Jacques de Voragine
La Légende Dorée

 


Légende dorée de Jacques de Voragine
Page compartimentée - Manuscrit, 395 x 295 mm
Vers 1480-1485, Paris - Paris, BnF, Département des manuscrits, Français 244 f° 4
 



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La Légende Dorée
DE JACQUES DE VORAGINE NOUVELLEMENT TRADUITE EN FRANÇAIS AVEC INTRODUCTION, NOTICES, NOTES ET RECHERCHES SUR LES SOURCES PAR
L'ABBÉ J.-B. M. ROZE, Chanoine Honoraire de la cathédrale d'Amiens

ÉDOUARD ROUVEYRE, ÉDITEUR
76, RUE DE SEINE, 76
PARIS - MDCCCCII
Edition numérique par Kim et JesusMarie.com
Edition numérique originale par
http://www.abbaye-saint-benoit.ch/bibliotheque.htm



151-SAINTE PÉLAGIE

 152-SAINTE MARGUERITE

153-SAINTE THAÏS

154-SAINT DENYS

155-SAINT CALIXTE

156-SAINT LÉONARD

157-SAINT LUC

158-SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA

159-LES ONZE MILLE VIERGES

160-SAINT SIMON ET SAINT JUDE

161-SAINT QUENTIN

162-SAINT EUSTACHE

163-TOUS LES SAINTS

 164-COMMÉMORATION DES AMES

 165-QUATRE COURONNÉS

166-SAINT THÉODORE

167-SAINT MARTIN

168-SAINT BRICE

169-SAINTE ÉLISABETH

170-SAINTE CÉCILE

171-SAINT CLÉMENT

172-SAINT CHRYSOGONE

173-SAINTE CATHERINE

174-SAINT JACQUES L'INTERCIS

175-SATURNIN, PERPÉTUE, FÉLICITÉ

176-SAINT PASTEUR

177-SAINT JEAN, ABBÉ

178-SAINT MOÏSE, ABBÉ

179-SAINT ARSÈNE, ABBÉ

180-SAINT AGATHON, ABBÉ

181-SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT

182-SAINT PÉLAGE

183-DÉDICACE DE L'ÉGLISE

184-SAINT JOSSE

185-SAINT OTHMAR

186-SAINT CONRAD

187-SAINT HILARION

188-CHARLEMAGNE

189-CONCEPTION DE LA BIENHEUREUSE VIERGE MARIE


SAINTE PÉLAGIE *


Pélagie, la première des femmes de la ville d'Antioche, regorgeait de biens et de richesses. Douée d'une beauté extraordinaire, fière et vaine dans sa manière d'être, elle salissait son esprit et son corps dans l’impudicité. Quand il lui arrivait de passer par la ville, c'était avec une ostentation telle qu'on ne voyait sur elle qu'or, argent et pierres précieuses; partout où elle allait elle embaumait l’air de l’odeur de toutes sortes de parfums. Elle était précédée et suivie d'une foule immense de jeunes filles et de jeunes garçons aussi revêtus d'habits somptueux. Un saint père appelé Nonnus, évêque d'Héliopolis, aujourd'hui Damiette, en la voyant, se mit à verser des larmes très amères de ce qu'elle avait plus de souci de plaire au monde qu'il n'en avait lui-même de plaire à Dieu. Se prosternant alors sur le pavé, il frappait la terre avec son visage et l’arrosait de ses larmes, en disant : « Grand Dieu ! pardonnez-moi, misérable pécheur que je suis, parce que cette femme de mauvaises mœurs a mis plus de temps à parer son corps pour un seul jour que je n'en ai mis dans toute ma vie pour me sauver.

* Tirée des Vies des Pères.

O Seigneur, que les ornements d'une pécheresse ne soient pas pour moi un sujet de confusion quand je paraîtrai en présence de votre redoutable majesté. Elle est ornée avec les soins les plus exquis pour la terre, et moi qui me suis proposé de vous servir comme mon immortel Seigneur, j'ai été assez négligent pour ne pas accomplir ma promesse. » Puis il dit à ceux qui se trouvaient là avec lui : « En vérité je vous dis que Dieu la produira contre nous au jour du jugement, parce qu'elle se farde avec soin pour plaire à des amants sur la terre, tandis que nous négligeons de plaire au céleste époux. » Pendant qu'il disait ces choses et d'autres à peu près semblables, tout à coup il s'endormit, et il vit en songe une colombe noire et puante à l’excès, voltiger autour de lui pendant qu'il disait la messe. Quand il eut dit aux catéchumènes de se retirer, la colombe disparut et revint après la messe. Alors l’évêque la plongea dans un vase rempli d'eau et elle en sortit nette et blanche : elle s'envola ensuite si haut, qu'il devint impossible de la voir. Enfin l’évêque s'éveilla. Or, une fois qu'il prêchait à l’église, Pélagie était présente. Elle fut si touchée de ses paroles qu'elle lui écrivit une lettre en ces termes : « Au saint évêque, disciple de J.-C., Pélagie, disciple du diable. Si vous voulez donner une preuve que vous êtes bien le disciple de J.-C. qui, d'après ce que j'ai entendu, est descendu du ciel pour les pécheurs, daignez me recevoir toute pécheresse que je suis, mais repentante. »

L'évêque lui répondit: « Je vous prie de ne pas mettre mon humilité à l’épreuve, parce que je suis un :homme pécheur. Si vous désirez être sauvée, vous ne pourrez pas me voir en particulier, mais. vous me verrez avec les autres évêques. » Lorsqu'elle fut arrivée auprès de Nonnus placé avec ses collègues, elle se jeta à ses pieds qu'elle tenait de ses mains, et elle dit en 'versant des larmes très amères : « Je suis Pélagie, une mer d'iniquités, agitée par des flots de péchés. Je suis un abîme de perdition, je suis le gouffre et le piège des âmes ; combien se sont laissé duper par moi ! mais j'ai maintenant tous ces crimes en horreur. » Alors l’évêque l’interrogea : « Quel nom avez-vous; lui dit-il ? » Elle répondit : « Dès ma naissance, je m’appelle Pélagie, mais à cause du luxe de mes vêtements, on m’appelle Marguerite. »

L'évêque, l’accueillant donc avec bonté, lui enjoignit une pénitence salutaire; il l’instruisit avec soin de la crainte de Dieu, et la régénéra par le saint baptême. Or, le diable était là qui criait : « Oh quelle violence. j'endure de ce vieux décrépit ! O violence ! ô vieillesse méchante ! Maudit soit le jour où tu es né pour être mon ennemi, et dans lequel tu n'as ravi ma plus chère espérance ! » Une nuit encore, pendant que Pélagie dormait, le diable vint la réveiller et lui dire : « Dame Marguerite, quel mal t'ai je jamais fait? Ne t'ai-je pas ornée de toutes sortes de richesses et de gloire ? Je t'en prie, dis-moi, en quoi je t'ai contristée, à l’instant je réparerai le tort que je t'ai fait. Seulement, je t'en conjure, ne m’abandonne pas, afin que je ne devienne pas le sujet du mépris des chrétiens. » Mais Pélagie se signa et souffla sur le diable qui disparut aussitôt.

Le troisième jour après son baptême, elle disposa tout ce qui lui appartenait et le donna aux pauvres. Peu de jours après, à l’insu de tout le monde, Pélagie s'enfuit pendant la nuit et vint au mont des Oliviers où, prenant l’habit d'ermite, elle habita une petite cellule dans laquelle elle servit Dieu en pratiquant une rigoureuse abstinence. Elle jouissait d'une réputation extraordinaire, et on l’appelait frère Pélage. Dans la suite, un diacre de l’évêque dont nous avons parlé vint à Jérusalem pour visiter les lieux saints. Or, l’évêque lui avait dit qu'après avoir accompli ses dévotions, il s'informât d'un moine nommé Pelage et qu'il l’allât voir, parce que c'était un vrai serviteur de Dieu. Il le fit, mais bien que Pélagie le reconnût aussitôt, il ne la reconnut cependant point à cause de sa maigreur extrême. Pélagie lui dit: «Avez-vous un évêque? » « Oui, seigneur, répondit-il. » « Qu'il prie pour moi le Seigneur, reprit Pélagie, car c'est un véritable apôtre de J.-C. » Le diacre s'en alla et revint à la cellule de Pélage trois jours après. Mais comme après avoir frappé à la porte personne ne lui avait ouvert, il enfonça la fenêtre, et il vit que Pélage était mort. Il courut annoncer cela à l’évêque qui vint avec le clergé et les moines pour rendre les derniers devoirs à un si saint homme. Mais quand on eut sorti le cadavre de la cellule, on s'aperçut que c'était une femme. Tous furent remplis d'admiration, et rendirent grâces à Dieu ; ensuite ils ensevelirent le saint corps avec honneur. Or, elle trépassa le 8e jour d'octobre, vers l’an du Seigneur 290.


SAINTE MARGUERITE



Marguerite, nommée Pélage, vierge très belle, riche et noble, fut l’objet des meilleurs soins et du plus grand intérêt de la part de ses parents qui s'appliquèrent à lui inculquer d'excellentes mœurs. Elle avait tant d'estime pour la pudeur, qu'elle ne se laissait regarder par personne. Cependant un jeune homme de famille noble la recherche en mariage, et du consentement des parents, on fait tous les préparatifs des noces avec la plus grande pompe et la plus grande somptuosité. Le jour étant arrivé les jeunes gens, les jeunes personnes et toute la noblesse réunis, célébraient avec joie la solennité des noces devant le lit déjà préparé quand, par l’inspiration de Dieu, la jeune vierge, considérant que la perte de la virginité était achetée avec de si coupables réjouissances, se prosterna par terre et pesa dans son cœur les embarras du mariage avec une telle, exactitude qu'elle parvint à mépriser toutes les jouissances de cette vie comme si elles fussent des ordures. En conséquence elle s'abstint cette nuit-là même d'avoir des relations avec son mari, et à minuit, après s'être recommandée à Dieu, elle se coupa les cheveux, et s'enfuit, en cachette déguisée en homme. Arrivée à un monastère éloigné, et s'appelant frère Pélage, elle fut reçue par l’abbé et formée avec soin. Frère Pélage se comporta si saintement et si dévotement qu'à la mort du proviseur d'une communauté de religieuses, de l’avis des anciens; et par l’ordre de l’abbé, il fut mis, malgré lui, à la tête du couvent de vierges.

Or, tandis qu'il servait avec fidélité et exactitude à ces saintes filles ce qui leur était nécessaire pour la nourriture du corps comme pour celle de l’âme, le diable jaloux s'étudia à apporter des obstacles au bien qu'elle faisait heureusement, en suscitant un crime. Il poussa donc à un adultère une vierge qui restait à la porte, et quand les suites de son crime devenues patentes ne pouvaient plus se cacher, toutes les vierges et les moines furent consternés de honte et de douleur; sans jugement comme sans interrogatoire, Pélage fut condamné parce qu'il était en rapports fréquents avec les religieuses dont il était chargé. On le chasse hors du cloître, et on le renferme dans le creux d'un rocher; on charge le plus sévère des moines de lui porter du pain d'orge et de l’eau en très petite quantité. Après quoi les moines se retirèrent et laissèrent Pélage seul. Celui-ci supporta tout en patience et ne se laissa troubler de rien, mais en rendant à Dieu de continuelles actions de grâces, il prenait de la force et se remettait constamment sous les yeux les exemples des saints.

Enfin quand il connut que sa mort approchait, il écrivit en ces termes à l’abbé et aux moines : « Issue d'un sang noble, j'ai été appelée Marguerite dans le monde, et pour traverser la mer des tentations, je me suis donné le nom de Pélage. Je suis vierge, et j'ai prouvé par mes actions que je n'ai pas menti avec mauvaise intention. Un crime m’a fait pratiquer la vertu ; j'ai fait pénitence bien que je sois sans reproche ; une chose me reste à demander; c'est que les hommes qui ignoraient que je suis une femme laissent aux sœurs le soin de m’ensevelir, alors la vue de mon corps livré à la mort sera la justification de ma vie, puisque les femmes reconnaîtront pour vierge celle que des calomniateurs ont jugée être une adultère. »

Quand les moines et les. religieuses eurent. ouï la lecture de cette lettre, tous coururent à la caverne. Les femmes reconnurent que Pelage était une femme et on s'assura qu'elle avait conservé sa virginité. Tous firent pénitence et elle fut enterrée avec honneur dans le monastère des vierges.


SAINTE THAÏS, PÉCHERESSE


Thaïs; pécheresse, selon qu'il est rapporté dans les Vies des Pères *, était d'une si grande beauté que plusieurs ayant vendu pour elle tout ce qu'ils possédaient, se virent réduits à la dernière pauvreté; ses amants, jaloux les uns des autres, se livraient à des querelles si fréquentes que la porte de cette fille était très souvent arrosée de sang. Informé de cela, l’abbé Paphnuce prit un habit séculier et une pièce de monnaie, et étant allé trouver Thaïs en une ville d'Egypte où elle restait, il lui donna cet argent pour prix du péché qu'il feignait avoir dessein de commettre. Thaïs reçut l’argent et lui dit : « Entrons dans une chambre. » Quand il y fut entré, elle l’invita à monter sur le lit qui était couvert de riches étoffes, et Paphnuce lui dit : « S'il y a quelque chambre plus reculée, allons-y » Elle le conduisit dans plusieurs autres pièces, mais l’abbé répétait toujours qu'il craignait d'être vu.

Alors Thaïs lui, dit : « Il y a une chambre où personne n'entre; mais si vous craignez Dieu, il n'y a point de lieu qui soit caché à sa divinité. » Quand le vieillard eut entendu. cela, il lui dit :
« Vous savez donc qu'il y a un Dieu? » Et comme elle lui eut répondu qu'elle savait qu'il y a un Dieu, et un royaume à venir, et même des tourments réservés aux pécheurs, il lui dit: « Si vous connaissez ces choses, pourquoi, en causant la perte de tant d'âmes, vous êtes-vous mise en état d'être condamnée avec justice, lorsque vous aurez à rendre compte devant Dieu non seulement de vos crimes, mais aussi des crimes des autres? » En entendant ces mots, Thaïs se jeta aux pieds de l’abbé Paphnuce et lui fit cette prière en versant des larmes : « Je sais, père, qu'il y a une pénitence, et j'ai confiance d'obtenir pardon par vos prières : je ne vous demande que trois heures de délai, et après cela j'irai où il vous plaira exécuter tout ce que vous me commanderez. » L'abbé lui désigna alors un endroit où elle devait se rendre ; puis elle rassembla tout ce qu'elle avait gagné par ses péchés, et après l’avoir fait porter au milieu de la ville, elle y mit le feu en présence de tout le peuple, en criant: «Venez tous, vous qui avez péché avec moi, venez voir comme je vais brûler ce que vous m’avez donné. » Or, il y en avait pour une valeur de quarante livres d'or *.

* Le texte de J. de Voragine porte 400 livres, mais les Vies des Pères n'en marquent que 40. C'est sans doute une faute de copiste qui aura mis quadragintarum pour quadragenarum.

Quand elle eut tout brûlé, elle se rendit à l’endroit que lui avait désigné l’abbé Paphnuce. Celui-ci trouva un monastère de vierges où il l’enferma dans une petite cellule dont il scella la porte avec du plomb. Il n'y laissa qu'une petite fenêtre par où on lui devait passer un peu de nourriture, et il commanda aux autres religieuses que tous les jours on lui portât un peu de pain et un tout petit peu d'eau. Le vieillard allait se retirer, quand Thaïs lui dit : « Où voulez-vous, père, que je répande l’eau que la nature rejette?» « Dans votre cellule, répondit-il, comme vous le méritez. » Comme elle demandait encore comment elle devait adorer Dieu, il répondit : « Vous n'êtes pas digne de prononcer le nom de Dieu, ni d'avoir sur les lèvres le nom de la Trinité, pas plus que d'élever vos mains au ciel, puisque vos lèvres sont pleines d'iniquité, que vos mains sont souillées d'ordures ; mais contentez-vous, étant assise, de regarder du côté de l’Orient et de répéter souvent ces paroles : « Vous qui, m’avez formée, ayez pitié de moi. » Thaïs ayant passé trois années recluse de cette manière, Paphnuce eut compassion d'elle, et alla trouver l’abbé Antoine pour savoir si Dieu lui avait remis ses péchés. Quand il eut exposé l’affaire à saint Antoine, celui-ci convoqua ses disciples et leur commanda de passer la nuit suivante dans les veilles et la prière, chacun de son côté, avec l’espoir que Dieu révélerait à quelqu'un d'eux le motif pour lequel l’abbé Paphnuce était venu.

Comme ils priaient sans relâche, l’abbé Paul, le principal disciple d'Antoine, vit tout à coup dans le ciel un lit recouvert d'étoffes précieuses que gardaient trois vierges dont le visage était resplendissant de clarté. Ces trois vierges étaient la crainte de la peine future qui avait retiré Thaïs du vice, la honte des fautes commises qui lui avait valu le pardon, et l’amour de la justice qui l’avait portée aux choses du ciel. Et comme Paul disait qu'une si grande grâce était pour Antoine, une voix divine lui répondit: « Ce n'est point. pour ton père Antoine, mais pour la pécheresse Thaïs. »

Paul ayant rapporté le matin cette vision et l’abbé Paphnuce ayant connu par là quelle était la volonté de Dieu, celui-ci se retira avec joie. Etant arrivé au monastère, il brisa le sceau de la porte de la cellule. Mais Thaïs priait qu'on la laissât encore recluse. Alors l’abbé lui dit : « Sortez, car Dieu vous a remis vos péchés. » Et elle répondit : Je prends Dieu à témoin que, depuis mon entrée ici, j'ai fait de tous mes péchés comme un monceau que j'ai mis devant mes yeux ; et de même que le souffle de ma respiration ne m’a point quittée, de même aussi la vue de mes péchés n'a point quitté mes yeux, mais je pleurais constamment en les considérant. » L'abbé Paphnuce lui dit : « Ce n'est pas en considération de votre pénitence que Dieu vous a remis vos péchés, mais parce que vous avez toujours eu la crainte dans L'esprit. » Et quand il l’eut retirée de là, elle vécut encore quinze ans et reposa en paix.

L'abbé Ephrem voulut aussi convertir de la même manière une autre pécheresse. En effet, cette femme ayant excité avec impudence saint Ephrem à pécher, celui-ci lui dit : « Suis-moi. » Elle le suivit et quand elle fut arrivée à un endroit où il y avait une multitude d'hommes, il lui dit.
« Mets-toi là, afin que j'aie commerce avec toi. » « Et comment puis-je faire cela, reprit-elle, en présence de tant de monde? » Ephrem lui dit alors : « Si tu rougis des hommes, ne dois-tu pas rougir davantage de ton Créateur qui révèle ce qui se passe dans les ténèbres les plus épaisses? » Et elle se retira pleine de confusion.


SAINT DENYS



Denys veut dire qui fuit avec force. Il peut venir de dyo, deux, et nisus, élévation, élevé en deux choses, savoir quant au corps et quant à l’âme. Ou bien il vient de Dyana, Vénus, déesse de la beauté, et de syos, Dieu, beau devant Dieu. Selon d'autres il viendrait de Dyonisia, qui est, d'après Isidore, une pierre précieuse de couleur noire servant contre l’ivresse. En effet saint Denys s'est empressé de fuir le monde avec une parfaite abnégation ; il a été élevé à la contemplation des choses spirituelles, beau aux yeux de Dieu par l’éclat de ses vertus, fort contre l’ivresse du vice à l’égard des pécheurs. Avant sa conversion il eut plusieurs prénoms: On l’appela l’Aréopagite, du lieu de sa demeure; Théosophe, qui veut dire instruit dans les sciences divines. Jusqu'à ce jour les sages de la Grèce l’appellent pterugion tou ouranou, qui veut dire aile du ciel, pour avoir pris son vol vers le ciel sur l’aile de l’intelligence spirituelle. On l’appela encore Macarius, qui signifie heureux; Ionique du nom de sa patrie.

* Sur saint Denys, consulter l’abbé Darboy dans son introduction aux ouvres de ce saint; — Honorius d'Autun, Speculum ecclesiae, etc.

L'Ionique, dit Papios, est un dialecte grec, ou bien encore c'est un genre de colonnes. Ionique, d'après le même auteur, est une mesure d'un pied qui contient deux brèves et deux longues. On voit par là que saint Denys fut instruit dans la connaissance de Dieu en se livrant à l’investigation des choses cachées ; il fut l’aile du ciel en contemplant les choses célestes, et bienheureux par la possession des biens éternels. Par le reste, on voit qu'il fut un rhéteur merveilleux en éloquence, le soutien de l’Eglise par sa doctrine, bref par son humilité et long par sa charité envers les autres. Cependant saint Augustin dit au VIIIe Livre de la Cité de Dieu que l’Ionien est une école philosophique Il distingue deux écoles savoir l’Italique qui doit son nom à l’Italie et l’Ionienne qui le doit à la Grèce. Or, parce que saint Denys était un philosophe éminent, il est appelé Ionien par antonomase *. Sa vie et son martyre ont été écrits en grec par Méthode de Constantinople, et traduits en latin par Anastase, bibliothécaire du siège apostolique, d'après ce que dit Hincmar, évoque de Reims. (Ep. XXIII, à Charles, empereur.)

Denys l’aréopagite fut converti à la foi de J.-C. par l’apôtre saint Paul. On l’appelle aréopagite du quartier de la ville où il habitait. L'aréopage était le quartier de Mars, parce qu'il y avait un temple dédié à ce Dieu. Les Athéniens donnaient aux différentes parties de la ville le nom du dieu qui était honoré; ainsi celle-ci était appelée Aréopage parce que Ares est un des noms de Mars : ainsi le quartier où Pan était adoré se nommait Panopage, et ainsi des autres.. Or, l’Aréopage était le quartier le plus remarquable, puisque c'était celui de la noblesse et des écoles des arts libéraux. C'était donc là que demeurait Denys très grand philosophe, qui, à raison de sa science et de la connaissance parfaite qu'il avait des noms divins, était surnommé Théosophe, ami de Dieu.

* Figure de rhétorique, qui substitue un nom commun à un nom propre.

Il y avait avec lui Apollophane, philosophe qui partageait ses idées. Là se trouvaient aussi les Epicuriens qui faisaient consister le bonheur de l’homme dans les seules voluptés du corps, et les stoïciens qui le plaçaient dans les vertus de l’esprit. Or, le jour de la passion de Notre-Seigneur, au moment que les ténèbres couvrirent la terre entière, les philosophes d'Athènes ne purent trouver la raison de ce prodige dans les causes naturelles. En effet cette éclipse ne fut pas naturelle, parce que la lune n'était pas alors dans la région du soleil, tandis qu'il n'y a d'éclipse que quand il y a interposition de la lune et du soleil. Or, c'était le quinzième jour de la lune, et par conséquent elle était tout à fait éloignée du soleil; en outre l’éclipse ne prive pas de lumière toutes les contrées du monde, et elle ne peut durer trois heures. Or, cette éclipse priva de lumière toutes les parties de la terre, ce qui est positif par ce que dit saint Luc, et parce que c'était le Seigneur de l’univers qui souffrait, enfin parce qu'elle fut visible à Héliopolis en Egypte, à Rome, en Grèce et dans l’Asie-Mineure. Elle eut lieu à Rome ; Orose l’atteste quand il dit * : « Lorsque le Seigneur fut attaché au gibet, il se fit dans l’univers un très grand tremblement de terre ; les rochers se fendirent, et plusieurs des quartiers des plus grandes villes s'écroulèrent par cette commotion extraordinaire.

* Voyez saint Thomas, IIIe part., quest. XLIV, art. 2, où ce passage de saint Denys est expliqué avec beaucoup de soin.

Le même jour, depuis la sixième heure, le soleil fut entièrement obscurci, une nuit noire couvrit subitement la terre, en sorte que l’on put voir les étoiles dans tout le ciel en plein jour ou plutôt pendant cette affreuse nuit. » Elle eut lieu en Egypte, et saint Denys en fait mention dans une lettre à Apollophane : « Les astres furent obscurcis par les ténèbres qui répandirent un brouillard épais; ensuite le disque solaire dégagé repartit. Nous avons pris la règle de Philippe d'Arridée, et après avoir trouvé, comme du reste c'était chose fort connue, que le soleil ne devait pas être éclipsé, je vous dis : et Sanctuaire de science profonde, voici encore un mystère que vous ne connaissez pas. O vous qui êtes le miroir de science, Apollophane, qu'attribuez-vous à ces secrets?» A quoi vous m’avez répondu plutôt comme un dieu que comme un homme : « Mon bon Denys, la perturbation est dans les choses divines.» Et quand saint Paul, aux lèvres duquel nous étions suspendus, nous fit connaître le jour et l’année du fait que nous avions noté, ces signes, qui étaient manifestes, nous en firent ressouvenir ; alors j'ai rendu les armes à la vérité, et je me suis débarrassé des liens de l’erreur.»

Il fait encore mention de cet événement dans l’épître à Polycarpe où il dit ce qui suit en parlant de soi et d'Apollophane * : « Tous deux nous étions à Héliopolis, quand à mon grand étonnement, nous vîmes la lune se placer en avant du soleil (ce n'était point l’époque de la conjonction). Nous l’avons vue de nouveau à la neuvième heure, elle s'éloigna du soleil et vint surnaturellement se remettre de manière qu'elle se trouvât diamétralement opposée à cet astre.

Vous avons vu l’éclipse commencer à l’orient, atteindre jusqu'au bord occidental du disque du soleil, pour revenir ensuite; nous avons vu la décroissance et la réapparition de la lumière, non dans la même partie du soleil, mais dans un sens diamétralement opposé. » C'était l’époque où saint Denys avec Apollophane était allé à Héliopolis en Egypte, dans le but d'étudier l’astrologie. Il en revint dans la suite. Cette éclipse eut lieu aussi en Asie, comme l’atteste Eusèbe dans sa chronique, où il assure avoir lu dans les écrits des païens, qu'à cette époque, il se fit en Bithynie, province de l’Asie-Mineure, un grand tremblement de terre, et la plus grande éclipse de soleil qu'il y ait jamais eu, et qu'à la sixième heure, le jour s'obscurcit au point qu'on vit les étoiles du ciel ; et qu'à Nicée; ville de la Bithynie, le tremblement de terre renversa tous les édifices. Enfin, d'après ce qu'on lit dans l’Histoire scholastique, les philosophes furent amenés à dire que le Dieu de la Nature souffrait. On lit encore ailleurs qu'ils s'écrièrent : « Ou bien l’ordre de la nature est bouleversé, ou les éléments nous trompent, ou le Dieu de la nature souffre, et les éléments compatissent à sa douleur. » On lit aussi en un autre endroit que Denys s'écria : « Cette nuit, que nous admirons comme une nouveauté, nous indique la venue de la lumière véritable qui éclairera le monde entier. » Ce fut alors que les Athéniens érigèrent à ce Dieu un autel où fut placée cette inscription. «Au Dieu inconnu », car à chacun des autels, on mettait une inscription indiquant à qui il était dédié.

Quand on voulut lui offrir des holocaustes et des victimes, les philosophes dirent : « Il n'a pas besoin de nos biens, mais vous fléchirez le genou devant son autel, et vous lui adresserez vos supplications, il ne réclame pas qu'on lui offre des animaux, mais la dévotion de l’âme. » Or, quand saint Paul fut venu à Athènes, les philosophes épicuriens et les stoïciens discutaient avec lui. Quelques-uns disaient : « Que veut dire ce discoureur ? » Les autres : « Il semble qu'il prêche de nouveaux dieux. » Alors ils le menèrent au quartier des philosophes afin d'y examiner cette nouvelle doctrine, et on lui dit : « Vous nous dites certaines choses dont nous n'avons pas encore entendu parler; nous voudrions donc bien savoir quelles elles sont. » Or, les Athéniens passaient tout leur temps à dire et à entendre dire quelque chose de nouveau. Mais quand saint Paul eut vu, en passant, les autels des dieux, et entre autres celui du Dieu. inconnu, il dit à ces philosophes : « Ce Dieu que vous adorez sans le connaître, je viens vous l’annoncer comme le vrai Dieu qui a créé le ciel et la terre. » Ensuite il dit à saint Denys qu'il voyait être le plus instruit dans les choses divines : « Denys, quel est ce Dieu inconnu? » « C'est lui, répondit Denys, le vrai Dieu, dont l’existence n'a pas encore été démontrée comme celle des autres divinités; il nous est inconnu et caché; c'est celui qui doit venir dans le siècle futur et qui doit régner éternellement. » Paul lui dit : « Est-il homme ou seulement esprit? » « Il est Dieu et homme, répondit Denys, mais il n'est inconnu que parce qu'il vit dans les cieux. »

Saint Paul reprit : « C'est lui que je prêche ; il est descendu des cieux, a pris une chair, a souffert la mort et est ressuscité le troisième jour. » Denys discutait encore avec Paul quand vint à passer devant eux un aveugle ; aussitôt l’Aréopagite dit à Paul : « Si tu dis à cet aveugle au nom de ton Dieu : « Vois », et qu'il voie, aussitôt je croirai; mais ne te sers pas de paroles magiques ; car tu pourrais bien en savoir qui eussent cette puissance. Je vais te prescrire moi-même les paroles dont tu te serviras. Tu lui diras donc en cette teneur : « Au nom de J.-C. né d'une vierge, crucifié, mort, qui est ressuscité et est monté au ciel, vois. » Alors pour écarter tout soupçon, saint Paul dit à Denys de proférer lui-même ces paroles. Et quand Denys eut dit cette formule à l’aveugle de voir, aussitôt cet homme recouvra la vue. De suite Denys avec sa femme Damarie et toute sa famille reçut le baptême et la foi. Il fut pendant trois ans instruit par saint Paul et ordonné évêque d'Athènes, où il se livra à la prédication et convertit à la foi en J.-C. la ville et une grande partie du pays.

On dit que saint Paul lui révéla ce qu'il avait vu quand il fut ravi au troisième ciel; saint Denys lui-même semble l’insinuer dans plusieurs endroits : Aussi en traitant des hiérarchies des Anges, de leurs chœurs, de leur emploi et de leur ministère, il s'exprime avec tant de sagesse et de clarté que vous croiriez qu'il n'a pas appris ces choses d'un autre, mais plutôt qu'il a été ravi lui-même jusqu'au troisième ciel et qu'il y a vu tout ce qu'il en écrit.

Il fut honoré du don de prophétie, comme on peut s'en assurer par l’épître qu'il adressa à saint Jean l’évangéliste relégué en exil dans l’île de Pathmos : il prédit à l’apôtre qu'il en sortira, quand il s'exprime ainsi : « Réjouissez-vous, le plus fidèle et le plus tendre des amis, vous serez relâché de la prison de Pathmos, et vous reviendrez en Asie ; vous y imiterez le Dieu bon, et vous ferez part de vos mérites à ceux qui- viendront après vous. » Il assista à la dormition* de la sainte Vierge Marie; ce qu'il paraît insinuer dans son livre des Noms divins (chap. III). Quand il apprit que saint Pierre et saint Paul étaient emprisonnés à Rome par l’ordre de Néron,, il mit un évêque à sa place et vint les visiter. Après leur martyre consommé, saint Clément, qui fut le chef de l’Église, le fit partir quelque temps après pour la France, en lui associant Rustique et Eleuthère. Il fut envoyé à Paris où il convertit beaucoup de personnes à la foi, y éleva plusieurs églises et y plaça des clercs de différents ordres.

Telle était la grâce céleste qui brillait en lui que souvent les prêtres des idoles soulevèrent contre lui le peuple qui, plus d'une fois, accourait en armes pour le perdre ; mais, dès qu'il l’avait vu, il perdait sa férocité, et se jetait à ses pieds, ou bien encore la frayeur s'emparait de lui et il prenait la fuite dès que le saint paraissait. Cependant le diable jaloux, voyant que tous les jours son champ se rétrécissait et que l’Église triomphait par de nombreuses conversions, excita Domitien à une cruauté telle que cet empereur porta un ordre de forcer à sacrifier ou de faire mourir dans les supplices chaque chrétien qu'on trouverait.

* C'est le mot dont on s'est servi longtemps. pour exprimer la mort de la Sainte Vierge. Voyez la légende de l’Assomption.

Le préfet Fescennius envoyé de Rome à Paris contre les chrétiens, trouva saint Denys qui prêchait au peuple; aussitôt il le fit saisir, souffleter, conspuer, moquer et lier avec des courroies très rudes et comparaître par devant lui avec saint Rustique et saint Eleuthère. Or, comme les saints persistaient à confesser Dieu devant le préfet, voici qu'arriva une dame noble prétendant que son mari Lisbius avait été honteusement trompé par ces magiciens. On envoie chercher cet homme au plus vite et il, est mis à mort en confessant Dieu avec persévérance ; quant aux saints ils sont- flagellés par douze soldats : après quoi on les charge de lourdes chaînes et on les jette en prison.

Le lendemain saint Denys est étendu nu, sur un gril de fer, sous lequel brûlait un feu violent, et là il chantait ainsi les louanges du Seigneur : « Votre parole est éprouvée très parfaitement par le feu, et votre serviteur l’aime uniquement. (Ps. CXVIII.) » On le retire pour. le jeter en pâture à des bêtes d'autant plus féroces qu'on les avait laissées plusieurs jours sans manger. Mais quand elles coururent pour se précipiter sur lui, il leur opposa le signe de la croix et les rendit très douces. On le jeta ensuite dans une fournaise; mais, au lieu de lui nuire, le feu s'éteignit. On l’en fit sortir et on le renferma en prison avec ses compagnons ainsi qu'un grand nombre de fidèles.

Comme il y célébrait la messe, au moment de la communion du peuple, Notre-Seigneur J.-C. lui apparut environné d'une immense lumière ; puis il prit le pain et lui dit : « Prenez ceci, mon cher, parce que votre plus grande récompense est d'être avec moi. » Après quoi ils furent amenés au juge qui les livra à de nouveaux supplices;. on trancha à coups de hache, devant l’idole de Mercure, la tête des trois confesseurs de la Trinité. Aussitôt le corps de saint Denys se leva, et sous la conduite d'un ange, et précédé par une lumière céleste, il porta sa tête entre les bras, l’espace de deux milles, depuis l’endroit qu'on appelle le Mont des Martyrs jusqu'à celui que, par là providence de Dieu, il choisit pour reposer. Or, les Anges firent entendre là des, accords si mélodieux, que, parmi le grand nombre de ceux qui entendirent et crurent en J.-C., Laërtia, femme de Lisbius, dont il a été parlé plus haut, cria qu'elle était chrétienne. Elle fut décapitée à l’instant et mourut baptisée dans son sang. Son fils Vibius, resta au service militaire à Rome sous trois empereurs; ensuite il revint à Paris où il reçut le baptême et fut admis au nombre des religieux. Comme les infidèles craignaient que les chrétiens n'ensevelissent les corps de saint Rustique et de saint Eleuthère, ils les firent jeter dans la Seine.

Mais une dame noble invita les porteurs à un repas, et, pendant qu'ils mangeaient, elle déroba furtivement les corps des saints, et les fit ensevelir en secret dans un champ qui lui appartenait. Plus tard, quand la persécution eut cessé, elle les en retira, et les réunit avec honneur au corps de saint Denys. Ils souffrirent sous Domitien, l’an du Seigneur 96. Saint Denys était âgé de 90 ans.

— Vers l’an du Seigneur 815, du temps du roi Louis, des ambassadeurs de Michel, empereur de Constantinople apportèrent, entre autres présents, à Louis, fils de Charlemagne, les livres de saint Denys, sur la hiérarchie, traduits du grec en latin : ils furent reçus avec joie et dix-neuf malades furent guéris cette nuit-là même dans l’église du saint*.

* Hilduin; Vie de saint Denys, c. IV.

— Comme saint Rieul célébrait la messe à Arles, il ajouta après les noms des apôtres ces mots : « Les martyrs saints Denys, Rustique et Eleuthère. » Il fut bien étonné, d'avoir, sans y penser, prononcé leurs noms dans le Canon, car il croyait que les serviteurs de Dieu vivaient encore: mais pendant qu'il en était dans l’admiration, il vit trois colombes posées sur la croix de l’autel, et portant sur leur poitrine les noms des saints martyrs écrits en lettres de sang. Quand il les eut regardées avec attention, il comprit que les saints avaient quitté leur corps *.

— Vers l’an du Seigneur 614, Dagobert, roi des Francs (d'après une chronique **) qui régna longtemps après Pépin,, eut dès l’enfance une grande vénération pour saint Denys; et chaque fois qu'il avait à redouter la colère de Clotaire, son père, il s'enfuyait à l’église du saint. Il monta sur le trône et après sa mort, un saint homme eut une, vision dans laquelle il lui fut montré que l’âme de Dagobert ayant été conduite au jugement, beaucoup de saints lui reprochèrent d'avoir dépouillé leurs églises. Déjà les mauvais anges voulaient la traîner en enfer, quand se présenta saint Denys qui intervint en sa faveur, la délivra et lui épargna le châtiment. Peut-être se fit-il que son âme revint animer son corps, et qu'il fit pénitence***.


* Un médaillon. d'une ancienne verrière de l’église de Saint-Denys reproduit ce miracle.
** Hélinand, même année.
*** Voici sur ce fait étrange une note de Ciaconius sur la vie du pape Donus, par Anastase le Bibliothécaire : « Sous le pontificat du pape Donus, mourut Dagobert, 18e roi des Francs. On vit l’âme de ce prince conduite par des démons dans l’île de Liparca, qui renferme un volcan. Comme son âme était condamnée à y subir des expiations, elle fut arrachée des mains des esprits malins, par l’entremise de saint Denys, de saint Martin et de saint Maurice, que Dagobert pendant sa vie avait regardés comme ses patrons, et en l’honneur desquels il avait construit des églises. On a pour garants de cette croyance les témoignages de Platina, Vie du pape Donus; de Robert Gaguin, au livre III de la Vie de Dagobert, et de l’abbé Boniface Simoneta. »

— Le roi Clovis découvrit, avec trop peu de respect, le corps de saint Denys, lui cassa l’os du bras et s'en empara; mais bientôt après il fut pris de folie.

— Hincmar, évêque de Reims, dit dans une lettre adressée à Charles, que ce Denys qui fut envoyé en France fut Denys l’Aréopagite, comme il a été rapporté ci-dessus. Jean Scot assure la même chose dans une épître à Charles il se pourrait bien que le calcul que l’on ferait des années ne le contredise en ce point, comme quelques-uns ont voulu en faire un sujet d'objection.


SAINT CALIXTE, PAPE


Calixte, pape, souffrit le martyre l’an du Seigneur 222, sous l’empereur Alexandre. De son temps, la partie la plus élevée de la ville de Rome fut détruite par un incendie, et la main gauche de la statue d'or de Jupiter fut fondue. Tous les prêtres vinrent alors demander à Alexandre qu'on apaisât la colère des dieux par des sacrifices. Or, pendant la cérémonie, tout à coup, par un ciel calme, le matin du jour de Jupiter (jeudi), quatre prêtres des idoles furent écrasés par la foudre, l’autel de Jupiter fut brûlé et le soleil s'obscurcit, au point que le peuple de Rome s'enfuit hors des murs de la ville. Sous le prétexte de la purifier, le consul Palmatius, informé que Calixte avec ses clercs était caché au delà du Tibre, sollicita la destruction totale des chrétiens, auxquels on attribuait ces malheurs. Palmatius,ayant pris le pouvoir, s'y rendit en toute hâte, accompagné de soldats ; mais ceux-ci furent aussitôt frappés d'aveuglement ; alors, le consul effrayé eu apporta de suite la nouvelle à Alexandre.

L'empereur ordonna donc que le jour dédié à Mercure (mercredi), tout le peuple se rassemblât pour sacrifier à ce dieu, afin d'obtenir de lui une réponse au sujet de ces accidents. Sur ces entrefaites, une vierge du temple, nommée Julienne, fut saisie par le démon, et s'écria : « Le Dieu de Calixte est le Dieu vivant et véritable; il est indigné de notre corruption. »

Quand Palmatius eut entendu ces paroles, il alla, au delà du Tibre, trouver à Ravenne saint Calixte et se fit baptiser par lui, avec sa femme et sa famille. L'empereur, à cette nouvelle, manda le consul et l’adressa au sénateur Simplicius, afin qu'il le gagnât par des avis insinuants, car ce personnage était fort utile à l’Etat. Or, comme Palmatius persévérait dans les jeûnes et dans la prière, un soldat vint lui promettre que, s'il guérissait sa femme paralytique, il croirait aussitôt. Palmatius ayant prié, la femme fut guérie et accourut lui dire : « Baptisez-moi au nom du Christ, qui m’a pris par la main et m’a fait lever. » Alors Calixte vint la baptiser avec son mari, Simplicius et beaucoup d'autres. Quand l’empereur l’apprit, il ordonna de couper la tête de tous les baptisés ; pour Calixte, il le fit rester cinq jours sans manger ni boire. Mais lorsqu'il vit que le saint, était loin de perdre ses forces, il ordonna de le fouetter chaque jour; ensuite, il le fit jeter du haut d'une fenêtre dans un puits, avec une pierre attachée au cou. Le prêtre Astérius retira le corps du saint pape hors du puits, et l’ensevelit dans le cimetière de Calipodius.


SAINT LÉONARD *


Léonard veut dire odeur du peuple, de Leos, peuple, et nardus, nard, herbe odoriférante, parce que l’odeur d'une bonne renommée attirait le peuple à lui. Léonard peut encore venir de Legens ardua, qui choisit les lieux escarpés, ou bien il vient de Lion. Or, le lion possède quatre qualités : 1° La force qui, selon Isidore, réside dans sa poitrine et dans sa tète. De même, saint Léonard posséda la force dans son cœur, en mettant un frein aux mauvaises pensées, et dans la tête, par la contemplation infatigable des choses d'en haut. 2° Il possède la sagacité en deux circonstances, savoir en dormant les yeux ouverts et en effaçant les traces de ses pieds quand il s'enfuit.

De même, Léonard veilla par l’action du travail ; en veillant, il dormit dans le repos de la contemplation, et il détruisit en soi les traces de toute affection mondaine. 3° Il possède une grande puissance dans sa foi, au moyen de laquelle il ressuscite au bout de trois jours son lionceau qui vient mort-né, et son rugissement fait arrêter court toutes les bêtes. De même, Léonard ressuscita une infinité de personnes mortes dans le péché, et il fixa dans la pratique des bonnes œuvres beaucoup de morts qui vivaient en bêtes. 4° Il est craintif au fond du cœur, car, d'après Isidore, il craint le bruit des roues et le feu. De même, Léonard posséda la crainte qui lui fit éviter le bruit des tracas du monde, c'est pour cela qu'il s'enfuit au désert; il craignit le feu de la cupidité terrestre: voilà pourquoi il méprisa tous les trésors qu'on lui offrit.

* Bréviaire de Limoges.

Léonard vécut, dit-on, vers l’an 500. Ce fut saint Remi, archevêque de Reims, qui le tint sur les fonts sacrés du baptême et, qui l’instruisit dans la science du salut. Ses parents avaient le premier rang dans le palais du roi de France. Il obtint du monarque la faveur insigne de renvoyer immédiatement absous tous les prisonniers qu'il visitait. Or, comme la renommée de sa sainteté allait toujours croissant, le roi le fit rester longtemps auprès de lui, jusqu'à ce qu'il se présentât une occasion favorable de lui. donner un évêché. Léonard le refusa, car, préférant la solitude, il quitta tout et vint avec son frère Liphard à Orléans où ils se livrèrent à la prédication. Après avoir passé quelque temps dans un monastère, Liphard ayant voulu rester solitaire sur les rives de la Loire, et Léonard, d'après l’inspiration du Saint-Esprit, se disposant à prêcher dans l’Aquitaine, ils se séparèrent après s'être embrassés mutuellement.

Léonard prêcha donc en beaucoup d'endroits, fit un grand nombre de miracles et se fixa dans une forêt voisine de la ville de Limoges, où se trouvait un château royal bâti à cause de la chasse. Or, il arriva qu'un jour le roi étant venu y chasser, la reine, qui l’avait accompagné pour son amusement, fut saisie par les douleurs de l’enfantement et se trouva en péril. Pendant que le roi et sa suite étaient en pleurs à raison du danger qui menaçait la reine, Léonard passa à travers la forêt et entendit leurs gémissements. Emu de pitié, il alla au palais où on l’introduisit auprès du roi qui l’avait appelé. Celui-ci lui ayant demandé qui il était, Léonard lui répondit qu'il avait été disciple de saint Remi. Le roi conçut alors bon espoir et pensant qu'il avait été élevé par un bon maître, il le conduisit auprès de la reine en le priant de lui obtenir par ses prières deux sujets de joie, savoir: la délivrance de son épouse et la naissance de l’enfant. Léonard fit donc une prière et obtint à l’instant ce qu'il demandait. Or, comme le roi lui offrait beaucoup d'or et d'argent, il s'empressa de refuser et conseilla au prince de distribuer ces richesses aux pauvres : « Pour moi, lui dit-il, je n'en ai aucun besoin, je ne désire qu'une chose : c'est de vivre dans quelque forêt, en méprisant les richesses de ce monde, et en ne servant que J.-C. » Et comme le roi voulait lui donner toute la forêt, Léonard lui dit : « Je ne l’accepte pas tout entière, mais je vous prie seulement de me concéder la portion dont je pourrai, la nuit, faire le tour avec mon âne. » Ce à quoi le roi consentit bien volontiers.

On y éleva donc un monastère où Léonard vécut longtemps dans la pratique d'une abstinence sévère, avec deux personnes qu'il s'adjoignit. Or, comme on ne pouvait se procurer de l’eau qu'à un mille de distance, il fit percer un puits sec dans son monastère et il le remplit d'eau par ses prières. Il appela ce lieu Nobiliac parce qu'il lui avait été donné par un noble roi. Il s'y rendit illustre par de si grands miracles que tout prisonnier, invoquant soir nom, était délivré de ses chaînes et s'en allait libre, sans que personne n'osât s'y opposer; il venait ensuite présenter à Léonard les chaînes ou les entraves dont il avait été chargé. Plusieurs de ces prisonniers restaient avec lui et servaient le Seigneur. Sept familles de ses parents, nobles comme lui, vendirent tout ce qu'elles possédaient pour le joindre : il distribua à chacune une portion de la forêt et leur exemple attira beaucoup d'autres personnes.

Enfin, le saint homme Léonard, tout éclatant de nombreuses vertus, trépassa au Seigneur le 8 des Ides de novembre. Comme il s'opérait beaucoup de miracles au lieu où il, reposait, il fut révélé aux clercs de faire construire une autre église ailleurs, parce que celle qu'ils avaient là leur était trop petite à raison de la multitude des pèlerins, puis d'y transférer avec honneur le corps de saint Léonard. Quand les clercs et le peuple eurent passé trois jours dans le jeûne et la prière, ils virent tout le pays couvert de neige, mais ils remarquèrent que le lieu où voulait reposer saint Léonard en était entièrement dépourvu. Ce fut donc là qu'il fut transporté. L'immense quantité de différentes chaînes de fer suspendues devant son tombeau témoigne combien de miracles le Seigneur opère par son intercession, surtout à l’égard de ceux qui sont incarcérés.

— Le vicomte de Limoges, pour effrayer les malfaiteurs, avait fait forger une chaîne énorme qu'il avait commandé de fixer au pied de sa tour. Quiconque avait cette chaîne au cou restait exposé à toutes les intempéries de l’air, c'était donc endurer mille morts à la fois. Or, il arriva qu'un serviteur de saint Léonard fut attaché à cette chaîne, sans l’avoir mérité. Il allait rendre le dernier soupir, quand il se recommanda, le mieux qu'il put et de tout cœur, à saint Léonard, en le priant, puisqu'il délivrait les autres, de venir aussi au secours de son serviteur. A l’instant saint Léonard lui apparut, revêtu d'un habit blanc, et lui dit : « Ne crains point, car tu ne mourras pas. Lève-toi et porte cette chaîne avec toi à mon église. Suis-moi, je te précéderai. » Cet homme se leva, prit la chaîne et suivit jusqu'à son église saint Léonard qui marchait en avant. Au moment où il arrivait vis-à-vis la porte, le bienheureux prit congé de lui. Le serviteur entra donc dans l’église et raconta à tout le monde le service que saint Léonard lui avait rendu, et il suspendit devant le tombeau cette chaîne énorme.

Un habitant de Nobiliac, qui était fort fidèle à saint Léonard, fut pris par un tyran, qui se dit en lui-même : « Ce Léonard délivre tous ceux qui sont enchaînés et toute espèce de fer, quelle qu'en soit la force, fond en sa présence comme la cire devant le feu. Si donc je fais enchaîner cet homme, aussitôt Léonard viendra le délivrer; mais si je pouvais le garder, j'en tirerais mille sous pour sa rançon.

Je sais ce que j'ai à faire. Je ferai creuser au fond de ma tour une fosse profonde et j'y plongerai cet homme après l’avoir chargé d'entraves. Ensuite sur l’orifice de la fosse, je ferai construire une geôle de bois où veilleront des soldats en armes. Bien que Léonard brise le fer, cependant il n'est pas encore entré sous terre. » Ce tyran exécuta tout ce qu'il s'était proposé : et comme le prisonnier se recommandait à chaque instant à saint Léonard, le bienheureux vint la nuit et retournant la geôle où se trouvaient les soldats, il les y renferma dessous comme des morts dans un sépulcre. Ensuite étant entré dans la fosse, environné d'une grande lumière, il prit son fidèle serviteur par la main et lui dit : « Dors-tu, ou veilles-tu ? Voici Léonard que tu désires voir. » Alors cet homme s'écria plein d'admiration : « Seigneur, aidez-moi. » Aussitôt le saint brisa les chaînes, prit le prisonnier dans ses bras et le porta hors de la tour : ensuite, s'entretenant avec lui, comme un ami le fait avec son ami, il le conduisit jusqu'à Nobiliac et même jusqu'à sa maison.

Un pèlerin qui revenait d'une visite à saint Léonard, fut pris en Auvergne et renfermé dans une cave. Il conjurait ses geôliers de le relâcher, par amour pour saint Léonard, car jamais il ne les avait offensés en rien. Ils répondirent que; s'il ne donnait une somme importante pour sa rançon, il ne sortirait pas. « Eh bien, dit le pèlerin, que l'affaire se vide entre vous et saint Léonard auquel vous saurez que je me suis recommandé. »

Or, la nuit suivante, saint Léonard apparut au maître du château et lui commanda de laisser partir son pèlerin. Le matin à son réveil, cet homme n'estimant pas la vision qu'il avait eue plus qu'il n'eût fait d'un songe, ne voulut pas lâcher son prisonnier. La nuit suivante, saint Léonard lui apparut encore, en lui réitérant les mêmes ordres ; mais il refusa de nouveau d'y obtempérer; alors la troisième nuit, le saint prit le pèlerin et le conduisit hors de la place. Un instant après, la tour s'écroula avec la moitié du château; plusieurs personnes furent écrasées et le seigneur, qui n'eut que les deux jambes cassées, fut préservé afin qu'il pût survivre à sa confusion.

— Un soldat, prisonnier en Bretagne, invoqua saint Léonard, qui apparut au milieu de la maison, entra dans la prison, et après avoir brisé les chaînes qu'il remit entre les mains de cet homme, l’emmena en lui faisant traverser la foule frappée à cette vue de stupeur et d'effroi.

Il y eut un autre Léonard de la même profession, et saint également, dont le corps repose à Corbigny. Il était à la tête d'un monastère où il pratiqua une telle humilité qu'il semblait être le dernier des frères. Mais presque tout le peuple accourant vers lui, des envieux persuadèrent le roi Clotaire que, s'il n'y prenait garde, le royaume de France souffrirait de grands dommages, à cause de Léonard, qui, sous prétexte de religion, rassemblait beaucoup de monde autour de soi. Le roi trop crédule ordonna de le bannir. Les soldats qu'on envoya furent tellement touchés des paroles du saint qu'ils promirent de se faire ses disciples. Le roi se repentit enfin et priva les détracteurs du saint de leurs honneurs et de leurs biens ; il conçut une vive amitié pour Léonard qui obtint difficilement du prince que ses calomniateurs fussent réintégrés dans leurs dignités.

Il obtint aussi de Dieu que quiconque étant incarcéré, invoquerait son nom, fût délivré aussitôt. Un jour qu'il se livrait à la prière, un serpent énorme se glissa depuis ses pieds jusqu'à sa poitrine. Le saint n'en continua pas moins sa prière ; mais quand il eut fini, il dit au serpent : « Je sais bien que dès le commencement de la création, tu inquiètes les hommes, autant qu'il est en ton pouvoir; si cependant quelque puissance t'a été donnée sur moi, traite-moi comme je l’ai mérité. » Quand il eut parlé ainsi, le serpent, sortant précipitamment par son capuce, tomba mort à ses pieds. Dans la suite, il réconcilia deux évêques en discorde, et prédit qu'il mourrait le lendemain, vers l’an du Seigneur 270.


SAINT LUC, ÉVANGÉLISTE



Luc veut dire s'élevant ou montant, ou bien il vient de Lux, lumière. En effet il s'éleva au-dessus de l’amour du monde, et il a monté jusqu'à l’amour de Dieu. II fut la lumière du monde qu'il éclaira tout entier : « Vous êtes la lumière du monde », dit J.-C. (Math., V), or, la lumière du monde est le soleil lui-même. Cette lumière est située en haut (Eccl., XXVI): « Le soleil se lève sur le monde au haut du trône de Dieu » ; elle est agréable à voir (Eccl., XI) : « La lumière est douce, et l’œil se plait à voir le soleil, elle est rapide dans sa course» (III, Esdras, c. IV, p. 34) : La terre est grande, le ciel est élevé et la course du soleil est rapide. » Elle est utile en ses effets , parce que, d'après le Philosophe, l’homme engendre l’homme, et le soleil en fait autant. De même saint Luc eut cette élévation par la contemplation des choses célestes; par sa douceur dans sa manière de vivre, par sa rapidité dans sa fervente prédication et par l’utilité de la doctrine qu'il a écrite.

Luc, Syrien de nation, originaire d'Antioche, médecin de profession, fut, selon quelques auteurs, un des soixante-douze disciples du Seigneur. Puisque saint Jérôme dit, avec raison, qu'il fut disciple des apôtres et non du Seigneur, et comme la Glose remarque (sur l’Exode, XXV) qu'il ne s'attacha pas à suivre le Seigneur dans sa prédication, mais qu'il ne vint à la foi qu'après sa résurrection, il vaut mieux dire qu'il ne fut pas un des soixante-douze disciples, malgré l’opinion de certains auteurs. Sa vie fut si parfaite qu'il remplit exactement ses devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers soi-même, et conformément à son ministère. En raison de ces quatre qualités, il est peint sous quatre faces, celle de l’homme, du lion, du bœuf et de l’aigle. « Chacun des animaux, dit Ezéchiel (I), avait quatre faces et quatre ailes. » Et pour mieux comprendre cela, figurons-nous un animal quelconque ayant une tête carrée, comme un carré de bois sur chacun de ses côtés figurons-nous une face, sur le devant celle d'un homme, à droite celle d'un lion, à gauche celle d'un veau, et par derrière la face d'un aigle. Or, comme la face de l’aigle s'élevait au-dessus des autres en raison de la longueur de son cou, c'est pour cela qu'on dit que l’aigle était par dessus. Chacun de ces animaux avait quatre ailes ; car comme nous nous figurons chaque animal comme un carré et que dans un carré il se trouve quatre angles, à chaque angle se trouvait une aile.

Par ces quatre animaux, d'après quelques saints, on entend les quatre Évangélistes dont chacun eut quatre faces dans ses écrits, savoir : celles de l’humanité, de la passion, de la résurrection et de la divinité; cependant on attribue plus spécialement à chacun d'eux la face d'un seul animal, D'après saint Jérôme, saint Mathieu est représenté sous la figure d'un homme, parce qu'il s'appesantit principalement sur l’humanité du Sauveur; saint Luc sous celle d'un veau, car il traite du sacerdoce du Christ ; saint Marc, sous celle d'un lion, évidemment parce qu'il a décrit la résurrection. Les lionceaux, dit-on, restent morts trois jours en venant au monde, mais ils sont tirés de cet engourdissement le troisième jour; par les rugissements du lion. En outre, saisit Marc commence son évangile par la prédication de saint Jean-Baptiste. Saint Jean est représenté sous la figure d'un aigle, parce qu'il s'élève plus haut que les autres, quand il traite de la divinité du Christ. Or, J.-C. dont les évangélistes ont écrit la vie eut aussi les propriétés de ces quatre animaux : il fut homme en tant que né d'une vierge, veau dans sa passion, lion dans sa résurrection, et aigle dans son ascension. Par ces quatre faces sous lesquelles est désigné saint Luc, aussi bien que chacun des évangélistes, on a voulu montrer les quatre qualités qui le distinguent.
— En effet par la face d'homme, on montre quelles furent ses qualités envers le prochain qu'il a dû instruire par la raison, attirer par la douceur et encourager par la libéralité ; car l’homme est une créature raisonnable, douce et libérale.

— Par la face d'aigle on montre ses dispositions par rapport à Dieu ; parce qu'en lui, l'œil de l’intelligence regarde Dieu par la contemplation, son affection s'aiguise par la méditation, comme le bec de l’aigle par l’usage qu'il en fait, et il se dépouille de sa vieillesse en prenant un nouvel état de vie. L'aigle en effet a la vue perçante, en sorte qu'il regarde le soleil sans que la réverbération des rayons de cet astre lui fasse fermer les yeux; et quand il est élevé au plus haut des airs, il voit: les petits poissons dans la mer. Son bec est très recourbé pour qu'il ne soit pas gêné pour saisir sa proie, qu'il écrase sur les pierres de manière qu'elle peut lui servir de nourriture. Brûlé ensuite par l’ardeur du soleil, il se précipité avec grande impétuosité dans une fontaine et se dépouille de sa vieillesse. La chaleur du soleil dissipe les ténèbres qui obscurcissent ses yeux et fait muer son plumage.
— Par la face du lion, on voit qu'il fut parfait en soi, car il posséda la générosité dans sa conduite, la sagacité nécessaire pour échapper aux embûches des ennemis, et des habitudes de compassion envers les affligés. Le lion en effet est un animal généreux, puisqu'il est le roi des animaux : il a la sagacité, puisque dans sa fuite, il détruit avec sa queue les vestiges de ses pas afin que personne ne le trouve, il a l’habitude des souffrances, car il souffre de la fièvre quarte.
—Par la face de veau ou de bœuf, on voit qu'il remplit avec exactitude les fonctions de son ministère, qui consista à écrire son évangile. Il procéda dans ce livre avec circonspection; en commençant par la naissance du Précurseur, celle du Christ et son enfance, et il décrit ainsi avec enchaînement toutes les actions du Sauveur jusqu'au dernier sacrifice.

Son récit est fait avec discernement, parce qu'écrivant après deux évangélistes, il supplée ce qu'ils ont omis et il omet les faits sur lesquels ils ont donné des renseignements suffisants. Il s'appesantit sur ce qui regarde le temple et les sacrifices ; ce qui est évident dans toutes les parties qui composent son livre. Le bœuf est, en effet, un animal lent, aux pieds fendus, ce qui désigne le discernement dans les sacrificateurs.

Au reste, il est aisé de s'assurer d'une manière plus exacte encore que saint Luc eut les quatre qualités dont il vient d'être question, pour peu qu'on examine soigneusement l’ensemble de sa vie. En effet, il eut les qualités qui lui étaient nécessaires par rapport à Dieu. Elles sont au nombre de trois, d'après saint Bernard : l’affection, la pensée et l’intention. 1° L'affection doit être sainte, les pensées pures, et l’intention droite. Or, dans saint Luc, l’affection fut sainte, puisqu'il fut rempli du Saint-Esprit. Saint, Jérôme, dans son prologue de l’évangile de saint Luc, dit de lui qu'il mourut en Béthanie, plein du Saint-Esprit. 2° Ses pensées furent pures ; car il fut vierge de corps et d'esprit, ce qui démontre évidemment la pureté de ses pensées. 3° Son intention fut droite, car, dans tous ses actes, il recherchait l’honneur qui est dû à Dieu. Ces deux dernières vertus font dire dans le prologue sur les Actes des Apôtres : « Il se préserva de toute souillure en restant vierge » ; voici pour la pureté de ses pensées ; « il aima mieux servir le Seigneur », c'est-à-dire, pour l’honneur du Seigneur, ce qui a trait à la droiture de ses intentions.

Venons à ses qualités par rapport au prochain : Nous remplissons nos devoirs à son égard quand nous accomplissons envers lui ce à quoi le devoir nous oblige. Or, d'après Richard de Saint Victor, nous devons au prochain notre pouvoir, notre savoir et notre vouloir, qui engagent à un quatrième devoir, les bonnes œuvres. Nous lui devons notre pouvoir en l’aidant, notre savoir en le conseillant, notre vouloir en concevant en sa faveur de bons désirs, et nos actions en lui rendant de bons offices. Or, saint Luc eut ces quatre qualités. Il donna au prochain ce qu'il put pour le soulager : ce qui est évident par sa conduite envers saint Paul auquel il resta constamment attaché dans toutes les tribulations du Docteur des Gentils, qu'il ne quitta jamais, mais auquel il vint en aide dans la prédication. « Luc est seul avec moi », dit saint Paul à Timothée (I, IV). Et quand il dit ces mots
« avec moi » il veut dire que saint Luc l’aide, le défend, fournit à ses besoins. Quand il dit : « Luc est seul », saint Paul montre qu'il lui est constamment attaché. Saint Paul dit encore dans la IIe Ep. aux Corinthiens (VIII), en parlant de saint Luc : « Il a été choisi par les Églises pour nous accompagner dans nos voyages. » Il donna au prochain son savoir, par les conseils, lorsqu'il écrivit, pour l’utilité du prochain, ce qu'il avait appris de la doctrine des apôtres et de l’Évangile. Il se rend à lui-même ce témoignage, dans son prologue, quand il dit : « J'ai cru, très excellent Théophile, qu'après avoir été informé exactement de toutes ces choses depuis leur commencement, je devais aussi vous en représenter par écrit toute la suite, afin que vous reconnaissiez la vérité de ce qui vous a été annoncé.»

Il servit le prochain de ses conseils, puisque saint Jérôme dit en son prologue, que ses paroles sont des remèdes pour les âmes languissantes. Il fut plein de bons désirs, puisqu'il souhaita aux fidèles le salut éternel (Coloss., IV) : « Luc, médecin, vous salue » — il vous salue, c'est-à-dire qu'il souhaite le salut éternel. 4° Ses actions étaient de bons services chose évidente par cela qu'il reçut chez lui Notre-Seigneur qu'il prenait pour un voyageur. Car il était le compagnon de Cléophas qui allait à Emmaüs, au dire de quelques-uns; ainsi le rapporte saint Grégoire, dans ses Morales, bien que saint Ambroise dise que ce fut un autre, dont il cite même le nom, (Saint Ambroise, in Luc.)

Troisièmement il posséda les vertus requises pour sa propre sanctification. Trois vertus disposent l’homme à la sainteté, dit saint Bernard : la sobriété dans la manière de vivre, la justice dans les actes, et la piété du cœur; chacune de ces qualités se subdivise encore en trois, toujours d'après saint Bernard. C'est vivre sobrement que de vivre avec retenue, politesse et humilité : les actes seront dirigés par la justice s'il existe en eux droiture, discrétion et profit : droiture dans l’intention qui doit être bonne, discrétion s'il y a modération, et profit par l’édification : il y aura piété de cœur, si notre foi nous fait voir Dieu souverainement puissant, souverainement sage, et souverainement bon : en sorte que nous croyons notre faiblesse soutenue par sa puissance, notre ignorance rectifiée par sa sagesse, et, notre iniquité détruite par sa bonté.

Or, saint Luc posséda toutes ces qualités. 1° Il y eut sobriété dans sa manière de vivre, en trois choses : a) en vivant dans la continence ; car saint Jérôme dit de lui en son prologue sur saint Luc, qu'il ne se maria point, et qu'il n'eut pas d'enfants; b) en vivant avec politesse, comme on l’a vu tout à l’heure en parlant de Cléophas, supposé qu'il eût été l’autre disciple : « Deux des disciples de Jésus allaient ce jour-là à Emmaüs. » Il fut poli, ce qui est indiqué par le mot « deux » ; c'étaient des disciples, donc c'étaient des personnes bien disciplinées et de bonne conduite; c) en vivant avec humilité, vertu insinuée en cela qu'il cite Cléophas son compagnon, mais sans se nommer lui-même. D'après l’opinion de quelques auteurs, il ne se nomme pas par humilité. 2° Il y eut justice en ses actes et chacun d'eux procéda d'une intention droite; vertu indiquée dans l’oraison de son office où il est dit que, « pour la gloire du nom du Seigneur, il a continuellement porté sur son corps la mortification de la Croix. » : il y eut discernement dans sa conduite calme; aussi est-il représenté sous la face du bœuf qui a la corne du pied fendue, c'est le signe de la vertu de discernement. Ses actes produisirent des fruits d'édification; car il était grandement chéri de tous. Ce qui le fait appeler très cher par saint Paul en son épître aux Colossiens (IV) : « Luc, notre très cher médecin, vous salue. » 3° Il eut des sentiments pieux, car il eut la foi; et dans son évangile il proclama la souveraine puissance de Dieu, comme sa souveraine sagesse, et sa souveraine bonté. Les deux premiers attributs de Dieu sont énoncés clairement au chap. IV: « Le peuple était tout étonné de la doctrine de J.-C., parce qu'il parlait avec autorité. » Le troisième est énoncé dans le ch. XVIII : « Il n'y a que Dieu seul qui soit bon. » 4° Enfin, il remplit exactement les fonctions de son ministère qui était d'écrire l’Évangile.

Or, son évangile est appuyé sur la vérité, il est rempli de choses utiles, il est orné de beaux passages, et confirmé par de nombreuses autorités.

I. Il est appuyé sur la vérité. Il y en a de trois sortes : la vérité de la vie, de la justice et de la doctrine. La vérité de la vie est l’équation qui s'établit entre la main et la langue; la vérité de la justice est l’équation de la substance à la cause; la vérité de la doctrine est l’équation qui s'établit entre la chose perçue et l’intellect. Or, l’évangile de saint Lue est appuyé sur ces trois sortes de vérités qui y sont enseignées, car cet évangéliste montre que J.-C. posséda ces trois sortes de vérités et les enseigna aux autres; d'abord par le témoignage de ses adversaires : « Maître, est-i1 dit dans le chap. XX nous savons que vous ne dites et n'enseignez rien que de juste » : voici la vérité de la doctrine , « et que vous n'avez point d'égard aux personnes » : voilà la vérité de la justice, « mais que vous enseignez la voie de Dieu dans la vérité » : voilà la vérité de la vie. La voie qui est bonne s'appelle la voie de Dieu. Saint Luc montre dans son évangile que J.-C. a enseigné cette triple vérité : 1° la vérité de la vie qui consiste dans l’observation des commandements de Dieu. Au chapitre X il est écrit : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, de tout votre cœur... Faites cela et vous vivrez. »

Au chapitre XXIII, « un homme de qualité demanda à J.-C. : « Bon maître, que faire pour que j'obtienne « la vie éternelle? » Il lui est répondu : « Vous savez les commandements : « Vous ne tuerez point, etc... » 2° La vérité de la doctrine. Le Sauveur dit en s'adressant à certaines personnes qui altéraient la vérité de la doctrine : « Malheur à vous, pharisiens, qui payez la dîme, c'est-à-dire qui enseignez qu'il faut payer la dîme de la menthe, de la rue, et de toutes sortes d'herbes, et qui négligez la justice et l’amour de Dieu. (XI) » Il dit encore au même endroit : « Malheur à vous, docteurs de la loi, qui vous êtes saisis de la clef de la science, et qui n'y étant point entrés vous-mêmes, l’avez encore fermée à ceux qui voulaient y entrer. » 3 ° La vérité de la justice est énoncée au chapitre XX : « Rendez donc à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui appartient à Dieu. » Au chapitre XIX : « Quant à mes ennemis, qui n'ont point voulu m’avoir pour roi, qu'on les amène ici, et qu'on les tue en ma présence. » Au chapitre XIII, où il est question du jugement, quand J.-C. doit dire aux réprouvés: « Retirez-vous de moi, vous tous qui faites des œuvres d'iniquité. »

II. Son évangile est d'une grande utilité. Aussi fut-il médecin pour nous montrer qu'il nous prépara une médecine très salutaire. Or, il y a trois sortes de médecine: la curative, la préservative et l’améliorative. Saint Luc montre dans son évangile que cette triple médecine nous a été préparée par le céleste médecin. La médecine curative guérit des maladies; or, c'est la pénitence qui guérit toutes les maladies spirituelles. C'est cette médecine que saint Luc dit nous avoir été offerte par le céleste médecin, dans le chapitre IV : «J'ai été envoyé par l’Esprit du Seigneur pour guérir ceux qui ont le cœur brisé; pour annoncer aux captifs qu'ils vont être délivrés, etc. Je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs (V). »

La médecine qui améliore fortifie la santé, et c'est l’observance des conseils qui rend l’homme meilleur et plus parfait. C'est elle que le grand médecin nous a préparée, quand il dit (ch. XVIII) : « Tout ce que vous avez, vendez-le et le donnez aux pauvres. » « Si quelqu'un prend votre manteau, laissez-lui prendre aussi votre robe. » (ch. VI.) La médecine préservative prévient la chute, et c'est la fuite des occasions du péché et des mauvaises compagnies qui nous est, enseignée au chapitre XII : « Gardez-vous du levain des pharisiens, qui est l’hypocrisie » ; par où il nous apprend à fuir la compagnie des méchants. On peut dire encore que l’Evangile de saint Luc est fort utile, en ce sens que tous les principes de la sagesse y sont renfermés. Voici comme en parle saint Ambroise : « Saint Luc embrasse toutes les parties de la sagesse, dans soli évangile. Il y enseigne ce qui a rapport à la nature, lorsqu'il attribue au Saint-Esprit l’Incarnation de N.-S. » David avait aussi enseigné cette sagesse naturelle, quand il dit: « Envoyez votre Esprit et ils seront créés. » Ce que saint Luc fait encore, en parlant des ténèbres qui accompagnèrent la Passion de J.-C., des tremblements de terre et du soleil qui retira ses rayons. Il enseigna la morale, puisqu'il donna une règle de mœurs dans le récit des Béatitudes. Son enseignement est conforme à la raison, quand il dit : « Celui qui est fidèle dans les petites choses le sera dans les grandes. » Sans cette triple science, la naturelle, la morale et la rationnelle, point de foi, point de mystère de la Trinité possible. » (Saint Ambroise.)

III. Son évangile est embelli par toutes sortes de grâces : son style, en effet, et son langage sont fleuris et fort clairs. Or, pour qu'un écrivain atteigne à cette grâce et à cet éclat, trois qualités sont nécessaires, d'après saint Augustin, plaire, éclairer et toucher. Pour plaire, il faut un style orné ; pour éclairer, il le faut clair; pour toucher, il faut. parler avec feu.. Qualités que saint Luc posséda dans ses écrits et dans sa prédication. Lés deus premières, d'après ce témoignage de la II° aux Corinthiens : « Nous avons envoyé avec lui un frère (La Glose entend par ce frère saint Barnabé ou saint Luc) qui est devenu célèbre dans toutes les églises par son évangile. » Par ces mots « qui est devenu célèbre », saint Paul fait entendre que son style est orné. Par ceux-ci « dans toutes les églises », on voit qu'il a parlé avec clarté. Qu'il ait parlé avec feu, cela est évident, parce qu'il posséda un cœur ardent, selon qu'il le dit lui-même « Notre cour n'était-il pas embrasé en nous, lorsqu'il nous parlait dans le chemin et qu'il nous expliquait les Ecritures ? »

IV. Son évangile a été confirmé par de nombreuses autorités : 1° par celle du Père, qui dit dans Jérémie (XXXI) : « Le temps vient, dit le Seigneur, où je ferai une nouvelle alliance avec la maison d'Israël et la maison de Juda ; non selon l’alliance que je fis avec leurs pères, mais voici l’alliance que je ferai avec la maison d'Israël, après que ce temps-là sera venu, dit le Seigneur : j'imprimerai ma loi dans leurs entrailles et je l’écrirai dans leur cœur. »

A la lettre, il parle ici de la doctrine évangélique. 2° Il a été corroboré par l’autorité du Fils, qui dit an chapitre XXI : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point. » 3° Son évangile fut inspiré par l’Esprit-Saint, d'après ces paroles de saint Jérémie dans son prologue sur saint Luc : « Par le mouvement du Saint-Esprit, il a écrit son évangile dans l’Achaïe. » 4° Il fut figuré d'avance par les anges ; c'est à ce sujet qu'il est dit dans l’Apocalypse (XIV) : « Je vis l’ange de Dieu qui volait par le milieu du ciel, portant l’Evangile éternel. » Or, cet Evangile est appelé éternel, parce qu'il a nue origine éternelle, c'est-à-dire J.-C. qui est éternel, dans sa nature, dans sa fin et dans sa durée.

V. Il a été annoncé par les prophètes. En effet, le prophète Ezéchiel a en vue l’évangile de saint Luc; quand il dit qu'un des animaux avait une face de veau. Le même prophète veut en parler encore (II), quand il raconte avoir vu un livre écrit en dedans et en dehors, et dans lequel on avait écrit des plaintes lugubres, des cantiques et des malédictions. Ce qui a rapport à l’évangile de saint Luc, qui est écrit, en dedans par les mystères qu'il renferme, et en dehors, par le récit historique. On y trouve encore les plaintes de la Passion, le cantique de la Résurrection et les malédictions de la Damnation éternelle, dans le chapitre XI, où se rencontrent beaucoup d'imprécations.

VI. Il a été expliqué et manifesté par la Sainte Vierge, qui en conservait toutes les particularités dans son cour et les ruminait, est-il dit en saint Luc (II), afin de pouvoir les faire connaître dans la suite aux écrivains sacrés; d'après ce que dit la Glose : « Tout ce qu'elle savait des actions et des paroles du Seigneur, elle le recueillit dans sa mémoire, afin qu'au moment de prêcher et d'écrire les circonstances de l’Incarnation, elle prît expliquer, d'une manière satisfaisante, à qui le demanderait, tolet ce qui s'était passé. C'est ce qui fait que saint Bernard, expliquant pourquoi l’ange annonça à la Sainte Vierge la grossesse d'Elisabeth, dit : « Si la conception d'Elisabeth est découverte à Marie, c'est afin que la venue du Sauveur et celle du Précurseur étant connues, elle pût, en conservant dans son esprit la suite et l’enchaînement des faits, en révéler, dans la suite la vérité aux écrivains et aux prédicateurs, puisque, dès le principe, elle fut pleinement instruite miraculeusement de tous ces mystères. » Aussi croit-on que les évangélistes lui demandaient bien des renseignements, sur lesquels elle les éclairait.

On a pensé de saint Luc en particulier qu'il eut recours à elle comme à l’arche du Testament, et qu'il en apprit avec certitude bien des faits, surtout ceux qui la concernaient personnellement, comme l’Annonciation de l’ange, la naissance de J.-C. et autres semblables dont saint Luc est le seul qui fasse état.

VII. L'Evangile lui fut notifié par les apôtres. Puisque saint Luc ne fut pas témoin de toutes les actions et des miracles de J.-C. if fut obligé d'écrire son évangile selon les données et le rapport des apôtres qui avaient été présents : il le donne à entendre dans son prologue quand il dit : « J'ai écrit sur le rapport que nous en ont fait ceux qui dès le commencement ont vu ces choses de leurs propres yeux et qui ont été les ministres de ta parole. »

Comme on a coutume de rendre témoignage soit de ce que l’on a vu, soit de ce que l’on a entendu, dit saint Augustin; c'est pour cela que le Seigneur a voulu avoir deux témoins qui l’eussent vu, savoir saint Mathieu et saint Jean, et deux qui eussent entendu, savoir saint Marc et saint Luc. Mais parce que le témoignage de ce qu'on a vu est plus sûr et plus certain que celui de ce qu'on a entendu, c'est pour cette même raison, ajoute saint Augustin, que les deux évangélistes qui ont vu sont l’un au commencement et l’autre à la fin, et les deux qui ont entendu sont placés au milieu, afin que, tenant le milieu comme les plus faibles, ils soient protégés et défendus par ceux qui se trouvent au commencement et à la fin comme étant plus certains.

VIII. Il fut merveilleusement approuvé par saint Paul, qui, en preuve de ce qu'il disait, apportait le témoignage de l’évangile de saint Luc. Ce qui fait (lire à saint Jérôme, dans son livre des Hommes illustres, que plusieurs estiment que si saint Paul parle ainsi dans ses épîtres : « Selon mon évangile », il veut parler de l’ouvrage de saint Luc. Saint Paul approuvait encore merveilleusement l’évangile de saint Lire quand il écrit aux Corinthiens (II, c. VIII) que « saint Luc est devenu célèbre dans toutes les églises par son évangile. »

— On lit dans l’Histoire d'Antioche que les chrétiens qui habitaient cette ville s'étant livrés à d'affligeants et nombreux désordres, furent assiégés par les Turcs, et en proie à une grande misère et à la famine. Mais étant revenus tout à fait au Seigneur par la pénitence, il apparut à quelqu'un qui veillait dans l’église de Sainte-Marie de Tripoli un personnage éclatant de lumière et revêtu d'habits blancs ; et quand l’homme qui veillait eut demandé à celui-ci qui il était, il lui fut répondu, qu'il était saint Luc, venu d'Antioche, où le Seigneur avait convoqué la milice céleste, avec les apôtres et les martyrs, afin de combattre pour ses serviteurs. Alors les chrétiens, pleins d'ardeur, taillèrent en pièces l’armée entière des Turcs.


SAINT CRISANT ET SAINTE DARIA *



Crisant, fils d'un homme de la première noblesse, nommé Solimius, avait été instruit dans la foi de J.-C. et ne voulait pas céder à son père qui prétendait le ramener au culte des idoles. Alors Solimius le fit enfermer dans une chambre où on lui donna pour compagnie cinq jeunes filles chargées de le séduire par leurs caresses. Il pria Dieu de ne pas le laisser vaincre par cette bête féroce qui s'appelle concupiscence, et aussitôt les jeunes filles accablées de sommeil ne purent ni boire ni manger ; ce qu'elles faisaient dès qu'on les avait mises hors de l’appartement. Alors Daria, vierge très prudente consacrée à Vesta, est priée de s'introduire chez Crisant afin de le rendre aux dieux et à son père.

* Bréviaire; — Leurs actes.

Quand elle fut entrée, Crisant lui adressa des reproches à cause du luxe de ses vêtements; mais elle répondit que si elle était parée ainsi, ce n'était pas pour le luxe en lui-même, mais pour le gagner aux dieux et à son père. Crisant lui adressa de nouveaux reproches de ce qu'elle honorait comme des dieux ceux qu'on avouait avoir eu, le plus souvent, pour auteurs de ses jours, des hommes débauchés et des femmes impudiques. Daria répliqua que les philosophes avaient donné des noms d'hommes aux éléments. Grisant lui dit : « Si celui-ci adore la terre comme une déesse, et que celui-là qui est homme des champs la laboure, il est prouvé qu'elle donne plus à l’homme des champs qu'à l’adorateur; il en sera de même de la mer et des autres éléments. » Alors Crisant et Daria qu'il avait convertie, s'étant unis par le lien du Saint-Esprit, et feignant d'être réellement mariés, convertissaient beaucoup de monde à J.-C. entre autres, le tribun Claude, autrefois son tuteur, avec sa femme, ses enfants et une infinité d'autres soldats. Crisant fut donc renfermé par l’ordre de Numérien dans un cachot des plus infects; mais cette infection se changea en une odeur des plus suaves. Quant à Daria, elle fut livrée à une maison de débauche; mais un lion, qui s'échappa de l’amphithéâtre, vint se constituer le portier de cette maison. On envoya quelqu'un pour faire violence à la jeune vierge; mais le lion le saisit, et semble demander, par signe à la sainte, ce qu'il doit faire de son captif. Celle-ci lui commande de ne pas le blesser, mais de le laisser venir auprès d'elle. Alors cet homme est changé et se met à courir par la ville en criant que Daria est une déesse.

On envoie aussitôt des chasseurs pour prendre le lion, mais celui-ci les saisit, les porte aux pieds de la vierge qui les convertit. Le préfet fait placer un grand brasier à la porte de la chambre afin que Daria soit brûlée avec le lion. A la vue du feu, le lion eut peur, et se mit à rugir ; il reçut alors de la vierge la permission de se retirer où il voudrait, sans faire de mal à personne. Le préfet ayant fait infliger divers tourments à Crisant et à Daria, ils n'en éprouvèrent aucune douleur. Ces chastes époux furent alors placés dans une fosse, où, écrasés sous les pierres et la terre, ils reçurent la consécration du martyre, en 290, du temps de Carus, évêque de Narbonne, ville où leur fête est célébrée avec le plus de pompe.


LES ONZE MILLE VIERGES


Les onze mille vierges furent martyrisées ainsi qu'il suit : Il y avait en Bretagne un roi fort chrétien nommé Notlhus, ou Maurus, dont la fille s'appelait Ursule. Elle se faisait distinguer par la douceur admirable de ses mœurs, sa sagesse et sa beauté; de sorte que sa renommée était répandue en tout lieu. Or, le roi d'Angleterre, prince fort puissant, qui avait subjugué à ses lois une quantité de nations, en entendant parler de cette jeune vierge, avouait qu'il serait le plus heureux des hommes si elle épousait son fils unique. Le jeune homme en témoignait aussi un ardent désir.

On envoie donc une ambassade solennelle au père de la jeune fille; à des flatteries et à de grandes promesses on ajoute des menaces, si les ambassadeurs reviennent sans une réponse favorable. Le roi de Bretagne se trouva dans une extrême anxiété. Il regardait comme une indignité de donner à un adorateur des idoles une personne qui s'était rangée sous la foi de J.-C. ; il savait bien d'ailleurs qu'elle n'y consentirait jamais ; enfin, il redoutait singulièrement la férocité du roi anglais. Mais Ursule, inspirée de Dieu, conseilla à son père d'accéder à la demande du prince à condition toutefois que le roi son père, de concert avec son futur époux, lui donnerait dix vierges très distinguées pour la consoler; qu'on lui confierait à elle et aux autres, mille vierges ; qu'on équiperait des vaisseaux ; qu'on lui accorderait un délai de trois ans pour faire le sacrifice de sa virginité, et due le jeune homme lui-même se ferait baptiser et instruire dans la foi, dans le même espace de trois ans. C'était prendre un sage parti en effet, ou bien détourner le jeune homme de son dessein car les conditions qu'elle mettait devaient sembler difficiles à accepter, ou bien pour avoir le moyen de pouvoir consacrer à Dieu toutes ces vierges avec elle. Mais le jeune homme souscrivit de bon cœur à ces conditions, insista lui-même auprès de son père; et s'étant fait baptiser, il commanda de hâter l’exécution de tout ce que la jeune vierge avait exigé. Le père d'Ursule régla que cette fille chérie eût aussi pour cortège des hommes qui la protégeraient elle-même et ses compagnes.

De toutes parts donc les vierges s'empressent, de toutes parts les hommes accourent à un si grand spectacle. Grand nombre d'évêques se joignent à Ursule et à ses compagnes qu'ils veulent suivre; parmi eux se trouvait Pantulus, évêque de Bâle, qui les conduisit jusqu'à Rome, et qui, à son retour, reçut avec elles le martyre.

Sur l’avis officiel que lui en avait donné par lettres le père de sainte Ursule, sainte Gérasime, reine de Sicile (dont le mari, fort cruel, était devenu, grâce à elle, un agneau pour ainsi dire, de loup qu'il était), sœur de l’évêque Marcirisus et de Daria, mère de sainte Ursule, suivit l’inspiration divine, laissa le royaume à un de ses fils et mit à la voile pour la Bretagne avec ses quatre filles, Babille, Julienne, Victoire et Aurée. Hadrien, un de ses enfants encore tout petit, se mit aussi de lui-même, en pèlerinage, par amour pour ses sœurs. De l’avis de sainte Gérasime se rassemblèrent des vierges de différents royaumes : elle fut constamment leur conductrice et souffrit enfin le martyre avec elles. D'après ce dont il avait été convenu, la reine s'étant procuré des trirèmes bien approvisionnées, dévoile aux vierges qui devaient l’accompagner le secret de son dessein, et toutes jurent d'être fidèles à ce nouveau genre de milice. Bientôt, en effet, elles préludent aux exercices de la guerre ; tantôt elles courent ici, tantôt là. Quelquefois elles font semblant de fuir; tout ce qui se peut présenter à leur esprit pour s'exercer à tous les genres de jeux, elles l’exécutent; quelquefois elles revenaient à midi, quelquefois à peine au soir. Il y avait affluence de princes, de seigneurs pour jouir d'un pareil spectacle et tous en étaient comblés d'admiration et de joie.

Enfin, quand Ursule eut converti toutes les vierges à la foi, après un jour de traversée et sous un vent favorable, elles abordèrent à un port de la Gaule nommé Tyelle, et de là à Cologne, où un ange apparut à Ursule et lui prédit qu'elles reviendraient toutes ensemble en ce lieu où elles recevraient la couronne du martyre. Sur l’avis de l’ange, et se dirigeant vers Rome, elles abordèrent à Bâle, où, ayant quitté leurs navires, elles vinrent à pied à Rome. A leur arrivée, le pape Cyriaque fut tout joyeux ; il était originaire lui-même de la Bretagne, et comptait parmi elles beaucoup de parentes. Il les reçut avec tout son clergé en grande pompe. Cette nuit-là même, le pape eut du ciel révélation qu'il devait recevoir la couronne du martyre avec les vierges. Il ne parla de cela à qui que ce fut, et conféra le baptême à beaucoup de ces jeunes personnes qui n'avaient point encore reçu ce sacrement. Voyant une circonstance si favorable, après avoir gouverné l’église, le 19° après saint Pierre*, pendant un an et onze semaines, il découvrit son projet au public, et devant tout le monde, il résigna sa dignité et son office. Les réclamations furent unanimes surtout de la part des cardinaux qui pensaient que le pape était dans le délire pour vouloir quitter les honneurs du pontificat afin de suivre quelques petites femmes folles; il ne tint cependant aucun compte de leurs observations; mais il ordonna pontife à sa place un. saint homme qui fut nommé Amétus. Et pour avoir quitté le siège apostolique malgré le clergé, celui-ci effaça son nom du catalogue des pontifes, et cette sainte compagnie de vierges perdit dès ce moment tous les égards qu'on avait eus pour elles à la cour de Rome. Il v avait alors à la tête des armées romaines deus mauvais princes, Maxime et Africanus, qui, en voyant cette multitude de vierges accompagnées de beaucoup d'hommes et de femmes, craignirent que, par elles, la religion des chrétiens ne prit trop d'accroissements. Ils eurent donc soin de s'informer exactement du chemin. qu'elles devaient prendre, et envoyèrent des députés à Jules, leur parent, et prince de la nation des Huns, afin que, marchant contre elles avec une armée, il les massacrât à leur arrivée à Cologne, parce qu'elles étaient chrétiennes. Alors le bienheureux Cyriaque sortit de Rome avec cette illustre multitude de vierges. Il fut suivi par Vincent, cardinal-prêtre et par Jacques qui, de la Bretagne, sa patrie, venu à Antioche, y avait exercé la dignité archiépiscopale pendant sept ans. Il était à cette époque en visite auprès du pape, et déjà il avait quitté la ville, lorsqu'il entendit parler de l’arrivée des vierges ; il se hâta de revenir et il fut le compagnon de leur route et de leur martyre. Maurice, évêque de Lévicane, oncle de Babile et de Julienne, Foillau, évêque de Lucques, et Sulpice, évêque de Ravenne, alors à Rome, se joignirent encore à ces vierges. Ethéré, époux de sainte Ursule, qui était resté en Bretagne, avait été averti du Seigneur, par l’entremise d'un ange, d'exhorter sa mère à se faire chrétienne. Car son,père était mort un an après avoir été converti à la foi, et Ethéré lui avait succédé dans le gouvernement du royaume.

* Ce fut saint Antère qui régna un an et le 19e après saint Pierre, 235-236.

Quand les vierges sacrées revinrent de Rome avec les évêques, dont il a été parlé, Ethéré reçut du Seigneur l’avertissement d'aller de suite à la rencontre de sa fiancée, afin de recevoir avec elle, dans Cologne, la palme du martyre. Il acquiesça aux avertissements de Dieu, fit baptiser sa mère et, avec elle, une toute petite sœur nommée Florentine déjà chrétienne; accompagné de l’évêque Clément, il alla au-devant des vierges pour s'associer à leur martyre. Marculus, évêque de Grèce et sa nièce Constance, fille de Dorothée; roi de Constantinople, qui avait fait vœu de virginité après la mort de son fiancé, un fils de roi, prévenus par une vision, vinrent à Rome et se joignirent aussi à ces vierges pour avoir part à leur martyre. Toutes donc, et ces évêques revinrent à Cologne alors assiégée par les Huns. Quand ces barbares les virent, ils se jetèrent sur elles en poussant des cris affreux et comme des loups qui se jettent sur des brebis, ils massacrèrent toute la multitude. Quand, après le massacre des autres, on arriva au tour de sainte Ursule, le chef, voyant sa merveilleuse beauté, resta stupéfait, et en la consolant de la mort de ses compagnes, il lui promit de s'unir à elle par le mariage. Mais comme elle rejeta sa proposition bien loin, cet homme, se voyant méprisé, prit une flèche et en perça Ursule qui consomma ainsi son martyre.

— Une des vierges, nommée Cordula, saisie de frayeur, se cacha, cette nuit-là, dans le vaisseau ; mais le lendemain, elle s'offrit de plein gré à la mort et reçut la couronne du martyre. Or, comme ou ne faisait pas sa fête parce qu'elle n'avait pas souffert avec les autres, elle apparut longtemps après à une recluse, en lui ordonnant de célébrer sa fête le lendemain de celle des vierges. Elles souffrirent l’an du Seigneur 238. La supputation des époques, d'après l’opinion de quelques-uns, ne permet pas de penser que ces choses se soient passées alors. La Sicile, ni Constantinople n'étaient pas des royaumes, et cependant on dit ici que les reines de ces pays accompagnèrent ces vierges: Il vaut mieux croire que ce fut après Constantin, au moment où les Huns et les Goths exerçaient leurs ravages, que ce martyre eut lieu, c'est-à-dire, du temps de l’empereur Martien (selon qu'on le lit dans une chronique) qui régna l’an du Seigneur 352.

— Un abbé avait demandé. à l’abbesse de Cologne le corps d'une vierge, avec promesse de le placer en son église dans une châsse d'argent; mais l’ayant laissé, une année entière, sur un autel, dans une châsse de bois, une nuit, que l’abbé de ce monastère chantait matines avec sa communauté, cette vierge descendit corporellement de dessus l’autel et après avoir fait une profonde révérence devant l’autel, elle passa, en présence de tous les moines effrayés, à travers le chœur et se retira. L'abbé courut alors à la châsse qu'il trouva vide. Il vint en toute hâte à Cologne et exposa la chose en détail à l’abbesse. Ils allèrent à l’endroit Où ils avaient pris le corps et l’y, trouvèrent. L'abbé, après avoir fait ses excuses, demanda le même corps ou au moins un autre, avec les promesses les plus certaines de faire confectionner au plus tôt fine châsse précieuse ; mais il ne put l’obtenir.

— Un religieux, qui avait une grande dévotion pour, ces saintes vierges, vit, un jour qu'il était gravement malade, une vierge d'une grande beauté, lui apparaître et lui demander s'il la connaissait. Comme il était surpris de cette vision, et avouait qu'il ne la connaissait aucunement, elle lui dit : « Je suis une des vierges, à l’égard desquelles vous avez une touchante dévotion ; et afin de vous en récompenser, si par amour et par honneur pour nous, vous récitez onze mille fois l’oraison dominicale, vous éprouverez, à l’heure de votre mort, les effets de notre protection et de notre consolation. » Alors elle disparut, et le religieux accomplit ce qu'on lui avait demandé le plus tôt qu'il put; et aussitôt après il fit appeler l’abbé pour recevoir l’extrême-onction. Au milieu de la cérémonie, ce religieux s'adressa tout à coup aux assistants en leur criant de se retirer, pour faire place aux vierges saintes qui arrivaient. L'abbé lui ayant demandé ce que cela signifiait, le religieux lui raconta la promesse qu'il avait faite à la vierge, alors tous se retirèrent, et revenant un moment après, ils trouvèrent que le religieux avait rendu son âme a Dieu.


SAINT SIMON ET SAINT JUDE, APÔTRES


Simon signifie obéissant ou triste. Il eut deux surnoms, car on l’appela Simon le Zélé, et Simon le Cananéen, de Cana, bourg de la Galilée, où le Seigneur changea l’eau en vin. En outre Zélé et Cananéen sont tout un, puisque Cana signifie zèle. Or, saint Simon posséda l’obéissance en accomplissant les préceptes; la tristesse en compatissant aux affligés; le zèle en travaillant constamment avec ardeur au salut des âmes. Jude veut dire confessant ou glorieux : ou bien il vient de donnant jubilation. En effet, il confessa la foi, il posséda la gloire du royaume et la jubilation de la joie intérieure. Il eut beaucoup de surnoms : car il fut appelé Judas, frère de Jacques, comme frère de saint Jacques le Mineur; 2° il fut appelé Thaddée, qui veut dire s'emparant du prince, ou bien Thaddée vient de Thadea et Deus. Thadea signifie vêtement royal. Il fut le vêtement royal de Dieu par les vertus qui l’ont orné et par où il a pris le prince J.-C.; ou Thaddée vient de Quasi tam Deus, c'est-à-dire grand comme Dieu, par son adoption ; 3° dans l’Histoire ecclésiastique, il est nommé Leben, qui veut dire cœur, ou petit cœur, c'est-à-dire qui orne son cœur, ou bien Lebens, comme on dirait Lebes, bassin ; cœur par sa magnanimité; petit cœur par sa pureté; bassin par: sa plénitude de grâces, puisqu'il a mérité d'être comme une chaudière, un vase de vertus et de grâces. Leur passion et leur légende furent écrites en hébreu par Abdias, évêque de Babylone, qui avait reçu l’épiscopat des mains des apôtres eux-mêmes. Throphée, disciple d'Abdias, les traduisit en grec, et Africanus en latin.

Simon de Cana et Jude Thaddée étaient les frères de saint Jacques le mineur, et fils de Marie Cléophé qui fut mariée à Alphée. Jude fut envoyé à Abgare, roi d'Edesse, par saint Thomas, après l’ascension du Seigneur. On lit en effet dans l’Histoire ecclésiastique * que cet Abgare adressa une lettre ainsi conçue à N.S. J.-C. : « Abgare, roi, fils d'Euchassias, à Jésus, le bon Sauveur, qui a apparu dans le pays de Jérusalem, salut : J'ai entendu parler de vous et des guérisons que vous faites, sans employer ni médicaments, ni herbes : d'un mot vous faites voir les aveugles, marcher droit les boiteux, les lépreux sont purifiés et les morts reviennent à la vie. Ayant entendu raconter de vous toutes ces merveilles, je pense de deux choses l’une, ou que vous êtes Dieu et que vous êtes descendu du ciel afin d'opérer ces prodiges, ou que vous êtes le fils de Dieu, si vous agissez ainsi. C'est pourquoi je vous écris pour vous prier de prendre la peine de venir me voir et me guérir d'une douleur qui me tourmente depuis longtemps. J'ai su encore que les Juifs murmurent contre vous et veulent vous faire un mauvais parti, venez donc chez moi; j'ai une ville petite, il est vrai, mais convenable, qui peut suffire à deux personnes. » N.-S. J.-C. lui répondit en ces termes « Vous êtes bienheureux d'avoir cru en moi, sans m’avoir vu ; car il est écrit de moi que ceux qui ne me voient pas, croiront, et que ceux qui me voient, ne croiront point. Quant à ce que vous m’avez écrit d'aller chez vous, il faut que s'accomplissent toutes les choses pour lesquelles j'ai été envoyé, et ensuite que je sois reçu de celui qui m’a envoyé. Après mon ascension, je vous enverrai un de mes disciples pour vous guérir, et vous vivifier. » Alors Abgare comprenant qu'il ne pouvait pas voir J.-C. en personne, envoya (c'est ainsi qu'on le trouve dans une histoire antique, d'après le témoignage de Jean Damascène, l. IV) un peintre à Jésus pour faire son portrait afin devoir au moins dans son image celui qu'il ne pouvait voir en personne. Mais quand le peintre était auprès de Jésus, il ne pouvait voir distinctement sa face, ni tenir les yeux fixés sur lui, à cause de l’éclat extraordinaire qui partait de sa tête, de sorte qu'il ne put le peindre comme il en avait reçu l’ordre.

* Eusèbe, l. I, c. XIII.

Le Seigneur, voyant cela, prit un vêtement qui servait de linge au peintre, et le mettant sur sa figure, il y imprima ses traits et l’envoya au roi Abgare qui le désirait. Or, tel était le portrait du Seigneur d'après cette histoire antique, toujours selon le témoignage de Jean de Damas : Il avait de beaux yeux, des sourcils épais, la figure longue et légèrement penchée, ce qui est un signe de maturité.

Or, cette lettre de Notre-Seigneur J.-C. a, dit-on, une telle vertu, que dans cette ville d'Edesse aucun hérétique ni aucun païen n'y saurait vivre, et un tyran quelconque n'oserait y faire mal à personne *. En effet, s'il arrive qu'une nation vienne attaquer cette ville à main armée, un enfant, debout au haut de la porte, lit cette lettre et le même jour, les ennemis, soit qu'ils aient peur, prennent la fuite, soit qu'ils veulent la paix, entrent en composition avec les citoyens ; c'est ce qu'on rapporte être autrefois arrivé : mais dans la suite la ville fut prise et profanée par les Sarrasins ; elle avait perdu son privilège en raison des péchés innombrables qui s'étaient commis publiquement dans tout l’Orient. Quand Notre-Seigneur fut monté au ciel (ainsi le lit-on dans l’Histoire ecclésiastique, l. I, c. XIII), l’apôtre saint Thomas envoya Thaddée, autrement dit Jade, au roi Abgare, pour accomplir la promesse de Dieu. Arrivé auprès d'Abgare, après qu'il lui eut déclaré être le disciple à lui promis par Jésus, le roi vit dans le visage de Thaddée une splendeur admirable et divine. A cette vue, stupéfait et effrayé, il adora le Seigneur en disant : « Vraiment vous êtes le disciple de Jésus, fils de Dieu, qui m’a écrit: «Je vous enverrai quelqu'un de mes disciples pour vous guérir et vous donner la vie. » Thaddée lui dit : « Si vous croyez au Fils de Dieu, vous obtiendrez dit ce que votre cœur désire. » Abgare répondit : « Je crois de vrai, et les Juifs qui l’ont crucifié je les égorgerais volontiers, si j'en avais le pouvoir et si l’autorité des Romains n'était pour moi un obstacle insurmontable. » Or, comme Abgare était lépreux, lit-on en quelques livres, Thaddée prit la lettre du Sauveur en frotta la face du roi et aussitôt il recouvra la santé la plus parfaite. — Par la suite, Jude, prêcha dans, la Mésopotamie et dans le Pont, et Simon en Egypte. Ensuite, ils vinrent tous les deux en Perse où ils rencontrèrent deux magiciens, Laroës et Arphaxat, que saint Mathieu avait chassés de l’Ethiopie. A cette époque, Baradach, général du roi de Babylone, avant de partir pour combattre les Indiens, ne pouvait obtenir aucune réponse de. ses dieux : mais en allant au temple d'une ville voisine, on apprit que l’arrivée des apôtres était la cause pour laquelle les dieux ne pouvaient répondre. Alors le général les fit chercher et quand il les eut trouvés, il leur demanda qui ils étaient et ce qu'ils étaient venus faire. Les apôtres répondirent: « Si c'est notre nation que vous voulez connaître, nous sommes hébreux; si c'est notre condition, nous déclarons être les serviteurs da Christ; si vous voulez savoir le motif de notre venue, c'est pour vous sauver. » Le général leur répartit : « Quand je serai revenu vainqueur, je vous entendrai. »

* Ordéric Vital, l. II.

Les apôtres lui dirent : « Il y aurait pour vous bien plus d'avantage à connaître celui qui peut ou vous faire remporter la victoire ou du moins disposer les rebelles à la paix. » Le général leur répondit: « Je vois que vous êtes plus puissants que nos dieux ; annoncez-nous donc d'avance, je vous prie, l’issue de la guerre. » Les apôtres lui dirent : « Afin que vous sachiez que vos dieux sont des menteurs, nous leur ordonnons de répondre à vos demandes et, en disant ce qu'ils ignorent, nous allons vous prouver qu'ils ont menti en tout point. » Alors les prêtres des idoles prédirent une grande bataille dans laquelle beaucoup de monde serait massacré de part et d'autre. Les apôtres se mirent alors à rire, et le général leur dit : « Moi, je suis saisi de crainte, et vous, vous riez? » Les apôtres répondirent : « Ne craignez rien, car la paix est entrée ici avec nous, et demain, à la troisième heure, les ambassadeurs des Indiens viendront vous trouver, faire leur soumission et implorer la paix. » Alors les prêtres se mirent à éclater de rire aussi, en disant au général: « Ces gens-là veulent vous inspirer de la sécurité, afin que ne vous tenant pas sur vos gardes, vous soyez défait par nos ennemis. » Les apôtres reprirent : « Nous ne vous avons pas dit : attendez un mois, mais un jour, et demain vous serez vainqueur et vous aurez la paix. » Alors le général les fit garder tous les deux, afin de leur rendre hommage, s'ils avaient dit la vérité sur ce qui devait échoir, ou bien de les punir pour leur mensonge criminel. Le lendemain donc, ce que les apôtres avaient prédit, s'étant réalisé, et le général ayant voulu faire brûler les prêtres, il en fut empêché par les apôtres qui avaient été envoyés non pour tuer les vivants, mais pour ressusciter les morts.

Alors le général, plein d'admiration de ce qu'ils n'avaient pas laissé tuer les prêtres des idoles et de ce qu'ils ne voulaient accepter rien de leurs richesses, les conduisit au roi: « Prince, lui dit-il, voici des dieux cachés sous des figures d'hommes ! » et après lui avoir raconté,. en présence des magiciens, tout ce qui s'était passé, ceux-ci, excités par l’envie, dirent que c'étaient des gens rusés et qu'ils méditaient de mauvais projets contre l’État. Le général leur dit : « Si vous l’osez, luttez avec eux. » Les magiciens lui dirent: « Si tu veux voir qu'ils ne pourront parler en notre présence, qu'on amène ici les hommes les plus éloquents, et si, devant nous, ils osent ouvrir la bouche, vous aurez la preuve que nous ne sommes propres à rien. » Un grand nombre d'avocats ayant été amenés, à l’instant, ils devinrent muets en présence des mages, au point qu'ils ne pouvaient pas même manifester par des signes qu'ils étaient incapables de parler. Et les magiciens dirent au roi : « Afin que tu saches que nous sommes des dieux, nous allons leur permettre de parler, mais ils ne pourront se promener; puis nous leur rendrons la faculté de marcher, mais nous ferons qu'ils ne voient pas, bien qu'ayant les yeux ouverts. » Quand tout cela eut été exécuté, le général mena les avocats honteux et confus aux apôtres: mais les avocats ayant vit que ceux-ci étaient vêtus grossièrement, ils les méprisèrent intérieurement. Simon leur dit : « Souvent il arrive que dans des écrins d'or et semés de pierreries se trouvent renfermés des objets sans valeur, et que dans les plus viles bottes de bois soient rangés des colliers de perles d'un grand prix.

Or, qui désire devenir le propriétaire d'une chose, fait moins d'attention au contenant qu'au contenu. Promettez-nous donc d'abandonner le culte des idoles et d'adorer le Dieu invisible; de notre côté, nous ferons le signe de la croix sur vos fronts et vous pourrez confondre les magiciens. » Après en avoir fait la promesse et avoir été signés au front, les avocats retournèrent de nouveau chez le roi, auprès duquel se trouvaient encore les magiciens, qui n'eurent plus le moindre empire sur eux; et ils s'en moquèrent devant tout le monde; alors les magiciens irrités firent venir beaucoup de serpents. Aussitôt le roi donna ordre de faire venir les apôtres qui remplirent leurs manteaux des serpents et les jetèrent sur les magiciens en disant : « Au nom du Seigneur, vous ne mourrez point, mais vous serez déchirés par les serpents et vous pousserez des cris de douleur qui ressembleront à des mugissements. »

Et comme les serpents leur rongeaient les chairs, et que ces malheureux hurlaient comme des loups, le roi et les autres priaient les apôtres de laisser tuer les magiciens par les serpents. Les apôtres leur répondirent : « Nous avons été envoyés pour ramener de la mort à la vie, mais non pour précipiter de la vie dans la mort. » Et, après avoir fait une prière, ils ordonnèrent aux serpents de reprendre tout le poison qu'ils avaient injecté, et ensuite de retourner dans leur repaire. Or, les douleurs supportées par les magiciens, au moment où les serpents reprirent leur poison, furent plus vives que celles qu'ils avaient ressenties quand leurs chairs étaient dévorées.

Les apôtres leur dirent : « Pendant trois jours, vous ressentirez de la douleur; mais, le troisième jour, vous serez guéris, afin que vous renonciez alors à votre malice. » Trois jours s'étant écoulés, sans que les magiciens pussent ni manger, ni boire, ni dormir, tant leurs souffrances étaient grandes, les apôtres vinrent les trouver et leur dirent : « Le Seigneur n'agrée pas qu'on le serve par force; levez-vous donc, soyez guéris, et allez avec la faculté de faire librement ce que vous voulez. » Ils persistèrent dans leur malice, et s'enfuirent loin des apôtres, contre lesquels ils ameutèrent Babylone presque tout entière.

— Après, quoi, la fille d'un général conçut par fornication, et en mettant un fils au monde, elle accusa un saint diacre de lui avoir fait violence, en disant qu'elle avait conçu de son fait. Or, comme les parents voulaient tuer le diacre, les apôtres arrivent et s'informent de l’époque de la naissance de l’enfant. On leur répondit: « Aujourd'hui même, à la première heure du jour. » Alors, les apôtres dirent : « Apportez l’enfant, et faites venir aussi le diacre que vous accusez. » Quand cela fut fait, les apôtres dirent à l’enfant : « Dis, enfant, au nom du Seigneur, si ce diacre a eu pareille audace.» A cela, l’enfant reprit : « Ce diacre est chaste et saint; jamais il n'a souillé sa chair. » Or, comme les parents de la jeune fille insistaient pour que les apôtres demandassent quel avait été l’auteur du crime, ceux-ci répondirent : « Notre devoir est de délivrer les innocents, mais non de perdre les coupables. »

— A la même époque, deux tigres très féroces, renfermés chacun dans une fosse, s'échappèrent et dévorèrent tous ceux qu'ils rencontraient. Les apôtres vinrent à eux et, au nom du Seigneur, ils les rendirent doux comme des agneaux. Les apôtres voulurent s'en aller, mais, sur la prière qu'on leur en fit, ils restèrent encore un an et trois mois ; dans cet intervalle, plus de soixante mille hommes, sans compter les petits enfants, furent baptisés avec le roi et les princes.

Les magiciens dont on vient de parler vinrent à une ville nommée Suanir, où se trouvaient 70 prêtres des idoles qu'ils animèrent contre les apôtres, afin qu'à leur arrivée en ce pays, on les forçât à sacrifier ou qu'on les exterminât. Lors donc que les apôtres eurent parcouru toute la province et qu'ils furent parvenus jusqu'à cette ville, les prêtres et tout le peuple se saisissent d'eux et les conduisent au temple du Soleil, Les démons se mirent alors à crier, par l’organe des énergumènes : « Qu'y a-t-il entre vous et nous, apôtres du Dieu vivant ? Voici qu'à votre entrée, nous sommes brûlés par les flammes. » L'ange du Seigneur apparut dans le même moment aux apôtres, et leur dit : « Choisissez de deux choses l’une, ou bien que ces gens meurent à l’instant, ou bien que vous soyez martyrs. » Les apôtres répondirent : « Il faut adorer la miséricorde de Dieu, afin qu'elle les convertisse et qu'elle nous conduise à la palme du martyre. »

Après avoir imposé silence, les apôtres dirent : « Pour vous convaincre que ces idoles sont pleines de démons, voyez, nous leur commandons de sortir et de briser chacun sa statue. » Aussitôt, deux Ethiopiens, noirs et nus, sortirent, au grand effroi de tout le monde, des statues et, après les avoir brisées, se retirèrent en poussant des cris horribles. A cette vue, les prêtres se jetèrent sur les apôtres et les égorgèrent tout aussitôt. Or,. à l’instant même, quoique le ciel fût fort serein; il se fit entendre des coups de tonnerre si violents, que le temple se fendit, en trois endroits, et que deux magiciens, frappés par la foudre, furent réduits en charbon. Le roi transporta les corps des apôtres dans sa ville, et fit élever en leur honneur une église d'une magnificence admirable.

— Quant à saint Simon, on trouve en plusieurs. endroits qu'il fut attaché à une croix, fait attesté par Isidore, dans son Livre sur la mort des Apôtres ; par Eusèbe, dans son Histoire ecclésiastique; par Bède, dans son Commentaire sur les actes des Apôtres, et par maître Jean Beleth, dans sa Somme. Ils prétendent qu'après avoir prêché en Égypte , il revint à Jérusalem, et quand saint Jacques le Mineur fut mort, il fut choisi d'une voix unanime par les apôtres, pour être évêque de cette ville; avant son décès, on raconte qu'il ressuscita trente morts. Aussi chante-t-on dans son office : « Il rendit la vie à trente personnes englouties ans les flots. » Après avoir gouverné l’église de Jérusalem de longues années, et être parvenu à l’âge de 120 ans, du temps de l’empereur Trajan, Atticus, qui exerçait les fonctions de consul à Jérusalem, le fit prendre et accabler d'outrages. En dernier lieu, il le fit attacher à une croix, tout le monde et le juge admirant qu'un vieillard de 120 ans subît le supplice de la croix.

Cependant quelques-uns disent, et cela est exact, que ce ne fut pas l’apôtre Simon qui souffrit le martyre de la croix et fut évêque de Jérusalem, mais que ce fut un autre Simon, fils de Cléophé, frère de Joseph ; fait attesté par Eusèbe, évêque de Césarée, dans sa chronique. Isidore et Bède le disent aussi en leurs chroniques ; car Isidore et Eusèbe rétractèrent, dans la suite, ce qu'ils avaient avancé d'abord ; ceci se prouve par l’autorité de Bède, qui se reproche dans ses rétractations d'avoir partagé ce sentiment. Usuard atteste la même chose aussi dans son Martyrologe.


SAINT QUENTIN


Quentin, noble citoyen romain, vint à Amiens où ayant fait beaucoup de miracles, il fut pris par l’ordre de Maximien, préfet de la ville, et battu de verges, jusqu'à l’entier épuisement des bourreaux; après quoi il fut jeté eu prison. Mais un ange l’ayant délivré, il alla au milieu de la ville prêcher le peuple. Pris une seconde fois, étiré du haut du chevalet jusqu'à ce que ses veines eussent été rompues, rudement battu à coups de nerfs de bœuf, il endura l’huile, la poix, la graisse bouillante; comme il se moquait du président, celui-ci irrité lui fit jeter dans la bouche de la chaux, du vinaigre et de la moutarde. Mais il demeurait encore inébranlable; alors il fut conduit à Vermand, où le président lui fit enfoncer deux broches qui allaient de sa tête à ses cuisses, et dix clous entre ses ongles et sa chair ; enfin il le fit décapiter. Son corps jeté dans un fleuve y resta caché 55 ans, et fut retrouvé ainsi qu'il suit par une noble dame romaine.

Comme elle se livrait assidûment à l’oraison, une nuit, elle est avertie par un ange d'aller en toute hâte au camp de Vermand à l’effet d'y chercher en tel endroit le corps de saint Quentin et de l’ensevelir avec honneur. Elle se rendit donc, avec une grande suite, à l’endroit désigné, et y ayant fait sa prière, le corps de saint Quentin entier et sain, et répandant une odeur suave, surnagea aussitôt sur le fleuve. Elle l’ensevelit : et pour la récompenser de ce bon office, elle recouvra l’usage de la vue. Elle bâtit en cet endroit une église, après quoi elle se retira dans ses domaines.


SAINT EUSTACHE *


Eustache s'appelait d'abord Placide. C'était le commandant des soldats de l’empereur Trajan. Bien que adonné au culte des idoles, il pratiquait avec grande assiduité les œuvres de miséricorde. Il avait une épouse idolâtre et miséricordieuse comme lui; il en eut deux fils qu'il éleva selon son rang, avec une magnificence extraordinaire; comme il se faisait un devoir de s'adonner aux œuvres de miséricorde, il mérita d'être dirigé dans la voie de la vérité.

* Tiré des actes anciens dans lesquels le Bréviaire romain a pris la légende de l’office du saint.

Un jour en effet qu'il se livrait à la chasse, il rencontra un troupeau de cerfs, au milieu desquels il en remarqua un plus beau et plus grand que lés autres, qui se détacha pour gagner une forêt plus vaste. Tandis que les autres militaires courent après les cerfs, Placide poursuit celui-ci de tous ses efforts et s'attache à le prendre. Comme il le suivait avec acharnement, le cerf parvient enfin à gravir la cime d'un rocher; Placide s'approche et songe aux moyens de ne pas le manquer; or, pendant qu'il considère, le cerf avec attention, il voit au milieu de ses bois la figure de la Sainte Croix plus resplendissante que les rayons du soleil, et l’image de J.-C., qui lui adresse ces paroles par la bouche du cerf, comme autrefois parla l’ânesse de Balaam : « Placide, pourquoi me persécutes-tu? C'est par bonté pour toi que je t'apparais sur cet animal. Je suis le Christ que tu honores sans le savoir : tes aumônes ont monté devant moi, et voilà pourquoi je suis venu; c'est pour te chasser moi-même par le moyen de ce cerf que tu courais. »

D'autres auteurs disent pourtant que ce fut l’image qui lui apparut entre les bois du cerf qui proféra ces paroles. En entendant cela, Placide, grandement saisi, tomba de son cheval; revenu à lui après une heure, il se releva et dit : « Faites-moi comprendre ce que vous me dites et alors je croirai en vous. » J.-C. lui dit : « Placide, je suis le Christ qui ai créé le ciel et la terre, qui ai fait jaillir, la lumière et l’ai séparée des ténèbres; j'ai réglé le temps, les jours et les années; j'ai formé l’homme du limon de la terre; pour sauver le genre humain, je suis apparu ici-bas avec un corps, et après avoir été crucifié et enseveli, je suis ressuscité le troisième jour. » A ces mots, Placide tomba de nouveau sur terre et dit : « Je crois, Seigneur, que c'est vous qui avez tout fait, et que vous ramenez ceux qui s'égarent. »

Alors le Seigneur lui dit : « Si tu crois, va, trouver l’évêque de la ville, et fais-toi baptiser. »
« Voulez-vous, répondit Placide, que j'annonce ces vérités à ma femme et à mes fils, afin qu'eux aussi croient en vous? » Le Seigneur lui dit : « Informe-les, afin qu'ils soient purifiés comme toi : mais reviens ici demain, je t'apparaîtrai de nouveau pour te dévoiler plus amplement l’avenir. » Quand il fut rentré à sa maison et qu'il eut rapporté ces merveilles à son épouse, au lit, celle-ci s'écria en disant : « Mon Seigneur, et moi aussi, la nuit passée, je l’ai vu et il m’a dit : « Demain ton mari, tes fils et toi, vous viendrez à moi : Je reconnais maintenant que c'est J.-C. » Ils allèrent donc, an milieu de la nuit, trouver l’évêque de Rome qui les baptisa en grande joie, et qui donna à Placide le nom d'Eustache, à sa femme celui de Théospita et à ses fils ceux d'Agapet et de Théospite. Le matin arrivé; Eustache se rendit à la chasse, comme la veille, et parvenu au même endroit, il fit aller de divers côtés ses soldats, sous prétexte de dépister le gibier, et restant à la place où il avait eu la première vision, il en eut une seconde : alors tombant le visage contre terre, il dit : « Je vous supplie, Seigneur, de manifester à votre serviteur ce que vous lui avez promis. »

Tu es bienheureux, lui répondit le Seigneur, d'avoir reçu le bain de ma grâce, parce que tu as alors vaincu le diable. Tu viens de fouler aux pieds celui qui t'avait déçu. Tu vas montrer maintenant ta foi : car pour l’avoir abandonné, le diable va te livrer de grands combats : il faut donc que tu supportes de rudes épreuves afin de recevoir la couronne de la victoire. Il faut que tu souffres beaucoup afin que déchu de vaines grandeurs du monde, tu sois humilié, pour, être élevé plus tard aux honneurs spirituels. Ne faiblis donc pas : ne reporte pas la vue sur ta gloire passée, car il faut que, par la voie des tentations, tu te montres un autre Job. Cependant quand tu auras été humilié, je viendrai à toi, et; te rendrai ta gloire première. Dis-moi donc, si tu veux accepter les tentations à présent ou à la fin de ta vie? » Eustache répondit: « Seigneur, s'il faut qu'il en soit ainsi, à l’instant commandez que les tentations nous éprouvent, mais donnez-nous la vertu de patience. » Ne perds pas courage, reprit le Seigneur ; ma grâce en effet gardera vos âmes. » Alors le Seigneur monta an ciel, et Eustache revint chez lui donner ces nouvelles à sa femme.

Quelques jours s'étant écoulés, la mort, sous la forme d'une peste, se déchaînant sur tous ses serviteurs et ses servantes, les moissonna tous : peu de temps après, tous ses chevaux et tous ses troupeaux moururent subitement. Alors des scélérats, voyant ces ravages, se ruèrent pendant la nuit sur sa maison, emportèrent tout ce qu'ils trouvèrent, et pillèrent l’or, l’argent et tous ses autres biens : lui-même, avec sa femme et ses fils, rendit grâces à Dieu et s'enfuit tout nu pour échapper à la honte, ils allèrent en Egypte.

Tout ce qu'il possédait fut anéanti par la rapine des méchants. L'empereur et le sénat entier regrettaient beaucoup la perte d'un général aussi distingué, sur lequel on ne pouvait obtenir aucun renseignement. Après avoir fait quelque chemin, les fugitifs arrivèrent à la mer Où ayant trouvé un vaisseau, ils s'embarquèrent. Alors le maître du navire, voyant que la femme d'Eustache était fort belle, conçut un grand désir de la posséder. Après la traversée, il exigea d'Eustache le prix du passage, et comme ils n'avaient pas d'argent, il ordonna que cette femme fût retenue pour payement, dans la conviction de l’avoir à soi. Eustache, informé de cela, refusa absolument d'y consentir, et comme il persistait, le maître fit signe à Ses matelots de le précipiter dans la mer; afin de pouvoir ainsi posséder sa femme. Eustache, qui s'aperçut de cela, leur abandonna sa femme tout désolé, et prenant ses deux enfants, il s'eri alla en versant des larmes : « Malheur à moi et à vous, dit-il, car votre mère est livrée à un mari étranger! »

Parvenu sur les bords d'un fleuve, il n'osa le passer avec ses deux fils à la fois, parce qu'il y avait beaucoup d'eau; mais en en laissant un sur la rive, il se mit en devoir de transporter l’autre; quand il eut passé le fleuve à gué, il posa par terre l’enfant qu'il avait porté, et se hâta de venir prendre l’autre. Il était au milieu du fleuve, lorsqu'un loup accourut tout à coup, saisit l’enfant qu'il venait de mettre sur la rive, et s'enfuit dans la forêt. Eustache, qui n'espérait pas le sauver, courut à l’autre : mais en y allant survint un lion qui s'empara du petit enfant et s'en alla. Or, comme il ne pouvait l’atteindre, puisqu'il n'était encore qu'au milieu du fleuve, il se mit à gémir et à s'arracher les cheveux. Il se serait laissé noyer, si la divine providence ne l’eut retenu. Des bergers, qui virent le lion emporter un enfant vivant, le poursuivirent avec leurs chiens, et Dieu permit que l’animal lâchât sa proie sans lui avoir fait aucun mal.

D'un autre côté, des laboureurs se mirent à crier après le loup et délivrèrent de sa gueule l’autre enfant aussi sain et sauf. Or, bergers et laboureurs, tous étaient du même village et ils nourrirent les enfants chez eux. Eustache de son côté ignorait cela ; alors il s'en alla bien triste.
« Quel malheur pour moi ! disait-il en pleurant; il y a peu de temps, j'étais beau comme un arbre,. couvert de fruits et de feuilles; aujourd'hui je suis tout dépouillé! Que je suis malheureux! j'étais entouré de soldats, et aujourd'hui je suis réduit à rester seul, n'ayant pas même la consolation de posséder mes enfants auprès de moi ! Je me souviens, Seigneur, que vous m’avez dit que je serais tenté comme Job, mais je vois que je suis traité plus durement encore. Dépouillé de tous ses biens, il avait au moins un fumier sur lequel il pût s'asseoir ; mais moi, il ne me reste pas même rien qui ressemble à cela. Il eut des amis qui compatissaient à sa position, pour moi, je n'ai eu que des bêtes féroces, qui m’ont enlevé mes enfants : sa femme lui fut laissée, la mienne m’a été ravie. Mettez fin, Seigneur, à mes tribulations; et placez une garde à ma bouche dans la crainte que mon cœur se laisse aller à des paroles de malice, et que je mérite d'être rejeté de devant votre face. »

Etouffé par ses sanglots, il alla dans un hameau où s'étant mis à gage, il garda les champs des habitants, l’espace de quinze ans ; quant à ses fils, ils furent élevés dans un autre village, sans savoir qu'ils fussent frères. Le Seigneur conserva aussi la femme d'Eustache, et l’étranger ne la connut pas; au contraire il la renvoya intacte, après quoi il mourut.

Or, l’empereur et le peuple romain étaient fort inquiétés par les ennemis. L'empereur, qui se rappela Placide et les victoires que souvent il avait remportées par lui sur les ennemis, s'attristait singulièrement du changement survenu à la suite de sa disparition inattendue; il envoya donc des soldats dans les différentes parties du monde, en promettant de grandes richesses et des honneurs à ceux qui l’auraient trouvé. Or, deux soldats, qui avaient servi sous Placide, arrivèrent au village où il demeurait. Placide qui, du champ où il se trouvait, les aperçut venir, les reconnut aussitôt à leur démarche, et le souvenir de sa dignité lui revenant à la mémoire, il en fut troublé : « Seigneur, dit-il, de même que, contre tout espoir, je viens de voir ceux qui ont vécu autrefois avec moi, faites aussi qu'un jour je puisse voir ainsi ma femme ; car, pour mes enfants, je sais qu'ils ont été dévorés par les bêtes féroces. » Alors il entendit une voix lui dire : « Confiance, Eustache, dans peu tu seras rétabli dans tes honneurs, et tu retrouveras ta femme. » Il s'avança vers les soldats qui ne le reconnurent point; mais après l’avoir salué, ils lui demandèrent s'il connaissait un étranger nommé Placide, qui avait une femme et deux enfants. Il avoua n'en rien savoir ; cependant sur la prière qu'il leur en fit, ils vinrent au logis et Eustache les servit. En se rappelant son ancienne position, il ne pouvait contenir ses larmes : Il fut forcé de sortir pour se laver le visage et revint les servir. Mais les soldats, qui le considéraient, se disaient l’un à l’autre: « Quelle ressemblance frappante entre cet homme et celui que nous cherchons! »

L'un d'eux dit : « Oui, il lui ressemble beaucoup; examinons donc; s'il porte à la tète la cicatrice dune blessure qu'il a reçue à la guerre, c'est lui. » Ils examinèrent et ayant distingué cette marque, ils furent convaincus dès l’instant que c'était celui-là même qu'ils cherchaient. Ils se jetèrent à son cou pour l’embrasser, et s'informèrent de sa femme et de ses fils. Eustache leur dit que ses fils étaient morts et sa femme captive. Or, les voisins vinrent tous voir ce qui se passait, les soldats ne manquèrent pas de vanter son courage et de publier la gloire qu'il s'était acquise : alors ils lui mettent sous les yeux l’ordre de l’empereur, et le revêtent d'habits précieux. Après quinze jours de marche, ils arrivèrent auprès de l’empereur qui, à cette nouvelle, vint au-devant d'Eustache. Il ne l’eut pas plus tôt vu qu'il se jeta à son cou pour l’embrasser. Eustache raconta alors tout ce qui lui était arrivé aussitôt après, on l’entraîna au ministère de la guerre et on le contraignit à reprendre ses anciennes fonctions. Quand il eut compté ses soldats, et qu'il eut vu qu'ils étaient en trop petit nombre relativement à la multitude des ennemis, il fit lever des recrues dans les jeunes gens de toutes les villes et des bourgades. Or, le pays où avaient été élevés ses enfants eut à fournir deux jeunes soldats. Tous les habitants de l’endroit désignèrent au commandant militaire les deux fils d'Eustache comme les plus aptes au service. Eustache, qui vit deux jeunes gens de bonne mine et d'un extérieur distingué, conçut pour eux une, singulière affection, et leur donna les premières places à sa table.

Il partit donc pour la guerre, enfonça les bataillons ennemis, et fit reposer son armée durant trois. jours, dans l’endroit où sa femme était une pauvre hôtelière. Or, par une permission de Dieu, les deux jeunes gens furent logés dans la maison de leur mère, sans qu'ils sussent qui elle était. Comme, ils se reposaient sur le midi, et qu'ils s'entretenaient ensemble, ils vinrent à parler de leur enfance, de leur mère assise près de là, elle écoutait avec attention ce qu'ils se racontaient l’un à l’autre. L'aîné disait au plus jeune « Moi, de ma jeunesse, je ne. me rappelle rien autre chose, sinon que mon père était général d'armée, et que ma mère avait une rare, beauté : ils eurent deux fils, moi et un plus jeune encore, qui lui aussi était remarquablement beau. Ils nous prirent et partirent une nuit de notre maison, puis ils s'embarquèrent, mais, j'ignore où ils allaient. Comme nous débarquions, je ne sais comme il se fit que notre mère resta sur le navire, et notre père s'en alla, nous portant tous les deux et pleurant. Arrivé sur le bord d'un fleuve, il le passa avec mon jeune frère et me laissa sur la rive : mais comme il revenait pour me prendre, un loup survint et enleva mon frère; mon père était encore loin de moi, quand un lion sorti de la forêt me saisit et m'emporte dans le bois, mais des bergers m’arrachèrent de la gueule du lion, et je fus élevé dans la maison que tu connais; je n'ai pu savoir depuis ce qu'était devenu mon père ainsi que le petit enfant. » A ce récit, le cadet se prit à pleurer et à dire : « Par Dieu ! d'après ce que j'entends, je suis ton frère, puisque ceux qui m’ont élevé me disaient aussi : « Tous t'avons arraché à un loup. » Ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre, et s'embrassèrent en pleurant.

La mère qui entendait cela et qui reconnaissait dans ce récit toutes les circonstances de ce qui lui était arrivé, pensa longtemps à part soi que ce pourrait bien être ses enfants. Le lendemain donc, elle alla trouver le général d'armée et lui adressa la parole en ces termes . « Je vous prie, seigneur, de me faire reconduire dans ma patrie; car je suis du pays des Romains et étrangère ici. » En parlant, elle vit sur lui les cicatrices que portait son mari; alors elle le reconnut et sans pouvoir se contenir, elle se jeta à ses pieds en disant : « Je vous- en prie, seigneur, racontez-moi ce que vous faisiez autrefois ; car je pense que vous êtes Placide, général d'armée ; vous avez aussi un autre nom qui est Eustache ; ce Placide, le Sauveur l’a converti; il a subi telle et telle épreuve; c'est moi qui suis sa femme, j'ai été enlevée sur mer; j'ai été préservée de toute souillure ; c'est moi qui ai eu deux fils, Agapet et Théopiste. » En entendant ce récit, Eustache la considère attentivement et reconnaît en elle son épouse : alors versant des larmes de joie, il l’embrassa en glorifiant Dieu le consolateur des affligés. Son épouse lui dit alors : « Seigneur, où sont nos enfants ? » « Ils ont été pris par des bêtes farouches, répondit-il. » Il lui raconta donc comment il les avait perdus. Sa femme lui dit : « Rendons grâces à Dieu, car je pense que comme il nous a donné, le bonheur de nous retrouver, il nous accordera encore celui de reconnaître nos enfants. » « Je vous ai dit, reprit Eustache, qu'ils ont été pris par des bêtes farouches. » Elle répondit : « Hier, comme j'étais assise dans le jardin, j'ai entendu deux jeunes gens raconter l’histoire de leur enfance de telle et telle façon, et je crois que ce sont nos enfants ; interrogez-les donc, et ils vous la diront eux-mêmes. »

Alors Eustache les manda et après avoir appris ce qui se rapportait à leur enfance, il reconnut que c'étaient ses fils. Lui et sa femme les embrassent en versant un torrent de larmes et les tinrent longtemps sur leur cœur. L'armée entière était au comble de la joie de ce que ces enfants étaient retrouvés et de ce que les barbares avaient été vaincus. A son retour, Eustache trouva Trajan mort, et ayant pour successeur Adrien, homme plus scélérat encore. En raison de la victoire qu'Eustache avait remportée, comme aussi à l’occasion de la rencontre que ce général avait faite de sa femme et de ses fils, l’empereur les reçut avec magnificence et fit préparer un grand festin. Le lendemain, il alla au temple des idoles afin d'offrir un sacrifice pour la victoire remportée sur les barbares. Or, l’empereur voyant qu'Eustache ne voulait pas sacrifier ni pour la victoire qu'il avait remportée, ni à l’occasion de la découverte de sa famille, l’exhortait cependant à le faire. Mais Eustache lui dit: « Le Dieu que j'adore, c'est J.-C., et je n'offre de sacrifices qu'à lui seul. »

Alors l’empereur, en colère, ordonna de les exposer dans le cirque avec sa femme et ses enfants, et fit lâcher contre eux un lion féroce. Le lion accourut, et baissant la tête comme s'il eût. adoré ces saints personnages il s'éloigna d'eux humblement. L'empereur ordonna aussitôt de faire rougir au feu un taureau d'airain, et commanda de les y jeter tout vifs. Les saints se mirent donc en prières et se recommandant à Dieu, ils entrèrent dans le taureau où ils rendirent leur âme au Seigneur. Trois jours après, on les en tira en présence de l’empereur; et on les retrouva intacts au point que pas même leurs cheveux, ni aucune partie de leurs membres n'avait été atteinte par l’action du feu. Les chrétiens prirent leurs corps et les ensevelirent en un endroit fort célèbre où ils construisirent un oratoire. Ils pâtirent sous Adrien qui commença à régner vers l’an du Seigneur 120, aux calendes de, novembre, ou, d'après quelques auteurs, le douze des calendes d'octobre (20 septembre).


TOUS LES SAINTS


L'institution de la fête de tous les saints paraît se rattacher à quatre motifs : 1° la dédicace d'un temple; 2° la fête des saints omis dans le cours de l’année ; 3° l’expiation de nos négligences ; 4° une plus grande facilité d'obtenir ce que nous demandons dans nos prières.

1. Cette fête fut instituée pour la dédicace d'un temple. Les Romains, après s'être rendus maîtres de l’univers, construisirent un temple magnifique au milieu duquel ils placèrent leur idole, et autour de sa statue, celles des divinités de chaque province tournées de face vers l’idole des Romains. S'il .arrivait qu'une province se révoltât, aussitôt, dit-on, par l’artifice du diable, la statue de l’idole de cette province tournait le dos à l’idole de Rome, comme pour faire entendre qu'elle cessait de reconnaître son haut domaine. Alors les Romains levaient en toute hâte une armée nombreuse contre le pays révolté et le faisaient rentrer sous leurs lois.

Mais ce ne fut pas assez pour les Romains d'avoir dans leur ville les simulacres des faux dieux de toutes les provinces ; ils firent plus ; ce fut de construire un temple consacré à chacun des dieux qui les avaient rendus, en quelque sorte, les vainqueurs et les maîtres de toutes ces provinces. Cependant comme toutes les idoles ne pouvaient avoir chacune un temple dans Rome, les Romains, pour faire parade de leur folie, érigèrent, en l’honneur de tous les dieux, un temple plus merveilleux et plus élevé que les autres qu'ils nommèrent Panthéon, mot qui signifie tous les dieux et formé de Pan, tout et, Theos, Dieu. Les pontifes des idoles avaient en effet inventé, pour induire le peuple en erreur, que Cybèle, nommée par eux la mère de tous les dieux, leur avait ordonné d'élever un temple magnifique à ses enfants, si on voulait vaincre toutes les nations. On jeta les fondements du temple sur un plan sphérique, pour mieux démontrer par là l’éternité des dieux. Mais comme la largeur de la voûte était telle qu'il ne paraissait pas possible qu'elle se soutînt, quand l’édifice fut un peu élevé au-dessus du sol, on en remplit tout l’intérieur avec de la terre, dans laquelle on jeta, dit-on, de la monnaie: et l’on continua d'en faire autant jusqu'à l’entier achèvement de ce temple merveilleux.

On permit alors à quiconque voudrait enlever la terre de garder pour soi tout l’argent qui y serait trouvé; la foule accourut et vida de suite l’édifice. Enfin, les Romains fabriquèrent un globe d'airain doré, en forme de pomme de pin, qu'ils placèrent au sommet. On rapporte encore que sur ce globe étaient sculptées de main de maître toutes les provinces, de telle sorte que celui qui venait à Rome pouvait savoir de quel côté du monde était son pays. Mais dans la suite des temps ce globe vint à tomber; de là, l’ouverture qui est restée au sommet.

Du temps donc de l’empereur Phocas, quand Rome avait depuis longtemps déjà reçu la foi du Seigneur, Boniface, le quatrième pape après saint Grégoire le Grand, vers: l’an du Seigneur 605, obtint de cet empereur ce temple qu'il purgea de ses idoles immondes et qu'il consacra le 3 des Ides de mai (13 mai), en l’honneur de la bienheureuse vierge Marie et de tous les martyrs. Il lui donna le nom de Sainte-Marie-aux-Martyrs (et il est connu aujourd'hui du peuple sous celui de Sainte-Marie-de-la-Rotonde) ; car à cette époque, on ne célébrait pas encore dans l’Eglise de fêtes pour les confesseurs. Or, comme à cette consécration se rendait une multitude de monde infinie et que le manque de vivres ne permettait pas de la célébrer, un pape, du nom de Grégoire IV, établit de la transférer aux calendes (1er) de novembre, alors que la moisson et les vendanges sont terminées ; il décida qu'on célébrerait en ce jour, dans l’univers entier, une fête solennelle en l’honneur de tous les saints. Ce fut ainsi qu'un temple bâti pour toutes les idoles fut dédié à tous les saints, et que l’on adresse de pieuses louanges à la multitude des saints en un. lieu où l’on adorait une multitude d'idoles.

II. La fête de tous les saints a été instituée pour honorer ceux dont on ne célèbre pas la fête, et dont on ne fait pas même la mémoire. Nous ne pouvons pas, en effet, fêter tous les saints, tant à cause de leur grand nombre qu'à cause de l’impossibilité où nous réduisent notre faiblesse et notre infirmité, comme aussi à cause de l’insuffisance du temps, qui serait trop court. Car, ainsi que le dit saint Jérôme dans l’épître qui se trouve à la tête de son calendrier, il n'est pas de jour; excepté celui des calendes (1er) de janvier, auquel on ne puisse assigner cinq mille martyrs, voilà pourquoi l’Eglise a sagement disposé que, ne pouvant célébrer la fête de tous les saints chacun en particulier, nous les honorions tous ensemble d'une manière générale. Mais, pourquoi célébrons-nous sur la terre les fêtes des saints?

Maître Guillaume d'Auxerre en assigne six raisons, dans sa Somme des offices.
La première, c'est l’honneur de la divine majesté ; car en honorant les saints, c'est Dieu que nous Honorons et que nous proclamons admirable en leur personne, puisque celui qui fait honneur aux saints honore spécialement celui qui les a sanctifiés,

La seconde, c'est pour obtenir aide à notre misère; par nous-mêmes, nous ne pouvons obtenir le salut; aussi avons-nous besoin des suffrages des saints, qu'il est juste que nous honorions si nous voulons mériter leur secours. On lit au IIIe livre des Rois, ce que Bersabée (nom signifiant puits d'abondance), c'est-à-dire l’Eglise triomphante, obtint, par ses prières, le royaume pour son fils, c'est-à-dire pour l’Eglise militante.

La troisième augmente notre sécurité et notre espérance, par la considération de la gloire des saints, qui nous est rappelée dans la fête que nous célébrons; car si des hommes mortels, semblables à nous, ont pu être élevés à un pareil degré de gloire, il est certain que nous pourrons ce qu'ils ont pu, puisque le bras du Seigneur n'est, pas raccourci.

La quatrième, c'est comme exemple offert à notre imitation. Quand revient la fête des saints, nous sommes portés à les imiter, à mépriser, comme eux, les choses de la terre, et à soupirer après les biens du ciel.

La cinquième, c'est pour les payer de retour; car les saints font une fête dans le ciel par rapport à nous, puisqu'il y a joie chez les anges de Dieu et chez les âmes des saints, pour un pécheur qui fait pénitence. Donc, il est juste que nous les payions de retour, et que, faisant de nous une fête dans les cieux, nous célébrions aussi sur la terre une fête pour eux.


La sixième, c'est pour nous acquérir de l’honneur ; en honorant les saints, nous travaillons à notre avantage, nous nous procurons de l’honneur, parce que leur fête c'est notre gloire ; en honorant nos frères, nous nous honorons nous-mêmes. La charité fait que tous les biens soient communs ; or, nos biens sont célestes, terrestres et éternels.

Outre ces raisons, saint Jean Damascène, au livre IV, chap. VIII, en apporte d'autres. Il se demande pourquoi on doit honorer les saints, ainsi que leurs corps ou reliques. Il en donne des raisons dont plusieurs se tirent de leur dignité, d'autres de l’excellence de leurs corps.

Il dit donc que leur dignité a quatre degrés : ils sont les amis de Dieu, les fils de Dieu, les héritiers de Dieu et nos guides. Ses autorités, il les puise, quant au premier degré, dans saint Jean (XV) : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs, mais bien mes amis. » Quant au second degré, dans saint Jean (I) : « Il a donné à ceux qui l’ont reçu le pouvoir d'être faits enfants de Dieu. » Quant au troisième degré, dans la troisième épître aux Romains (VIII) : « S'ils sont enfants, donc ils sont héritiers. » Par rapport au quatrième degré, voici ce qu'il dit : « Que de peines ne vous donneriez-vous pas, pour trouver un guide qui vous présenterait à un roi mortel et qui parlerait en votre faveur ? Eh bien ! les guides de tout le genre humain, nos intercesseurs auprès de Dieu, ne les honorera-t-on pas? Oui, comme on doit honorer ceux qui élèvent un temple à Dieu; et dont on' vénère la mémoire. »

D'autres raisons sont prises de l’excellence de leurs corps; saint Jean Damascène en assigne quatre et saint Augustin en ajoute une cinquième. Les corps des saints, en effet, ont été les celliers de Dieu, le temple de J.-C., le vase du parfum céleste, les fontaines divines et les membres du Saint-Esprit. Ils ont été :

1° les celliers de Dieu, et Dieu les a ornés comme des cénacles ;

2° le temple de J.-C. Dieu a habité en eux par l’intelligence; J.-C. le dit aux apôtres : « Ne savez-vous pas que vos corps sont les temples de l’Esprit-Saint, qui habite en vous ? » Or, Dieu est esprit : et pourquoi donc ne pas honorer des temples, des tabernacles que Dieu anime Saint Jean Chrysostome dit à ce sujet : « L'homme se complaît à élever des palais, et Dieu à habiter dans ses saints.» «Seigneur, dit le Psalmiste, j'ai beaucoup aimé la beauté de votre maison.» Quelle beauté? Ce n'est pas celle qu'on obtient avec une variété de marbres précieux, mais celle qui vient de l’abondance de toutes les grâces. La première flatte la chair, la seconde vivifie l’âme. Celle-là ne dure qu'un temps, trompe les yeux ; celle-ci élève pour toujours l’intelligence jusqu'au ciel. ».

3° Ce sont les vases pleins d'un parfum spirituel : « Des reliques des saints, continue saint Jean Damascène, découle un parfum qui répand la meilleure odeur; et que personne ne vienne me contredire : car, si d'un rocher, d'une pierre dure, il a jailli de l’eau dans le désert; si, de la mâchoire de son âne, Samson brûlant de soif obtint de l’eau, à combien plus forte raison, des reliques des martyrs, doit-on croire qu'il découlera un parfum tout odoriférant, en faveur de ceux qui ont soif de la vertu divine de Dieu dans les saints, qui ont soif de cet honneur qui a sa source en Dieu ? »

4° Ce sont des fontaines divines: ils vivent au sein de la vérité et jouissent de la présence de Dieu.
J.-C., notre maître, nous a donné, dans les reliques des saints, des sources de salut qui répandent des bienfaits de toute nature; ils sont l’organe de l’Esprit-Saint.

C'est la raison qu'allègue saint Augustin * : « Il ne faut pas, dit-il, abandonner avec dédain les corps des saints qui, pendant leur vie, ont été l’organe et l’instrument du Saint-Esprit pour toute bonne œuvre. » Ce qui fait dire à l’apôtre : « Est-ce que vous voulez éprouver J.-C. qui parle par ma bouche? »

* Cité de Dieu, l. I, c. XIII.

Il est dit encore de saint Etienne, que ses ennemis ne pouvaient résister à la sagesse et à l’esprit qui parlait en lui. Saint Ambroise s'exprime ainsi dans. son Hexaëmon : « Voici ce qu'il y a de plus précieux, c'est que l’homme soit l’organe de la voix de Dieu, et qu'il exprime les oracles divins avec des lèvres humaines. »

III. La fête de la Toussaint a été instituée pour expier nos négligences. En effet bien que nous ne fassions la fête que d'un petit nombre de saints, cependant il s'y mêle beaucoup de négligence, et notre ignorance comme notre négligence nous y font oublier une multitude de choses. Si, donc nous avons négligé quoi que ce soit dans les autres solennités des saints, nous pouvons le suppléer dans cette fête générale, et nous purifier des fautes qui pourraient nous être imputées. Cette raison est touchée dans le sermon qui se récite en ce jour dans l’office de l’Église*. Il y est. dit : « Il a été décrété qu'en ce jour on ferait mémoire de tous les Saints, afin que si la fragilité humaine a quelque chose à regretter dans la manière dont elle a solennisé les Saints; soit par ignorance et par négligence, soit par les embarras des affaires, elle puisse l’expier en cette circonstance. » Il faut remarquer qu'il y a quatre classes différentes de saints du Nouveau Testament, que nous honorons dans le courant de l’année et que nous réunissons aujourd'hui tous ensemble, afin de suppléer à ce que nous avons fait avec négligence : ce sont les apôtres; les martyrs, les confesseurs et les vierges.

* Il est du vénérable Bède, sermon XVIII.

D'après Raban, ils sont indiqués par les quatre parties du monde : par l’orient, les apôtres; par le midi, les martyrs; par l’aquilon, les confesseurs et par l’occident, les vierges. Les premiers sont les apôtres dont. la dignité et l’excellence sont certaines, car ils l’emportent en quatre manières sur tous les autres saints : 1° par la prééminence de leur dignité ils sont en effet les sages princes de l’Église militante, les puissants assesseurs du juge éternel, les doux pasteurs du troupeau du Seigneur.
« C'était convenance, dit saint Bernard, que le, genre humain eût à sa tête des pasteurs et des docteurs pareils, qui joignissent à la douceur la puissance et la sagesse. Ils doivent posséder la douceur, pour m’accueillir avec bonté et miséricorde; la puissance pour me protéger efficacement; la sagesse pour me conduire à la vie par la voie qui aboutit à la cité d'en haut. » 2° Par la prééminence du pouvoir. Saint Augustin en parle comme il suit : « Dieu a donné aux apôtres pouvoir sur la nature, afin de la guérir ; sur les démons, pour les renverser; sur les éléments pour les changer ; sur les âmes, pour les délier de leur péché ; sur la mort, pour la mépriser; ce pouvoir est au-dessus de celui des anges, pour consacrer le corps du Seigneur. 3° Par la prérogative de la sainteté. Aussi était-ce pour ce qu'ils excellaient en sainteté et qu'ils étaient remplis de grâces que reluisaient en eux comme dans un miroir la vie et la conduite de J.-C., qu'ils reproduisaient en eux, comme on tonnait le soleil à ses ardeurs, une rose à son parfum, et le feu à sa chaleur.

Ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome, dans son Commentaire sur saint Mathieu : « J.-C. envoie les apôtres, comme le soleil répand ses rayons, comme la rose l’odeur de son parfum, comme le feu ses étincelles, afin que comme le, soleil brille dans ses rayons, comme la rose se devine à son parfum, comme le feu se découvre par ses étincelles, de même la puissance de J.-C. se manifeste par leurs vertus. » 4° Par leur utilité réelle. Voici ce que dit saint Augustin à ce propos : « Ils sont des plus vifs, des plus inhabiles, ils sont en très petit nombre, et cependant quelle noblesse, quelle science, quelle force dans leurs discours ! Les génies les plus extraordinaires, les bataillons les plus épais, les intelligences les plus merveilleuses des auteurs, des orateurs et des docteurs sont soumises par eux au Christ. » — La seconde classe de saints se compose. des martyrs dont la dignité et l’excellence sont évidentes par la multiplicité, l’utilité et la constance de leurs tourments. Ils furent nombreux, parce que outre le martyre de sang, il y en a encore trois autres où le sang n'est pas répandu : savoir la modération dans l’abondance, comme David l’a possédée ; la largesse dans la pauvreté, comme chez Tobie et chez la. veuve de l’Évangile ; la chasteté dans la jeunesse, ainsi que Joseph la pratiqua en Égypte. D'après saint Grégoire il y a trois sortes de martyres où le sang n'est pas versé ; savoir : la patience dans l’adversité : « Nous pouvons, dit ce père, être martyrs sans subir le fer, si nous conservons au fond du cœur une vraie patience. » La compassion pour les affligés: « Celui qui témoigne de la douleur pour les misères d'autrui, celui-là porte la croix dans son esprit. » L'amour des ennemis : « Supporter les mépris, dit-il encore, aimer qui vous hait, c'est le martyre au fond de la pensée.

Les tourments furent utiles d'abord aux martyrs eux-mêmes, qui par là obtinrent la rémission de leurs péchés, une augmentation de mérites, et la possession de la gloire éternelle. Ils se l’acquirent au prix de leur sang, et c'est pour cela que l’on dit de ce sang qu'il est précieux, c'est-à-dire, plein de prix. C'est à ce sujet que parle ainsi saint Augustin dans la Cité de Dieu : « Quoi de plus précieux que la mort pour laquelle les péchés sont remis et les mérites accrus! » Dans ses Commentaires sur saint Jean : « Le sang de J.-C. est précieux, et même sans prix ; cependant il a rendu précieux aussi le sang de ses fidèles, pour lesquels il a donné son sang comme rançon. » En effet s'il n'avait pas rendu précieux le sang de ses serviteurs, on ne dirait pas : « La mort des saints est précieuse aux yeux du Seigneur. » «Le martyre, dit saint Cyprien, c'est la fin des péchés, le terme du danger, le guide du salut, le maître de la patience, la maison de vie. » « Trois choses, dit saint Bernard, rendent précieuse la mort des saints : cessation de travail, joie de la situation nouvelle, assurance par rapport à l’éternité. » Ils nous sont d'une double utilité : 1° ce sont nos modèles dans la lutte. « Chrétiens, dit saint Chrysostome, tu es un soldat rempli de mollesse, si tu penses vaincre sans combat, triompher sans lutte exerces hardiment tes forces, combats rudement, prends bien tes mesures; considère les conventions, fais attention à ta condition; apprends les règlements de cette milice ; les conventions, c'est ce que tu as promis, la condition, c'est celle dans laquelle tu -t'es engagé; cette milice, c'est celle où tu t'es enrôlé.

Tous ont combattu sous ces conventions ; tous ont vaincu dans cette condition, ont triomphé dans cette milice. » 2° Ils nous ont été donnés comme des patrons pour, nous secourir et par leurs mérites et par leurs prières. « O bonté immense de Dieu, dit saint Augustin, qui veut que les mérites des martyrs soient ce qui nous aide ! Il les éprouve pour nous instruire ; il les tourmente pour nous gagner; il veut que leurs supplices soient notre profit.» « Si les apôtres et les martyrs, dit saint Jérôme, revêtus encore de leur corps, peuvent prier pour les autres, quand ceux-ci doivent encore être inquiets par rapport à eux-mêmes, à plus forte raison peuvent-ils le faire, après avoir remporté des couronnes, des victoires, des triomphes! Moïse seul obtient le pardon de six cent mille hommes, et Étienne demande pardon pour Paul et pour beaucoup d'autres, et l’obtient; auront-ils moins de pouvoir lorsqu'ils seront avec le Christ? L'apôtre Paul dit que Dieu lui accorda la vie de deux cent soixante-seize âmes dans un navire : fermera-t-il la bouche quand il sera avec J.-C. ? » 3° Ils souffrirent avec constance; saint Augustin dit à ce sujet: « L'âme du martyre c'est une épée resplendissante de charité, aiguisée par la vérité, agitée. par la force du Dieu (les batailles : elle a fait, les guerres, elle a terrassé ses nombreux contradicteurs, elle a frappé ses ennemis, elle a écrasé ses adversaires. » Saint Chrysostome ajoute: « Ceux qui étaient torturés sont restés plus forts que leurs bourreaux; et des membres écorchés ont vaincu les écorcheurs. »

La troisième classe de saints renferme les confesseurs, dont la dignité et l’excellence sont évidentes en ce qu'ils ont confessé Dieu en trois manières : de cœur, de bouche, et d'action. La confession du cœur ne suffit pas sans celle de la bouche, comme le prouve par quatre raisons saint Chrysostome, Sur saint Mathieu : 1°« La racine de la confession; c'est la foi du cœur, et la confession c'est le fruit de la foi;. or, comme il est de toute nécessité que tant que la racine est vivante en terre, elle produise des branches et des feuilles, car si elle n'en produit pas, soyez sûr que sa racine est desséchée sous terre; de même; tant que 1a foi du cœur reste entière, toujours, elle enfante la confession dans la bouche : que si la confession de la bouche est flétrie, tenez pour certain que la foi du cœur est desséchée depuis longtemps déjà. » 2° « Si c'est un avantage pour vous de croire du fond du cœur, et de ne pas confesser votre foi devant les hommes, donc un infidèle hypocrite trouvera avantageux de confesser J.-C., quand bien même il ne croirait pas en lui du fond qui cœur : Maintenant s'il ne gagne rien à confesser sans avoir la foi, vous non plus, vous ne gagnerez rien à croire, si vous ne confessez pas. » 3° « Si vous croyez avoir fait assez pour J.-C. que de le connaître, sans le confesser. devant les hommes, ce sera donc assez pour vous que J.-C. vous connaisse, mais ne vous confesse pas devant, son Père. Or, si connaître Dieu n'est pas chose suffisante pour vous; votre foi un lui suffira pas davantage. » 4° « Si la foi du cœur eût suffi, Dieu n'aurait créé que votre cœur seulement; mais il a encore créé votre bouche afin que vous le confessiez de cœur et de bouche. » 3° Ils ont confessé Dieu par leurs œuvres.

Saint Jérôme dans son commentaire sur ce passage de l’épître à Tite : « Ils font profession de connaître Dieu », montre comment on peut confesser ou nier Dieu par ses Œuvres. « J.-C., dit-il; est sagesse, justice, vérité, sainteté; et courage. On renie la sagesse par la folie, la justice par l’iniquité, la vérité par le mensonge, la sainteté par les turpitudes, le courage par faiblesse d'esprit, et chaque fois que nous nous laissons vaincre par les vices et par les péchés, tout autant de fois, renions-nous Dieu ; tandis qu'au contraire, toutes les fois que nous faisons le bien, nous confessons Dieu. » La quatrième classe des saints est celle dés vierges, dont la dignité et l’excellence est évidente : 1° parce qu'elles sont les épousés du roi éternel. « Imaginez, si vous le pouvez, dit saint; Ambroise, une beauté plus grande que la beauté de celle qui est aimée par le Roi, qui est prisée par le Juge, qui est dédiée au Seigneur, qui est consacrée à Dieu ? Toujours épouse et jamais mariée! » 2° Parce qu'elles sont comparées aux Anges. « La virginité, dit ailleurs saint Ambroise, surpasse la nature humaine, puisqu'elle fait des hommes les compagnons des anges. Cependant chez les vierges, la victoire l’emporte encore sur celle des anges : car ceux-ci vivent sans la chair, tandis que les vierges triomphent dans la chair. 3° Parce qu'elles sont plus illustres que tout le reste des fidèles.

« La virginité, dit saint Cyprien, est la fleur de l’église, la beauté et l’ornement de la grâce spirituelle. l’heureuse disposition à la louange et à l’honneur, une pauvre intègre et sans corruption, l’image de Dieu, la plus illustre portion du troupeau de J.-C. » 1° Parce qu'elles sont préférées aux personnes mariées. Or, cette excellence que possède la virginité par rapport à l’union conjugale, est claire et certaine si on les compare. Le mariage féconde le corps, la virginité féconde l’esprit. Saint Augustin dit qu'il y a plus de générosité à imiter par avance avec la chair la vie des anges que d'augmenter dans la chair le nombre des mortels. Or, la fécondité est plus grande, comme aussi plus pleine de bonheur, à agrandir son esprit. qu'à concevoir dans son sein; le mariage procrée des enfants de douleurs, et la virginité des enfants de joie et d'allégresse. « La continence, dit saint Augustin, est loin d'être stérile, mais c'est une mère féconde d'enfants de joie qu'elle enfante de vous, Seigneur. » Le mariage remplit la terre d'enfants, la virginité en. remplit le ciel. Saint Jérôme a dit : « Le mariage remplit la terre, la virginité remplit le paradis. Le mariage traîne, après soi grand nombre d'inquiétudes, la virginité engendre le calme. Gilbert disait : que la virginité est l’absence des chagrins, la paix de la chair, la rançon du vice et la reine des vertus. Le mariage, c'est le bien, la virginité, c'est le mieux. « Il y a autant de différence entre le mariage et la virginité, dit saint Jérôme à Pammachius, qu'il y en a entre ne pas pécher et bien faire; ou pour adoucir, l’expression, qu'il y en a entre le bien et le mieux. Le premier est comparé aux épines, la seconde aux roses. » Saint Jérôme dit à Eustochium : « Je loue le mariage parce qu'il enfante des vierges. Je cueille la rose au milieu des épines, je tire l’or de la terre, et la perle du coquillage. » 5° Parce qu'elles possèdent de nombreux privilèges. Les vierges en effet auront une couronne enrichie d'or; elles seules chanteront, le cantique; elles seront revêtues comme le Christ ; elles marcheront toujours à la suite de l’Agneau.

IV. Enfin, la fête de tous les saints a été instituée pour obtenir plus facilement ce que nous demandons dans nos prières : comme nous les honorons, en ce jour, tous à la fois, eux aussi prient tous ensemble pour nous, afin que nous obtenions plus facilement miséricorde de Dieu. S'il est en effet impossible de ne pas exaucer les prières d'une multitude, il sera plus impossible encore que les prières réunies de tous les saints ne soient pas exaucées. Cette raison est indiquée par l’oraison de l’office de ce jour dans laquelle nous disons: « Nous vous supplions, Seigneur, d'augmenter, avec le nombre de nos intercesseurs, l’abondance de votre miséricorde après laquelle nous soupirons*. » Les saints intercèdent pour nous par mérite et par affection : par mérite, quand leurs mérites nous secondent : par affection, lorsqu'ils désirent l’accomplissement de nos souhaits : ce dont ils s'abstiennent toutefois à moins qu'ils ne reconnaissent . la nécessité d'accomplir la volonté de Dieu. Que tous les saints s'unissent en ce jour pour intercéder unanimement en notre faveur, nous en avons la preuve dans une vision qu'on raconte avoir eu lieu l’année qui suivit l’institution de cette solennité.

* C'est l’oraison . Veneranda, qui reste reléguée dans les Sacramentaires.

A pareil jour, le coûtre de l’église de Saint-Pierre avait eu la dévotion de faire une station à chaque autel, et après avoir imploré les suffrages de tous les saints, il était enfin revenu à l’autel de saint Pierre, où s'étant reposé un instant, il fut ravi hors de lui. Il vit alors le Roi des rois assis sur un trône élevé, et autour de lui tous les anges. La Vierge des vierges ornée d'un diadème éclatant arriva aussitôt suivie d'une multitude de vierges et de continentes : A l’instant le roi se leva pour l’accueillir, et l’invita à s'asseoir sur un siège qu'il fit placer auprès du sien. Après cela vint un personnage, revêtu d'un habit de poil de chameau, suivi par une multitude de vieillards vénérables. Ensuite s'en présenta un autre orné de vêtements pontificaux escorté par un chœur de plusieurs autres revêtus de la même manière : Enfin s'avança une multitude innombrable de soldats, après lesquels se présenta une foule infinie de nations diverses. Tous étant parvenus jusque devant le trône du Roi, ils fléchirent les genoux et l’adorèrent. Alors celui qui était orné d'habits pontificaux commença les matines que tous les autres continuèrent. Or, l’ange conducteur du coûtre lui expliqua la vision : « La vierge qui se trouvait au premier rang, c'était la mère de Dieu; celui qui était vêtu de poil de chameau c'était saint Jean-Baptiste avec les patriarches et les, prophètes; celui qui était revêtu d'ornements pontificaux était saint Pierre, avec les autres apôtres, les soldats étaient les martyrs, et le reste de la foule, se composait des confesseurs. Tous étaient venus en présence du roi pour rendre grâces de l’honneur à eux rendu en ce jour par les mortels et pour prier en faveur de l’univers entier.»

Ensuite il le conduisit dans un autre endroit où il lui montra des personnes des deux sexes, les unes sur des tapis d'or, d'autres à table, dans les délices : d'autres en fins nus, pauvres et mendiant des secours. Il lui dit alors que ce lieu était le purgatoire; que les âmes qui vivaient dans l’abondance étaient celles dont les âmes les aidaient beaucoup de leurs suffrages, que les indigentes étaient celles dont on n'avait aucun souci. Il lui ordonna de rapporter toutes ces particularités au souverain Pontife, afin qu'après la fête de tous les saints il établît le jour des âmes, de manière que l’on adressât des supplications générales en faveur de ceux qui ne pouvaient en avoir de particulières.


LA COMMÉMORATION DES AMES


La commémoration de tous les fidèles défunts a été instituée en ce jour par l’Eglise, afin de secourir par des bonnes œuvres générales ceux. qui n'ont pas le bonheur d'être soulagés par des prières particulières, ainsi qu'il a été démontré parla révélation précédente. Saint Pierre Damien rapporte encore que saint Odilon, abbé de Cluny, ayant découvert, qu'auprès d'un volcan de Sicile, on entendait souvent les cris et les hurlements des démons se plaignant que les âmes des défunts fussent arrachées de leurs mains par les aumônes et les prières, ordonna, dans ses monastères, de faire, après la fête de tous les saints, la commémoration des morts.

Ce qui, dans la suite, fut approuvé par toute l’Eglise *. A ce sujet, on peut faire deux considérations générales : 1° sur ceux qui doivent être purifiés, 2° sur les suffrages qui sont adressés pour eux. Dans la première considération, on peut examiner : 1° qui sont ceux qui sont purifiés, 2° par qui ils le sont, 3° où ils le sont. Ceux qui sont purifiés se divisent en trois catégories. Les premiers sont ceux qui décèdent sans avoir accompli la satisfaction qui leur a été enjointe. S'ils avaient eu au fond du cœur une contrition suffisante pour effacer leurs péchés, ils seraient librement passés à la vie, quand bien même ils n'auraient accompli aucune satisfaction, puisque la contrition est la plus grande satisfaction pour le péché et qu'elle l’efface entièrement. « Dieu, dit saint Jérôme, ne regarde pas tant à l’espace du temps qu'à la mesure de la douleur, ni tant à l’abstinence de la nourriture qu'à la mortification des vices.» Mais ceux qui ne sont pas assez contrits, et qui meurent avant l’achèvement de leur pénitence, sont punis très sévèrement dans le feu du purgatoire, à moins toutefois que des personnes auxquelles ils sont chers ne se chargent de leur satisfaction.

Or, pour que cette commutation ait de la valeur, quatre conditions sont requises. La première, l’autorité de celui qui commue, et cette autorité est celle du prêtre; la deuxième, le besoin qu'éprouve celui en faveur duquel s'opère la commutation, car il doit se trouver dans une position telle qu'il ne puisse satisfaire pour soi-même, mais qu'il ait besoin d'être aidé ; la troisième, la charité de celui pour lequel se fait la commutation, charité qui lui est nécessaire pour rendre sa satisfaction méritoire et complète; la quatrième, la proportion à établir par, rapport à la peine, en sorte qu'une plus petite soit commuée en une plus grande; car, on satisfait plus à Dieu par la peine personnelle que par celle d'autrui.

* Iottald, Vie de saint Odilon, l. II, c. XIII.

Or, il y a trois genres, de peines : 1° la personnelle et volontaire, c'est celle par laquelle on satisfait le mieux ; 2° la. personnelle qui n'est pas volontaire, elle est subie dans le purgatoire; 3° la volontaire; mais sans être personnelle, telle qu'elle existe dans la commutation que l’on traite ici ; elle satisfait, moins que la première, par cela même qu'elle n'est point personnelle, et elle satisfait plus que la seconde, parce qu'elle est volontaire.

Cependant, si celui pour lequel on se charge de satisfaire vient à décéder, il n'en souffre pas moins dans le purgatoire, quoiqu'il soit délivré plus tôt par la peine qu'il endure lui-même, et par celle que les autres paient pour lui, parce que le Seigneur compte pour somme principale sa peine et celle des autres. D'où il suit que s'il doit, dans le purgatoire, souffrir deux mois, il pourra, au moyen du secours qu'il reçoit, être délivré en un seul. Cependant, jamais il n'en sort que la dette ne soit payée. Que si elle est acquittée, cette dette compte pour celui qui la paie et retourne à son profit; et s'il n'en a pas besoin, elle revient au trésor de l’Eglise, ou bien elle vaut pour ceux qui sont dans le purgatoire.

Les seconds, qui vont dans le purgatoire, sont ceux qui ont vraiment accompli la pénitence qui leur a été enjointe ; cependant, elle n'a pas été suffisante par l’ignorance ou la négligence du prêtre. Alors ceux qui descendent dans le purgatoire, à moins qu'ils ne suppléent par la grandeur de leur contrition, y complèteront en entier ce qu'ils auront fait en moins dans cette vie. Dieu, en effet, qui sait la proportion et la mesure entre les péchés et les peines, ajoute quelque peine suffisante, afin qu'aucun péché ne reste impuni. D'ailleurs, la pénitence imposée est ou bien trop forte; ou bien égale, ou bien trop faible; si elle est trop forte, elle procure une augmentation de gloire dans ce qu'elle a d'excessif; si elle est égale, elle suffit alors pour la rémission de toute la coulpe ; si elle est trop faible, ce qui reste est suppléé par la puissance de la justice divine. Ecoutez ici ce que pense saint Augustin de ceux qui font pénitence à la dernière extrémité : « Celui qui vient d'être baptisé sort de ce monde tranquille sur son sort; le fidèle qui vit bien, sort de ce monde tranquille sur son sort ; celui qui fait pénitence et qui est réconcilié, quand il est en santé, sort tranquille d'ici-bas ; celui qui fait pénitence à la dernière extrémité et qui s'est réconcilié, s'il sort d'ici-bas tranquille, moi, je ne le suis pas : donc, prenez le certain et laissez l’incertain. » Si saint Augustin parle ainsi, c'est que ces personnes ont coutume de faire pénitence, plutôt par nécessité que par bonne volonté, plutôt par crainte du châtiment que par amour de la gloire.

Les troisièmes, qui descendent dans le purgatoire; sont ceux qui portent avec eux du bois, du foin et de la paille, c'est-à-dire ceux qui ont une affection, charnelle pour leurs richesses, moins grande cependant que celles qu'ils ont pour Dieu. Les affections charnelles qu'ils ont pour leurs maisons, leurs femmes, leurs possessions, bien qu'ils ne préfèrent rien à Dieu, sont indiquées par ces trois choses : selon qu'ils auront aimé, ou bien ils seront brûlés plus de temps comme bois, ou moins de temps comme foin, ou très peu comme paille. « Ce feu, comme dit saint Augustin, bien qu'il ne soit pas éternel, est pourtant merveilleusement fort ; il surpasse toute peine qui ait jamais été endurée ici-bas par personne ; aucune souffrance n'a existé pareille dans la chair, tout extraordinaires qu'aient été les supplices des martyrs. »

II. Par qui sont-ils purifiés ? Cette purgation et cette punition s'opérera par les mauvais anges et non par les bons; car les bons anges ne tourmentent pas les bons ; mais les bons anges tourmentent les mauvais, les mauvais les bons, et les mauvais ceux qui leur ressemblent. C'est cependant chose pieuse de croire que les bons anges visitent et consolent fréquemment leurs frères et concitoyens, et les exhortent à souffrir avec patience. Ils ont encore un autre sujet de consolation en ce qu'ils attendent avec certitude la gloire future: car ils la possèdent certainement, toutefois dans un moindre degré que ceux qui sont dans la patrie, mais dans un plus grand que ceux qui sont en chemin pour l’autre vie. La certitude de ceux qui sont dans la patrie est sans attente et exempté de crainte, parce qu'ils n'attendent pas la vie future, puisqu'ils la possèdent réellement, et qu'ils ne craignent pas de la perdre plus tard, tandis que c'est le contraire dans ceux qui sont en chemin pour l’autre vie.

Mais la certitude de ceux qui sont en purgatoire tient le milieu. Elle est accompagnée d'attente puisqu'ils attendent la vie future elle-même : mais elle est exempte de crainte, car ayant leur libre arbitre affermi, ils savent que désormais ils ne peuvent plus pécher. Ils ont encore un autre sujet de consolation, c'est de croire que l’on peut prier pour eux. Cependant il serait peut-être plus conforme à la vérité de croire que cette punition ne s'exerce pas par le ministère des mauvais anges, mais que c'est un ordre de la justice divine et par une conséquence de sa volonté.

III. Où sont-ils purgés? C'est dans un lieu situé à côté de l’enfer, qui se nomme Purgatoire ; c'est là que le placent plusieurs savants, bien qu'il semble à d'autres qu'il soit situé dans l’air et dans la zone torride. Cependant il entre dans l’économie du plan divin que divers lieux soient assignés à différentes âmes, et cela pour plusieurs raisons, soit pour la légèreté de leur punition, soit à cause de leur délivrance prochaine, soit pour notre instruction, ou bien pour une faute commise dans ce lieu, ou enfin à cause des prières de quelque saint : 1° Pour la légèreté de leur peine, ainsi il a été révélé à quelques personnes, au témoignage de saint Grégoire, qu'il y a des âmes punies dans l’obscurité. 2° Pour leur délivrance prochaine, afin qu'elles puissent révéler leur indigence aux autres et en impétrer les suffrages pour sortir de peine plus vite.

On lit en effet que des pêcheurs de Saint-Théobald prirent en automne un énorme bloc de glace dais leur filet, et ils en furent pourtant beaucoup plus satisfaits que si c'eût été un poisson, parce que l’évêque avait mal aux pieds, et ils lui procurèrent un grand soulagement en appliquant cette glace sur ses membres souffrants. Or, une fois l’évêque entendit sortir de la glace la voix d'un homme qui ayant été adjuré de lui dire qui il était, répondit: « Je suis une âme, tourmentée dans cette glacière pour mes péchés, et je pourrais être délivrée si vous disiez trente messes pendant trente jours sans interruption. » L'évêque avait dit la moitié de ces messes et se préparait à en célébrer une autre, quand il arriva que, le diable y poussant, une sédition s'éleva parmi la presque totalité des habitants de la ville. Alors l’évêque, ayant été appelé pour apaiser la discorde, quitta les ornements sacrés, et ne dit pas la messe ce jour-là. Il recommença donc et déjà il avait dit les deux tiers des messes, quand une grande armée, semblait-il, assiégea la ville; et il fut forcé de ne pas dire la messe. Il recommença, donc encore une troisième fois, et il avait dit toutes, les messes excepté la dernière qu'il allait célébrer, quand la maison de l’évêque et sa villa parurent tout en flammes. Comme ses serviteurs lui disaient de laisser passer ce jour sans dire la messe, il répondit : « Quand toute la villa devrait brûler, je la célébrerais. » Lorsqu'elle fut achevée, aussitôt la glace se fondit et l’incendie qu'on croyait voir disparut comme un fantôme sans avoir causé aucun dommage. 3° Pour notre instruction : car c'est afin que nous sachions qu'une grande peine est infligée après cette vie aux pécheurs; comme on dit qu'il arriva à Paris, d'après ces paroles du Chantre de Paris * : Maître Silo ** pria avec instance un de ses écoliers, qu'il soignait dans sa maladie, de revenir le trouver après sa mort, pour lui rapporter en quelle situation il se trouverait.

* Pierre le Chantre.
** Ou Siger de Brabant.

Quelques jours après, il lui apparut avec une chappe de parchemin, sur l’extérieur de laquelle étaient écrits partout une foule de sophismes, et dont l’intérieur était tout doublé de flammes. Le maître lui demanda qui il était. « Je suis bien, dit-il, celui qui vous ai promis de revenir vous trouver. », Interrogé sur l’état dans lequel il se trouvait, il répondit : « Cette chappe me pèse et m’écrase plus que si j'avais sur moi une tour; et elle m’a été donnée à porter à cause, de la gloire que je retirais à faire des sophismes. Pour ce qui est de la flamme de feu dont elle est doublée, ce sont les pelleteries délicates et mouchetées que je portais : cette flamme me torture et me brûle. » Or, comme le maître jugeait cette peine facile à endurer, le défunt, lui dit de tendre la main pour apprécier à quel point ce châtiment était supportable. Quand il eut présenté sa main, le revenant laissa tomber une goutte de sa sueur qui perça la main de Silo comme une flèche, en sorte que celui-ci en ressentit une douleur prodigieuse, et il lui dit : « Voici comme je suis partout.»: Le maître, effrayé de la sévérité de ce châtiment, résolut de quitter le monde et d'entrer en religion. Le lendemain matin quand ses écoliers furent rassemblés; il composa ces vers :

Linquo coax ranis, ira corvis, vanaque vanis,
Ad logicam pergo quae mortis non timet ergo* .

Et quittant le siècle, il se réfugia dans un cloître. 4° Pour avoir commis une faute dans un endroit, comme le dit saint Augustin, et ainsi que le prouve un exemple rapporté par, saint Grégoire. Un prêtre, qui fréquentait les bains, y rencontrait un inconnu toujours disposé à le servir. Un jour, pour le bénir et le payer de son labeur, le prêtre lui ayant offert un pain bénit, cet homme répondit en gémissant : «Pourquoi ne donnez-vous cela, mon père ? Ce pain est sanctifié, or, je ne puis le manger; car autrefois j'ai été le maître de ce lieu, mais pour mes péchés, j'y ai été envoyé après ma mort : cependant je vous prie d'offrir au Dieu tout puissant ce pain pour mes péchés : vous saurez que vous aurez été exaucé quand vous ne me trouverez plus en revenant ici. » Alors le prêtre offrit pour lui tous les jours pendant une semaine l’hostie salutaire, après, quoi, i1 ne le rencontra plus désormais. 5° A cause de la prière de quelque saint ; ainsi lit-on de saint Patrice qui demanda pour quelques personnes un purgatoire en un certain lieu sous terre vous en trouverez l’histoire après la fête de saint Benoît.

* Je laisse coasser les grenouilles, croasser les corbeaux, les gens frivoles s'occuper des frivolités.
Je cherche une logique qui ne craigne point la mort pour conclusion.
** Dialogues, l. IV, c. XL.

La seconde considération a rapport aux suffrages que l’on peut adresser pour eux. A ce propos, trois considérations se présentent : 1° Les suffrages en eux-mêmes. 2° Ceux pour qui ils se font. 3° Ceux par qui ils se font. I. Il y a quatre espèces de suffrages qui sont très avantageux aux morts, savoir: la prière des fidèles et celle de leurs amis, l’aumône, l’immolation de l’hostie salutaire, et le jeûne. 1° Que la prière de leurs amis leur serve, cela est évident par l’exemple de Paschase rapporté dans saint Grégoire*. Il raconte qu'un homme d'une sainteté et d'une vertu éminente existait quand deux souverains pontifes furent élus à la fois. Cependant dans la suite, l’Église ayant reconnu l’un d'eux pour légitime, Paschase, entraîné dans l’erreur, préféra toujours l’autre, et persista dans son sentiment jusqu'à la mort. Quand il fut trépassé, un démoniaque ayant touché la dalmatique posée sur son cercueil, fut guéri. Or, longtemps après, Germain, évêque de Capoue, étant allé au bain pour sa santé, y trouva le diacre Paschase debout et prêt à le servir. A sa vue, il eut grande peur, et il lui demanda ce que faisait là un homme si important que lui. Paschase lui avoua qu'il n'avait été envoyé en ce lieu de peine pour aucun autre motif que celui d'avoir abondé en son sens plus que de raison dans l’affaire susdite; puis il ajouta : « Je vous en prie, adressez, pour moi des prières au Seigneur, et vous saurez que vous avez été exaucé, quand vous ne me trouverez plus lorsque vous reviendrez ici.» Germain pria donc pour lui et étant revenu peu de jours après, il ne trouva plus Paschase en ce lieu.

* Dialogues, l. IV, c. XXXVI.

Pierre de Cluny dit qu'un prêtre, qui célébrait tous les jours la messe pour les morts, fut accusé auprès de son évêque et suspendu de son office. Or, un jour de grande solennité, comme l’évêque passait par le cimetière pour aller à matines, les morts se levèrent devant lui et dirent : « Cet évêque ne nous donne pas une messe ; de plus, il nous a enlevé notre prêtre ; mais certainement, s'il ne s'amende, il mourra. » Alors l’évêque donna l’absolution au prêtre, et, dans la suite, il célébra la messe de bon cœur pour les morts. Les prières des vivants sont très agréables aux défunts, comme on peut s'en assurer par ce que rapporte le Chantre de Paris *. Un homme récitait toujours le psaume De profundis pour les morts, chaque fois qu'il passait par un cimetière. Un jour que, poursuivi par des ennemis, il s'y était réfugié, aussitôt les morts se levèrent, chacun avec l’instrument de sa profession à la main, et ils le défendirent vigoureusement, forçant ses ennemis effrayés à prendre la fuite.

— La seconde espèce de suffrages qui est utile aux défunts, c'est l’aumône: cela est évident parce qu'on lit dans le livre des Macchabées, que le vaillant Judas, ayant recueilli douze mille dragmes d'argent, les envoya à Jérusalem dans le but de les offrir pour les péchés des morts; car il avait de bons et religieux sentiments touchant la résurrection. Un exemple rapporté par saint Grégoire, au IV° livre de ses Dialogues (c. XXXVI), confirme l’avantage de l’aumône en faveur des défunts.
* Pierre Cantor, moine de Cîteaux, + 1297.

Un soldat vint à mourir, mais bientôt après il revint à la vie et raconta ce qui lui était arrivé. Il disait donc qu'il y avait un pont sous lequel coulait un fleuve noir, bourbeux et fétide. Quand le pont était passé, se trouvaient des prairies agréables, ornées d'herbes aux fleurs odoriférantes, au milieu desquelles paraissaient réunis des hommes vêtus de blanc que rassasiait cette suavité merveilleuse et variée des fleurs. Mais sur ce pont était une épreuve, c'est-à-dire que si un homme injuste voulait le passer, il tombait dans ce fleuve noir et puant, tandis que les justes d'un pas assuré arrivaient à ces prairies charmantes. Il raconta y avoir vu un homme appelé Pierre, lié, couché sur le dos à une grande masse de fer. Et le soldat lui avant demandé pourquoi il était là, on lui répondit : « S'il souffre ainsi, c'est, que quand on lui commandait l’exécution d'un coupable, c'était plus à la cruauté et au désir de faire des blessures qu'à l’obéissance qu'il cédait. » Il disait encore y avoir vu un pèlerin qui, arrivé sur le pont, le passa avec une autorité pareille à la pureté de sa vie sur la terre. Un autre, nommé Etienne, qui avait voulu passer, fit un faux pas et fut jeté hors du pont, le corps restant à moitié suspendu. Alors des hommes affreusement noirs, sortis du fleuve, le saisirent d'en bas par les jambes, tandis que d'autres personnages vêtus de blanc et resplendissants de beauté le tinrent d'en haut par les bras. Or, pendant cette lutte, le soldat qui en était témoin revenait à son corps et ne put savoir quel fut le résultat de cet examen et qui fut le vainqueur. Ce qui nous donne à comprendre que dans Etienne les péchés de la chair combattaient avec ses aumônes. Car le fait d'être tiré d'en bas par les cuisses et celui d'être tiré d'en haut par les bras indique qu'il avait aimé faire des aumônes et qu'il n'avait pas su résister entièrement aux mauvais penchants de la terre.

La troisième espèce de suffrages, qui est l’immolation de l’hostie salutaire, est très avantageuse aux défunts; ce qui est prouvé par beaucoup d'exemples. Saint Grégoire rapporte au IV° livre de ses Dialogues (c. LV), qu'un de ses moines, appelé Juste, étant, à la dernière extrémité, indiqua qu'il avait trois pièces d'or cachées, et mourut en gémissant de cette action; saint Grégoire commanda alors aux frères de l’ensevelir dans le fumier avec ses trois pièces d'or en disant : « Que ton argent périsse avec toi.» Cependant saint Grégoire ordonna à un des frères d'immoler chaque jour la sainte Hostie pour lui pendant trente jours. Quand il eut exécuté ce que lui avait intimé saint Grégoire, celui qui était mort apparut le trentième jour à un frère qui lui demanda : « Comment es-tu? » Et il répondit: « Jusqu'à présent, j'ai été mal, mais maintenant je suis bien, car j'ai reçu aujourd'hui la communion.

On s'assura encore que l’immolation de la sainte, Hostie était fort utile non seulement aux morts, mais, encore aux vivants. Quelques hommes en effet étaient dans le creux d'un rocher occupés à extraire de l’argent, quand tout à coup le rocher croule et écrase tous ceux qui se trouvaient là, à l’exception d'un seul qui échappa à la mort protégé, par un retrait, mais sans pouvoir en sortir. Sa femme, le pensant mort, faisait dire tous les jours la messe pour lui et offrait chaque fois un pain, un vase de vin avec une chandelle.

Le diable, jaloux, lui apparut trois jours de suite sous une forme humaine et lui demanda où elle allait : la femme lui ayant exposé le motif de sa démarche, le diable lui disait : « Ne te fais, pas de mal inutilement, car déjà la messe est dite » ; de sorte que ces trois jours-là elle manqua à la messe et ne la fit même pas dire. Or, un certain temps après, quelqu'un, en fouillant dans ce même rocher pour trouver de l’argent, entendit, au-dessous de soi, une voix qui disait : « Frappez doucement, car une grosse pierre va me tomber sur la tête. » Or, comme l’ouvrier avait peur, il appela beaucoup de monde pour entendre cette voix; ensuite il se mit à creuser et il entendit les mêmes paroles. Alors tous s'approchèrent plus près et dirent: « Qui es-tu? » On répondit : « Allez doucement, car une grosse pierre semble tomber sur moi. » On creusa donc par le côté et on parvint jusqu'à cet homme qu'on retira bien portant et sain et sauf; on lui demandait comment il avait pu vivre si longtemps, il dit que chaque jour on lui avait donné un pain, un pot de vin et une chandelle allumée, excepté seulement pendant trois jours. Quand sa femme apprit cela, elle fut toute transportée, et elle connut que son mari avait été sustenté par son oblation et que le diable l’avait trompée pour que, ces trois jours-là, elle me fît pas dire de messes. Cet événement s'est passé, au témoignage de Pierre de Cluny, dans une villa nommée Ferrières, au diocèse de Grenoble *.

* Le fait rapporté par la légende est bien le même, quant au fond, que raconte Pierre le vénérable. La femme du malheureux faisait dire une messe chaque semaine à l’intention de son mari, mais elle y manqua une fois par négligence. Ce ne fut qu'au bout d'un an qu'eut lieu la délivrance. (Pierre le vénérable, De miraculis, 1. II, c. II.) Le cardinal Bossa parle du même prodige et le lit dans saint Pierre Damien, Opp. XXIII, il serait arrivé auprès du lac de Côme apud Clavennam montem. Henri de Gand, + en 1275.

Saint Grégoire rapporte encore qu'un nautonier fit naufrages et qu'un prêtre ayant immolé pour lui la sainte Hostie, il sortit enfin de la mer sain et sauf. On lui demandait comment il avait échappé, au péril ; il dit qu'étant au milieu de la mer, déjà épuisé et presque défaillant, quelqu'un s'approcha de lui et lui offrit un pain. Quand il l’eut mangé, il recouvra aussitôt toutes ses forces et fut recueilli sur un navire qui passait par là. Or, il reçut le pain à l’heure même où le prêtre disait la messe pour lui.

— La quatrième espèce de suffrages qui est le jeûne, est avantageuse aux défunts, sur le témoignage de saint Grégoire, lequel traite de ce suffrage en même temps que des trois autres, en disant: « Les âmes des défunts sont délivrées de quatre manières, ou bien par les offrandes des prêtres, ou par les prières des saints, ou par les aumônes de leurs amis, ou par les jeûnes de leurs parents. La pénitence que font pour elles ceux qui ont été leurs amis a beaucoup de valeur. » Le docteur Solennel * raconte qu'une femme, qui avait perdu son mari, se désespérait d'être pauvre, quand le diable lui apparut et lui dit qu'il. l’enrichirait si elle consentait à faire ce qu'il voudrait. Elle le promit; alors il lui enjoignit: 1° de faire tomber dans, la fornication les ecclésiastiques qu'elle logerait chez elle ; 2° d'accueillir les pauvres dans le jour et de les chasser la nuit sans leur laisser rien; 3° d'empêcher de prier dans l’église par son babil; 4° de ne jamais se confesser de cela.

* Henri de Gand, + en 1275.

Arrivée a l’article de la mort, et invitée par son fils à se confesser, elle lui révéla le fait, en lui disant qu'elle ne pouvait pas se confesser et que sa confession ne lui vaudrait rien. Mais son fils insistant avec larmes et. promettant de faire pénitence pour elle, elle se laissa toucher et envoya son fils chercher un prêtre. Avant que celui-ci n'arrivât, les démolis se ruèrent sur elle, la saisirent de crainte et d'horreur, au point qu'elle en mourut. Son fils confessa pour elle le péché de sa mère et fit pénitence pendant sept ans; après lesquels il vit sa mère qui le remerciait de sa délivrance. Les indulgences de l’Eglise font aussi du bien aux défunts. Un légat du siège apostolique pria un soldat distingué de combattre au service de l’Eglise dans l’Albigeois, en lui accordant une indulgence pour son père qui était mo&t ; il y resta une quarantaine de jours, après quoi son père lui apparut tout éclatant de lumière et le remerciant de sa délivrance.

II. Il reste à examiner quatre points encore, par rapport à ceux en faveur desquels s'adressent les suffrages. 1° Quels sont ceux auxquels il sont profitables; 2° pourquoi ils doivent leur profiter; 3° s'ils profitent également à, tous; 4° comment ils peuvent savoir qu'on adresse des suffrages pour eux. 1° « Tous ceux qui sortent de cette vie, dit saint Augustin, sont ou très bons ou très méchants, ou médiocrement bons. Les suffrages adressés en faveur de ceux qui sont très bons sont des actions de grâces; ceux en faveur des méchants sont des consolations quelconques; pour les médiocrement bons, ce sont des expiations. »

On appelle très bons, ceux qui s'envolent immédiatement au ciel sans passer par le feu de l’enfer ni du purgatoire. Il y en a de trois sortes : les baptisés, les martyrs et les hommes parfaits, qui ont amassé dans la perfection, de l’or, de l’argent et des pierres précieuses, c'est-à-dire qui ont l’amour de Dieu, l’amour du prochain, et des bonnes couvres, au point de ne penser pas à plaire au monde, mais seulement à Dieu. Ils peuvent commettre des péchés véniels, mais la ferveur de la charité consume en eux le péché, comme une goutte d'eau est totalement absorbée dans un foyer incandescent; en sorte qu'ils n'ont en eux rien qui mérite d'être expié par le feu. Celui donc qui prierait pour quelqu'une de ces trois catégories de personnes, ou qui ferait d'autres bonnes œuvres à leur intention, leur ferait injure, « parce que, dit saint Augustin, c'est faire injure à un martyr que de prier pour un martyr. » Cependant si quelqu'un priait pour un très bon, dans le doute que son. âme fût au ciel, ses oraisons seraient des actions de grâces et tourneraient au profit de celui qui prie, selon les paroles de l’Ecriture sainte (Ps. XXXIV) : « Ma prière retourne en mon sein. » Car à ces trois sortes de personnes le ciel est ouvert immédiatement après leur mort, et ils ne passent pas par le feu du purgatoire. Ce qui est indiqué par ces trois personnes pour lesquelles le ciel s'ouvrit. 1° Pour J.-C. après son baptême : « Jésus étant baptisé et priant, le ciel fut ouvert. » (Saint Luc, III.)

Ce qui montre que le ciel s'ouvre à tous les baptisés, soit petits enfants, soit adultes, en sorte qu'aussitôt après, s'ils venaient à décéder, ils s'y envoleraient; car le baptême, en vertu de la passion de J.-C. purifie de tout péché soit originel, soit mortel, soit véniel. 2° Le ciel s'ouvrit pour saint Etienne qu'on lapidait: « Je vois, dit-il (Actes, VII) les cieux ouverts. » Ce qui montre que le ciel s'ouvre à tous les martyrs, en sorte qu'ils y volent quand ils expirent, et s'il leur restait encore quelque faute à expier par le feu, tout est rasé par la foi du martyre. 3° Il a été ouvert à saint Jean qui était d'une haute perfection. « J'ai vu, dit-il, (Apocal., IV) et la porte du ciel était ouverte. » Ce qui signifie que pour les hommes parfaits qui ont accompli totalement leur pénitence, et qui n'ont pas commis de péchés véniels, ou qui, s'ils en ont commis, les ont consumés de suite par la ferveur de la charité, le ciel même est incontinent ouvert, et ils y entrent de suite pour y régner éternellement.

— Ceux qui sont très mauvais sont précipités dans le gouffre de l’enfer, on ne devrait jamais faire aucun suffrage, pour eux si on était certain de leur damnation, d'après cette parole de saint Augustin : « Si je savais que mon père est dans l’enfer, je ne prierais pas plus pour lui que pour le diable. » Que : si on adressait quelque espèce de suffrages en faveur de certains damnés, sur le sort duquel on ne serait pas certain, cela ne leur servirait à rien, ni pour les délivrer de leurs tourments, ni pour adoucir ou diminuer leurs peines, ni pour suspendre pour un temps ou même pour une heure, leur damnation, ni pour leur donner une plus grande force afin de supporter plus aisément leurs tourments; car, en aucun cas, dans l’enfer, il n'y a de rédemption.

On appelle médiocrement bons ceux qui portent avec eux des matières à brûler, comme du bois, du foin, de la paille; ou qui, surpris par la mort, n'ont pu faire une pénitence imposée et suffisante. Ils ne sont pas assez bons pour n'avoir pas besoin de suffrages, ni assez mauvais pour que ces suffrages ne puissent leur être profitables. Or, les suffrages qu'on adresse pour eux leur servent d'expiation. C'est donc à ceux-là seulement que ces suffrages peuvent être utiles. Dans la manière de faire ces suffrages, l’Eglise a coutume d'observer trois sortes de jours principalement : le septième, le trentième et l’anniversaire, et la raison en est assignée dans le livre de l’Office mitral * (ch. L). On a égard au septième jour afin que les âmes parviennent au sabbat éternel du repos, ou bien afin que soient remis tous les péchés commis dans la vie qui se divise en sept jours ; ou bien pour remettre les péchés commis avec le corps qui se compose de quatre humeurs, et avec l’âme qui a trois qualités. On observe le trentième qui se compose de trois dizaines pour les purifier des fautes commises contre la foi a la Sainte Trinité, ou par la transgression du Décalogue. On observe l’anniversaire afin que des années de calamité, ils parviennent aux années de l’éternité. De même que nous célébrons l’anniversaire des saints pour leur honneur et notre utilité, de même nous célébrons l’anniversaire des défunts pour leur utilité et notre dévotion. 2° On demandé pourquoi les suffrages doivent leur servir.

* Sicardi.

On répond qu'ils le doivent en trois manières: 1° en faveur de l’unité; car ils font un corps avec l’Eglise militante, et pour cela ses biens doivent leur être communs; 2° en faveur de leur dignité, puisque, pendant leur vie, ils ont mérité d'en profiter ; d'ailleurs il est digne que ceux qui ont aidé les autres soient aidés à leur tour; 3° parce qu'ils en ont besoin : ils sont en effet dans une position à ne pouvoir pas se soulager. 3° On demande si ces suffrages profitent également à tous. On répond que si ces suffrages se font spécialement en faveur d'une personne, ils profitent plus aux personnes pour qui on les fait qu'aux autres; s'ils se font en commun, ils profitent davantage à ceux qui, dans cette vie, ont plus mérité qu'ils leur profitent, selon qu'ils, se trouvent dans une égale ou une plus grande nécessité. 4° Comment, peuvent-ils savoir que ces suffrages se font pour eux. Ils le peuvent savoir en trois manières, d'après saint Augustin : 1° par une révélation de Dieu qui les en instruit; 29° par une manifestation des bons anges, car eux qui ici-bas sont toujours avec nous et qui considèrent chacune de nos actions, peuvent en un instant descendre, en quelque sorte, auprès de ces patients et le leur annoncer aussitôt; 3° parla connaissance que leur en donnent les âmes qui en sortent, puisqu'elles peuvent leur annoncer cela comme d'autres choses encore ; 4° ils peuvent le savoir enfin par ce qu'ils éprouvent eux-mêmes et par révélation, car en se sentant soulagés dans leurs tourments, ils connaissent qu'on prie pour eux.

IV. De ceux par qui se font les suffrages. Si ces suffrages doivent être profitables, il faut qu'ils soient faits par ceux qui sont dans la charité ; car s'ils étaient faits par des méchants ils ne serviraient à rien. On lit en effet qu'un soldat, au lit avec sa femme, admirait, en voyant la lune qui jetait une grande lumière par des crevasses, comment il se faisait que l’homme doué de la raison n'obéissait pas à son créateur, tandis que toutes les créatures inintelligentes obéissaient. Puis se mettant à déchirer la mémoire d'un soldat mort avec lequel il avait vécu en bonne union, tout à coup ce mort entra dans la chambre et lui dit : « Mon ami, ne te permets aucun mauvais soupçon contre personne, et pardonne-moi, si je t'ai offensé en quoi que ce soit. » Interrogé sur sa position, il dit : « Je souffre différents tourments, principalement pour avoir violé tel cimetière dans lequel après avoir blessé quelqu'un, je lui ai pris son manteau, que je porte sur moi et qui m’écrase plus que ne ferait une montagne. »

Ensuite il le conjura de faire prier pour lui. Or, comme son compagnon lui demandait s'il voulait qu'il fît faire ces prières par tel ou tel prêtre, le revenant ne répondit rien, mais il secoua la tête comme pour dire non. Il lui demanda donc s'il voulait que tel ermite priât pour lui.
« Plût à Dieu, répondit-il, que cet homme priât pour moi ! » Et quand il eut reçu la promesse que sa demande serait exaucée, il ajouta : « Et moi je te dis que d'aujourd'hui à deux ans, tu mourras aussi. » Alors il disparut. Le soldat amenda sa vie et mourut dans le Seigneur. Quand j'ai dit que les suffrages offerts par les méchants ne sont pas profitables, ceci ne doit point s'entendre des œuvres sacramentelles, telles que la sainte messe qui ne peut perdre de sa valeur bien qu'offerte par un. ministre mauvais; ou bien si le défunt lui-même ou quelqu'un de ses amis eût laissé de bonnes œuvres à faire à des méchants ; ce dont ils doivent s'acquitter au plus tôt de crainte qu'il le leur advienne ce qui est arrivé à quelqu'un.

Dans les guerres de Charlemagne, raconte Turpin, un soldat, qui devait se battre contre les Maures, pria un parent de vendre son cheval et d'en donner le prix aux pauvres, s'il mourait dans la bataille. Il mourut et le parent, qui trouva le cheval fort à sa convenance, le garda pour lui. Mais peu de temps après, le défunt lui apparut comme un soleil brillant, et lui dit : « Bon cousin, pendant huit jours tu m’as fait endurer des peines dans le purgatoire, parce que tu n'as pas donné aux pauvres, comme je te l’ai dit, le prix de mon cheval; mais tu ne l’auras pas fait impunément : car aujourd'hui les diables tourmenteront ton âme dans l’enfer quant à moi qui suis purifié, je vais au royaume de Dieu. » Et voici que tout à coup on entend dans l’air un cri semblable à celui des lions, des ours et des loups et le parent fut enlevé par les diables *.

* Hélinand, Chronique, an 807.


LES QUATRE COURONNÉS **


Les quatre couronnés furent Sévère, Séverin, Carpophore et Victorin qui, par l’ordre de Dioclétien, furent fouettés à coups d'escourgées de plomb jusqu'à ce qu'ils en moururent. D'abord leurs noms furent inconnus, mais longtemps après Dieu les révéla. On décida donc que leur mémoire serait honorée sous les noms de cinq autres martyrs, Claude, Castorius, Symphorien, Nicostrate et Simplicien, qui souffrirent deux ans après eux. Or, ces derniers martyrs étaient d'habiles sculpteurs qui ayant refusé à Dioclétien de sculpter une idole, et de sacrifier aux dieux, furent mis vivants, par ordre de cet empereur, dans des caisses de plomb et précipités dans la mer vers l’an du Seigneur 287. Le pape Melchiade ordonna d'honorer sous les noms de ces cinq martyrs les quatre précédents qu'il fit appeler les quatre couronnés, avant que l’on découvrît leurs noms; et l’usage en a toujours prévalu, même quand on eut su comment ils se nommaient réellement.

**Bréviaire.


SAINT THÉODORE *


Théodore souffrit le martyre dans la ville des Marmarites, sous Dioclétien et Maximien. Quand, le président lui dit de sacrifier et que son premier grade lui serait rendu, Théodore répondit : « Je suis le soldat de mon Dieu et de son fils J.-C. » « Ton Dieu a donc un fils, lui demanda le président? »
« Oui, dit Théodore. » Le président reprit: « Pourrions-nous le connaître? » Théodore répondit : « Oui, vous pouvez le connaître et arriver à lui. »

* Bréviaire.

On remit à un temps plus éloigné de faire sacrifier saint Théodore, qui profita de ce délai pour entrer de nuit dans le temple de la mère des dieux, et l’incendier. Quelqu'un qui l’avait vu l’accusa; alors il fut condamné à rester enfermé dans une prison jusqu'à ce qu'il mourût de faim. Le Seigneur lui apparut et lui dit : « Confiance, mon serviteur Théodore; parce que je suis. avec toi.» Alors une foule d'hommes vêtus d'aubes blanches entra dans la prison, quoique la porte en fût restée fermée, et se mit à psalmodier avec lui. Les gardes, à cette vue, s'enfuirent épouvantés. On le tira plus tard de là et on l’invita à sacrifier. « Quand bien même, dit Théodore, vous me brûleriez les chairs, et que vous m’useriez dans les supplices, tant qu'il me restera un souffle de vie, je ne renierai pas mon Dieu. » Alors par l’ordre du président, on le suspend à un poteau, et on racle ses côtes avec des ongles de fer d'une manière tellement cruelle, que ses côtes mêmes étaient mises à nu. Le président lui dit :
« Veux-tu, Théodore, être avec nous ou avec ton Christ ? » Théodore répondit « J'ai été, je suis et je serai avec mon Christ. » Alors il fut condamné à être brûlé et il rendit l’âme dans le feu. Cependant son corps resta entier. Ceci se passa vers l’an du Seigneur 287. Tous les assistants furent remplis de l’odeur la plus suave, et on entendit une voix. qui disait : « Viens, mon bien-aimé, entre dans la joie de ton Seigneur. » Il y en eut, aussi beaucoup qui virent le ciel ouvert.


SAINT MARTIN, ÉVÊQUE


Martin, c'est comme si on disait qui tient Mars, c'est-à-dire la guerre contre les vices et les péchés; ou bien encore l’un des martyrs; car il fut martyr au moins de volonté et par la mortification de sa chair. Martin peut encore s'interpréter excitant, provoquant, dominant. En effet, par le mérite de sa sainteté, il excita le diable a l’envie, il provoqua Dieu à la miséricorde, et il dompta sa chair par des macérations continuelles. La chair doit être dominée par la raison ou l’âme, dit saint Denys dans l’épure à Démophile, comme un maître domino un serviteur, et un vieillard un jeune débauché. Sévère surnommé Sulpice, disciple de saint Martin, a écrit sa vie et cet auteur est compté au nombre des hommes illustres par Gennacle.

Martin, originaire de Sabarie, ville de Pannonie, mais élevé à Pavie en Italie, servit en qualité de militaire avec son père, tribun des soldats, sous les césars Constantin et Julien. Ce n'était pas cependant de son propre mouvement, car, tout jeune encore; poussé par l’inspiration de Dieu, à l’âge de douze ans, malgré ses parents, il alla à l’église et demanda, qu'on le fit catéchumène; et dès lors il. se serait retiré dans un ermitage, si la faiblesse de sa constitution ne s'y fût opposée.

Mais les empereurs ayant porté un décret par lequel tous les fils des vétérans étaient obligés à servir à la place de leurs pères, Martin, âgé de quinze ans, fut forcé d'entrer au service, se contentant d'un serviteur seulement qu'il servirait du reste lui-même le plat souvent, et dont il ôtait et nettoyait la chaussure.

Un jour d'hiver, passant à la porte d'Amiens, il rencontra un homme nu qui n'avait reçu l’aumône de personne. Martin comprit que ce pauvre lui avait été réservé : il prit son épée, et partagea en deux le manteau qu'il avait sur lui, en donna une moitié au pauvre, et se recouvrit de l’autre moitié qui lui restait. La nuit suivante, il vit J.-C., revêtu de la partie du manteau dont il avait couvert le pauvre, et l’entendit dire aux anges qui l’entouraient : « Martin, qui n'est encore que catéchumène, m’a couvert de ce vêtement » Le saint homme ne s'en glorifia point, mais connaissant par là combien Dieu est bon il se fit baptiser, à l’âge de dix-huit ans, et cédant aux instances de son tribun, qui lui promettait de renoncer au monde à l’expiration de son tribunat, il servit encore deux ans.

Pendant ce temps, les barbares firent irruption dans la Gaule, et Julien César qui devait lui livrer bataille, donna de l’argent aux soldats; mais Martin, dont l’intention était de ne plus rester au service, ne voulut pas recevoir cette gratification, et dit à César : « Je suis soldat de J.-C. ; il ne m’est pas permis de me battre. » Julien indigné répondit que ce n'était pas par religion, mais par peur de la bataille dont on était menacé, qu'il renonçait au service militaire. Martin répliqua avec intrépidité : « Si c'est à la lâcheté et non à la foi que l’on attribue ma démarche, demain je me placerai, sans armes, au-devant des rangs, et au nom de J.-C., avec le signe de la croix pour me protéger, et sans bouclier, ni casque, je pénétrerai sans crainte dans les bataillons ennemis. »

On le fit garder, pour l’exposer sans armes, comme il l’avait dit, au-devant des barbares. Mais le jour suivant, les ennemis envoyèrent une ambassade pour se rendre eux et tout ce qu'ils possédaient. Il n'y a pas de doute que ce ne fut aux mérites du saint personnage que cette victoire ait été remportée sans effusion de sang. Il quitta donc le service pour se retirer auprès de saint Hilaire, évêque de Poitiers qui l’ordonna acolyte.

Le Seigneur l’avertit dans un songe d'aller visiter ses parents qui étaient encore païens. En partant, il prédit qu'il aurait à endurer beaucoup d'adversités : en effet, au milieu des Alpes, il tomba entre les mains des voleurs; et l’un d'eux avait levé sa hache pour lui frapper la tête, quand un entre eux retint son bras : cependant on lui lia les mains derrière le dos, et il fut livré à la garde d'un voleur. Celui-ci lui demanda s'il avait éprouvé quelque crainte; Martin lui répondit que jamais il n'avait été si exempt d'inquiétudes, parce qu'il savait que la miséricorde de Dieu se manifeste principalement dans le danger. Alors il commença à prêcher le larron qu'il convertit à la foi de J.-C. Cet homme remit Martin sur son chemin, et termina dans la suite sa vie avec édification.

Quand Martin eut passé Milan, le diable se présenta devant lui sous une forme humaine et lui demanda où il allait. Le saint répondit qu'il allait où le Seigneur l’appelait; alors le diable lui dit :
« Partout où tu iras, tu rencontreras le diable pour te contrarier. » Martin lui répliqua : « Le Seigneur est mon soutien, et je ne craindrai point ce que l’homme pourra me faire », et à l’instant le diable s'évanouit. Il convertit sa mère, mais son père persévéra dans l’erreur.

Comme l’hérésie arienne était répandue par toute la terre, et que le saint était presque seul à la combattre, il fut fouetté publiquement et chassé d'une ville; il revint alors à Milan où il se construisit un monastère. Mais en ayant été chassé par les Ariens, il alla à l’île de Gallinaria, accompagné d'un seul prêtre: là, entre autres herbes, il mangea de l’ellébore qui est un poison, et il se sentait mourir, quand, par la force de sa prière, il fit disparaître tout danger et toute douleur. Lorsqu'il apprit que saint Hilaire revenait de l’exil, il partit au-devant de lui, et fonda un monastère auprès de Poitiers.

Au retour d'un voyage hors de son monastère, il y trouva un catéchumène mort sans baptême. Il le porta dans sa cellule, et se prosternant sur son cadavre, il le rappela à la vie par sa prière. Cet homme avait coutume de dire, qu'après son jugement, il fut envoyé dans des endroits obscurs, quand deux anges suggérèrent au souverain juge que c'était pour lui que Martin priait. On leur ordonna donc de ramener cet homme vivant à Martin. Il rendit en outre à la vie un autre homme qui avait mis fin à ses jours en se pendant.

Le peuple de Tours se trouvait alors sans évêque et demanda qu'on promût Martin à l’épiscopat, malgré , les vives résistances du saint homme. Or, quelques-uns des évêques, qui se trouvaient là rassemblés, y mettaient opposition parce que Martin était d'un extérieur difforme et laid de visage. Le principal d'entre eux était un nommé Défenseur : or, comme le lecteur se trouvait absent pour le moment, quelqu'un prit le psautier et lut le premier psaume qui se présenta; c'est celui dans lequel se trouve ce verset : « Ex ore infantium et lactentium, Deus, perfecisti laudem, ut destruas inimicum et defensorem *. O Dieu, vous avez tiré la louange la plus parfaite de la bouche des petits enfants, et de ceux qui sont à la mamelle pour détruire l’ennemi et. son défenseur » (Ps. VIII) **. En sorte que Défenseur resta confus en présence de tout le monde.

Quand Martin fut ordonné évêque, comme il ne pouvait supporter le bruit que faisait le peuple, il établit un monastère à deux milles environ de Tours, et il y vécut avec quatre-vingts disciples dans une grande: abstinence; personne en effet n'y buvait du vin, à moins d'y être forcé par le besoin : être habillé trop délicatement, y passait pour un crime: Plusieurs villes venaient choisir là leurs évêques. Un homme était honoré comme martyr, et Martin n'avait pu trouver aucun renseignement sur sa vie et ses mérites; un jour donc que le saint était debout en prières sur son tombeau, il supplia le Seigneur de lui faire connaître qui était cet homme et quel mérite il pouvait avoir. Et s'étant tourné à gauche, il vit debout un fantôme tout noir qui ayant été adjuré par Martin, répondit, qu'il avait été larron et qu'il avait subi le supplice pour son crime. Aussitôt donc, Martin fit détruire l’autel.

* C'est le texte tel qu'il se trouve dans l’ancienne version des psaumes en usage alors dans les Gaules, ps. VIII.
** Ce défenseur était l’évêque d'Angers.

On lit encore dans le Dialogue de Sévère et de Gallus, disciples de saint Martin, livre où se trouvent rapportés une multitude de faits que Sévère avait laissés de côté *, que, un jour, Martin fut obligé d'aller trouver l’empereur Valentinien ; mais celui-ci sachant que Martin venait solliciter une faveur. qu'il ne voulait pas accorder, lui fit fermer les portes du palais. Martin, ayant supporté un premier et un second affront, s'enveloppa d'un cilice, se couvrit de cendres pendant une semaine et se mortifia par l’abstinence du boire et du manger. Après quoi, averti par un ange, il alla au palais, et sans que personne l’en empêchât, il parvint jusqu'à l’empereur. Quand celui-ci le vit venir, il se mit en colère de ce qu'on l’avait laissé passer, et ne voulut pas se lever devant lui, jusqu'au moment où le feu se mit au fauteuil impérial et brûla l’empereur lui-même dans la partie du corps sur laquelle il était assis. Alors il fut forcé de se lever devant Martin, en avouant qu'il avait ressenti une force divine ; il l’embrassa tendrement, lui accorda tout, avant même qu'il le demandât, et lui offrit de nombreux présents que saint Martin n'accepta point. Dans le même Dialogue (c. V), on voit comment il ressuscita le troisième mort. Un jeune homme venait de mourir et sa mère conjurait avec larmes saint Martin de le ressusciter. Alors le saint, au milieu d'un champ où se trouvait une multitude innombrable de gentils, se mit à genoux, et sous les yeux de tout ce monde, l’enfant ressuscita.

* Ce Dialogue est l’œuvre de Sulpice Sévère qui y prend le nom de Gallus.

C'est pourquoi tous ces gentils furent convertis à la foi. Les choses insensibles, les végétaux, les créatures privées de raison obéissaient à ce saint homme :

1° Les choses insensibles, comme l’eau et, le feu.

–– Il avait mis le feu à un temple, et la flamme poussée par le vent se portait sur une maison voisine. Martin monta sur le toit de la maison et se mit au-devant des flammes qui s'avançaient : tout à coup elles rebroussèrent contre la violence du vent, de sorte qu'il paraissait exister un conflit entre les éléments qui luttaient l’un contre l’autre.

– Un navire était en péril, lit-on dans le même Dialogue (c. XVII) ; un marchand qui n'était pas encore chrétien, s'écria : « Dieu de Martin, sauvez-nous! » et aussitôt il se fit un grand calme.

2° Les végétaux lui obéissaient aussi de même.

– Dans un bourg, il avait fait abattre un temple fort ancien, et il voulait couper un pin consacré au diable, malgré les paysans et les gentils, quand l’un d'eux dit: « Si tu as confiance en ton Dieu, nous couperons cet arbre, et toi tu le recevras, et si ton Dieu est avec toi, ainsi que tu le dis, tu échapperas au péril. » Martin consentit; l’arbre était coupé et tombait déjà sur le saint qu'on avait lié de ce côté, quand il fit le signe de la croix vers l’arbre qui se renversa. de l’autre côté et faillit écraser les paysans qui s'étaient mis à l’abri. A la vue de ce miracle, ils se convertirent à la foi *.

3° Les créatures privées de raison, comme les animaux, lui obéirent, aussi plusieurs fois, ainsi. qu'on le voit dans le Dialogue cité plus haut (c. X).

– Ayant vu des chiens qui poursuivaient un levreau, il
leur commanda de cesser de le poursuivre : et aussitôt les chiens s'arrêtèrent et restèrent droits comme s'ils eussent été attachés par leurs pattes.

* Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, c. X.

– Un serpent passait un fleuve à la nage et Martin lui dit : « Au nom du Seigneur, je t'ordonne de retourner. » Aussitôt et à la parole du saint, le serpent se retourna et passa sur l’autre rive. Alors Martin dit en gémissant : « Les serpents m’écoutent et les hommes ne m’écoutent pas. »

– Un chien encore aboyait contre un disciple de saint Martin : et se tournant vers lui, le disciple lui dit : « Au nom de Martin, je t'ordonne de te taire. » Et le chien se tut aussitôt, comme si on lui eût coupé la langue .

Le bienheureux Martin posséda une grande humilité; car un lépreux qui faisait horreur, s'étant rencontré sur son chemin à Paris, il l’embrassa, le bénit, et cet homme fut guéri de suite. Quand il était dans le sanctuaire, jamais il ne se servit de la chaire, car personne ne le vit jamais s'asseoir dans l’église : il se mettait sur un petit siège rustique, qu'on appelle trépied. Il jouissait d'une grande considération; car on disait qu'il était l’égal des apôtres, et cela pour la grâce du Saint-Esprit qui descendit en forme de feu sur lui afin de lui donner de la vigueur, comme cela eut lieu pour les apôtres.

* Dialogue, III, c. IV.

Ceux-ci le visitaient fréquemment comme s'il eût été leur égal. On lit en effet, dans le livre* cité plus haut, qu'une fois saint Martin étant dans sa cellule, Sévère et Gallus, ses disciples, qui attendaient à la porte, furent frappés tout à coup d'une merveilleuse frayeur, en entendant plusieurs personnes en conversation dans la cellule. Ayant questionné plus tard à ce sujet saint Martin : « Je vous le dirai, répondit-il, mais vous, ne le dites à personne, je vous prie. Ce sont sainte Agnès, sainte Thècle et la sainte Vierge Marie qui sont venues vers moi. » Et il avoua que ce n'était pas ce jour-là seulement, ni la seule fois qu'il eût reçu leur visite. Il raconta que les apôtres saint Pierre et saint Paul lui apparaissaient souvent.

— Il pratiquait une haute justice ; car ayant été invité par l’empereur Maxime et ayant reçu le premier la coupe, tout le monde attendait qu'après avoir bu, il la passerait à l’empereur, mais il la donna à son prêtre, ne jugeant personne plus digne de boire après lui, et pensant commettre une chose indigne que, de préférer à ce prêtre ou bien l’empereur, ou bien ceux qui venaient après ce dernier. Il était doué d'une grande patience. Tout évêque qu'il fût, souvent les clercs lui manquaient impunément; il ne les privait cependant pas de sa bienveillance. Personne ne le vit jamais en colère, jamais triste, jamais riant. Il n'avait jamais à la bouche que le nom de J.-C. ; jamais dans le cœur que la pitié, la paix, la miséricorde. On lit encore, dans ce Dialogue, qu'un jour Martin, revêtu d'un habit à longs poils et couvert d'un manteau noir qui pendait deçà et de là, s'avançait, monté sur un petit âne, des chevaux venant du côté opposé s'en étant effrayés, les soldats qui les conduisaient tombèrent à terre immédiatement; puis saisissant Martin, ils le frappèrent rudement.

* Ibid., II, c. XIV.

Or, le saint resta comme un muet, présentant le dos à ceux qui le maltraitaient; ceux-ci étaient d'autant plus furieux que le saint semblait les mépriser en ne paraissant pas ressentir les coups qu'ils lui portaient : mais à l’instant, leurs chevaux restèrent attachés par terre ; on avait beau les frapper à coups redoublés, ils ne pouvaient pas plus remuer que des pierres, jusqu'au moment où les soldats revenus vers saint Martin confessèrent le péché qu'ils avaient commis contre lui, sans le connaître ; il leur donna aussitôt la permission de partir, alors leurs chevaux s'éloignèrent d'un pas rapide.

Il fut très assidu à la prière; car, ainsi qu'on le dit dans sa légende, jamais il ne passa une heure, un moment sans se livrer ou à la prière ou à la lecture. Pendant la lecture ou le travail, jamais il ne détournait son esprit de la prière. Et comme c'est la coutume des forgerons, de frapper de temps en temps sur l’enclume pendant qu'ils battent le fer, pour alléger leur labeur, de même saint Martin, au milieu de chacune de ses actions, priait toujours. Il exerçait sur lui-même de grandes austérités. Sévère rapporte, en effet, dans sa lettre à Eusèbe, que Martin étant venu dans un village de son diocèse, ses clercs lui avaient préparé un lit avec beaucoup de paille. Quand le saint se fut couché, il eut horreur de cette délicatesse inaccoutumée, lui qui se reposait d'ordinaire sur la terre nue, couvert seulement d'un cilice. Alors ému de l’injure qu'il croyait avoir reçue , il se leva, jeta de côté toute la paille et se coucha sur la terre nue. Or, vers minuit, cette paille prend feu ; saint Martin éveillé cherche à sortir, sans pouvoir le faire; le feu le saisit et déjà ses vêtements brûlent. Mais il a recours, comme d'habitude, à la prière; il fait le signe de la croix et reste au milieu du feu qui ne le touche pas ; les flammes lui semblaient alors une rosée, quand tout à l’heure il venait d'en ressentir la vivacité. Aussitôt les moines éveillés accourent et tirent des flammes Martin sain et sauf, tandis qu'ils le croyaient consumé.

Il témoignait une grande compassion pour les pécheurs, car il recevait dans son sein tous ceux qui voulaient se repentir. Le diable lui reprochait en effet de recevoir à la pénitence ceux qui étaient tombés une fois; alors Martin lui dit : « Si toi-même, misérable, tu cessais de tourmenter les hommes et si tu te repentais de tes actions, j'ai assez de confiance dans le Seigneur pour pouvoir te promettre la miséricorde de J.-C. » Il avait une grande pitié à l’égard des pauvres. On lit dans le même Dialogue (II, c. I) que saint Martin, un jour de fête, allant à l’église, fut suivi par un pauvre qui était nu. Le saint ordonna à son archidiacre de revêtir cet indigent; mais celui-là ayant tardé à le faire, Martin entra dans la sacristie *, donna sa tunique au pauvre en lui commandant de sortir aussitôt. Or, comme l’archidiacre l’avertissait qu'il était temps de commencer les saints mystères, saint Martin répondit qu'il n'y pouvait aller avant que le pauvre n'eût reçu un habit. C'était de lui-même qu'il parlait. L'archidiacre qui ne comprenait pas, parce qu'il voyait saint Martin revêtu de sa chape de dessus, sans se douter qu'il eût été nu sur lui, répond qu'il n'y a pas de pauvre.

* Secretarium, c'était un lieu attenant à l’église où les clercs se réunissaient pour vaquer à la prière et à la lecture.

Alors le saint dit: « Qu'on m’apporte un habit, et il n'y aura pas de pauvre à vêtir. » L'archidiacre fut forcé d'aller au marché et prenant pour cinq pièces d'argent une tunique sale et courte, qu'on appelle pénule, comme on dirait presque nulle, il la jeta en colère: aux pieds de Martin, qui se retira à l’écart pour la mettre : or, les manches de la pénule n'allaient que jusqu'au coude et elle descendait seulement à ses genoux. Néanmoins, Martin s'avança ainsi revêtu pour célébrer la messe. Mais pendant le saint sacrifice, un globe de feu apparut sur, sa tête, et beaucoup de personnes l’y remarquèrent. C'est pour cela qu'on dit qu'il était l’égal des apôtres.

A ce miracle, Maître Jean Beleth ajoute (c. CLXIII) que le saint levant les mains vers Dieu à la préface de la messe, comme c'est la coutume, les manches de toile venant à retomber sur elles-mêmes, parce que ses bras n'étaient ni gros, ni gras et que la tunique dont il vient d'être parlé, n'allait que jusqu'aux coudes, ses bras restèrent nus. Alors des bracelets miraculeux, couverts d'or et de pierreries, sont apportés par des anges pour couvrir ses bras avec décence.

En apercevant un jour une religieuse : « Celle-ci, dit-il, a accompli le commandement évangélique : elle possédait deux tuniques, et elle en a donné une à qui n'en avait point. Et vous; ajouta-t-il, vous devez faire de même. » Il eut une grande puissance pour chasser les démons du corps des hommes.

On lit dans le même Dialogue (II, c. IX) qu'une vache, agitée par le démon, exerçait partout sa fureur, tuait beaucoup de monde et accourait, pleine de rage, dans un chemin; contre Martin et ses compagnons le saint leva la main en lui commandant de s'arrêter. Cette bête resta immobile et Martin vit un démon assis sur son dos, et lui insultant : « Va-t-en, méchant, lui dit-il; sors de cet animal inoffensif, et cesse de l’agiter. » Le démon s'en alla aussitôt, et la vache vint se prosterner aux pieds du saint qui lui commanda de retourner tranquillement à son troupeau. Il avait une grande adresse pour connaître les démons qui devenaient pour lui si faciles à distinguer qu'il les voyait sous quelque forme qu'ils prissent. En effet les démons se présentaient à lui sous la figure de Jupiter, le plus souvent de Mercure, quelquefois de Vénus et de Minerve; à l’instant il les gourmandait par leur nom : Il regardait Mercure comme acharné à nuire; il disait que Jupiter était un brutal et un hébété.

Une fois le démon lui apparut encore sous la forme d'un roi, orné de la pourpre, avec un diadème, et des chaussures dorées ; la bouche sereine et le visage gai. Tous les deux se turent pendant longtemps. « Reconnais, Martin, dit enfin le démon, celui que tu adores. Je suis le Christ qui vais descendre sur la terre; mais auparavant, j'ai voulu me manifester à toi... » Et comme Martin étonné gardait encore le silence, le démon ajouta : « Martin, pourquoi hésites-tu de croire, puisque tu me vois ? Je suis Jésus-Christ. » Alors Martin, éclairé par le Saint-Esprit, répondit : « Notre-Seigneur
J.-C. n'a jamais prédit qu'il viendrait revêtu de pourpre et ceint d'un diadème éclatant. Je croirai que c'est le Christ, quand. je le verrai avec l’extérieur et la figure sous lesquels il a souffert, quand il portera les stigmates de la croix. » A ces paroles, le démon disparut, en laissant dans la cellule du saint une odeur infecte *.

* Sulpice Sévère, Vie de saint Martin, c. XXV.

Martin connut longtemps d'avance l’époque de sa mort, qu'il révéla aussi à ses frères. Sur ces entrefaites, il visita la paroisse * de Candé pour apaiser des querelles (Sulp. Sév., Ep. à Bassula). Dans sa route, il vit, sur la rivière, des plongeons qui épiaient les poissons et qui en prenaient quelques-uns : « C'est, dit-il, la figure des démons: ils cherchent à surprendre ceux qui ne sont point sur leur garde ; ils les prennent sans qu'ils s'en aperçoivent; ils dévorent ceux qu'ils ont saisis; et plus ils en dévorent moins ils sont rassasiés. » Alors il commanda à ces oiseaux de quitter ces eaux profondes et d'aller dans des pays déserts. Etant resté quelque temps dans cette paroisse, ses forces commencèrent à baisser, et il annonça à ses disciples que sa fin était prochaine. Alors tous se mirent à pleurer : « Père, lui dirent-ils, pourquoi nous quitter, et à qui confiez-vous des gens désolés? Les loups ravisseurs se jetteront sur votre troupeau. » Martin, ému par leurs prières et par leurs larmes, se mit à prier ainsi en pleurant lui-même : « Seigneur, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse point le travail; que votre volonté soit faite. » Il balançait sur ce qu'il avait à préférer; car il ne voulait pas les quitter comme aussi il ne voulait pas être séparé plus longtemps de J.-C.

* Le texte copié sur Sulpice Sévère porte diocesin; on appelait ainsi les paroisses éloignées de l’église cathédrale.

La fièvre l’ayant tourmenté pendant quelque temps, ses disciples le priaient de leur laisser mettre un peu de paille sur le lit où il était couché sur la cendre et sous le silice : « Il n'est pas convenable, mes enfants, leur dit-il, qu'un chrétien meure autrement que sous un silice et sur la cendre si je vous laisse un autre exemple, je suis un pécheur. »

Toujours les yeux et les mains élevés au ciel, il ne sait pas donner de relâche à son esprit infatigable dans la prière; or, comme il était toujours étendu sur le dos et que ses prêtres le suppliaient de se soulager en changeant de position : « Laissez, dit-il, mes frères, laissez-moi regarder le ciel plutôt que la terre, afin que l’esprit se dirige vers le Seigneur. » Et en disant ces mots, il vit le diable auprès de lui : « Que fais-tu, ici, dit-il, bête cruelle? tu ne trouveras en moi rien de mauvais : c'est le sein d'Abraham qui me recevra. » En disant ces mots, sous Ariade et Honorius, qui commencèrent à régner vers l’an du Seigneur 395, et de sa vie la quatre-vingt-unième, il rendit son esprit à Dieu. Le visage du saint devint resplendissant; car il était déjà dans la gloire. Un chœur d'antes se fit entendre, dans l’endroit même, de beaucoup de personnes. A son trépas les Poitevins comme les Tourangeaux se rassemblèrent, et il s'éleva entre eux une grande contestation. Les Poitevins disaient : « C'est un moine de notre pays; nous réclamons ce qui nous a été confié. » Les Tourangeaux répliquaient : « Il vous a été enlevé, c'est Dieu qui nous l’a donné. » Mais au milieu de la nuit, les Poitevins s'endormirent tous sans exception; alors les Tourangeaux faisant passer le corps du saint par une fenêtre, le transportèrent dans une barque, sur la Loire, jusqu'à la ville de Tours, avec une grande joie.

Saint Séverin, évêque de Cologne, faisait par un dimanche, selon sa coutume, le tour des lieux saints, quand, à l’heure de la mort du saint homme, il entendit les Anges qui chantaient dans le ciel, et il appela l’archidiacre pour lui demander s'il entendait quelque chose. Sur sa réponse qu'il n'entendait rien, l’archevêque l’engagea à prêter une sérieuse attention; il se mit donc à allonger le cou, à tendre les oreilles et à se tenir sur l’extrémité de ses pieds en se soutenant sur son bâton : Et tandis que l’archevêque priait pour lui, il dit qu'il entendait quelques voix dans le ciel, et l’archevêque lui dit : « C'est mon seigneur Martin qui est sorti de ce monde et en ce moment les anges le portent dans le ciel. Les diables se sont présentés aussi, et voulaient le retenir, mais ne trouvant rien en lui qui leur appartînt, ils se sont retirés confus. » Alors l’archidiacre prit note dit jour et de l’heure et il apprit qu'à cet instant saint Martin mourait. Le moine Sévère, qui a écrit sa vie, s'étant endormi légèrement après matines, comme il le raconte lui-même dans une épître, vit lui apparaître saint Martin revêtu d'habits blancs, le visage en feu, les veux étincelants, les cheveux comme de la pourpre et tenant, à la main droite le livre que Sévère avait écrit sur sa vie: et comme il le voyait monter au ciel, après l’avoir béni, et qu'il souhaitait y monter avec lui, il s'éveilla. Alors, des messagers vinrent lui apprendre que, saint Martin était mort cette nuit-là.

Le même jour encore, saint Ambroise, évêque de Milan, en célébrant la messe, s'endormit sur l’autel entre la prophétie et l’épître: personne n'osait le réveiller, et le sous-diacre ne voulait pas lire l’épître, sans en avoir reçu l’ordre; après deux ou trois heures écoulées on éveilla Ambroise en disant : « L'heure est passée, et le peuple se lasse fort d'attendre; que notre Seigneur ordonne au clerc de lire l’épître. » Saint Ambroise leur répondit : « Ne vous troublez point : car mon frère Martin est passé à Dieu ; j'ai assisté à ses funérailles, et je lui ai rendu les derniers devoirs ; mais vous m’avez empêché, en me réveillant, d'achever le dernier répons. Alors on prit note à l’instant de ce jour, et on apprit que saint Martin était trépassé en ce moment*. Maître Jean Beleth dit que les rois de France ont coutume de porter sa chape dans les combats; de là le nom de chapelains donné aux gardiens de cette chape. Soixante-quatre ans après sa mort, le bienheureux Perpet ayant agrandi l’église de saint Martin, voulut y faire la translation de son corps; et après trois jours passés dans le jeûne et l’abstinence, on ne put jamais remuer le sépulcre. On allait renoncer à ce projet, quand apparut un vieillard magnifique qui dit : « Que tardez-vous ? vous ne voyez pas saint Martin prêt a vous aider, si vous approchez les mains ? » Alors ce vieillard souleva de ses mains le tombeau avec les assistants qui l’enlevèrent avec la plus grande facilité, et le placèrent à l’endroit où il est honoré maintenant.

* Baronius attaqua l’authenticité de cette vision en se basant sur ce que, d'après lui, saint Ambroise était mort lors du décès de saint Martin; mais saint Martin étant mort le 9 nov. 395 pouvait apparaître à saint Ambroise ne mourut qu’en 397 Baronius allait contre la tradition appuyée sur la liturgie, sur des historiens dignes de foi. Honorius d'Autun.

Or, après cela on ne rencontra ce vieillard en aucun lieu. On célèbre la fête de cette translation le 4 juillet. Saint Odon, abbé de Cluny, rapporte * qu'alors toutes les cloches étaient en branle dans toutes les églises, sans que personne n'y touchât, et toutes les lampes s'allumèrent par miracle. Il rapporte encore qu'il y avait deux camarades dont l’un était aveugle et l’autre paralytique., L'aveugle portait le paralytique et celui-ci indiquait le chemin à l’autre, et en mendiant de cette façon, ils amassaient beaucoup d'argent. Quand ils apprirent qu'une multitude d'infirmes étaient guéris auprès du corps de saint Martin, qu'on conduisait à l’église en procession ; ils se prirent à craindre que le saint corps ne fût amené vis-à-vis de la maison où ils demeuraient et que peut-être ils fussent guéris aussi ; car ils ne voulaient pas recouvrer la santé pour ne rien perdre de leurs bénéfices. Alors ils se sauvaient, d'une rue à l’autre, où ils pensaient que le corps ne serait pas conduit. Or, au milieu de leur course, ils se rencontrèrent tout à coup, à l’improviste avec le corps ; et parce que Dieu accorde beaucoup de faveurs à ceux qui n'en veulent pas recevoir, tous les deux furent guéris à l’instant malgré eux, quoiqu'ils s'en affligeassent grandement. Saint Ambroise s'exprime ainsi au sujet de saint Martin « Saint Martin abattit les temples de l’erreur, païenne, il leva les étendards de la piété, il ressuscita les morts, il chassa les démons cruels du corps des possédés; il rendit le bienfait de la santé à des malades attaqués de nombreuses infirmités.

* De Translatione B. Martini a Burgundia, c, X.

Il fut jugé tellement parfait qu'il mérita de couvrir J.-C. dans la personne d'un pauvre, et qu'il revêtit le Seigneur du monde d'un habit que pauvre il avait reçu lui-même. O l’heureuse largesse qui couvrit la divinité ! O glorieux partage de chlamide qui couvrit un soldat et son roi tout à la fois ! O présent inestimable qui mérita de revêtir la divinité. Il était digne, Seigneur, que vous lui accordassiez la récompense octroyée à vos confesseurs; il était digne que les barbares ariens fussent vaincus par lui. L'amour du martyre ne lui a pas fait redouter les tourments d'un persécuteur. Que doit-il recevoir pour s'être offert tout entier, celui qui pour une part de manteau a mérité de revêtir Dieu et de le voir? A ceux qui avaient l’espoir, il accorda la santé, aux uns par ses prières, aux autres par son regard. »


SAINT BRICE *



Brice, diacre de saint Martin, était jaloux de lui et souvent il l’accablait d'outrages. Un pauvre en effet étant venu demander Martin, Brice lui dit : « Si tu cherches ce radoteur, lève la tête, c'est celui qui regarde le ciel comme un insensé. » Le pauvre ayant reçu ce qu'il demandait de saint Martin, le saint homme

* Toute cette légende est prise de saint Grégoire de Tours, passim. appela Brice et lui dit : « Je te semble donc un radoteur, Brice ? » Or, comme il avait honte d'avoir ainsi parlé et qu'il le niait, Martin lui dit : « Est-ce que mes oreilles n'étaient pas près de ta bouche quand tu disais cela tout haut.? Je te dis en vérité que j'ai obtenu du Seigneur de t'avoir pour successeur dans l’épiscopat; mais sache que tu éprouveras alors bien des adversités. » En entendant cela, Brice se moquait en disant : « N'ai-je pas dit vrai, que c'était un radoteur? » Après la mort de Martin, Brice fut élu évêque, et depuis ce moment il se livra à la prière, et quoique encore orgueilleux, il était. toutefois chaste de corps. Or, la trentième année de son épiscopat, une femme qui portait l’habit d'une religieuse, et qui lavait ses vêtements, conçut et mit au monde un fils. Alors tout le peuple se rassembla avec des pierres, à la porte de Brice, en disant : « Par égard pour saint Martin, nous avons caché ta luxure; mais nous ne pouvons plus désormais baiser des mains polluées. » Brice nia vigoureusement le crime qu'on lui imputait. « Amenez-moi l’enfant », dit-il. Quand on lui eut amené cet enfant qui n'avait que trente jours, Brice lui dit : « Je t'adjure, par le fils de Dieu, de déclarer, en présence de tout le monde, si c'est moi qui t'ai engendré. » L'enfant répondit : «Ce n'est pas toi qui es mon père. » Le peuple pressa alors l’évêque de lui demander le nom de son père, et il répondit : « Ceci n'est pas mon affaire; j'ai fait ce qui m’intéressai. » Alors le peuple attribua tout cela à la magie en disant : « Tu n'exerceras plus désormais sur nous le pouvoir sous le nom mensonger de pasteur. »

Alors Brice, pour se justifier, porta, sous les yeux de tous, des charbons ardents jusqu'au tombeau de saint Martin, et quand il les eut jetés, il ne parut pas que son vêtement en eût été atteint, et il dit : « De même que ce vêtement, qui est le mien, -est resté intact, de même mon corps est pur de tout contact avec une femme.» Le peuple, qui n'était point encore convaincu, accabla saint Brice d'outrages et d'injures, et lui enleva sa dignité, afin que la parole de saint Martin s'accomplit. Brice vint alors en pleurant auprès du Pape, y resta sept ans, et effaça par sa pénitence toutes ses fautes envers saint Martin.

Le peuple mit Justinien à sa place, et l’envoya à Rome pour soutenir contre Brice ses droits à l’épiscopat. Mais il mourut en route, dans la ville de Verceil : alors tout, le peuple établit Arménius à sa place ! Sept ans après, Brice revint par l’autorité du pape, et reçut l’hospitalité à six milles de la ville. Or, cette nuit-là même, Arminius rendit l’âme. Brice, qui l’apprit par révélation, dit à ses gens de se lever pour. aller en toute hâte avec lui inhumer l’évêque de Tours. Or, comme Brice entrait dans la ville par une porte, par l’autre on portait en terre, le corps d'Arminius. Quand il eut été enseveli, Brice prit son siège qu'il gouverna sept ans avec une conduite digne d'éloge. Il s'endormit en paix la 48° année de son épiscopat.


SAINTE ÉLISABETH


Elisabeth veut dire : Mon Dieu a connu, ou la septième de mon. Dieu, ou le rassasiement de mon Dieu. Elisabeth veut dire : 1° Mon Dieu a connu, parce que Dieu l’a connue c'est-à-dire, il l’a observée à son souhait, il l’a approuvée ou connue, c'est-à-dire, qu'il versa en elle le principe de sa connaissance. 2° Elisabeth veut dire : la septième de mon Dieu; en effet, elle a possédé la septième de Dieu, ou bien parce qu'elle s'est. exercée aux sept œuvres de miséricorde, ou bien parce que maintenant elle est dans le septième âge de ceux qui reposent, jusqu'à ce qu'elle arrive à l’octave des ressuscités ; ou bien encore à cause des sept éclats dans lesquels elle s'est trouvée. Elle se trouva en effet 1° dans l’état virginal, 2° dans l’état conjugal, 3° dans l’état de veuvage, 4° dans l’état d'action, 5° dans l’état de contemplation, 6° dans l’état religieux, et 7° à présent dans l’état de gloire. Et ces sept différentes sortes d'états sont manifestement contenues dans sa légende, afin qu'on puisse dire d'elle ce qu'on a dit dans Daniel de Nabuchodonosor : « Sept temps se passeront sur elle. » 3° Elisabeth veut dire : rassasiement de mon Dieu : car Dieu l’eut bientôt rassasiée et remplie de la splendeur de la vérité, de la douceur de la suavité, et de la vigueur de la Trinité. Ce qui fait dire à saint Augustin en parlant de la cité céleste, dans sa Cité de Dieu : « L'éternité de Dieu est sa force; la vérité de Dieu, sa lumière et la bonté de Dieu, sa joie.

Elisabeth, illustre fille du roi de Hongrie, noble de race, mais plus noble encore par la foi et la religion, ennoblit sa famille déjà célèbre par ses exemples; elle l’illustra par ses miracles, et elle la décora de là grâce de la sainteté.

* Tous les faits rapportés dans cette légende se trouvent racontés dans la Vie de sainte Elisabeth, par M. de Montalembert. On sait que cet illustre auteur a puisé aux sources contemporaines.

L'auteur de la nature l’éleva, en quelque sorte, au-dessus de la nature. Toute jeune encore, et nourrie dans les délices de la royauté, ou bien elle méprisait tous les jeux de l’enfance, ou bien elle les tournait à l’honneur de Dieu, afin qu'on vît clairement quelle simplicité exista en elle dès sa plus tendre enfance, et quelle douce dévotion distingua son premier âge. Dès ce moment en effet, elle commença à s'accoutumer à la pratique des bonnes œuvres, à mépriser les jeux dans lesquels se mêlait la vanité, à fuir la prospérité mondaine, et à se fortifier dans le respect pour Dieu. Elle n'avait encore que cinq ans, qu'elle restait dans l’église, occupée à prier avec tant d'ardeur que ses compagnes ou ses servantes pouvaient à peine la faire sortir. Ses servantes ou les enfants de son âge remarquaient que, dans ses jeux; elle semblait poursuivre quelqu'une d'elles vers la chapelle pour avoir occasion d'y pouvoir entrer : elle se mettait alors à genoux, ou bien elle se prosternait entièrement sur le pavé. Quoiqu'elle ne sût pas ses lettres, cependant elle ouvrait souvent devant elle à l’église un psautier dans lequel elle faisait semblant de lire, afin que paraissant occupée, personne ne vînt la distraire. Quelquefois encore, sous prétexte de se jouer, elle se couchait par terre comme pour se mesurer avec les petites filles ; et c'était afin de pouvoir témoigner son respect à Dion. Au jeu de bagues et autres, elle mettait toute son espérance en Dieu. Etant encore toute petite, quand elle gagnait, ou qu'elle se trouvait posséder quelque chose d'une autre façon, elle en donnait la dîme à de pauvres petites filles, en les exhortant à réciter souvent l’oraison dominicale, comme aussi la salutation angélique.

Elle croissait en âge comme elle croissait en dévotion, car elle choisit la sainte Vierge, Mère de Dieu, pour sa patronne et son avocate, et le bienheureux Jean l’évangéliste comme gardien de sa chasteté. En effet on mettait sur l’autel des billets sur chacun desquels était écrit le nom d'un des apôtres, et chaque jeune fille tirait au sort un billet; or, Élisabeth prit trois fois de suite, après avoir fait une prière, le billet sûr lequel était écrit le nom de saint Jean *, comme elle le souhaitait. Et elle avait tant de dévotion et d'amour pour lui que jamais elle ne refusait ce qu'on lui demandait en son nom. Pour ne point se laisser trop flatter par les avantages mondains, chaque jour elle se retranchait quelque chose des biens qu'elle gagnait. Quand elle avait été heureuse au jeu, elle l’interrompait en disant : « Je ne veux plus gagner, mais j'abandonne le reste pour Dieu. »

Appelée à danser avec ses autres compagnes, dès qu'elle avait fait un tour, elle disait : « C'est assez d'un tour; j'abandonne les autres pour Dieu » et elle tempérait ainsi la vanité chez les jeunes personnes. Elle eut constamment horreur de se servir d'un costume peu décent ; et en cela elle avait à cœur de pratiquer une grande honnêteté. Il est certain qu'elle s'assigna aussi un certain nombre d'oraisons à réciter, et lorsqu'elle avait été empêchée par quelque occupation de s'en acquitter et que ses suivantes l’obligeaient à se mettre au lit, elle veillait pour les réciter avec son époux céleste.

* Le texte porte saint Pierre, mais c'est évidemment une altération de copiste : d'autant que l’auteur d'après lequel ce fait est cité porte le nom de saint Jean.

Cette noble jeune fille passait les jours solennels dans une si grande dévotion qu'elle ne souffrait, n'importe sous quel prétexte, qu'on lui cousu ses manches: avant que la messe solennelle n'eût été achevée. Elle s'interdit l’usage des gants, les jours de dimanche, jusqu'à midi, voulant en cela respecter ce saint jour et satisfaire à sa dévotion. Pour cela elle avait coutume de s'obliger par vœu à d'autres pratiques semblables, afin que personne ne pût la détourner de sa résolution, par des avis opposés. Elle entendait l’office :divin avec un si grand respect, qu'au moment où on lisait l’évangile, et à celui de la consécration, elle déliait ses manches, si par hasard elles étaient cousues, elle quittait ses colliers, et elle déposait les autres ornements qu'elle portait sur la tête. Quand elle eut atteint dans la pratique de la vertu et dans l’innocence virginale l’âge de puberté, elle fut contrainte de se marier, pour obéir aux ordres pressants de son père, afin de recevoir le fruit trentenaire pour avoir observé avec la foi en la Trinité, les préceptes du Décalogue. Elle consentit bien malgré elle à subir les obligations imposées à une épouse, non pour céder à la convoitise de la chair, mais pour tenir compte de l’ordre de son père et pour mettre au monde des enfants qu'elle élèverait dans le service de Dieu : car, bien qu'assujettie aux lois du lit conjugal, elle ne fut cependant sujette à aucune volupté coupable.

On en a la preuve dans le vœu. qu'elle fit, entre les mains de Maître Conrad, de vivre dans une continence perpétuelle, si elle venait à survivre à son époux.
Elle fut donc mariée au landgrave de Thuringe, ainsi que l’exigeait son origine royale : et Dieu l’avait ainsi voulu, afin par là de porter beaucoup de personnes à l’amour de Dieu, et d'instruire ceux qui vivaient dans l’ignorance. Quoiqu'elle eût changé de position, cependant il n'y eut rien de changé dans ses affections. On verra par la suite de ce récit combien grande fut sa dévotion, les humiliations qu'elle s'imposa pour Dieu, quelles austérités, quelles abstinences elle pratiqua, comme aussi ses largesses et sa miséricorde envers les pauvres. Sa ferveur dans l’oraison était telle qu'elle devançait ses suivantes pour se rendre à l’église au plus vite, et c'était en quelque sorte par des prières adressées à l’insu de tous, qu'elle obtenait toute sorte de grâces de Dieu.

Souvent, pendant la nuit, elle se levait pour faire oraison; quand son mari la priait de se ménager et de donner un peu de repos à son corps. Elle s'était arrangée avec une de ses chambrières qui lui était plus attachée que les autres, pour qu'elle la réveillât en lui touchant le pied, si, accablée par le sommeil, elle venait à ne pas se lever. Or, une fois qu'elle voulut toucher le pied de sa dame, elle poussa le pied du duc, son mari, qui se réveilla en sursaut, mais qui, s'étant aperçu de ce qui se passait, souffrit cela avec patience et eut assez de prudence pour le dissimuler. Et afin de rendre un sacrifice agréable à Dieu par ses prières, souvent elle l’arrosait de larmes abondantes; larmes qu'elle répandait avec joie, et sans que son visage en fût changé de manière à l’enlaidir; toujours elle pleurait avec douleur, elle se réjouissait de cette douleur, et cependant la joie ne cessait d'embellir son extérieur.

Elle s'abaissa jusqu'à un tel degré d'humilité, que, pour l’amour de Dieu, elle ne se contentait pas d'en exercer les actes les plus vils et les plus abjects, mais qu'elle s'en acquittait avec un dévouement extrême. Elle posa sur son sein un malade d'une figure dégoûtante et dont la tête exhalait une puanteur affreuse, et après lui avoir coupé les cheveux malpropres, elle lui lava la tête, tandis que ses servantes riaient. Aux Rogations, toujours elle suivait la procession nu-pieds et vêtue de laine ; et aux sermons des prédicateurs; elle prenait humblement place parmi les plus pauvres femmes, comme si elle eut été pauvre. Lors de la purification après ses couches, elle ne s'ornait jamais comme les autres femmes de pierres précieuses, ni ne se couvrait de vêtements brodés d'or, mais à l’exemple de la Vierge-mère, elle prenait son nouveau-né entre ses bras, et l’offrait humblement à l’autel avec un agneau et un cierge, pour apprendre par là à mépriser les pompes du monde, et pour se conformer à la Vierge sans tache. En revenant ensuite chez elle, elle donnait à quelque pauvre femme les vêtements avec lesquels elle s'était rendue à l’église.

Pour faire ressortir. davantage son humilité, il faut dire que cette sainte, entièrement libre et d'une haute dignité, se soumit tellement à l’obéissance de maître Conrad pauvre et mendiant, mais distingué en science et en religion, que, sauf le droit du mariage, et du consentement de son mari, elle accomplissait avec grande joie et révérence tout ce qu'il lui commandait, afin d'avoir ainsi le mérite de l’obéissance et d'imiter l’exemple de notre Sauveur qui s'est rendu obéissant jusqu'à la mort.

Un jour, il la fit appeler pour qu'elle l’entendît prêcher : mais la marquise de Misnie étant survenue, elle se trouva empêchée. Conrad irrité ne voulut pas pardonner une pareille désobéissance, et l’ayant fait dépouiller jusqu'à la chemise, il la fit fouetter durement avec quelques-unes de ses suivantes coupables comme elle.
Elle s'imposait une si grande abstinence et des austérités telles qu'elle macérait son corps par les veilles, la discipline et le jeûne. Souvent elle quittait le lit de son mari, pour passer la nuit sans dormir, afin qu'elle pût se livrer à l’oraison, et prier en secret le Père céleste. Lorsqu'elle était vaincue par le sommeil, elle dormait étendue sur des tapis : mais quand son mari s'absentait, elle passait toute la nuit en prière avec l’époux céleste. Souvent elle se faisait rudement fouetter dans son lit par les mains de ses servantes, pour imiter le Sauveur flagellé et pour réprimer la convoitise de la chair. Telle était sa tempérance dans le, boire et dans le manger, qu'à la table de son mari, parmi les différents plats qu'on servait, elle se contentait quelquefois de pain sec. En effet maître Conrad lui défendit de toucher à ceux des mets de son mari sur l’origine desquels elle ne pouvait se former une conscience sûre. Elle pratiqua cela avec tant de scrupule, que, quand les autres se nourrissaient de mets délicats, elle ne faisait usage, avec ses suivantes, que d'aliments fort grossiers. Souvent cependant elle se mettait à table, et elle touchait aux aliments en les découpant, pour paraître en manger, afin de ne pas être taxée de superstition, et sa politesse enchantait tous les convives.

Une fois, étant accablée par la fatigue d'une longue course, on avait servi à son mari et à elle différents mets qu'il était difficile de croire avoir été acquis par un légitime travail, elle s'en abstint tout à fait, et mangea tranquillement avec ses suivantes du pain noir dur trempé dans l’eau chaude. Ce fut à cause de cela que son mari lui assigna quelques revenus légitimes dont elle vivait avec ses suivantes qui étaient, sur ce point, en tout accord avec elle. Souvent elle refusa les mets de la cour pour demander des vivres à quelques braves gens. Or, son mari supportait tout cela en patience; il assurait que volontiers il en agirait ainsi lui-même, s'il ne craignait d'apporter le désordre dans sa maison. Au faîte de la gloire, elle avait une grande affection pour l’état de pauvreté afin de rendre hommage à J.-C. pauvre, et de ne laisser découvrir en elle au monde rien qui lui appartînt. Aussi arrivait-il quelquefois, que se trouvant seule avec ses suivantes, elle se couvrait de vêtements grossiers et mettait sur la tête un voile de rebut : « Voici, disait-elle alors, comme je marcherai, lorsque j'aurai atteint à l’état de pauvreté. » Bien qu'elle se fût imposée à elle-même de grandes privations, cependant elle était si généreuse envers les pauvres, qu'elle ne souffrait pas que personne restât dans la gêne; elle subvenait au contraire à tous avec la plus grande libéralité, au point qu'on l’acclamait généralement la mère des pauvres.

Elle s'appliquait avec des soins extrêmes à pratiquer les sept œuvres de miséricorde, afin de pouvoir obtenir à toujours le royaume éternel, et de posséder la bénédiction du Père céleste avec les bénis de la droite. D'abord elle vêtait ceux qui étaient nus en habillant les pèlerins et les pauvres, en donnant le linge nécessaire pour ensevelir les morts et pour baptiser les petits enfants. Souvent elle était elle-même la marraine des nouveau-nés, cousait; leurs vêtements de ses propres mains, afin qu'ayant contracté avec eux les obligations de la maternité, elle fût tonne de subvenir à leurs besoins plus largement.

Or, il arriva qu'elle donna à une pauvre femme un vêtement assez bon; celle-ci en voyant un cadeau si magnifique, fut; étouffée par la joie, en sorte qu'elle tomba par terre et qu'on la crut morte. A cette vue, Elisabeth regretta d'avoir tant donné, dans la crainte qu'elle ne fût cause de la mort de cette femme : mais cependant elle pria pour la mendiante qui se releva guérie. Souvent encore, elle filait de ses propres mains de la laine avec ses suivantes, et elle en faisait confectionner des habits, afin par là de recevoir le fruit plein de gloire de ses bons travaux, d'offrir l’exemple de la véritable humilité et de donner à Dieu l’aumône de ses travaux manuels. Elfe nourrissait ceux qui ont faim, en fournissant des aliments aux pauvres, de telle sorte que, le landgrave son mari étant allé à la cour de l’empereur Frédéric, pour lors à Crémone, elle fit ramasser toutes les provisions qu'elle avait dans ses granges pour donner le nécessaire aux pauvres, qui, tous les jours, accouraient de toutes parts, parce qu'on était menacé de cherté de vivres et d'une grande famine.

Souvent encore, quand l’argent lui manquait, elle vendait ses ornements pour subvenir aux nécessités des indigents : et même elle avait l’habitude de soustraire bien des choses à ses suivantes et à soi-même et de les réserver pour les pauvres... Elle donnait à boire à ceux qui avaient soif... Or, une fois qu'elle avait distribué de la cervoise aux pauvres, après en avoir donné à chacun une quantité suffisante, il se trouva que la boisson n'avait pas diminué dans le vase, et qu'il s'en trouvait la même quantité :qu'auparavant. Elle donnait l’hospitalité aux pèlerins et aux pauvres. Elle fit construire au pied de son château, qui était situé fort haut, une maison très spacieuse, où elle soignait une grande multitude de malades elle les visitait chaque jour, sans être arrêtée par la difficulté de monter et de descendre. Elle leur fournissait tout ce qui leur était nécessaire, et par ses exhortations, elle les portait à la patience : quoiqu'elle eût toujours supporté avec peine le mauvais air, cependant au milieu du château de l’été, pour l’amour de Dieu, elle ne craignait pas l’infection des malades, mais elle leur administrait des médicaments, les essuyait avec ses cheveux, les maniait elle-même, tandis que ses suivantes étaient accablées. Dans cette même maison encore, elle faisait nourrir, avec le plus grand soin, les petits enfants des pauvres femmes : elle se montrait si douce et si humble envers eux, que tous la nommaient leur mère, et quand elle entrait dans cette maison, tous ces petits êtres la suivaient comme des enfants font a leur mère, et se plaçaient avec grande affection par groupes devant elle.

Quelquefois elle faisait acheter de petits vases en poterie, des anneaux de verre et d'autres jouets pour que les enfants s'amusassent. Une fois elle montait à cheval au château et portait, dans un pan de son manteau, ces objets, qui tombèrent du haut d'un rocher fort élevé, sur des pierres ; il n'y eut pas même une fêlure. Elle visitait les infirmes : et sa compassion pour les misérables dominait tellement son cœur qu'elle allait à leur recherche, dans leur logis, pour les visiter avec intérêt, entrant dans leurs chaumières avec familiarité et dévouement; n'étant rebutée ni par la difficulté des chemins, ni par les fatigues de la route : elle leur donnait' ce dont ils avaient besoin et leur adressait des paroles de consolation. C'est pourquoi elle reçut sa récompense par cinq considérations; savoir : pour le mérite de ses visites, pour la fatigue du chemin, pour la sincérité de sa compassion, pour ses paroles de consolation, et pour la largesse de ses offrandes. Souvent elle assistait aux sépultures des pauvres et y courait, avec grande dévotion, après les avoir ensevelis dans la toile qu'elle avait elle-même tissée : une fois elle coupa en morceaux son grand voile de lin pour envelopper le corps d'un pauvre. Elle s'occupait elle-même de leurs funérailles et elle restait aux obsèques- avec piété. Au milieu de tout cela, il faut donner des éloges à la dévotion de son mari, qui bien qu'embarrassé d'une multitude d'affaires, était fort dévoué au service de Dieu; et comme il ne pouvait personnellement s'occuper de pareilles choses, il avait accordé à son épouse la liberté de faire tout ce qui contribuait à l’honneur de Dieu et pouvait procurer le salut de son âme.

Alors la bienheureuse Elisabeth, désirant que son mari employât la puissance de ses armes à la défense de la foi, l’engagea, par ses exhortations salutaires, à aller visiter la Terre-Sainte. Comme il y était, ce landgrave, prince fidèle, dévot et remarquable par l’intégrité de sa foi et par son dévouement sincère, rendit son âme à Dieu et alla recevoir le fruit glorieux de ses œuvres. Elisabeth embrassa donc ainsi avec amour l’état du veuvage, pour ne pas perdre le fruit attaché à la continence des veuves, mais pour recevoir ainsi le soixante-dixième fruit qu'elle avait mérité par la pratique des dix commandements et des sept œuvres de miséricorde. Or, quand la mort de son mari eut été connue dans toute la Thuringe, Elisabeth fut chassée de sa patrie avec ignominie et violence par quelques vassaux de son mari, comme prodigue et dissipatrice, afin que par là sa patience reçût un plus brillant éclat, et qu'elle pût réaliser le désir qu'elle avait conçu depuis longtemps de vivre dans la pauvreté.

Quand arriva la nuit, elle se retira, en rendant de grandes grâces à Dieu, en la maison d'un cabaretier; elle y resta dans un endroit où l’on avait mis des pourceaux. Le matin, elle alla chez des Frères Mineurs, qu'elle pria de remercier Dieu pour ce qu'elle endurait et de chanter le Te Deum laudamus. Le lendemain, elle fut forcée d'aller, avec ses quatre petits enfants, chez un de ses ennemis, où on lui assigna un espace fort étroit. Comme elle était maltraitée par son hôte et son hôtesse, elle dit adieu aux murailles: « Je remercierais volontiers les hommes, disait-elle, si je les trouvais bienfaisant . » Elle fut donc forcée de regagner l’endroit où elle s'était arrêtée en premier lieu et elle envoya ses petits enfants en différents pays pour qu'on les y nourrît.

Or, une fois qu'elle passait dans un sentier étroit et rempli d'une boue profonde, au milieu duquel on avait placé quelques pierres, une vieille femme, à laquelle elle avait fait jadis beaucoup de bien, et qui passait sur ces pierres, refusa de céder le pas à la sainte qui tomba dans ce bourbier profond : elle se releva et essuya ses vêtements avec joie et en riant. Dans la. suite, sa tante maternelle, qui était abbesse, ayant compassion de son extrême pauvreté, la mena chez l’évêque de Bamberg, son oncle, qui la reçut honnêtement et la garda avec précaution dans l’idée de la faire convoler à de secondes noces. Quand ses suivantes, qui avaient fait avec elle vœu de continence, apprirent cela, elles s'en affligèrent à en pleurer, et en informèrent avec gémissement la bienheureuse Elisabeth. Elle leur rendit le courage en disant: « J'ai confiance que le Seigneur, pour l’amour duquel j'ai fait vœu de continence perpétuelle, m’affermira dans ma résolution, s'opposera à toute violence et déjouera les projets des hommes. Et si, par hasard, mon oncle voulait me marier, je m’y opposerai de cœur comme de bouche. Que s'il ne me restait aucun moyen d'échapper, je me couperai le nez afin de devenir un objet d'horreur à tous les hommes.» Ayant donc été conduite, malgré elle, de par l’ordre de l’évêque, à un château, pour y demeurer jusqu'à son mariage, après avoir recommandé sa chasteté, avec larmes, au Seigneur, voici que par la providence divine, les ossements de son mari sont rapportés d'outre-mer. Elle eut ordre de l’évêque de revenir pour aller en toute dévotion à la rencontre de ces précieux restes ; ils furent reçus en une belle procession par l’évêque et par elle avec grand respect et beaucoup de larmes.

Alors elle se tourna vers le Seigneur en disant : « Je vous rends grâces, Seigneur, de ce que vous avez daigné consoler une misérable telle que moi, dans la réception des ossements de mon époux qui vous était cher. Vous savez, Seigneur, combien j'ai chéri cet époux qui vous aimait tant; cependant, par amour pour vous, j'ai été privée de sa présence : je l’ai laissé partir pour secourir votre Terre-Sainte : vous savez combien j'aurais désiré vivre avec lui dans une condition telle que je fusse réduite à mendier en sa compagnie, comme une pauvresse à travers le monde entier; cependant, vous en êtes témoin, je ne le rachèterais pas, contre votre volonté, au prix d'un seul cheveu de ma tête; et je ne le rappellerais pas là cette vie mortelle ; eh bien ! je le recommande, ainsi que moi, à votre grâce. »

Mais pour ne perdre pas le centième fruit accordé à ceux qui, gardant la perfection évangélique, sont transférés de la gauche de la misère à la droite de la gloire, elle revêtit l’habit religieux, qui consistait en vêtements gris, pauvres et grossiers, gardant une chasteté perpétuelle après la mort de son mari; pratiquant l’obéissance parfaite et embrassant la pauvreté volontaire. Elle voulait encore aller mendier de porte en porte ; mais maître Conrad ne le permit pas. Ses habits étaient si sales qu'elle portait un manteau gris rallongé avec une pièce d'une autre couleur. Les manches de sa robe qui étaient déchirées furent rapiécées avec des morceaux de différentes couleurs.

Le roi de Hongrie, son père, apprenant que sa fille était réduite à un pareil dénuement, lui députa un comte pour la faire revenir à la maison paternelle. Quand il la vit habillée de la sorte, assise avec humilité et filant, il s'écria rempli de confusion et d'admiration : « Jamais fille de roi ne fut vue habillée, d'une façon aussi vile, ni occupée à filer n'importe quelle laine. » Après avoir insisté fortement pour qu'elle revînt., elle n'y acquiesça absolument point ; aimant mieux vivre dans l’indigence avec les pauvres que d'habiter dans l’opulence avec les riches. Afin que son esprit s'attachât tout entier à Dieu et qu'elle ne fût jamais dérangée dans sa dévotion, elle pria le Seigneur de lui inculquer le mépris de toutes les choses temporelles, d'arracher de son cœur l’amour de ses enfants et de lui accorder le mépris, les affronts et la constance. Quand elle eut achevé sa demande, elle entendit le Seigneur lui dire : « Ta prière. est exaucée. » Et elle dit à ses suivantes: « Le Seigneur a exaucé ma demande, et je regarde tout ce qui est de la terre comme fumier : je ne m’inquiète pas de mes enfants plus que de tout autre prochain; je compte pour rien les mépris et les opprobres; et il me semble que je n'aime plus autre chose que Dieu. » Maître Conrad, de son côté, lui faisait subir des contrariétés et des duretés; ceux qu'elle paraissait affectionner davantage, il les séparait d'elle, au point qu'il éloigna deux fidèles suivantes qu'elle aimait de prédilection, nourries avec elle depuis son enfance: mais ce ne fut pas sans qu'il fût versé beaucoup de larmes c'e part et d'autre.

Or, ce saint homme en agissait ainsi pour briser sa volonté, pour élever son affection entièrement à Dieu, et dans la crainte que quelqu'une de ses suivantes ne lui fît revenir à la mémoire sa gloire passée. Mais en tout cela, on la trouvait prompte à obéir, constante à endurer, afin que, par la patience, elle fût maîtresse de son âme, et que par l’obéissance, elle fût digne de remporter la victoire. Elle disait encore : « Si pour Dieu je crains tant un homme mortel, combien dois-je craindre le Juge céleste. Aussi ai-je voulu faire vœu d'obéissance à maître Conrad, pauvre et mendiant, et non pas à quelque évêque riche, pour éloigner de moi toute occasion de consolation temporelle. » Une fois, elle avait été priée instamment de venir dans un cloître de certaines religieuses; elle le fit sans avoir obtenu la permission de son maître ; alors celui-ci la fit fouetter si rudement' que trois semaines après on voyait encore la trace des coups. Elle disait alors à ses suivantes pour les consoler et se. consoler elle-même: « Lors des inondations d'un fleuve, le gazon s'abat, et quand l’eau décroît, il se relève; de même aussi quand il nous arrive quelque affliction, nous devons nous soumettre par esprit d'humilité; quand elle cesse, nous devons nous élever à Dieu par une joie spirituelle. » Elle s'abaissait à un degré d'humilité tel qu'elle ne souffrit jamais que ses suivantes l’appelassent madame ; elle voulait, quand elles lui parlaient, qu'elles se servissent du nombre singulier, comme nous avons coutume, par exemple, de parler à un inférieur.

Elle lavait les écuelles, ainsi que les autres ustensiles de cuisine, et afin que ses suivantes ne l’en empêchassent pas, elle les envoyait alors ailleurs. Elle disait aussi : « Si j'avais trouvé un genre de vie plus méprisé, je l’aurais choisi de préférence. »
En outre, afin de posséder avec Marie la meilleure part, elle vaquait assidûment à la contemplation. Dans cet exercice, elle eut pour grâces spéciales de répandre des larmes, de jouir souvent de visions célestes et d'enflammer les autres à l’amour de Dieu. Il lui arrivait quelquefois de paraître plus joyeuse que d'ordinaire ; alors elle répandait, des larmes de douce dévotion, qui semblaient couler de ses yeux comme de la source la plus limpide, en sorte qu'on la voyait pleurante et gaie tout à la fois, et ces larmes ne laissèrent jamais de trace de laideur, ni des rides sur son visage. Elle disait de ceux qui se gâtent le visage avec leurs larmes : « On dirait qu'ils ont peur du Seigneur ; qu'ils donnent donc à Dieu avec joie et gaieté ce qu'ils possèdent. » Dans ses oraisons et au milieu de ses contemplations, elle avait souvent des visions célestes. Un jour du saint temps de carême qu'elle était à l’église, elle resta les yeux fixés vers l’autel, comme si elle y eût admiré Dieu présent; et pendant un long espace de temps, elle fut consolée et récréée par une révélation divine. Revenue ensuite à la maison, elle fut obligée, en raison de sa faiblesse, de s'appuyer sur le giron d'une suivante, et pendant qu'elle tenait les yeux fixés vers le ciel, en regardant par la fenêtre, son visage fut inondé d'une joie si vive qu'elle fut prise d'un rire extraordinaire.

Quand elle eut été remplie de joie de tout ce qu'elle vit d'agréable, tout à coup elle versa un torrent de larmes. Mais ayant de nouveau ouvert les yeux, elle reprit son air de gaîté, puis fermant les yeux, elle versa encore d'abondantes larmes, et jusqu'à l’heure des Complies, elle ressentit des consolations divines de la même nature Elle resta longtemps dans un profond silence, ne prononçant pas un seul mot; enfin ces paroles lui échappèrent tout à coup : « Oui, Seigneur, vous voulez être avec moi et moi je veux être avec vous, et n'être jamais séparée de vous. » Plus tard ses suivantes lui demandèrent de leur dire, pour l’honneur de Dieu et pour leur édification, ce qu'elle avait vu,: elle se laissa vaincre par leur importunité : «J'ai vu, leur dit-elle, le ciel ouvert, et Jésus qui, se penchant vers moi avec une extrême bonté, me montrait le visage le plus ouvert. J'étais donc inondée d'une joie ineffable de le voir; quand il se retirait, j e restais accablée d'une grande tristesse: alors il eut pitié de moi, et me réjouit encore une fois de la vue de son visage et me dit : « Si tu veux être à moi, je veux bien être avec toi. » Et je lui ai répondu ce que vous m’avez entendu dire. » On la pria encore de raconter la vision qu'elle avait eue vis-à-vis de l’autel; irais elle répondit: « Ce que j'y ai vu, il n'est pas expédient de le raconter : j'y ai ressenti cependant beaucoup de joie, et j'ai considéré les merveilles de Dieu. » Souvent aussi pendant son oraison, sa face resplendissait d'une manière merveilleuse et de ses yeux jaillissaient des rayons semblables à ceux du soleil. Souvent encore son oraison était si fervente que même elle enflammait les autres personnes.

Elle appela chez elle un jeune homme habillé d'une façon mondaine et lui dit : « Vous paraissez vivre avec trop peu de retenue au lieu de servir votre Créateur. Voudriez-vous que je priasse Dieu pour vous ? » « Je le veux bien, répondit-il, et je le souhaite fort. » Quand elle se fut mise en oraison, après avoir demandé au jeune homme de se mettre de son côté à prier pour soi, il s'écria à haute voix: » « Cessez, madame, cessez dès ce moment de prier. » Mais comme elle priait avec plus d'insistance encore, le jeune homme cria plus haut : « Cessez, madame, parce que je me meurs, je suis brûlé. » En effet il était brûlé d'une telle chaleur, qu'il était tout fumant de sueur, et qu'il agitait son corps et ses bras comme un insensé, au point qu'on accourut pour le tenir, qu'on trouva ses habits trempés de sueur et qu'on ne pouvait supporter sa chaleur; il continua de crier : « Je suis tout en feu, je suis consumé. » Or, quand la bienheureuse Elisabeth eut achevé sa prière, le jeune homme cessa d'avoir chaud. En revenant à lui, il fut éclairé de la grâce divine et entra dans l’ordre des Frères Mineurs. Cette chaleur manifesta la ferveur ardente de sa prière, ardeur si forte qu'elle enflamma même un homme froid. Mais ce jeune homme, accoutumé à vivre selon la chair, et qui n'avait aucun goût pour la vie spirituelle, ne pouvait comprendre de pareilles choses.

Parvenue au comble de la perfection, elle ne quitta pas les soins laborieux de Marthe pour la contemplation de Marie, ainsi qu'il a été montré ci-dessus dans les sept œuvres de miséricorde. En effet, quand elle eut pris l’habit religieux, elle pratiqua néanmoins les œuvres d'une piété active.

Elle avait reçu pour sa dot deux mille marcs; elle en distribua une partie aux pauvres, et avec le reste, elle fit construire un grand hôpital à Marbourg. C'est pour cela que tout le monde la regardait comme dissipatrice, comme prodigue, et qu'on l’appelait folle ; mais parce qu'elle savait accepter avec joie toutes les. injures, on lui reprochait d'avoir chassé bien vite de son cœur le souvenir de son mari, puisqu'elle était ainsi transportée de joie. Quand elle eut fait construire l’hôpital, elle se dévoua au service des pauvres comme une humble servante; elle était remplie de sollicitude à leur égard, elle les mettait dans le bain, les portait dans leur lit, les couvrait : elle se félicitait auprès de ses suivantes, en disant: « Quel bonheur nous avons de baigner et de couvrir ainsi le Seigneur. » Elle porta son humble dévouement à l’égard des pauvres à un degré tel que, dans une nuit, elle porta sept fois, dans ses bras, aux lieux secrets, un enfant borgne et couvert de gale, et qu'elle lava sans répugnance ses linges salis. Elle lavait souvent une femme couverte d'une affreuse lèpre, la mettait dans son lit, essuyant ses plaies qu'elle enveloppait, lui donnait des médicaments, lui coupait les ongles, et se mettait à genoux pour délier les cordons de ses souliers. Elle engageait les infirmes à se confesser et à communier; et elle obtint cela d'une vieille femme qui refusait obstinément ; mais ce fut après l’avoir corrigée en la frappant. Quand elle n'était pas occupée à soigner les pauvres, elle filait de la laine qu'on lui envoyait d'un monastère, et elle partageait entre les pauvres le prix qu'elle en retirait.

Après une grande disette, elle avait à distribuer aux indigents cinq cents marcs qu'elle avait reçus de sa dot; tous avaient été placés en ordre, et Élisabeth, les reins ceints d'un lime, passait de rang en rang pour les servir : il avait été décidé que si quelqu'un changeait de place, au préjudice des autres pauvres, pour recevoir deux fois, il aurait les cheveux coupés. Or, voilà qu'une jeune fille nommée Radegonde, remarquable par l’extrême beauté de sa chevelure, vint à passer par là, non pour recevoir l’aumône, mais pour visiter une de ses sœurs malade. On l’amena à la bienheureuse Élisabeth, comme ayant violé la loi : elle la condamna à avoir les cheveux coupés de suite, malgré ses pleurs et sa grande résistance. Or, comme quelqu'un des assistants avançait qu'elle était innocente, la bienheureuse dit : « Au moins dans la suite elle ne pourra aller à la danse avec tant de prétention dans les cheveux, ni en tirer vanité. » Alors la bienheureuse Élisabeth demanda à la jeune fille si elle n'avait jamais conçu le projet de mener une vie sainte; elle répondit que depuis longtemps déjà elle serait entrée en religion, si elle n'eût tant mis de délectation en ses cheveux. « Alors, dit Élisabeth, je suis plus heureuse de ce qu'on te. les a coupés que je ne le serais si mon fils était élu empereur des Romains.» Dès l’instant la jeune personne prit l’habit religieux, resta dans l’hôpital avec la bienheureuse Élisabeth, et mena une vie édifiante. Une pauvre femme mit au monde une fille que la bienheureuse Élisabeth tint sur les fonts sacrés et auquel elle donna son nom; ensuite elle lui fournit tout ce qui lui était nécessaire, de telle sorte que, prenant les manches de la pelisse d'une de ses suivantes, elle les donna à la mère pour envelopper cette petite enfant; elle ajouta encore ses propres souliers.

Trois semaines après, cette femme abandonna sa petite fille, et s'enfuit en cachette avec son mari. Quand on apprit cela à sainte Élisabeth, elle se mit en prières ; alors le mari et la femme ne purent marcher davantage et furent forcés de revenir lui demander pardon. Elle leur reprocha, comme il était juste, leur ingratitude, leur remit la petite fille à nourrir et pourvut à tout ce dont ils avaient besoin.

Quand approcha le temps où le Seigneur disposa d'appeler sa bien-aimée de la prison du monde, pour la faire participer au royaume des anges parce qu'elle, avait méprisé le royaume des mortels,
J.-C. lui apparut : « Viens, ma bien-aimée, lui dit-il, viens aux tabernacles éternels que je t'ai préparés. » Or, pendant qu'elle était tourmentée par la fièvre, elle s'était couchée et avait la figure tournée vers la muraille de son lit; alors, les assistants entendirent une exquise mélodie. Une des suivantes s'étant informée auprès d'elle de ce que c'était, la sainte lui répondit : « Un petit oiseau est venu se poser entre moi et la paroi, et il a chanté d'une manière si suave qu'il. m’a bien fallu chanter aussi. » Dans sa maladie, elle conserva toujours sa gaieté, et jamais elle ne cessa de prier. La veille de sa mort, elle leur dit : « Que feriez-vous, si 1e diable arrivait auprès de vous?» Un instant après, elle s'écria à haute voix, comme si elle chassait le diable, en répétant par trois fois : « Fuis. » Ensuite, elle dit : « Voici minuit qui approche ; c'est l’heure à laquelle J.-C. a voulu naître et où il fut couché dans la crèche. »

Quand approcha l’heure de son trépas, elle dit : « Le moment arrive où le Dieu tout puissant appelle ses amis aux noces célestes. » Peu après, arrivée à ses derniers instants, elle s'endormit en paix, l’an du Seigneur 1231. Quoique son corps vénérable fût resté quatre jours sans sépulture, il ne s'en exhalait aucune puanteur; bien au contraire, il s'en exhalait un délicieux parfum dont on était embaumé. Alors, on vit sur le faite de l’église grande quantité de petits oiseaux réunis, que personne n'avait jamais vus auparavant; ils chantaient avec des modulations si suaves, et formaient des modes si variés que l’on en était dans l’admiration. Ils semblaient célébrer à leur façon les funérailles d'Elisabeth. Or, il y eut là grande clameur des pauvres, grande dévotion des peuples ; les uns prenaient de ses cheveux, les autres coupaient des morceaux de ses vêtements, qu'ils conservaient comme des reliques extraordinaires. On plaça son corps dans un monument qu'on trouva plus tard regorger d'huile. 1° Il est évident que, à son trépas, la bienheureuse Elisabeth était parvenue à une grande sainteté ; le chant du petit oiseau et l’expulsion du diable le prouvent. Or, cet oiseau qui se plaça entre elle et la paroi, et qui chanta si doucement qu'il la porta elle-même à chanter, nous croyons que c'était son ange gardien lui annonçant la joie éternelle. Quelquefois, il arrive aux réprouvés d'avoir, avant leur trépas, révélation de leur damnation éternelle, pour leur plus grande confusion ; de même, pour leur plus grande consolation, les élus reçoivent l’assurance qu'ils seront sauvés.

Ce chant qu'elle fit entendre fut le témoignage de l’immense joie qu'elle conçut pour une semblable révélation; et l’immensité de cette joie fut telle qu'elle ne put être contenue totalement dans le cœur, mais qu'elle se manifesta par la suavité de la voix. En outre, si par hasard il a quelque droit, le diable s'approche aussi des saints au moment de leur mort; mais, n'ayant aucun droit sur la bienheureuse Elisabeth, il s'enfuit honteusement congédié.
Par là, on peut donc comprendre quelle sainteté posséda celle dont le diable s'enfuit épouvanté, et à laquelle un ange annonça la joie éternelle. 2° Il est évident qu'elle possédait une grande pureté et une grande innocence, comme le prouve l’exhalation de l’odeur. Parce que son corps brilla dans sa vie de toute innocence et chasteté, il exhala dans la mort une odeur exquise. 3° Il est évident par le concert des oiseaux, qu'elle possédait un grand mérite et une grande dignité ; en effet, ceux qu'on vit sur le faîte de l’église, tout joyeux et chantant, nous croyons que c'étaient des anges envoyés de Dieu, pour porter son âme au ciel et pour honorer son corps par de célestes jubilations. Quand les réprouvés meurent, une multitude de démons se rassemblent pour les tourmenter et les effrayer, et afin d'emporter leurs âmes au tartare, de même au décès des élus affluent une multitude d'anges, qui les fortifient et convoient leurs âmes aux célestes royaumes. 4° Il est évident qu'elle posséda une grande miséricorde et pitié, par l’huile qui émana de son corps, parce que durant sa vie elle produisit des œuvres abondantes de miséricorde. O quelle affluence de piété dans les entrailles de celle dont 1e corps, fuit trouvé inondé d'huile, quand il gisait en poussière ! 5° Il est évident qu'elle a beaucoup de pouvoir et de mérite auprès de Dieu, par le nombre prodigieux de miracles dont Dieu la glorifia après sa mort.

Nous en rapportons quelques-uns ci-après, et nous en omettons un grand nombre pour ne pas être trop long.
— Au pays de Saxe, dans un monastère du diocèse de Hildesheim, un moine de l’ordre de Cîteaux, nommé Henri, était accablé d'une grande infirmité : il faisait compassion, et troublait tout le monde par ses clameurs. Une nuit, il lui apparut une dame vénérable, revêtue d'habits blancs, qui lui donna avis que s'il désirait recouvrer la santé, il se vouât à la bienheureuse Elisabeth. La nuit suivante il eut une apparition semblable et reçut les mêmes avis. Or, ce moine, en l’absence de l’abbé et du prieur, fit le vœu avec la permission d'un supérieur. La troisième nuit, cette dame lui apparut, fit sur lui le signe de la croix, et aussitôt il fut guéri. Quand l’abbé et le prieur furent de retour et qu'ils apprirent ces faits, ils furent étonnés de le savoir guéri; mais ils doutaient beaucoup s'il devait accomplir son vœu, puisqu'il n'est pas permis à un Moine de faire quelque vœu que ce soit, ni de s'obliger de cette manière. Le .prieur ajouta que souvent les moines étaient trompés par l’apparition du démon qui les portait sous prétexte de bien faire, à ces choses illicites, et qu'il fallait en conséquence conseiller à ce moine de raffermir par la confession son esprit ébranlé : or, la nuit suivante, la même personne apparut au moine et lui dit : « Tu seras toujours infirme, jusqu'à ce que tu accomplisses ce que tu as fait vœu d'exécuter. » Et à l’instant la même infirmité se saisit de lui, et il commença à être tourmenté des mêmes souffrances.

Quand l’abbé eut appris cela, il lui donna l’autorisation et lui fit remettre de la cire pour en faire une image. Bientôt il fut guéri, et il s'appliqua à accomplir le vœu qu'il avait fait. Dans la suite, il ne ressentit plus l’infirmité dont. il était accablé.

— Une jeune fille, nommée Bénigne, du diocèse de Mayence, ayant demandé de la boisson à une servante, celle-ci lui présenta à boire, en disant : « Prends et bois le diable. » Alors il sembla à la jeune fille qu'un tison enflammé lui descendait par le gosier, elle criait qu'elle avait mal au cou. Aussitôt son ventre enfla comme une outre et on aurait dit que quelque chose courait dans son ventre d'un côté et d'autre. Elle poussait des gémissements pitoyables, proférait des paroles insensées; et on la croyait obsédée par le démon. Elle resta deux ans en cet état. On la conduisit donc au tombeau de sainte Elisabeth, et on y fit un vœu pour elle ; pendant qu'elle était placée sur la tombe, elle parut comme inanimée; mais quand on lui eut offert, au même endroit, un peu de pain à manger et de l’eau bénite à boire, tout à coup, au saisissement et à l’admiration de tous les assistants, elle se leva guérie.

— Un homme du diocèse d'Utrecht, nommé Gédéric, avait perdu l’usage d'une main : elle était paralysée; deux fois il avait visité le tombeau de la bienheureuse Elisabeth sans avoir été guéri : il y vint une troisième fois, avec beaucoup de dévotion, en compagnie de sa femme. Pendant la route, il rencontra un vieillard d'un aspect vénérable qu'il salua et auquel il demanda d'où il venait. Celui-ci répondit qu'il venait de Marbourg où reposait le corps de sainte Elisabeth et qu'il s'y opérait une infinité de miracles.

Alors Gédéric lui, exposa son infirmité ; le vieillard leva la main et le bénit en disant : « Va, et sois sûr que tu recevras la santé, pourvu que tu mettes ta main malade au chevet du sépulcre, dans un trou creusé sous la pierre ; plus profond tu l’enfonceras, plus vite tu seras guéri. Alors pense en toi-même à saint Nicolas, parce. qu'il est comme le compagnon et l’associé de sainte Elisabeth avec laquelle il coopère dans ses miracles. » Il ajouta qu'il se trouvait des insensés qui se retiraient immédiatement après avoir jeté leur offrande, tandis qu'il est agréable aux saints qu'on apporte une certaine persévérance quand on implore leurs suffrages. A l’instant le vieillard disparut, et ils ne purent plus le voir. Après quoi ils continuèrent leur chemin, remplis d'admiration, et avec la confiance d'obtenir la santé. A peine donc Gédéric eut-il mis la main, d'après l’avis du vieillard, sous la pierre du monument, qu'il la retira aussitôt entièrement guérie.

— Un homme du diocèse de Cologne, nommé Hermann, était retenu en prison par le juge. Il s'en remit entièrement à Dieu, et invoqua, avec toute la dévotion possible sainte Elisabeth et maître Conrad à son aide. La nuit suivante, ils lui apparurent tous les deux ensemble environnés d'une grande lumière, et lui donnèrent toute sorte de consolations. Enfin une sentence le condamna à être pendu, et il fut exécuté à un gibet éloigné d'un mille teutonique. Cependant le juge accorda aux parents de le détacher et de l’ensevelir dans un tombeau. On prépara la fosse, et quand il eut été détaché, son père et son oncle se mirent à invoquer, pour le mort, le patronage de la bienheureuse Elisabeth, et à l’admiration et à la stupéfaction de tous, celui qui était mort se leva vivant.

— Un écolier du diocèse de Mayence, nommé Witard, en pêchant un jour sans précaution, se laissa choir dans le fleuve ; son corps ne fut retiré de l’eau que longtemps après : on le trouva sans sentiment, sans mouvement et raide ; comme on ne rencontrait eu lui aucun signe de vie, tout le monde le crut mort. Alors on implore les mérites de la bienheureuse Elisabeth, et au vu et à l’admiration générale, la santé et la vie lui sont rendues.

— Un enfant de trois ans et demi, du diocèse de Mayence, nommé Ugolin, ayant rendu l’esprit, sa mère le porta roidi et sans vie, pendant l’espace de quatre milles teutoniques, pour invoquer sainte Elisabeth en toute dévotion, et elle recouvra son enfant, vivant et en bonne santé.

— Un enfant de quatre ans était tombé dans un puits : quelqu'un venu pour puiser de l’eau. remarqua qu'il y avait au fond un enfant noyé. Il eut de la peine à le retirer et le trouva mort. Les preuves de sa mort étaient la longue durée du temps qu'il était resté dans l’eau, la rigidité du corps, sa bouche et ses veux horriblement ouverts, la peau noire, le gonflement de ventre, et une entière absence de mouvement et de sentiment. Pour le ressusciter, on fit un vœu à sainte Élisabeth, et aussitôt il fut rendu à la vie.

— Une jeune fille s'était. noyée dans un fleuve: quand on l’en retira, elle fut rendue à la vie par les mérites de la bienheureuse Elisabeth.

— Un homme nommé Frédéric, du diocèse de Mayence, très habile nageur, en se baignant un jour, se moquait d'un pauvre qui avait recouvré la vue par le moyen de sainte Elisabeth; il lui jetait de l’eau à la figure par dérision : alors le pauvre agacé dit : « Que cette sainte dame, qui m’a donné guérison, me venge de toi ; de telle façon que tu ne sortes pas de là sinon mort et noyé. » Frédéric, faisant peu de cas de l’imprécation du pauvre, se lança dans l’eau avec délectation; mais les forces venant à lui manquer, il ne put s'aider, et il alla au fond comme une pierre. Après l’avoir cherché pendant longtemps, on le tira de l’eau mort, et comme on le pleurait beaucoup, quelques-uns de ses parents se mirent à faire un vœu pour lui à la bienheureuse Elisabeth et à implorer son suffrage avec grande dévotion. Aussitôt l’esprit lui revint et il se leva vivant et sain.

— Un nommé Jean, du diocèse de Mayence, avait été pris en compagnie d'un voleur et condamné à être pendu avec lui : il conjura un chacun de prier la bienheureuse Elisabeth de l’aider selon qu'il le méritait. Quand il fut pendu, il entendit au-dessus de lui une voix qui lui disait : « Courage, aie confiance en sainte Elisabeth, et tu seras délivré. » A l’instant, l’autre restant suspendu, la corde cassa et Jean tomba fort lourdement de toute la hauteur du gibet sans se faire aucun mal,; bien que sa chemise, qui était neuve, eût été déchirée. Il se mit à dire tout haut : « Sainte Elisabeth, vous m’avez délivré, et vous m’avez fait tomber sur une place qui n'était pas dure. » Quelques personnes dirent alors qu'il fallait le pendre une seconde fois, mais le juge dit : « Dieu l’a délivré, je ne permettrai, pas qu'on le pende de nouveau. »

— Un convers d'un monastère du diocèse de Mayence, nommé Volmar ; homme fort pieux, mortifiait sa chair au point qu'il passa environ vingt, ans avec une cuirasse sur le corps, et couchant sur des pierres et des morceaux de bois; comme il était au moulin, la meule lui saisit la main qu'elle écrasa, de sorte que la chair resta arrachée d'un côté et d'autre, que ses os et ses nerfs furent broyés; on eût dit que la main avait été pilée dans un mortier: ses douleurs étaient si aiguës qu'il demandait qu'on la lui coupât. Or, comme il invoquait fréquemment la bienheureuse Elisabeth à son secours, parce qu'elle avait eu de l’affection pour lui quand elle vivait, elle lui apparut une nuit et lui dit :
« Veux-tu être guéri? » Le convers lui répondit : « Volontiers. » Alors elle lui prit la main, lui guérit les nerfs, remit ses os en leur entier, rétablit la chair sur chaque face, et lui rendit la santé. Le matin, il se trouva parfaitement guéri, et montra à tout le couvent stupéfait sa main en bon état.

— Un enfant de cinq ans, nommé Discret, du diocèse de Mayence, qui était venu au monde aveugle, recouvra la vue par les mérites de la bienheureuse Elisabeth. Sans qu'il eût de cils, une pellicule qui n'était pas fendue lui couvrait les yeux entièrement, et rien n'indiquait que l’organe de la vue eût existé chez lui. Sa mère le conduisit donc au tombeau de la bienheureuse Elisabeth, et lui frotta les yeux avec la terre du sépulcre, en invoquant sur lui les mérites de la sainte ; et voici que la peau se déchire par le milieu, et qu'on aperçoit de petits yeux troubles et sanguinolents. Ce fut ainsi que cet enfant dut aux mérites et aux suffrages de sainte Elisabeth de jouir du bonheur de la vue.

— Une jeune fille du même diocèse, nommée Béatrice, après avoir été en proie à quantité d'infirmités graves, devint bossue par devant et par derrière, et tellement courbée qu'elle ne pouvait se redresser en aucun sens ; elle était obligée de mettre les mains sur les genoux pour pouvoir soutenir son corps. Sa mère la porta dans une hotte au tombeau de sainte Elisabeth, où elles restèrent dix jours sans que sa fille éprouvât aucun soulagement. La mère„ irritée, murmura contre la bienheureuse Elisabeth; en disant : « Tu accordes tout aux autres, et moi qui suis misérable, tu ne m’exauces pas ? En m’en retournant, j'empêcherai tous ceux que je pourrai de te visiter.» Or, comme elle s'en allait en colère, et que déjà elle avait fait. un mille et demi, sa fille crucifiée de douleurs se mit à pleurer; enfin, elle s'endormit et vit une très belle dame au visage resplendissant, qui lui dit, en la. frottant au dos et à la poitrine : « Lève-toi et marche. » En s'éveillant, cette fille se trouvant guérie entièrement de sa difformité et de sa curvature, raconta sa vision à sa mère; ce fut alors grande joie et liesse. Elles revinrent donc au tombeau de sainte. Elisabeth, pour rendre grâces à Dieu et à elle ; après quoi, elles y laissèrent la hotte dans laquelle la fille avait été apportée.

— Une femme, appelée Gertrude, du même diocèse, était paralysée depuis longues années des deux jambes, et avait le corps tout courbé. Elle fut avertie en songe d'aller implorer les mérites lie saint Nicolas. Elle se fit donc porter à l’église de saint, et elle recouvra l’usage d'une jambe.
Enfin, conduite au tombeau de la bienheureuse Elisabeth, elle fut posée sur le tombeau où, après avoir éprouvé de cuisantes douleurs et être devenue comme insensée, elle se releva saine et sauve.

— Une femme, appelée Scintrude, du même diocèse, était restée un an tout à fait aveugle; elle se faisait conduire avec le secours des autres; amenée pour prier sainte Elisabeth de tout son cœur, elle recouvra la vue.

— Un homme, du nom de Henri, du diocèse de Mayence, était entièrement privé de la vue; il vint visiter le sépulcre de sainte Elisabeth, et recouvra l’usage de ses yeux. Dans la suite, ce même homme fut affligé. d'un flux de sang si violent, que sa famille le crut près de mourir; avant pris de la terre du sépulcre de sainte Elisabeth, avant la mêla avec de l’eau qu'il but, et recouvra pleine santé.

— Une jeune fille, appelée Mechtilde, du diocèse de Trèves, avait perdu l’usage de la vue et de l’ouïe, comme aussi la parole et le marcher ; son père et sa mère la vouèrent à sainte Elisabeth, et ils la reçurent guérie, en célébrant les louanges de Dieu et de la sainte.

— Une femme, pommée Hélibinge, du diocèse de Trèves, était aveugle depuis un an ; elle avait invoqué les mérites de la bienheureuse Elisabeth, quand elle se fit conduire à son tombeau; elle y recouvra l’usage d'un œil. Revenue chez elle, elle ressentit de fortes douleurs dans l’autre. Elle eut encore recours à l’intercession de notre sainte, qui lui apparut : « Va, lui dit-elle, à l’autel, et fais-toi ventiler les yeux avec le corporal, et tu seras guérie. » Elle fit ce qui lui avait été commandé, et fut guérie.

— Un homme, dominé Théodoric, du diocèse de Mayence, était infirme des genoux et des jambes, au point de ne pouvoir marcher sans être soutenu par quelqu'un. Il fit vœu d'aller visiter le tombeau de sainte Elisabeth, et d'y faire ses offrandes. Or, quoique son pays en fût éloigné seulement de dix milles, ce fut à peine qu'il put y arriver en huit jours. Après y être resté quatre semaines sans éprouver aucun soulagement, il revenait chez lui, quand, une fois étant couché quelque part à côté d'un autre infirme, il vit en songe quelqu'un venir à lui et l’arrosant entièrement avec de l’eau. Il se réveilla en colère contre son compagnon : « Pourquoi, lui dit-il, m’as-tu couvert d'eau?» « Je ne t'ai pas couvert d'eau, repartit l’autre, mais je crois que ce sera là une cause de santé pour toi. » Théodoric se leva donc et, se trouvant entièrement, guéri, il mit ses béquilles sur l’épaule et revint au tombeau de sainte Elisabeth; et, après l’avoir remerciée, il revint plein de joie chez lui.


SAINTE CÉCILE *



Cécile vient de lys du ciel, chemin des aveugles, laborieuse pour le ciel (lia). Il peut encore signifier manquant de cécité ; il viendrait encore de caelo, et leos, ciel et peuple. Elle fut un lys céleste par la pudeur de virginité; ou bien elle est appelée lys parce qu'elle, posséda la blancheur de pureté, la verdeur de conscience et l’odeur de bonne réputation. Elle fut la voie des aveugles, par les exemples qu'elle offrit; le ciel, par sa contemplation assidue, et lia, laborieuse par ses bonnes œuvres continuelles. Cécile veut encore dire ciel, parce que, selon Isidore, les philosophes ont dit que le ciel est tournant, rond et brûlant. Dé même, Cécile fut tournante par assiduité au travail, ronde par persévérance, brûlante par charité ardente. Elle manqua de cécité par l’éclat de sa sagesse ; elle fut le ciel du peuple, parce que dans elle comme dans un ciel spirituel, le peuple regarde le soleil, la lune et les étoiles, c'est-à-dire regarde pour les imiter et la perspicacité de sa sagesse, et la magnanimité de sa foi, et la variété de ses vertus.

* Légende compilée d'après ses actes regardés comme authentiques, et qui ont servi au Bréviaire.

Cécile, vierge très illustre, issue d'une famille noble parmi les Romains, et nourrie dès le berceau dans la foi chrétienne, portait constamment l’évangile du Christ caché sur sa poitrine. Ses entretiens avec Dieu et sa prière ne cessaient ni le jour ni la nuit, et elle sollicitait le Seigneur de lui conserver sa virginité. Elle avait été fiancée à un jeune homme appelé Valérien, et au moment où ses noces devaient être célébrées, elle portait, sur sa chair, un cilice que recouvraient des vêtements brodés d'or; et pendant que le chœur des musiciens chantait, Cécile chantait aussi dans son cœur, à celui qui était son unique soutien, en disant : « Que mon cœur, Seigneur, et que mon corps demeurent toujours purs, afin que je n'éprouve point de confusion. » Elle passa, dans la prière et le jeûne, deux ou trois jours, en recommandant au Seigneur ses appréhensions. Enfin, arriva la nuit où elle se retira avec son époux dans le secret de l’appartement nuptial. Elle adresse alors ces paroles à Valérien : « O jeune et tendre ami, j'ai un secret à te confier, si tu veux à l’instant me jurer que tu le garderas très rigoureusement. » Valérien jure qu'aucune contrainte ne le forcera à le dévoiler, qu'aucun motif ne le lui fera trahir. Alors Cécile lui dit : « J'ai pour amant un ange de Dieu qui veille sur mon corps: avec une extrême sollicitude. S'il s'aperçoit le moins du monde que tu me touches, étant poussé par un amour qui me souille, aussitôt il te frappera, et tu perdrais la fleur de ta charmante jeunesse, mais s'il voit que tu m’aimes d'un amour sincère, il t'aimera comme il m’aime, et il te montrera sa gloire.»

Alors Valérien, maîtrisé par la grâce de Dieu, répondit « Si tu veux que je te croie, fais-moi voir cet ange, et si je m’assure que c'est vraiment un ange de Dieu, je ferai ce à quoi tu m’exhortes, mais si tu aimes un autre homme., je vous frapperai l’un et l’autre de mon glaive. » Cécile lui dit : « Si tu veux croire au vrai Dieu, et que tu promettes de te faire baptiser, tu pourras le voir. Alors, va; sors de la ville par la voie qu'on appelle Appienne, jusqu'à la troisième colonne milliaire, et tu diras aux pauvres que tu trouveras là : « Cécile m’envoie vers vous, afin que vous me fassiez voir le saint vieillard Urbain; j'ai un message secret à lui transmettre. » Quand tu seras devant lui, rapporte toutes mes paroles, et après qu'il t'aura purifié, tu reviendras, et tu verras l’ange lui-même. » Alors Valérien se mit en chemin, et, d'après les renseignements qu'il avait reçus, il trouva le saint évêque Urbain caché au milieu des tombeaux des martyrs. Il lui raconta tout ce que Cécile lui avait dit. Urbain, étendant alors les mains vers le ciel, s'écrie, les yeux pleins de larmes : « Seigneur J.-C., l’auteur des chastes résolutions, recevez les fruits des, semences que vous avez jetées dans le sein de Cécile; Seigneur J.-C., le bon pasteur, Cécile, votre servante, vous a servi comme une éloquente abeille ; car cet époux, qu'elle a reçu comme un lion féroce, elle vous l’a dressé comme on fait de l’agneau le plus doux. »

Et voici que tout à coup apparut un vieillard couvert de vêtements blancs comme la neige, et tenant à la main un livre écrit, en lettres d'or. En le voyant, Valérien, saisi de terreur, tombe comme mort. Relevé par le vieillard, il lit ces mots : « Un Dieu, une foi, un baptême; un seul Dieu, père de toutes choses, qui est au-dessus de nous tous, et au-dessus de tout et en nous tous. » Quand Valérien, eut achevé de lire, le vieillard lui dit : « Crois-tu qu'il en soit ainsi, ou doutes-tu encore? » Valérien s'écria-: « Sous le ciel, aucune vérité n'est plus croyable » Aussitôt, le vieillard disparut, et Valérien reçut le baptême des mains d'Urbain. En rentrant, il trouva, dans la chambre, Cécile qui s'entretenait avec l’ange. Or, cet ange tenait à 1a main deux couronnes tressées avec des roses et des lys; il en donna une à Cécile et l’autre a Valérien, en disant : « Gardez ces couronnes d'un cœur sans tache et d'un corps pur; car c'est du paradis de Dieu que je vous les ai apportées. Jamais elles ne se faneront, ni ne perdront leur parfum ; elles ne seront visibles: qu'à ceux qui aimeront la chasteté. Quant à toi, Valérien, pour avoir suivi un conseil profitable, demande ce que tu voudras, et tu l’obtiendras. » Valérien lui, répondit : « Rien ne m’est plus doux en cette vie que l’affection de mon unique frère. Je demande donc qu'il connaisse la vérité avec moi. » L'ange lui dit : « Ta demande plaît au Seigneur, et tous deux vous arriverez auprès de lui avec la palme du martyre. »

Après quoi, entra Tiburce, frère de Valérien, qui, ayant senti. une odeur de roses extraordinaire : « Je m’étonne, dit-il, que, dans cette saison, on respire cette odeur de roses et de lys. Quand je tiendrais ces fleurs dans mes mains, elles ne répandraient pas un parfum d'une plus grande suavité. Je vous avoue que je suis tellement ranimé que je crois être tout à fait changé. » Valérien lui dit: « Nous avons des couronnes que tés yeux ne peuvent voir; elles réunissent l’éclat de la pourpré à la blancheur de la neige: et de même qu'à ma demande tu en as ressenti l’odeur, de même aussi, si tu crois, tu pourras les voir. » Tiburce répondit : « Est-ce que je rêve en t'écoutant, Valérien, ou dis-tu vrai ? », Valérien lui dit : « Jusqu'ici, nous n'avons vécu qu'en songe, au lieu que maintenant, nous sommes dans la vérité. » Tiburce reprit: « D'où sais-tu cela? » Valérien répondit : « L'ange du Seigneur m’a instruit, et tu pourras le voir toi-même quand tu seras purifié et que tu auras renoncé à toutes les idoles. »

Ce miracle des couronnes de roses est attesté par saint Ambroise qui dit dans la Préface
« Sainte Cécile fut tellement remplie du don céleste, qu'elle reçut la palmé du martyre : elle maudit le monde et les joies du mariage. A elle revient l’honneur de la confession glorieuse de Valérien, son époux, et de Tiburce que vous avez couronnés, Seigneur ; de fleurs odoriférantes par la main d'un ange. Une vierge conduisit ces hommes à la gloire. Le monde connut combien a de valeur le sacrifice de la chasteté. »

Alors Cécile prouva à Tiburce avec tant d'évidence que toutes les idoles sont insensibles et muettes, que celui-ci répondit : « Qui ne croit pas ces choses est une brute.» Cécile embrassant alors la poitrine de son beau-frère, dit : « C'est aujourd'hui que je te reconnais pour mon frère. De même que l’amour de Dieu a fait de ton frère mon époux, de même le mépris que tu professes pour les idoles fait de toi mon frère. Va donc avec ton frère recevoir la purification ; tu verras alors les visages angéliques. » Tiburce dit à son frère : « Je te conjure, frère, de me dire à qui tu vas me conduire. » « C'est à l’évêque Urbain, répondit Valérien. » « N'est-ce pas, dit Tiburce, cet Urbain qui a été condamné si souvent et qui demeure encore dans des souterrains? S'il est découvert, il sera livré aux flammes, et, nous serons enveloppés dans les mêmes supplices que lui. Ainsi pour avoir cherché une divinité qui se cache dans les cieux, nous rencontrerons sur la terre des châtiments qui nous consumeront. » Cécile lui dit: « Si cette vie était. la seule, ce serait avec raison que nous craindrions de la perdre : mais il y en a une autre qui n'est jamais perdue, et que le Fils de Dieu nous a fait connaître. Toutes les choses qui ont été faites, c'est le Fils engendré du Père qui les a produites. Tout ce qui est créé, c'est l’Esprit qui procède du Père qui l’a animé. Or, c'est ce Fils de Dieu qui, en venant dans le monde, nous a démontré par ses paroles et par ses miracles qu'il y a une autre vie. » Tiburce lui répondit: «Tu viens de dire, bien certainement, qu'il y a un seul Dieu, et comment dis-tu maintenant qu'il y en a trois? » Cécile répliqua : « De même que dans la sagesse d'un homme il se trouve trois facultés : le génie, la mémoire et l’intelligence, de même dans l’unique essence de la divinité, il peut se trouver trois personnes. »

Alors elle lui parla de la venue du Fils de Dieu, de sa passion dont elle lui exposa les convenances : « Si le Fils de Dieu fut chargé de chaînes, c'était pour affranchir le genre humain des liens du péché. Celui qui est béni fut maudit, afin que l’homme maudit fût béni. Il souffrit d'être moqué afin que l’homme fût délivré de l’illusion du démon; il reçut sur sa tête une couronne d'épines pour nous soustraire à la peine capitale; il accepta le fiel amer pour guérir dans l’homme le goût primitivement sain; il. fut dépouillé pour couvrir la nudité de nos premiers parents ; il fut suspendu sur le bois pour enlever la prévarication du bois. » Alors Tiburce dit à son frère « Prends pitié de moi; conduis-moi à l’homme de Dieu afin que j'en reçoive la purification. » Valérien conduisit donc Tiburce qui fut purifié; dès ce moment, il voyait souvent les anges, et tout ce qu'il demandait, il l’obtenait aussitôt.

Valérien et Tiburce distribuaient d'abondantes aumônes : ils donnaient la sépulture aux corps des saints que le préfet Almachius faisait tuer. Almachius les fit mander devant lui et les interrogea sur les motifs qui les portait à ensevelir ceux qui étaient condamnés comme criminels. « Plût au ciel, répondit Tiburce, que nous fussions les serviteurs de ceux que tu appelles des condamnés ! Ils ont méprisé ce qui paraît être quelque chose et n'est rien: ils ont trouvé ce qui paraît ne pas être, mais qui existe réellement. »

Le préfet lui demanda: «Quelle est donc cette chose? » «Ce qui paraît exister et n'existe pas, répondit Tiburce, c'est tout ce qui est dans ce monde, qui conduit l’homme à ce qui n'existe pas : quant à ce qui ne paraît pas exister et qui existe, c'est la vie ales justes et le châtiment des coupables. » Le préfet reprit: « Je crois que tu ne parles pas avec ton esprit. » Alors il ordonne de faire avancer Valérien, et lui dit.: « Comme la tête de, ton frère n'est pas saine, toi, au moins, tu sauras me donner une réponse sensée. Il est certain que vous êtes dans une grande erreur, puisque vous dédaignez les plaisirs et que vous n'avez d'attrait que pour tout ce qui est opposé aux délices. » Valérien dit alors qu'il avait vu, au temps de l’hiver; des hommes oisifs et railleurs se moquer des ouvriers occupés à la culture dés champs: mais au temps de l’été, quand fut arrivé le moment de récolter les fruits glorieux de leurs travaux, ceux qui étaient regardés comme des insensés furent dans la joie, tandis que commencèrent à pleurer ceux qui paraissaient les plus habiles. « C'est ainsi que nous, poursuivit Valérien, nous supportons maintenant l’ignominie et le labeur; mais plus, tard, nous recevrons la gloire et la récompense éternelle. Quant' à vous, vous jouissez maintenant d'une joie qui ne dure pas, mais plus tard , aussi, vous ne trouverez qu'un deuil éternel. » Le préfet lui dit: « Ainsi nous, et nos invincibles princes, nous aurons en partage un deuil éternel, tandis que vous qui êtes les personnes les plus viles, vous posséderez une joie qui n'aura pas de fin ? »


Valérien répondit : « Vous n'êtes que de pauvres hommes et non des princes, nés à notre époque, qui mourrez bientôt et qui rendrez à Dieu un compte plus rigoureux que tous. » Alors le préfet dit: « Pourquoi perdre le temps, en des discours oiseux ? Offrez des libations aux dieux, et allez-vous-en sans qu'on vous ait fait subir aucune peine. » Les saints répliquèrent : « Tous les jours nous offrons un sacrifice au vrai Dieu.» «Quel est son nom? demanda le préfet » « Tu ne pourras jamais le découvrir, quand bien même tu aurais des ailes pour voler, répondit Valérien. » « Ainsi, reprit le préfet, Jupiter, ce n'est pas le nom d'un dieu? » Valérien répondit : « C'est le nom d'un homicide et d'un corrupteur. » Almachius lui dit : « Donc, tout l’univers est dans l’erreur, et il n'y à que ton frère et toi qui connaissiez le vrai Dieu? » Valérien répondit: « Nous ne sommes pas les seuls, car il est devenu impossible de compter le nombre de ceux qui ont embrassé cette doctrine sainte. » Alors les saints furent livrés à la garde de Maxime. Celui-ci leur dit : « O noble et brillante fleur de la jeunesse romaine ! ô frères unis par un amour si tendre! Comment courez-vous à la mort ainsi qu'à un festin? » Valérien lui dit que s'il promettait de croire, il verrait lui-même leur gloire après leur mort : « Que je sois consumé par la foudre, dit Maxime, si je ne confesse pas ce Dieu unique que vous adorez ; quand ce que vous dites arrivera !. » Alors Maxime, toute sa. famille et tous les bourreaux crurent et reçurent le baptême d'Urbain qui vint les trouver en secret.

Quand donc l’aurore annonça la fin de la nuit, Cécile s'écria en disant : « Allons, soldats du Christ, rejetez les œuvres des. ténèbres, et revêtez-vous des armes de la lumière. » Les saints sont alors conduits au quatrième mille hors de la ville, à la statue de Jupiter; et comme ils ne voulaient pas sacrifier, ils sont décapités l’un et l’autre. Maxime affirma avec serment, qu'au moment de leur martyre, il avait vu des anges resplendissants, et leurs âmes comme des vierges qui sortent de la chambre nuptiale. Les anges les portaient au ciel dans leur giron. Quand Almachius apprit que Maxime s'était fait chrétien, il le fit assommer avec des fouets armés de balles de plomb, jusqu'à ce qu'il eût rendu l’esprit. Cécile ensevelit son corps à côté de Valérien et de Tiburce.

Cependant Almachius fit rechercher les biens de ces deux derniers; et ordonna que Cécile comparût devant lui comme la femme de Valérien, et sacrifiât aux idoles, sinon qu'il serait lancé contré elle une sentence de mort. Comme les appariteurs la poussaient a obéir et qu'ils pleuraient beaucoup de ce qu'une jeune femme si belle et si noble se livrât de plein gré à la mort, elle leur dit : « O bons jeunes gens, ceci n'est point perdre sa jeunesse, mais la changer; c'est donner de la boue pour recevoir de l’or; échanger une vile habitation et en prendre une précieuse : donner un petit coin pour recevoir une place brillamment ornée. Si quelqu'un voulait donner de l’or pour du cuivre, n'y courriez-vous pas en toute hâte? Or, Dieu rend cent pour un qu'on lui a donné. Croyez-vous ce que je viens de vous dire? » « Nous croyons, répondirent-ils, que le Christ qui possède une telle servante, est le vrai Dieu. » On appela l’évêque Urbain et plus de quatre cents personnes furent baptisées.

Alors Almachius se fit amener sainte Cécile. « Quelle est ta condition? » lui dit-il. Cécile « Je suis libre et noble. »
— Almachius : « C'est au sujet de la religion que je t'interroge. »
— Cécile : « Ton interrogation n'était pas exacte, puisqu'elle exigeait deux réponses. »
— Almachius : « D'où te vient tant de présomption en me répondant? » - Cécile : « D'une conscience pure et d'une conviction sincère. »
— Almachins : « Ignores-tu quel est mon pouvoir ? » Cécile : « Ta puissance est semblable à une outre remplie de vent, qu'une aiguille la perce, tout ce qu'elle avait de roideur a disparu, et toute cette roideur qu'elle paraissait avoir, s'affaisse. »
— Almachius « Tu as commencé par des injures et tu poursuis sur le même ton. »
— Cécile : « On ne dit pas d'injure à moins qu’on n'allègue des paroles fausses. Démontre que j'ai dit une injure, alors j'aurai avancé une fausseté : ou bien, avoue que tu te trompes, en me calomniant; nous connaissons la sainteté du nom de Dieu, et nous ne pouvons pas le renier. Mieux vaut mourir pour être heureux que de vivre pour être misérables. »
— Almachius : « Pourquoi parles-tu avec tant d'orgueil? »
— Cécile : « Il n'y a pas d'orgueil; il y a fermeté. »
— Almachius : « Malheureuse, ignores-tu que le pouvoir de vie et de mort m’a été confié? »
— Cécile : « Je prouve, et c'est un fait authentique, que tu viens de mentir: Tu peux ôter la vie aux vivants; mais tu ne saurais la donner aux morts. Tu es un ministre de mort, mais non un ministre de vie. »
— Almachius : « Laisse là ton audace, et sacrifie aux dieux. »
— Cécile : « Je ne sais où tu as perdu l’usage de tes yeux : car les dieux dont tu parles, nous ne voyons en eux que des pierres. Palpe-les plutôt, et au toucher apprends ce que tu ne peux voir avec ta vue. »

Alors Almachius la fit reconduire chez elle, et il ordonna qu'elle serait brûlée pendant une nuit et un jour dans un bain de vapeur bouillante. Elle y resta comme dans un endroit frais; sans même éprouver la moindre sueur. Quand Almachius le sut, il ordonna qu'elle eût la tête tranchée dans le bain. Le bourreau la frappa par trois fois au cou, sans pouvoir lui couper la  tête. Et parce qu'une loi défendait de frapper quatre fois la victime; je bourreau ensanglanté laissa Cécile à demi morte.

Durant les trois jours qu'elle survécut, elle donna tout ce qu'elle possédait aux pauvres, et recommanda à l’évêque Urbain tous ceux qu'elle avait convertis : « J'ai demandé, lui dit-elle, ce délai de trois jours afin de recommander ceux-ci à votre béatitude, et pour que vous consacriez cette maison qui m’appartient afin d'en faire une église. » Or, saint Urbain ensevelit son corps avec ceux des évêques, et consacra sa maison qui devint une église, comme elle l’avait demandé.

Elle souffrit vers l’an du Seigneur 223, du temps de l’empereur Alexandre. On lit cependant ailleurs qu'elle souffrit du temps de Marc-Aurèle, qui régna vers l’an du Seigneur 220.


SAINT CLÉMENT *


Clément veut dire glorieux esprit, venant de cleos, gloire, et mens, esprit. En effet son esprit soit pur de toute tache, orné de tonte vertu, et décoré maintenant de toute félicité. Félicité. qui consiste, d'après saint Augustin, en son livre De la Trinité, en ce que notre être n'y sera pas sujet à la mort, notre science à l’erreur, et notre amour à contradiction. Ou bien Clément vient de clémence, parce qu'il fut clément et très miséricordieux. Ou bien encore Clément, ainsi qu'il est dit au Glossaire, signifie doux, juste, mûr et pieux. Il fut juste dans ses actions, doux dans ses paroles, mûr dans sa conduite, pieux dans ses intentions. Il a intercalé lui-même sa vie dans son itinéraire, principalement jusqu'à l’endroit où il montre comme il a succédé à saint Pierre dans son pontificat. Le reste est recueilli de ses gestes, qui se trouvent partout.

Clément, évêque, était d'une noble famille de Rome. Son père s'appelait Faustinien et sa mère Macidiane; il eut deux frères, Faustin et Fauste. Comme Macidiane était douée d'une merveilleuse beauté, le frère de son mari s'éprit vivement pour elle d'un amour criminel.

* Dans la première préface du Sacramentaire attribué à saint Léon le Grand, on trouve indiqués un certain nombre de faits de la légende de saint Clément: on y voit qu'il quitta sa famille et sa patrie; qu'il parcourut la, terre et la mer afin de trouver la vérité auprès des apôtres. Alors que saint Pierre aurait été ; son maître, il recouvra ses parents dans un pays étranger. Il y est déclaré le successeur de saint Pierre, et enfin martyr. C'est le fond de toute la légende. Une seconde préface du même office dit qu'il alla à la recherche de ses parents, qu'il les trouva; qu'il s’attacha aux apôtres. Tout cela est pris de l’Itinéraire de saint Clément, livre sur lequel les érudits se sont fort partagés et que presque tous font remonter à la fin du IIe siècle ou du moins au IIIe.

Or, comme il la tourmentait tous les jours et qu'elle ne voulait consentir en rien en ses desseins, que d'ailleurs elle n'osait pas révéler ses poursuites à son mari, dans la crainte de susciter des inimitiés entre les deux frères, elle pensa un certain temps à quitter sa patrie, pour laisser calmer cet amour illicite, qu'enflammait sa présence. Afin d'en obtenir la permission de son mari, elle feignit, avec une grande adresse, d'avoir eu, un songe qu'elle lui raconta ainsi : « Un homme m’apparut et me commanda de quitter la, ville au plus tôt avec mes deux jumeaux, Faustinien et Fauste, et de rester absente jusqu'à ce qu'il me donnât l’ordre de revenir. Que si je ne le faisais pas,: je mourrais en même temps que mes deux fils. » En entendant ces paroles, Faustinien fut épouvanté; il envoya donc sa femme et les deux enfants à Athènes avec de nombreux serviteurs. Quant au plus petit qui se nommait Clément, âgé seulement de cinq. ans, le père le garda auprès de soi comme un sujet de consolation. Or, comme la mère naviguait avec ses enfants, une nuit que le vaisseau fit naufrage elle fut jetée par les flots sur un rocher où elle se sauva sans eux. Dans la conviction qu'ils avaient péri, elle ressentit une si grande douleur qu'elle se serait précipitée au fond de la mer, si elle n'eût espéré recueillir leurs cadavres. Mais, quand elle vit qu'elle ne pouvait les retrouver ni vivants ni morts, elle se mit à pousser des clameurs et des hurlements extraordinaires, se déchirant les mains avec les dents; elle ne voulait accepter aucune consolation de qui que ce fût.

Il y avait là beaucoup de femmes qui lui racontaient leurs propres infortunes, mais sans qu'elle reçût aucun soulagement. Alors se présenta une femme qui dit avoir perdu dans la mer son mari qui était un jeune matelot; elle, ajouta que, par amour pour lui, elle avait refusé de se remarier. Macidiane, ayant ressenti quelque consolation auprès de cette femme, resta chez elle en se procurant sa nourriture de chaque jour du travail de ses mains. Quelque temps après, ses mains qu'elle avait déchirées par ses morsures répétées, devinrent insensibles et paralysées, au point qu'elle ne pouvait plus s'en servir pour aucun travail. La femme qui l’avait reçue tomba percluse, et ne put quitter le lit. Alors Macidiane fut forcée à mendier, et elle se nourrissait avec son hôtesse de ce qu'elle avait pu trouver.

Un an après que Macidiane avait quitté sa patrie avec ses enfants, son mari envoya des messagers à Athènes pour les rechercher et savoir ce qu'ils faisaient. Mais ceux qui avaient été envoyés ne revinrent pas. Enfin il en envoya d'autres qui lui rapportèrent n'avoir trouvé d'eux aucune trace. Alors Faustinien laissa son fils Clément à des tuteurs, et s'embarqua lui-même pour aller chercher sa femme et ses fils; mais il ne revint pas à son tour. Pendant vingt ans, saint Clément resta abandonné et dans l’impossibilité d'avoir aucun renseignement sur son père, sa mère et, ses frères. Il s'adonna à l’étude des lettres, et devint un grand philosophe. Il s'appliquait tout spécialement à savoir comment il, pourrait acquérir la preuve de l’immortalité de l’âme. Pour cela il fréquentait les écoles des philosophes, et quand il en avait rencontré une où il avait découvert une preuve qu'il était immortel, il se trouvait dans le bonheur; mais si on venait. à conclure qu'il était mortel, il se retirait plein de tristesse.

Enfin saint Barnabé vint à Rome et prêcha la foi de J.-C. ; mais les philosophes se moquaient de lui comme d'un fou et d'un insensé. L'un d'eux (quelques-uns pensent que c'était le philosophe Clément qui se moquait de l’apôtre tout d'abord comme les autres, et qui méprisait sa prédication) posa cette question à saint Barnabé par dérision : « Le moucheron est un tout petit animal; comment se fait-il qu'il ait six pattes et encore des ailes, tandis que l’éléphant, qui est si gros, n'a pas d'ailes et seulement quatre pattes? » « Insensé, lui répondit Barnabé, je pourrais bien facilement répondre à votre question, si vous paraissiez rechercher à connaître la vérité : mais ce serait chose absurde de vous parler des créatures, puisque leur créateur vous est inconnu. Que si vous ne connaissez pas le créateur, il est juste que vous vous trompiez au sujet des créatures. »

Cette parole se grava. au fond du cœur du philosophe Clément qui, ayant été instruit par Barnabé, reçut la foi en J.-C., et s'en alla quelque temps après dans la Judée trouver saint Pierre. Cet apôtre lui expliqua la foi chrétienne et lui démontra avec évidence l’immortalité de l’âme. En ce temps-là, Simon le magicien avait deux disciples, Aquila et Nicolas, qui, reconnaissant ses impostures, l’abandonnèrent pour se réfugier auprès de saint Pierre dont ils devinrent les disciples.

Saint Pierre ayant interrogé Clément sur sa famille, celui-ci lui raconta tout au long ce qu'il savait de sa mère et de ses frères, ensuite de son père ; il ajouta qu'il croyait que sa mère avait péri dans les flots avec ses frères, et que son père était mort de chagrin, ou bien aussi dans un naufrage. Quand saint Pierre entendit cela, il ne put retenir ses larmes. Une fois, saint Pierre vint avec ses disciples; à Antandros, et de là à une île éloignée de six milles, où restait Macidiane, la mère de Clément, et où se trouvaient des colonnes de verre d'une merveilleuse grandeur. Pierre étant à les admirer avec les autres, vit Macidiane qui mendiait, et lui fit des reproches de ce qu'elle ne préférait pas travailler de ses mains. Elle répondit : « Je parais bien avoir des mains, seigneur, mais elles ont été tellement affaiblies par les morsures qu'elles sont devenues tout à fait insensibles, et plût au ciel que je me fusse précipitée dans la mer pour ne plus vivre davantage. » « Que dites-vous là ? reprit saint Pierre; ne savez-vous pas que les âmes de ceux qui se suicident sont gravement punies? » « Plût à Dieu qu'il me soit prouvé que les âmes vivent après la mort : car je me tuerais bien volontiers afin que je puisse voir mes chers enfants, ne serait-ce qu'une heure ! »

Alors saint Pierre lui ayant demandé la cause d'une si profonde tristesse, et Macidiane lui ayant raconté de point en point ce qui s'était passé, l’apôtre lui dit : « Il y a chez nous, un jeune homme nommé Clément qui prétend que ce que vous racontez est arrivé à sa mère et à ses frères. » En entendant cela, elle fut frappée d'une stupeur étrange et tomba évanouie. Revenue à elle-même, elle dit avec larmes : « C'est moi qui suis la mère du jeune homme. » Et se jetant aux pieds de saint Pierre, elle le pria de daigner lui faire voir au plus tôt son fils.

Pierre lui dit « Quand vous verrez ce jeune homme, dissimulez un peu, jusqu'à que ce nous soyons sortis de l’île avec le vaisseau. » Après qu'elle eut promis de le faire, Pierre lui prit la main et la conduisit au vaisseau où était Clément. Quand Clément vit saint Pierre conduisant une femme par la main, il se mit à rire. Aussitôt que la femme fut près de Clément, elle ne put se contenir, se jeta à son cou et se mit à l’embrasser une infinité de fois. Clément, qui la prenait pour une folle, la repoussait avec une grande indignation, et il n'en ressentit pas une moins grande contre saint Pierre. Celui-ci lui dit : « Que fais-tu, Clément, mon fils ? ne repousse pas ta mère. » A ces mots, Clément tout en larmes tomba dans les bras de sa mère qui était pâmée et commença à la reconnaître. Pierre se fit amener la paralytique qui avait donné l’hospitalité à Macidiane et la guérit aussitôt. Ensuite la mère s'informa de son mari auprès de Clément qui lui répondit : « Il est parti pour vous chercher et il n'est plus revenu. » En l’entendant elle poussa un soupir: car l’extrême joie d'avoir retrouvé son fils la consolait des autres douleurs.


Sur ces entrefaites, arrivèrent Nicétas et Aquila qui, eu voyant une femme avec saint Pierre, demandèrent qui elle était. Clément leur. dit : « C'est ma mère que le Seigneur m’a rendue, par l’entremise de mon maître Pierre. » Après quoi saint Pierre leur raconta tout ce qui était arrivé. Quand Nicétas et Aquila eurent entendu ce récit, il se levèrent subitement, saisis de surprise, et commencèrent à dire: « Seigneur Dieu créateur, est-ce vrai ce que nous avons ouï, ou bien est-ce un songe? » Pierre leur dit : « Mes enfants, nous ne sommes pas insensés, mais tous ces détails sont vrais. »

Alors Nicétas et Aquila s'embrassant : « C'est nous qui sommes Faustin et Fauste que notre mère croit avoir été engloutis dans la mer. » Ils coururent se jeter dans les bras de leur mère et ne cessaient de l’embrasser. « Que signifie ceci, reprit Macidiane ? » Pierre répliqua : « Ce sont tes fils Faustin et Fauste que, tu croyais avoir péri dans la mer. » En entendant ces paroles, Macidiane, devenue, comme insensée, tomba en pâmoison ; et quand elle fut revenue à elle-même : « Je vous en conjure, dit-elle, mes très chers enfants, racontez-moi comment vous avez échappé. » « Après que le vaisseau eut été brisé, répondirent-ils, nous nous étions mis sur une table, quand des pirates, qui nous rencontrèrent, nous firent monter sur leur vaisseau, et après nous avoir fait changer de nom, ils nous vendirent à une honnête veuve appelée Justine, qui nous traita comme ses enfants et nous fit instruire dans les arts libéraux; enfin nous avons étudié la philosophie, et nous nous sommes attachés à Simon, un magicien qui avait été élevé avec nous: mais quand nous avons découvert ses fourberies, nous l’avons quitté tout à fait pour devenir les disciples de Pierre par l’entremise de Zachée. »

Le lendemain saint Pierre prit les trois frères et descendit dans un lieu- retiré pour prier. Un vieillard vénérable, mais d'un extérieur qui indiquait la pauvreté, les harangua en ces termes : « J'ai compassion de vous, mes frères, parce que sous l’apparence de la piété, je vois que vous vous trompez lourdement car il n'existe point de Dieu, il ne doit donc exister aucun culte : ce n'est pas la providence c'est le hasard et la destinée dès le moment de la naissance qui font tout dans le monde; ainsi que je m’en suis convaincu moi-même, car je suis bien plus instruit que les autres dans la science des mathématiques Ne vous y trompez point, que vous priiez ou non, ce que votre horoscope contient; vous arrivera. » En regardant ce vieillard, Clément se sentait intérieurement touché, et il lui semblait qu'il l’avait vu quelque part ailleurs.

Or, comme d'après l’ordre de saint Pierre, Clément, Aquila et Nicétas avaient longtemps discuté avec ce vieillard, et lui avaient démontré par des raisons évidentes l’existence de la providence, il leur était arrivé de l’appeler, par déférence, du nom de père, quand Aquila dit: « Qu'est-il besoin que nous l’appelions père, puisque sur la terre nous n'avons pas le droit de donner ce nom à personne ? » Puis regardant le vieillard: « Ne prenez pas comme une injure, père, le reproche que j'ai adressé à mon frère de vous avoir appelé père; car nous avons l’ordre de ne donner ce nom à personne. » Comme Aquila parlait ainsi tous ceux qui étaient présents se mirent à rire, le vieillard et saint Pierre ayant demandé pourquoi on riait : « C'est, lui dit Clément, que tu fais ce que tu reproches aux autres, en appelant le vieillard père. » Mais Aquila disait que non : « Au reste je ne sais, dit-il, si je l’ai appelé père. »

Enfin quand on eut assez discuté sur la providence, le vieillard prit la parole : « Je croirais bien qu'il existe une providence, mais ma propre conscience m’empêche d'adhérer à cette croyance. En effet j'ai connu mon horoscope et celui de ma femme, et je sais que ce qu'il pronostiquait à chacun de nous est arrivé. Écoutez le thème de ma femme et vous trouverez ce qui devait lui arriver et qui lui est arrivé en effet. Elle eut Mars avec Vénus au centre, la lune était au couchant dans le rayon de Mars et le voisinage de Saturne. Pronostic qui indique l’adultère, l’amour de ses esclaves, les voyages lointains, la mort dans l’eau; or, c'est ce qui est arrivé réellement : car elle aima son esclave, et redoutant le péril et le mépris, elle s'enfuit avec lui et périt en mer. En effet, d'après ce que mon frère m’a rapporté, elle s'éprit d'abord de lui-même, mais comme il ne voulut point l’écouter, elle reporta son amour criminel sur un esclave ; il ne faut pourtant pas lui en faire un crime, parce que son horoscope l’a poussée à agir ainsi ; ensuite il me raconta qu'elle avait simulé un songe, les circonstances de son départ pour Athènes, avec ses enfants, enfin sa mort dans la mer. »

Les enfants voulaient se jeter à son cou et lui expliquer, ce qu'il en était, mais saint Pierre les en empêcha. «Restez tranquilles, leur dit-il, jusqu'à ce qu'il me plaise.» Puis il dit au vieillard : « Si aujourd'hui je te montrais ta femme, ayant toujours gardé la chasteté, de plus tes trois. fils, croiras-tu que la destinée n’est rien ? » «Il t’est aussi impossible; répondit le vieillard, de montrer ce que tu m’as promis, qu'il est impossible que rien n'arrive contre les lois du Destin. » « Eh bien! lui dit saint Pierre, voici ton fils Clément, et voilà tes deux jumeaux Faustin et Fauste. »

A ces mots le vieillard tomba pâmé et sans mouvement. Alors ses fils se précipitèrent pour l’embrasser; tout en craignant qu'il ne pût reprendre ses esprits. Enfin revenu à lui; il écouta les détails de tout ce qui était arrivé. Tout à coup sa femme arriva en criant avec larmes : « Ou est mon époux et mon maître? » Et comme elle criait cela ainsi que l’aurait fait une insensée, le vieillard accourut et l’embrassa avec larmes en la pressant, dans ses bras.

Or, ils étaient encore ensemble quand arriva, une personne annonçant qu'Apion et Ambion, deux amis intimes de Faustinien, étaient logés avec Simon le magicien. Faustinien, très joyeux de leur arrivée, alla leur faire visite ; à l’instant un courrier vient annoncer que le ministre de César était à Antioche pour rechercher tous les magiciens et les punir de mort. Alors Simon, en haine des deux enfants qui l’avaient abandonné, fit prendre les traits de son visage à celui de Faustinien en sorte que tout le monde croyait voir Simon le magicien et non pas Faustinien. Ce qu'il fit pour que ce dernier fût appréhendé à sa place par les ministres de César et fût mis à mort. Quant à Simon il quitta le pays.

Faustinien étant revenu vers saint Pierre et vers ses enfants, ceux-ci furent épouvantés de voir les traits de Simon, et d'entendre la voix de leur père. Saint Pierre seul voyait le visage naturel du vieillard. Ses enfants et sa femme le fuyaient et le maudissaient, tandis qu'il leur disait : « Pourquoi maudire votre père et le fuir? » Ils lui répondirent qu'ils le fuyaient parce qu'il apparaissait avec le visage de Simon le magicien. Et en effet Simon avait confectionné une espèce d'onguent dont il avait frotté la figure de Faustinien et par la vertu de soir art magique, il lui avait fait prendre ses traits. Alors Faustinien se désolait : « Quel est donc, disait-il, mon malheur ! le même jour que je suis reconnu par ma femme et mes enfants, ne pourrais-je me réjouir avec eux? » Son épouse, les cheveux épars, et' ses enfants pleuraient beaucoup.

Or, Simon le magicien, durant son séjour à Antioche, avait beaucoup décrié saint Pierre, en publiant que c'était un magicien pernicieux et un homicide : enfin il avait tant excité le peuple contre le saint apôtre que beaucoup tenaient à le trouver, afin de déchirer sa chair avec les dents. Alors saint Pierre dit à Faustinien : « Puisqu'on te prend pour Simon le magicien, vas à Antioche, et là, devant tout le peuple, disculpe-moi, et rétracte tout ce qu'a dit Simon de son propre chef, à mon sujet : après quoi j'irai à Antioche, et je ferai disparaître ce visage qui n'est pas le tien, et devant tout le peuple, je te rendrai les traits qui t'appartiennent.

Il est toutefois absolument incroyable que saint Pierre eût commandé de mentir, puisque Dieu n'a pas besoin de nos mensonges. Aussi l’Itinéraire de saint Clément, où l’on trouve écrits ces détails, est-il un livre apocryphe, et on ne doit pas y ajouter confiance dans des récits pareils, quoi qu'en disent certaines gens: On peut l’excuser néanmoins, car si l’on pèse bien les paroles de saint Pierre, on voit qu'il n'a pas dit à Faustinien de s'annoncer comme étant Simon le magicien, mais de se montrer au peuple sous les traits imprimés en sa figure et de recommander saint Pierre au nom de Simon, en même temps qu'il démentirait toutes les méchancetés que Simon lui-même avait répandues. Alors Faustinien dit qu'il était Simon, non pas quant à la réalité, mais quant à l’apparence.

Ainsi les paroles de Faustinien rapportées plus haut : « Moi, Simon, etc. » doivent s'entendre ainsi, quand à l’apparence je parais être Simon. Ce fut Simon... c'est-à-dire, qu'on le prit pour Simon. Faustinien; père de Clément, alla donc à Antioche, et dit au peuple convoqué: « Moi, Simon, je vous annonce et vous confesse que je vous ai trompés en tout point au sujet de Pierre: non seulement ce n'est pas un séducteur ni un magicien, mais il a été envoyé pour le salut du monde. En sorte que s'il m’arrivait encore de parler contre lui, chassez-moi comme un séducteur et un malfaisant; aujourd'hui je fais pénitence, et reconnais avoir mal parlé. Je vous avertis donc de le croire, dans la crainte que vous et tous vos concitoyens ne périssiez ensemble. »

Après avoir exécuté tous les ordres de saint Pierre, en faveur duquel il avait excité la bienveillance du peuple, l’apôtre vint le trouver, et après une prière il fit disparaître à l’instant de sa figure le masque du visage de Simon. Or, le peuple d'Antioche ayant reçu saint Pierre avec bonté et avec de grands honneurs, l’éleva sur la chaire épiscopale. Quand Simon en fut instruit, il alla à Antioche, convoqua, le peuple et dit : « Je m’étonne que vous ayant donné des avis salutaires, et vous ayant prémuni contre Pierre, non seulement vous ayez reçu ce séducteur, mais encore que vous l’ayez élevé sur le siège épiscopal. »

Alors tous lui dirent avec colère : « Tu n'es pour nous qu'un monstre ; il y a trois jours tu nous disais que tu te repentais, et aujourd'hui tu voudrais nous entraîner avec toi dans le précipice! » Ils se jetèrent donc sur lui et le chassèrent aussitôt avec ignominie. Voilà tout ce que raconte de soi Clément, dans son livre, où il rapporte cette histoire.

Plus tard, saint Pierre étant venu à Rome et voyant qu'il était. menacé d'être mis à mort, ordonna Clément pour être évêque après lui. Quand donc le prince des apôtres fut mort, Clément, en homme prévoyant et craignant que plus tard chaque pape ne voulût, appuyé sur cet exemple, se choisir un successeur et posséder le sanctuaire comme un héritage, céda le siège pontifical d'abord à Lin, ensuite à Clet.

Quelques-uns avancent que ni Lin, ni Clet ne furent souverains pontifes, mais seulement les coadjuteurs de l’apôtre saint Pierre; de là vient qu'ils n'ont pas l’honneur de figurer dans le catalogue des papes. Après eux fut élu Clément qui fut forcé de présider l’Eglise. Telle était la douceur de ses mœurs qu'il était aimé des Juifs et des Gentils comme de tous les chrétiens. Il avait par écrit le nom des pauvres de toutes les provinces et ceux qu'il avait purifiés dans les eaux saintes du baptême, il ne souffrait pas qu'ils fussent réduits à vivre de la mendicité publique. Après avoir donné le voile sacré à la vierge Domitille, nièce de l’empereur Domitien, et avoir converti à la foi Théodora, la femme de Sisinnius, l’ami de l’empereur, cette dernière ayant promis de vivre dans la chasteté, Sisinnius se fit conduire à l’église où il entra en cachette à là suite de sa femme, dans l’intention de savoir pour quel motif elle fréquentait ainsi l’église.

Saint Clément fit alors une prière à laquelle le peuple répondit, et à l’instant Sisinnius devint aveugle et sourd. Aussitôt il dit à ses esclaves : « Prenez-moi vite et me mettez dehors. » Or, ses esclaves le faisaient tourner autour de l’église, sans en pouvoir trouver la porte. Théodora, qui les voyait ainsi égarés, commença par éviter leur rencontre dans la pensée que son mari la pourrait reconnaître. Mais enfin elle leur demanda ce que cela signifiait: «C'est, dirent-ils, que notre maître, en voulant voir et entendre ce qui lui est défendu, est devenu aveugle et sourd. » Elle se mit alors en prières pour que son mari pût sortir, et quand elle eut fini de prier, elle dit aux esclaves : « Allez maintenant et conduisez votre maître à la maison. » Quand ils furent partis, Théodora fit savoir à saint Clément ce qui était arrivé.

Alors le saint, à la demande de Théodora, vint trouver Sisinnius, qui avait les yeux ouverts, sans pouvoir rien distinguer, et qui n'entendait rien, Clément pria pour lui, et Sisinnius recouvra l’ouïe et la vue; mais en voyant Clément à côté de sa femme, il devient furieux et soupçonne qu'il est le jouet de la magie; il commande à ses esclaves de mettre la main sur Clément en disant: «C'était pour avoir commerce avec ma femme qu'il m’a rendu aveugle par ses sortilèges. » Alors il ordonna à ses esclaves de lier Clément et après l’avoir lié de le traîner. Mais ces esclaves se mirent à lier des colonnes qui étaient couchées par terre et même les pierres, pensant et Sisinnius aussi, qu'ils garrottaient et traînaient saint Clément avec ses clercs.

Clément dit à Sisinnius : « Pour avoir appelé dieux ce qui n'est que des pierres, tu as mérité de traîner des pierres. » Mais Sisinnius qui le pensait réellement garrotté, lui dit : « Je te ferai tuer. » Alors Clément se retira et pria Théodora de ne pas discontinuer ses prières jusqu'à ce que le Seigneur eût visité son mari. Or, pendant que Théodora était en prières, l’apôtre saint Pierre lui apparut et lui dit : « Par toi, ton mari sera sauvé, afin que s'accomplisse ce qu'a dit mon frère Paul : « Le mari infidèle sera sauvé par sa femme fidèle. » En disant ces mots, il disparut. A l’instant, Sisinnius fit venir sa femme auprès de lui et la conjura de prier pour lui et de faire venir saint Clément. Celui-ci vint, l’instruisit dans la foi et le baptisa avec trois cent treize personnes de sa maison. Par l’entremise de Sisinnius, beaucoup de nobles et d'amis de l’empereur Nerva crurent au Seigneur. Alors celui qui était chargé des récompenses sacrées distribua de l’argent à beaucoup de personnes et excita contre saint Clément une très violente sédition.

Mamertin, préfet de la ville, qui voyait avec peine une sédition semblable, se fit amener Clément. Comme il le tançait et qu'il essayait de lui faire partager ses sentiments, Clément lui dit : « Je désirerais bien te faire entendre raison. En effet, des chiens en grand nombre auraient beau aboyer après nous et nous déchirer par leurs morsures, jamais ils ne nous pourront enlever cette prérogative d'être des hommes doués de la raison, tandis qu'ils ne sont, eux, que des chiens privés de raison. Or, la sédition qui a été excitée par des insensés ne repose sur aucun prétexte certain ni vrai. »

Mamertin en référa par écrit à l’empereur Trajan qui lui fit répondre que Clément devait sacrifier, ou bien qu'il fallait l’envoyer en exil au delà du Pont-Euxin, en un désert proche de la ville de Chersonèse. Ce fut alors que le préfet dit en pleurant à saint Clément: « Que ton Dieu que tu honores si dignement, te soit en aide! » Ensuite il lui fournit un navire et tout ce qui lui était nécessaire. Or, un grand nombre de clercs et de laïques suivirent le saint eu exil. Arrivé dans l’île, il y trouva plus de deux mille chrétiens condamnés depuis longtemps à scier le marbre. Quand ils virent saint Clément, ils poussèrent des gémissements mêlés de larmes. Il leur dit pour les consoler : « Ce n'est pas à mes mérites que je dois d'avoir été envoyé vers vous par le Seigneur, pour partager, votre couronne. » Et quand ils lui eurent raconté qu'ils étaient obligés de porter de l’eau sur leurs épaules d'un endroit éloigné de six milles, il leur dit « Prions tous Notre-Seigneur J.-C. d'ouvrir en ce lieu une fontaine et des veines d'eau. Que celui qui a ordonné de frapper, dans le désert de Sinaï, le rocher d'où ont jailli des torrents, daigne nous accorder une source abondante, afin que nous puissions le remercier de ses bienfaits. » Il fit donc une prière et ayant regardé çà et là autour de lui, il vit un agneau debout qui levait le pied droit comme pour indiquer un lieu à l’évêque. Il comprit alors que c'était Notre-Seigneur J.-C. qui se faisait voir seulement à lui; il alla à cet endroit et dit : « Au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, frappez ici. » Mais comme aucun ne touchait à l’endroit où se tenait l’agneau, il prit lui-même un petit sarcloir et frappa un léger coup sous le pied de l’agneau, et à l’instant jaillit une très grande fontaine qui devint un fleuve *. Alors tous furent remplis de joie et saint Clément dit : « Un fleuve impétueux réjouit la cité de Dieu (Ps. XLV). »

A cette nouvelle, une multitude de personnes accourut, et plus de cinq cents reçurent le baptême des mains du saint : les temples des idoles furent détruits dans toute la province et dans l’espace d'un an, quatre-vingt-cinq églises furent construites. Trois ans après, l’empereur Trajan (qui commença à régner l’an du Seigneur 106), informé de cela, y envoya un général. Celui-ci, voyant que tous souffraient la mort de plein gré, laissa là la multitude et fit précipiter dans la mer saint Clément seul, après l’avoir lié par le cou à une ancre. « Maintenant, dit-il, ils ne pourront pas l’adorer comme un Dieu. » Toute la multitude se tenait sur le rivage; alors Corneille et Phébus, disciples du saint, commandèrent à tous les chrétiens de se mettre en prières, afin que le Seigneur leur montrât le corps de son martyr. Aussitôt la mer se retira de trois milles ; tous alors entrèrent à pied sec et trouvèrent un édifice de marbre ayant la forme d'un temple que Dieu avait disposé, où était, sous une voûte, le corps de saint Clément et l’ancre à côté de lui. Mais il fut révélé à ses disciples de ne point en retirer son corps, et chaque année, au temps de son martyre, pendant sept jours, la mer se retire à une distance de trois milles et offre un chemin à sec pour ceux qui se rendent au tombeau.

* Bréviaire.

Or, dans une de ces solennités, une femme y vint avec son tout petit enfant, et, la fête étant terminée, l’enfant s'endormit, quand le bruit des eaux qui revenaient se fit entendre tout à coup. La mère, effrayée, oublie son enfant et s'enfuit sur le rivage avec la foule qui se trouvait là, Mais aussitôt, le souvenir de son fils se présente à son esprit ; elle pleure en poussant des gémissements étranges ; ses cris lamentables montaient jusqu'au ciel ; elle courait sur le rivage, en jetant des clameurs et des plaintes, pour voir si, par hasard, les flots ne rejetaient pas le corps de son fils ; mais, ayant perdu tout espoir, elle revint chez elle, où elle passa toute cette année dans le deuil et les larmes. L'année suivante, quand la mer se fut retirée, elle devança tous les pèlerins pour accourir en toute hâte au tombeau de saint Clément, dans l’espérance d'y trouver quelque reste de son fils. S'étant donc mise en prière devant le tombeau, en se levant, elle vit son enfant, qui dormait à l’endroit où elle l'avait laissé. Dans la pensée qu'il était mort, elle s'approcha de plus près, comme pour ramasser un cadavre; mais s'étant aperçue qu'il n'était qu'endormi, elle l’éveilla avec précipitation, et aux yeux de tout le peuple, elle le leva sain et sauf dans ses bras, puis elle lui demanda où il avait été pendant cette année-là. L'enfant répondit qu'il ne savait pas si une année entière s'était écoulée, mais qu'il pensait avoir dormi très tranquillement l’espace d'une nuit.

— Saint Ambroise dit dans sa préface : « La rage du persécuteur, excitée par le diable, à accabler saint Clément dans les supplices, ne lui infligea pas les tortures, mais lui procura le triomphe. Le martyr est jeté dans les flots, pour être noyé, et c'est de là qu'il reçoit sa récompense, comme saint Pierre; son maître, gagne le ciel. Tous les deux, au milieu de la mer, reçoivent les encouragements de J.-C., qui appelle saint Clément du fond des eaux, pour le faire jouir des honneurs du martyre, et qui soutient saint Pierre sur les flots, pour qu'il ne fût pas englouti, afin de l’élever jusqu'au royaume des cieux. »

— Léon, évêque d'Ostie *, rapporte que du temps de Michel, empereur de la nouvelle Rome, un prêtre qui, à cause de la sagacité de son esprit dès son jeune âge, avait reçu le nom de Philosophe, vint à Chersonèse, et s'informa auprès des habitants de ce pays de ce qui est rapporté dans l’histoire de saint Clément. Ils lui répondirent qu'ils l’ignoraient, car ils étaient plutôt étrangers qu'indigènes. En effet, depuis longtemps le miracle de la mer qui se retirait n'avait plus lieu, par la faute des habitants; et, à l’époque où il s'opérait, les barbares vinrent faire une incursion ; alors, le temple fut détruit, et la châsse fut engloutie avec le corps dans les flots de la mer, en punition des crimes des habitants. Philosophe, étonné de cela, vint en une petite ville nommée Géorgie, avec l’évêque, le clergé et le peuple, et se dirigea vers une île où l’on pensait que se trouvait le corps du martyr, afin d'en rechercher les précieux restes. On se mit à fouiller, en chantant des hymnes et des prières, et Dieu permit qu'on trouvât le corps de saint Clément et l’ancre avec laquelle il avait été jeté à la mer ; on les porta à Chersonèse.

* Baronius rapporte ce passage en entier dans ses Annales, an. 867.

Dans la suite, Philosophe vint à Rome avec le corps de saint Clément, qui opéra une quantité de miracles, et qui fut placé avec honneur dans l’église portant aujourd'hui le nom du saint. On lit, cependant, dans une autre chronique, que la mer, ayant laissé le lieu à sec, le corps de saint Clément fut porté à Rome par le bienheureux Cyrille, évêque des Moraves.


SAINT CHRYSOGONE *


Chrysogone fut renfermé, par l’ordre de Dioclétien, dans une prison où sainte Anastasie pourvoyait à sa nourriture. Mais le mari de cette sainte l’ayant fait surveiller d'une manière très rigoureuse, elle écrivit la lettre suivante à saint Chrysogone, qui l’avait instruite : « Au saint confesseur Chrysogone, Anastasie. Je subis le joug d'un mari sacrilège; mais, par la miséricorde de Dieu, j'ai toujours évité d'avoir commerce avec lui, en prétextant une infirmité, et, le jour comme la  nuit, je m’attache à suivre les traces de N.-S. J.-C. Mon patrimoine, au moyen duquel il jouit d'une belle considération, il le dissipe d'une manière indigne, avec d'infâmes idolâtres, tandis qu'il me tient sous une garde très étroite, comme il ferait à une magicienne et à une sacrilège; aussi, je ne doute pas que bientôt je doive perdre cette vie temporelle. Il ne me reste plus qu'à succomber sous les coups de la mort.
* Bréviaire.

Elle serait glorieuse pour moi, bien que mon esprit fut très tourmenté de voir dissipées, par des infâmes, mes richesses que j'avais consacrées à Dieu. Salut, homme de Dieu, et souvenez-vous de moi. » Chrysogone lui adressa cette réponse: « Prenez garde de vous troubler, si l’on vous fait éprouver des adversités dans l’exercice de la piété à laquelle vous consacrez votre vie. On ne vous trompe pas, mais on vous éprouve. Bientôt, J.-C. vous accordera des jours comme vous les désirez, et après les ténèbres de la nuit, il vous semblera voir la douce lumière de Dieu; et aux glaces de l’hiver succéderont des instants dorés et sereins. Salut dans le Seigneur, et priez pour moi. » Enfin, la bienheureuse Anastasie étant de plus en plus resserrée dans sa prison, car c'était à peine . si on lui donnait un quart de pain, crut qu'elle allait mourir; elle écrivit alors une seconde lettre à saint Chrysogone, en ces termes : « Au confesseur du Christ Chrysogone, Anastasie. La fin de mon corps est arrivée. Daigne recevoir mon âme au moment où elle en sortira, celui pour l’amour duquel je supporte ces maux dont je vous donne connaissance moi-même, au terme de ma vie. » Saint Chrysogone lui récrivit : « Il ne reste plus qu'une chose : c'est que les ténèbres précèdent la lumière ; car, ce n'est qu'après la maladie que revient la santé, et la vie est promise après la mort. Une seule et même fin met un terme aux adversités de ce monde et à ses prospérités, afin que les malheureux ne se laissent pas dominer par le désespoir, ni les. heureux par l’orgueil.

Les nacelles de notre corps voguent sur la même mer, et nos âmes s'acquittent des fonctions du matelot, sous les ordres du pilote qui gouverne seul notre corps. Quelques-uns possèdent des vaisseaux d'une solidité extrême, qui bravent sans périls les flots irrités; d'autres, sur quelques planches à peine assemblées, arrivent tranquillement au. port, après s'être vus près du trépas. Pour vous, ô servante du Christ, embrassez de tout votre esprit le trophée de la croix, et préparez-vous à l’œuvre de Dieu. » Or, Dioclétien, qui se trouvait alors dans le pays d'Aquilée, fait tuer les autres chrétiens, puis amener devant lui saint Chrysogone. Alors, il lui dit : « Accepte le pouvoir de préfet et la dignité consulaire qui appartient à ta famille, et sacrifie aux dieux. » Mais Chrysogone lui répondit : « C'est le Dieu qui est dans le ciel que j'adore seul ; quant à tes dignités, je les méprise comme de la boue. » Dioclétien le condamna à avoir la tête tranchée, dans un endroit désert. Ce qui eut lieu vers l’an du Seigneur 287. Saint Zélus, prêtre, ensevelit son corps avec sa tête.
 

SAINTE CATHERINE


Catherine vient de catha, qui signifie universel, et de ruina, ruine, comme si on disait ruine universelle : en effet, dans elle, l’édifice du diable fut entièrement ruiné: savoir: l’orgueil, par l’humilité qu'elle posséda; la concupiscence de la chair, par la virginité qu'elle conserva; et la cupidité mondaine; par le mépris qu'elle eut pour toutes les vanités du monde. Ou bien Catherine, vient de chaînette (catena) : car par ses bonnes œuvres, elle se fit comme une chaîne au moyen de laquelle elle monta au ciel. Et cette chaîne ou échelle est formée de quatre degrés qui sont : l’innocence d'action, la pureté du cœur, le mépris de la vanité, et le langage de la vérité, degrés que le prophète a disposés par ordre quand il dit (Ps. XXIII) : « Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur?... Ce sera, répond-il, celui dont les mains sont innocentes, et qui a le cœur pur, qui n'a point pris son âme en vain, et qui n'a pas fait de faux serments contre son prochain. » Ces quatre degrés ont existé dans sainte Catherine, ainsi qu'on le voit dans sa légende.

Catherine, fille du roi Costus, fut instruite dans l’étude de tous les arts libéraux. L'empereur Maxence avait convoqué à Alexandrie les riches aussi bien que les pauvres, afin de les faire tous immoler aux idoles, et pour punir les chrétiens qui ne le voudraient pas. Alors, Catherine, âgée de 18 ans, était restée seule dans un palais plein de richesses et d'esclaves ; elle entendit les mugissements des divers animaux et les accords des chanteurs; elle envoya donc aussitôt un messager s'informer de ce qui se passait. Quand elle l’eut appris, elle s'adjoignit quelques personnes, et se munissant du signe de la croix, elle quitta le palais et s'approcha. Alors elle vit beaucoup de chrétiens qui, poussés par la crainte, se laissaient entraîner à offrir des sacrifices. Blessée au cœur d'une profonde douleur, elle s'avança courageusement vers l’empereur, et lui parla ainsi : « La dignité dont tu es revêtu, aussi bien que la raison exigeraient de moi de te faire la cour, si tu connaissais le créateur du ciel, et si tu renonçais au culte des dieux. » Alors debout devant la porte du temple, elle discuta avec l’empereur, à l’aide des conclusions syllogistiques, sur une infinité de sujets qu'elle considéra au point de vue allégorique, métaphorique, dialectique et mystique.

Revenant ensuite à un langage ordinaire, elle ajouta : « Je me suis attachée à t'exposer ces vérités comme à un savant : or, maintenant pour quel motif as-tu inutilement rassemblé cette multitude afin qu'elle adorât de vaines idoles? Tu admires ce temple élevé par la main des ouvriers; tu admires des ornements précieux que le vent envolera comme de la poussière. Admire plutôt le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment, admire les ornements du ciel, comme le soleil, la lune et les étoiles : admire leur obéissance, depuis le commencement du monde jusqu'à la fin des temps ; la nuit et le jour, ils courent à l’occident pour revenir à l’orient, sans se fatiguer jamais : puis quand tu auras remarqué ces merveilles, cherche et apprends quel est leur maître; lorsque, par un don de sa grâce, tu l’auras compris et que tu n'auras trouvé personne semblable à lui, adore-le, glorifie-le : car il est le Dieu des dieux et le Seigneur des seigneurs. » Quand elle lui eut exposé avec sagesse beaucoup de considérations touchant l’incarnation du Fils, l’empereur stupéfait ne sut que lui répondre. Enfin revenu à lui : « Laisse, ô femme, dit-il, laisse-nous terminer le sacrifice, et ensuite nous te répondrons. » Il commanda alors de la mener au palais et de la garder avec soin; il était plein d'admiration pour sa sagesse et sa beauté. En effet elle était parfaitement bien faite, et son incroyable beauté la rendait aimable et agréable à tous ceux qui la voyaient.

Le César vint au palais et dit à Catherine : « Nous avons pu apprécier ton éloquence et admirer ta prudence, mais occupés à sacrifier aux dieux, nous n'avons pu comprendre exactement tout ce que tu as dit : or, avant de commencer, nous te demandons ton origine. »

A cela Catherine répondit : « Il est écrit : « Ne te loues pas ni ne te déprécies toi-même », ce que font les sots que tourmente la vaine gloire. Cependant j'avoue mon origine, non par jactance, mais par amour pour l’humilité. Je suis Catherine, fille unique du roi Costus. Bien que née dans la pourpre et instruite assez à fond dans les arts libéraux, j'ai méprisé tout pour me réfugier auprès du Seigneur J.-C. Quant aux dieux que tu. adores, ils ne peuvent être d'aucun secours ni à toi, ni à d'autres. Oh ! qu'ils sont malheureux les adorateurs de pareilles idoles qui, au moment où on les invoque, n'assistent pas dans les nécessités, ne secourent pas dans la tribulation et ne défendent pas dans le péril! »

Le roi : « S'il en est ainsi que tu le dis, tout le monde est dans l’erreur, et toi seule dis la vérité : cependant toute affirmation doit être confirmée par deux ou trois témoins. Quand tu serais un ange, quand tu serais une puissance céleste, personne ne devrait encore te croire ; combien moindre encore doit être la confiance en toi, car tu n'es qu'une femme fragile! »

Catherine : « Je t'en conjure, César, ne te laisse pas dominer par ta fureur ; l’âme du sage ne doit pas être le jouet d'un funeste trouble, car le poète a dit : « Si l’esprit te gouverne, tu seras roi, si c'est le corps, tu seras esclave. »

L'empereur : «Je m’aperçois que tu te disposes à nous enlacer dans les filets d'une ruse empoisonnée, en appuyant tes paroles sur l’autorité des philosophes. »

Alors l’empereur, voyant qu'il ne pouvait lutter contre la sagesse de Catherine, donna des ordres secrets pour adresser des lettres de convocation à tous les grammairiens et les rhéteurs afin qu'ils se rendissent de suite au prétoire d'Alexandrie, leur promettant d'immenses présents, s'ils réussissaient à l’emporter par leurs raisonnements sur cette vierge discoureuse.

On amena donc, de différentes provinces, cinquante orateurs qui surpassaient tous les mortels dans tous les genres de science mondaine. Ils demandèrent à l’empereur, pourquoi ils avaient été convoqués de si loin ; le césar leur répondit : « Il v a parmi nous une jeune fille. incomparable par son on sens et sa prudence; elle réfute tous les sages, et affirme que tous les dieux sont des démons. Si vous triomphez d'elle, vous retournerez chez vous comblés d'honneurs. » Alors l’un d'eux plein d'indignation répondit avec colère : « Oh! la grande détermination d'un empereur, qui, pour une discussion sans valeur avec une jeune fille, a convoqué les savants des pays les plus éloignés du monde, quand l’un de nos moindres écoliers pouvait la confondre de la façon la plus leste! » L'empereur dit : « Je pouvais la contraindre par la force à sacrifier, ou bien l’étouffer dans les supplices ; mais j'ai pensé qu'il valait mieux qu'elle restât tout à fait confondue par vos arguments. » Ils lui dirent alors : « Qu'on amène devant nous la jeune fille et que, convaincue de sa témérité, elle avoue n'avoir jusqu'ici jamais vu des savants. »

Mais la vierge ayant appris la lutte à laquelle elle était réservée, se recommanda toute à Dieu; et voici qu'un ange du Seigneur se présenta devant elle et l’avertit de se tenir ferme, ajoutant que non seulement elle ne pourra être vaincue par ses adversaires, mais qu'elle les convertira et qu'elle leur frayera le chemin du martyre. Ayant donc été amenée devant les orateurs, elle dit à l’empereur :
« Est-il juste que tu opposes une jeune fille à cinquante orateurs auxquels tu promets des gratifications pour la victoire, tandis que tu me forces à combattre sans m’offrir l’espoir d'une récompensé? Cependant, pour moi, cette récompense sera N.-S. J.-C: qui est l’espoir et la couronne de ceux qui combattent pour lui. »

Alors les orateurs ayant avancé qu'il était impossible que Dieu se fît homme et souffrît, la vierge montra que cela avait été prédit même par les Gentils. Car Platon établit que Dieu est un cercle, mais qu'il est échancré. La sybille a dit aussi : « Bienheureux est ce Dieu qui est suspendu au haut dit bois. » Or, comme la vierge discutait avec la plus grande sagesse contre les orateurs qu'elle réfutait par des raisons évidentes, ceux-ci, stupéfaits, et ne sachant quoi répondre, furent réduits à un profond silence. Alors l’empereur, rempli contre eux d'une grande fureur, se mit à leur adresser des reproches de ce qu'ils s'étaient laissé vaincre si honteusement par une jeune fille.

L'un d'eux prit la parole et dit : « Tu sauras, empereur, que jamais personne n'a pu lutter avec nous, sans qu'il n'eût été vaincu aussitôt : mais cette jeune fille, dans laquelle parle l’esprit de Dieu, a tellement excité notre admiration, que nous ne savons, ni n'osons absolument dire un mot contre le Christ. Alors, prince, nous avouons fermement que si tu n'apportes pas de meilleurs arguments en faveur des dieux que nous avons adorés jusqu'à présent, nous voici disposés à nous convertir tous à la foi chrétienne. » Le tyran, entendant cela, fut. outré de colère et ordonna de les faire brûler tous au milieu de la ville. Mais la vierge les fortifia, et leur inspira la constance du martyre; puis elle les instruisit avec soin dans la foi. Et comme ils regrettaient de mourir sans le baptême, la vierge leur dit : « Ne craignez rien, car l’effusion de votre sang vous tiendra lieu de baptême et de couronne. »

Après qu'ils se furent munis du signe de la croix, on les jeta dans les flammes, et ils rendirent leur âme au Seigneur : ni leurs cheveux, ni leurs vêtements ne furent aucunement atteints par le feu. Quand ils eurent été ensevelis par les chrétiens, le tyran parla à la vierge en ces termes : « O vierge généreuse, ménage ta jeunesse ; après la reine, tu tiendras le second rang dans mon palais ; ta statue sera élevée au milieu de la ville; et tu seras adorée de tous comme une déesse. » La vierge lui répondit : « Cesse de parler de choses qu'il est criminel même de penser, je me suis livrée au Christ comme épouse : il est ma gloire, il est mon amour, il est ma douceur, et l’objet de ma tendresse; ni les caresses, ni les tourments ne pourront me faire renoncer à son amour. » alors l’empereur furieux la fit dépouiller et fouetter avec des cordes garnies de fers tranchants (scorpions) ; puis quand elle eut été broyée, il ordonna de la traîner dans une prison obscure où elle devrait, pendant douze jours, souffrir le supplice de la faim.

Des affaires pressantes ayant appelé l’empereur hors du pays, l’impératrice, qui s'était éprise d'une vive affection pour Catherine, vint en toute hâte la trouver en son cachot, au milieu de la nuit, avec le général des armées, nommé Porphyre. A son entrée, l’impératrice vit la prison resplendissante d'une clarté ineffable, et des anges qui pansaient les plaies de la vierge. Alors Catherine commença à lui vanter les joies éternelles, et quand elle l’eut convertie à la foi, elle lui prédit qu'elle obtiendrait la couronne du martyre. Elles prolongèrent ainsi leur entretien jusqu'à une heure avancée de la nuit. Porphyre, ayant entendu tout ce qu'elles avaient dit, se jeta aux pieds de la vierge et reçut la foi de J.-C. avec deux cents soldats. Or, comme le tyran avait condamné Catherine à rester douze jours sans nourriture, J.-C., pendant ce laps de temps, envoya du ciel une colombe blanche qui la rassasiait d'un aliment céleste ; ensuite le Seigneur lui apparut accompagné d'une multitude d'anges et de vierges, et lui dit : « Ma fille, reconnais ton créateur pour le nom duquel tu as subi une lutte laborieuse : sois constante, car je suis avec toi. »

A son retour, l’empereur se la fit amener; mais la voyant brillante de santé, alors qu'il la pensait abattue par un si long jeûne, il crut que quelqu'un lui avait apporté des aliments dans le cachot; plein de fureur, il commanda qu'on mît les gardiens à la torture. Mais Catherine dit : « Je n'ai pas reçu de nourriture de main d'homme, c'est J.-C. qui m’a nourrie par le ministère d'un ange.» L'empereur lui répondit : « Recueille dans ton cœur, je t'en prie, les conseils que je t'adresse; et ne me réponds plus d'une manière ambiguë : Nous ne désirons pas te traiter en esclave, mais en reine puissante et belle, qui triomphera dans mon empire. »

La vierge dit à son tour: « Fais attention, toi-même, je t'en conjure, et décide, après un mûr et sage examen, quel est celui que je dois choisir de préférence, ou bien de quelqu'un puissant, éternel, glorieux, et beau, ou d'un autre infirme, mortel, ignoble et laid. » Alors l’empereur indigné dit : « Choisis de deux choses l’une, ou de sacrifier et de vivre, ou bien de subir les tourments les plus cruels, et de périr. » « Quels que soient les tourments que tu puisses imaginer, reprit Catherine, hâte-toi, car je désire offrir, ma chair et mon sang au Christ, comme il s'est offert lui-même pour moi. Lui, c'est mon Dieu, mon amant, mon pasteur et mon unique époux. Alors un officier conseilla à l’empereur furieux de faire préparer, dans le courant de trois jours; quatre roues garnies de scies de fer et de clous très aigus, afin que cette machine la broyât par morceaux, et que l’exemple d'une mort si cruelle effrayât le reste des chrétiens. On disposa deux roues qui devaient tourner dans un sens, en même temps que deux autres roues seraient mises en mouvement dans un sens contraire, de manière que celles de dessous devaient déchirer les chairs que les roues de dessus en venant se placer contré les premières, auraient rejetées contre celles-ci. Mais la bienheureuse vierge pria le Seigneur de briser cette machine pour la gloire de son nom et pour la conversion du peuple qui se trouvait là. Aussitôt un ange du Seigneur broya cette meule et en dispersa les morceaux avec tant de force que quatre mille Gentils en furent tués.

Or, la reine, qui regardait d'un lieu élevé et qui jusque-là s'était cachée, descendit aussitôt et adressa de durs reproches à l’empereur pour cette étrange cruauté. Mais l’empereur, plein de fureur, sur le refus de l’impératrice de sacrifier, la condamna à avoir les seins arrachés, puis à être décapitée. Comme on la menait au martyre, elle demanda à Catherine de prier pour elle le Seigneur. Catherine répondit : « Ne crains rien, ô reine chérie de Dieu, car aujourd'hui à la place d'un royaume qui passe, tu en recevras un autre qui sera éternel, et à la place d'un époux mortel, tu en auras un immortel. »

Alors l’impératrice affermie exhorta les bourreaux à ne point différer de faire ce qui leur avait été commandé. Ils la conduisirent hors de la ville et après lui avoir arraché les mamelles avec des fers de lance, ils lui coupèrent ensuite la tête. Porphyre put soustraire son corps et l’ensevelir. Le lendemain, comme on cherchait le corps de l’impératrice, et, qu'à ce sujet, le tyran donnait l’ordre de traîner au supplice beaucoup de personnes, Porphyre se présenta tout à coup sur la place en s'écriant: « C'est moi qui ai enseveli la servante du Christ dont j'ai embrassé la foi. » Alors Maxence égaré s'écria en poussant un rugissement terrible : « Oh ! je suis le malheureux le plus à plaindre ! Voici qu'on a séduit Porphyre, l’unique appui de mon âme et ma consolation. dans mes peines! »

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Comme il faisait part de cela à ses soldats, ils lui répondirent aussitôt: « Et nous aussi, nous sommes chrétiens et prêts à mourir. » Alors le César, enivré de fureur, commanda qu'on leur coupât la tête en même temps qu'à Porphyre et qu'on jetât leurs corps aux chiens. Ensuite, il fit comparaître Catherine et lui dit : « Bien que tu aies fait mourir l’impératrice par art magique, cependant si tu viens à impératrice tu seras la première dans mon palais : aujourd'hui donc, ou tu offriras des sacrifices aux dieux, ou tu auras la tête coupée. » Catherine lui répondit: « Fais tout ce que tu as résolu : tu me verras prête à tout souffrir. » Alors Maxime prononça son arrêt et la condamna. à être décapitée.

Quand elle eut été amenée au lieu du supplice, elle leva les yeux au ciel et fit cette prière: « O vous qui êtes l’espérance et le salut des croyants! l’honneur et la gloire des vierges : ô Jésus, ô bon roi, je vous en conjure, que quiconque; eu mémoire de mon martyre, m’invoquera à son heure dernière, ou bien en toute autre nécessité, vous trouve propice et obtienne ce qu'il demande ! » Cette voix s'adressa alors à elle : « Viens, ma bien-aimée, mon épouse ; voici la porte du ciel qui t'est ouverte. Tous ceux qui célébreront la mémoire de ton martyre avec dévotion, je leur promets du ciel les secours qu'ils réclameront. » Quand elle fut décapitée, il coula de son corps du lait au lieu de sang. Alors les anges prirent son corps et le portèrent, de cet endroit, jusqu'au mont, Sinaï, éloigné de plus de vingt jours de marche, et l’y ensevelirent avec honneur * . De ses ossements découle sans cesse une huile qui a la vertu de guérir les membres de ceux qui sont débiles. Elle souffrit sous le tyran Maxence ou Maximin qui commença à régner vers l’an du Seigneur 310.

* La légende et l’oraison du Bréviaire romain consacrent le fait du transport du corps de la sainte par les anges au mont Sinaï.

On peut voir dans l’Histoire de l’Invention de la sainte Croix comment ce tyran fut puni pour ce crime et pour d'autres encore qu'il commit.

— On dit qu'un moine de Rouen alla au mont Sinaï où il resta pendant sept ans au service de sainte Catherine. Comme il la suppliait avec grande instance de lui donner quelque parcelle de son corps, tout à coup un de ses doigts se détacha. Le moine reçut avec joie ce don de Dieu et l’apporta en son monastère *.

— On rapporte encore qu'un homme fort dévot à sainte Catherine qu'il invoquait fréquemment à son aide, se relâcha par la suite et perdit toute dévotion du cœur, en sorte qu'il cessa d'invoquer la martyre. Un jour qu'il était en prières, il vit passer devant lui une multitude de vierges dont l’une paraissait plus resplendissante que les autres. Quand elle approcha de lui, elle se couvrit le visage et passa ainsi. Or, comme il admirait extrêmement son éclat et demandait qui elle était, l’une d'elles lui répondit : « C'est Catherine que tu aimais à connaître autrefois ; aujourd'hui que tu parais ne plus t'en souvenir, elle a passé devant toi, la figure voilée, comme si elle était pour toi une inconnue. »

Il est bon de remarquer que sainte Catherine est admirable : I° dans sa sagesse ; II° dans son éloquence ; III° dans sa constance ; IV° dans l’excellence de sa chasteté ; V° dans le privilège de sa dignité.

* Des reliques de sainte Catherine furent en effet apportées à Rome en 1027. Cf. Hugues de Flavigny, en sa Chronique.

I. Elle parait admirable dans la science. Car en elle se trouva réunie toute la philosophie .
— La philosophie ou la science se divise en théorique, en pratique et en logique. D'après quelques auteurs, la science théorique se divise en trois parties: l’intellectuelle, la naturelle et la mathématique.

Or, sainte Catherine posséda :
1° la science intellectuelle dans la connaissance des choses divines, et s'en servit avec avantage dans. sa disputé avec les rhéteurs, auxquels elle prouva qu'il n'y a qu'un seul Dieu et que les autres sont tous de faux dieux.
2° Elle posséda la science naturelle dans la connaissance de tous les êtres inférieurs; elle en usa à l’égard de l’empereur, ainsi qu'on l’a vu plus haut.
3° Elle posséda la science mathématique, par le mépris qu'elle fit des choses de la terre.

Cette science, d'après Boëce, traite abstractivement des formes dégagées de la matière.
Sainte Catherine la posséda, quand elle dépouilla son cœur de. tout amour matériel ; et elle prouva qu'elle l’avait en répondant ainsi aux interrogations de l’empereur: « Je suis Catherine, fille du roi Costus, bien que je sois née dans la pourpre..., etc. » Elle en fit principalement usage quand elle excita l’impératrice à se mépriser ainsi que le monde pour désirer le roi éternel:

La science pratique se divise en trois parties, qui sont : l’ethnique, l’économique et la publique ou politique.
La première enseigne à former les mœurs, à s'orner des vertus et convient à tous.
La seconde apprend à bien gouverner sa famille, elle est du ressort des pères de famille.
La troisième enseigne à bien- régir les villes, les peuples et la république. C'est la partie des gouverneurs des villes.

Sainte Catherine posséda encore cette triple science :
la première en composant ses mœurs en toute honnêteté;
la seconde en gouvernant avec mérite sa famille qui était nombreuse;
la troisième en donnant de sages avis à l’empereur.

La logique se divise en trois parties : la démonstrative, la probative et la sophistique.
La première appartient aux philosophes,
la seconde aux rhéteurs et aux dialecticiens,
la troisième aux sophistes.

On voit que sainte Catherine posséda aussi cette triple science, puisqu'on dit d'elle : « Elle discuta avec l’empereur, à l’aide de conclusions syllogistiques, une infinité de sujets qu'elle considéra au point de vue allégorique, métaphorique, dialectique et mystique. »

II. Elle fut admirable d'éloquence ; car elle eut de belles paroles dans ses prédications, comme on l’a vu ; elle s'exprima avec une grande clarté dans ses raisonnements, alors qu'elle disait à l’empereur:
« Tu admires ce temple fabriqué par la main des ouvriers. »

Elle fut très habile à gagner ceux auxquels elle s'adressait, témoins Porphyre et l’impératrice qu'elle attira à la foi par la suavité de son élocution.
Elle fut très puissante pour convaincre, par exemple, les rhéteurs qu'elle força à croire.

III. Elle fut admirable de constance d'abord, malgré les menaces qu'on lui fit et qu'elle méprisa, puisqu'elle répondit à l’empereur: « Quels que soient les tourments que tu puisses t'imaginer, hâte-toi, car je désire offrir au Christ et' ma chair et mon sang. » Et plus loin encore : « Fais tout ce que tu peux concevoir en ton esprit, tu me verras disposée à tout supporter. » Ensuite elle repoussa les biens qu'on lui offrit. C'est pour cela que l’empereur lui promettant le second rang dans le palais, elle répondit : « Cesse de dire de pareilles choses ; c'est un crime même de les penser, etc... » En troisième lieu, elle surmonta les tourments qu'on lui infligea, cela est évident, parce qu'elle fut mise en prison et sur la roue.

IV. Elle fut très constante dans la conservation de sa chasteté quoiqu'elle eût été exposée à des épreuves où la chasteté succombe d'ordinaire.
Ces épreuves sont au nombre de cinq: l’abondance qui amollit, l’occasion qui entraîne, la jeunesse qui aime à folâtrer, la liberté qui n'a pas de frein et la beauté qui provoque. Malgré tout cela la bienheureuse Catherine conserva la chasteté. Car elle eut des richesses en abondance, puisqu'elle succéda à de très riches parents. Elle avait des occasions puisque, maîtresse: d'elle-même, elle passait tous ses instants au milieu de ses serviteurs. Elle était jeune, elle jouissait de sa liberté puisqu'elle restait seule et libre dans un palais. C'est pour cela qu'il est dit d'elle ci-dessus :
« Catherine, à l’âge de 18 ans, resta seule dans un palais rempli d'esclaves et de richesses. » Elle était belle puisqu'on dit : « Elle était parfaitement bien faite, et son incroyable beauté la rendait aimable et agréable à tous ceux qui la voyaient.»

V. Elle fut admirable dans le privilège de sa dignité. Quelques saints ont été honorés de privilèges particuliers au moment de leur trépas, comme la visite de J.-C. dans saint Jean l’évangéliste ; l’huile qui émane de leurs ossements dans saint Nicolas; le lait qui coule de leurs plaies dans saint Paul ; le tombeau disposé dans saint Clément; les demandes exaucées dans sainte Marguerite, quand elle pria en faveur de ceux qui feraient mémoire d'elle. Or, tous ces privilèges se trouvent réunis dans sainte Catherine, tels qu'on a pu le voir dans sa légende. Un doute s'est fait jour chez quelques écrivains, celui de savoir si elle a été martyrisée par Maxence ou par Maximin.
A cette époque, trois gouvernaient l’empire, savoir. Constantin qui succéda à son père, Maxence, fils de Maximien, nommé Auguste par les soldats prétoriens de Rome et Maximin qui fut créé césar en Orient. D'après les chroniques, Maxence exerçait sa tyrannie contre les chrétiens à Rome et Maximin en Orient. D'autres auteurs pensent que c'est une faute de copiste, si on a mis Maxence au lieu de Maximin.


SAINT JACQUES L'INTERCIS *


Jacques, martyr, surnommé l’intercis, noble d'origine, mais plus noble encore par sa foi, était originaire du pays des Perses et de la ville d'Elape. Il naquit de parents très chrétiens, et il eut une femme aussi chrétienne que lui. Il était fort connu du roi des Perses et le premier parmi les grands.

* Nicéphore Calliste, Histoire; ecclésiastique, l. XIV, c. XX.

Or, il se laissa séduire, par la faveur singulière de ce prince, et adora les idoles. Quand sa mère et son épouse l’apprirent, elles lui écrivirent aussitôt ainsi : « En obéissant à un mortel, vous avez abandonné celui avec lequel est la vie; en voulant plaire à qui sera bientôt pourriture, vous avez abandonné celui qui est le parfum éternel ; vous avez échangé la vérité pour le mensonge, et en cédant à un mortel, vous avez délaissé le juge des vivants et des morts. Vous saurez donc qu'a partir de ce jour, nous vous serons étrangères, et que dorénavant nous n'habiterons plus avec vous.» Quand Jacques eut lu cette lettre, il dit en versant des larmes amères: « Si ma mère qui m’a engendré, si mon épouse sont devenues pour moi des étrangères, combien plus étranger devra être mon Dieu pour moi! »
Or, tandis qu'il s'affligeait extrêmement de son erreur, un messager vint dire au prince que Jacques était chrétien.
Le prince le manda et lui dit : « Dis-moi si tu es, Nazaréen ? »
? « Oui, lui répondit Jacques, je suis Nazaréen. »
? Le prince : « Alors, tu es magicien? » Jacques: « A Dieu ne plaise que je sois magicien ! »

Et comme le roi le menaçait de lui faire subir de nombreuses tortures,
? Jacques lui dit : « Je ne suis pas effrayé de tes menaces, car ta fureur passe aussi vite sur mes oreilles que le vent qui souffle sur la pierre. »
? Le prince : « Ne commets pas d'imprudence, de peur de périr d'une mort cruelle. »
? Jacques : « Ce n'est pas mort qu'il faut dire, mais bien plutôt sommeil, puisque peu, de temps après est accordée la résurrection. »
? Le prince : « Que les Nazaréens ne te séduisent point en disant que la mort est un sommeil, quand les plus grands empereurs la craignent. »
? Jacques : « Nous, nous ne craignons pas la mort, puisque nous espérons passer de la mort à la vie. »

Alors le prince, de l’avis de ses amis, porta cette sentence contre Jacques, savoir que, pour imprimer la terreur dans le cœur des autres, il fût condamné à être coupé par morceaux. Or, comme il se trouvait plusieurs personnes qui, par compassion, pleuraient sur lui : « Ne pleurez pas sur moi, dit-il, mais pleurez sur vous-mêmes, parce que je vais à la vie, et que des supplices éternels vous sont réservés. ».Alors, les bourreaux lui coupèrent le pouce de là main droite; et Jacques s'écria :
« Jésus de Nazareth, mon libérateur, recevez ce rameau de l’arbre de votre miséricorde; car, celui qui cultive la vigne en coupe le sarment, afin qu'elle pousse de plus beaux jets et qu'elle produise avec plus d'abondance. » Le bourreau lui dit : « Si tu veux obéir, je puis encore t'épargner, et je te donnerai des médicaments. » Jacques répondit: « N'as-tu pas vu un cep de vigne? Quand on coupe les sarments, le nœud qui reste produit de nouvelles branches, à chaque taille, quand le temps est venu et que la terre commence à s'échauffer; si donc on taille la vigne à différentes époques, pour qu'elle produise des jets, à combien plus forte raison le chrétien fidèle en donnera-t-il, lui qui est enté sur la véritable vigne qui est le Christ? » Alors, le bourreau vint lui couper le second doigt. Et le bienheureux. Jacques dit : « Recevez, Seigneur; ces deux rameaux qu'a plantés votre droite. » Il coupa encore le troisième, et saint Jacques dit : « Délivré d'une triple tentation, je bénirai le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et avec les trois enfants préservés dans la fournaise, je vous confesserai, Seigneur, et en union avec le chœur des martyrs, je chanterai des cantiques à votre nom, ô Jésus-Christ ! » Le quatrième doigt fut coupé aussi, et Jacques dit: « Protecteur des enfants d'Israël, qui avez béni jusqu'à la quatrième génération, recevez de votre serviteur le témoignage de ce quatrième doigt, comme ayant été béni en Juda. » Quand le cinquième doigt fut coupé, il dit : « Ma joie est, complète. »

Alors, les bourreaux lui dirent : « Epargne maintenant ta vie ne meurs pas, ni ne te contriste point d'avoir perdu une main ; car il y en a beaucoup qui n'en ont plus qu'une, et qui possèdent beaucoup de richesses et d'honneurs. » Le bienheureux Jacques répondit-: « Quand les bergers se mettent à tondre leurs troupeaux, enlèvent-ils seulement la toison de droite, et laissent-ils celle qui est à gauche? Et moi qui suis un homme raisonnable, dois-je moins dédaigner d'être tué pour Dieu? » Alors ces impies s'approchèrent et coupèrent le petit doigt de la main gauche, et Jacques dit : « Vous, Seigneur, vous étiez grand, et vous avez voulu vous faire tout petit et chétif pour nous; c'est pour cela. que je vous rends le corps et. l’âme, que vous avez créés et rachetés de votre propre sang. » On coupe ensuite le septième doigt, et il dit : « Sept fois le jour, j'ai célébré les louanges du Seigneur. » On coupe le huitième, et il dit : « Le huitième jour, fut circoncis Jésus, et le huitième jour, on circoncit l’hébreu, afin de l’admettre aux cérémonies légales; faites donc, Seigneur, que l’esprit de votre serviteur se sépare de ces incirconcis qui conservent leur souillure, afin que je vienne à vous et que je voie votre face, Seigneur. » On coupe ensuite le neuvième doigt, et il dit : « A la neuvième heure, le Christ rendit l’esprit sur la croix; ce qui me fait confesser votre nom et vous rendre grâces par la douleur de ce neuvième doigt. » On coupe le dixième; et il dit : Le nombre dix est celui des commandements, et l’Iota * est la première lettré du nom de Jésus.

Alors, quelques-uns de ceux qui étaient là lui dirent : « O vous, qui avez été autrefois notre ami intime, faites votre déclaration seulement devant le consul, et vous vivrez ; car, quoique vos mains soient coupées, il y a cependant de très habiles médecins qui pourront guérir vos douleurs. » Jacques leur dit : « Loin de moi une si infâme dissimulation ! car quiconque, ayant mis sa main à la charrue, regarde derrière soi, n'est point propre au royaume de Dieu. » (Luc, IX.) Alors, les bourreaux indignés s'approchèrent et lui coupèrent le pouce, du pied droit, et Jacques dit : « Le pied du Christ a été percé, et il en est sorti du sang. » On coupe le second doigt du pied, et il dit: « Ce jour est grand pour moi, en comparaison de tous les autres de ma vie ; car aujourd'hui, j'irai vers le Dieu fort. » Ils coupèrent aussi le troisième, qu'ils jetèrent devant lui ; alors. Jacques dit en souriant : « Va, troisième doigt, rejoindre tes compagnons,; et de même qu'un grain de froment rapporte beaucoup de fruits, de même aussi, au dernier jour, tu reposeras avec tes compagnons. » On coupe le quatrième, et il dit : «Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, et pourquoi te troubles-tu ? Espère en Dieu, car je lui rendrai encore des actions de grâce; il est mon Sauveur et mon Dieu.» (Ps. XLII.)

* En grec, l’I représente le nombre 10.

On coupe le cinquième, et il dit « Je puis dire maintenant au Seigneur qu'il m’a rendu digne d'être associé à ses serviteurs. » Alors ils prirent le pied gauche, et en coupèrent le petit doigt, et Jacques dit : « Petit doigt, console-toi, car le petit et le grand ressusciteront également; si un petit cheveu de la tête ne périra pas, pourquoi serais-tu séparé de tes compagnons ? » On coupe le second, et Jacques dit : « Détruisez cette vieille maison, car on m’en prépare une plus belle. » On coupe le troisième, et, Jacques dit: « L'enclume s'endurcit sous les coups. » On coupe encore le quatrième, et il dit :
« Fortifiez-moi, Dieu de vérité, parce que mon âme se fie en vous et que j'espérerai à l’ombre de vos ailés, jusqu'à ce que l’iniquité soit passée. » (Ps. LVI.) On coupe . aussi le cinquième, et il dit :
« Voici, Seigneur, que je, m’immole pour vous vingt fois. » Alors ils lui prirent le pied droit et le coupèrent ; Jacques dit : « J'offre ce présent au roi du ciel, pour l’amour de qui j'endure ces tourments. » Ils coupèrent ensuite le pied gauche, et le bienheureux Jacques dit : « C'est vous, Seigneur, qui faites des merveilles ; exaucez-moi et me sauvez. » Ils coupèrent la main droite, et il dit : « Que vos miséricordes me viennent en aide, Seigneur! » A la gauche, il dit : « C'est vous, Seigneur, qui opérez des merveilles. » Ils coupèrent le bras droit, et il dit : « O mon âme, louez le Seigneur. Je louerai le Seigneur pendant ma vie; je célébrerai la gloire de mon Dieu, tant que je vivrai. » (Ps. CXLV.) Après quoi, ils coupèrent le bras gauche, et il dit « Les douleurs de la mort m’ont. environné ; au nom du Seigneur, j'en serai vengé. »

Alors ils s'approchèrent., et coupèrent la jambe droite en la sciant jusqu'aux reins. Le bienheureux Jacques, accablé par une douleur inexprimable, s'écria : « Seigneur Jésus-Christ, aidez-moi, car les gémissements de la mort m’ont environné. » Puis, il dit aux bourreaux : « Le Seigneur me recouvrira d'une nouvelle chair, que vos blessures ne sauront souiller.» Les bourreaux étaient épuisés, parce que, depuis la première heure du jour , jusqu'à la neuvième, ils avaient sué à le trancher. Enfin ils prirent sa jambe gauche, et la coupèrent jusqu'aux reins. Alors saint Jacques s'écria : « Souverain Seigneur, exaucez un homme à demi mort ; vous êtes le . maître des vivants et des morts. Des doigts, Seigneur, je n'en ai plus pour les lever à vous; des mains non plus, pour les étendre vers vous ; mes pieds sont coupés et les genoux sont abattus, je ne puis plus les fléchir devant vous ; je suis comme une maison qui a perdu ses colonnes et qui va crouler. Exaucez-moi, Seigneur J.-C., et ôtez mon âme de prison. » Après ces mots, un des bourreaux s'approcha et lui coupa la tète. Les chrétiens vinrent en cachette pour ravir son corps, auquel ils donnèrent une sépulture honorable. Or, il souffrit le 5 des calendes de décembre (27 novembre).


SAINT SATURNIN, SAINTES PERPÉTUE, FÉLICITÉ ET LEURS AUTRES COMPAGNONS


Saturnin, ordonné évêque par les disciples des Apôtres, fut envoyé dans la ville de Toulouse. Or, comme, à son entrée, les démons cessèrent de rendre des réponses, un des, gentils déclara que si on ne tuait Saturnin; on n'obtiendrait certainement rien de leurs dieux. On se saisit donc du saint qui ne voulait pas sacrifier, on le lia aux pieds d'un taureau qu'on pressa à coups d'aiguillons et on, le précipita du haut de l’escalier du capitole; le saint eut la tète brisée, la cervelle écrasée et consomma ainsi heureusement son martyre. Deux femmes prirent son corps à la dérobée, et l’enterrèrent dans un endroit profond par crainte des gentils ; ses successeurs en firent dans la suite une translation dans un lieu plus convenable.
— Il y eut un autre Saturnin que le préfet de Rome retint longtemps en prison et qu'il fit mettre sur le chevalet où il fut déchiré à coups de nerfs, de cordes, et de fouets 'garnis de fer ; ensuite ou lui brûla les côtes, on le détacha du chevalet et il fut décapité. vers l’an du Seigneur 286, sous Maximien.
— Il y eut un troisième Saturnin en Afrique. Il était frère de saint Satyre et souffrit le martyre avec lui, Révocat et Félicité, sa sœur, nommée Révocate et avec Perpétue d'une race noble. On fait la mémoire de leur martyre dans un autre temps. Le proconsul leur ayant dit de sacrifier aux idoles, ils s'y refusèrent obstinément, ils furent alors mis en. prison. Le père de Perpétue, voyant cela, accourut à la prison et dit : « Ma fille, qu'as-tu fait? tu as déshonoré ta famille; jamais aucun de tes ancêtres n'a été incarcéré. » Mais ayant appris que sa fille était chrétienne, il se jeta sur elle, et il voulut lui arracher les yeux avec les doigts ; puis il sortit en poussant des exclamations.

Or, la bienheureuse Perpétue eut une vision qu'elle raconta ainsi le lendemain à ses compagnons :
« J'ai vu une échelle d'or d'une grandeur admirable; elle allait jusqu'au ciel, et était si étroite qu'une personne seule et petite pouvait la monter. A droite et à gauche étaient fixées des lames et des épées de fer aiguës et luisantes, de sorte que celui qui montait ne pouvait regarder ni autour, ni au-dessous de lui; mais il était forcé de se tenir toujours droit vers le ciel. Sous l’échelle, se tenait un dragon hideux et énorme faisant peur à celui qui voulait monter. J'ai vu aussi Satyre sur les degrés d'en haut qui regardait vers nous en disant : « Ne craignez point ce dragon, mais montez avec confiance afin de pouvoir être avec moi. » En entendant ces choses, tous rendirent grâces, parce qu'ils connurent qu'ils étaient appelés au martyre *.

Ils furent amenés devant le juge, et comme ils ne voulaient pas sacrifier, il fit séparer Saturnin et les autres hommes des femmes, et dit à Félicité : « As-tu un mari? » Elle répondit : « J'en ai un, mais je n'en ai souci. » Il lui dit : « Aie pitié de toi, jeune femme, afin de vivre, surtout puisque tu portes un enfant dans ton sein. » Elle lui répondit : « Fais de moi tout ce que tu veux, car tu ne sauras jamais m’entraîner à céder à ta volonté. » Alors les parents de Perpétue accoururent avec son mari et lui amenèrent son petit enfant encore à la mamelle : en la voyant débout devant le préfet, son père tomba la face contre terre et dit : «Ma très chère fille, aie pitié de moi, de ta malheureuse mère que voici et de ce mari infortuné qui ne pourra pas te survivrez »

* Dodwel, dans sa Dissertation sur la huitième épître de saint Cyprien, où il est question des visions prophétiques, parle de celle de sainte Perpétue et reconnaît que les actes de ces saints martyrs ont été écrits par un contemporain. Ces actes ont été. ici compilés par le Bienheureux Jacques de Voragine.

Mais Perpétue restait immobile. Alors le père jeta son enfant à son cou et lui-même sa mère et son mari, lui tenant les mains et pleurant, l’embrassaient en disant : « Aie pitié de nous, ma fille, et vis avec nous. » Mais Perpétue rejetant son fils et les repoussant : « Éloignez-vous de moi, dit-elle, ennemis de Dieu, car je ne vous connais pas. » Le préfet, voyant la constance des martyrs, les fit fouetter très durement, puis mettre en prison. Les saints très affligés par rapport à Félicité qui était dans le huitième mois de sa grossesse, prièrent pour elle; alors l’es douleurs de l’enfantement la saisirent tout à coup et elle accoucha d'un fils vivant. Or, un des gardes lui dit: « Que feras-tu, quand tu seras en présence du préfet, si maintenant tu souffres si, cruellement ? » Félicité répondit : « Maintenant c'est moi qui souffre, mais là, ce sera Dieu qui souffrira à ma place. » On les tira de la. prison,. les mains liées derrière le dos, et on les dépouilla de leurs habits pour les conduire à travers les rues. Les bêtes furent lâchées. Satyre et Perpétue furent dévorés par les lions, Révocat et Félicité mangés par les léopards. Quant à saint Saturnin il eut la tête, tranchée vers l’an du Seigneur 256, sous les empereurs Valérien et Galien.


SAINT PASTEUR *



Saint Pasteur passa de longues années dans le désert, se mortifiant par une grande abstinence : il était recommandable par son éminente sainteté et par sa dévotion. Or, comme sa mère désirait le voir, ainsi que ses frères, elle passa toute une journée à l’attendre sans le voir, et quand ils vinrent à l’église, tout à. coup elle se présenta devant eux. Alors ils se mirent à fuir, entrèrent dans une cellule et lui en fermèrent la porte à la figure. Elle resta à l’entrée et criait en pleurant beaucoup. Mais Pasteur vint lui dire: «Qu'as-tu à crier ainsi, ô vieille ? » Quand elle entendit sa voix, elle criait encore plus haut en pleurant et en disant : « Je veux vous voir, mes enfants, quel grand malheur de vous voir! Est-ce que je ne suis pas votre mère, je vous ai nourris de mon lait? et d'ailleurs je suis déjà toute couverte de cheveux blancs. » Son fils lui dit : « Voulez-vous nous voir ici-bas, ou dans l’autre monde? » Elle répondit : « Mais si je ne vous vois pas ici-bas, vous. verrai-je là, mes enfants?» Il dit : « Si vous pouvez vous résigner à ne pas nous voir ici, il n'est pas douteux que vous nous voyiez là plus tard. »
Elle se retira pleine de joie en disant : « Si je dois vous voir là, je ne veux pas vous voir ici **.»

— Le juge de la province désirait voir l’abbé Pasteur, mais comme il ne le pouvait, il fit saisir et mettre en prison le fils de sa sœur comme malfaiteur : « Si Pasteur veut venir intercéder pour lui, dit-il, je le relâcherai. »

* Tiré des Vies des Pères du désert.
** Vies des Pères, l. V, libell. IV, n° 33.

La mère du jeune homme vint à la porte du vieillard en pleurant, et comme il ne lui répondait rien, elle dit : « Quand bien même vous auriez des entrailles de fer, et qu'aucune compassion ne puisse vous émouvoir, au moins, par compassion pour votre sang, laissez-vous fléchir, vous savez bien que c'est le seul fils que j'aie. » Alors l’abbé lui fit dire : « Pasteur n'a point d'enfants, c'est pour cela qu'il n'a point de compassion. » Et comme cette mère se retirait toute dolente, le juge lui dit : « Qu'au moins il me dise un mot que je regarderai comme un ordre et je le mettrai en liberté. » Alors Pasteur lui envoya dire : « Examine la cause d'après la loi, et s'il est digne de mort, qu'il meure aussitôt, sinon, fais comme il te plaît.* »

Il instruisait ainsi ses frères en disant : « Se garder, et se considérer soi-même, et être discret, sont des opérations de l’âme. La pauvreté, la tribulation et la discrétion sont les œuvres. de la vie solitaire. Car il est écrit (Ezech., XIV) : Si ces trois hommes, Noé, Daniel et Job se trouvent au milieu de ce pays-là, ils délivreront leurs âmes par leur propre justice. Noé représente ceux qui ne possèdent rien, Job ceux qui sont en butte à la tribulation, et Daniel les discrets. Si un moine hait deux choses, il peut être délivré de ce monde. » Un frère, lui ayant demandé quelles étaient ces choses, il dit : « Les convoitises de la chair et 1a vaine gloire. Si vous voulez trouver le repos en ce
monde et en l’autre, dites-vous en toute circonstance «Qui suis-je ? » et : « Ne jugez personne. »

* Vies des Pères, l. V, libell. VIII, n° 13.


Un frère de la communauté, ayant commis une faute, l’abbé, de l’avis d'un solitaire, le chassa. Et comme il pleurait et se désespérait, l’abbé Pasteur se le fit amener. Il le reçut avec bonté et l’envoya chez ce solitaire en disant : « J'ai entendu parler de toi et je désire te voir : prends donc la peine de venir jusqu'à moi. » Quand il fut venu, Pasteur lui dit : « Il y avait deux hommes qui avaient chacun leurs morts. L'un d'eux laissa le sien pour venir pleurer le mort de l’autre. » En entendant cela, le solitaire comprit ce qu'il voulait dire, et il eut regret de son action *.

Un frère dit à Pasteur qu'il était troublé et qu'il voulait quitter la solitude, parce qu'il avait entendu, sur le compte d'un frère, certains propos qui ne l’avaient pas édifié. Pasteur lui dit de n'y pas ajouter foi parce qu'il n'y avait là rien de vrai. Or, le frère assurait que ces propos étaient véritables, car le frère Fidèle les lui avait rapportés. Pasteur reprit : « Celui-là qui te les a dits, n'est pas fidèle, car s'il était fidèle, jamais il ne t'aurait raconté choses pareilles. » Alors le frère lui dit : « Je l’ai vu de mes yeux. » Et Pasteur lui ayant demandé ce que c'étaient qu'une poutre et une paille; le frère lui répondit qu'une paille était une paille, et une poutre une poutre. Alors, lui dit Pasteur : « Mettez ceci dans votre cœur : Que vos péchés sont comme cette poutre et les péchés de l’autre comme ce petit brin de paille. »

* Vies des Pères, l. V, libell. IX, n° 7.

Un frère qui avait commis un péché énorme et qui en voulait faire pénitence pendant trois ans, demanda, à Pasteur si c'était beaucoup. « C'est beaucoup, dit. Pasteur. » Interrogé s'il le condamnerait à une année, il dit : « C'est beaucoup. » Ceux qui étaient là disaient quarante jours.
« C'est beaucoup, reprit Pasteur : » et il ajouta : « Je pense, que si un homme se repent de tout son cœur et ne retombe pas dans son péché, le Seigneur se contentera même d'une pénitence de trois jours. » On lui demandait ce qu'il pensait de cette. parole de J.-C. : « Celui qui, sans motif, s'irrite contre son frère, mérite d'être condamné. » Il dit : « Quoi que fasse ton frère pour t'affliger, ne te fiches pas contre lui, jusqu'à ce qu'il t'ait arraché l’œil droit; que si tu fais autrement, tu t'irrites sans motif contre lui; mais si quelqu'un voulait te séparer de Dieu, pour cela irrite-toi contre lui. »

Pasteur dit encore : « Celui qui est querelleur, n’est pas moine; celui qui garde de la malice dans son cœur, n'est pas moine ; celui qui est prompt à se fâcher, n'est pas moine ; celui qui rend le mal pour le mal, n'est pas moine; celui qui est orgueilleux et bavard, n'est pas moine; mais celui qui est vraiment moine, est toujours humble, doux, plein de charité, et toujours et en tout lieu, il a la crainte de Dieu sous les yeux pour ne point pécher. »

Il dit encore que si de trois personnes, il y en a une qui se porte bien, l’autre malade et remerciant Dieu, et la troisième qui a soin des deux premières du fond du cœur, elles sont toutes les trois semblables, comme si elles ne faisaient qu'une même œuvre.

Un frère se plaignait à lui d'être assailli par une infinité de pensées dangereuses. Pasteur le poussa en plein air et lui dit : « Ouvre la poitrine et prends le vent. » « Je ne puis, dit le frère. » « Tu ne peux pas davantage empêcher les pensées d'entrer, mais c'est ton devoir de leur résister. »

? Un frère lui demanda ce qu'il ferait d'un héritage qui lui avait été laissé. Pasteur lui dit de revenir dans trois jours. Quand il revint, l’abbé lui dit : « Si je te dis de le donner aux clercs, ils en feront des festins; si je te dis, donne-le à tes parents, il n'y en aura pas de récompense pour toi , si je dis, donne-le aux pauvres, tu seras en sûreté. Fais donc tout ce que tu veux; pour moi, ce n'est pas mon affaire. »
 

SAINT JEAN, ABBÉ *


Jean, abbé, demanda à Episius, qui avait habité quarante ans dans le désert, quel progrès il y avait fait. Et il lui dit : « Depuis que j'ai commencé à mener la vie solitaire, le soleil ne m’a jamais vu manger. » « Ni moi, reprit Jean, me mettre en colère. » On lit ** quelque chose de semblable dans le même endroit; quand. l’évêque Épiphane offrit de la viande à l’abbé Hilarion, celui-ci lui dit :
« Excusez-moi; depuis que j'ai pris cet habit, je n'ai mangé rien qui ait été tué. » « Et moi, reprit l’évêque, depuis que j'ai pris cet habit, je n'ai laissé s'endormir personne qui eût eu quelque chose contre moi, ni ne me suis endormi ayant quoi que ce soit contré un autre: » Hilarion dit alors : « Excusez-moi, car vous êtes meilleur que je ne le suis.»

* Vies des Pères du désert.
** Ibid, l. V, IV, 15.

Jean voulait, à l’exemple des anges, ne rien faire que de vaquer sans cesse au service de Dieu; alors il se dépouilla et alla dans le désert où il passa une semaine. Or, comme il était en danger de mourir de faim et qu'il était couvert de piqûres de mouches et de guêpes, il revint frapper à la porte de son frère. Celui-ci lui demanda : « Qui es-tu? » Et il répondit : « Je suis Jean. » Alors le frère lui dit : « Pas du tout; car Jean est devenu un ange, et il n'est plus parmi les hommes. » « C'est vraiment moi; reprit Jean. » Mais le frère ne lui ouvrit pas et le laissa s'affliger jusqu'au matin. Après quoi il lui ouvrit en disant : « Si vous êtes un homme, vous avez encore besoin de travailler pour vous nourrir et vivre ; mais si vous êtes un ange, pourquoi demander à entrer dans la cellule? » Jean lui répondit : « Pardonnez-moi, mon frère, ce en quoi j'ai péché. »

Quand il fut près de mourir, les frères le prièrent de leur laisser pour héritage quelque parole salutaire et succincte. Et il dit en gémissant : « Jamais je n'ai fait ma propre volonté, et je n'ai jamais enseigné rien que je n'eusse pratiqué d'abord moi-même. »


SAINT MOÏSE, ABBÉ *.


L'abbé Moïse dit à un frère qui lui demandait une instruction : « Restez dans votre cellule et elle vous enseignera tout. »

— Un vieillard infirme voulait aller en Égypte pour ne pas être à charge aux frères, et l’abbé Moïse lui dit : « N'y allez pas, car vous tomberez en fornication. » Le vieillard répondit tout affligé : « Mon corps est mort, et vous me dites choses semblables? » Il y alla et une vierge le servit par dévouement; et quand il eut recouvré la santé, il lui fit violence. Quand elle eut mis un fils au monde, le vieillard prit l’enfant dans ses bras le jour d'une grande fête célébrée dans l’église de Sixte, et y entra devant une multitude de frères. Et comme tous pleuraient, il dit : « Voyez-vous cet enfant ! c'est un fils de désobéissance, prenez donc garde à vous, mes frères, car j'ai fait cela dans ma vieillesse, et priez pour moi. » Alors il revint à sa cellule et reprit son ancien genre de vie.

— Un vieillard ayant dit à quelqu'un : « Je suis mort, » celui-ci répondit : « Ne vous fiez pas à vous-même jusqu'à ce que vous sortiez de votre corps; car si vous dites que vous êtes mort, néanmoins Satan n'est point mort. »

* Vies des Pères du désert.

— Un frère ayant commis une faute, on l’envoya dire à l’abbé Moïse qui prit une corbeille pleine de sable et vint trouver les frères. Ceux-ci lui demandant ce que cela voulait dire, il répondit : « Ce sont mes péchés qui courent derrière moi, et je ne les vois pas, et je suis venu aujourd'hui juger Les péchés des autres. » Alors eux, entendant cela, pardonnèrent au frère.

— On lit un fait semblable de l’abbé Pasteur. Un jour que les frères parlaient d'un frère coupable, Pasteur se taisait. Alors il prit un sac plein de sable dont il portait la plus grosse partie derrière lui, et une petite part devant. On lui demanda ce que c'était, et il dit : « Ce sable que je porte en grande quantité derrière moi, ce sont mes péchés que je ne considère pas et dont je ne me tourmente pas. Cette autre partie en petite quantité, ce sont les péchés des frères qui sont devant moi, que je considère toujours puis je le juge, quand au contraire je devrais toujours porter mes péchés devant moi, y penser, et prier Dieu de me les pardonner. »

— Quand l’abbé Moïse fut ordonné clerc on lui mit un vêtement sur les épaules; alors l’évêque lui dit : « L'abbé est devenu éclatant de blancheur. » Et Moïse répondit : « Est-ce en dehors, seigneur pape*, ou en dedans?» Mais l’évêque voulant l’éprouver, dit à ses clercs, que quand Moïse monterait à l’autel, ils le repoussassent en lui adressant des injures, puis de le suivre pour entendre ce qu'il dirait. Ils le poussèrent donc dehors en disant : « Va-t-en dehors, Ethiopien. » Alors Moïse dit en sortant: « C'est bien fait à toi, bis et noir que tu es : puisque tu n'es pas un homme, pourquoi as-tu la présomption de te présenter au milieu des hommes?»

* Du temps de saint Jérôme, tous les évêques s'appelaient ainsi. Ce ne fut que sous Grégoire VII, qu'un concile de Rome réserva ce nom au souverain pontife romain. Cf. Baronius, 10 janvier.


SAINT ARSÈNE, ABBÉ *.


Arsène était encore à la cour, quand il fit une prière afin d'être dirigé dans la voie du salut. Et il entendit qu'on lui disait: « Fuis les hommes, et tu seras sauvé. » Alors il se fit moine et adressant là même prière à Dieu, il entendit encore une voix lui dire : « Arsène, fuis, tais-toi, et demeure en repos. On lit au même endroit, par rapport à la recherche du repos, que trois frères s'étant faits moines, le premier choisit pour sa tâche de réconcilier ceux qui auraient quelques différends, le second de visiter les malades et le dernier se retira dans la solitude afin d'y vivre en repos. Le premier, qui s'employait à assoupir les différends, ne put plaire à tout le monde, et, vaincu par l’ennui, il vint trouver le second qu'il rencontra abattu et dans l’impuissance d'exécuter son dessein. Alors ils résolurent tous les deux d'aller voir le troisième qui était dans la solitude ; et lui ayant raconté leurs tribulations, il mit de l’eau dans une coupe et leur dit : « Considérez cette eau. » Or, elle était agitée et trouble. Quelques instants après il leur dit encore; « Regardez maintenant comme elle st claire et limpide. » Ils la regardèrent et se virent leur visage dedans.

* Vies des Pères du désert.

Alors il ajouta : « Il en est de même de ceux qui restent au milieu des hommes. La foule les empêche de voir leurs péchés; mais qu'ils se tiennent en repos, aussitôt ils pourront les voir. »

— Un homme ayant rencontré dans le désert quelqu'un qui mangeait de l’herbe comme les animaux et qui était nu, courut après lui pour l’atteindre, car il fuyait ; et cet homme lui dit : «Attends-moi, car je te suis pour Dieu. » « Et moi, répondit le fuyard, je te fuis pour Dieu. » Alors celui qui courait lui jeta son manteau, et l’autre l’attendit en disant : « Puisque tu t'es dépouillé de ce qui appartient au monde, je t'ai attendu. » Et l’autre lui dit : « Enseignez-moi comment je pourrai être sauvé. » Il répondit : « Fuis les hommes et tais-toi. »

— Une dame noble et vieille vint par dévotion voir l’abbé Arsène. Celui-ci fut prié par l’archevêque Théophile de se laisser voir,: mais il n'y consentit pas. Cependant cette dame alla à la cellule de l’abbé, où elle le trouva devant la porte et se prosterna à ses pieds. L'abbé la releva avec une extrême indignation en disant : « Si vous voulez voir ma figure, regardez. » Or, cette dame confuse et intimidée ne considéra pas la figure du vieillard qui lui dit : « Comment une femme comme vous a-t-elle osé entreprendre une si longue traversée? Vous allez rentrer à Rome et vous raconterez aux autres femmes que vous avez vu l’abbé Arsène; et elles viendront aussi pour me voir. » Elle lui répondit : « Si Dieu veut que je rentre à Rome, je ne laisserai venir aucune femme ici ; je vous conjure seulement de prier pour moi et de me conserver toujours en votre mémoire. » « Je prie Dieu, lui répartit le saint, qu'il efface la votre de mon cœur. »

En entendant ces paroles, cette femme troublée revint à la ville et prit la fièvre. Ce qu'apprenant l’archevêque, il vint la consoler, mais elle disait : « Voici que je meurs de douleur ! » « Ne savez-vous pas, lui répondit l’archevêque, que vous êtes femme, et que c'est par les femmes que l’ennemi attaque les saints? Voici pourquoi le vieillard vous a parlé ainsi ; mais il prie sans cesse pour votre âme. » Elle fut consolée par ces paroles et revint chez elle.

— On lit dans un autre père qu'un de ses disciples lui dit : « Vous voilà vieux, Père ; allons un peu dans le monde », l’abbé lui répondit : « Allons où il n'y a point de femmes. » Le disciple dit : « Et quel est l’endroit où il n'y ait point de femmes, si ce n'est peut-être la solitude. » « Eh bien! reprit le vieillard, menez-moi dans la solitude. »

— Un autre frère encore devait porter, au delà d'un fleuve, sa mère qui était vieille ; alors il se couvrit les mains de son manteau. Sa mère lui demanda : « Pourquoi, mon fils, avez-vous ainsi couvert vos mains? » C'est, lui répondit-il, que le corps d'une femme est un feu, et en vous touchant le souvenir des autres femmes me venait à l’esprit. »

Or, pendant tout le temps qu'il vécut, Arsène, assis pour travailler, avait continuellement sur lui un linge afin d'essuyer les larmes qui coulaient fréquemment de ses yeux. Il. passait la nuit entière sans dormir. Le matin, quand le besoin de dormir se faisait sentir; il disait au sommeil :
« Viens, méchant serviteur. » Alors il cédait à un léger sommeil, en s'asseyant, et aussitôt après il se levait. Il disait encore : « C'est assez pour un moine de dormir une heure, si toutefois il sait combattre. »

— Le père d'Arsène, sénateur très distingué, vint à mourir et fit son testament en faveur de son fils qui se trouva ainsi posséder un grand héritage. Un homme d'affaires apporta ce testament à Arsène qui le prit et voulut le déchirer. Mais l’homme d'affaires se jeta à ses genoux en le priant de n'en rien faire, car il y allait de sa tête. Arsène lui dit : « Je suis mort avant lui : pourquoi donc, puisqu'il est mort, il n'y a qu'un instant, m’a-t-il fait son héritier? » Et il lui remit le testament sans vouloir rien accepter.

— Un jour, cette voix se fit entendre à lui : « Viens, je te montrerai quelles sont les œuvres des hommes. » Et elle le fit aller en un endroit où elle lui montra un Ethiopien coupant du bois dont il faisait une lourde charge qu'il ne pouvait porter. Ensuite il coupait encore d'autre bois qu'il ajoutait à sa charge. Et il continua cela pendant longtemps. Alors elle lui fit voir aussi un autre homme occupé à puiser de l’eau dans un lac et à la mettre dans une citerne percée qui laissait revenir l’eau dans le lac, et cependant il voulait emplir la citerne. Elle lui montra encore un temple et deux hommes à cheval qui portaient une perche en travers; ils voulaient entrer dans le temple, ce qu'ils ne pouvaient parce que cette perche les en empêchait. Ensuite elle lui expliqua ainsi ce que tout cela signifiait : « Ce sont des gens qui portent comme le joug de la. justice avec orgueil et sans s'humilier; c'est pourquoi ils restent toujours hors du royaume de Dieu. Celui qui coupe du bois c'est l’homme qui vit avec beaucoup de péchés, et au lieu de faire pénitente, il ne diminue rien de ses fautes, mais il ajoute iniquités sur iniquités. Quant à celui qui puise de l’eau, c'est l’homme qui fait de bonnes Œuvres, mais comme elles sont accompagnées de beaucoup de mauvaises actions, il perd ses bonnes œuvres.»

Quand arrivait le soir du samedi, pour attendre le dimanche, il laissait coucher le soleil derrière lui et étendait les mains vers le ciel, jusqu'au matin du dimanche que le soleil levant venait éclairer sa figure, et il restait ainsi.


SAINT AGATHON, ABBÉ *


Agathon, abbé, conserva pendant trois ans une pierre dans la bouche, pour, apprendre à se taire.

— Un frère, étant entré en communauté, se dit en lui-même : « Toi et l’âne, c'est tout un. Or, comme l’âne est battu et ne parle pas, supporte les injures et ne répond rien, fais de même. »

— Un autre frère fut chassé de table et ne répondit rien. Comme on lui en demandait la raison il répondit: « Je me suis mis dans le cœur cette pensée que je suis semblable à un chien. Quand on le poursuit, il se sauve. »

— On demandait à l’abbé Agathon quel mérite il y avait à travailler, il répondit : « Je pense que travailler ne vaut pas autant que prier Dieu; car ses ennemis ne s'attachent qu'à détruire la prière. Dans les autres travaux, l’homme peut prendre quelque relâche, mais, «celui qui prie fait une Œuvre de longue haleine. »

* Vies des Pères du désert.

— Un frère demanda à l’abbé Agathon comment il devait se comporter avec les frères: il répondit : « Comme le premier jour, et ne te fies pas à toi-même, car il n'est pas de passion pire que la confiance: c'est la mère de tous les vices. » Il dit encore : « L'homme colère, quand bien même il ressusciterait des morts, ne plaît à personne, pas même à Dieu à cause de son penchant à la colère. »

— Un frère qui était irascible se dit à part soi « Si je restais seul, je ne me mettrais pas si vite en colère. » Une fois qu'il emplissait d'eau un petit vase, il le renversa ; il l’emplit une seconde fois et le renversa encore ; une troisième fois il le remplit, et le renversa; alors il s'irrita et brisa le vase: Enfin, revenu à lui-même, il reconnut avoir été le jouet du démon de la colère, et dit : « Me voici seul, et cependant la colère m’emporte: je retournerai donc à la communauté, car partout il y a labeur, partout patience, et il est nécessaire d'avoir Dieu pour aide. »

— D'un autre côté, deux frères avaient vécu longues années ensemble et n'avaient jamais pu se fâcher. Une fois l’un dit à l’autre : « Disputons-nous, comme les hommes font dans. le monde. » L'autre répondit : « Je ne sais pas comment on se dispute.. » Et le frère lui dit: « Voici une petite brique que je mets entre nous deux; et je dis : « Elle est à moi. » Vous au contraire dites : « Non, mais elle est à moi », et ainsi commencera la dispute. » Ils mirent donc cette brique entre eux. Alors le premier dit : « Ceci est à moi. » « Non, répartit le second, mais c'est à moi. » Oui, reprit le premier, c'est à vous, prenez donc et allez. » Et ils se retirèrent sans pouvoir se fâcher l’un contre l’autre.

— Or, l’abbé Agathon était d'une intelligence rare et sage, infatigable au travail, et ménager dans ses habits et sa nourriture. Il disait : « Je n'ai jamais voulu m’endormir en conservant dans le cœur une méchanceté contre quelqu'un : je n'ai jamais laissé dormir personne qu'il eût quelque chose contre moi. »

Étant près de mourir, Agathon resta pendant trois jours immobile, les yeux ouverts. Les frères le poussèrent; alors il dit : « J'assiste au jugement de Dieu. » Ils répondirent : « Est-ce que vous craignez aussi ? » « J'ai travaillé comme je l’ai pu, reprit-il, à garder les commandements, par la grâce de Dieu; mais je suis homme, et ne sais si mes œuvres ont plu au Seigneur. » Ils lui dirent :
« Est-ce que vous n'avez pas confiance que vos œuvres sont selon Dieu? » Je ne présume rien, jusqu'au moment où je serai venu devant lui; car autres sont les jugements de Dieu, autres sont les jugements des hommes. »

Et comme ils voulaient encore lui adresser quelques questions, il dit : « Faites preuve de charité, et ne me parlez pas, car je suis occupé. » En disant cela, il rendit l’esprit avec joie, Ils le voyaient en effet se recueillir comme quelqu'un qui salue ses plus chers amis.


SAINTS BARLAAM ET JOSAPHAT *


Barlaam, dont Jean Damascène a compilé l’histoire avec beaucoup d'intérêt, convertit à la foi le roi saint Josaphat, par l’opération de la grâce de Dieu. En effet, comme l’Inde entière était pleine de chrétiens et de moines, il s'éleva un roi puissant, nommé Avennir, qui persécuta beaucoup les chrétiens, mais particulièrement les moines. Or, il arriva qu'un ami du roi et le premier de la cour, touché, de la grâce divine, quitta le palais, du roi pour entrer dans un ordre monastique. En apprenant cette nouvelle, le roi fut fou de colère : il le fit chercher dans chaque désert, avec ordre de le lui amener aussitôt qu'on l’aurait. trouvé. Quand il le vit couvert d'une vile tunique et exténué par la faim, lui qui d'ordinaire était revêtu de riches habits, et qui nageait dans ses richesses, il lui dit: « O le fou et l’insensé ! pourquoi as-tu échangé l’honneur pour la honte ? Tu t'es réduit à être un jouet d'enfants. » Le moine répondit : « Si tu veux que je t'en dise la raison, chasse loin de toi tes ennemis.» Le roi lui demanda quels étaient ces ennemis, il répondit : « Ce sont la colère et la concupiscence elles empêchent de distinguer la vérité; mais pour que tu puisses écouter ce que j'ai à dire, il te faut prudence et équité. » Le roi lui dit : « Eh bien soit, parle. » Et il reprit : « Les insensés méprisent les choses qui sont, comme si elles n'étaient pas, et ils s'efforcent de saisir les choses qui ne sont pas comme si elles étaient. Or, qui n'a pas goûté la douceur des choses qui sont ne pourra apprendre la vérité des choses qui ne sont pas. »

* Saint Jean Damascène a écrit cette vie, fort au long, elle se trouve ici en abrégé.

Et comme il continuait à parler en expliquant les mystères de l’Incarnation et de la foi, le roi dit :
« Si je ne t'avais promis dès le commencement d'écarter tout mouvement de colère de mon esprit, je livrerais en ce moment tes chairs aux flammes. Va, fuis de mes yeux; que je ne te voie plus, ou je te fais périr de malemort. » Mais l’homme de Dieu se retira triste, parce qu'il n'avait pas enduré le martyre. Jusque-là le roi n'avait point encore d'enfants, mais il lui en naquit un très beau qui fut nommé Josaphat. Le roi réunit alors une multitude infinie pour sacrifier aux dieux à l’occasion de la naissance de son fils : il convoqua soixante astrologues auprès desquels il s'informa avec soin de ce qui devait arriver à cet enfant. Tous lui répondirent qu'il serait grand en puissance et en richesses; mais le plus sage d'entre eux dit : « Cet enfant, ô roi, ne régnera pas dans ton royaume, mais dans un autre incomparablement meilleur : car la religion chrétienne que tu persécutes sera, je pense, celle qu'il pratiquera:.»

Or, il ne parla pas ainsi de lui-même, mais par l’inspiration de Dieu. En l’entendant, le roi resta tout stupéfait; il fit construire à l’écart dans la ville un palais magnifique pour servir d'habitation à son fils et y mit avec lui des jeunes gens d'une grande beauté, en leur ordonnant de ne pas prononcer devant Josaphat les noms de mort, de vieillesse, d'infirmité, de pauvreté, ni de rien qui pût lui causer de la tristesse; mais de rie lui mettre sous les yeux que des sujets agréables, en sorte que son esprit., tout occupé de plaisirs, ne pût penser rien des choses à venir.

S'il arrivait que l’un de ceux qui le servaient vint à être malade, aussitôt le roi donnait l’ordre de le mettre dehors, et de le remplacer par un autre en bonne santé. Il commanda encore qu'on ne lui fît aucune mention du Christ.

Il se trouvait, à la même époque, auprès du roi, un homme secrètement très chrétien, qui était le premier des princes de la cour. Un jour qu'il était allé à la chasse avec le prince, il rencontra un pauvre blessé à un pied par une bête, et étendu par terre, qui lui demanda de le recueillir, car il. pourrait bien lui être utile en quelque chose. Le chevalier lui dit : « Volontiers, je veux bien te recueillir, mais j'ignore ce en quoi tu pourras être utile. » Et cet homme reprit : « Je suis médecin de paroles ; si quelqu'un est blessé par propos, je sais employer le remède convenable. »

Le chevalier compta pour rien ce que cet homme disait; cependant., pour l’amour de Dieu, il le recueillit et en eut soin.. Quelques hommes, jaloux et pleins de malice, voyant que ce chevalier était en aussi grande faveur auprès du roi, l’accusèrent à ce dernier non seulement d'être attaché à la foi chrétienne; mais de chercher à lui ravir le trône, en corrompant la foule et en la gagnant à ses intérêts. « Mais, ajoutèrent-ils, si tu désires, ô roi, t'assurer que ceci est la vérité, fais-le venir en particulier, dis-lui que cette vie est de peu de durée, que tu veux quitter la gloire du trône et prendre l’habit des moines auxquels, jusqu'à ce jour, et par ignorance tu as infligé des persécutions, et tu verras alors ce qu'il te répondra. »

Le roi fit tout ce qui lui avait été suggéré: le chevalier qui ne, se doutait pas de la ruse, loua le projet du roi, en répandant des larmes; et lui rappelant les vanités du monde, il lui conseilla d'accomplir aussitôt son dessein. Quand le roi entendit cela; il crut que ce qu'on lui avait dit était la vérité ; alors il fut rempli de fureur, sans cependant rien répondre à son courtisan. Mais celui-ci réfléchissant sur ce que le roi avait accueilli ses paroles avec gravité, se retira en tremblant, et se rappelant qu'il avait un médecin de paroles, il alla tout lui raconter. Cet homme lui dit : « Sache que le roi, par ce que tu as dit, te soupçonne de vouloir t'emparer de son royaume ; va donc te couper les cheveux, dépouille-toi de tes habits, revêts un cilice et de grand matin, va trouver le roi. Et quand il te demandera ce que cela veut dire, tu lui répondras me voici, ô roi, prêt à te suivre ; et bien que la voie dans laquelle tu désires marcher soit rude, avec toi cependant elle me deviendra facile ; car, de même que tu m’as eu pour compagnon dans la prospérité, tu me trouveras encore avec toi dans l’adversité : aujourd'hui donc me voici prêt; que tardes-tu? »

Le chevalier ayant exécuté cela de point en point, le roi fut frappé de surprise, et pour prouver aux dénonciateurs qu'ils, n'étaient que des fourbes, il combla son courtisan de nouveaux, honneurs.

Or, le fils du roi, qui était élevé dans le palais, parvint à l’âge adulte et fut complètement instruit dans toute sorte de science. Mais étonné de ce que son père l’eût ainsi renfermé, il interrogea, en particulier, à ce sujet, un de ses serviteurs les plus intimes, et lui dit que, ne pouvant sortir du palais, il était dans une position tellement triste que le boire et le manger lui paraissaient insipides.

Le père, qui apprit cela, en fut chagriné. Cependant, il fit préparer pour son fils des chevaux bien dressés, et disposant sur ses devants des groupes pour l’applaudir, il prit toutes les mesures afin qu'il ne rencontrât aucun objet désagréable. Un jour que le jeune homme s'avançait ainsi équipé, un lépreux et un aveugle se rencontrèrent sur son passage. En les voyant, il fut saisi et s'informa de ce qu'ils avaient, qui ils étaient ; ses officiers lui dirent « Ce sont des maladies dont souffrent les hommes. » « Cela, reprit-il, arrive-t-il ordinairement à tout homme? » Ils lui dirent que non: il leur demanda encore : « On connaît donc ceux qui doivent souffrir ainsi ou bien cela vient-il à quelqu'un indistinctement ? » Ils répondirent : « Qui peut savoir ce qui doit arriver aux hommes? » Il resta alors tout inquiet d'un spectacle si inaccoutumé.

Une autre fois, il rencontra un vieillard dont la figure était couverte de rides, le dos courbé et dont les dents tombées lui permettaient à peine de balbutier. Il en fut stupéfait, et voulut connaître la cause de ce prodige. Quand il eut appris que cela était venu à la suite d'un grand nombre d'années, il dit : « Et comment finira-t-il? » Ils lui répondirent: « Par la mort. » Et il dit : « La mort atteint-elle tous les hommes ou seulement quelques-uns ? » Or, quand il eut appris que tous doivent mourir, il demanda : « Et après combien d'années ceci arrive-t-il ?» « La vieillesse, lui. répondit-on, arrive à quatre-vingts ou à cent ans, ensuite vient la mort. » Le jeune homme, ruminant fréquemment ces faits à part soi, était dans une profonde désolation ; cependant, en la présence de son père, il, affectait la joie, et il désirait beaucoup être fixé et instruit sur ces sortes de choses.

Or, un moine d'une réputation consommée, nommé Barlaam, qui habitait dans le désert de la terre de Sennaar, connut, par révélation, ce qui se passait autour du fils du roi ; alors, prenant le costume d'un marchand, il vint à la capitale d'Avennir et, s'étant rendu auprès du précepteur du fils du prince, il lui parla ainsi : « Je suis marchand, et j'ai à vendre une pierre précieuse qui donne la lumière aux aveugles, ouvre les oreilles des sourds, fait parler les muets, et communique la sagesse aux insensés.

— Conduis-moi donc au fils du roi, et je la lui donnerai. » Le précepteur lui répondit : « Tu parais être d'une prudence consommée, mais tes paroles ne s'accordent pas avec la prudence. Néanmoins, comme je me connais en pierreries, montre-moi cette pierre et, s'il est prouvé qu'elle est telle que tu l’avances, tu obtiendras du fils du roi les plus grands honneurs. » Alors Barlaam ajouta.: « Ma pierre a encore cette vertu : c'est que celui qui n'a pas la vue saine, et qui ne conserve pas une chasteté intègre, perd lui-même la vue en la regardant. Or, comme je suis expert en médecine, je vois que tu n'as pas les yeux sains, mais j'ai entendu dire que le fils du roi est chaste et qu'il a de très beaux et bons yeux. »

Le précepteur lui dit : « S'il en est ainsi, ne me la montre pas, puisque je n'ai pas les yeux sains et, qu'en outre, je croupis dans le péché. » Il annonça donc ces choses au fils du roi, auprès duquel il le conduisit aussitôt. Après avoir été introduit et reçu avec respect, Barlaam lui dit : « Prince, en ne faisant pas attention à l’apparence extérieure, vous avez bien agi. Un roi puissant qui allait dans un char couvert d'or, ayant rencontré, quelques personnes revêtues d'habits déchirés, et exténuées de maigreur, sauta aussitôt à bas de son char et, se prosternant à leurs pieds, il les adora ; puis, s’étant levé, il se jeta à leur cou pour les embrasser. Les grands qui l’accompagnaient furent indignés ; mais, n'osant pas reprocher cette action au roi lui-même, ils racontèrent à son frère comment le monarque avait dérogé par des actions indignes de la majesté royale. Le frère du roi lui en fit des reproches. Or, le roi avait coutume, quand un particulier était condamné à mort, d'envoyer devant la porte du coupable un héraut avec une trompette destinée à cet usage, et quand le soir fut venu, il fit sonner de la trompette devant la porte de son frère. Celui-ci, en l’entendant, désespéra de conserver sa vie sauve ; il passa toute la nuit sans dormir et fit son testament: le matin arrivé, il se revêtit d'habits noirs et alla en pleurs, avec sa femme et ses enfants, aux portes du palais. Le roi le fit entrer et lui dit : « O insensé, si tu as eu une pareille crainte du héraut de ton frère, auquel tu sais bien n'avoir manqué en rien, pourquoi ne dois-je pas craindre les hérauts de mon Seigneur, envers lequel j'ai tant péché, hérauts qui m’appellent à la mort avec une trompette plus éclatante encore, et qui m’annoncent l’arrivée terrible du juge? »

Après quoi, il fit faire quatre coffres, dont deux recouverts entièrement d'or au pourtour furent remplis d'ossements de morts en putréfaction, et deux enduits de poix qui furent remplis de perles et de pierres précieuses. Il fit appeler alors les seigneurs qu'il savait avoir porté des plaintes à son frère, et plaça ces coffres devant eux en leur demandant quels étaient les plus précieux. Ils jugèrent que ceux qui étaient dorés étaient de grand prix; et que les autres n'avaient aucune valeur. Le roi commanda donc d'ouvrir les coffres dorés, et à l’instant il s'en exhala une puanteur intolérable. Le roi leur dit ensuite : « Ils ressemblent à ceux qui sont recouverts d'habits luxueux, et dont l’intérieur est souillé de toute espèce de vices. »

Puis il fit ouvrir les autres, dont il s'exhala une odeur admirable. « Ceux-ci, dit le roi, sont semblables à ces hommes excessivement pauvres que j'ai honorés, et qui, couverts de haillons, resplendissent intérieurement de l’odeur de toutes les vertus. Quant à vous, vous faites attention à ce qui est extérieur, sans considérer ce qui existe à l’intérieur. » « Vous avez fait comme ce roi, prince, en bien me recevant. » Alors, Barlaam se mit à parler longuement sur la création du monde, la chute de l’homme, l’incarnation du Fils de Dieu, sa passion et sa résurrection. Après quoi, il s'étendit sur le jour du jugement, sur ce qui serait accordé aux bons et aux méchants ; puis il s'éleva avec force contre ceux qui servent les idoles, et il apporta, en preuve de leur impertinence, l’exemple suivant :

Un archer avait pris un petit oiseau qu'on appelle rossignol, et voulait le tuer, quand le rossignol parla et dit à l’archer : « A quoi bon me tuer? tu ne sauras remplir ton estomac de ma chair ; mais si tu voulais me lâcher, je te donnerais trois avis, qui pourront t'être fort utiles, si tu les mets soigneusement en pratique. » Cet homme, stupéfait d'entendre parler un oiseau, promit de le lâcher s'il lui faisait connaître ces trois avis. Alors, l’oiseau lui dit : « Ne cherche jamais à entreprendre une chose impossible ; ne te chagrine pas de la perte d'une chose que tu ne saurais recouvrer ; n'ajoute jamais foi à une parole incroyable. Observe ces trois recommandations, et tu t'en trouveras bien. » Alors, l’archer lâcha le rossignol, ainsi qu'il l’avait promis.

Or, le rossignol dit en s'envolant dans les airs : « Malheur à toi, ô homme ! tu as reçu un mauvais conseil, et tu as perdu aujourd'hui un grand trésor, car il y, a dans mes entrailles une perle qui l’emporte en grosseur sur un œuf d'autruche. » Quand l’archer entendit cela, il fut fort triste d'avoir lâché le rossignol, et il tâchait de le reprendre en disant : « Viens dans ma maison, je serai très bon à ton égard ; je te renverrai avec honneur. » Le rossignol lui répondit: « C'est maintenant que je suis certain que tu es un fou, puisque tu ne retires aucun profit des conseils que je t'ai donnés; car tu te désoles de m’avoir perdu et de ne pouvoir me reprendre, puis tu essaies de me ravoir, quand tu ne peux pas suivre ma route; en outre, tu as cru qu'il y avait une grosse perle dans mes entrailles, quand en tout je ne suis pas si gros qu'un œuf d'autruche. »

Ils sont insensés comme cet archer, ceux qui mettent leur confiance dans les idoles, puisqu'ils adorent l’ouvrage de leurs mains, et ils appellent leurs gardiens ceux qu'ils gardent eux-mêmes. Alors, il commença à discuter longuement sur les plaisirs et les vanités du monde, en appuyant ses paroles de plusieurs exemples. « Ceux, disait-il, qui convoitent les délectations corporelles et qui laissent mourir leur âme de faim, ressemblent à un homme qui s'enfuirait au plus vite devant une licorne qui va le dévorer, et qui tombe dans un abîme profond. Or, en tombant, il a