierre et de saint Paul; et
quand il eut reçu la vie nouvelle du baptême et obtenu la
guérison de sa lèpre, il crut parfaitement dans la suite
en J.-C. Ce fut alors qu'il envoya sa mère Hélène
à Jérusalem pour chercher la croix du Seigneur.
Cependant saint Ambroise; dans la lettre où il rapporte la mort
de Théodose, et l’Histoire tripartite *, disent que
Constantin reçut le baptême seulement dans ses derniers
moments; s'il le différa jusque-là, ce fut pour pouvoir
le recevoir dans le fleuve du Jourdain. Saint Jérôme en
dit autant dans sa chronique. Or, il est certain qu'il fut fait
chrétien sous le pape saint Silvestre, quant à savoir
s'il différa son baptême, c'est douteux ; ce qui fait
qu'en la légende de saint Silvestre, il y a là-dessus,
comme en d'autres points, bien peu de certitude. Or, l’histoire
de l’Invention de la sainte croix, telle qu'on la lit dans les
histoires ecclésiastiques conformes en cela aux chroniques,
paraît plus authentique de beaucoup que celle qu'on récite
dans les églises. Il est en effet constant qu'il s'y trouve des
endroits peu conformes à la vérité, si ce n'est
qu'on veuille dire, comme ci-dessus, que ce ne fut pas Constantin, mais
son père qui portait le même nom : ce qui du reste ne
paraît pas très plausible, quoique ce soit le récit
de certaines histoires d'outre-mer.
Hélène arrivée à Jérusalem fit
réunir autour d'elle les savants qu'on trouva dans toute la
contrée. Or, cette Hélène était d'abord
restée dans une hôtellerie**, mais épris de sa
beauté, Constantin se l’attacha, selon que saint Ambroise
l’avance en disant : « On assure qu'elle fut
hôtelière, mais elle fut unie à Constantin
l’ancien qui, dans la suite, posséda l’empire.
* Liv. III, ch. XII.
** Le mot latin stabularia voudrait dire servante de cour. Saint
Ambroise paraît l’indiquer quelques lignes plus loin. Nous
avons mieux aimé donner un féminin au mot,
hôtelier, hôtelière est un mot qui a vieilli.
Bonne hôtelière, qui chercha avec tant de soin la
crèche du Seigneur! Bonne hôtelière, qui connut cet
hôtelier dont les soins guérirent cet homme blessé
par les brigands *! Bonne hôtelière, qui a regardé
toutes choses comme des ordures afin de gagner J.-C. **! Et pour cela
Dieu l’a tirée de l’ordure pour
l’élever sur un trône » (saint Ambroise).
D'autres affirment, et c'est l’opinion émise dans une
chronique assez authentique, que cette Hélène.
était fille de Clohel, roi des Bretons ;Constantin en venant
dans la Bretagne la prit pour femme, parce qu'elle était fille
unique. De là vient qui• l’île de Bretagne
échut à Constantin après la mort de Clohel. Les
Bretons eux-mêmes (attestent; on lit pourtant ailleurs qu'elle
était de Trèves. Or, les Juifs, remplis de crainte, se
disaient les uns aux autres : « Pour quel motif pensez-vous que
la Reine nous ait convoqués auprès d'elle? » L'un
d'eux nommé Judas, dit : « Je sais, moi, qu'elle veut
apprendre de nous. l’endroit où se trouve le bois de la
croix sur lequel le Christ a été crucifié.
Gardez-vous bien d'être assez présomptueux pour le lui
découvrir. Sinon tenez pour très certain que notre loi
sera détruite et que toutes les traditions de nos pères
seront totalement. abolies : car Zachée mon aïeul l’a
prédit à mon père Siméon et mon
père m’a dit avant de mourir : « Fais
attention, mon fils, à l’époque où
l’on cherchera la croix du Christ : dis où elle se trouve,
avant d'être mis à la torture; car à dater de cet
instant le pouvoir des Juifs, à jamais aboli, passera entre les
mains de ceux qui adorent le crucifié, parce que ce Christ
était le fils de Dieu.»
* Allusion à la parabole du Samaritain de l’Evangile.
** Expression de saint Paul dans l’Epître aux Philippiens, c. III, 8.
Alors j'ai répondu : «Mon père, si vraiment nos
ancêtres ont su que ce Christ était le fils de Dieu,
pourquoi l’ont-ils attaché au gibet de la croix? »
« Le Seigneur est témoin, répondit-il, que je n'ai
jamais fait partie de leur conseil; mais que souvent je me suis
opposé à leurs projets : or, c'est parce que le Christ
reprochait les vices des Pharisiens qu'ils le firent crucifier : mais
il est ressuscité le troisième jour et il a monté
au ciel à la vue de ses disciples. Mon frère Etienne, que
les Juifs en démence ont lapidé, a cru en lui. Prends
garde donc, mon fils, de n'oser jamais blasphémer le Christ ni
ses disciples. » — « Il ne paraît cependant
pas, très probable que le père de ce Judas ait
existé au temps de la Passion de J.-C., puisque de la passion
jusqu'au temps d'Hélène, sous laquelle vécut
Judas, il s'écoula plus de 270 ans; à moins qu'on ne
veuille dire qu'alors les hommes vivaient plus longtemps qu'à
présent. » Cependant les Juifs dirent à Judas :
« Nous n'avons jamais entendu dire choses semblables. Quoi.
qu'il. en soit, si: la Reine t'interroge, aie soin de ne lui faire
aucun aveu.» Lors donc qu'ils furent en présence, de la
Reine, et qu'elle leur eut demandé le lieu où le Seigneur
avait été crucifié, pas un d'eux ne consentit
à le lui indiquer alors elle les condamna tous à
être brûlés. Ils furent saisis d'effroi et
signalèrent Judas, en disant : « Princesse, voici le fils
d'un juste et d'un prophète qui a connu parfaitement la loi ;
demandez-lui tout ce que vous voulez, il vous l’indiquera.
»
Alors elle les congédia tous à l’exception de Judas
qu'elle retint et auquel elle dit : « Je te propose la vie ou la
mort; choisis ce que tu préfères. Montre-moi donc le lieu
qui s'appelle Golgotha, où le Seigneur a été
crucifié, afin que je puisse trouver sa croix. » Judas
répondit
« Comment puis-je le savoir, puisque deux cents ans et plus se
sont écoulés et que je n'étais pas né
à cette époque ? » La Reine lui dit : « Par
le crucifié, je te ferai mourir de faim, si tu ne me dis la
vérité. » Elle ordonna donc qu'il fût
jeté dans tin puits desséché pour y endurer les
horreurs de la faim. Or, après y être resté six
jours sans nourriture, le septième il demanda à sortir,
en promettant de découvrir la croix. On le retira. Quand il fut
arrivé à l’endroit, après avoir fait une
prière, tout à coup la terre tremble, il se
répandit une fumée d'aromates d'une admirable odeur;
Judas lui-même, plein d'admiration, applaudissait des deux mains
et disait : « En vérité, ô Christ, vous
êtes le Sauveur du monde ! » Or, d'après
l’Histoire ecclésiastique, il y avait, en ce lieu, un
temple de Vénus construit, autrefois par l’empereur
Hadrien, afin que si quelque chrétien eût voulu y adresser
ses adorations, il parût adorer Vénus : et, pour ce motif,
ce lieu avait cessé d'être fréquenté et
était presque entièrement délaissé, mais la
Reine fit détruire ce temple jusque dans ses fondements et en
fit labourer la place. Après quoi Judas se ceignit et se mit
à creuser avec courage. Quand il eut atteint à la
profondeur de vingt pas, il trouva trois croix enterrées, qu'il
porta incontinent à la reine.
Or, comme l’on ne savait pas distinguer celle de J.-C. d'avec
celles des larrons; on les plaça au milieu de la ville pour
attendre que la gloire de Dieu se manifestât. Sur la
onzième heure, passa le corps d'un jeune homme qu'on portait en
terre : Judas arrêta le cercueil, mit une première et une
seconde croix sur le cadavre du défunt, qui ne ressuscita pas,
alors on approcha la troisième croix du corps et à
l’instant il revint à la vie.
On lit cependant, dans les histoires ecclésiastiques *, qu'une
femme des premiers rangs de la ville gisait demi-morte, quand Macaire,
évêque de Jérusalem, prit la première et la
deuxième croix, ce qui ne produisit aucun résultat : mais
quand il posa sur elle la troisième,, cette femme rouvrit les
yeux et fut guérie à l’instant. Saint Ambroise dit,
de son côté, que Macaire distingua la croix du Seigneur,
par le titre qu'avait fait mettre Pilate, et dont
l’évêque lut l’inscription qu'on trouva aussi.
Alors le diable se mit à vociférer en l’air :
« O Judas, disait-il, pourquoi as-tu fait cela? Le Judas qui est
le mien a fait tout le contraire : car celui-ci, poussé par moi,
fit la trahison, et toi, en me reniant, tu as trouvé la croix de
Jésus. Par lui, j'ai Bagué les âmes d'un grand
nombre; par toi, je parais perdre celles que j'ai gagnées : par
lui, je régnais sar le peuple; par toi, je suis chassé de
mon royaume. Toutefois je te rendrai la pareille, et je susciterai
contre toi un autre roi qui, abandonnant la foi dit crucifié, te
fera renier dans les tourments le crucifié. »
* Sozomène. — Hist. eccl., l. II, c. I ; —
Nicéph. cal., l. XVII, c. XIV, XV ; — Evagr., IV, 26.
Ceci paraît se rapporter à l’empereur Julien :
celui-ci, lorsque Judas fut devenu évêque de
Jérusalem, l’accabla de nombreux tourments et le fit
mourir martyr de J.-C. En entendant les vociférations du diable,
Judas ne craignit rien, mais il ne cessa de maudire le diable en disant
: « Que le Christ te damne dans l’abîme du feu
éternel! » Après quoi Judas est baptisé,
reçoit le nom de Cyriaque, puis est ordonné
évêque de Jérusalem, quand le titulaire fut mort.
(Belette, c. XXV). Mais comme la bienheureuse Hélène ne
possédait pas les clous du Seigneur, elle pria
l’évêque Cyriaque d'aller au Golgotha et de les
chercher. Il y vint et aussitôt après avoir adressé
des prières à Dieu, les clous apparurent brillants dans
la terre, comme de l’or. Il les prit et les porta à la
reine. Or, celle-ci se mit à genoux par terre et, après
avoir incliné la tête, elle les adora avec grande
révérence. Hélène porta une partie de la
croix à son fils, et renferma l’autre dans des
châsses d'argent qu'elle laissa à Jérusalem ; quant
aux clous avec lesquels le corps du Seigneur avait été
attaché, elle les porta à son fils. Au rapport
d'Eusèbe de Césarée, elle en fit deux freins dont
Constantin se servait dans les batailles, et elle mit les autres
à son casque en guise d'armure. Quelques auteurs, comme
Grégoire de Tours*, assurent que le corps du Seigneur fut
attaché avec quatre clous Hélène en mit deux au
frein du cheval de l’empereur, le troisième à la
statue de Constantin qui domine la ville de Rome, et elle jeta le
quatrième dans la mer
* Miracul., lib. I, ch. VI.
Adriatique qui jusque-là avait été un gouffre pour
les navigateurs. Elle ordonna que cette fête de l’Invention
de la sainte croix fût célébrée chaque
année solennellement. Voici ce que dit saint Ambroise e :
« Hélène chercha les clous du Seigneur et les
trouva. De l’un elle fit faire des freins ; elle incrusta
l’autre dans le diadème : belle place que la tête
pour ce clou ; c'est une couronne sur le front, c'est une bride
à la main : c'est l’emblème de la
prééminence du sentiment, de la lumière de la foi,
et de la puissance impériale. » Quant à
l’évêque saint Cyriaque, Julien l’apostat le
fit mourir plus tard, pour avoir trouvé la sainte croix dont
partout il prenait à tâche de détruire le signe.
Avant de partir contre les Perses, il fit inviter Cyriaque à
sacrifier aux idoles : sur le refus du saint, Julien lui fit couper le
bras en disant : « Avec cette main il a écrit beaucoup de
lettres qui ont détourné bien du monde de sacrifier aux
dieux. » Cyriaque lui répondit : « Chien
insensé, tu m’as bien rendu service ; car avant de
croire à J.-C., trop souvent j'ai écrit des lettres que
j'adressais aux synagogues des Juifs afin que personne ne crût en
J.-C. et voilà que tu viens de retrancher de mon corps ce qui en
avait été le scandale. » Alors Julien fit fondre du
plomb qu'il ordonna de lui verser dans la bouche ; ensuite il fit
apporter un lit en fer sur lequel Cyriaque fut étendu et
au-dessous on mit des charbons ardents et. de la graisse. Comme
Cyriaque restait immobile, Julien lui dit : « Si tu ne veux pas
sacrifier aux idoles, dis au moins que tu n'es pas chrétien.
»
* De obitu Theod., nos 47-48.
L'évêque s'y refusa avec horreur. Julien fit creuser une
fosse profonde qu'on fit remplir de serpents venimeux. Cyriaque y fut
jeté, mais les serpents moururent aussitôt. Julien ordonna
alors que Cyriaque fût jeté dans une chaudière
pleine d'huile bouillante. Or, comme le saint voulait y entrer
spontanément, il se signa, et pria le Seigneur de le baptiser
une seconde fois dans l’eau du martyre, mais Julien furieux lui
fit percer la poitrine avec une épée. Ce fut ainsi que
saint Cyriaque mérita de consommer son martyre dans le Seigneur.
La grandeur de la vertu de la Croix est manifeste dans ce notaire
fidèle, trompé par un magicien qui le conduisit en un
lieu où il avait fait venir des démons, en lui promettant
des richesses immenses. Il vit un Ethiopien de haute stature, assis sur
un trône élevé, et entouré d'autres
Ethiopiens- debout, armés de lances et de bâtons. Alors
l’Ethiopien demanda à ce magicien : « Quel est cet
enfant ? » Le magicien répondit: « Seigneur, c'est
votre serviteur. » Le démon dit au notaire : « Si tu
veux m’adorer, être mon serviteur, et renier ton
Christ, je te ferai asseoir à ma droite. » Mais le notaire
se hâta de faire le signe de la croix et s'écria qu'il
était de toute son âme le serviteur du Sauveur J.-C. Il
n'eut pas plutôt fait le signe de la croix que toute cette
multitude de démons disparut. Peu de temps après, ce
même notaire entra un jour avec son maître dans le temple
de Sainte-Sophie; se trouvant ensemble devant une image du Sauveur, le
maître remarqua que cette image avait les yeux fixés sur
le notaire qu'elle regardait attentivement
Plein de surprise, le maître fit passer le jeune homme à
droite et vit que l’image avait encore tourné les veux de
ce côté, en les dirigeant sur le notaire. I1 le fit de
nouveau revenir à gauche, et voici que l’image tourna
encore les yeux et se mit à regarder le notaire comme
auparavant. Alors le maître le conjura de lui dire ce qu'il avait
fait à Dieu pour mériter que l’image le
regardât, ainsi. Il répondit qu'il n'avait la conscience
d'aucune bonne action, si ce n'est qu'il n'avait pas voulu renier le
Sauveur devant le diable.
(70) SAINT JEAN, APÔTRE, DEVANT LA PORTE LATINE
Saint Jean, apôtre et évangéliste; prêchait
à Ephèse quand il fut pris par le proconsul, et
invité à immoler aux dieux. Comme il rejeta cette
proposition, il est mis en prison : on envoie alors à
l’empereur Domitien une lettre dans laquelle saint Jean est
signalé comme un grand sacrilège, un contempteur des
dieux et un adorateur du crucifié. Par l’ordre de
Domitien, il est conduit à Rome, où, après lui
avoir coupé tous les cheveux par dérision, on le jette
dans une chaudière d'huile bouillante sous laquelle on
entretenait un feu ardent: c'était devant la porte de la ville
qu'on appelle Latine. Il n'en ressentit cependant aucune douleur, et en
sortit parfaitement sain. En ce lieu donc, les chrétiens
bâtirent une église, et ce jour est solennisé comme
le jour du martyre de saint Jean.
Or, comme le saint apôtre n'en continuait pas moins à
prêcher J.-C., il fut, par l’ordre de Domitien,
relégué dans l'ile de Pathmos. Toutefois les empereurs
romains, qui ne rejetaient aucun Dieu, ne persécutaient pas les
apôtres parce que ceux-ci prêchaient J.-C. ; mais parce que
les apôtres proclamaient la divinité de
Jésus-Christ sans l’autorisation du Sénat qui avait
défendu que cela ne se fît de personne. — C'est
pourquoi dans l’Histoire ecclésiastique, on lit que Pilate
envoya une fois une lettre à Tibère au sujet de
Jésus-Christ*. Tibère alors consentit à ce que la
foi fût reçue par les Romains, mais le Sénat
s’y opposa formellement, parce que J.-C. n'avait pas
été appelé Dieu d'après son autorisation.
Une autre raison rapportée par une chronique, c'est que J.-C.
n'avait pas tout d'abord apparu aux Romains. Un autre motif c'est que
J.-C. rejetait le culte de tous les dieux qu'honoraient les Romains. Un
nouveau motif encore, c'est que J.-C. enseignait le mépris du
monde et que les Romains étaient des avares et des ambitieux. Me
Jean Beleth assigne de son côté une autre cause pour
laquelle les empereurs et le Sénat repoussaient J.-C. et les
apôtres: c'était que J.-C. leur paraissait un Dieu trop
orgueilleux et trop jaloux, puisqu'il ne daignait pas avoir
d'égal. Voici une autre raison: donnée par Orose (liv.
VII, ch. IV) : « le Sénat vit avec peine que
c'était à Tibère et non pas à lui que
Pilate avait écrit au sujet des miracles de J.-C. et c'est sur
ce prétexte qu'il ne voulut pas le mettre au rang des dieux.
* Eusèbe, 1. II, c. II.
Aussi Tibère irrité fit périr un grand nombre de
sénateurs, et en condamna d'autres à l'exil. »
— La mère de Jean, apprenant que son fils
était détenu à Rome, et poussée par une
compassion de mère, s'y rendit pour le visiter. Mais quand elle
fut arrivée, elle apprit qu'il avait été
relégué en exil. Alors elle se retira dans la ville de
Vétulonia en Campanie, où elle rendit son âme
à Dieu. Son corps resta longtemps enseveli dans un autre, mais
dans la suite, il fut révélé à saint
Jacques, son fils. Il répandit alors une grande et suave odeur
et opéra de nombreux et éclatants miracles ; il fut
transféré avec grand honneur dans la ville qu'on vient de
nommer.
(71) LA LITANIE MAJEURE ET LA LITANIE MINEURE
(LES ROGATIONS)
Deux fois par an arrivent les litanies ; à la fête de
saint Marc, c'est la litanie majeure, et aux trois jours qui
précèdent l’ascension du Seigneur, c'est la litanie
mineure. Litanie veut dire supplication, prière ou rogation. La
première a trois noms différents, qui sont : litanie
majeure, procession septiforme, et croix noires.
I. On l’appelle litanie majeure, pour trois motifs, savoir :
à raison de celui qui l’institua, ce fut saint
Grégoire, le grand pape; à raison du lieu où elle
fuit instituée qui est Rome, la maîtresse et la capitale
du Inonde, parce qu'à Rome se trouvent le corps du prince des
apôtres et le saint siège apostolique ; à raison de
la cause pour laquelle elle ut instituée : ce fut une grande et
très grave épidémie. En effet les Romains,
après avoir passé le carême dans la continence, et
avoir reçu à Pâques le corps du Seigneur,
s'adonnaient sans frein à la débauche dans les repas, aux
jeux et à la luxure ; alors Dieu provoqué leur envoya une
épouvantable peste qu'on nomme inguinale, autrement apostume ou
enfle de l’aine. Or, cette peste était si violente que les
hommes mouraient subitement, dans les chemins, à table, au jeu,
dans les réunions, de sorte que, s'il arrivait, comme on dit,
que quelqu'un éternuât, souvent alors il rendait
l’âme. Aussi entendait-on quelqu'un éternuer,
aussitôt on courait et on criait : « Dieu vous
bénisse » et c'est là, dit-on, l’origine de
cette coutume, de dire : Dieu vous bénisse, à quelqu'un
qui éternue.
Ou bien encore, d'après ce qu'on en rapporte, si quelqu'un
bâillait, il arrivait souvent qu'il mourait tout de suite
subitement. Aussi, dès qu'on se sentait l’envie de
bâiller, tout de suite, on se hâtait de faire sur soi le
signe de la croix; coutume encore en usage depuis lors. On peut voir
dans la vie de saint Grégoire l’origine de cette peste.
II. On l’appelle procession septiforme, de la coutume qu'avait
établie saint Grégoire de partager en sept ordres ou
rangs les processions qu'il faisait de son temps. Au premier rang
était tout le clergé, au second tous les moines et les
religieux, au troisième les religieuses, au quatrième
tous les enfants, au cinquième tous les laïcs, au
sixième toutes les veuves et les continentes, au septième
toutes les personnes mariées. Mais comme il n'est plus possible
à présent d'obtenir ces sept divisions de personnes, nous
y suppléons par le nombre des litanies; car on doit les
répéter sept fois avant de déposer les insignes.
III. On l’appelle les croix noires, parce que les hommes se
revêtaient d'habits noirs, en signe de deuil, à cause de
la mortalité, et comme pénitence, et c'est
peut-être aussi pour, cela qu'on couvrait de noir les croix et
les autels. Les fidèles doivent aussi revêtir alors des
habits de pénitence.
On appelle litanie mineure, celle qui précède de trois
jours la fête de l’Ascension. Elle doit son institution
à saint Mamert, évêque de Vienne, du temps de
l’empereur Léon qui commença à régner
l’an du Seigneur 458. Elle fut donc établie avant la,
litanie majeure. Elle a reçu le nom de litanie mineure, de
rogations et de procession. On l’appelle litanie mineure pour la
distinguer de la première, parce qu'elle fut établie par
un moins grand évêque, dans un lieu inférieur et
pour une maladie moindre.
Voici la cause de son institution : Vienne était affligée
de fréquents et affreux tremblements de terre qui renversaient
beaucoup de maisons et d'églises. Pendant la nuit, on entendait,
des bruits et des clameurs répétés. Quelque chose
de plus : terrible encore arriva ; le feu du ciel tomba le jour de
Pâques et consuma le palais royal tout entier.
Il y eut un autre fait plus merveilleux. De même que par la
permission de Dieu, des démons entrèrent autrefois dans
des pourceaux, de même aussi par la permission de Dieu, pour les
péchés des hommes, ils entraient dans des loups et dans
d'autres bêtes féroces et sans craindre personne, ils
couraient en plein jour non seulement par les chemins mais encore par
la ville, dévorant çà et là des enfants,
des vieillards et des femmes. Or, comme ces malheurs arrivaient
journellement, le saint évêque Mamert ordonna un
jeûne de trois jours et institua des litanies; alors cette
tribulation s'apaisa. Dans la suite, cette pratique s'établit et
fat approuvée par l’Église ; de sorte qu'elle
s'observe universellement.
— On l’appelle encore rogations, parce qu'alors nous
implorons les suffrages de tous les saints : et nous avons raison
d'observer cette pratique en ces temps-ci, de prier les saints et de
jeûner pour différents motifs : 1° pour que Dieu
apaise le fléau de la guerre, parce que c'est
particulièrement au printemps qu'il éclate; 2° pour
qu'il daigne multiplier par leur conservation les fruits tendres encore
; 3° pour mortifier chacun en soi les mouvements
déréglés de la chair qui sont plus excités
à cette époque.
Au printemps en effet le sang a plus de chaleur et les mouvements
déréglés sont plus fréquents ; 1° afin
que chacun se dispose à la réception du Saint-Esprit ;
car par le jeûne, l’homme se rend plus habile, et par les
prières il devient plus digne. Maître Guillaume d'Auxerre
assigne deux autres raisons : 1° comme Jésus-Christ a dit en
montant au ciel : « Demandez et vous recevrez »,
l’Église doit adresser ses demandes avec plus de
confiance; 2° 1'Eglise jeûne et prie afin de se
dépouiller de la chair par la mortification des sens, et de
s'acquérir des ailes à l’aide de l’oraison ;
car l’oraison, ce sont les ailes au moyen desquelles
l’âme s'envole vers le ciel, pour ainsi suivre les traces
de J.-C. qui y est monté afin de nous ouvrir le chemin et qui a
volé sur les ailes des vents. En effet l’oiseau, dont le
corps est épais et les ailes petites, ne saurait bien voler,
comme cela est évident, par l’autruche.
On l’appelle encore procession, parce qu'alors l’Eglise
fait généralement la procession. Or, on y porte la croix,
on sonne les cloches, on porte la bannière ; en quelques
églises on porte un dragon avec une queue énorme, et on
implore spécialement le patronage de tous les saints. Si
l’on y porte la croix et si l’on sonne les cloches, c'est
pour que les démons effrayés prennent, la fuite. Car de
même qu'à l’armée le roi a les insignes
royaux, qui sont les trompettes et les étendards, de même
J.-C., le roi éternel dans son Eglise militante, a les cloches
pour trompettes et les croix pour étendards ; et de même
encore qu'un tyran serait en grand émoi, s'il entendait sur son
domaine les trompettes d'un puissant roi son ennemi, et s'il envoyait
les étendards, de même les démons, qui sont dans
l’air ténébreux, sont saisis de crainte quand ils
sentent sonner les trompettes de J.-C., qui sont les cloches; et qu'ils
regardent les étendards qui sont les croix. — Et c'est la
raison qu'on donne de la coutume de l’Église de sonner les
cloches, quand on voit se former les tempêtes; les démons,
qui en sont les auteurs, entendant les trompettes du roi
éternel, prennent alors l’épouvante et la fuite, et
cessent d'amonceler les tempêtes : il y en a bien encore une
autre raison, c'est que les cloches, en cette occasion, avertissent les
fidèles et les provoquent à se livrer à la
prière dans le péril qui les menace.
La croix est réellement encore l’étendard du roi éternel, selon ces paroles de l’Hymne
Vexilla regis prodeunt ;
Fulget Crucis mysterium
Quo carne carnis conditor
Suspensus est patibulo *.
Or, les démons ont une terrible peur de cet étendard,
selon le témoignage de saint Chrysostome : « Partout
où les démons aperçoivent le signe du Seigneur,
ils fuient effrayés le bâton qui leur a fait leurs
blessures. » C'est aussi la raison pour laquelle, en certaines
élises, lors des tempêtes, on sort la croix de
l’église et on l’expose contre la tempête,
afin que les démons, voyant l’étendard du souverain
roi, soient effrayés et prennent la fuite. C'est donc pour cela
que la croix est portée à la procession, et que
l’on sonne les cloches, alors les démons qui habitent les
airs prennent l’épouvante et la fuite, et s'abstiennent de
nous incommoder**.
* L'étendard du Roi apparaît; le mystère de la
Croix éclate le créateur de l’homme, homme
lui-même, est suspendu à un gibet.
Ce sont les paroles de la 1re strophe de l’hymne du temps de la
Passion, telle qu'elle se récitait avant la correction
exécutée avec plus ou moins de piété et de
bonheur au XVIIe siècle.
**Saint Paul, au IIe chapitre de la Lettre aux Ephésiens,
appelle le démon, le Prince de la puissance de l’air,
Principent potestatis aëris hujus.
Or, on y porte cet étendard pour représenter la victoire de la Résurrection et celle de
l’Ascension de J.-C. qui est monté aux cieux avec un grand
butin. Cet étendard qui s'avance dans les airs, c'est J.-C.
montant au ciel. Or, ainsi que l’étendard porté
à la procession est suivi de la multitude des fidèles,
ainsi J.-C. montant au ciel est accompagné d'un cortège
immense de saints. Le chant des processions représente les
cantiques et les louanges des anges accourant au-devant de J.-C. qui
monte au ciel, et l’accompagnant de leurs acclamations puissantes
et unanimes jusque dans le ciel.
Dans quelques églises encore, et principalement dans les
églises gallicanes, c'est la coutume de porter, derrière
la croix, un dragon avec une longue queue remplie de paille ou de
quelque autre matière semblable, les deux premiers jours ; mais
le troisième jour cette queue est vide : ce qui signifie que le,
diable a régné en ce monde au premier jour qui
représente le temps avant la loi et le second jour qui marque le
temps de la loi, mais au troisième jour c'est-à-dire, au
temps de la grâce, après la Passion de J.-C., il a
été expulsé de son royaume. En cette procession
nous réclamons encore le patronage de tous les saints.
Nous avons donné plus haut quelques-unes des raisons pour
lesquelles nous prions alors les saints: Il y en a encore d'autres
générales pour lesquelles Dieu nous a ordonné de
le prier; ce sont : notre indigence, la gloire des saints et
l’honneur de Dieu. En effet les saints peuvent connaître
les vœux de ceux qui leur adressent des supplications; car dans ce
miroir éternel, il aperçoivent quelle joie c'est pour
eux, et quel secours c'est pour nous.
La première raison donc c'est notre indigence : elle provient ou
bien de ce que nous méritons peu; quand donc ces mérites
de notre part sont insuffisants, nous nous aidons de ceux d'autrui : ou
bien cette indigence se manifeste dans la contemplation : Or, puisque
nous ne pouvons contempler la souveraine lumière en soi, nous
prions de pouvoir la regarder dans les saints : ou bien cette indigence
réside dans l’amour : parce que le plus souvent
l’homme étant imparfait ressent en soi-même plus
d'affection pour un saint en particulier que pour Dieu même. La
seconde raison, c'est la gloire des saints car Dieu veut que nous les
invoquions pour obtenir par leurs suffrages ce que nous demandons, afin
de les glorifier eux-mêmes et en les glorifiant de les louer. La
troisième raison, c'est l’honneur de Dieu ; en sorte que
le pécheur qui a offensé Dieu, honteux, pour ainsi dire,
de s'adresser à Dieu personnellement, peut implorer ainsi le
patronage de ceux qui sont les amis de Dieu, Dans ces sortes de
processions on devrait répéter souvent ce cantique
angélique : Sancte Deus, sancte fortis, sancte et immortalis,
miserere nobis. En effet saint Jean Damascène, au livre III,
rapporte que l’on célébrait des litanies à
Constantinople, à l’occasion de certaines
calamités, quand un enfant fut enlevé au ciel du milieu
du peuple ; revenu au milieu de la foule, il chanta devant tout le
monde ce cantique qu'il avait appris des anges et bientôt
après cessa la calamité. Au concile de
Chalcédoine, ce cantique fut approuvé. Saint
Damascène conclut ainsi : « Pour nous, nous disons due par
ce cantique les démons sont éloignés. »
Or, il y a quatre motifs de louer et d'autoriser ce chant : 1°
parce que ce fut un ange qui l’enseigna ; 2° parce qu'en le
récitant cette calamité s'apaisa; 3° parce que le
concile de Chalcédoine l’approuva; 4° parce que les
démons le redoutent *. »
* Une lettre du pape Félix III; Marcel dans sa Chronique;
Nicéphore, liv. IV, ch. XLVI ; le concile de C. P. racontent le
même fait.
(72) SAINT BONIFACE, MARTYR **
Saint Boniface souffrit le martyre, sous Dioclétien et Maximien,
dans la ville de Tarse; mais il fut enseveli à Rome sur la voie
latine. C'était l’intendant d'une noble matrone
appelée Aglaë. Ils vivaient criminellement ensemble; mais
touchés l’un et l’autre par la grâce de Dieu,
ils décidèrent que Boniface irait chercher des reliques
des martyrs dans l’espoir de mériter, au moyen de leur
intercession, le bonheur du salut, par les hommages et l’honneur
qu'ils rendraient à ces saints corps. Après quelques
jours de marche, Boniface arriva dans la ville de Tarse et s'adressant
à ceux qui l’accompagnaient : « Allez, leur dit-il,
chercher où nous loger: pendant ce temps j'irai voir les martyrs
au combat; c'est ce que je désire faire tout d'abord. » Il
alla en toute hâte au lieu des exécutions : et il vit les
bienheureux martyrs, l’un suspendu par les pieds sur un foyer
ardent, un autre étendu sur quatre pièces de bois et
soumis à un supplice lent, un troisième labouré
avec des ongles de fer, un quatrième auquel on avait
coupé les mains, et le dernier élevé en
l’air et étranglé par des bûches
attachées à son cou.
** Bréviaire; — Martyrologe d’Adon, au 5 juin. Ruinart a donné ces actes dans son recueil.
En considérant ces différents supplices dont se rendait
l’exécuteur un bourreau sans pitié, Boniface sentit
grandir son courage, et son amour pour J.-C. et s'écria :
« Qu'il est grand le Dieu des saints martyrs! » Puis il
courut se jeter à leurs pieds et embrasser leurs chaînes:
«Courage, leur dit-il, martyrs de J.-C. ; terrassez le
démon, un peu de persévérance ! Le labeur est
court, mais le repos sera long ensuite, viendra le temps où vous
serez rassasiés d'un bonheur ineffable. Ces tourments que vous
endurez pour l’amour de Dieu n'ont qu'un temps ; ils vont cesser
et tout à l’heure, vous passerez à la joie d'une
félicité qui n'aura point. de fin ; la vue de votre roi
fera votre bonheur; vous unirez vos voix au concert des chœurs
angéliques, et revêtus de la robe brillante de
l’immortalité vous verrez du haut du ciel vos bourreaux
impies tourmentés tout vivants dans l’abîme d'une
éternelle misère. » —
Le juge Simplicien, qui aperçut Boniface, le fit approcher de
son tribunal et lui demanda : « Qui es-tu? » « Je
suis chrétien, répondit-il, et Boniface est mon nom.
» Alors le juge en colère le fit suspendre et ordonna de
lui écorcher le corps avec des ongles de fer, jusqu'à ce
qu'on vit ses os à nu ensuite il fit enfoncer des roseaux
aiguisés sous les ongles de ses mains. Le saint martyr; les yeux
levés au ciel, supportait ses douleurs avec joie.
A cette vue, le juge farouche ordonna de lui verser du plomb fondu dans
la bouche. Mais le saint martyr disait : « Grâces vous
soient rendues, Seigneur J.-C., Fils du Dieu vivant. »
Après quoi, Simplicien fit apporter une chaudière qu'on
emplit de poix. On la fit bouillir et Boniface y fut jeté la
tête la première. Le saint ne souffrit rien; alors le juge
commanda de lui trancher la tête. Aussitôt un affreux
tremblement de terre se fit ressentir et beaucoup d'infidèles,
qui avaient pu apprécier le courage de cet athlète, se
convertirent.
Cependant les compagnons de Boniface le cherchant partout et ne
l’ayant point trouvé, se disaient entre eux : « Il
est quelque part dans un lieu de débauche, ou occupé
à faire bonne chère dans une taverne. » Or, pendant
qu'ils devisaient ainsi, ils rencontrèrent un des
geôliers. « N'as-tu pas vu, lui demandent-ils, un
étranger, un Romain? » « Hier, leur
répondit-il, un étranger a été
décapité dans le cirque. » « Comment
était-il? » « C'était, ajoutèrent-ils,
un homme carré de taille, épais, à la chevelure
abondante, et revêtu d'un manteau écarlate. »
« Eh bien! répondit le geôlier, celui que vous
cherchez a terminé hier sa vie par le martyre. » «
Mais, reprirent-ils, l’homme que nous cherchons est un
débauché, un ivrogne. » « Venez le voir, dit
le geôlier. » Quand il leur eut montré le tronc du
bienheureux martyr et sa tête précieuse, ils
s'écrièrent : « C'est bien celui que nous cherchons
veuillez nous le donner.» Le geôlier répondit :
«Je ne puis pas vous délivrer son corps
gratuitement.»
Ils donnèrent alors cinq cents pièces d'or, et
reçurent le corps du saint martyr qu'ils embaumèrent et
renfermèrent dans des linges de prix; puis l’ayant mis
dans une litière, lis revinrent pleins de joie et rendant gloire
à Dieu. Or, un ange du Seigneur apparut à Aglaé et
lui révéla ce qui était arrivé à
Boniface. A l’instant elle alla au-devant du saint corps et fit
construire, en son honneur, un tombeau digne de lui, à une
distance de Rome de cinq stades. Boniface fut donc martyrisé, le
14 mai, à Tharse, métropole de la Cilicie, et enseveli
à Rome le 9 juillet.
Quant à Aglaë, elle renonça au monde et à ses
pompes : après avoir distribué tous ses biens aux pauvres
et aux monastères, elle affranchit ses esclaves, et passa le
reste de sa vie dans le jeûne et la prière. Elle
vécut encore douze ans sous l’habit de religieuse, dans la
pratique continuelle des bonnes œuvres et fut enterrée
auprès de saint Boniface.
(73) L'ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
Notre Seigneur monta au ciel quarante jours après sa
résurrection. Il y a sept considérations à
établir par rapport à l’Ascension : 1° le lieu
où elle se fit ; 2° pourquoi J.-C. n'a pas monté au
ciel de suite après sa résurrection, mais pourquoi il a
attendu quarante jours ; 3° de quelle manière il monta;
4° avec qui il monta; 5° à quel titre il monta ; 6°
où il monta ; 7° pourquoi il monta.
I — Ce fut du mont des Olives que J.-C. s'éleva aux cieux.
D'après une autre version, cette montagne a reçu le nom
de montagne des trois lumières; en effet, du côté
de l’occident, elle était éclairée la nuit,
par le feu du temple, car un feu brûlait sans cesse sur
l’autel, le matin, du côté de l’orient, elle
recevait les premiers rayons du soleil, même avant la ville ; il
y avait en outre sur cette montagne une quantité d'oliviers dont
l’huile sert d'aliment à la lumière, et
voilà pourquoi on l’appelle la montagne des trois
lumières. J.-C. commanda à ses disciples de se rendre
à cette montagne ; car le jour de l’ascension même,
il apparut deux fois : la première, aux onze apôtres qui
étaient à table dans le cénacle.
Aussi bien les apôtres que les autres disciples, ainsi que les
femmes, tous habitaient dans cette partie de Jérusalem
appelée Mello, ou montagne de Sion. David y avait construit un
palais; et c'était là que se trouvait ce grand
cénacle tout meublé où J.-C. avait commandé
qu'on lui préparât la Pâques, et dans ce
cénacle habitaient alors les onze apôtres ; quant aux
autres disciples avec les saintes femmes, ils occupaient tout autour
différents logements.
Comme ils étaient à table dans le cénacle, le
Seigneur: leur apparut et leur reprocha leur incrédulité
et après qu'il eut mangé avec eux, et qu'il leur eut
ordonné d'aller à la montagne des Oliviers, du
côté de Béthanie, il leur apparut en cet endroit
une seconde fois, répondit à quelques questions
indiscrètes; après quoi il leva les mains pour les
bénir et de là en leur présence, il monta au ciel.
Voici, sur ce lieu de l’ascension, ce que dit Sulpice,
évêque de Jérusalem, et après lui la Glose *
: « Après qu'on eut bâti là une
église, le lieu où J.-C. montant au ciel posa les pieds,
ne put jamais être recouvert par un pavé; il y a plus, le
marbre sautait à la figure de ceux qui le posaient. Une preuve
que cet endroit avait été foulé par les pieds,
c'est de ce qu'on voit imprimés des vestiges de pieds, et que la
terre conserve encore une figure qui ressemble à des pas qui y
ont été gravés. »
II — Pourquoi J.-C. n'est-il pas monté de suite
après sa résurrection, mais a-t-il voulu attendre pendant
quarante jours ? Il y en a trois raisons : 1 ° pour qu'on ait la
certitude de la résurrection. Il était en effet plus
difficile de prouver la vérité de la résurrection
que celle de la Passion : car, du premier au troisième jour, on
pouvait prouver la vérité de la passion: mais pour avoir
la preuve certaine de la résurrection, il fallait un plus grand
nombre de témoignages; et c'est pour cela qu'il était
nécessaire qu'il y eût plus de temps entre la
résurrection et l’ascension, qu'entre la passion et la
résurrection. A ce sujet, saint Léon, pape,
s'explique comme il suit dans un sermon sur l’ascension : «
Aujourd'hui est accompli le nombre de quarante jours qui avait
été disposé par un arrangement très saint,
et qui avait été dépensé au profit de notre
instruction. Le Seigneur, en prolongeant, jusqu'à ce moment, le
délai de sa présence corporelle, voulait affermir la foi
en la résurrection par des témoignages authentiques.
Rendons grâces à cette divine économie et au retard
nécessaire que subirent les saints pères. Ils
doutèrent, eux, afin que nous, nous ne doutassions pas. »
* Extrait de l’Histoire scholastique de Pierre Comestor.
2° Pour consoler les apôtres. Or, puisque les consolations
divines surpassent les tribulations et que le temps de la passion fut
celui de la tribulation des apôtres, il devait donc y avoir plus
de jours de consolation que de jours de tribulation. 3° Pour une
signification mystique : c'est pour donner à comprendre que les
consolations divines sont aux tribulations comme un. an est à un
jour, comme un jour est à une heure, comme une heure est
à un moment. Il est clair que les consolations divines sont aux
tribulations comme un an est à un jour par ce passage
d'Isaïe (c. LXI) : « Je dois prêcher
l’année de la réconciliation du Seigneur et le jour
de la vengeance de notre Dieu. » Voilà donc que pour un
jour de tribulation, il rend une année de consolation. Il est
clair que les consolations divines sont aux tribulations comme un jour
est à une heure, par ce fait que le Seigneur resta. mort pendant
quarante heures; c'est le temps de la tribulation : et qu'après
être ressuscité, il apparut pendant quarante jours
à ses disciples, et c'était le temps de la consolation.
Ce qui fait dire à la Glose : « Il était
resté mort pendant quarante heures, c'est pour cela qu'il
confirmait, pendant quarante jours, la certitude qu'il avait repris la
vie. » Isaïe laisse à entendre que les consolations
sont aux tribulations comme une. heure est à un moment ; quand
il dit (c. LIV) : « J'ai détourné mon visage de
vous pour un moment, dans le temps de ma colère; mais je vous ai
regardés ensuite avec une compassion qui ne finira jamais.
»
III — La manière dont il monta au ciel fut 1°
accompagnée d'une grande puissance, selon ce que dit Isaïe
(LXIII) : « Quel est celui qui vient d'Edom, marchant avec une
force toute puissante? » Saint Jean dit aussi (III) :
« Personne n'est monté au ciel, par sa propre force, que
celui qui est descendu du ciel, c'est-à-dire, le Fils de
l’homme qui est dans le ciel. » Car quoiqu'il fût
monté sur un groupe de nuages, cependant il ne l’a point
fait parce que ce groupe lui fût devenu nécessaire, mais
c'était pour montrer que toute créature est prête
à obéir à son créateur. En effet il est
monté par la puissance de sa divinité, et c'est en cela
qu'est caractérisée la puissance ou le souverain domaine,
d'après ce qui est rapporté dans les histoires
ecclésiastiques au sujet d'Enoch et d'Elie : car Enoch fut
transporté, Elie fut soulevé, tandis que J.-C. a
monté par sa puissance propre. « Le premier, dit saint
Grégoire, fut engendré et engendra, le second fut
engendré mais n'engendra pas, le troisième rie fut pas
engendré et n'engendra pas. » Il monta au ciel 2°
publiquement, à la vue de ses disciples : aussi est-il dit
(Actes, I) : « Ils le virent s'élever. » (Saint
Jean) « Je vais à celui qui m’a envoyé
et personne de vous ne me demande : où allez-vous ? » La
glose dit ici : « C'est donc publiquement, afin qu'il ne vienne
à la pensée de personne de soulever des questions
sur ce qui se voit à l’œil nu. » Il voulut
monter, à la vue de ses disciples, pour qu'ils fussent
eux-mêmes des témoins de l’ascension, qu'ils
conçussent de la joie en voyant la nature humaine portée
au ciel, et qu'ils désirassent y suivre J.-C. Il monta au ciel
3° avec joie, au milieu des concerts des anges. Le Psaume dit
(XLVI) : « Dieu est monté au milieu des cris de joie.
» « Au moment de l’Ascension le dit saint Augustin,
le ciel est tout stupéfait, les astres sont dans
l’admiration, les bataillons sacrés applaudissent, les
trompettes sonnent, et mêlent leur harmonie à celle des
chœurs joyeux. » — Il monta 4° avec
rapidité. « Il part avec ardeur, dit le Psalmiste, pour
courir comme un géant dans sa carrière ; » car en
effet il monta avec une extraordinaire vitesse puisqu'il parcourut un
si grand espace comme en un moment. — Le rabbin Moïse,
très grand philosophe, avance que chaque cercle, ou chaque ciel
de quelque planète que ce soit, a de profondeur un chemin de 500
ans, c'est-à-dire, que l’espace en est si étendu
qu'un homme mettrait cinq cents ans à le parcourir sur un chemin
uni : la distance d'un ciel à un autre est de même,
dit-il, un chemin de 500 ans; et comme il y a sept cieux, il y aura,
d'après lui, à partir du centre de la terre jusqu'aux
profondeurs du ciel de Saturne, qui est le septième un chemin de
sept mille ans; et jusqu'au point le plus éloigné du
ciel, sept mille cinq cents ans, c'est-à-dire, un espace si
grand que quelqu'un qui marcherait sur une plaine mettrait 7500 ans
à le parcourir, s'il pouvait vivre assez. Or,
l’année se trouve composée de 365 jours, et le
chemin qu'on fait en un jour est de quarante milles, chaque mille a
deux mille pas ou coudées. » Voilà donc ce que dit
le rabbin Moise. Or, s'il dit la vérité. Dieu le sait,
car lui seul connaît cette mesure puisqu'il a tout fait en
nombre, en poids et en mesure.
C'est donc là le grand élan que prit J.-C. de 1a terre au
ciel. Et au sujet de cet élan et de quelques autres que fit
J.-C. citons les paroles de saint Ambroise, : « J.-C. prit son
essor et vint dans ce monde; il était avec son père et il
vint dans une Vierge, de la Vierge il passa dans le berceau ; il
descendit dans le Jourdain il monta sur la croix; il descendit dans le
tombeau ; il ressuscita du tombeau et il est assis à la droite
de son père. »
IV — Avec qui a-t-il monté? Il faut savoir qu'il monta
avec un grand butin d'hommes et une grande multitude d'anges. Qu'il
soit monté avec un nombreux butin d'hommes, cela est
évident par ces paroles du Psaume LXVII : « Vous
êtes monté en haut; vous avez pris un grand nombre de
captifs ; vous avez fait des présents aux hommes. » Qu'il
soit monté avec une multitude d'anges, cela est évident,
encore par ces questions qu'adressèrent, lors de
l’ascension de Jésus-Christ, les anges d'un ordre
inférieur à ceux d'un ordre supérieur, ainsi qu'il
se trouve dans Isaïe : « Quel est celui qui vient d'Edom, de
Bosra avec sa robe teinte de rouge ? » La Glose, dit ici que
plusieurs des anges qui n'avaient pas une pleine connaissance des
mystères de l’incarnation, de la passion et de la
résurrection, en voyant monter au ciel le Seigneur avec une
multitude d'anges et de saints personnages, et cela par sa propre
puissance, se mettent à admirer ce mystère de
l’incarnation et de la passion; alors ils disent aux anges qui
accompagnent le Seigneur : « Quel est celui-ci qui vient... etc.
» et encore avec le Psaume : « Quel est ce roi de gloire?
»
Saint Denis, au livre de la Hiérarchie angélique (ch.
VII), semble insinuer que pendant que J.-C. montait, trois questions
furent adressées par les anges.
— La première fut celle des anges majeurs les uns aux
autres : la seconde fut celle des anges majeurs à J.-C. ; la
troisième fut adressée par les anges inférieurs
à ceux d'un ordre plus élevé. Les plus grands se
demandent donc les uns aux autres : « Quel est celui-ci qui vient
d'Edom, de Bosra, avec sa robe teinte de rouge? » Edom veut dire
sanglant meurtrier, Bosra signifie fortifié, c'est comme s'ils
se disaient : « Quel est celui-ci qui vient de ce monde
ensanglanté par le péché et fortifié contre
Dieu par la malice ? » Ou bien encore : « Quel est celui-ci
qui vient d'un monde meurtrier et d'un enfer fortifié ? »
Et le Seigneur répondit : « C'est moi dont la parole est
la parole de justice, et je suis combattant pour sauver (Is., LXIII).
»
Saint Denis dit ainsi : « C'est moi, dit-il, qui parle justice et
jugement pour le salut. » Dans la rédemption du genre
humain, il y eut justice, en tant que le créateur ramena la
créature qui s'était éloignée de son
maître, et il y eut jugement, en ce que J.-C., par sa puissance,
chassa. le diable, usurpateur, de l’homme qu'il possédait.
Mais ici saint Denis pose cette question : « Puisque les anges
supérieurs sont le plus près de Dieu, et qu'ils sont
immédiatement illuminés par lui, pourquoi s'adressent-ils
des questions, comme s'ils avaient le désir de s'instruire
mutuellement? » Saint Denis répond lui-même et son
commentateur expose que : en s'interrogeant, ils montrent que la
science a pour eux de l’attrait; en se questionnant d'abord les
uns les autres, ils manifestent qu'ils n'osent pas d'eux mènes
devancer la procession divine. Ils commencent donc par s'interroger
tout d'abord pour ne prévenir, par aucune interrogation
prématurée, l’illumination que Dieu opère en
eux. Donc cette question n'est pas un examen de la doctrine, mais un
aveu d'ignorance.
— La seconde question est celle qu'adressèrent à
J.-C. ces anges de premier degré « Pourquoi donc,
disent-ils, votre robe est-elle rougie, et pourquoi vos vêtements
sont-ils comme les vêtements de ceux qui foulent dans le
pressoir? » On dit que le Seigneur avait un vêtement,
c'est-à-dire, son corps, rouge ou plein de sang, par la raison
qu'en montant au ciel, il portait encore sur lui les cicatrices de ses
plaies : car il voulut conserver ces cicatrices en son corps, pour cinq
motifs ainsi énumérés par Bède dont voici
les paroles : « Le Seigneur conserva ses cicatrices et, il les
doit conserver jusqu'au jugement, pour affermir la foi en sa
résurrection, pour les montrer à son père alors
qu'il le supplie en faveur des hommes, pour que, les bons voient avec
quelle miséricorde ils ont été rachetés, et
les méchants reconnaissent avoir été justement
damnés ; enfin pour porter les trophées authentiques de
la victoire éternelle qu'il a remportée. » Donc
à cette question le Seigneur répondit ainsi : «
J'ai été seul à fouler le vin, sans qu'aucun homme
de tous les peuples fût avec moi. » La croix peut
être appelée un pressoir, sous la pression duquel il a
tellement été écrasé qu'il a répandu
tout son sang. Ou bien ce qu'il appelle pressoir, c'est le diable qui a
tellement. enveloppé et étreint le genre humain dans les
liens du péché qu'il a exprimé tout ce qu'il y
avait en lui de spirituel, en sorte qu'il n'en reste que la cape. Mais
notre guerrier a foulé le pressoir, il a rompu les liens des
pécheurs, et après avoir monté au ciel, il a
ouvert la demeure du ciel et a répandu le vin du Saint-Esprit.
— La troisième question est celle qu'adressèrent
les anges inférieurs aux supérieurs « Quel est,
dirent-ils, ce roi de gloire? » Voici ce que dit saint Augustin
par rapport à cette question et à la réponse qu'il
était convenable d'y donner: « L'immensité des airs
est, sanctifiée par le cortège divin, et toute la troupe
des démons qui vole dans l’air se hâte de fuir
à la vue de J.-C. qui s'élève. » Les anges
accoururent à sa rencontre et demandent : « Qui est ce roi
de gloire ? » D'autres anges leur répondent : «
C'est celui qui est éclatant par sa blancheur et par sa couleur
de rose; c'est celui qui n'a ni apparence, ni beauté il fut
faible sur le bois, fort quand il partage le butin ; il fut vil dans un
corps chétif, et équipé au moment du combat ; il
fut hideux en sa mort, et beau dans sa résurrection ; il
reçut une blancheur éclatante de la Vierge sa
mère, et il était rouge de sang sur la croix sans
éclat au milieu des opprobres, il brille dans le ciel. »
V — A quel titre il monta. Il en eut trois, répond saint
Jérôme, avec le Psaume (XLIV). La vérité, la
douceur et la justice. « La mérité, car vous avez
accompli ce que vous aviez promis par la bouche des prophètes;
la douceur, car vous vous êtes laissé immoler comme, une
brebis pour la vie de votre peuple; la justice, parce que vous avez
employé non pas la puissance; mais la justice pour
délivrer l’homme, et la force de votre droite vous
dirigera merveilleusement : la puissance, ou la force vous dirigera,
vers le ciel.
— VI — Où il monta : Il faut savoir que J.-C. monta
au-dessus de tous les cieux, selon l’expression de saint Paul
dans son épître aux Ephésiens (IV) : « Celui
qui est descendu, c'est le même qui est monté au-dessus de
tous les cieux, afin de remplir toutes choses. L'apôtre dit:
« Au-dessus de tous les cieux », car il y en a plusieurs;
au-dessus desquels il monta. Il y a le ciel matériel, le
rationnel, l’intellectuel et le supersubstantiel. Le ciel
matériel est multiple, savoir: l’aérien,
l’éthéré, l’olympien,
l’igné, le sidéral, le cristallin, et
l’empyrée. Le ciel rationnel, c'est l’homme juste
appelé ciel puisqu'il est l’habitation de Dieu; car de
même que le ciel est le trône et l’habitation de
Dieu, selon cette expression d'Isaïe (LXVI) : « Le ciel est
mon trône » ; de même l’âme juste,
d'après le livre de la Sagesse, est le trône de la
sagesse. L'homme juste est encore appelé ciel, en raison des
saintes habitudes, parce que les saints par leur manière de
vivre et leurs désirs habitent dans le ciel, comme le disait
l’apôtre : « Notre conservation est dans les cieux.
» En raison encore des bonnes œuvres continuelles ; parce que de
même que le ciel roule par un mouvement continu, de même
aussi les saints se meuvent continuellement dans les bonnes œuvres. Le
ciel intellectuel, c'est l’ange. En effet l’ange est
appelé ciel parce que, ainsi que les cieux, il est
élevé à une très haute dignité et
excellence. Quant à cette dignité et excellence, 1 °
Denys parle de cette manière dans son livre des Noms divins
(chap. IV) : « Les esprits divins sont au-dessus des autres
êtres ; leur vie l’emporte sur celle des autres
créatures vivantes ; leur intelligence et leur connaissance
dépassent le sens et la raison : mieux que tous les êtres,
ils tendent au beau et au bien et y participent. » 2° Ils
sont extrêmement beaux en raison de la nature et de la foi.
Saint Denys encore en parlant de leur beauté dit au même.
livre . « L'ange est la manifestation de la lumière
cachée; c'est un miroir pur, d'un éclat brillant, sans
tache aucune ni souillure, immaculé, recevant, s'il est permis
de le dire, la beauté, la forme excellente de la
divinité. » 3° ils sont pleins de force en raison de
leur vertu et de leur puissance. Le Damascène parle ainsi de
leur force au livre 11, chap. III : « Ils sont forts et
disposés à l’accomplissement de la volonté
de Dieu ; et partout on les trouve réunis, tout aussitôt
que, par un simple signe de Dieu, ils en perçoivent les ordres.
» Le ciel possède hauteur, beauté et force.
L'Ecclésiastique dit au sujet des deux premières
qualités (XLIII) :
« Le firmament est le lieu où la beauté des corps
les plus hauts parait avec éclat c'est l’ornement du ciel,
c'est lui qui en fait luire la gloire. » Au livre de Job il est
dit (XXXVII) par rapport a la force :
« Vous avez peut-être formé avec lui les cieux qui
sont aussi solides que s'ils étaient d'airain fondu. » Le
ciel supersubstantiel, c'est le siège de l’excellence
divine, d'où J.-C. est venu et jusqu'où il remonta plus
tard. Le Psaume l’indique par ces paroles (VII) : « Il part
de l’extrémité du ciel, et il va jusqu'à
l’autre extrémité. » Donc J.-C. monta
au-dessus de ces cieux jusqu'au ciel supersubstantiel. Le Psaume porte
qu'il monta au-dessus de tous les cieux matériels quand il dit
(VIII) : « Seigneur, votre magnificence a été
élevée au-dessus des cieux. » Il monta au-dessus de
tous les cieux matériels jusqu'au ciel empyrée
lui-même, non pas comme Elie qui monta dans un char de feu,
jusqu'à la région sublunaire sans la traverser, mais qui
fut transporté dans le paradis terrestre dont
l’élévation est telle qu'il touche à la
région sublunaire (Rois, IV, II ; Ecclé., VIII), sans
aller au delà.
C'est donc dans le ciel empyrée que réside J.-C. c'est
là sa propre et spéciale demeure avec les anges et les
autres saints. Et cette habitation convient à ceux qui
l’occupent. Ce ciel en effet l’emporte sur les autres en
dignité, en priorité, en situation et en proportions :
c'est aussi pour cela que c'est une habitation digne de J.-C., qui
surpasse tous les cieux rationnels et intellectuels en dignité,
en éternité, par son état d'immutabilité et
par les proportions de sa puissance. De même aussi, c'est une
habitation convenable pour les Saints : car ce ciel est uniforme,
immobile, d'une splendeur parfaite et d'une capacité immense :
et cela convient bien aux anges et aux saints qui ont été
uniformes dans leurs œuvres, immobiles dans leur amour,
éclairés dans la foi ou la science, et remplis du
Saint-Esprit. Il est évident que J.-C. monta au-dessus de tous
les cieux rationnels, qui sont tous les saints, par ces paroles du
Cantique des cantiques (II) : « Le voici qui vient sautant sur
les montagnes, passant par-dessus les collines. » Par les
montagnes on entend les anges, et par les collines les hommes saints.
Il est évident qu'il monta au-dessus de tous les cieux
intellectuels, qui sont les anges, par ces mots du Psaume (CIII) :
« Seigneur, vous montez sur les nuées et vous marchez sur
les ailes des vents. » « Il a monté au-dessus des
chérubins, il a volé sur les ailes des vents (XCVIII).
» il est encore évident que Jésus-Christ monta
jusqu'au ciel supersubstantiel, c'est-à-dire, jusqu'au
siège de Dieu, par ces paroles de saint Marc (XVI) : « Et
le Seigneur Jésus, après leur avoir ainsi parlé,
fut élevé dans le ciel; et il y est. assis à la
droite de Dieu. »
La droite de Dieu, c'est l’égalité en Dieu. Il a
été singulièrement dit et donné à
mon Seigneur, par le Seigneur de siéger à la droite de sa
gloire, comme dans une gloire égale, dans une essence
consubstantielle, pour une génération semblable en tout
point, pour une majesté qui n'est pas inférieure, et pour
une éternité qui n'est pas postérieure. On peut
dire encore que J.-C. dans son ascension atteignit quatre sortes de
sublimités : celle du lieu, celle de la récompense
acquise, celle de la science, celle de la vertu. De la sublimité
du lieu qui est la première, il est dit aux Ephésiens
(IV) : « Celui qui est descendu, c'est le même qui a
monté au-dessus de tous les cieux. » De la
sublimité de la récompense acquise qui est la seconde, on
lit aux Philippiens (II) . « Il s'est rendu obéissant
jusqu'à la mort et la mort de la croix : c'est pourquoi Dieu
l’a élevé. » Saint Augustin dit sur ces
paroles : « L'humilité est le mérite de la
distinction et la distinction est la récompense de
l’humilité. » De la sublimité de la science,
le Psaume (XCVIII) dit : « Il. monta au-dessus des
chérubins »; c'est autant dire, au-dessus de toute
plénitude de science. De la sublimité de la vertu qui est
la quatrième, il est dit aux Ephésiens : «Parce
qu'il a monté au-dessus des Séraphins. » (III)
« L'amour de J.-C. envers nous surpasse toute connaissances.
»
VII — Pourquoi J.-C., est-il monté au ciel. Il y a neuf
fruits ou avantages à retirer de l’Ascension. Le 1er
avantage, c'est, l’acquisition de l’amour de Dieu (Saint
Jean, XVI) :« Si je ne m’en vais pas, le Paraclet ne
viendra pas. » Ce qui fait dire à Saint Augustin : «
Si vous m’êtes attachés comme des hommes de
chair, vous ne serez pas capables de posséder le Saint-Esprit.
» Le 2e avantage, c'est une plus grande connaissance de Dieu
(Saint Jean, XIV) : « Si vous m’aimiez, vous vous
réjouiriez certainement parce que je m’en vais
à mon Père; car mon Père est plus grand que moi.
» Saint Augustin dit à ce propos: « Si je fais
disparaître cette. forme et cette nature d'esclave, par laquelle
je suis inférieur à mon Père, c'est afin que vous
puissiez voir Dieu avec les yeux de l’esprit. » Le 3e
avantage, c'est le mérite de la foi. A ce sujet saint
Léon s'exprime de la sorte dans son sermon 12e sur
l’Ascension : « C'est alors que la foi plus
éclairée commence à comprendre à
l’aide de la raison que le Fils est égal au Père;
il ne lui est plus nécessaire de toucher la substance corporelle
de J.-C., par laquelle il est inférieur à son
Père. C'est là le privilège des grands esprits de
croire, sans appréhension, ce que 1'œi1 du corps ne
saurait apercevoir, et de s'attacher, par le désir, à ce
à quoi l’on ne peut atteindre par la vue. » Saint
Augustin dit au livre de ses Confessions : « Il a bondi comme un
géant pour fournir sa carrière. Il n'a pas apporté
de lenteur, mais il a couru en proclamant par ses paroles, par ses
actions, par sa mort, par sa vie ; en descendant sur la terre, en
montant au ciel, il crie pour que nous revenions à lui, et il a
disparu aux yeux de ses apôtres, afin que nous rentrions dans
notre cœur pour l’y trouver. »
Le 4e avantage, c'est la sécurité, s'il est monté
au ciel, c'est pour être notre avocat auprès de son
Père. Nous pouvons bien être en sûreté, quand
nous pensons avoir un pareil avocat devant le Père. (Saint Jean,
I, II) : «Nous avons pour avocat auprès du Père
J.-C., qui est juste; car c'est lui qui est la victime de propitiation
pour nos péchés. » Saint Bernard dit en parlant de
cette sécurité : « Tu as, ô homme, un
accès assuré auprès de Dieu: Tu y vois la
mère devant le Fils, et le Fils devant le Père : cette
mère montre à son fils sa poitrine et ses mamelles ; le
Fils montre à son Père son côté et ses
blessures. Il ne pourra donc y avoir de refus, là où il y
a tant de preuves de charité. » Le 5e avantage, c'est
notre dignité. Oui, notre dignité est extraordinairement
grande, puisque notre nature a été élevée
jusqu'à la droite de: Dieu. C'est pour cela que les anges, en
considération de cette dignité dans les hommes, se sont
désormais refusés à recevoir leurs adorations,
comme il est dit dans l’Apocalypse (XIX) : « Et je me
prosternai (c'est saint Jean qui parle) aux pieds de l’ange pour
l’adorer. Mais il me dit: gardez-vous bien de le faire; je suis
serviteur de Dieu comme vous, et comme vos frères. » La
Glose fait ici cette remarque: « Dans l’ancienne loi,
l’ange ne refusa pas l’adoration de l’homme, mais
après l’ascension du Seigneur, quand il eut vu que
l’homme était élevé au-dessus de lui, il
appréhenda d'être adoré. » Saint Léon
parle ainsi dans son 2e sermon sur l’Ascension : «
Aujourd'hui la faiblesse de notre nature a été
élevée en J.-C., au-dessus de toutes les plus grandes
puissances jusqu'au trône où Dieu est assis.
Ce qui rend plus admirable la grâce de Dieu, c'est qu'en enlevant
ainsi au regard des hommes ce qui leur imprimait à juste titre
un respect sensible, elle empêche la foi de faillir,
l’espérance de chanceler et la charité de se
refroidir. » — Le 6e avantage, c'est la solidité de
notre espérance. Saint Paul dit aux Hébreux (IV) :
« Ayant donc pour grand pontife Jésus, Fils de Dieu, qui
est monté au plus haut des cieux, demeurons fermes dans la
profession que; nous avons faite d'espérer. » Et plus loin
(VI) : « Nous avons mis notre refuge dans la recherche et
l’acquisition des biens à nous proposés par
l’espérance, qui sert à notre âme comme une
ancre ferme et assurée laquelle pénètre jusqu'au
dedans du voile où Jésus, notre précurseur, est
entré pour nous. » Saint Léon dit encore à
ce sujet :
« L'Ascension de J.-C. est le gage de notre
élévation, d'autant que là où la gloire du
chef a précédé, le corps espère y parvenir.
» Le 7e avantage est de nous montrer le chemin. Le
prophète Nichée dit (III) : « Il a monté
pour nous ouvrir le chemin. » Saint Augustin ajoute: « Le
Sauveur s'est fait lui-même notre voie. Levez-vous et marchez,
vous avez un chemin tout tracé ; gardez-. vous d'être
lents.» Le huitième avantage, c'est de nous ouvrir la
porte du ciel: car de même que le premier Adam a ouvert les
portes de l’enfer, de même le second a ouvert les portes du
paradis.
Aussi l’Eglise chante-t-elle : Tu devicto mortis aculeo, etc. * :
« Après avoir vaincu l’aiguillon de la mort, vous
avez ouvert aux croyants le royaume des cieux. » Le 8e avantage,
c'est de nous préparer une place. « Je vais, dit J.-C.
dans saint Jean; je vais vous préparer une place. » Saint
Augustin commente ainsi ces paroles : « Seigneur; préparez
ce que vous préparez: car vous nous préparez pour vous,
et c'est vous-même que vous nous préparez, quand vous
préparez une place où nous habiterons en vous et
où vous habiterez en nous.»
* Paroles du Te Deum.
(74) LE SAINT-ESPRIT
Ainsi que l’atteste l’histoire sacrée des Actes,
aujourd'hui le Saint-Esprit fut envoyé sur les Apôtres
sons la forme de langues de feu. Au sujet de cette mission ou venue, il
y a huit considérations à faire : 1° par qui il fut
envoyé; 2° de combien de manières il est ou il fut
envoyé 3° en quel temps; 4° combien de fois; 5° de
quelle manière; 6° sur qui; 7° pourquoi; 8° par quel
moyen il fut envoyé:
— I. Par qui, le Saint-Esprit fut-il envoyé? C'est le
Père qui envoya ce Saint-Esprit, c'est le fils aussi, et le
Saint-Esprit se donna lui-même et s'envoya. Ce fut le
Père, d'après ces paroles. de J.-C. en saint Jean (XIV) :
« Le Paraclet qui est le Saint-Esprit, que le Père enverra
en mon nom, vous enseignera toutes choses. » Ce fut le fils : on
lit au XVIe chap. de saint Jean : « Mais si je m’en
vais, je vous l’enverrai. »
En prenant un point de comparaison avec les choses d'ici-bas,
l’envoyé a trois sortes de rapports avec celui qui
l’envoie ; il lui donne l’être, comme le rayon est
envoyé par le soleil : il lui donne sa force, comme la
flèche envoyée par l’archer; il lui donne
juridiction ou autorité, comme un messager envoyé par son
supérieur. Sous ce triple point de vue, la mission peut convenir
au Saint-Esprit : car il est envoyé par le Père et le
Fils, en qui résident l’être, la forcé et
l’autorité dans leurs opérations. Néanmoins,
l’Esprit-Saint lui-même s'est aussi donné et
envoyé : ce qui est insinué dans ces paroles de saint
Jean (XVI) : « Quand d'Esprit de vérité sera
venu.» En effet selon que le dit saint Léon, pape, en son
sermon de la Pentecôte : La bienheureuse Trinité,
l’incommutable divinité est une en substance, ses
opérations sont indivises, elle est unie dans sa volonté,
pareille en toute puissance, égale en gloire : mais elle s'est
partagée l’œuvre de notre rédemption, cette
miséricordieuse Trinité, de sorte que le Père se
laissa fléchir; le Fils se fit propitiation et le Saint-Esprit
nous embrasa de son amour. » Or, puisque le Saint-Esprit est
Dieu, on peut donc dire avec vérité qu'il se donne
lui-même. Saint Ambroise prouve ainsi la divinité du
Saint-Esprit dans son livre Du Saint-Esprit: « La gloire de sa
divinité est manifestement prouvée. par. ces quatre
moyens. On connaît qu'il est Dieu, ou bien parce qu'il est sans
péché, ou bien parce qu'il pardonne le
péché, ou bien parce que ce n'est pas une
créature, mais qu'il est créateur, ou bien enfin parce
qu'il n'adore pas, mais qu'il est adoré. »
Il est évident par là que la Trinité se donna
toute à nous : « parce que, dit saint Augustin, le
Père nous. a donné tout ce qu'il a ; il nous a
donné son Fils pour prix de notre rédemption, le
Saint-Esprit comme privilège de notre adoption, et il se
réserve lui-même tout entier comme l’héritage
de notre adoption. » De même aussi, le Fils s'est
donné entièrement à nous, selon ce mot de saint
Bernard :
« Il est pasteur, il est pâture, il est rédemption.
Il nous a donné son âme pour rançon, son sang pour
breuvage, sa chair pour aliment et sa divinité pour
récompense. » De même encore le Saint-Esprit nous a
gratifiés et nous gratifie de tous ses dons, parce qu'il est dit
dans la Ière épître aux Corinthiens (XII) : «
L'un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse,
l'autre reçoit du même Esprit le don de parler avec
science ; un autre reçoit le don de la foi par le même
Esprit. ». Saint Léon, pape, ajoute : « C'est le
Saint-Esprit, qui inspire la foi, qui enseigne la science : il est la
source, de l’amour, le cachet de la chasteté et le
principe de tout salut. »
— II. De combien de manières le Saint-Esprit est ou fut
envoyé. Il faut savoir que le Saint-Esprit est envoyé
d'une manière visible et d'une manière invisible. Elle
est invisible quand il pénètre dans les cœurs saints :
elle est visible quand il se montre sous un signe visible. Saint Jean
parle de sa mission invisible quand il dit (III) : « L'Esprit
souffle où il veut et vous entendez sa voix, mais vous ne savez
ni d'où il vient; ni où il va. »
Cela n'a rien d'étonnant, parce que, selon le mot de saint
Bernard en parlant du Verbe invisible : « Il n'est pas
entré par les yeux, puisqu'il n'a pas de couleur ; ni par les
oreilles, parce qu'il n'a pas rendu de son; ni par les narines, parce
qu'il n'est. pas mêlé avec l’air, mais avec
l’esprit, qu'il n'infecte pas l’air mais qu'il le fait : il
n'est pas entré par la bouche, puisqu'il n'est ni mangé
ni bu; ni par le toucher du corps, puisqu'il n'est pas palpable. Vous
demandez donc, puisque ses voies sont si impénétrables,
comment je connais sa présence : je l’ai reconnue par la
crainte que j'éprouve en mon cœur : c'est par la fuite du
vice que j'ai remarqué la puissance de sa force : je n'ai
qu'à ouvrir les yeux et à examiner ; alors j'admire la
profondeur de sa sagesse : c'est par le plus petit amendement dans mes
mœurs que j'ai ressenti la bonté de sa douceur; c'est par la
réformation et le renouvellement intérieur de mon
âme que j'ai aperçu, autant qu'il m’a
été possible, l’éclat de sa beauté ;
c'est en voyant toutes ces merveilles à la fois que j'ai
été saisi devant son infinie grandeur. » Une
mission est visible quand elle est indiquée par un signe
visible. Or, le Saint-Esprit s'est montré sous cinq formes
visibles: 1° sous la forme d'une colombe au-dessus de J.-C. qui
venait d'être baptisé. Saint Luc dit (III) que le
Saint-Esprit descendit sur lui sous une forme corporelle semblable
à une colombe; 2° sous la forme d'une nuée lumineuse
au moment de la transfiguration. Saint Mathieu dit (XVI) : «
Lorsqu'il partait encore, une nuée lumineuse vint le couvrir.
» La glose ajoute : « Dans le baptême de N.-S., comme
dans sa transfiguration glorieuse, le Saint-Esprit a manifesté
le mystère de la sainte Trinité, là dans une
colombe, ici dans une nuée lumineuse » ; 3° sous la
forme d'un souffle.
On lit dans saint Jean (XX): « Il souffla et leur dit : «
Recevez le Saint« Esprit »; 4° sous la forme de feu;
5° sous la forme de langue: et c'est sous cette double forme qu'il
a apparu en ce jour. Or, s'il s'est montré sous ces cinq formes,
c'est pour donner à comprendre qu'il en opère les
propriétés dans les cœurs où il vient. 1° Il
s'est montré sous la forme d'une colombe. La colombe
gémit au lieu de chanter, elle n'a pas de fiel, elle se cache
dans les fentes des rochers. De même le Saint-Esprit fait
gémir sur leurs péchés ceux qu'il remplit.
«Nous rugissons tous comme des ours, dit Isaïe (LIX), nous
gémissons et nous soupirons comme des colombes. » «
Le Saint-Esprit lui-même, dit saint Paul (Rom., VIII), prie pour
nous, par des gémissements ineffables, »
c'est-à-dire qu'il nous fait prier et gémir. 2° Il
n'y a en lui ni fiel ni amertume. Et la Sagesse dit (XII) :
« Seigneur, oh! que votre Esprit est bon, et qu'il est doux en
toute sa conduite ! ». (VII) « Il est humain, doux, bon;
parce qu'il rend doux, bon et humain; doux dans les discours, bon de
cœur et humain en action. » 3° Il habite dans les fentes du
rocher, c'est-à-dire dans les plaies de J.-C. «Levez-vous,
est-il dit dans le Cantique (II), ma bien-aimée,-mon
épouse, et venez, vous qui êtes ma colombe (la glose
ajoute : vous qui réchauffez mes poussins, par l’infusion
du Saint-Esprit, qui habitez les creux de la pierre (la glose dans les
blessures de J.-C.). » Jérémie parle ainsi au chap.
IV des Lamentations : « Le Christ, le Seigneur, l’esprit de
notre bouche a été pris à cause de nos
péchés. » Nous lui avons dit : « Nous vivrons
sous votre ambre parmi les nations. »
C'est comme s'il disait : « L'Esprit-Saint, qui est de notre
bouche,: et cette bouche, c'est celle de N.-S. J.-C., parce qu'il est
notre bouche et notre chair, nous fait dire à J.-C. : «
Nous vivrons en ayant toujours à la mémoire votre ombre,
c'est-à-dire votre passion, dans laquelle le Christ fut
environné de ténèbres et méprisé.
» — La nuée est élevée au-dessus de la
terre, elle procure le rafraîchissement et engendre la pluie :
ainsi fait le Saint-Esprit, de ceux qu'il remplit, il les
élève au-dessus de la terre et leur inspire le
mépris des choses terrestres. Selon ces . paroles
d'Ezéchiel : (VIII) « L'Esprit m’a
élevé entre le ciel et la terre. » (I) «
Partout où allait l’Esprit, et où l’Esprit
s'élevait, les roues s'élevaient aussi, et le suivaient,
parce que l’Esprit de vie était dans les roues. »
Saint Grégoire dit de son côté : « Quand on a
goûté de l’Esprit, à l’instant toute
chair devient insipide. » L'Esprit-Saint refroidit contre les
ardeurs du vice. Aussi a-t-il été dit à Marie
(saint Luc, I) : « Le Saint-Esprit surviendra en vous, et la
vertu du Très-, Haut vous couvrira de son ombre, »
c'est-à-dire, elle vous refroidira contre toutes les ardeurs du
vice. C'est pour cela que l’Esprit-Saint est appelé eau,
parce qu'il a une vertu régénérative. « Si
quelqu'un croit en moi, dit J.-C. (saint Jean, VII), il sortira de son
cœur des fleuves d'eau vive » — ce qu'il entendait de
l’Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui.
Enfin l’Esprit-Saint engendre une pluie de larmes. Le psaume
(CXLVII) dit : « Son Esprit soufflera et les eaux couleront
», c'est-à-dire les larmes.
3° Il s'est montré, sous la forme d'un souffle. Le souffle
est agile, chaud, doux et nécessaire pour la respiration: de
même aussi l’Esprit-Saint est agile, c'est-à-dire
prompt à se répandre ; il est plus actif que toutes les
substances agissantes. La glose explique ainsi ces paroles des Actes :
« On entendit tout d'un coup un grand bruit, comme d'un vent
impétueux, qui venait du ciel », la grâce du
Saint-Esprit, dit-elle, ne connaît pas les obstacles d'un retard.
En second lieu, il est chaud pour embraser :
« Je suis venu, est-il dit en saint Luc (XII), apporter le feu
sur la terre, et que veux-je, sinon qu'il brûle. » Ce qui
l’a fait. comparer dans le Cantique (XV) à l’auster
qui est un vent chaud : « Retirez-vous, aquilon, venez, vent du
midi, soufflez de toutes parts dans mon jardin et que les parfums en
découlent. » En troisième lieus il est doux pour
adoucir. Aussi pour indiquer sa douceur, on donne le nom d'onction ;
comme dans la Ière épître canonique de saint
Jean (II) : « Son onction vous enseigne toutes choses » ;
2° le nom de rosée. L'Eglise chante en effet (I) : «
Que l’Esprit-Saint répande sa rosée céleste
pour rendre nos cœurs féconds en bonnes œuvres. Et, sui roris
intima aspersione fecundet.» 3° Le nom de souffle
léger: On lit au IIIe livre des Rois (XIX) : «
Après le feu, on entendit le souffle d'un petit vent doux»
et le Seigneur y était. En quatrième lieu, il est
nécessaire pour la. respiration. Le souffle est tellement
nécessaire pour respirer, que s'il cessait pendant une heure,
l’homme mourrait aussitôt. Il faut l’entendre aussi
en ce sens du Saint-Esprit. D'où vient que le psaume dit :
« Vous leur ôterez l’esprit, et ils tomberont dans la
défaillance et retourneront dans leur poussière. Envoyez
votre Esprit et ils seront créés de nouveau, et vous
renouvellerez la face de la terre. »
Saint Jean dit aussi (VI) : «C'est l’Esprit qui vivifie, la
chair ne sert de rien. Les paroles que je vous ai dites sont
elles-mêmes esprit et vie. » 4° Il s'est montré
sous la forme de feu. 5° Sous la forme de langue, d'après
les paroles des Actes (II) : « En même. temps. ils (les
disciples) virent paraître comme des langues de feu qui se
partagèrent et qui s'arrêtèrent sur chacun d'eux.
» Plus bas se trouvera l’explication de ces deux formes.
— III. En quel temps fut-il envoyé? Ce fut le
cinquantième jour après Pâques, pour faire
comprendre que la perfection de la loi vient du Saint-Esprit, ainsi que
la récompense éternelle et la rémission des
péchés. 1° Il est la perfection de la loi, en ce que,
d'après la glose, à dater du cinquantième jour
où l’agneau avait été immolé
d'avance, la loi fut donnée au milieu du feu; dans le
Nouveau-Testament aussi, cinquante jours après la Pâque de
J.-C., le Saint-Esprit descendit au milieu du feu. La loi,
c'était sur le mont Sinaï, le Saint-Esprit, sur le mont
Sion. La loi fut donnée au sommet d'une montagne, le
Saint-Esprit dans le cénacle; d'où il paraît
clairement que l’Esprit-Saint lui-même est la perfection de
la loi, parce que l’accomplissement de la loi, c'est
l’amour. 2° C'est la récompense éternelle. La
glose dit en effet « De même que les quarante jours pendant
lesquels J.-C. conversa avec ses disciples, désignent
l’Eglise actuelle, de même le cinquantième jour
auquel est donné le Saint-Esprit veut dire le denier de la
récompense éternelle. » 3° C'est la
rémission des péchés.
La glose ajoute au même endroit : « De même que dans
la cinquantième année arrivait l’indulgence du
Jubilé, de même par le Saint-Esprit, les
péchés sont remis. » Ce qui suit se trouve encore
dans la Glose : « Dans ce jubilé spirituel, les
accusés sont relâchés, les dettes remises, les
exilés rappelés dans leur patrie, l’héritage
perdu est restitué, c'est-à-dire que les hommes vendus au
péché sont délivrés du joug de la
servitude. » Les condamnés à mort sont
relâchés et délivrés : c'est pour cela qu'il
est dit dans l’épître aux Romains (VIII) : «
La loi de l’esprit de vie qui est en J.-C. m’a
délivré de la loi du péché et de la mort.
» Les dettes des péchés sont remises ; parce que
(saint Pierre, II, 4)
« la charité couvre la multitude des péchés.
» Les exilés sont rappelés dans la patrie : Il est
dit, dans le Psaume (CXLII) : « Votre esprit, qui est bon,
me conduira dans une terre unie. » L'héritage perdu est
restitué : « L'Esprit, est-il dit dans
l’épître aux Romains (VIII), rend témoignage
à notre esprit que nous sommes enfants de Dieu. Si nous sommes
enfants, nous sommes aussi héritiers. » Les esclaves sont
délivrés du péché. Aux Corinthiens on
trouve (II, 4) : « Où est l’Esprit du Seigneur,
là est la liberté. »
— IV. Combien de fois fut-il envoyé aux apôtres : Il
faut savoir, que, d'après la glose, il leur a été
donné trois fois : 1° avant la Passion, 2° après
la Résurrection, 3° et après l’Ascension : la
première fois pour faire des miracles, la seconde pour remettre
les péchés, la troisième pour affermir leurs
cœurs. La première fois, ce fut quand J.-C. les envoya
prêcher, et leur donna la puissance de chasser tous les
démons et de guérir les infirmités.
Tous ces miracles sont l’œuvre du Saint-Esprit selon ces paroles
de saint Mathieu (XII) : « Si c'est par l’Esprit de Dieu
que je chasse les démons, le royaume de Dieu est donc venu
jusqu'à vous. » Cependant, opérer. des miracles
n'est pas une conséquence de la possession du Saint-Esprit,
parce que selon la parole de saint Grégoire : « Les
miracles ne font pas l’homme saint, mais ils le montrent. »
Et parce que l’on fait des miracles ce n'est pas une raison, pour
avoir l’Esprit-Saint, puisque les méchants eux-mêmes
allèguent qu'ils ont fait des miracles. (Saint Mathieu, VII) :
« Seigneur, n'avons-nous pas prophétisé en votre
nom ? N'avons-nous pas chassé les démons en votre nom ?
et n'avons-nous pas fait plusieurs miracles en votre nom? » Car
Dieu fait des miracles par son autorité, les anges par
l’infériorité de la matière, les
démons, par des vertus naturelles qui résident dans les
choses, les magiciens. par des contrats secrets avec les démons,
les bons chrétiens par une justice manifeste,. les mauvais
chrétiens par les apparences d'une justice reconnue. La seconde
fois que J.-C. donna le, Saint-Esprit aux apôtres, ce fut quand
il souffla sur eux en disant :
« Recevez le Saint-Esprit, les péchés seront remis
à ceux auxquels vous les remettrez, et ils seront retenus
à ceux auxquels vous les retiendrez. » Cependant nul ne
saurait remettre le péché quant à la souillure
qu'il produit et qui réside dans l’âme, ni quant
à la culpabilité qui engage à la peine
éternelle; ni quant à l’offense faite à
Dieu, toutes misères qui sont remises seulement par
l’infusion de la grâce et en vertu de la contrition.
On dit cependant que le prêtre absout, tant parce qu'il
déclare le pénitent absous de la faute que parce qu'il
change la peine du purgatoire en une peine temporelle et qu'il remet
une partie elle-même de la peine temporelle. La troisième
fois qu'il donna le Saint-Esprit à ses apôtres, ce fut
aujourd'hui, alors que leurs cœurs étaient tellement
fortifiés qu'ils ne craignaient en rien les tourments : selon le
mot du Psalmiste (XXXII) : « C'est l’esprit ( le souffle)
de sa bouche qui a produit toute leur force.» Et selon ces
paroles de saint Augustin: «Telle est la grâce du
Saint-Esprit, que s'il trouve la tristesse, il la dissipe, s'il trouve
des désirs mauvais, il les consume; s'il trouve la crainte, il
la chasse. » Saint Léon, pape, dit de son
côté : « Si l’Esprit-Saint était
l’objet de l’espoir des apôtres, ce n'était
pas tout d'abord pour habiter dans des cœurs sanctifiés,
mais pour les enflammer davantage après leur sanctification,
pour verser en eux une plus grande abondance de grâces. Il les
comblait de ses dons, il ne commençait pas leur conversion. Et
cependant son œuvre n'était pas nouvelle, parce qu'il
était plus riche en largesses. »
— V. De quelle manière fut-il envoyé? Il fut
envoyé avec bruit; en forme de langues de feu, et ces langues
apparurent en se posant. Le bruit fut subit, venant du ciel,
véhément et remplissant. Il fut subit parce que le
Saint-Esprit ne connaît pas les obstacles d'un retard il venait
du ciel, parce qu'il rendit les apôtres célestes; il fut
véhément; mot qui signifie : détruisant le malheur
(vae adimens) ; soit parce qu'il détruit tout l’amour
charnel dans l’esprit, d'où vient véhément
(vehens mentem) : Il fut remplissant, parce que l’Esprit-Saint
remplit tous les apôtres d'après ce texte des Actes :
« Ils furent tous remplis du Saint-Esprit. »
Il y a trois signes auxquels on reconnaît la plénitude, et
ces trois signes se trouvent dans les apôtres. Le premier c'est
de ne pas rendre de son; par exemple le tonneau plein ne rend aucun
son. Quand Job dit (VI) : « Le bœuf fait-il entendre ses
mugissements lorsqu'il est devant une crèche pleine? c'est
coin s'il disait : « Lorsque la crèche du cœur contient
la plénitude de la grâce, il ne saurait jeter des murmures
d'impatience. Les apôtres possédèrent ce signe,
parce qu'au milieu de leurs tribulations, ils ne rendirent aucun son
d'impatience ; il y a mieux : « Ils sortaient du conseil tout
remplis de joie de ce qu'ils avaient été jugés
dignes de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus (Act., V).
» Le second signe, c'est de ne pas pouvoir en contenir plus, et
d'en posséder assez. En effet quand un vase est plein, il ne
peut contenir autre chose ; comme aussi quand un homme est
rassasié, il n'a plus d'appétit ; de même les
saints qui ont la plénitude de la grâce, ne peuvent
recevoir aucun goût pour, les amours terrestres. « Tout
cela m’est à dégoût, est-il dit dans
Isaïe (I). Je n'aime point les holocaustes de vos
béliers:» De même ceux qui ont goûté
des douceurs divines n'ont pas soif des vanités terrestres.
« Celui, dit saint Augustin, qui aura bu du fleuve du paradis
dont une goutte est plus grande que l’océan, peut
être assuré que la soif de ce monde sera
étanchée, en lui. »
Les apôtres possédèrent ce signe, car ils ne
voulurent avoir rien en propre, mais ils partagèrent tout en
commun. Le troisième signe c'est de déborder, comme ce
fleuve dont il est parlé dans l’Ecclésiastique
(XXIV) : « Il répand la sagesse comme le Phison
répand ses eaux. » Ce qui signifie à la lettre Le
propre de ce fleuve, c'est de: déborder et d'arroser tout ce qui
l’entoure. Ainsi les apôtres commencèrent. à
déborder, parce qu'ils se mirent à parler
différentes langues. C'est ici que la glose dit : « Voici
le signe de la plénitude : le vase plein se répand : le
feu ne peut rester caché en lui-même. » Ils
commencèrent donc à arroser ce qui les entourait : de
là vient que saint Pierre se mit à prêcher et
convertit trois mille personnes. » Secondement, il fut
envoyé en forme de langues de feu. Il y a là-dessus trois
points à examiner : 1° pourquoi en langues et en langues de
feu tout à la fois, 2° pourquoi en forme de feu plutôt
qu'en un autre élément; 3° pourquoi en forme de
langue plutôt que d'un autre membre. En premier lieu, il faut
savoir que c'est pour trois raisons qu'il apparut en langues de feu :
a) afin que les apôtres proférassent des paroles de feu ;
b) afin qu'ils. prêchassent une loi de feu c'est-à-dire
une loi d'amour. Voici les paroles de saint Bernard sur ces deux
premières raisons:
« Le Saint-Esprit est venu en langues de feu afin de dire des
paroles de feu dans les langues de toutes les nations ; en sorte que ce
furent des langues de feu qui prêchaient une loi de feu; »
c) afin que: les apôtres connussent que c'était par eux
que parlait l’Esprit-Saint qui est feu; afin qu'ils n'eussent
aucune défiance là-dessus ; afin qu'ils ne
s'attribuassent pas les conversions des autres, et que tous
écoutassent leurs paroles comme celles de Dieu.
En second lieu, il fut envoyé sous la forme du feu pour beaucoup
de raisons. La 1re se tire des sept espèces de grâce qu'il
donne : car l’Esprit, comme le feu, abaisse les hauteurs par le
don de crainte ; il amollit les duretés par le don de
piété; il illumine les lieux obscurs par la science; il
resserre les fluides par le conseil ; il consolide les choses sans
consistance par la force ; il clarifie les métaux dont il
ôte la rouille par le don d'intelligence, il se dirige en haut
par le don de sagesse. La 2e se tire de sa dignité et de son
excellence : en effet le feu l’emporte sur tous les
éléments par son apparence, par son rang. et par sa force
: par son apparence, en raison de la beauté qu'il
présente dans sa lumière; par son rang, en raison de la
sublimité de sa position. L'Esprit-Saint aussi l’emporte
sur tout en ces différents cas. Quant à l’apparence
l’Esprit-Saint est appelé sans tache. Quant à son
rang, il renferme toutes les intelligences; quant à sa force, il
la possède en toute manière. La 3e se tire de ses
différentes propriétés. Raban expose ainsi cette
raison: « Le feu, de sa nature, contient quatre
propriétés : il brûle, il purge, il échauffe
et il éclaire. Pareillement le Saint-Esprit brûle les
péchés, purge les cœurs, chasse la tiédeur et
éclaire l’ignorance. Il brûle les
péchés, selon cette parole du prophète Zacharie
(XIII) : « Je les ferai passer par le feu où je les
épurerai comme on épure l’argent»
C'était encore par ce feu que le prophète demandait
à être brûlé quand il disait (Ps. XXV) :
« Brûlez mes reins et mon cœur. » Il purge les
cœurs, selon ce mot d'Isaïe (IV) : « Ils seront
appelés saints quand le Seigneur aura lavé
Jérusalem du sang qui est au milieu d'elle, par un esprit de
justice et un esprit d'ardeur. » Il chasse la tiédeur :
c'est pour cela qu'il est dit (Rom., XII) de ceux qui sont remplis du
Saint-Esprit : « Conservez-vous dans la ferveur de
l’esprit. »
Saint Grégoire dit aussi : « Le Saint-Esprit est apparu en
forme de feu parce qu'il dissipe l’engourdissement de la froideur
de tout cœur qu'il remplit, et qu'il l’enflamme du désir
de son éternité. » Il éclaire
l’ignorance, d'après ces paroles du livre de la Sagesse
(IX) : « Et qui pourra connaître votre pensée, si
vous ne donnez vous-même la sagesse, et si vous n'envoyez votre
Esprit-Saint du plus haut des cieux ? » Comme aussi dans la Ire
épître aux Corinthiens (II), on lit : « Or, Dieu
nous a révélé par l’Esprit-Saint. » La
4e se prend de la nature de son amour car, l’amour a trois points
de ressemblance avec le feu. 1° Le feu est toujours en mouvement,
de même aussi l’amour du Saint-Esprit fait que ceux qui en
sont remplis sont toujours, occupés à faire de bonnes
œuvres ; et c'est la raison pour laquelle saint Grégoire dit :
« Jamais l’amour de Dieu n'est oisif. S'il existe, il
opère des merveilles ; mais s'il néglige les bonnes
œuvres, l’amour n'existe pas. » 2° De tous les
éléments le feu est celui qui consiste le plus dans la
forme et qui tient le moins de la matière. Il en est ainsi de
l’amour du Saint-Esprit celui qui en est rempli est peu
épris de l’amour des choses terrestres et a beaucoup
d'attachement pour les choses célestes et spirituelles, de sorte
qu'il n'aime plus les choses charnelles d'une manière charnelle,
mais qu'il aime de préférence les choses spirituelles
d'une façon spirituelle.
Saint Bernard distingue quatre sortes d'amours : l’amour de la
chair pour la chair, l’amour de l’esprit pour la chair,
l’amour de la chair pour l’esprit, et l’amour de
l’esprit pour l’esprit lui-même. 3° Le feu
abaisse ce qui s'élève, il tend à s'élever,
il resserre et unit les fluides. Ces trois propriétés
font connaître les trois sortes de forces qui sont dans
l’amour, comme le dit saint Denys dans son livre des Noms divins
: « Il a une force inclinative, une force élévative
et une force coordinative. Il abaisse les choses supérieures
au-dessous des inférieures, il élève les
inférieures au-dessus des supérieures, il coordonne
ensemble. les choses semblables. » On trouve ces trois effets
dans ceux que l’Esprit-Saint remplit : il les abaisse par
l’humilité et le mépris d'eux-mêmes; il les
élève par le désir des choses supérieures,
et il établit entre eux l’uniformité de
mœurs. 3° Pourquoi le Saint-Esprit apparaît-il sous la
forme de langues,, plutôt que sous la forme d'un autre membre? On
en donne trois raisons. En effet la langue est un membre
enflammé du feu de l’enfer, difficile à gouverner,
et utile quand on en fait un bon usage. Or, si la langue était
enflammée du feu de l’enfer, elle avait donc besoin du feu
du Saint-Esprit (saint Jacques, III) : « La langue est un feu
», car elle se gouverne avec difficulté : c'est pour cela
qu'elle a plus que les autres membres, besoin de la grâce du
Saint-Esprit. Saint Jacques ajoute que la nature de l’homme est
capable de dompter et a dompté en effet toutes sortes d'animaux.
Si donc la langue est d'une telle utilité quand elle est bien
dirigée, il fut donc nécessaire qu'elle eût le
Saint-Esprit pour guide.
Il apparut encore en forme de langue, pour signifier qu'il est d'une
grande nécessité à ceux qui prêchent. Il les
fait parler avec chaleur et intrépidité ; c'est pour cela
qu'il fuit envoyé en forme de feu. « Le Saint-Esprit, dit
saint Bernard, est venu sur les apôtres en forme de langues de
feu, afin qu'ils parlassent avec feu, et que les langues de feu
prêchassent une loi de feu. » Ils parlèrent avec
confiance et intrépidité : « Ils furent tous,
disent les Actes (IV), remplis du Saint-Esprit et se mirent à
annoncer avec confiance la parole de Dieu. » Ils parlèrent
plusieurs langues, selon que l’exigeait l’intelligence de
leurs auditeurs. Aussi lisons-nous dans les Actes (Ii) qu'ils se mirent
à parler différentes langues. Leur prédication fut
utile selon le besoin et pour l’édification de tous.
« L'Esprit du Seigneur est sur moi, dit Isaïe (LXI) : car le
Seigneur m’a rempli de son onction, il m’a
envoyé pour annoncer sa parole à ceux qui sont doux, pour
guérir ceux qui ont le cœur brisé. »
Troisièmement, ces langues apparurent en se posant pour donner
à entendre que le Saint-Esprit était nécessaire et
à ceux qui président et à ceux qui jugent, parce
qu'il confère l’autorité de remettre les
péchés. « Recevez le Saint-Esprit, est-il dit dans
l’évangile de saint Jean (XX) : les péchés
seront remis à ceux auxquels vous les remettrez. » Il
confère la science pour juger, selon ces paroles d'Isaïe :
« Je répandrai mon esprit sur lui et il rendra la, justice
aux nations » (XLII). Il confère la douceur pour supporter
: « Je prendrai, dit le Seigneur à Moïse (Nombres,
XI, 17), de l’Esprit qui est en vous et je leur en donnerai (aux
anciens d'Israël) afin qu'ils soutiennent avec vous le fardeau de
ce peuple. » L'Esprit de Moïse était un esprit de
douceur, selon que le témoigne le livre des Nombres (XII) :
« Moïse était de tous les hommes le plus doux qui
fût sur la terre. »
Il confère l’ornement de la sainteté pour embellir.
Job dit (XXVI) : « L'Esprit du Seigneur a orné les cieux.
»
— VI. Sur qui fut-il envoyé? Sur les disciples qui
étaient des réceptacles purs et préparés
à recevoir le Saint-Esprit, pour sept qualités qui se
trouvèrent en eux. — 1° Ils furent calmes d'esprit ;
on le voit par ces mots: « Quand les jours de la Pentecôte
furent accomplis », c'est-à-dire les jours de repos. En
effet cette fête était consacrée au repos. «
Sur qui reposera mon esprit, dit Isaïe (LXVI), si ce n'est sur
celui qui est humble ? » 2° Ils étaient unis par les
liens de l’amour, ce qui est indiqué par ces paroles :
« Ils étaient tous ensemble. » Il n'y avait en effet
parmi eux qu'un seul cœur et une seule âme : car de même
que l’esprit de l’homme ne vivifie les membres du corps
qu'autant qu'ils sont unis dans la vie, de même le Saint-Esprit
ne vivifie que les membres spirituels. Et comme le feu s'éteint
dès lors qu'on éloigne les morceaux de bois, de
même aussi l’Esprit-Saint disparaît où
n'habite pas la concorde. C'est pour cela que l’on chante dans
l’office des Apôtres * : « La divinité les a
trouvés unis par la charité, elle les a inondés de
lumière. » 3° Ils étaient renfermés dans
un lieu. C'est pour cela qu'il est dit aux Actes : « Ils
étaient dans un même local », c'est-à-dire,
dans le cénacle. « Je la conduirai, est-il dit dans
Osée (II), dans la solitude et je lui parlerai au cœur. »
* Nous n’avons pas trouvé ce texte dans la liturgie romaine.
4° Ils étaient assidus dans la prière, d'après
ces paroles des Actes (I) : « Ils persévéraient
tous unanimement en prière. Et nous chantons * : « Les
apôtres étaient en prière, alors qu'un bruit subit
annonce la venue de Dieu. »
Or, pour recevoir le Saint-Esprit, l’oraison est
nécessaire, comme le dit le livre de la Sagesse (VII) : «
J'ai prié et l’esprit de sagesse est venu en moi » ;
et dans saint Jean (XIV) : « Je prierai mon Père, et il
vous donnera un autre Paraclet. » 5° Ils étaient
doués d'humilité, ce que veut dire ce mot, ils
étaient assis. Le Psaume dit: « Vous envoyez les fontaines
dans les vallées », c'est-à-dire, vous donnez aux
humbles la grâce du Saint-Esprit : ce qui est encore
confirmé par ce texte : « Sur qui reposera mon esprit, si
ce n'est sur celui qui est humble ? » 6° Ils étaient
en paix comme l’indiquent ces mots : « Ils étaient
dans Jérusalem », qui signifie Vision de Paix. Saint Jean
montre que la paix est nécessaire pour recevoir le Saint-Esprit
(saint Jean, XX). Aussitôt qu'il leur eut souhaité la paix
en disant : « La paix soit avec vous », il souffla
aussitôt sur eux et dit : « Recevez le Saint-Esprit.
» 7° Ils étaient élevés en contemplation
: ceci est marqué en ce qu'ils reçurent le Saint-Esprit
alors qu'ils se trouvaient dans la partie supérieure du
cénacle.
* Hymne des Matines de la Pentecôte.
Hora diei tertia,
Apostolisorantibus,
Repente de cœlo sonus
Deum venire nuntiat.
Version antérieure à la correction des hymnes romaines.
La glose dit en cet endroit: « Celui qui désire le
Saint-Esprit s'élève au-dessus de la demeure de sa chair,
qu'il fouie par la contemplation de son esprit. »
— VII. Pourquoi fut-il envoyé ? Le Saint-Esprit fut
envoyé pour six causes. Le texte suivant est
l’autorité sur laquelle on s'appuie: « Mais le
consolateur qui est l’Esprit-Saint que mon Père enverra en
mon nom, vous enseignera toutes choses. » 1° Il fut
envoyé pour consoler les affligés. Paraclet veut dire
consolateur. Isaïe dit « L'Esprit du Seigneur est sur moi,
et il ajoute, pour apporter de la consolation à ceux qui
pleurent dans Sion» (Isaïe, LXI). « L'Esprit-Saint,
dit saint Grégoire, est appelé consolateur, parce que
ceux qui gémissent d'avoir commis le péché sont
préparés par lui à l’espoir du pardon. La
tristesse qui s'était emparée de leur esprit
affligé disparaît ». 2° Pour ressusciter les
morts. Selon cette parole d'Ezéchiel (XXXVII) : « C'est
l’Esprit qui vivifie : os arides, écoutez la parole du
Seigneur. Je ferai entrer en vous l’Esprit et vous vivrez.
» 3° Pour sanctifier ceux qui sont immondes. Aussi on dit
l’Esprit, parce qu'il vivifie, et saint parce qu'il sanctifie et
rend pur. Saint et pur, c'est une même chose. Le Psaume (XLV)
porte : « Un fleuve tranquille réjouit la cité de
Dieu » ; ce fleuve c'est la grâce du Saint-Esprit qui
purifie et qui ne tarit pas : la cité de Dieu, c'est
l’Eglise de Dieu, et par ce fleuve, le Très-Haut a
sanctifié son tabernacle. 4° Pour affermir l’amour au
milieu de ceux qui sont désunis par la haine. « Mon
Père lui-même vous aime » (saint Jean, XIII).
Le Père, c'est celui qui nous aime tout naturellement. S'il est
notre Père, et que nous sommes ses enfants, et si nous sommes
tous frères à l’égard les uns des autres,
qu'une amitié parfaite règne entre les frères.
5° Pour sauver les justes: Quand J.-C. dit : « Mon
Père vous l’enverra en mon nom », il rappelle
l’idée de Sauveur renfermée dans ce nom de
Jésus. Donc c'est au nom de Jésus, c'est-à-dire de
Sauveur que le Père a envoyé le Saint-Esprit afin de
montrer qu'il est venu pour sauver les nations. 6° Pour instruire
les ignorants : « Il vous enseignera toutes choses, dit J.-C.
»
— VIII. Par quel moyen a-t-il été donné ? Ce
fut 1° par l’oraison. Ainsi nous avons vu plus haut que,
c'était alors que les apôtres priaient, et en saint Luc :
« Alors que Jésus priait, le Saint-Esprit descendit.
» 2° En écoutant avec dévotion et attention la
parole de Dieu.« Pierre parlait encore que l’Esprit-Saint
tomba sur eux » (Actes, X). 3° Par l’assiduité
aux bonnes œuvres, signifiée dans l’imposition des
mains. « Alors ils imposaient les mains sur eux... »
(Actes, VIII). L'imposition des mains signifie encore
l’absolution que l’on donne à confesse.
(75) SAINTS GORDIEN ET EPIMAQUE *
Gordien vient de geos, dogme ou maison, et dyan, brillant, comme maison
brillante dans laquelle habitait Dieu : ainsi que saint Augustin le dit
dans le livre de la Cité de Dieu. « Une bonne maison est
celle dont les parties sont relativement bien disposées, amples
et éclairées. » Il en fut ainsi de ce saint qui fut
disposé par l’imitation de la concorde, qui fut ample en
charité et brillant de vérité. Epimaque vient de
épi, sur et machin, roi, comme roi suprême ; il peut aussi
venir d'épi, sur et machos, combat, qui combat pour les choses
d'en haut.
* Tiré du Martyrologe d'Adon.
Gordien, vicaire de l’empereur Julien, voulait forcer à
sacrifier un chrétien nommé Janvier qui, par ses
prédications, le convertit à la foi avec son
épouse nommée Mariria et cinquante-trois autres hommes.
Julien, à cette nouvelle, envoya Janvier en exil, et condamna
Gordien à perdre la tête, s'il ne voulait pas sacrifier.
Le bienheureux Gordien fut donc décapité et son corps fut
jeté aux chiens. Mais comme il était resté
l’espace de huit jours, tout à fait intact, sa famille le
prit et l’ensevelit à un mille de la ville avec saint
Epimaque que Julien avait fait tuer depuis quelque temps. Ce fut vers
l’an du Seigneur 360.
(76) SAINTS NÉRÉE ET ACHILLÉE *
Nérée veut dire conseil de lumière : ou bien s'il
vient de Nereth, qui veut dire lumière, et us, qui se
hâte; ou bien encore de Ne et reus, non coupable. Il fut donc un
conseil de lumière par la prédication de la
virginité ; une lumière par sa manière de vivre
honorable; il se hâta d'aimer le ciel; il ne fut point coupable
en raison de sa pureté de conscience. Achilleus vient de achi,
qui veut dire mon frère, et césa, salut : salut de ses
frères. Leur martyre fut écrit par Euthicès,
Victorinus et Macre ou Macre, serviteurs de J.- C.
* Bréviaire; — Martyrologes; — Eusèbe, Hist. Eccl.
Nérée et Achillée, eunuques chambellans de
Domitille, nièce de l’empereur Domitien, furent
baptisés. par l’apôtre saint Pierre. Or, comme cette
Domitille était fiancée à Aurélien, fils
d'un consul, et qu'elle était couverte de pierreries et de
vêtements de pourpre, Nérée et Achillée lui
prêchèrent la foi, et lui suggérèrent une
grande estime pour la virginité qu'ils lui montrèrent
comme approchant de Dieu, rendant semblable aux anges, née avec
l’homme, tandis qu'une femme mariée était sous la
sujétion de son mari, qu'elle était frappée de
coups de poing et de pied, qu'elle mettait trop souvent au monde des
enfants difformes, supportant de plus avec peine les pieux avis de leur
mère, qu'enfin elle était forcée d'endurer de
grandes contrariétés de la part d'un époux.
Domitille leur répondit entre autres choses : «Je sais que
mon père fut jaloux et que ma mère eut à souffrir
de sa part une foule de mauvais traitements mais celui que je dois
avoir pour mari lui ressemblera-t-il? » Ils lui dirent : «
Tant que les hommes sont seulement fiancés, ils paraissent doux;
mais dès qu'ils sont mariés, ils deviennent cruels et
impérieux : quelquefois ils préfèrent des
suivantes à leurs dames. — Toute sainteté perdue
peut se recouvrer par la pénitence, il n'y a que la
virginité qui ne se puisse recouvrer: car la culpabilité
peut être effacée par la pénitence, mais la
virginité ne se peut réparer : elle ne saurait
prétendre à regagner l’état de
sainteté qu'elle a perdu. » Alors Flavie Domitille crut,
fit vœu de virginité, reçut le voile des mains de saint
Clément.
— A cette nouvelle son fiancé se fit autoriser par
Domitien à la reléguer dans l’île Pontia,
avec les saints Nérée et Achillée, dans la
pensée qu'il pourrait ainsi la faire revenir sur la
résolution prise par elle de garder la virginité. Quelque
temps après, dans un voyage en cette île, il fit de riches
présents à ces deux saints pour les engager à
influencer cette vierge : mais ils s'y refusèrent absolument; et
s'attachèrent à la fortifier dans ses bonnes
dispositions. Comme on les poussait à sacrifier, ils dirent
qu'ayant été baptisés par l’apôtre
saint Pierre, rien ne pouvait les faire immoler aux idoles. Ils furent
décapités vers l’an du Seigneur 80, et leurs corps
furent ensevelis auprès du tombeau de sainte Pétronille.
II y en eut d'autres, comme Victorin, Euthicès et Maron qui
étaient attachés à Domitille, qu'Aurélien
faisait travailler tout le jour comme des esclaves dans ses domaines,
et le soir il leur faisait manger le pain des chiens. Enfin il ordonna
de fouetter Euthicès jusqu'à ce qu'il eût rendu
l’âme ; il fit étouffer Victorin dans des eaux
fétides et écraser Maron sous un énorme quartier
de roche. Or, quand on eut jeté sur lui cette pierre que
soixante-dix hommes pouvaient remuer à peine, il la prit sur les
épaules et la porta comme paille légère
l’espace de deux milles; et comme un grand nombre de personnes
avaient alors embrassé la foi, le fils du consul le fit tuer.
Après quoi, il ramena Domitille de l’exil, et lui envoya
deux vierges, Euphrosine et Théodora, ses sœurs de lait, pour
la faire changer de résolution : mais Domitille les convertit
à la foi. Alors Aurélien vint avec les deux
fiancés de ces jeunes personnes et trois jongleurs pour
célébrer ses noces, ou du moins, pour la posséder
par la violence.
Mais comme Domitille avait converti ces deux jeunes gens,
Aurélien fit entrer Domitille dans une chambre nuptiale, ordonna
à ses jongleurs de chanter et aux autres de se livrer à
la danse avec lui, dans la volonté de faire violence ensuite
à la sainte. Alors les baladins s'épuisèrent
à chanter et les autres à danser ; Aurélien
lui-même ne cessa de danser pendant deux jours, jusqu'à ce
qu'exténué de fatigue, il expira. Son frère
Luxurius sollicita la permission de tuer tous ceux qui avaient
reçu la foi, il mit le feu à l’appartement des
dites vierges, qui rendirent l’esprit en faisant leurs
prières. Le lendemain matin, saint Césaire ensevelit
leurs corps qu'il avait retrouvés intacts.
(77) SAINT PANCRACE
Pancrace vient de pan, qui signifie tout, et gratus, agréable,
et citius, vite, tout prompt à être agréable, car
dès sa jeunesse il le fut. Le Glossaire dit encore que Pancras
veut dire rapine, pancratiarius, soumis aux fouets, Pancrus, pierre de
différentes couleurs : en effet, il ravit des captifs pour
butin, il fut soumis au tourment du fouet, et il fut
décoré de toutes sortes de vertus.
Pancrace, issu d'illustres parents, ayant perdu en Phrygie son
père et sa mère, resta confié aux soins de Denys,
son oncle paternel. Ils se rendirent tous les deux à Rome
où ils jouissaient d'un riche patrimoine : dans leur quartier
était caché, avec les fidèles, le pape Corneille,
qui convertit à la foi de J.-C. Denys et Pancrace.
* Bréviaire; — Martyrologes.
Denys mourut en paix, mais Pancrace fut pris et conduit par devant
César. Il avait alors environ quatorze ans. L'empereur
Dioclétien lui dit : « Jeune enfant, je te conseille de ne
pas te laisser mourir de male mort; car, jeune comme tu es, tu peux
facilement te laisser induire en erreur, et puisque ta noblesse est
constatée et que tu es le fils, d'un de mes plus chers amis, je
t'en prie, renonce à cette folie, afin que je te puisse traiter
comme mon enfant. » Pancrace lui répondit : « Bien
que je sois enfant par le corps, je porte cependant en moi le cœur
d'un vieillard, et grâce à la puissance de mon Seigneur
J.-C. la terreur que tu nous inspires ne nous épouvante pas plus
que ce tableau placé devant nous. Quant à tes Dieux que
tu m’exhortes à honorer, ce furent des trompeurs,
des corrupteurs de leurs belles-sœurs; ils n'ont pas eu même de
respect pour leurs père et mère que si aujourd'hui tu
avais des esclaves qui leur ressemblassent tu les ferais tuer
incontinent. Je m’étonne que tu ne rougisses pas
d'honorer de tels dieux. » L'empereur donc, se réputant
vaincu par un enfant, le fit décapiter sur la voie
Aurélienne, vers l’an du Seigneur 287. Son corps fut
enseveli avec soin par Cocavilla, femme d'un sénateur. Au
rapport de Grégoire de Tours *, si quelqu'un ose prêter un
faux serment sur le tombeau du martyr, avant qu'il soit arrivé
au chancel du chœur, il est aussitôt possédé du
démon et devient hors de lui, ou bien il tombe sur le
pavé et meurt.
* Miraculorum, lib. I, c. XXXIX.
Il s'était élevé un procès assez important
entre deux particuliers. Or, le juge connaissait parfaitement le
coupable. Le zèle de la justice le porta à les mener tous
les deux à l’autel de saint Pierre ; et là il
força celui qu'il savait avoir tort à confirmer par
serment sa prétendue innocence, en priant l’apôtre
de venger la vérité par une manifestation quelconque. Or,
le coupable ayant fait serment et n'ayant éprouvé aucun
accident, le juge, convaincu de la malice de cet homme, et
enflammé du zèle de la justice s'écria : «
Ce vieux Pierre est ou trop bas, ou bien il cède à
moindre que lui. Allons vers Pancrace; il est jeune, requérons
de lui ce qui en est. » On y alla; le coupable eut l’audace
de faire un faux serment sur le tombeau du martyr; mais il ne put en
retirer sa main et expira bientôt sur place. C'est de là
que vient la pratique encore observée aujourd'hui de faire
jurer, dans les cas difficiles, sur les reliques de saint Pancrace.
Des fêtes qui tombent pendant le temps du pèlerinage.
Après avoir parlé des fêtes qui arrivent pendant le
temps de la Réconciliation, temps reproduit par
l’Église de Pâques à l’octave de la
Pentecôte, il reste à s'occuper des fêtes qui
arrivent dans le temps du pèlerinage; l’Église le
reproduit depuis l’octave de la Pentecôte jusqu'à
l’Avent. Ce temps ne commence pas toujours ici, car il varie
d'après la fête de Pâques.
(78) SAINT URBAIN *
Urbain vient d'urbanité, ou bien de ur, flambeau ou feu, et de
banal, réponse. Ce fut un flambeau par
l’honnêteté de sa conduite, un feu par son ardente
charité, une réponse par sa doctrine. Il fut un flambeau
ou une lumière, parce que la lumière est agréable
à la vue, immatérielle en essence, céleste en
situation, très utile pour agir. De même ce saint fut
aimable dans sa conversation, immatériel dans son mépris
du monde, céleste en contemplation, utile dans sa
prédication.
Urbain succéda au pape Calixte. De son temps, il s'éleva
une très grande persécution contre les chrétiens.
Enfin Alexandre devint empereur et sa mère Mammée avait
été convertie au christianisme par Origène. Ses
prières vraiment maternelles obtinrent de son fils qu'il
cesserait de persécuter les fidèles. — Cependant
Almachius, préfet de la ville, qui avait fait trancher la
tête à sainte Cécile, sévissait avec fureur
contre les chrétiens; il fit donc rechercher avec soin
saint Urbain; par le moyen d'un de ses officiers nommé Carpasius
; on le trouva dans un antre avec trois prêtres et trois diacres.
Tous furent jetés en prison. Almachius fit comparaître
Urbain devant son tribunal, et lui reprocha d'avoir séduit cinq
mille hommes avec la sacrilège Cécile et les illustres
personnages Tiburce et Valérien : il lui réclama aussi
les trésors de Cécile.
* Tiré des Actes de sainte Cécile.
Urbain lui répondit : « Ainsi que je le vois, c'est
plutôt la cupidité qui te porte à sévir
contre les saints que l’honneur des dieux. Le trésor de
Cécile est monté au ciel par les mains des pauvres. u
Comme saint Urbain et ses compagnons étaient fouettés
avec des lanières garnies de plomb, Urbain se mit à
invoquer le nom du Seigneur en disant Elijon *. Le préfet
souriant : « Ce vieillard, dit-il, veut passer pour savant,
voilà pourquoi il parle de manière à ne pouvoir
être compris. » Or, comme on ne pouvait pas les vaincre,
ils furent reconduits en prison, où saint Urbain donna le
baptême à trois tribuns qui vinrent le trouver, et au
geôlier Anolin. Le préfet ayant appris que ce dernier
était devenu chrétien, le fit amener à son
tribunal et comme il refusa de sacrifier, il fut
décapité.
* D'après saint Isidore de Séville (liv. VII, ch. I, des
Etymologies), ce mot hébreu est un des noms de Dieu et signifie
élevé, grand, le Très-Haut.
Quant à saint Urbain il fut traîné devant une idole
avec ses compagnons et forcé de lui offrir de l’encens :
alors le saint se mit en prières et l’idole tomba en tuant
vingt-deux prêtres chargés d'entretenir le feu. On
déchira cruellement les chrétiens, et on les conduisit
ensuite pour sacrifier : mais ils crachèrent sur l’idole,
firent sur leur front le signe de la croix et après s'être
donné l’un à l’autre le baiser de paix, ils
reçurent la couronne du martyre en ayant la tête
coupée, sous l’empire d'Alexandre, vers l’an du
Seigneur 220.
Carposius fut saisi aussitôt par le malin esprit,
blasphéma ses dieux, et malgré lui, il fit un grand
éloge des chrétiens; enfin il fut suffoqué par le
démon. A cette vue, sa femme Arménie reçut le
baptême, avec sa fille Lucine et toute sa famille, des mains du
saint prêtre Fortunat. Après quoi elle ensevelit les corps
des martyrs avec honneur.
(79) SAINTE PÉTRONILLE *
Pétronille, dont saint Marcel a écrit la vie,
était la fille de l’apôtre saint Pierre. Elle
était d'une beauté extraordinaire et elle souffrait de la
fièvre par la volonté de son père; or, un jour que
les disciples logeaient chez saint Pierre, Tite lui dit : «
Puisque vous guérissez tous les infirmes, pourquoi laissez-vous
Pétronille souffrante? » « C'est, répondit
saint Pierre, que cela lui vaut mieux : néanmoins, pour que
l’on ne puisse pas conclure de mes paroles qu'il est impossible
de la guérir, il lui dit: « Lève-toi promptement,
Pétronille, et sers-nous. »
Elle fut guérie aussitôt, se leva et les servit. Quand
elle eut fini de les servir saint Pierre lui dit : «
Pétronille, retourne à ton lit. » Elle y revint
aussitôt et la fièvre la reprit comme auparavant : mais
dès qu'elle eut eu acquis la perfection dans l’amour de
Dieu, il la guérit complètement. Le comte Flaccus vint la
trouver afin de la prendre pour femme à cause de sa
beauté. Pétronille lui dit donc :
« Si tu désires m’avoir pour épouse,
fais-moi venir des vierges qui me conduisent jusqu'à ta maison.
» Comme il s'en occupait, Pétronille se livra au
jeûne et. à la prière, reçut le corps du
Seigneur, se coucha et trois jours après elle rendit son
âme à Dieu. Flaccus, se voyant déçu,
s'adressa à Félicula, compagne de Pétronille, et
lui intima ou de l’épouser ou de sacrifier aux idoles.
Comme elle refusait de consentir à aucune de ces deux
propositions, le préfet la fit mettre en prison où elle
n'eut ni à manger ni à boire pendant sept jours ;
après quoi il la fit tourmenter sur le chevalet, la tua et jeta
son corps dans un cloaque. Cependant saint Nicodème l’en
retira et lui donna la sépulture.
En conséquence, le comte Flaccus fit appeler Nicodème et
comme celui-ci refusait de sacrifier, il le battit avec des cordes
chargées de plomb. Son corps fut jeté dans le Tibre; mais
son clerc Juste l’en ôta et l’ensevelit avec honneur.
* Martyrologe d'Adon.
(80) SAINT PIERRE, EXORCISTE, ET SAINT MARCELLIN *
Pendant que saint Pierre, exorciste, était détenu en
prison par Archémius, la fille de ce dernier était
tourmentée par le démon et comme c'était, pour ce
père, un sujet toujours nouveau de désolation, saint
Pierre lui dit que s'il croyait en J.-C., à l’instant la
santé serait rendue à sa fille. Archémius lui dit:
« Je m’étonne que ton Seigneur puisse
délivrer ma fille, quand il ne peut te délivrer, toi
qu'il laisse souffrir pour lui de si grands tourments. » Pierre
lui répondit: « Mon Dieu a le pouvoir de
m’arracher à votre joug, mais il veut, par une souffrance
passagère, nous faire parvenir à une gloire
éternelle. » « Si, reprit Archémius,
après que j'aurai doublé tes chaînes, ton Dieu te
délivre et guérit ma fille, dès lors je croirai en
J.-C. » Les chaînes furent doublées : saint Pierre
apparut à Archémius, revêtu d'habits blancs et
tenant à la main une croix. Alors Archémius se jeta
à ses pieds et sa fille fut guérie. Il reçut le
baptême lui et tous les gens de sa maison ; il permit aux
prisonniers de se retirer libres, s'ils voulaient se faire
chrétiens. Beaucoup d'entre eux, ayant accepté la foi,
furent baptisés par le bienheureux prêtre Marcellin. A
cette nouvelle, le préfet donna ordre de lui amener tous les
prisonniers .
* Le récit est tiré presque textuellement du Martyrologe d'Adon, 2 juin.
Archémius les réunit donc, leur baisa les mains et leur
dit que si quelqu'un d'eux voulait aller au martyre, il vint avec
intrépidité ; que s'il y en avait un qui ne le
voulût pas, il se retirât sain et sauf. Or, le juge ayant
découvert que Marcellin et Pierre les avaient baptisés,
il les manda tous les deux à son tribunal, et les fit enfermer
chacun dans une prison séparée.
Pour Marcellin, il fut étendu tout nu sur du verre cassé;
on lui refusa l’eau et le feu; quant à Pierre, il fut
enfermé dans un autre cachot fort profond où on le mit
dans des entraves très serrées. Mais un ange du Seigneur
vint voir Marcellin, le délia, puis il le ramena avec Pierre
dans la maison d'Archémius, en donnant l’ordre à
tous les deux d'encourager le peuple pendant sept jours, et de se
présenter ensuite devant le juge. Celui-ci ne les ayant donc pas
trouvés dans la prison, manda Archémius et sur le refus
de celui-ci de sacrifier, il le fit étouffer sous terre avec sa
femme.
Marcellin et saint Pierre en ayant eu connaissance, vinrent en cet
endroit, et sous la protection des chrétiens, saint Marcellin
célébra la messe sept jours de suite dans cette
même crypte. Alors les saints dirent aux incrédules:
«Vous voyez que nous aurions pu délivrer Archémius
et nous cacher; mais nous n'avons voulu faire ni l’un ni
l’autre. » Les gentils irrités. tuèrent
Archémius par le glaive; quant à sa femme et à sa
fille ils les écrasèrent à coups de pierres. Ils
menèrent Marcellin et Pierre à la forêt noire
(qu'on a depuis appelée blanche à raison de leur martyre)
où ils les décapitèrent du temps de
Dioclétien, l’an du Seigneur 287.
Le bourreau appelé Dorothéus vit des anges qui portaient au ciel
leurs âmes revêtues de vêtements splendides et ornées de pierres précieuses. En
conséquence, Dorothée se fit chrétien et mourut en paix quelque temps après.
(81) SAINT PRIME ET SAINT FÉLICIEN *
Prime veut dire souverain et grand, Félicien, vieillard,
comblé de félicité. Le premier est souverain et
grand en dignité pour les souffrances de son martyre, en
puissance pour ses miracles, en sainteté pour la perfection de
sa vie, en félicité pour la gloire dont il jouit. Le
second est appelé vieillard, non à cause du long temps
qu'il a vécu, mais pour le respect qu'inspire sa dignité,
pour la maturité de sa sagesse et pour la gravité de ses
mœurs.
Prime et Félicien furent accusés auprès de
Dioclétien et de Maximien par les prêtres des idoles qui
prétendirent ne pouvoir obtenir aucun bienfait des dieux, si on
ne forçait ces deux saints à sacrifier. Par l’ordre
donc des empereurs, ils furent emprisonnés. Mais un ange les
vint visiter, délia leurs chaînes; alors ils se
promenèrent librement dans leur prison où ils louaient le
Seigneur à haute voix. Peu de temps après on les amena de
nouveau devant les empereurs; et là ayant persisté avec
fermeté dans la foi, ils furent déchirés
à coups de fouets, puis séparés l’un
de, l’autre. Le président dit à Félicien de
tenir compte de sa vieillesse et d'immoler aux dieux.
* Bréviaire; — Martyrologe d'Adon.
Félicien lui répondit: « Me voici parvenu à
l’âge de 80 ans, et il y en a 30 que je connais la
vérité et que j'ai choisi de vivre pour Dieu : il peut me
délivrer de tes mains. » Alors le président
commanda de le lier et de l’attacher avec des clous par les mains
et par les pieds: « Tu resteras ainsi, lui dit-il, jusqu'à
ce que tu consentes' à nous obéir. » Comme le
visage du martyr était toujours joyeux, le président
ordonna qu'on le torturât sur place et qu'on ne lui servît
aucun aliment. Après cela, il se fit amener saint Prime, et lui
dit: « Eh bien! ton frère a consenti à obéir
aux décrets des empereurs, en conséquence, il est
vénéré comme un grand personnage dans un palais :
fais donc comme lui. »
« Quoique tu sois le fils du Diable, répondit Prime, tu as
dit la vérité en un point, quand tu avançais que
mon frère avait consent