Jacques de Voragine
La Légende Dorée
Légende dorée de Jacques de Voragine
Page compartimentée - Manuscrit, 395 x 295 mm
Vers 1480-1485, Paris - Paris, BnF, Département des manuscrits, Français 244 f°
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La Légende Dorée
DE JACQUES DE VORAGINE NOUVELLEMENT TRADUITE EN FRANÇAIS AVEC INTRODUCTION,
NOTICES, NOTES ET RECHERCHES SUR LES SOURCES PAR
L'ABBÉ J.-B. M. ROZE, Chanoine Honoraire de la cathédrale d'Amiens
ÉDOUARD ROUVEYRE, ÉDITEUR
76, RUE DE SEINE, 76
PARIS - MDCCCCII
Edition numérique par Kim et JesusMarie.com
Edition numérique originale par
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm
101-SAINT CHRISTOPHE
105-SAINT SIMPLICE ET SAINT FAUSTIN
107-SAINT ABDON ET SAINT SENNEN
113-SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
126-DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE
127-SAINT FÉLIX ET SAINT ADAUCTE
128-SAINT SAVINIEN ET SAINTE SAVINE
132-NATIVITÉ DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
134-SAINT GORGON ET SAINT DOROTHÉE
135-SAINT PROTE ET SAINT HYACINTHE
136-EXALTATION DE LA SAINTE CROIX
138-SAINT CORNEILLE ET SAINT CYPRIEN
144-SAINT COME ET SAINT DAMIEN
SAINT CHRISTOPHE *
Christophe, avant son baptême, se nommait Réprouvé, mais dans la suite il fut
appelé Christophe, comme si on disait : qui porte le Christ, parce qu'il porta
le Christ en quatre manières: sur ses épaules, pour le faire passer; dans son
corps, par la macération; dans son cœur, par la dévotion et sur les lèvres,
parla confession ou prédication.
Christophe était Chananéen; il avait une taille gigantesque, un aspect terrible,
et douze coudées de haut: D'après ce qu'on lit en ses actes, un jour qu'il se
trouvait auprès d'un roi des Chananéens, il lui vint à l’esprit de. chercher,
quel était le plus grand prince du monde, et de demeurer près de lui. Il se
présenta chez un roi très puissant qui avait partout la réputation de n'avoir
point d'égal en grandeur.
* L’hymne O beate mundi auctor, du bréviaire mozarabe fait allusion, dans ses
seize strophes, à tous les points de cette légende.
Ce roi en le voyant l’accueillit avec bonté et le fit rester à sa cour. Or, un
jour, un jongleur chantait en présence du roi une chanson où revenait souvent le
nom du diable ; le roi, qui était chrétien, chaque fois qu'il entendait
prononcer le nom de quelque diable, faisait de suite le signe de croix sur. sa
figure. Christophe, qui remarqua cela, était fort étonné de cette action, et de
ce que signifiait un pareil acte. Il interrogea le roi à ce sujet et celui-ci ne
voulant pas le lui découvrir, Christophe ajouta : « Si vous ne me le dites, je
ne resterai pas plus longtemps avec vous. » C'est pourquoi le roi fut contraint
de lui dire : « Je me munis de ce signe, quelque diable que j'entende nommer,
dans la crainte qu'il ne prenne pouvoir sur moi et ne me nuise. » Christophe lui
répondit : « Si vous craignez que le diable ne vous nuise, il est évidemment
plus grand et plus puissant que vous ; la preuve en est que vous en avez une
terrible frayeur. Je suis donc bien déçu dans mon attente ; je pensais avoir
trouvé le, plus grand et le plus puissant seigneur du monde ; mais maintenant je
vous fais mes adieux, car je veux chercher le diable lui-même, afin de le
prendre pour mon maître et devenir son serviteur. » Il quitta ce roi et se mit
en devoir de chercher le diable. Or, comme il marchait au milieu d'un désert, il
vit une grande multitude de soldats, dont l’un, à l’aspect féroce et terrible,
vint vers lui et lui demanda où il allait. Christophe lui répondit: « Je vais
chercher le seigneur diable, afin de le prendre pour maître et seigneur. »
Celui-ci lui dit: « Je suis celui que tu cherches. »
Christophe tout réjoui s'engagea pour être son serviteur à toujours et le prit
pour son seigneur. Or, comme ils marchaient ensemble, ils rencontrèrent une
croix élevée sur un chemin public. Aussitôt que le diable eut aperçu cette
croix, il fut effrayé, prit la fuite et, quittant le chemin, il conduisit
Christophe à travers un terrain à l’écart et raboteux, ensuite il le ramena sur
la route. Christophe émerveillé de voir cela lui demanda pourquoi il avait
manifesté tant de crainte, lorsqu'il quitta la voie ordinaire, pour faire un
détour, et le ramener ensuite dans le chemin: Le diable ne voulant absolument
pas lui en donner le motif, Christophe dit : « Si vous ne me l’indiquez, je vous
quitte à l’instant. » Le diable fut forcé de lui dire : « Un homme qui s'appelle
Christ fut attaché à la croix; dès que je vois l’image de sa croix, j'entre dans
une grande peur, et m’enfuis effrayé. » Christophe lui dit : « Donc ce Christ
est plus grand et plus puissant que toi, puisque tu as une si brande frayeur en
voyant l’image de sa croix? J'ai donc travaillé en vain, et n'ai pas encore
trouvé le plus grand prince- du monde. Adieu maintenant, je veux te quitter et
chercher ce Christ. »
Il chercha longtemps quelqu'un qui lui donnât des renseignements sur le Christ;
enfin il rencontra un ermite qui lui prêcha J.-C. et qui l’instruisit
soigneusement de la foi. L'ermite dit à Christophe : « Ce roi que tu désires
servir réclame cette soumission : c'est qu'il te faudra jeûner souvent.»
Christophe lui répondit : « Qu'il me demande autre chose, parce qu'il m’est
absolument impossible de faire cela. » « Il te faudra encore, reprend l’ermite,
lui adresser des prières. » « Je ne sais ce que s'est, répondit Christophe, et
je ne puis me soumettre à cette exigence.»
L'ermite lui dit: « Connais-tu tel fleuve où bien des passants sont en péril de
perdre la vie? » « Oui, dit Christophe. L'ermite reprit: « Comme tu as une haute
stature et que tu es fort robuste, si tu restais auprès de ce fleuve, et si tu
passais tous ceux qui surviennent, tu ferais quelque chose de très agréable au
roi J.-C. que tu désires servir, et j'espère qu'il se manifesterait à toi en ce
lieu. » Christophe lui dit ; « Oui, je puis bien remplir cet office, et je
promets que je m’en acquitterai pour lui. » Il alla donc au fleuve dont il était
question, et s'y construisit un petit logement. Il portait à la main au lieu de
bâton une perche avec laquelle il se maintenait dans l’eau ; et il passait. sans
relâche tous les voyageurs.
Bien des jours s'étaient écoulés, quand, une fois qu'il se reposait dans sa
petite maison, il entendit la voix d'un petit enfant qui l’appelait en disant: «
Christophe, viens dehors et passe-moi. » Christophe se leva de suite, mais ne
trouva personne. Rentré chez soi, il entendit la même voix qui l’appelait. Il
courut dehors de nouveau et ne trouva personne. Une troisième fois il fut appelé
comme auparavant, sortit et trouva sur la rive du fleuve un enfant qui le pria
instamment de le passer. Christophe leva donc l’enfant sur ses épaules, prit son
bâton et entra dans le fleuve pour le traverser. Et voici que l’eau du fleuve se
gonflait peu à peu, l’enfant lui pesait comme une masse de plomb ; il avançait,
et l’eau gonflait toujours, l’enfant écrasait de plus en plus les épaules de
Christophe d'un poids intolérable, de sorte que celui-ci se trouvait dans de
grandes angoisses et, craignait de périr.
Il échappa à grand peine. Quand il eut franchi la rivière, il déposa l’enfant
sur la rive et lui dit : Enfant, tu m’as exposé à un grand danger, et tu m’as
tant pesé que si j'avais eu le monde entier sur moi, je ne sais si j'aurais eu
plus lourd a porter. » L'enfant lui répondit : « Ne t'en étonne pas, Christophe,
tu n'as pas eu seulement tout le monde sur toi, mais tu as porté sur les épaules
celui qui a créé le monde : car je suis le Christ ton roi, , auquel tu as en
cela rendu service; et pour te prouver que je dis la vérité, quand tu seras
repassé, enfonce ton bâton en terre vis-à-vis ta petite maison, et le matin tu
verras qu'il a. fleuri et porté des fruits, »
A l’instant il disparut. En arrivant, Christophe ficha. donc son bâton en terre,
et quand il se leva le matin, il trouva que sa perche avait poussé des feuilles,
et des dattes comme un palmier. Il vint ensuite à Samos, ville de Lycie, où il
ne comprit pas la langue que parlaient les habitants, et il pria le Seigneur de
lui en donner l’intelligence. Tandis qu'il restait en prières, les juges le
prirent pour un insensé, et le laissèrent. Christophe, ayant obtenu ce qu'il
demandait, se couvrit le visage, vint à l’endroit où combattaient les chrétiens,
et il les affermissait au milieu de leurs tourments. Alors un des juges le
frappa. au visage, et Christophe se découvrant la figure : « Si je n'étais
chrétien, dit-il, je me vengerais aussitôt de cette injure. » Puis il ficha son
bâton, en terre en priant le Seigneur de le faire reverdir pour convertir le
peuple. Or, comme cela se fit à l’instant, huit mille hommes devinrent croyants.
Le roi envoya alors deux cents soldats avec ordre d'amener Christophe par devant
lui; mais l’avant trouvé en oraison ils craignirent de lui signifier cet ordre;
le roi envoya encore un pareil nombre d'hommes, qui, eux aussi, se mirent à
prier avec Christophe. Il se leva et leur dit : « Qui cherchez-vous? » Quand ils
eurent vu son visage; ils dirent : « Le roi nous a envoyés pour te garrotter et
t'amener à lui.» Christophe leur dit : « Si je voulais, vous ne pourriez. me
conduire ni garrotté, ni libre. » Ils lui dirent : « Alors si tu ne veux pas, va
librement partout: ou bon te semblera, et nous dirons au roi que nous ne t'avons
pas trouvé. » « Non, il n'en sera pas ainsi, dit-il; j'irai avec vous.» Alors il
les convertit à la foi, se fit lier par eux les mains derrière le dos, et
conduire au roi en cet état. A sa vue, le roi fut effrayé et tomba à l’instant
de son siège. Relevée ensuite par ses serviteurs, il lui demanda son nom et sa
patrie. Christophe lui répondit : « Avant mon baptême, je m’appelais Réprouvé,
mais aujourd'hui je me nomme Christophe. »
Le roi lui dit : « Tu t'es donné un, sot nom, en prenant celui du Christ
crucifié, qui ne s'est fait aucun bien, et qui ne pourra t'en faire. Maintenant
donc, méchant Chananéen, pourquoi ne sacrifies-tu pas à nos dieux? » Christophe
lui dit : « C'est à bon droit que tu t'appelles Dagnus *, parce que tu es la
mort du monde, l’associé du diable; et tes dieux sont l’ouvrage de la main des
hommes. Le roi lui dit : « Tu as été élevé au. milieu des bêtes féroces; tu ne
peux donc proférer que paroles sauvages et choses inconnues des hommes. Or,
maintenant, si tu veux sacrifier, tu obtiendras de moi de grands honneurs,
sinon, tu périras dans les supplices. »
* Damné ou danger ? ou plutôt dague, poignard ?
Et comme le saint ne voulut pas sacrifier, Dagnus le fit mettre en prison; quant
aux soldats qui avaient été envoyés à Christophe, il les fit décapiter pour le
nom de J.-C. Ensuite il fit renfermer avec Christophe dans la prison deux filles
très belles, dont l’une s'appelait Nicée et l’autre Aquilinie, leur promettant
de grandes récompenses, si elles induisaient Christophe à pécher avec elles. A
cette vue, Christophe se mit tout de suite en prière. Mais comme ces filles le
tourmentaient par leurs caresses: et leurs embrassements, il se leva et leur,
dit : « Que prétendez-vous et pour quel motif avez-vous été introduites ici? ».
Alors elles furent effrayées de l’éclat de son visage et dirent : «Ayez pitié de
nous, saint homme, afin que nous puissions croire au Dieu que vous prêchez. » Le
roi, informé de cela, se fit amener ces femmes et leur dit : « Vous avez donc
aussi été séduites. Je jure par les dieux que si vous ne sacrifiez, vous périrez
de malemort. » Elles répondirent : « Si tu veux que nous sacrifiions, commande
qu'on nettoie les places et que tout le monde s'assemble au temple. » Quand cela
fut fait, et qu'elles furent entrées dans le temple, elles dénouèrent leurs
ceintures, les mirent au cou des idoles qu'elles firent tomber et qu'elles
brisèrent; puis elles dirent aux assistants :
« Allez appeler des médecins pour guérir vos dieux. » Alors par l’ordre du roi,
Aquilinie est pendue; puis on attacha à ses pieds une pierre énorme qui disloqua
tous ses membres. Quand elle eut rendu son âme au Seigneur, Nicée, sa sœur, fut
jetée dans le feu ; mais comme elle en sortit saine et sauve, elle fut tout
aussitôt après décapitée.
Après quoi sauve, est amené en présence du roi qui le fait fouetter avec des
verges de fer; un casque de fer rougi au feu est mis sur sa tête; le roi fait
préparer un banc en fer où il ordonne de lier Christophe et sous lequel il fait
allumer du feu qu'on alimente avec de la poix. Mais le banc fond comme la cire,
et le saint reste sain et sauf. Ensuite le roi le fait lier à un poteau et
commande à quatre cents soldats de le percer de flèches : mais toutes les
flèches restaient suspendues en l’air, et aucune ne put le toucher. Or, le roi,
pensant qu'il avait été tué par les archers, se mit à l’insulter ; tout à coup
une flèche se détache de l’air, vient retourner sur le roi qu'elle frappe à
l’œil, et qu'elle aveugle. Christophe lui dit : « C'est demain que je dois
consommer mon sacrifice; tu feras donc, tyran, de la boue avec mon sang; tu t'en
frotteras l’œil et tu seras guéri. » Par ordre du roi on le mène au lieu où il
devait être décapité; et quand il eut fait sa prière, on lui trancha la tête. Le
roi prit un peu de son sang, et le mettant sur son œil, il dit : « Au nom de
Dieu et de saint Christophe. » Et il fut guéri à l’instant. Alors le roi crut,
et porta un édit par lequel quiconque blasphémerait Dieu et saint Christophe
serait aussitôt puni par le glaive.
— Saint Ambroise parle ainsi de ce martyr dans sa préface : « Vous avez élevé,
Seigneur, saint Christophe, à un tel degré de vertu, et vous avez, donné une
telle grâce à sa parole, que par lui vous avez arraché à l'erreur de la
gentilité pour les amener à la croyance chrétienne, quarante-huit mille hommes.
Nicée et Aquilinie qui depuis longtemps se livraient publiquement à la
prostitution, il les porta, à prendre des habitudes de chasteté, et leur
enseigna à recevoir la couronne. Bien que lié sur un banc de fer, au milieu d'un
bûcher ardent, il ne redouta pas d'être brûlé par ce feu, et pendant une journée
entière, il ne put être percé par les flèches de toute une soldatesque. Il y a
plus, une de ces flèches crève l’œil d'un des bourreaux, et le sang du
bienheureux martyr mêlé à la terre lui rend la vue et en enlevant l’aveuglement
du corps, éclaire son esprit car il obtint sa grâce auprès de vous et il vous a
prié avec supplication d'éloigner les maladies et les infirmités*. »
* Ces derniers mots nous expliquent le motif pour lequel saint Christophe est
représenté avec des proportions gigantesques principalement aux portails des
églises. On se croyait à l’abri des maladies et des infirmités dès lors qu'on
avait vu la statue du saint, de là ces vers :
Christophore sancte, virtutes saut tibi tantae,
Qui te mane vident, nocturno tempore rident.
Christophore sancte, speciem qui eumque tuetur,
Ista nempe die non morte mala morietur.
Christophorum videas, postea tutus eas.
LES SEPT DORMANTS **
Les sept dormants étaient originaires d'Ephèse. L'empereur Dèce qui persécutait,
les chrétiens, étant
venu en cette ville, fit construire des temples dans l’enceinte
de cette cité, afin que tous se réunissent à lui
pour sacrifier aux idoles. Or, il avait ordonné qu'on
cherchât tous les chrétiens ; et quand ils avaient
été pris, il les forçait à sacrifier
où à mourir ; on éprouva donc
généralement une si grande crainte des supplices que
l’ami reniait son ami, le père son fils, et le fils son
père.
Alors se trouvaient dans cette ville sept chrétiens, qui furent saisis d'une
grande douleur quand ils virent ce qui se passait. C'étaient Maximien, Malchus,
Marcien, Denys, Jean, Sérapion et Constantin. Comme ils étaient les premiers
officiers du palais, et qu'ils méprisaient les sacrifices offerts aux idoles,
ils restaient cachés dans leur maison, se livrant aux jeûnes et aux oraisons.
Accusés et traduits devant Dèce; puis convaincus d'être chrétiens, on leur donna
le temps de revenir à résipiscence et ils furent relâchés, jusqu'au retour de
l’empereur. Mais dans cet intervalle, ils distribuèrent leur patrimoine entre
les pauvres, et prirent la résolution de se retirer sur le mont Célion, où ils
se décidèrent à rester cachés.
Pendant longtemps, l’un d'eux se procurait ce qui leur était nécessaire, et
chaque fois qu'il entrait dans la ville, il se déguisait en mendiant. Or, quand
Dèce fut revenu dans Ephèse, il ordonna de les chercher pour les obliger à
sacrifier. Malchus, qui les servait, revint effrayé trouver ses compagnons et
leur faire part de la fureur de l’empereur. Ils furent saisis de crainte; alors
Malchus leur présenta les pains qu'il avait apportés, afin que, fortifiés par la
nourriture, ils en devinssent plus braves pour le combat.
** S. Grégoire de Tours, De gloria martyr., l. I, c. XCV ; Paul diacre, l. t, c.
III ; Nicéphore, Cal. 1. XIV, c. XLV, rapportent la légende des Sept Donnants
qu'analyse J. de Voragine.
Après leur repas du soir, ils s'assirent et s'entretinrent avec tristesse et
larmes, et à l’instant, par la volonté de Dieu, ils s'endormirent. Quand vint le
matin, on les chercha et on ne put les trouver, Or, Dèce était désolé d'avoir
perdu de pareils jeunes gens; on les accusa de s'être cachés jusqu'alors sur le
mont Célion, et de persister dans leur résolution . On ajouta qu'ils avaient
donné leurs biens aux pauvres. Dèce ordonna donc de faire comparaître leurs
parents qu'il menaça de mort, s'ils ne déclaraient tout ce qui était venu à leur
connaissance au sujet des absents. Leurs parents les accusèrent comme les autres
et se plaignirent de ce qu'ils avaient distribué leurs richesses aux pauvres:
Alors Dèce réfléchit à la conduite. qu'il tiendrait à leur égard, et par
l’inspiration; de Dieu, il fit boucher avec des pierres l’entrée de la caverne
afin qu'y étant renfermés, ils y mourussent de faim et de misère. On exécuta ses
ordres et deux chrétiens, Théodore et Rufin, écrivirent la relation de leur
martyre qu'ils placèrent avec précaution entre les pierres.
Or, quand Dèce, et toute la génération qui existait alors eut disparu, trois
cent soixante-douze ans après, la trentième année de l’empire de Théodose, se
propagea l’hérésie de ceux qui niaient la résurrection des morts. Théodose, qui
était un empereur très chrétien, fut rempli de tristesse de voir la foi
indignement attaquée. Il se revêtit d'un cilice; et s'étant retiré dans
l’intérieur de son palais, il pleurait tous les jours Dieu, qui vit cela dans sa
miséricorde, voulut consoler ces affligés et affermir l’espérance de la
résurrection des morts ; il ouvrit les trésors de sa tendresse et ressuscita les
sept martyrs, comme il suit.
Il inspira à un citoyen d'Ephèse l’idée de
faire construire sur le mont Célion des étables pour les
bergers. Les maçons ayant ouvert la grotte, les saints se
levèrent et se saluèrent, dans la pensée qu'ils
n'avaient dormi qu'une nuit ; puis se rappelant leur tristesse de la
veille, ils demandèrent à Malchus, qui les
approvisionnait, ce que Dèce avait décrété
à leur égard. Il répondit : « Comme je vous
l’ai dit hier soir, on nous a cherchés pour nous
contraindre à sacrifier aux idoles : voilà les
pensées de l’empereur par rapport à nous.»
Maximien répondit : « Et Dieu sait que nous ne
sacrifierons pas. » Après avoir encouragé ses
compagnons, il dit à Malchus de descendre à la ville pour
acheter du pain, en lui recommandant d'en prendre plus qu'il n'avait
fait la veille, et de leur communiquer à son retour les
ordonnances de l’empereur.
Malchus prit cinq sols, sortit de la caverne. En voyant les pierres il fut
étonné ; mais comme il pensait à autre chose, l’idée des pierres fit peu
d'impression sur lui. Alors qu'il arrivait, non sans une certaine appréhension,
à la porte de la ville, il fut singulièrement surpris de la voir surmontée du
signe de la croix ; de là il alla à une autre porte. Quand il vit le même signe,
il fut très étonné de voir une croix au-dessus de toutes les portes, et de
trouver la ville changée; il se signa, et revint à la première porte en pensant
qu'il rêvait. Enfin il se rassure, se cache le visage et pénètre dans la ville.
Comme il entrait chez les marchands de pain, il entendit qu'on parlait de il fut
stupéfait : « Qu'est ceci, pensait-il ? hier personne n'osait prononcer le nom
de J.-C., et aujourd'hui ils se confessent tous chrétiens? Je crois que ce n'est
pas là la ville d'Ephèse : d'ailleurs elle est autrement bâtie ; c'est une autre
ville, mais je ne sais laquelle. » Alors il prit des informations : on lui
répondit que c'était Ephèse. Se croyant le jouet d'une erreur, il songea à venir
retrouver ses compagnons. Cependant il entra chez ceux qui vendaient du pain, et
ayant donné son argent, les marchands étonnés se disaient l’un à l’autre que ce
jeune homme avait trouvé un vieux trésor. Or, Malchus, en les voyant se parler
en particulier, pensait qu'ils voulaient le mener à l’empereur, et, dans son
effroi, il les pria de le laisser aller et de garder les pains et les pièces
d'argent. Mais les boulangers le retinrent et lui dirent : « D'où es-tu ?
puisque tu as trouvé des trésors des anciens empereurs; indique-les-nous; nous
partagerons avec toi et nous te cacherons, car autrement tu ne peux t'en
retirer.» Malchus ne savait quoi leur répondre, tant il avait peur. Alors les
marchands, voyant qu'il se taisait, lui jetèrent une corde au cou, le traînèrent
par les rues jusqu' au milieu de la ville. C'était une rumeur générale qu'un
jeune homme avait trouvé des trésors. Tout le monde s'assemblait autour de lui,
et le regardait avec admiration.
Malchus voulait faire comprendre qu'il n'avait rien trouvé. Il examinait tout le
monde et personne ne pouvait le connaître ; il regardait au milieu: de la foule
pour distinguer quelqu'un de ses parents (il les croyait vraiment encore en
vie), et ne trouvant personne, il restait comme un hébété au milieu du peuple de
la ville. Le fait vint aux oreilles de saint Martin, évêque; et du proconsul
Antipater, nouvellement arrivé dans la ville
Ils commandèrent aux citoyens de leur mener ce jeune homme avec précaution et
d'apporter en même temps son argent. Pendant que les officiers le conduisaient à
l’église, il pensait qu'on le menait à l’empereur. L'évêque donc et l’empereur,
surpris de voir cet argent; lui demandèrent où il avait trouvé un trésor,
inconnu. Il répondit qu'il n'avait rien trouvé, mais qu'il avait en ces deniers
dans la bourse de ses parents. On lui demanda alors de quelle ville il était. Il
répondit : « Je sais bien que je suis de cette ville, si tant est que cette
ville soit Ephèse. » Le proconsul dit : « Fais venir tes parents, afin qu'ils
répondent pour toi. » Quand il eut cité leurs noms, personne ne les connaissant,
on lui dit qu'il mentait pour pouvoir échapper, n'importe de quelle manière. «
Comment te croire, dit le proconsul? tu prétends que cet argent vient de tes
parents, et l’inscription a plus de 377 ans ; elle date des premiers temps de
l’empereur Dèce, et ces pièces ne sont pas du tout pareilles à celles qui ont
cours chez nous. Et comment tes parents vivaient-ils à cette époque, quand tu es
si jeune? Tu veux donc tromper les savants et les vieillards d'Ephèse ? Eh bien
! je vais te livrer à la rigueur des lois, jusqu'à ce, que tu fasses l’aveu de
ta découverte. »
Alors Malchus se jeta à leurs pieds en disant : « Pour Dieu, seigneurs,
dites-moi ce que je vous demande, et je vous dirai ce qui est dans mon cœur.
L'empereur Dèce, qui se trouvait dans cette ville, ou est-il à présent?»
L'évêque lui répondit : « Mon fils, il n'y a plus aujourd'hui ici-bas d'empereur
qui s'appelle Dèce; il y a longtemps qu'il l’était.»
Mais Malchus dit : « C'est pour cela, seigneur, que je suis bien étonné et que
personne ne. me croit : or, suivez-moi, et je vous montrerai mes compagnons qui
sont au mont Célion, et vous les croirez. Ce que je sais, c'est que nous avons
fui quand Dèce s'est présenté ici ; et, hier soir, j'ai vu entrer Dèce dans
cette ville, si tant est que ce soit Ephèse. » Alors l’évêque ayant réfléchi,
dit au proconsul : « C'est une vision que Dieu veut montrer par le ministère de
ce jeune homme. » Ils le suivirent donc avec une grande multitude de citoyens.
Malchus pénétra le premier dans le lieu où étaient, ses compagnons : l’évêque,
qui entra après lui, trouva entre les pierres la relation scellée de deux sceaux
d'argent. Il assembla le peuple, la lut, à l’admiration de tous ceux qui
l’entendirent; et en voyant les saints de Dieu assis dans la caverne avec un
visage qui avait la fraîcheur des roses, ils se prosternèrent en glorifiant
Dieu. Aussitôt l’évêque et le proconsul envoyèrent prier l’empereur de venir de
suite voir les miracles qui venaient de s'opérer. Aussitôt l’empereur quitta le
sac qu'il portait, se leva et vint de Constantinople à Ephèse en rendant gloire
à Dieu. On alla au-devant de lui et on l’accompagna à la grotte.
Les saints n'eurent pas plutôt vu l’empereur que leur visage brilla,, comme le
soleil; ensuite l’empereur entra, se prosterna devant eux en glorifiant Dieu, se
leva, les embrassa et pleura sur chacun d'eux en disant : « Je vous vois, comme
si je voyais le Seigneur ressuscitant Lazare. » Alors saint Maximien lui dit : «
Croyez-nous ; c'est pour vous que Dieu nous a ressuscités avant le jour de la
grande résurrection, afin que vous croyiez indubitablement à la résurrection
certaine des morts; car nous sommes vraiment ressuscités et nous vivons : or, de
même que l’enfant dans le sein de sa mère vit sans ressentir de lésion, de même,
nous aussi , nous avons été vivants, reposant, dormant et n'éprouvant pas de
sensations. »
Quand il eut dit ces mots, les sept hommes inclinèrent la tête sur la terre,
s'endormirent et rendirent l’esprit selon l’ordre de Dieu. Alors l’empereur se
leva, se jeta sur eux avec larmes et les embrassa. Il ordonna ensuite de faire
des cercueils d'or pour les renfermer; mais cette nuit-là même, ils lui
apparurent et lui dirent que jusqu'alors ils avaient reposé sur la terre et
qu'ils étaient ressuscités de dessus la terre, qu'il les y fallait laisser,
jusqu'à ce que le Seigneur les ressuscitât la seconde fois. L'empereur ordonna
donc qu'on ornât ce lieu. de pierres dorées, et que tous les évêques: qui
confessaient la résurrection fussent absous.
Qu'ils aient dormi 377 ans, comme on le dit, la chose peut être douteuse,
puisqu'ils ressuscitèrent l’an du Seigneur 418. Or, Dèce régna seulement un an
et trois mois, en l’an 252; ainsi, ils ne dormirent que cent quatre-vingt-seize
ans:
SAINTS NAZAIRE ET CELSE
Nazaire vient de Nazaréen qui signifie consacré, pur; séparé, fleuri, ou
gardant. Dans l’homme, on trouve cinq facultés : la pensée, l’affection,
l’intention, l’action et la parole. Or, la pensée doit être sainte, l’affection
pure, l’intention droite, l’action juste, la parole modérée. Toutes ces qualités
se sont rencontrées dans le bienheureux saint Nazaire ; sa pensée fut sainte, de
là il est appelé consacré; son affection pure, et il est appelé pur ; son
intention droite, de là le nom de séparé; car l’intention détermine les œuvres.
Avec un œil simple et pur tout le corps est éclairé, et avec un œil mauvais et
obscurci tout le corps est ténébreux. Ses actions furent justes, c'est pour cela
qu'il est nommé fleuri, car le juste fleurira comme le lys; sa parole fut
modérée, de là le nom de gardant, parce qu'il garda ses voies afin de ne point
pécher par la langue.
Celse, excelsus, élevé, parce qu'il s'éleva au-dessus de lui-même; par la force
de son courage il s'éleva au-dessus de la faiblesse de son jeune âge. On dit que
saint Ambroise trouva la vie et la relation du martyre de ces deux saints dans
le livre des saints Gervais et Protais; maison lit dans quelques ouvrages qu'un
philosophe plein de dévotion à saint Nazaire a écrit son martyre que Cératius
plaça à leur chevet en ensevelissant les corps de ces saints *.
Nazaire était fils d'un personnage très illustre, mais
juif nommé Africanus et de la bienheureuse Perpétue,
femme très chrétienne et d'une famille des plus
distinguées de Rome. Elle avait été
baptisée par l’apôtre saint Pierre. A
l’âge de neuf ans, Nazaire était fort
étonné de voir son père et sa mère apporter
tant de divergence dans leurs pratiques religieuses ; puisque sa
mère suivait la loi du baptême et son père la loi
du sabbat. Il balançait beaucoup sur le parti auquel il se
rattacherait, car l’un et l’autre de ses parents
s'efforçaient de l’attirer à sa croyance. Enfin
Dieu permit qu'il marchât sur les traces de sa mère, et il
reçut le saint baptême du bienheureux Lin, pape.
* Bréviaire romain.
Son père, en ayant été instruit, tenta de le détourner de sa sainte résolution,
en lui exposant, l’un après l’autre, les différents tourments qu'on infligeait
aux chrétiens. Quant au fait de son baptême qu'on dit, lui avoir été conféré par
le pape saint Lin, l’on veut dire sans doute que celui-ci devait être pape plus
tard, car il ne l’était pas encore. Puisque, comme, il sera facile de s'en
convaincre par la suite, saint Nazaire vécut nombre d'années après son baptême
et fut martyrisé par Néron qui fit crucifier saint Pierre, la dernière année de
son règne ; or, saint Lin fut pape après la mort de saint Pierre.
Au lieu de céder aux instances de son père, Nazaire prêchait J.-C. avec la plus
grande constance; alors ses parents, qui craignaient beaucoup qu'il ne fût tué,
obtinrent par leurs prières qu'il sortirait de la ville de Rome; il prit donc
sept sommiers chargés des richesses de ses parents, parcourut les villes
d'Italie et donna tout aux pauvres. Dix ans après son départ, il vint à
Plaisance et de là à Milan où il trouva détenus en prison saint Gervais et saint
Protais. Or, quand on apprit que Nazaire encourageait ces martyrs, on le traîna
aussitôt au préfet et comme il persistait à confesser J.-C., il fut battu de
verges et chassé de la ville. Tandis qu'il allait d'un lieu à un autre, sa mère,
qui était morte, lui apparut et après l’avoir encouragé, elle l’avertit de se
diriger, vers les Gaules: Quand il arriva à une ville de la Gaule nommée
Gemellus *, il y convertit beaucoup de monde; et une dame lui offrit son fils
nommé. Celse qui, était un charmant enfant, avec prière de le baptiser et de
l’emmener avec lui.
* Genève.
Quand le préfet des Gaules apprit cela, il le fit prendre avec Celse ; on lui
lia les mains derrière le dos; on lui attacha une chaîne au cou et on le jeta en
prison afin que le lendemain il fût tourmenté dans les supplices. Mais la femme
du préfet envoya dire à son mari que c'était une injustice de condamner à mort
des innocents ; et qu'il ne fallait pas se charger de la vengeance des dieux
tout-puissants. Le président se rendit à ces paroles; il renvoya les saints
absous, en leur recommandant expressément de ne pas prêcher dans la ville.
Nazaire vint donc à Trèves où le premier il annonça J.-C. Après y avoir converti
beaucoup de personnes à la foi, il s'y bâtit une église. Corneille, vicaire de
Néron .instruit de cela, le manda à cet empereur qui envoya cent hommes pour le
prendre. Ils le trouvèrent à côté de l’oratoire qu'il s'était construit, lui
lièrent les mains et lui dirent : « Le grand Néron t'appelle. » Nazaire leur
répondit. « Un roi inconvenant a des soldats inconvenants ; car à votre arrivée
pourquoi ne m’avez-vous pas dit honnêtement : Néron t'appelle ? je serais venu.
» Ils le conduisirent donc enchaîné à Néron. Quant au petit Celse qui pleurait,
ils lui donnaient des soufflets pour le forcer de suivre. Néron, les ayant vus,
les fit mettre en prison, jusqu'à ce qu'il eût réfléchi sur la manière de les
faire périr.
Dans cet intervalle, une fois que Néron avait envoyé des chasseurs pour prendre
des bêtes sauvages, une troupe de ces animaux entra subitement dans le verger de
ce prince, où elle blessa beaucoup de personnes et en tua nombre d'autres, au
point que Néron effrayé prit la fuite et rentra dans son palais, après, s'être
fait une blessure au pied. La douleur, le retint de longues journées couché ;
enfin il se souvint de Nazaire et de Celse ; il pensa que les dieux étaient
irrités contre lui pour avoir laissé vivre si longtemps ces prisonniers. Par
l’ordre donc de l’empereur, des; soldats firent sortir Nazaire de la prison, en
le chassant à coups de pied, et Celse en le frappant; et ils les amenèrent
devant l’empereur. Néron, voyant la figure de Nazaire brillante comme le soleil,
su crut le jouet d'une illusion et lui- ordonna de cesser ses sortilèges, puis
de sacrifier aux dieux. Nazaire ayant été conduit au temple, pria tout le inonde
de se retirer, et pendant qu'il y faisait sa prière, toutes les idoles furent
brisées.
A cette nouvelle, Néron ordonna de le précipiter dans la mer, avec ordre de le
reprendre, s'il parvenait à s'échapper, de le faire mourir ensuite dans les
flammes et de jeter ses cendrés dans la mer. Nazaire donc et le jeune Celse sont
embarqués sur un navire, et quand ils eurent atteint la haute mer, ils furent
précipités dans les flots. Mais aussitôt il s'éleva autour du bâtiment une
tempête extraordinaire, quand le plus grand calme régnait autour des saints. Les
matelots craignaient de périr et se repentaient des méchancetés qu'ils avaient
commises contre les martyrs, mais voici que Nazaire : avec le petit Celse leur
apparaît marchant d'un air gai sur les eaux, et monte sur le navire (Les
matelots croyaient déjà en Dieu.) Nazaire par une prière calma les flots, et
vint de là avec eux débarquer auprès de la ville de Gênes éloignée de six cents
pas.
Après y avoir, prêché longtemps, il vint enfin
à Milan où il avait laissé saint Gervais et saint
Prôtais. Lorsque le préfet Anolinus l’eut appris, il
l’envoya en exil et Celse resta dans la maison d'une dame. Quant
à Nazaire il revint à Rome où il trouva son
père déjà parvenu à la vieillesse et
chrétien. Il lui demanda comment il avait été
converti. Son père lui dit que saint Pierre, apôtre, lui
était apparu et lui avait donné le conseil de suivre sa
femme et son fils qui l’avaient précédé dans
la foi de J,-C. Ensuite Nazaire, après avoir
éprouvé de mauvais traitements, à Milan,
d'où il avait été envoyé à Rome, est
forcé par les prêtres des idoles de revenir et il y fut
traduit devant le président avec l’enfant. On le conduisit
hors de la porte de Rome dans un lieu appelé les Trois Murs, et
il fut décapité avec le jeune Celse.
Les chrétiens enlevèrent leurs corps et les placèrent dans leurs jardins; mais
cette nuit-là, même, les martyrs apparurent à un saint homme nommé Cératius et
lui recommandèrent d'ensevelir leurs corps dans un endroit retiré de sa maison,
par rapport. à l’empereur. Cératius leur dit : « Je vous en prie, mes seigneurs,
guérissez auparavant ma fille paralytique. » Et comme elle fut guérie à
l’instant, il prit leurs corps et les ensevelit comme ils le lui avaient
recommandé. Longtemps après le Seigneur révéla à saint Ambroise ou se
trouvaient. leurs restes. Celui-ci laissa Celse où il était. Le corps de Nazaire
fut trouvé avec son sang frais comme s'il venait d'être enseveli, et répandant,
une merveilleuse odeur ; il était entier, sans corruption, avec ses cheveux et
sa barbe. Il en fit la translation à l’église des apôtres et l’ensevelit avec
honneur. Dans la suite il fit aussi l’élévation de saint Celse qu'il plaça dans
la même église. Ils souffrirent sous Néron, qui commença, à régner vers l’an du
Seigneur 57.
Au sujet de ce martyr, voici ce que saint Ambroise dit dans la Préface : « Le
saint martyr Nazaire, illustre par le sang généreux qu'il a répandu, a mérité de
monter au royaume du ciel. En souffrant tout ce que les tourments ont de plus
cruel, il surmontait la ragé des tyrans par sa constance et il ne céda jamais
devant les menaces des persécuteurs, car il avait pour le soutenir au milieu de
ses combats N.-S. J-C. qui combattait avec lui. Alors il est conduit au temple
pour immoler aux idoles profanes; mais fort du secours divin, il est à peine
entré, que ces simulacres sont réduits par lui en poussière. Pour ce fait, il
est conduit au milieu de la mer, et, soutenu par les anges, il marche à pied sec
sur les flots. O heureux et noble :combattant du Seigneur qui en attaquant le
prince du monde a rendu une multitude innombrable de peuple participante de la
vie éternelle ! O grand et ineffable mystère, qu'il y ait plus de joie dans
l’Église de ce qu'ils ont mérité le salut, qu'il n'y a d'allégresse dans le
monde pour les avoir punis! O bienheureuse mère qui tire de la gloire des
tourments de ses enfants qu'elle conduit au tombeau sans pleurs et sans
gémissements, et sans cesser de célébrer leurs louanges quand ils sont passés
aux royaumes célestes! O témoin merveilleux, resplendissant d'un éclat céleste,
dont les vertus répandent une odeur plus pénétrante et plus suave que les
aromates de Saba ! »
— Saint Ambroise, lors de l’invention de ce saint, le proposa comme patron, et
médecin, comme le défenseur de la foi, et le champion des combats sacrés.
Elle était cachée depuis longtemps dans la poussière cette dragme trouvée avec
la lumière que te prête l’assistance merveilleuse du ciel : afin, ô Jésus que
les récompenses que vous accordez à tous vos élus soient manifestées et que
l’œil de l’homme puisse voir les visages des anges.
SAINT FÉLIX, PAPE
Félix fut élu et ordonné pape à la place de
Libère, qui, ne voulant pas approuver
l’hérésie arienne, fut, par. l’ordre de
Constance, fils de Constantin, envoyé en exil, où il
resta trois ans. C'est pour cela que tout le clergé romain
ordonna Félix à sa place, du vouloir et du consentement
de Libère lui-même. Ce Félix, ayant convoqué
un concile, condamna, en présence de quarante-huit
évêques, Constance empereur arien hérétique
et deux prêtres qui le soutenaient. Constance indigné
chassa Félix de son évêché et rappela
Libère à la condition d'être en communion seulement
avec Constantin et les autres que Félix avait condamnés.
Libère, accablé par les ennuis de l’exil,
souscrivit à l’hérésie; et il en
résulta que la persécution augmenta à tel point
que beaucoup de prêtres et de clercs furent tués dans
l’église sans que Libère s'y opposât.
Félix, chassé de son évêché, habitait
dans une terre d'où on l’arracha pour le conduire au
martyre qu'il subit, en ayant la tête tranchée, vers
l’an du Seigneur 340.
SAINT SIMPLICE ET SAINT FAUSTIN
Simplice et Faustin étaient frères ; ils refusèrent de sacrifier, et endurèrent
à Rome beaucoup de tourments sous l’empereur Dioclétien. A la fin on porta
l’arrêt de leur condamnation; ils furent décapités et leurs corps jetés dans le
Tibre mais leur sœur nommée Béatrice retira leurs dépouilles du fleuve et les
ensevelit honorablement. Lucrétius qui était préfet et vicaire de Dioclétien
passait autour de leur domaine, la fit prendre et lui commanda de sacrifier aux
idoles. Sur son refus, Lucrétius la fit étrangler durant la nuit par ses
esclaves. La vierge Lucine enleva son cops et l’ensevelit à côté de ses frères.
Après quoi, le préfet Lucrétius s'empara de leur maison, où au milieu d'un repas
qu'il donnait à ses amis, il se permit d'insulter les martyrs; alors un petit
enfant encore à la mamelle et enveloppé de langes, s'écria, dans les bras de sa
mère qui était présente, de sorte que tout le monde l’entendit : « Écoute,
Lucrétius, tu as tué, tu as usurpé; voici que tu es livré au pouvoir de
l’ennemi. » A l’instant Lucrétius saisi et tremblant est appréhendé par le démon
qui le tourmenta si violemment pendant trois heures qu'il mourut au milieu du
repas. Les assistants témoins de cela se convertirent à la foi : ils racontaient
à tous le martyre de sainte Béatrice qui avait été vengée dans le repas. Or, ils
souffrirent vers l’an du Seigneur 287.
SAINTE MARTHE
[L'interprétation du nomme saincte Marthe. Marthe peut estre dicte ainsi côme
sacrifiant ou amaigrissant: elle sacrifia à Ihùcrist quant elle le hostella : et
luy administra le pain et le vin de quoy luy-mesme sacrifia son sainct corps :
amaigrissant, car elle amaigrit son corps par penitence si dîme il s’ensuit
après] *.
Marthe, qui donna l’hospitalité à J.-C., descendait de race royale et avait pour
père Syrus et pour mère Eucharie. Son père fut gouverneur de Syrie et de
beaucoup de pays, situés le long de la mer. Marthe possédait avec sa sœur, et
du chef de sa mère, trois châteaux, savoir Magdalon, Béthanie et une partie de
la ville de Jérusalem. On ne trouve nulle part. qu'elle se soit mariée, ni
qu'elle ait eu commerce avec aucun homme. Or, cette noble hôtelière servait le
Seigneur et voulait que sa sœur le servît aussi; car il lui semblait que ce
n'était pas même trop du monde tout entier pour le service d'un hôte si grand.
Après l’ascension du Seigneur, quand les apôtres se furent dispersés, elle et
son frère Lazare, sa sœur Marie-Magdeleine, ainsi que saint Maximin qui les
avait baptisés et auquel elles avaient été confiées par l’Esprit-Saint, avec
beaucoup d'autres encore, furent mis par les infidèles sur un navire dont on-
enleva les rames, les voiles et les gouvernails, ainsi que toute espèce
d'aliment. Sous la direction de Dieu, ils arrivèrent
* Consulter les Monuments de l’apostolat de sainte Madeleine et de sainte Marthe
, par M. Faillon et le Bréviaire romain.
à Marseille. De là ils allèrent au territoire d'Aix où ils convertirent tout le
peuple à la foi. Or, sainte Marthe était très éloquente et gracieuse pour tous.
Il y avait, à cette époque;- sur les rives du Rhône, dans un bois entre Arles et
Avignon, un dragon, moitié animal, moitié poisson, plus épais qu'un bœuf, plus
long qu'un cheval, avec des dents semblables à des épées et grosses comme des
cornes, qui était armé de chaque côté de deux boucliers; il se cachait dans le
fleuve d'où il ôtait la vie à tous les passants et submergeait les navires. Or,
il était venu par mer de la Galatic d'Asie, avait été engendré par Léviathan,
serpent très féroce qui' vit dans. l’eau, et d'un animal nommé Onachum, qui naît
dans la Galatie : contre ceux qui le poursuivent, il jette, à la distance d'un
arpent, sa fiente comme un dard et tout ce qu'il touche, il le brille comme si
c'était du feu. A la prière des peuples, Marthe alla dans le bois et l’y trouva
mangeant un homme. Elle jeta sur lui de l’eau bénite et lui montra une croix. A
l’instant le monstre dompté resta tranquille comme un agneau. Sainte Marthe le
lia avec sa ceinture et incontinent il fut tué par le peuple à coups de lames et
de pierres. Or, les habitants du pays appelaient ce dragon Tarasque et en
souvenir de cet évènement ce lieu s'appelle encore Tarascon,au lieu de Nerluc,
qui signifie lieu noir, parce qu'il se trouvait là des bois sombres et couverts.
Ce fut en cet endroit que sainte Marthe, avec l’autorisation de son maître
Maximin et de sa sœur, se fixa désormais et se livra sans relâche à la prière
et aux jeunes. Plus tard après avoir rassemblé un grand nombre de sœurs, elle
bâtit une basilique en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie. Elle y mena
une vie assez dure, s'abstenant d'aliments gras, d'œufs, de fromage et de vin,
ne mangeant qu'une fois par jour. Cent fois le jour et autant de fois la nuit,
elle fléchissait les genoux.
Elle prêchait un jour auprès d'Avignon, entré la
ville et le fleuve du Rhône, et un jeune homme se trouvait de
l’autre côté du fleuve, jaloux d'entendre ses
paroles, mais dépourvu de barque pour passer, il se
dépouilla de ses vêtements et se jeta à la nage ;
tout à coup il est emporté par la force du courant et se
noie aussitôt. Son corps fut à peiné
retrouvé, deux jours après ; on l’apporta aux pieds
de sainte Marthe pour qu'elle le ressuscitât. Elle se prosterna
seule, les bras étendus en forme de croix sur la terre et fit
cette prière : « O Adonay, Seigneur J.-C., qui avez
autrefois ressuscité mon frère Lazare, votre ami, mon
cher hôte, ayez égard à la foi de ceux qui
m’entourent et ressuscitez cet enfant. » Elle, prit, parla
main ce jeune homme qui se leva aussitôt et reçut le saint
baptême. Eusèbe rapporte au VIIe livre de son Histoire
ecclésiastique *, que l’Hémorrhoïsse,
après avoir, été guérie, fit élever
dans sa cour ou son verger, une statue à la ressemblance de
J.-C., avec une robe et sa frange, comme elle l’avait- vu, et
elle avait pour cette tarage une grande vénération. Or,
les herbes croissant aux pieds de la statue et qui n'étaient
bonnes à rien auparavant, dès lors qu'elles atteignaient
à la frange, acquéraient une telle vertu que beaucoup
d'infirmes qui en faisaient usage étaient guéris. Cette
Hémorrhoïsse que le Seigneur guérit; saint Ambroise
dit * que ce fut sainte Marthe, Saint Jérôme de son
côté rapporte, et l’Histoire tripartite confirme**,
que Julien l’apostat fit enlever la statue élevée
par l’Hémorrhoïsse et, y substitua la sienne; mais la
foudre la brisa.
Or, le Seigneur révéla un an d'avance à sainte Marthe le moment de sa mort : et
pendant toute cette année, la fièvre ne la quitta point. Huit jours avant son
trépas, elle entendit les chœurs des anges qui portaient l’âme de sa sœur au
ciel. Elle rassembla de suite `sa communauté de frères et de sœurs : « Mes
compagnons et très doux élèves, leur dit-elle, je vous en prie, réjouissez-vous
avec moi, parce que je vois les chœurs des anges portant en triomphe l’âme de
ma sœur au trône qui lui a été promis. O très belle et bien-aimée sœur ! vis
avec ton maître et mon hôte dans la demeure bienheureuse! » Et aussitôt sainte
Marthe, pressentant sa mort prochaine, avertit ses gens d'allumer des flambeaux
autour d'elle et de veiller jusqu'à son trépas. Au milieu de la nuit qui précéda
le jour de sa mort, ceux qui la veillaient s'étant laissé appesantir par le
sommeil, un vent violent s'éleva et éteignit toutes les lumières, et la sainte
qui vit une foule d'esprits malins, prononça cette prière : « O Dieu, mon père,
mon hôte chéri, mes séducteurs se sont rassemblés pour me dévorer ; ils tiennent
écrites à la main les méchancetés que j'ai commises : mon Dieu, ne vous éloignez
pas de moi, mais venez à mon aide. »
* Il revient sur ce récit dans son commentaire sur saint Luc, mais sans
prétendre que c'est Marthe. - Cf. Nicéphore Callixte, Iib. X, XXX.
* Sermon XLVI.
** Lib. VI, c. XLI.
Et voilà qu'elle vit sa sœur venir à elle; elle
tenait à la main une torche avec laquelle elle alluma les
flambeaux et les lampes : et tandis qu'elles s'appelaient chacune par
leur nom, voici que J.-C. vint et dit : Venez, hôtesse
chérie, et où je suis, vous y serez avec moi. Vous
m’avez reçu dans votre maison, et moi je vous recevrai
dans mon paradis ; ceux qui vous invoqueront, je les exaucerai par
amour pour vous. » L'heure de sa mort approchant, elle se fit
transporter dehors, afin de pouvoir regarder le ciel ; et elle ordonna
qu'on la posât par terre sur de la cendre; ensuite qu'on lui
tînt une croix devant elle : et elle fit cette prière :
« Mon cher hôte, gardez votre pauvre petite servante ; et
comme vous avez daigné demeurer avec moi, recevez-moi de
même dans votre céleste demeure. » Elle se fit
ensuite lire la Passion selon saint Luc, et quand on fut arrivé
à ces mots : « Mon père, je remets mon âme
entre vos mains », elle rendit l’esprit. Le jour suivant
qui était un dimanche, comme on célébrait les
laudes auprès de son: corps, vers l’heure de tierce,
Notre-Seigneur apparut à saint Front qui célébrait
la messe à Périgueux, et qui, après
l’épître, s'était endormi sur sa chaire:
« Mon cher Front, lui dit-il, si vous voulez accomplir ce que
vous avez autrefois promis à notre hôtesse, levez-vous
vite et suivez-moi. »
Saint Front ayant obéi à cet ordre, ils vinrent ensemble
en un instant à Tarascon où ils chantèrent des
psaumes autour du corps de sainte Marthe et firent tout l’office,
les autres leur répondant; ensuite ils placèrent de leurs
mains son corps dans le tombeau. Mais à Périgueux, quand
on eut terminé ce qui était à chanter, le diacre
qui devait lire l’évangile, ayant éveillé
l’évêque en lui demandant la
bénédiction, celui-ci répondit à
moitié endormi : « Mes frères, pourquoi me
réveillez-vous? Notre-Seigneur J.-C. m’a conduit où
était le corps de Marthe, son hôtesse, et nous lui avons
donné la sépulture: envoyez-y vite des messagers pour
nous rapporter notre anneau d'or et nos gants gris que j'ai
ôtés afin de pouvoir ensevelir le corps; je les ai remis
au sacriste et les ai laissés par oubli, car vous m’avez
éveillé si vite! » On envoya donc des messagers qui
trouvèrent tout ainsi que l’évêque avait dit;
ils rapportèrent l’anneau et un seul gant, car le sacriste
retint l’autre comme preuve de ce qui s'était
passé. Saint Front ajouta encore : « Comme nous sortions
de l’église après l’inhumation, un
frère de ce lieu, qui était habile dans les lettres, nous
suivit pour demander au Seigneur de quel nom il l’appellerait. Le
Seigneur ne lui répondit rien, mais il lui montra un livre qu'il
tenait tout ouvert. à la main, dans lequel rien autre chose
n'était écrit que ce verset : « La mémoire
de mon- hôtesse qui a été pleine de justice sera
éternelle; elle n'aura pas à craindre d'entendre des
paroles mauvaises au dernier jour (Ps. III). » Le frère,
qui parcourut chaque feuillet du livre, y trouva ces mots écrits
à chaque page.
Or, comme il s'opérait beaucoup de miracles au tombeau de sainte
Marthe, Clovis, roi des Francs, qui s'était fait chrétien
et qui avait été baptisé par saint Remy, souffrait
d'un grand mal de reins; il vint donc au tombeau de la sainte et y
obtint une entière guérison. C'est pourquoi il dota ce
lieu, auquel il donna une terre d'un espace de trois milles à
prendre autour sur chacune des rives du Rhône, avec les
métairies et les châteaux, en affranchissant le tout. Or,
Manille, sa servante, écrivit sa vie; ensuite elle alla dans
l’Esclavonie où, après avoir prêché
l’évangile, elle mourut en paix dix ans après le
décès de sainte Marthe.
SAINT ABDON ET SAINT SENNEN *
Abdon et Sennen souffrirent le martyre sous l’empereur Dèce, qui, après avoir
soumis la Babylonie avec d'autres provinces, et y avoir trouvé des chrétiens,
les emmena avec lui à la ville de Cordoue où il les fit mourir par différents
supplices. Deux vice-rois, Abdon et Sennen, prirent leurs corps et les
ensevelirent. On les accusa de cette action auprès de Dèce qui les fit
comparaître devant lui. On les chargea de chaînes et on les conduisit à Rome, où
ils comparurent devant l’empereur et devant le Sénat; on leur dit qu'ils avaient
ou à sacrifier et qu'alors ils rentreraient libres dans leurs états, ou à se
voir condamnés à être la pâture des bêtes féroces.
Ils ne manifestèrent que du mépris pour les idoles sur
lesquelles ils crachèrent; après quoi ils furent
traînés à l’amphithéâtre
où on lâcha sur eux deux lions et quatre ours, qui, loin
de toucher ces saints, en furent même les gardiens.
* Bréviaire, romain. Ce récit est conforme aux actes publiés par les
Bollandistes.
On les fit donc mourir par le glaive, après quoi on leur lia les
pieds et on les traîna jusqu'à l’idole du soleil
devant laquelle on les jeta. Au bout de trois jours, le sous-diacre
Quirinus vint les recueillir et les ensevelit dans sa maison. Ils
souffrirent vers l’an du Seigneur 253. Du temps de Constantin,
ces martyrs révélèrent où étaient
leurs corps que les chrétiens transférèrent dans
le cimetière de Pontien. Par leur mérite Dieu y accorde
de nombreux bienfaits au peuple.
SAINT GERMAIN, ÉVÊQUE
Germain vient de germe, et ana, qui veut dire en haut, c'est donc un germe d'en
haut. On trouve en effet trois qualités dans le blé qui germe, savoir une
chaleur naturelle, une humidité nutritive, et un principe de semence. De là
vient que saint Germain est appelé une semence en germe : car il posséda une
chaleur produite par l’ardeur de son amour, une humidité qui développa sa
dévotion, et un principe de semence puisque, par la force de sa prédication, il
engendra beaucoup de monde à la foi et aux bonnes mœurs. Le prêtre Constantin
écrivit sa vie qu'il adressa à saint Cinsurius, évêque d'Auxerre*.
Germain naquit à Auxerre d'une famille des plus nobles. Après de longues études
consacrées aux arts libéraux, il partit pour Rome afin de se former à la science
du droit. Il s'y acquit tant de considération que le Sénat l’envoya dans les
Gaules pour remplir les fonctions de gouverneur de toute la Bourgogne.
* Héricus, moine d'Auxerre, a écrit sa vie en vers et ses miracles en prose.
A Auxerre qu'il affectionnait, il possédait, au milieu de la ville, un pin aux
branches duquel il suspendait; pour qu'on les admirât, les têtes des bêtes
fauves tuées par lui à la chasse. Mais saint Amateur, évêque de cette ville, le
gourmandait souvent de cette vanité, et lui conseillait même de faire abattre
cet arbre dans la crainte de quelque mauvais résultat pour les chrétiens. Or,
Germain n'y voulait absolument pas consentir. Mais un jour qu'il était absent,
saint Amateur fit couper et brûler ce pin.
Quand Germain l’apprit, il oublia les sentiments que lui inspirait la religion
chrétienne et, revint à la ville avec des soldats, dans le dessein de faire
mourir l’évêque: mais celui-ci, qui avait appris par révélation que Germain
devait un jour lui succéder, céda devant sa fureur et gagna Autun. Peu après, il
revint à Auxerre et ayant attiré Germain dans l’église, il le tonsura en lui
prédisant qu'il devait être son successeur. Ce qui eut lieu: car quelque temps
après l’évêque mourut en saint et. le peuple demanda à l’unanimité Germain pour
évêque. Il distribua tous ses biens aux pauvres, traita sa femme comme si elle
eût été sa sœur, et pendant trente ans, il mortifia tellement son corps que
jamais il n'usa de pain de froment, ni de vin, ni d'huile, ni de légumes, ne
mangeant même rien qui fût accommodé avec du sel.
Deux fois l’an cependant, savoir : à Pâques et à Noël, il prenait du vin, encore
il y mêlait tant d'eau qu'il n'y avait plus goût de vin. Il commençait ses repas
en prenant d'abord de la cendre; ensuite il mangeait du pain d'orge. Son jeûne
était continuel, car il ne mangeait jamais . que sur le soir. L'été comme
l’hiver, il avait pour tout vêtement un cilice et une coule. Et quand il ne lui
arrivait pas de donner cet habit à quelqu'un, il le portait jusqu'à ce qu'il fût
tout usé et en lambeaux. Les ornements de son lit, c'était la cendre, un cilice
et un sac : il n'avait pas de coussin pour tenir sa tête plus élevée que les
épaules; mais toujours dans les gémissements, il portait à son cou des reliques
des saints; jamais il ne quittait son vêtement, rarement sa chaussure et sa
ceinture. Tout dans sa conduite était au-dessus des forces d'un homme. Sa vie
fut telle en effet qu'il eût été incroyable de la concevoir salis miracles ;
mais ils furent si nombreux qu'on les croirait imaginés à plaisir, si les
mérites qu'il avait acquis n'avaient précédé ces prodiges.
Un jour qu'il avait reçu l’hospitalité dans un endroit, il fut étonné de voir,
après le souper, apprêter la table, et il demanda pour qui ou préparait un
second repas. Comme on lui disait que c'était pour les bonnes femmes qui
voyagent pendant la nuit, saint Germain prit la résolution de veiller cette
nuit-là; et il vit une foule de démons qui venaient se mettre à table sous 1a
forme d'hommes et de femmes. Il leur défendit de s'en aller, réveilla tous les
membres de la maison et leur demanda s'ils connaissaient ces personnes. On lui
répondit que c'étaient tous les voisins et voisines ; alors en commandant aux
démons de ne pas s'en aller, il envoya au domicile de chacun d'eux; et on les
trouva tous dans leur lit. Saint Germain les conjura ; et ils dirent qu'ils
étaient des démons qui se jouaient ainsi des hommes.
En ce temps-là, florissait le bienheureux saint Loup, évêque de Troyes. Quand
Attila attaquait cette ville, le bienheureux Loup lui demanda de dessus la porte
à haute voix qui il était pour venir fondre ainsi sur eux. « Je suis, lui
répondit-il, Attila, le fléau de Dieu. » L'humble prélat lui répliqua avec
gémissement: « Et moi je suis Loup; hélas! je ravage le troupeau de Dieu et j'ai
besoin d'être frappé par le fléau de Dieu. » Et à l’instant il fit ouvrir les
portes. Mais Dieu aveugla les ennemis qui passèrent d'une porte à l’autre, sans
voir personne et sans faire aucun mal. Le bienheureux Germain prit avec lui
saint Loup et partit pour les îles Britanniques où pullulaient les hérétiques;
et comme ils étaient sur la ruer, une tempête extraordinaire s'éleva; mais à la
prière de saint Germain, il se fit aussitôt un grand calme. Ils furent reçus
avec de grands honneurs par le peuple; leur arrivée avait été annoncée par les
démons que saint Germain avait chassés des obsédés. Après qu'ils eurent
convaincu les hérétiques, ils retournèrent en leur propre pays.
Germain était couché malade dans un endroit, quand soudain un incendie embrasa
toute la bourgade. On le priait de se laisser emporter pour échapper à la
flamme, mais il voulut rester exposé à l’incendie, et le feu, qui consuma tout à
droite et à gauche, ne toucha pas à l’habitation où il se trouvait. Comme il
retournait une seconde fois en Bretagne pour confondre les hérétiques, un de ses
disciples, qui l’avait; suivi en toute hâte, tomba malade à Tonnerre et y
mourut: Saint Germain, revenant sur ses pas, fit ouvrir le sépulcre et demanda
au mort, en l’appelant par son nom, ce qu'il faisait, s'il désirait encore
combattre avec lui.
Celui-ci se leva sur son séant et répondit qu'il goûtait des douceurs infinies
et qu'il ne voulait pas être rappelé désormais sur la terre. D'après le
consentement que lui donna saint Germain de rester dans le repos, il déposa sa
tète et se rendormit de nouveau dans le Seigneur *. Pendant le cours de ses
prédications, le roi de la Bretagne lui refusa l’hospitalité aussi bien qu'à ses
compagnons. Le porcher du roi, qui revenait de faire paître ses bêtes, en
rapportant à sa chaumière des provisions qu'il avait reçues au palais, vit le
bienheureux Germain et ses compagnons accablés de faim et de froid; il les
accueillit avec bonté dans sa maison, et commanda qu'on tuât pour ses hôtes le
seul veau qu'il possédât. Après le souper, saint Germain fit disposer tous les
os du veau sur sa peau et à sa prière le veau se leva tout aussitôt. Le
lendemain, Germain se hâta de se, rendre chez le roi et lui demanda avec force,
pourquoi i1 lui avait refusé l’hospitalité. Le roi grandement saisi ne put lui
répondre ; alors Germain lui dit: « Sors et cède le royaume à meilleur que toi.
» Et par un ordre qu'il reçut de Dieu, Germain fit venir le porcher avec sa
femme et en présence de la multitude étonnée, il le constitua roi; et depuis
lors ce sont les descendants du porcher qui gouvernent la nation des Bretons
* Héricus, moine d'Auxerre, qui a écrit la vie et, les miracles du saint.
** Ibid., c. VIII.
Les Saxons étaient en guerre avec les Bretons et se voyaient inférieurs en
nombre, ils appelèrent alors les saints qui passaient par là; ceux-ci les
instruisirent et tous accoururent à l’envi pour recevoir le baptême. Le jour de
Pâques, transportés par la ferveur de leur foi, ils jettent leurs armes de côté
et se proposent de combattre avec grand courage; les ennemis, à cette nouvelle,
se ruent avec audace contre des gens désarmés; mais Germain, qui se tenait caché
avec les siens, les avertit tous, que quand il crierait lui-même Alleluia, ils
lui répondissent ensemble en poussant le même cri. Et quand ils l’eurent fait,
une terreur tellement grande s'empara des ennemis qui se précipitaient sur eux,
qu'ils jetèrent leurs armes, dans la persuasion que non seulement les montagnes,
mais encore le ciel s'écroulaient sur leur tète; alors ils prirent tous la
fuite*.
Une fois qu'il passait par Autun, il vint au tombeau de saint Cassien, évêque,
auquel il demanda comment il se trouvait. Celui-ci lui répondit de son cercueil
ces mots qui furent entendus de tous les assistants: « Je jouis d'un doux repos,
et j'attends la verne du rédempteur. » Et Germain lui dit: « Reposez encore
longtemps en J.-C., et intercédez pour nous avec ferveur, afin que nous
méritions d'obtenir les joies de la sainte résurrection. »
A son arrivée à Ravenne, il fut reçu avec honneur par l’impératrice Placidie et
par son fils Valentinien. Quand vint l’heure du repas, la reine lui envoya un
magnifique vase d'argent rempli de mets exquis; il le reçut, mais ce fut pour
distribuer les mets à ceux qui l’accompagnaient et pour donner aux pauvres
l’argent du vase qu'il garda par devers lui. Pour tenir lieu de présent, il
envoya à l’impératrice une écuelle de bois dans laquelle était un pain d'orge;
ce qu'elle reçut de bonne grâce et dans la suite elle fit enchâsser cette
écuelle dans de l’argent.
*Ibid.
Une fois encore, l’impératrice l’invita à un dîner que le saint accepta avec
bonté. Or, comme il était exténué par les jeûnes,, la prière et les travaux, il
se fit conduire sur un âne depuis son logement jusqu'au palais : mais pendant le
repas, l’âne de saint Germain mourut. La reine, qui l’apprit, fit offrir à
l’évêque un cheval extrêmement doux. Quand le saint l’eut vu, il dit : « Qu'on
m’amène mon âne, parce que, comme il m’a amené, il me ramènera. » Et allant vers
le cadavre :
« Lève-toi, dit-il, âne, retournons au logis. Aussitôt l’âne se leva, se secoua,
et comme s'il n'avait éprouvé aucun mal, il porta Germain à son hôtellerie. Mais
avant de sortir de Ravenne, Germain prédit qu'il n'avait plus longtemps à rester
sur la terre. Peu de temps après, la fièvre le saisit et le septième jour il
s'endormit dans le Seigneur : son corps fut transporté dans les Gaules, selon
qu'il l’avait demandé à l’impératrice. Il mourut vers l’an du Seigneur 430.
Saint Germain avait promis à saint Eusèbe de consacrer à sa place, quand il
reviendrait, une église que le saint évêque de Verceil avait fondée. Mais quand
il eut appris le trépas du bienheureux Germain, saint Eusèbe fit allumer des
cierges pour consacrer lui-même son église. Or, plus on les allumait, plus ils
s'éteignaient. Eusèbe comprit par là que la dédicace devait être remise à une
autre époque, ou bien qu'elle devait être faite par un autre évêque. Mais
lorsque le corps de saint Germain fut amené à Verceil, et qu'on l’eut fait
entrer dans l’église, à l’instant tous les cierges s'allumèrent par miracle.
Alors saint Eusèbe se souvint de la promesse du bienheureux Germain, et il
comprit qu'il avait exécuté, après sa mort, ce qu'il avait promis de faire étant
en vie. Il ne faut pas croire qu'il soit ici question du grand Eusèbe de Verceil
; celui-ci mourut du temps de l’empereur Valens, et il s'écoula plus de 50 ans
depuis sa mort jusqu'à celle de saint Germain. Ce fut sous un autre Eusèbe,
qu'arriva ce qui vient d'être raconté.
SAINT EUSÈBE
Eusèbe est ainsi appelé de eu, qui veut dire bien et, sebe, qui signifie
éloquence ou poste. Eusèbe s'interprète encore bon culte. En effet il fut rempli
de bonté, en se sanctifiant, d'éloquence en défendant la foi, il resta à son
poste en souffrant le martyre avec constance ; et il rendit à Dieu un bon culte
par le respect qu'il eut pour lui.
Eusèbe, qui conserva sa virginité, :n'était encore que catéchumène quand il fut
baptisé par le pape Eusèbe qui lui donna son nom. A son baptême, on vit les
mains des anges le lever des fonts sacrés. Une dame, qui s'était éprise de sa
beauté, voulut entrer dans sa chambre, mais elle en fut empêchée par les anges
qui le gardaient : alors elle vint le lendemain matin se jeter à ses pieds et
lui demander pardon .
Après avoir été ordonné prêtre, il brilla par une sainteté telle que dans la
solennité de la messe, on voyait les anges qui le servaient. En ce temps-là,
comme l’hérésie d'Arius infectait l’Italie entière de ses poisons, favorisée
qu'elle était par l’empereur Constance, le pape Julien sacra Eusèbe évêque de
Verceil : c'était alors une des principales villes de l’Italie. A cette
nouvelle, les hérétiques firent fermer, toutes les portes de l’église; mais
Eusèbe étant entré dans la ville, se mit à genoux à la porte de l’église
principale dédiée à la bienheureuse Marie, et à l’instant toutes les portes
ouvrirent à sa prière. Il chassa de son siège Maxence, évêque de Milan, qui
était gâté par le poison de l’hérésie, et il établit en sa place Denys, fervent
catholique.
C'est ainsi qu'Eusèbe en Occident et Athanase en Orient purgeaient l’Eglise de
la peste des Ariens. Cet Arius était un prêtre d'Alexandrie : il prétendait que
le Christ était une pure créature : il avançait ce qu'il était, quand il n'était
pas, et qu'il a été fait pour nous, afin que Dieu se servît de lui comme d'un
instrument pour notre création. Alors le grand Constantin fit célébrer le
concile de Nicée où cette erreur fut condamnée. Arius finit, quelque temps
après, d'une mort misérable, car il rendit dans le lieu secret toutes ses
entrailles et ses intestins.* Constance, fils de Constantin, se laissa corrompre
aussi par l’hérésie; c'est pour cela qu'irrité grandement contre Eusèbe, il
convoqua en concile beaucoup d'évêques, et y manda Denys : il adressa mainte et
mainte lettres à Eusèbe qui, sachant que la malice prévaut dans la multitude,
refusa de venir et s'excusa sur son grand âge.
* Ruffin, Hist. Eccl. liv. X; — Vincent de B., liv. XV, c. XII, an 330.
Alors pour lui enlever ce prétexte, l’empereur décida que le concile serait
célébré à Milan. qui était tout proche. Quand il vit que Eusèbe faisait encore
défaut, il ordonna aux Ariens de mettre par écrit leur croyance, il força Denys,
évêque de Milan, et trente-trois autres évêques de souscrire à cette doctrine.
Quand Eusèbe apprit cela, il se décida à quitter sa ville pour venir à Milan et
il prédit qu'il v serait exposé à souffrir beaucoup *.
Comme il était sur le chemin de Milan, il arriva sur le bord d'un fleuve ; une
barque, qui était sur la rive opposée, vint à lui, sur l’ordre qu'il lui, en.
donna ; elle le transporta à l’autre rive, lui et ses compagnons, sans qu'il y
eût aucun timonier. Alors Denys, dont il vient d'être question, alla à sa
rencontre et se jeta à ses pieds pour lui demander pardon. Or, comme Eusèbe ne
se laissait fléchir ni par les menaces ni par les flatteries de l’empereur, il
dit en présence de toute l’assemblée : «Vous avancez que le Fils est inférieur
au Père ; comment se fait-il donc que vous m’avez fait passer après mon fils et
mon disciple? Or, le disciple n'est pas au-dessus du maître ni l’esclave plus
que son seigneur, ni le fils au-dessus du père. » Frappés par cette raison, ils
lai présentèrent l’écrit qu'ils avaient fait et que Denys avait signé. Et il dit
: « Je ne souscrirai pas après mon
* Bréviaire romain.
fils sur lequel je l’emporte en autorité ; mais
brûlez cet écrit, et faites-en un autre que je signerai,
si vous le voulez. » Et ce fut par une inspiration divine que fut
brûlé l’écrit que Denys et, trente-trois
autres évêques avaient signé. Les Ariens
écrivirent donc une autre pièce, et la donnèrent
à Eusèbe et aux autres évêques pour la
signer : mais sur les exhortations d'Eusèbe ils s'y
refusèrent entièrement, et ils se
félicitèrent de ce que la première pièce
qu'ils avaient été forcés de souscrire eût
été totalement brûlée. Constance
irrité abandonna Eusèbe au bon plaisir des Ariens. Alors
ceux-ci le saisirent au milieu des évêques,
l’accablèrent de coups, et le traînèrent sur
les degrés du palais, du haut en bas, et depuis le bas jusqu'en
haut. Quoiqu'il perdît beaucoup de sang de sa tête
meurtrie, il n'en persista pas moins dans ses refus; alors, ils lui
lièrent les mains derrière le dos et le tirèrent
par une corde attachée au cou. Quant à lui, il rendait
grâces à Dieu, et disant qu'il était prêt
à mourir pour confesser la foi catholique. Alors Constance fit
conduire en exil le pape Libère, Denys, Paulin et tous les
autres évêques qui avaient été
entraînés par l’exemple d'Eusèbe. Scylopolis,
ville de la Palestine, fut le lieu où les Ariens menèrent
Eusèbe : ils le renfermèrent dans une pièce si
étroite qu'elle était plus courte que. sa taille, et.
plus- resserrée que son corps, en. sorte qu'il était
courbé au point de ne pouvoir ni étendre les pieds, ni se
tourner d'un côte ou d'un autre. Sa tête restait
baissée; et il pouvait seulement remuer les épaules et
les bras.
Mais Constance étant mort, Julien, son successeur,
désirant plaire à tout le monde, fit rappeler les
évêques exilés, rouvrir les temples des dieux, et
voulut que chacun jouit de la paix sous la loi qu'il
préférait choisir. Ce fut ainsi que Eusèbe,
délivré de son cachot, vint trouver Athanase et lui
exposer toutes les souffrances qu'il avait endurées: A la mort
de Julien et sous l’empire de Jovinien, les Ariens restant
calmes, Eusèbe revint à Verceil où le peuple le
reçut avec dès témoignages d'une vive
allégresse. Mais sous le règne de Valens, les Ariens, qui
s'étaient multipliés de nouveau, entourèrent la
maison d'Eusèbe, l’en arrachèrent et après
l’avoir traîné sur le dos, ils,
l’écrasèrent sous des pierres.
I1 mourut de cette manière dans le Seigneur et fut enseveli dans l’église qu'il
avait construite. On rapporte encore que Eusèbe obtint de Dieu par ses prières
pour sa ville qu'aucun Arien n'y pourrait vivre. D'après la chronique, il Vécut
au moins 88 ans. Il florissant vers l’an du Seigneur 350.
LES SAINTS MACCHABÉES
Les Macchabées furent sept frères, qui, avec; leur révérende mère et leur père
Eléazar, n'ayant pas voulu, par respect pour la loi, manger de la viande de
pourceau, souffrirent des supplices inouïs, dont on peut trouver un plus ample
récit au IIe livre des Macchabées.
Il faut remarquer que l’Eglise d'Orient célèbre la fête des saints de l’un et de
l’autre Testament, tandis que l’église d'Occident ne fait pas la fête des saints
de l’Ancien, par la raison qu'ils sont descendus aux enfers. Il faut en excepter
, les Innocents, parce que J.-C. a été tué dans chacun d'eux, et les Macchabées.
Il y a quatre raisons pour lesquelles 1'Eglise fait la mémoire solennelle de ces
derniers, bien qu'ils fussent descendus aux enfers:
La première est qu'ils ont la prérogative du martyre. Ayant en effet enduré des
supplices inouïs parmi les saints de l’Ancien Testament, il était juste qu'on
célébrât la mémoire de leur martyre. Cette raison est donnée dans l'Histoire
scholastique.
La deuxième est pour rappeler un mystère. Le nombre septennaire est le nombre
Universel *. Dans les Macchabées sont représentés tous les pères de d'Ancien
Testament qui sont dignes de réputation. En effet, bien que l'Eglise ne célèbre
pas leur fête, tant parce qu'ils sont descendus dans les limbes, que parce qu'il
est survenu une multitude de nouveaux saints, cependant, dans ces sept martyrs,
elle montre le respect qu'elle a pour tous les autres, puisque ce nombre sept,
ainsi qu'il vient d'être dit, est un nombre universel et général.
La troisième est pour offrir un exemple dans les tribulations. On les propose
comme un modèle aux fidèles, afin que la constance de ces saints les anime de
zèle pour la foi, et les porte à souffrir pour la foi de l’Évangile, comme les
Macchabées ont valeureusement combattu pour la loi de Moïse.
* Voici ce que dit saint Augustin au sujet du nombre septennaire (Cité de Dieu,
lib. II, ch. XXXI). On pourrait s'étendre. beaucoup sur la perfection du nombre
septennaire... Le premier nombre tout impair est trois, et le premier tout pair
est quatre; la somme des deux forme le nombre sept, qui est souvent pris pour la
généralité des nombres.
La quatrième est tirée du motif de leur martyre; car ce fut pour la défense de
leur loi qu'ils endurèrent de pareils supplices, comme c'est pour la défense de
la loi évangélique que souffrent les chrétiens. Ces trois; dernières raisons
sont celles que Me Jean Beleth assigne dans sa Somme des offices, chapitre V.
SAINT PIERRE AUX LIENS
La fête qui est appelée de saint Pierre aux Liens fut, dit-on, instituée pour
quatre raisons : 1° la délivrance de saint Pierre ; 2° la délivrance d'Alexandre
; 3° pour rappeler la destruction du rite des gentils et 4° pour demander d'être
délivré des liens spirituels.
I. La délivrance de saint Pierre. D'après
l’Histoire scholastique **, Hérode Agrippa alla à
Rome où il vécut dans l’intimité de Caius,
neveu de Tibère César. Or, un jour, Hérode
étant avec Caius sur un char, dit en levant les mains au ciel :
« Quel désir j'aurais de voir mourir ce vieillard, pour
que tu sois le maître de tout l’univers! » Paroles
qui furent entendues du cocher d'Hérode et rapportées
tout aussitôt par lui à Tibère.
* Sur l’authenticité des chaînes de saint Pierre, conservées à Rome dans
l’église de Saint-Pierre-aux-Liens, consulter Cancellieri, dans son ouvrage
intitulé: De carcere Tulliano,
oie sont consignés tous les témoignages sur lesquels repose cette tradition.
** Actes, ch. LVII.
Tibère indigné fit en conséquence jeter Hérode en prison. Et un jour qu'il était
appuyé contre un arbre sur le feuillage duquel était perché un hibou, un de ses
compagnons de captivité, habile dans la science des augures, lui dit : « Ne
crains rien car bientôt tu seras délivré, et tu seras élevé si haut que, tu
exciteras contre toi l’envie de tes amis et tu mourras dans cet état de
prospérité. Mais quand tu verras au-dessus de toi un animal de cette espèce, tu
sauras dès lors qu'il ne te reste que cinq jours à vivre*. »
Quelque temps après Tibère meurt et Caius,
élevé à l’empire, délivra
Hérode qu'il honora de la dignité de roi de Judée.
Quand celui-ci fut arrivé dans ce pays, il employa son pouvoir
à maltraiter quelques membres de l’Église. D'abord
il fit mourir par l’épée Jacques, frère de
Jean, avant les jours de l’octave de Pâques, où l'on
ne mangeait que des pains azymes. Et voyant que cela plaisait aux
Juifs, il fit encore prendre Pierre, dans le même temps, et le
mit en prison, avec le dessein de le faire mourir devant tout le
peuple, après la fête de Pâques. Mais l’ange
du Seigneur apparut miraculeusement à Pierre, le délivra
des chaînes qui le liaient et lui ordonna d'aller remplir en
toute liberté le ministère de la prédication: Le
lendemain, à l’occasion de l’évasion de saint
Pierre, Hérode manda les gardes afin de les punir
rigoureusement. Il ne pût cependant le faire, car la
délivrance de cet apôtre ne devait être pour qui que
ce fut, la cause d'aucun mal .
* Histoire scholastique.
En effet, il fut obligé d'aller tout de suite à Césarée, où il expira, sous le
coup d'un Josèphe rapporté au XIXe livre des Antiquités Judaïques, ch. VIII,
qu'arrivé à Césarée, où s'étaient réunis les habitants de toute la province,
Hérode, revêtu d'un habillement magnifique, tissu d'or et d'argent, se rendit le
lendemain au théâtre.
Or, quand les rayons du soleil vinrent frapper sur son vêtement tout couvert
d'argent, l’éclat du métal étincelant faisait vibrer, par la répercussion, sur
les spectateurs, une double lumière qui devait remplir d'effroi ceux qui
l’apercevaient, et par le moyen de cette artificieuse: erreur, on était porté à
croire qu'il y avait en lui quelque chose au-dessus de la nature humaine. A
l’instant, la foule des flatteurs se mit à s'écrier : « Jusqu'à présent, nous
vous avions pris pour un homme, mais aujourd'hui nous déclarons que vous êtes
au-dessus de la nature humaine. » Or, tandis qu'il ose repaissait de ces
flatteries, et qu'il acceptait sérieusement les honneurs divins qu'on lui
voulait rendre, il leva la tête et vit assis sur une ficelle, au-dessus de sa
tête un ange, c'est-à-dire un hibou, qui n'était que le messager de sa mort
prochaine. Alors il se tourna vers le peuple et dit : « Moi, qui suis votre
Dieu, voici que je vais mourir. » Car il savait, d'après la prédiction de
l’augure, qu'il mourrait dans cinq jours. Alors il fut frappé, et pendant ces
cinq jours, il fut rongé par les vers et expira.
Ce fut donc en mémoire de la délivrance, si miraculeuse du prince des apôtres,
et de la vengeance si terrible qui fut infligée immédiatement à ce tyran, que
l’Église solennise la fête de saint Pierre aux Liens. De là vient qu'à la messe
on chante l’épître où se trouve le récit de cette délivrance ; il paraîtrait
donc par là que l’on devrait donner à cette fête le nom de saint Pierre des
Liens (c'est-à-dire délivré des liens).
Venons au second motif de l’institution de cette fête.
II. Le pape, Alexandre qui gouverna l’Église, le
sixième après saint Pierre, et Hermès,
préfet de la ville de Rome, converti à la foi par
Alexandre, étaient détenus par le tribun Quirinus qui les
enfermait en des lieux différents : or, le tribun dit au
préfet Hermès : « Je m’étonne qu'un
homme, prudent comme toi, renonce à l’honneur d'être
préfet et rêve une autre vie. » Hermès lui,
répondit :
« Et moi aussi, il y a quelques années, je me moquais de tout cela, et pensais
que cette vie est la seule.», Quirinus lui dit : « Prouve-moi que tu es sûr
d'une autre vie et à l’instant, je serai un disciple de ta croyance. »
Hermès lui répondit : « Saint Alexandre, que tu retiens en prison, t'enseignera
cela lui-même beaucoup mieux. » Alors Quirinus se mit à maudire Hermès et il
ajouta : Je viens de te dire que tu me donnes des preuves de ce que tu avances,
et voici que tu me renvoies à Alexandre que je retiens en prison à cause de ses
crimes. Pourtant, je doublerai le nombre de tes gardes et de ceux d'Alexandre,
et si je puis le trouver avec toi ou bien toi avec lui; alors j'ajouterai,
certainement foi aux paroles et aux discours que vous me tiendrez l’un et
l’autre. »
Il fit ce qu'il avait dit: or, Hermès en prévint incontinent Alexandre. Celui-ci
se mit donc en prière; alors un ange. vint et le conduisit dans la prison.
d'Hermès.
Quand Quirinus les trouva ensemble, il fut singulièrement surpris. Et Hermès
racontant à Quirinus comment Alexandre avait ressuscité son fils qui était mort,
Quirinus dit à Alexandre : « Ma fille Balbine est goîtreuse, eh bien ! je te
promets de me soumettre à ta croyance, si tu peux obtenir la guérison de ma
fille. » « Va vite, lui répliqua Alexandre, et amène-la-moi dans ma prison. »
Quirinus lui dit : « Puisque tu es ici, comment pourrai-je te trouver dans ta
prison? » « Va vite, répartit Alexandre, parce que celui qui m’a amené ici m’y
ramènera lui-même à l’instant. » Quirinus alla donc mener sa fille à la prison
d'Alexandre, et en l’y trouvant, il se prosterna à ses pieds.
Alors, sa fille se mit à baiser avec dévotion les chaînes de saint Alexandre,
afin qu'elle reçût guérison. Alexandre lui dit: « Ma fille, cesse d'embrasser
mes chaînes, mais cherche avec empressement les carcans de saint Pierre et en
les baisant avec dévotion, tu seras guérie.» Quirinus fit donc chercher avec
soin les carcans dans la prison où saint Pierre avait été détenu, et quand il
les eut trouvés, il les donna à baiser à sa fille. Elle ne l’eut pas plus tôt
fait qu'elle eut le bonheur d'être entièrement guérie. Quirinus demanda pardon à
Alexandre qu'il délivra de prison, puis il reçut le baptême lui, sa famille et
beaucoup d'autres encore.
Saint Alexandre institua donc cette fête aux calendes d'août, et il fit bâtir en
l’honneur de saint Pierre une église, où il déposa les chaînes et la nomma
l’église de Saint-Pierre-aux-Liens. En cette solennité, il se fait un grand
concours de peuple à ladite église et on y baise ces chaînes.
III. D'après Bède, telle serait la troisième cause
de l’institution de cette fête. L'empereur Octave et
Antoine, qui étaient unis ensemble par alliance, se
partagèrent entre eux l’empire du monde entier; à
Octave échut, dans l’Occident, l’Italie, la Gaule et
l’Espagne, et Antoine, en Orient, en l’Asie, le Pont et
l’Afrique. Or, Antoine qui était lascif et
débauché, après avoir épousé la
sœur d'Octave, la répudia, pour épouser
Cléopâtre, reine d'Égypte. Octave indigné de
cette conduite, s'avança à main armée contre
Antoine en Asie et le défit partout. Alors Antoine et
Cléopâtre, vaincus, prirent la fuite, et poussés
par le chagrin, ils se donnèrent la mort eux-mêmes.
Octave abolit donc le royaume d'Égypte-et en fit une province romaine. De là il
alla à Alexandrie : il dépouilla cette ville de toutes ses richesses et les fit
transporter à Rome ; ce qui apporta un tel bien-être dans la république que l’on
donnait pour un denier ce qui en valait quatre auparavant. Et parce que les
guerres civiles avaient dévasté extraordinairement la ville, il la renouvela au
point qu'il dit: « Je l’ai trouvée de briques, je la laisse de marbre.» Il
agrandit tellement la république que ce fut le premier qui fut appelé Auguste,
nom que retinrent ses successeurs à l’empire; comme ce fut encore de son oncle
Jules-César que les empereurs furent nommés César.
Le peuple appela aussi de son nom le mois d'août, qui, auparavant se nommait
Sextilis, car c'était le sixième mois depuis celui de mars. Ce fut donc en
mémoire et en l’honneur de la victoire qu’Auguste remporta le premier août que
tous les Romains solennisaient ce jour, jusqu'à l’époque de l’empereur Théodose
qui commença à régner l’an du Seigneur 426.
Eudoxie, fille de ce Théodose et épouse de Valentinien, se rendit à Jérusalem
pour accomplir un vœu. Ce fut là qu'un Juif lui offrit, pour une somme
importante, les deux chaînes dont saint Pierre avait été lié sous Hérode.
Revenue à Rome aux calendes d'août, et voyant le Romains célébrer une fête en
l’honneur d'un empereur qui était idolâtre, elle fut affligée de ce qu'on
rendait de si grands honneurs à un homme damné : elle reconnut qu'il ne serait
pas facile d'abolir cette espèce de culte passé en coutume; alors elle pensa à
laisser subsister cet état de choses, mais dans le but que. la solennité aurait
lieu en l’honneur de saint Pierre, et que tout le peuple nommerait ce jour la
fête de saint. Pierre aux Liens. Après en avoir conféré avec le saint pape
Pélage, ils unirent leurs efforts pour porter le peuple, par des exhortations
flatteuses, à laisser dans l’oubli la mémoire du prince des païens, pour faire
une mémoire solennelle du prince des apôtres.
La proposition ayant, obtenu l’assentiment universel, Eudoxie fit connaître
qu'elle avait rapporté de Jérusalem les chaînes de saint Pierre et les montra au
peuple. Le pape, de son côté, produisit la chaîne dont le même apôtre avait été
lié sous Néron. On les mit ensemble et alors eut lieu ce miracle par lequel de
ces trois chaînes, il s'en forma une seule, comme si elle n'eût pas été composée
de différentes pièces*. En même temps, le pape, et la reine décidèrent que
l’honneur rendu à un païen, qui était damné, serait attribué à plus juste titre
au prince des apôtres.
* Bréviaire romain.
Le pape donc avec la reine plaça les chaînés dans l’église de
Saint-Pierre-aux-Liens. Il l’enrichit de grands privilèges et institua que ce
jour serait fêté en tous lieux. Voilà ce que dit Bède. Sigebert rapporte la même
chose *. On vit en l’an du Seigneur 969 combien grande était la puissance de
cette chaîne car un comte, proche parent de l’empereur Othon; fut saisi, aux
yeux de tout le monde, par le diable d'une façon si cruelle, qu'il se déchirait
avec les dents. L'empereur ordonna alors qu'on le menât au pape Jean, afin de
lui entourer le cou avec la chaîne de saint Pierre. On lui mit d'abord au cou
une autre chaîne qui ne délivra pas le possédé, car il n'y avait en elle aucune
vertu ; enfin on prend la chaîne de saint Pierre et on la met au cou du furieux
: mais le diable ne put supporter le poids d'une si grande puissance, et se
retira aussitôt en jetant un cri affreux eu, présence de tous les assistants**.
Alors. Théodose, évêque de Metz, se. saisit de la chaîne et assura qu'il ne la
lâcherait qu'autant qu'on lui couperait les mains. Comme il s'élevait à ce sujet
une grave contestation entre l’évêque, et le pape avec les autres clercs,
l’empereur vint a bout d'apaiser le débat: en demandant au pape un anneau de
cette chaîne pour l’évêque***.
Miletus raconte en sa chronique et le même fait se trouve rapporté dans
l'Histoire tripartite. ****, qu'en ce temps là, apparut en Épire un dragon
énorme que Donat, évêque d'une haute vertu tua en lui crachant dans la gueule :
mais auparavant, le prélat avait fait avec les doigts une forme de croix qu'il
présenta aux yeux du monstre. Huit paires de bœufs purent à peine traîner le
cadavre pour être brûlé; car on craignait que l’air se fût infesté par sa
putréfaction.
* Paul, diacre, fait aussi le même récit dans une homélie.
** Bréviaire romain.
*** Sigebert, Chronique.
**** Lib. IX, C. XLVI.
Le même auteur, rapporte au même endroit et on trouve aussi dans l’Histoire
tripartite que le diable se montra dans la Crète sous la figure de Moïse: Il
rassembla de tous Cités les Juifs qu'il conduisit vers un précipice affreux
auprès de la mer. Il leur promit qu'en se mettant à leur tête, il allait les
conduire à pied sec dans la terre promise, et en fit périr un nombre infini.
D'où l’on conjecture que le diable indigné se vengea ainsi d'eux, parce que le
Juif avait donné la chaîne de saint Pierre à l’impératrice Eudoxie, et que les
réjouissances faites en l’honneur d'Octave avaient été abolies. Bon nombre de
ceux qui échappèrent reçurent avec empressement la grâce du baptême. Car comme
ils roulaient les uns sur les autres du haut en bas de la montagne, les
premiers, déchirés sur les rochers à pic, furent suffoqués en tombant dans la
mer; quant aux autres qui voulaient les suivre, dans l’ignorance de ce qui était
arrivé aux premiers, des pêcheurs passant par là leur apprirent l’accident qui
avait fait périr leurs frères, et alors ils se convertirent. Ces faits sont
tirés de l’Histoire tripartite.
IV. On peut encore assigner ici une quatrième cause de l’institution de cette
fête. Le Seigneur délia miraculeusement saint Pierre de ses liens, et lui donna
le pouvoir de lier et de délier: or, nous aussi nous sommes mes retenus dans les
liens du péché et nous avons. besoin d'être déliés. C'est la raison pour
laquelle nous honorons le prince des Apôtres en cette solennité qui est dite aux
liens, afin que comme il a mérité d'être délié de ses chaînes, et comme il a
reçu du Seigneur le pouvoir de délier, de même aussi il nous délie des chaînes
du péché. On peut se convaincre que ce fut là une raison de l’institution de
cette fête pour peu qu'on remarque que l’épître de la messe rappelle cette
délivrance, et que l’Évangile qu'on récite fait mémoire du pouvoir accordé à
saint Pierre de délier et d'absoudre. En outre, dans l’oraison de la messe, on
demande, par l’intercession de cet apôtre, que cette absolution nous soit
accordée. Par ce pouvoir des clefs qu'il reçut, on voit qu'il délivre
quelquefois ceux qui mériteraient d'être damnés, ainsi que le rapporte le livre
des Miracles de la sainte Vierge.
« Dans la ville de Cologne, il y avait, au monastère de saint Pierre, un moine
léger, débauché et lascif. Une mort subite le surprit, et les démons
l’accusaient en faisant connaître ouvertement toutes les espèces de péchés qu'il
avait commis.
Voici ce que l’un d'eux disait: « Je suis la cupidité, par laquelle tu as
souvent convoité contre les commandements de Dieu. » Un autre criait : « Je suis
la vaine gloire par laquelle tu t'es élevé avec jactance parmi les hommes. » Un
autre : «Je suis le mensonge et tu as commis le péché de mentir. » Et ainsi des
autres. D'un autre côté, quelques bonnes œuvres qu'il avait faites l’excusaient
en disant : « Je suis l’obéissance que tu as témoignée à tes supérieurs
spirituels; je suis le chant des psaumes que tu as souvent chantés pour Dieu. »
Alors saint Pierre, dont il était le moine, vint trouver Dieu et intercéder pour
lui Le Seigneur lui répondit : « Est-ce que ce n'est pas moi qui ai inspiré le
prophète lorsqu'il a dit: « Seigneur, qui est-ce qui habitera dans votre
tabernacle ? C'est « celui qui entre sans avoir de taches, etc. » Comment
celui-ci peut-il être sauvé, puisqu'il n'est pas entré ici sans tache, puisqu'il
n'a pas pratiqué la justice ? » Alors saint Pierre se mit à prier pour lui avec
la vierge Mère, et le Seigneur porta cette sentence qu'il retournerait dans son
corps et qu'il y ferait pénitence.
Aussitôt donc, saint Pierre avec la clef qu'il tenait à la main effraya le
diable; et le mit en fuite. Il remit ensuite l’âme de cet homme dans la main de
quelqu'un qui avait été moine dans le susdit monastère, avec l’ordre de la
reconduire à son corps. Le moine lui demanda comme récompense de ce qu'il
ramenait son âme; de réciter chaque jour le psaume Miserere mei, Deus; et de
nettoyer souvent son tombeau des ordures qui s'y trouvaient. Or, le moine,
revenu à la vie, raconta à tout le monde ce qui lui était arrivé.
SAINT ÉTIENNE, PAPE
Saint Étienne, pape, après avoir converti beaucoup de gentils par ses discours
et par -ses exemples, et avoir donné la sépulture à beaucoup de corps de
martyrs, fut recherché avec grand soin par Valérien et Gallien, l’an du Seigneur
260, afin qu'on le forçât lui et les clercs ou de sacrifier aux idoles, ou,
dans. le cas contraire, à être puni par divers supplices.
* Bréviaire romain.
Il y eut un édit de rendu par lequel il était déclaré que celui qui les
livrerait jouirait de toute leur fortune. En conséquence, dix de ses clercs
furent pris et décapités sans forme de procès. Le lendemain on se saisit
d'Etienne, il fut mené au temple de Mars, ou pour y adorer l’idole, ou pour y
subir, la sentence capitale. Mais quand il fut entré; et qu'il eut prié Dieu de
détruire ce temple, à l’instant il s'en écroula une grande partie; toute la
multitude s'enfuit alors pleine d'effroi. Quant à Étienne, il se retira au
cimetière de sainte Lucie. Lorsque Valérien l’eut appris, il envoya vers lui des
soldats en plus grand nombre qu'il ne l’avait fait. En arrivant, ils le
trouvèrent célébrant la messe : Il les attendit sans trouble, acheva avec
dévotion les saints mystères ; après quoi ils le décapitèrent sur son siège.
L'INVENTION DE SAINT ÉTIENNE, PREMIER MARTYR
L'invention du corps du premier martyr saint Étienne est rapportée: à l’année
447, la septième du règne d'Honorius. On distingué son invention, sa translation
et sa réunion.
* Cf. la relation de cette invention au septième tome dés Œuvres de saint
Augustin. Appendice.
Son invention eut lieu comme il suit *: Un prêtre du territoire de Jérusalem,
appelé Lucien, cité par Gennade (ch. XLVI) au nombre des hommes illustrés, écrit
lui-même qu'un vendredi, comme il reposait à moitié endormi dans son lit, lui
apparut un vieillard, haut de taille, beau de visage, avec une longue barbe,
revêtu d'un manteau blanc semé de petites pierres précieuses enchâssées dans
l’or en formé de croix, portant une chaussure recouverte d'or à la surface. Il
tenait à la main une baguette d'or dont il toucha Lucien en disant: « Hâte-toi
de découvrir nos tombeaux, car nous avons été renfermés dans un endroit fort
indécent. Va dire à Jean, évêque de Jérusalem; qu'il nous place dans un lieu
honorable; car, puisque la sécheresse et la tribulation désolent la terre, Dieu,
touché de nos prières a décidé de pardonner au monde. » Le prêtre Lucien lui dit
: « Seigneur qui êtes-vous ? »
« Je suis, dit-il, Gamaliel qui ai nourri saint Paul; et qui lui ai enseigné la
loi à mes pieds. A mon côté repose saint Étienne, qui a été lapidé par les
Juifs, hors de la ville, afin que son corps fut dévoré par les bêtes féroces et
les oiseaux. Mais celui. pour la foi duquel ce saint martyr a versé son sang ne
l’a pas permis; je l’ai recueilli alors avec grand respect et l’ai enseveli dans
un tombeau neuf que j'avais fait creuser pour moi. L'autre qui est avec moi,
c'est Nicodème, mon neveu; qui alla une nuit. trouver Jésus, et reçut le baptême
sacré des mains de saint Pierre et de saint Jean. Les princes des prêtres;
indignés de son action l’auraient tué, si les égards qu'ils avaient pour nous ne
les eussent retenus.
* Bréviaire romain.
Cependant ils lui ravirent tous ses biens le dépouillèrent de sa principauté du
sacerdoce et le laissèrent, à demi mort des coups dont ils l’accablèrent. Alors
je le menai dans ma maison où il survécut quelques jours et quand il fut mort,
je le fis ensevelir; aux pieds de saint Étienne. Il y en a encore un troisième
avec moi ; c'est Abibas, mon propre fils, qui, à l’âge de 20 ans, reçut le
baptême en même temps que moi, il vécut dans la virginité, et se livra à l’étude
de la loi avec Paul, mon disciple. Quant à ma, femme Athéa et à mon fils
Sélémias qui ne voulurent pas croire en J.-C. ils n'ont pas été dignes de
partager notre sépulture; mais vous les trouverez ensevelis autre part, et leurs
tombeaux sont vides et nus. » A ces mots, Gamaliel disparut.
Alors Lucien s'éveillant pria le Seigneur que si cette vision avait un fondement
de vérité, elle se renouvelât une seconde et une troisième fois. Or, le vendredi
suivant, Gamaliel lui apparut comme la première fois, et lui demanda pourquoi il
avait négligé de faire ce qu'il lui avait recommandé: « Non, seigneur,
répondit-il, je ne l’ai pas négligé, mais j'ai prié le Seigneur que si cette
vision venait de Dieu, elle se renouvelât trois fois. » Et Gamaliel lui dit: : «
Puisque vous avez réfléchi à quel signe, si vous nous trouviez, vous pourriez
distinguer les reliques de chacun en particulier, je vais, vous donner un
emblème au moyen duquel vous reconnaîtrez nos cercueils et nos reliques. »
Et il lui montra trois corbeilles d'or et une quatrième d'argent, dont l’une
était pleine de roses rouges et deux autres de roses blanches. Il lui montra
aussi la quatrième pleine de safran. Alors Gamaliel ajouta : Ces corbeilles sont
nos cercueils et ces rasés sont nos reliques. La corbeille pleine de roses
rouges est le cercueil de saint Étienne qui, seul d'entre nous, a mérité la
couronne du martyre; les deux autres pleines de roses blanches sont les
cercueils de Nicodème et de moi, comme ayant persévéré d'un cœur sincère dans
la confession de J.-C. Pour la quatrième d'argent qui est pleine de safran,
c'est le cercueil d'Abibas, mon fils, dont la virginité fut éclatante et qui
sortit pur de ce monde. »
Ayant dit ces paroles, il disparut de nouveau. Le vendredi de la semaine
suivante, Gamaliel lui apparut avec un visage irrité et le réprimanda gravement
de ses délais et de sa négligence. Aussitôt Lucien alla à Jérusalem et raconta à
l’évêque Jean l’ensemble de tout ce qu'il, avait vu. On fit, venir d'autres
évêques et on se dirigea vers l’endroit indiqué à Lucien ; et dès qu'on se fut
mis en train de fouiller, la terre trembla et l’on ressentit une odeur très
suave, dont l’admirable parfum guérit, par les mérites des saints, soixante et
dix hommes affligés de diverses maladies. Or, ce fut ainsi que l’on porta en
l’église de Sion de Jérusalem, et où saints Etienne avait exercé ses fonctions
d'archidiacre; les reliques de ces saints au milieu de la joie publique, et
qu'on les ensevelit avec les plus grands honneurs. A cette heure-là même, il
tomba une grande pluie.
Bède, en sa chronique, fait mention de cette vision et de cette invention.
Cette invention de saint Étienne eut lieu le jour même qu'on célèbre son martyre
et l’on dit que ce martyre arriva aujourd'hui. Mais ces fêtes furent chantées de
jour par l’Eglise, pour deux motifs.
Le premier, parce que J.-C. naquit ici-bas, afin que l’homme naquit au. ciel.
Or, il était convenable que la nativité de J.-C. fût suivie du natalice de saint
Étienne qui le premier souffrit le martyre pour J.-C., ce qui n'est autre chose
que, naître au ciel, afin de montrer par là que l’un était la conséquence de
l’autre : aussi c'est la raison pour laquelle l’Église chante dans l’office de
ce jour *: «Hier le Christ est né sur la terre, afin qu'aujourd'hui Étienne
naquît dans le ciel. »
Le, second motif est que le jour de l’Invention se fêtait plus solennellement
que celui de son martyre, et cela par respect pour le jour de Noël, et à cause
des miracles nombreux que le Seigneur opéra lors de l’Invention, Mais parce que
le martyre l’emporte sur l’Invention, et qui doit être célébré plus
solennellement, c'est pour, cela que l’Eglise a transféré la fête du martyre à
cette époque où l’on pourrait lui rendre de plus grands honneurs.
Saint Augustin rapporte que sa translation eut lieu comme il suit. Alexandre,
sénateur de Constantinople, alla avec sa femme, à Jérusalem et fit construire un
oratoire magnifique en l’honneur de saint Étienne, premier martyr ; il voulut y
être enterré auprès du corps de ce saint. Sept ans après sa mort, Julienne, sa
femme, ayant résolu de revenir dans sa patrie à cause de certaines injures
qu'elle endurait des princes, voulut remporter le corps de son mari; Après bien
des instances auprès de l’évêque, celui-ci lui montrai deux cercueils d'argent
et lui dit : «Je ne sais quel est celui de votre mari. » « Je le sais,
répondit-elle. » Et elle se jeta pour l’embrasser, mais elle embrassa le corps
de saint Étienne, qu'elle prit pour celui de son mari.
* Leçons du 2ème nocturne.
Lorsqu'elle se fut embarquée avec le corps, les anges font entendre des
cantiques, une odeur suave se répand, les démons crient et suscitent une tempête
affreuse en disant : «Malheur à nous, car le premier martyr Étienne passe et
nous fait endurer un feu cruel! » Or, comme les matelots craignaient un
naufrage, on invoqua saint Étienne qui apparut et dit : « C'est moi, ne craignez
point. » A l’instant, un grand calmé s'ensuivit. Alors on entendit les voix des
démons qui criaient: «Prince impie, monte sur ce vaisseau, parce que notre
adversaire Étienne y est.» Alors le prince des démons envoyai cinq démons pour
mettre le feu au vaisseau; mais l’ange du Seigneur les engloutit au fond de la
mer. Quand on fut arrivé à Chalcédoine les démons se mirent à crier : « Il
arrive le serviteur de Dieu, qui a été lapidé par les méchants Juifs. » On
arriva sain et sauf à Constantinople, et on ensevelit avec grand respect le
corps de saint Etienne dans une église. (Saint Augustin.) *
— La réunion du corps de saint Étienne avec celui .de saint Laurent se fit comme
il suit : Eudoxie, fille de l’empereur Théodose, fut cruellement tourmentée par
le démon. Or, ce malheur fut annoncé à son père comme il était à Constantinople,
et il s'y fit amener sa fille, afin qu'on la touchât aux reliques du très saint
Étienne, premier martyr. Mais le démon criait en elle : « Si Étienne ne vient à
Rome, je ne sortirai pas, car telle est la volonté de l’apôtre. »
* Martyrologe romain; au 7 mai.
Quand l’empereur apprit cela, il obtint du clergé et du peuple de C. P. qu'ils
donneraient aux Romains le corps de saint Étienne et qu'ils recevraient
eux-mêmes le corps de saint Laurent. Alors l’empereur écrivit à ce sujet au pape
Pélage, qui, de l’avis des cardinaux, consentit à la demande de l'empereur. On
envoya donc des cardinaux à C. P. pour y porter le corps de saint Étienne, et
des Grecs vinrent à Rome pour recevoir celui de saint Laurent. Le corps de saint
Étienne arriva à Capoue, et sur les pieuses prières des Capouans, on leur donna
le bras droit du saint en l’honneur, duquel on bâtit l’église métropolitaine.
Quand on, fut arrivé à Rome, et qu'on voulut porter le saint corps à l’église de
Saint-Pierre-aux-liens, les porteurs s'arrêtent et ne peuvent avancer plus loin
; alors le démon se mit à crier dans la jeune fille : «Vous avez beau faire, ce
n'est pas là, mais c'est auprès de son frère Laurent qu'il a choisi sa placé. »
On y porta donc le corps ; et quand Eudoxie l’eut touché, elle fut délivrée du
démon. Mais saint Laurent, comme s'il se fut félicité de l’arrivée de son frère,
lui sourit et se retira de l’autre côté du tombeau dont il laissa le milieu vide
pour faire place à son frère. Quand les Grecs se furent approchés pour emporter
saint Laurent, ils tombèrent par terre comme s'ils eussent été privés de vie :
alors le pape, le clergé et le peuple prièrent pour eux, et ce ne fut qu'à peine
si le soir, ils revinrent à eux-mêmes, tous cependant moururent dans les dix
jours suivants. Les Latins eux mêmes, qui avaient consenti à cela, tombèrent en
frénésie et ne purent être guéris qu'après que les corps des saints eussent été
ensevelis ensemble.
Alors cette voix du ciel se fit entendre : « O bienheureuse Rome, qui possèdes,
dans un même mausolée, ces précieux restes, les corps de saint Laurent
l’Espagnol, et de saint Étienne de Jérusalem. » Cette réunion se fit aux nones
de mai, vers l’an du Seigneur 425.
Saint Augustin, au livre XXII de la Cité de Dieu, rapporte la
résurrection de six morts due à l’invocation de
saint. Étienne. C'est d'abord un homme gisant mort, on lui avait
déjà, lié les pouces : on invoque sur lui le nom
de saint Étienne, et à l’instant il ressuscite.
C'est encore un enfant écrasé par un char : sa
mère le porte à l’église de saint
Étienne et elle le reçoit vivant et sans trace de
blessure. C'est une religieuse qui étant à
l’extrémité avait été portée
à l’église de saint Étienne; elle y rendit
le dernier soupir; et voici qu'aux yeux de tout le monde
effrayé; elle ressuscite guérie. A Nippone,: c'est une
jeune fille dont le père avait apporté la robe à
l’église de saint Étienne ; quelques instants
après il jette cette robe sur le corps de cette jeune fille qui
était morte; et tout à coup elle est rendue à la
vie. C'est un jeune homme, dont le corps, après avoir
été oint dans de l’huile de saint Étienne,
ressuscite aussitôt. C’est un enfant qui fut porté
mort à l’église de saint Étienne et quand on
eut invoqué le saint, à l’instant il est rendu
à la vie. Voici comment s'exprime saint Augustin au sujet de ce
saint: « Gamaliel, à la brillante étole,
révéla le corps de ce martyr; Saul converti le loua,
J.-C. enveloppé de langes l’enrichit et lui mit une
couronne de pierres précieuses. »
Il dit ailleurs : « Dans Étienne brilla la beauté du corps, la fleur de l’âge,
l’éloquence de l’orateur, la sagesse éclatante de l’esprit et l’opération
divine. » Il dit encore : « Cet homme de Dieu fort comme une colonne, alors
qu'il était retenu comme avec des tenailles au milieu de ceux qui le lapidaient
de leurs mains, était fortifié par la foi; et brûlait pour elle; on le frappait
et il s'élevait ; on l’étreignait, et il grandissait ; on le meurtrissait et ne
se laissait pas vaincre. » Sur ces paroles Dura cervice (Actes) : « Il ne flatte
pas, mais il invective; il ne touche pas, il provoque ; il ne tremble pas, mais
il excite », c'est encore saint Augustin qui élit : «Considérez saint Étienne
serviteur de Dieu au même titre que vous : c'était un homme comme vous : il
était de la race des pécheurs comme vous ; il fut racheté au même prix que vous
; et quand il fut diacre et qu'il lisait l’Évangile, le même que vous lisez ou
que vous écoutez il y trouva, ces mots : « Aimez vos ennemis » maxime que
l’étude lui apprit et que l’obéissance lui fit pratiquer. »
SAINT DOMINIQUE*
Dominique signifie gardien du Seigneur, ou bien gardé par le Seigneur. Ou bien
il s'appelle, Dominique; selon l’étymologie naturelle de ce nom qui est dominus,
seigneur. Or, il est, appelé gardien du Seigneur, en trois manières : il fut
gardien de l’honneur du Seigneur, et ceci regarde Dieu, il fut le gardien de la
vigne, ou du peuple du Seigneur et cela regarde le prochain; et il fut le
gardien de la volonté du Seigneur, ou des préceptes du Seigneur, ce qui le
regarde lui-même. En second lieu, il est appelé Dominique, c'est-à-dire gardé
par le Seigneur, car le Seigneur le garda dans les trois états où il vécut.
D'abord laïc, en second lieu, chanoine régulier; et en troisième lieu, homme
apostolique : car dans le premier état, il fut gardé de Dieu qui le fit
commencer de manière à mériter des louanges ; dans le second, il le fit avancer
dans la ferveur, et dans le troisième, il le fit atteindre à la perfection. En
troisième lieu, Dominique vient de Dominus, selon l’étymologie naturelle. Or,
Dominus, signifie qui donne des menaces, ou qui donne moins, on qui donne avec
munificence. De même saint Dominique donna, c'est-à-dire, pardonna les menaces
en ne tenant pas compte, des injures qu'on lui adressait ; il donna moins, en se
macérant le corps, parce qu'il donna toujours à son corps moins que le
nécessaire. Il donna avec munificence, en engageant sa liberté, car non
seulement il donna tous ses biens aux pauvres, mais encore il voulut se vendre
lui-même plusieurs fois.
* La vie de saint Dominique est rapportée ici telle que l’ont écrite cinq
auteurs contemporains. Ce sont Thierry d'Apolda, Constantin, évêque d'Orvietto,
Barthélemi, évêque de Trente, le père Humbert, etc. Le père Mamachi a réuni dans
le livre des Annales de son ordre les preuves des miracles racontés en cette
légende.
Dominique, chef et fondateur illustre de l’ordre des Frères-Prêcheurs, naquit en
Espagne, dans la ville de Calaruega, au diocèse d'Osma. Son père se nommait
Félix et sa mère Jeanne. Avant sa naissance sa mère vit en songe, qu'elle
portait dans son sein: un petit chien tenant dans sa gueule une torche allumée
avec laquelle il embrasait tout l’univers. Quand elle l’eut mis au monde, une
dame qui l’avait levé des fonts sacrés du baptême crut voir sur le front du
petit Dominique une étoile très brillante qui éclairait toute la terre.
Tout petit enfant et confié aux soins d'une nourrice, on le surprit souvent
quitter son lit et se coucher sur la terre nue. Envoyé à Palerme pour faire ses
études, par amour de la science qu'il devait acquérir, il ne goûta pas de vin
pendant dix ans. Une famine affreuse ravageant le pays, il vendit ses livres
ainsi que ses meubles et en donna l’argent aux pauvres. Sa renommée était déjà
grande, quand l’évêque d'Osma le fit chanoine régulier dans son, église, et peu
de temps après, devenu miroir de vie pour tous ses confrères le nommèrent
sous-prieur. Or, le jour et la nuit, il vaquait à la lecture et à l’oraison,
priant assidûment le Seigneur de daigner lui donner la grâce de s'employer, tout
entier au salut du prochain. Il lisait avec le plus grand zèle les conférences
des Pères, et atteignit par là au comble d'une haute perfection. En allant à
Toulouse avec son évêque, il trouva son hôte infecté du poison de l’hérésie, et
il le convertit à la. foi de J.-C. Ce fut, pour ainsi dire, la première gerbe de
la moisson qu'il présenta au Seigneur.
On lit dans les Gestes du comte de Montfort *, qu'une fois saint Dominique,
ayant prêché contre les hérétiques, mit par écrit le texte des autorités qu'il
avait exposées, et donna ce papier à l’un d'eux afin qu'il pût examiner les
objections. Or, cette nuit-là, les hérétiques s'étant réunis auprès du feu, cet
homme leur montra le papier qu'il avait reçu. Ses compagnons lui dirent de le
jeter au feu, que s'il arrivait qu'il brûlât, leur créance, Ou plutôt leur
perfidie serait véritable, et que si le feu l’épargnait, ils proclameraient que
la foi de l’Eglise romaine est vraie. Le papier est donc jeté au feu; quand il
fut resté quelques moments sur le brasier, il en rejaillit de suite sans avoir
été brûlé.
* Pierre de Vaux-Cernay, c. VII ; — Thierry d'Apolda.
Au milieu de la surprise causée par ce prodige, un plus opiniâtre que tous les
autres dit ; « Qu'on le jette une seconde fois, de cette manière l’expérience
sera pleinement confirmée et nous saurons sûrement de quel côté se trouve la
vérité. » On jette le papier une seconde fois, et une seconde fois il rejaillit
sans avoir été brûlé. Le même auteur dit encore : « Qu'on le jette de nouveau,
et alors nous connaîtrons un résultat qui ne laissera plus place au doute. » On
le jette une troisième fois, et il rejaillit de nouveau entier et sans trace de
feu.
Mais ces hérétiques restèrent dans leur endurcissement et s'engagèrent, par les
serments les plus stricts, à ne pas publier le fait. Cependant, un soldat qui se
trouvait là et qui avait un certain attachement pour notre foi; raconta ce
miracle plus tard: Or, ceci se paissait à Montréal. On raconte que quelque chose
de semblable arriva à Fangeaux, après une discussion solennelle qui y eut lieu
contre les hérétiques.
Les autres retournèrent chez eux, et l’évêque d'Osma mourut; saint Dominique
resta donc presque seul à annoncer la parole de Dieu avec constance contre les
hérétiques*. Or, les adversaires de la vérité l’insultaient, en jetant sur lui
de la boue, des crachats et autres ordures, et lui . attachant par derrière de
la paille en signe de dérision. Et comme ils menaçaient de le tuer, il répondit
avec intrépidité : « Je ne suis pas digne de la gloire du martyre; je n'ai pas
encore mérité ce genre de mort.»
* Vincent de Beauvais, Hist., liv. XXX, c. X; — Constantin d'Orviète, Vie, n°
42.
C'est pourquoi il passa par le lieu où on lui avait dressé des embûches, et il
marchait, non seulement sans crainte, mais en chantant et avec, un visage gai.
Ses ennemis, étonnés, lui dirent : « Tu n'as donc pas peur de mourir ?
Qu'aurais-tu fait si nous nous étions saisis de ta personne ? » Dominique,
répondit : « Je vous aurais prié de ne pas me porter, du premier coup, des
blessures mortelles; mais de me mutiler tous les membres, un à un, ensuite de
placer sous mes yeux chacun des morceaux que vous m’auriez coupés ; puis de
m’arracher les yeux, et en dernier lieu de laisser mon corps, à moitié mort et
tranché en lambeaux, se rouler dans son sang; ou bien encore de me faire mourir
comme il vous aurait plu. » Ayant rencontré un homme qui, pressé par une grande
détresse, s'était uni aux hérétiques, il résolut de se vendre lui-même, afin
qu'avec cet argent, qu'il aurait tiré de sa personne, il mît fin à cet état de
détresse, en même temps qu'il délivrerait cet homme vendu à l’erreur. Et il eût
exécuté son dessein, si la miséricorde divine n'eût pourvu d'une autre manière
au soulagement de cette misère*.
Une autre fois encore, une femme vint lui exposer avec larmes que son frère
était retenu captif chez les Sarrasins, en lui faisant l’aveu qu'il ne lui
restait aucun moyen de le délivrer. Alors saint Dominique, touché d'une vive
compassion, s'offrit lui-même pour être vendu afin de racheter le captif; mais
Dieu ne le permit pas.
* Ibid.
Il avait prévu qu'il était plus nécessaire pour le
rachat spirituel d'un grand nombre de captifs: Il était
logé dans les environs: de Toulouse, chez certaines femmes, qui,
sous, prétexte de paraître dévotes,
s'étaient laissé séduire par les
hérétiques ; alors Dominique, afin de rabattre un clou
par un autre clou, jeûna, avec le compagnon qui lui était
adjoint, pendant tout le carême, au pain et à l’eau
fraîche, se levant la nuit, et quand il était
accablé par la fatigue, se couchant sur une table nue. Il
réussit, par ce moyen, à ramener ces femmes à la
connaissance de la vérité. Peu après, il
commença à songer à l’institution de son
ordre, dont la mission devait être de parcourir le monde en
prêchant et de protéger la foi catholique contre les
attaques de l’hérésie. Après être
resté dans la province de Toulouse l’espace de dix ans,
à compter de l’époque où il quitta
l’évêque d'Osma; jusqu'au concile de Latran, il alla
à Rome pour ce concile général avec Foulques;
évêque de Toulouse, et demanda au souverain pontife
Innocent III, pour lui, et, ses successeurs; la confirmation de
l’ordre qui serait, appelé et qui serait effectivement les
Prêcheurs.
Le pape se montra d'abord un peu difficile; mais une nuit, il vit en songe
l’église de Latran menacée d'une ruine soudaine. Comme il regardait cela avec
effroi, voilà saint Dominique qui se présente de l’autre côté ; soutenant avec
les épaules tout cet édifice chancelant. A son l’éveil, le pontife comprit le
sens de la vision et accueillit avec joie la demande de l’homme de Dieu; puis il
l’exhorta, quand il serait de retour auprès de ses frères, à choisir une des
règles déjà approuvées, qu'après cela il revînt le trouver et qu'il en
obtiendrait, la confirmation, comme il le désirait.
A son retour, Dominique communiqua, à ses frères ce que lui avait dit le
Souverain Pontife. Or, les Frères étaient environ au nombre. de seize; ils
invoquèrent l’Esprit-Saint et choisirent, à l’unanimité, la règle de saint
Augustin, docteur et prédicateur éminent, puisque eux-mêmes devaient être des
prédicateurs d'effet et de nom ; ils y ajoutèrent quelques pratiques de vie plus
sévères, qu'ils résolurent d'observer sous forme de constitution. Sur ces
entrefaites, Innocent mourut, et Honorius, son successeur au souverain
pontificat, confirma l’ordre, l’an du Seigneur 1216. Comme saint Dominique
priait à Rome dans une église de saint Pierre, pour la dilatation de son ordre,
il vit venir à lui les glorieux princes des apôtres Pierre et Paul; le premier,
c'est-à-dire saint Pierre, semblait lui donner un bâton, et saint Paul un livre,
en lui disant : « Va prêcher, parce que tu as été choisi de Dieu pour remplir ce
ministère. » Et il lui sembla, en un clin d'œil, qu'il voyait ses fils dispersés
par tout l’univers, et marchant deux à deux *. C'est pour cela qu'à son retour à
Toulouse, il envoya ses frères de côté et d'autre, les uns en Espagne,
quelques-uns à Paris, et d'autres à Bologne. Quant à lui, il revint à Rome.
Avant l’institution de l’ordre des Prêcheurs; un moine fut ravi en extase et vit
la sainte Vierge à genoux, les mains jointes, priant soin Fils pour le genre
humain.
* Humbert, Vie, n°26
Il repoussait bien souvent sa pieuse mère ; enfin comme elle insistait, il lui
parla ainsi : « Ma Mère, que puis-je et que dois-je faire de plus? J'ai envoyé
des patriarches et des prophètes, et peu d'hommes se sont amendés. Je suis venu
vers eux, ensuite j'ai envoyé des apôtres, et ils m’ont tué et les apôtres
aussi. J'ai envoyé des martyrs, des confesseurs et des docteurs, et ils n'ont
point eu confiance en eux: cependant comme il n'est pas juste que je vous refuse
quoi que ce soit, je leur donnerai mes Prêcheurs, par lesquels ils pourront
s'éclairer et se purifier ; sinon, je viendrai contre eux. » Un autre eut une
vision semblable, dans le temps que douze abbés de l’ordre, de Cîteaux furent
envoyés à Toulouse contre les hérétiques. Car le, Fils ayant répondu à sa mère
comme il vient d'être rapporté ci-dessus, la sainte Vierge dit: « Mon bon Fils,
ce n'est pas d'après leur malice; mais d'après votre miséricorde que vous devez
agir.» Alors le Fils vaincu par ces prières dit : « Je leur accorderai encore
cette miséricorde selon votre désir; je leur enverrai mes Prêcheurs pour les
avertir et les former; et s'ils ne se corrigent point, je ne les épargnerai plus
davantage.»
Un frère Mineur, qui avait été longtemps le compagnon de saint François, raconta
ce qui suit à plusieurs frères de l’ordre des Prêcheurs : A l’époque où saint
Dominique était à Rome en instance auprès du pape pour obtenir la confirmation
de son ordre, une nuit qu'il était en oraison, il vit en esprit J.-C. dans les
airs, tenant à la main trois lances qu'il brandissait contre le monde. Sa mère
s'empressa d'accourir, et lui demanda ce qu'il voulait faire. Et il dit : « Ce
monde que voici est rempli tout entier de trois vices: l’orgueil, la
concupiscence et l’avarice; voilà pourquoi je veux le détruire avec ces trois
lances. »
Alors la Vierge lui dit en se jetant à ses genoux : «Très cher Fils, ayez pitié
et tempérez votre justice par votre miséricorde. » . J.-C. reprit: « Est-ce que
vous ne voyez pas toutes les injures dont on m’outrage?» Elle lui dit : «Apaisez
votre fureur, mon fils, et attendez un peu : car j'ai un fidèle serviteur, un
champion intrépide qui parcourra le monde, le vaincra et le soumettra à votre
domination. Je lui donnerai aussi un autre serviteur pour l’aider et pour
combattre fidèlement avec lui. » Le Fils lui répondit: « Voici que je suis
apaisé ; j'ai reçu favorablement votre requête; mais je voudrais bien voir ceux
que vous voulez destiner à une si grande entreprise. » Alors elle présenta à
J.-C. saint Dominique. J.-C.: lui dit : « Vraiment, c'est un bon et intrépide
champion, et il s'acquittera avec zèle de ce que vous avez dit. » Elle lui
présenta en même temps saint François et J.-C. lui accorda les mêmes éloges
qu'au premier. Or, saint Dominique regarda attentivement son compagnon durant sa
vision, et le lendemain l’ayant trouvé dans l’église, sans l’avoir jamais vu,
sans le secours de personne pour le lui indiquer, il le reconnut d'après son
rêve. Alors se jetant dans ses bras, il l’embrassa avec piété en disant: « Vous
êtes mon compagnon ; vous courrez la même carrière que moi ; restons unis
ensemble, et aucun adversaire ne triomphera. » Saint François lui raconta qu'il
avait eu exactement la même vision : et depuis cet instant, il n'y eut plus en
eux qu'un seul cœur et une seule âme ; union qu'ils recommandèrent à leurs
descendants d'observer à perpétuité *.
Il avait reçu dans l’ordre un novice de la Pouille: Quelques-uns des compagnons
de ce novice le pervertirent au point, qu'ayant résolu de rentrer dans le
siècle, il demandait ses habits de toutes les manières, qu'il pouvait. Saint
Dominique, qui en fut informé, se mit aussitôt en prière. Or, comme on avait
dépouillé ce jeune homme de ses habits religieux et qu'on l’avait déjà revêtu de
sa chemise; il se mit à pousser de grands cris et à dire: « Je brûle, je suis
enflammé, je suis tout en feu; ôtez, ôtez cette chemise maudite qui me brûle de
toutes parts. » Il n'eut aucun repos qu'il ne se fût dépouillé de la chemise et
qu'il n'eût revêtu ses habits de religieux, enfin qu'il ne fût rentré dans le
cloître. Saint Dominique était à Bologne quand, après la rentrée du frère au
dortoir, le diable se mit à tourmenter un convers. Frère Reynier de Lausanne son
maître en ayant été informé, s'empressa d'en faire part à saint Dominique. Alors
celui-ci fit mener le frère à l’église devant l’autel. Ce fut à peine si dix
frères purent le transporter. Saint Dominique lui dit: « Je t'adjure, misérable,
de me dire pourquoi tu tourmentes une créature de Dieu; et pour quel motif, et
comment tu es entré ici. » Il répondit: « Je le tourmente parce qu'il l’a mérité
: car hier, il a bu dans la ville, sans la permission du prieur, et avant de
faire le signe de la croix. Alors je suis entré en lui sous la forme d'un
moucheron ou plutôt il m’a avalé avec le vin. » Or, le fait est que cet homme
avait vraiment bu.
* Gérard de Frachet, 1. I, c. 1.
Sur ces entrefaites sonna le premier coup de matines. En l’entendant, le diable,
qui parlait en lui, dit : « Maintenant je ne puis rester plus longtemps ici,
puisque voici les encapuchonnés qui se lèvent. » Ce fut ainsi qu'il fut forcé de
sortir par la prière de saint Dominique.
Un jour, il passait un fleuve dans les environs de Toulouse; ses livres, que
personne ne soignait, tombèrent dans l’eau. Trois jours après, un pêcheur, qui
avait jeté son hameçon au même endroit, croyant avoir pris un gros poisson, ne
ramena que ces livres ; mais ils étaient intacts comme s'ils eussent été gardés
avec le plus grand soin dans une armoire.
Il arriva à un monastère alors que les frères reposaient, il ne voulut pas les
troubler, mais il fit une prière et il entra avec son compagnon, dans le
monastère, les portes étant fermées*. La même chose eut lieu une autre fois,
qu'il allait avec un convers cistercien pour combattre les hérétiques. Arrivés
sur le soir à une église, dont les portes étaient fermées, saint Dominique ayant
fait une prière, ils se trouvèrent subitement dans l’intérieur de l’église, où
ils passèrent toute la nuit en oraison. Après une longue marche, avant; d'entrer
dans l’hôtellerie, il avait coutume d'apaiser sa soif à quelque fontaine, afin
qu'on ne remarquât point dans la maison, de son hôte qu'il ait trop bu.
* Rodrigue de Cerrat, n° 91.
Un écolier d'un tempérament porté au
péché de la chair vint, un jour de fête, pour
entendre la messe dans la maison des Frères de Bologne. Or,
c'était saint Dominique qui célébrait. Quand on
fut arrivé à l’offrande, cet écolier
s'approcha et baisa la main du saint avec grande dévotion. Et
quand il l’eut baisé, il sentit qu'il s'exhalait de cette
main une si bonne odeur, que jamais il n'en avait rencontré une
si grande en sa vie : et dès ce moment, 1e feu de la passion
s'éteignit en lui merveilleusement, en sorte que ce jeune homme,
qui jusqu'alors avait été adonné à la
vanité et à là luxure, devint, dans la suite,
continent et chaste. Oh! la grande pureté qui régnait
dans ce corps dont l’odeur purifiait d'une manière si
admirable les souillures de l’âme !
— Un prêtre, témoin de la ferveur avec laquelle saint Dominique et ses frères
s'adonnaient à la prédication, conçut le projet de se joindre à eux, dans le cas
où il pourrait se procurer un Nouveau-Testament qui lui était nécessaire pour la
prédication. Au moment où il pensait à cela, se présenta un jeune homme qui
avait sous son habit un Testament à vendre : le prêtre l’acheta avec une grande
joie; mais comme il hésitait encore un peu, il fit une prière, et ayant tracé le
signe de la croix sur le couvert du livre, il l’ouvrit et jeta les yeux sur le
premier chapitre qui se présenta; il tomba sur cet endroit des Actes des apôtres
où il est dit à saint Pierre : « Lève-toi, descends et va avec eux sans hésiter,
car c'est moi qui les ai envoyés (XX). » A l’instant, il alla s’adjoindre à eux.
— Un maître de théologie, qui enseignait à Toulouse avec talent et réputation,
préparait ses matières un matin avant le jour; accablé de sommeil, il inclina
légèrement la tête sur sa chaire et il lui sembla qu'on lui présentait sept
étoiles. Comme il s'extasiait devant un pareil présent, tout. aussitôt ces
étoiles augmentèrent en lumière et en grandeur, à tel point qu'elles éclairaient
le monde entier. A son réveil, il s'étonnait beaucoup de ce que cela voulait
dire ; et voici qu'en entrant dans l’école et, en enseignant sa leçon, saint
Dominique et six frères avec lui, qui portaient le même habit, s'approchèrent,
avec humilité, du maître et lui déclarèrent qu'ils avaient pris la résolution de
suivre son cours. Alors se rappelant la vision qu'il avait eue, il ne fit pas
difficulté de croire que c'étaient là les sept étoiles qui lui étaient apparues
*.
— Saint Dominique était à Rome, quand y arriva avec l’évêque d'Orléans, pour
s'embarquer, maître Reinier, doyen de Saint-Aignan d'Orléans, qui avait enseigné
à Paris le Droit Canon pendant cinq ans. Depuis longtemps déjà il se proposait
de tout quitter. pour se livrer à la prédication, mais il n'avait pas encore
pris son parti sur le moyen à employer par lui pour exécuter son projet. Un
cardinal auquel il avait fait part de son vœu, lui avait parlé de l’Institut
des Prêcheurs ; il avait donc fait appeler saint Dominique auquel il manifesta
ses intentions: ce fut alors qu'il se décida à entrer dans son ordre; mais
aussitôt une violente fièvre le saisit et mit ses jours en danger.
* Humbert, Vie, n° 27.
Alors saint Dominique ne cessa de faire des prières et de s'adresser à la sainte
Vierge, à laquelle il avait confié, comme à une patronne spéciale, tout le soin
de son ordre, en lui demandant de daigner lui accorder cet homme, ne serait-ce
que pour un court espace de temps, quand Reinier qui veillait et qui attendait
la mort, voit tout à coup, à n'en pas douter, la Reine de miséricorde venir à
lui en compagnie de deux jeunes personnes remarquablement belles, et lui
adresser ces paroles d'un visage caressant : « Demande-moi ce que tu veux et je
te le donnerai. » Il cherchait quoi demander quand une des jeunes filles lui
suggéra de ne demander rien, mais de s'en remettre entièrement à la reine de
miséricorde. Ce qu'il fit. Alors la sainte Vierge étendant sa main virginale,
lui fit des onctions aux oreilles, aux narines, aux mains et aux pieds avec une
huile qu'elle avait apportée, en prononçant une formule appropriée à chaque
onction. Aux reins, elle dit: « Soient étreints ces reins du cordon de
chasteté.» Aux pieds: « Joins tes pieds pour qu'ils soient préparés à porter
l’Evangile de paix. » Et elle ajouta: « Dans trois jours, je te remettrai une
ampoule qui te rendra une parfaite santé. » Alors elle lui montra un habit de
l’ordre : « Voici, lui dit-elle, un habit; c'est celui de ton ordre. » Or, saint
Dominique qui, était en prières eut une vision tout à fait semblable. Quand le
matin fut arrivé, saint Dominique vint le voir et le trouva guéri : ensuite il
écouta le récit que lui fit Reinier de sa vision: après quoi celui-ci prit
l’habit que la Vierge lui avait montré, car auparavant les Frères se servaient
de surplis. Trois jours après, la mère de Dieu revint et fit sur le corps de
Reinier des onctions qui éteignirent non seulement l’ardeur de la fièvre, mais
encore le feu de la concupiscence, à tel point que, d'après ce qu'il confessa
lui-même dans la suite, il ne s'éleva pas en lui le moindre mouvement
désordonné.
La même vision fut renouvelée, vis-à-vis saint Dominique, en faveur d'un
religieux de l’ordre des hospitaliers qui en fut stupéfait. Après la mort de
Reinier, saint Dominique raconta cette apparition à un grand nombre de frères.
Reinier fut donc envoyé à Bologne, où il se livra avec ardeur à la prédication,
et où le nombre des frères prit de l’accroissement. Ensuite on l’envoya à Paris,
où il mourut peu de jours après dans le Seigneur *.
Un jeune homme, qui était neveu du cardinal Etienne de Fosse-Neuve, tomba avec
son cheval dans un précipice, et on en retira mort. On le présenta à saint
Dominique qui fit une prière et lui rendit la vie **.
— Un architecte, conduit par les frères sous une crypte de l’église de
Saint-Sixte, fut écrasé par un pan de mur qui s'écroula, et il fut étouffé sous
les décombres; mais l’homme de Dieu, Dominique, fit enlever le corps de la
crypte, se le fit apporter et par le suffrage de ses prières, il lui rendit la
vie avec la santé ***.
— Dans le même couvent de saint Sixte, où restaient environ quarante frères, il
ne se trouva un jour qu'une très petite quantité de pain; alors saint Dominique
commanda qu'on la partageât et qu'on la servît sur la table; et pendant que
chacun mangeait avec joie cette petite bouchée de pain, voici que deux jeunes
gens tout à fait ressemblants par leur habit et leur figure entrèrent au
réfectoire, portant des pains dans des tabliers qui leur pendaient au cou. Ils
les posèrent sans rien dire au bout de la table du serviteur de Dieu Dominique,
et se retirèrent si vite que personne ne put savoir dans la suite d'où ils
étaient venus, ni comment ils étaient sortis. Alors saint Dominique étendit les
mains çà et là sur la communauté et dit : « Maintenant, mes frères, mangez. »
* Thierry d'Apolda, n° 92.
** Histoire de sa vie, passim,
*** Relation de la sœur Cécile, n. 3.
— Un jour, saint Dominique était en chemin et il tombait une très forte pluie;
il fit le signe de la croix et il écarta la pluie toute entière de lui et de son
compagnon, de sorte que ce fut comme s'il s'était couvert d'un pavillon avec la
croix : et alors crue toute la terre était couverte d'eau, il n'en tombait pas
une goutte autour d'eux, à une distance de trois coudées*.
— Une fois que dans les environs de Toulouse; il venait de traverser une rivière
dans une barque, le batelier lui demanda un denier pour prix de son passage.
Comme l’homme de Dieu lui promettait le royaume dés cieux pour récompense, en
ajoutant qu'il était le disciple de J.-C. et qu'il ne portait avec lui ni or, ni
argent, le batelier le saisit par sa chape et lui dit : « Tu me donneras ta
chape ou un denier. » Alors l’homme de Dieu leva les yeux au ciel, fit
intérieurement une petite prière, et regardant à terre, et y voyant un denier
qui, sans aucun doute, lui était envoyé par le bon Dieu :
« Voici, dit-il, mon frère, ce que vous me demandez, prenez et laissez-moi aller
en paix. »
* Humbert, VIe, n° 39.
— Il arriva un jour que saint Dominique étant en voyagé s'associa avec un
religieux qui lui était bien connu par sa sainteté, mais dont il n'entendait ni
le langage ni l’a langue. Contrarié de ce qu'il ne pouvait as conférer avec lui
des choses du ciel, il obtint de Dieu que l’un parlât la langue de l’autre, de
manière à se comprendre pendant les trois jours qu'ils avaient à voyager
ensemble.
— On lui présenta une fois un homme obsédé d'un grand nombre de démons ; il prit
une étole qu'il se mit au cou, ensuite il la serra autour du cou du démoniaque
en lui ordonnant de ne plus faire souffrir cet homme désormais. Alors ces démons
commencèrent à être tourmentés dans le corps de l’obsédé, et crièrent:
«Laisse-nous sortir, pourquoi nous forces-tu à être tourmentés ici? » Et saint
Dominique dit: « Je ne vous laisserai point partir, à moins que vous ne me
donniez des garants qui me répondront que vous ne rentrerez plus désormais. » «
Quels garants, répondirent-ils, pourrons-nous te donner? » Et il reprit : « Les
saints martyrs dont les corps reposent en cette église. » Et ils dirent: « vous
ne le pouvons, car nos mérites sont en contradiction. » « Il faut, vous dis-je,
les donner, autrement je ne vous délivrerai jamais du tourment que vous endurez.
» Alors ils répondirent à cela qu'ils s'en occuperaient et peu après ils dirent:
« Eh bien, nous avons obtenu, quoique nous ne le méritions pas, que les saints
martyrs soient nos garants. » Or, saint Dominique leur, demandant un signe par
lequel il pourrait s'assurer de cela, les démons lui dirent : « Allez à la
châsse qui renferme les têtes des martyrs et vous la trouverez renversée. » On y
alla et l’on trouva qu'il en était comme ils l’avaient assuré *.
* Thierry d’Apobla.
Pendant une de ses prédications, des femmes qui s'étaient laissé corrompre par
les hérétiques vinrent se jeter à ses pieds en lui disant : « Serviteur de Dieu,
venez à notre aide; si ce que vous avez prêché aujourd'hui est vrai, depuis
longtemps l’esprit d'erreur a aveuglé nos cœurs. » Saint Dominique leur dit: «
Soyez constantes et attendez un peu afin de voir à quel maître vous vous êtes
attachées. » Aussitôt elles virent sauter du milieu d'elles un chat affreux qui
avait les proportions d'un grand chien avec des yeux gros et flamboyants, une
langue longue et large, injectée de sang et qui allait jusqu'à son nombril; sa
queue courte et relevée laissait voir toute la turpitude de son derrière, de
quelque côté qu'il se tournât; et il s'en exhalait une puanteur insupportable.
Après qu'il eut tourné pendant un certain temps çà et là, autour de ces femmes,
il grimpa dans le clocher par la corde de la cloche et disparut, laissant: après
lui des traces dégoûtantes. Alors ces femmes, après avoir remercié Dieu, se
convertirent à la foi catholique *.
— Il avait convaincu dans la province de Toulouse un certain nombres
d'hérétiques condamnés au bûcher; et il vit au milieu d'eux un homme appelé
Raymond ; alors il dit aux bourreaux : « Conservez celui-ci, et qu'on ne le
brûle pas avec les autres. » Puis se tournant vers lui : « Je sais, lui dit-il
avec bonté, je sais, mon fils, que vous serez un jour, quoique ce ne soit pas de
sitôt, lut homme de bien, et un saint. » On relâcha donc cet homme qui, pendant
vingt ans encore, resta dans l’hérésie ; enfin s'étant converti, il entra dans
l’ordre des frères Prêcheurs où il vécut saintement jusqu'à sa mort.
* Thierry d'Apolda, ch. IV, n° 54.
— Comme saint Dominique était en Espagne, en compagnie de quelques frères, il
lui apparut un dragon épouvantable, qui s'efforçait d'engloutir les frères dans
sa gueule. L'homme de Dieu, qui comprit le sens de cette vision, exhortait ses
compagnons à résister courageusement. Peu de temps après ils le quittèrent tous
à l’exception de frère Adam et de deux convers. Il demanda donc à l’un d'eux
s'il voulait s'en aller comme les autres: « A Dieu ne plaise, mon père,
répondit-il, qu'en quittant la tête, je suive les pieds. » Alors saint Dominique
se mit en prière, et presque tous furent convertis peu de temps après, par le
mérite de cette prière.
— Comme il se trouvait à Rome, au couvent de saint Sixte, l’esprit de Dieu vint
sur lui soudainement et il rassembla les frères au chapitre alors il leur
annonça que quatre d'entre eux devaient mourir bientôt, deux de la mort du
corps, et deux de la mort de l’âme. En effet peu après deux frères s'endormirent
dans le Seigneur et deux autres se retirèrent de l’ordre * .
— Lorsqu'il était à Bologne, se trouvait en cette ville maure Conrad, Allemand,
gaie les frères souhaitaient fort de voir entrer dans l’ordre. Or, saint
Dominique étant en conversation, la veille de la fête de l’Assomption de la
sainte Vierge, avec le prieur du monastère de Casa-Maria de l’ordre de Cîteaux,
il lui dit entre autres choses en forme de confidence : « Je vous avoue, prieur,
une chose que je n'ai jamais découverte à personne jusqu'à présent, et que vous
ne révélerez pas vous-même à d'autres, de mon vivant ; c'est que je n'ai jamais
rien demandé ici-bas que je ne l’aie obtenu selon mes désirs. »
* Humbert, n° 50
Comme le prieur lui disait que peut-être il mourrait avant lui, saint Dominique
lui dit en esprit prophétique qu'il vivrait longtemps après lui. La prédiction
se réalisa. Alors le prieur ajouta :
« Demandez donc, mon père, que Dieu vous donne pour votre ordre maître Conrad,
que vos frères paraissent désirer tant être des vôtres. » Mais saint Dominique
lui répondit : « Mon bon frère, vous avez demandé là une chose difficile. »
Après complies, les frères étant allés se reposer, Dominique resta dans l’église
où il passa la nuit en prière comme c'était sa coutume. Or : quand on vint
chanter prime, au moment où le chantre entonnait l’hymne Jam lucis orto sidere,
voici que celui qui devait être un nouvel astre d'une nouvelle lumière, maître
Conrad, vient tout à coup se prosterner. aux pieds de saint Dominique, et lui
demander instamment l’habit de l’ordre. Il persévéra dans sa demande et fut
reçu. Ce fut un zélé religieux qui enseigna dans l’ordre à la grande
satisfaction de tous. Il était près de mourir et avait déjà fermé les yeux, de
sorte qu'on le croyait mort, quand. il regarda les frères qui étaient autour de
lui et dit Dominus vobiscum. Quand on eut répondu : Et cum spiritu tuo, il
ajouta: Fidelium animae per misericordiae Dei requiescant in pace *. Et aussitôt
il reposa en paix dans le Seigneur.
* Ce sont les paroles par lesquelles l’Eglise termine tous ses offices : elles
signifient : Que par la miséricorde de Dieu, les âmes des fidèles reposent en
paix.
Le serviteur de Dieu saint Dominique était doué d'une égalité d'âme que rien
n'ébranlait, sinon quand il était troublé par la compassion et par la
miséricorde ; et parce qu'un cœur content épanouit le visage on voyait, à sa
douceur extérieure, la paix qui régnait au dedans de lui. Dans la journée,
personne n'était plus simple que lui avec les frères et ses compagnons, tout en
observant les règles de la bienséance; la nuit personne n'était plus exact aux
offices et à la prière. Il consacrait le jour au prochain et la nuit à Dieu. Il
avait fait de ses yeux comme une fontaine de larmes. Souvent quand on levait le
corps du Seigneur à la messe, il était ravi en esprit comme s'il avait vu
présent
J.-C. incarné : c'est pour cela que pendant longtemps, il n'assista pas à la
messe avec les autres. Il avait aussi la coutume de passer très souvent, la
nuit, dans l'église, en sorte qu'il semblait n'avoir pas ou presque pas de lieu
fixe pour prendre son repos : et quand la nécessité de dormir le surprenait à la
suite de ses fatigues, il se reposait ou bien devant l'autel, ou bien la tète
inclinée sur une pierre. Chaque nuit il prenait lui-même trois fois la
discipline avec une chaîne de fer : une fois pour soi-même, une seconde fois
pour les pécheurs qui vivent dans le monde, et une troisième fois pour ceux qui
souffrent dans le purgatoire. Élu, un jour, à l'évêché de Couserans, d'autres
disent de Comminge, il refusa nettement, protestant devoir plutôt quitter la
terre que de consentir jamais à une élection dont il serait l'objet.
— On lui demandait un jour pourquoi il ne restait pas à Toulouse, ou dans le
diocèse de cette ville, plutôt que dans le diocèse de Carcassonne, il répondit :
« C'est parce que, dans le diocèse de Toulouse, je rencontre bon nombre de
personnes qui m'honorent, et que à Carcassonne, au contraire, tout le monde me
fait la guerre. » Quelqu'un lui demandait dans quel livre il avait le plus
étudié : « C'est, dit-il, dans le livre de la charité. »
— Une fois qu'étant â Bologne il passait la nuit, dans l'église, le diable lui
apparut sous la figure d'un frère. Saint Dominique, croyant que c'en était un,
lui faisait signe d'aller se reposer comme les autres. Or, celui-là lui
répondait par signes comme s'il se moquait de lui. Lors saint Dominique ne
voulant savoir quel était celui qui méprisait ainsi ses ordres, alluma une
chandelle à la lampe et regardant sa figure reconnut tout de suite, que c'était
le diable. Le saint l'accabla de reproches et le diable se mit à l'insulter pour
avoir rompu le silence ; alors saint Dominique lui déclarant qu'il lui était
permis de parler en sa qualité de maître des frères, il le força de lui déclarer
en quoi il tentait les frères au chœur. Le diable lui répondit : « Je les fais
arriver tard et sortir tôt. » Il le conduisit ensuite au dortoir et lui
demandant de quoi il y tentait les frères. Il dit : « Je les fais trop dormir,
se lever tard, et de cette manière, ils y restent pendant l'office et de temps
en temps, je leur suggère de mauvaises pensées. »
Puis il le mena au réfectoire, et lui demanda de quoi il y tentait les frères;
alors le démon se met à sauter sur les tables, en répétant souvent ces paroles :
« Plus et moins, plus et moins. » Et comme saint Dominique lui demandait ce
qu'il voulait dire par là, il répondit : « Il y a quelques frères que je tente
de manger plus; et par conséquent de manquer souvent à la règle en mangeant
trop, d'autres, de manger moins, afin qu'ils deviennent sans force dans le
service de Dieu et dans la pratique de leurs règles. » De là il le conduisit au
parloir, en s'informant de quoi il y tentait les frères. Alors le diable se mit
à tourner la langue dans sa bouche avec vitesse et faisait entendre un bruit
confus étrange. Saint Dominique lui demandant ce que cela voulait dire, le
diable répondit : « Ce lieu est tout à moi : car quand les frères se rassemblent
pour parler, je m’applique à les tenter de parler sans ordre, d'entremêler des
paroles inutiles et de telle façon que l’un n'attende pas l’autre. » Enfin saint
Dominique conduisit le diable au chapitre, mais quand il fut arrivé à la porte,
le démon n'y voulut absolument pas entrer : « Ici, dit-il, je n'entrerai jamais;
c'est pour moi un lieu de malédiction et un enfer. Je perds ici tout ce que j'ai
gagné ailleurs : car quand j'ai fait tomber un frère en quelque négligence, il
s'en purifie de suite dans ce lieu de malédiction et s'avoue coupable devant
tout le mondé : c'est ici qu'on leur donne des avis, ici qu'ils se confessent,
ici qu'ils s'accusent, ici qu'ils sont frappés, ici qu'ils sont absous; et de
cette manière, je vois avec douleur que j'ai perdu tout ce que je me réjouissais
d'avoir gagné ailleurs. » Après avoir dit ces mots, il disparut *.
* Thierry d'Apolda, c. XV.
Enfin le terme de son pèlerinage approchant, Dominique, qui était à Bologne,
commença à tomber en langueur et en grande faiblesse; la dissolution de son
corps lui fut montrée dans une vision : un jeune homme d'une grande beauté lui
apparut, et l’appela en disant : « Viens, mon bien-aimé, viens à la joie, viens
*. » Alors il fit venir douze des frères du couvent de Bologne, et pour. ne pas
les laisser déshérités et orphelins, il fit son testament en ces mots : « Voici
ce que je vous laisse comme à mes enfants, afin que vous le possédiez à titre
héréditaire : Ayez la charité, gardez l’humilité, et possédez la pauvreté
volontaire **. » Mais ce qu'il défendit le plus expressément qu'il put, c'est
que personne ne fit jamais entrer dans son ordre des biens temporels, menaçant
de la malédiction du Dieu tout-puissant et de la sienne celui qui attenterait de
salir l’ordre des Prêcheurs, de la poussière des richesses terrestres.
Comme ses frères se désolaient de sa perte, il leur dit
avec bonté pour les consoler : « Mes enfants, que ma mort
corporelle ne vous trouble pas; et soyez certains que je vous serai
plus utile mort que vif. » Arriva ensuite son heure
dernière et il s'endormit dans le Seigneur, l’an 1221. Le
jour et l’heure de son trépas furent
révélés, ainsi qu'il suit, à frère
Guali, alors prieur des frères Prêcheurs de Brescia et par
la suite évêque de la même ville. Il dormait d'un
léger sommeil, la tête appuyée sur le clocher des
frères, quand il vit le ciel ouvert et deux échelles
blanches qui en descendaient sur la terre ; J.-C. avec la mère
en tenait le haut, et les anges y montaient et descendaient en poussant
des acclamations de joie.
* Barthélemy de Trente, n° 13.
** Humbert, n° 53.
En bas, entre les deux échelles était placé un siège sur lequel se trouvait
assis un frère dont la tête était couverte d'un voile. Or, Jésus et sa mère
tiraient les échelles en haut, jusqu'à ce que le frère eut été élevé au ciel
dont l’ouverture fut alors refermée *. Le frère Guali étant venu de suite à
Bologne, apprit que c'était, en ce jour et à cette heure-là même que le Père
était trépassé.
— Un frère, nommé Raon qui restait à Tibur,
était à l’autel pour célébrer la
messe au jour et à l’heure du trépas du
Père. Comme il avait appris que le saint était malade
à Bologne, quand il fut arrivé à l’endroit
du canon où l’on a coutume de faire mention des vivants,
et qu'il voulait prier pour sa guérison, il tomba tout à
coup en extase, et il vit l’homme de Dieu Dominique ceint d'une
couronne d'or, et tout resplendissant de lumière ; deux
personnages vénérables l’accompagnaient sur la
route royale hors de Bologne. Il prit note du jour et de l’heure.
et il trouva que c'était alors que le serviteur de Dieu
Dominique était mort. Son corps étant resté sous
terre pendant un long espace de temps; et les miracles qui
s'opéraient à chaque instant devenant de plus en plus
nombreux, sa sainteté était devenue évidente ;
alors la piété des fidèles, les porta à
transporter son corps dans un lieu plus élevé. Quand,
après avoir brisé le mortier avec des instruments de fer,
on eut soulevé la pierre, et ouvert le monument, il s'en
échappa une odeur tellement suave que c'était à
croire qu'on n'avait pas ouvert un tombeau, mais une chambre pleine
d'aromates**.
* Auteur de sa vie.
** Jourdain de saxe.
Et cette odeur qui l’emportait sur celle de tous les parfums ne semblait avoir
rien de pareil dans la nature : ce n'était pas seulement aux ossements ou à la
poussière de ce saint corps qu'elle était inhérente, ou même à la chasse, mais
encore à la terre d'alentour, de sorte que transportée dans des pays éloignés
elle gardait son parfum pendant longtemps. Les mains des frères qui avaient
touché quelque chose des reliques, se trouvèrent tellement embaumées qu'on avait
beau les laver et les frotter, elles conservèrent longtemps cette preuve de
bonne odeur.
Dans la province de Hongrie, un homme de noble race vint avec sa femme et son
fils encore tout jeune pour visiter les reliques de saint Dominique qu'on avait
à Silon ; mais ce fils y tomba malade et mourut. Alors: le père porta son corps
devant l’autel de saint Dominique et se mit à se lamenter et à dire : «
Bienheureux Dominique, je suis venu vers vous plein de joie et je m’en retourne
plein de tristesse ; je suis venu avec mon fils et j'en suis privé pour m’en
aller; rendez-moi, je vous en prie, rendez-moi mon fils; rendez-moi la joie de
mon cœur.» Et voici que vers le milieu de la nuit, l’enfant ressuscita et se
promena par l’église.
— Un jeune homme au service d'une dame noble s'occupait à pêcher dans la
rivière; il tomba dans l’eau, y fut suffoqué et disparut. Ce fut longtemps après
que son corps fut retiré du fond de la rivière. Sa maîtresse invoqua saint
Dominique pour qu'il fût ressuscité, et promit d'aller pieds nus à ses reliques
et de rendre la liberté à cet esclave s'il ressuscitait. A l’instant ce jeune
homme, qui était mort, fut rendu à la vie et se leva au milieu de tout le monde
qui se trouvait présent. Sa maîtresse accomplit son vœu ainsi qu'elle l’avait
promis.
— Dans cette même province de Hongrie, un homme versait des larmes amères sur le
cadavre de son fils, et priait saint Dominique pour obtenir sa résurrection.
Environ au moment où les coqs chantent, celui qui, avait été mort ouvrit les
yeux et dit à son père : « Comment se fait-il, mon père, que j'aie la figure
ainsi mouillée? » « Ce sont, lui répondit-il, les larmes de ton père, car tu
étais mort et j'étais resté seul privé de toute joie. » Son fils lui dit : «
Vous avez beaucoup pleuré mon père mais saint Dominique, compatissant à votre
désolation, a obtenu par ses mérites que je vous sois- rendu vivant.»
— Un homme, languissant et aveugle depuis dix-huit ans, avait le désir de
visiter les reliques de saint Dominique ; il essaya de sortir de son lit, se
leva, et ressentit venir en lui subitement une force assez grande pour se mettre
à marcher à pas pressés; sa faiblesse de corps et sa cécité diminuaient à mesure
qu'il faisait chaque jour du chemin, jusqu'à ce qu'enfin, parvenu au lieu qu'il
avait pris pour but, il reçut le bienfait d'une double guérison complète.
— En la même province de Hongrie, une dame qui avait l’intention de faire
célébrer une messe en l’honneur de saint Dominique ne trouva pas de prêtre à
l’heure qu'elle voulait ; alors elle enveloppa dans un litige propre les trois
chandelles qu'elle avait destinées pour la messe et les serra dans un vase; elle
s'en alla pour un instant. et en revenant lui moment après elle vit les
chandelles brûler à grandes flammes. Tout le inonde accourut pour voir ce
spectacle étrange, et resta tremblant et priant jusqu'au moment où les
chandelles furent entièrement, brûlées sans que le lime soit endommagé.
— A Bologne, un écolier nommé Nicolas souffrait d'une telle douleur aux reins et
aux genoux qu'il ne pouvait se lever de son lit; sa cuisse gauche s'était
desséchée au point qu'il n'y avait plus pour lui aucun espoir de guérison. Se
vouant à Dieu et à saint Dominique, il se mesura de toute sa longueur avec un
fil dont on devait faire une chandelle; après quoi il se mit à se ceindre le
corps, le cou et la poitrine. Au moment où il entourait son genou du fil, comme
il invoquait, à chaque fois qu'il faisait un tour, le nom de Jésus et de saint
Dominique, aussitôt il se sentit soulagé et s'écria : « Je suis délivré. » Il se
lève en pleurant de joie et vient sans l’aide de personne à l’église où reposait
le corps de saint Dominique. Dans la même ville de Bologne, Dieu opéra un nombre
infini de miracles par son serviteur.
— En la ville d'Augusta en Sicile, une jeune fille, qui avait la pierre, devait
être taillée. La mère, à raison du péril que courait son enfant, la recommanda à
Dieu et, à saint Dominique. La nuit suivante saint Dominique apparut à la jeune
fille pendant son sommeil, lui mit dans la main la pierre qui là faisait,
souffrir. La jeune fille, à son réveil, se trouvant guérie, donna cette pierre à
sa mère et lui raconta la vision qu'elle avait eue ; la mère prit alors la
pierre et il la porta au couvent des frères où elle la suspendit devant l’image
de saint Dominique, en mémoire d'un si grand miracle.
— Dans la ville d'Augusta, des dames qui avaient assisté,
en l’église des frères, à la messe
solennelle le jour de la fête de la translation de saint
Dominique, virent en revenant chez elles une femme occupée
à filer devant la porte de sa maison; elles se mirent à
la, tancer de ce qu'elle n'avait pas interrompu son travail au jour de
la fête de ce grand saint. Cette femme indignée leur
répondit : « Vous qui êtes les bigotes * des
frères, faites la fête de votre saint. » A
l’instant ses yeux s'enflèrent, et il en sortit de la
pourriture et des vers ; de sorte qu'une de ses voisines en compta
dix-huit qu'elle lui ôta. Alors remplie de componction elle vint
à l’église des frères, y confessa ses
péchés et fit vœu de ne jamais parler mal de saint
Dominique et de célébrer sa fête avec
dévotion. A l’instant elle récupéra sa
première santé.
— Une religieuse nommé Marie, au monastère de la Magdeleine, à Tripoli,
souffrait des douleurs cuisantes. Ayant reçu un coup à la jambe, elle était
tourmentée affreusement depuis cinq mois; on attendait à chaque instant l’heure
de son trépas. Elle se recueillit en elle-même et fit cette prière:
« Mon Seigneur, je ne suis digne ni de vous prier, ni d'être exaucée; mais je
prie mon seigneur saint Dominique d'être médiateur entre vous et moi, et de
m’obtenir le bienfait de la santé. »
* Le texte porte Bizotae et Brixotae, mot qui ne se trouve dans aucun
dictionnaire.
Or, comme elle priait longtemps en répandant des larmes, elle tomba en extase et
vit saint Dominique entrer avec deux frères, soulever le rideau qui était devant
son lit, et lui dire: «Pourquoi désirez-vous tant d'être guérie? » « Seigneur,
répondit-elle, c'est afin de pouvoir mieux servir, Dieu.» Alors saint Dominique
tira de dessous sa chape un onguent d'une admirable odeur avec lequel il fit des
onctions à sa jambe et elle fut guérie à l’instant; puis il lui dit: « Cette
onction est bien précieuse, douce, et difficile. Et comme cette femme lui
demandait de lui expliquer le sens de ces paroles ; il répondit: « Cette onction
est le signe de l’amour, qui est précieux, parce qu'on ne peut l’acheter avec de
l’argent; et parce que de tous les dons de Dieu il n'y en a point de préférable
à son amour; elle est douce, car il n'y a rien de plus doux que la charité; elle
est difficile parce qu'elle se perd vite si on ne la conserve avec précaution.»
Cette nuit-là même, il apparut à sa sœur qui reposait au dortoir et lui dit: «
J'ai guéri ta sœur. » Celle-ci accourut et trouva sa sœur guérie. Or, comme
Marie sentait qu'elle avait reçu une onction réelle, elle l’essuya très
respectueusement avec de la soie. Quand elle eut raconté tout à l’abbesse et à
son confesseur et qu'elle leur eut montré l’onction qui était sur la soie elles
furent frappées de sentir une odeur si grande et si nouvelle pour eux qu'ils ne
pouvaient la comparera aucun parfum ; et ils conservèrent cette onction avec le
plus grand esprit.
— Pour prouver combien est agréable à Dieu l’endroit où repose le très saint
corps du bienheureux Dominique, il suffira de choisir ici, entre mille, un
miracle qui s'y opéra.
Maître Alexandre, évêque de Vendôme *, se
rapporte dans ses Apostilles sur ces paroles. Misericordia et veritas
obviaverunt sibi (Ps. LXXXIV) qu'un écolier de Bologne,
adonné aux vanités du siècle, eut la vision
suivante : II lui semblait être dans un vaste champ, et une
tempêté extraordinaire allait fondre sur lui. Il se mit a
fuir pour l’éviter et arriva à une maison qu'il
trouva fermée. Il frappa à la porte en priant qu'on lui
ouvrît. La personne qui habitait la maison lui répondit :
« Je suis la justice ; c'est ici que j'habite, cette maison est
à moi; or, parce que tu n'es pas juste, tu ne peux y habiter.
» En entendant ces paroles, il se retira tout triste, et voyant
plus loin une autre maison, il y vint, et frappa en demandant qu'on
l’y reçût. Mais la personne qui restait à
l’intérieur lui répondit « Je suis la
vérité ; c'est ici que j'habite; cette maison est
à moi ; mais je ne te donnerai pas l’hospitalité,
parce que la vérité ne préserve pas celui qui ne
l’aime pas. » Alors il s'éloigna et vit une
troisième maison plus loin. Quand il y arriva, il supplia comme
auparavant qu'on l’y mît à l’abri de la
tempête. La maîtresse qui était à
l’intérieur lui répondit: « Je suis la paix
et j'habite ici; or, il n'y a pas de paix pour les impies, mais pour
les hommes de bonne volonté. Cependant comme mes pensées
sont des pensées de paix et non d'affliction, je te donnerai un
avis salutaire. Plus loin. habite ma sœur; elle secourt toujours
les misérables; va la trouver et fais ce qu'elle te dira.
»
* Il y a une variante dans le texte; l’une porte Vindonicensis et l’autre
Vindoniensis.
Quand il y fut arrivé, celle qui était à l’intérieur lui répondit : « Je suis la
miséricorde, c'est ici ma maison. Si donc tu désires être à l’abri contre la
tempête qui te menace, va à la maison qu'habitent les frères prêcheurs, tu y
trouveras l’étable de la pénitence, la crèche de la continence, l’herbe de la
doctrine, l’âne de la simplicité avec le bœuf de la discrétion, Marie qui
t'éclairera, Joseph qui te parfera, et l’enfant Jésus qui te sauvera. » A son
réveil l’écolier vint à la maison des frères, et raconta l’ensemble de sa
vision; ensuite il prit et reçut l’habit de l’ordre *.
* Gérard de Frachet, l. I, c. III
SAINT SIXTE, PAPE
Sixte vient de Sion qui veut dire Dieu, et de status, état comme on dirait état
de Dieu. Ou bien sixtus vient de sisto, assis; fixe, ferme dans la foi, dans son
martyre et ses bonnes œuvres **.
Le pape Sixte était d'Athènes; d'abord il fut philosophe, et dans la suite
disciple de J.-C. Ela souverain Pontife, il fut traduit devant Dèce et Valérien
avec ses deux diacres Félicissime et Agapit. Comme Dèce ne pouvait, le faire
céder par aucune considération; il le fit conduire au temple de Mars, afin de
l’y forcer à sacrifier, sinon. il serait enfermé dans la prison Mamertine.
* Gérard de Frachet, 1. I, c. III.
** Bréviaire romain.
Or, il refusa, et comme on le menait en prison, le bienheureux Laurent le
suivait et lui disait: « Où allez vous sans votre fils, mon père ? saint prêtre,
où allez-vous sans votre ministre? » Sixte lui répondit : « Je ne te quitte pas,
mon fils, je ne t'abandonne pas : mais tu es réservé à de plus grands supplices
pour la foi de J.-C. Dans trois jours tu me suivras; le lévite suivra le prêtre.
D'ici là prends les trésors de l’Eglise et partage-les à qui tu le jugeras à
propos. » Quand il les eut distribués aux chrétiens pauvres, le préfet Valérien
donna l’ordre de mener Sixte sacrifier au temple de Mars : s'il refusait, il
devait avoir la tête tranchée. Pendant qu'on l’y conduisait, le bienheureux
Laurent, qui était derrière lui se mit à crier et à dire : « Soyez assez bon,
lui dit-il, pour ne pas m’abandonner, père saint, parce que j'ai déjà dépensé
les trésors que vous m’avez confiés. Alors les soldats, entendant parler de
trésors, se saisirent de Laurent, et tranchèrent la tète à saint Sixte ainsi
qu'à Félicissime et à Agapit.
C'est aujourd'hui la fête de la Transfiguration du Seigneur. Dans certaines
églises on consacre le sang de J.-C. avec du vin nouveau, si on peut en faire et
en trouver; ou du moins on exprime, dans le calice, un peu de jus d'une grappe
de raisin mûr. En ce jour encore, on bénit des grappes de raisin et le peuple en
prend (comme du pain bénit *). La raison en est que Notre-Seigneur dit à ses
disciples le jour qu'il fit la Cène: « Je ne boirai plus désormais de ce fruit
de la vigne jusqu'à ce jour où je le boirai de nouveau avec vous dans le royaume
de mon père. » (Matt., XXVI)
* C'est une des significations liturgiques de communico.
Or, cette Transfiguration, et ces mots vin nouveau, que J.-C. prononça,
rappellent le glorieux renouvellement qui s'opéra dans le Sauveur après sa
résurrection. C'est pour cela qu'en ce jour de la Transfiguration qui représente
la résurrection, on se sert de vin nouveau mais ce n'est pas parce que, selon
quelques auteurs; la Transfiguration eut lieu en ce jour, mais bien parce que ce
fut en ce jour que les Apôtres en donnèrent connaissance. Car la Transfiguration
eut lieu, dit-on, vers le commencement du printemps; et ce fut par respect pour
la défense que les apôtres reçurent de la publier, qu'ils la cachèrent si
longtemps et qu'ils la rendirent publique à pareil jour. C'est ce qu'on lit dans
le livre intitulé : Mitrale * (Lib. IX, c. XXXVIII).
* Cet ouvrage a été publié par M. le comte de l’Escalopier dans la Patrologie de
Aligne. Il est de Sicardi, évêque de Crémone.
SAINT DONAT**
Donat, vient de Né de Dieu, et cela par régénération, par infusion de grâce et
par glorification ; celle-ci est triple, par génération, par esprit, et par
Dieu. Car quand les saints meurent, on dit qu'ils naissent; c'est pour cela que
leur trépas n'a pas le nom de mort, mais de natalice. En effet l’enfant aspire à
naître afin de recevoir plus d'espace pour sa demeure une nourriture plus.
substantielle pour le manger, un air plus spacieux pour respirer, et de la
lumière, pour voir. Les saints, par leur mort, sortent des entrailles de
l’Eglise, reçoivent ces quatre avantages à leur manière: c'est pour cela qu'on
dit qu'ils naissent. Ou bien il est appelé Donat, ce qui signifierait donné par
don de Dieu.
** Saint Grégoire de Tours; — Sozomène; — Bréviaire Romain.
Donat fut élevé et nourri avec l’empereur Julien, jusqu'au moment où il fut
ordonné sous-diacre : mais quand Julien fut élevé à l’empire, il tua le père et
la mère de saint Donat. Alors Donat s'enfuit dans la ville d'Arezzo, où il
demeura avec le moine Hilaire et fit beaucoup de miracles: car le préfet de la
ville ayant son fils démoniaque, il l’amena à Donat et l’esprit immonde se mit à
crier et à dire : « Au nom du Seigneur J.-C., ne me tourmente pas pour que je
sorte de ma maison, ô Donat; pourquoi me forces-tu par des tourments de sortir
d'ici? » Mais saint Donat fit une prière et l’enfant fut délivré aussitôt.
— Un homme nommé Eustache, receveur du fisc en Toscane, laissa une somme
d'argent qui appartenait au trésor public, à la garde de sa femme nommée
Euphrosine. Comme la province était ravagée par les ennemis, cette femme cacha
l’argent; mais prévenue par une maladie, elle mourut. Le mari, à son retour,
n'ayant pas trouvé son dépôt, était sur le point d'être traîné au supplice avec
ses enfants; il eut alors recours à saint Donat. Or, celui-ci alla au tombeau de
la femme avec le mari, et après avoir fait une prière, il dit à intelligible
vois. « Euphrosine, je t'adjure par le Saint-Esprit de nous dire où tu as
déposé telle somme d'argent. » Et une voix sortant du sépulcre dit: « A L'entrée
de ma maison, c'est là que je l’ai enterrée. » On y alla et on l’y trouva comme
elle avait dit. Quelques jours après, l’évêque Satire s'endormit dans le
Seigneur et tout le clergé élut Donat pour lui succéder.
Saint Grégoire rapporte *, qu'un jour, après la célébration de la messe, le
peuple recevant la communion, et le diacre présentant la coupe où était le sang
de J.-C., les païens se ruèrent dans l’église, renversèrent le diacre qui brisa
le saint calice. Comme il en était fort affligé ainsi que tout le peuple, Donat
recueillit les fragments du calice, et ayant fait une prière, il le rétablit
dans sa forme première. Mais le diable en cacha un morceau qui manqua au calice,
c'est toutefois un témoignage du miracle. Les païens, à cette vue, se
convertirent et furent baptisés au nombre de quatre-vingts. Il y avait une
`fontaine tellement infectée que quiconque en buvait, mourait, aussitôt. Or,
comme saint Donat allait, monté sur son âne, rendre cette eau saine par ses
prières, un dragon terrible s'élança de l’eau, enroula sa queue autour. des
pieds de l’âne et se dressa aussitôt contre Donat. Le saint le frappa avec un
fouet, ou, selon qu'on le lit autre part, lui cracha dans la gueule; ce qui le
tua à l’instant : ensuite il fit une prière et détruisit tout le venin de la
fontaine **. Un jour que Donat et ses compagnons étaient pressés par la soif, il
fit jaillir une autre fontaine; à l’endroit où ils se trouvaient.
La fille de l’empereur Théodose était tourmentée par le démon, et on l’amena à
saint Donat : « Sors, lui dit-il, esprit immonde, et cesse d'habiter dans une
créature de Dieu. » Le démon lui répondit : «Donne-moi un passage par où sortir
et un endroit où je puisse aller. »
* Dialogues, 1. I, c. VII.
** Sozomène, Hist. Trip., l IX, c. XLVI.
Donat lui dit : « D'où es-tu venu ici?» « Du
désert, répondit le démon. » «
Retournes-y, reprit le saint. » Alors le démon lui dit :
« Je vois sur toi le signe de la croix d'où sort un feu
contre moi, et j'ai si peur que je ne sais où aller. Mais
laisse-moi sortir et je sors. » Donat lui dit: « Voici un
passage, retourne dans le lieu qui t'appartient. » Et il sortit
en ébranlant toute la maison.
— On portait un mort en terre, quand arriva quelqu'un avec un billet, attestant
que le mort lui devait 200 sols; et il ne permettait pas qu'on l’ensevelisse. La
veuve éplorée vint informer saint Donat de ce qui se passait, en ajoutant que
cet homme avait été payé intégralement. Alors saint Donat se leva pour venir au
cercueil, et touchant la main du mort, il lui dit : « Ecoute-moi. » Le défunt
répondit :
« Me voici. » Alors saint Donat lui dit « Lève-toi, et vois ce que tu as à faire
avec cet homme, qui s'oppose à ce qu'on t'ensevelisse. » Alors le mort se mit
sur son séant, et en présence de tous les assistants, il convainquit cet homme
qu'il lui avait payé sa dette; puis prenant le billet avec la main, il le
déchira. Ensuite il dit à saint Donat : « Laissez-moi, mon père, dormir de
nouveau. » Saint Donat lui répondit : « Va maintenant te reposer, mon fils. »
— Vers le même temps, il y avait trois ans qu'il n'avait plu, et la stérilité
était grande ; alors les infidèles vinrent trouver l’empereur Théodose et lui
demandèrent de leur livrer Donat, qui, par ses sortilèges, était l’auteur du
mal. Sur les instances de l’empereur, Donat étant sorti de sa maison, se mit en,
prières et le Seigneur envoya une pluie abondante, et il. rentra chez lui sans
recevoir une goutte de pluie, tandis que tous les autres avaient leurs habits
trempés.
— A cette époque, les Goths ravageaient l’Italie et beaucoup abandonnaient la
foi de J.-C. Evadracien, gouverneur, fut repris de son apostasie par saint Donat
et Hylarin ; il les condamna à immoler à Jupiter. Mais s'étant refusés à le
faire, le gouverneur fit dépouiller Hylarin et ordonna qu'on le fouettât jusqu'à
ce qu'il eût rendu l’esprit. Pour Donat, il le fit mettre en prison et décapiter
ensuite, vers l’an du Seigneur 380 *.
SAINT CYRIAQUE ET SES COMPAGNONS **
Cyriaque, ordonné diacre par le pape Marcel; fut pris et amené devant Maximien
qui le condamna, avec ses compagnons, à creuser la terre et à la porter sur
leurs épaules en un lieu où on construisait les Thermes ; là se trouvait le
saint vieillard Saturnin, que Cyriaque et Sésumius aidaient à porter la terre.
Enfin le gouverneur fit amener devant lui Cyriaque, qui avait été jeté au
cachot. Au moment où Apronianus le faisait sortir, tout à coup une voix, suivie
d'une lumière, vint du ciel et dit : « Venez, les bénis de mon Père, posséder le
royaume qui vous a été préparé depuis le commencement du monde. » (Matt., XXV.)
** Bréviaire romain.
Alors Apronien crut, se fit baptiser et vint confesser J.-C. devant le
gouverneur. Celui-ci lui dit : « Est-ce que tu as été fait chrétien? » Apronien
répondit « Malheur à moi, parce que j'ai perdu mes jours ! » Le gouverneur
reprit. : « Vraiment oui, tu perdras tés jours. » Et il l’envoya décapiter. Pour
Saturnin et Sisimius qui ne voulaient pas sacrifier, on leur fit subir
différents supplices, enfin ils furent décapités. Or, la fille de Dioclétien,
nommée Arthémie, était tourmentée par le démon * qui criait en elle: « Je ne
sortirai pas à moins que le diacre Cyriaque ne vienne. » On lui amena donc
Cyriaque, qui après avoir donné ses ordres au démon, en reçut cette réponse : «
Si tu veux que je sorte, donne-moi un vase dans lequel je me mette. » Cyriaque
répondit : « Voici mon corps, si tu peux, entres-y. » Le démon lui dit : « Je ne
puis entrer dans ce vase, parce que il est scellé et clos; mais si tu me
chasses, je te ferai venir dans la Babylonie. » Et quand il eut été contraint de
sortir, Arthémie s'écria qu'elle voyait le Dieu que Cyriaque prêchait. Alors
Cyriaque baptisa Arthémie. Comme il vivait tranquille dans une maison qu'il
tenait de la générosité de Dioclétien et de son épouse Sérène, un ambassadeur
vint demander, au nom du roi des Perses, à Dioclétien de lui envoyer Cyriaque,
parce que sa fille était tourmentée par le démon **. Or, à la prière de
Dioclétien, Cyriaque s'embarqua avec Largue et Samaraque sur un navire qui avait
été pourvu du nécessaire, et alla avec joie dans la Babylonie.
* Bréviaire romain.
** Ibid..
Quand il fut arrivé auprès, de la jeune fille, le démon lui cria par la bouche
de cette personne : « Es-tu fatigué, Cyriaque ? » Cyriaque lui répondit : « Je
ne suis point fatigué, mais je me laisse mener en tout lieu par la droite de
Dieu. » Le démon dit : « Enfin, pour moi, je l’ai amené où j'ai voulu. » Alors
Cyriaque dit au démon : « Jésus te commande de sortir. ». Le démon sortit à
l’instant et dit : «Oh! nom terrible, qui me force de sortir! » Alors la jeune
fille, guérie, fut baptisée avec son père, sa mère et beaucoup d'autres. Comme
on offrait de nombreux présents à Cyriaque, il ne les voulut pas accepter ; mais
après être resté en ce lieu quarante-cinq jours, jeûnant au pain et à l’eau, il
revint enfin a Rome. Deux mois après mourut Dioclétien, auquel succéda Maximien,
lequel, irrité contre sa sœur Arthémie, fit saisir Cyriaque, qui fut lié tout
nu avec des chaînes, et traîné au devant de son char. (Ce Maximien peut être
appelé le fils de Dioclétien, en tant qu'il fut son successeur et qu'il épousa
sa fille nommée Valériane). Il ordonna à Carpasius, son vicaire, de forcer le
saint à sacrifier, ou de le faire mourir dans les supplices. Carpasius, après,
lui avoir fait verser de la poix sur la tête, le fit suspendre au chevalet,
ensuite il ordonna qu'on lui tranchât la tête ainsi qu'à tous ses compagnons.
Après quoi, Carpasius obtint la maison de Cyriaque, et comme, par mépris pour
les chrétiens, il se baignait dans le lieu où ce saint administrait le baptême,
et qu'il donnait un grand festin à dix-neuf de ses amis, ils moururent tous
subitement. Depuis ce moment on ferma ces bains et les gentils commencèrent à
craindre et à vénérer les chrétiens.
SAINT LAURENT, MARTYR
Laurent viendrait de tenant un laurier. C'est un arbre avec les branchés duquel
on tressait autrefois des couronnes dont on ceignait lés vainqueurs. Il est
l’emblème de la victoire; il réjouit la vue par sa verdeur constante ; il répand
une odeur agréable, et possède beaucoup de propriétés. Or, saint Laurent est
ainsi nommé de laurier, parce qu'il remporta la victoire dans son martyre; ce
qui força Dèce à avouer avec confusion: « Je pense que nous voici vaincus *. »
Il posséda la verdeur dans la netteté et la pureté de son corps ; ce qui lui a
fait dire: « Ma nuit n'a plus rien d'obscur, etc. » Il eut l’odeur parce que sa
mémoire sera éternelle: de la ces mots du Psaume III qui lui ont été appliqués:
« Il a répandu. des biens sur les pauvres ; sa justice demeurera dans tous les
siècles. » Saint Maxime dit : « Comment sa justice n'aurait-elle pas de durée,
ses œuvres étaient animées par cette vertu qui lui a fait consommer son
martyre. » Sa prédication fut efficace, puisqu'il convainquit Lucille, Hippolyte
et Romain. Le laurier a la propriété de guérir de la pierre qu'il écrase, de
remédier à la surdité, et de détourner la foudre. De même saint Laurent brise
les cœurs endurcis, rend l’ouïe spirituelle, et protège contre la foudre des
sentences de la réprobation **.
* Il existe un poème sur saint Laurent dont tous les mots commencent par L.
** La vie de saint Laurent est tirée des actes anciens et reproduits dans son
office au Bréviaire romain.
Laurent, martyr et diacre, Espagnol de nation, fut amené à Rome par saint Sixte.
Car ainsi que le dit
Me Jean Beleth *, Sixte, dans un voyage en Espagne, rencontra deux jeunes gens,
Laurent et Vincent, son cousin, distingués par leur honnêteté et remarquables
dans toute leur conduite : il les amena à Rome avec lui. L'un d'eux, c'était
Laurent, demeura à Rome auprès de sa personne, et Vincent retourna en Espagne où
il termina sa vie par un glorieux martyre. Mais cette opinion de Me Jean Beleth
a contre elle le temps du martyre de ces deux saints ; car Laurent souffrit sous
Dèce et Vincent, qui était jeune, sous Dioclétien et Dacien. Or, entre Dèce et
Dioclétien, il s'écoula environ 40 ans et il y eut entre eux sept empereurs, en
sorte que saint Vincent n'aurait pu être jeune. Saint Sixte ordonna Laurent son
archidiacre.
En ce temps-là, l’empereur Philippe et son fils, qui portaient le même nom,
avaient reçu la foi et après être devenus chrétiens, ils s'efforçaient de donner
beaucoup d'importance à l’Eglise. Ce Philippe fut le premier empereur qui reçut
la fondé J.-C. ; ce fut, dit-on, Origène qui le convertit, quoiqu'on lise
ailleurs que ce fut saint, Pontius. Il régna l’an mille de la fondation de Rome,
afin que cette millième année fut consacrée à J.-C. plutôt qu'aux idoles. Or,
les Romains célébrèrent cet anniversaire avec un grand appareil de jeux et de
spectacles.
L'empereur Philippe avait auprès de sa personne un soldat nommé Dèce qui était
courageux et renommé dans les combats. Vers cette époque, la Gaule s'étant
révoltée, l’empereur y envoya Dèce afin de soumettre à la domination romaine les
Gaulois rebelles.
* C. CXLV.
Dèce mena tout à bien et revint à Rome après avoir remporté la victoire au gré
de ses désirs. L'empereur apprenant son arrivée. voulut lui rendre de grands
honneurs et alla au-devant de lui jusqu'à Vérone. Mais comme l’esprit des
méchants s'enfle d'un orgueil d'autant plus grand qu'ils se sentent honorés
davantage, Dèce exalté par l’ambition en vint jusqu'à aspirer à l’empire et à
comploter la mort de son maître. Il choisit le moment où l’empereur reposait
sous son pavillon pour y entrer en cachette et l’égorger pendant qu'il dormait.
Quant à l’armée venue avec l’empereur, il se l’attacha par ses prières, par
l’argent, par des largesses et par des promesses, et alors il se hâta d'aller à
la capitale de l’empire à marches forcées.
A cette nouvelle, Philippe le jeune fut saisi de craintes, et au rapport de
Sicard dans sa chronique, il confia les trésors, entiers de son père et les
siens à saint Sixte et à saint Laurent, afin que, s'il venait à être tué
lui-même par Dèce, ils donnassent ces trésors aux églises et aux pauvres. N'allez
pas vous étonner si les trésors distribués par saint Laurent ne sont pas appelés
les trésors de l’empereur, mais bien ceux de l’Église, car il put se faire
qu'avec ces trésors de l’empereur Philippe, il eût distribué en même temps
quelques trésors appartenant à l’Église : ou bien encore, on peut les appeler
les trésors de l’Église, parce que Philippe les avait laissés à l’Église pour
qu'ils fussent partagés entre les pauvres, quoique l’on doute avec certaine
raison que ce fuît Sixte qui existât alors, comme il sera dit plus bas.
Ensuite Philippe s'enfuit et, pour ne point tomber entre les mains de Dèce, à
son retour, il se cacha. Le Sénat alla donc au-devant de Dèce et le confirma
dans la possession de l’empire. Or, afin de paraître avoir tué son maître non
par trahison, mais par zèle pour le culte des idoles, il commença à persécuter
les chrétiens avec la plus affreuse cruauté, donnant l’ordre de les égorger sans
aucune miséricorde.
Dans cette persécution périrent plusieurs milliers de martyrs, parmi lesquels
fut couronné Philippe le jeune. Ensuite, Dèce se mit à la recherche du trésor de
son maitre. Sixte lui fut présenté comme adorant J.-C. et comme possédant les
trésors de l’empereur. Or, saint Laurent qui le suivait par derrière lui criait:
« Où allez-vous, sans votre fils, ô mon père ? saint prêtre, où allez-vous sans
votre diacre? Jamais vous n'aviez coutume d'offrir le sacrifice sans ministre.
Qu'y a-t-il en moi qui ait pu déplaire à votre cœur de père? Avez-vous des
preuves que j'aie dégénéré? Éprouvez de grâce, si vous avez fait choix d'un
assistant capable, quand vous m’avez confié le soin de distribuer le sang du
Seigneur. » Ce n'est pas moi qui te quitte mon fils, ni qui t'abandonne, reprit
le saint Pontife ; mais de plus grands combats pour la foi de J.-C., te sont
réservés. Pour nous, en qualité de vieillard, nous n'avons à affronter que de
faibles dangers, toi qui es jeune, tu remporteras sur le tyran un plus glorieux
triomphe. Dans trois jours, tu me suivras, c'est, la distance qui doit séparer
le prêtre et le lévite. Et il lui remit tous les trésors, en lui ordonnant d'en
faire la distribution aux églises et aux pauvres.
Le bienheureux Laurent se mit donc nuit et jour à la recherche des chrétiens et
donna à chacun selon ses besoins. Il vint à la maison d'une veuve qui avait
caché un grand nombre de chrétiens chez elle : depuis longtemps elle souffrait
de maux de tête. Saint Laurent lui imposa les mains et elle fut guérie de sa
douleur; ensuite il lava les pieds des pauvres et leur donna l’aumône. La même
nuit, il vint chez un chrétien et y rencontra un homme aveugle ; par un signe de
croix, il lui rendit la vue.
Or, comme le bienheureux Sixte ne voulait pas entrer dans les vues de
l’empereur, ni sacrifier aux idoles, il fut condamné
à avoir la tête tranchée. Accourut alors saint
Laurent qui se mit à crier à saint Sixte : «
Veuillez ne pas m’abandonner, père saint, parce que
déjà j'ai dépensé vos trésors que
vous m’aviez confiés. » Alors les soldats, en
entendant parler de trésors, se saisirent de Laurent et le
livrèrent entre les mains du tribun Parthénius. Celui-ci
le présenta à Dèce. Le césar Dèce
lui dit: « Où sont les trésors de
l’Église que nous savons, avoir été
déposés chez toi? ». Or, comme Laurent ne fui
répondait pas, il le livra à Valérien qui
était préfet, afin de le forcer à livrer les
trésors et à sacrifier ensuite aux idoles, ou bien de le
faire périr dans des supplices et des tourments divers.
Valérien, de son côté, le mit entre les mains d'un
officier nommé Hippolyte afin qu'il le gardât; et Laurent
fut enfermé en prison avec beaucoup d'autres. Il y avait
là sous les verrous un gentil nommé Lucillus qui,
à force de pleurer, avait perdu la vue.
Comme Laurent lui promettait de lui rendre l’usage de ses yeux, s'il croyait en
J.-C. et s'il recevait le baptême, cet homme demanda avec instance. à être
baptisé. Laurent prit donc de l’eau et lui dit: « Tout est lavé dans la
confession. » Et quand Laurent l’eut interrogé avec précision sur les articles
de foi et que Lucillus eut confessé qu'il les croyait tous, il lui versa de
l’eau sur la tête et le baptisa au nom de J.-C. C'est pour cela que beaucoup
d'aveugles venaient trouver Laurent et s'en retournaient guéris. Quand Hippolyte
vit cela; il lui dit : « Montre-moi les trésors. » Laurent lui répondit : « O
Hippolyte, pour peu que tu croies en Notre-Seigneur J.-C., je te montre des
trésors et je te promets une vie éternelle. » Hippolyte lui dit: « Si tu fais ce
que tu dis; je ferai aussi ce à quoi tu m’exhortes. » A la même heure, Hippolyte
crut et reçut le saint baptême avec sa famille. Quand il fut baptisé il dit «
J'ai vu les âmes des innocents tressaillir de joie. » Peu après, Valérien donna
ordre à Hippolyte de lui présenter Laurent. Celui-ci dit à Hippolyte : « Allons
tons les deus ensemble, car la gloire nous est réservée à toi et à moi. » Ils
viennent donc tous deux devant le tribunal, et l’on s'enquiert encore du trésor.
Laurent demanda un délai de trois jours, ce à quoi Valérien consentit' en le
laissant sous la garde d'Hippolyte. Pendant ces trois jours,, Laurent rassembla
les pauvres, les boiteux et les aveugles et les présentant dans le palais de
Salluste- à Dèce : « Ce sont là, lui dit-il, les trésors éternels quine
diminuent jamais, mais qui s'accroissent; ils sont répartis entre chacun et
trouvés entre les mains de tous; et ce sont leurs mains qui ont porté les
trésors dans le ciel. » Valérien dit devant Dèce qui était présent: « Pourquoi
tous ces détours? Hâle-toi de sacrifier et renonce à la magie. »
Laurent lui dit : « Quel est celui qu'on doit adorer? Est-ce le créateur ou la
créature? » Dèce irrité le fit frapper avec des fouets garnis de plomb, appelés
scorpions, et on lui mit devant les yeux tous les genres de tortures. Comme
l’empereur lui commandait de sacrifier afin qu'il échappât à ces tourments,
Laurent répondit : « Malheureux! ce sont des mets que j'ai toujours désirés. »
Dèce lui dit: « Si ce sont des mets, fais-moi connaître les profanes qui te
ressemblent afin qu'ils partagent ce festin avec toi. » Laurent répondit: « Ils
ont déjà donné leurs noms dans les cieux et c'est pour cela que tu n'es pas
digne de les voir. » Alors par l’ordre de Dèce, il est dépouillé, battu de coups
de fouets et des lames ardentes lui sont appliquées sur les côtés. « Seigneur
J.-C., dit alors Laurent, Dieu de Dieu, ayez pitié de votre serviteur, puisque
quand j'ai été accusé, je n'ai pas renié votre saint nom, quand j'ai été
interrogé, je vous ai confessé comme mon Seigneur. » Et Dèce lui dit : « Je sais
que c'est par les secrets de la magie que titi te joues des tourments, mais tu
ne sauras te jouer longtemps de moi. J'en atteste les dieux et les déesses; si
tu ne sacrifies, tu périras dans des tourments sans nombre. » Alors il commanda
qu'on le frappât très longtemps avec des fouets garnis de balles de plomb. Mais
Laurent se mit' à prier en disant : « Seigneur Jésus, recevez mon esprit. »
Alors il se fit entendre une voix du ciel que Dèce ouï aussi : « Tu as encore
bien des combats à soutenir. » Dèce rempli de fureur s'écria: « Romains, vous
avez entendu les démons consolant ce sacrilège, qui n'adore pas nos dieux, ne
craint pas les tourments et ne s'épouvante pas de la colère des princes. »
Il ordonna une seconde fois qu'on le battît avec des scorpions. Laurent se mit à
sourire, remercia Dieu et pria pour les assistants. Au même instant, un soldat,
nommé Romain, crut et dit à saint Laurent: « Je vois debout en face de toi un
très beau jeune homme qui essuie fies membres avec un linge. Je t'en conjure, au
nom de Dieu, ne me délaisses pas, mais hâte-toi de me baptiser, » Et Dèce dit à
Valérien: « Je pense que nous voici vaincus par la magie. » Il ordonna donc de
le détacher de la cathaste * à laquelle il était attaché et de le renfermer sous
la garde d'Hippolyte. Alors Romain apporta un vase plein d'eau, se jeta aux
pieds de saint Laurent et reçut de ses mains le saint baptême. Aussitôt que Dèce
en fut informé, il fit battre de verges Romain qui, s'étant déclaré chrétien de
plein gré, fut décapité par l’ordre de l’empereur. Cette nuit-là, Laurent fut
amené à Dèce. Or, comme Hippolyte pleurait et criait qu'il était chrétien,
Laurent lui dit : « Cache plutôt J.-C. au-dedans de ton cœur, et quand j'aurai
crié, prête l’oreille et viens. » On apporta donc, des instruments de supplices
de tous les genres. Alors Dèce dit à Laurent: « Ou tu vas sacrifier aux dieux,
ou cette nuit finira avec tes supplices. »
* La cathasta, d'après Rich, est tout simplement un gril de fer au-dessous
duquel on mettait du feu pour torturer les criminels. Cet instrument était
distingué du chevalet Eculeus et avait la forme d'une échelle d'après ce passage
de Salvien : Lit. III, De Gubernat. Dei : Ad caelestis regiae januam.....
ascendentes scalas sibi quodam modo de eculeis catastisque fecerunt. Iso
Magister in Glossis catastae, genus tormenti, id est, lecti ferrei.
Laurent lui répondit : « Ma nuit n'a pas d'obscurités, mais tout pour moi est
plein de lumière. » Et Dèce dit : « Qu'on apporte un lit de fer afin que
l’opiniâtre Laurent s'y repose. » Les bourreaux se mirent donc en devoir de le
dépouiller et l’étendirent sur un gril de fer sous lequel on mit des charbons
ardents et ils foulaient le corps du martyr avec des fourches de fer. Alors
Laurent dit à Valérien: « Apprends, misérable, que tes charbons sont pour moi un
rafraîchissement, mais qu'ils seront pour toi un supplice dans l’éternité, parce
que le Seigneur lui-même sait que quand j'ai été accusé, je ne l’ai pas renié;
quand j'ai été interrogé, j'ai confessé J.-C. ; quand j'ai été rôti, j'ai rendu
des actions de grâces. » Et il dit à Dèce d'un ton joyeux : « Voici misérable,
que tu as rôti un côté, retourne l’autre et mange. » Puis remerciant Dieu : « Je
vous rends grâce, dit-il, Seigneur, parce que j'ai mérité, d'entrer dans votre
demeure. » C'est ainsi qu'il rendit l’esprit. Dèce, tout confus, s'en alla avec
Valérien au palais de Tibère, laissant le corps sur le feu. Le matin, Hippolyte
l’enleva et, de concert avec le prêtre Justin, il l’ensevelit avec des aromates
au champ Véranus. Les chrétiens jeûnèrent, et pendant trois jours célébrèrent
ses vigiles, au milieu des sanglots et en versant des torrents de larmes.
Est-il certain que saint Laurent ait souffert le martyre sous cet empereur Dèce
? Le fait est douteux pour beaucoup de monde, puisque dans les chroniques, on
lit que Sixte vécut longtemps avant Dèce. C'est le sentiment d'Eutrope quand il
dit : Dèce qui suscita une persécution contre les chrétiens fit tuer entre
autres le bienheureux lévite et martyr Laurent.
Il est rapporté dans une chronique assez authentique que ce ne fut pas sous
l’empereur Dèce, successeur de Philippe, mais sous un Dèce qui fut César, et non
pas empereur, que saint Laurent souffrit le martyre. Car entre l’empereur Dèce
et Dèce le jeune, sous lequel on dit que saint Laurent fut martyrisé, il y eut
plusieurs empereurs et plusieurs souverains pontifes intermédiaires. En effet,
il est dit dans le même livre que après Gallus et Volusien son fils, successeur
de Dèce à l’empire, régnèrent Valérien et Gallien, et que ces deux derniers
créèrent César, Dèce le jeune, mais sans le. faire empereur. Car anciennement
les empereurs donnaient à quelques-uns la qualité de Césars, sans cependant lés
créer Augustes ou empereurs; ainsi on lit dans les chroniques que Dioclétien fit
César Maximien, et que, dans la suite, de César il le créa Auguste. Or, du temps
de ces empereurs, c'est-à-dire de Valérien et de Gallien, c'était Sixte qui
siégeait à Rome. Ce fut donc ce Dèce simple César, mais non pas empereur qui
martyrisa saint Laurent. C'est pour cela que dans la légende de ce saint, Dèce
n'est pas appelé empereur, mais Dèce-César seulement. Car l’empereur Dèce ne
régna que deux ans, et martyrisa le pape saint Fabien. A, Fabien succéda
Corneille qui souffrit sous Volusien et Gallus. Après Corneille vint Lucien, et.
Lucien eut pour successeur Etienne qui souffrit sous Valérien et Gallien dont le
règne dura quinze ans. A Etienne succéda Sixte. Ce qui précède est tiré de la
chronique qui a, été citée , ci-dessus. Cependant toutes les chroniques, tant
d'Eusèbe, que de Bède et d'Isidore s'accordent à, dire que le pape Sixte ne
vécut pas du temps de l’empereur Dèce, mais bien de Gallien.
Mais on lit encore dans une autre chronique que ce Gallien eut deux noms, qu'il
fut appelé Gallien et Dèce, et ce fut sous lui que souffrirent Sixte et Laurent,
vers l’an du Seigneur 257. Geoffroy avance aussi dans son livre intitulé
Panthéon que Gallien se nomma Dèce et que ce fut sous lui que souffrirent saint
Sixte et saint Laurent. Et si cet auteur est exact, ce qu'avance Jean Beleth
pourrait être véritable.
— Saint Grégoire rapporte au livre de ses Dialogues qu'une religieuse, nommée
Sabine, conserva la continence sans pouvoir modérer l’intempérance de sa langue.
Elle fut enterrée dans l’église de saint Laurent, devant l’autel du martyr; mais
une partie de son corps fut coupée parle démon et resta intacte, tandis que
l’autre partie fut brûlée : ceci fut constaté le lendemain matin.
— Grégoire de Tours rapporte * qu'un prêtre réparant une église de saint
Laurent, une poutre se trouvait être trop courte; il pria le saint martyr qui
avait soutenu les pauvres. de venir au secours de son indigence ; la poutre
s'allongea de telle sorte qu'elle était beaucoup trop longue : le prêtre coupa
alors cet excédent en petites parties et s'en servit pour guérir beaucoup
d'infirmités. Ce fait est attesté par le bienheureux Fortunat, et il eut lieu à
Brione, château d'Italie.
— Un homme avait mal aux dents : on le toucha avec un morceau de cette poutre et
sa douleur disparut.
* De Gloria Martyr., l. I, c. XLII ; — Fortunat, l. IX, c. XIV.
— Au rapport de saint Grégoire dans ses Dialogues **,
un autre prêtre appelé Sanctutus, voulant réparer une église de saint Laurent
brûlée par les Lombards, loua grand nombre d'ouvriers. Or, un jour qu'il n'avait
rien à leur donner à manger, il se mit en prière et en regardant dans le four il
y trouva un pain très blanc qui ne paraissait cependant pas devoir suffire à un
repas pour trois personnes. Or, saint Laurent, qui ne voulait pas gîté ses
ouvriers manquassent de rien, multiplia ce pain de telle sorte qu'il y en eut
assez pendant dix jours pour tous les ouvriers.
— Vincent de Beauvais rapporte, dans sa chronique, qu'il y avait à Milan dans
une église de saint Laurent un calice de cristal d'une merveilleuse beauté. Dans
une solennité le diacre qui le portait à l’autel le laissa échapper de ses
mains, et en tombant, par terre ce calice se brisa en morceaux. Mais le diacre
affligé en rassembla les- fragments, les mit sur l’autel, fit une prière à saint
Laurent, et il reprit le calice entier et très solide.
On lit encore dans le livré des Miracles de la sainte Vierge, qu'il y avait à
Rome un juge nommé Etienne, gui recevait volontiers des présents de grand nombre
de personnes, et violait souvent la justice. Il usurpa par force trois maisons
de l’église de saint Laurent et, un jardin de sainte Agnès, et resta en
possession de ce qu'il avait acquis injustement. Or, il arriva qu'il mourut et
qu'il fut mené au jugement de Dieu. Saint Laurent s'approcha alors de lui, plein
d'indignation, et par trois fois il lui serra le bras pendant longtemps et lui
fit souffrir de cruelles douleurs. Mais sainte Agnès avec les autres vierges ne
voulut pas le voir et détourna la tête.
** L. III, c. XXXVII.
* Grég. de Tours; De Gloria Martyr., l. I, c. XLVI.
Alors le juge rendit son arrêt en ces termes : « Parce qu'il a soustrait le bien
d'autrui, et qu'en recevant des présents, il a vendu la vérité, qu'il soit
traîné au lieu où est Judas le traître. » Alors saint Proeject pour lequel
Etienne avait eu beaucoup de dévotion pendant sa vie, s'approchant de saint.
Laurent et de sainte Agnès, demandait pardon pour ce juge. Il fut donc accordé à
leurs prières unies à celles de la sainte Vierge que son âme retournerait à son
corps pour y faire pénitence pendant trente jours. En outre il reçut pour
pénitence, de la part de la sainte Vierge, de réciter chaque jour de sa vie le
Psaume CXVIII, Beati immaculati in via. Quand il revint à la vie, son bras était
noir et brûlé comme s'il eût réellement souffert dans on corps, et cette marque
resta sur lui tant qu'il vécut. Il restitua donc le bien mal acquis et fit
pénitence, mais il trépassa dans le Seigneur le trentième jour.
— On lit dans la vie de l’empereur saint Henri et de sainte Cunégonde, sa femme,
qu'ils vécurent ensemble dans la virginité; mais à l’instigation du diable,
l’empereur conçut des soupçons sur son épouse par rapport à un soldat, et il la
fit marcher nu-pieds l’espace de 15 marches sur des socs de charrue rougis au
feu. En montant dessus elle dit : « De même, Seigneur Jésus, que vous avez
connaissance que ni Henri ni aucun autre ne m’a touchée, de même aussi venez à
mon aide. »
Mais Henri poussé par la honte la frappa au visage : et une voix se fit entendre
à Cunégonde en lui disant : « La Vierge Marie t'a prise sous sa protection, car
tu es vierge. » Elle marcha donc sur cette masse incandescente sans ressentir
aucune douleur.
L'empereur venait de mourir quand une multitude infinie de
démons passant devant la cellule d'un ermite, celui-ci ouvrit sa
fenêtre et demanda au dernier passant qui ils étaient. Et
il répondit: « Nous sommes une légion de
démons qui nous hâtons d'aller à la mort du
César afin de voir si nous pourrons trouver en lui quelque chose
qui nous appartienne en propre. » L'ermite adjura le diable de
revenir et celui-ci lui dit à son retour: « Nous n'avons
rien trouvé, car bien que le soupçon injuste qu'avait
conçu l’empereur, et ses autres péchés aient
été mis ainsi que ses bonnes œuvres dans la
balance, Laurent le grillé apporta un pot d'or d'un poids
énorme, quand nous pensions emporter César; cette
chaudière ayant été jetée sur la balance,
l’autre côté l’emporta; alors, je fus
irrité et j'arrachai une oreille de ce pot d'or. II donnait le
nom de pot à un calice que cet empereur avait fait ciseler pour
l’église d'Eichstat en l’honneur de saint Laurent
envers lequel il avait une dévotion particulière. A cause
de sa grandeur, ce calice avait deux anses. Et il se trouva qu'au
même moment l’empereur mourut et une anse du calice fut
brisée *.
* Ce fait se trouve sculpté en relief sur le tombeau qui renfermait les reliques
de saint Henri et de sainte Cunégonde avant leur canonisation. On y voit un ange
tenant d'une main une épée dégainée, de l’autre, une balance sur l’un des
plateaux de laquelle est posé un calice. Chronic. Casin., l. II, c. XLIV.
Saint Grégoire rapporte dans son Registre *, qu'un de ses prédécesseurs voulait,
soulager quelqu'un auprès du corps de saint Laurent, mais qu'il ne savait où le
corps reposait ; quand tout a coup et sans le savoir on découvre le tombeau, et
tous ceux qui se trouvaient là **, aussi bien les moines que ceux, qui étaient
attachés à l’église, et qui avaient vu ces saintes reliques, moururent dans
l’espace de dix jours.
Il faut observer que le martyre de saint Laurent paraît l’emporter sur ceux des
autres saints martyrs par quatre caractères qui lui sont propres et qu'on trouve
exposés dans les paroles de saint Maxime, évêque, et de saint Augustin. Le
premier, c'est la rigueur de ce martyre; le second, c'est le résultat ou
l’utilité qu'il eut; le troisième, c'est la constance et le courage du patient;
le quatrième, c'est le combat admirable en lui-même et le mode de sa victoire.
I. Le martyre de saint Laurent l’emporte sur les autres par l’extrême rigueur
des tourments. Voici comment s'en exprime le bienheureux évêque Maxime, ou selon
certains textes saint Ambroise: « Mes frères, ce n'est pas un martyre ordinaire
et de quelques instants que saint Laurent eut à souffrir: car celui qui est
frappé du glaive, meurt une fois, celui qui est plongé dans un brasier de
flammes, est délivré à l’instant; mais saint Laurent est tourmenté par des
supplices longs et nombreux, en sorte que la mort ne ralentit pas sa souffrance,
et lui manqua à la fin. Nous lisons que dès bienheureux enfants se promenaient,
au milieu des flammes apprêtées pour les faire souffrir et qu'ils foulèrent aux
pieds des masses de feu.
* Ep. l. V, c. XXX.
** Le texte porte Mansionarii. On appelait ainsi les tenanciers d'une maison.
Quand il s'agit de personnes religieuses, c'étaient des chanoines vivant en
communauté.
Et cependant saint Laurent leur est supérieur en gloire, parce que ceux-là se
promenaient dans les flammes, et que lui fut couché sur le feu même qui faisait
on supplice. Ils foulèrent le feu de leurs pieds, tandis que lui en éteignit
l’ardeur par la position qu'on avait fait prendre à son corps étendu sur ses
flancs. Ceux-là étaient debout et adressaient leurs prières en levant les mains
vers le Seigneur ; celui-ci étendu sur le gril priait pour ainsi dire le
Seigneur avec chacun de ses membres. Il faut noter encore que saint Laurent
vient le premier de tous les martyrs après saint Etienne, non pas pour avoir
supporté de plus grands tourments que les autres martyrs puisque beaucoup
souffrirent des tourments égaux et quelquefois plus violents, mais c'est pour
six motifs qui se trouvent ici réunis :
1° En raison du lieu où il a souffert, c'est à Rome, la capitale du monde et où
se trouve le siège apostolique.
2° En raison de sa prédication, car il s'y livra avec ardeur.
3° En raison des trésors qu'il distribua tout entiers , avec sagesse aux
pauvres. Ces trois raisons sont celles de maître Guillaume d'Auxerre.
4° Parce que son martyre est authentique et certain : car bien qu'on lise que
les autres aient souffert de plus grands supplices, cependant cela n'est pas
authentique et quelquefois il y a lieu. d'en douter; mais le martyre de saint
Laurent est très solennel dans l’église qui l’a approuvé, ainsi que nombre de
saints dans leurs discours.
5° Par la dignité à laquelle il fut élevé ; car il fut archidiacre du siège
apostolique, et après lui, il n' v eut plus à Rome d'archidiacre.
6° Pour la cruauté, des tourments qui furent des plus atroces, puisqu'il fut
rôti sur un gril de fer. Ce qui a fait dire de lui par saint Augustin : « On
commanda d'exposer sur le feu ses membres déchirés et coupés par les nombreux
coups de fouet qu'il avait reçus, afin que sur ce gril de fer sous lequel était
entretenu un feu violent, le tourment fût plus atroce et la souffrance plus
longue puisque l’on retournait l’un après l’autre chacun de ses membres.
II. Le martyre de saint Laurent l’emporte sur les autres par ses résultats et
son utilité. D'après saint Augustin ou saint Maxime, l’âpreté du supplice a
couvert saint Laurent de gloire, l’a rendu célèbre dans l’opinion publique,
excite à la dévotion envers lui, et en fait un modèle remarquable.
1° Elle le couvrit de gloire : ce qui fait dire à saint Augustin : « Tyran, tu
as sévi contre ce martyr ; tu as tressé, tu as embelli sa couronne en accumulant
les tourments. » Saint Maxime ou saint Ambroise ajoute: «Quoique ses membres se
disloquent sous l’ardeur de la flamme, cependant la force de sa foi n'est pas
ébranlée. Il perd son corps, mais il gagne le salut. » Saint Augustin dit : « O
le bienheureux corps, dont les angoisses ne purent lui faire perdre la foi, mais
que la religion couronna dans le ciel.»
2° Elle le rendit célèbre dans l’opinion
publique. Saint Maxime ou saint Ambroise dit: « Nous pouvons
comparer le bienheureux martyr Laurent au grain de sénevé
qui, broyé de toutes manières, a mérité de
répandre par tout l’univers une odeur mystérieuse.
Quand il était en vie, il fut humble, inconnu,
méprisé. A peine a-t-il été
tourmenté, déchiré, brûlé, qu'il
répandit sur toutes les églises du monde un parfum de
noblesse. » Plus loin on lit: « C'est chose sainte et
agréable à Dieu que nous honorions avec une
piété toute particulière le jour de la naissance
de saint Laurent : l’Église victorieuse de J.-C. brille en
ce jour du reflet de son bûcher, aux regards de l’univers.
Ce généreux martyr a acquis une telle gloire dans son
martyre qu'il en éclaire le monde entier. »
3° Le martyre de saint Laurent nous excite a la dévotion pour lui. Saint
Augustin donne trois motifs que nous avons de le louer et de lui témoigner notre
dévotion. Nous devons mettre toute notre confiance dans ce bienheureux martyr,
d'abord parce qu'il a répandu son précieux sang. pour Dieu, ensuite parce qu'il
a le privilège infini de nous montrer quelle doit être la foi du chrétien
puisqu'il a eu tant d'imitateurs; enfin, parce que toute sa vie fut si sainte
qu'il mérita d'obtenir la couronne du martyre dans un temps de paix.
4° Le martyre a fait de saint Laurent un modèle proposé à notre imitation.
Là-dessus saint Augustin s'exprime ainsi : « La cause pour laquelle ce saint
homme a été dévoué à la mort, n'est que pour porter les autres a être ses
imitateurs. » Or, nous avons trois motifs de l’imiter:
1° la force avec laquelle il souffrit : « Le peuple de Dieu, dit saint Augustin,
n'est jamais instruit d'une manière plus profitable que par l’exemple des
martyrs. Si l’éloquence . entraîne, le martyre persuade. Les exemples
l’emportent sur les paroles, et les actions instruisent mieux que les discours.
Les persécuteurs de saint Laurent ont pu apprécier eux-mêmes quelle dignité
possédaient les martyrs dans cette excellente manière d'instruire, puisque cette
admirable force d'âme ne faiblissait pas, mais fortifiait encore les autres en
leur donnant un modèle dans ses souffrances. »
2° La grandeur et l’ardeur de sa foi: « En surmontant par la foi, dit saint
Maxime ou saint Ambroise, les flammes du persécuteur, il nous montre que, par le
feu de la foi, on peut surmonter les flammes de l’enfer, et avec l’amour de
J.-C., on n'a plus à craindre le jour du jugement. »
3° Son ardente dévotion: « Saint Laurent, dit encore le même auteur, a illuminé
le monde entier avec cette lumière qui le brûla lui-même, et de ces flammes dont
il supporta l’ardeur, il échauffa les cœurs de tous les chrétiens. Sur
l’exemple de saint Laurent, nous sommes excités à souffrir le martyre, nous
sommes enflammés pour la foi, et nous sommes échauffés par la dévotion »
III. Le troisième caractère qui distingue excellemment son martyre, c'est sa
constance, ou son courage. Voici comme en parle saint Augustin : « Le
bienheureux Laurent demeura en J.-C. au milieu de ses épreuves, pendant son
inique interrogatoire, jusqu'aux atroces menaces qu'on lui fit, et jusqu'à la
mort. Dans cette longue mort, il avait bien mangé, bien bu, il était rassasié de
cette nourriture, et ivre; de ce calice de Dieu ; alors il ne ressentit pas les
tourments, il ne fut pas abattu, mais il monta au ciel. Il fut si constant et si
ferme que non seulement, il ne succomba pas aux tourments, mais, que par ces
tourments eux-mêmes, il devint plus parfait dans la crainte, plus fervent dans
l’amour et plus joyeux en ardeur. »
1° « On l’étend, dit saint Maxime, sur des charbons ardents, on ne cesse de le
tourner sur lui-même; mais plus il souffre de douleur, plus grande est la
patience avec laquelle il craint N.-S. J.-C. »
2° « Le grain de sénevé, dit saint Maxime ou bien saint Ambroise, quand il est
broyé, s'échauffe. Laurent au milieu de ses supplices s'enflamme. Chose
admirable! celui-ci tourmente Laurent, ceux-là plus cruels encore perfectionnent
les tortures, mais plus les supplices sont atroces plus ils rendent Laurent
parfait dans son dévouement.
3° Son cœur était tellement fortifié par la foi dans J.-C., que ne tenant aucun
compté des tortures infligées à son propre corps; tout joyeux de son triomphe
sur les flammes qui le brûlaient, il insultait à la cruauté de son bourreau.
IV. Le quatrième caractère de son martyre fut sa lutte admirable et la manière
dont il remporta la victoire. Car, on peut recueillir des paroles de saint
Maxime et de saint Augustin, que saint Laurent eut à endurer en quelque sorte
extérieurement cinq sortes de feu, qu'il supporta avec courage et qu'il
éteignit. Le premier fut le feu de l’enfer, le second le matériel de la flamme,
le troisième fut celui de la concupiscence de la chair; le quatrième fut celui
d'une violente avarice, le cinquième fut le feu d'une rage insensée.
1° « Pouvait-il faiblir, dit saint Maxime, parce que son corps était
momentanément brûlé, celui dont la foi éteignait le feu éternel de l’enfer? Il
passa à travers un feu d'un instant de durée, et tout terrestre, mais il échappa
à la flamme de la géhenne qui brûle sans cesse. »
2° « Son corps est brûlé, dit saint Maxime ou saint Ambroise, mais l’amour divin
éteignit cette combustion matérielle. Un roi méchant mettra lui-même le bois, il
activera le foyer, mais le bienheureux Laurent n'en sentira pas les effets,
parce que l’ardeur de sa foi est encore plus vive. » « La charité de J.-C., dit
saint Augustin, ne fut pas vaincue par la flamme, et le feu qui brûle à
l’extérieur est moins ardent que celui qui brûle à l’intérieur. »
3° Saint Maxime dit en parlant de l’extinction du feu de la
concupiscence : « Voici un feu par lequel saint Laurent passa,
sans en être brûlé, puisqu'il en eut horreur; mais
il n'en brillé pas moins d'un grand éclat: il a
brûlé pour n'être point enflammé, et pour ne
point être brûlé, il endura d'être
brûlé. »
4° L'avarice de ceux qui convoitaient des trésors a été déçue, selon ces paroles
de saint Augustin : « Il s'arme d'une double torche cet homme cupide d'argent et
ennemi de la vérité: c'est l’avarice pour ravir de l’or, c'est l’impiété pour
faire disparaître J.-C. : mais tu ne gagnes rien, tu ne retires aucun profit,
homme cruel, ce qui n'est que matière est soustrait à tes recherches Laurent
monte au ciel, et tu péris avec tes flammes. »
5° La folie furieuse des persécuteurs a été frustrée et annihilée, comme le dit
saint Maxime : quand il eut vaincu les bourreaux qui attisaient le foyer, il
éteignit' l’incendie allumé par la folie qui débordait de toutes parts.
Jusque-là le démon n'a obtenu qu'un résultat; c'est que cet homme fidèle montât
plein de gloire jusqu'au trône de son maître, et que la cruauté de ses
persécuteurs confondus fût engourdie avec leurs feux. » Il montre combien fut
ardente la folie des bourreaux en disant : « La fureur enflammée des gentils
prépare un gril ardent, afin de venger dans les flammes l’ardeur de leur
indignation. »
Il n'y a rien d'étonnant que saint Laurent ait surmonté ces cinq sortes de feu
extérieur, puisque d'après les paroles de saint Maxime, il y eut trois choses
qui le rafraîchirent intérieurement, et il porta dans son cœur trois feux au
moyen desquels il adoucit et modéra entièrement le feu extérieur, qui fut ainsi
vaincu par une ardeur plus forte. Ce furent :
1° Le désir du royaume du ciel,
2° la méditation de la loi de Dieu,
3° la pureté de conscience.
Il refroidit et éteignit ainsi tout feu extérieur.
1° le désir de la patrie céleste. Saint Maxime ou saint Ambroise dit : « Le
bienheureux Laurent ne pouvait ressentir les tourments du feu puisqu'il
possédait dans ses membres le désir du paradis qui refroidissait les flammes. —
Aux pieds du tyran, gît une chair brûlée, un corps inanimé : mais il n'a rien
perdu sur la terre, puisque son âme demeure dans le ciel.
2° La méditation de la loi divine. Le même, auteur s'exprime ainsi : « Tandis
que son esprit est occupé dans la méditation des commandements de J.-C., tout ce
qu'il souffre est froid pour lui. »
3° La pureté de conscience. Il est dit à ce propos : « Ce n'est que feu autour
des membres de ce généreux martyr, mais il ne pense qu'au royaume de Dieu, et sa
conscience rafraîchie le fait sortir vainqueur du supplice. »
Il posséda néanmoins trois feux intérieurs qui lui firent surmonter la violence
des flammes extérieures. Le premier fut la grandeur de sa foi, le second, son
ardente charité, et le troisième, une véritable connaissance de Dieu, qui l’a
éclairé comme une flamme.
« Plus sa foi est ardente, dit saint Ambroise, plus la flamme qui le brûle perd
de sa force. La ferveur de la foi c'est le feu du Sauveur qui dit dans
1'Evangile : «Je suis venu vous apporter le feu sur la terre.» Saint Laurent en
était embrasé, il n'a donc pas ressenti l’ardeur des flammes. »
2° Saint Ambroise dit de sa charité : « Il brûlait au dehors ce saint martyr,
parce que le, tyran l’avait mis sur un foyer violent, mais la flamme de l’amour
de Dieu qui le consumait était plus forte encore.»
3° Le même père parle ainsi de la connaissance de Dieu
: « Les flammes les plus cruelles n'ont pu vaincre cet invincible
martyr, parce qu'il avait l’esprit éclairé des
rayons les plus pénétrants de la vérité.
Enflammé de, haine pour le mal, et d'amour pour la
vérité, ou il ne sentit pas, ou il vainquit la flamme qui
le brillait au dehors.
L'office de saint Laurent a trois privilèges dont ne jouissent pas les autres
martyrs. Le premier c'est la vigile ; c'est le seul des martyrs qui en ait une.
Mais les vigiles des saints ont été remplacées en ce jour par le jeûne à cause
de certains désordres. Me Jean Beleth rapporte que c'était autrefois la coutume;
qu'aux fêtes des saints, les hommes, avec leurs femmes, et les filles venaient à
l’église où ils passaient la nuit à la lumière des flambeaux ; mais parce qu'il
en résultait des adultères, il fut statué que la vigile serait convertie en
jeûne. Cependant on a conservé l’ancienne dénomination, et on dit encore vigile
et non pas jeûne. Le second, c'est qu'il a une octave. C'est le seul des martyrs
avec saint Etienne qui ait une octave, comme saint Martin parmi les confesseurs.
Le troisième, c'est que les antiennes ont des réclames *, cela ne lui est commun
qu'avec saint Paul.
* Voyez le Sacramentaire de saint Grégoire. Dans la réforme du Bréviaire romain,
cet usage a disparu.
Saint Paul a ce privilège en raison de l’excellence de sa prédication et saint
Laurent en raison de l’excellence de son martyre.
SAINT HIPPOLYTE ET SES COMPAGNONS **
Hippolyte vient de hyper, au-dessus, et lithos, pierre, comme si on disait fondé
sur la pierre, qui est J.-C. Ou bien de in, dans, et polis, ville, ou bien il
veut dire très poli. Il fut en effet fondé solidement sur J.-C. qui est la
pierre, en raison de sa constance et de sa fermeté. Il fut de la cité d'en haut
par le désir et l’avidité : il fut bien poli par l’âpreté des tourments.
Hippolyte, après avoir enseveli le corps de saint. Laurent, vint à sa maison, et
en donnant la paix à ses esclaves et à ses servantes, il les communia *** tous
du sacrement de l’autel que le prêtre Justin avait offert. Et quand on eut mis
la table; avant qu'ils eussent touché aux mets, vinrent des soldats qui
l’enlevèrent. et le menèrent au César. Quand Dèce le vit, il lui dit en
souriant: « Est-ce que tu es devenu magicien aussi, toi, qui as enlevé le corps
de Laurent. » Hippolyte lui répondit : « Je n'ai pas fait cela comme magicien,
mais en qualité de chrétien. »
** Bréviaire romain ; — Actes anciens de aces saints.
*** Ce ne fut que vers le XIe siècle qu'on cessa de donner les saintes espèces
de l’Eucharistie aux fidèles qui se communièrent alors de leurs propres mains.
Alors Dèce rempli de fureur commanda qu'on le dépouillât de l’habit qu'il
portait en sa qualité de chrétien *, et qu'on lui meurtrît la bouche à coups de
pierres. Hippolyte lui dit : « Tu ne m’as pas dépouillé, mais tu m’as mieux
vêtu. » Dèce lui répliqua: « Comment es-tu devenu fou au. point de ne pas rougir
de ta nudité ? Sacrifie donc maintenant et tu vivras au lieu de périr avec ton
Laurent. » Que ne mérité-je, reprit Hippolyte, de devenir l’imitateur du
bienheureux Laurent dont tu as osé prononcer le nom de ta bouche impure! » Alors
Dèce le fit fouetter et déchirer avec des peignes de fer. Pendant ce temps-là,
Hippolyte confessait à haute voix qu'il était chrétien ; et comme il se riait
des tourments qu'on lui infligeait, Dèce le fit revêtir des habits de soldat
qu'il portait auparavant, en l’exhortant à rentrer dans son amitié et à
reprendre son ancienne profession de militaire. Et comme Hippolyte lui disait
qu'il était le soldat de J.-C., Dèce outré de colère le livra au préfet Valérien
avec ordre de se saisir de tous ses biens et de le faire périr dans les
tourments les plus cruels. On découvrit aussi que tous ses gens étaient
chrétiens; alors on les amena devant Valérien. Comme on les contraignait de
sacrifier, Concordia, nourrice d'Hippolyte, répondit pour tous les autres : «
Nous aimons mieux mourir chastement avec le Seigneur notre Dieu que de vivre
dans le désordre. »
* Hippolyte portait donc encore la robe blanche dont on revêtait les nouveaux
baptisés.
Valérien dit: « Cette race d'esclaves ne se corrige qu'avec les supplices. »
Alors en présence d'Hippolyte rempli de joie, il ordonna qu'on la frappât avec
des fouets garnis de plombs jusqu'à ce qu'elle rendît l’esprit : «' Je vous
rends grâces, Seigneur, dit Hippolyte, de ce que vous avez envoyé ma nourrice la
première. dans l’assemblée des saints. » Ensuite Valérien fit mener Hippolyte
avec les gens de sa maison hors de la porte de Tibur. Or, Hippolyte les
raffermissait tous : « Mes frères, leur disait-il, ne craignez rien, parce que
vous et moi, nous avons un seul Dieu. » Et Valérien ordonna de leur couper la
tête à tous sous les yeux d'Hippolyte, et ensuite il le fit lier par les pieds
au cou de chevaux indomptés afin qu'il fût traîné à travers les ronces et les
épines, jusqu'au moment où il rendit l’âme, vers l’an du Seigneur 256. Le prêtre
Justin put soustraire leurs corps et les ensevelir à côté de celui de saint
Laurent Quant aux restes de Concordia, il ne put les trouver, car ils avaient
été jetés dans un cloaque. Or, un soldat nommé Porphyre, qui croyait que
Concordia avait dans ses vêtements de l’or et des pierres précieuses, alla
trouver un cureur de cloaques appelé Irénée, qui était chrétien, sans être connu
comme tel, et lui dit : « Garde-moi le secret, et retire Concordia, car mon
espoir est qu'elle avait de l’or ou des perlés dans ses habits. » Irénée lui dit
: « Montre-moi l’endroit et je garde le secret; alors si je trouve quelque
chose, je t'en informerai. »
Lors donc que le corps eut été retiré, et qu'ils n'eurent rien trouvé, le soldat
s'enfuit aussitôt et Irénée, ayant appelé un chrétien nommé Habondus, porta le
corps à saint Justin. Celui-ci ci le prit avec respect et l’ensevelit à côté de
saint Hippolyte et des autres martyrs. Quand Valérien apprit cela, il fit
prendre Irénée et Habondus qu'il ordonna de jeter tout vivants dans le cloaque :
saint Justin enleva aussi leurs corps et les ensevelit avec les autres.
Après cela, Dèce monta avec Valérien sur un char doré et ils allèrent tous deux
à l’Amphithéâtre pour tourmenter les chrétiens. Alors Dèce fut saisi par le
démon et se mit à crier : « O Hippolyte, tu me tiens lié avec des chaînes bien
rudes. » Valérien criait de son côté. « O Laurent, tu me traînes enlacé dans des
chaînes de feu. » Et à l’instant Valérien expira. Dèce rentra chez lui, et
pendant trois jours qu'il fut tourmenté par le démon, il criait: « Laurent, je
t'en conjure, cesse un instant de me tourmenter. » Et il mourut ainsi
misérablement. Triphonie, sa femme, qui était d'un caractère cruel, quand elle
vit cela, quitta tout pour venir trouver saint Justin avec sa fille Cyrille, et
se fit baptiser par lui avec beaucoup d'autres personnes. Le jour suivant, comme
Triphonie était en prières, elle rendit l’esprit. Son corps fut enseveli par le
prêtre Justin à côté de celui de saint Hippolyte. Quand on apprit que
l’impératrice et sa fille s'étaient faites chrétiennes, quarante-sept soldats
vinrent avec leurs femmes chez le prêtre Justin afin de recevoir le baptême.
Denys, qui succédait à saint Sixte, les baptisa tous. Mais Claude, qui était
empereur, fit égorger Cyrille qui ne voulait pas sacrifier, et avec elle les
autres soldats. Leurs corps furent ensevelis avec les autres dans le champ
Véranus.
Il faut remarquer qu'il est ici expressément question de Claude
comme successeur de Dèce qui fit martyriser saint Laurent et
saint Hippolyte. Or, Claude ne succéda pas à Dèce;
il y a plus: d'après les chroniques, à Dèce
succéda Volusien, à Volusien Gallien, et à
celui-ci Claude. Il paraît donc ici plausible de dire ou bien que
Gallien porta deux noms, et qu'il s'appela Gallien et Dèce,
d'après Vincent dans sa chronique et Geoffroi dans son livre, ou
bien que Gallien a pris pour coadjuteur un homme nommé
Dèce qu'il aura fait César, sans que pourtant ce dernier
ait été empereur, selon le récit de Richard dans
sa chronique. Saint Ambroise s'exprime ainsi dans la préface de
saint Hippolyte : « Le bienheureux martyr Hippolyte, regardant
J.-C. comme son véritable chef, aima mieux être son soldat
que d'être le chef des soldats. Il ne persécuta pas saint
Laurent qui avait été confié à sa garde,
mais il le suivit. En cherchant les trésors de l’Eglise,
il en trouva un que le tyran ne lui ravirait point, mais que la
piété pouvait seule posséder. Il trouva un
trésor d’où découlaient toutes les
richesses; il méprisa la fureur d'un tyran, afin d'être
éprouvé avec la grâce du roi éternel ; il ne
craignit point d'avoir les membrés disloqués, afin de ne
pas être broyé dans les liens éternels.
— Un bouvier nommé Pierre avait attelé ses bœufs à son char, le jour de la fête
de sainte Marie-Magdeleine ; il pressait son attelage en proférant des
malédictions, quand tout à coup ses bœufs et son char furent consumés par la
foudre. Quant au bouvier, qui avait proféré ces imprécations, il était en proie
à des douleurs atroces; un feu le rongeait de telle sorte que les chairs et les
nerfs de sa jambe tout entière ayant été consumés, ses os paraissaient à
découvert; enfin sa jambe finit par se séparer de sa jointure.
Il alla alors à une église dédiée à Notre-Dame, et cacha sa jambe dans un trou
de cette église en priant avec larmes la Sainte Vierge de lui obtenir sa
guérison.
Or, une nuit, la Sainte Vierge lui apparut avec saint Hippolyte auquel elle
demanda de guérir Pierre. Aussitôt saint Hippolyte prit la jambe dans le trou où
elle était et en un instant il la replaça comme une greffe qu'on ente sur un
arbre. Mais au moment où le saint fit cela, Pierre ressentit des douleurs si
vives que par ses cris il réveilla tous les gens de sa maison. Ils se lèvent,
allument de la lumière et trouvent Pierre avec ses deux jambes et ses deux
cuisses. Se croyant le jouet d'une illusion, ils le palpaient de toutes les
manières et reconnaissaient qu'il avait des membres véritables. A peine
peuvent-ils l’éveiller; enfin ils s'informent auprès de lui comment cela lui est
arrivé. Il pense lui-même qu'on se moque de lui; mais enfin après avoir vu, il
finit par se convaincre de ce qui existait ; il en resta stupéfait. Cependant sa
cuisse nouvelle; plus faible que l’autre pour supporter son corps, était en même
temps plus courte. Comme témoignage du miracle, il boita pendant un an. Alors la
Sainte Vierge lui apparut une seconde fois avec saint Hippolyte auquel elle dit
qu'il devait achever cette cure. Il s'éveilla et se trouvant entièrement guéri,
il se fit reclus. Le diable lui apparaissait très fréquemment sous la forme
d'une femme nue qui le portait au crime; plus il opposait de résistance, plus
l’impudence de cette femme augmentait. Or, une fois qu'elle le tourmentait
beaucoup, Pierre enfin prit une étole de prêtre et la mit au cou du démon qui,
en se retirant, ne laissa là qu'un cadavre en putréfaction dont l’odeur était
tellement infecte que de tous ceux qui le virent, il n'y eut personne qui ne
pensât que ce fût le corps d'une femme morte que le diable avait pris.
L'ASSOMPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE
Un livre apocryphe, attribué à saint Jean l’évangéliste, nous apprend les
circonstances de l’Assomption de la bienheureuse vierge Marie.
Tandis que les apôtres parcouraient les différentes parties du monde pour y
prêcher, la bienheureuse Vierge resta, dit-on, dans une maison près de la
montagne de Sion. Elle visita, tant qu'elle vécut, avec une grande dévotion,
tous les endroits qui lui rappelaient son Fils, comme les lieux témoins de son
baptême, de son jeûne, de sa prière, de sa passion, de sa sépulture, de sa
résurrection et de son ascension, et d'après Epiphane, elle survécut de
vingt-quatre ans à l’ascension de son Fils. Il rapporte donc que la Sainte
Vierge était âgée de quatorze ans quand elle conçut J. C., qu'elle le mit au
monde à quinze, et qu'elle vécut avec lui trente-trois ans, et vingt-quatre
autres après la mort de J.-C. D'après cela, elle avait soixante-douze ans quand
elle mourut. Toutefois ce qu'on lit ailleurs parait plus probable, savoir,
qu'elle survécut de douze ans à son Fils, et qu'elle était sexagénaire, lors de
son assomption, puisque les apôtres employèrent douze ans à prêcher dans la
Judée et les pays d'alentour, selon le récit de l’Histoire ecclésiastique.
Or, un jour que le cœur de la Vierge était fortement embrasé du regret de son
Fils, son esprit enflammé s'émeut et elle répand une grande abondance de larmes.
Comme elle ne pouvait facilement se consoler de la perte de ce fils qui lui
avait été soustrait pour un temps, voici que lui apparut, environné d'une grande
lumière, un ange qui la salua en ces termes, avec révérence, comme la mère du
Seigneur : « Salut, Marie qui êtes bénie ; recevez la bénédiction de celui qui a
donné le salut à Jacob. Or, voici une branche de palmier que je vous ai apportée
du paradis comme à ma dame; vous la ferez porter devant le cercueil; car dans
trois jours, vous serez enlevée de votre corps ; votre Fils attend sa révérende
mère. » Marie lui répondit : « Si j'ai trouvé grâce devant vos yeux, je vous
conjure de daigner me révéler votre nom. Mais ce que je demande plus instamment
encore, c'est que mes fils et frères les apôtres soient réunis auprès de moi,
afin de les voir des yeux du corps, avant que je meure, et d'être ensevelie par
eux après que j'aurai rendu en leur présence mon esprit au Seigneur. Il est
encore une autre chose que je réclame avec instance, c'est que mon âme, en
sortant du corps, ne voie aucun mauvais esprit, et que pas une des puissances de
Satan ne se présente sur mon passage. »
L'ange lui dit : « Pourquoi, ô dame, désirez-vous
savoir mon nom qui est admirable et grand ? Quant aux apôtres,
ils viendront tous et seront réunis auprès de vous; ils
feront de magnifiques funérailles lors de votre trépas
qui aura lieu en leur présence. Car celui qui autrefois a
porté en un clin d'œil, par un cheveu, le prophète
de la Judée à Babylone, celui-là assurément
pourra en un instant amener les apôtres auprès de vous.
Mais pourquoi craignez-vous de voir l’esprit malin, puisque vous
lui avez entièrement brisé la tête et que vous
l’avez dépouillé de toute sa puissance ? soit faite
cependant votre volonté, afin que vous ne les voyiez pas.
» Après avoir dit ces mots, l’ange monta aux cieux
au milieu d'une grande lumière. Or, cette palme resplendissait
d'un très grand éclat, et par sa verdure elle
était en tout semblable à une branche; mais ses feuilles
brillaient comme 1'étoile du matin. Or, il arriva que, comme
Jean était à prêcher à Ephèse, un
coup de tonnerre éclata tout à coup, et une nuée
blanche l’enleva, et l’apporta devant la porte de Marie. Il
frappa, entra dans l’intérieur de la maison, et avec
grande révérence, l’apôtre vierge salua la
Vierge. L'heureuse Marie en le voyant fut saisie d'une grande crainte
et ne put retenir ses larmes, tant elle éprouva de joie.
Alors elle lui dit: « Jean, mon fils, aie souvenance des paroles de ton maître,
quand il m’a confiée à toi comme un fils, et quand il t'a confié à moi comme à
une mère. Me voici appelée par le Seigneur à payer le tribut à la condition
humaine, et je te recommande d'avoir un soin particulier de mon corps. J'ai
appris que les Juifs s'étaient réunis et avaient dit : « Attendons, concitoyens
et frères, attendons jusqu'au moment où celle qui a porté « Jésus subira la
mort, aussitôt nous ravirons son corps « et nous le jetterons pour être la
pâture du feu. » Tu feras porter alors cette palme devant mon cercueil, lorsque
vous porterez mon corps au tombeau. »
Et Jean dit : « Oh ! plût à Dieu que tous les apôtres mes frères fussent ici,
afin de pouvoir célébrer convenablement vos obsèques et vous rendre les honneurs
dont vous êtes digne. » Pendant qu'il parlait ainsi, tous les apôtres sont
enlevés sur des nuées, des endroits où ils: prêchaient et sont déposés devant la
porte de Marie. En se voyant réunis tous au même lieu, ils étaient remplis
d'admiration : « Quelle est, se disaient-ils, la cause pour laquelle le Seigneur
nous a rassemblés ici en même temps? » Alors Jean sortit et vint les trouver
pour les prévenir que leur dame allait trépasser ; puis il ajouta: « Mes frères,
quand elle sera morte, que personne ne la pleure, de crainte que le peuple
témoin de cela ne se trouble et dise : « Voyez comme, ils craignent la mort, ces
hommes qui prêchent aux autres la résurrection. »
Denys, disciple de saint Paul, raconte les mêmes faits dans son livre des Noms
divins (ch. III). Il dit qu'à la mort de la Vierge, les apôtres furent réunis et
y assistèrent ensemble; ensuite que chacun d'eux fit un discours en l’honneur de
J.-C. et de la Vierge. Et voici comme il s'exprime en parlant à Timothée : « Tu
as appris que nous et beaucoup de saints qui sont nos frères, nous nous réunîmes
pour voir le corps qui a produit la vie et porté Dieu. Or, se trouvaient là
Jacques, le frère du Seigneur, et Pierre, coryphée et chef suprême des
théologiens.
Ensuite il parut convenable que toutes les hiérarchies célébrassent, chacune
selon son pouvoir, la bonté toute-puissante de Dieu qui s'était revêtu de notre
infirmité. » Quand donc la bienheureuse Marie eut vu tous les apôtres
rassemblés, elle bénit le Seigneur, et s'assit au milieu d'eux, après qu'on eut
allumé des lampes et des flambeaux. Or, vers la troisième heure de la nuit,
Jésus arriva avec les anges, l’assemblée des patriarches, la troupe des martyrs,
l’armée des confesseurs et les chœurs des vierges. Tous se rangent devant le
trône de la Vierge et chantent à l’envi de doux cantiques. On apprend dans le
livre attribué à saint Jean quelles ont été les funérailles qui furent alors
célébrées. Jésus commença le premier et dit : « Venez, vous que j'ai choisie, et
je vous placerai sur mon trône parce que j'ai désiré votre beauté. » Et Marie
répondit : « Mon cœur est prêt, Seigneur, mon cœur est prêt. » Alors tous ceux
qui étaient venus avec Jésus entonnèrent ces paroles avec douceur :
« C'est elle qui a conservé sa couche pure et sans tache; elle recevra la
récompense qui appartient aux âmes saintes. » Ensuite la Vierge chanta en disant
d'elle-même :
« Toutes les nations m’appelleront bienheureuse ; car le Tout-Puissant a fait de
grandes choses en ma faveur : et son nom est saint. » Enfin le chantre donna le
ton à tous en prenant plus haut: « Venez du Liban, mon épouse, venez du Liban,
vous serez couronnée. » Et Marie reprit :
« Me voici, je viens; car il est écrit de moi dans tout le livre de la loi : que
je ferais votre volonté, ô mon Dieu; parce que mon esprit est ravi de joie en
Dieu mon Sauveur. »
C'est ainsi que l’âme de Marie sortit de son corps et s'envola dans les bras de
son Fils. Elle fut affranchie de la douleur de la chair, comme elle avait été
exempte de la corruption. Et le Seigneur dit aux apôtres :« Portez le corps de
la Vierge-Mère dans la vallée de Josaphat et renfermez-le dans un sépulcre neuf
que vous y trouverez. Après quoi, pendant trois jours, vous m’attendrez jusqu'à
ce que je vienne. »
Aussitôt les fleurs des roses l’environnèrent; c'était l’assemblée des martyrs,
puis les lys des vallées qui sont les compagnies des anges; des confesseurs et
des vierges. Les apôtres se mirent à s'écrier en s'adressant à elle: « Vierge
pleine de prudence, où dirigez-vous vos pas? Souvenez-vous de nous, ô notre
Dame! » Alors les chœurs de ceux qui étaient restés au ciel, en entendant le
concert de ceux qui montaient, furent remplis d'admiration et s'avancèrent à
leur rencontre; à la vue de leur roi portant dans ses bras l’âme d'une femme qui
s'appuyait sur lui, ils furent stupéfaits et se mirent à crier : « Quelle est
celle-ci qui monte du désert, remplie de délices, appuyée sur son bien-aimé ? »
Ceux qui l’accompagnaient leur répondirent : « C'est celle qui est belle
au-dessus des filles de Jérusalem. Vous l’avez déjà vue pleine de charité et
d'amour. » Ainsi fut-elle reçue toute pleine de joie dans le ciel et placée à la
droite de son Fils sur un trône de gloire. Quant aux apôtres ils virent son âme
éclatant d'une telle blancheur qu'aucune langue humaine ne le pourrait raconter.
Trois vierges qui se trouvaient là, dépouillèrent le corps de Marie pour le
laver. Aussitôt ce corps resplendit d'une si grande clarté qu'on pouvait bien le
toucher, mais qu'il était impossible de le voir : cette lumière brilla jusqu'à
ce que le corps eût été entièrement lavé par les vierges. Alors les apôtres
prirent ce saint corps avec révérence et le placèrent sur un brancard. Et Jean
dit à Pierre : « Pierre, vous porterez cette palme devant le brancard; car le
Seigneur vous a mis à notre tête et vous a ordonné le pasteur et le prince de
ses brebis. » Pierre lui répondit : « C'est plutôt à vous à la porter ; vous
avez été élu vierge par le Seigneur, et il est digne que celui qui est vierge
porte la palme d'une vierge. Vous avez eu l’honneur de reposer sur la poitrine
du Seigneur, et vous y avez puisé plus que les autres des torrents de sagesse et
de grâce, il paraît juste qu'ayant reçu plus de dons du Fils, vous rendiez plus
d'honneur à la Vierge. Vous donc, devez porter cette. palme de lumière aux
obsèques de la sainteté, puisque vous vous êtes enivré à la coupe de la lumière,
de la source de l’éternelle clarté. Pour moi, je porterai ce saint corps avec le
brancard et nos autres frères qui seront à l’entour célébreront la gloire de
Dieu. » Alors Paul dit: « Et moi qui suis le plus petit d'entre vous tous, je,
le porterai avec vous. » C'est pourquoi Pierre et Paul enlevèrent la bière ;
Pierre se mit à chanter :
« Israël sortit de l’Egypte, alleluia. » Puis les autres apôtres continuèrent ce
chant doucement. Or, le Seigneur enveloppa d'un nuage le brancard et les
apôtres, en sorte qu'on ne voyait rien, seulement on les entendait chanter. Des
anges aussi unirent leurs voix à celle des apôtres et remplirent toute la terre
d'une mélodie pleine de suavité.
Tous les habitants furent réveillés par ces doux sons et cette mélodie : ils se
précipitèrent hors de la ville en demandant avec empressement ce qu'il y avait.
Les uns dirent : « Ce sont les disciples de Jésus qui portent Marie décédée.
C'est autour d'elle qu'ils chantent cette mélodie que vous entendez.» Aussitôt
ils courent aux armes, et s'excitent les uns les autres en disant : « Venez,
tuons tous les disciples et livrons au feu ce corps qui a porté ce séducteur. »
Or, le prince des prêtres, en voyant cela, fut stupéfait et il dit avec colère:
« Voici le tabernacle de celui qui a jeté le trouble parmi nous et dans notre
race. Quelle gloire il reçoit en ce moment ! » Or, en parlant ainsi il leva les
mains vers le lit funèbre avec la volonté de le renverser et de, le jeter par
terre. Mais aussitôt ses mains se séchèrent et s'attachèrent au brancard, en
sorte qu'il y était suspendu : il poussait des hurlements lamentables, tant ses
douleurs étaient atroces, Le reste du peuple fut frappé d'aveuglement par les
anges qui étaient dans la nuée. Quant au prince des prêtres, il criait en disant
: « Saint-Pierre, ne m’abandonnez pas dans la tribulation où je me trouve; mais
je vous en conjure, priez pour moi, car vous devez vous rappeler qu'autrefois je
vous suis venu en aide et, que je vous ai excusé lors de l’accusation de la
servante. » Pierre lui répondit : « Nous sommes retenus par les funérailles de
Notre-Dame et nous ne pouvons nous occuper de votre guérison : néanmoins si vous
vouliez croire en Notre-Seigneur J.-C. et en celle qui l’a engendré et qui l’a
porté, j'ai lieu d'espérer que vous pourriez être guéri de suite. » Il répondit
: « Je crois que le Seigneur Jésus est vraiment le Fils de Dieu et que voilà sa
très sainte mère. »
A l’instant ses mains se détachèrent du cercueil ; cependant ses bras restaient
desséchés et la douleur violente ne disparaissait pas. Alors Pierre lui dit :
«Baisez le cercueil et dites : « Je crois en Dieu Jésus-Christ que celle-ci a
porté dans ses entrailles tout en restant vierge après l’enfantement.»
Quand il l’eut fait, il fut incontinent guéri. Alors Pierre lui; dit : « Prenez
cette palme des mains de notre frère Jean et vous la placerez sur ce peuple
aveuglé quiconque voudra croire recouvrera la vue; mais celui qui ne voudra pas
croire ne verra plus jamais. » Or; les apôtres qui portaient Marie la mirent
dans le tombeau, autour duquel ils s'assirent, ainsi que le Seigneur l’avait
ordonné. Le troisième jour, Jésus arriva avec une multitude d'anges et les salua
en disant: « La paix soit avec vous. » Ils répondirent: « Gloire à vous, ô Dieu,
qui seul faites des prodiges étonnants. » Et le Seigneur dit aux apôtres: «
Quelle grâce et quel, honneur vous semble-t-il que je doive conférer aujourd'hui
à ma mère ? » « Il paraît juste, Seigneur, répondirent-ils, à vos serviteurs
que, comme vous qui régnez dans les siècles après avoir vaincu la mort, vous
ressuscitiez, ô Jésus, le corps de votre mère et que vous le placiez à votre
droite pour l’éternité. » Et il l’octroya: alors l’archange Michel se présenta
aussitôt et présenta l’âme de Marie devant le Seigneur. Le Sauveur lui parla
ainsi: « Levez-vous, ma mère; ma. colombe, tabernacle de gloire, vase de vie,
temple céleste; et de même que, lors de ma conception, vous n'avez pas été
souillée par la tache du crime, de même, dans le sépulcre, vous ne subirez
aucune dissolution du corps. »
Et aussitôt l’âme de Marie s'approcha de son corps qui sortit glorieux du
tombeau. Ce fut ainsi qu'elle fut enlevée au palais céleste dans la compagnie
d'une multitude d'anges. Or, Thomas n'était pas là, et quand il vint, il ne
voulut pas croire, quand tout à coup, tomba de l’air la ceinture qui entourait
la sainte Vierge; il la reçut tout entière afin qu'il comprît ainsi qu'elle
était montée tout entière au ciel.
Ce qui vient d'être raconté est apocryphe en tout point; et voici ce qu'en dit
saint Jérôme dans sa lettre, ou autrement dit, son discours à Paul et à
Eustochium : « On doit regarder ce libelle comme entièrement apocryphe, à
l’exception de quelques détails dignes de croyance, paraissant jouir de
l’approbation de saints personnages et qui sont au nombre de neuf, savoir : que
toute espèce de consolation a été promise et accordée à la Vierge; que les
apôtres furent tous réunis; qu'elle trépassa sans douleur ; qu'on disposa sa
sépulture dans la vallée de Josaphat ; que ses funérailles se firent avec
dévotion ; que J.-C. et toute la cour céleste vint au-devant d'elle; que les
Juifs l’insultèrent; qu'il éclata dès miracles en toute circonstance convenable;
enfin qu'elle fut enlevée en corps et en âme. Mais il y a, dans ce récit,
beaucoup de circonstances controuvées et qui s'éloignent de la vérité, comme par
exemple, l’absence et l’incrédulité de saint. Thomas, et autres semblables,
qu'il faut rejeter et taire. On dit que les vêtements de la sainte Vierge
restèrent dans son tombeau pour servir de consolation aux fidèles, et qu'une
partie opéra le miracle qui suit :
Lors du siège de la ville de Chartres par un général normand, l’évêque de cette
ville attacha à une lance, en forme de drapeau, la tunique de la sainte Vierge,
qui s'y conserve, et suivi de tout le peuple, il s'avança sans crainte contré
l’ennemi. Aussitôt, l’armée des Normands fut frappée de démence et
d'aveuglement, et, elle restait tremblante; son cœur et son courage étaient
paralysés. A cette vue, les habitants de la ville entrent dans les vues du
jugement de Dieu, et font un horrible massacre des ennemis. Ce qui parut
déplaire à la bienheureuse Marie; car aussitôt cette tunique disparut, et à
l’instant les Normands recouvrèrent la vue.
— On lit dans les révélations de sainte Elisabeth qu'un jour, étant ravie en
esprit, elle vit, dans un lieu fort éloigné, un sépulcre environné d'une grande
lumière, et au-dedans, comme l’apparence d'une femme entourée d'une foule
d'anges ; et peu d'instants après, elle fut enlevée du sépulcre et élevée en
l’air avec toute la multitude qui se trouvait là. Et voici qu'un personnage
admirable et plein de gloire vint du ciel à sa rencontre, portant en sa droite
l’étendard de la croix, et avec lui, des milliers d'anges. Ce fut au milieu des
concerts d'allégresse qu'ils la conduisirent jusqu'au ciel. Peu de temps après,
sainte Elisabeth demandait à un ange, avec lequel elle avait de fréquents
entretiens, l’explication de cette vision. L'ange lui répondit : « Il t'a été
montré alors comment Notre Dame a été enlevée au ciel en corps et en âme. ».
Elle dit encore dans le même livre, qu'il lui fut révélé que la sainte Vierge
fut portée au ciel en son corps, quarante jours après son trépas. Car la
bienheureuse Marie lui dit en s'entretenant avec elle :
« Après l’ascension du Seigneur; j'ai vécu un an entier et tant de jours qu'il y
en a, depuis l’ascension jusqu'à mon assomption. Or, tous les apôtres
assistèrent à mon trépas et ensevelirent honorablement mon corps; mais quarante
jours après, je ressuscitai. » Et comme sainte Elisabeth lui demandait si elle
découvrirait ou si elle célerait cela, la sainte, Vierge lui dit : « Il ne faut
pas le révéler, aux hommes charnels et aux incrédules, et il ne faut pas le
cacher aux personnes dévotes et fidèles. »
Observons que la glorieuse vierge Marie fut transportée et élevée au ciel
intégralement, honorablement, joyeusement et, excellemment. Elle fut transportée
intégralement en corps et en âme, selon une pieuse croyance de l’Eglise. Un
grand nombre de saints ne se contentent pas de l’avancer, mais ils s'attachent à
en donner une quantité de preuves. Voici celle de saint Bernard : « Dieu s'est
plu singulièrement à honorer les corps des saints. Ainsi, il a rendu les
dépouilles de saint Pierre et de saint Jacques tellement vénérables, et il les a
décorées d'honneurs si étonnants, qu'il a choisi, pour leur rendre des hommages,
un lieu vers lequel accourt le monde entier. Si donc on disait que le corps de
Marie fût sur la terre sans . que la dévotion des fidèles s'y portât avec
affluence, et que ce, lieu ne jouit d'aucun honneur, on pourrait croire que
J.-C. ne se serait point intéressé à la gloire de sa mère, quand il honore ainsi
sur la terre les corps des autres saints. » Saint Jérôme avance de son côté que
la sainte Vierge monta au ciel le 18 des calendes de septembre.
Quant à l’assomption corporelle de Marie, il dit que l’Eglise se contente de
rester en suspens sans se prononcer. Plus loin, il s'attache à en prouver la
croyance de cette manière « S'il en est qui disent que dans ceux dont la
résurrection a coïncidé avec celle de J.-C., la résurrection soit accomplie pour
toujours à leur égard, et s'il en est un certain nombre qui croient que saint
Jean, le gardien de la: sainte Vierge, jouisse du bonheur du ciel avec J.-C. et
dans sa chair qui a été glorifiée, à plus forte raison doit-on le croire de la
mère du Sauveur? Car celui qui a dit : « Honore ton père et ta « mère; », et
qui, a dit encore : « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir » ;
celui-là, certainement, a honoré sa mère, et ce n'est pas pour nous le sujet
d'une ombre de doute. » Saint Augustin ne l'affirme pas seulement, mais il en
donne trois preuves. La première, c'est que la chair de J. C. et celle de la
Vierge ne font qu'une : « Puisque, dit-il, la nature humaine est condamnée à la
pourriture et aux vers, et que d'ailleurs J.-C. ne fut pas exposé à cet outrage,
la nature de Marie en est donc exempte, car dans elle, J.-C. a pris la sienne. »
La seconde raison qu'il en donne est tirée de la dignité de son corps « C'est,
dit-il, le trône de Dieu, le lit nuptial du Seigneur, le tabernacle de J.-C.
doit être où il est lui-même. Il est plus digne de conserver ce trésor dans le
ciel que sur la terre. » La troisième raison, c'est la parfaite intégrité de sa
chair virginale.
Voici ses paroles : « Réjouissez-vous, ô Marie, d'une joie ineffable, dans votre
corps et dans votre âme, en J.-C. votre propre fils, avec votre propre fils et
par votre propre fils : La peine de la corruption n'est pas le partage de celle
qui n'a pas éprouvé de corruption dans son intégrité; quand elle a engendré son
divin fils. Toujours elle sera à l’abri de la corruption, celle qui a été
comblée de tant de grâces ; il faut qu'elle vive dans toute l’intégrité de sa
nature, celle qui a mis au monde l’auteur de la perfection et de la plénitude
dans la vie; il faut qu'elle demeure auprès de celui qu'elle a porté dans ses
entrailles; il faut qu'elle soit à côté de celui qu'elle a engendré, qu'elle a
réchauffé, qu'elle a nourri. C'est Marie, c'est la mère de Dieu, c'est la
nourrice, c'est la servante de Dieu. Je n'oserais penser autrement, et ce serait
présomption de ma part de dire autre chose. » Un poète élégant s'en exprime
comme il suit:
Scandit ad Aethera
Virgo puerpera,
Virgula Jesse.
Non sine corpore
Sed sine tempore,
Tendit ad esse.
Elle monte au ciel
La Vierge mère,
La Vierge de Jessé.
C'est avec son corps
Et pour l’éternité,
Qu'elle s'élève jusqu'à celui qui est.
Secondement. Elle fut transportée au ciel au milieu de la joie. Gérard, évêque
et martyr, dit à ce propos : « En ce jour, les cieux ont reçu la bienheureuse
Vierge. avec joie. Les Anges se réjouissent, les Archanges jubilent, les Trônes
s'animent, les Dominations la célèbrent dans les cantiques, les Principautés
unissent leurs voix, les Puissances accompagnent de leurs instruments de
musique, les Chérubins et les Séraphins entonnent des hymnes. Tous la conduisent
jusqu'au souverain tribunal de la divine Majesté. »
Troisièmement elle fut élevée au ciel au milieu de
grands honneurs. Jésus lui-même et la milice
céleste vinrent au-devant d'elle. « Qui pourrait
s'imaginer, dit saint Jérôme, quelle fut la gloire dont la
Reine du monde fut environnée lors de son passage ? Quel respect
affectueux! Quelle multitude de légions célestes allant
à sa rencontre ! Qu'ils étaient beaux les cantiques qui
l’accompagnèrent jusqu'à son trône ! Quelle
majesté, quelle grandeur dans les divins embrassements de son
Fils qui la reçoit et l’élève au-dessus de
toutes les créatures ! » « Il est à croire,
dit ailleurs le même Père, gaze la milice des cieux alla
en triomphe au devant de la mère de Dieu, et qu'elle
l’environna d'une immense lumière, qu'elle la conduisit en
chantant ses louanges et des cantiques jusqu'au trône de Dieu. La
milice de la Jérusalem céleste tressaille d'une joie
ineffable : elle est fière de tant d'amour et de reconnaissance.
Cette fête; qui n'arrive qu'une fois pour nous dans le cours de
l’année, ne doit point avoir eu de terme dans les cieux.
On croit encore que le Sauveur vint au-devant d'elle de sa personne,
dans cette fête, et qu'il la fit asseoir plein de joie
auprès de lui sur le trône. Autrement il n'eût point
accompli ce que lui-même a ordonné par cette loi : «
Honore ton père et ta mère. » Quatrièmement:
Elle fut reçue avec magnificence. » C'est le jour, dit
saint Jérôme, où la mère sans souillure : la
Vierge s'avança jusqu'à son trône
élevé, où elle s'assit glorieuse auprès de
J.-C. »
Voici comment le bienheureux Gérard montre en ses homélies à quel degré de
gloire et d'honneur elle fut élevée: « N.-S. J.-C. a pu seul la grandir comme il
l’a fait pour qu'elle reçût de la majesté elle-même la louange et l’honneur à
toujours. Elle est environnée des chœurs angéliques, entourée des troupes
archangéliques, accompagnée des Trônes pleins d'allégresse, au milieu de
l’enthousiasme des Dominations; les Principautés la vénèrent : les. Puissances
lui applaudissent : elle est honorée par les Vertus, chantée par les Chérubins
et louée par les hymnes des Séraphins. La très ineffable Trinité lui applaudit
elle-même avec des transports qui n'ont point de fin, et la grâce dont elle
l’inonde tout entière fait que tous ne pensent qu'à cette Reine. L'illustre
compagnie des Apôtres l’élève au-dessus de toute louange, la multitude des
martyrs est toute en suppliante autour d'une si grande Maîtresse: l’innombrable
armée des confesseurs lui adresse des chants magnifiques, le chœur, des Vierges
aux vêtements blancs célèbre sa gloire avec des accents ineffables : L'enfer
lui-même hurle de rage, et les démons insolents l’acclament *. » Un; clerc très
dévot à la Vierge Marie voulait pour ainsi dire consoler Notre-Dame au sujet des
cinq plaies de N.-S. J.-C., en: lui adressant tous les jours cette prière: «
Réjouissez-vous, Mère de Dieu, Vierge immaculée; réjouissez-vous, puisqu'un ange
vous apporte la joie; réjouissez-vous puisque vous avez enfanté la clarté de la
lumière éternelle; réjouissez-vous, Mère; réjouissez-vous, Sainte Vierge, Mère
de Dieu. Vous seule êtes la Mère-Vierge: toutes créatures vous louent: O mère de
lumière, je vous en prie, ne cessez d'intercéder pour nous. »
* Saint Pierre Damien, op. XXXIV.
Atteint d'une grave maladie ce clerc, réduit à l’extrémité, fut troublé par la
frayeur. La sainte Vierge lui apparut et lui dit : « Mon fils, pourquoi une si
grande crainte de ta part ? toi qui si souvent m’as annoncé la réjouissance.
Réjouis-toi aussi toi-même et pour te réjouir éternellement, viens avec moi *. »
Un soldat fort puissant et riche avait dissipé tout son bien en libéralités mal
entendues. Il devint si pauvre qu'après avoir donné avec profusion, il. fut
réduit à manquer des moindres choses. Or, il avait une femme très honnête et
fort dévote à la bienheureuse Vierge Marie.
* On voyait dans l’église de l’abbaye de Marsilly (baronnie de Bourgogne), où
les seigneurs de Noyers avaient leur sépulture, une inscription ainsi conçue : «
En l’an mil deux cent, sous le règne de Philippe Dieu donné, un nommé Geoffroy
Lebrun, maistre d'hostel du roy, estant disgracié de la cour et sans aucun
moyen, comme il passait au travers. de la, forêt Darnois, autrement Darnaux, le
diable lui apparut qui luy promit de grandes richesses, à condition qu'il luy
livreroit sa femme: ce que, ledit Lebrun luy promit, et. à cet effet luy en
donna une cédule signée de son sang. Ce que voulant exécuter il monta à cheval,
mit sa ditte femme en trousse, et se mit en chemin pour s'en aller au
rendez-vous, qui estoit dans la susditte forêt; et comme son chemin estoit de
passer au-devant de l’église de Nostre-Dame de Marsilly, la veille de
l’Assomption de N.-D., la ditte femme entendit sonner une messe et demanda à son
mari d'entrer dans l’église, et comme ledit Lebrun voulut sortir pour achever
son voyage, la Vierge prit la figure, de sa femme, monta sur la croupe de son
cheval derrière luy : — et estant au rendez-vous, on entendit un grand bruit qui
se faisoit dans la forêt, et en mesme temps la Vierge enleva dans les bras du
diable la cédule dudit Lebrun et la rendit à sa femme, laquelle fut trouvée dans
laditte église où elle s'estoit endormie, et la Vierge lui ayant apparu luy
ordonna de prier pour la conversion de son mari, et disparut. » (Cabin. hist.,
t. I, P. 158).
A l’approche d'une solennité; où il avait coutume de distribuer de grandes
largesses, comme il n'avait plus rien à donner, il fut poussé par la honte et la
confusion à se retirer, jusqu'à ce que cette solennité fût passée, dans un lieu
désert où il pourrait soulager sa tristesse, pleurer les inconvénients de sa,
position, et éviter la honte: tout à coup paraît un cheval fougueux sur lequel
était monté un homme terrible qui s'approche de lui et lui demande le motif
d'une tristesse si profonde. Le soldat lui ayant fait le récit détaillé de tout
ce qui lui était arrivé, le cavalier lui dit : « Si tu veux te soumettre à un
léger acte d'obéissance, tu auras de la gloire et des richesses en plus grande
abondance que par le passé. » Il promet au prince des ténèbres d'exécuter
volontiers ce qu'il lui commandera, pourvu qu'il accomplisse à son égard ce qu'il
a promis lui-même. Et le diable lui dit: « Va-t'en chez toi, cherche dans tel
endroit de la maison, tu y trouveras des masses d'or et d'argent en telle
quantité et tant de pierres précieuses : Mais aie soin tel jour de m'amener ici
ta femme. » Sur cette promesse le soldat retourne à sa maison, et dans l’endroit
désigné, il trouve tout ce qui lui avait été annoncé. Il achète aussitôt des
palais, il répand des largesses, il rachète ses biens, il se procure des
esclaves. Or, le jour fixé étant proche, il appela sa femme et lui dit: « Montez
à cheval, car il vous faut aller avec moi en un lieu assez éloigné. »
La dame tremblante et effrayée, n'osant pas aller contre ses ordres, se
recommanda bien dévotement à la bienheureuse Vierge Marie et suivit son époux.
Parvenus assez loin, ils rencontrèrent une église sur leur chemin; la femme
descendit de son cheval et entra, pendant que son mari attendait dehors. Elle se
recommandait avec dévotion à la bienheureuse Marie, quand tout à coup elle
s'endormit et la glorieuse Vierge, semblable en tout à cette dame dans ses
habits et dans ses manières, s'avança de l’autel; sortit et monta à cheval
pendant que la dame elle-même restait endormie dans l’église. Le mari persuadé
que c'était sa femme continua son chemin. Quand ils furent arrivés au lieu
convenu, le prince des ténèbres accourut de son côté avec grand fracas. A peine
s'est-il approché que tout d'un coup il frémit et tremblant de stupeur il n'osa
avancer. Alors il dit au soldat: « O le plus félon des hommes, pourquoi m’as-tu
joué ainsi et pourquoi te comportes-tu de cette manière quand je t'ai comblé de
bienfaits? Je t'avais bien dit de m’amener ta femme et tu m’as amené la mère du
Seigneur. Je voulais ta femme et tu as amené Marie. Car ta femme ne cesse de me
faire tort; je voulais me venger sur elle, et tu m’as amené celle-là pour
qu'elle me tourmentât et qu'elle m’envoyât dans l’enfer. » En entendant ces
paroles, cet homme était stupéfait, la crainte et l’étonnement l’empêchaient de
parler. La bienheureuse Vierge Marie dit alors : « Quelle a été ta témérité,
esprit méchant, d'oser nuire à une personne pleine de dévotion pour moi ? Tu ne
l’auras pas fait impunément. Voici maintenant la sentence que je lance contre
toi: c'est que tu descendes en enfer, et que tu n'aies plus désormais la
présomption de nuire à quiconque m’invoquera avec dévotion. »
Et le diable se retira en poussant de grands hurlements. Alors le mari, sautant
à bas de son cheval, se prosterna aux pieds de la sainte Vierge, qui le
réprimanda et lui ordonna de retourner vers sa femme encore endormie dans
l’église et de se dépouiller de toutes les richesses du démon. Et quand il
revint, il trouva sa femme qui dormait encore, la réveilla et lui raconta ce qui
lui était arrivé. Revenus chez eux, ils jetèrent toutes les richesses du démon,
ne cessèrent d'adresser des louanges en l’honneur de la sainte Vierge qui leur
accorda dans la suite une grande fortune.
Un homme accablé sous le poids du péché fut ravi en vision au jugement de Dieu
*. Et voilà que Satan vint dire : « Il n'y a rien en cette âme qui vous
appartienne en propre; elle est plutôt de mon domaine, d'ailleurs j'ai un titre
authentique. » Et le Seigneur lui dit : « Où est ton titre ? » Satan reprit: «
J'ai un titre; vous l’avez dicté de votre propre bouche, et vous lui avez donné
une sanction éternelle. Vous avez dit en effet: « En même temps que vous en
mangerez, « vous mourrez très certainement. » Comme donc il est de la race de
ceux qui ont mangé le fruit défendu, à ce titre authentique il doit être
condamné à mourir avec moi. » Alors le Seigneur dit : « O homme, il t'est permis
de te défendre. » Or, l’homme se tut. Le démon ajouta: « D'ailleurs je l’ai par
prescription, depuis trente ans je possède son âme, et il m’a servi comme un
esclave qui est ma propriété. « Cet homme continua à se taire. Le démon reprit :
« Cette âme est à moi, car quand elle aurait fait quelque bien, ses mauvaises
actions l’emportent incomparablement sur les bonnes. »
* Saint Antonin rapporte dans sa Somme un fait qui n'offre qu'une légère
variante avec le texte de la Légende. Summa, 4, hart., tit. XV, c. V. § 1.
Mais le Seigneur qui ne voulait pas porter de suite une condamnation
contre ce pécheur lui assigna un délai de huit jours,
afin que, ce terme expiré, il comparût devant lui et
s'expliquât sur tout ce qui lui était reproché. Or,
comme il s'en allait de devant le Seigneur, tout tremblant et pleurant,
il rencontra une personne qui lui demanda la cause d'une tristesse
aussi vive. Et comme il lui eut raconté tout en détail,
l’autre lui dit : « Ne crains rien, n'appréhende
rien, car sur le premier point je t'aiderai fortement. » Le
pécheur lui ayant demandé comment il s'appelait, il lui
fut répondu : « La Vérité est mon nom.
» Il en trouva une seconde qui lui promit de l’aide sur la
deuxième accusation. Il lui demanda comment elle s'appelait et
il lui fut répondu : « Je suis la Justice. » Or, le
huitième jour, il comparut en jugement et le démon lui
objecta le premier chef d'accusation ; la Vérité
répondit : « Nous savons qu'il y a deux sortes de mort,,
celle du corps et celle de l’enfer : Or, démon, ce titre
que tu invoques. en ta faveur ne parle pas de la mort de l’enfer,
mais de celle du corps. Ce qui est évident, puisque tout le
monde subit cette sentence, c'est-à-dire que tous meurent
corporellement, sans cependant que tous meurent des feux de
l’enfer. Quant à la mort du corps, oui, elle aura toujours
lieu ; mais quant à la mort de l’âme,
l’arrêter a été révoqué par le
sang de J.-C. »
Alors le démon, voyant qu'il avait succombé sur le premier chef, se mit à lui
objecter le second. Mais la Justice se présenta et répondit ainsi pour cet homme
: « Quoique tu aies possédé cet homme comme ton esclave pendant nombre d'années,
cependant toujours la raison voulait le contraire; toujours la raison murmurait
de servir un si cruel maître. » A la troisième objection, il n'eut personne pour
le défendre. Et, le Seigneur dit : « Qu'on apporte une balance et qu'on pèse les
bonnes actions et toutes les mauvaises. Alors la Vérité et la Justice dirent au.
pécheur : « Voici la mère de miséricorde assise auprès du Seigneur, aie recours
à elle de toute ton âme et essaie de l’appeler à ton aide. » Quand il l’eut
fait, la sainte Vierge Marie vint à son secours et elle mit la main sur la
balance du côté où se trouvait le plateau de bien; mais le diable s'efforçait de
faire baisser l’autre plateau ; cependant la mère de miséricorde l’emporta et
délivra le pécheur. Celui-ci, revenu alors à lui, se corrigea.
Dans la ville de Bourges*, vers l’an du Seigneur 527, comme les
chrétiens communiaient le jour de Pâques, un enfant juif
s'approcha de l’autel avec les enfants des chrétiens et
reçut comme eux le corps du Seigneur. Revenu chez lui, son
père lui ayant demandé d'où il venait,
l’enfant répondit qu'il avait été à
l’église avec les enfants chrétiens,
écoliers comme lui, et qu'il avait communié avec eux.
Alors le père, rempli de fureur, prit l’enfant et le jeta
dans une fournaise ardente qui se trouvait là.
* Evagre, Histoire ecclés., l. IV, c. XXXV, rapporte un fait semblable arrivé à
C. P.
A l’instant la mère de Dieu se présenta à
l’enfant sous les traits d'une image qu'il avait vue sur
l’autel, et le protégea contre le feu dont il ne
reçut aucune atteinte. Alors la mère de l’enfant
rassembla par ses clameurs un grand nombre de chrétiens et, de
juifs. En voyant dans la fournaise l’enfant qui n'avait
éprouvé aucun accident, ils l’en retirèrent
et lui demandèrent comment il avait pu en échapper. Il
répondit : « C'est que cette révérende Dame
qui était sur l’autel m’a prêté du
secours et a écarté de moi tout le feu. » Les
chrétiens, qui comprirent que c'était de l’image de
la sainte Vierge que l’enfant parlait, prirent le père. de
l’enfant et le jetèrent dans la fournaise où il fut
brûlé aussitôt et consumé entièrement.
— Quelques moines étaient avant le jour auprès d'un fleuve et s'entretenaient de
bagatelles et de discours oiseux. Et voici qu'ils entendent des rameurs qui
passaient sur le fleuve avec une grande rapidité. Les moines leur dirent : « Qui
êtes-vous ? » Et ils répondirent : « Nous sommes des démons, et nous portons en
enfer l’âme d'Ebroïn, prévôt du roi des Francs qui a apostasié du monastère de
Saint-Gall. » En entendant cela, les moines furent saisis d'une très violente
peur, et s'écrièrent de toutes leurs forces: « Sainte Marie, priez pour nous. »
Et les démons leur dirent :
« Vous avez bien fait d'invoquer Marie, car nous voulions vous démembrer et vous
noyer, parce que nous vous trouvons à une heure indue vous livrant à des
conversations déréglées. » Alors les moines rentrèrent au couvent et les démons
se hâtèrent d'aller en enfer *.
* Gauthier de Cluny, Miracles de la sainte Vierge, c. IV.
— Il y avait un moine fort lubrique, mais fort dévot à la bienheureuse Vierge
Marie. Une nuit qu'il allait commettre son crime habituel, il passa devant un
autel, salua la sainte Vierge, et sortit de l’église. Comme il voulait traverser
un fleuve, il tomba dans l’eau et mourut. Or, comme les démons s'étaient saisis
de son âme, vinrent des anges pour la délivrer. Les démons leur dirent : «
Pourquoi êtes-vous venus ici? vous n'avez rien en cette âme. » Et aussitôt la
bienheureuse Vierge Marie se présenta et les reprit de ce qu'ils avaient osé
ravir l’âme du moine. Ils lui répondirent qu'ils l’avaient trouvé au moment où
il finissait sa vie dans de mauvaises œuvres. La sainte Vierge leur dit : « Ce
que vous dites est faux, car je sais que s'il allait quelque part, il me saluait
d'abord et à son retour, il en faisait autant; que si vous dites que l’on vous
fait violence, posons la question au tribunal du souverain Juge. » Et comme on
discutait devant le Seigneur, il lui plut que l’âme retournerait à son corps et
ferait pénitence de ses actions.
Pendant ce temps-là, les frères voyant que l’heure des matines s'écoulait sans
qu'on les sonnât * cherchent le sacristain; ils vont jusqu'à ce fleuve et le
trouvent noyé. Après avoir retiré le corps de l’eau, ils s'émerveillaient de cet
accident, quand tout à coup le moine revint à la vie et raconta ce qui était
arrivé. Il passa le reste de sa vie dans de bonnes œuvres.
* Le moine était sonneur.
— Une femme souffrait une foule d'importunités de la part du démon qui lui
apparaissait visiblement sous la forme d'un homme : elle employait quantité de
moyens de se préserver; tantôt c'était de l’eau bénite, tantôt une chose, tantôt
une autre, sans que le démon cessât de la tourmenter. Un saint homme lui
conseilla, quand le démon s'approcherait d'elle, de lever les mains et de crier
aussitôt : « Sancta Maria, adjuva me. Sainte Marie, aidez-moi. » Et quand elle
l’eut fait, le diable, comme s'il eût été frappé d'une pierre, s'arrêta effrayé;
après quoi il dit « Qu'un mauvais diable entre dans la bouche de celui qui t'a
enseigné cela. » Et aussitôt il disparut et il ne s'approcha plus d'elle dans la
suite.
MODE DE L'ASSOMPTION DE LA SAINTE VIERGE MARIE
Le mode de l’Assomption de la très sainte Vierge Marie est rapporté dans un
sermon compilé de divers écrits des saints, qu'on lit solennellement dans
plusieurs églises, et où l’on, trouve, ce qui suit : «Tout ce que j'ai pu
rencontrer dans les récits des saints Pères, du monde entier, touchant le
vénérable trépas de la Mère de Dieu, j'ai pris soin d'en faire mémoire en son
honneur. Saint Côme, surnommé Vestitor, rapporte des choses qu'il a apprises par
une relation certaine de la bouche des descendants de ceux qui en ont été les
témoins. Il faut en tenir compte. Voici ses paroles : Quand
J.-C. eut décidé de faire venir auprès de soi la Mère de la vie, il lui fit
annoncer par l’ange qu'il lui avait déjà envoyé, comment elle devait s'endormir
*, de crainte que la mort survenant inopinément ne lui apportât quelque trouble.
* On s'est servi depuis les premiers siècles de l’église, tant chez les Latins
que chez les Grecs de l’expression dormitio pour signifier le trépas, et même la
fête de l’Assomption de la sainte Vierge. On donna encore à ce jour le nom de
depositio, pausatio, transitus. L'Eglise d'orient n'emploie que le mot koirèsis;
dormitio, sommeil.
Elle avait conjuré son fils face à face, alors qu'il était encore sur la terre
avec elle, de ne lui laisser voir aucun des esprits malins. Il envoya donc en
avant un ange avec ordre de lui parler ainsi : « Il est temps, ma mère, de vous
prendre auprès de moi. De même que vous avez rempli la terre de joie, de même
vous devez réjouir le ciel. Rendez agréables les demeures de mon Père; consolez
les esprits de mes saints ; ne vous troublez pas de quitter un monde corruptible
avec toutes ses vaines convoitises, puisque vous devez habiter le palais
céleste. O ma Mère, que votre séparation de la chair ne vous effraie pas,
puisque vous êtes appelée à une vie qui n'aura pas de fin, à une joie sans
bornes, au repos de la paix, à un genre de vie sûr, à un repos qui n'aura aucun
terme, à une lumière inaccessible, à un jour qui n'aura pas de soir, à une
gloire inénarrable, à moi-même votre Fils, le créateur de l’univers! Car je suis
la vie éternelle, l’amour incomparable, la demeure ineffable, la lumière sans
ombre, la bonté inestimable. Rendez sans crainte à la terre ce qui lui
appartient. Jamais personne ne vous ravira de ma main, puisque la terre, dans
toute son étendue, est en ma main. Donnez-moi votre corps, parce que j'ai mis ma
divinité dans votre sein. La mort ne tirera aucune gloire de vous, parce que
vous avez engendré la vie.
L'obscurité ne vous enveloppera point de ses ombres parce que vous avez mis au
monde la lumière ; vous ne subirez ni meurtrissure, ni brisure, car vous avez
mérité d'être le vaisseau qui m’a reçu. Venez à celui qui est né de vous afin de
recevoir la récompense qui vous est due pour l’avoir porté dans votre sein, pour
l’avoir nourri de votre lait; venez habiter avec votre Fils unique; hâtez-vous
de vous réunir à lui. Je sais qu'aucun autre amour que celui de votre Fils ne
vous tourmente. C'est comme vierge-mère que je vous ai présentée; je vous
présente comme le mur qui soutient le monde entier, comme l’arche de ceux qui
doivent être sauvés, la planche du naufragé, le bâton des faibles, l’échelle de
ceux qui montent au ciel, et la protectrice des pécheurs. Alors j'amènerai
auprès de vous les apôtres qui vous enseveliront de leurs mains comme si c'était
des miennes. Il convient en effet que les enfants de ma lumière spirituelle,
auxquels j'ai donné le Saint-Esprit, ensevelissent votre corps et me remplacent
à vos admirables funérailles. » Après ce récit l’ange donne pour gage à la
Vierge une palme, cueillie dans le paradis, afin de la rendre assurée de sa
victoire contre la corruption de la mort, il y ajoute des vêtements funèbres;
ensuite il regagne le ciel d'où il était venu.
La Bienheureuse Vierge Marie convoqua ses amis et ses parents et leur dit : « Je
vous apprends qu'aujourd'hui je dois quitter la vie temporelle; il faut donc
veiller, car au trépas de tout le monde, viennent auprès du lit du mourant la
vertu divine des anges et les esprits malins. »
A ces mots, tous se mirent à pleurer et à dire : « Vous craignez, vous la
présence des esprits; quand vous avez été digne d'être la mère de l’auteur de
toutes choses, quand vous avez engendré celui qui a dépouillé l’enfer, quand
vous avez mérité d'avoir un trône préparé au-dessus des chérubins et des
séraphins! Que ferons-nous donc, nous autres? comment fuirons-nous? » Il y avait
là une multitude de femmes qui pleuraient et lui demandaient de ne pas les
laisser orphelines. Alors la sainte Vierge leur dit pour les consoler : « Si
vous qui êtes les mères d'enfants soumis à la corruption, vous ne pouvez
supporter d'en être séparées pour un peu de temps, comment donc moi qui suis
mère et vierge ne désirerais-je pas d'aller trouver mon fils, le Fils unique de
Dieu le Père? Si chacune de vous quand elle a perdu quelqu'un de ses fils, se
console en celui qui survit ou dans celui qui doit naître, moi qui n'ai que ce
fils, et qui reste pure, comment ne me hâterai-je pas de mettre fin à mes
angoisses en allant à lui qui est la vie de tous ? » Or, pendant que ceci se
passait, saint Jean arrive et s'informe de ce qui a lieu. Quand la Vierge lui
eut annoncé son départ pour le ciel, il se prosterna par terre et s'écria en
pleurant : « Que sommes-nous, Seigneur, puisque vous nous réservez de si grandes
tribulations ? Pourquoi plutôt ne m’avez-vous dépouillé de mon corps? J'aurais
mieux aimé être enseveli par la mère de mon Seigneur, que d'être obligé
d'assister à ses funérailles. » Alors la sainte Vierge le mena tout en pleurs
dans sa chambre et lui montra la palme et les vêtements ; après quoi elle
s'assit sur le lit qui avait été préparé pour sa sépulture.
Et voici qu'on entend un violent coup de tonnerre; un tourbillon semblable à une
nuée blanche se forme, et les apôtres sont déposés, comme la pluie qui tombe,
devant la porte de la maison de la sainte Vierge. Ils s'étonnent de ce qui
arrive, mais saint Jean vient à eux et leur révèle ce qui a été annoncé par
l’ange à la sainte Vierge: comme ils pleuraient tous, saint Jean les consola.
Ils essuyèrent donc leurs larmes, entrèrent, et après avoir salué la
Bienheureuse Vierge avec. respect, ils l’adorèrent. Et elle dit : « Salut, les
enfants de mon Fils unique. » Après avoir écouté le récit qu'ils lui firent de
leur arrivée, elle leur manifesta tout. Les apôtres lui dirent : « C'est en
tournant nos regards vers vous, très honorable Vierge comme vers notre maître
lui-même et notre Seigneur, que nous nous consolions ; c'était là notre seule
ressource d'espérer que nous vous avions pour médiatrice auprès de Dieu. » Après
qu'elle eut salué Paul en l’appelant par son nom, celui-ci lui dit
« Je vous salue, reine de ma consolation ; car bien que je n'aie pas vu J.-C.
dans sa chair, cependant, quand je vous vois, je suis consolé comme si je le
voyais lui-même. Jusqu'à ce jour je prêchais aux nations que vous aviez engendré
Dieu, maintenant j'enseignerai que vous êtes allée à lui. » Après quoi la sainte
Vierge montra ce que l’ange lui avait apporté, et les avertit de ne point
éteindre les lampes jusques après son trépas. Il y avait là cent vingt vierges
occupées à la servir. Après quoi elle revêtit ses vêtements funèbres et en
disant adieu à tous, elle place son corps sur son lit pour mourir; saint Pierre
était placé à la tête, saint Jean à ses pieds, les autres apôtres autour du lit,
adressant des louanges à la mère de Dieu.
Alors saint Pierre prit la parole en ces termes : « Réjouissez-vous, épouse du
lit céleste, candélabre à trois branches de la lumière éclante, par qui a été
manifestée la clarté éternelle. » Saint Germain, archevêque de Constantinople
atteste aussi que les apôtres se rassemblèrent pour le sommeil de la très sainte
Vierge, quand il dit : « O sainte Mère de Dieu, quoique vous ayez été soumise à
la mort que ne saurait éviter aucune créature humaine, cependant votre œil qui
nous garde ne s'assoupira point ni ne s'endormira point : car votre trépas n'eut
pas lieu sans témoins et votre sommeil est certain. Le ciel raconte la gloire de
ceux qui chantèrent sur votre dépouille; la terre rend hommage à la véracité;
les nuages proclament les hommages que vous en avez reçus. Les anges, célèbrent
les bons offices qui vous ont été rendus, en ce que les apôtres se rassemblèrent
auprès de vous dans Jérusalem. » Le grand Denys l’aréopagite atteste aussi la
même chose en disant : « Ainsi que tu le sais bien, nous nous sommes rassemblés
avec beaucoup de nos frères pour voir le corps de celle qui a reçu le
Seigneur.-» Or, se trouvaient là Jacques, frère de Dieu, avec Pierre le
souverain chef des Théologiens. Ensuite il sembla bon, après ce qu'on avait, vu,
que tous les souverains prêtres chantassent des hymnes, selon que chacun avait
en soi d'énergie, de bonté vivifiante ou de faiblesse.
Saint Cosme poursuit ainsi sa narration : « Après cela, un fort coup de tonnerre
ébranla la maison entière, et un vent doux la remplit d'une odeur si suave,
qu'un sommeil profond s'empara de ceux qui s'y trouvaient, à l’exception . des
apôtres et de trois vierges qui portaient des flambeaux; car le Seigneur
descendit avec une multitude d'anges et enleva l’âme de sa mère. Or, l’éclat de
cette âme était si resplendissant qu'aucun des apôtres ne la pouvait regarder.
Et le Seigneur dit à saint Pierre :
« Ensevelissez le corps de ma mère avec le plus grand respect, et gardez-le
soigneusement pendant trois jours, car je viendrai alors, et le transporterai
dans le lieu où n'existe point la corruption; ensuite je le revêtirai d'une
clarté semblable à la mienne, afin qu'il y ait union et accord entre ce qui a
été reçu et ce qui' a reçu. » Saint Cosme rapporte encore un mystère étrange et
merveilleux, et qui ne souffre ni investigation curieuse, ni discussion
ordinaire : puisque tout ce qu'on dit de la mère de Dieu est surnaturel,
admirable, redoutable, plutôt que sujet à discussion. « Car, dit-il, quand l’âme
sortit de son corps, ce corps prononça ces mots : « Je vous rends grâces,
Seigneur, car je suis digne de votre gloire. Souvenez-vous de moi puisque je
suis votre œuvre, et que j'ai conservé ce que vous m’avez confié. » Quand ceux
qui dormaient furent éveillés, continue saint Cosme, et qu'ils virent sans vie
le corps de la Vierge, ils se livrèrent à une grande tristesse et poussèrent des
gémissements. Les apôtres prirent donc le corps qu'ils portèrent au monument, en
même temps que saint Pierre commença le Psaume : In exitu Israël de Aegypto. Les
chœurs des anges louaient la Vierge de telle sorte que Jérusalem fut émue à
l’occasion de cette grande gloire.
Alors les grands-prêtres envoient une multitude de gens armés d'épées et de
bâtons. Un d'eux se rue sur le grabat, avec l’intention de jeter par terre le
corps de Marie, mère de Dieu. Mais parce qu'il l’ose toucher avec impiété, il
mérite d'être privé de l’usage de ses mains; elles s'arrachent toutes les deux
de ses bras; et restent suspendues au lit funèbre ; en même temps, il éprouve
des tourments horribles. Cependant, il implore son pardon, et promet de
s'amender. Pierre lui dit : « Tu ne pourras jamais obtenir le pardon, si tu
n'embrasses le corps de celle qui a toujours été vierge, et si tu ne confesses
que J.-C., qui est né d'elle, est le Fils de Dieu. » Quand il l’eut fait, ses
mains se rejoignirent aux coudes d'où elles avaient été arrachées. Et saint
Pierre prit une datte de la palme et lui dit : « Va, rentre dans la ville, et
pose-la sur les infirmes, et tous ceux qui croiront recevront la santé*. » Quand
les apôtres arrivèrent au champ de Gethsémani, ils y trouvèrent un sépulcre
semblable au glorieux sépulcre de J.-C.; ils y déposèrent le corps avec beaucoup
de respect, sans oser toucher au très saint vaisseau de Dieu, mais ils le
prirent par les coins du suaire et le placèrent dans le sépulcre, qu'ils
scellèrent. Pendant ce temps, les apôtres et les disciples du Seigneur restèrent
autour du tombeau, selon l’ordre qu'ils en avaient reçu de leur maître. Le
troisième jour, une nuée toute resplendissante l’environne, les voix angéliques
se font entendre, une odeur ineffable se répand, tous sont dans une immense
stupeur; alors, ils voient que le Seigneur est descendu, et qu'il transporte le
corps de la Vierge avec une gloire ineffable.
* Nicéphore Calliste., Hist., l. II ; c. XXI.
Les apôtres embrassèrent le sépulcre et retournèrent chez saint Jean
l’évangéliste et le théologien, en le louant d'avoir été le gardien de la sainte
Vierge. Or, il y eut un des apôtres qui n'assista pas à cette solennité. Dans
l’admiration où le jetait le récit de choses si merveilleuses, il suppliait
qu'on ouvrît le tombeau pour s'assurer de la vérité. Les apôtres s'y refusaient
sous le prétexte que ce qu'ils lui racontaient devait suffire, dans la crainte
que si les infidèles en avaient connaissance, ils publiassent que le corps avait
été volé. Mais l’apôtre contristé disait : « Pourquoi me privez-vous de partager
un trésor qui nous est commun, quand je suis autant que vous? » Enfin, ils
ouvrirent le tombeau, où ils ne trouvèrent pas le corps, mais seulement les
vêtements et le suaire.
Au livre III, chap. XL de l’Histoire Euthimiata, saint Germain, archevêque de
Constantinople, dit avoir découvert, et le grand Damascène l’atteste comme lui,
que du temps de l’empereur Marcien, l’impératrice Pulchérie, de sainte mémoire,
après avoir fait bâtir à C. P. beaucoup d'églises, en éleva entre autres une
admirable auprès des Blaquermes, en l’honneur de la sainte Vierge. Elle convoqua
Juvénal, archevêque de Jérusalem, et d'autres évêques de la Palestine, qui
restaient alors dans le capitale pour le concile qui se tint à Chalcédoine, et
leur dit : « Nous avons appris que le corps de la très sainte Vierge fut enterré
dans le champ de Gethsémani; nous voulons donc, pour garder cette ville, y
transporter ce corps avec un respect convenable. »
Or, comme Juvénal lui eut répondu que ce corps, d'après ce qu'il en avait appris
dans les anciennes histoires, avait été transporté dans la gloire et qu'il
n'était resté dans le tombeau que les vêtements avec le suaire, le même Juvénal
envoya ces vêtements à C. P., où ils sont placés avec honneur dans l’église dont
on vient de parler *. » Et que personne ne pense que j'aie forgé ce récit à
l’aide de mon imagination, mais j'ai raconté ce que j'ai connu par
l’enseignement, et d'après les recherches de ceux qui ont appris ces faits de
leurs devanciers, par une tradition digne de toute créance. Ce qui est rapporté
jusqu'ici, se trouve dans le discours dont il a été question plus haut. Or,
saint Jean Damascènes:, Grec d'origine, raconte plusieurs circonstances
merveilleuses au sujet de la très sainte assomption de la sainte Vierge. Il dit
donc dans ses sermons :
« Aujourd'hui la très sainte Vierge est transportée dans le lit nuptial du ciel
; aujourd'hui cette arche sainte et vivante qui a porté en soi celui qui l’a
créée, est placée dans un temple que n'a pas construit la main des hommes;
aujourd'hui la très sainte colombe pleine d'innocence et de simplicité, s'est
envolée de l’arche, c'est-à-dire de ce corps qui a reçu Dieu ; elle a trouvé où
poser les pieds; aujourd'hui l’immaculée Vierge que n'ont pas souillée les
passions terrestres, mais au contraire qui a été instruite par les intelligences
célestes, ne s'en est pas allée dans la terre, mais appelée à juste raison, un
ciel animé, elle habite dans les tabernacles célestes.
* Nicéphore Calliste, Hist., l. XV, ch. XIV.
Bien que votre bienheureuse âme soit séparée d'après la loi de la nature de
votre glorieux corps, et que ce corps soit confié à la sépulture, cependant il
ne reste pas la propriété de la mort, et il n'est pas dissous par la corruption
: car dans celle qui a enfanté, la virginité est restée intacte ; dans celle qui
meurt, le corps reste toujours indissoluble, et il passe à une meilleure et plus
sainte vie ; la mort ne le détruit pas, car il doit même durer éternellement. De
même que ce soleil éclatant, qui verse la lumière, paraît s'éclipser un instant
quand il est caché par un corps sublunaire, sans pourtant perdre rien de sa
lumière intarissable, de même, vous, fontaine de vraie lumière, trésor
inépuisable de vie, quoique condamnée à subir la mort corporelle pour un court
espace de temps, vous versez cependant sur nous avec abondance la clarté d'une
lumière qui ne s'altère jamais. De là vient que votre sommeil ne doit pas
recevoir le nom de mort, mais de passage, de retraite, ou mieux encore
d'arrivée. En quittant votre corps, vous arrivez au ciel. Les anges et les
archanges viennent au-devant, de vous : les esprits immondes redoutent votre
ascension. Bienheureuse Vierge, vous n'avez pas été enlevée au ciel, comme Elie,
vous n'êtes pas montée comme Paul jusqu'au troisième ciel, mais vous avez
atteint au trône royal de votre Fils. On bénit la mort des autres saints parce
qu'elle démontre qu'ils sont heureux, mais cela n'existe pas chez vous. Ni votre
mort, ni votre, béatitude, ni votre trépas, ni votre départ, pas même votre
retraite n'ajoutent rien à la sécurité de votre bonheur; car vous êtes le
principe, le moyen et la fin de tous les biens que ne saurait comprendre
l’intelligence de l’homme.
Votre sécurité, votre avancement réel, votre conception surnaturelle
s'expliquent : vous êtes l’habitation de Dieu. Aussi avez-vous dit avec vérité
que ce n'est pas à dater de votre mort, mais du moment de votre conception que
toutes les générations vous béniraient. La mort ne vous a pas rendue heureuse,
mais vous-même vous avez ennobli la mort; nonobstant la tristesse qui
l’accompagne,-vous l’avez changée en joie. En effet si Dieu a dit : De crainte
que le premier homme n'étende la main et ne cueille du fruit de l’arbre de vie
et qu'il ne vive pour toujours; comment celle qui a porté la vie elle-même, la
vie qui n'a pas eu de commencement, la vie qui n'aura point de fin, comment ne
vivrait-elle point dans le Siècle qui doit durer toujours? Dieu autrefois a
chassé du paradis les auteurs du genre humain endormis dans la mort du péché,
ensevelis dans les profondeurs de la désobéissance; et qui déjà étaient gâtés
par l’infection du péché ; il les a exilés; mais aujourd'hui celle qui a apporté
la vie à tout le genre humain, qui a donné des preuves de son obéissance à Dieu
le Père, qui a chassé toutes les impressions du vice, comment le paradis ne la
recevrait-il pas ? comment le ciel joyeux ne lui ouvrirait-il pas ses portes ?
Eve a prêté l’oreille au serpent; elle a avalé la coupe empoisonnée; elle se
laisse allécher par la volupté ; elle enfante dans la douleur: elle est
condamnée avec Adam.
Mais celle qui est véritablement bienheureuse, qui prêta l’oreille à la voix de
Dieu, qui. fut remplie du Saint-Esprit, qui porta la miséricorde du Père en son
sein, qui conçut sans l’entremise de l’homme, qui enfanta sans douleur, comment
la mort en fera-t-elle sa proie ? comment la corruption osera-t-elle quelque
chose sur un corps qui a porté la vie elle-même? »
Le Damascène dit encore dans ses sermons : « Il est vrai que, dispersés par
toute la terre et occupés à pêcher des hommes, jetant le filet de la parole pour
les amener hors des ténèbres où ils étaient ensevelis à la table céleste et aux
noces solennelles du Père, les apôtres furent rassemblés et réunis par l’ordre
de Dieu, et furent apportés des confins du monde à Jérusalem, enveloppés dans
une nuée comme dans un filet. En ce moment nos premiers parents Adam et Eve
s'écrièrent : « Venez à nous, ô sacrée et salutaire nourriture, vous avez comblé
notre joie ! » De son côté la compagnie des saints qui se trouvait
corporellement présente disait : a Demeurez avec nous ; vous êtes notre
consolation ; ne nous laissez pas orphelins ; vous êtes notre soutien dans nos
travaux, notre rafraîchissement dans nos fatigues; c'est notre gloire de vivre
ou de mourir avec vous : car la vie n'est rien pour nous, si nous sommes privés
de votre présence. » Je pense que ce furent ces paroles ou d'autres semblables
que les apôtres exprimaient au milieu des sanglots de tous ceux qui composaient
l’assemblée. Marie se tournant vers son fils: « Soyez vous-même, lui dit-elle,
le consolateur de ceux qu'il vous a plu appeler vos frères et qui sont dans la
douleur à cause de mon départ; et ajoutez bénédiction sur bénédiction à
l’imposition des mains que je vais faire sur eux. »
Ensuite elle étendit les mains et bénit le collège des fidèles, puis elle ajouta
: « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains : recevez mon âme qui vous
est si chère et que j'ai conservée pure. C'est à vous et non à la terre que je
confie mon corps ; conservez-le entier puisqu'il vous a plu l’habiter;
Transportez-moi auprès de vous, afin que là où vous êtes, vous, le fruit de mes
entrailles, j'y sois et j'y habite avec vous. » Ce fut alors que les fidèles
entendirent ces paroles : « Levez-vous, venez, ô ma bien-aimée, ô la plus belle
des femmes ; vous êtes belle, mon amie, et il n'y a pas de tache en vous. » En
entendant ces paroles, la Vierge recommande son esprit aux soins de son Fils.
Alors les apôtres répandent dés torrents de larmes, et couvrent de baisers le
tabernacle du Seigneur : le contact de ce sacré corps les remplit de bénédiction
et de sainteté. Les maladies disparaissent, les démons s'enfuient, l’air et le
ciel sont sanctifiés par la présence de son esprit qui s'élève, la terre l’est à
son tour, parce que son corps y est déposé; comme aussi l’eau, par l’ablution de
son corps. En effet, ce corps sacré est lavé dans une eau très limpide qui n'a
pu le nettoyer, mais qui en a été sanctifiée. Ensuite le saint corps enveloppé
d'un suaire blanc est placé sur un lit, les lampes resplendissent, les parfums
répandent leur douce odeur, et l’air retentit du chant des hymnes angéliques. Ce
fut au milieu du concert que les apôtres et les autres saints qui se trouvaient
là, faisaient entendre, en chantant des cantiques divins, que l’arche du
Seigneur, soutenue sur les tètes sacrées des apôtres, est amenée de la montagne
à la sainte terre de Gethsémani.
Les anges la précèdent et la suivent, les autres
étendent des voiles sur le précieux corps, toute
l’Eglise l’accompagne. Il s'y trouva aussi des Juifs
endurcis par le vieux levain de la méchanceté. On raconte
encore que comme ceux qui portaient le corps sacré de la
mère de Dieu descendaient de la montagne de Sion, un
hébreu, un instrument du diable, poussé par un mouvement
téméraire et conduit par une inspiration infernale
s'approcha, en courant, du saint corps auprès duquel les anges
eux-mêmes tremblaient de s'approcher, et comme un furieux, prit
de ses deux mains le lit funèbre qu'il renversa à terre.
Mais on dit qu'une de ses mains se sécha comme bois et tomba.
C'était merveille de le voir semblable à un tronc
inutile, tant que la foi n'eut changé son cœur, et ne
l’eut fait repentir avec larmes de son crime. Alors ceux qui
portaient le cercueil s'arrêtèrent, jusqu'à ce que
le misérable mettant sa main sur le très saint corps,
reçut une guérison complète à
l’instant qu'il l’eut touché. De là on arrive
à Gethsémani, où le saint corps est
déposé dans un tombeau vénérable,
après qu'il eut reçu les baisers, les embrassements, les
larmes des fidèles couverts de sueur et chantant des hymnes
sacrés. Mais votre âme ne fut pas laissée dans
l’enfer et votre corps n'a pas été atteint par la
corruption. Il convenait que le sein de la, terre ne retînt pas
le sanctuaire de Dieu, la fontaine qui n'a pas été
creusée, le champ vierge, la vigne qui n'avait pas reçu
la rosée, l’olivier fécond.
Il fut convenable que la Mère fût élevée par le Fils, afin qu'elle montât vers
lui comme il était descendu en elle, afin que celle qui a conservé sa virginité
dans son enfantement n'éprouvât pas les atteintes de la corruption en son corps,
et que celle qui a porté son créateur, dans son sein habitât les divins
tabernacles.. Le Père l’avait prise pour épouse, elle doit être gardée dans le
palais céleste : la mère doit jouir de ce qui appartient au Fils. » (Saint Jean
Damascène.)
Saint Augustin s'étend aussi fort longuement dans un sermon sur la très sainte
Assomption de Marie toujours vierge: « Avant, dit-il, de parler du très saint
corps de celle qui toujours a été vierge, et de l’assomption de sa bienheureuse
âme, nous commençons par dire que l’Ecriture ne parle pas d'elle après que le
Seigneur l’eut recommandée sur la croix au disciple, si ce n'est ce que saint
Luc rapporte dans les Actes des apôtres: « Ils étaient tous, dit-il,
persévérants unanimement dans la prière avec Marie, mère de Jésus (Actes, I). »
Que dire donc de sa mort? Que dire de son assomption? Puisque l’Ecriture se
tait, il ne faut demander à la raison que ce qui est conforme à la vérité. Que
la vérité donc soit notre autorité puisque sans elle il n'y a même pas
d'autorité. Nous nous basons sur la connaissance que nous avons de la condition
humaine quand nous n'hésitons pas à dire qu'elle a souffert la mort temporelle
*; mais si nous disons qu'elle fut la pâture de la pourriture, des vers et de la
cendre, il faut examiner si cet état convient à la sainteté qui la distingue et
aux prérogatives qui appartiennent à cette merveilleuse habitation de Dieu.
* Il paraît par ce passage que l’oraison Veneranda qui se récitait dans les
liturgies modernes au jour de la fête de l’Assomption, est d'une très haute
antiquité.
Nous savons bien qu'il a été dit à notre premier père : « Tu es poussière et tu
retourneras en poussière. » La chair de J.-C. ne subit pas cette condamnation
puisqu'elle ne fut pas soumise à la corruption, Donc elle fut exceptée de la
sentence générale la nature qui fut prise de la Vierge. Le Seigneur dit aussi à
la femme: « Je t'affligerai de nombreuses misères : tu enfanteras dans la
douleur.» Marie a bien enduré les angoisses, puisqu'un glaive perça son âme ;
cependant elle enfanta sans douleur. Donc Marie, quoique partageant les
angoisses d'Eve, ne les partagea pas en enfantant avec douleur. Donc celle qui
jouit d'une prérogative immense est exceptée de la règle générale. Si donc l’on
dit qu'elle a souffert la mort sans cependant que la mort l’ait retenue dans ses
liens, serait-ce une impiété de dire qu'il n'ait pas voulu préserver sa mère
contre les horreurs de la pourriture, quand il a voulu conserver intacte la
pudeur de sa virginité? Est-ce qu'il n'appartenait pas à la bonté du Seigneur de
conserver l’honneur de sa mère, lui qui était venu non pour détruire la loi,
mais pour l’accomplir ? S'il -1'a honorée pendant sa vie plus que toute autre
par la grâce qu'il lui fit de le concevoir, c'est donc chose pieuse de croire
qu'il l’honora dans sa mort d'une préservation particulière et d'une grâce
spéciale. La pourriture et les vers, c'est la honte de la condition humaine.
Or, comme J.-C. est exempt de cet opprobre, Marie en est exempte aussi, puisque
J.-C-. est né d'elle. Car la chair de Jésus, c'est la chair de Marie, qu'il
éleva au-dessus des astres, honorant par là la nature humaine, mais plus encore
celle de sa mère. Si le fils a la nature de la mère, il est de toute convenance
que la mère possède la nature du Fils, non pas quant à l’unité de la personne,
mais quant à l’unité de la nature corporelle. Si la grâce peut faire qu'il y ait
unité sans qu'il y ait communauté de nature, à plus forte raison quand il y a
unité en grâce et naissance corporelle en particulier. Il y a unité de grâce
comme celle des disciples avec J.-C., selon qu'il en parle lui-même quand il dit
: « Afin qu'ils soient un comme nous sommes un » et ailleurs : « Mon père, je
veux qu'ils soient avec moi partout où je suis. » Si donc J.-C. veut avoir avec
soi ceux qui, réunis par la foi en lui, sont censés' ne faire qu'un avec lui,
que penser, par rapport à sa mère, du lieu où elle soit digne de se trouver,
sinon en présence de son Fils? Autant que je puis le comprendre, autant que je
puis le croire, l’âme de Marie est, honorée par son Fils d'une prérogative plus
excellente encore, puisqu'elle possède en J.-C. le corps de ce Fils qu'elle a
engendré avec les caractères de la gloire. Et pourquoi ce corps ne serait-il pas
le sien, puisqu'elle le conçut par lui ? S'il n'a pas été au-devant d'elle, je
ne reconnais pas là son autorité. Oui, je crois que c'est par lui qu'elle a
engendré; car une si grande sainteté est plus digne du ciel que de la terre. Le
trône de Dieu, le lit de l’époux, la maison du Seigneur et le tabernacle de
J.-C. a le droit d'être où il est lui-même. Le ciel est plus digne que la terre
de conserver tin si précieux trésor.
L'incorruptibilité et non la dissolution causée par la
pourriture est la conséquence directe d'une si grande
intégrité. Que ce très saint corps ait
été abandonné aux vers comme à leur
pâture, je rougirais de le penser, j'aurais honte de le dire! Les
grâces incomparables qui lui ont été
départies sont de nature à me faire rejeter cette
pensée. Plusieurs passages de l’Écriture viennent
à l’appui de ce que j'avance. La vérité a
dit autrefois à ses ministres : « Où je suis,
là aussi sera mon ministre.; » Si cette sentence
générale regarde tous ceux qui servent J.-C. par leur
croyance et leurs œuvres, elle s'applique bien mieux encore
à Marie qui, sans le moindre doute, l’a aidé par
toutes ses œuvres. Elle l’a porté dans ses
entrailles, elle l’a mis au monde, elle l’a nourri, elle
l’a réchauffé, elle l’a couché dans la
crèche, dans la fuite en Egypte elle l’a caché,
elle a guidé les pas de son enfance, elle l’a suivi
jusqu'à la croix. Elle ne pouvait douter qu'il fût Dieu,
puisqu'elle savait l’avoir conçu non par les voies
ordinaires, mais par l’aspiration divine. Elle n'hésite
pas à croire à sa puissance comme à la puissance
d'un dieu quand elle dit, lorsque le vin manquait: « Ils n'ont
pas de vin. » Il accueillit sa demande par un miracle; elle
savait qu'il le pouvait faire. Donc, il est clair que Marie par sa foi
et par ses œuvres a aidé J.-C. Mais si elle n'est pas
où J.-C. veut que soient ses ministres, où donc
sera-t-elle ? Et si elle y est, serait-ce à titre égal ?
Et si c'est à titre égal, où est
l’égalité devant Dieu s'il ne rend à chacun
selon ses mérites? Si c'est avec justice que la sainte Vierge a
reçu pendant sa vie une plus grande abondance de grâces
que les autres, pourquoi donc lui soustraire cette grâce quand
elle est morte? Non certes! car si la mort de tous les saints est
précaire, la mort de Marie est évidemment très
précieuse.
Je pense donc qu'il faut déclarer que Marie, élevée aux joies de l’éternité par
la bonté de a été reçue avec plus d'honneur que les autres, puisqu'il l’a
honorée de sa grâce plus que les autres : et qu'elle n'a point eu à subir après
sa mort ce que les autres hommes subissent, la pourriture, les vers et la
poussière, puisqu'elle a engendré son Sauveur et celui de tous les hommes. Si la
divine volonté a daigné conserver intacts au milieu des flammes les vêtements
des enfants, pourquoi ne garderait-elle pas, dans sa propre mère, ce qu'il a
gardé dans les vêtements des autres? La miséricorde seule a voulu conserver
vivant Jonas dans le ventre de la baleine, et la grâce ne conservera pas Marie
contre la corruption ? Daniel fut conservé malgré la faim dévorante des lions,
et Marie ne se serait pas conservée après que ses mérites l’ont élevée à une si
haute dignité? Puisque dans ce que nous venons de dire, nous reconnaissons que
tout a été fait contre les. lois de la nature, nous sommes certains aussi que la
grâce a plus fait que la nature pour l’intégrité de Marie. Donc J.-C.; comme
fils de Marie, fait qu'elle tire sa joie de lui-même dans son âme et dans son
corps. Il ne la soumet pas au supplice de la corruption, puisqu'en enfantant ce
divin fils, elle ne fut pas soumise à la perte de sa virginité; en sorte qu'elle
est incorruptible en raison des grâces qui l’ont inondée, qu'elle vit
intégralement parce qu'elle a mis au monde celui qui est la vie entière de tous.
O Jésus, si j'ai parlé comme je l’ai dû, approuvez-moi, vous et les vôtres. Si
j'ai parlé autrement que je ne le dois, je vous en conjure, vous et les vôtres,
pardonnez-le moi. »
SAINT BERNARD
Bernard vient de ber, puits, fontaine, et de nard, plante, d'après la Glose sur
le Cantique des Cantiques. Humble, d'une nature échauffante et odoriférante. En
effet saint Bernard fut échauffé d'un fervent amour ; il fut humble dans ses
habitudes et odoriférant par la suavité de sa réputation. Sa vie fut écrite par
Guillaume, abbé de Saint-Thierry, compagnon du saint, et par Hernold, abbé de
Bonneval *.
Saint Bernard naquit au château de Fontaine, en Bourgogne, de parents aussi
nobles que religieux. Son père Técelin était un chevalier plein de valeur et non
moins zélé pour Dieu; sa mère s'appelait Aaleth. Elle eut sept enfants, six
garçons et une fille; les sept garçons devaient tous être moines et la fille
religieuse. Aussitôt qu'elle en avait mis un au monde, elle l’offrait à Dieu de
ses propres mains. Elle refusa toujours de faire nourrir ses enfants du lait
d'une étrangère, comme si avec le lait maternel, elle dût les remplir de tout ce
qui pouvait se trouver de bon en elle. Quand ils avançaient en âge, tout. le
temps qu'elle les eut sous la main, elle les élevait pour le désert plutôt que
pour la cour, leur donnant à manger des nourritures communes et des plus
grossières, comme s'ils devaient partir d'un instant à l’autre pour la solitude.
* Jacques de Voragine a écrit cette vie d'après le livre de Guillaume, de
Saint-Thierry.
Etant enceinte de Bernard, son troisième fils, elle eut un songe qui était un
présage de l’avenir. Elle vit dans son sein un petit chien blanc, tout roux sur
le dos et qui aboyait. Elle déclara son rêve à un homme de Dieu. Celui-ci lui
répondit d'une voix prophétique: « Vous serez la mère d'un excellent petit
chien, qui doit être le gardien de la maison de Dieu; il jettera de grands
aboiements contre les ennemis de la foi ; car ce sera un prédicateur distingué,
qui guérira beaucoup de monde par la vertu de sa langue. » Or, comme Bernard
était encore tout petit, et qu'il souffrait d'un grand mal de tête, il repoussa
et chassa, en criant avec une extrême indignation, une femme qui venait pour
soulager sa douleur par des charmes; mais la miséricorde de Dieu ne manqua pas.
de récompenser le zèle du petit enfant ; en effet il se leva aussitôt et se
trouva guéri. Dans la très sainte nuit de la naissance du Seigneur, comme le
jeune Bernard attendait dans l’église l’office des Matines, il désira savoir à
quelle heure de la nuit J.-C. était né. Alors le petit enfant Jésus lui apparut
comme s'il venait de naître du sein de sa mère. Ce qui lui fit penser, tant
qu'il vécut, que c'était l’heure de la naissance du Seigneur. Dès ce moment il
lui fut donné, pour ce mystère, une intelligence plus profonde et une éloquence
plus riche. Aussi dans la suite, il mit au jour, en l’honneur de la mère et du
Fils un opuscule remarquable parmi tous ses autres traités, dans lequel il
expliqua l’évangile Missus est Angelus Gabriel.
L'antique ennemi voyant des dispositions si saintes dans cet enfant fut jaloux
de la résolution qu'il avait prise de garder la chasteté, et il tendit une
infinité de pièges pour le faire succomber à la tentation. En effet une fois que
Bernard avait arrêté quelque temps les yeux sur une femme, à l’instant il rougit
de lui-même et exerça sur son corps une vengeance très sévère; car il se jeta
dans un étang dont les eaux étaient glacées; où il resta jusqu'à être presque
gelé, et par la grâce de Dieu, il éteignit en soi toutes les ardeurs de la
concupiscence de la chair.
Vers le même temps, une fille poussée par le démon se glissa nue dans le lit où
il dormait. En la sentant, il lui céda en toute paix et silence le côté du lit
où elle s'était placée, et se retournant de l’autre côté, il s'endormit. Alors
cette misérable resta quelques instants tranquille et attendit; enfin elle se
mit à le toucher et à le remuer; enfin comme il restait immobile, cette fille
tout impudente qu'elle fût, se prit à rougir et pleine d'une crainte étrange et
d'admiration, elle se leva et s'enfuit. Une autre fois, il avait reçu
l’hospitalité chez une dame qui, en voyant un si beau jeune homme, conçut pour
lui des désirs brûlants. Comme elle lui avait fait préparer un lit à l’écart,
elle se leva au milieu du silence de la nuit, et eut l’impudence de venir le
trouver. Bernard ne l’eut pas plutôt sentie, qu'il se mit à crier: « Au voleur,
au voleur. » A ce cri que la femme fait; on allume une lampe; on cherche le
voleur, mais il n'y a pas moyen de le trouver. Chacun retourne à son lit, et
repose, la misérable seule ne repose pas, car elle se lève une seconde fois, va
au lit de Bernard qui s'écrie de nouveau:
« Au voleur, au voleur. » On cherche encore le larron, qui ne fut pas découvert
par celui-là seul qui le connaissait.
Cette méchante femme ainsi rebutée ne laissa pas de revenir, une troisième fois
; enfin vaincue par la crainte ou le désespoir, elle cessa à peine ses
tentatives. Or, le lendemain, quand Bernard se fut remis en route, ses
compagnons de voyage lui demandèrent, en lui adressant des reproches, pourquoi
il avait tant rêvé voleurs. Il leur dit : « Véritablement cette nuit, j'ai été
attaqué par un voleur; car l’hôtesse essayait de m’enlever le trésor de la
chasteté qui ne se peut recouvrer. » Réfléchissant donc qu'il n'est pas sûr de
demeurer avec un serpent, il pensa à s'enfuir, et dès lors il résolut d'entrer
dans l’ordre de Citeaux. Lorsque ses frères en furent instruits, ils voulurent
le détourner de toutes les manières d'exécuter son dessein; mais le Seigneur lui
accorda une si grande grâce que non seulement rien ne s'opposa à sa conversion
mais il gagna au Seigneur pour entrer en religion tous ses frères et beaucoup*
d'autres encore. Gérard, son frère, militaire vaillant, regardait comme vaines
les paroles de Bernard, et rejetait absolument ses conseils ; alors Bernard,
animé d'une foi toute de feu, et transporté du zèle de la charité pour le salut
de son frère, lui dit : « Je sais, mon frère, je sais qu'il n'y aura que le
malheur qui puisse donner à tes oreilles de comprendre. Puis mettant le doigt
sur son côté : « Le jour viendra dit-il, et il viendra bientôt, qu'une lance
perçant ce côté fera arriver jusqu'à ton cœur l’avis que tu rejettes. » Peu de
jours après Gérard, qui avait reçu un coup de lance à l’endroit où son frère
avait posé le doigt, est fait prisonnier et jeté dans les fers. Bernard vint
pour le voir, et comme on ne lui permettait pas de lui parler, il lui cria : «
Je sais, mon frère Gérard, que dans peu nous devons aller pour entrer au
monastère. »
Cette nuit-là même, les chaînes qui retenaient Gérard par les pieds tombèrent;
la porte de la prison s'ouvrit et il s'enfuit plein de joie. Alors il fit
connaître à son frère qu'il avait changé de résolution. et qu'il voulait se
faire moine.
L'an de l’Incarnation 1112, la quinzième année depuis l’établissement de la
maison des cisterciens, le serviteur de Dieu Bernard, âgé d'environ vingt-deux
ans, entra dans l’ordre de Citeaux avec plus de trente de ses compagnons. Or,
comme il sortait avec ses frères de la maison paternelle, Guidon, l’aîné, voyant
Nivard, son tout petit frère, qui jouait sur la place avec des enfants, lui dit
: « Allons, mon frère Nivard, c'est à toi seul qu'appartient toute la terre de
notre héritage. » Et l’enfant lui répondit non pas comme un enfant : « Vous
aurez donc le ciel, et à moi vous me laissez seulement la terre? Ce partage n'a
pas été fait ex aequo. » Nivard resta donc quelque peu de temps avec son père;
mais dans la suite, il alla rejoindre ses frères. Le serviteur de Dieu Bernard
étant entré dans cet ordre, s'adonna tellement à la contemplation spirituelle et
fut tellement occupé du service de Dieu, qu'il ne se servait déjà plus d'aucun
de ses sens corporels ; car il y avait un an qu'il était dans la cellule des
novices, qu'il ignorait encore si la maison avait une voûte. Bien qu'il entrât
souvent dans l’église et qu'il en sortît, il pensait qu'il n'y avait qu'une
fenêtre au chevet, où il s'en trouvait trois.
L'abbé de Citeaux envoya des frères pour fonder la maison de Clairvaux, et ce
fut Bernard qu'il leur proposa pour abbé. Il y vécut longtemps dans une pauvreté
excessive, et souvent il n'avait que des feuilles de hêtre pour confectionner le
potage. Le serviteur de Dieu veillait au delà de ce que peut la force d'un homme
: et il avait coutume de dire que le temps qu'il regrettait le plus était celui
qu'il passait à dormir; il trouvait que la comparaison qu'on fait entre le
sommeil et la mort était assez juste, puisque ceux qui sont morts semblent.
dormir aux yeux des hommes comme ceux qui dorment semblent morts aux yeux de
Dieu. C'est pourquoi, s'il entendait un frère ronfler trop fort, ou bien s'il le
voyait couché avec peu de bienséance, il le supportait avec peine, et prétendait
qu'il dormait comme un homme charnel ou bien comme un séculier. Il n'était porté
à manger par aucun plaisir de contenter son appétit; c'était la crainte de
défaillir qui le faisait se mettre à table, comme à un lieu de supplice. Après
le repas, il avait constamment la coutume de penser à la quantité de nourriture
qu'il avait prise, et s'il s'apercevait avoir excédé seulement d'un peu sa
ration ordinaire, il ne laissait pas passer cela impunément. II avait tellement
dompté les attraits de la friandise qu'il avait perdu en grande partie le sens
dit goût; car un jour qu'on lui avait versé de l’huile par mégarde, il la but
sans s'en apercevoir : et le fait serait resté ignoré, si quelqu'un n'eût
remarqué avec étonnement qu'il avait les lèvres couvertes d'huile. On sait que
pendant plusieurs jours, il fit usage de sang caillé qui lui avait été servi
pour du beurre.
Il ne trouvait de saveur qu'à l’eau, parce que, en la
prenant, disait-il, elle lui rafraîchissait la bouche et la
gorge. Il disait ingénument que tout ce qu'il avait appris dans
l’Écriture sainte, il l’avait acquis par la
méditation et la prière dans les forêts et dans les
champs; et il répétait souvent à ses amis qu'il
n'avait jamais eu d'autres maîtres que les chênes et les
hêtres. Enfin il avoua que c'était souvent dans la
méditation et la prière que toute la Sainte
Écriture s'était présentée à lui
sous son véritable sens, et toute sa clarté. A une
époque, rapporte-t-il dans le 82° sermon sur le Cantique des
Cantiques, pendant qu'il parlait, il voulait retenir quelque chose que
le Saint-Esprit lui suggérait, et se le réserver pour une
autre fois où il serait obligé de traiter le même
sujet, il lui sembla entendre une voix qui lui disait : « Tant
que vous retiendrez cela, vous ne recevrez pas autre chose. » Il
est certain qu'il ne le faisait pas par un sentiment
d'infidélité, quoiqu'il témoignât manquer
d'un peu de foi.
Dans ses vêtements la pauvreté lui plut toujours, mais jamais la malpropreté,
qu'il disait être la marque d'un esprit négligent, ou plein d'un sot orgueil, ou
bien convoitant la gloire humaine. Souvent il citait ce proverbe, que toujours
il avait dans le cœur : « Qui veut être remarqué, agit autrement qu'un autre. »
C'est pour cela qu'il porta un cilice plusieurs années, tant que la chose put
rester secrète ; mais quand il s'aperçut qu'elle était découverte, il s'en
dépouilla et fit comme la communauté. S'il riait, c'était toujours de telle
sorte qu'il lui fallait faire des efforts pour rire plutôt que pour réprimer des
ris : il fallait qu'il les excitât plutôt qu’il ne les retint.
Comme il avait coutume de dire qu'il y avait trois genres de patience, savoir :
1° patience pour les paroles injurieuses, 2° patience pour le dommage dans les
biens, et 3° patience dans les maladies du corps, il prouva qu'il les possédait
tous par les exemples qui suivent : Il avait écrit une lettre dans laquelle il
donnait des avis à un évêque en termes affectueux. L'évêque outré de colère lui
répondit en style des plus amers et commença ainsi sa lettre: « Salut et non par
esprit de blasphème »,comme si saint Bernard lui eût écrit poussé par l’esprit
de blasphème; mais celui-ci lui écrivit de nouveau en disant : « Je ne crois pas
avoir l’esprit de blasphème, et je ne sache pas avoir maudit personne, ni avoir
l’envie de le faire à l’égard de qui que ce soit, mais surtout envers le prince
de mon peuple. » Un abbé lui envoya 600 marcs d'argent pour construire un
monastère ; or, toute la somme fut ravie en route par des voleurs. A cette
nouvelle, Bernard se contenta de dire : « Béni soit Dieu, qui nous a délivrés de
ce fardeau; il faut toutefois avoir pitié de ceux qui l’ont enlevé; car, d'une
part, c'était la cupidité humaine qui les poussa; et d'ailleurs cette grosse
somme d'argent avait été l’occasion d'une grande tentation. Un chanoine régulier
vint le prier instamment de le recevoir au nombre des moines. Comme Bernard
n'acquiesçait pas à sa demande et lui conseillait de retourner à son église :
« Pourquoi donc, lui dit le chanoine, recommandez-vous si fort la perfection
dans vos écrits, si vous ne l’offrez pas à ceux qui la désirent ?
Que ne puis-je les tenir dans mes mains, vos livres, afin de les mettre en
morceaux! » Bernard reprit: « Vous n'avez lu dans aucun d'eux que vous ne
pouviez pas être parfait dans votre cloître : c'est la correction des mœurs, ce
n'est pas le changement de lieux que j'ai recommandé dans tous mes livres.»
Alors cet insensé se jeta sur lui et le frappa si grièvement à la joue, que la
rougeur succéda au coup, et l’enfle à la rougeur. Déjà ceux qui se trouvaient là
se levaient contre le sacrilège, mais le serviteur de Dieu les prévint en criant
et en les conjurant au nom de J.-C. de ne point le toucher et de ne lui faire
aucun mal. Il avait coutume de dire aux novices qui voulaient entrer en religion
: « Si vous voulez avoir part à. tout ce qui se fait dans l’intérieur de cette
maison, laissez à la porte le corps que vous avez amené du siècle: l’esprit seul
entre ici; on n'y a pas besoin de la chair. » Son père, qui était resté seul à
la maison, vint au monastère et y mourut après un court espace de temps, dans
une belle vieillesse.
Sa sœur, qui s'était mariée, vivait exposée au danger au sein des richesses et
des délices du monde. Or, elle vint une fois au monastère faire une visite à ses
frères. Et comme elle était arrivée avec une suite et un appareil magnifique,
Bernard en eut horreur comme du filet dont se sert le diable pour prendre les
âmes; il refusa absolument de sortir pour la voir. Comme aucun de ses frères ne
venait à sa rencontre, mais que l’un d'eux, qui pour lors était portier,
l’appelait fumier habillé, elle fondit toute en larmes. « Bien que je sois une
pécheresse, dit-elle, c'est pour les gens de cette sorte que J.-C. est mort:
c'est parce que je sens être une pécheresse que je recherche les avis et
l’entretien des personnes de bien; et si mon frère, méprise mon corps, que le
serviteur de Dieu ne méprise pas mon âme.
Qu'il vienne, qu'il ordonne, et tout ce qu'il ordonnera, je l’accomplirai. » Ce
ne fut qu'après cette promesse que saint Bernard vint la trouver avec ses frères
; et parce qu'il ne pouvait pas la séparer de son mari, il lui interdit d'abord
toute la vaine gloire du monde, et il lui proposa, pour modèle à imiter, la
conduite de sa mère; après quoi il la congédia. A son retour, il s'opéra en elle
un changement si soudain, qu'au milieu de la gloire du monde, elle menait une
vie érémitique et qu'elle se rendait absolument étrangère à tout ce qui tenait
du siècle. Enfin à force de prières, elle gagna son mari, et après avoir reçu
l’autorisation de son évêque, elle entra dans un monastère. L'homme de Dieu
tomba malade, et on croyait qu'il allait rendre le dernier soupir, quand il fut
ravi en esprit et il lui parut qu'il était présenté au tribunal de Dieu: Satan y
fut aussi de son côté, et le pressait d'accusations injustes. Quand il eut tout
articulé et que ce fut au tour de l’homme de Dieu à parler, celui-ci dit sans se
troubler et sans s'effrayer : « Je l’avoue, je suis un indigne, et je ne
saurais, par mes propres mérites, obtenir le royaume des cieux. Au reste mon
Seigneur qui le possède à double titre, savoir par héritage de son père, et par
le mérite de sa passion, se contente de l’un et me donne l’autre, ce don, je ;le
revendique pour moi, et je ne saurais être confondu. » A cette parole l’ennemi
fut confus, l’assemblée dissoute, et l’homme de Dieu revint à lui.
Il atterra son corps par une abstinence excessive, par le travail, par les
jeûnes, à tel point qu'il était continuellement malade et languissant, la fièvre
le dévorait, et c'était à peine s'il pouvait suivre les exercices du couvent.
Une fois, il était très gravement malade; ses frères firent des prières pour
lui, et il se sentit revenir à la santé. Alors il convoqua la communauté et dit
: « Pourquoi retenez-vous un misérable homme ? vous êtes plus forts et vous
l’avez emporté. Grâce, je vous en prie, grâce, laissez-moi m’en aller. »
Plusieurs villes élurent l’homme de Dieu pour évêque: ce furent en particulier
Gênes et Milan. A ceux qui le demandaient, il disait sans consentir, comme aussi
sans refuser avec dureté, qu'il ne s'appartenait pas, mais qu'il était consacré
au service des autres. Au reste, les frères, d'après le conseil de l’homme de
Dieu, s'étaient pourvus et munis de l’autorité du souverain Pontife pour que
personne ne pût leur ravir leur joie. A une époque ayant visité les frères
Chartreux, Bernard les édifia beaucoup en tous points. Il n'y eut qu'une chose
qui frappa le prieur de la Chartreuse, c'est que la selle qui portait le saint
abbé n'était pas sans quelque élégance et n'annonçait pas la pauvreté. Le prieur
en fit l’observation à un des frères qui rapporta cela à l’homme de Dieu.
Celui-ci n'en fut pas moins étonné et s'informa de ce qu'était cette selle : car
de Clairvaux, il était venu à là Chartreuse sans savoir comment elle pouvait
être. Pendant toute une journée, il chemina auprès du lac de Lausanne sans le
voir, ou bien il ne remarqua pas qu'il le voyait. Le soir, comme ses compagnons
parlaient de ce lac, Bernard leur demanda où il se trouvait. En entendant cela,
ils restèrent dans l’admiration.
L'humilité de son cœur l’emportait en lui sur la gloire de son nom, et le monde
entier ne parvenait pas autant à l’élever qu'il se rabaissait lui-même. Tous le
regardaient comme un homme extraordinaire, et lui se considérait comme le
dernier de tous : personne ne lui trouvait son égal et lui-même ne se préférait
â personne. Enfin, d'après ses propres aveux, au milieu des plus grands
honneurs, et quand il recevait des hommages universels, il se croyait être un
personnage d'emprunt, ou bien il pensait rêver : mais où il rencontrait des
frères plus simples; il était joyeux de se trouver jouir d'une humilité qui lui
était chère, et d'être rendu à lui-même. Or, toujours on le rencontrait ou
priant, ou lisant, ou écrivant, ou méditant, ou bien édifiant les frères par sa
parole. Une fois qu'il prêchait au peuple et que tous l’écoutaient avec
attention et dévotion, cette tentation se glissa dans son esprit : « Vraiment tu
parles aujourd'hui admirablement ; les hommes t'écoutent volontiers et tu passes
généralement pour un savant! » Mais l’homme de Dieu, qui se sentait pressé par
cette tentation, s'arrêta un instant, et se mit à penser, s'il devait continuer
ou finir son discours. Et aussitôt, fortifié par le secours de Dieu, il répondit
tout bas au tentateur : « Ce n'est pas par toi que j'ai commencé, ce n'est pas
par toi que je cesserai. » Et, sans se troubler, il poursuivit sa prédication
jusqu'à la fin. Un moine qui, dans le siècle, avait été ribaud et joueur, fut
tenté par le malin esprit de rentrer dans le monde. Or, comme Bernard ne le
pouvait retenir, il lui demanda de quoi il vivrait. Celui-ci lui répondit : « Je
sais jouer aux dés et avec cela je pourrai vivre. »
Bernard lui dit : « Si je te confie un capital, veux-tu revenir tous les ans et
partager avec moi le bénéfice?» Quand le moine entendit cette proposition, il
fut tout joyeux, et promit qu'il y viendrait volontiers. Bernard commanda donc
de lui donner vingt sols et cet homme s'en alla avec cet argent. Or, le saint
homme agissait ainsi afin de pouvoir le faire revenir une seconde fois, comme
cela eut lieu plus tard. Ce malheureux s'en alla donc, et perdit tout : puis il
revint fort confus à la porte. Quand l’homme de Dieu eut appris son arrivée, il
alla plein de joie vers lui, et tendit son giron afin de partager le gain
ensemble. Et l’autre dit: « Rien, mon père, je n'ai rien gagné; mais j'ai encore
perdu le capital: si vous voulez, recevez-moi pour notre capital. » Bernard lui
répondit avec bonté : « S'il en est ainsi, dit-il, mieux vaut encore recevoir
cela que tout perdre ». Une fois saint Bernard voyageait monté sur une jument;
il rencontra un paysan, avec lequel il vint à parler et à gémir de la légèreté
du cœur dans la prière. Quand cet homme Peut entendu, il le méprisa aussitôt,
et lui dit que quant à lui, dans, ses prières, il avait, le cœur ferme et
solide. Mais saint Bernard voulant le convaincre et réprimer sa témérité lui dit
: « Eloignez-vous un peu de nous, et commencez l’oraison dominicale avec toute
l’attention dont- vous pouvez être capable. Si vous l’achevez sans aucune
distraction et sans vous tromper, je vous donne bien certainement la jument sur
laquelle je suis assis. Mais vous allez me promettre consciencieusement aussi,
que si vous avez en même temps une distraction, vous vous garderez bien de me le
cacher. »
Le paysan enchanté et qui se croyait déjà avoir gagné la jument, fut assez
téméraire pour se retirer, et après s'être recueilli, il commença à réciter
l’oraison dominicale. Il avait à peine achevé la moitié du Pater, qu'une pensée
le tourmente : c'est de savoir s'il aura la selle avec la jument. Alors s'étant
aperçu de sa distraction, il revint vite trouver saint Bernard auquel il déclara
ce qu'il avait été inquiété pendant sa prière, et dans la suite, il fut moins
présomptueux de soi-même.
Frère Robert, moine et parent de saint Bernard, trompé dès son enfance par les
discours de certaines personnes, s'en était allé à Cluny. Or, le vénérable Père,
après avoir gardé le silence à ce sujet pendant un certain temps; prit la
résolution de. lui écrire pour le faire rentrer. Et comme il était en plein air,
et qu'un autre moine écrivait en même temps sous la dictée du saint, tout à
coup, et sans qu'on s'y attendît, la pluie tomba avec impétuosité. Or, celui qui
écrivait voulait plier la feuille. « C'est œuvre de Dieu, lui dit Bernard,
écrivez, et ne craignez rien. » Il écrivit donc la lettre au milieu de la pluie,
sans en recevoir une goutte, car bien qu'il eût plu de tout côté, cependant la
force de la charité suffit pour éloigner l’incommodité de l’orage.
— L'homme de Dieu avait bâti un monastère, qui était envahi par une multitude
incroyable de mouches, en sorte que c'était une grande gêne pour tout le monde.
Saint Bernard dit : « Je les excommunie. » Et le matin, on les trouva toutes
mortes.
— Ayant été envoyé par le souverain pontife à Milan, pour en réconcilier les
habitants avec l’Église, il était déjà de retour à Pavie, quand un homme lui
amena sa femme, qui était possédée. Aussitôt le diable se mit à vomir contre le
saint mille injures par la bouche de cette misérable. Il disait : « Ce mangeur
de poireaux, cet avaleur de choux, ne me chassera point de ma petite vieille. »
Mais l’homme de Dieu l’envoya à l’église de saint Syr. Saint Syr voulut le céder
à son hôte et ne fit aucun bien à cette femme. On l’amena donc de nouveau à
saint Bernard. Alors le diable, par la bouche de la possédée, se mit à
plaisanter et à dire : « Ce ne sera pas Sirule, ce ne sera pas Bernardinet qui
me chassera. » A cela, le serviteur de Dieu répondit : « Ni Syr, ni Bernard ne
te chassera, mais ce sera le Seigneur J.-C: » Et il ne se fut pas plutôt mis en
oraison, que le malin esprit dit : « Que je sortirais volontiers de cette petite
vieille! Combien j'y suis tourmenté! Que je sortirais volontiers! mais je ne le
puis; le grand Seigneur ne le veut pas. » Le saint lui dit : « Et quel est le
grand Seigneur? » « C’est Jésus de Nazareth », répondit le diable. « L'as-tu
jamais vu ? » reprit Bernard. « Oui, » répondit le malin. « Où? » dit Bernard.
L'autre lui répondit : « Dans la gloire. » « Tu as donc été dans la gloire ? »
repartit Bernard. « Certainement, » dit le démon. « Et comment en es-tu sorti ?
» lui demanda le saint. « C'est avec Lucifer que nous fûmes précipités en grand
nombre. » Or, l’esprit méchant disait cela d'une voix lugubre, par la bouche de
la vieille, en présence de tout le monde qui l’entendait. Et l’homme de Dieu lui
dit : « Est-ce que tu ne voudrais pas retourner dans cette gloire? » Et le démon
se mit à ricaner d'une certaine façon et dit : «C'est un peu tard, à présent.»
Alors, l’homme de Dieu fit une prière, et le démon sortit de la femme. Mais
quand saint Bernard se fut retiré, le diable s'en empara de nouveau. Alors son
mari accourut dire à saint Bernard ce qui était arrivé. Celui-ci ordonna de lier
au cou de la femme un papier sur lequel étaient écrits ces mots : « Au nom de
N.-S: J.-C., je te commande, démon, de ne plus oser toucher cette femme à
l’avenir. » Après quoi, le diable n'osa plus s'approcher d'elle*.
— Il y avait, dans l’Aquitaine, une misérable femme tourmentée par un démon
impudent et incube. Pendant six ans, il abusa d'elle et la vexa par des
débauches incroyables. Quand l’homme de Dieu vint en ce pays, le démon défendit
à la possédée, avec des menaces horribles, de s'approcher du saint, parce qu'il
ne pourrait lui rien faire de bien, et qu’après son départ, celui qui était son
amant serait pour elle un persécuteur acharné. Mais cette femme alla trouver
avec assurance l’homme de Dieu, et lui raconta avec beaucoup de sanglots ce
qu'elle souffrait. Saint Bernard lui dit : « Prenez mon bâton que voici,
mettez-le dans votre lit, et s'il peut faire quelque chose, qu'il le fasse. » La
femme le fit et se coucha; mais aussitôt l’autre vint et n'osa pas s'approcher
du lit, ni entreprendre ce qu'il avait coutume de faire. Alors i1 la menace
vivement qu'aussitôt après le départ du saint, il se vengera d'elle d'une
manière atroce.
* Ripamoulins rapporte ce fait; dans la 2e partie des Historiarum Ecelesiae
mediolauensis, page 57 (oeuvre de Loup de Ferr., page 518.)
Ceci fut rapporté à saint Bernard qui rassembla le peuple, commanda que chacun
tint une chandelle allumée à la main, et, avec toute l’assemblée qui se trouvait
là, il excommunia le démon; ensuite il lui interdit tout accès, soit auprès de
cette femme, soit auprès d'aucune autre. Ce fut ainsi qu'elle ut délivrée
entièrement d'une semblable illusion.
Dans la même province, le saint homme remplissait les fonctions de légat, pour
réconcilier à l’Église le duc d'Aquitaine, qui refusait absolument de le faire.
Alors, l’homme de Dieu s'approcha de l’autel pour célébrer les saints mystères,
et le duc attendait à la porte de l’église, comme excommunié. Quand saint
Bernard eut dit Pax Domini il mit le corps de N.-S. sur la patène et le prit
avec lui, et alors, la figure embrasée et les yeux flamboyants, il sort de
l’église et adresse au duc ces paroles terribles : « Nous t'avons, prié, dit-il,
et tu nous as méprisés: Voici le Fils de la Vierge qui vient à toi; c'est lui
qui est le seigneur de l’Église que, tu persécutes. C'est ici ton juge au nom
duquel tout genou fléchit. C'est ici ton juge dans les mains duquel ton âme
viendra un jour. Est-ce que tu le mépriseras aussi; lui, comme tu as méprisé ses
serviteurs ? Résiste-lui, si tu l’oses. » Et aussitôt le duc fut glacé, et
'comme si tous ses membres eussent été disloqués, il se laissa tomber à
l’instant aux pieds du saint, qui, le poussant du talon, lui ordonna de se lever
et d'écouter la sentence de Dieu. Le duc se leva tout tremblant, et accomplit de
suite ce que le saint homme lui commandait. — Le serviteur de Dieu étant venu en
Allemagne pour apaiser une grande discorde, l’archevêque de Mayence envoya
au-devant de lui un clerc vénérable.
Celui-ci lui disait qu'il avait été envoyé au-devant de lui par son seigneur, et
l’homme de Dieu répondit : «C'est un autre Seigneur qui vous a envoyé. »
Celui-ci, étonné, lui assurait qu'il avait été envoyé par l’archevêque, son
maître. De son côté, le serviteur de J.-C. disait : « Vous vous trompez, mon
fils, vous vous trompez; c'est un plus grand maître qui vous a envoyé; c'est
J.-C. » Le clerc, qui comprit : « Vous pensez, dit-il, que je veux me faire
moine ? Dieu m’en garde ! Je n'y ai pas pensé; et cela n'entre pas dans mes
goûts. » Cependant, dans le même voyage, il dit adieu au siècle et reçut l’habit
des mains de l’homme de Dieu. — Le saint homme avait accueilli dans son ordre un
militaire d'une famille très noble, lequel, étant resté un certain temps avec
saint Bernard, fut aux prises avec une tentation très grave. Un des frères, qui
le vit si triste, lui en demanda la causé. Il lui répondit : « Je sais, dit-il,
je sais que désormais il n'y aura plus de joie pour moi. » Le frère rapporta
cette parole au serviteur de Dieu, qui pria pour le militaire avec plus de
ferveur. A l’instant, ce frère, qui avait été si grièvement tenté et qui était
si triste, parut aux frères aussi joyeux et aussi gai qu'il avait paru désolé
auparavant. Le frère lui . rappela le mot triste qu'il avait prononcé, alors, il
répondit : « Bien, que j'aie dit alors, je ne serai plus jamais gai, je dis
maintenant, je ne serai plus jamais triste. »
Saint Malachie, évêque d'Irlande, dont saint Bernard a écrit la vie pleine de
vertus, étant trépassé heureusement à J.-C. dans son monastère, l’homme de Dieu
offrit pour lui l’hostie salutaire; il connut alors sa gloire par une révélation
divine, et par inspiration * il changea la formule de la postcommunion en disant
avec une voix toute joyeuse : Deus qui Beatum Malachiam sanctorum tuorum meritis
coaequasti, tribue, quaesumus, ut qui pretiosae mortis ejus festa agimus, vitae
quoque imitemus exempla. Per Dominum... ***. Le chantre lui faisant signe qu'il
se trompait : « Non, dit-il, je ne me trompe pas ; je sais ce que je dis. »
Ensuite il alla baiser les précieux restes du saint.
— A l’approche du carême, il reçut la visite d'un grand nombre d'étudiants qu'il
pria de s'abstenir, au moins dans ces saints jours, de leurs vanités et de leurs
débauches. Comme ils n'acquiesçaient pas à sa prière, il leur fit servir du vin
en disant : « Buvez 1a boisson des âmes. » Quand ils eurent bu ils furent
subitement changés; ils avaient tout à l’heure refusé de servir Dieu pendant un
peu de temps, et ils lui consacrèrent toute leur vie.
— Enfin, saint Bernard approchant heureusement de la mort, dit à ses frères « Je
vous laisse trois points à observer, et dans tout le cours de ma vie je les ai
pratiqués autant qu'il a été en moi : je n'ai voulu donner de scandale à
personne et s'il y en a eu, je l’ai caché comme je l’ai pu. J'ai toujours cru
moins à mon sentiment qu'à celui d'autrui. Quand j'ai été offensé je n'ai jamais
cherché à me venger. Voici donc que je vous laisse la charité, l’humilité et la
patience. »
* Guill. de S. Th., l. IV, c. XXI.
** C’est la postcommunion de la messe de saint Grégoire Ier, pape, telle qu'elle
se trouve dans le Romain actuel, à l’exception du mot mortis qui est remplacé
par commemorationis.
Enfin après avoir opéré un grand nombre de miracles, construit 160 monastères,
composé beaucoup de livres et de traités, et avoir vécu environ 63 ans, il
s'endormit dans les bras de ses frères, l’an du Seigneur 1153. Après son décès,
il manifesta sa gloire à beaucoup de personnes. Il apparut en effet à l’abbé
d'un monastère et l’engagea à le suivre. Comme cet abbé le suivait, l’homme de
Dieu lui dit: « Voici que nous allons à la montagne du Liban. Pour vous, vous
demeurerez ici et moi j'y monterai.» L'abbé lui demanda pourquoi il voulait
monter? « C'est que je veux apprendre », dit-il.
« Et que voulez-vous apprendre, mon Père, reprit l’abbé étonné, vous dont nous
ne connaissons pas aujourd'hui le pareil sur la terre en ce qui concerne la
science? » Le saint lui répondit: « Il n'y a pas de science ici-bas, il n'y a
aucune connaissance du vrai. C'est là-haut qu'est la plénitude de la science,
c'est là-haut qu'est la véritable connaissance de la vérité. » Et en disant ces
mots, il disparut. L'abbé nota le jour, et il trouva que c'était celui où saint
Bernard était mort. Dieu opéra par son serviteur beaucoup d'autres miracles,
qu'il est presque impossible de compter.
SAINT TIMOTHÉE
Timothée viendrait de timorem tenens, tenant peur, ou de
timor, et Théos, crainte de Dieu. Et selon le mot de saint
Grégoire, le saint est pris de peur en considérant
où il a été, où il sera, où il est
et où il n'est pas. Où il a été,
c'est-à-dire dans le péché; où il sera, au
jugement; où il est, dans la misère; où il n'est
pas, dans la gloire.
Timothée fut tourmenté à Rome sous Néron par le préfet de la ville; ses plaies
furent arrosées de chaux vive: * et pendant qu'il souffrait ces supplices
affreux, il rendait grâces à Dieu. Deux anges lui apparurent alors et lui dirent
: « Lève la tête aux cieux et vois. » En regardant il vit lés cieux ouverts et
J.-C. tenant une couronne ornée de pierres précieuses qui lui disait « Tu la
recevras de ma main. » Un homme nommé Apollinaire, voyant cela, se fit baptiser.
C'est pourquoi le président ordonna que tous deux fussent décapités, puisqu'ils
persévéraient dans leur confession. Ce qui arriva vers l’an du Seigneur 57.
* Bréviaire romain.
SAINT SYMPHORIEN
Symphorien vient de symphonie. Car il fut comme un instrument de musique qui
rend des sons harmonieux de vertu. Dans un instrument de musique il y a trois
choses, comme elles existèrent dans Symphorien. D'après Averroës, l’objet qui
résonne doit être dur à la résistance, doux pour la prolongation des sons et
large quant à leur ampleur. De même Symphorien fut comme un instrument de
musique ; il fut dur à lui-même par austérité, doux aux autres par mansuétude et
large à tous par grandeur de charité.
Symphorien était originaire de la ville d'Autun. Dès sa jeunesse, il excellait
par une telle gravité de mœurs qu'il semblait prévenir la vieillesse. Les
païens célébraient une fête de Vénus et l’on portait sa statue devant le préfet
Héraclius. Symphorien qui s'y trouva ne voulut pas l’adorer; alors il fut battu
longtemps et jeté en prison. On le fit sortir ensuite du cachot et comme on le
forçait à sacrifier et qu'on lui promettait de grandes récompenses, il dit : «
Notre Dieu sait récompenser le mérite comme il sait punir les péchés. Cette vie
que nous avons à payer à Dieu comme une dette, payons-la en dévouement. On se
repent, trop tard, d'avoir tremblé devant son juge. Vos présents trompeurs qui
paraissent avoir la douceur du miel ne sont que poison à ceux dont l’esprit est
assez crédule pour les accepter. Votre cupidité, en voulant tout posséder, ne
possède rien, parce que enlacée dans les artifices du démon, elle est retenue
dans les entraves d'un misérable gain : et vos joies, semblables à une eau
glacée, se brisent dès qu'elles reçoivent les rayons du soleil. » Alors le juge,
rempli de colère, porta une sentence de mort contre Symphorien. On le conduisait
à l’endroit de l’exécution, quand sa mère lui cria de dessus le mur: « Mon fils,
mon fils, souviens-toi de la vie éternelle: regarde en haut, et vois celui qui
règne dans le ciel. Ta vie n'est point détruite, puisqu'elle est changée en une
meilleure * ». Bientôt après il fut décapité, et son corps enlevé par les
chrétiens fut enseveli honorablement. Il s'opérait tant de miracles à son
tombeau que les païens l’avaient en grand honneur.
* Bréviaire romain.
Grégoire de Tours rapporte * qu'un chrétien ramassa trois pierres à l’endroit où
son sang avait été répandu et qu'il les renferma dans une boîte d'argent revêtue
de bois. Il la déposa dans un château qu'un incendie dévora tout entier; mais la
boîte fut retirée intacte et entière dit milieu du foyer. Il pâtit vers l’an du
Seigneur 270.
* De Glor. Mart., l. IV, c. LII.
SAINT BARTHÉLEMY
Barthélemy signifie fils de celui qui suspend les eaux, ou fils de celui qui se
suspend. Ce mot vient de Bar, qui veut dire fils, de thelos, sommité, et de moys,
eau. De là Barthélemy, c'est-à-dire, le fils de celui qui suspend les eaux de
Dieu ; donc, qui élève l’esprit des docteurs en haut, afin. qu'ils versent 'en
bas les eaux de la doctrine. C'est un nom Syrien et non pas Hébreu, il v a trois
manières d'être suspendu, que notre saint posséda. En effet il fut suspendu,
c'est-à-dire élevé au-dessus de l’amour du monde, porté à l’amour des choses du
ciel, entièrement appuyé sur la grâce et le secours de Dieu, de sorte que toute
sa vie dépendit non de ses mérites mais de l’aide de Dieu. Par la seconde
étymologie est indiquée la profondeur de sa sagesse dont saint Denys dit ce qui
suit dans sa Théologie mystique *: « Le divin Barthélemy avance que la Théologie
est tout ensemble développée et briève, l’évangile ample, abondant et néanmoins
concis. » Saint Barthélemy veut insinuer par là, , d'après l’opinion de Denys,
que la nature suprême de Dieu s'élève au-dessus de tout, au-dessus de toute
négation, comme de toute affirmation.
Saint Barthélemy, apôtre, en venant dans l’Inde **, qui est située aux
extrémités du monde, entra dans un temple où se trouvait une idole nommée
Astaroth, et il s'y arrêta comme ferait un voyageur.
* Chapitre I, 3
** Bréviaire romain.
Dans cette idole habitait un démon qui prétendait faire du bien aux malades; or,
il ne les guérissait pas, mais il suspendait seulement leurs souffrances.
Cependant comme le temple était rempli de malades et que, malgré les sacrifices
offerts tous les jours pour les infirmes des pays les plus éloignés, on ne
pouvait avoir aucune réponse d'Astaroth, les malades allèrent à une autre ville
où l’on adorait une idole nommé Bérith. Ils demandèrent à Bérith pourquoi
Astaroth ne donnait pas de réponse, et il dit: « Notre Dieu est lié dans des
chaînes de feu ; il n'ose ni respirer, ni parler, à dater du moment où est:
entré l’apôtre de Dieu Barthélemy.» Ils lui disent: « Et quel est ce Barthélemy
? » Le démon répondit : « C'est l’ami du Dieu tout-puissant; il est venu en
cette province pour chasser tous les dieux de l’Inde. » Et ils dirent : «
Dis-nous à quels signes nous pourrions le trouver. » Le démon reprit: « Il a les
cheveux crépus et noirs, le teint pâle, les yeux grands, le nez régulier et
droit, la barbe longue et mêlée de quelques poils blancs, la taille bien prise;
il est revêtu d'une robe sans manches avec des nœuds couleur de pourpre, son
manteau est blanc, garni de pierres précieuses couleur de pourpre à chaque coin.
Depuis vingt ans qu'il les porte, ses habits et ses sandales ne s'usent ni ne se
salissent. Chaque jour il fléchit les genoux cent fois pour prier, et autant
pendant la nuit. Les anges voyagent avec lui, et ils ne le laissent pas se
fatiguer, ni avoir faim. Son visage , est toujours le même, toujours il est
joyeux et gai.
Il prévoit tout, il sait tout. Il connaît et comprend les langues de tous les
pays, et ce que je vous dis en ce moment, il le sait, déjà; quand vous le
cherchez, s'il le veut, il se montrera à vous, mais, s'il ne le veut pas, vous
ne pourrez le trouver. Or, je vous prie, quand vous l’aurez rencontré,
conjurez-le de ne pas venir ici de peur que ses anges ne me fassent ce qu'ils
ont déjà fait à mon compagnon. »
Après donc qu'on l’eut cherché avec soin pendant deux jours sans le trouver, un
démoniaque s'écria « Apôtre de Dieu, Barthélemy, tes prières me brûlent. »
L'apôtre lui dit: « Tais-toi, et sors de cet homme. » A l’instant le possédé fut
délivré. En apprenant cela, le roi de ce pays, nommé Polimius, qui avait une
fille lunatique, envoya prier l’apôtre de venir chez lui et de guérir, sa fille.
L'apôtre étant venu chez le roi, et voyant sa fille enchaînée, parce qu'elle
déchirait par ses morsures ceux qui l’approchaient, ordonna de la délier; et
comme les serviteurs n'osaient l’approcher, il dit:
« Déjà je tiens enchaîné le
démon qui était en elle, et vous craignez ? » On la
délia et elle fut délivrée. Alors le roi fit
charger des chameaux d'or, d'argent et de pierres précieuses, et
fit chercher l’apôtre qu'on ne put rencontrer nulle part.
Le lendemain matin, cependant, le roi étant seul dans sa
chambre, l’apôtre lui apparut et lui dit: «Pourquoi
m’as-tu cherché toute la journée avec de
l’or, de l’argent et des pierres précieuses? Ces
présents sont utiles à ceux qui sont avides des biens de
la terre; quant à moi, je ne désire rien de terrestre,
rien de charnel. »
Alors saint Barthélemy se mit à lui apprendre beaucoup de choses sur la manière
dont nous avons été rachetés ; il lui montra, entre autres, que J.-C. avait
vaincu le diable par convenance prodigieuse, par puissance, par justice et par
sagesse.
1° Il fut convenable en effet que celui qui avait vaincu le fils d'une vierge,
c'est-à-dire, Adam créé de la terre, alors qu'elle était encore vierge, fût
vaincu par le fils de la Vierge.
2° Il le vainquit par puissance : comme le diable, en faisant tomber l’homme,
avait usurpé l’empire de Dieu, J.-C. l’en chassa avec sa toute-puissance. Et
comme le vainqueur d'un tyran envoie ses compagnons de victoire pour arborer ses
drapeaux partout et pour abattre ceux du tyran, de même J.-C. vainqueur envoie
partout ses messagers afin de renverser le culte du diable et établir à la place
le culte de J.-C.
3° Il le vainquit avec justice. Il était juste en effet que celui qui avait
vaincu l’homme par le manger, et qui le tenait encore sous sa puissance, fût
vaincu par le jeûne d'un homme, et dépouillé de son usurpation.
4° Il le vainquit par sagesse, puisque les artifices du diable furent déjoués
par l’habileté de J.-C. Tel fut l’artifice du diable: comme un épervier qui
saisit un oiseau, il devait saisir J.-C. dans le désert; si en jeûnant J.-C.
n'avait pas faim, il n'y aurait plus de doute qu'il fût Dieu; mais s'il avait
faim, il l’aurait vaincu lui-même par la gourmandise comme il avait fait du
premier homme; mais Dieu ne se fit pas connaître, parce qu'il eut faim; il ne
put pas être vaincu, car il résista à sa tentation. Quand donc il eut enseigné
au roi les mystères de la foi, il ajouta que s'il voulait recevoir le baptême,
il lui montrerait son Dieu, chargé de chaînes.
Le lendemain, les pontifes offraient, vis-à-vis du palais du roi, un sacrifice à
l’idole, quand le démon se mit à crier en disant : « Cessez, misérables, de
m'offrir des sacrifices, de peur que vous ne souffriez pire encore que moi qui
suis lié de chaînes de feu par l’ange, de J.-C., que les Juifs ont crucifié,
avec la pensée qu'il serait retenu par la mort : au lieu qu'il a enchaîné la
mort elle-même, notre reine, et qu'il retient captif, dans des chaînes de feu,
notre prince, l’auteur de la mort. » Aussitôt tous se mirent en œuvre
d'attacher des cordes pour renverser l’idole, mais ils ne le purent. Alors
l’apôtre commanda au démon de sortir de l’idole en la brisant : et à l’instant
le démon sortit et brisa lui-même toutes les idoles du temple. Puis l’apôtre fit
une prière et tous les infirmes furent guéris. Alors saint Barthélemy consacra
le temple à Dieu et ordonna au démon de s'en aller dans le désert. L'ange du
Seigneur apparut en cet endroit, et en volant autour, du temple, il grava le
signe de la croix avec le doigt aux quatre angles en disant: « Voici ce que dit
le Seigneur : Comme je vous ai purifiés de votre infirmité, de même aussi ce
temple sera purifié de toute souillure, et de la présence de celui qui
l’habitait, puisque l’apôtre l'a fait s'en aller au désert. Mais auparavant, je
vous le ferai voir. Ne craignez pas en le regardant, mais faites sur votre front
un signe pareil à celui que j'ai sculpté sur ces pierres. » Et il leur montra un
Éthiopien plus noir que la suie, à la figure anguleuse, avec une longue barbe,
et des cheveux qui lui tombaient aux pieds, des yeux enflammés et jetant des
étincelles comme le fer rouge; des flammes couleur de soufre lui sortaient de la
bouche et des yeux, et il avait les mains liées derrière le dos avec des chaînes
de feu.
Et l’ange lui dit : « Puisque tu as entendu l’ordre de l’apôtre, et que tu as
brisé toutes lés idoles en sortant du temple, je te délierai afin que tu puisses
aller en tel endroit où aucun homme n'habite, et que tu y restes jusqu'au jour
du jugement. » Quand il fut délié il disparut en hurlant et faisant un grand
bruit : mais l’ange du Seigneur s'envola vers le ciel à la vue de tous les
assistants. Alors le roi avec son épouse, ses enfants et tout le peuple reçut le
baptême après quoi il quitta son royaume pour se faire le disciple de l’apôtre.
Tous les pontifes des temples s'assemblèrent et allèrent trouver le roi Astyage,
son frère. Ils portèrent contre l’apôtre des plaintes concernant la perte de
leurs dieux, la profanation du temple et la séduction magique qu'on avait
exercée contre le roi *. Alors le roi Astyage indigné fit partir mille hommes
armés pour prendre l’apôtre. Quand il eut été amené au roi, celui-ci lui dit : «
Es-tu celui qui a perverti mon frère ? » L'apôtre répondit : « Je ne l’ai pas
perverti, mais je l’ai converti. » Le roi lui dit : « De même que tu as fait que
mon frère abandonnât son Dieu pour croire au tien, de même aussi je te ferai
abandonner ton Dieu pour sacrifier au mien. » L'apôtre repartit: « Le Dieu
qu'adorait ton frère, je l’ai lié, et je l’ai fait voir lié; après quoi je l’ai
forcé à briser la statue de l’idole : si tu parviens à en faire autant à mon
Dieu, alors tu pourras m’inviter à adorer la statue, sinon, de mon côté, je
briserai tes dieux et tu croiras au mien. »
* Bréviaire romain.
Comme l’apôtre parlait encore, on annonce au roi que son dieu Baldach s'était
renversé et brisé en morceaux. A cette nouvelle, le roi déchira la robe, de
pourpre dont il était revêtu ; ensuite il fit fouetter l’apôtre avec des verges,
et commanda qu'on l’écorchât vif. Mais les chrétiens enlevèrent son corps, et
l’ensevelirent avec honneur. Quant au roi Astyage, et aux pontifes des temples,
ils furent saisis par les démons et ils moururent : mais le roi Polimius fut
ordonné évêque et après avoir rempli avec honneur pendant vingt ans, le
ministère épiscopal, il mourut en paix et plein de vertus.
— Il y a différentes opinions sur le genre de la passion de saint Barthélemy car
le bienheureux Dorothée dit qu'il fut crucifié. Voici ses paroles : « Barthélemy
prêcha aux Indiens et il traduisit dans leur langue l’Évangile selon saint
Mathieu. Il s'endormit à Albane, ville de la grande Arménie, et fut crucifié la
tête en. bas.» Mais saint Théodore dit qu'il fut écorché. Cependant, dans
beaucoup de livres, on lit qu'il fut seulement décapité. On peut concilier ces
opinions différentes, en disant qu'il fut d'abord crucifié, ensuite qu'il fut
descendu de la croix avant de mourir, et que pour ajouter à ses tortures, il fut
écorché et, qu'en dernier lieu, il eut la tête tranchée.
L'an du Seigneur 831, les Sarrasins, qui envahirent la Sicile, ravagèrent l’île
de Lipard, où reposait le corps de saint Barthélemy, et brisant son tombeau, ils
dispersèrent ses ossements. Or, voici comme on rapporte que son corps fut
transporté, de l’Inde dans cette île. Ces païens voyant que son corps était en
grande vénération à cause de la quantité de miracles qu'il opérait, en furent
remplis d'indignation et ils le renfermèrent dans un coffre de plomb qu'ils
jetèrent dans la mer.
Dieu permit qu'il abordât dans l’île susdite* ; et comme les Sarrasins avaient
dispersé ses os, quand ils se furent retirés, le saint apparut à un moine et lui
dit : « Lève-toi, rassemblé mes os qui ont été dispersés. » Le moine lui
répondit : « Pour quelle raison devons-nous ramasser vos os ou vous rendre
quelque honneur, quand vous nous avez laissé exterminer sans nous secourir? »
L'apôtre reprit :
« Pendant un long espace de, temps, le Seigneur a épargné ce peuple en vue de
mes mérites; mais ses péchés s'augmentant de plus en plus et criant jusqu'au
ciel, je n'ai plus pu obtenir pardon pour lui. » Comme le moine lui demandait
comment il pourrait jamais trouver ses os qui étaient confondus avec beaucoup
d'autres, l’apôtre lui dit : « La nuit, tu iras pour les rassembler, et ceux que
tu verras briller comme du feu, tu les enlèveras. » Le moine trouva tout ainsi
que l’apôtre lui avait dit : il enleva les os, et, s'embarquant sur un vaisseau,
il les transporta à Bénévent, métropole de la Pouilles Maintenant on dit qu'ils
sont à Rome, quoique les Bénéventins assurent les posséder encore. — Une femme
avait apporté un vase plein d'huile qu'elle voulait verser dans la lampe de
saint Barthélemy. Mais de quelque façon que l’on penchât le vase sur la lampe,
il ne pouvait rien en sortir, quoique en touchant l’huile avec les doigts on la
trouvât liquide. Alors quelqu'un s'écria : « Je pense qu'il n'est pas agréable à
l’apôtre qu'on verse de cette huile dans sa lampe.» C'est pourquoi on versa dans
une autre lampe cette huile qui coula aussitôt.
* Grég. de Tours, De Glor. Martyr., l. I, c. XXXVIII.
Quand l’empereur Frédéric détruisit Bénévent, il donna l’ordre de raser toutes
les églises ; car son intention était de transporter la ville entière dans un
autre endroit. Alors un homme rencontra quelques personnages revêtus d'aubes
blanches, et resplendissants, qui, paraissaient parler ensemble et discuter
entre eux une question. Cet homme, rempli d'étonnement, demanda qui ils étaient,
et l’un d'eux répondit : « Voici l’apôtre Barthélemy avec les autres saints dont
il se trouvait des églises. dans la ville : ils se sont réunis pour chercher et
discuter quelle peiné devra subir celui qui les a chassés de leurs demeures :
déjà ils ont décidé entre eux et leur sentence est inviolable, que le coupable
sera traduit sans retard au tribunal de Dieu, devant lequel il aura à répondre
de tout cela.».Et de vrai, peu après, ledit empereur mourut misérablement.
— On lit dans un livre des Miracles des Saints, qu'un Docteur célébrait
solennellement chaque année la fête de saint Barthélemy. Un jour qu'il prêchait,
le diable lui apparut sous l’apparence d'une jeune fille remarquablement belle :
Le prédicateur jeta les yeux sur elle et l’invita à dîner. Pendant le repas,
elle faisait tous ses efforts pour lui inspirer de l’amour. Saint Barthélemy
vint à la porte sous la figure d'un pèlerin qui demanda avec instance qu'on le
fit entrer pour l’amour de saint Barthélemy.
La jeune fille s'y opposa et on envoya au pèlerin un pain que celui-ci refusa
d'accepter.
Alors, par le messager il envoya prier le maître de lui dire ce qui était plus
particulièrement propre à l’homme. Le maître prétendait que c'était le rire,
mais la jeune fille répondit : « Dites plutôt le péché, avec lequel l’homme est
conçu, naît et vit.» Barthélemy répondit que le maître avait bien parlé, mais
que la femme avait donné une réponse renfermant un sens plus profond.
En second lieu, le pèlerin envoya demander au maître de lui indiquer un endroit
n'ayant qu'un pied d'étendue où Dieu avait manifesté les plus grandes
merveilles. Comme le maître disait que, c'était l’endroit de la croix dans
lequel Dieu a opéré des miracles, la femme dit : « C'est plutôt la tête de
l’homme, dans laquelle existe comme un petit monde. » L'apôtre approuva la
sentence de l’un et de l’autre.
Troisièmement il demanda quelle distance il y avait depuis le haut du ciel,
jusqu'au bas de l’enfer. Comme le maître avouait qu'il ne le savait pas, la
femme dit : « Je vois maintenant que je suis surpassée : mais je le sais, moi,
qui suis tombée de l’un dans l’autre; et il faut que je te montre cela. » Alors
le diable en poussant un grand hurlement se précipita dans l’abîme. Or, quand on
chercha le pèlerin, on ne le trouva pas. On lit quelque chose d'à peu près
semblable de saint André.
Saint Ambroise dans la préface qu'il a composée pour cet apôtre raconte ainsi sa
légende en abrégé. « O Jésus, vous avez daigné manifester d'une manière
admirable votre majesté à ceux que vous avez chargés de prêcher votre Trinité
qui forme une seule divinité.. Parmi eux, c'est sur saint Barthélemy que vous
avez daigné jeter les yeux pour l’envoyer prêcher un peuple éloigné. Aussi
l’avez-vous orné de toutes sortes de vertus.
Ce peuple, bien que séparé du reste du monde, vous a
été acquis, et a été rapproché de
vous par les mérites de la prédication de votre
apôtre. De quelles louanges n'est pas digne cet homme
merveilleux! Ce n'est pas assez pour lui de gagner à la foi les
cœurs de ceux qui l’environnent; il vole plutôt qu'il
ne marche vers les extrémités du monde habitées
par les Indiens: Une multitude innombrable de malades le suit dans le
temple du démon et, à l’instant ce père du
mensonge ne donne plus de réponses. Oh! combien furent
merveilleux les prodiges de sa vertu! Un sophiste veut argumenter
contre lui; l’apôtre ordonne et le sophiste reste, muet et
épuisé. La fille du roi que le démon tourmentait,
il la délivre et la rend guérie à son père.
Oh ! prodige de sainteté! il force le démon à
réduire en poudre les idoles sous lesquelles l’antique
ennemi du genre humain se faisait adorer. Il peut bien être
compté dans l’armée du ciel celui auquel apparut un
ange envoyé de la cour céleste afin de rendre un
témoignage certain à la vérité! Cet ange
montre, le démon enchaîné, et grave sur la pierre
le signe de la croix qui a sauvé les hommes. Le roi et la reine
sont baptisés avec leur peuplé, et les habitants de douze
villes vous confessent de corps et de cœur. Enfin, sur la
dénonciation des pontifes païens, un tyran, le frère
de Polémius encore néophyte, fait battre de verges
l’apôtre, et le fait écorcher et périr de la
mort la plus atroce. » Le bienheureux Théodore *,
abbé et docteur, dit entre autres ces paroles, au sujet de saint
Barthélemy : « L'apôtre Barthélemy
prêcha premièrement en Lycaonie, ensuite dans
l’Inde, enfin dans Albane, ville de la grande Arménie
où il fut d'abord écorché et enfin
décapité; il y fut aussi enseveli.
* Cf. Anastase le Biblioth., t. III, p. 732.
Quand il reçut du Seigneur la mission de prêcher, je pense
qu'il entendit qu'on lui adressait ces mots : « Mon disciple, va
prêcher, va au combat : affronte les périls; j'ai
achevé l’œuvre de mon père; j'ai
été témoin le premier; accomplis la tâche
qui t'est imposée; marche sur les pas de ton maître; donne
sang pour sang, chair pour chair; endure ce que j'ai enduré pour
toi dans ma passion. Que tes armes soient la bénignité au
milieu de tes fatigues, et la douceur vis-à-vis des
méchants, et la patience dans cette vie qui passe. »
L'apôtre accepta, et comme un serviteur fidèle, il
acquiesça à l’ordre de son Seigneur; il s'avance
plein de joie comme la lumière du monde, afin d'éclairer
ceux qui vivaient dans les ténèbres : c'est le sel de la
terre qui conserve les peuples énervés; c'est le
laboureur qui met la dernière main à la culture des
cœurs. L'apôtre saint Pierre enseigne aussi les nations,
saint Barthélemy en fait autant : Pierre opère de grands
prodiges ; Barthélemy fait des miracles éclatants ;
Pierre est crucifié la tête en bas ; Barthélemy,
après avoir été écorché vif, est
décapité. Autant Pierre conçoit de
mystères, autant en pénètre Barthélemy. Il
féconde l’Eglise comme le prince des apôtres; les
grâces qu'ils ont reçues tous les deux se balancent. De
même que la harpe produit des accords harmonieux, de même
Barthélemy, qui tient le milieu dans le mystérieux nombre
douze, s'accorde avec ceux qui le précèdent comme avec
ceux qui le suivent pour produire des sons mélodieux au moyen de
la parole divine.
Tous les apôtres, en se partageant l’univers, ont été établis les pasteurs du
Roi des rois. L'Arménie qui s'étend de Ejulath jusqu'à Gabaoth est la partie qui
lui échoit; aussi voyez-le se servir de sa langue comme d'un soc pour labourer
le champ de l’esprit des hommes, dans les cœurs desquels il enfouit la parole
de sa foi; il plante les jardins et les vignes du Seigneur; il greffe les
remèdes qui guériront les passions de chacun; il extirpe les épines nuisibles,
il coupe le bois de l’impiété; il entoure le dogme de défenses. Mais qu'ont-ils
gagné pour l’offrir au Créateur ! Au lieu des honneurs, ils n'ont que
déshonneur, au lieu. de bénédiction, malédiction, au lieu des récompenses, .des
tourments; au lieu d'une vie de repos, la mort la plus amère: car après avoir
subi des supplices intolérables, Barthélemy ;fut écorché par les impies comme
s'ils avaient prétendu en faire un sac et après sa sortie de ce monde, il ne
méprisa pas ceux qui l’avaient tué ; mais ceux qui se perdaient, il les attirait
par des miracles, ceux qui étaient des adversaires, il les gagnait par des
prodiges. Cependant il n'y avait rien qu'il n'employât pour calmer leur fureur
aveugle, et pour les éloigner du mal. Or, comment se comportent-ils ensuite? Ils
s'acharnent contre le corps du saint. Les malades méprisent celui qui les
voulait guérir; les orphelins, celui qui les menait parla, main, les aveugles,
leur conducteur, les naufragés, leur pilote, les morts, celui qui leur rendait
la vie. Et comment cela? En jetant ce corps saint dans la mer. »
« Le flot poussa des rivages de l’Arménie le coffre
où étaient les ossements du saint avec quatre autres
coffres d'os de martyrs qui avaient été jetés
aussi dans la mer. Pendant tout le trajet, les quatre coffres
précédaient celui de l’apôtre auquel ils
semblaient faire cortège. Ils abordèrent ainsi,
auprès de la Sicile, dans une île appelée Lipari.
Le prodige fut révélé à
l’évêque d'Ostie qui se trouvait présent. Ce
trésor inestimable vint dans un lieu très pauvre. Cette
pierre des plus précieuses vint aborder sur un rocher ; cette
lumière resplendissante se répandit dans un lieu obscur.
Les quatre autres coffres allèrent dans différents pays
et laissèrent le saint apôtre dans l’île
citée plus-haut. En effet l’apôtre laissa les quatre
martyrs par derrière et envoya l’un, savoir: Papinus, dans
une ville de Sicile nommée Milas, un autre qui s'appelait
Lucien, à Messine; les deux autres, il les fit aller dans la
Calabre, savoir: Grégoire dans la cité de Colonne, et
Achatius dans la cité de Chale où jusque aujourd'hui ils
brillent par les faveurs qu'ils accordent. Le corps de saint
Barthélemy fut reçu au chant des hymnes, au milieu des
louanges ; on alla au-devant de lui avec des flambeaux, et on
éleva en son honneur un temple magnifique.
— Le mont Volcano, voisin de l’île, causait: des dommages aux habitants parce
qu'il jetait du feu : il s'éloigna de sept stades sans qu'on le vît, et s'arrêta
au milieu de la mer, en sorte qu'aujourd'hui encore on n'en aperçoit plus que
comme l’apparence d'un feu qui s'échappe. Maintenant donc, salut, ô bienheureux
des bienheureux! Trois fois heureux Barthélemy, qui êtes la splendeur de la
lumière divine, le pêcheur de la sainte Eglise, l’homme habile à prendre les
poissons doués de raison, le doux fruit du palmier vivace, l’exterminateur du
diable occupé à blesser le monde par ses violences ! Gloire à vous, soleil qui
éclairez tout ce qu'il y a sur la terre, bouche de Dieu, langue de feu qui
répand la sagesse, fontaine intarissable de santé, qui avez sanctifié la mer
dans votre course, qui avez, rougi la terre de la pourpre de votre sang, qui
êtes monté aux cieux, où vous brillez dans l’armée divine, qui êtes environné
d'un éclat, d'une gloire incorruptible; et qui nagez dans des transports d'un
bonheur sans fin ! * »
SAINT AUGUSTIN
Augustin fut ainsi nommé, ou bien en raison de
l’excellence, ale sa dignité, ou bien pour l’ardeur
de son amour; ou bien par la signification étymologique de son
nom. 1° L'excellence de sa dignité. De même qu'Auguste
excellait sur tous les rois, de même Augustin excelle sur tous
les docteurs, selon ce qu'en dit Remi. Daniel compare les autres
docteurs a des étoiles quand il dit (XII) : « Ceux qui
enseignent aux autres la voie de la justice luiront comme des
étoiles dans toute l’éternité. » Mais
saint Augustin est comparé au soleil dans
l’épître qu'on chante en sa messe **. Il a lui dans
le temple de Dieu comme un soleil éclatant de lumière.
2° L'ardeur de son amour. De même que le mois d'Auguste
(août) est très chaud, de même saint Augustin
brûla extraordinairement du feu de l’amour divin.
* Théodore Studite, traduit par Anastase le Bibliothécaire.
** C'était sans doute l’épître de la messe de saint Augustin telle qu'elle se
lisait au XIII° siècle, et, qui était prise du L° chapitre de l’Ecclésiastique.
Aussi dit-il de lui au livre de ses Confessions: « Vous avez percé mon cœur des
flèches de votre charité, etc. » Il dit encore dans le même ouvrage: «
Quelquefois vous répandez en moi une douceur si merveilleuse, les sentiments que
j'éprouve sont si extraordinaires que, s'ils recevaient leur perfection, ils
surpasseraient tout ce qu'on peut ressentir ici-bas. » 3° L'étymologie de son
nom. Augustin, vient de augeo, augmenter et de astin, ville, et ana, en haut.
Augustin, c'est donc celui qui augmente la cité d'en haut. Et c'est pour cela
qu'on chante dans son office *: Qui praevaluit, amplificare civitatem. Voici
comme il parle lui-même de cette ville dans le livre XI de la Cité de Dieu: «
Dans la Trinité, la cité sainte a son origine, sa beauté, sa béatitude.
Demandez-vous son auteur? C'est Dieu qui l’a créée; - l’auteur de sa sagesse?
C'est Dieu qui l’éclaire; l’auteur de sa félicité? C'est Dieu dont elle jouit;
Dieu perfection de son être, lumière de sa contemplation, joie de sa fidélité ;
elle est, elle voit, elle aime; elle vit dans l’éternité de Dieu; elle brille
dans la vérité de Dieu; elle jouit dans la bonté de Dieu. » — Ou bien selon le
Glossaire, Augustin veut dire magnifique, heureux, lumineux; car il fut
magnifique dans sa vie, lumineux dans sa doctrine, et heureux dans la gloire. Sa
vie fut compilée par Possidius, évêque de Catane, ainsi que le dit Cassiodore,
en son livre des Hommes illustres **.
Augustin, docteur éminent, naquit dans la province, d'Afrique, en la ville de
Carthage, de parents fort distingués; son père s'appelait Patrice et sa mère
Monique.
* Le bienheureux Jacques avait un office propre de saint Augustin sous les yeux,
car ces paroles ne se rencontrent pas dans les Sacramentaires.
** La vie de saint Augustin est compilée ici d'après Possidius et le livre des
Confessions.
Il fut instruit dans les arts libéraux suffisamment pour être regardé comme un
profond philosophe et comme un rhéteur très habile. Il lut et comprit seul les
ouvrages d'Aristote et tous les livres qui traitent des arts libéraux; il
l’assure dans son livre des Confessions : « J'ai lu, dit-il, et compris, sans
aucun secours, tout ce que je pus lire traitant de ce qu'on appelle les arts
libéraux. Tout ce qui tient à l’art de parler et de raisonner, aux dimensions
des corps, à la musique, aux nombres, je l’ai appris sans beaucoup de peines et
sans le secours de personne ; vous le savez, ô Seigneur, mon Dieu, puisque cette
vivacité de conception, cette pénétration d'esprit sont des avantages que je
tiens de vous, cependant je ne songeais pas à vous en témoigner ma
reconnaissance. » Mais parce que la science isolée de la charité enfle sans
édifier, il tomba dans l’erreur des Manichéens qui affirment que le corps de
J.-C. est fantastique et nient la résurrection de la chair. Et cela dura pendant
l’espace de neuf ans, c'est-à-dire tout le temps de sa jeunesse. Il en vint au
point de dire que le figuier pleurait quand on en arrachait les feuilles ou le
fruit, A l’âge de dix-neuf ans, comme il lisait l’ouvrage d'un philosophe et
dans lequel on démontre qu'il faut mépriser les vanités du monde et s'attacher à
la philosophie, il fut contrarié de ne pas rencontrer dans ce livre, qui
l’attachait beaucoup, le nom de J.-C. qu'il avait sucé, pour ainsi dire, avec le
lait de sa mère. Quant à celle-ci, elle pleurait beaucoup et s'efforçait de le
ramener à l’unité de foi. Un jour, dit-il au III° livre de ses Confessions, elle
se vit debout sur une règle en bois, fort affligée; quand vient à elle un jeune
homme qui lui demanda la cause d'une si grande tristesse. Quand elle lui eut
répondu « Je déplore la perte de mon fils »., le jeune homme répondit: «
Consolez-vous, voyez, il est où vous êtes.»
* L'Hortensius, de Cicéron.
Et voici que tout à coup elle vit son fils à côté d'elle. Quand elle eut raconté
sa vision à Augustin, celui-ci dit à sa mère : « Vous vous trompez, ma mère,
vous vous trompez; on ne vous a pas dit cela ; mais on vous a dit que vous étiez
où je suis. » «Non, s'écria-t-elle, non, car l’on ne m’a pas dit:
« Vous êtes où il est, mais il est où vous
êtes. » Cette mère pleine de zèle priait avec
importunité, d'après les paroles de saint Augustin dans
ses Confessions, un saint évêque de vouloir bien
intercéder pour son fils. Et cet homme vaincu en quelque sorte
par ses instances lui répondit ces paroles prophétiques:
« Allez, soyez tranquille; car il est impossible qu'un fils ainsi
pleuré périsse pour toujours. » Après avoir
enseigné pendant bien des années la rhétorique
à Carthage, il vint à Rome, secrètement, sans en
prévenir sa mère, et il y rassembla beaucoup de
disciples. En effet sa mère l’ayant accompagné
jusqu'au port pour le retenir ou pour aller avec lui, il la trompa et
partit cette nuit-là même à la
dérobée. Le matin quand elle s'en aperçut, elle
fit retentir ses clameurs aux oreilles de Dieu. Or, chaque jour, le
matin et le soir, elle allait à l’église et priait
pour son fils. A cette époque, les habitants de Milon
envoyèrent prier Symmaque, préfet de Rome, de leur
envoyer un maître de rhétorique. C'était alors
saint Ambroise, un homme de Dieu, qui était évêque
de Milan; Augustin y fut envoyé. Mais sa mère, qui ne
pouvait pas goûter de repos, vint le joindre après de
grandes difficultés; elle le trouva ni tout à fait
manichéen, ni tout à fait catholique.
Or, Augustin se prit à s'attacher à saint Ambroise, et à écouter souvent ses
prédications. Le saint évêque balançait. beaucoup si dans ses discours il
parlerait pour ou contre le manichéisme. Une fois pourtant Ambroise parla
longtemps contre cette hérésie, de sorte que par les raisons et par les
autorités avec lesquelles il la réfuta, cette erreur fut extirpée entièrement du
cœur d'Augustin.
Il raconte ainsi au livre de ses Confessions ce qui lui arriva dans la suite: «
A peine eus-je commencé à vous connaître, la faiblesse de ma vue fut éblouie par
les flots de lumière que vous lançâtes alors sur moi: une horreur mêlée d'amour
fit frémir mon âme, et je découvris que j'étais bien éloigné de vous, dans une
région qui vous est étrangère, il me semblait entendre une voix qui me criait
d'en haut : « Je suis la nourriture des forts; croissez et vous pourrez vous
nourrir de moi. Vous ne me changerez point, en votre propre substance, comme ces
aliments dont votre chair se nourrit; mais ce sera vous qui serez changés en
moi. » Or, comme il était bien aise de voir que le Sauveur est lui-même la voie
véritable, mais qu'il lui répugnait encore de marcher dans ses étroits sentiers,
le Seigneur lui inspira la pensée d'aller trouver Simplicien en qui brillait la
lumière, c'est-à-dire la grâce divine, et de lui révéler toutes ses agitations,
de sorte que le connaissant bien, il pût lui indiquer le moyen le plus propre à
le faire entrer dans la voie de Dieu, où l’un marchait d'une façon et l’autre
d'une autre.
Il avait pris en aversion la vie qui se menait dans le monde, quand il la
comparait aux douceurs et à la beauté de la demeure céleste qu'il aimait. Alors
Simplicien se mit à l’exhorter en lui disant :
« Combien d'enfants et de jeunes filles qui servent Dieu dans le sein de son
Eglise ! Et vous ne pourrez pas ce qu'ont pu ceux-ci et celles-là? L'ont-ils pu
par eux-mêmes et non par le Seigneur leur Dieu ? Pourquoi compter sur vos
propres forces? N'avoir que vous-même pour appui, c'est comme si vous n'en aviez
point. Jetez-vous dans son sein, il vous recevra, il vous guérira. » Au milieu
de ces entretiens, on vint à parler de Victorin ; alors Simplicien, enchanté,
lui raconte comment ce vieillard n'étant encore que gentil, avait mérité, à
cause de sa sagesse, qu'on lui dressât une statue à Rome, sur le forum ; chose
extraordinaire pour ce temps-là ! et comment il ne cessait de se dire chrétien.
Car comme Simplicien disait à Victorin : « Je n'en croirai rien, tant que je ne
vous aurai pas vit dans l’église. » Mais lui se moquait de cette réponse, en
disant: « Sont-ce donc les murailles qui font qu'un homme soit chrétien? » Enfin
Victoria vint à l’église, et comme on lui donnait, en cachette, dans la crainte
qu'il n'en rougît, le livre qui contenait le symbole de la foi afin de le lire
tout haut, comme c'était alors la coutume, il monta alors sur l’estrade et en
prononça à haute voix les paroles ; Rome en était dans l’admiration et l’Eglise
toute joyeuse. Sa présence avait soudainement excité un frémissement et dans un
transport unanime suivi d'un profond, silence, chacun s'écria : «C'est Victorin
! c'est Victoria! »
Saint Augustin reçut alors la visite d'un ami, nommé Pontitient, qui venait
d'Afrique; celui-ci lui raconta la vie et les miracles du grand Antoine qui
venait de mourir en Egypte sous l’empereur Constantin. Augustin embrasé
fortement par les exemples de ces personnages et en proie à une agitation
intérieure que trahissait l’expression de son visage, se tourna vers Alype, son
compagnon, et s'écria avec force : « Qu'attendons-nous? Qu'avez-vous entendu?
Voici des ignorants qui s'empressent de ravir le ciel, et nous, avec notre
science, nous nous précipitons dans l’enfer! Rougirions-nous de marcher après
eux, parce qu'ils ont pris le devant, au lieu de rougir de n'avoir pas même le
courage de les suivre ? » Alors il alla dans un jardin s'étendre sous un
figuier; c'est encore lui qui le rapporte dans ses Confessions ; et là, en
versant des larmes amères, il poussait ces cris lamentables. « Jusqu'à quand?
Jusqu'à quand? Demain et toujours demain? Tout à l’heure; encore un instant. »
Mais cet instant n'avait point de terme et ce court répit se prolongeait
indéfiniment. Il se plaignait beaucoup de cette lenteur qui l’engourdissait,
selon ce qu'il en dit plus tard dans le même ouvrage: « O faiblesse de mon
intelligence ! que vous êtes élevé, Seigneur, dans les choses les plus élevées!
Que vous pénétrez profondément les plus profondes ! Jamais vous ne vous éloignez
de nous, et cependant nous avons tant de peine à retourner à vous. Agissez en
nous, Seigneur, mettez-vous à l’œuvre, réveillez-nous et rappelez-nous ;
enflammez-nous et entraînez-nous; embrasez-nous, pénétrez-nous de vos douceurs.
»
J'appréhendais de me voir libre de toutes les entraves du monde autant qu'il
faudrait craindre de s'y voir engagé. J'ai commencé bien tard à vous aimer, ô
beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! J'ai commencé bien tard à vous
aimer! vous étiez au-dedans de moi; mais j'étais hors de moi; et c'était là que
je vous cherchais: quand j'étais moi-même si difforme à vos yeux; je brûlais
pour ces beautés qui sont l’ouvrage de vos mains. Vous étiez avec moi et je
n'étais pas avec vous. Vous m’avez appelé, vous avez crié et vous avez ouvert
mes oreilles sourdes jusqu'alors. Vous avez frappé mon âme de vos éclairs ; vous
avez lancé vos rayons sur elle et mes yeux aveuglés se sont ouverts. Vous m’avez
fait sentir l’odeur de vos parfums et je respire, je soupire pour vous. Vous
m’avez touché, et mon ardeur s'est enflammée pour jouir de votre paix. » Et
comme il versait des larmes amères, il entendit une voix qui lui dit: « Prenez
et lisez; prenez et lisez. » Et il se hâta d'ouvrir le livre de l’apôtre, et il
lut le chapitre sur lequel ses yeux se portèrent d'abord: « Revêtez-vous de
Notre-Seigneur J.-C. », et à l’instant furent dissipées les ténèbres où ses
doutes l’avaient plongé.
Sur ces entrefaites, il fut tourmenté d'un très violent mal de dents, en sorte
qu'il en serait presque venu à .croire, c'est lui qui le dit, à l’opinion du
philosophe Cornélius, qui faisait consister le souverain bien de l’âme dans la
sagesse et le souverain bien du corps dans l’absence entière du sentiment de la
douleur. Or, cette douleur fut si violente qu'il en perdit la parole. Ce fut
alors, ainsi qu'il le rapporte dans ses Confessions, qu'il écrivit sur des
tablettes de cire que tous ses amis priassent pour lui, afin que le Seigneur le
guérit.
Il se mit lui-même à genoux avec les autres, et à l’instant il se sentit guéri.
Il écrivit donc au saint pontife Ambroise pour lui confier ses intentions, en le
priant de lui indiquer ce qu'il devait lire, de préférence, dans les Livres
saints, pour le rendre plus digne de la foi catholique. L'évêque recommanda la
lecture du prophète Isaïe, qui lui paraissait avoir prédit le plus clairement
l’Evangile et la vocation des gentils. Mais Augustin n'en comprenant pas le
commencement et pensant qu'il était partout obscur, l’abandonna, en se réservant
d'y revenir lorsque les saintes Ecritures lui seraient devenues plus familières.
Or, quand l’époque de Pâques fut arrivée, Augustin, parvenu à l’âge de trente
ans, reçut, avec Alype, son ami, le saint baptême ainsi que son fils Adéodat,
enfant plein d'esprit, qu'il avait eu dans sa jeunesse, alors qu'il était encore
païen et philosophe. Il devait ce bonheur aux mérites de sa mère et à la
prédication de saint Ambroise, Alors, dit on, saint Ambroise s'écria : Te Deum
laudamus ! et Augustin répondit: Te Dominum confitemur. Et ce fut . ainsi que
tous les deux composèrent, en se répondant alternativement cette hymne qu'ils
chantèrent en entier jusqu'à la fin.
C'est ce qu'atteste encore Honorius (d'Autun), Patrol. lat., 172, dans son livre
intitulé Miroir de l’Eglise. Cependant dans quelques livrés anciens, le Te Deum
est intitulé ainsi: « Cantique compilé par saint Ambroise et saint Augustin. »
Tout aussitôt après, Augustin fut affermi merveilleusement dans la foi
catholique ; il abandonna toutes les espérances qu'il pouvait attendre du monde
et renonça à donner des leçons dans les écoles.
Il raconte lui-même dans ses Confessions l’abondance des douceurs que lui
faisait éprouver l’amour divin : « Vous aviez, dit-il, Seigneur, percé mon cœur
des traits de votre amour et je portais vos paroles comme fixées au fond de mes
entrailles; les exemples de vos serviteurs qui étaient passés, par votre
secours, des ténèbres à la lumière et de la mort à la vie, se pressaient en
foule dans mon esprit pour enflammer mon ardeur et dissiper ma languissante
apathie. Je sortais de cette vallée de larmes et je chantais le cantique des
degrés *, blessé des flèches aiguës et des charbons ardents qui venaient de
vous. Je trouvais une douceur infinie, dans ces premiers jours, à considérer la
profondeur de vos desseins sur le salut des hommes. Combien de larmes je versai
en prêtant l’oreille à ce mélodieux concert des hymnes et des cantiques qui
retentissaient dans vôtre église! Pendant que mes oreilles cédaient au, charme
de ces paroles, votre vérité se glissait par elles dans mon cœur : mes larmes
coulaient par torrents, et c'était un bien pour moi de les répandre. Ce fut
alors en effet qu'on établit le chant des cantiques dans l’église de Milan. Je
m’écriais du fond de mon cœur : Oh ! ce sera dans la paix ! oh! ce sera dans
son sein (ah quelles paroles !) que je dormirai, que je me reposerai, que je
prendrai mon sommeil! car vous êtes bien cet être qui ne change point: en vous
je trouve le repos qui fait oublier toutes les peines: Je lisais ce psaume en
entier ** et je brûlais, moi qui tout à l’heure n'étais qu'un ennemi acharné, un
aveugle et furieux détracteur de ces Ecritures qui distillent un miel céleste et
brillent de tout l’éclat de votre lumière: je séchais de douleur en pensant aux
ennemis de ce divin Livre. O Jésus, mon appui!
* C'est-à-dire le psaume CXIX, Ad te levavi.
** Le psaume IV, Cum invocarem, exaudivit me Deus.
Que soudain il me parut doux de renoncer aux douceurs des vains amusements ! Ce
que j'avais tant redouté de perdre; je le quittai avec joie. Car vous les
chassiez loin de moi ces douceurs; vous, la véritable et la souveraine douceur;
vous les chassiez pour prendre leur place, vous qui êtes plus suave que toutes
les voluptés, mais d'une suavité inconnue de la chair et du sang; qui êtes plus
brillant que toute lumière, mais plus caché que ne l’est aucun secret; qui êtes
plus élevé que toutes les dignités, mais non aux yeux de ceux qui s'élèvent
eux-mêmes. »
Après quoi, il se prépara à revenir en Afrique avec Nébrode, Evode et sa mère.
Mais arrivés à Ostie, sa pieuse mère mourut. Alors Augustin revint dans ses
propriétés, où se livrant avec ceux qui lui étaient. attachés, aux jeûnes et à
la prière, il écrivait des livres et instruisait les ignorants. Sa réputation se
répandait partout : on le trouvait admirable dans tous ses écrits et dans ses
actions. Il avait soin de ne point aller dans les villes où les sièges étaient
vacants, de peur qu'il ne fût exposé aux embarras de l’épiscopat. Il y avait
dans le même temps à Hippone un homme jouissant d'une grande fortune qui envoya
dire à saint Augustin que, s'il venait le trouver et le faire jouir de son
entretien, il pourrait bien renoncer au monde.
A cette nouvelle, Augustin se hâta de venir. Alors Valère, évêque d'Hippone,
informé de sa réputation, l’ordonna prêtre de son église, malgré toutes ses
résistances. Quelques-uns attribuaient ses larmes à son orgueil, et lui disaient
pour le consoler, que le poste qu'il occupait comme prêtre, bien qu'inférieur à
son mérite, était un acheminement vers l’épiscopat. Aussitôt Augustin établit un
monastère de clercs, dans lequel il commença à vivre selon la règle instituée
par les saints apôtres, et d'où il sortit au moins dix évêques. Or, comme
l’évêque Valère était grec de naissance et peu versé dans les lettres et dans la
langue latine, il donna à Augustin le pouvoir de prêcher en sa présence dans
l’église, ce qui était contre les usages de l’Orient: mais comme beaucoup
d'évêques ne lés suivaient pas en ce point, il ne s'en inquiéta pas, pourvu que
le bien qu'il ne pouvait opérer se fit par un autre que soi. Dans le même temps,
il convainquit, gagna et réfuta Fortunat, prêtre manichéen et d'autres
hérétiques, principalement les rebaptiseurs, les donatistes et les manichéens.
Alors Valère commença à craindre qu'on ne lui enlevât Augustin et que quelque
autre ville ne le demandât pour évêque. Et on aurait bien pu le lui ravir, s'il
n'eût pris garde de l’envoyer dans un lieu retiré, de manière qu'on ne put le
trouver. Il demanda donc à l’archevêque de Carthage la permission de se démettre
en faveur d'Augustin qui serait promu à l’évêché d'Hippone. Mais Augustin
s'opposa de toutes ses forces à ce projet : enfin, pressé et poussé, il fut
obligé de céder, et il se chargea du fardeau de l’épiscopat.
Dans la suite; il dit et il écrivit qu'on n'aurait pas dû l’ordonner évêque du
vivant de celui qu'il remplaçait. Il sut plus tard que cela était défendu par un
concile général; aussi ne voulait-il pas faire pour d'autres ce qu'il regrettait
qu'on eût fait pour lui. Et il donna tous ses soins à ce que dans les conciles
des évêques il fût statué que ceux qui conféraient les ordres intimassent toutes
les ordonnances des Pères à ceux qui devaient être ordonnés. On lit qu'il dit
plus tard en parlant de lui-même : « Je n'ai jamais mieux reconnu que Dieu fût
irrité contre moi, que quand j'ai été placé au gouvernail de l’église, alors que
je n'étais pas digne d'être mis au nombre des rameurs. » Ses vêtements, sa
chaussure et ses autres ornements n'étaient ni trop brillants ni trop négligés,
toutefois ils étaient simples et convenables. On lit en effet qu'il dit de soi :
« Je l’avoue, je rougis d'avoir un habit précieux; c'est pour cela que quand on
m’en donne un, je le vends, afin de pouvoir au moins en partager le produit,
puisque je ne puis partager l’habit. » Sa table était servie frugalement et
simplement, et avec les herbes et les légumes, il y avait le plus souvent de la
viande pour les infirmes et les hôtes. Pendant les repas, il goûtait plus la
lecture ou la discussion que les mets eux-mêmes et il avait fait graver dans sa
salle ce distique contre le poison de la médisance:
Quisquis amat dictis absentûm rodere vitam,
Hanc mensam indignam noverit esse sibi *.
* O vous qui des absents déchirez la conduite,
Sachez qu'aux détracteurs ma table est interdite.
Aussi il arriva une fois que quelques-uns de ses collègues dans l’épiscopat avec
lesquels il vivait dans la familiarité, s'étant permis de médire, il les reprit
durement, et dit que s'ils ne cessaient, ou bien il effacerait ces vers ou bien
il allait quitter la table. Ayant invité un jour quelques intimes à un repas,
l’un d'eux, plus curieux que les autres, entra dans la cuisine, où, ayant trouvé
tout refroidi, il demanda à son retour à saint Augustin quels mets le père de
famille avait commandé de servir. Augustin, qui ne s'occupait pas de choses
pareilles, lui répondit: « Et je ne le sais pas plus que vous.»
Il disait avoir appris trois choses de saint Ambroise: la première de ne
demander jamais de femme pour quelqu'un; la seconde, de ne jamais exciter
personne qui voulût s'engager dans l’état militaire, à suivre ce parti ; et la
troisième, de n'accepter aucune invitation pour un repas. Quant à la première,
c'était dans la crainte que les époux ne se convinssent pas et se querellassent
; quant à la seconde, c'était de peur que. si les militaires se livraient à la
calomnie, cela ne lui fût reproché ; enfin, quant à la troisième, c'était pour
ne point dépasser les bornes de la tempérance. Telle fut sa pureté et son
humilité, que même les péchés les plus légers, qui parmi nous sont réputés nuls
ou minimes, il les avoue dans le livre des Confessions et s'en accuse en toute
humilité devant Dieu: car il s'y accuse qu'étant enfant, il jouait à la paume,
au lieu d'aller à l’école. Il s'accuse encore de ne vouloir ni lire, ni
s'appliquer, si son maître ou ses parents ne l’y forçaient; de ce qu'étant
enfant, il lisait volontiers les fables des poètes, comme celle d'Enée, et qu'il
pleurait sur Didon se tuant par amour; de dérober sur la table ou dans le
cellier quelque chose qu'il pût donner aux enfants, ses compagnons de jeu; de
les avoir trompés quelquefois au jeu. Il s'accuse aussi d'avoir volé, à l’âge de
seize ans, des poires sur l’arbre de son voisin.
Dans ce même livre de ses Confessions, il s'accuse d'une légère délectation
qu'il éprouvait quelquefois en mangeant: «Vous m’avez appris, dit-il, Seigneur,
à ne considérer les aliments que comme un remède, et c'est dans cet esprit que
je m’efforce de satisfaire à ce besoin. Mais lorsque je passe de la douleur que
me cause la faim à cet état de quiétude qui s'empare de moi quand elle est
apaisée, alors la concupiscence me tend des pièges. Cette transition est
vraiment une volupté, et il n'est pas d'autre voie pour satisfaire à cette
nécessité à laquelle nous sommes réduits.
« En effet le boire et le manger étant nécessaires à la conservation de notre
existence, un certain plaisir s'est attaché à cette nécessité comme une compagne
inséparable, mais bien souvent elle s'efforce de prendre les devants, pour
m’obliger à faire pour elle-même ce que je dois et ne veux faire seulement que
pour ma santé. Pour les excès du vin, j'en suis bien éloigné, et j'espère que
vous me ferez la grâce de n'y tomber jamais. Après les repas, un certain
engourdissement peut s'emparer de quelqu'un des vôtres, vous me ferez la grâce
d'en être préservé. Quel est donc l’homme, ô mon Dieu, qui n'est pas quelquefois
entraîné au delà des bornes que lui prescrit la nécessité? Oh ! celui-là est
grand ; qu'il glorifie votre nom.
Mais ce n'est pas moi qui suis un malheureux pécheur! » Il ne se croyait pas
exempt de fautes par rapport à l’odorat et il disait: « Quant aux plaisirs
qu'excitent en nous les odeurs, je m’en inquiète peu je ne les recherche pas
quand elles me manquent ; quand elles viennent à moi, je ne les repousse pas,
toujours disposé à m’en priver pour toujours. C'est du moins, si je ne me
trompe, ce que je crois ressentir : car nul ne doit être dans une sécurité
complète dans cette vie qu'à juste titre on peut appeler une tentation
continuelle, puisque celui qui de méchant est devenu bon, ne sait pas si de bon
il ne deviendra pas plus méchant. » Voici ce qu'il dit touchant le sens de
l’ouïe: « Les plaisirs de l’ouïe avaient pour moi, je l’avoue, plus de charmes
et plus d'attraits; mais vous avez rompu ces liens et m’en avez affranchi. S'il
m’arrive d'être plus ému par la mélodie que par les paroles que l’on chante,
alors je reconnais avoir péché et je préférerais ne point entendre chanter en
cette occasion. »
Il s'accuse encore des péchés de la vue, comme quand il dit qu'il aimait trop
volontiers à voir un chien courir, qu'il prenait plaisir à regarder la chassé,
quand il lui arrivait de passer dans la campagne, qu'il examina avec trop
d'attention des araignées enveloppant des mouches dans leurs toiles, alors qu'il
était chez lui. Il s'accuse de cela devant Dieu comme de choses qui distraient
dans les bonnes méditations et qui troublent les prières. Il s'accuse aussi de
désirer les louanges et d'être entraîné par la vaine gloire : « Celui, dit-il,
Seigneur, qui ambitionne les louanges des hommes, alors qu'il s'attire votre
blâme, ne sera point défendu par les hommes lorsque vous le jugerez, ni délivré
par eux; lorsque vous le condamnerez.
Un homme que l’on félicite de quelque bienfait qu'il a reçu de votre main; se
complaît plus dans les louanges qu'on lui donne, que dans la grâce qui les lui a
méritées. Nous sommes tous les jours exposés sans relâche à ces sortes de
tentation, et la langue de l’homme est une fournaise où nous sommes mis
journellement à l’épreuve. Néanmoins je ne voudrais pas que le bon témoignage
des autres n'ajoutât rien à la satisfaction que j'éprouve du bien qui peut être
en moi; mais il faut l’avouer non seulement ce bon témoignage l’augmente, mais
le brame, la diminue. Je suis contristé des éloges que l’on me prodigue, soit
qu'ils se rapportent à des choses que je suis fâché. de trouver en moi, soit que
l’on y estime de petites qualités plus qu'elles ne le méritent. »
Ce saint homme réfutait les hérétiques avec une si grande énergie, qu'ils
disaient entre eux publiquement que ce n'était pas pécher de tuer Augustin
qu'ils regardaient comme un loup à égorger; et ils affirmaient aux assassins que
Dieu leur pardonnerait alors tous leurs péchés. Il eut à subir grand nombre
d'embûches de leur part quand il avait besoin de voyager; mais la providence de
Dieu permettait. qu'ils se trompassent de chemin et qu'ils ne le rencontrassent
point. Pauvre lui-même, il se souvenait toujours des pauvres, et il leur donnait
libéralement de tout ce qu'il pouvait avoir : car il en vint jusqu'à faire
briser et fondre les vases sacrés afin d'en donner la valeur aux pauvres, aux
captifs et aux indigents. Il ne voulut jamais acheter ni champ, ni maison à la
ville ou à la campagne.
Il refusa grand nombre d'héritages qui lui avaient été légués, par la raison que
cela devait appartenir de préférence aux enfants ou aux parents des défunts.
Quant aux biens de l’Eglise, il n'y était pas attaché: ils ne lui donnaient
aucun tracas; mais le jour et la nuit, il méditait les Saintes Ecritures et les
choses de Dieu. Jamais il ne s'occupait de nouvelles constitutions qui auraient
pu lui embarrasser l’esprit que toujours il voulait conserver exempt de tout
tracas extérieur, afin de pouvoir se livrer avec liberté à des méditations
continuelles et à des. lectures assidues. Ce n'est pas qu'il empêchât quelqu'un
de bâtir, à moins qu'il ne s'aperçût qu'on le fît sans mesure. Il louait aussi
beaucoup ceux qui avaient le désir de la mort, et il rapportait fort souvent à
ce sujet les exemples de trois évêques. C'était saint Ambroise qui, au lit de la
mort, répondit à ceux qui lui demandaient d'obtenir pour soi, par ses prières,
un prolongement de vie : «Je n'ai pas vécu de manière à rougir de vivre parmi
vous, et je ne crains pas de mourir, puisque nous avons un bon maître. » Réponse
que saint Augustin vantait extraordinairement. Il citait encore l’exemple d'un
autre évêque auquel on disait qu'il était fort nécessaire à l’Eglise, et que
cette raison ferait que Dieu le délivrerait encore, et qui répondit: « Si je ne
devais jamais mourir, ce serait bien; mais si je dois mourir un jour, pourquoi
pas maintenant ? » Il rapportait encore ce que saint Cyprien racontait d'un
autre évêque qui, souffrant beaucoup, demandait le rétablissement de sa santé.
Un jeune homme d'une grande beauté lui apparut alors et lui dit avec un
mouvement d'indignation: « Vous craignez de souffrir, vous ne voulez pas mourir,
que vous ferai-je? »
Il ne laissa demeurer avec lui aucune femme, pas même sa sœur Germaine, ni les
filles de son frère qui s'étaient vouées ensemble au service de Dieu. Il disait
que, quand bien même on n'aurait aucun soupçon mauvais par rapport à sa sœur et
à ses nièces, cependant parce que ces personnes auraient besoin des services
d'autres femmes, qui viendraient chez elles, avec d'autres, ce pourrait être un
sujet de tentation pour les faibles, ou certainement une source de mauvais
soupçons pour les méchants. Jamais il ne voulait parler seul à seule avec une
femme, à moins qu'il ne se fût agi d'un secret. Il fit du bien à ses parents,
non pas en leur procurant des richesses, mais en les empêchant, d'être dans la
gêne ou bien dans l’abondance. Il était rare qu'il s'entremît en faveur de
quelqu'un par lettres ou par paroles, imitant en cela la conduite d'un
philosophe qui par amour de sa réputation ne rendit pas de grands services à ses
amis, et qui répétait souvent : « Presque toujours, pouvoir qu'on demande, pèse.
» Mais quand il le faisait, il mesurait son style de manière à ne pas être
importun, mais à mériter d'être exaucé en faveur de la politesse de sa demande.
Il préférait avoir à juger les procès de ceux qui lui étaient inconnus, plutôt
que ceux de ses amis; et il disait que parmi les premiers il pouvait distinguer
le coupable, sans avoir rien à craindre, et que de l’un d'eux il s'en ferait un
ami, mais qu'entre ses amis, il en perdrait certainement un, savoir celui contre
lequel il prononcerait sa sentence. Beaucoup d'églises l’invitèrent ; il y
prêchait la parole de Dieu et opérait des conversions.
Quelquefois, dans ses prédications, il sortait du cadre qu'il s'était tracé;
alors il disait que cela entrait dans le plan de Dieu pour le salut de
quelqu'un. Ce qui fut évident, par rapport à un homme d'affaires des manichéens,
qui se convertit en assistant a une prédication où saint Augustin fit une
digression contre cette hérésie. En ce temps-la les Goths s'étaient emparés de
Rome; alors les idolâtres et les infidèles insultaient beaucoup les chrétiens; à
cette occasion, saint Augustin composa son livre de la Cité de Dieu, pour
démontrer qu'ici-bas les justes doivent souffrir et les impies prospérer. Il y
traite des deux cités, celle de Jérusalem et celle de Babylone et de leurs rois,
parce que le roi de Jérusalem, c'est J.-C., et le roi de Babylone, c'est le
diable. « Deux amours, dit-il, ont bâti ces deux cités, l’amour de soi, allant
jusqu'au mépris de Dieu, a bâti la cité du diable, et l’amour de Dieu, allant
jusqu'au mépris de soi, la cité de Dieu. »
Pendant qu'Augustin vivait encore, vers l’an du Seigneur 440, les Vandales
s'emparèrent de toute la province d'Afrique, ravageant tout, et n'épargnant ni
le sexe, ni le rang, ni l’âge. Quand ils arrivèrent devant la ville d'Hippone,
ils l’assiégèrent vigoureusement. Au milieu de cette tribulation, saint
Augustin, plus que personne, passa les dernières années de sa vie dans
l’amertume et la tristesse. Ses larmes lui servaient de pain le jour et la nuit,
en voyant ceux-ci tués, ceux-là forcés de fuir, les églises veuves de leurs
prêtres, et les villes détruites et sans habitants:
Au milieu de tant de maux, il se consolait par cet adage d'un sage, qui disait.
Celui-là n'est pas un grand homme qui regarde comme chose extraordinaire que les
arbres tombent, que les pierres s'écroulent et que les mortels meurent. » Mais
il rassembla ses frères et leur dit : « Oui, j'ai prié Dieu afin qu'il nous
délivre de ces périls, ou qu'il nous accorde la patience, ou bien qu'il m’enlève
de cette vie pour n'être point forcé de voir tant de calamités. » Il n'obtint
que la troisième demande, car après trois mois de siège, en février, la fièvre
le prit, et il se mit au lit. Comprenant que sa fin approchait, il se fit écrire
les sept Psaumes de la pénitence qu'il commanda, d'attacher à la muraille, à côté
de son lit., d'où il les lisait, en versant sans cesse des larmes abondantes; et
afin de ne penser qu'à Dieu et de n'être gêné par personne,: dix jours avant sa
mort, il défendit de laisser entrer qui que ce fût dans sa. chambre, si ce n'est
le médecin ou bien celui qui lui apportait quelque nourriture. Or, un malade
vint le trouver, et le pria instamment de lui imposer les mains et de le guérir.
Augustin lui répondit :
« Que dis-tu là, mon fils ? Penses-tu que si je pouvais faire chose pareille; je
ne me l’accorderais pas pour moi? » Mais le malade insistait, et lui assurait
que dans une vision qu'il avait eue, il lui avait été ordonné de venir le
trouver, et qu'il serait guéri. Alors Augustin, voyant sa foi, pria pour lui et
il fut guéri. Il délivra beaucoup d'énergumènes et fit plusieurs autres
miracles.
Au livre XXII de la Cité de Dieu, il rapporte, comme ayant été opérés par un
autre, deux miracles qu'il fit. « A ma connaissance, dit-il, une jeune personne
d'Hippone, ayant répandu sur elle une huile où le prêtre qui priait pour elle
avait mêlé ses larmes, fut délivrée du démon. » Il dit encore au même endroit :
« Il est aussi à ma connaissance que le démon quitta soudain un jeune possédé;
un évêque avait prié pour ce jeune homme sans le voir. » Il n'y a aucun doute
qu'il ne parle de lui-même, mais par humilité, il n'a pas voulu se nommer. Il
rapporte, dans ce même ouvrage, qu'un malade devait être taillé, et on craignait
beaucoup qu'il ne mourait de cette opération. Le malade pria Dieu avec abondance
de larmes; Augustin pria avec lui et pour lui, et sans aucune incision, il reçut
une guérison parfaite. Enfin, à l’approche de son trépas, il laissa cet
enseignement mémorable, savoir que l’homme, quelque excellent qu'il soit, ne
doit pas mourir sans confession, et sans recevoir l’Eucharistie. Quand ses
derniers instants furent arrivés, jouissant de toutes ses facultés, la vue et
l’ouïe encore saines, à l’âge de 77 ans, et de son épiscopat la 40e, en présence
de ses frères rassemblés et priant, il passa au Seigneur. Il ne fit aucun
testament, parce que ce pauvre de J.-C. ne laissait rien qu'il put léguer. Il
vivait vers l’an du Seigneur 400.
Augustin, cet astre éclatant de sagesse, cette forteresse de la vérité, ce
rempart de la foi, l’emporta sans comparaison sur tous les docteurs de l’Eglise,
aussi bien par son génie que par sa science : Il fut aussi illustre par ses
vertus que par sa doctrine: C'est ce qui fait que le bienheureux Remi, en
parlant de saint Jérôme et de quelques autres docteurs, conclut ainsi « Saint
Augustin les surpassa tous par le génie et par la science.
Car bien que saint Jérôme avoue avoir lu les 6000 ouvrages d'Origène, cependant
saint Augustin en a tant écrit, que non seulement, personne, y passât-il ses
jours et ses nuits, ne saurait transcrire ses livres, mais qu'il ne s'en
rencontre pas même un, qui les ait lus en entier. » Volusien, auquel saint
Augustin adressa une lettre, parle ainsi : « Cela ne se trouve pas dans la loi
de Dieu si saint Augustin l’ignore.» Saint Jérôme dit dans une lettre écrite par
lui à saint Augustin : « Je n'ai encore pu répondre à vos deux opuscules si
pleins d'érudition et d'une éloquence si brillante ; certes, tout ce qu'on peut
dire, tout ce à quoi peut atteindre le génie, et tout ce qu'on saurait puiser
dans les saintes Ecritures, vous l’avez traité, vous l’avez épuisé : mais je
prie Votre Révérence de me permettre de donner à votre génie les éloges qu'il
mérite. » Dans son ouvrage des Douze Docteurs, saint Jérôme écrit ces mots sur
saint Augustin : « Saint Augustin, évêque, est comme l’aigle qui plane sur le
sommet des montagnes : Il ne s'occupe pas de ce qui se trouve au bas, mais il
traite avec clarté de ce qu'il y a de plus élevé dans les cieux; il embrasse
d'un coup d'œil la terre avec les eaux qui l’entourent. » On peut juger du
respect et de l’amour qu'éprouvait saint Jérôme pour saint Augustin par les
lettres que celui-ci lui adressa. Il s'exprime ainsi dans l’une d'elles «
Jérôme, au saint et très heureux seigneur pape, salut.
En tout temps, j'ai eu le plus profond respect pour votre béatitude, et j'ai
chéri J.-C. notre Sauveur qui habite en vous; mais aujourd'hui je veux, s'il est
possible, ajouter quelque chose encore et mettre le comble à ma pensée; c'est
que je ne me permets pas de passer même une heure sans avoir votre nom, présent
à mon esprit. » Dans une autre lettre qu'il lui envoie : « Tant s'en faut,
dit-il, que j'ose toucher à quoi que ce soit des ouvrages de votre béatitude;
j'ai déjà assez de corriger les miens, sans porter la main sur ceux des autres.
»
Saint Grégoire s'exprime ainsi dans une lettre écrite à Innocentius, préfet
d'Afrique: « Nous nous réjouissons du désir que vous manifestez de recevoir de
nous l’exposition sur Job. Mais si vous souhaitez vous rassasier de quelque
nourriture délicieuse, lisez les opuscules de saint Augustin, votre compatriote
; vous trouverez que c'est, en comparaison de notre livre, de la fleur de farine
à côté de quelque chose de fort inférieur venant de nous. » Voici ce qu'il écrit
dans son Registre : « On lit que saint Augustin ne consentit pas même à habiter
avec sa sœur; car, disait-il, celles qui sont avec ma sœur ne sont pas mes
sœurs. La précaution excessive de ce grand docteur doit nous servir de leçon.
On lit dans la Préface Ambroisienne : « Nous adorons, Seigneur, votre
magnificence au jour de la mort de saint Augustin car votre force, qui opère
dans tous, a fait que cet homme embrasé de votre esprit, ne se laissa pas
vaincre par les promesses des attraits fallacieux vous l’aviez en effet rempli
de tout genre de piété, en sorte qu'il vous était tout à la fois, l’autel, le
sacrifice, le prêtre et le temple. »
Saint Prosper dans son Traité de la vie contemplative (Julien Pomère, l. III),
parle ainsi. de saint Augustin: « Il avait un génie pénétrant, une éloquence
suave; un grand fonds de littérature classique ; il avait scruté les matières
ecclésiastiques ; il était clair dans ses discussions de tous les jours, grave
dans son maintien, habile à résoudre une question, attentif à réfuter les
hérétiques, catholique dans l’exposition du dogme, sûr dans l’explication des
écritures canoniques. » Saint Bernard dit de son côté : « Augustin, c'est le
fléau le plus redoutable des hérétiques. »
Après sa mort, les barbares ayant fait invasion dans le pays, ils profanèrent
les lieux saints ; alors les fidèles prirent le corps de saint Augustin et le
transportèrent en Sardaigne. 280 ans s'étant écoulés depuis sa mort, vers
l’année du Seigneur 718, Luitprand, pieux roi des Lombards, apprenant que la
Sardaigne avait été dépeuplée par les Sarrasins, fit partir des messagers pour
faire rapporter à Pavie les reliques du saint docteur *. Au prix d'une somme
considérable, ils obtinrent le corps de saint Augustin et le transportèrent
jusqu'à Gênes. Le saint roi l’ayant appris, il se fit un bonheur de venir à sa
rencontre et de le recevoir. Mais le lendemain matin, quand on voulut reprendre
le corps, on ne put le lever de l’endroit qu'il occupait, jusqu'au moment où le
roi fit vœu que si le saint se laissait emmener, il ferait bâtir, au même
lieu,. une église qui serait dédiée en son nom. Aussitôt on put prendre le corps
sans difficulté.
* Vincent de Beauvais., Hist., l, XXIII, c. CXLVIII ; — Sigebert, an 721.
Le roi tint sa promesse et fit construire à Gènes une église en l’honneur de
saint Augustin: Pareil miracle arriva le lendemain dans une villa du diocèse de
Tortone, nommée Casal, où l’on construisit encore une église en l’honneur de
saint. Augustin. De plus, Luitpraud concéda cette même villa avec toutes ses
dépendances, pour être possédée à perpétuité par ceux qui desserviraient
l’église. Or, comme le roi voyait qu'il plaisait au saint qu'on lui élevât une
église partout où il s'arrêtait, dans la crainte qu'il ne se choisît un autre
lieu que celui où il voulait le mettre, partout où on passait la nuit avec le
saint corps, il fondait une église en son honneur. Ce fut ainsi qu'on arriva à
Pavie dans des transports de joie, et que l’on plaça les saints restes avec de
grands honneurs dans l’église de saint Pierre, appelée au Ciel d'or.
— Un meunier, qui avait une dévotion toute spéciale à saint Augustin, souffrait
à la jambe d'une tumeur nommée phlegma salsum, et il invoquait pieusement saint
Augustin à son secours. Le saint, dans une vision, lui toucha la jambe et le
guérit. A son réveil, se trouvant délivré, il rendit grâces à Dieu et à saint
Augustin.
— Un enfant avait la pierre et de l’avis des médecins, il fallait le tailler. La
mère qui craignait que l’enfant ne mourût, s'adressa dévotement à saint Augustin
pour qu'il secourût son fils. Elle n'eut pas plutôt fini sa prière que l’enfant
rendit la pierre en urinant et recouvra une parfaite santé.
Dans un monastère, appelé Elémosina, un moine, la veille de la fête de saint
Augustin, fut ravi en extase et vit une nuée lumineuse descendant du ciel, et
sur cette nuée saint Augustin assis revêtu de ses habits pontificaux. Ses yeux
étaient comme deux rayons de soleil illuminant toute l’église qui était remplie
d'une odeur très suave.
— Saint Bernard étant à Matines s'assommeilla un peu, et pendant qu'on chantait
une leçon de saint Augustin, il vit un jeune homme très beau gui se tenait
debout, et de la bouche duquel sortait une si grande abondance d'eau que toute
l’église, paraissait devoir en être remplie. Saint Bernard ne fit pas difficulté
de penser que c'était saint Augustin qui a fait couler dans l’Eglise entière des
fontaines de doctrine.
— Un homme, qui aimait singulièrement saint Augustin, donna beaucoup d'argent à
un moine, gardien du saint corps, pour avoir un doigt d'Augustin. Le moine reçut
bien l’argent, mais, à la place' du doigt de saint Augustin, il lui donna le
doigt d'un mort qu'il enveloppa dans de la soie. L'homme le reçut avec respect
et lui adressait sans cesse ses hommages avec grande dévotion, le pressant sur
sa bouche, sur ses yeux et le suspendant à sa poitrine. Dieu, qui voyait sa foi,
lui donna d'une manière aussi miraculeuse que miséricordieuse un doigt de saint
Augustin ; l’autre avait disparu. Cet homme étant rentré dans sa patrie, il s'y
fit beaucoup de miracles et le bruit en alla jusqu'à Pavie. Mais comme, le moine
assurait que c'était le doigt d'un mort, on ouvrit le sépulcre et on trouva,
qu'il manquait un des doigts du saint. L'abbé, qui sur le fait, déposa le moine
de son office et le punit sévèrement.
— En Bourgogne*, dans un monastère nommé. Fontaines, vivait un moine appelé
Hugues, très dévot à saint Augustin, dont il lisait les ouvrages avec bonheur.
Il le priait souvent de ne pas permettre qu'il trépassât de ce monde un autre
jour que celui où l’on solennisait sa fête. Quinze jours auparavant, la fièvre
le saisit si violemment que la veille de la fête on le posa par terre dans
l’église comme un mourant. Et voici que plusieurs personnages beaux et
brillants, en aubes, entrèrent processionnellement dans l’église dudit monastère
: à leur suite venait un personnage vénérable revêtu d'habits pontificaux. Un
moine qui était alors dans l’église fut saisi à cette vue; il demanda qui ils
étaient et où ils allaient. L'un d'eux lui répondit que c'était saint Augustin
avec ses chanoines qui venait assister à la mort de ce moine qui lui était dévot
afin de porter son âme au royaume de la gloire. Ensuite cette noble procession
entra dans l’infirmerie, et après y être restée quelque temps, la sainte âme du
moine fut délivrée des liens de la chair. Son doux ami le fortifia contre les
embûches des ennemis et l’introduisit dans la joie du ciel.
— On lit encore que, de son, vivant, saint Augustin, étant occupé à lire, vit
passer devant lui le démon portant un livre sur ses épaules. Aussitôt le saint
l’adjura de lui ouvrir ce livre pour voir ce qu'il contenait. Le démon lui
répartit que c'étaient les péchés des hommes qui s'y trouvaient écrits, péchés
qu'il avait recueillis de tous côtés et qu'il y avait couchés. Et à l’instant
saint Augustin lui commanda que, s'il se trouvait porté quelqu'un de ses péchés,
il le lui donnât à lire de suite.
* Herbert, De miraculis, l. III, c. XXXVIII ; — Opp. de saint Bernard.
Le livre fut ouvert et saint Augustin n'y trouva rien d'écrit, si ce n'est
qu'une fois, il avait oublié de réciter complies. Il commanda au diable
d'attendre son retour; il entra alors dans l’église, récita les complies avec
dévotion et après avoir fait ses prières accoutumées, il revint et dit au démon
de lui montrer encore une fois l’endroit qu'il voulait relire. Le diable, qui
retournait toutes les feuilles avec rapidité, finit par trouver la page, mais
elle était blanche: alors il dit tout en colère : « Tu m’as honteusement déçu;
je me repens de t'avoir montré mon livre, puisque tu as effacé ton péché par la
vertu de tes prières. » Ayant parlé ainsi, il disparut tout plein de confusion.
Une femme avait à souffrir les injures de quelques personnes pleines de malice :
elle vint trouver saint Augustin pour lui demander conseil. L'ayant trouvé qui
étudiait, et l’ayant salué avec respect, il ne la regarda; ni ne lui répondit
pointa, Elle pensa que peut-être c'était par une sainteté extrême qu'il ne
voulait pas jeter les regards sur une femme : cependant elle s'approcha et lui
exposa son affaire avec soin. Mais il ne se tourna pas vers elle, pas plus qu'il
ne lui adressa de réponse: alors elle se retira pleine de tristesse. Un autre
jour que saint Augustin célébrait la messe et que cette femme y assistait, après
l’élévation, elle se vit transportée devant le tribunal de la très sainte
Trinité, où elle vit Augustin, la face inclinée, discourant avec la plus grande
attention et en termes sublimes sur la gloire de la Trinité. Et une voix se fit
entendre qui lui dit : « Quand tu as été chez Augustin, il était tellement
occupé à réfléchir sur la gloire de la sainte Trinité qu'il n'a pas remarqué que
tu sois venue le trouver; mais retourne chez lui avec assurance ; tu le
trouveras affable et tu recevras un avis salutaire. »
Elle le fit et saint Augustin l’écouta avec bonté
et lui donna un excellent conseil. — On rapporte aussi qu'un
saint homme étant ravi en. esprit dans le ciel et examinant tous
les saints dans la gloire, n'y voyant pas saint Augustin, demanda
à quelqu'un des bienheureux où il était. Il lui
fut répondu : « Augustin réside au plus haut des
cieux, où il médité sur la gloire de la
très excellente Trinité. » — Quelques
habitants de Pavie étaient détenus en prison par le
marquis de Malaspina. Toute boisson leur fut refusée afin de
pouvoir en extorquer une grosse somme d'argent. La plupart rendaient
déjà l’âme, quelques-uns buvaient leur urine.
Un jeune homme d'entre eux, qui avait une grande dévotion pour
saint Augustin; réclama son assistance. Alors au milieu de la
nuit; saint Augustin apparut à ce jeune homme, et comme s'il lui
prenait la main, il le conduisit au fleuve de Gravelon où avec
une feuille de vigne trempée dans l’eau, il lui
rafraîchit tellement la langue, que lui, qui aurait
souhaité boire de l’urine, n'aurait plus souhaité
maintenant boire du nectar. — Le prévôt d'une
église, homme fort dévot envers saint Augustin; fut
malade pendant trois ans au point de ne pouvoir sortir du lit. La
fête de saint Augustin était proche, et déjà
on sonnait les vêpres de la vigile, quand il se mit à
prier saint Augustin de tout cœur. Saint Augustin se montra
à lui revêtu d'habits blancs et en l’appelant trois
fois par son nom, il lui dit: « Me voici, tu m’as
appelé assez longtemps, lève-toi de suite, et va me
célébrer l’office des Vêpres. » Il se
leva guéri, et, à l’étonnement de tous, il
entra dans l’église, où il assista
dévotement à tout l’office.
— Un pasteur avait un chancre affreux entre les épaules. Le mal s'accrut au
point de le laisser absolument sans forces. Comme il priait saint Augustin,
celui-ci lui apparut, posa la main sur la partie malade et la guérit
parfaitement; Le même homme, dans la suite, perdit la vue. Il s'adressa avec
confiance à saint Augustin, qui, un jour sur le midi, lui apparut, et en lui
essuyant les yeux avec les mains, il lui rendit la santé .
Vers l’an du Seigneur 912, des hommes gravement malades, au nombre de plus de
quarante, allaient à Rome de l’Allemagne et de la Gaule pour visiter le tombeau
des apôtres. Les uns courbés se traînaient par terre sur des sellettes, d'autres
se soutenaient sur des béquilles,, ceux qui étaient aveugles se laissaient
traîner par ceux qui marchaient en avant, ceux-là enfin avaient les mains et les
pieds paralysés. Ils passèrent une montagne et parvinrent à un endroit appelé la
Charbonnerie. Ils étaient près d'un lieu qui se nomme Cana, à une distance de
trois milles de Pavie, quand saint Augustin revêtu de ses ornements pontificaux,
et sortant d'une église érigée en l’honneur des saints Côme et Damien, leur
apparut et leur demanda où, ils se dirigeaient. Ils lui répondirent qu'ils
allaient à Rome; alors saint Augustin ajouta : « Allez à Pavie et demandez le
monastère de saint Pierre qui s'appelle Ciel d'or, et là vous obtiendrez les
miséricordes que vous désirez. Et comme ils lui demandaient son nom, il dit : «
Je suis Augustin autrefois évêque de l’église d'Hippone. » Aussitôt il disparut
à leurs regards.
Ils se dirigèrent donc vers Pavie, et étant arrivés au monastère indiqué et
apprenant que c'était là que reposait le corps de saint Augustin, ils se mirent
tous à élever la voix et à crier tous ensemble : « Saint Augustin, aidez-nous. »
Leurs clameurs émurent les citoyens et les moines qui s'empressaient d'accourir
à un spectacle si extraordinaire. Or, voilà que, par l’extension de leurs nerfs,
une grande quantité de sang se mit à couler, de telle sorte que depuis l’entrée
du monastère, jusqu'au tombeau de saint Augustin, la terre paraissait en être
tolite couverte. Parvenus au tombeau, tous furent entièrement guéris, comme
S'ils n'avaient jamais été estropiés. Depuis ce moment, la renommée du saint se
propagea de plus en plus et une multitude d'infirmes vint à son tombeau, où tous
recouvraient la santé, et laissaient des gages de leur guérison. Telle fut la
quantité de ces gages que tout l’oratoire de saint Augustin et le portique en
étaient pleins, en sorte que cela devint la cause d'un grand embarras pour
entrer et pour sortir. La nécessité força les moines à les ôter.
— Il y a trois choses qui sont l’objet des désirs des personnes du monde, les
richesses, les plaisirs et les honneurs. Or, le saint atteignit à un tel degré
de perfection qu'il méprisa les richesses, qu'il repoussa les honneurs et qu'il
eut les plaisirs en aversion.
— Il méprisa les richesses; c'est lui-même, qui Passure dans ses Soliloques, où
la raison l’interroge et lui dit: « Est-ce que tu ne désires pas, de richesses ?
» Et Augustin répond : « Je ne saurais avouer ce premier point : j'ai trente
ans, et il y en a bien quatorze que j'ai cessé de les désirer. Des richesses, je
n'en désire que ce qu'il faut pour me procurer ma nourriture. C'est un. livre de
Cicéron qui m’a entièrement convaincu qu'il ne faut en aucune manière souhaiter
les richesses. »
Il a repoussé les honneurs : il le témoigne dans le même livre. «Que pensez-vous
des honneurs? » lui demande la raison. Et saint Augustin répond : « Je l’avoue,
c'est seulement depuis peu de temps, presque depuis quelques jours que j'ai
cessé de les ambitionner. » Les plaisirs et les richesses, il les méprisa, par
rapport à la chair et au goût. La raison lui demandé donc : « Quelle est votre
opinion au sujet d'une épouse? Ne .vous plairait-elle. pas, si elle était belle,
chaste, honnête, riche, et surtout si vous aviez la certitude qu'elle ne vous
serait pas à charge? » Et saint Augustin répond : « Quelque bien que vous la
vouliez peindre; quand vous la montreriez comblée de tous les dons, j'ai décidé
que je n'avais rien tant à craindre que le commerce avec une femme. » « Je ne
demande pas, reprend la raison, ce que vous avez décidé, je vous demande si vous
vous y sentez porté ? Et saint Augustin répond : « Je ne cherche, je ne désire
rien à ce sujet : les souvenirs qui m’en restent me sont à charge, affreux et
détestables. » Pour ce qui est du second point, la raison l’interroge en disant
: « Et pour la nourriture, qu'avez-vous à dire? »
Pour ce qui est du boire, et du manger, des bains et des autres plaisirs du
corps, ne me demandez rien. J'en prends ce qu'il me faut seulement, pour
conserver la santé. »
LA DÉCOLLATION DE SAINT JEAN-BAPTISTE
La décollation de saint Jean-Baptiste se célèbre et a été instituée, paraît-il,
pour quatre motifs, d'après l’Office mitral *: 1° En raison de sa décollation;
2° à cause de la combustion et de la réunion de ses os ; 3° à l’occasion de
l’invention de son chef ; 4° en mémoire de la translation d'un de ses doigts, et
de la dédicace de son église. De là les différents noms attribués à cette fête,
savoir la décollation, la collection, l’invention et la dédicace:
1. On célèbre cette fête à cause de la décollation. En effet, selon le récit de
l’Histoire scholastique **, Hérode Antipas, fils d'Hérode le Grand, en partant
pour Rome passa par chez son frère Philippe; alors eut lieu un accord secret
entre lui et Hérodiade, femme de Philippe, et selon Josèphe, sœur d'Hérode
Agrippa, de répudier sa propre femme à son retour et de se marier avec cette
même Hérodiade. Sa, femme, fille d'Arétas, roi de Damas, eut connaissance de
cette convention ; alors sans attendre le retour de son mari, elle se hâta de
rentrer dans sa patrie. En revenant, Hérode enleva Hérodiade à Philippe et
s'attira l’inimitié d'Arétas, d'Hérode Agrippa et de Philippe tout à la fois.
Or, saint Jean le reprit, parce que, d'après la loi, il ne lui était pas permis
de prendre pour femme, ainsi qu'il l’avait fait, l’épouse de son frère du vivant
de celui-ci.
* Cap. XLI.
** In Evangel., cap. LXXIII.
Hérode voyant que saint Jean le reprenait si durement pour ce crime, et que,
d'un autre côté, saint Jean, au rapport de Josèphe, à cause de sa prédication et
de son baptême, s'entourait d'une foule de monde, le fit jeter en prison, dans
le désir de plaire à sa femme, et dans la crainte d'un soulèvement populaire.
Mais auparavant il voulut le faire mourir, mais il eut peur du peuple. Hérodiade
et Hérode désiraient également trouver une occasion quelconque pour pouvoir tuer
Jean. Il paraît qu'ils convinrent secrètement ensemble qu'Hérode donnerait une
fête aux principaux de la Galilée et à ses officiers le jour anniversaire de sa
naissance ; qu'il promettrait avec serment de donner à la fille d'Hérodiade,
quand elle danserait, tout ce qu'elle demanderait; que cette jeune personne
demandant la tête de Jean, il serait de toute nécessité de la lui accorder à
raison de son serment, dont il ferait semblant d'être contristé. Qu'il ait
poussé la feinte et la dissimulation jusque-là, c'est ce que donne à entendre
l’Histoire scholastique où on lit ce qui suit : « Il est à croire qu'Hérode
convint secrètement avec sa femme de faire tuer Jean, en se servant de cette
circonstance. »
Saint Jérôme est du même sentiment dans la glose : « Hérode, dit-il, jura
probablement, afin d'avoir le moyen de tuer Jean; car si cette fille eût demandé
la mort d'un père ou d'une mère Hérode n'y eût certainement pas consenti. Le
repas est prêt, la jeune fille est là présente ; elle danse devant tous les
convives elle ravit le monde ; le roi jure de lui donner tout ce qu'elle
demandera. Prévenue par sa mère, elle demande la tête de Jean, mais l’astucieux
Hérode, à cause de son serment, simula la tristesse, parce que, comme le dit
Raban, il avait eu la témérité de jurer ce qu'il lui fallait tenir.
Or, sa tristesse était seulement sur sa figure, tandis qu'il avait la joie dans
le cœur. Il s'excuse sur son serment afin de pouvoir être impie sous
l’apparence de la piété. Le bourreau est donc envoyé, la tête de Jean est
tranchée, elle est donnée à la jeune fille, et celle-ci la présente à sa mère
adultère. » Saint Augustin, à propos de ce serment, raconte l’exemple suivant
dans un sermon qu'il fit à la Décollation de saint Jean-Baptiste.
« Voici un fait qui m’a été raconté
par un homme innocent et de bonne foi. Quelqu'un lui ayant nié
un prêt ou une dette, il en fut ému et il le provoqua
à faire serment. Le débiteur le fit et l’autre
perdit. La nuit suivante, ce dernier se crut traîné devant
le juge qui l’interrogea en ces termes : « Pourquoi as-tu
provoqué ton débiteur à faire serment, quand tu
savais qu'il se parjurerait? » Et l’homme répondit :
« Il m’a nié mon bien. » « Il valait
mieux, reprit le juge, perdre ton bien que de tuer son âme par un
faux serment. » On le fit prosterner, et il fut condamné
à être battu de verges ; or, il le fut si rudement,
qu'à son réveil, on lui voyait encore la marque des coups
sur le dos. Mais il lui fut pardonné après qu'il eut fait
pénitence. » Ce ne fut cependant point à pareil
jour que saint Jean fut décollé, mais un an avant la
Passion de J.-C., vers les jours des azymes. Il a donc fallu, à
cause des mystères de Notre-Seigneur, que
l’inférieur le cédât à son
supérieur.
A ce sujet, saint Jean Chrysostome s'écrie : « Jean, c'est l’école des vertus,
la règle de vie, l’expression de la sainteté, le modèle de la justice, le miroir
de la virginité, le porte-étendard de la pudicité; l’exemple de la chasteté, la
voie de la pénitence, le pardon des péchés, la doctrine de la foi. Jean est plus
grand qu'un homme, il est l’égal des anges, le sommaire de la loi, la sanction
de l’évangile, la voix des apôtres, celui qui fait taire les prophètes, la
lumière du monde, le précurseur du souverain juge, l’intermédiaire de la Trinité
tout entière. Et cet homme si éminent est donné à une incestueuse, il est livré
à une adultère, il est accordé à une danseuse ! » Hérode ne resta pas impuni,
mais il fut condamné à l’exil.
En effet, d'après ce qu'on trouve dans l’Histoire scholastique, Hérode Agrippa,
vaillant personnage, mais pauvre, se voyant réduit à l’extrémité, s'enferma par
désespoir dans une tour avec J'intention de s'y laisser mourir de faim.
Hérodiade, sa sœur, informée de cette résolution, supplia Hérode Antipas,
tétrarque, son mari, de le tirer de la tour et de lui fournir ce qui lui était
nécessaire. Il le fit, et comme ils étaient tous les deux à table, Hérode,
tétrarque, échauffé par le vin, reprocha à Hérode Agrippa les bienfaits dont il
l’avait, comblé lui-même. Celui-ci en conçut un vif chagrin et partit pour Rome
où il fut bien accueilli par Caïus César, qui lui accorda deux tétrarchies,
celle de Lisanias et celle du pays d'Abilène; il lui plaça, en outre, le diadème
sur le front, avec l’intention de le faire roi de Judée. Hérodiade, voyant que:
son frère avait le titre de roi, pressait instamment son mari d'aller à Rome et
de solliciter aussi pour lui la même distinction.
Mais, étant fort riche, il ne voulait pas suivre le conseil de sa femme, car il
préférait le repos à des fonctions honorables. Vaincu enfin par ses prières, il
alla à Rome avec elle. Agrippa, qui en eut connaissance, expédia à César des
lettres pour l’informer qu'Hérode s'était assuré de l’amitié du roi des Parthes,
et voulait se révolter contre l’empire romain, et pour preuve, il lui fit savoir
qu'il avait dans ses places fortes des armes en assez grande quantité pour armer
soixante-dix mille soldats.
Caïus, après avoir lu la lettre, s'informa, comme s'il le tenait d'une autre
source, auprès d'Hérode, sur sa position, et entre autres choses, il lui demanda
s'il était vrai, ainsi qu'il l’avait entendu dire, qu'il eût une si grande
quantité de troupes sous les armes, dans les villes de sa juridiction. Hérode ne
fit aucune difficulté d'en convenir. Caïus, persuadé alors de l’exactitude du
rapport d'Hérode Agrippa, l’envoya en exil ; quant à son épouse, qui était sœur
de ce même Hérode Agrippa pour lequel il avait beaucoup d'affection, il lui
permit de retourner dans son pays. Mais elle voulut accompagner son mari, en
disant que puisqu'elle avait partagé sa prospérité, elle ne l’abandonnerait pas
dans l’adversité. Ils furent donc déportés à Lyon; où ils finirent leur vie dans
la misère. Ceci est tiré de l’Histoire scholastique.
II. Cette fête est célébrée à cause de la combustion et de la réunion des os de
saint Jean; car des auteurs prétendent qu'on les brûla en ce jour, et que les
restes en furent recueillis par les fidèles. C'est, en quelque sorte, un second
martyre que saint d'eau souffre, puisque i1 est brûlé dans ses os, et c'est la
raison pour laquelle l’Eglise célèbre cette fête comme si elle était son second
martyre*.
* Eusèbe de Césarée, I. II; — Hist. ecclésiastique, c. XXVIII; — Sigebert,
Chronique, an 394.
On lit donc au XIIe livre de l’Histoire scholastique ou ecclésiastique, que les
disciples de saint Jean ensevelirent son corps auprès de Sébaste, ville de
Palestine, entre Elisée et Abdias. I1 se faisait de grands miracles à son
tombeau; mais, par l’ordre de Julien l’Apostat, les gentils dispersèrent les os
du saint ; et comme les miracles continuaient toujours, on recueillit les os, on
les brûla, puis on les réduisit à une poussière que l’on vanna dans les champs;
toujours d'après l’Histoire scholastique. Mais le bienheureux Bède dit que les
os eux-mêmes furent ramassés et épars plus loin encore. Saint Jean parut
souffrir ainsi un second martyre. (C'est ce que certaines gens imitent sans
savoir ce qu'ils font, quand, à la Nativité de saint Jean, ils ramassent des os
partout et les brûlent.) Or, pendant qu'on les recueillait pour les brûler,
d'après l’Histoire ecclésiastique et le témoignage de Bède, des moines, venus de
Jérusalem, se mêlèrent en cachette à ceux qui étaient