Table des matières
LETTRE-PRÉFACE DE CASSIEN
LETTRE DE CASTOR, ÉVEQUE D'APT
LIVRE 1 DE L'HABIT DES MOINES
CHAPITRE 1 De la ceinture du moine
CHAPITRE 2 Le vêtement du moine
CHAPITRE 3 La coule des Égyptiens
CHAPITRE 4 Le colobium ou tunique
CHAPITRE 5 Les brassières
CHAPITRE 6 Le manteau
CHAPITRE 7 La mélote et la peau de chèvre
CHAPITRE 8 Le bâton
CHAPITRE 9 Les chaussures
CHAPITRE 10 Des tempéraments qu'il convient d'apporter à l'observance, selon la
nature du climat et l'usage de la province
CHAPITRE 11 De la ceinture spirituelle et de son sens mystique
LIVRE 2 DE LA RÈGLE DES ORAISONS ET DES PSAUMES DE LA NUIT
CHAPITRE 1 De la règle des oraisons et des psaumes de la nuit.
CHAPITRE 2 Comment le nombre des psaumes varie avec les différentes provinces.
CHAPITRE 3 Qu'il existe une règle uniforme par toute l'Égypte et comment s'y
fait le choix de ceux qui président aux frères.
CHAPITRE 4 Comment, en Égypte et dans la Thébaïde, on observe le nombre douze.
CHAPITRE 5 Le nombre de douze psaumes enseigné par un ange.
CHAPITRE 6 La coutume des douze oraisons
CHAPITRE 7 Comment il faut prier.
CHAPITRE 8 De l'oraison qui suit le psaume.
CHAPITRE 9 Nature de la prière.
CHAPITRE 10 Silence et brièveté dans les oraisons des moines
égyptiens.
CHAPITRE 11 Méthode des moines égyptiens dans la récitation des psaumes.
CHAPITRE 12 Pourquoi les Égyptiens restent assis, à la synaxe, tandis qu'un
soliste psalmodie, et avec quel soin ils prolongent les vigiles jusqu'au jour,
une fois retournés à leurs cellules.
CHAPITRE 13 Pourquoi il ne faut pas dormir après le renvoi de la nuit.
CHAPITRE 14 Comment les Égyptiens unissent le travail à la prière, dans leurs
cellules.
CHAPITRE 15 En quelle modestie chacun retourne à sa cellule après le renvoi, et
de la réprimande infligée à celui qui fait autrement.
CHAPITRE 16 Qu'il n'est permis à personne de prier avec celui qui a été suspendu
de la prière commune.
CHAPITRE 17 Que celui qui éveille les frères pour la prière, doit le faire à
l'heure habituelle.
CHAPITRE 18 Que du samedi soir au dimanche soir on ne fléchit pas les genoux, ni
de toute la Pentecôte.
LIVRE 3 DE LA RÈGLE DES ORAISONS ET DES PSAUMES DU JOUR
CHAPITRE 1 De la solennité de la troisième, sixième et neuvième heure
qui s'observe au pays de Syrie.
CHAPITRE 2 Chez les moines d'Égypte, les oraisons et les psaumes, unis au
travail des mains, se poursuivent tout le jour, sans distinction d'heures.
CHAPITRE 3 Que par tout l'Orient, la solennité de Tierce, Sexte et None compte
trois psaumes seulement; et pourquoi ces heures ont été spécialement choisies
pour un office liturgique.
CHAPITRE 4 La solennité du matin ne provient pas d'une tradition ancienne; mais
elle fut créée de notre temps, pour des raisons particulières.
CHAPITRE 5 Qu'il ne faut pas retourner dormir après les oraisons matutinales
(après Prime).
CHAPITRE 6 Que nos anciens, en instituant la solennité du matin (Prime) n'ont
rien changé à l'antique ordre des .psaumes.
CHAPITRE 7 Celui qui n’est pas rendu à la prière du jour avant la fin du premier
psaume, n’a pas licence d’entrer à l’oratoire; pour la prière de nuit, le retard
est véniel jusqu’à la fin du deuxième psaume.
CHAPITRE 8 Ordonnance et durée de la Vigile qui se célèbre depuis le
soir, au samedi commençant.
CHAPITRE 9 Pourquoi la Vigile du samedi commençant, et l'usage de tout l'Orient
de rompre le jeûne ce jour-là.
CHAPITRE 10 D'où vient qu'à Rome on jeûne le samedi ?
CHAPITRE 11 En quoi la solennité du dimanche diffère dès autres jours.
CHAPITRE 12 A quels jours il y a souper; et comment, à ce repas, on ne dit point
de psaume, ainsi qu'on a coutume de le faire pour celui de midi.
LIVRE 4 INSTITUTIONS RELATIVES À CEUX QUI EMBRASSENT LE RENONCEMENT
CHAPITRE 1 De l'institution de ceux qui embrassent le renoncement; et
comment se fait, à Tabenne et chez les Égyptiens, l'initiation de ceux que l'on
accueille dans les monastères.
CHAPITRE 2 Comment, chez eux, on persévère dans les monastères de cénobites
jusqu'à l'extrême vieillesse.
CHAPITRE 3 Comment on éprouve celui qui se présente pour être reçu dans le
monastère.
CHAPITRE 4 Pourquoi l'on ne permet point à ceux qui sont accueillis dans le
monastère, de rien apporter avec soi.
CHAPITRE 5 Pourquoi les novices, à leur entrée dans le monastère, déposent leurs
vêtements, pour en recevoir d'autres de l'abbé.
CHAPITRE 6 Pourquoi les vêtements portés par les novices à leur entrée dans le
monastère, sont conservés par l'économe.
CHAPITRE 7 Pourquoi l'on ne permet point à ceux que l'on accueille, de se mêler
aussitôt avec les frères, mais on les confie auparavant à l'hôtelier.
CHAPITRE 8 À quelles pratique on exerce d'abord les jeunes, afin de leur
apprendre à surmonter toutes leurs convoitises.
CHAPITRE 9 Pourquoi il est commandé aux jeunes de ne cacher à leur
ancien aucune de leurs pensées.
CHAPITRE 10 Obéissance parfaite rendue aux anciens, même dans les nécessités de
la nature.
CHAPITRE 11 Le mets réputé le plus délicat.
CHAPITRE 12 Comment les moines abandonnent tout travail, dès qu'ils entendent
frapper à leur porte, afin d 'accourir.
CHAPITRE 13 Quelle faute c'est à leurs yeux de dire sien l'objet le plus vil.
CHAPITRE 14 Bien que le travail de chacun soit d'un gros rapport, personne n'ose
excéder pour soi-même la modique ration déterminée par la règle.
CHAPITRE 15 De notre goût immodéré d'avoir.
CHAPITRE 16 Règles concernant les diverses réprimandes.
CHAPITRE 17 Par qui fut introduit l'usage de faire de saintes lectures aux repas
des frères, dans les monastères, et du profond silence qu'y observent les
Égyptiens.
CHAPITRE 18 Combien il est illicite de manger ou de boire quoi que ce
soit en dehors de la table commune.
CHAPITRE 19 Du service quotidien des frères, en Palestine et en Mésopotamie.
CHAPITRE 20 De trois grains de lentilles trouvés par l'économe.
CHAPITRE 21 De l'empressement de plusieurs moines à servir spontanément leurs
frères.
CHAPITRE 22 De la règle égyptienne touchant le service quotidien des frères.
CHAPITRE 23 Obéissance de l'abbé Jean, par laquelle il mérita la grâce de la
prophétie.
CHAPITRE 24 D'un morceau de bois mort que le même abbé Jean, docile au bon
plaisir de son abbé, ne s'arrêta point d'arroser, comme s'il eût dû pousser.
CHAPITRE 25 D'une fiole d'huile jetée par l'abbé Jean au commandement de son
ancien.
CHAPITRE 26 Comment l'abbé Jean obéit à son ancien, pour rouler une pierre que
plusieurs n'auraient pu remuer.
CHAPITRE 27 Humilité et obéissance de l'abbé Patermuce, qui n'hésita
pas à jeter son enfant dans le fleuve, pour accomplir l'ordre de son ancien,.
CHAPITRE 28 Comment il lut révélé à l'abbé, au sujet de Patermuce, qu'il avait
renouvelé l’acte d'Abraham; et comment le même Patermuce lui succéda dans le
gouvernement du monastère.
CHAPITRE 29 De l'obéissance d'un frère qui, sur l'ordre de son abbé, promena et
vendit publiquement dix corbeilles.
CHAPITRE 30 Humilité de l'abbé Pinufe, qui, poussé par le désir de la
perfection, quitta le célèbre monastère qu'il gouvernait en qualité de prêtre,
pour gagner un monastère lointain, où il serait reçu à titre de commençant.
CHAPITRE 31 Comment l'abbé Pinufe, reconduit à son monastère, n’y demeura que
peu de temps, et s'enfuit de nouveau, pour aller en Palestine.
CHAPITRE 32 Recommandations que fit le même abbé Pinufe, à un frère qu'il
accueillait, en ma présence, dans son monastère,
CHAPITRE 33 Si un moine s'efforce de vivre selon les maximes des
pères, une grande récompense sera le prix de ses labeurs; mais en revanche, le
lâche recevra son châtiment. C'est pourquoi il ne faut admettre personne dans le
monastère avec trop de facilité.
CHAPITRE 34 Le renoncement n'est pas autre chose qu'une mort et l'image du
crucifié.
CHAPITRE 35 Notre croix est la crainte du Seigneur.
CHAPITRE 36 Le renoncement ne sert de rien, si nous nous laissons reprendre aux
choses que nous avons quittées.
CHAPITRE 37 Que le diable ne cesse de tendre des pièges à notre persévérance, et
que nous devons observer sa tête.
CHAPITRE 38 Celui qui embrasse le renoncement, doit préparer, son âme à la
tentation. - Qu'il faut imiter le petit nombre.
CHAPITRE 39 Par quelle méthode l'on peut arriver à la perfection, et que
celle-ci consiste à s'élever de la crainte à l’amour.
CHAPITRE 40 Le moine ne doit pas demander des exemple de perfection à un grand
nombre, mais à un seul ou quelques-uns.
CHAPITRE 41 De quelles infirmités celui qui habite dans un monastère doit
prendre la ressemblance.
CHAPITRE 42 Le moine ne doit pas attendre le bien de la patience de
la vertu des autres, mais de sa propre longanimité,
CHAPITRE 43 Abrégé des moyens par où le moine peut s'élever à la perfection.
LIVRE 5 DE L'ESPRIT DE GOURMANDISE
CHAPITRE 1 Transition des institutions monastiques à la lutte contre
les huit principaux vices.
CHAPITRE 2 Comment tout homme porte en soi les causes des vices, et néanmoins
les ignore; et que nous avons besoin du secours de Dieu, pour les manifester.
CHAPITRE 3 Notre premier combat est contre l'esprit de gourmandise, ou
concupiscence de la bouche.
CHAPITRE 4 Témoignage de l'abbé Antoine, d'après lequel i faut apprendre chaque
vertu de celui qui la possède spécialement.
CHAPITRE 5 Tous ne peuvent garder dans le jeûne une règle uniforme.
CHAPITRE 6 L'âme ne s'enivre pas que de vin.
CHAPITRE 7 A quel prix l'infirmité corporelle cesse d'être un obstacle à la
pureté du cœur.
CHAPITRE 8 Qu'il faut, dans l'usage des aliments, se proposer toujours comme fin
l'abstinence parfaite.
CHAPITRE 9 De la mesure dans là mortification et du remède au jeûne
excessif.
CHAPITRE 10 L'abstinence des aliments ne peut suffire à conserver la pureté
d'âme et de corps.
CHAPITRE 11 La concupiscence charnelle ne s'éteint que par la destruction de
tous les vices.
CHAPITRE 12 Il faut prendre exemple des luttes terrestres pour le combat
spirituel.
CHAPITRE 13 A moins de nous affranchir du vice de la gourmandise, nous
n'arriverons pas jusqu’aux combats de l'homme extérieur.
CHAPITRE 14 Comment il est possible de surmonter la concupiscence de la bouche.
CHAPITRE 15 Comment le moine doit toujours être attentif à garder la pureté du
cœur
CHAPITRE 16 Que le moine, à l'exemple de ce qui se passe aux jeux Olympiques,
ne saurait conduire à bonne fin les luttes de l'esprit, avant d'avoir remporté
la victoire dans les combats de la chair.
CHAPITRE 17 Que le fondement et la base de la lutte spirituelle
consiste dans le combat contre la gourmandise.
CHAPITRE 18 Par combien de combats et de palmes diverses le bienheureux Apôtre
s'est élevé jusqu'à gagner la couronne dans la lutte la plus sublime.
CHAPITRE 19 Que les athlètes du Christ ont toujours à combattre, tant qu'ils
demeurent dans leur corps.
CHAPITRE 20 Le moine ne doit pas transgresser l'heure régulière des repas, s'il
veut parvenir aux combats de l'homme intérieur.
CHAPITRE 21 De la paix intérieure du moine et de l'abstinence spirituelle.
CHAPITRE 22 Il faut pratiquer l'abstinence corporelle, afin de parvenir par son
moyen au jeûne spirituel.
CHAPITRE 23 Quelle doit être la nourriture du moine.
CHAPITRE 24 Comment, en Égypte, nous avons toujours vu qu'on rompait le jeûne à
notre arrivée.
CHAPITRE 25 Abstinence d’un vieillard, qui sut prendre ainsi jusqu’à six fois
quelque nourriture sans apaiser sa faim.
CHAPITRE 26 D'un vieillard qui jamais ne mangea seul dans sa cellule.
CHAPITRE 27 Témoignage des abbés Pésius et Jean sur le fruit de leur observance.
CHAPITRE 28 Du beau témoignage que l’abbé Jean, sur le point de mourir, laissa à
ses disciples, touchant l’exemple de sa vie.
CHAPITRE 29 De l'abbé Machète, qui ne dormait jamais aux conférence
spirituelles, et qui était toujours pris de sommeil, dès que l’on tenait des
propos terrestres.
CHAPITRE 30 Doctrine du même vieillard, qu'il ne faut juger personne.
CHAPITRE 31 Reproches du même vieillard à des frères qu'il avait vu dormir
pendant la conférence spirituelle, et se réveiller au récit d'un conte frivole.
CHAPITRE 32 De lettres brûlées, avant que d'être lues.
CHAPITRE 33 De la solution d'une question que l’abbé Théodore mérita par sa
prière.
CHAPITRE 34 Paroles du même vieillard, où il enseignait par quelle étude le
moine peut acquérir la science des Écritures.
CHAPITRE 35 Reproches que me fit le même vieillard, une nuit qu'il
était venu jusqu'à ma cellule.
CHAPITRE 36 Description du désert de Diolcos, où des anachorètes faisaient leur
demeure.
CHAPITRE 37 L'abbé Archebius nous cède sa cellule avec tout l'ameublement.
CHAPITRE 38 Comment l'abbé Archebius paya du travail de ses mains une dette de
sa mère.
CHAPITRE 39 Ruse d'un vieillard, pour procurer du travail à l'abbé Siméon.
CHAPITRE 40 De deux enfants, qui, portant des figues à un malade, se laissèrent
mourir de faim, dans le désert.
CHAPITRE 41 Sentence de l'abbé Macaire sur l'observance du moine; et que
celui-ci doit se considérer, tantôt comme devant vivre cent ans, tantôt comme
devant mourir le jour même.
LIVRE 6 DE L'ESPRIT D'IMPURETÉ
CHAPITRE 1 Du double combat contre l'esprit d'impureté.
CHAPITRE 2 Du moyen principal de corriger l'esprit d'impureté.
CHAPITRE 3 De quel puissant effet est la solitude jointe à l'abstinence, pour
triompher du vice de l'impureté.
CHAPITRE 4 De la différence qui existe entre la continence et la chasteté, et si
on les trouve toujours unies.
CHAPITRE 5 L'effort humain ne suffit pas à triompher des attaques de l'impureté.
CHAPITRE 6 Que le don de la chasteté comporte une grâce de Dieu toute spéciale.
CHAPITRE 7 Exemple tiré des luttes de ce monde, d'après une parole de l'Apôtre.
CHAPITRE 8 Comparaison de la pureté des athlètes.
CHAPITRE 9 En quelle pureté de cœur nous devons nous garder sous les yeux du
Seigneur.
CHAPITRE 10 L'indice de la parfaite et entière pureté.
CHAPITRE 11 Quelle est l'origine des fantômes de la nuit.
CHAPITRE 12 La pureté de corps ne s'obtient pas sans la pureté du cœur.
CHAPITRE 13 Où doit commencer notre vigilance dans l'œuvre de la purification.
CHAPITRE 14 Que notre dessein n'est pas de chanter les louanges de la chasteté,
mais d'exposer ce qu'elle est.
CHAPITRE 15 Que l'Apôtre donne spécialement à la chasteté le nom de sainteté.
CHAPITRE 16 Autre témoignage de l'apôtre sur le même sujet.
CHAPITRE 17 L'espoir d'une plus sublime récompense doit augmenter notre
vigilance.
CHAPITRE 18 De même que la chasteté ne s'obtient pas sans l'humilité; de même la
science sans la chasteté.
CHAPITRE 19 Parole du saint évêque Basile sur le sujet de sa virginité.
CHAPITRE 20 La fin de la véritable intégrité et pureté.
CHAPITRE 21 Le moyen de se conserver dans la pureté parfaite.
CHAPITRE 22 Jusqu'où peut aller l'intégrité du corps, ou l'indice d'une âme
entièrement purifiée.
CHAPITRE 23 Remèdes par où la pureté de cœur et de corps peut demeurer parfaite.
LIVRE 7 DE L'ESPRIT D'AVARICE
CHAPITRE 1 Comment la guerre de l'avarice nous est extérieure, et que
ce vice n'est pas, comme les autres, naturel à l'homme.
CHAPITRE 2 Combien dangereuse est la maladie de l'avarice.
CHAPITRE 3 De l'utilité qu’il y a pour nous dans les vices qui nous sont
naturels.
CHAPITRE 4 Que ce n'est pas faire injure au Créateur, de dire qu'il y a en nous
des passions naturels.
CHAPITRE 5 Des vices que nous contractons par notre faute, en dehors de tout
mouvement de la nature.
CHAPITRE 6 La maladie de l'avarice, une fois contractée, s'élimine malaisément.
CHAPITRE 7 Les commencements de l'avarice, et les maux infinis qu'elle enfante.
CHAPITRE 8 L'amour de l'argent empêche toute vertu.
CHAPITRE 9 Un moine qui a de l'argent ne saurait demeurer dans le monastère.
CHAPITRE 10 À quel labeur l'avarice soumet le déserteur du monastère, qui
murmurait auparavant pour les travaux les moins pénibles.
CHAPITRE 11 Le moine avare recherche la cohabitation des femmes, afin
d'avoir quelqu'un qui garde son argent.
CHAPITRE 12 Exemple d'un moine tiède qui était engagé dans les liens de
l'avarice.
CHAPITRE 13 Du service que les anciens rendent aux jeunes pour la correction de
leurs vices.
CHAPITRE 14 Où l’on voit par des exemples que l'avarice est de trois sortes.
CHAPITRE 15 Différence entre celui qui renonce mal et celui qui ne renonce pas.
CHAPITRE 16 De quel texte se couvrent ceux qui ne veulent pas se dépouiller de
leurs biens.
CHAPITRE 17 Du renoncement des apôtres et de la primitive Église
CHAPITRE 18 Si nous voulons imiter les apôtres, nous ne devons pas vivre selon
nos propres idées, mais suivre leurs exemples.
CHAPITRE 19 Parole du saint évêque Basile contre un nommé Syncletius
CHAPITRE 20 Que c'est une grande ignominie d'être vaincu par
l'avarice.
CHAPITRE 21 Méthode pour triompher de l'avarice.
CHAPITRE 22 Que l'on peut être avare, sans avoir d'argent.
CHAPITRE 23 Exemple de Judas
CHAPITRE 24 L'avarice ne se vainc que par le dépouillement
CHAPITRE 25 De la triste fin d'Ananie, de Saphire et de Judas, dont l'avarice
fut la cause.
CHAPITRE 26 L'avarice donne à l'âme une lèpre spirituelle.
CHAPITRE 27 Témoignages des Écritures, où l'âme désireuse de la perfection peut
s'instruire à ne point reprendre ce qu’elle a quitté.
CHAPITRE 28 La victoire sur l'avarice ne se conquiert que par le dépouillement.
CHAPITRE 29 Comment le moine peut demeurer dans sa pauvreté.
CHAPITRE 30 Remèdes contre la maladie de l'avarice.
CHAPITRE 31 Qu'il est impossible de vaincre l'avarice, à moins de persévérer
dans le monastère; et par quel moyen on peut y demeurer jusqu'à la fin.
LIVRE 8 DE L'ESPRIT DE COLÈRE
CHAPITRE 1 Que le quatrième combat est contre le vice de la colère,
et des grands maux qu'engendre cette passion.
CHAPITRE 2 De ceux qui prétendent que la colère n'est pas mauvaise, si nous
nous fâchons contre ceux qui manquent en quelque chose, parce qu'il est dit de
Dieu lui-même qu'il s'irrite.
CHAPITRE 3 Comment nous désignons les choses divines selon notre manière de
parler humaine.
CHAPITRE 4 Comment il faut interpréter les endroits de l'Écriture qui prêtent au
Dieu immuable et incorporel les passions et les membres de l'homme.
CHAPITRE 5 Combien le moine doit être paisible.
CHAPITRE 6 Des mouvements justes et injustes de la colère.
CHAPITRE 7 Où la colère nous est nécessaire.
CHAPITRE 8 Le bienheureux David nous donne plusieurs fois l'exemple d'une colère
salutaire.
CHAPITRE 9 De la colère qu'il faut concevoir contre nous-mêmes.
CHAPITRE 10 De quel soleil il est dit qu'il ne doit pas se coucher
sur notre colère.
CHAPITRE 11 Des colères auxquelles le coucher même du soleil ne met point de
terme.
CHAPITRE 12 La tristesse ou la colère atteint son but, lorsqu'elle s'assouvit
dans la mesure de son pouvoir.
CHAPITRE 13 On n'a pas le droit de rester, même un instant, sur sa colère.
CHAPITRE 14 De la réconciliation fraternelle.
CHAPITRE 15 La Loi ancienne elle-même proscrit la colère, non seulement dans les
actes, mais jusque dans la pensée.
CHAPITRE 16 Rien ne sert de se retirer au désert, si l'on ne se retire de ses
défauts.
CHAPITRE 17 La tranquillité de notre cœur ne doit pas dépendre du bon plaisir
des autres, mais de nous.
CHAPITRE 18 À quel dessein il faut aller au désert, et quels sont ceux qui y
progressent.
CHAPITRE 19 À quoi comparer ceux qui ne sont patients, que lorsque personne ne
les provoque.
CHAPITRE 20 Comment l'Évangile nous invite à retrancher la colère.
CHAPITRE 21 Dans ce texte de l'Évangile : «Celui qui se met en colère
contre son frère méritera d'être puni par les juges,» faut-il admettre
l'addition : «sans cause» ?
CHAPITRE 22 Remèdes propres à déraciner la colère de notre cœur.
LIVRE 9 DE L’ESPRIT DE TRISTESSE
CHAPITRE 1 Que le cinquième combat est contre l'esprit de tristesse.
Dommages causés à l'âme par ce vice
CHAPITRE 2 Quel soin il faut apporter à guérir la maladie de la tristesse
CHAPITRE 3 A quoi comparer l'âme dévorée par les morsures de la tristesse
CHAPITRE 4 D'où et comment naît la tristesse
CHAPITRE 5 Les émotions surgissent en nous, non par la faute d'autrui, mais par
la nôtre
CHAPITRE 6 Que personne ne tombe d'une chute soudaine, mais glisse
insensiblement par une longue incurie jusqu'à l'abîme de la perdition
CHAPITRE 7 Il ne faut pas déserter la société des frères, pour acquérir la
perfection, mais cultiver la patience constamment
CHAPITRE 8 Si nous étions corrigés, nous pourrions vivre avec tout le monde
CHAPITRE 9 D'un autre genre de tristesse qui fait désespérer de son salut
CHAPITRE 10 De l'unique avantage de la tristesse
CHAPITRE 11 Comment discerner la tristesse utile et selon Dieu, de la
tristesse diabolique et mortelle
CHAPITRE 12 En dehors de la tristesse salutaire, qui se produit en trois
manières, toute tristesse doit être repoussée comme nuisible
CHAPITRE 13 Remèdes propres à exterminer la tristesse de notre cœur
LIVRE 10 DE L’ESPRIT DE PARESSE
CHAPITRE 1 Que le sixième combat est contre l'esprit de paresse.
Nature de ce vice
CHAPITRE 2 Comment la paresse se glisse dans le cœur du moine. Dommages qu'elle
cause à l'âme.
CHAPITRE 3 En combien de façons la paresse triomphe du moine
CHAPITRE 4 La paresse aveugle l'esprit et empêche la contemplation des vertus
CHAPITRE 5 L'attaque de la paresse est double
CHAPITRE 6 A quelle chute aboutissent ceux qui commencent à se laisser vaincre
par la paresse
CHAPITRE 7 Témoignages de l'Apôtre contre l'esprit de paresse
CHAPITRE 8 Celui qui ne veut pas travailler de ses mains devient nécessairement
un agité
CHAPITRE 9 Ce n'est pas seulement l'Apôtre, mais aussi ses compagnons, qui ont
travaillé de leurs mains
CHAPITRE 10 L'Apôtre a voulu travailler de ses mains, afin de nous donner
l'exemple.
CHAPITRE 11 L'Apôtre a prêché le travail, non seulement par son
exemple, mais aussi en paroles.
CHAPITRE 12 Sur ces paroles : «Si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit
pas non plus manger»
CHAPITRE 13 Sur ces paroles : «Nous apprenons qu'il y a parmi vous des gens
inquiets»
CHAPITRE 14 Que le travail des mains retranche bien des vices
CHAPITRE 15 Qu'il faut pratiquer la charité, même à l'égard des oisifs et des
négligents
CHAPITRE 16 C'est par amour et non par haine que nous devons reprendre ceux qui
font mal
CHAPITRE 17 Textes divers, dans lesquels l'Apôtre fait un précepte du travail,
ou se montre travaillant lui-même
CHAPITRE 18 L'Apôtre travaillait autant qu'il fallait pour suffire, non
seulement à lui-même, mais à ceux qui étaient avec lui
CHAPITRE 19 Comment il faut entendre cette parole : Il y a plus de bonheur à
donner qu'à recevoir»
CHAPITRE 20 D'un frère paresseux qui sollicitait les autres à sortir
du monastère
CHAPITRE 21 Témoignages divers de Salomon contre la paresse
CHAPITRE 22 Comment, en, Égypte, les frères travaillent assez pour satisfaire à
leurs propres besoins et subvenir encore à ceux des prisonniers
CHAPITRE 23 L'oisiveté est cause qu'il n'y a pas de monastères de cénobites en
Occident
CHAPITRE 24 De l'abbé Paul qui, tous les ans, livrait au feu le produit de son
travail
CHAPITRE 25 Paroles que me disait l'abbé Moïse sur le remède de la paresse.
LIVRE 11 DE L’ESPRIT DE VAINE GLOIRE
CHAPITRE 1 Que le septième combat est contre l'esprit de vaine
gloire. Nature de cet esprit
CHAPITRE 2 La vaine gloire attaque le moine, non seulement dans la partie
charnelle, mais aussi dans la partie spirituelle
CHAPITRE 3 Que la vaine gloire est diverse et multiforme
CHAPITRE 4 Comment la vaine gloire assaille le moine de droite et de gauche
CHAPITRE 5 D'une comparaison qui montre la nature de la vaine gloire
CHAPITRE 6 Le bienfait de la solitude n'éteint pas la vaine gloire.
CHAPITRE 7 Terrassée, la vaine gloire se relève plus ardente à la lutte
CHAPITRE 8 Ni le désert ni l'âge ne refroidissent l'impétuosité de la vaine
gloire.
CHAPITRE 9 La vaine gloire plus dangereuse, parce qu'elle se mêle aux vertus.
CHAPITRE 10 Exemple du roi Ézéchias, et comment il succomba aux traits de la
vaine gloire.
CHAPITRE 11 Exemple du roi Ozias, vaincu par la même maladie
CHAPITRE 12 Divers témoignages contre la vaine gloire
CHAPITRE 13 Manières dont la vaine gloire attaque le moine
CHAPITRE 14 Comment la vaine gloire suggère l'ambition de la cléricature.
CHAPITRE 15 Comment la vaine gloire enivre l'âme
CHAPITRE 16 Du moine qu'un vieillard surprit dans sa cellule à se bercer des
illusions de la vanité
CHAPITRE 17 Que toute guérison est impossible, si l'on ne fait connaître le
principe et la cause des vices
CHAPITRE 18 Le moine doit éviter les personnes du sexe et les évêques
CHAPITRE 19 Remèdes pour triompher de la vanité
LIVRE 12 DE L'ESPRIT D'ORGUEIL
CHAPITRE 1 Que le huitième combat est contre l'esprit d'orgueil.
Nature de cet esprit
CHAPITRE 2 Il y a deux sortes d'orgueil
CHAPITRE 3 L'orgueil détruit toutes les vertus ensemble
CHAPITRE 4 C'est la superbe qui a fait un démon de l'archange Lucifer
CHAPITRE 5 Tous les vices ont pullulé de la superbe
CHAPITRE 6 Le dernier dans l'ordre de la lutte, le vice de la superbe est le
premier par le temps et l'origine
CHAPITRE 7 Grandeur du mal de la superbe, qui mérite d'avoir Dieu pour
adversaire
CHAPITRE 8 Comment Dieu a ruiné la superbe du diable par la vertu d'humilité.
Divers témoignages relatifs à ce sujet
CHAPITRE 9 Le moyen de surmonter l'orgueil
CHAPITRE 10 Que personne ne peut obtenir par ses seules forces la
perfection des vertus ni la béatitude promise
CHAPITRE 11 L'exemple du larron, de David, de notre propre vocation, prouvé la
Grâce de Dieu
CHAPITRE 12 Il n'est point de labeur qui se puisse comparer à la béatitude
promise
CHAPITRE 13 Enseignement des Pères sur la possibilité d'atteindre à la pureté
CHAPITRE 14 Dieu donne son Secours à qui fait effort
CHAPITRE 15 De qui nous devons apprendre la voie de la perfection
CHAPITRE 16 Nous ne pouvons, sans la Miséricorde et l'Inspiration de Dieu,
entreprendre même le labeur de la perfection
CHAPITRE 17 Divers témoignages, qui montrent à l'évidence, que nous ne pouvons
rien de ce qui a rapport à notre salut, sans l'Aide de Dieu
CHAPITRE 18 La Grâce de Dieu nous protège, non seulement dans l'acte
de la création naturelle, mais dans le gouvernement quotidien du monde.
CHAPITRE 19 Cette foi de la Grâce de Dieu vient des anciens pères
CHAPITRE 20 De celui qui, pour un blasphème, fut livré à un esprit immonde
CHAPITRE 21 Toute âme superbe est soumise aux puissances du mal, pour en être le
jouet
CHAPITRE 22 La perfection ne s'acquiert que par la vertu d'humilité
CHAPITRE 23 Quels sont ceux qui sont en butte à l'orgueil spirituel, et quels
sont ceux qui sont en butte à l'orgueil charnel
CHAPITRE 24 Peinture de l’orgueil charnel et des maux qu'il engendre dans l'âme
du moine
CHAPITRE 25 Parti d'un fondement défectueux, le moine va chaque jour de mai en
pis
CHAPITRE 26 Des vices qu'engendre la maladie de l'orgueil
CHAPITRE 27 De l'orgueil d'un frère
CHAPITRE 28 Indices auxquels on reconnaît la présence de l'orgueil charnel
CHAPITRE 29 Une fois attiédi par la superbe, l'orgueilleux désire commander aux
autres
CHAPITRE 30 Le moyen de vaincre la superbe et de parvenir à la perfection
CHAPITRE 31 Comment il est possible, par l'humilité, d'éteindre la superbe,
dévastatrice de toutes les vertus
CHAPITRE 32 Remèdes contre la maladie de la superbe
LETTRE-PRÉFACE DE CASSIEN
à Castor, évêque d'Apt.
Le fait est raconté dans l'histoire de l'Ancien Testament.
Salomon avait reçu d'en haut «une sagesse et une prudence prodigieuses, et un
esprit aussi vaste que les sables sans nombre de la mer», (3 Roi 4,29) et Dieu
Lui-même a rendu témoignage qu'il n'avait point existé, dans le temps passé,
d'homme semblable à lui, et que l'avenir non plus n'en devait pas voir surgir.
Or, ce roi très sage, lorsqu'il désira d'élever Seigneur son temple fameux et
magnifique, sollicita le secours du roi étranger de Tyr. Hiram, le fils d'une
veuve, lui fut envoyé; et de tout ce que la divine Sagesse suggérait à ses
méditations concernant la maison du Seigneur et les vases sacrés, il le fit le
ministre, l'intendant et l'exécuteur. Un empire si élevé au-dessus de tous les
royaumes de la terre, la noblesse supérieure et l'excellence de la descendance
d'Israël, cette sagesse divinement inspirée, qui surpassait toutes les
disciplines et les institutions de l'Orient et de l'Égypte, ne dédaignèrent
point les conseils d'un pauvre et d'un étranger.
C'est par de tels exemples que vous fûtes instruit, ô Castor, Père très saint.
Résolu à votre tour d'édifier au Seigneur un temple véritable et spirituel, non
à l'aide de pierres insensibles, mais avec une société de saints, un temple qui
ne soit pas temporel et corruptible, mais éternel et inexpugnable; désireux
encore de consacrer à Dieu des vases très précieux, non point de ceux qui,
fondus d'un métal muet, or ou argent, puissent, après, être enlevés par le roi
de Babylone et destinés aux plaisirs de ses concubines et de ses princes, mais
des âmes sanctifiées, portant en elles le Christ-Roi dans l'éclat immaculé de
leur innocence, de leur justice et de leur chasteté : c'est à juste titre que
vous daignez appeler à la participation d'un si grand ouvrage un homme aussi
dépourvu que moi, et de toutes parts indigent.
Tel est, en effet, votre dessein, d'établir dans une province ignorante jusqu'à
ce jour du cénobitisme, les institutions de l'Orient et principalement de
l'Égypte. Et, bien que vous soyez vous-même achevé en toute vertu et science, à
ce point comblé de toutes les richesses spirituelles, qu'aux âmes en quête de la
perfection, votre parole, que dis-je votre vie seule soit plus que suffisante à
en fournir le type, vous voulez néanmoins, inhabile comme je suis à écrire et
pauvre de langue autant que de savoir, que je concoure de mon indigence à
l'accomplissement de vos désirs. Vous demandez, vous commandez, si maladroite
que puisse être ma plume, que je retrace les coutumes que j'ai vu observer dans
les monastères d'Égypte et de Palestine, telles que les pères me les ont
apprises. Vous ne souhaitez pas la grâce du discours, où vous êtes vous-même un
maître; mais votre vœu serait que la vie simple des saints fût expliquée dans
un style simple aux frères de votre jeune monastère.
Or, autant l'ardeur pieuse de votre désir me provoque à vous obéir, autant je
sens, à l'encontre, de multiples et graves inquiétudes, qui effrayent ma bonne
volonté.
Tout d'abord, le mérite de ma vie est par trop inférieur; et comment me flatter
que mon cœur et mon intelligence soient aptes à embrasser dans toute leur
grandeur des sujets si ardus, si obscurs et si saints ?
Puis, ce que j'ai essayé de pratiquer, ce que j'ai entendu, ce que j'ai vu de
mes yeux dès le temps de mon enfance que je vécus parmi les pères, et que leurs
exhortations et leurs exemples me furent un stimulant quotidien, il m'est
impossible aujourd'hui de me le rappeler intégralement, après tant d'années que
je suis sorti de leur compagnie et que j'ai cessé d'imiter leur vie. D'autant
qu'une méditation paresseuse, une doctrine toute verbale ne servent de rien,
lorsqu'il s'agit d'enseigner, de comprendre ou de retenir ces choses. Tout est
dans l'expérience et la pratique, et n'est que là. Celui-là seul en est un bon
maître, qui les a éprouvées; et l'on n'est pas moins incapable d'y entrer, de
les comprendre, si l'on ne s'efforce avec autant d'ardeur et sans plus ménager
sa peine, de les vivre. D'autre part, ces idées doivent être fréquemment
retournées, limées par des entretiens ininterrompus avec les hommes spirituels;
ou elles se perdent promptement dans l'insouciance de l'esprit.
Enfin, les souvenirs mêmes, tels quels, que je puis rappeler à ma mémoire, dans
la mesure aujourd'hui possible, mais sans rapport assurément avec le mérite du
sujet, mon style inexpérimenté ne saura pas les exprimer.
Ajoutez à cela que des hommes illustres par leur vie autant qu'habiles écrivains
et savants renommés, ont déjà composé nombre d'opuscules sur ces matières : je
veux parler de saint Basile, de saint Jérôme et de plusieurs autres. Le premier,
répondant aux questions de ses disciples sur diverses coutumes et difficultés,
l'a fait dans une langue qui ne se recommande pas seulement par sa facilité,
mais pleine de témoignages des divines Écritures. Le second, non content de
produire des livres de son fond, en a traduit plusieurs du grec en latin.
Après ces fleuves débordants, d'éloquence, quelques gouttes avares ! On aurait
bien sujet de me qualifier de présomption, pour oser un tel contraste ! Mais, ce
qui me donne courage, c'est la confiance que j'ai en votre sainteté, c'est la
promesse que ces riens, quels qu'ils soient, vous seront agréables, et que vous
ne les destinez qu'aux frères rassemblés dans votre tout nouveau monastère. S'il
m'échappe quelque maladresse, qu'ils veuillent bien me lire avec charité, et
qu'ils le supportent avec une miséricordieuse indulgence, cherchant, dans le
style la fidélité, plutôt que l'élégance et le bien dire.
Dans ces sentiments et animé par vos prières, ô Père très saint, modèle unique
de religion et d'humilité, j'entreprends, selon les moyens que la nature m'a
donnés, l'ouvrage que vous m'enjoignez. J'exposerai, comme à un monastère novice
et vraiment altéré de désir, les points que mes prédécesseurs ont laissés
entièrement intacts, en hommes qui écrivaient plutôt ce qu'ils avaient appris
par ouï-dire, que ce qu'ils avaient eux-mêmes éprouvé.
Je n'ai aucunement l'intention de tisser un récit plein de merveilles divines et
de prodiges. Certes, j'en entendis raconter de nos anciens, j'en ai vu moi-même
s'accomplir par leurs mains en grand nombre et de vraiment incroyables. Mais je
laisse tout cela, qui n'est propre qu'à exciter l'admiration du lecteur, sans
lui être de nulle instruction pour la vie parfaite. Je ne veux qu'exposer
fidèlement, dans la mesure qui me sera possible avec l'aide de Dieu, ce que j'ai
entendu des pères sur leurs institutions, les règles des monastères,
particulièrement. sur l'origine, les causes et les remèdes des principaux vices,
dont ils portent le nombre à huit. Ainsi donc, ce n'est pas des merveilles de
Dieu, mais de la correction de nos mœurs et des moyens de parvenir à la
consommation de la vie parfaite, que je me propose de traiter brièvement, selon
ce que nos anciens m'en ont appris.
Sur ce point également, j'essayerai de satisfaire à vos recommandations : si je
vois qu'il s'est pratiqué dans ce pays quelque
retranchement ou addition au gré de chaque fondateur et
contrairement au type établi par nos pères dès la
plus haute antiquité, je serai fidèle à
rétablir les usages disparus et à éliminer les
nouveautés, conformément à la règle que
j'ai vue dans les monastères d'Égypte et de Palestine, de
fondation si ancienne. Je ne crois pas qu'un établissement tout
nouveau dans ces contrées occidentales de la Gaule, ait rien pu
trouver de plus raisonnable ou de plus parfait que les instituions
où des monastères fondés depuis l'origine de la
prédication apostolique par des hommes saints et spirituels,
persévèrent jusqu'aujourd'hui.
Je prends toutefois sur moi d'introduire dans ce modeste ouvrage quelque
tempérament. J'atténuerai jusqu'à un certain point, à l'aide des institutions
qui se voient par les monastères de Palestine ou de Mésopotamie les points de la
règle égyptienne qui me sembleraient impossibles, ou durs, ou difficiles en ces
régions, soit à cause de l'âpreté du climat, soit à raison des
mœurs moins
traitables et en tout cas différentes. Lorsqu'on se tient à la mesure
raisonnablement possible, la perfection de l'observance reste égale, même avec
des moyens inégaux.
LETTRE DE CASTOR, ÉVEQUE D'APT
à Cassien, abbé de Marseille
Au Seigneur décoré par sa sainteté d'une gloire spéciale, illustre en toute sa
vie, distingué par l'honneur du savoir, à Cassien, notre Père, Castor, le
dernier des habitants de la terre, offre l'hommage du plus humble de ses
serviteurs.
La raison elle-même réclame, ô Père, que ceux qui ne savent point user de la
raison et demeurent inhabiles à trouvent aide et secours dans les soins
affectueux d'un maître. Hélas ! dans l'état de notre nature déchue, ou ne voit
pas chez tous une égale aptitude à se conduire. Il reste néanmoins qu'en
acceptant de subir une discipline, l'humanité se met en mesure de conquérir des
avantages considérables. Tous les talents ne se rencontrent pas à toutes
enseignes; tous ne connaissent pas l'art de combattre. Mais celui-ci se perd
justement, qui sait où prendre les biens meilleurs, et néglige de s'en emparer.
D'autre part, qu'ils doivent. être ployés à de longs exercices, se fortifier par
des travaux multiples et variés, ceux à qui se trouve commise la direction des
autres! Parfois, le présomptueux succombe par sa témérité, lorsque, ayant de
quoi satisfaire, à tous les besoins, son soin indiscret dépense en directions
incertaines.
Or, ignorants comme nous le sommes, nous pourrions facilement, par inattention,
nous laisser persuader ce qui ne convient pas.
Je viens donc à vous, Père très aimé, avec, toute la charité qui est en moi :
que votre abondance inépuisable supplée à notre impuissance ! Les saints
exercices auxquels vous présidez aujourd'hui, ont vu croître vos jeunes années
et s'ouvrir cette intelligence si remarquable; nous, nous ne sommes que des
néophytes, pour qui les pompes du siècle n'ont point perdu leur charme;
réveillez-nous par la description de votre vie, ne remettez pas !
Nous vous tenons pour l'homme du monde le mieux instruit de la doctrine des
monastères orientaux, particulièrement de ceux de l'Égypte et de la Thébaïde :
n'avez-vous pas illustré de votre présence les lieux rendus fameux par la
Nativité du Seigneur ? Mais possédant à fond toutes les branches de la science
catholique, serait-il convenable que vous nous abandonniez a notre indigence ?
Je le réclame avec instance de votre Paternité : ne refusez pas à notre
monastère novice de lui expliquer simplement, telles que les Pères vous les ont
apprises, les institutions cénobitiques que vous avez vu s'établir et fleurir
par l'Égypte et la Palestine, et que vous faites vous-même observer. Ne différez
pas de répandre les flots d'une éloquence douce comme le miel, et d'en abreuver
nos cœurs trop longtemps arides, afin que c'en soit fini de la stérilité, et
que les fruits de justice abondent.
Je crois que si nous réussissons à faire quelque progrès, si, pour réponse à
votre paternel labeur, notre lâcheté peut offrir à Dieu un service moins
indigne, vous en aurez une plus belle récompense.
Adieu ! Père des serviteurs de Dieu, et souvenez vous de moi.
CHAPITRE 1
De la ceinture du moine
Ayant à parler des institutions et règles monastiques, par où mieux commencer,
avec l'aide de Dieu, que par l'habit des moines ? Il sera logique et plus facile
d'exposer leur vie intérieure, après que nous aurons dépeint aux yeux le costume
qu'ils revêtent extérieurement.
Soldat du Christ, toujours en tenue de guerre, le moine doit avoir
continuellement les reins ceints. Dans cet habit ont marché les hommes qui, sous
l'Ancien Testament, jetèrent les premiers fondements de notre profession, Élie
et Élisée, comme le montre le témoignage des divines Écritures. Et nous savons
que les princes et maîtres de la Loi nouvelle, Jean-Baptiste, et Pierre, et
Paul, ainsi que les autres du même ordre, ne tirent pas d'une autre manière.
Élie, type et prophétie, sous l'ancienne Alliance, des fleurs de la virginité et
des exemples de chasteté et de continence, fut envoyé de Dieu, pour tonner
contre les messagers d'Ézechias, le roi sacrilège d'Israël immobilisé par la
maladie, celui-ci s'était résolu de consulter, sur l'état de sa santé,
Béelzébub, le dieu d'Accaron; mais le prophète, accourant au-devant d'eux, leur
prédit que le roi ne se lèverait plus du lit où il était tombé. Cependant, le
malade le reconnut à la description de son vêtement. Les messagers, de retour,
lui rapportaient la sentence du prophète. Il demanda : «Quel étaient l'aspect et
le vêtement de l'homme qui est venu au-devant de vous et vous a tenu ce langage
? C'était, répondirent-ils, un homme velu, qui portait une ceinture de peau
autour des reins. » (4 Roi 1,8). A cette ceinture, l'image de l'homme de Dieu
surgit sous les yeux du roi : «C'est Élie le Thesbite,» dit-il. La ceinture fut
donc, avec l'apparence hirsute et inculte, le signe indubitable auquel il
reconnut l'homme de Dieu. Parmi les milliers et les milliers d'Israélites au
milieu desquels Élie demeurait, elle lui était comme un signe spécial, une
marque indélébile du genre de vie qu'il avait adopté.
Jean paraît entre l'Ancien et le Nouveau Testament, limite sacrée, fin de l'un
et commencement de l'autre. Or, voici ce que l'évangéliste nous raconte de lui :
«Jean avait un vêtement de poil de chameau, et une ceinture de peau autour des
reins.» (Mt 3,4).
Pierre a été jeté par Hérode au fond d'une prison. La veille du jour où il en
doit sortir pour aller à la mort, un ange lui apparaît, et commande : «Mets ta
ceinture, et chausse sandales.» Avertissement superflu, si l'ange de Dieu n'eût
remarqué qu'afin de réparer ses forces par le repos de la nuit, l'apôtre avait
il soulagé ses membres défaits, en déliant pour quelque temps sa ceinture.
Paul montait à Jérusalem, et les Juifs allaient sans tarder le mettre dans les
fers. Le prophète Agabus le trouve à Césarée, lui enlève sa ceinture, se lie les
mains et les pieds, voulant figurer par ce geste les violences de sa passion, et
s'écrie : «Voici ce que dit le saint Esprit : L'homme à qui appartient cette
ceinture, sera lié de la sorte par les Juifs dans Jérusalem, et ils le livreront
entre les mains des Gentils.» (Ac 21,11). Le prophète aurait pu parler comme il
faisait, et dire : «L'homme à qui appartient cette ceinture,» si Paul n'avait eu
l'habitude de la porter toujours autour des reins ?
CHAPITRE 2
Le vêtement du moine
Il suffit au moine d'un vêtement qui couvre son corps, épargne sa pudeur et
amortisse l'injure du froid. Rien pour nourrir des semences dé vanité ou
d'élèvement. «Ayant la nourriture et de quoi nous couvrir, tenons-nous
contents,» (1 Tim 6,8) déclare l'Apôtre. Il dit : Operimenta, «de quoi nous
couvrir»; et non pas : Vestimenta, «vêtements», selon la lecture peu exacte de
certains exemplaires latins. Il s'agit donc uniquement de couvrir le corps, non
de flatter par une mise avantageuse. La plus grande simplicité possible : point
de couleurs voyantes ni de coupe trop soignée, qui tranchent sur le reste des
moines. D'ailleurs, un si parfait éloignement de toute recherche, que l'on
n'évite pas avec un moindre soin l'excès contraire, de couleurs rendues
méconnaissables par une négligence et une malpropreté affectées. Quelque chose
enfin qui, en se distinguant absolument des modes séculières, demeure commun à
tous les serviteurs Dieu. Tout ce qui serait choix individuel, prétention d'un
petit nombre, et ne serait point tenu par le corps entier des frères, porterait
le caractère de la superfluité ou de l'élèvement. Partant, on doit le juger
nuisible; y voir une marque de vanité, plutôt que de vertu.
Pour ce motif, il conviendra que nous aussi nous retranchions, comme inutile et
superflue, toute nouveauté que nous ne verrions pas enseignée par les saints
d'autrefois, qui jetèrent les premiers fondements de l'état monastique, ni par
les pères de notre temps, qui gardent jusque aujourd'hui leurs institutions,
comme un héritage transmis de génération en génération.
Ainsi, n'ont-ils voulu à aucun prix du cilice, parce que c'est un vêtement qui
se remarque et frappe le regard, très propre par là même à faire naître un vain
élèvement, bien loin d'être à l'âme du moindre profit, incommode au reste pour
le travail, dont un moine ne saurait se dispenser, et auquel il doit se porter
toujours alerte et les membres libres.
Nous avons ouï dire, il est vrai, que plusieurs, d'ailleurs recommandables,
avaient paru dans ce costume. Voilà donc une poignée de moines qui, par le
privilège de leurs autres vertus, n'ont pas semblé devoir être blâmés pour des
innovations contraires à la règle commune. Est-ce une raison d'ériger le cas en
loi des monastères, et de renverser les décrets antiques des saints pères ? Le
sentiment de quelques-uns n'a pas de titre à prévaloir dans notre estime ni à
constituer un préjugé contre une loi générale et admise de tous. Nous devons
prêter une foi inébranlable, une obéissance sans examen aux règles et
institutions, non que le caprice d'un petit nombre a introduites, mais qu'une
antiquité si reculée, une multitude innombrable de saints pères ont léguées par
une tradition unanime à la postérité.
Les deux traits suivants ne doivent pas nous imposer davantage, pour la conduite
quotidienne de notre vie. Cerné par les masses ennemies, Joram, le roi sacrilège
d'Israël, déchira son vêtement, et se montra couvert intérieurement d'un cilice;
les Ninivites, afin d'adoucir la sentence divine que le prophète avait portée
contre eux, endossèrent également ce rude vêtement. Mais, pour le premier, le
récit le dit, c'est intérieurement qu'il en était revêtu; et personne ne s'en
fût aperçu, s'il n'avait déchiré son habit de dessus. Quant aux seconds, c'était
à un moment où tous pleuraient sur la ruine imminente de leur cité, et se
montraient uniformément dans cette mise; on ne pouvait donc noter personne
d'ostentation : dès que l'extraordinaire cesse d'être singulier, il cesse
également de choquer.
CHAPITRE 3
La coule des Égyptiens
Il est certaines parties, dans le costume des moines égyptiens, qui n'ont pas
tant de rapport aux nécessités corporelles qu'à la règle des
mœurs. C'est
qu'ils entendent, pratiquer l'innocence et la simplicité, jusque dans la qualité
du vêtement. Ainsi portent-ils jour et nuit des coules fort petites, qui leur
descendent au bas de la nuque, à la
naissance des épaules, et ne couvrent que la tête. Imitant les petits par
l'habit, ce leur sera un avertissement de garder aussi constamment leur
innocence et simplicité. Revenus à l'état de l'enfance, ils chantent au Christ à
toute heure, dans la vérité de leur âme : «Seigneur, mon
cœur ne s'est point
exalté, et mes yeux ne se sont point élevés; je n'ai point marché par des voies
prétentieuses, ni recherché des merveilles au-dessus de moi. Si mes sentiments
n'avaient pas été humbles, mais que j'eusse exalté mon âme, vous m'auriez traité
comme l'enfant qu'on sèvre sur le sein de sa mère.» (Ps 130,1-2).
CHAPITRE 4
Le colobium ou tunique
Ils revêtent aussi le colobium ou tunique de lin, qui leur vient à peine au bas
du coude, laissant nu le reste du bras.
L'absence des manches leur rappelle qu'ils ont retranché les actes et les
œuvres du monde.
Le lin leur fait connaître qu'ils sont morts à toute vie terrestre, et leur
donne sujet d'entendre chaque jour l'Apôtre qui leur dit : «Mortifiez les
membres de l'homme terrestre.» (Col 3,5). C'est ainsi leur mise elle-même qui
proteste : «Vous êtes morts, et votre vie est cachée avec le Christ en Dieu»;
(ibid. 3). «Ce n'est pas moi qui vis, c'est le Christ qui vit en moi»; (Gal
2,20). «Ce monde est crucifié pour moi, et moi pour lui.» (Ibid. 6,4).
Ils portent encore des cordelettes doubles, tissées de fil de laine, que les
Grecs nomment analavou et que nous pouvons appeler des subcinctoria, ou des
redimicula, ou proprement des rebracchiatoria.
Ces brassières descendent par le haut de la nuque, se divisent sur les deux
côtés du cou, contournent le creux des aisselles, en ceignant le torse de part
et d'autre. Elles lient ainsi fortement, pressant et assujettissant au, corps
l'ampleur du vêtement. Les bras serrés, les moines se trouvent prompts et libres
pour toute sorte de besogne; et ils s'appliquent de toute leur force à remplir
le précepte de l'Apôtre : «Ces mains ont fourni à tout ce qui m'était
nécessaire, et à ceux qui étaient avec moi»; (Ac 20,34). «Nous n'avons mangé
gratuitement le pain de personne; mais nous avons travaillé nuit et jour dans la
peine et la fatigue, afin de n'être à charge à aucun de vous»; (2 Th 3,8).
«Celui qui ne veut pas travailler, ne doit pas non plus manger.» (Ibid. 10).
Soin de l'humilité dans leur mise, de la modicité dans la dépense, ils se
couvrent, après cela, le cou et les épaules d'un petit manteau, tout étroit, qui
porte, dans notre langue comme dans la leur, le nom de mafors. Ils évitent, par
ce moyen, le luxe ambitieux des planetica et des byrrus.
CHAPITRE 7
La mélote et la peau de chèvre
Les dernières pièces de leur habit consistent en une peau de chèvre, que l'on
appelle mélote ou pera, et le bâton.
Ils les portent à l'imitation de ceux qui furent, dans l'Ancien Testament, les
figures prophétiques de l'état monastique, et dont l'Apôtre dit : «Ils ont erré
deçà et delà, couverts de peaux de brebis et de peaux de chèvres, dénués de
tout, persécutés, maltraités - eux dont le monde n'était pas digne - ils
menèrent une vie vagabonde dans les déserts et les montagnes, dans les cavernes
et dans les antres de la terre.» (Heb 11,37-38).
Toutefois, l'habit de peau de chèvre signifie en outre que le moine, après avoir
mortifié toute impétuosité des passions charnelles, doit se fonder en une
souveraine gravité de vertu; de la fougue et des feux de la jeunesse, de son
ancienne mobilité, rien ne doit plus subsister en lui.
Les mêmes hommes dont a parlé l'Apôtre,
portèrent également le bâton. Élisée,
qui fut l'un d'eux, nous le donne à connaître, lorsqu'il
dit à Giezi, son serviteur, en l'envoyant ressusciter le fils de
la femme: «Prends mon bâton, va, cours, et le pose sur le
visage de l'enfant; et il vivra.» (4 Roi 4,29). Le
prophète, en effet, ne le lui aurait pas donné à
porter, si ce n'eut été son habitude de le tenir
constamment à la main.
Le port du bâton renferme aussi un enseignement spirituel : le moine ne doit
jamais marcher sans armes entre tant de chiens aboyant que sont les vices, tant
de bêtes invisibles que sont les puissances du mal. Le bienheureux David
demandait à en être délivré, lorsqu'il disait : «Ne livrez pas aux bêtes,
Seigneur, l'âme qui vous loue.» (Ps 78,19). Le moine, lui, doit refouler leurs
assauts et les rejeter au loin par le signe de la croix, abattre leurs violences
furieuses par le continuel souvenir de la passion du Seigneur et l'imitation de
son esprit de mort.
Ils repoussent les chaussures, comme interdites par le précepte évangélique :
mais, lorsque l'infirmité, la rigueur du froid matinal ou les ardeurs brûlantes
du soleil de midi l'exigent, ils se protègent seulement les pieds à l'aide de
sandales.
Selon leur interprétation, l'usage des sandales et la permission dont il
s'autorisent, ont le sens que voici. Demeurant en ce monde, nous ne pouvons nous
affranchir entièrement, nous dégager tout à fait des sollicitudes charnelles; du
moins, que les nécessités du corps ne nous donnent qu'un minimum d'occupation et
d'embarras. Puis, on peut parler en un certain sens des pieds de l'âme, avec
lesquels nous courons à l'odeur des parfums du Christ. Le bienheureux David y
fait allusion, lorsqu'il dit : «J'ai couru, altéré de soif,» (Ps 61,5) et aussi
Jérémie : «Pour moi, dit-il, je n'ai pas éprouvé de fatigue à vous suivre.» (Jer
17,16). Libres et légers, ils doivent être toujours prêts pour la course
spirituelle et la prédication de l'Évangile de paix. Ne souffrons point de les
voir s'envelopper de la peau morte des soucis du siècle, en occupant notre
pensée de choses que la nature n'exige point, mais qui n'ont d'autre objet
qu'une volupté superflue et pernicieuse. Nous le ferons, si, comme le veut
l'Apôtre, nous ne prenons pas «soin de la chair, de manière à satisfaire ses
désirs déréglés». (Rom 13,14).
Quelque licite que soit l'usage des sandales puisque la parole du Seigneur le
concède: les Égyptiens ne les gardent pas à leurs pieds, lorsqu'ils vont
célébrer ou recevoir les saints mystères. Ils estiment devoir suivre à la lettre
ce qui est dit à Moïse et à Jésus, fils de Navé : «Délie la courroie de ta
chaussure, car le lieu que tu foules est une terre sainte.» (Ex 3,5).
CHAPITRE 10
Des tempéraments qu'il convient d'apporter à l'observance, selon la nature du
climat et l'usage de la province
Tout cela, pour qu'il ne semble pas que j'aie rien omis de ce qui concerne
l'habit des moines égyptiens.
Mais nous n'avons à retenir que ce qui s'accommode à la position des lieux et à
l'usage de la Province. Il est clair que nous ne pouvons-nous contenter de
sandales, ni d'un colobium, c'est-à-dire d'une simple tunique; l'âpreté, du
climat ne le permet point. Pour la coule minuscule et la mélote, elles
donneraient plus à rire qu'à s'édifier.
Il ne faut donc s'attacher, selon moi, parmi les vêtements ci-dessus mentionnés,
qu'à ceux qui conviennent à la fois à l'humilité de notre profession et à la
nature du climat. Que notre habillement ne consiste pas en des modes étranges,
dont pourraient se choquer les gens du monde, mais dans une honnête pauvreté.
CHAPITRE 11
De la ceinture spirituelle et de son sens mystique
Voilà donc le soldat du Christ couvert de ces vêtements.
Il doit savoir d'abord qu'il est étreint dans une ceinture, afin de se porter à
tous les services et travaux du monastère, non seulement d'une âme prompte, mais
dans une mise toujours alerte. Le degré de sa ferveur à chercher le progrès
spirituel et la science des choses divines dans la pureté du cœur, se
reconnaîtra à son zèle et à sa dévotion pour l'obéissance et le travail.
Deuxièmement, qu'il apprenne que, dans le port de la ceinture, se cache un grand
mystère, dont on exige de lui l'accomplissement. Le fait d'avoir une ceinture
aux reins et d'être entouré d'une peau morte, signifie la mortification des
membres. Le moine y verra un constant rappel du commandement évangélique : «Ayez
la ceinture autour des reins,» (Luc 12,35) et de l'interprétation de l'Apôtre :
«Mortifiez les membres de l'homme terrestre, la fornication, l'impureté, la
luxure, la convoitise mauvaise.» (Col 3,5).
C'est pourquoi nous lisons dans les saintes Écritures que ceux-là seulement
portèrent la ceinture, qui avaient éteint en soi les semences de passion. En
toute vérité, ils chantaient la parole du bienheureux David : «Je suis devenu
comme une outre exposée à la gelée.» (Ps 118,83). Car, après avoir détruit
jusque dans leurs moelles la chair du péché, l'enveloppe de leur homme extérieur
cédait en quelque sorte à la poussée de l'Esprit dont ils étaient remplis. Et le
psalmiste ajoute très heureusement : «À la gelée,» parce que, non contents de la
mortification du cœur, ils avaient refroidi par la continence les passions de
l'homme extérieur et les ardeurs mauvaises de la nature. Selon la parole de
l'Apôtre, ils ne supportaient plus que le péché régnât d'aucune manière dans
leur corps mortel; et leur chair avait cessé de lutter contre l'esprit.
LIVRE 2
DE LA RÈGLE DES ORAISONS ET DES PSAUMES DE LA NUIT
CHAPITRE 1
De la règle des oraisons et des psaumes de la nuit.
Ceint de la double ceinture que nous avons dite, le soldat du Christ doit
maintenant apprendre le mode que, dès l'antiquité, les saints pères ont
déterminé, dans les pays d'Orient, pour les oraisons et les psaumes canoniques.
Quant à la nature de la prière elle-même et comment il nous est possible de la
continuer «sans relâche», (1 Th 5,17) suivant la parole de l'Apôtre, c'est un
sujet que je traiterai en son lieu, selon le don de Dieu, lorsque je rapporterai
les conférences des anciens.
CHAPITRE 2
Comment le nombre des psaumes varie avec les différentes provinces.
C'est un fait que j'ai pu constater : dans les autres régions, beaucoup, qui
avaient «le zèle de Dieu, mais non selon la science,» (Rom 10,2) se sont fait,
sur le point qui nous occupe maintenant, des lois et des règles diverses, comme
ils l'entendaient.
Plusieurs, ont pensé que l'on devait dire vingt ou trente psaumes par nuit, en
les prolongeant encore par des mélodies antiphoniques et l'adjonction de
certaines modulations; d'autres même ont essayé de dépasser ce nombre;
quelques-uns se sont arrêtés à dix-huit. C'est ainsi que j'ai vu en vigueur, ici
un usage, là un autre, selon les lieux, et presque autant de lois et de règles
que. de monastères et de cellules. Il en est qui, pour les offices du jour,
c'est-à-dire Tierce, Sexte et None, ont eu l'idée que le nombre des oraisons et
des psaumes devait égaler le chiffre même de l'heure à laquelle nous rendons cet
hommage à Dieu; il a plu à quelques au très d'assigner le nombre six à toutes
les synaxes du jour.
Telle est la raison qui me fait croire à la nécessité de publier l'antique loi
des pères, observée jusqu'à maintenant dans toute l'Égypte, par les serviteurs
de Dieu. Je voudrais que votre monastère si jeune fût, dès sa première enfance
dans le Christ, façonné de préférence aux vieilles institutions des pères les
plus anciens.
CHAPITRE 3
Qu'il existe une règle uniforme par toute l'Égypte et comment s'y fait le choix
de ceux qui président aux frères.
Dans toute l'Égypte et la Thébaïde, nous voyons se conserver le mode légitime
des oraisons, tant pour la synaxe de vêpres que pour les vigiles de la nuit.
C'est qu'aussi les monastères ne s'y règlent pas à la guise de quiconque renonce
au monde, mais vivent de génération en génération jusqu'à ce jour par les
enseignements des ancêtres, ou bien se fondent sur les mêmes principes. Personne
n'est admis à gouverner une communauté de frères, que dis-je ? à se gouverner
soi-même, avant d'avoir dépouillé tous ses biens, et, mieux encore, d'avoir
appris qu'il a cessé d'être son maître et perdu tout pouvoir sur sa personne.
Tel renonce au monde : quelle que soit sa fortune, il faut, du moment qu'il veut
habiter parmi les cénobites, qu'il se mette dans la disposition de ne se
prévaloir en rien de ce qu'il a laissé dans le monde ou apporté au monastère; il
doit obéir à tous, avec la conviction qu'il a, selon la doctrine du Christ, à
redevenir enfant. La considération de son âge et le nombre de ses années ne lui
sont point un sujet de prétentions : il répute ce temps pour inutilement dépensé
dans le siècle. Mais, au contraire, reconnaissant sa qualité d'apprenti et de
novice dans la milice du Christ, il n'hésite pas à se soumettre, même à de plus
jeunes. En outre, on le contraint de s'assujettir au travail et à la peine. Il
gagnera de ses propres mains, conformément au précepte de l'Apôtre, (cf. 1 Th
4,11) le pain quotidien, de manière à suffire à ses propres besoins comme à ceux
des hôtes : c'est le moyen d'oublier le faste et les délices de sa vie passée,
et de s'acquérir, par le brisement d'un labeur pénitent, l'humilité du
cœur.
Bref, on n'élit personne à la tête d'une communauté de frères, avant qu'il ait
appris par l'obéissance ce qu'il convient de commander, et se soit assimilé, à
l'école des anciens, l'enseignement qu'il devra donner aux plus jeunes. Bien
gouverner, bien obéir : c'est, au jugement dés pères, le propre du sage, le don,
la grâce incomparable de l'Esprit saint. L'on ne peut exercer l'autorité pour le
bien de ses inférieurs, à moins de s'être formé d'abord à toutes les disciplines
de la vertu; et nul ne sait obéir à son ancien, que celui qui est consommé dans
la crainte de Dieu et parfait dans l'humilité.
Si donc nous voyous une telle diversité dans les usages et règlements des autres
provinces, c'est que, la plupart du temps, nous ne craignons pas d'assumer la
direction d'un monastère, sans connaître l'enseignement des anciens; et nous
piquant d'être abbés, avant d'avoir été disciples, nous décidons à notre
fantaisie, plus pressés d'exiger l'observance des lois de notre invention, que
de tenir la doctrine éprouvée des ancêtres.
Mais je ne voulais qu'expliquer la mesure à garder de préférence dans les
oraisons; et voici que ma trop grande avidité s'est laissé gagner par les
institutions des pères, prévenant l'exposé que je réservais pour le temps
marqué. Revenons à notre sujet.
CHAPITRE 4
Comment, en Égypte et dans la Thébaïde, on observe le nombre douze.
Par toute l'Égypte et la Thébaïde, on garde, tant pour la solennité du soir que
pour celle de la nuit, le nombre de douze psaumes; mais on les fait suivre de
deux leçons, une de l'Ancien Testament, une du Nouveau. Cette disposition,
antiquement établie, persévère inviolée jusque aujourd'hui dans tous les
monastères de ces provinces, parce que, affirment les anciens, elle n'est pas
due à l'invention des hommes, mais fut apportée du ciel à nos pères, par le
magistère d'un ange.
CHAPITRE 5
Le nombre de douze psaumes enseigné par un ange.
Dans les commencements de la foi, un petit nombre seulement, mais d'une vertu
excellente, portaient le nom de moines. Ils tenaient leur règle de vie de
l'évangéliste Marc, de bien heureuse mémoire, qui fut le premier évêque
d'Alexandrie. On les voyait persévérer dans les pratiques que les Actes des
apôtres nous montrent en honneur dans la primitive Église ou, comme ils disent,
la multitude des fidèles : «La multitude des fidèles n'avait qu'un
cœur et
qu'une âme; nul ne disait sien ce qu'il possédait, mais tout était commun entre
eux. Tous ceux qui possédaient terres ou maisons, les vendaient et en mettaient
le prix aux pieds des apôtres, on le distribuait ensuite à chacun, selon qu'il
en avait besoin.» (Ac 4,32-24). A ces vertus magnifiques, ils en ajoutaient de
plus sublimes encore. Retirés dans les endroits les plus secrets, aux environs
des villes, ils menaient une vie si austère et si abstinente, que les hommes
mêmes étrangers à a religion chrétienne étaient saisis de stupeur devant un tel
spectacle. Ils s'adonnaient avec tant de ferveur à la lecture des divines
Écritures, à la prière et au travail, nuit et jour, qu'ils en oubliaient
l'appétit et jusqu'au souvenir de la nourriture. Ce n'était qu'après deux ou
trois jours que leur corps, affamé les rappelait à eux. Ils prenaient alors les
aliments et le breuvage, moins par désir naturel que par nécessité; et jamais
avant le coucher du soleil : aux méditations spirituelles tout le temps du jour,
la nuit pour le soin du corps. Ils avaient encore d'autres pratiques beaucoup
plus sublimes. Celui qui ne les connaîtrait point par le rapport des indigènes,
petit s'en instruire dans l'histoire ecclésiastique. (cf. Eusèbe, Hist. eccl.
1-2).
Or, en ce temps que la perfection de la primitive Église, souvenir encore
récent, persévérait inviolée dans la génération suivante, et que la ferveur du
petit nombre ne s'était pas encore attiédie en se répandant parmi la multitude,
nos vénérables pères, dans leur affection vigilante, eurent souci de leurs
descendants. Ils se réunirent donc, afin de décider la mesure qui se devait
observer par tout le corps des frères, pour le culte de chaque jour, voulant
transmettre à leurs successeurs un héritage de piété et de paix, libre de
dissensions et de disputes. Ils craignaient que des vues divergentes ne venant à
se faire jour sur le sujet des solennités quotidiennes, parmi des hommes voués
de la même manière au culte divin, il n'en sortît pour l'avenir des germes
d'erreur, de rivalité ou de schisme.
Mais il se trouva que chacun d'eux, n'écoutant que sa ferveur et oublieux de
l'infirmité d'autrui, voulait qu'on établit en règle ce que sa foi et sa propre
vigueur surnaturelle lui faisaient juger facile, sans se mettre suffisamment en
peine de ce qui est possible à la généralité des frères, où les faibles comptent
fatalement pour une grande part. Ceux-ci d'une opinion, ceux-là d'une autre,
tous rivalisaient pour faire adopter un chiffre énorme de psaumes, en rapport
avec leur force d'âme. Les uns tenaient pour cinquante, les autres pour
soixante; plusieurs, mal satisfaits de ce nombre, pensaient que l'on devait
aller au delà. Et c'était entre eux une sainte diversité, un assaut de piété
pour la règle de leur religion. Tant et si bien, que le débat durait encore,
lorsque arriva l'heure de la solennité très sainte du soir. Ils se disposèrent à
célébrer les oraisons accoutumées. Aussitôt, quelqu'un parut debout au milieu,
pour chanter les psaumes au Seigneur. Tous les autres demeuraient assis, comme
c'est la coutume en Égypte jusqu'à ce jour, et leur cœur suivait avec une
attention recueillie les paroles du chantre. Celui-ci récita d'abord, d'un
mouvement égal et sans interruption entre les versets onze psaumes, séparés par
autant d'oraisons, puis nu douzième avec la réponse de l'Alléluia. Là-dessus, il
disparut soudain à tous les regards, mettant fin du même coup au débat et à la
cérémonie.
CHAPITRE 6
La coutume des douze oraisons
Le vénérable conseil des pères comprit qu'un ange venait de leur enseigner une
règle universelle pour toutes les communautés de frères, le Seigneur l'ayant
ainsi pourvu. lis décrétèrent que ce nombre serait gardé, tant à la synaxe du
soir qu'à celle de la nuit. Ils ajoutèrent deux lectures, l'une de l'Ancien
Testament, l'autre du Nouveau, mais comme une institution de leur gré,
extraordinaire, destinée seulement pour ceux qui en éprouveraient le désir, et
auraient à cœur de graver dans leur mémoire les Écritures divines, par une
méditation assidue. Le samedi et le dimanche, les deux lectures sont prises du
Nouveau Testament, la première de l'Apôtre ou des Actes des apôtres, la seconde
de l'Évangile. Même pratique pour tous les jours de la Pentecôte, chez ceux qui
sont jaloux de lire les Écritures et d'en nourrir leur mémoire.
CHAPITRE 7
Comment il faut prier.
Voici maintenant de quelle manière les moines égyptiens commencent et concluent
les oraisons.
Le psaume fini, ils ne se précipitent pas aussitôt à genoux, comme nous sommes
plusieurs à le faire dans ce pays. En effet, la psalmodie n'est pas encore bien
achevée, qu'en hâte nous nous prosternons pour l'oraison, pressés d'arriver le
plus vite possible au renvoi. Pour avoir voulu dépasser la mesure fixée dès
l'antiquité par les ancêtres, nous voilà saisis d'une fièvre étrange de parvenir
au terme; et nous supputons le nombre de psaumes qui restent à dire, plus
occupés de notre fatigue et du repos qui suivra, qu'attentifs à profiter de la
prière.
Il n'en va pas de même chez eux. Mais, avant de fléchir les genoux, ils prient
quelques instants debout; et la majeure partie du temps se passe de cette
manière. Après quoi, ils se jettent à terre l'espace d'un moment, comme pour
adorer seulement la divine Clémence, puis se relèvent promptement, et debout
derechef, les mains étendues, ils restent en prière comme devant.
Se prosterner plus longtemps serait, à ce qu'ils disent, s'exposer à des assauts
plus violents, soit de la part des distractions, soit même de la part du
sommeil. Et plût à Dieu que l'expérience et la vie de tous les jours ne nous
eussent pas appris à quel point ils disent vrai ! Maintes fois, il nous arrive,
prosternés à terre, de souhaiter que cette position se prolonge, moins dans une
pensée de prière que par amour du repos.
Pour eux, dès que celui qui doit conclure l'oraison se lève, ils se lèvent tous
en même temps. Personne n'oserait fléchir le genou, avant qu'il s'incline, ni
demeurer, lorsqu'il se lève. Ils craindraient de paraître appliqués à leur
dévotion personnelle, plutôt qu'à suivre de cœur celui qui prononce la
conclusion.
CHAPITRE 8
De l'oraison qui suit le psaume.
Un usage encore que j'ai vu dans cette province : le soliste parvenu à la fin du
psaume, tous les assistants entonnent à pleine voix : Gloria Patri et Filio et
Spiritui Sancto. Mais nulle part en Orient, je n'ai entendu rien de pareil.
Lorsque le chantre a fini le psaume, chacun demeure en silence; et l'oraison
succède immédiatement. Ce sont les antiphones seulement qui se terminent par la
doxologie.
CHAPITRE 9
Nature de la prière.
La suite des institutions nous conduisait logiquement à expliquer le mode des
oraisons canoniques. Quant à un traité plus complet de la prière, je le réserve
pour les conférences des anciens; de sa nature de sa constance, nous les
entendrons eux-mêmes nous entretenir.
Il me semble indiqué toutefois de mettre à profit une circonstance aussi
favorable, et, puisque l'occasion se présente, de dire sans plus attendre
quelques mots sur ce sujet. Tandis que nous sommes occupés à régler l'homme
extérieur, jetons aussi les fondements de l'édifice de la prière; et nous aurons
plus tard moins de peine à le mener jusqu'au faîte, lorsque nous parlerons des
dispositions de l'homme intérieur.
Puis, cette pensée surtout me guide : si, prévenu par la mort, je ne pouvais
composer, en son temps, avec la permission de Dieu, le traité que je désire, du
moins vous laisserais-je, dans le présent ouvrage, quelques éléments d'une
doctrine si nécessaire. Car je sais que votre ardeur la voudrait déjà posséder
toute, et combien à votre gré le temps coule lentement. Durant que Dieu
m'accorde un délai sur cette terre, je veux donc tracer au moins une ébauche,
qui serve à former particulièrement ceux qui demeurent dans les monastères de
cénobites.
Enfin, je songe que certains peut-être connaîtront ce livre, qui ne réussiront
jamais à se procurer l'autre : il faut qu'ils puissent prendre ici quelque
teinture de la science de la prière, et qu'instruits de l'habit, de la tenue de
l'homme extérieur, ils n'ignorent pas non plus comment ils doivent offrir les
sacrifices spirituels. En effet, les modestes livres que je me suis résolu
d'écrire présentement, ont plus de rapport à l'observance de l'homme extérieur
et à la discipline cénobitique; les autres, au contraire, auront pour objet la
conduite de l'homme intérieur, la perfection du cœur, la vie et la doctrine
anachorétiques.
CHAPITRE 10
Silence et brièveté dans les oraisons des moines égyptiens.
Lors donc qu'en Égypte les frères s'assemblent, afin de célébrer les solennités
que j'ai dites et qu'ils appellent synaxes, tous observent un tel silence, que,
malgré une multitude si nombreuse, on pourrait croire qu'il n'y a pas âme
vivante, hors celui qui chante le psaume, debout au milieu.
Ceci est plus remarquable encore durant l'oraison qui suit. On n'entend personne
cracher, expectorer, tousser ni bâiller de sommeil. Pas un gémissement; pas même
un soupir qui puisse incommoder les voisins; pas une voix, sauf celle du prêtre
qui conclut l'oraison. Seuls les sons étouffés qui s'échappent des lèvres dans
le transport de la prière, ou, qui surgissent insensiblement dans un cœur
embrasé d'une excessive et intolérable ferveur, lorsque, impuissant à contenir
en soi les ardeurs qui le dévorent, il cherche un soulagement dans une sorte de
gémissement ineffable, parti du fond de l'être.
Mais pour celui qui, en proie à la tiédeur, prierait avec des cris, ou
s'abandonnerait à quelqu'une des négligences énumérées plus haut, surtout à des
bâillements, ils prononcent qu'il pèche doublement: premièrement, parce qu'il se
rend coupable de sa prière, qu'il offre, négligemment; deuxièmement, parce qu'il
distrait, par ce bruit malencontreux, ses voisins, qui peut-être priaient avec
beaucoup d'ardeur.
Aussi recommandent-ils de conclure promptement, de peur qu'en nous attardant, la
surabondance de la salive ou de l'humeur ne vienne interrompre le transport de
notre oraison. Il faut, pour ainsi dire, l'arracher vite de la gueule de
l'ennemi, pendant qu'elle est encore toute fervente; car, s'il nous es toujours
hostile, il n'est pas douteux qu'il ne nous fasse surtout la guerre, lorsqu'il
nous voit près d'offrir contre lui nos prières an Seigneur. Il suscite mille
pensées, met en mouvement nos humeurs, afin de retirer notre âme de son ardente
supplication, et de refroidir par ce moyen la ferveur qu'elle a conçue.
Et c'est ce qui leur fait dire également qu'il y a plus d'avantage à faire des
prières courtes, mais très fréquentes : très. fréquentes, afin de pouvoir
adhérer constamment à Dieu par ces invocations répétées; courtes, pour éviter,
par leur brièveté même, les traits du démon, dont il s'applique alors surtout à
nous percer.
CHAPITRE 11
Méthode des moines égyptiens dans la récitation des psaumes.
Pour la même raison, ils ne mettent pas leur zèle à dire tout à la suite les
psaumes qu'ils chantent en communauté; mais ils les récitent par parties, et en
font, selon le nombre des versets, deux ou trois sections, séparées par une
oraison. Ce n'est pas dans la multitude des versets qu'ils se plaisent, mais
dans l'intelligence que leur âme eu conçoit; et de toutes leurs forces, ils
cherchent à réaliser le mot de l'Apôtre : «Je chanterai en esprit, mais je
chanterai aussi avec l'intelligence.» (1 Cor 14,15). Ils regardent comme plus
utile de chanter dix versets eu les comprenant, que non pas tout un psaume avec
la confusion dans l'esprit.
Parfois, cette confusion tient à la précipitation du soliste. Considérant la
longueur et le nombre des psaumes qui restent à chanter, au lieu de s'étudier à
rendre clairs aux auditeurs les sens exprimés, il se hâte d'arriver à la fin de
la synaxe. Aussi, lorsque quelqu'un des jeunes, soit ferveur d'esprit, soit
formation insuffisante, dépasse la mesure accoutumée, l'ancien coupe son débit
précipité, en frappant avec la main sur le siège où il est assis, ce qui est le
signal gêné de se lever pour l'oraison. L'ancien veille, en effet, avec le plus
grand soin, que la longueur des psaumes ne donne point d'ennui à l'assistance.
Par cet excès, non seulement le chantre perdrait, quant à lui, le bénéfice de
l'intelligence, mais il encourrait un autre dommage encore du fait qu'il
inspirerait aux autres le dégoût de la synaxe.
Un point qu'ils gardent aussi avec la plus grande fidélité, c'est de ne dire
avec la response de l'alléluia que les psaumes qui ont ce mot dans le titre.
Voici, d'autre part, leur manière de diviser les douze psaumes. S'il y a deux
frères, chacun en chante six; s'ils sont trois, ils en disent chacun quatre; et
s'ils sont quatre, chacun trois. Mais un chantre ne donne pas moins de trois
psaumes par synaxe; et conséquemment, si grande que soit la multitude, il n'y a
jamais plus de quatre frères à psalmodier
CHAPITRE 12
Pourquoi les Égyptiens restent assis, à la synaxe, tandis qu'un soliste
psalmodie, et avec quel soin ils prolongent les vigiles jusqu'au jour, une fois
retournés à leurs cellules.
Ce nombre canonique de douze psaumes leur est léger, par le repos qu'ils
s'accordent lorsqu'ils célèbrent, selon leur coutume, les solennités des
synaxes, à part celui qui va debout au milieu pour dire, les psaumes, tous se
tiennent assis sur des sièges très bas, l'âme suspendue à la voix du chantre.
Fatigués comme ils le sont par les jeûnes, par le labeur du jour et de la nuit,
ils seraient incapables, s'ils ne prenaient ce soulagement, d'aller jusqu'à la
fin d'une psalmodie même aussi mesurée. Car ils ne laissent pas s'écouler un
seul instant qui ne soit rempli par le travail. Non seulement ils s'adonnent de
tout leur cœur aux occupations compatibles avec la lumière du jour, mais ils en
recherchent avec sollicitude que les ténèbres mêmes les plus épaisses ne
puissent empêcher, persuadés qu'ils atteindront à une pureté de
cœur et une
contemplation d'autant plus sublimes, qu'ils auront fait preuve de plus de
dévotion et de zèle pour le travail.
Si maintenant Dieu Lui-même a voulu régler dans un sens si modéré le nombre des
oraisons canoniques, c'est, pensent-ils, afin de laisser du large aux hommes de
foi ardente, où leur vertu infatigable pût se donner carrière, sans que
néanmoins les tempéraments fatigués ou maladifs eussent à se rebuter d'une
longueur excessive. Lors donc que les fonctions canoniques sont terminées selon
le mode coutumier, chacun retourne à sa cellule. Il y habite seul; tout au plus
la partage-t-il avec un autre, que le travail commun, des relations de maître à
disciple ou la similitude de vertu ont fait son pair et son ami. Là recommence
avec plus d'ardeur le même office de la prière, là se célèbre un sacrifice
privé; et personne ne 's'abandonne plus au sommeil, jusqu'à ce que, le matin
venu, le travail du jour succède au travail et à la méditation de la nuit.
CHAPITRE 13
Pourquoi il ne faut pas dormir après le renvoi de la nuit.
En se dépensant de la sorte sans compter, ils estiment offrir un sacrifice à
Dieu dans le fruit de leur travail. En outre, deux autres motifs les pressent
d'être scrupuleusement fidèles à ce labeur nocturne. Si nous avons le zèle de la
perfection, il conviendra de suivre leur pratique avec la même diligence.
Et d'abord, ils craignent pour la pureté que les psaumes et les oraisons de la
nuit leur ont acquise. L'ennemi est jaloux de cette vertu. Incessamment, il lui
tend des embûches, il l'attaque, avec un acharnement tout spécial. Il ne faut
pas qu'il réussisse à la ternir, à la faveur du sommeil. Après la satisfaction
que nous venons d'offrir pour nos négligences et nos ignorances, après le pardon
que nos aveux et nos larmes ont imploré, il n'apporte que plus d'empressement à
nous combattre, s'il trouve dans le repos une occasion favorable. Car il
s'efforce particulièrement d'abattre et d'énerver notre confiance, lorsqu'il
nous voit tendre vers Dieu avec plus de ferveur par la pureté de nos prières; et
n'ayant pu nous blesser de toute la nuit, il cherche à le faire en ce court
instant.
Secondement, même en dehors de toute illusion diabolique, le sommeil, à cette
heure, prépare l'inertie pour le prochain réveil. Il plonge l'âme dans une
torpeur paresseuse, et paralyse sa vigueur pour la journée entière; il émousse
ce clair regard de l'esprit et tarit cette abondance de cœur qui nous auraient
armés tout le jour de prudence et de force contre les ruses de l'ennemi.
Voilà donc pourquoi ils joignent aux vigiles canoniques les veilles privées, et
s'y montrent plus exacts encore : c'est afin de ne point perdre la pureté
acquise par les psaumes et les prières, et que la méditation de la nuit prépare
à un surcroît de sollicitude qui nous gardera pendant le jour.
CHAPITRE 14
Comment les Égyptiens unissent le travail à la prière, dans leurs cellules.
Ils unissent le travail aux veilles, de crainte qu'à la faveur de l'oisiveté, le
sommeil ne les surprenne. Pas un instant, pour ainsi dire, réservé au loisir;
point non plus de trêve à la méditation spirituelle. Pratiquant à la fois les
vertus du corps et celles de l'âme, ils égalent le profit de l'homme extérieur
avec le gain de l'homme intérieur. Puis, le travail fait comme un poids qu'ils
attachent à la fuyante mobilité du cœur, à la fluctuation incertaine des
pensées, ancre tenace et immuable. L'inconstance du cœur et son humeur vagabonde
ainsi fixées, il devient possible de les retenir dans le cloître de la cellule,
comme dans un port très sûr. Toute l'attention va désormais à la méditation
spirituelle et à la garde des pensées. L'âme est d'une extrême vigilance; loin
de laisser ravir son consentement à la première suggestion mauvaise, elle se
garde de toute pensée vaine et superflue.
Tellement qu'il serait difficile de discerner quel est l'effet, quelle est la
cause : si c'est la méditation spirituelle qui leur permet de vaquer sans cesse
au travail des mains; ou le travail continu qui leur vaut un si grand progrès
dans les voies spirituelles, avec tant de science et de lumières.
CHAPITRE 15
En quelle modestie chacun retourne à sa cellule après le renvoi, et de la
réprimande infligée à celui qui fait autrement.
Mais il faut reprendre les choses de plus haut.
Les psaumes sont finis, l'assemblée quotidienne s'achève. Personne, si peu que
ce soit, n'ose s'attarder ni converser avec un autre. Mais quoi ! de tout le
jour, aucun n'a la présomption de paraître hors de sa cellule ni d'abandonner le
travail qu'il a coutume d'y faire, sauf s'ils sont appelés pour quelque ouvrage
indispensable. Ils sortent alors. Cependant, ou n'en voit pas qui nouent
conversation. Chacun accomplit le travail qui lui a été enjoint, en repassant
dans sa mémoire,
soit un psaume, soit quelque autre passage de l'Écriture. De cette façon, les
méchants complots et les desseins pervers ne trouvent ni l'occasion ni le moment
de se faire jour, la bouche et le cœur étant constamment occupés à la méditation
spirituelle. C'est ici un point qu'ils observent avec la plus grande sévérité :
deux moines, surtout des jeunes, ne doivent jamais être vus s'arrêtant ensemble,
ou se retirant à l'écart, ou se donnant la main, ne serait-ce qu'un instant. Si
quelqu'un vient à être reconnu pour l'auteur de quelque infraction à cette
règle, il est considéré comme un rebelle, un prévaricateur des lois établies, et
déclaré coupable d'une faute grave. Il ne pourra même échapper au soupçon de
complot et de mauvais projet. Et, à moins qu'il n'efface son crime par une
pénitence publique, en présence de tous les frères assemblés, on ne permet plus
qu'il ait part à la prière commune.
CHAPITRE 16
Qu'il n'est permis à personne de prier avec celui qui a été suspendu de la
prière commune.
Si un moine, pour quelque délit que ce soit, a été suspendu de la prière
commune, personne n'a licence de prier avec lui, avant qu'il ait fait pénitence
en s'humiliant jusqu'à terre, et que l'abbé lui ait publiquement accordé, en
présence de tous les frères, la réconciliation avec le pardon de sa faute.
Cette exactitude à n'entretenir avec lui aucun commerce de prière, vient de la
persuasion où ils sont que tout suspens est livré a Satan, selon le mot de
l'Apôtre. (cf.. 1 Cor 5,5). Celui donc qui, se laissant émouvoir d'une tendresse
inconsidérée, oserait communier à sa prière avant que l'ancien ne l'ait absous,
se rendrait participant de sa condamnation, et se livrerait volontairement à
Satan, comme l'autre y a été abandonné pour l'amendement de sa faute. Son crime
serait même plus grave.
Car, en admettant son frère à la communion de sa prière, il donne matière à son
insolence et nourrit sa rébellion. Consolation pernicieuse, par où le coupable
ira s'endurcissant de plus en plus, incapable désormais de s'humilier pour la
faute qui lui a mérité l'excommunication. Il en viendra à faire peu de cas des
réprimandes de l'ancien, ou à former le projet d'obtenir son pardon par une
satisfaction hypocrite.
CHAPITRE 17
Que celui qui éveille les frères pour la prière, doit le faire à l'heure
habituelle.
Celui qui a charge d'avertir les frères pour l'assemblée de la prière, ne prend
pas la liberté de les éveiller pour les vigiles quotidiennes à n'importe quelle
heure de la nuit, à sa fantaisie, ou selon qu'il s'éveille lui-même, ou d'après,
la règle égoïste dictée par le respect de son propre sommeil. Bien qu'une
habitude journalière le porte à s'éveiller à l'heure ordinaire, il ne laisse pas
de consulter avec sollicitude et à maintes reprises le cours des étoiles, afin
d'y lire le moment fixé pour la synaxe. C'est alors qu'il invite les frères à
l'office de la prière. Ainsi se garde-t-il d'un double défaut, ou de laisser
passer l'heure, à force de dormir profondément, ou de l'anticiper, afin de
reprendre plus vite son somme : ce qui le ferait passer pour avoir moins souci
de l'office divin ou du repos des frères que de sa propre commodité.
CHAPITRE 18
Que du samedi soir au dimanche soir on ne fléchit pas les genoux, ni de toute la
Pentecôte.
Nous devons savoir encore que, depuis le soir du samedi, qui précède l'aube du
dimanche, jusqu'au soir du jour suivant, on ne fléchit pas les genoux chez les
Égyptiens, ni de toute la Pentecôte. On n'observe pas non plus la règle des
jeûnes.
De cet usage je dirai la raison dans les Conférences des anciens, lorsque le
Seigneur voudra. Présentement, notre dessein, n'est que de parcourir les divers
sujets dans un ce volume, en dépassant la mesure convenable, ne devienne au
lecteur une cause de fatigue et d'ennui.
LIVRE 3 DE LA RÈGLE DES ORAISONS ET DES PSAUMES DU JOUR
CHAPITRE 1 De la solennité de la troisième, sixième et neuvième heure qui s'observe au pays de Syrie.
Je pense avoir suffisamment montré, par la grâce de Dieu et selon mes faibles
talents, la méthode suivie en Égypte pour les oraisons et les psaumes de la
nuit.
Nous avons à parler maintenant des solennités de Tierce, Sexte et None, d'après
la règle en vigueur dans les monastères de la Palestine et de la Mésopotamie.
Leurs institutions, comme je l'ai annoncé dans la préface, nous serviront à
tempérer la perfection des Égyptiens et la rigueur inimitable de leur vie.
CHAPITRE 2 Chez les moines d'Égypte, les oraisons et les psaumes, unis au travail
des mains, se poursuivent tout le jour, sans distinction d'heures.
Les offices dont nous faisons l’hommage an Seigneur à des heures distinctes
et par intervalles, obligés d'ailleurs par l'avertissement du frère qui frappe à
notre
porte, les moines d'Égypte les célèbrent spontanément tout le jour, en y
joignant le travail des mains. Ils s livrent, en effet, dans leurs cellules, à
un labeur
ininterrompu, de telle sorte néanmoins que la méditation des psaumes ou des
autres parties de l'Écriture ne chôme jamais complètement. A cette méditation
ils
mêlent à tout instant des prières et des oraisons, donnant ainsi la journée
entière aux offices que nous célébrons, nous autres, à des temps marqués. Les
réunions
du soir et de la nuit mises à part, il ne se fait donc point chez eux de
solennité publique durant le jour, sauf le samedi et le dimanche, où ils se
réunissent à la
troisième heure, en vue de recevoir la sainte communion. Le sacrifice
ininterrompu ne vaut-il pas mieux que le tribut payé par intervalles ? et le don
volontaire
n'est-il pas plus agréable qu'une fonction accomplie au signal régulier ? D'où
le sentiment qui fait exulter le roi David, quand il dit : «Je T’offrirai
volontairement
des
sacrifices;» (Ps 53,8) et : «Que l'offrande volontaire de
ma bouche vous soit agréable!» (Ps 117,108).
CHAPITRE 3 Que par tout l'Orient, la solennité de Tierce, Sexte et None compte trois psaumes seulement; et pourquoi ces heures ont été spécialement choisies pour un office liturgique.
Dans les monastères de la Palestine, de la Mésopotamie et de tout l'Orient,
les solennités des heures susdites se font tous les jours avec trois psaumes. De
cette
manière, Dieu reçoit, à des temps fixés, l'offrande de prières assidues, et, les
devoirs de la religion accomplis selon la mesure de la sagesse, les travaux
indispensables ne souffrent point d'empêchement.
Nous savons que le prophète Daniel aussi répandait, à ces trois moments du jour,
ses prières devant le Seigneur, dans la chambre haute, fenêtres ouvertes. (cf.
Dan 6,10). Et ce n'est pas sans cause qu'ils ont été spécialement destinés pour
les fonctions de la liturgie, s'il est vrai qu'ils ont marqué l'accomplissement
des
promesses et la consommation de notre salut.
C'est à la troisième heure que l'Esprit saint, promis jadis par les prophètes,
descendit primitivement sur les apôtres en prière. Devant le prodige des
langues,
fruit du saint Esprit répandu dans leur cœur, la nation incrédule des Juifs
s'étonne à la fois et se moque, disant : «Ils sont pleins de vin nouveau.» (Ac
2,14-18).
Mais Pierre se dresse au milieu d'eux, et s'écrie : «Fils d'Israël et vous tous
qui habitez dans Jérusalem, apprenez bien ceci, et prêtez l'oreille à mes
paroles. Ces
hommes ne sont pas ivres, comme vous le pensez, puisqu'il est la troisième heure
du jour; mais c'est ce qui a été prédit par le prophète Joël : «Dans les
derniers
jours, dit le Seigneur, Je répandrai de mon Esprit sur toute chair, et vos fils
et vos filles prophétiseront, vos jeunes gens auront des visions et vos
vieillards
auront des songes. Oui, dans ces jours-là, Je répandrai de mon Esprit sur mes
serviteurs et sur mes servantes, et ils prophétiseront.» (Jo 2,28).
C'est à la troisième heure que nous voyons toutes ces choses accomplies; en cet
instant que se réalisa pour les apôtres la venue du saint Esprit, annoncée par
les prophètes.
A la sixième heure, notre Seigneur et Sauveur s'offrit à son Père, hostie sans
tache; et, montant sur la croix pour le salut du monde entier, il effaça les
péchés du
genre humain. «Dépouillant les principautés et les puissances, Il les livra en
spectacle;» (Col 2,15) et à nous tous, qui étions sous le coup d'un acte
insolvable et
prisonniers de notre dette, Il donna la délivrance. L'acte, Il le fit
disparaître, en le clouant au trophée de sa croix.
A cette même heure, Pierre reçoit divinement révélation, dans un transport
d'esprit, de la vocation des Gentils, par la nappe évangélique qui descend du
ciel, et
connaît la pureté de tous les animaux qui s'y trouvent : une voix d'en haut lui
dit : «Lève-toi, Pierre, tue et mange.» (Ac 10,13).
Car la nappe qui descend du ciel, relevée par les quatre coins, ne peut
évidemment désigner que l'Évangile. Il semble avoir une quadruple origine, à
cause des
quatre formes distinctes qu'il tient des évangélistes; il ne fait pourtant qu'un
seul évangile, embrassant à la fois la Naissance du Christ et sa Divinité, ses
miracles
et sa Passion. D'autre part l'Écriture dit avec un rare bonheur, non pas «Une
nappe de lin», mais : «Comme une nappe de lin». (Ac 10,11). Le lin est un
symbole de mort. Toutefois, parce que la mort que le Seigneur subit dans sa
Passion, n'est pas ni, effet de la loi de nature, mais relève d'un décret de sa
libre
Volonté, il est dit : «Comme une nappe de lin». Mort, en effet, selon la chair,
Il ne mourut pas selon l'esprit : «Son Ame n’a pas été abandonnée au séjour des
morts, et sa Chair n'a pas vu la corruption»; (ibid. 2,31)» et de nouveau :
«Personne, dit-il Lui-même, ne prend ma Vie; c'est de Moi-même que Je la donne.
J'ai le pouvoir de la donner, et J’ai le pouvoir de la reprendre.» (Jn 10,18).
Or donc, en cette nappe des évangiles envoyée du ciel, c'est-à-dire tissée par
l'Esprit saint, toutes les nations qui, jadis, étrangères à l'observance de la
Loi,
étaient considérées comme impures, se réunissent par la foi, pour mourir dans
une immolation bienheureuse au culte des idoles et devenir une nourriture de
salut; et la Voix divine les déclare pures devant Pierre.
A la neuvième heure, le Seigneur pénètre dans les enfers, dissipe les
inextricables ténèbres du Tartare par l'éclat de sa lumière, rompt les portes
d'airain et brise
les serrures de fer; fait captive la captivité des saints, que le dur enfer
tenait dans ses cachots d’obscurité, et la mène triomphalement au ciel avec soi;
écarte
l'épée flamboyante, et restitue au paradis son antique habitant, par un
miséricordieux témoignage de sa Bonté.
A cette heure aussi, le centurion Corneille, tandis qu'il persiste dans la
prière avec son habituelle dévotion, connaît par la voix d'un ange qu'il a été
fait mémoire
devant le Seigneur de ses prières et de ses aumônes; et le mystère de la
vocation des Gentils, révélé à Pierre à la sixième heure dans un transport
d'esprit, lui est manifesté.
C'est encore de cet instant qu'il est dit dans un autre endroit des Actes des
apôtres : «Pierre et Jean montaient au temple pour la prière de la neuvième
heure.»
(cf. Ac 3,1)
Tout ceci prouve clairement que ces heures justement consacrées aux devoirs de
la religion par les saints de l’âge apostolique, doivent être observées par nous
semblablement. Hélas ! si une sorte de loi ne nous forçait d'acquitter ces
offices de la piété à des temps marqués, nous passerions tout le jour dans
l'oubli, la
paresse ou les occupations distrayantes, sans trouver un moment pour la prière.
Que dire maintenant des sacrifices du soir que, même sous l'Ancien Testament, la
loi de Moïse prescrivait d'offrir sans interruption ? Dans le temple, chaque
jour, se faisaient les holocaustes du matin et les sacrifices du soir, bien que
ce fût avec des victimes figuratives : nous en trouvons la preuve rien que dans
le
cantique de David : «Que ma prière monte comme l'encens devant ta Face; et que
mes mains s'élèvent comme le sacrifice du soir.» (Ps 140,2).
On petit entendre aussi ce passage, dans un sens mystique, du véritable
sacrifice du soir, celui que notre Seigneur et Sauveur accomplit à la cène pour
ses
apôtres, lorsqu'il inaugura les sacrés mystères de l'Église, ou par lequel Il
S'offrit Lui-même à son Père le lendemain pour le salut du monde, les mains
élevées,
vrai sacrifice du soir, c'est-à-dire de la fin des temps. Dire qu'il élève les
mains, lorsqu'il les étend sur le gibet, c'est parler très exactement. Car il
nous a tous
élevés, de l'enfer où nous gisions, jusques au ciel, selon la parole de sa
promesse : «Lorsque J'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi.»
(Jn 12,32).
Quant à la solennité des Matines, les textes que nous y chantons journellement
nous instruisent assez : «Ô Dieu, mon Dieu, je Te cherche dès l'aurore»; (Ps
62,3) «Au matin, je méditerai sur Toi»; (Ibid. 7); «J'ai devancé le matin, et
j'ai crié vers Toi»; (Ps 117,147); « Mes yeux ont devancé le jour, afin de
méditer tes paroles.» (ibid. 148).
C'est encore à ces mêmes heures que le père de
famille de l'Évangile loua des ouvriers pour sa vigne. Ou nous
le montre, en effet, qui en loue dès la brime aurore, ce
qui désigne notre solennité de Matines; puis, à la
troisième, à la sixième et à la
neuvième heure; enfin, à la onzième, qui signifie
le Lucernaire.
CHAPITRE 4 La solennité du matin ne provient pas d'une tradition ancienne; mais elle fut créée de notre temps, pour des raisons particulières.
Pour la fonction canonique du matin (l'Heure de Prime), qui s'observe
aujourd'hui dans les régions occidentales surtout, c'est de mon temps qu'elle
fut
primitivement instituée, et dans notre monastère, en ces lieux où notre Seigneur
Jésus Christ, après avoir daigné naître de la Vierge, et se soumettre à la loi
de la
croissance, comme les autres enfants, fortifia de sa grâce ma propre enfance
dans la religion en ses premiers et tendres commencements.
Jusqu'à cette époque, nos ancêtres dans la vie monastique joignaient aux vigiles
quotidiennes la solennité de Matines (Laudes) qui, dans les monastères de
Gaule, est séparée par uni léger intervalle des psaumes et des oraisons de la
nuit; le reste du temps, ils le consacraient au repos.
Mais les négligents abusaient de cette indulgence, pour prolonger leur sommeil
outre mesure. Chose trop naturelle, dès là que nulle réunion ne les forçait à
sortir
de leur cellule ou à se lever avant la troisième heure. Cependant, l'excès du
dormir leur laissait pour la journée même une torpeur grandement dommageable aux
divers travaux réclamés des frères; le fait était surtout visible en ces jours
où les saintes veilles se continuant depuis l'heure du soir jusqu'au voisinage
de l'aurore,
le poids de la fatigue avait été plus lourd a porter.
C'est alors que certains frères, distingués par leur ferveur, à qui cette
négligence déplaisait fort, portèrent plainte auprès des anciens. Ceux-ci
prirent, pour
traiter l'affaire, tout le temps désirable. Enfin, après soigneuse délibération,
ils décidèrent que l'on concéderait aux moines, pour se refaire de leurs
fatigues,
jusqu'au lever du soleil, c'est-à-dire jusqu'au moment où l'on peut vaquer sans
difficulté, soit à la lecture, soit au travail des mains. Après quoi, tous
seraient
appelés à ce nouvel office (de Prime) et devraient se lever en même temps. On y
dirait trois psaumes et trois oraisons, selon le mode anciennement institué
pour Tierce et Sexte, en vue de marquer une triple confession. Et désormais,
c'en serait fini du sommeil; le travail commencerait. Toutes choses partirent
ainsi
équitablement réglées.
Cette règle, née de l'occasion, et établie de fraîche date pour le motif que je
viens de dire, ne laisse pas de compléter très manifestement et à la lettre le
nombre
désigné par le bienheureux David, bien qu'il y ait là, aussi un sens spirituel :
«Sept fois le jour, j’ai dit tes louanges, au sujet des jugements de ta
Justice.» (Ps
117,164). En effet, avec la nouvelle solennité, nous avons sept réunions de
prière par jour, et sept fois le jour nous disons les louanges du Seigneur.
Remarquons-le toutefois : c'est de l'Orient que cet usage s'est heureusement
propagé jusqu'ici; et cependant, plusieurs monastères orientaux très anciens,
incapables de souffrir la moindre atteinte aux vieilles règles des pères, ne
l'ont pas encore admis jusqu'à ce jour.
CHAPITRE 5 Qu'il ne faut pas retourner dormir après les oraisons matutinales (après Prime).
Quelques-uns, dans cette province, ignorant le motif qui présida à
l'institution de la solennité nouvelle, retournent dormir, les psaumes du matin
terminés. C'est
précisément retomber dans l'inconvénient que nos anciens se proposaient de faire
cesser. On se hâte d'expédier l'office à une heure telle, que voici de nouveau
les négligents et les tièdes dans l'occasion de reprendre leur somme. Et c'est
ce qu'il ne faudrait faire à aucun prix, comme je l'ai expliqué longuement, dans
le livre précédent, lorsque j'ai décrit la synaxe des Égyptiens. A ce jeu, la pureté
acquise par l'humble confession et les oraisons d'avant le jour, court grand
risque de se perdre, soit nécessité de nature, soit illusion de l'ennemi. Le seul fait de
dormir coupera court à notre ferveur. Nous sortirons du sommeil attiédés par la
torpeur; et nous traînerons tout le jour notre inertie et notre paresse.
C'est là ce que les Égyptiens ont tant à cœur d'éviter. Et bien qu'à certaines
époques, ils se lèvent avant le chant du coq, ils tiennent, après avoir célébré
la
synaxe canonique, à continuer leurs veilles jusqu'au jour, afin que la lumière
matutinale, lorsqu'elle luira sur eux, les trouve dans cette ardeur spirituelle,
et les
garde la journée entière plus fervents et attentifs. Ils sont prêts à la lutte,
lorsqu'elle paraît, et affermis contre les combats diurnes du diable par
l'exercice des
veilles nocturnes et la méditation spirituelle.
CHAPITRE 6 Que nos anciens, en instituant la solennité du matin (Prime) n'ont rien changé à l'antique ordre des .psaumes.
Il faut savoir encore que nos anciens, lorsqu’ils ont cru devoir introduire
cette solennité matutinale, ne changèrent rien à l’antique usage de la
psalmodie; mais les
synaxes de nuit continuèrent à se célébrer toujours comme elles l’étaient
devant. Les psaumes réservées en ce pays pour la solennité de Matines (Laudes),
c’est-à-dire le 118, qui commence par «Louez le Seigneur du ciel», et les
suivants, sont par eux chantés à la suite des vigiles nocturnes, qu’ils
terminent après le
chant du coq, avant l’aurore. Ce sont les 50, 57 et 89 qui ont été assignés à la
solennité nouvelle.
Enfin, dans toutes les Églises d’Italie, on chante aujourd’hui le psaume 50
après les psaumes de Matines (Laudes). Cet usage est certainement emprunté de
l’office dont nous parlons : cela ne fait aucun doute pour moi.
CHAPITRE 7 Celui qui n’est pas rendu à la prière du jour avant la fin du premier psaume, n’a pas licence d’entrer à l’oratoire; pour la prière de nuit, le retard est véniel jusqu’à la fin du deuxième psaume.
Celui qui, pour Tierce, Sexe ou None, n’est pas rendu à la prière avant la
fin du premier psaume, n’ose pénétrer dans l’oratoire ni se mêler à la
psalmodie. Mais il attend le renvoi debout devant la porte; et, à la sortie des frères, il fait
pénitence en présence de tous, prosterné jusqu'à terre, afin d'obtenir le pardon
de sa négligence et de sa lenteur. Il sait qu'il ne peut expier autrement son péché de
paresse, et que même il ne sera pas admis davantage à la solennité suivante,
trois heures après, s'il ne s'empresse de satisfaire pour sa négligence présente dans
les sentiments d'une vraie humilité.
Aux synaxes de nuit, on fait grâce au retardataire jusqu'à la fin du deuxième
psaume, à la condition toutefois qu'il ait pris sa place au milieu des frères,
avant
qu'ils se prosternent pour l'oraison, le psaume terminé. Il serait soumis à la
même censure et pénitence que ci-dessus, s'il tardait un seuil instant après le
délai
fixé.
CHAPITRE 8 Ordonnance et durée de la Vigile qui se célèbre depuis le soir, au samedi commençant.
J'en viens à la vigile qui se célèbre chaque semaine depuis le soir, au
samedi commençant. Les anciens des monastères la font durer, pendant l'hiver, où
les nuits
sont plus longues, jusqu'au quatrième chant du coq; et il reste encore près de
deux heures, où les moines, après avoir veillé toute la nuit, se refont de leurs
fatigues. Par ce moyen, ils ne languiront pas de sommeil toute la durée du jour,
contents d'un repos si bref, comme s'ils avaient fait une nuit complète.
Il conviendra que nous observions, nous aussi, cet usage avec la plus grande
exactitude. Prenons le sommeil qui nous est accordé après le renvoi de la
vigile,
jusqu'à la venue du jour, c'est-à-dire jusqu'aux psaumes du matin (Prime); mais
qu'il nous suffise; et passons la journée entière dans les travaux et offices
nécessaires. Si nous faisions autrement, la fatigue et l'épuisement de la vigile
nous pousseraient peut-être à reprendre durant le jour le sommeil que nous avons
dérobé à la nuit; et nous aurions l'air d'avoir changé le temps du repos et
déplacé la nuit, plutôt que d'avoir rien soustrait de notre sommeil. La chair
est fragile;
on ne peut la frustrer de toute sa nuit, et garder le lendemain une vigilance
inaltérable, sans torpeur ni alanguissement d'esprit. La vigilance en serait
même
empêchée, plutôt qu'aidée. Il faut goûter quelque temps de sommeil après le
renvoi de la vigile : le succès est à ce prix. Par conséquent, nous nous
accorderons
une heure au moins de repos, comme il a été dit, avant la venue du jour. De
cette manière, nous gagnerons toutes les heures de la vigile, passées dans la
prière;
car, ayant accordé à la nature son dû, nous ne serons pas obligés de reprendre
pendant la journée ce que nous aurons soustrait à la nuit. C'est un point qui ne
laisse aucun doute : il faudra tout restituer à la chair, si, au lieu d'être
raisonnable et de lui ôter une part seulement, on prétend lui refuser tout, si,
pour parler
plus justement, on veut lui retrancher le nécessaire, et non pas le superflu.
Soyez excessifs, inconsidérés, déraisonnables; prolongez la vigile jusqu'au jour
: elle
se payera plus cher, immanquablement.
C'est dans le même sentiment que les moines d'Orient divisent la Vigile en trois
parties, afin que la variété divise aussi le labeur, et que le plaisir du
changement
allège la fatigue : Après avoir chanté debout trois antiphones, ils s'asseyent
par terre ou sur des sièges très bas, pour écouter trois psaumes. Un soliste
donne le
psaume; eux, la responsa. Les frères se succèdent, de manière que chaque soliste
ne chante qu'un psaume. Ensuite, ils ajoutent trois leçons, dans la même
position de repos. Et en diminuant de la sorte la fatigue corporelle, ils
peuvent célébrer leur vigile avec un esprit plus attentif.
CHAPITRE 9 Pourquoi la Vigile du samedi commençant, et l'usage de tout l'Orient de rompre le jeûne ce jour-là.
Ce fut au temps de la prédication apostolique, lorsque se fonda la religion
et la foi chrétienne, qu’il fut décidé dans tout l'Orient de célébrer cette
Vigile au
samedi commençant. Notre Seigneur et Sauveur avait été crucifié le sixième jour
de la semaine. Les disciples, sous le coup de la passion encore toute nouvelle,
passèrent la nuit entière à veiller, sans s'accorder un instant de repos. De ce
moment date l'institution d'une vigile en cette nuit; et la coutume s'en est
gardée
jusque aujourd'hui dans tout l'Orient. Les mêmes chrétiens de l'âge apostolique
ayant décidé de rompre le jeûne du samedi, après le labeur de la vigile, toutes
les Églises d'Orient font de même, et avec raison. Tel est, aussi bien, le sens
d'une parole de l'Ecclésiaste. Elle a un autre sens, mystique celui-là. Mais
elle n'exclut pas le nôtre, et nous pouvons y trouver le précepte de donner la même solennité
au septième et au huitième jour : «Donnez-en une part à sept, et même à huit.»
(Ec 11,2). Il ne s'agit pas d'aller prendre cette omission du jeûne pour une
communion au sabbat des Juifs, surtout chez des gens aussi évidemment étrangers
à toute superstition judaïque. Mais elle a pour huit, nous l'avons dit, de refaire
le corps de son épuisement. A jeûner cinq jours toutes les semaines de l'année,
il se fatiguerait aisément et tomberait en défaillance, si deux jours au moins de
trêve ne venaient le ranimer.
CHAPITRE 10 D'où vient qu'à Rome on jeûne le samedi ?
Ignorant le motif de cette institution, plusieurs, en certaines villes
d'Occident et particulièrement à Rome, estiment que l'on ne doit pas rompre le
jeûne le
samedi, parce que, disent-ils, l'apôtre Pierre jeûna en ce jour, avant de
combattre contre Simon.
Mais cette circonstance même ne fait que montrer plus évidemment que l'apôtre
n'eut pas dessein de se conformer à un usage canonique, et fut incliné plutôt
par la nécessité. Il paraît clair que, s'il prescrivit un jeûne, ce fut en vue
de cette conjoncture particulière, et pour la ville de Rome; un jeune spécial,
par
conséquent, et non pas général. Ce qu'il n'eût certainement point fait, s'il
avait su qu'on jeûnât d'ordinaire, en vertu d'une coutume canonique. Et nul
doute qu'il
ne fût prêt à édicter semblable ordonnance même le dimanche, si le combat était
tombé ce jour-là. Ce n'aurait pourtant pas été une raison de promulguer en règle
un jeûne non établi par une observance universelle, mais imposé par la nécessité
et pour une fois.
CHAPITRE 11 En quoi la solennité du dimanche diffère dès autres jours.
On ne doit pas ignorer non plus, que, le dimanche, il ne se célèbre qu'un
office avant le repas. Seulement, les psaumes, les oraisons et les lectures y
ont plus de
solennité et d'étendue par révérence pour la synaxe même et la communion du
Seigneur; et il compte à la fois pour Tierce et pour Sexte.
Par cette méthode, on ne diminue rien du service de la prière, puisqu'on ajoute
des leçons; et néanmoins, cela fait une différence, un adoucissement accordé aux
frères, au prix des autres jours, par égard pour la Résurrection du Seigneur.
C'est comme une trêve, après l'observance de toute la semaine. Par suite, ce
jour est attendu comme une fête, avec une joie plus vive; et cette attente rend moins
sensibles les jeûnes de la semaine. On endure toujours la fatigue d'une âme plus
égale, et l'on se porte à l'ouvrage sans répugnance, dès là qu'une certaine
diversion, un changement quelconque dans le travail doit venir rompre la
monotonie.
CHAPITRE 12 A quels jours il y a souper; et comment, à ce repas, on ne dit point de psaume, ainsi qu'on a coutume de le faire pour celui de midi.
Enfin, les jours où l'on sert aux frères dîner et souper, c'est-à-dire les
samedis, dimanches et jours festifs, on ne dit point de psaume, le soir, avant
de se mettre à
table, ni après, comme on a coutume de le faire pour les repas
plus solennels de midi ou pour la réfection
régulière des jours de jeûne, qui est
également précédée et suivie des psaumes
habituels. Mais on se met à table après une simple
prière; et on conclut de même, par une prière
seulement. C'est que ce repas est considéré comme
extraordinaire chez les moines, et tous ne sont pas tenus d'y venir. Y
prennent part uniquement les frères étrangers qui
viennent d'arriver, les malades et ceux qui le veulent.
LIVRE 4 INSTITUTIONS RELATIVES À CEUX QUI EMBRASSENT LE RENONCEMENT
CHAPITRE 1 De l'institution de ceux qui embrassent le renoncement; et comment se fait, à
Tabenne et chez les Égyptiens, l'initiation de ceux que l'on accueille dans les monastères.
De la règle qui doit s'observer dans les monastères, touchant les oraisons et les psaumes des assemblées de jour, nous passons, comme aussi bien l'ordre même de notre exposé, nous y invite, à l'institution de celui qui embrasse le renoncement. Je m'appliquerai sur toutes choses à dire le plus brièvement qu'il se pourra les conditions mises à l'accueil de ceux qui veulent se convertir à Dieu; et dans cette vue, je mêlerai certains éléments des règles égyptiennes à d'autres que j'emprunterai des règles de Tabenne. Ce monastère est situé dans la Thébaïde. Autant il l'emporte par le nombre sur tous les autres, autant il leur est supérieur par la rigueur de l'observance. Plus de cinq milles frères' y sont gouvernés par un unique abbé, et cette multitude reste toute la vie soumise a son ancien dans une telle perfection d'obéissance, que, supposé chez nous un supérieur avec un seul moine, ni celui-ci ne pourrait la pratiquer, ni celui-là l'obtenir même pour peu de temps.
CHAPITRE 2 Comment, chez eux, on persévère dans les monastères de cénobites jusqu'à l'extrême vieillesse.
Comment une si longue persévérance, humilité et sujétion est-elle possible ?
Quelle institution sait la former au cœur des moines et les
faire demeurer dans la vie commune jusqu'à la décrépitude de l'âge ? Voilà le
point qu'il nous faut toucher avant tout, me semble-t-il. Il
y a là une vertu si éminente, que je ne me souviens pas d'avoir vu personne s'y
tenir une année entière, après de son entrée dans nos
monastères. Mais, connaissant les principes de leur renoncement, il nous sera
aisé de comprendre que, bâti sur de tels fondements,
l'édifice de la perfection ne pouvait que s'élever jusqu'aux faîtes les plus
sublimes.
CHAPITRE 3 Comment on éprouve celui qui se présente pour être reçu dans le monastère.
Si quelqu’un manifeste l'ambition d'être reçu à la vie monastique, on ne l'admet pas avant qu'il ait fourni la preuve de sa persévérance, de son désir, de son humilité en même temps et de sa patience, en faisant sentinelle à la porte pendant dix jours et plus. Prosterné aux genoux des frères qui passent, chacun s'applique à le rebuter et le mépriser, comme un homme qui souhaite d'entrer dans le monastère, non par un motif de religion, mais par nécessité. Avec cela, on le charge d'injures et dé reproches. Lorsqu'il a donné de la sorte la mesure de sa constance, et déclaré quel il sera dans les épreuves par sa patience à souffrir les opprobres, assuré désormais de la flamme qui brûle dans son cœur, on l'accueille enfin. Mais c'est pour s'enquêter avec la plus extrême diligence, s'il ne lui reste pas, telle une peste attachée à sa personne, un seul denier de son avoir. Ils savent qu'il ne pourrait demeurer longtemps sous la discipline du monastère, ni acquérir la vertu d'humilité et d'obéissance, ou se tenir content de leur vie pauvre et austère, s'il gardait par dévers soi le moindre pécule; mais à la première émotion et pour n'importe quel sujet, animé par la confiance de cette mince ressource, il fuirait sur-le-champ, comme la pierre d'une fronde.
CHAPITRE 4 Pourquoi l'on ne permet point à ceux qui sont accueillis dans le monastère, de rien apporter avec soi.
Ils ne consentent même pas à recevoir de son argent, pour subvenir aux
besoins de la communauté. D'abord, pareille offrande lui
donnerait peut-être de la hardiesse et de l'enflure; et il ne daignerait plus
traiter d'égal à égal avec les frères plus pauvres. Puis, avec de
tels sentiments, il ne serait plus question de condescendre à l'humilité du
Christ. Impossible de persévérer sous la discipline
monastique. Mais, ce qu'il aurait, apporté au principe de son renoncement et
dans tout le feu de sa ferveur, un esprit sacrilège ne le
pousserait-il pas, une fois sorti et tombé dans la tiédeur, à tout mettre en
œuvre pour le recouvrer, pour l'exiger même, non sans causer du tort au monastère ?
Plus d'une expérience est venue leur apprendre la nécessité absolue d'observer
cette règle. En d'autres monastères moins circonspects,
on a accueilli tout droitement certains candidats; et, après que ce qu'ils
avaient apporté était dépensé pour le service de Dieu, ils n'ont
pas craint de le réclamer, et de jeter ainsi l'outrage à Dieu Lui-même.
CHAPITRE 5 Pourquoi les novices, à leur entrée dans le monastère, déposent leurs vêtements, pour en recevoir d'autres de l'abbé.
Chacun, à son entrée, est donc dépouillé de tout ce qu'il a. On ne lui permet
même pas de conserver l'habit dont il est couvert. Mais on
le conduit au milieu de l'assemblée des frères; là, on lui enlève ses vêtements,
et il est revêtu par les mains de l'abbé d'habits
appartenant au monastère.
Cet acte est destiné à lui l'aire comprendre qu'il n'est
pas seulement dépouillé de tous ses biens d'autrefois,
mais qu'il a déposé le faste mondain et s'est
abaissé à la pauvreté et indigence du Christ.
Désormais, il ne demandera plus sa subsistance à des
richesses acquises par les moyens du siècle ou mises en
réserve de son infidélité d'antan, mais il recevra
la solde de son service dans les saintes et pieuses distributions du
monastère. C'est de là qu'il tiendra dorénavant le
vivre et le vêtement; et il doit apprendre à la fois
à ne rien avoir et néanmoins à ne
s'inquiéter pas du lendemain, selon la parole de
l’évangile. Qu'il ne rougisse pas non plus d'être
mis au niveau des pauvres, c'est-à-dire du corps des
frères : le Christ n'a pas rougi d'être compté
parmi eux ni de se dire leur frère. Mais plutôt qu'il se
glorifie d'avoir pris rang parmi les familiers du Seigneur.
CHAPITRE 6 Pourquoi les vêtements portés par les novices à leur entrée dans le monastère, sont conservés par l'économe.
Les vêtements qu’il a déposés sont remis à l'économe et gardés en réserve, jusqu'à ce qu'ils aient reconnu évidemment, par diverses épreuves, la réalité de son progrès, le mérite de sa vie, la qualité de sa patience. S'ils voient avec le temps qu'il pourra demeurer chez eux et persister dans la même ferveur avec laquelle il a commencé, ils tout largesse de ces habits aux pauvres. Mais s'ils surprennent de lui quelque murmure ou la moindre désobéissance, ils lui arrachent les habits du monastère dont il a été revêtu, lui remettent les siens, qui ont été gardés en dépôt, et le chassent. Nul ne doit s'éloigner avec ceux qu'il a reçus; et ils ne souffrent pas que personne continue de les porter, lorsqu'ils ont une fois constaté qu'il ne suit plus qu'avec tiédeur la règle de son institution. Ils ne laissent non plus personne se retirer glorieusement et à la face du ciel. Tel un esclave fugitif, le lâche doit profiter des ténèbres d'une nuit épaisse, afin de s'échapper; ou bien, déclaré indigne de l'ordre et de la profession monastique, il dépose l'habit du monastère et se voit expulser avec confusion et infamie, en présence de tous les frères.
CHAPITRE 7 Pourquoi l'on ne permet point à ceux que l'on accueille, de se mêler aussitôt avec les frères, mais on les confie auparavant à l'hôtelier.
Quelqu'un a donc été reçu; il a fait preuve de persévérance; il a déposé ses
propres habits, pour être revêtu de ceux du monastère.
Pourtant, l'on ne permet point qu'il se mêle aussitôt à la communauté des
frères; mais il est confié à un ancien qui a sa demeure à part,
non loin du vestibule, comme étant chargé des étrangers et des hôtes, et
s’occupant à leur prodiguer les soins de la plus tendre hospitalité. Il reste là
une année entière, à servir les étrangers. S'il s'est acquitté
de son office sans donner sujet de se plaindre, après cette première école
d'humilité et de patience et un exercice qui a été assez long
pour permettre de le bien connaître, il est reçu au sein de la communauté et
remis à un autre ancien. Celui-ci commande à dix jeunes
moines, que l'abbé lui confie pour les instruire et les gouverner, selon
l’ordonnance qui est racontée de Moïse dans l’Exode. (cf. Ex
18,25).
CHAPITRE 8 À quelles pratique on exerce d'abord les jeunes, afin de leur apprendre à surmonter toutes leurs convoitises.
La première sollicitude de l'ancien, la matière principale de ses leçons,
puisqu'il s'agit d'introduire le novice dans la voie qui mène aux
plus hauts sommets de la perfection, sera de lui apprendre à vaincre ses
volontés. Il l'y exercera avec un zèle attentif; et dans cette vue,
fera en sorte de lui commander toujours ce qu'il sentira le plus contraire à ses
inclinations.
Instruits par de multiples expériences, ils enseignent que les moines, et
particulièrement les jeunes, ne peuvent refréner le plaisir de la
concupiscence, s'ils n'apprennent d'abord par l'obéissance à mortifier leurs
volontés. Aussi prononcent-ils que l'on ne réussira jamais à
éteindre la colère, la tristesse ou l'esprit d'impureté, à garder la constante
unité avec les frères, une concorde ferme et durable, non pas
même à demeurer longtemps dans le monastère, si l'on n'apprend premièrement à
surmonter sa volonté propre.
CHAPITRE 9 Pourquoi il est commandé aux jeunes de ne cacher à leur ancien aucune de leurs pensées.
Tels sont les principes à l'aide desquels ils s'empressent de façonner, de
former à la perfection ceux qu'ils initient; tel est, pour ainsi
parler, leur alphabet, leur syllabaire. Ils discernent aussi très clairement par
ce moyen si les jeunes n'ont qu'une humilité feinte et
imaginaire, ou s'ils sont fondés véritablement en cette vertu.
Afin de les amener plus facilement à ce résultat, ils les mettent en garde
contre une confusion pleine de périls, et les instruisent à ne
taire aucune des pensées qui les tourmentent, mais à les manifester dès leur
naissance à l'ancien; à ne s'en remettre jamais à leur propre
discrétion du jugement qu'il en faut porter, mais à croire bon ou mauvais ce que
l'ancien aura reconnu et déclaré tel après mur examen.
Il suit de là que toute la ruse de l'ennemi reste impuissante à circonvenir une
jeunesse inexpérimentée et ignorante; ses fraudes
échouent invariablement contre celui qu'il voit muni, non de sa propre
discrétion, mais de celle de l'ancien, et qu'il ne peut persuader de
celer les suggestions ni les traits enflammés qu'il lui jette dans le
cœur.
Car, avec toute sa subtilité, il ne saurait tromper ou jeter bas
quelque novice, que s'il l'entraîne à cacher ses pensées, soit par orgueil, soit
par honte. Aussi bien, c'est, disent-ils, le signe universel et
évident qu'une pensée est du démon, lorsque nous rougissons de la découvrir à
notre, ancien.
CHAPITRE 10 Obéissance parfaite rendue aux anciens, même dans les nécessités de la nature.
Après cela, la règle de l'obéissance se garde avec tant d'exactitude, que les
jeunes n'oseraient, à l'insu de leur supérieur ou sans sa
permission, je ne dis pas seulement sortir de leur cellule, mais satisfaire de
leur propre chef aux nécessités de la nature. Quoi qu'il leur
prescrive, ils s'empressent de l'accomplir, comme un ordre venu du ciel, sans
examen. S'il arrive qu'on leur enjoigne des choses
impossibles, ils accueillent le commandement avec une foi et une dévotion
telles, qu'on les voit se dépenser à le remplir de toutes leurs
forces et sans l'ombre d'hésitation; par révérence pour l'ancien, ils n'osent
même en mesurer l'impossibilité.
Mais je ne veux point faire actuellement un traité spécial de leur obéissance.
Je me propose de la faire connaître en son lieu, bientôt, et
par les exemples mêmes, si le Seigneur, touché de vos prières, m'en accorde le
loisir. Pour le moment, poursuivons notre exposé des
institutions. Mais j'omettrai ce qui ne se peut recommander ni pratiquer dans
les monastères de cette région. Par exemple, ils ne se
servent pas de laine pour leurs vêtements, mais seulement de lin; et ils ne les
ont pas en double, mais chaque doyen dans sa décanie
leur en fournit de rechange, lorsqu'il voit que ceux qu'ils portent sont
malpropres.
CHAPITRE 11 Le mets réputé le plus délicat.
Je passe également, outre bien des choses analogues, sur ce trait d'une
abstinence aussi peu accessible qu’elle est sublime. Ils réputent
comme de la dernière délicatesse, que l'on serve à la table des frères une sorte
d'herbe assaisonnée de sel et infusée dans l'eau, qu'ils
appellent labsanium. (chou sauvage).
Ni la température de l'air ni notre fragilité n'admettraient, dans cette
province, de tels usages. Je m'attache donc uniquement à ce que
nulle infirmité corporelle, non plus que la position des lieux, ne saurait
empêcher, si la fragilité de l'âme et la tiédeur de l'esprit ne le font
pas écarter.
CHAPITRE 12 Comment les moines abandonnent tout travail, dès qu'ils entendent frapper à leur porte, afin d 'accourir.
Les moines sont assis dans leur cellule, vaquant d'un même zèle an travail et
à la méditation. Soudain, ils entendent qu'on frappe à leur
porte. C'est le frère qui parcourt les cellules, afin d'inviter à la prière ou a
quelque travail. Chacun à l'envi se précipite dehors. Celui qui
est occupé à écrire, n'ose finir la lettre qu'il avait commencée; mais, à
l'instant même que le coup retentit à son oreille, il s'élance avec
la plus grande promptitude, sans prendre le temps de terminer le trait ébauché.
Il laisse le jambage inachevé, moins soucieux d'avancer
son travail, que prompt à accomplir la vertu d'obéissance en toute ardeur et
sainte émulation.
Ils préfèrent l'obéissance, non seulement au travail des mains, à la lecture, au
silence et à la paix de la cellule, mais à toutes les autres
vertus. Rien, à leur jugement, qui ne doive passer après elle; et toute perte
les laisse contents, pourvu qu'ils ne la blessent en aucune
façon.
CHAPITRE 13 Quelle faute c'est à leurs yeux de dire sien l'objet le plus vil.
Je crois superflu de rappeler seulement, parmi leurs autres institutions, le culte de la pauvreté. Il n'est licite à personne de posséder un panier, une corbeille ou quelque autre chose semblable, qu'il puisse retenir comme sa propriété et munir de son sceau. Je sais leur absolu dénuement, et qu'ils n'ont rien que leur tunique, un manteau, des caliges, une mélote et une natte. Même en d'autres monastères, où l'on se montre plus large sur ce point, j'ai toujours vu jusque aujourd'hui s'observer la règle suivante : personne n'ose dire sien quelque objet que ce soit; et c'est une grosse faute que de telles expressions dans la bouche d'un moine : «Mon manuscrit», «mes tablettes», «mon stylet», «ma tunique», «mes caliges». S'il laisse échapper quelque parole de ce genre par surprise ou inadvertance, il en devra satisfaire par une digne pénitence.
CHAPITRE 14 Bien que le travail de chacun soit d'un gros rapport, personne n'ose excéder pour soi-même la modique ration déterminée par la règle.
Quelque revenus considérables que chacun rapporte au monastère, de son travail et de ses sueurs - car il ne gagne pas seulement de quoi suffire à son modeste entretien, mais il pourrait, de la surabondance, satisfaire aux nécessités d'un grand nombre - il ne s'enfle ni ne se flatte d'un si grand profit, ni de la peine qu'il lui en a coûté; mais il ne revendique rien de plus pour lui-même que deux petits pains, qui, là-bas, se vendent deux ou trois deniers. Je ne puis le dire sans rougir, et plût à Dieu que nous n'eussions jamais eu à constater un tel fléau dans nos monastères ! chez eux, nulle réserve particulière; et je ne dis pas seulement le fait, mais la pensée même en est inconnue. D'une part, chacun considère tout l'avoir du monastère comme son bien propre, et donne à toutes choses le même soin et la même sollicitude que si elles étaient à lui. D'autre part, dans la pensée de conserver la vertu de dénuement qu'il a embrassée, et qu'il a à cœur de garder jusqu'à la fin entière et inviolée, il s'estime étranger à tout, en dehors de tout; il se comporte en pèlerin, en exilé, dans ce monde; et plutôt se regarde-t-il pour un homme qui vit à la charge du monastère et comme un serviteur, qu'il ne prétend à être le maître de quoi que ce soit.
CHAPITRE 15 De notre goût immodéré d'avoir.
Que dirons-nous à cela, malheureux ? Vivant en communauté et placés sous la
paternelle sollicitude d'un abbé, nous avons partout avec
nous nos clefs particulières. Que dis-je ? nous foulons aux pieds la pudeur et
la confusion naturelles à notre profession, et nous
n'avons pas honte de porter ostensiblement au doigt l'anneau qui nous sert à
marquer de notre sceau les objets que nous retenons par
dévers nous. Les paniers, les corbeilles, les coffres mêmes et les armoires ne
suffisent pas à loger ce que nous amassons, ou ce que
nous avons mis en réserve au moment de quitter le siècle. Puis, nous nous
prenons de passion pour les objets les plus vils, pour des
riens. Ils sont à nous ! Et si l'on s'avise d'en toucher quelqu'un du doigt,
tout gonflés de colère, nous ne pouvons empêcher l'émotion
de notre cœur de se trahir au tremblement de nos lèvres et à toute notre
attitude indignée.
Mais passons sur nos vices, et cachons dans le silence ce qui ne vaut pas
l'honneur d'être raconté, conformément à cette parole : «Que
ma bouche ne dise pas les œuvres des hommes.»(Ps 16,4). Poursuivant plutôt
notre plan, parlons des vertus qui se voient chez eux, et
des pratiques qui devraient exciter tous les désirs de notre zèle. Nous allons
d'abord poser brièvement et comme en courant les règles
mêmes et les lignes directrices dont s'inspire leur conduite. Après quoi, nous
en viendrons à de certains faits et gestes des anciens, que
j'ai le dessein, tendrement caressé, de livrer à la mémoire des hommes. Ce
seront là de puissants témoignages, pour appuyer ce que
j'aurai dit; leurs exemples et, l'autorité de leur vie feront ainsi toute la
force de mes paroles.
CHAPITRE 16 Règles concernant les diverses réprimandes.
Si quelqu'un brise par hasard un vase de terre cuite, appelé chez eux bocal,
il ne peut effacer sa faute, autrement que par une pénitence
publique. Tous les frères assemblés à la synaxe, il demande pardon, prosterné à
terre, jusqu'à ce que la solennité de la prière soit
achevée. L'abbé lui donne l'ordre de se relever, lorsqu'il le juge à propos; et
c'est le signe qu'il a obtenu sa grâce.
Doit satisfaire de la même manière, celui qui arrive en retard, soit au travail
où il a été mandé, soit à l'assemblée ordinaire des frères; qui
bronche, ne serait-ce que d'une syllabe, dans le chant des psaumes; qui fait une
réponse superflue, cru un peu dure, ou trop hardie; qui
accomplit négligemment les offices à lui confiés; qui murmure, même légèrement,
qui préfère la lecture au travail et à l'obéissance, et
s'acquitte avec indifférence des services réguliers; qui; après le renvoi de la
synaxe, ne retourne pas promptement à sa cellule; qui
s'arrête, si peu que ce soit, ou s'écarte un seul instant vers quelque endroit
secret, de concert avec un autre; qui prend la main d'un
frère; qui ose parler, ne fut-ce qu'un moment, à quelque autre que son compagnon
de cellule; qui prie, avec un moine suspendu de la
prière commune; qui voit l'un de ses parents ou de ses amis du siècle, ou leur
parle, sans la permission de son ancien; qui ose recevoir
une lettre ou y répondre, sans l'autorisation de son abbé.
Pour tous ces délits et ceux de la même sorte, on a recours à la correction
spirituelle.
Quant aux autres, qui se commettent indifféremment chez nous, et que nous sommes
bien, répréhensibles de souffrir, c'est-à-dire les
insultes ouvertes, les mépris manifestes, les contradictions orgueilleuses, la
liberté effrénée d'aller et de venir, la familiarité avec le sexe,
les colères, les rixes, les disputes et les altercations, la hardiesse de
réserver quelque objet à son usage personnel, la peste de l'avarice,
l'amour et la possession de choses superflues que n'ont pas les autres frères,
les repas faits en dehors de la règle et en cachette, et tous
manquements semblables : ils ne sont point punis de la simple réprimande
spirituelle que nous avons décrite, mais d'une peine
corporelle on de l'expulsion.
CHAPITRE 17 Par qui fut introduit l'usage de faire de saintes lectures aux repas des frères, dans les monastères, et du profond silence qu'y observent les Égyptiens.
L'usage de l'aire de saintes lectures aux repas des frères, dans les
monastères, ne vient pas de l'Égypte, mais de la Cappadoce. Tout le
monde sait d'ailleurs qu'en l'instituant, les Cappadociens se sont moins proposé
un exercice spirituel, qu'ils n'ont voulu réprimer les
conversations superflues et vaines, et particulièrement les disputes, qu'il
n’est pas rare de voir s'élever à table. Ils se rendaient compte
qu'il n'existait pas d'autre moyen chez eux de les empêcher.
Mais en Égypte et à Tabenne, tous observent un profond silence. Parmi tant de
frères assis en un même lieu, pour prendre leur
réfection, aucun n'ose même parler bas, sauf le doyen dans sa décanie. Encore,
s'il voit qu'il est nécessaire d'apporter ou d'enlever
quelque chose, le fait-il comprendre par un son, plutôt que par la voix. Ils
gardent si exactement cette discipline du silence, qu'ils
tiennent la coule baissée jusqu'au dessous des yeux, de crainte que leur regard
n’ait la faculté d'errer librement, au gré de leur curiosité.
Ils ne voient que la table, avec les mets qui y sont placés et qu'ils se
servent. Nul ne peut remarquer comment l'autre fait son repas, ni
la quantité qu'il prend.
CHAPITRE 18 Combien il est illicite de manger ou de boire quoi que ce soit en dehors de la table commune.
Soit avant, soit après le repas commun et régulier, ils se donnent bien de
garde d'oser rien porter à leur bouche, en dehors de la table.
Ils vont par les jardins et les vergers. De toutes parts, les fruits pendent aux
arbres avec des airs séducteurs. La poitrine les heurte, en
passant. Mais quoi ! ils jonchent le soi, sous les pieds; il n'y a qu'à les
ramasser. Qu'aisément ils pourraient tenter le moine qui les voit,
de consentir à sa gourmandise. L'occasion, l'abondance n'ont-elles pas de quoi
provoquer des désirs chez, les plus austères et les plus
abstinents ? Mais non ! Ce serait à leurs yeux un sacrilège, je ne dis pas
seulement de goûter, mais de toucher quoi que ce soit, à part
ce qui est présenté ostensiblement au réfectoire commun, ce que l'économe fait
publiquement servir par le ministère des frères.
CHAPITRE 19 Du service quotidien des frères, en Palestine et en Mésopotamie.
Pour ne rien omettre Des institutions cénobitiques, je crois devoir aussi
raconter comment les frères se servent journellement dans les
autres régions. En Mésopotamie, en Palestine et en Cappadoce, d'un mot dans tout
l'Orient, les frères se succèdent chaque semaine à
tour de rôle, pour se rendre ces bons offices; et le nombre des servants est
déterminé d'après la population du monastère. Or, ils se
portent à cet emploi avec tant de dévouement et d'humilité, qu'il ne se
trouverait pas un esclave pour servir de la sorte le plus dur et le
plus puissant des maîtres. Non contents de leur tour de service régulier, leur
zèle les pousse à se lever la nuit, pour soulager ceux qui
sont dans cet office, heureux de les prévenir et d'accomplir secrètement la
tâche qui leur incombe.
Entré en semaine, on y reste jusqu'après le souper du dimanche. Le repas
terminé, le service des semainiers se conclut comme il suit.
Les frères se trouvant réunis au complet pour les psaumes qu'ils ont coutume de
dire avant de reposer, ceux qui vont être remplacés
lavent les pieds à tous, par ordre; et pour le labeur de toute la semaine, ils
demandent en esprit de foi ce salaire de bénédiction, que,
durant qu'ils remplissent ainsi à la lettre le commandement du Seigneur, la
prière commune les accompagne, intercédant pour les
péchés que l'ignorance et la fragilité leur ont fait commettre, recommandant à
Dieu comme «un sacrifice agréable» (Ps 19,4) le service
de dévouement qu'ils achèvent.
Le deuxième jour de la semaine, après les psaumes de Matines, d'autres leur
succèdent, à qui ils remettent les ustensiles et les vases
qu'ils ont eus à leur disposition durant le temps de leur service. Ceux-ci les
reçoivent et les gardent désormais avec une sollicitude et un
soin extrêmes, de crainte qu'il ne s'en détériore ou ne s'en perde aucun; ils
sont persuadés qu'ils auront à rendre compte du moindre
d'entre eux, comme de vases sacrés, non seulement à l'économe d'ici-bas, mais au
Seigneur, si par leur négligence il venait à s'en
endommager quelqu'un. Un seul témoignage, que je cite à titre d'exemple, vous
fera connaître la note exacte de cette règle, ainsi que la
foi et le scrupule que l'on apporte à l'observer. Je me borne; car si, d'un
côté, je désire contenter votre ferveur, - et quel n'est pas votre
zèle de tout savoir parfaitement! Ne va-t-il pas jusqu'à souhaiter de m'entendre
redire (tans ce livre des choses qui n'ont plus de secrets
pour vous? - d'autre part, je crains de passer la mesure.
CHAPITRE 20 De trois grains de lentilles trouvés par l'économe.
Certain frère étant en semaine, l'économe passant vit trois grains de
lentilles par terre. Tandis que le semainier préparait le plat pour la
cuisson, dans sa hâte ils lui avaient glissé entre les doigts avec l'eau dans
laquelle il les lavait. Sur-le-champ, l'abbé fut consulté. Et le
frère, déclaré par lui dissipateur et contempteur du bien de Dieu, se vit
suspendre de la prière. Sa négligence ne lui fut remise, qu'après
qu'il l'eût effacée par une pénitence publique.
C'est que non seulement ils se regardent comme ne s'appartenant pas; mais ils
pensent que tout ce qu'ils ont, est consacré au Seigneur.
Quoi qu'il entre dans le monastère, ils veulent que dorénavant on le traite en
toute révérence, comme chose sacrée. Tout est par eux
soigné et disposé avec tant de foi, que s'ils changent de place ou mettent en un
endroit plus convenable les objets ordinairement jugés
indignes d'un regard et réputés insignifiants ou sans valeur, s'ils remplissent
d'eau un vase de terre, s'ils y puisent pour offrir à boire à
quelqu'un, s'ils ôtent une paille de l'oratoire ou de leur cellule, ils ont la
ferme confiance d'en obtenir une récompense du Seigneur.
CHAPITRE 21 De l'empressement de plusieurs moines à servir spontanément leurs frères.
J’ai connu des frères pendant la semaine de qui le bois vint à manquer; si
bien qu'il n'y eut plus de quoi préparer la subsistance
accoutumée. En attendant qu'on en achetât et qu'il fût amené au monastère,
l'abbé décida que l'on se contenterait d'aliments secs.
Chacun le trouva bon. Aussi bien, il n'y avait pas à espérer de plat cuit.
Mais on, comptait sans les semainiers. N'allaient-ils pas être frustrés du prix
de leur labeur et de leurs bons offices, si, pendant leur
tour de service, ils n'accommodaient la nourriture des frères selon la mode en
usage ? Spontanément, ils s'imposèrent un travail infini.
Dans ces lieux arides et stériles, où l'on ne trouve de bois que celui que l'on
couperait aux arbres fruitiers - car il n'y a point de forêts,
comme chez nous - ils parcoururent en tous sens les espaces sans chemins frayés
et le désert qui s'étend vers la mer Morte, recueillant
dans leur sein les fétus et les épines d'occasion, que le vent avait dispersés
çà et là. Ce labeur volontaire les mit en mesure de préparer
tout l'ordinaire de la communauté. Ainsi, rien ne manqua au service habituel des
semainiers.
Tel fut leur esprit de foi à s'acquitter de leur charge. La pénurie de bois,
l'ordre de l'abbé leur faisaient une excuse suffisante; ils ne
voulurent point user de cette liberté, afin de ne rien perdre de leur mérite ni
de leur récompense.
CHAPITRE 22 De la règle égyptienne touchant le service quotidien des frères.
Voilà pour l'usage suivi dans tout l'Orient, comme je l'ai annoncé; et je dis
qu'il est nécessaire de l'observer aussi dans nos régions.
En Égypte, où les moines ont grand souci du travail, ou ne voit pas de
semainiers se succéder ainsi à tour de rôle, de peur que cet
office ne soit un obstacle an travail régulier que tous doivent fournir. Mais la
charge du cellier et de la cuisine est confiée à un frère
éprouvé, qui demeure dans son emploi, tant que ses forces et son âge le lui
permettent. Aussi bien, n'a-t-il pas à se fatiguer beaucoup;
car là-bas, on ne prend pas tant de soin pour préparer ou cuire les mets. Ils se
nourrissent principalement d'aliments secs ou crus; et
c'est un régal peu commun chez eux que des feuilles de poireau hachées pour un
mois, des choux sauvages, du sel grillé, des olives, de
petits poissons salés qu'ils appellent mænomenia.
CHAPITRE 23 Obéissance de l'abbé Jean, par laquelle il mérita la grâce de la prophétie.
Et puisque ce livre a pour sujet l'institution de celui qui renonce au monde,
institution qui doit l'introduire à la vraie humilité et à
l'obéissance parfaite, pour le rendre par là capable de gravir également les
cimes des autres vertus, je crois nécessaire de raconter à
titre d'exemples, ainsi que je l'ai promis, certains traits des anciens, par
lesquels ils se sont distingués dans cette vertu. Sur le nombre,
je n'en cueillerai du reste que bien peu. Ils suffiront à ceux que hante le
désir de hauteurs plus sublimes, et comme exhortation à la vie
parfaite, et comme modèle du propos qu'ils ont formé.
De la multitude innombrable des pères, je n’en mettrai donc sur la scène que
deux ou trois, eu égard aux bornes étroites de ce livre. Le
premier que je citerai est l'abbé Jean, qui demeura près de Lyco, ville de
Thébaïde. Élevé, à cause de son obéissance, jusqu'à la grâce
de la prophétie, il jeta un tel éclat dans l'univers entier, que son mérite le
fit illustre aux yeux mêmes des rois de ce monde. Encore qu'il
habitât, comme je l'ai dit, aux extrémités de la Thébaïde, l'empereur Théodose
n'osait partir en guerre contre de puissants tyrans, qu'il
ne fût animé par ses oracles et ses avis. Il s'y confiait comme venus du ciel
même, et par ce moyen, remporta des trophées sur des
ennemis qu'il désespérait de vaincre.
CHAPITRE 24 D'un morceau de bois mort que le même abbé Jean, docile au bon plaisir de son abbé, ne s'arrêta point d'arroser, comme s'il eût dû pousser.
Depuis l'adolescence jusqu'à l'âge d'homme, ce bienheureux Jean servit un
ancien, tout le temps que celui-ci vécut en ce monde; et il
s'attacha avec tant d'humilité à lui complaire, que son obéissance inspirait au
vieillard lui-même une stupeur extrême.
Voulant s'assurer plus évidemment si cette vertu provenait d'une foi véritable
et d'une profonde simplicité de cœur, ou si elle n était pas
affectée, contrainte et seulement pour l'œil du maître, il lui enjoignait
fréquemment des choses superflues et nullement nécessaires,
voire impossibles. J'en citerai trois exemples, qui feront voir à qui le voudra
la pureté de ses intentions et la sincérité de son obéissance.
Le vieillard prit un jour dans son bûcher une branche autrefois coupée et
préparée pour le feu. L'occasion de cuire ayant tardé, elle
gisait desséchée, et mieux encore quasi, pourrie de vétusté. En présence du
jeune homme, il la fiche en terre, et lui commande de
l'arroser deux fois le jour avec l'eau qu'il apporterait. L'humidité
journellement renouvelée lui ferait reprendre racine; un arbre en
revivrait, dont la large ramure serait un agrément pour les yeux, et donnerait
de l'ombre, pendant les chaleurs de l'été, à ceux qui
viendraient s'asseoir dessous.
Jean reçut l’ordre avec les témoignages accoutumés de vénération, sans
considérer un instant son impossibilité, et se mit à l'accomplir
fidèlement chaque jour. Apportant de l'eau d'une distance de près de deux
milles, il ne cessait d'arroser le bâton, avec une persévérance
que rien ne déconcertait. Durant tout l'espace d'un an, ni la maladie, ni les
fêtes, ni les occupations les plus urgentes, qui lui étaient une
honnête excuse, ni enfin les rigueurs de l'hiver ne purent l'empêcher d'exécuter
son mandat.
Le vieillard cependant se taisait, et observait secrètement cette assiduité. Le
voyant garder son commandement en toute simplicité de
cœur, comme s'il fût venu de Dieu, sans changer aucunement de visage, sans
l'ombre d'examen, il reconnut à ce signe la sincérité et
l'humilité de son obéissance; et en même temps, il eut pitié du labeur dépensé
le cours d'une année entière, avec tant de zèle et de
dévouement. Il s'approcha de la branche desséchée : «Eh ! Jean, fit-il, est-ce
que cet arbre a jeté des racines, ou non ? . «Je ne sais,»
répondit l'autre. Alors, le vieillard, faisant mine de vouloir se rendre compte
et essayer si la branche tenait sur ses racines, l'arracha
d'une légère secousse sous les yeux du jeune homme, puis la jeta au loin, et lui
prescrivit de cesser dorénavant de l'arroser.
CHAPITRE 25 D'une fiole d'huile jetée par l'abbé Jean au commandement de son ancien.
Formé par de tels exercices, le jeune homme croissait tous les jours dans la vertu de docilité; la grâce d'humilité qui était en lui commençait à resplendir, et la suave odeur de son obéissance à se répandre par tous les monastères. Quelques frères, dans le dessein de se rendre compte ou plutôt de s'édifier, s'en vinrent auprès du vieillard, et se prirent à admirer la soumission dont ils avaient entendu parler. Là-dessus, il appelle tout d'un coup le jeune homme : «Monte, dit-il, prends la fiole d'huile, et jette-la du haut en bas par la fenêtre.» Or, c'était l'unique qu'ils eussent dans le désert, et cette modeste provision faisait toute leur ressource pour eux-mêmes et pour leurs hôtes. Jean, cependant, vole, rapide, à l'étage supérieur, envoie la fiole par la fenêtre et la jette sur le sol, où elle devait fatalement se briser. Il n'eut pas une pensée, une réflexion pour l'ineptie de l'ordre, le besoin quotidien où l'on était de cette huile, la pénurie de sources, l'embarras extrême et les difficultés d'un désert affreux, dans lequel, eût-on de l'argent à discrétion, il était impossible de trouver à remplacer la liqueur perdue.
CHAPITRE 26 Comment l'abbé Jean obéit à son ancien, pour rouler une pierre que plusieurs n'auraient pu remuer.
Une autre fois que l'on désirait s'édifier de son obéissance, le vieillard
l'appela : «Cours, Jean, roule ici cette pierre le plus vite possible.»
Or, c'était un rocher énorme, qu'une troupe nombreuse n'aurait pu remuer. Lui,
cependant, d'y appliquer, tantôt les épaules, tantôt le
corps entier, cherchant à le rouler. Il faisait une si grande dépense d'énergie,
que la sueur, coulant de tous ses membres, trempait son
vêtement, et mouillait le rocher lui-même à l'endroit de sa nuque.
Là encore, il ne mesura point l'impossibilité de ce qui lui était commandé.
Telles étaient sa révérence pour le vieillard et la pure
simplicité de son obéissance, qui lui faisaient croire d'une foi entière que son
ancien ne pouvait rien lui prescrire en vain ni sans raison.
CHAPITRE 27 Humilité et obéissance de l'abbé Patermuce, qui n'hésita pas à jeter son enfant dans le fleuve, pour accomplir l'ordre de son ancien,.
C'est assez parlé de l'abbé Jean; ces quelques exemples, pris entre mille,
suffiront.
Je voudrais maintenant raconter un trait de l'abbé Patermuce; il est digne de
mémoire.
Animé du désir de renoncer au monde, Patermuce persista à faire sentinelle
devant la porte du monastère, jusqu'à ce qu'il eût obtenu,
par sa persévérance inébranlable, d'être reçu avec son fils, âgé d'environ huit
ans, contrairement à toutes les habitudes des monastères
de cénobites.
Admis enfin, ils furent aussitôt confiés à des maîtres différents; on voulut
même qu'ils habitassent des cellules séparées, de peur qu'à
voir continuellement le petit, le père ne se ressouvînt que, de tous les biens
dont il s'était dessaisi, en quittant le monde, et de ses affections charnelles,
soi, fils du moins lui restait. Sachant qu'il avait cessé d'être
riche, il ne devait plus savoir qu'il était père.
Afin de mieux l'éprouver sur ce point, et connaître s'il ne faisait pas plus
d'estime de la voix du sang et de l'amour de sa chair que de
l'obéissance et de la mortification du Christ, vertus que tout moine doit
préférer, par charité pour le Seigneur, à l'affection des siens, on
négligeait à dessein l'enfant. Couvert de haillons, plutôt que de vêtements,
souillé et défiguré par la malpropreté, il était plus capable de
blesser que de réjouir la vue de son père, toutes les fois que celui-ci pouvait
l'apercevoir. Mais de plus, il était en butte de divers côtés
aux coups et aux soufflets; et souvent, on frappait ainsi, et gratuitement, le
petit innocent sous les yeux de son père : si bien qu'il ne le
voyait jamais, sans lui découvrir sur les joues des sillons laissés par ses
larmes. Il en allait de la sorte chaque Jour. Et néanmoins, pour
l'amour du Christ et pour la vertu d'obéissance, les entrailles paternelles ne
fléchirent ni ne s'émurent. Il ne comptait plus pour son fils
celui qu'il avait offert au Christ avec soi. Sans souci des injures passagères
qu'il lui voyait subir, il exultait plutôt, parce qu'il
reconnaissait que sa patience paternelle n'était pas sans fruit. Il ne voulait
point avoir de pensée pour tant de larmes; mais toute sa
sollicitude avait pour objet sa propre humilité et perfection.
L'ancien du monastère, témoin de son austère courage et de cette inébranlable
fermeté, voulut éprouver à fond la constance de son
âme. Un jour qu'il voyait l’enfant pleurer, il feignit d'entrer en colère contre
lui, et commanda au père de le prendre et de le jeter dans le fleuve. Celui-ci,
comme si l'ordre fût parti da Seigneur, court, saisit son fils
et le porte dans ses propres bras jusqu'à la rive du fleuve, afin de l'y
précipiter. Dans la ferveur de sa foi et de son obéissance, il l'eût
certainement fait, si des frères n'avaient été commis exprès à la garde du
fleuve, afin d'arracher, pour ainsi dire, l'enfant du sein des
eaux. De par la docilité et l'abandon total du père, le commandement était
accompli; eux seuls empêchèrent sa vertu d'aller jusqu'à
l'effet et jusqu'au bout de son acte.
CHAPITRE 28 Comment il lut révélé à l'abbé, au sujet de Patermuce, qu'il avait renouvelé l’acte d'Abraham; et comment le même Patermuce lui succéda dans le gouvernement du monastère.
Sa foi et sa dévotion furent tellement agréés de Dieu, qu'un témoignage
céleste les vint aussitôt approuver. Il fut, en effet, révélé à
l'abbé que, par son obéissance, il avait renouvelé l'acte d'Abraham.
Quelque temps se passa, et l'abbé dut émigrer du séjour de ce monde vers le
Christ. Il mit alors Patermuce à la tête de tous les frères,
et le laissa au monastère comme son successeur et comme abbé.
CHAPITRE 29 De l'obéissance d'un frère qui, sur l'ordre de son abbé, promena et vendit publiquement dix corbeilles.
Je ne tairai pas non plus un frère à moi connu, et qui appartenait selon le monde à une très grande famille. Il était le fils d'un riche comte, et avait reçu une éducation fort soignée. Ayant quitté ses parents, il vola au monastère. Pour éprouver l'humilité de son âme et l'ardeur de sa foi, l'ancien lui commanda immédiatement de charger sur ses épaules dix corbeilles, qu'il n'y avait nulle nécessité pourtant de vendre publiquement, et d'aller en faire commerce par les rues. Afin de le retenir plus longtemps dans cet office, il ajouta une condition : si par hasard quelqu'un s'offrait à les acheter toutes à la fois, il ne devait pas y consentir, mais les vendre une par une aux amateurs. Ce qu'il fit en toute dévotion. Foulant aux pieds la honte pour l'amour et le désir du Christ, il chargea les corbeilles sur ses épaules, les débita au prix convenu, et rapporta l'argent au monastère. Il n'eut point frayeur d'un emploi aussi vil et inaccoutumé; il ne considéra point l'indignité de la chose, l'éclat de sa naissance ou les avanies de la vente. Tant il désirait obtenir, par la grâce de l'obéissance, l'humilité du Christ, qui est la vraie noblesse.
CHAPITRE 30 Humilité de l'abbé Pinufe, qui, poussé par le désir de la perfection, quitta le célèbre monastère qu'il gouvernait en qualité de prêtre, pour gagner un monastère lointain, où il serait reçu à titre de commençant.
Le cadre étroit de ce livre nous presse de finir; mais le bien de
l'obéissance, qui, entre toutes les autres vertus, tient le sceptre et
l'empire, ne nous permet point de passer entièrement sous silence les grandes
actions de ceux qui se sont illustrés par elle. J'essayerai
de tenir un juste milieu; et, songeant d'une part à la brièveté, de l'autre me
prêtant aux désirs comme aux intérêts des passionnés de la
science divine, je citerai encore un exemple, un seul, de la vertu d'humilité.
Il n'est pas d'un commençant, mais d'un parfait, d'un abbé;
et la lecture n'en sera pas instructive seulement pour les jeunes, elle est
capable d'exciter les anciens eux-mêmes à la parfaite humilité.
J'ai eu le bonheur de voir de mes yeux l'abbé Pinufe, prêtre d'un monastère
immense, qui se trouve en Égypte, non loin de la ville de
Panephysis, le respect qui s'attachait à sa vie, à son âge, à son sacerdoce, le
faisait honorer et vénérer de tous. Cette considération
même lui parut un obstacle à pratiquer l'humilité que, dans l'ardeur de son âme,
il avait convoitée; les moyens lui manquaient de
déployer la vertu de soumission qui faisait tous ses désirs. Ce que voyant, il
s'enfuit secrètement du monastère; et seul, se retira vers
les contrées extrêmes de la Thébaïde. Là, il déposa l'habit monastique, prit un
vêtement séculier, et gagna le monastère de Tabenne,
qu'il savait de tous le plus sévère. Il se flattait que l'éloignement
favoriserait son incognito, et que la grandeur du monastère, la
multitude des frères lui permettraient de se cacher plus facilement.
Il persévéra longtemps à la porte, se prosternant aux pieds de tous les frères,
et suppliant avec les plus vives instances qu'ils voulussent
bien le recevoir. On lui fit subir de longs mépris. «Vieillard décrépit
,disaient-ils, et sur la fin de son âge, ii sollicitait d'entrer dans le
monastère à l'heure où il n'avait plus même la force de se vouer à ses plaisirs;
ce n'était pas là une demande inspirée par la religion,
mais nécessitée par la faim et la détresse.» On l'admit enfin; et comme un vieux
qui n’était plus bon absolument à rien, il eut pour
charge d’entretenir le jardin. Il exerçait cet emploi sous un frère plus jeune,
a qui on 'avait confié. Or il lui était si soumis, et cultivait
avec une telle perfection d’obéissance la vertu d'humilité, objet de ses désirs,
que, non content de ce que réclamait le. soin du jardin, il
s'évertuait chaque jour à remplir les offices pénibles ou humiliants, et qui
donnaient de l'aversion à tout le monde. Même il se levait la
nuit, afin exécuter furtivement et sans témoin à la faveur des ténèbres, bien
des travaux divers; et personne ne pouvait savoir qui les
avait faits.
Il resta là caché durant trois années. Cependant, des frères s'étaient dispersés
par toute, l'Égypte à sa recherche. Enfin, l'un d'eux, qui
arrivait dans cette contrée, l'aperçut. Mais à peine le put-il reconnaître dans
l'humilité de son habit et la bassesse de son emploi. Courbé
sur un sarcloir, il dégageait le pied des légumes; puis, apportant du fumier sur
ses épaules, il le disposait aux racines. Devant un tel
spectacle, le frère hésita longtemps. Il s'approche à la fin, étudie
attentivement son visage et le son de sa voix; et aussitôt se jette à ses
pieds.
Ce geste causa d'abord à tous ceux qui le virent une stupeur extrême. Pourquoi
en agir de la sorte avec un homme qui passait chez eux
pour un novice et pour le dernier de tous, comme venant de quitter le siècle.
Mais leur étonnement redoubla, lorsque, à l'instant, il eut
dit son nom, qui était jusque chez eux en grande réputation. Ensemble, ils
demandèrent pardon au vieillard de leur ignorance première,
et de l'avoir si longtemps compté parmi les jeunes et les simples. Lui cependant
gémissait : «C'était la jalousie du diable qui l'avait
frustré d'une vie humble et si digne de lui, qu'il se réjouissait d'avoir enfin
trouvée, après l'avoir cherchée bien du temps; il n'avait pas
mérité de finir ses jours dans la sujétion qu'il avait embrassée.» Résistant et
pleurant, on le reconduisit à son monastère. Là, on fit
bonne garde, de crainte qu'il ne s'échappât de nouveau, comme la première fois.
CHAPITRE 31 Comment l'abbé Pinufe, reconduit à son monastère, n’y demeura que peu de temps, et s'enfuit de nouveau, pour aller en Palestine.
Il n'y demeura que peu de temps. Brûlé du même désir et de la même ardeur
d'humilité, il mit à profit le silence de la nuit pour s'enfuir.
De cette fois, ce n'était pas dans une province voisine, mais en des régions
inconnues, étrangères et lointaines qu'il prétendait se
rendre. Il monta, en effet, sur un navire, et s'en fut en Palestine. Sa retraite
serait plus sûre, pensait-il, s’il se transportait en des lieux
où son nom même n’avait jamais été entendu. À son arrivée, il gagna sans tarder
notre monastère, situé non loin de la grotte où notre
Seigneur daigna naître de la Vierge. Mais le temps qu’il y resta caché fut
court. Selon la parole du Seigneur, telle «la cité placée sur le
sommet d'une montagne», (Mt 5,14) il ne put longtemps se soustraire aux regards.
Aussitôt, des frères qui étaient venus d'Égypte, afin
de prier au Lieux saints, le reconnurent, et, à force d'instances, le
déterminèrent à rentrer dans son monastère.
CHAPITRE 32 Recommandations que fit le même abbé Pinufe, à un frère qu'il accueillait, en ma présence, dans son monastère,
Les rapports de confiance que j'avais eus avec lui dans notre monastère, me
le firent ensuite chercher, en Égypte, avec un grand
empressement. Et je veux insérer à mon ouvrage l'exhortation qu'il fit à un
frère qu'il accueillait, en ma présence, dans son monastère;
car je pense qu'on en pourra tirer quelque surcroît d'instruction.
«Vous savez, dit-il, combien de jours vous êtes demeuré prosterné à la porte du
monastère, avant que d'y être admis aujourd'hui. Les
difficultés que l'on vous a faites, ne sont pas sans cause. Et c'est ce qu'il
vous faut comprendre tout d'abord. L'intelligence que vous en
aurez, peut vous être d'un grand secours dans la voie où vous désirer d'entrer,
si vous venez ensuite au service du Christ, avec des
sentiments conformes à ce que vous aurez appris.
CHAPITRE 33 Si un moine s'efforce de vivre selon les maximes des pères, une grande récompense sera le prix de ses labeurs; mais en revanche, le lâche recevra son châtiment. C'est pourquoi il ne faut admettre personne dans le monastère avec trop de facilité.
Il est vrai, Dieu promet pour l'avenir une gloire sans mesure à ceux qui Le
servent fidèlement, et s'attachent à Lui selon la règle de la
doctrine monastique. Mais il prépare aussi les plus terribles châtiments à ceux
qui se seront montrés tièdes et lâches à la pratiquer,
négligeant de produire les fruits de sainteté en rapport avec ce qu'ils font
profession d’être et ce que les croit l’estime des autres
hommes. C'est la pensée de l'Écriture : «Mieux vaut ne point promettre, que de
promettre et de ne pas tenir ce que l'on a voué; (Ec
5,4), «Maudit soit celui qui fait négligemment les œuvres du Seigneur.» (Jer
48,10).
Voilà pourquoi nous vous avons si longtemps rebuté.
Ce n'est pas due nous ne désirions votre salut, aussi bien que celui des autres
hommes. Nous souhaiterions même de courir loin
au-devant de ceux qui veulent se convertir au Christ. Mais nous craignions, en
vous recevant sans prendre le temps de réfléchir, de
nous charger aux yeux de Dieu d'une légèreté coupable, et de vous exposer
vous-même à de plus grands supplices. Ce qui ne
manquerait pas d'arriver, si, admis sur l'heure avec trop de facilité, et sans
avoir saisi la gravité de la vie monastique, vous vous en
faisiez par après le transfuge, ou vous laissiez gagner à la tiédeur.
Comprenez donc avant tout ce qu'est le renoncement. Après vous en être bien
pénétré, vous serez en mesure de vous former une plus
juste idée de la conduite qu'il vous convient de suivre.
CHAPITRE 34 Le renoncement n'est pas autre chose qu'une mort et l'image du crucifié.
Le renoncement n'est pas autre chose que l'étendard de la croix et de la
mort. Sachez-le, aujourd'hui vous êtes mort au monde, à ses
œuvres, à ses désirs. Selon la parole de l'Apôtre, vous êtes crucifié au monde,
et le monde est crucifié pour vous. (cf. Gal 6,14).
Considérez la croix, dont le mystère enveloppera désormais toute votre vie
terrestre, puisque ce n'est plus vous qui vivez, mais en vous
celui qui fut crucifié pour vous. Tel Il était sur le gibet où Il pendit pour
notre salut, tels devons-nous être ici-bas. Perçant nos chairs
de la crainte du Seigneur, comme parle David, il nous faut tenir toutes nos
volontés et nos désirs cloués à la Mort de Jésus, au lieu de
les assujettir à notre convoitise. Ainsi remplirons-nous le commandement qu'il
nous fait : «Celui qui ne prend pas sa croix pour Me
suivre, n'est pas digne de Moi.» (Mt 10,38).
Vous me direz : «Comment porter sans cesse la croix ? comment un homme vivant
peut-il être crucifié ?» Écoutez-moi quelques
instants.
CHAPITRE 35 Notre croix est la crainte du Seigneur.
Notre croix est la crainte du Seigneur.
Celui qui est attaché à la croix n'a plus la liberté de se mouvoir ou, tourner
au gré de sa volonté. Nous ne devons pas non plus appliquer
nos volontés ni nos désirs à ce qui nous est agréable et nous réjouit dans le
moment, mais où la Loi du Seigneur nous tient liés.
Le crucifié, sur son gibet, cesse de considérer les choses présentes et ne songe
plus à ses passions; le soin ni la sollicitude du
lendemain ne le préoccupent point; il n'est pas agité du désir de posséder; nul
orgueil, nulle contention, nulle jalouse rivalité ne le
mettent en feu; il ne s'afflige point des injures présentes ni ne se souvient de
celles qu'on lui a faites dans le passé; quoiqu'il respire
encore, il s'estime néanmoins comme mort à tous les éléments, et le regard de
son cœur le précède où il est assuré de passer dans un
instant. De même, la crainte du Seigneur doit-elle nous crucifier à toutes les
choses d'ici-bas, morts aux vices de la chair, et qui plus
est, aux s’est, aux éléments eux-mêmes, les yeux de l'âme attachés où nous
devons nous attendre à passer d'un moment à l'autre. Par
ce moyen, nous pourrons mortifier toutes les convoitises et les passions
charnelles.
CHAPITRE 36 Le renoncement ne sert de rien, si nous nous laissons reprendre aux choses que nous avons quittées.
Gardez-vous de jamais reprendre ce que vous avez rejeté, en embrassant le
renoncement. Docile à la défense du Seigneur, ne quittez
point le travail du champ évangélique, pour aller revêtir la tunique que vous
avez dépouillée. Ne vous laissez pas retomber dans les
basses et terrestres convoitises, ni dans les passions de ce monde. N'ayez point
la témérité de descendre, contre le commandement que
le Christ nous a donné, du toit de la perfection, afin de prendre quelque chose
de ce que le renoncement vous a fait abdiquer.
Gardez-vous contre le souvenir de vos parents et l'amour naturel que vous
ressentiez à leur endroit, de peur que ces sentiments ne
vous engagent de nouveau dans les soins et les sollicitudes de ce siècle, et
que, selon la parole du Sauveur, «regardant en arrière après
avoir mis la main à la charrue,» (Luc 9,62) vous ne deveniez impropre au royaume
de Dieu. Dans l’ardeur de foi et l'humilité entière de
vos commencements, vous foulez aux pieds la superbe, présentement : veillez que
votre cœur ne s'élève insensiblement, et ne la
ressuscite, lorsque vous aurez quelque sentiment des psaumes et de la profession
monastique; relevant ce que vous avez détruit, vous
vous rendriez prévaricateur, suivant la parole de l'Apôtre. Demeurez plutôt
jusqu'à la fin dans le dépouillement dont vous faites
profession devant Dieu et ses anges. Persistez, et mieux encore, profitez,
croissez dans l'humilité et la patience que vous fîtes paraître,
en persévérant dix jours à la porte du monastère, implorant avec larmes la
faveur d'y être reçu. Ne serait-ce pas un grand malheur, si,
au lieu que ce premier apprentissage vous servit comme d'un degré pour grandir
et tendre à la perfection, vous alliez retomber plus bas
que vous n'êtes ? Ce n'est pas celui qui commence, mais «celui qui aura
persévéré jusqu'à la fin» dans cette profession, «qui sera
sauvé». (Mt 24,13).
CHAPITRE 37 Que le diable ne cesse de tendre des pièges à notre persévérance, et que nous devons observer sa tête.
Sans cesse, l'artificieux serpent observe nos talons, c'est-à-dire qu'il tend
des pièges à notre persévérance, et jusqu'au terme de la vie,
s'efforce de nous jeter bas. Il ne vous servira de rien d'avoir heureusement
débuté, et montré une ferveur sans mélange dans le principe
de votre renoncement, si la fin ne répond à de si beaux commencements et ne les
achève en les couronnant, si, après avoir fait
profession de l'humilité et de la patience du Christ aujourd'hui en sa Présence,
vous ne les conservez jusqu'à votre dernier souffle, dans
les mêmes sentiments qui vous les font embrasser.
Mais, afin de réussir dans cette entreprise, soyez constamment attentif à la
tête du serpent; c'est-à-dire : observez les commencements
des pensées qu'il vous inspire, et portez-les sans retard à la connaissance de
votre ancien. Oui, c'est par cette méthode que vous
apprendrez à lui écraser la tête, aussitôt, qu'elle se montrera : si vous ne
rougissez pas de tout révéler à votre ancien.
CHAPITRE 38 Celui qui embrasse le renoncement, doit préparer, son âme à la tentation. - Qu'il faut imiter le petit nombre.
«Entré au service du Seigneur, demeurez ferme dans la crainte de Dieu, »
selon la maxime de l'Écriture, «et préparez vôtre âme,» non
point au repos, à la sécurité ni aux délices, mais «à la tentation» ( Ec 2,1) et
à toute extrémité. Car «c'est par beaucoup de tribulations
qu'il nous faut entrer dans le royaume de Dieu.» (Ac 14,21). «Étroite est la
porte et resserrée la voie qui conduit à la vie, et il en est peu
qui la trouvent.» (Mt 7,14).
Considérez donc que vous avez été choisi aujourd'hui, pour être de ce petit
nombre. Que l'exemple et la tiédeur de la multitude ne vous
refroidissent pas. Mais vivez comme le petit nombre, afin que vous méritiez
d'entrer avec eux dans le royaume des cieux. «Beaucoup
sont appelés, peu sont élus,» (Mt 20,16) et «petit est le troupeau à qui le Père
S'est complu,» (Luc 12,32) de donner l'héritage.
Sachez que ce n'est pas un péché médiocre, lorsqu'on a voué la perfection, de
s'engager dans des voies imparfaites.
Or, voici les degrés et la méthode par où l’on parvient à l'état de perfection.
CHAPITRE 39 Par quelle méthode l'on peut arriver à la perfection, et que celle-ci consiste à s'élever de la crainte à l’amour.
«Le principe» et la garde de notre salut est «la crainte du Seigneur». (Pro
9,10). Quiconque se forme au chemin de la perfection,
trouve en elle l'origine de la conversion, la correction des vices et la
persévérance dans la vertu. Lorsqu'elle a pénétré une âme, elle y
engendre le mépris de toutes choses, l’oubli des parents, horreur du monde
lui-même. Or, le mépris et le dépouillement de toutes
choses conduisent à l'humilité. Et l'humilité se reconnaît à ces marques :
- premièrement, si le moine mortifie en lui-même toutes ses volontés;
- deuxièmement, s'il ne laisse rien ignorer à son ancien, non seulement de ses
actes, mais de ses pensées;
- troisièmement, si, loin de s’en remettre à sa propre discrétion, il remet
toutes choses au jugement de son ancien, et écoute ses avis
d'une âme pleine de désirs et tout accueillante;
- quatrièmement, s'il garde en toutes choses la mansuétude de l'obéissance et
une patience inaltérable;
- cinquièmement, si, non content de ne faire d'injure à personne, il ne
s'afflige ni ne s'attriste de celles qu'on lui fait;
- sixièmement, s'il ne fait rien, n'ose rien que ne recommandent et la règle
commune et Il exemple des anciens;
- septièmement s'il se trouve content en tout abaissement, et se considère, pour
tout ce qui lui est enjoint, comme un mauvais et
indigne ouvrier;
- huitièmement, s'il ne se dit pas seulement du bout des lèvres, mais se croit
du fond du cœur inférieur à tous;
- neuvièmement, s'il retient sa langue et élève point la voix;
- dixièmement, s'il n'est ni prompt ni facile à rire.
Telles sont les marques et d'autres semblables auxquelles se reconnaît la vraie
humilité. Lorsque vous la posséderez véritablement, elle
vous conduira au degré supérieur de la charité, qui n'admet pas la crainte.
Alors, ce que vous n'observiez plus auparavant sans frayeur,
vous commencerez de le garder sans peine et comme naturellement, non plus par la
vue des supplices ou dans une pensée de crainte,
mais pour l'amour du bien lui-même et la joie de la vertu.
CHAPITRE 40 Le moine ne doit pas demander des exemple de perfection à un grand nombre, mais à un seul ou quelques-uns.
Afin de parvenir plus facilement à la charité, vous devez, quoique vous demeuriez dans une communauté, chercher des exemples à imiter chez quelques-uns seulement, un, deux, sans passer plus loin. Car, outre que l’entière pureté de vie ne se rencontre pas chez le plus grand nombre, vous aurez encore cet avantage, que l'on se forme mieux à la perfection de notre état, je veux dire de la vie cénobitique, par l'exemple d'un seul.
CHAPITRE 41 De quelles infirmités celui qui habite dans un monastère doit prendre la ressemblance.
Si vous voulez obtenir de si grands biens et persévérer jusqu'à la fin sous
le joug de la règle, trois choses vous sont nécessaires dans le
monastère. Souvenez-vous de ce que dit le Psalmiste : «Et moi, comme si j'eusse
été sourd, je n'entendais pas; j'étais comme un muet
qui n'ouvre pas la bouche. Je suis devenu semblable à un homme qui n'entend pas,
et dans la bouche de qui il n'y a pas de réplique.»
(Ps 37,14-15). Eh bien, vous aussi, marchez comme si vous étiez sourd, muet et
aveugle. Hors celui que vous avez choisi comme
modèle, soyez aveugle pour le reste. Fermez les yeux sur tout ce que vous verrez
de peu édifiant; que l'autorité et l'exemple de ceux qui
agissent de la sorte, ne vous induisent point au relâchement, ou à faire des
choses que vous aviez tout d'abord condamnées.
Entendez-vous quelque frère désobéissant, indocile, détracteur, on se comportant
de quelque manière autrement que l'on ne vous
a appris, n'en soyez pas scandalisé, et que son exemple ne vous entraîne pas à
l'imiter; mais passez à travers tout, tel un sourd qui
n'entend même pas.
On vous outrage, on vous injurie, vous ou quelque autre : demeurez inébranlable;
et, au lieu de vous venger en répliquant, écoutez tout,
comme si vous étiez muet, chantant sans cesse au fond de votre cœur ce verset
du psalmiste : «J'ai dit : Je garderai mes voies, de
peur de pécher par ma langue; j'ai mis une garde à ma bouche, tant que le
pécheur se tient en face de moi; je suis resté muet, et je me
suis humilié, et j'ai gardé le silence même pour les choses bonnes.» (Ps
38,2-3).
Par-dessus tout, cultivez cette vertu, qui ajoute encore au prix et à la beauté
des trois pratiques que je viens de dire : selon le précepte
de l'Apôtre, rendez-vous comme insensé en ce monde, afin d'être sage.
N'examinez, ne jugez rien de ce que l’on vous commande,
mais donnez constamment votre obéissance en toute simplicité et foi, n'estimant
saint, utile et sage que ce que la loi de Dieu et le
jugement de votre ancien vous ordonnent. Fondé sur ces principes, vous,
persévérerez jusqu'à la fin sous la discipline du monastère,
sans que les tentations ni les adresses de l'ennemi puissent vous en faire
sortir.
CHAPITRE 42 Le moine ne doit pas attendre le bien de la patience de la vertu des autres, mais de sa propre longanimité,
Ainsi, n'attendez pas votre patience de la vertu des autres, en sorte que vous ne la possédiez, que si personne ne vous offense, car ceci n'est pas en notre pouvoir. Mais espérez-la plutôt de votre humilité et longanimité, qui sont dans les mains de votre libre arbitre.
CHAPITRE 43 Abrégé des moyens par où le moine peut s'élever à la perfection.
Nous avons développé longuement cette doctrine. Pour qu'elle se grave plus
aisément dans votre cœur et demeure ineffaçable de votre
mémoire, j'en veux dresser un abrégé qui vous permette de posséder tous les
commandements dans une brève formule.
Voici donc en peu de mots la méthode, pour vous élever sans labeur et sans
difficulté jusqu'à la plus haute perfection.
«Le commencement» de notre salut comme «de la sagesse est», selon l'Écriture,
«la crainte du Seigneur». (Pro 9,10). De la crainte du
Seigneur naît la componction salutaire. De la componction du cœur procède le
renoncement, c'est-à-dire le mépris et le dépouillement
de tous les biens. Le dépouillement engendre l'humilité. L'humilité produit la
mortification de nos volontés. La mortification de nos
volontés extirpe et énerve tous les vices. À mesure que disparaissent les vices,
les
vertus poussent leurs rejetons et grandissent. La multiplication des vertus
donne la pureté du cœur. La pureté du cœur confère, la
perfection de la charité apostolique.
LIVRE 5 DE L'ESPRIT DE GOURMANDISE
CHAPITRE 1 Transition des institutions monastiques à la lutte contre les huit principaux vices.
Voici que commence, avec l'aide de Dieu, mon cinquième livre. Après les
quatre premiers, qui furent consacrés aux institutions des
monastères, je me résous d'entreprendre la lutte contre les huit principaux
vices, fort du secours que le Seigneur m'accordera par vos
prières.
Le premier est la gourmandise, ou concupiscence de la bouche, le deuxième,
l'impureté; le troisième, l'amour de l'argent, ou l'avarice;
le quatrième, la colère; le cinquième, la tristesse; le sixième, la paresse, qui
est une anxiété, un dégoût du cœur; le septième, la vaine
gloire; le huitième, l'orgueil.
Au moment d'engager un tel combat, je sens plus vivement, ô bienheureux Castor,
le besoin de vos prières, afin premièrement
d'analyser comme il convient leur nature, qui est chose si délicate, mystérieuse
et obscure, deuxièmement d'exposer leurs causes d'une
manière suffisante, troisièmement d'en indiquer le traitement et les remèdes
appropriés.
CHAPITRE 2 Comment tout homme porte en soi les causes des vices, et néanmoins les ignore; et que nous avons besoin du secours de Dieu, pour les manifester.
Telles sont les causes des vices : manifestées par la doctrine des anciens,
chacun les reconnaît aussitôt; mais avant qu'elles soient
révélées, encore qu'il ne soit personne qu'elles ne dévastent et qui ne les ait
en soi à demeure, tous les ignorent.
Pour moi, j'ai la confiance de réussir à les expliquer en quelque degré, si,
grâce à votre intercession, la parole du Seigneur autrefois
proférée par Isaïe m'est aussi adressée : «Je marcherai devant toi; et
J'abaisserai les puissants de la terre; Je romprai les portes d'airain,
et Je briserai les verrous de fer; Je te découvrirai des trésors cachés, les
plus secrets arcanes.» (Is 454,2-3).
Oui, que la Parole de Dieu nous précède ! Qu'elle abaisse les puissants de notre
terre, c'est-à-dire ces mêmes passions malfaisantes que
nous convoitons d'abattre, et qui revendiquent sur notre corps la plus cruelle
des dominations et des tyrannies ! Qu'elle les soumette à
notre analyse et à nos explications ! Rompant les portes de l'ignorance, brisant
les verrous des vices, qui nous excluent de la vraie
science, qu'elle nous conduise jusqu'à nos plus secrets arcanes; que, selon le
mot de l'Apôtre, elle révèle à nos yeux illuminés «ce qui
est caché dans les ténèbres, et leur manifeste les conseils des
cœurs» ! (1 Cor
4,5). Que, pénétrant avec le pur regard de l'âme
jusqu'aux noires ténèbres où s'enveloppent les vices, nous les puissions
découvrir et produire à la lumière ! Que nous venions à bout
d'étaler leurs causes et leur nature à ceux qui ne les ont pas éprouvés, comme à
ceux qui sont encore dans leurs chaînes ! Selon ce que
dit le prophète, puissions-nous, traversant le feu des vices, qui brûlent si
cruellement notre âme, passer aussitôt sans dommage par les
eaux des vertus, qui éteignent les vices; et puisse la rosée des remèdes
spirituels nous mener jusqu'au rafraîchissement de la perfection,
dans la pureté du cœur !
CHAPITRE 3 Notre premier combat est contre l'esprit de gourmandise, ou concupiscence de la bouche.
Le premier combat que nous devions engager, est contre l'esprit de gourmandise, ou concupiscence de la bouche. Comme nous aurons à parler surtout de la règle des jeûnes et de la qualité des aliments, nous reviendrons aux traditions et statuts des Égyptiens, qui brillent à la fois par une abstinence plus sublime et par une discrétion parfaite, comme nul ne l'ignore.
CHAPITRE 4 Témoignage de l'abbé Antoine, d'après lequel i faut apprendre chaque vertu de celui qui la possède spécialement.
C'est une ancienne et admirable maxime du bienheureux Antoine : le moine qui,
après avoir mené la vie cénobitique, s'efforce
d'atteindre le faîte d'une perfection plus sublime, et, prenant en main la règle
de la discrétion, a puissance désormais de s'en rapporter à
son propre jugement et de parvenir sur les hauteurs de la vie anachorétique, ce
moine, dis-je, ne doit pas vouloir apprendre d'un seul,
quelque éminent qu'il soit, toute espèce de vertu.
De l'un les fleurs de la science font la parure; l'autre paraît armé plus
fortement de la discrétion; cet autre encore est fondé en la gravité
de la patience. Un premier l’emporte par la vertu d'humilité; un second, par
l'abstinence. Tel brille par la grâce de la simplicité. Celui-ci
passe le reste des frères en magnanimité; celui-là, en miséricorde; un autre,
par l'amour des veilles; ce quatrième, par l'amour du
silence; le dernier, par le zèle du travail.
Le moine qui désire composer un miel spirituel, devra, comme une prudente
abeille, prendre la fleur de chaque vertu chez ceux à qui
elle est plus familière, et diligemment la déposer dans la ruche de son
cœur.
Examiner ce qui manque à tel ou tel ? Non pas. Mais
considérez seulement ce qu'il possède de vertu, et le recueillez avec ardeur.
Car, si nous voulons emprunter d'un seul toutes les
perfections, ce n'est que malaisément ou jamais que se pourront trouver les
exemples à imiter.
Nous ne voyons pas encore le Christ «tout en tous» (1 Cor 15,28) selon la parole
de l'Apôtre. De cette manière toutefois, je veux dire
par parties, il nous est possible de le découvrir en tous. Il est dit de Lui :
«Il a été fait pour nous de par Dieu sagesse, justice, sainteté,
rédemption.» (Ibid. 1,30). Mais, tandis que la sagesse est en celui-ci, la
justice en celui-là, dans un premier la sainteté, dans un second
la mansuétude, en l'un la chasteté, et, par l’autre l’humilité, le Christ est
divisé membre à membre en chacun de ses saints; et c'est
parce que tous concourent dans l'unité de la foi et de la vertu, qu'il revient
«à l'état d’homme parfait», (Ep 4,13) achevant la plénitude
de son Corps. Par l'union de chacun des membres et de leurs êtres distinctifs.
Ainsi, jusqu'à ce que soit venu le temps où «Dieu sera tout en tous»,
présentement c'est de la manière que nous avons dite c'est-à-dire
par le partage des vertus, qu'il peut être tout en tous, bien qu'il ne soit pas
encore tout en tous quant à leur plénitude. Pour une, en
effet, que soit la fin de notre religion, diverses sont les professions par où
l'on tend à Dieu, comme il sera montré plus abondamment
dans les conférences des anciens.
Par suite, nous demanderons un modèle de discrétion et d'abstinence à ceux-là
particulièrement en qui nous voyons resplendir plus
puissamment ces vertus, par la grâce du saint Esprit. Non que personne soit en
état d'acquérir seul ce qui est divisé entre beaucoup;
mais, pour les biens dont nous pouvons être capables, appliquons-nous à imiter
ceux qui les ont obtenus dans un degré éminent.
CHAPITRE 5 Tous ne peuvent garder dans le jeûne une règle uniforme.
Il ne serait pas facile de garder dans le jeune une règle uniforme. Tous
n'ont pas la même vigueur corporelle; et le jeûne n'est pas,
comme les autres vertus, affaire de volonté seulement.
Et précisément parce qu'il ne dépend pas uniquement de la force d'âme, mais doit
compter aussi avec les possibilités du corps, voici la
doctrine bien définie qui nous a été enseignée sur ce point : diversité pour le
temps, la mesure et la qualité, selon les différences de
constitution, d’âge, de sexe; une seule et même règle pour tous en ce qui regarde
l'esprit d'abstinence et la vertu intérieure de
mortification.
Il n'est pas possible universellement de prolonger le jeûne une semaine, ni même
de différer sa réfection jusqu’à deux ou trois jours. Il
en est beaucoup qui, épuisés déjà par la maladie et surtout par la vieillesse,
ne supporteraient pas de jeûner jusqu’au coucher du soleil
sans une extrême fatigue. Les légumes à l'eau, qui sont si peu fortifiants, ne
conviennent pas à chacun; les plantes potagères, sans rien
qui les accompagne, font un maigre régime, qui ne va pas non plus à tout le
monde; tous, enfin, 'e pourraient se contenter d'un repas
sévère au pain sec. Celui-ci prend deux livres de pain, et ne se sent pas
rassasié; celui-là est appesanti avec une livre ou six onces.
Toutefois, la fin de l'abstinence demeure identique pour tous : c'est, chacun
selon sa mesure, de ne se point charger jusqu'à la satiété.
Aussi bien que la qualité, la quantité des aliments émousse la pénétration du
cœur et allume, après avoir épaissi âme en même temps
que le corps, le foyer pernicieux des vices.
CHAPITRE 6 L'âme ne s'enivre pas que de vin.
Quelle que soit la nourriture, ventre rassasié enfante semences de luxure, et
l'âme, étouffée sous le poids des aliments, ne peut plus
tenir les rênes de la discrétion. Il n'y a pas que le vin qui l'enivre; tout
excès dans le manger la rend vacillante et chancelante, et lui
dérobe toute vue d'intégrité et de pureté.
La cause de la perversion et du péché de Sodome, ce ne fut pas l'ivresse du vin,
mais la satiété de pain. Écoutez le reproche que le
Seigneur adresse à Jérusalem par le prophète : «Quel fut le péché de Sodome, ta
sœur, sinon qu'elle mangeait son pain dans la satiété
et l'abondance ?» (Ez 16,49). Et, parce que la satiété de pain alluma dans leur
chair des feux inextinguibles, par un jugement de Dieu
une pluie de soufre et de feu tomba du ciel, qui les consuma.
Mais, si le seul excès de pain les a précipités d'une pente si rapide dans un
abîme de hontes, que faudra-t-il penser de ceux qui, le corps
sain et vigoureux, se permettent la viande et le vin avec une liberté sans
mesuré, non pour satisfaire aux besoins légitimes de la
faiblesse, mais pour obéir aux suggestions de la convoitise.
CHAPITRE 7 A quel prix l'infirmité corporelle cesse d'être un obstacle à la pureté du cœur.
L'infirmité corporelle n'est pas un obstacle à la pureté du
cœur, si l'on
n'écoute que les exigences de la fragilité, et non pas celles de la
volupté. Mais, j'ai vu plus facilement s'abstenir tout à fait des mets
fortifiants, que les prendre modérément, lorsqu'ils étaient concédés
pour le besoin; le retranchement absolu par amour de l'abstinence, que la juste
mesure dans l'usage occasionné par les maladies.
Néanmoins, les santés débiles ont leur manière aussi de cueillir la palme de
l’abstinence : c'est, en usant des mets que réclame leur
faiblesse, de rester sur leur faim de s'accorder la quantité jugée suffisante à
l'entretien de la vie par une rigide tempérance, non point
celle qu'exige le désir de la nature. Les mets substantiels, en procurant la
santé, n'obscurcissent pas la pure gloire de la chasteté, si on
les prend avec mesure. Les forces acquises par ce moyen, la fatigue et
l'épuisement de la maladie les consumeront.
Ainsi, non plus que la sobriété n'est exclue d'aucun état, l'intégrité n'y est
impossible.
CHAPITRE 8 Qu'il faut, dans l'usage des aliments, se proposer toujours comme fin l'abstinence parfaite.
Elle est donc vraie et éprouvée cette maxime des pères, que le jeûne et
l'abstinence consistent uniquement dans la sobriété et la retenue,
et que pour tous communément, la fin de la vertu parfaite est de s'arrêter sur
son appétit, dans l'usage des aliments que nous sommes
obligés de prendre, pour sustenter notre corps. Quelque pauvre santé que l'on
ait, on possédera au même titre que les hommes
robustes et sains la perfection de l'abstinence, si l'on mortifie par austérité
d'âme l'es désirs que la fragilité ne justifie pas. L'Apôtre dit :
«Ne prenez pas soin de la chair, de manière à contenter ses passions.» (Rom
13,14).
Il n'interdit donc pas absolument qu'on en prenne soin; mais il ne veut pas
qu'on en prenne soin, de manière à contenter ses passions. Il
bannit les attentions voluptueuses pour la chair; il n'exclut pas l'entretien
nécessaire de la vie : cela, pour que nous ne tombions pas au
pouvoir des désirs mauvais par complaisance à l'égard de la chair; ceci, de peur
que notre corps, miné par notre faute, ne puisse plus
suffire à nos obligations spirituelles indispensables.
CHAPITRE 9 De la mesure dans là mortification et du remède au jeûne excessif.
Il ne faut mettre l'essentiel de l'abstinence, ni dans le temps seulement, ni dans la qualité des aliments, mais avant tout dans le jugement de la conscience. Chacun doit fixer son programme de frugalité, selon que l'exige la lutte contre les révoltes de la chair. Certes, l'observance des jeûnes réguliers est utile, et ce point réclame une absolue fidélité. Mais, une réfection frugale ne succède, impossible de parvenir au but, qui est l’intégrité. La satiété venant après des longs jeûnes, engendre plutôt la lassitude corporelle que la pureté de la chasteté. L'intégrité de l'âme est attachée au jeûne de l’estomac; celui-là donc ne possédera pas la perpétuelle chasteté, qui ne consent pas à garder une égalité constante dans la tempérance. Le jeûnes les plus sévères, suivis d'une détente excessive restent vains; même ils glissent sans retard dans le vice de la gourmandise. Mieux vaut un repas quotidien pris avec la mesure raisonnable, qu'un sévère et long jeûne par intervalles. Les privations immodérées n'ébranlent pas seulement la constance de l’âme, mais elles énervent, par la lassitude du corps, l’efficacité de la prière.
CHAPITRE 10 L'abstinence des aliments ne peut suffire à conserver la pureté d'âme et de corps.
Pour conserver l’intégrité d'âme et de corps, l'abstinence des aliments ne
suffit pas toute seule, si les autres vertus ne s’y joignent.
Tout premièrement, il faut apprendre l'humilité par la vertu d’obéissance, le
brisement, du travail et la fatigue corporelle; puis, non
seulement éviter la possession des richesses, mais, en extirper jusqu'au désir :
car il ne suffit pas de ne les point avoir - c'est là bien
souvent une nécessité - mais on doit fermer l'entrée à la volonté même de les
posséder, supposé qu'on nous les offre. Il faut encore
écraser les fureurs de la colère, surmonter l'abattement de la tristesse,
mépriser la vaine gloire, fouler aux pieds le faste de la superbe,
refréner par le souvenir de Dieu les allures capricieuses et volages de nos
pensées, et ramener à la contemplation divine les écarts
incertains de notre cœur toutes les fois que le subtil ennemi se glisse dans le
secret sanctuaire de notre âme, et tente de l'arracher à ce
regard sur Dieu.
CHAPITRE 11 La concupiscence charnelle ne s'éteint que par la destruction de tous les vices.
C'est qu'il est impossible d'éteindre le feu de la chair, avant d'avoir aussi
retranché le foyer des autres vices principaux. Nous
disserterons, avec la grâce de Dieu, de chacun d'eux séparément, par livres
distincts et en son lieu. Notre présent dessein est de traiter
de la gourmandise, ou concupiscence de la bouche, contre qui nous avons à livrer
notre première bataille.
Or, je dis qu'il ne pourra jamais réprimer les aiguillons de la concupiscence
celui qui n’aura pas réussi à refréner les désirs de la bouche.
La chasteté de l'homme intérieur se reconnaît à l'achèvement de cette vertu de
l'abstinence. Qui croira, en effet, qu'un homme puisse
lutter contre des adversaires plus robustes, lorsqu'il le voit succomber à de
plus faibles et de moins redoutables, dans un combat plus
facile ?
Toutes les vertus ont une seule et même nature, pour grand que soit le nombre
des espèces et des vocables qui les divisent; comme l'or
est une substance unique, quelque multipliée qu'elle paraisse par le génie et la
volonté des artistes, dans l'infinie diversité des joyaux. Ce
sera donc la preuve que l’on n'en possède aucune parfaitement, lorsqu'on se
montrera évincé de l'une d'elles. Comment croire qu'il a
éteint les flammes bouillonnantes de la concupiscence, qui s'allument en nous à
l’instigation du corps aussi bien que par le vice de
l’esprit, celui qui n'a pu apaiser les aiguillons de la colère, lesquels ne
surgissent que par l’intempérance du cœur ? Le moyen de penser
qu'il
a refoulé les excitations voluptueuses de la chair, celui qui n'a pu vaincre le
vice, un dans son origine, de la superbe ? Admettra-t-on
qu'il ait foulé aux pieds la luxure, innée dans notre chair, celui qui n'a pas
en la force d'abdiquer la concupiscence des richesses,
laquelle nous est extérieure et étrangère à notre nature ? Par quelle méthode
triomphera-t-il dans une guerre de l'âme et du corps, celui qui n'a pas été
capable de guérir la maladie de la tristesse ?
Si altiers que soient les murs et puissantes les portes closes qui défendent une
ville, la trahison ouvre-t-elle quelque poterne de derrière,
petite autant que l'on voudra, et voici la dévastation, Où est la différence,
que l'ennemi et la mort pénètrent an cœur de la cité
par-dessus des murailles élevées et à portes béantes, ou par le secret passage
d'une étroite galerie souterraine ?
CHAPITRE 12 Il faut prendre exemple des luttes terrestres pour le combat spirituel.
«Celui qui lutte dans les jeux n'obtient la couronne, que s'il a combattu
selon les règles.»(2 Tim 2,5). Celui qui souhaite d'éteindre les
appétits naturels de la chair, qu'il se hâte premièrement de surmonter les vices
qui sont en dehors de la nature. Si, en effet, nous
voulons éprouver la portée de la parole apostolique, nous devons apprendre
d'abord l'ordonnance et les lois des luttes terrestres, afin
que nous puissions savoir, par leur comparaison, ce que le bienheureux Apôtre a
voulu nous enseigner, à nous qui militons dans le
combat spirituel.
Or, voici la coutume observée dans les combats du siècle, qui, selon le même
Apôtre, ne préparent au vainqueur qu' «une couronne
corruptible». (1 Cor 9,25). Soit aux jeux Olympiques, soit aux jeux Pythiques',
celui qui prétend à gagner la glorieuse couronne,
enrichie du privilège de l'immunité, et désire de subir les grandes et décisives
épreuves du concours, doit faire montre, au préalable, de
sa jeune vigueur et de l'entraînement acquis. C'est là-dessus que sont jugés,
tant par celui qui préside aux jeux que par le peuple tout
entier, les jouvenceaux qui ambitionnent d'entrer dans la noble carrière; par là
que l'on décide de leur mérite et s'ils doivent être admis.
Trouve-t-on, après un soigneux examen, premièrement que la vie du candidat n'est entachée d'aucune infamie, deuxièmement que le joug avilissant de l'esclavage ne l'a pas fait indigne d'une telle carrière ni de lutter contre ceux qui la' professent, troisièmement qu'il donne des marques suffisantes de son adresse et de sa force; si, de plus, mis aux prises avec des adversaires de son âge, il prouve l'habileté à la fois et la vigueur de sa jeunesse; si, après cela, le président juge bon de lui faire dépasser les combats d'éphèbes, et permet qu'il entre en lutte avec des hommes mûrs et éprouvés par une longue expérience, et que, au cours d'exercices assidus, non seulement il se montre leur égal pour la valeur, mais remporte fréquemment la victoire : alors enfin, il méritera d'être admis aux joutes glorieuses du concours, où il n'y a que des victorieux, illustrés déjà par bien des couronnes, qui aient la faculté de combattre. Si nous avons compris cet exemple des luttes terrestres, la comparaison doit nous faire apercevoir la discipline et l'ordonnance du combat spirituel.
CHAPITRE 13 A moins de nous affranchir du vice de la gourmandise, nous n'arriverons pas jusqu’aux combats de l'homme extérieur.
Il faut, nous aussi, faire la preuve tout d'abord de notre qualité d’hommes
libres, en soumettant la chair. «Car on est esclave de celui à
qui on se laisse vaincre,» (2 Pi 2,19) et «celui qui fait le péché est esclave
du péché.» (2 Jn 8,34).
Lors donc que le président du combat trouvera que nous ne sommes entachés
d'infamie par aucune convoitise honteuse, quand
l’esclavage du péché ne nous fera point juger par lui avilis d’honneur et
indignes des luttes olympiques contre les vices : alors, nous
pourrons engager le combat avec fait les émules de notre âge, c’est-à-dire les
concupiscences de la chair, les mouvements et passions
de l'âme. Car un estomac repu est inapte à connaître les combats de l'homme
intérieur; et qui fût terrassé dans une lutte facile, n'est
pas digne de subir l'épreuve de guerres plus redoutables.
CHAPITRE 14 Comment il est possible de surmonter la concupiscence de la bouche.
Le premier adversaire qu'il faille terrasser, est donc la concupiscence de la
bouche.
Au souvenir de nos illusions peut-être et de nos chutes, nous devons épurer
notre âme par les jeûnes, mais aussi par les veilles, la
lecture et la constante componction du cœur : tantôt gémissant d'horreur pour
le vice, tantôt enflammés du désir de la perfection et de
l'intégrité; jusqu'à ce que, tout occupés et possédés de tels soucis et
réflexions, nous voyions dans le manger, non pas tant un plaisir
concédé qu'une charge imposée, un acte nécessaire au corps plutôt que désirable
à l'âme.
Cette disposition d'esprit, jointe à une incessante componction, réprimera
l'effronterie de la chair dont l’insolence grandit à la faveur
des aliments, et étouffera ses aiguillions. Notre corps est comme la fournaise
qu’allume le roi de Babylone; les occasions du péché et
les vices, le naphte et la poix qu’il fournit sans cesse, afin de nous consumer
de flammes ardentes. Mais, avec cette méthode, nous
aurons le bonheur de l'éteindre par l'abondance de nos larmes et les pleurs de
notre cœur, tant qu’enfin la grâce divine, de son souffle
rafraîchi à notre âme comme une rosée, endorme les feux bouillonnants de la
concupiscence charnelle.
Tel est donc premier combat , et comme notre première épreuve à d'éteindre la
concupiscence de la bouche et les convoitises de
l'estomac par le désir de la perfection. Dans cette vue, il ne suffit pas de
mortifier les appétits superflus par la contemplation des
vertus; cela même qui est nécessaire à la nature, ne doit pas être pris sans
anxiété, comme étant contraire à la chasteté. Bref, il faut
régler le cours de notre vie en partant de cette idée, qu’il n'y a pas de temps
où nous soyons plus éloignés des pensées spirituels, que
celui où la fragilité du corps nous oblige de condescendre à ses besoins. Nous
nous soumettrons donc à cette nécessité, mais en
hommes qui se prêtent aux exigences de la vie, plutôt qu'ils ne veulent
satisfaire leurs désirs, et nous aurons hâte de nous y soustraire,
comme à une chose qui nous retire des pensées salutaires. Il est impossible de
mépriser les plaisirs de la bouche, si l'âme, attachée à la
contemplation de Dieu, ne trouve de plus grandes délices dans l'amour des vertus
et la beauté des choses célestes. L'heure où l'on
dédaigne comme caduques toutes les choses présentes, est aussi celle où le
regard de l'esprit reste inséparablement fixé sur les
immuables et les éternelles, et où, demeurant encore dans la chair, déjà l'on
contemple de cœur la béatitude de la patrie future.
CHAPITRE 15 Comment le moine doit toujours être attentif à garder la pureté du cœur
Tel un homme pressé d'atteindre les infinies récompenses de la vertu, représentées dans les hauteurs par des signes quasi imperceptibles. Son regard pénétrant y dirige sa flèche; et, sachant que l'incomparable palme de la gloire et le prix de la rétribution ne sont destinés que pour celui qui les transperce, il détourne ses yeux de tout autre objet, afin de les porter où gît tout espoir de récompense et d'honneur. Il n'est pas douteux qu'il ne perdit la palme de l'habileté et le prix de la vertu, si son regard s'écartait un seul instant du but.
CHAPITRE 16 Que le moine, à l'exemple de ce qui se passe aux jeux Olympiques, ne saurait conduire à bonne fin les luttes de l'esprit, avant d'avoir remporté la victoire dans les combats de la chair.
Si la contemplation de l'éternelle béatitude triomphe en nous de la
concupiscence de la bouche, on n'aura point à nous déclarer esclaves
du péché ni déshonorés par le vice; et, selon la méthode des jeux Olympiques,
nous serons jugés dignes de plus grands combats. Après
ces marques de notre valeur on nous croira capables de nous mesurer avec les
esprits du mal, qui ne daignent se battre que contre des
victorieux, contre des trempes à la hauteur des joutes spirituelle
Le fondement solide, si l'on peut ainsi dire, de toutes les luttes, c'est
d'éteindre les aiguillons des désirs charnels, Qui n'a vaine sa
propre chair, ne peut combattre dans le règles; et qui ne combat dans les
règles, ne peut avoir part aux épreuves décisives, ni gagner
par la victoire la gloire de la couronne. Défaits dans cette première rencontre
portant au front la marque de notre servitude à l'endroit
de la concupiscence charnelle, au lieu de présenter à tous les regards les
insignes de la liberté et de la force, nous serons écartés
sur-le-champ, non sans honte ni confusion, des luttes spirituelles, comme des
indignes et des esclaves - car «quiconque fait le péché
est esclave du péché.» (Jn 8,34) - et confondus avec ceux parmi lesquels on
entend parler de fornication, on nous dira la parole de
l'Apôtre : «Aucune tentation ne vous est survenue, qui ne fût humaine.» (1 Cor
10,13). Nous ne mériterons pas de connaître les
combats plus redoutables des puissances du mal, n'ayant pas su conquérir la
force de l'âme, ni subjuguer la chair fragile qui résistait à
notre esprit.
Certains n'entendent pas le texte de l'Apôtre, et mettent l'optatif en place de
l'indicatif : «Qu'il ne vous survienne aucune tentation qui ne
soit humaine !» Il est pourtant manifeste qu'il ne parlait point en homme qui
exprime un souhait, mais une affirmation et un blâme.
CHAPITRE 17 Que le fondement et la base de la lutte spirituelle consiste dans le combat contre la gourmandise.
Voulez-vous entendre le véritable athlète du Christ qui lutte conformément
aux règles des jeux ?
«Pour moi, dit-il, je cours de même, non comme à l'aventure; je frappe, non pas
comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le
tiens en servitude, de peur que, prêchant aux autres, je ne sois moi-même
réprouvé.» (1 Cor 9,26-27). Voyez-vous comme il appuie
sur soi-même, c'est-à-dire sur sa chair, telle une base ferme, toute
l'ordonnance des combats successifs, et met tout le succès de la
bataille à châtier sa chair et à surmonter son corps ?
«Pour moi, je cours de même, non comme à l'aventure.» Il ne court pas à
l'aventure, parce que ses yeux regardent la Jérusalem
céleste, et qu'il possède dès lors un but fixe où diriger sans déviation la
vitesse de sa course. Il ne court pas à l'aventure, parce que
«oubliant ce qui est derrière lui, il se porte de tout lui-même en avant,» et
poursuit «droit sur le but», «vers la récompense à laquelle
Dieu l'a appelé d'en haut dans le Christ Jésus.» (Phi 3,13-14).
Oui, tel est le terme où il dirige sans cesse le regard de son âme; vers le
Christ il se hâte en tout empressement de cœur et c'est
pourquoi il s'écriait avec confiance : «J'ai combattu le bon combat, j'ai
consommé ma course, j’ai gardé la foi.» (2 Tim 4,7). Conscient
d'avoir couru infatigablement «à l'odeur des parfums» (Can 1,3) du Christ, avec
une ardeur de dévotion qui lui donnait des ailes, et
d'avoir vaincu, en châtiant sa chair, dans le combat de la joute spirituelle, il
poursuit avec
assurance par ces paroles : «Maintenant, la couronne de justice m'est tenue en
réserve, que me décernera en ce jour-là le Seigneur, le
juste juge.» (2 Tim 4,8).
Puis, pour nous ouvrir à notre tour une d'espérance, si
nous voulons bien l'imiter dans ce jeu de sa course, il ajoute :
«Et non seulement à moi, mais à tous ceux qui
auront aimé son avènement.» C'est prononcer que
nous aurons part à sa couronne, au jour du jugement, si, aimant
l'avènement du Christ, non pas seulement l'avènement qui
se manifestera un jour à ceux-là mêmes qui ne le
voudront pas, mais encore celui qui se fait journellement dans
l'âme des saints, nous gagnons la victoire dans le combat, en
châtiant notre chair. C'est de cet avènement que le
Seigneur dit, dans l'Évangile : «Mon Père et Moi,
nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre
demeure;» (Jn 14,23) et de nouveau : «Voici que Je me tiens
à la porte et que Je frappe : si quelqu'un entend ma Voix et
ouvre la porte, J'entrerai chez lui, et Je souperai avec lui, et lui
avec Moi.» (Apo 3,20).
CHAPITRE 18 Par combien de combats et de palmes diverses le bienheureux Apôtre s'est élevé jusqu'à gagner la couronne dans la lutte la plus sublime.
L'Apôtre a commencé par se dépeindre au jeu de
la course : «Je cours de même, non comme à
l'aventure.» Et ces paroles ont trait spécialement
à la tension de son âme et à la ferveur de son
esprit, qui lui faisaient suivre le Christ en toute ardeur, chantant
avec l'Épouse : «Nous courons après vous, à
l'odeur de vos parfums;» (Can 1,3) et de nouveau «Mon
âme s'est attachée à vous.» (Ps 42,9). Mais
il ne se borne pas là, et témoigne qu'il a vaincu
également dans une lutte d'un autre genre : «Je frappe,
non pas comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le tiens
en servitude.» Ceci se rapporte proprement aux douleurs de
l'abstinence, au jeûne corporel et à l'affliction de la
chair. Il se dépeint maintenant comme un athlète
intrépide dans le pugilat contre sa chair. Aussi bien,
marque-t-il qu'il ne l'a pas frappée en vain des coups de
l'abstinence, mais qu'il a obtenu le triomphe dans le combat, par la
mortification de son corps. Tandis qu'il le châtiait par les
plaies de l'abstinence et le brisait par le gantelet du jeûne, il
gagnait à l'esprit vainqueur la couronne d'immortalité et
la palme d'incorruptibilité.
Vous voyez l'ordre régulier de la lutte et l’issue des jeux spirituels, comment
l'athlète du Christ, après avoir remporté la victoire sur sa
chair rebelle, l'a mise sous ses pieds, et s'avance en quelque sorte debout sur
elle, comme un triomphateur sublime.
«Il ne court pas à l'aventure,» parce qu'il a la
confiance d'entrer incessamment dans la cité sainte, la
Jérusalem céleste. Il frappe, par les jeûnes et
l'affliction de la chair, «non pas comme battant l'air,»
c'est-à-dire portant en vain les coups de l'abstinence. En
effet, il ne donne pas de coups dans le vide, lorsqu'il châtie
son corps, mais sur les esprits qui sont dans l'air. C'est ce que
montrent ces paroles . «Non pas comme battant l'air;» il
n'a pas frappé l'air vide, mais quelqu'un dans l'air. Et, parce
que, demeuré victorieux dans cette sorte de combats, il s'avance
riche de multiples couronnes, il est juste qu'il commence
d'éprouver les assauts d'ennemis plus robustes. Ayant
triomphé de ses premier adversaires, voici qu'il s'écrie
dans le sentiment de la confiance : «Nous n'avons pas à
lutter contre la chair et le sang, mais contre les principautés,
contre les puissances, contre les chefs de ce monde de
ténèbres, contre les esprits de malice répandus
dans l'air.» (Ep 6,12).
CHAPITRE 19
Que les athlètes du Christ ont toujours à combattre, tant
qu'ils demeurent dans leur corps.
Tant que l'athlète du Christ demeure dans son corps, il a toujours des combats à
livrer et des palmes à cueillir. Plus il grandit par des
succès et les triomphes, plus redoutable est la lutte qui s'offre à lui
aussitôt. La chair, est-elle subjuguée et vaincue, quelles cohortes
d'adversaires, quels bataillons d'ennemis se lèvent contre lui, ameutés par ses
victoires ! C'est de crainte qu'il ne s'amollisse dans les
loisirs de la paix et ne commence a oublier les glorieux combats d'autrefois, de
crainte aussi qu'énervé par l'inertie, conséquence de la
sécurité, il ne se voie frustré du bénéfice de ses récompenses et du mérite de
ses triomphes.
Avons-nous le désir de gravir à notre tour, par une vertu grandissante, ces
degrés du triomphe, il nous faut conduire la guerre suivant
la même stratégie. Et d'abord, nous dirons avec l'Apôtre : «Je frappe, non pas
comme battant l'air; mais je châtie mon corps et le tiens
en servitude.» Victorieux dans ce premier engagement, nous pourrons reprendre
avec lui : «Nous n'avons pas à lutter contre la chair et
le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les chefs
de ce monde de ténèbres, contre les esprits de malice
répandus dans l'air.» Mais autrement, impossible d'en venir aux mains avec ces
nouveaux adversaires. Nous ne mériterons pas de
connaître les luttes de l'esprit, si nous sommes terrassés dans le combat de la
chair, battus dans la guerre contre l'estomac; et c'est à
juste titre que l'Apôtre nous dira d'un ton plein de reproche: «Il ne vous est
point survenu de tentation qui ne fût humaine.»
CHAPITRE 20 Le moine ne doit pas transgresser l'heure régulière des repas, s'il veut parvenir aux combats de l'homme intérieur.
Le moine donc qui désire parvenir aux combats de l'homme intérieur, doit avant tout s'obliger à cette règle de prudence : qu'il ne s'accorde jamais, par un faible de gourmandise, de boire ou de manger quoi que ce soit en dehors de la table, avant l'heure régulière et commune des repas, et qu'il en agisse de même, le repas terminé; qu'il observe pareillement le temps et la mesure du sommeil, selon que la loi le détermine. Ce sont là des intempérances qu'il faut retrancher avec autant de soin que le vice de l'impureté. Car celui qui n'a pu contenir les appétits superflus de la gourmandise, comment éteindra-t-il le feu de la concupiscence charnelle ? N'ayant pas su mater de faibles passions, et qui paraissent au grand jour, le moyen que l'on triomphe, par le seul empire de la discrétion, de vices cachés et qui brûlent à l'abri de tout témoin ? Chacun de nos mouvements déréglés, chacun de nos désirs constitue une sûre épreuve pour la vigueur de l'âme. Si elle se laisse vaincre à de faibles convoitises, et manifestes au regard, quelle sera sa contenance en face de passions fortes, violentes, et secrètes par-dessus ? Que chacun le demande à sa conscience.
CHAPITRE 21 De la paix intérieure du moine et de l'abstinence spirituelle.
Nous n'avons point d'adversaires à redouter an dehors. L'ennemi est en nous;
une guerre intestine se livre chaque jour au-dedans de
nous. Si nous y tenons la victoire, tout ennemi du dehors perd sa force, toutes
choses sont paisibles et soumises au soldat du Christ.
Ainsi, nul adversaire à craindre de l'extérieur, lorsque nous avons vaincu et
assujetti à l'esprit ceux qui sont en nous.
N'allons donc point penser que le jeûne des aliments visibles suffise à la
perfection du cœur et à la pureté du corps, si le jeûne de l'âme
ne s'y joint. Elle aussi a ses aliments nuisibles. En est-elle une fois
épaissie, point n'est besoin de l'abondance des mets, pour qu'elle
roule aux précipices de la luxure.
La détraction est un aliment de l'âme, et d'une suavité non pareille. La colère
est aussi un aliment de l'âme, oh ! sans la moindre
douceur; il la repaît néanmoins sur l'heure d'une funeste nourriture, et la
prosterne en même temps par une saveur mortelle. L'envie est
un aliment de l'âme, qui la corrompt de ses sucs empoisonnés, et ne cesse de lui
faire un malheureux tourment du succès d'autrui. La
vaine gloire est un aliment de l'âme, qui la flatte présentement d'un goût
délectable, mais par après la laisse vide, dépouillée de vertus,
dans un absolu dénuement, stérile et pauvre de fruits spirituels : elle a perdu
par lui le mérite d'immenses labeurs; bien plus, elle s'est
gagné de plus grands supplices. Toute convoitise, toute divagation volage du
cœur est une pâture de l'âme, mais la nourrit de mets
funestes, et la laisse dorénavant dépourvue du pain céleste et de l'aliment
solide.
Dans la mesure du possible, abstenons-nous de ces aliments par un jeûne sacré;
alors, l'observance du jeûne corporel nous sera utile et
profitable. Le labeur de la chair, joint à la contrition de l'esprit, fait un
sacrifice très agréable à Dieu, et prépare des retraites pures et
sans tache, digne demeure de la sainteté. Mais si, jeûnant extérieurement, nous
nous rendons prisonniers des vices pernicieux de l'âme,
l'affliction de la chair ne nous servira de rien, souillés que nous serons dans
la partie la plus précieuse de nous-mêmes, et pécheurs par
la substance qui fait de nous la demeure du saint Esprit. Car ce n'est pas tant
la chair corruptible que le cœur pur qui devient la
demeure et le temple du saint Esprit.
Il faut donc, tandis que notre homme extérieur jeûne, que notre homme intérieur
s'abstienne, lui aussi, des aliments nuisibles. C'est lui
principalement que l'Apôtre nous avertit de présenter à Dieu sans tache, afin
qu'il mérite de recevoir en soi le Christ comme hôte. «Que
le Christ, dit-il, habite en l'homme intérieur, dans vos cœurs, par la foi !»
(Eph 3,16-17).
CHAPITRE 22 Il faut pratiquer l'abstinence corporelle, afin de parvenir par son moyen au jeûne spirituel.
Mettons-nous bien dans l'esprit, que le labeur de l'abstinence corporelle n'a point d'autre but pour nous, que de parvenir par le moyen de ce jeûne à la pureté du cœur. Or, nos peines demeurent stériles, si, tandis que nous les supportons infatigablement dans cette vue, nous demeurons cependant impuissants à obtenir la fin pour laquelle nous souffrons de telles afflictions. Il eût mieux valu s'abstenir des aliments de l'âme, qui sont interdits, que de priver notre corps de mets abandonnés à notre libre usage et de soi inoffensifs. Ici, en effet, nous avons un emploi tout simple et innocent de la créature de Dieu. Là, nous commençons par dévorer nos frères, pour notre malheur : «N'aimez pas à médire, est-il dit, de peur que vous ne soyez déraciné.» (Pro 20,13). Et sur la colère et l'envie, le bienheureux Job a ces paroles : «L'insensé périt dans sa colère, et le médiocre dans son envie.» (Job 5,2). Où il est à noter que celui qui se fâche est jugé pour fou; et l'envieux, pour médiocre. Mais le premier mérite bien la qualification d’insensé, puisque, sous l'aiguillon de la colère, il se donne volontairement la mort. Pour le second, par là même qu'il s'abandonne à l'envie, il prouve sa petitesse et son infériorité; sa jalousie témoigne que celui de qui le bonheur fait son supplice, est plus grand que lui.
CHAPITRE 23 Quelle doit être la nourriture du moine.
On choisira une nourriture telle qu'elle apaise les ardeurs de la
concupiscence, au lieu de les allumer, et de plus qui soit facile à
préparer, du prix le plus abordable, commune enfin et d'usage courant parmi les
frères.
Il y a trois sortes de gourmandise. L’une pousse à prévenir l'heure régulière
des repas. La deuxième ne regarde qu'à la quantité; et
peu lui importent les aliments, pourvu qu’il en ait à satiété. La troisième aime
les mets apprêtés et succulents.
Le moine doit donc se donner de garde contre elle par une triple observance.
Premièrement, il atteindra, pour rompre le jeûne, le temps
fixé par la règle; puis, il se contentera d'une quantité restreinte;
troisièmement, il usera d’aliments quelconques et au meilleur marché.
D'autre part, la plus ancienne tradition des pères stigmatise, comme entaché de
vanité, de gloriole et d'ostentation, tout ce qui sort
de l'ordinaire et du commun usage. De fait aucun de ceux que nous avons vu
briller par le mérite de la science et de la discrétion, ou
que la grâce du Christ avait placés avant tous les autres, comme de splendides
luminaires, afin de les proposer à l'imitation, ne s'est, à
notre connaissance abstenu du pain, qui est à bon compte chez eux et facile à se
procurer. En revanche, nous n’avons jamais vu
compter au nombre des plus saints, ni même acquérir la grâce de la discrétion ou
de la science, aucun de ceux qui, s'écartant de cette
règle, ont évité l'usage du pain, pour s'appliquer à ne vivre que de légumes, de
plantes et de fruits.
Il y a plus. Selon les pères, non seulement le moine ne doit pas rechercher des
aliments dont les autres n’usent point, de peur que sa
course, exposée, pour ainsi dire, au grand jour de la publicité, ne soit gâtée
par la vaine gloire, et ne demeure vaine et sans fruit; il ne
faut même pas manifester aisément à tout le monde l'observance commune des
jeûnes, mais, autant que faire se peut, la tenir secrète et
cachée. Survient-il quelque frère, ils estiment meilleur de se montrer
accueillant et aimable, plutôt que de découvrir la rigueur de son
abstinence et l'austérité de sa vie; de ne point considérer ses goûts, son
intérêt ou l’ardeur de ses désirs, mais de préférer à tout et
d'accomplir joyeusement ce que la circonstance exige pour reposer et soulager
notre hôte.
CHAPITRE 24 Comment, en Égypte, nous avons toujours vu qu'on rompait le jeûne à notre arrivée.
Lorsque, des régions de la Syrie, nous gagnâmes la province d'Égypte, poussés
par le désir de connaître les institutions des anciens,
nous admirâmes l'allégresse de cœur avec laquelle on nous accueillait. On n'y
observait en aucune façon la règle que nous avions
appris à suivre dans les monastères de Palestine, d'attendre l'heure fixée pour
le repas; mais, à part les jeûnes des féries quatrième et
sixième, imposés par la loi ecclésiastique, où que nous allions, on faisait
trêve à la station quotidienne.
Un ancien à qui nous demandions pourquoi, chez eux, l'on passait outre si
facilement aux jeûnes quotidiens, nous répondit : «Le jeûna
est toujours avec moi; mais vous, je vais devoir vous quitter à l'instant, et je
ne pourrai vous retenir constamment près de moi. Puis, le
jeûne, pour utile et nécessaire qu'il soit, demeure pourtant une oblation
volontaire; tandis qu'il y a nécessité de précepte à remplir le
devoir de la charité. Recevant le Christ en votre personnel, j'ai l'obligation
de le refaire. Lorsque j'aurai pris congé de vous, il me sera
loisible de compenser à part moi, par un jeune sévère, les adoucissements que
j'ai dû prendre, en vous offrant l'hospitalité par égard
pour lui. «Les amis de l'époux ne peuvent jeûner, tant que l'époux est avec
eux.» (Mt 9,15). Lorsqu'il aura disparu, alors ils auront
licence de jeûner.
CHAPITRE 25 Abstinence d’un vieillard, qui sut prendre ainsi jusqu’à six fois quelque nourriture sans apaiser sa faim.
Un ancien m’exhortait, durant le repas, à prendre encore quelque petite chose. «Mais, dis-je, je ne puis plus.» Il répartit : «C'est la sixième fois que je dresse la table pour différents frères qui m’ont visité. J’ai mangé avec tous, afin de les encourager, et j’ai encore faim. Et vous, qui en êtes à votre premier repas, vous dites déjà que vous n’en pouvez plus.»
CHAPITRE 26 D'un vieillard qui jamais ne mangea seul dans sa cellule.
J’en ai vu un autre, qui demeurait dans la solitude, et qui témoigna ne
s’être jamais permis de manger seul. Si, durant cinq jours entiers,
nul des frères ne venait à sa cellule, il persévérait à différer sa réfection
jusqu’au samedi ou au dimanche, où il se rendait à l'église pour
la synaxe. Alors, il trouvait quelque étranger qu'il ramenait à sa cellule, et
prenait avec, lui son repas, non pas tant dans la vue de
satisfaire à ses besoins, que par une pensée de charité et en considération de
son frère.
Ainsi donc, s'ils savent rompre sans scrupule les jeûnes quotidiens à l'arrivée
des frères, ceux-ci une fois partis, ils compensent par une
abstinence plus grande la réfection qu'ils se sont accordée par égard pour eux,
et se font payer ce peu de nourriture par une
mortification, plus rude, diminuant de leur ration de pain et même de leur
sommeil.
CHAPITRE 27 Témoignage des abbés Pésius et Jean sur le fruit de leur observance.
L'abbé Pésius demeurait dans un désert immense. L'abbé Jean, qui était supérieur d'un grand monastère, avec une multitude de moines, le vint visiter, et lui demanda, comme a son ancien compagnon, ce qu'il avait fait depuis quarante ans qu'il vivait séparé de lui dans la solitude, sans être troublé par les frères. «Jamais le soleil, dit-il, ne m'a vu manger.» - «Et moi, repartit l'autre, il ne m'a jamais vu fâché.»
CHAPITRE 28 Du beau témoignage que l’abbé Jean, sur le point de mourir, laissa à ses disciples, touchant l’exemple de sa vie.
Le même abbé Jean, près de rendre le dernier soupir, montrait l'allégresse de l’homme qui s’en va dans sa patrie. Ses disciples l’entouraient, anxieux. Ils lui demandèrent en suppliant de leur laisser comme héritage un précepte digne de mémoire, qui leur permît, par sa brièveté même, de parvenir plus aisément au sommet de, la perfection. Alors, avec un soupir : «Je n’ai jamais fait ma volonté, dit-il, et je n'ai jamais rien enseigné aux autres, que je ne l'eusse moi-même pratiqué.»
CHAPITRE 29 De l'abbé Machète, qui ne dormait jamais aux conférence spirituelles, et qui était toujours pris de sommeil, dès que l’on tenait des propos terrestres.
Je vis un vieillard, du nom de Machète, qui habitait loin de la foule des frères, et qui, à force de prières, avait obtenu cette grâce du Seigneur, de ne jamais être pris de sommeil aux conférences spirituelles, qu'elles se fissent de jour ou de nuit. Mais, quelqu'un cherchait-il à dire quelque mot de médisance ou dépourvu d'utilité, il s'endormait aussitôt, et la parole empoisonnée n'avait pas même le temps de venir souiller son oreille.
CHAPITRE 30 Doctrine du même vieillard, qu'il ne faut juger personne.
Le même vieillard nous instruisait à ne juger personne. Il ajouta qu'il y
avait trois choses pour lesquelles il avait jugé et blâmé ses frères
: se faire couper la luette, avoir une couverture dans leur cellule, bénir de
l'huile et la donner aux séculiers qui en faisaient la demande.
Or, il était tombé lui-même dans tous ces inconvénients. «Je contractai, dit-il,
une maladie de la luette, dont je souffris fort longtemps,
jusqu'à ce que, pressé autant par la douleur que par les exhortations unanimes
des anciens, je consentisse à me la faire enlever. Cette
maladie m'obligea également d'avoir une couverture.
Enfin, je dus bénir de l'huile et la donner aux gens qui m'en priaient. C'était
là ce que j'abominais le plus, comme partant, à mon sens,
d'une grande présomption. Mais, entouré soudain d'une troupe de séculiers, je me
trouvai si bien pris, que je n'eus d'autre moyen de
leur échapper, que de céder à leur violence et à leurs supplications : je traçai
le signe de la croix et imposai la main sur le vase qu'ils me
présentaient. Croyant avoir de l'huile bénite, ils me lâchèrent enfin.
Je pus constater par là bien manifestement que le moine est en proie aux mêmes
travers et vices pour lesquels il a la présomption de
juger les autres. Il faut se juger soi-même, rien que soi, et se garder en
toutes choses avec circonspection et prudence, mais non pas
juger la conduite ni la vie des autres, selon ce précepte de l'Apôtre : «Mais
vous, pourquoi juger votre frère ? S'il reste ferme ou s'il
tombe, cela regarde son maître;» (Rom 10,10) et cette autre parole : «Ne jugez
pas, afin que vous ne soyez pas jugés; selon que vous
aurez jugé, vous serez jugés vous-mêmes.» (Mt 7,1-2).
Outre ce que nous venons de dire, il est périlleux de juger les autres pour ce
motif encore, que nous ignorons la nécessité ou la
raison qui font que leur acte est légitime ou du moins véniel, lors même qu'il
nous choque. Dès lors, ayant de nos frères un autre
sentiment que celui qu'il faudrait, notre jugement est un jugement téméraire; et
le péché n'en est pas petit.
CHAPITRE 31 Reproches du même vieillard à des frères qu'il avait vu dormir pendant la conférence spirituelle, et se réveiller au récit d'un conte frivole.
Selon le même vieillard, le diable est le fauteur des entretiens frivoles et
le constant ennemi des conférences spirituelles. Il rendit cette
vérité manifeste de la manière que voici. Il traitait avec certains frères de
sujets utiles et édifiants. Les voyant s'abîmer dans un profond
sommeil et incapables de soulever le poids qui fermait leurs paupières, il
commença soudain une fable frivole. L'agrément était
nouveau. Aussitôt, les moines s'éveillent, et les oreilles se dressent. Alors,
le vieillard, avec un soupir : «Jusqu'ici, nous parlions des
choses célestes, et vos yeux cédaient à un mortel sommeil; j'ai commencé un vain
conte, et tous de se réveiller, et de secouer la
torpeur qui les terrassait. A ce signe du moins, connaissez qui mettait des
empêchements à la conférence spirituelle, et qui a insinué
dans vos cœurs ces propos stériles et charnels. N’est-il pas manifeste que
celui qui se plaît au mal ? Oui, c'est lui qui ne cesse de
favoriser les seconds et de contrarier la première.»
CHAPITRE 32 De lettres brûlées, avant que d'être lues.
Je ne crois pas moins nécessaire de raconter ce trait d'un frère attentif à
garder la pureté du cœur et grandement soucieux de la
contemplation divine.
Quinze ans écoulés, on lui apporta de la province du Pont quantité de lettres de
son père, de sa mère, de nombreux amis. Il prit en
mains le volumineux paquet. Et de délibérer longuement en soi-même : «De quel
monde pensées, se disait-il, une telle lecture ne
sera-t-elle point la cause, lesquelles m’emporteront ou à une joie vaine ou à
des tristesses infructueuses ? Combien de jours le souvenir
de ceux qui ont écrit ces lettres, ne viendra-il retirer mon âme de sa
contemplation ? Combien me faudra-t-il de temps, pour éliminer la
confusion qui va naître en mon esprit, et que de peine il m'en coûtera, pour me
rétablir dans la tranquillité où je suis maintenant, si
l'âme une fois émue par l'enchantement de sa lecture et considérant en mémoire
les discours, les traits de ceux que j'ai laissés il y a si
longtemps, je retourne par le cœur et la pensée les visiter et habiter parmi
eux ? Rien ne me servira de les avoir quittés de corps, si leur
vue commence d'occuper mon âme, si, après avoir abdiqué leur mémoire, ainsi que
fait quiconque renonce au monde tout comme s'il
était mort, je revis à elle et lui fais accueil de nouveau.»
Tandis qu'il roule ces pensées dans son cœur, il décide de ne pas ouvrir une
seule lettre, de ne pas même défaire le paquet, de peur
qu'à repasser les noms de ceux qui lui avaient écrit et à se représenter leur
visage, il ne perdît l'ardeur de son esprit. Il jeta le tout au
feu, attaché comme il l'avait reçu, en disant : «Allez, pensées de ma patrie,
brûlez avec lui, et ne tentez pas de me ramener à ce que j'ai
fui.»
CHAPITRE 33 De la solution d'une question que l’abbé Théodore mérita par sa prière.
Nous vîmes aussi l’abbé Théodore, homme d'une sainteté et d'une science
éminentes, remarquable non seulement par les œuvres,
mais aussi dans la connaissance des Écritures.
Il ne devait point cette connaissance à des lectures assidues ni à la
littérature de ce monde, mais plutôt à la seule pureté du
cœur. Aussi
bien, à peine pouvait-il comprendre ou dire quelques mots de grec. Une fois
qu'il cherchait à éclaircir une question fort obscure, il
persista dans l'oraison sept jours et sept nuits, sans se lasser, jusqu’à ce
qu'il connût par une révélation du Seigneur la solution désirée.
CHAPITRE 34 Paroles du même vieillard, où il enseignait par quelle étude le moine peut acquérir la science des Écritures.
Quelques frères témoignaient leur admiration pour tant de science et de
lumière, et s'enquéraient auprès de lui du sens de certains
passages de l'Écriture. «Le moine, leur dit-il, qui désire atteindre à la
connaissance des Écritures, ne doit pas dépenser sa peine à lire
les commentateurs, mais diriger plutôt tout le soin de son esprit et l'ardeur de
son cœur à se purifier des vices charnels. Dès qu'on les
a bannis, le voile des passions tombe de dessus les yeux du cœur, et ceux-ci
contemplent naturellement les mystères des Écritures.
Car la grâce du saint Esprit ne les a point promulguées,
pour qu'elles nous fussent inconnues on obscures; mais c'est nous qui
les rendons obscures par notre faute, lorsque le voile de nos
péchés nous fait comme un nuage devant les yeux du
cœur. Ceux-ci revenus
à la santé, la seule lecture des Écritures leur
suffit abondamment, pour contempler la vraie science et point ne leur
est besoin des leçons des commentateurs; non plus que les yeux
de notre corps n'ont besoin qu'on leur apprenne à voir, s'ils ne
souffrent pas de la cataracte ou de la cécité. Pourquoi,
aussi bien, s'est-il élevé parmi les commentateurs tant
de divergences et d'erreurs, sinon parce que la plupart se sont
portés à interpréter les Écritures sans
avoir pris soin de purifier leur âme ? Mais, ignorants de la
délicatesse et de la pureté du cœur, ils ont
donné en des sentiments opposés à la foi ou
contradictoires, et n'ont pu saisir la lumière de la
vérité.»
CHAPITRE 35 Reproches que me fit le même vieillard, une nuit qu'il était venu jusqu'à ma cellule.
Une fois, le même vieillard vint inopinément à ma cellule par une nuit
profonde. Anachorète encore novice, une curiosité paternelle le
portait à s'assurer secrètement de ce que je faisais tout seul. Il me trouva
étendu sur ma natte, dès la solennité du soir terminée, et me
disposant à prendre du repos. Alors, il poussa des soupirs du fond de son
cœur,
et m’appelant par mon nom : «Jean, dit-il, combien, à
cette heure, s'entretiennent avec Dieu, et gardent en eux sa sainte présence par
de secrets embrassements ! Et vous, vous vous privez
de tant de lumière, en vous abandonnant à un lâche sommeil !»
Et puisque les vertus et la grâce des pères nous ont entraînés à de tels récits,
je crois nécessaire de confier à ce volume un trait de
charité dont nous fûmes l'objet de la part d'un homme éminent, qui s'appelait
Archebius. Ainsi, la pureté de l'abstinence brillera d'un
éclat nouveau, jointe aux œuvres de la charité et rehaussée par une variété si
belle. L’offrande du jeûne est agréable à Dieu, lorsqu'elle
se consomme par les fruits de la charité.
CHAPITRE 36 Description du désert de Diolcos, où des anachorètes faisaient leur demeure.
Au temps que, jeunes et sans expérience, nous vînmes des monastères de
Palestine dans une ville d'Égypte nommée Diolcos, nous y
trouvâmes une multitude considérable vivant sous la discipline cénobitique, et
merveilleusement dressée à cette forme excellente, qui
est aussi la première en date, de la vie monastique.
Mais ensuite, poussés par les louanges qu'on en faisait, nous eûmes hâte de voir
d'aussi près que possible une autre sorte de moines,
tenue pour supérieure, celle des anachorètes. Ceux-ci ont commencé par demeurer
longtemps dans les monastères de cénobites; puis,
instruits à fond, dans la patience et la discrétion, passés maîtres en la vertu
d'humilité et de dépouillement, purifiés de tous vices, ils
pénètrent dans les secrètes profondeurs du désert, pour affronter les rudes
combats des démons.
Nous sûmes que des hommes adonnés à ce genre de vie habitaient en deçà du Nil,
dans un endroit limité d'un côté par le fleuve, de
l'autre par l'immensité de la mer, et formant une île inhabitable à tout autre
qu'à des moines en quête de solitude, car le sel et les sables
stériles s'unissent pour la rendre impropre à toute culture. Nous nous hâtâmes
vers eux, pressés d'un immense désir; et nous
admirâmes au delà de toute mesure les travaux qu'ils supportaient pour la
contemplation des vertus et l'amour de la solitude. Ils
souffrent d'une telle pénurie d'eau, qu'ils mettent à s'en servir plus
d'attention et de scrupule, que l'homme le plus sobre du monde à
conserver et épargner le plus précieux des vins. Ils doivent, en effet, la
puiser au fleuve, et l'apporter d'une distance de trois milles et
plus. Encore cet espace est-il coupé de collines de sable, qui doublent la
difficulté et la peine.
CHAPITRE 37 L'abbé Archebius nous cède sa cellule avec tout l'ameublement.
Nous ne les eûmes pas plus tôt vus, qu’il nous prit une vive ardeur de les
imiter. Archebius, qui était parmi eux le plus consommé en
sainteté, nous entraîna jusqu'à sa cellule, afin de nous y donner l'hospitalité;
et, dès qu'il se fut assuré de notre désir, il feignit de vouloir
quitter ce lieu. Il nous offrait sa cellule, puisque, aussi bien, il en devait
partir. C'était du reste un projet qu'il eût réalisé, affirmait-il,
même si nous n'eussions pas été là. Notre désir était bien grand de nous fixer
en cet endroit; d'autre part, les assurances d'un tel
homme ne nous laissaient aucun doute : nous acceptâmes de bon gré, et prîmes
possession de la cellule, avec tout le mobilier et les
ustensiles.
Ayant réussi dans sa pieuse ruse, il s'éloigna quelques jours, afin de réunir
les ressources nécessaires à la construction d'une autre
cellule; et, de retour, il la bâtit avec bien de la fatigue. Mais, peu de temps
après, d'autres frères survinrent, qui manifestèrent à leur
tour le désir de rester. Sa charité les circonvint de la même manière. De
nouveau, il leur abandonna sa cellule avec tout le ménage; puis,
infatigable dans l'œuvre de la charité, il s'en éleva une troisième, pour y
demeurer.
CHAPITRE 38 Comment l'abbé Archebius paya du travail de ses mains une dette de sa mère.
Je pense qu'il vaut aussi la peine de raconter un autre trait de la charité
de ce grand homme. Les moines de cette région y apprendront
par l'exemple d'un seul, avec la rigueur de l'abstinence, la sincérité de la
dilection.
Né d'une famille qui n'était pas sans noblesse, dès les années de son enfance il
méprisa l'amour du monde et de ses parents, pour
s'enfuir au monastère, distant de Diolcos d'environ quatre milles. De tout le
temps de sa vie qu'il y passa, c'est-à-dire cinquante années
entières, il ne rentra jamais au bourg dont il était sorti, jamais il ne le vit;
jamais non plus il ne leva les yeux sur le visage d'une femme,
non pas même de sa mère.
Cependant, son père fut prévenu par la mort, laissant une dette de cent sous
d'or. Il n'avait nulle inquiétude à prendre, dès là qu'il avait
renoncé aux biens paternels. Mais il sut que sa mère était fort tourmentée par
les créanciers. Alors, lui qui, aux jours de la prospérité de
ses parents, avait voulu ignorer qu'il eût sur terre un père et une mère,
fléchit par tendresse filiale cette rigueur évangélique. Il crut qu'il
pouvait avoir une mère et s'empresser à secourir son infortune, s'il ne
relâchait rien de son propos d'austérité. Il demeura donc dans la
clôture du monastère, mais réclama triple tâche. L'espace d'un an entier, de
jour et de nuit, il peina, tant qu'il eût gagné de ses sueurs le
montant de sa dette. Il le versa alors aux créanciers, et libéra sa mère de
toute inquiétude et vexation. Ainsi lui avait-il ôté son fardeau,
sans rien diminuer de la rigueur de son idéal pour la tendresse qu'il lui
devait; il avait sa garder son austérité accoutumée, sans refuser
au cœur de sa mère le témoignage pratique de sa charité filiale. Celle à qui il
avait renoncé pour l'amour du Christ, pour l'amour du
Christ il avait consenti à la connaître de nouveau.
CHAPITRE 39 Ruse d'un vieillard, pour procurer du travail à l'abbé Siméon.
Il était un frère, du nom de Siméon, pour qui nous avions une vive affection.
Il était venu d’Italie, ne sachant pas un mot de grec. L'un
des anciens eut le désir d'accomplir à son égard quelque
œuvre de charité,
comme on fait pour un étranger, mais sous couleur d'une
dette dont il s'acquitterait. Et de s'enquérir pourquoi Siméon restait oisif
dans sa cellule, pensant bien qu'il ne pourrait demeurer
longtemps, tant à cause des rêveries qu'engendre l'oisiveté, que par la pénurie
des choses indispensables. N'était-ce point une vérité
assez certaine, que personne ne peut supporter les tentations de la solitude, à
moins de consentir à gagner sa vie du travail de ses mains
? Siméon répondit qu'il ne connaissait et n'était capable de faire aucun des
métiers qu'il voyait exercer par les frères, sauf celui de
copiste, si toutefois il se trouvait quelqu'un en Égypte qui pût avoir besoin
d'un livre en latin.
Le vieillard tenait le prétexte désiré d'accomplir son
œuvre charitable sous
les dehors, d'un paiement. «Voilà, s'écria-t-il, une occasion
que Dieu m'envoie. Je cherchais depuis longtemps quelqu'un qui me copiât
l'Apôtre en latin, car j'ai un frère à l'armée qui connaît très
bien cette langue, et à qui je désire envoyer quelque partie des Écritures, afin
de l'édifier.»
Siméon accepte avec joie cette occasion, comme offerte par Dieu même. Mais le
plus heureux des deux était encore le vieillard, de
mettre à profit ce prétexte, pour accomplir librement l'acte de charité qu'il
méditait. C'était, selon son calcul, une année de travail à
payer. En guise de salaire, il se met sur-le-champ à pourvoir à tous les besoins
du nouvel arrivé, et lui fournit encore les parchemins
avec les instruments pour écrire.
Après quoi, il reçut son manuscrit. Mais de quoi lui pouvait-il servir, quel
profit en tirer, dès là que tout le monde, dans le pays, ignorait
le latin. Son adresse et sa dépense ne restaient pas toutefois sans résultats.
Siméon, d'une part, avait gagné son entretien au prix de son
travail, sans avoir la confusion de tendre la main. Lui, d'autre part, avait
réussi dans sa charité et sa munificence, en se donnant l'air de
payer une dette; et sa récompense en devait être d'autant plus grande, que, dans
son ambition de bien faire, il ne s'était pas contenté de
procurer à son frère étranger les choses nécessaires à la vie, mais lui avait
encore fourni, avec les instruments de travail, l'occasion
même de travailler.
CHAPITRE 40 De deux enfants, qui, portant des figues à un malade, se laissèrent mourir de faim, dans le désert.
Nous avions dessein de parler du jeûne et de l'abstinence; et voici que nous
y avons mêlé les mouvements et les œuvres de la charité.
Nous revenons à notre sujet, en insérant à cet ouvrage un trait bien digne de
mémoire. Les héros en sont deux enfants; mais leurs
sentiments n'étaient pas ceux de leur âge.
Au grand étonnement de tous, car la chose ne s'était pas encore vue en plein
désert, quelqu'un de la Lybie Maréotide avait apporté des
figues à l'abbé Jean, économe de Scété, qui gouvernait le temporel de cette
Église du temps que l'abbé Pafnuce en était le prêtre, et
avait été mis par lui dans cet office. Aussitôt, il envoie les figues par deux
adolescents à certain vieillard qui souffrait de maladie, dans l'intérieur du
désert, et demeurait à dix-huit milles de l'église. Les deux
enfants prennent les figues, et se dirigent vers sa cellule. Chemin faisant, un
brouillard épais se répandit, qui leur fit perdre la route : ce
qui arrive facilement, même aux plus anciens. Ils errèrent tout le jour et toute
la nuit à travers l'immensité uniforme du désert, sans
pouvoir trouver la cellule du malade. A la fin, épuisés de fatigue, autant que
de faim et de soif, ils fléchirent les genoux, et rendirent leur
esprit au Seigneur dans l'office de la prière.
On les chercha longtemps à la trace de leurs, pas, car le pied laisse une
empreinte dans ces sables, comme il fait dans la neige, jusqu'à
ce que le vent, même le plus léger, l'ait recouverte d'un sable fin et mouvant.
On les trouva avec les figues intactes, comme il les
avaient reçues. Ils avaient mieux aimé donner leur vie, que de trahir leur
dépôt; perdre la lumière d'ici-bas, plutôt que de violer le
commandement de leur ancien.
CHAPITRE 41 Sentence de l'abbé Macaire sur l'observance du moine; et que celui-ci doit se considérer, tantôt comme devant vivre cent ans, tantôt comme devant mourir le jour même.
Je dirai encore un commandement très salutaire du bienheureux Macaire, et
c'est sur une sentence d'un si grand homme que je veux
terminer ce livre consacré au jeûne et à l'abstinence.
«Le moine, disait-il, doit s'adonner au jeune, comme s'il devait vivre cent ans;
et refréner les passions de son âme, oublier les injures,
rejeter les tristesses, mépriser les douleurs et les détriments, comme s'il
devait mourir le jour même.»
Il y a en effet dans la première règle une sage et prudente discrétion, qui fait
marcher le moine dans une austérité toujours égale, et ne
lui permet point, sous le prétexte d'une santé débile, de se laisser glisser des
sentiers escarpés vers les précipices et la mort. Il y a dans
la seconde une magnanimité salutaire, capable non seulement de mépriser
l'apparente prospérité du monde présent, mais de ne pas se
laisser abattre par l'adversité et les tristesses, de les mépriser même comme
des choses de peu, comme pur néant, les yeux de l'âme
constamment fixés là où chaque moment qui passe peut nous voir appeler.
LIVRE 6
DE L'ESPRIT D'IMPURETÉ
CHAPITRE 1 Du double combat contre l'esprit d'impureté.
Notre deuxième combat, selon la tradition des pères, est contre l'esprit
d'impureté. C'est de tous le plus long, le plus persistant; et à
bien peu il est donné devoir la complète victoire. Guerre cruelle, qui commence
à sévir contre le genre humain avec le premier instant
de l'adolescence, et qui ne s'éteint qu'après que tous les autres vices ont été
surmontés.
L’attaque est double, le vice a comme deux têtes, qui se dressent en même temps
pour le combat. La résistance doit donc faire face
aussi des deux parts. Le mal est dans le corps et dans l'âme à la fois, et la
violence de l'assaut résulte du confluent des deux forces.
C'est pourquoi, à moins que le corps et l'âme ne luttent de concert, on ne peut
non plus la vaincre, Le jeûne corporel ne suffit pas à
conquérir ou à conserver la pureté de la chasteté parfaite, si la contrition de
l'âme ne précède, avec la prière persévérante contre l'esprit
d'impureté et la méditation continuelle des Écritures; si l'on ne joint encore à
celle-ci la
science spirituelle, ainsi que le travail des mains, qui réprime la fuyante
mobilité du cœur et le rappelle à lui-même; si, avant tout, l'on
n'établit sur des fondements solides la vertu d'humilité, sans laquelle il n’est
point de triomphe sur quelque vice que ce soit.
CHAPITRE 2 Du moyen principal de corriger l'esprit d'impureté.
La correction de ce vice découle principalement de la perfection du cœur.
Aussi bien, est-ce de notre cœur qu'en provient le virus,
comme la Voix du Seigneur nous le marque : «C'est du cœur, dit-il, que procèdent
les pensées mauvaises, les adultères, les
impudicités, les vols, les faux témoignages,» (Mt 15,19) et le reste. L'œuvre de
purification devra donc porter premièrement où nous
savons que gît la source de la vie et de la mort, selon cette parole de Salomon
: «Garde ton cœur en toute circonspection, car de lui
jaillissent les sources de la vie.» (Pro 4,23) La chair, en effet, est sujette à
son libre vouloir et à son empire.
Il faut donc embrasser avec un zèle extrême l'austérité des jeûnes, de crainte
que la chair, fortifiée par l'abondance de la nourriture, ne
s'oppose aux préceptes salutaires de l'âme, et, dans son insolence, ne jette bas
son conducteur, l'esprit, Mais, d'autre part, si nous
faisons tout consister dans la mortification du corps, sans que l'âme jeûne
pareillement des autres vices et s'occupe à la méditation
divine et aux choses spirituelles, il est absolument impossible que nous
gravissions le faîte sublime de l'intégrité véritable, dès là que ce
qui est principal en nous fera la guerre à la pureté de notre corps. Ainsi, il
importe de purifier tout d'abord, selon la sentence du
Seigneur, «le dedans de la coupe et du plat, afin que le dehors aussi soit pur».
(Mt 23,26).
CHAPITRE 3 De quel puissant effet est la solitude jointe à l'abstinence, pour triompher du vice de l'impureté.
Les autres vices s'éliminent au commerce des hommes et parmi le quotidien
exercice; les chutes mêmes en quelque sorte leur
deviennent un remède. Ainsi, la colère, la tristesse, l'impatience se guérissent
par la méditation, une sollicitude vigilante, le concours des
frères et les provocations continuelles. Plus souvent les mouvements s'en
manifestent, plus souvent aussi elles se voient prises en
flagrant délit, et plus vite elles viennent à guérison.
Au contraire, la présente maladie réclame, avec l'affliction du corps et la
contrition du cœur, la solitude et l'éloignement, pour que
tombe la fièvre mauvaise et que vienne la santé parfaite. Il est de certains
malades, à qui il est bon que leurs yeux mêmes ne
rencontrent point les mets qui leur seraient nuisibles, de peur que la seule vue
ne leur en donne un désir fatal. Pareillement, la tranquillité
et la solitude offrent-elles de grands avantages, pour bannir ce vice en
particulier. L'esprit malade n'étant plus troublé de diverses
images, sa contemplation se fera plus pure; et par là-même, le foyer
pestilentiel de la concupiscence sera plus aisément détruit jusque dans ses racines profondes.
CHAPITRE 4 De la différence qui existe entre la continence et la chasteté, et si on les trouve toujours unies.
Que l'on n'aille point penser pour autant, qu'à mon sens il ne se trouvera
point de continents parmi ceux qui vivent en communauté. Je
confesse, au contraire, que rien n'est moins impossible. Mais, autre chose est
d'être continent; autre chose, d'être chaste, et de passer
tout entier, pour ainsi dire, dans l'amour de l'intégrité et de l'incorruption.
On n'attribue par excellence cette vertu qu'à ceux qui
demeurent vierges de corps et d'âme. Tels nous apparaissent l'un et l'autre Jean
dans le Nouveau Testament, et dans l’Ancien, Élie,
Jérémie, Daniel. Et l'on ne sera pas téméraire de mettre dans leur nombre ceux
qui, après avoir éprouvé la corruption, sont parvenus
par bien des labeurs et de longs efforts au même état de pureté, intacts de
corps et d'esprit, et n'éprouvant les aiguillons de la chair que
par le mouvement innocent de la nature, plutôt que par le fait de la convoitise
mauvaise. C'est cet état que je prétends difficile à
atteindre parmi la foule des hommes. Faut-il dire impossible ? Que chacun, au
lieu de s'en attendre à mon sentiment, examine sa.
propre conscience.
Au reste, je ne doute pas qu'il n'y ait nombre de continents, qui sachent
éteindre et réprimer par la crainte de la géhenne et le désir du
royaume des cieux les attaques de la chair, qu'elles se produisent à de rares
intervalles on qu'elles soient quotidiennes. Cependant, voici
la sentence des anciens à leur sujet : sans succomber aux poussées du vice, ils
ne sauraient demeurer à l'abri de tout mal ni de toute
blessure. Dès qu'il y a lutte, si répétés que puissent être les victoires et les
triomphes, il est fatal que l'on soit touché soi-même quelque
jour.
CHAPITRE 5 L'effort humain ne suffit pas à triompher des attaques de l'impureté.
Si nous avons à cœur de combattre le combat spirituel selon les règles de concert avec l'Apôtre, hâtons-nous de surmonter l'immonde esprit de toute l'ardeur de notre âme. Toutefois, ne mettons pas notre confiance en notre propre force, car l'effort humain demeure ici impuissant; mais appuyons-nous sur le secours du Seigneur. L'âme sera fatalement en butte aux attaques du vice, tant qu'elle n'aura pas reconnu qu'elle fait une guerre au-dessus de ses forces, et qu'elle ne saurait obtenir la victoire par son propre labeur ni par son zèle, à moins d'être soutenue du secours et de la protection divine.
CHAPITRE 6 Que le don de la chasteté comporte une grâce de Dieu toute spéciale.
Assurément, pour tout progrès dans la vertu, tout triomphe sur le vice, au
Seigneur appartient la grâce et la victoire. Mais il y a ici un
particulier bienfait de Dieu, un don spécial : le sentiment des pères s'accorde
avec l'expérience, pour rendre cette vérité manifeste à
ceux qui ont mérité de posséder la pureté. Car c'est en quelque manière sortir
de la chair, tout en demeurant dans un corps. Être revêtu
d'une chair fragile, et ne point sentir les aiguillons de la chair : n'y a-t-il
pas là quelque chose qui est au-dessus de la nature ?
C'est pourquoi il est impossible à l'homme de voler, pour ainsi dire, de ses
propres ailes jusqu'à une récompense si sublime et si céleste;
mais la grâce du Seigneur doit le tirer de la boue terrestre, par le don de la
chasteté. Il n'est point de vertu qui égale si proprement les
hommes charnels aux esprits angéliques et imite si parfaitement leur vie, que la
grâce et le mérite de la chasteté. Encore habitants de la
terre, ils ont par elle «leur cité dans les cieux»,( Phil 3,20) comme parle
l'Apôtre, et la promesse adressée aux saints pour la vie future,
quand sera déposée la corruption de la chair, ils la possèdent déjà ici-bas dans
une chair fragile.
CHAPITRE 7 Exemple tiré des luttes de ce monde, d'après une parole de l'Apôtre.
Écoutez ce que dit l'Apôtre : «Celui qui lutte dans les jeux s'abstient de
tout.» (1 Cor 9,25). De quel tout parle-t-il ? Cherchons, afin
que la comparaison des luttes humaines nous serve d'instruction pour le combat
spirituel.
Ceux qui prétendent lutter selon les règles dans les
joutes terrestres, n'ont pas la faculté d'user de tous les
aliments dont la passion peut leur suggérer le désir;
mais seulement des mets que les règlements professionnels ont
déterminés. Encore n'est-ce point assez de s'abstenir des
aliments interdits, de l'ivresse et. de tout ce qui sent l'orgie : ils
doivent éviter l'inaction, l'oisiveté, la paresse, et
développer leur force au milieu des exercices quotidiens et par
une étude ininterrompue. D'ailleurs, étrangers à
toute sollicitude, tristesse, affaire séculière, aux
affections comme aux charges de la famille, ils ne connaissent que la
pratique de leur carrière et ils s'embarrassent d'aucun souci
terrestre. C'est du seul président des jeux qu'ils attendent le
pain quotidien, la gloire de la couronne, et la récompense
proportionnée à l'honneur de la victoire. Avec cela, une
continence absolue, de crainte qu'en perdant de leur vigueur, ils ne
deviennent impropres au combat.
CHAPITRE 8 Comparaison de la pureté des athlètes.
Si nous avons compris la discipline des jeux de ce monde, par l'exemple de
laquelle l'Apôtre nous a voulu instruire, marquant de quelle
attention, de quel soin diligent, de quelle vigilance elle est faite, quelle
conduite nous conviendra-t-il de tenir, en quelle pureté faudra-t-il
garder notre corps et notre âme, nous qui devons manger chaque jour la chair
sacrée de l'Agneau ? Les commandements de la Loi
ancienne elle-même ne permettent pas à l'impur de toucher au sacrifice. Il est
prescrit, en effet, dans le Lévitique : «Quiconque sera
pur, pourra manger de la chair du sacrifice. Mais celui qui, se trouvant en état
d'impureté, aura mangé de la chair du sacrifice salutaire
appartenant au Seigneur, périra devant le Seigneur.» (Lev 7,19-20).
Quelle est donc la grandeur du don de l'intégrité, puisque, sans lui, ceux-là
mêmes qui vécurent sous l'Ancien Testament, ne pouvaient
prendre part aux sacrifices figuratifs, et ceux qui convoitent les couronnes
corruptibles d'ici-bas, ne peuvent être couronnés !
CHAPITRE 9 En quelle pureté de cœur nous devons nous garder sous les yeux du Seigneur.
Il nous faut donc avant tout purifier les retraites profondes de notre cœur en toute vigilance. Le prix que les autres désirent obtenir par la pureté du corps, nous devons, nous, le mériter aussi dans le sanctuaire de la conscience. C'est là que réside le Seigneur, arbitre et président des jeux, perpétuel témoin de notre course et de nos combats. Ne laissons pas se développer en nous, par des pensées imprudentes, le mal que nous redoutons de commettre au grand jour; ne nous souillons point de la complaisance secrète des choses que nous rougirions de faire à la vue des hommes. De telles fautes peuvent bien échapper au regard humain; mais elles ne trompent pas celui des anges saints ni du Dieu tout-puissant, auquel nul secret ne se dérobé.
CHAPITRE 10 L'indice de la parfaite et entière pureté.
L'indice évident, la preuve achevée de la pureté intérieure, c'est que nulle image du péché ne s'offre à notre esprit, tandis que nous reposons dans l'abandon du sommeil, que du moins elle n'excite aucun mouvement de concupiscence. Il est vrai, ces mouvements ne comptent pas pour des fautes véritables, ils sont néanmoins l'indice d'une âme encore imparfaite, d'où le vice n'a pas été entièrement aboli.
CHAPITRE 11 Quelle est l'origine des fantômes de la nuit.
Le repos de la nuit fait l'épreuve de nos pensées, et de la négligence que nous avons mise à les garder, parmi les distractions du jour. Si nous avons quelque chose à regretter, la faute n'en est pas au sommeil, mais à la négligence du temps qui a précédé. C'est un vice intérieurement caché qui s'est manifesté. Il ne doit pas sa naissance à l'heure de la nuit; mais il avait son siège dans les libres les plus intimes de l'âme. Le sommeil n'a fait que le produire; il a manifesté la fièvre impure que nous avions contractée tout le jour, en nourrissant notre esprit de pensées pernicieuses. Telles les maladies corporelles. Leur origine ne date pas de l'instant où elles se déclarent, mais elles sont dues à la négligence du temps qui a précédé : une nourriture malsaine, prise imprudemment, a engendré des humeurs nuisibles et capables de causer la mort.
CHAPITRE 12 La pureté de corps ne s'obtient pas sans la pureté du cœur.
L'Auteur et Créateur du genre humain, Dieu, qui connaît mieux que personne
l'ouvrage de ses Mains et les moyens de l'amender, a bien
appliqué le remède, où Il savait être la cause principale de la maladie :
«Quiconque, dit-Il, regarde une femme avec convoitise, a déjà
commis l'adultère dans son cœur.» (Mt 5,28).
Il condamne les yeux impudents; et toutefois, ce ne sont pas tant les yeux qu’Il
accuse, que le sentiment intérieur qui abuse de leur
office, pour le plaisir de voir. De fait, c'est cœur malade et blessé du trait
de la passion, qui regarde avec convoitise. Le Créateur, dans
sa Sagesse, lui a concédé le bienfait de la vue; lui, le fait servir par sa
faute à des œuvres de mal, et le regard lui devient une occasion
de manifester le vice de la concupiscence caché dans son fond. Voilà pourquoi
c'est à lui qu'est adressé le commandement salutaire,
par la faute de qui la redoutable maladie se déclare à l'occasion du regard. Il
n'est pas dit : «Garde tes yeux avec circonspection.».
Pourtant, ce sont eux qu'il eût fallu garder, si c'était d'eux que procédât la
convoitise. Mais ils ne font que prêter simplement leurs
services à l'âme. Aussi est-il dit : «Garde ton cœur en toute circonspection.»
(Pro 4,23) À lui est prescrit le remède, parce que c'est lui
qui partout peut abuser du ministère des yeux.
CHAPITRE 13 Où doit commencer notre vigilance dans l'œuvre de la purification.
Le démon est habile; il sait, de façon subtile, nous suggérer la pensée du
sexe. Et d'abord, il nous représente le souvenir de notre mère,
de nos sœurs, ou de nos parentes, ou des femmes de sainte vie. C'est dès ce
moment que doit se montrer notre vigilance. Rejetons en
hâte ces pensées des retraites de notre cœur. Si nous nous y arrêtions, le
tentateur, peut-être, en prendrait occasion, et subtilement
nous ferait glisser, puis nous précipiterait dans le souvenir des personnes qui
lui permettront de jeter à pleines mains les idées du mal.
Nous devons avoir constamment à la mémoire le précepte : «Garde ton cœur en
toute circonspection.» Selon le commandement
principal de Dieu, observons avec sollicitude la tête pernicieuse du serpent,
c'est-à-dire le principe des pensées mauvaises, à la faveur
desquelles le diable essaye de ramper dans notre âme; ne laissons point, par
notre négligence, pénétrer dans notre cœur le reste de son
corps, c'est-à-dire le consentement au plaisir coupable : car, une fois entré,
il tient notre âme captive, et sa morsure empoisonnée lui
donnera la mort.
Il nous faut aussi exterminer «les pécheurs de notre terre», c'est-à-dire les
pensées charnelles, dès qu'elles se produisent au jour, «au
matin de leur naissance»; (Ps 100,8) «briser les enfants de Babylone contre la
pierre,»(Ps 136,9) tandis qu'ils sont encore petits, car, si
nous ne les tuons dans leur premier âge, ils grandiront grâce à cette
connivence, et, devenus plus vigoureux, ils s'insurgeront contre
nous pour notre perte, ou du moins nous ne les vaincrons pas sans bien des
gémissements et des peines. «Lorsque le fort», c'est-à-dire
notre esprit, «garde en armes sa maison», faisant un rempart de la crainte de
Dieu aux profondeurs secrètes de son cœur, «tout son
bien», c'est-a-dire le prix de ses travaux et les vertus conquises à longueur de
temps, «est en paix». «Mais, si un plus fort survient qui
le vainque,» c'est-à-dire le diable, par le consentement aux pensées mauvaises,
«celui-ci emportera ses armes, dans lesquelles il mettait
sa confiance,» c'est-à-dire le souvenir des Écritures et la crainte de Dieu, et
«distribuera ses dépouilles», (Luc 11,21-22) dispersant
aux mains des vices opposés les mérites de ses vertus.
CHAPITRE 14 Que notre dessein n'est pas de chanter les louanges de la chasteté, mais d'exposer ce qu'elle est.
Notre dessein n'étant pas de chanter la gloire de la chasteté, mais d'expliquer sa nature à l'aide des enseignements des pères, le moyen de l'acquérir et de la conserver, ainsi que sa fin, je passerai sous silence tout ce que les saintes Écritures renferment à sa louange, et ne citerai que cette parole du bienheureux Apôtre, dans son épître aux Thessaloniciens. On y voit clairement de combien il la préfère à toutes les autres vertus, par la noblesse des termes dans lesquels il la recommande.
CHAPITRE 15 Que l'Apôtre donne spécialement à la chasteté le nom de sainteté.
«La Volonté de Dieu, dit-il, est que vous soyez
saints.» Et, de peur de laisser dans le doute ou dans
l'obscurité ce qu'il entend appeler du nom de sainteté,
si c'est la justice, ou la charité, ou l'humilité, ou la
patience — car nous croyons que toutes ces vertus contribuent
à faire les saints, — il poursuit, en désignant
manifestement ce qu'il veut nommer au juste la sainteté :
«La volonté de Dieu est que vous soyez saints, que vous
vous absteniez de l'impudicité, que chacun de vous sache
posséder son corps dans l'honneur et la sainteté, et non
point dans les emportements et la passion, comme font les païens,
qui ne connaissent pas Dieu.» (1 Thes 4,3-5). Voyez de quels
éloges il la couvre, l'appelant l'honneur et la sainteté
de notre corps. Donc, à l'opposé, celui qui vit, dans les
emportements de la passion, gît dans l'ignominie et
l'immondicité, et demeure étranger à toute
sainteté.
Un peu plus loin, l'Apôtre s'y reprend une troisième fois, et de nouveau la
qualifie de sainteté : «Car Dieu, dit-il, ne nous a pas appelés à
l'ignominie, mais à la sainteté. Celui donc qui méprise ces commandements, ce
n'est pas un homme qu'il méprise, mais Dieu, qui nous
a donné son saint Esprit pour habiter en nous.» (Ibid. 7-8). Il couronne son
précepte d'une autorité inviolable, en déclarant : «Celui qui
méprise ces commandements,» c'est-à-dire ce que je viens de dire touchant là
sainteté, «ce n'est pas un homme qu'il méprise,»
c'est-à-dire moi, qui fais ce commandement, «mais Dieu qui parle en moi,» (2 Cor
13,3) et qui a destiné notre cœur, pour être la
demeure de son saint Esprit.
Simplement et sans luxe de développements, vous voyez de quels éloges et de
quelle gloire le bienheureux Apôtre exalte la chasteté.
Premièrement, il lui attribue à titre spécial l’honneur de la sainteté; il
affirme ensuite que notre corps est délivré par elle de
l'immondicité, et troisièmement, que, par elle encore, il persévère dans
l'honneur et la sainteté, après avoir rejeté toute ignominie et
toute honte. Enfin, et ceci constitue la suprême récompense, la couronne sans
égale et la béatitude parfaite, il enseigne que, grâce à
elle, le saint Esprit devient l'hôte de nos âmes.
CHAPITRE 16 Autre témoignage de l'apôtre sur le même sujet.
Ce petit livre tend à sa fin. Je veux néanmoins, donnant ce que je n'ai point promis, citer encore un témoignage de l'Apôtre, analogue au premier. Il écrit aux Hébreux : «Recherchez la paix avec tous, et la sainteté, sans laquelle personne ne verra Dieu.» (Heb 12,14). Voilà de nouveau qui est évident : sans la sainteté, par où l'Apôtre entend habituellement l'intégrité de l’âme avec la pureté du corps, il est absolument impossible de voir Dieu. Aussi bien ajoute-t-il, afin d'expliquer sa pensée . «Qu'il n'y ait parmi vous ni impudique ni profanateur, comme Essai.» (Ibid. 16).
CHAPITRE 17 L'espoir d'une plus sublime récompense doit augmenter notre vigilance.
Mais, plus le prix de la chasteté est sublime et céleste, plus redoutables sont les embûches dont ses adversaires la poursuivent. Nous aurons donc un soin spécial de la continence corporelle assurément, mais aussi de la contrition du cœur, dans la prière assidue et les gémissements. Alors, la rosée du saint Esprit, descendant en nos cœurs, éteindra la fournaise de notre chair, que le roi de Babylone ne cesse d'aviver du souffle mauvais des suggestions charnelles.
CHAPITRE 18 De même que la chasteté ne s'obtient pas sans l'humilité; de même la science sans la chasteté.
Du sentiment des anciens, comme il est impossible d'obtenir la chasteté, si
l'on ne jette premièrement dans son cœur les fondements de
l'humilité, on ne saurait non plus parvenir à la fontaine de la vraie science,
tant que les racines du vice impur demeurent dans le fond de
l'âme.
D'autre part, s'il est impossible de posséder la science spirituelle sans
l'intégrité, l'intégrité peut se rencontrer sans la grâce de la
science. C'est que divers sont les dons; et la même grâce du saint Esprit n'est
pas accordée a tous, mais celle dont chacun s'est rendu
digne et capable par son zèle et ses efforts. Ainsi, tous les saints apôtres ont
joui de l'intégrité parfaite; mais le don de science a
particulièrement abondé en saint Paul, parce qu'il s'y était préparé par son
ardeur intelligente et son application.
CHAPITRE 19 Parole du saint évêque Basile sur le sujet de sa virginité.
On rapporte de saint Basile, évêque de Césarée, cette austère parole : «Je n'ai point de rapports avec le sexe, et pourtant je ne suis pas vierge.» Tant il avait compris que l'incorruption de la chair ne consiste pas tant dans l'abstention de tout commerce illicite, que dans l'intégrité du cœur, laquelle garde vraiment et à jamais immaculée la sainteté du corps, par crainte de Dieu et par amour de la chasteté.
CHAPITRE 20 La fin de la véritable intégrité et pureté.
La fin et la preuve achevée de l'intégrité est que le plaisir mauvais ne vienne plus troubler notre sommeil. La nature a ses nécessités inévitables; mais celles-ci doivent être tout innocentes. Encore une vertu consommée en saura-t-elle diminuer la fréquence.
CHAPITRE 21 Le moyen de se conserver dans la pureté parfaite.
Il nous sera possible de nous garder toujours dans cet état,... si nous pensons que Dieu est, jour et nuit, l'infaillible témoin, non seulement de nos actes les plus secrets, mais de toutes nos pensées, et croyons qu'il faudra lui rendre compte de tout ce qui se passe dans notre cœur, aussi bien que de nos faits et gestes.
CHAPITRE 22 Jusqu'où peut aller l'intégrité du corps, ou l'indice d'une âme entièrement purifiée.
Qu'un saint empressement nous anime donc, et luttons contre les mouvements de l'âme et les aiguillons de la chair, jusqu'à ce que les nécessités de la nature ne suscitent plus de combats à la chasteté. Tant que l'âme est abusée par les fantômes de la nuit, elle peut reconnaître à ce signe qu'elle n'est point parvenue encore à l'entière perfection de la chasteté.
CHAPITRE 23 Remèdes par où la pureté de cœur et de corps peut demeurer parfaite.
Dans cette vue… gardons un jeûne toujours égal et modéré. Qui dépasse la
mesure dans l'austérité, la dépassera nécessairement aussi
dans les moments de relâche. Avec une telle inégalité, il ne pourra certainement
se maintenir dans la tranquillité parfaite, tantôt abattu
par un jeûne immodéré, tantôt appesanti par l'excès de nourriture. Notre pureté
suit le vicissitudes de notre régime.
Puis, il faut pratiquer une humilité constante, la patience du cœur, et se
garder ave soin durant le jour contre la colère et les autres
passions. Où réside le venin de la colère pénètre fatalement le feu de la
luxure. Sur toutes choses, la plus délicate sollicitude nous est
nécessaire durant les nuits. De même que la pureté et la vigilance du jour
préparent les nuits chastes, les veilles de la nuit constituent à
l'âme une réserve de vigueur et de vigilance pour tout le cours du jour.
CHAPITRE 1 Comment la guerre de l'avarice nous est extérieure, et que ce vice n'est pas, comme les autres, naturel à l'homme.
Notre troisième combat est contre l'avarice, ou l'amour de l'argent. Guerre
extérieure, guerre étrangère à notre nature. Chez le moine,
elle ne prend son principe que d'une âme corrompue et endormie dans l'indolence;
le plus souvent, d'un mauvais début dans le
renoncement, que l'on n'a pas embrassé avec les dispositions convenables, et qui
se fondait sur un amour tiède envers Dieu.
Pour les autres vices, ils ont leur semence dans la nature de l'homme et leurs
principes semblent innés en nous; ils tiennent en quelque
sorte aux entrailles de notre être, et, quasi contemporains de la naissance,
préviennent le discernement du bien et du mal. De plus, s'ils
sont les premiers à nous attaquer, on ne les surmonte qu'après de longs efforts.
CHAPITRE 2 Combien dangereuse est la maladie de l'avarice.
Cette maladie, au contraire, ne survient que plus tard, et c'est du dehors qu'elle prend contact avec l'âme. Mais, plus il est aisé de s'en garder ou de la repousser, plus, si on la néglige ou la laisse s'introduire dans le cœur, elle l'emporte sur toutes les autres par les effets désastreux et la difficulté de s'en défaire Elle devient «la racine de tous les maux.» (1 Tim 6,10); et sur elle, les foyers de vices pullulent.
CHAPITRE 3 De l'utilité qu’il y a pour nous dans les vices qui nous sont naturels.
... Nous remarquons déjà chez les tout petits les poussées farouches de la
colère. Avant d'avoir l'idée de la vertu de patience,
nous les voyons émus des injures, et sensibles même aux paroles piquantes qu'on
leur dit par manière de jeu. Parfois, si la force leur
manque, ils ont bien la volonté de se venger, sous l'empire de la fureur.
Je ne dis pas cela, pour accuser la nature, mais pour montrer que, parmi les
mouvements qui procèdent de nous, il en est certains que
la Providence y a mis pour une raison d'utilité, et d'autres qui s'introduisent
du dehors par la faute de notre négligence et de notre
volonté mauvaise...
N'est-il pas visible, par exemple, que les aiguillons de la colère nous ont été
donnés dans des vues très salutaires, afin de nous indigner
contre nos vices et nos erreurs, nous occupant de préférence à la pratique des
vertus et aux choses spirituelles, abondant en charité
pour Dieu et en patience pour nos frères ? Nous savons aussi les grands
avantages de la tristesse, bien qu'elle compte parmi les vices,
quand elle se tourne en mauvaise part : très nécessaire, lorsqu'elle est selon
la crainte de Dieu; tout à fait pernicieuse, lorsqu'elle est
selon le monde. C'est l'enseignement de l'Apôtre : «La tristesse qui est selon
Dieu, produit une pénitence salutaire qui demeure; mais la
tristesse du siècle produit la mort.» (2 Cor 7,10).
CHAPITRE 4 Que ce n'est pas faire injure au Créateur, de dire qu'il y a en nous des passions naturels.
Dire que ces mouvements ont été mis en nous par le Créateur, ce n'est pas Lui
jeter le blâme. L'abus ne vient que de notre malice,
lorsque nous préférons les détourner à des usages coupables : lorsque, par
exemple, nous concevons de la tristesse au sujet de gains
stériles et séculiers, et non en vue d'une pénitence salutaire et pour la
correction de nos vices; lorsque, au lieu d'avoir contre
nous-mêmes de bienfaisantes colères, nous nous fâchons contre nos frères, en
dépit de l'interdiction du Seigneur.
Le fer nous a été donné pour des usages utiles et nécessaires : on peut le faire
servir au meurtre de l'innocent. Mais le Créateur sera-t-il
déshonoré, si l'on abuse pour nuire, de ce qu'il a donné pour les commodités et
les besoins de la vie ?
CHAPITRE 5 Des vices que nous contractons par notre faute, en dehors de tout mouvement de la nature.
Mais il est, disons-nous, certains vices qui se forment en nous, sans que la nature y ait donné occasion, et uniquement par le fait d'une volonté corrompue et mauvaise : telle l'envie, telle aussi l'avarice. Elles n'ont pas de racine dans l'instinct de la nature, et se contractent du dehors. Mais, plus il est facile de s'en garder et plus on a de moyens de les éviter, plus aussi elles rendent misérable l'âme dont elles se sont une fois emparées. À peine la guérison est-elle possible : soit que les moines qui se laissent blesser à des vices qu'ils pouvaient si aisément ignorer, ou éviter, ou vaincre, se rendent par là-même indignes d'un prompt remède; soit qu'ayant commencé par un fondement défectueux, ils aient démérité d'y voir s'élever l'édifice des vertus et le faite de la perfection.
CHAPITRE 6
La maladie de l'avarice, une fois contractée, s'élimine
malaisément.
Que nul n'ait donc pour cette maladie des regards de
dédain ou de mépris, puisque aussi bien, si elle est
très facile à éviter, celui qu'elle possède
guérit à si grand-peine. Elle est le repaire de tous les
vices, la racine de tous les maux, le foyer pullulant où toutes
les perversités s'enlacent inextricablement. L'Apôtre l'a
dit : «L'avarice est la racine de tous les maux.» (1 Tim
6,10).
CHAPITRE 7
Les commencements de l'avarice, et les maux infinis qu'elle enfante.
Un moine vit dans le relâchement et la tiédeur : l'avarice entre dans son âme.
Et d'abord, elle ne le sollicite qu'en vue d'une somme
minime, avec mille apparences justes et raisonnables qui lui font une obligation
de se réserver ou de se procurer quelque argent : Le
régime du monastère est insuffisant; à peine une santé robuste y peut-elle
tenir. Qu'une maladie vienne donc à se déclarer : que fera-t-il,
s'il n'a mis en dépôt quelque pécule dont il puisse venir en aide à son
infirmité ? Le secours accordé par le monastère est insignifiant; et
la négligence à l'égard des malades, fort grande. S'il n'a rien à lui pour se
soigner, il ne lui restera qu'à mourir misérablement. Le
vêtement non plus que l'on donne ne suffit pas, à moins de se procurer de quoi
en avoir un autre. Enfin, il ne pourra demeurer
longtemps en place dans le même monastère. Mais, s'il ne s'est pourvu de
l'argent nécessaire au voyage et pour le prix du bateau,
impossible de passer à l'étranger, lorsqu'il en aura le désir. Prisonnier de son
indigence, force lui sera de tolérer sans fin une vie
laborieuse, misérable et sans profit spirituel : toujours pauvre, toujours
dépouillé, et obligé de vivre du bien d'autrui, non sans subir
maint reproche.
Le voilà pris au filet. Et de songer au moyen d'acquérir du moins un denier. Son
esprit se met en quête d'un travail qu'il puisse faire à
l'insu de son abbé. Il le vend secrètement; il tient la pièce convoitée. Hélas,
nouveau et plus cruel tourment ! déjà il se demande
comment il la doublera, incertain en outre de l'endroit où la cacher, de la
personne à qui la confier. Qu'en pourrait-il bien acheter ? Par
quel commerce doubler son avoir ? Ce problème le donne en proie à des soucis
plus lourds que devant. Que s'il réussit au gré de ses
désirs, sa faim de l'or grandit et se fait plus violente à proportion du gain :
il y a, dans la cupidité, une frénésie, qui augmente avec la
richesse.
Alors, il se présage une longue vie, une vieillesse courbée, des maladies
variées et durables, qu'il sera hors d'état de supporter à cet âge,
s'il n'a pris soin, dans sa jeunesse, de réunir des sommes plus considérables.
Sa pauvre âme a dorénavant perdu la liberté de ses
mouvements, captive dans les nœuds du serpent infernal. Le bien qu'il a mal
acquis, un souci plus coupable le pousse à l'augmenter; il
allume lui-même un feu dont les flammes plus ardentes le consument sans merci.
Possédé de la pensée du gain, il n'a plus égard qu'aux
moyens d'avoir de l'argent, afin d'échapper au plus tôt à la discipline du
monastère. Plus de bonne foi qui l'arrête, dès que brille à ses
yeux l'espoir d'un profit. Le mensonge, le parjure, le vol ont cessé, de lui
faire peur, aussi bien que le manque de parole, ou les colères
folles en présence des déceptions; il ne s'épouvante plus de franchir les
limites de l'honnêteté et de l'humilité. En tout et pour tout,
comme à d'autres leur ventre, l'or et l'espoir du gain lui deviennent un dieu.
Et c'est pourquoi l'Apôtre, voyant en esprit le venin de cette
maladie, ne s'est pas borné à la proclamer la racine de tous les maux, mais l'a
nommée une idolâtrie : «Mortifiez, dit-il, l'avarice, qui est
une idolâtrie.» (Col 3,5).
On voit quel fléau cette rage peut devenir, en croissant par degrés, pour que
l'Apôtre l'ait appelée une idolâtrie. De fait, celui qui en est
la victime délaisse la figure et l'image de Dieu, qu'il devait garder immaculée
en soi par la fidélité de son service, pour aimer et couver
des yeux des figures humaines imprimées dans l'or.
CHAPITRE 8 L'amour de l'argent empêche toute vertu.
Avançant à pas de géant sur la pente du mal, il n'est plus chez l'avare ni humilité, ni charité, ni obéissance. Il n'en retient pas même l'ombre. Tout l'indigne, tout travail lui est sujet de murmures et de soupirs. Il ne garde plus aucune retenue, et, tel un cheval indompté, court sans frein au précipice. Il est mécontent du régime, mécontent du vêtement. Aussi bien, il ne saurait tolérer plus longtemps un tel état de choses. Dieu n'habite pas que dans ce monastère, son salut n'y est pas attaché. Mais quoi ? s'il n'en sort promptement, pour se rendre ailleurs, sa perte n'est-elle pas immédiate ?
CHAPITRE 9 Un moine qui a de l'argent ne saurait demeurer dans le monastère.
Au reste, il a dans son pécule le viatique de son instabilité. En gagnant de l'argent, il s'est donné des ailes. Prêt dorénavant à tirer du large, il répond insolemment à tout ce qu'on lui commande. Il se comporte comme un hôte de passage ou un étranger, et n'affiche que dédain et mépris pour la correction des travers qu'il découvre en soi. Lui qui a de l'argent caché, il se plaint de n'avoir pas même de chaussures ni de vêtements, il s'indigne que l'on tarde à lui en donner. Que si, par l'ordre de l'ancien, on sert avant lui un autre frère qui est connu pour manquer de tout, sa colère s'enflamme : on le méprise donc, comme s'il n'était pas de la maison ! Alors, non content de ne plus mettre la main à l'ouvrage, il critique tous les travaux, d'ailleurs indispensables, qui se font dans le monastère. Puis il cherche passionnément les occasions d'offense et de colère, pour ne point paraître sortir de la discipline cénobitique par un motif futile. Mieux encore, il voudrait ne pas s'en aller seul, car on croirait que c'est par sa faute qu'il a déserté. Aussi le voit-on continuellement occupé à tâcher d'en corrompre le plus qu'il peut, par des cabales clandestines. La rigueur de la saison rend-elle son voyage impossible, soit par terre, soit par eau, son cœur demeure tout ce temps en suspens et inquiet. Il ne cesse de semer ou d'exciter le mécontentement. À ses yeux, nulle consolation à son départ, nulle excuse à sa légèreté, que le décri et le déshonneur du monastère.
CHAPITRE 10 À quel labeur l'avarice soumet le déserteur du monastère, qui murmurait auparavant pour les travaux les moins pénibles.
Il est emporté irrésistiblement. Ses richesses, comme des torches attachées à
ses flancs, le dévorent de plus en plus. L'argent, une fois
qu'on le possède, ne permet plus qu’on demeure au monastère ou que l’on vive
sous le régime de la règle. On dirait d'une bête fauve.
Lorsqu'il a séparé le moine du reste du troupeau, et s'en
est fait une proie commode en le destituant de la société
des siens, d'autant plus facile à dévorer maintenant
qu'elle est isolée, il le contraint, lui qui auparavant
dédaignait de se livrer aux faciles travaux du monastère,
de peiner jour et nuit infatigablement dans l'espérance de
gagner. C'en est fini des solennités de la prière, des
jeunes canoniques, des vigiles régulières, et des bons
offices rendus au prochain, lorsque les convenances l'exigent. Le
malheureux ne songe plus qu'à assouvir sa rage d'avarice ou a
faire face à ses besoins journaliers. Mais, croyant
éteindre le feu de la cupidité à force
d'acquérir, il ne fait, au contraire, que l’aviver.
CHAPITRE 11 Le moine avare recherche la cohabitation des femmes, afin d'avoir quelqu'un qui garde son argent.
Plusieurs, qui glissaient déjà sur la pente fatale, sont emportés d'une irrévocable ruine dans l'abîme de la mort. Mal satisfaits de posséder seuls des biens qu'ils n'avaient jamais eus ou qu'ils se sont réservés par un faux renoncement, ils recherchent la cohabitation des femmes, pour garder ce qu'ils ont amassé ou conservé contre le droit. Embarrassés dans un réseau de préoccupations nuisibles et pernicieuses, ils roulent jusqu'au fond de l'enfer, pour n'avoir pas voulu acquiescer à la parole de l'Apôtre. «Ayant, en effet, le vivre et le couvert, ils auraient dû se tenir contents.» (1 Tim 6,8) de ce que leur offrait le frugal ordinaire du monastère. «Mais ils ont voulu devenir riches; alors, ils sont tombés dans la tentation et le piège du diable, dans une multitude de désirs inutiles et pernicieux, qui plongent les hommes dans la ruine et la perdition. Car la cupidité - c'est-à-dire l'amour de l'argent - est la racine de tous les maux; et certains, pour s'y être abandonnés, ont erré loin de la foi et se sont engagés en une infinité de douleurs.» (1 Tim 6,9-10).
CHAPITRE 12 Exemple d'un moine tiède qui était engagé dans les liens de l'avarice.
J'ai connaissance de quelqu'un qui se prétend moine, et qui pis est, se
flatte d'être parfait. Il fut reçu dans un monastère de cénobites.
Or, un jour que son abbé l'avertissait de ne pas retourner à ce qu'il avait
abdiqué par son renoncement, et de se libérer, en même temps
que de l'avarice, en qui tous les maux ont leur racine, des chaînes de ce monde;
ajoutant que, s'il voulait vraiment se purifier de ses
vices anciens, dont il le voyait si fort tourmenté à chaque moment, il devait
cesser de poursuivre des biens qu'il ne possédait pas même
avant son entrée, car, une fois engagé dans ces entraves, c'en était fait, sans
l'ombre d'un doute, de son amendement : lui, prenant une
mine farouche, ne craignit pas de répondre : «Si vous, vous avez bien de quoi
nourrir tant de monde, pourquoi me défendre de
posséder, moi aussi ?»
CHAPITRE 13 Du service que les anciens rendent aux jeunes pour la correction de leurs vices.
Que personne ne juge ces développements superflus ou ennuyeux ! Si l'on
n'explique d'abord les diverses sortes de blessures, et que
l'on n'explore les origines et les causes des maladies, il est impossible, et
d'appliquer aux malades le traitement opportun, et de fournir à
ceux qui sont bien portants le moyen de garder parfaite leur santé.
De fait, les anciens, qui ont vu tant de chutes et de ruines, ont accoutumé de
dire toutes ces choses en conférence, et bien davantage
encore, pour l'instruction des jeunes. Et souvent, tandis que je les écoutais
parler ainsi et dévoiler leur expérience, en hommes sujets
eux-mêmes au choc de telles passions, je reconnaissais en moi plus d'un trait de
ce qu'ils disaient; et c'était la guérison, avec l'épargne
de la confusion : puisque, sans sortir de mon silence, j'avais appris du même
coup, et la cause des vices qui me tourmentaient, et leur
remède. J'ai dissimulé ici ou passé sous silence ces enseignements : non que je
craignisse la communauté des frères; mais ce livre
pourrait tomber entre les mains de gens mal instruits encore à la vie
monastique, et découvrir à leur inexpérience ce qui ne doit être su
que des vaillants, qui hâtent leur marche vers les sommets de la perfection.
CHAPITRE 14 Où l’on voit par des exemples que l'avarice est de trois sortes.
L'avarice est de trois sortes, que tous les pères détestent et condamnent
également.
La première est celle dont nous avons décrit plus haut les ravages. Elle abuse
des malheureux, en les persuadant d'amasser des
richesses qu'ils ne possédaient pas même auparavant, du temps qu'ils vivaient
dans le monde.
La deuxième pousse à tirer à soi et désirer de nouveau ce que l'on avait rejeté
au principe de son renoncement.
La troisième se contracte par un commencement mauvais et vicieux; sa racine est
dans l'imperfection. Elle inspire à l'âme qu'elle a
empoisonnée de cette tiédeur, une défiance pleine de craintes, la terreur de la
pauvreté. On ne se dépouillera donc pas de toute la
substance de ce monde; et, parce que l'on se réserve de l'argent ou des biens
dont il aurait fallu faire l'abandon en embrassant le
renoncement, on ne parviendra jamais à la perfection évangélique.
Nous voyons ces trois sortes de fautes punies des plus graves châtiments, dans
les saintes Écritures. Giezi veut acquérir ce qu'il
n'avait jamais possédé : non seulement il ne mérite point d'avoir le don de
prophétie, qu'il eût pu tenir de son maître comme un héritage;
mais, à la malédiction de saint Elisée, une lèpre éternelle le couvre tout
entier. Judas, lui, veut reprendre les richesses qu'il avait quittées
en suivant le Christ. Mais, descendu jusqu'à trahir son Seigneur, il perd
l'honneur de l'apostolat; davantage, il ne mérite plus de terminer
sa vie par une mort naturelle : le suicide y met fin. Ananie et Saphire
réservent une part de ce qu'ils possédaient : la bouche de l'apôtre
Pierre prononce leur arrêt de mort.
CHAPITRE 15 Différence entre celui qui renonce mal et celui qui ne renonce pas.
Au sujet de ceux qui disent avoir renoncé au monde, et qui, énervés par le
manque de foi, craignent de se dépouiller des biens
terrestres, voici le commandement donné mystiquement par le Deutéronome : «S'il
est quelqu'un qui a peur et sent son cœur timide,
qu'il ne parte pas à la guerre, mais qu'il retourne à sa maison, de peur qu'il
ne mette l'épouvante au cœur de ses frères, comme il est
lui-même en proie à la frayeur.» (Dt 20,8). La préférence de l'Écriture
n'est-elle pas évidente, de ne pas les voir entrer dans notre
profession et usurper le nom de moine, plutôt que de retirer les autres de la
perfection évangélique par leurs mauvais conseils et leurs
détestables exemples, ou de les ébranler par des terreurs infidèles ? Il leur
est ordonné de quitter la bataille et de retourner à leur
maison, parce qu'il est impossible pour quiconque a le cœur double, de combattre
les combats du Seigneur : «L'homme qui a le cœur
partagé, est inconstant en toutes ses voies.» (Jc 1,8).
Qu'ils songent aussi à la parabole de l'évangile, et que celui qui s'avance avec
dix mille, ne peut lutter contre le roi qui vient avec vingt
mille ! Qu'ils demandent la paix, eux aussi, pendant qu'il est encore loin !
C'est-à-dire : Qu'ils s'interdisent jusqu'au premier pas dans le
renoncement, plutôt que de l'accomplir par après avec tiédeur, et de se mettre
par là dans un plus grand danger : «Mieux vaut ne pas
faire de, vœux, que d'en faire et d'être infidèle !» (Ec 5,4)
Remarquons comme il est excellemment dit que celui-ci vient avec dix mille, celui-là avec vingt mille. De fait, le nombre des vices qui nous assaillent, est plus grand que celui des vertus qui combattent pour nous. Rappelons encore que «l'on ne peut servir Dieu et l'argent,» (Mt 6,24) et que «quiconque, après avoir mis la main à la charrue, regarde en arrière, est impropre au royaume de Dieu.» (Lc 9,52).
CHAPITRE 16 De quel texte se couvrent ceux qui ne veulent pas se dépouiller de leurs biens.
Cependant, ces faux moines s'efforcent de trouver un prétexte à leur avarice
dans une parole de l'Écriture qu'ils interprètent tout de
travers, impatients d'altérer et de plier à leur désir la pensée de l'Apôtre, ou
plutôt du Seigneur. Au lieu de conformer leur vie et leur
intelligence au sens de l'Écriture, ils font violence à l'Écriture selon le gré
de leur passion, et veulent qu'elle s'accorde avec leurs
opinions.
«Voici, disent-ils, ce qui est écrit : Il y a plus de bonheur à donner qu'à
recevoir.» (Ac 20,35). Et, par une interprétation entièrement
fausse de ce texte, ils pensent énerver cette autre parole du Seigneur où il est
dit : «Si tu veux être parfait, va, vends ce que tu as,
donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis, viens et suis
Moi.» (Mt 19,21).
Sous ce beau prétexte, ils estiment ne devoir pas se défaire de leurs richesses.
Ne seront-ils pas plus heureux, si, ayant en leur
puissance leurs biens d'autrefois, ils peuvent faire largesse à d'autres de leur
surabondance ? Mais au fond, ils rougissent d'embrasser
pour le Christ le glorieux dénuement de l'Apôtre, et ne veulent se contenter, ni
du travail de leurs mains, ni de la vie pauvre du
monastère. Une ressource leur reste : de s'apercevoir qu'ils s'abusent eux-mêmes
et n'ont pas renoncé au monde, du moment qu'ils
couvent de la sorte leur ancienne fortune; ou, s'ils désirent faire pour tout de
bon l'expérience de la profession monastique, de tout
distribuer et abandonner, sans nulle réserve, puis, de se glorifier avec
l'Apôtre «dans la faim et, la soif, le froid et la nudité.» (2 Cor
11,21).
CHAPITRE 17 Du renoncement des apôtres et de la primitive Église
Ce bienheureux apôtre ne pouvait-il, aussi bien qu'eux, vivre de son ancienne
fortune, s'il l'eût jugé plus avantageux pour sa perfection
? Lorsqu'il affirme que la naissance l'avait fait citoyen romain, il se rend
témoin que, même selon le monde, sa condition n'était pas
sans grandeur.
Et ceux de Jérusalem, qui, «possesseurs de champs ou de maisons, vendaient»
tout, et, sans se rien réserver, «en apportaient le prix et
le mettaient aux pieds des apôtres,» (Ac 4,34-35) n'auraient-ils pu faire face
de leurs propres ressources à leurs nécessités, si les
apôtres l'avaient jugé plus parfait, ou qu'ils l'eussent eux-mêmes trouvé plus
utile? Mais ils renoncèrent d'un coup à tous leurs biens, et
préférèrent subsister du travail de leurs mains ou de la générosité des Gentils.
Il est question, dans l'épître aux Romains, de la contribution à leur fournir.
Le saint apôtre annonce le ministère dont il s'est chargé
pour eux, et invite habilement ses correspondants à donner leur commune offrande
: «Maintenant je pars pour Jérusalem afin de venir
en aide aux saints. Car les Églises de Macédoine et d'Achaïe se sont résolues
avec plaisir à faire quelque part de leurs biens à ceux
d'entre les saints de Jérusalem qui sont pauvres. Et aussi bien, ils leur sont
redevables. Car, si les Gentils ont participé aux richesses
spirituelles des Juifs, ils doivent les assister de leurs biens temporels.» (Rom
15,25-27).
Il se montre animé de la même sollicitude à leur endroit, lorsqu'il écrit aux
Corinthiens, et les avertit de préparer diligemment, avant sa
venue, la collecte qu'ils avaient décidé d'envoyer à Jérusalem, pour les besoins
de la communauté : «Quant aux collectes qui se font
pour les saints, suivez la règle que j'ai posée pour les Églises d'Achaïe. Que
chacun de vous, le premier jour de la semaine, mette à part
chez soi ce qu'il lui plaira, et fasse ainsi son trésor, afin qu'on n'attende
pas ma venue, pour faire les collectes. Et, lorsque je serai
arrivé, j'enverrai ceux que vous aurez désignés par vos lettres, porter vos
libéralités à Jérusalem.» (1 Cor 16,1-3). Puis, dans le dessein
de les engager à plus de munificence, il ajoute «Si la chose mérite que j'y
aille moi-même, ils feront la route avec moi;» (Ibid. 4)
c'est-à-dire : Si votre offrande est telle, qu'elle mérite que j'accompagne ceux
qui la porteront.
Même note dans l'épître aux Galates. Il témoigne que, lors du partage qui a été
fait avec les apôtres du ministère de la prédication, il a
convenu avec Jacques, Pierre et Jean que, tout en prenant pour soi la
prédication des Gentils, il se gardait bien de renier toute
sollicitude à l'égard des pauvres de Jérusalem, qui s'étaient spontanément
exposés à l'indigence, en renonçant pour le Christ à tous leurs
biens : «Ayant reconnu la grâce qui m'avait été accordée, Jacques, Cephas et
Jean, qui étaient regardés comme les colonnes de l'Église,
nous donnèrent la main, à Barnabé et à moi, en signe de communion, afin que nous
prêchions aux Gentils, eux aux circoncis. Ils nous
recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres.» (Gal 2,9-10). Ce qu'il
témoigne avoir accompli en toute sollicitude : «Ce
que, dit-il, j'eus grand soin de faire.» (Ibid. 10).
Eh bien, qui sont les plus heureux ? Ceux qui, rassemblés naguère du nombre des
Gentils et incapables de s'élever jusqu'à la perfection
évangélique, demeuraient attachés à leurs biens, et auprès de qui l'Apôtre
estimait avoir fait beaucoup de fruit, si, renonçant «au culte
des idoles, à l'impureté, aux viandes étouffées et au sang», (Ac 15,20) ils
consentaient à embrasser la foi du Christ, tout en gardant leur
avoir ? ou ceux qui, n'ayant pas voulu, pour satisfaire à la parole de
l'Évangile, que rien leur demeurât de leurs propres richesses,
portaient chaque jour la croix du Seigneur ?
Mais voici que l'Apôtre lui-même, chargé de chaînes et retenu en prison, ou bien
empêché par les tribulations du voyage, n'a pu, à son
habitude, gagner de ses mains sa subsistance. Et il raconte avoir reçu des
frères qui venaient de Macédoine, de quoi subvenir à ses
besoins : «Des frères venus de Macédoine, dit-il, ont pourvu à ce qui me
manquait;» (2 Cor 11,9) et il rappelle lui-même aux
Philippiens : «Vous savez aussi, vous, chers Philippiens, que dans les débuts de
ma prédication de l'Évangile, lorsque je partis de
Macédoine, aucune autre Église ne m'ouvrit un compte de doit et avoir, vous
seuls exceptés. Car vous m'avez envoyé à Thessalonique
une première, puis une deuxième fois, de quoi satisfaire à mes besoins.» (Phil
4,15-16). Selon le sentiment que la tiédeur inspire à nos
avares, les Philippiens seront-ils plus heureux que l'Apôtre, parce qu'ils lui
ont fait part de leurs biens ? Quel insensé oserait le soutenir
?
CHAPITRE 18 Si nous voulons imiter les apôtres, nous ne devons pas vivre selon nos propres idées, mais suivre leurs exemples.
Voulons-nous obéir au précepte évangélique, et nous montrer les imitateurs de l'Apôtre, de toute la primitive Église, des pères enfin qui ont recueilli en notre temps l'héritage de leurs vertus et de leur perfection : n'acquiesçons pas à nos propres vues, et ne nous promettons pas d'arriver à la perfection, en partant de cet état de tiédeur misérable; mais suivons leurs traces, nous gardant de nous abuser nous-mêmes, et embrassant la discipline et l'institution du monastère, de façon à renoncer véritablement au monde; n'écoutons pas l'infidélité qui nous tire en arrière, et ne réservons rien de, ce que nous avons méprisé; gagnons notre pain quotidien par le travail, plutôt que de le demander à quelque trésor secret.
CHAPITRE 19 Parole du saint évêque Basile contre un nommé Syncletius
On rapporte de saint Basile, évêque de Césarée, une parole qu'il proféra à
l'adresse d'un certain Syncletius, alangui par cette
malheureuse tiédeur.
Celui-ci se vantait d'avoir renoncé au monde; mais il n'avait pas laissé de se
réserver quelque part de ses biens, car il ne pouvait
consentir à vivre du travail de ses mains, ni à conquérir la véritable humilité
par le dépouillement, le brisement du travail et la sujétion du
monastère : «Vous avez, dit l'évêque, sacrifié le sénateur Syncletius, et vous
n'avez pas fait un moine.»
CHAPITRE 20 Que c'est une grande ignominie d'être vaincu par l'avarice.
Si donc nous avons le désir de combattre dans les règles le combat spirituel, expulsons de notre cœur ce funeste ennemi, comme le précédents. Moins il faut de vertu, pour le surmonter, plus il y a d'ignominie et de honte à se laisser vaincre par lui. Lorsque l'on succombe à un jouteur puissant, la défaite certes est douloureuse, et la victoire perdue arrache des regrets; toutefois, la force même de l'adversaire apporte au vaincu une manière de consolation. Mais, si l'ennemi est chétif, et la lutte en soi sans grande difficulté, à la douleur de l'échec s'ajoute une confusion qui donne plus de honte encore, une ignominie plus insupportable que le détriment subi.
CHAPITRE 21 Méthode pour triompher de l'avarice.
La suprême victoire sur ce vice, le définitif triomphe, est, comme l'on dit,
que le moine ne souille point sa conscience de la pièce de
monnaie même la plus menue. Qui se laisse vaincre pour une pièce modique et
conçoit en son cœur la racine de la convoitise, il est
impossible qu'il ne brûle immédiatement d'une passion plus forte. La victoire,
la sécurité, l'exemption de toute attaque du côté de la
cupidité durent exactement, pour le soldat du Christ, le temps que cet esprit
très mauvais ne sème point dans son âme les germes de la
concupiscence.
Si donc, pour toute espèce de vice, il importe de prendre garde à la tête du
serpent, jamais les précautions ne doivent être plus
attentives que pour celui-ci. Qu'il entre seulement, et le voilà croissant par
la vertu même de ce qui lui a donné sujet, de naître; c'est un
incendie qui spontanément s'avive et se propage. Aussi n'est-ce pas seulement la
possession des biens temporels dont il faut se donner
de garde, mais le désir même qu'il en faut bannir entièrement du cœur. Ce n'est
pas tant l'effet de l'avarice qui est à éviter, que le
penchant mauvais qu'il faut retrancher à fond. Rien ne sert d'être sans argent,
si nous avons le désir d'en posséder.
CHAPITRE 22 Que l'on peut être avare, sans avoir d'argent.
Il est fort possible, en effet, qu'un moine n'ait point d'argent, sans être
pour cela exempt d'avarice, et que le bénéfice du dépouillement
ne lui soit d'aucun profit, parce qu'il n'a pas su retrancher le vice de la
cupidité. C'est le bien matériel de la pauvreté qu'il aime, non le
mérite de la vertu, content de porter le fardeau de l'indigence, et du reste
d'un cœur languissant. L'Évangile déclare que certains, qui
sont demeurés chastes de corps, ont commis l'adultère dans leur cœur; de même se
peut-il faire que tels qui ne sont point alourdis du
poids de la richesse, soient enveloppés dans la même condamnation que les
avares, à raison des dispositions qui les animent.
L'occasion leur a manqué d'avoir, non la volonté. Or, c'est la volonté qui gagne
la couronne devant Dieu, plutôt que la nécessité.
Hâtons-nous donc, de peur que tout le gain de nos travaux ne s'évanouisse en
fumée. Il est misérable de souffrir les effets de la
pauvreté et du dénuement, et d'en perdre le fruit par le vice d'une volonté
stérile et vaine.
Veut-on savoir quelles ruines, quels désastres engendre ce foyer morbide, si l'on n'est diligent à le retrancher; comment de ce germe poussent de toutes parts des rejetons et pullulent les rameaux de tous les vices, pour la perte de celui qui l'a conçu : que l'on considère Judas ! Il est compté au nombre des apôtres; mais il ne consent pas à écraser la tête meurtrière du serpent. Alors, voyez comme celui-ci le fait périr par son venin; à quel abîme il le précipite, après l'avoir pris dans les filets de la convoitise : puisqu'il, arrive à le persuader de vendre pour trente pièces d'argent le Rédempteur du monde et l'Auteur du salut des hommes. Jamais le malheureux ne fût descendu à une trahison si scélérate, si le mal de l'avarice ne l'eût infecté; il n'aurait jamais commis le sacrilège de livrer son Seigneur, si d'abord il n'eût pris l'habitude de piller la bourse qui lui était confiée.
CHAPITRE 24 L'avarice ne se vainc que par le dépouillement
Voilà certes un exemple prodigieux et bien évident de la tyrannie de
l'avarice. Nous l'avons dit : l'âme une fois captivée, elle ne lui
permet plus de garder aucune règle d'honnêteté, ni de se satisfaire avec tous
les profits du monde. Ce n'est pas, en effet, par la
richesse, mais le dépouillement, que l'on met fin à cette frénésie. Voyez encore
Judas. Peut-être avait-il reçu en sa discrétion la bourse
destinée au soulagement des pauvres, afin qu'ayant l'argent en abondance, il se
tînt pour rassasié et mît une mesure à sa convoitise. Or,
ce fut précisément cette abondance qui accrut l'incendie; et, non content
désormais de voler clandestinement la bourse commune, il se
résolut à vendre son Maître.
Il y a dans la cupidité une rage supérieure à tous les trésors.
CHAPITRE 25 De la triste fin d'Ananie, de Saphire et de Judas, dont l'avarice fut la cause.
Instruit par cet exemple, le prince des apôtres savait que celui qui possède
quelque chose, ne peut tenir le frein à la cupidité; et que ce
n'est point telle somme, petite ou grande, qui est capable d'y mettre un terme,
mais la seule vertu de dépouillement. Aussi punit-il de
mort Ananie et Saphire, dont nous avons fait mention plus haut, parce qu'ils
avaient gardé une part de leur fortune. La mort que Judas
s'était donné lui-même pour avoir trahi le Seigneur, eux la reçoivent pour un
mensonge de cupidité.
Quelle ressemblance dans le crime et le supplice ! Là, c'est la trahison qui
suit immédiatement l’avarice; ici, la fausseté. Là, on voit la
vérité trahie; ici, le mensonge commis. Les actes se présentent avec des
apparences diverses; mais ils aboutissent à une fin identique.
Judas veut sortir de la pauvreté, et désire reprendre ce qu'il a abandonné; les
autres craignent de tomber dans la pauvreté, et tentent de
retenir quelque chose de leur bien, qu'ils auraient dû offrir loyalement aux
apôtres ou distribuer tout entier aux frères : la peine de mort
suit d'un côté comme de l'autre, parce que l'un et l'autre crime a poussé des
racines de l'avarice.
Or, si ceux qui n'ont pas convoité le bien des autres, mais ont seulement essayé
d'épargner le leur, qui n'ont pas eu le désir d'acquérir,
mais uniquement la volonté de conserver, se virent frapper d'une sentence si
sévère — que faudra-t-il penser de ceux qui rêvent
d'amasser des richesses qu'ils n'ont jamais possédées, et, faisant étalage de
pauvreté à la face des hommes, sont néanmoins convaincus
de richesse devant Dieu, a cause de la convoitise de leur cœur ?
CHAPITRE 26 L'avarice donne à l'âme une lèpre spirituelle.
À la ressemblance de Giezi, qui fut couvert d'une lèpre immonde, pour avoir convoité les biens caduques de ce monde, de tels moines sont lépreux d'esprit et de cœur. Le malheur de Giezi nous est, en effet, un évident exemple, que toute âme souillée de la cupidité contracte une lèpre spirituelle, et paraît immonde aux yeux de Dieu, digne de la malédiction éternelle.
CHAPITRE 27 Témoignages des Écritures, où l'âme désireuse de la perfection peut s'instruire à ne point reprendre ce qu’elle a quitté.
Si, dans le désir de la perfection, vous avez tout quitté, pour suivre le
Christ qui vous disait : «Va, vends tout ce que tu as, donne-le
aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-Moi,» (Mt
19,21) pourquoi, après avoir mis la main à la charrue,
regarder en arrière et mériter que le même Seigneur vous déclare impropre au
royaume des cieux ? Établi sur le toit de la perfection
évangélique, pourquoi descendez-vous prendre quelque chose, dans votre maison,
de ce que vous avez autrefois méprisé ? Occupé
dans le champ et au travail des vertus, que revenez-vous en arrière, pour
essayer de vous revêtir de la substance de ce monde dont
vous vous êtes dépouillé ?
Mais, prévenu par la pauvreté, vous n'aviez rien que vous puissiez laisser ?
Votre devoir n'en est que plus strict de ne pas acquérir ce
que vous ne possédiez pas. Ce dénuement fut un bienfait du Seigneur, qui vous
préparait à accourir vers Lui d'un pas alerte et dégagé,
libre des empêchements que crée la richesse. Au reste, la pauvreté ne doit
jamais être, ici, une raison de perdre courage. Il n'y a
personne qui n'ait quelque chose à quitter : ~c’est renoncer à tous les biens de
ce monde, que de retrancher par la racine le désir de les
posséder.
CHAPITRE 28 La victoire sur l'avarice ne se conquiert que par le dépouillement.
La victoire parfaite sur l'avarice consiste à n’en souffrir point dans notre cœur une seule étincelle, par la possession de la plus minime pièce de monnaie : assurés que nous n'aurions plus la faculté de l'éteindre, si nous lui donnions la moindre occasion.
CHAPITRE 29 Comment le moine peut demeurer dans sa pauvreté.
Du reste, nous n'avons d'autre moyen de conserver cette vertu intacte, que de demeurer dans le monastère, «contents, comme dit l'Apôtre, d'avoir le vivre et le vêtement». (1 Tim 6,8).
CHAPITRE 30 Remèdes contre la maladie de l'avarice.
Que le souvenir de la condamnation d'Ananie et de Saphire reste présent à
notre mémoire; et frémissons d'horreur à la pensée de
réserver quelque part de ce que nous avons promis, par notre renoncement,
d'abdiquer entièrement. Craignons aussi l'exemple de
Giezi, puni d'une lèpre éternelle pour une faute d'avarice; et gardons-nous de
rien acquérir de ce que nous ne possédions pas même
auparavant. Puis, saisis d'épouvante devant le crime de Judas et sa triste fin,
évitons de toute notre force de toucher encore à l’argent,
après l'avoir une fois rejeté. Par-dessus tout, considérons la condition de
notre nature fragile et incertaine; et prenons garde que le jour
du Seigneur, survenant «comme un voleur» (1 Th 5,4) dans la nuit, ne nous trouve
la conscience souillée ne fût-ce que d'une obole.
Ce rien suffirait pour anéantir tous les fruits de notre renoncement; et nous
entendrions à notre tour la Voix du Seigneur nous adresser
la même parole qui fut dite au riche de l'Évangile . «Insensé, cette nuit même
on te redemandera ton âme; et pour qui sera ce que tu as
amassé ?» (Lc 12,20). Enfin, bannissons tout souci du lendemain, et, ne nous
laissons jamais arracher à la discipline du monastère.
CHAPITRE 31 Qu'il est impossible de vaincre l'avarice, à moins de persévérer dans le monastère; et par quel moyen on peut y demeurer jusqu'à la fin.
Mais il ne nous sera donné de remplir ce programme, et même de persévérer sous la règle monastique, que si la vertu de patience, laquelle ne procède point d'une autre source que l'humilité, s'est établie chez nous sur des fondements solides. L'humilité sait ne donner à personne sujet de s'émouvoir; la patience sait tout supporter d'un cœur magnanime.
CHAPITRE 1 Que le quatrième combat est contre le vice de la colère, et des grands maux qu'engendre cette passion.
La tâche du quatrième combat est de bannir à fond des replis de l'âme le poison mortel de la colère. Tant qu'elle réside en notre cœur, et aveugle de ses fatales ténèbres notre mil intérieur, nul moyen d'acquérir le jugement de la droite discrétion, de jouir de la pure et belle contemplation on de la maturité du conseil, de participer à la vie ou de conserver la justice; impossible même de communier à la vraie et spirituelle lumière, car il est dit: «Mon œil a été troublé par la colère;» (Ps 30,10) d'avoir part à la sagesse, quand bien même l'opinion serait unanime à nous proclamer sages, «parce que la colère repose dans le sein des insensés'» (Ec 7,10) d'obtenir la vie de l'immortalité, encore qu'au jugement des hommes nous paraissions prudents, car «la colère perd même les prudents»; (Pro 15,1) de tenir en main le gouvernail de la justice par un discernement perspicace, quelque parfaits et saints que chacun nous estime, parce que «la colère de l'homme n'opère pas la justice de Dieu»; (Jac 1,20) de garder l'honnête gravité, familière même aux gens du monde, quoique le privilège de la naissance nous fasse compter pour nobles et distingués, parce que «l'homme coléreux n'est pas honorable»; (Pro 11,25) d'obtenir la maturité du conseil, quelque apparence que nous ayons de gravité et de science, parce que «l'homme coléreux agit sans conseil»; (Ibid., 14,17) ni de demeurer tranquilles à l'abri des emportements funestes de la passion, ni d'être exempts de péché, lors même que les autres ne nous donneraient aucun sujet de trouble, car «l'homme coléreux enfante des querelles et le violent fait surgir de terre le péché». (Ibid., 29,22).
CHAPITRE 2 De ceux qui prétendent que la colère n'est pas mauvaise, si nous nous fâchons contre ceux qui manquent en quelque chose, parce qu'il est dit de Dieu lui-même qu'il s'irrite.
Nous en avons entendu plusieurs qui tentaient d'excuser cette pernicieuse
maladie de l'âme; et, dans le désir de la dissimuler, ils se
livraient à une interprétation plus détestable encore des Écritures. Il n'est
pas mal, disait-ils, de se fâcher contre les frères qui
commettent quelque faute : il est bien dit que Dieu entre en fureur et en colère
contre ceux qui ne veulent pas le connaître, ou qui, le
connaissant, le méprisent. Tel ce passage : Le Seigneur s'enflamma de colère
contre son peuple;( Ps 105,40) telle aussi la prière du
prophète : «Seigneur, ne me reprenez pas dans votre Fureur, et dans votre Colère
ne me châtiez pas.» (Ps 6,2).
Ces gens ne comprennent pas qu'en voulant rendre loisible aux hommes ce vice
désastreux, ils font à l'Immensité divine et à la Source
de toute pureté l'injure de lui prêter des passions charnelles.
CHAPITRE 3 Comment nous désignons les choses divines selon notre manière de parler humaine.
Si, lorsqu'il est ainsi parlé de Dieu, il faut entendre ces paroles à la
lettre, devra-t-on croire aussi qu'il dorme, parce qu'il est dit
«Réveillez-vous, pourquoi dormez-vous, Seigneur ?» (Ps 43,23) Lui dont il est
écrit : «Il ne dormira pas ni ne sommeillera, celui qui
garde Israël» ? (Ps 120,4) qu'il soit debout ou assis, parce que Lui-même
déclare : «Le ciel est mon trône, et la terre l'escabeau de mes
pieds;» (Is 46,1) alors qu' «il mesure le ciel à l'empan et enferme la terre
dans le creux de sa main» ? (Ibid., 40,12) ou qu'Il s'enivre de
vin, à cause de ces paroles : «Le Seigneur s'est réveillé comme un homme
endormi, comme un guerrier enseveli dans le vin,» ( Ps
77,65), Lui «qui seul possède l'immortalité, et habite une lumière
inaccessible»? (1 Tim 6,16).
Je passe l'ignorance et l'oubli, que nous lui voyons fréquemment attribuer par
les saintes Écritures; ses Membres, qui nous sont
décrits, comme s'il s'agissait d'un homme, qu'Il fût doué de figure et formé par
composition, qu'Il eût des cheveux, une tête et un nez,
des yeux et un visage, des mains et un bras, des doigts, un sein, des pieds. Si
nous voulons prendre tous ces mots selon le sens littéral
et ordinaire, il faudra donc penser que Dieu ait des membres et une forme
corporelle ! Mais c'est un crime de prononcer seulement de
telles paroles, et plaise au ciel que ce sentiment demeure loin de nous !
CHAPITRE 4 Comment il faut interpréter les endroits de l'Écriture qui prêtent au Dieu immuable et incorporel les passions et les membres de l'homme.
De même donc que ces expressions ne peuvent, sans un sacrilège abominable,
s'entendre à la lettre de Celui que l'autorité des saintes
Écritures nous déclare invisible, ineffable, incompréhensible, inestimable,
simple et sans composition; de même y aurait-il un
blasphème énorme, à mettre dans cette Nature immuable le trouble de la fureur et
de la colère.
Lorsqu'il nous est parlé des Membres de Dieu, nous devons comprendre, l'Activité
divine et l'Immensité de ses ouvrages, qui ne
pourraient nous être signifiées autrement que par le moyen de ces termes
courants. Par exemple, la Bouche de Dieu doit signifier pour
nous la parole intime que sa Clémence fait entendre au plus profond de notre
âme, ou bien qu'Il a parlé jadis dans les patriarches et les
prophètes; ses Yeux, sa Science infinie, qui parcourt et pénètre tout, et que
rien de ce que nous faisons, ferons ou pensons, ne Lui
échappe. Ses Mains ont pour but de nous faire entendre sa Providence et son
opération, par la vertu desquelles il crée toutes choses.
Son Bras est le signe de sa Puissance et de son Gouvernement, qui chenue, que
signifie-t-elle autre chose que la durée et l'antiquité de
son Âge, par lesquelles il est sans commencement, avant tous les temps et toute
créature ?
Pareillement, lorsqu'il est question de sa Colère ou de sa Fureur, nous ne le
devons pas entendre selon la bassesse des passions
humaines, mais d'une manière digne de Dieu, qui est inaccessible à un trouble
quelconque. De telles paroles sont destinées à nous le
faire reconnaître pour le juge et le vengeur de toutes les iniquités qui se
commettent dans le monde, et, en nous inspirant la crainte d'un
rémunérateur si terrible de nos actions, à nous faire redouter de rien
entreprendre contre sa Volonté. Les hommes craignent
naturellement ceux qu'ils savent devoir s'indigner, et appréhendent de les
offenser. Ainsi, voyons-nous ceux que travaille le remords de
quelque faute, craindre la colère vengeresse des juges les plus équitables. Non
que la passion réside au cœur des justes juges. Mais
ceux qui les redoutent, se représentent de la sorte le sentiment qui les anime à
faire exécuter les lois, à tout examiner, tout peser selon
la justice. Quelque mansuétude et douceur qui paraisse dans leurs arrêts, les
coupables, qui s'apprêtent à recevoir la peine due à leurs
méfaits, n'y voient qu'un courroux sévère, une colère pleine de rigueur.
Mais il serait trop long, et aussi bien n'est-ce pas l'objet du présent ouvrage,
d'expliquer toutes les métaphores que les Écritures
empruntent de l'homme, pour parler de Dieu. Qu’il nous suffise d'avoir satisfait
au besoin du moment, en rappelant en qui va à
l'encontre du vice de la colère, afin que nul ne trouve, par ignorance, une
occasion de maladie et de mort éternelle, où chacun va
chercher la sainteté, l'immortalité et les remèdes du salut.
CHAPITRE 5 Combien le moine doit être paisible.
Le moine qui tend à la perfection, et désire combattre selon, les règles le
combat spirituel, doit rester étranger à tout vice de colère et
de fureur. Qu'il écoute le précepte que lui fait l'Apôtre, le vase d'élection :
«Que toute colère, tout emportement, clameur et médisance
soient bannis du milieu de vous, ainsi que toute malice !» (Eph 4,31). En disant
: «Que toute colère soit bannie du milieu de vous !» il
n'en excepte aucune, comme nécessaire et utile.
Si donc quelque frère vient à manquer, et qu'il soit nécessaire de le corriger,
le moine s'y portera, mais de manière qu'en voulant
appliquer le remède au malade qui souffre peut-être d'une fièvre légère, il ne
tombe pas lui-même, par sa colère, dans la maladie plus
redoutable de la cécité. Qui veut remédier aux blessures d'autrui, doit être
exempt et sain de toute maladie, de pâtir qu'on ne lui dise le
mot de l'Évangile : «Médecin, guéris-toi d'abord toi-même.» (Lc 4,32) Qu'il
prenne garde, voyant une paille dans I' œil de son frère, de
ne pas voir la poutre qui est dans lé sien. Aussi bien, comment celui qui porte
dans son œil la poutre de la colère, verra-t-il à ôter la
paille de I' œil de son frère ?
CHAPITRE 6 Des mouvements justes et injustes de la colère.
Quelle que soit la cause de l'effervescence de la colère, elle aveugle les yeux du cœur : maladie terrible qui oppose comme une poutre fatale à l'éclair du regard, et ne permet plus de contempler le soleil de justice. Que l'on applique sur les yeux des plaques d'or, de plomb ou de quelque autre matière, le résultat est le même; le prix du métal ne fait pas de différence dans la cécité.
CHAPITRE 7 Où la colère nous est nécessaire.
Nous avons toutefois la faculté de nous servir avantageusement de la colère; et, dans ce cas seulement, il nous est utile de lui donner accueil. C'est lorsque nous frémissons d'indignation contre les mouvements libertins de notre cœur, et que nous éprouvons un sentiment d'indignation et de révolte, de voir remuer dans les replis cachés de notre âme, des choses que nous rougirions de faire ou de dire à la vue des hommes : tremblants d'effroi en la présence des anges et de Dieu Lui-même, qui pénètre tout et partout, sous ce regard auquel ne sauraient échapper les secrets de notre conscience.
CHAPITRE 8 Le bienheureux David nous donne plusieurs fois l'exemple d'une colère salutaire.
Il en va de même, lorsque nous nous élevons contre la colère même qui s'est
glissée en nous à l'égard d'un frère, et que, saintement
irrités, nous en bannissons les instigations meurtrières, sans lui laisser le
moindre repaire au sanctuaire de notre âme.
Le prophète David en personne nous enseigne à nous fâcher de la sorte. Certes,
il avait bien exclu la colère de son cœur, tellement qu'il
ne voulut pas rendre le talion à ses ennemis, quand Dieu même les lui livrait :
«Irritez-vous, disait-il, mais ne péchez pas.» (Ps 4,5).
Cependant, un jour qu'il avait désiré de l'eau de la citerne de Bethléem, des
hommes de cœur lui en apportèrent, en passant au travers
des bataillons ennemis. Et lui de la répandre aussitôt sur le sol. Ainsi, dans
sa colère, il éteignit sa convoitise voluptueuse et en fit une
libation au Seigneur, refusant de satisfaire le désir de la passion : «Dieu me
garde, dit-il, de commettre cette faute ! Boirai-je le sang de
ces hommes qui sont allés, et ce qu'ils ont obtenu au péril de leur vie ?» (2
Roi 23,17).
Une autre fois, c'est Sémeï qui lance la malédiction jusqu'à ses oreilles et le
poursuit à coups de pierres en présence de toute sa suite.
Abisaï, fils de Sarvia et prince de la milice, voulait punir
l'injure faite au roi, en décapitant le coupable. Alors, le
bienheureux David
s'émut d'une pieuse indignation contre cette suggestion cruelle,
et, inébranlable dans sa douceur, il garda exactement
l'humilité et la patience : «Qu'y a-t-il de commun entre
vous et moi, déclare-t-il, fils de Sarvia ? Laissez-le maudire.
C'est le Seigneur qui lui a
commandé de maudire David; et qui aura l'audace de dire :
Pourquoi a-t-il agi de la sorte ? Voici que mon fils, qui est sorti de
moi, en veut à ma vie. Combien plus ce fils de Jemini !
Laissez-le maudire, suivant l'ordre du Seigneur. Peut-être que le
Seigneur regardera mon affliction, et me fera du bien en retour de la
malédiction d'aujourd'hui.» (2 Roi 16,10-12).
CHAPITRE 9 De la colère qu'il faut concevoir contre nous-mêmes.
Il nous est donc ordonné de nous irriter, mais d'une colère bienfaisante,
mais contre nous-mêmes et contre les suggestions perverses
qui s'élèvent en nous; et, en même temps, de ne pas pécher, en conduisant ces
dernières jusqu'à l'effet coupable.
La même pensée s'exprime plus clairement dans le verset suivant : «Ce que vous
dites au fond de vos cœurs, répétez-le avec
componction sur votre couche;»(Ps 4,5) c'est-à-dire : Tout ce que vous agitez au
fond de votre cœur, lorsque, soudaines et
insaisissables, les instigations mauvaises y font irruption, amendez-le,
corrigez-le par une componction salutaire, comme si vous
reposiez sur votre couche, c'est-à-dire, après avoir écarté par la gouverne du
conseil tout fracas et tumulte de colère.
Enfin, le bienheureux Apôtre, après avoir cité ce verset en témoignage :
«Irritez-vous, mais ne péchez pas,» ajoute «Que le soleil ne se
couche pas sur votre colère, et ne donnez pas accès au diable.» (Eph 4,26).
Mais, si c'est un mal que le soleil de justice se couche sur
notre colère, et si, en nous irritant, nous donnons immédiatement accès au
diable dans notre cœur, comment a-t-il pu d'abord faire un
précepte de la colère par ces paroles : «Irritez-vous, mais ne péchez pas ?»
N'est-il pas évident qu'il veut dire : Irritez-vous contre vos
vices et contre votre fureur, de crainte qu'en punition de votre connivence au
mal on de votre colère, le Christ, soleil de justice, ne
commence de disparaître à l'horizon de vos âmes enténébrées, et que, Lui parti,
vous ne donniez accès au diable dans vos cœurs ?
CHAPITRE 10 De quel soleil il est dit qu'il ne doit pas se coucher sur notre colère.
C'est de ce soleil que évidemment Dieu fait mémoire par le ministère du
prophète, lorsqu’Il dit : «Pour vous qui craignez mon Nom, se
lèvera un soleil de justice, et vous trouverez la guérison sous ses ailes.» (Mal
4,2). Il est dit encore, dans un autre endroit, qu'Il se
couche au milieu du jour pour les pécheurs, les faux prophètes et ceux qui
s'irritent : «Le soleil, déclare le prophète, se couchera pour
eux en plein midi.» (Am 8,9).
Que si l'on passe au sens figuré, l'esprit, c'est-à-dire la raison, mérite le
nom de soleil, par le fait qu'il parcourt de son regard toutes les
pensées et tous les jugements de notre cœur. Gardons-nous de l'éteindre par le
vice de la colère. S'il venait à se coucher, les ténèbres
de la passion gagneraient, avec le diable leur auteur, l'intelligence tout
entière, et, ensevelis dans cette obscurité, nous ne saurions plus
quelle conduite tenir, non plus que des hommes perdus dans une nuit aveugle.
Tel est le sens qui nous fut donné de ce passage de l'Apôtre dans l'enseignement
des anciens. Je l'ai exposé un peu longuement; mais il
était nécessaire de faire connaître ce qu'ils pensent de la colère. Ils ne
permettent pas qu'elle pénètre un seul instant dans notre cœur, et
observent de tous points la parole de l’évangile : «Quiconque s'irrite contre
son frère, méritera d'être puni par les juges.» (Mt 5,22).
Aussi bien, s'il était licite de s'irriter jusqu'au coucher du soleil, la fureur
et les colères vengeresses auraient tout le loisir d'aller qu'au
bout de leur violence, avant qu'il penche vers le lieu de son couchant.
CHAPITRE 11 Des colères auxquelles le coucher même du soleil ne met point de terme.
Que dire maintenant — en vérité, je n'en puis parler sans confusion — de ceux qui se montrent implacables, au point que le soleil même, en se couchant, ne met pas fin à leur colère ? Mais ils la font durer de longs jours, et gardent rancune au fond de leur cœur à ceux contre qui ils se sont émus. Leur bouche, il est vrai, nie qu'ils soient fâchés, mais leur conduite prouve une animosité violente. Ils n'abordent plus leurs frères avec les formes convenables; ils ne leur parlent plus avec l'affabilité ordinaire. Cependant, ils pensent ne point pécher, parce qu'ils ne cherchent pas à se venger Mais, c'est qu'ils n'osent ou ne peuvent manifester ni exercer leur esprit de vengeance. Retournant alors contre eux-mêmes le virus de la colère, ils la mûrissent dans leur cœur sans dire mot, et la dévorent silencieusement en soi-même. Au lieu de bannir l'amertume de la tristesse par un acte de courage, ils laissent aux jours qui s'écoulent le soin de la digérer, et, tant mal que bien, ils finissent, avec le temps, par l'apaiser.
CHAPITRE 12 La tristesse ou la colère atteint son but, lorsqu'elle s'assouvit dans la mesure de son pouvoir.
Comme si la vengeance ne consistait pas à obéir dans la mesure de son pouvoir
aux instigations de la colère, et que, ce faisant, l'on ne
donnât pas satisfaction à sa fureur ou à sa tristesse ! Or, tel est évidemment
le cas de ceux qui contiennent leur émotion, non par désir
de la tranquillité d'âme, mais par impuissance de se venger. Ils ne peuvent rien
de plus contre ceux qui les ont fâchés, que de ne plus
leur parler avec l'affabilité accoutumée.
Comme si encore il suffisait de modérer la colère dans ses effets, et qu'il ne
fallût pas plutôt l'arracher du fond de notre cœur!
Voulons-nous donc que ses ténèbres ne laissent plus de place en nous à la
lumière du conseil et de la science ? Et, possédés de ce
méchant esprit, comment pourrons-nous être le temple du sain Esprit ? La fureur
contenue ne blesse pas les personnes présentes; mais
elle exclut le très pur éclat du saint Esprit, tout comme si elle se produisait.
CHAPITRE 13 On n'a pas le droit de rester, même un instant, sur sa colère.
Comment le Seigneur souffrira-t-Il que nous gardions un seul moment la
colère, Lui qui ne consent pas que nous offrions les sacrifices
spirituels de nos prières, si nous savons qu'un autre a quelque rancœur contre
nous ? Il dit, en effet : «Si, lorsque vous présentez votre
offrande à l'autel, il vous souvient que votre frère a quelque chose contre
vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord
vous réconcilier avec votre frère; puis, venez présenter votre offrande.» (Mt
5,23-24). Comment nous sera-t-il permis de conserver de
l'humeur contre un frère, je ne dis pas plusieurs jours durant, mais seulement
jusqu'au coucher du soleil, si la faculté même nous est
refusée d'offrir à Dieu nos prières, lorsqu'il a, Lui, quelque chose contre nous
? Et l'Apôtre ne nous fait-il pas ce commandement :
«Priez sans relâche»; (1 Th 5,17) «En tout lieu, levez au ciel des mains pures,
sans colère ni contestation» ? (1 Tim 2,8).
Après cela, que nous reste-t-il ? De ne jamais prier, tant que nous avons le
poison dans le cœur, et de pécher contre le précepte de
l'Apôtre et de l'évangile, lequel nous ordonne de prier sans cesse et partout;
ou bien de nous abuser nous-mêmes, au point d'oser
répandre nos prières, malgré la défense qui nous en est faite : mais alors,
sachons-le, ce n'est pas une prière que nous offrons au
Seigneur; c'est un sacrifice d'orgueil, inspiré par l'esprit de rébellion.
CHAPITRE 14 De la réconciliation fraternelle.
Maintes fois il arrive qu'après avoir blessé et contristé nos frères, nous
n'en faisons nul cas; ou du moins, nous prétendons que ce
n’est pas notre faute s'ils se sont offensés, et nous affectons une superbe
indifférence. Mais le Seigneur, qui est le médecin des âmes
et voit les sentiments cachés, a voulu arracher de notre cœur jusqu'aux
dernières racines de la colère. Et voilà pourquoi il ne nous
prescrit pas seulement de pardonner, et de nous réconcilier avec nos frères,
lorsque c'est nous qui avons été offensés, sans garder le
moindre souvenir de leurs injures et mauvais procédés; mais, si nous apprenons
qu'ils ont quelque chose contre nous, à tort ou à
raison, Il commande encore que nous laissons là notre présent, c'est-à-dire que
nous si arrêtions notre prière, et que nous courions
d’abord les apaiser: notre frère guéri, nous offrirons le sacrifice sans tâche
de nos oraisons.
C'est qu'il est notre commun Maître à tous; et il ne prend point plaisir à nos
hommages, il gagne dans l'autre. S'il perd dans l’un ce
qu’Il gagne dans l’autre. Où que soit le préjudice, le détriment est de même
pour Lui, qui désire et attend pareillement le salut de tous
ses serviteurs.
Si donc notre frère a quelque chose contre nous, notre prière restera
inefficace, comme si c'était nous qui, le cœur gonflé de colère,
gardions de l'indignation et de l'amertume contre lui.
CHAPITRE 15 La Loi ancienne elle-même proscrit la colère, non seulement dans les actes, mais jusque dans la pensée.
Mais pourquoi s'attarder davantage aux préceptes de l'évangile et de
l'Apôtre, lorsque la Loi ancienne elle-même, dont l'idéal était moins
élevé, présente les mêmes défenses : «Tu ne haïras point ton frère dans ton
cœur»; (Lev 19,17) «Tu ne te souviendras pas des injures
de tes concitoyens»; (Ibid., 18) «Les sentiers de ceux qui gardent la mémoire du
mal qu'on leur a fait, conduisent à la mort.» (Pro
12,28).
Même là, vous le voyez, ce n'est pas seulement dans les actions, mais jusque
dans le secret des pensées que le mal est retranché
puisqu'il est ordonné d'extirper de son cœur la haine et, mieux encore que la
vengeance, le souvenir même de l'injure.
CHAPITRE 16 Rien ne sert de se retirer au désert, si l'on ne se retire de ses défauts.
Nous nous laissons vaincre à la superbe et à l'impatience; et cependant, nous ne
voulons pas amender notre conduite irrégulière
et désordonnée. Alors, nous nous prenons à gémir, parfois, et à soupirer tout
haut après la solitude. Là, personne ne nous exciterait,
et nous ferions nôtre sur-le-champ la vertu de patience.
Ainsi, tâchons-nous d'excuser notre négligence; et, au lieu d'attribuer nos
colères à notre impatience, nous prétendons que la cause en
est dans la faute de nos frères. Mais, à faire porter sur les autres la
responsabilité de nos manquements, nous ne parviendrons jamais
au but de notre course, qui est la patience et la perfection.
CHAPITRE 17 La tranquillité de notre cœur ne doit pas dépendre du bon plaisir des autres, mais de nous.
Il ne faut pas faire dépendre notre amendement ni notre paix du bon plaisir des autres, qui n'est d'aucune façon soumis à notre pouvoir; mais plutôt qu'ils soient en notre puissance. De rester étrangers à la colère, ce doit être chez nous l'effet, non de la perfection d'autrui, mais de notre vertu; et celle-ci ne s'acquiert point par la patience des autres, mais par notre propre longanimité.
CHAPITRE 18 À quel dessein il faut aller au désert, et quels sont ceux qui y progressent.
Ce sont les parfaits, ceux qui sont purs de tout vice, qui doivent gagner le
désert. Il n'y faut entrer, qu'après avoir entièrement réduit
nos défauts dans la communauté des frères, non pour chercher un refuge à sa
pusillanimité, mais en vue de la divine contemplation et
par le désir. d'une pénétration plus sublime, qui sont le privilège de la
solitude et de la perfection. Quelques vices que nous portions au
désert avant de les avoir guéris, nous sentirons qu'ils sont cachés en nous,
mais non pas abolis. De même que la solitude ouvre une
contemplation très pure à ceux qui ont réformé leur vie, et leur dévoile la
science des mystères spirituels dans une vue sans ombre; de
même elle conserve les vices de ceux qui ne se sont pas corrigés, et bien plus,
elle les exagère. On se croit patient et humble, tant
qu'on ne se mêle pas à la société des hommes; mais, à la première occasion de
mécontentement, la nature revient au galop.
Sur-le-champ, les vices, qui se tenaient cachés, se montrent. Tels on voit des
chevaux indomptés, nourris dans un trop long repos,
s'emporter à l'envi hors de leurs barrières avec une véhémence plus sauvage; et
malheur à qui les conduit ! Dès que cesse, avec la
fréquentation des hommes, l'exercice qu'elle comporte, nos vices, s'ils n'ont
été éliminés, deviennent plus farouches; et l'ombre illusoire
de patience que nous semblions posséder mêlés parmi les frères, par respect pour
eux et par crainte de l'opinion, l'inertie de la sécurité
la fait s'évanouir.
CHAPITRE 19 À quoi comparer ceux qui ne sont patients, que lorsque personne ne les provoque.
Comme si toutes les races de serpents venimeux et de bêtes sauvages ne
demeuraient pas inoffensives, tant qu'elles restent au désert,
dans leurs repaires! On ne saurait dire néanmoins qu'elles soient proprement
inoffensives, du fait qu'elles ne font de mal à personne. Ce
n'est pas douceur chez elles, mais nécessité de leur isolement. Qu'elles
trouvent le moyen de nuire : aussitôt, elles répandent le venin
caché dans leur sein, ou font voir la férocité de leur naturel.
De même ne suffit-il point à qui cherche la perfection de ne s'irriter pas
contre son semblable. Je me souviens qu'au temps où je vivais
dans la solitude, c'était parfois un roseau à écrire qui se trouvait, à mon gré,
ou trop gros ou trop fin, un couteau dont le tranchant
émoussé coupait trop lentement; un silex dont l’étincelle ne jaillissait pas
assez promptement pour ma hâte de lire : et alors, je sentais
monter en moi de telles vagues d'indignation, que je ne pouvais résoudre et
dissiper le trouble de mon âme, qu'en proférant des
malédictions contre ces objets insensibles on contre le démon.
C'est une preuve qu'il sert de peu pour la perfection, que nous n'avons personne
contre qui nous fâcher, puisque, si nous n'avons pas
acquis la patience auparavant, notre colère se déchaînera aussi bien contre les
choses inanimées. Or, tant qu'elle réside en notre cœur,
nous ne saurions posséder la tranquillité ni être exempts des autres vices. À
moins par hasard que nous ne regardions comme un
avantage et un remède pour notre irritation, que les êtres privés de vie et de
parole ne puissent répondre à nos malédictions et à nos
colères, ni provoquer l'intempérance de notre cœur à des transports de fureur
plus insensés.
CHAPITRE 20 Comment l'Évangile nous invite à retrancher la colère.
Si donc nous sentons le désir d'obtenir le tout des récompenses divines :
«Heureux les cœurs purs, parce qu'ils verront Dieu,» (Mt 5,8)
il ne faut pas seulement retrancher la colère de nos actes, mais nous devons
l'extirper radicalement de l'intime de notre âme. Le profit
serait petit, de contenir la fureur de la colère, de manière qu'elle ne
s'échappe ni en paroles ni en effets, si Dieu, à qui les secrets des
cœurs ne se dérobent point, découvrait sa Présence au fond de nous-mêmes.
Aussi bien, ce sont les racines plutôt que les fruits des vices que l'Évangile
nous fait un précepte de retrancher. Il est clair qu'il ne sera
plus question de fruits, si on arrache la racine qui les porte. Les vices une
fois bannis, je ne dis pas de l'activité et des œuvres, qui ne
sont que de surface, mais des retraites profondes où se forment les pensées,
l'âme persévérera en toute patience et sainteté. Pour
empêcher de perpétrer l'homicide, c'est la colère et la haine qui sont
proscrites, sans lesquelles l'homicide est impossible. «Quiconque,
en effet, se met en colère contre son frère, méritera d'être puni par les juges,»
(Mt 3,10) et «celui qui hait son frère est homicide.» (1
Jn 3,15). Pourquoi homicide ? Cet homme n'a pont répandu le sang de son frère au
regard du monde, ni de sa main, ni par les autres :
chacun le sait. Mais, dans son cœur, il convoite sa mort. Et, à cause de ce
sentiment de colère, il est déclaré homicide par le Seigneur,
qui récompense ou punit, non pas seulement d'après les actes, mais selon le
désir et le souhait de la volonté, ainsi qu'Il le déclare
Lui-même par le prophète : «Voici que Je viens, pour rassembler leurs œuvres et
leurs pensées, avec toutes les nations et toutes les
langues;» (Is 46,18) et il est dit encore: «Leurs pensées, de part et d'autre,
les accuseront ou les défendront, au jour que Dieu jugera les
secrets des hommes.» (Rom 2,15-16).
CHAPITRE 21 Dans ce texte de l'Évangile : «Celui qui se met en colère contre son frère méritera d'être puni par les juges,» faut-il admettre l'addition : «sans cause» ?
Il faut savoir d'autre part, que, dans la leçon qui se trouve en certains
exemplaires : «Celui qui se met en colère contre son frère sans
cause méritera d'être puni par les juges,» les mots «sans cause» sont de trop,
et qu'ils ont été ajoutés par ceux qui ne pensent point
devoir retrancher la colère, lorsqu'elle a de justes motifs. Mais, il n'est
personne, si peu fondée que soit sa colère, qui convienne de
s'être fâché sans cause. Et il paraît bien par là que les auteurs de l'addition
n'ont pas saisi le dessein de ce texte, qui veut retrancher
absolument le foyer de la colère et ne laisser aucune occasion de s’indigner, de
peur que la permission de s'irriter lorsqu'il y a motif, ne
donne prétexte de se fâcher aussi sans cause. La fin de la patience ne consiste
pas à se mettre en colère justement, mais à ne pas se
mettre en colère du tout.
Je sais que plusieurs expliquent ainsi ce «sans cause» : on se met toujours en
colère sans cause, puisqu'on n'a pas le droit, étant en
colère, de chercher à se venger. Néanmoins, il vaut mieux garder la leçon qui se
trouve en beaucoup d'exemplaires récents et dans tous
les anciens.
CHAPITRE 22 Remèdes propres à déraciner la colère de notre cœur.
Il faut donc que l'athlète du Christ qui veut combattre dans les règles,
arrache jusqu'à la racine la passion de la colère. Voici du reste le
remède parfait à cette maladie.
Premièrement, croyons qu'il ne nous est permis en aucune façon de nous mettre en
colère, que les causes en soient justes ou injustes :
sachant que nous perdrons aussitôt la lumière de la discrétion, la fermeté du
conseil, l'honnêteté même et le sentiment de la justice, si la
partie principale de notre cœur est obscurcie par les ténèbres de ce vice. Puis,
pensons que nous verrons bientôt se troubler la pureté
de notre âme, et qu'elle ne saurait être le temple du saint Esprit, dès là que
l'esprit de colère demeure en nous. Enfin, songeons que
nous n'avons pas la liberté de nous mettre en oraison ni de répandre nos prières
devant Dieu, lorsque nous sommes irrités. Sur toutes
choses, ayons devant les yeux l'incertitude de la condition humaine, et croyons
chaque jour que nous pouvons jusqu'au soir émigrer de
ce corps; persuadés d'ailleurs que la continence de la chasteté, le renoncement
à tous nos biens, le mépris des richesses, les labeurs du
jeûne et des veilles ne nous seraient d'aucun avantage, puisque la colère et la
haine méritent à elles seules que le juge de l'univers leur
promette les éternels supplices.
LIVRE 9 DE L’ESPRIT DE TRISTESSE
CHAPITRE 1 Que le cinquième combat est contre l'esprit de tristesse. Dommages causés à l'âme par ce vice
L’objet du cinquième combat est d’amortir les aiguillons de la dévorante tristesse. De-ci de-là, elle nous poursuit de ses attaques, à travers mille accidents changeants et divers. Si nous lui donnons congé d'envahir notre âme, elle la sépare à tout moment de la contemplation divine, la fait déchoir de sa pureté, la ruine et la déprime à fond. Les prières ne sont plus accomplies avec l'allégresse de cœur coutumière, on ne va plus chercher la vie dans les lectures sacrées. C'en est fait aussi de la tranquillité et de la douceur avec les frères. Qu'il s'agisse du travail ou du service divin, toute occupation nous trouve impatients et revêches. Tout conseil salutaire s'évanouit, le bouleversement succède à la constance; on dirait d'un insensé ou d'un homme pris de vin. L'esprit est abattu, noyé dans un amer désespoir.
CHAPITRE 2 Quel soin il faut apporter à guérir la maladie de la tristesse
Désirons-nous combattre selon les règles le combat spirituel, il ne nous faut
pas apporter moins de considération à guérir cette maladie
que les précédentes. Car «comme la teigne nuit au vêtement et le ver au bois,
ainsi la tristesse au cœur de l'homme». (Pro 25,20).
Ces paroles de l'Esprit divin expriment avec beaucoup d'évidence et de justesse
l'effet de ce vice funeste et pernicieux.
CHAPITRE 3 A quoi comparer l'âme dévorée par les morsures de la tristesse
Le vêtement touché par la morsure des teignes, perd tout son prix, et n'a
plus d'honnête emploi. Le bois travaillé des vers, ne mérite
plus de servir à l'ornement d'un édifice, je dis des plus communs; mais il est
jeté au feu.
Ainsi, l'âme dévorée des morsures consumantes de la tristesse, devient impropre
à la trame du vêtement pontifical, de ce vêtement dont
un oracle du saint roi David témoigne qu'il reçoit sur sa frange le parfum du
saint Esprit, descendu premièrement du ciel sur la barbe
d'Aaron : «Comme l’huile précieuse qui, répandue sur la tête, coule sur la barbe
d'Aaron, et descend sur le bord de son vêtement.» (Ps
132,2). Elle ne saurait davantage entrer dans la structure ou l'ornement du
temple spirituel dont le sage architecte Paul a posé les
fondements : «Vous êtes le temple de Dieu, dit-il, et l'Esprit de Dieu habite en
vous.» (II Cor 6,16). Quels sont les bois de ce temple,
l'Épouse le dit au Cantique des Cantiques : «Nos lambris sont des cyprès; les
poutres de nos maisons, des cèdres.» (Cant 1,16). On
choisit donc pour le temple de Dieu des essences parfumées et incorruptibles,
qui ne soient sujettes, ni à se gâter par la vétusté, ni à
être mangées des vers.
CHAPITRE 4 D'où et comment naît la tristesse
La tristesse suit parfois la colère; ou nait d'une convoitise frustrée, d'un
profit manqué : l'âme avait conçu à ce sujet un certain espoir,
et voilà que tout s'écroule.
Parfois aussi, sans cause qui nous provoque à nous jeter dans cette ruine, une
impulsion du subtil ennemi nous plonge soudain en un
tel abîme de chagrins, que nous ne pouvons plus accueillir avec l'affabilité
accoutumée la visite de nos plus chers amis. Vainement leur
conversation est-elle du plus heureux à propos. Quoi qu'ils disent, tout
nous semble importun, superflu. Nous n'avons pas une réponse aimable. Un fiel
d'amertume a pénétré jusqu'aux plus intimes replis de
notre cœur.
CHAPITRE 5 Les émotions surgissent en nous, non par la faute d'autrui, mais par la nôtre
Il y a là une preuve manifeste que ce n'est pas toujours par la faute des autres que surgissent en nous les aiguillons des contrariétés violentes, mais plutôt par la nôtre. Nous avons en nous-mêmes les causes d'offense et les semences des vices. Que la pluie des tentations vienne à détremper notre âme : aussitôt, ces germes se développent et fructifient.
CHAPITRE 6 Que personne ne tombe d'une chute soudaine, mais glisse insensiblement par une longue incurie jusqu'à l'abîme de la perdition
Un autre nous excite, mais il ne nous force pas à mal faire, si nous n'avions
en notre cœur la cause du péché. Lorsque le spectacle de
la beauté d'une personne du sexe fait tomber quelqu'un dans le gouffre de la
convoitise, il ne faut pas croire que son illusion soit subite.
Mais plutôt, la maladie se cachait secrètement dans ses moelles; cette vue n'a
été que l'occasion qui l'a produite à la surface.
CHAPITRE 7 Il ne faut pas déserter la société des frères, pour acquérir la perfection, mais cultiver la patience constamment
Aussi, le Créateur de toutes choses, Dieu, qui voit mieux que personne le
traitement convenable à l'ouvrage de ses Mains, et que les
racines et les causes d'offense gisent en nous, ne nous a-t-il point prescrit de
déserter la société des frères. Il n'ordonne pas d'éviter
ceux que nous avons blessés ou par qui nous nous estimons offensés, mais de les
apaiser. Il sait que la perfection du cœur ne
s'acquiert point par la séparation d'avec les hommes, mais par la vertu de
patience. Solidement possédée, celle-ci est capable de nous
conserver pacifiques avec ceux-là mêmes qui haïssent la paix. Mais, si nous ne
l'acquérons, nous serons en perpétuel dissentiment
même avec les frères parfaits et meilleurs que nous. Les occasions de
contrariétés ne peuvent manquer au commerce des hommes.
C'est à cause d'elles que nous sommes si pressés de quitter ceux avec qui nous
vivons ? Mais, en nous séparant d'eux, nous
n'échapperons pas aux causes de tristesse; nous ne ferons qu'en changer.
CHAPITRE 8 Si nous étions corrigés, nous pourrions vivre avec tout le monde
Notre sollicitude doit donc se porter de préférence à corriger nos vices et amender notre vie en tout empressement. Une fois réformés, nous serons capables de vivre en bonne intelligence, je ne dis pas avec les hommes, mais avec les bêtes sauvages et les monstres, selon ce qui est dit au livre du bienheureux Job : «Les bêtes de la terre seront en paix avec toi.» (Job 5,23). Nous ne craindrions point de rencontrer des pierres d'achoppement et l'on ne pourrait du dehors nous causer aucun scandale, si nous n'avions en nous le principe qui y donne occasion : «Il y a une grande paix, Seigneur, pour ceux qui aiment votre Nom, et rien ne leur est une occasion de chute.» (Ps 118,165).
CHAPITRE 9 D'un autre genre de tristesse qui fait désespérer de son salut
Il est un autre genre de tristesse plus détestable, qui inspire à l'âme coupable, non pas la réforme de ses mœurs ni la correction de ses vices, mais un fatal désespoir. Elle n'a pas amené Caïn à se repentir, après son fratricide; elle n'a pas mis en Judas, après sa trahison, une sainte hâte à réparer sa faute, mais elle l'a, de désespoir, entraîné à se pendre.
CHAPITRE 10 De l'unique avantage de la tristesse
En un cas seulement, la tristesse doit être jugée utile, lorsque nous la concevons par le repentir de nos fautes, ou par le désir de la perfection, ou par la contemplation de la future béatitude. C'est de cette tristesse que le bienheureux Apôtre dit : «La tristesse qui est selon Dieu, opère un repentir salutaire et durable, au lieu que la tristesse du monde opère la mort.» (II Cor 7,10).
CHAPITRE 11 Comment discerner la tristesse utile et selon Dieu, de la tristesse diabolique et mortelle
La tristesse qui «opère un repentir salutaire et durable», est obéissante,
affable, humble, douce, suave et patiente, comme dérivant de
l'amour de Dieu. Elle se porte infatigablement à toute douleur corporelle et à
la contrition de l'esprit, pour le grand désir qu'elle a de la
perfection. Joyeuse en quelque sorte et puisant dans son espoir de progrès une
jeune vigueur, elle conserve entier le charme de
l'affabilité et de la longanimité, et possède en soi tous les fruits du saint
Esprit énumérés par le même Apôtre : «Le fruit de l'Esprit saint,
c'est la charité, la joie, la paix, la longanimité, la bonté, la bénignité, la
foi, la mansuétude, la continence.» (Gal 5,22-23).
L'autre, au contraire, est âpre, impatiente, dure, pleine de rancœur, et de
chagrin, et de douloureuse désespérance. A celui qu'elle
étreint, elle ôte tout ressort, et le retire de toute activité et douleur
salutaires. Car elle est déraisonnable. Et non seulement elle empêche
l'efficacité de la prière; mais elle anéantit tous les fruits spirituels que
nous avons dits, et dont la première apportait le gracieux présent.
CHAPITRE 12 En dehors de la tristesse salutaire, qui se produit en trois manières, toute tristesse doit être repoussée comme nuisible
C'est pourquoi, en dehors de celle que fait concevoir une salutaire pénitence, le zèle de la perfection ou le désir des biens futurs, nous devons repousser indistinctement toute tristesse, comme étant de ce monde et propre à donner la mort, et la bannir entièrement de notre cœur, aussi bien que l'esprit d'impureté, d'avarice ou de colère.
CHAPITRE 13 Remèdes propres à exterminer la tristesse de notre cœur
Voici d'ailleurs comment nous pourrons éloigner de nous cette passion funeste
: en occupant constamment notre âme de la méditation
spirituelle, et en la ranimant par les espérances éternelles et la contemplation
de la béatitude promise.
Par cette méthode, nous serons à même de triompher de tous les genres de
tristesses : de celle qui dérive de la colère, et de celle qui
vient d'un profit perdu, d'un dommage subi, ou qui naît d'une injure qu'on nous
a faite : de celle qui procède d'une confusion
déraisonnable de l'esprit; de celle enfin qui nous inspire un mortel désespoir.
Le regard fixé sur les choses de l'éternité, nous serons
joyeux toujours, inébranlables jusqu'au bout. Ni le malheur ne nous abattra, ni
la prospérité ne nous élèvera, parce que nous les
considérons l'un et l'autre comme caducs et bientôt évanouis.
LIVRE 10 DE L’ESPRIT DE PARESSE
CHAPITRE 1 Que le sixième combat est contre l'esprit de paresse. Nature de ce vice
Notre sixième combat est contre le vice que les Grecs appellent AKIDIA et que
nous pouvons nommer, nous, dégoût, anxiété du
cœur. Il est parent de la tristesse, et connu particulièrement des solitaires.
C'est, en effet, à ceux qui demeurent dans le désert qu'il
s'attaque avec le plus de violence et le plus fréquemment. Il tourmente surtout
le moine vers la sixième heure, telle une fièvre réglée
dont les accès consument d'un feu ardent l'âme malade à des heures régulières et
déterminées.
Quelques-uns parmi les plus anciens déclarent que c'est là le démon de midi dont
il est parlé au psaume 90.
CHAPITRE 2 Comment la paresse se glisse dans le cœur du moine. Dommages qu'elle cause à l'âme.
Malheureux le moine que ce démon possède ! Il commence par prendre en horreur
les lieux qu'il habite; sa cellule lui est à dégoût; il
n'éprouve que dédain et mépris pour les frères, pour ceux qui sont auprès comme
pour ceux qui sont éloignés : ils sont si négligents, et
point spirituels ! Les travaux qu'il devrait accomplir à l'intérieur, le
trouvent sans entrain et sans courage. Il est incapable de demeurer
dans sa cellule, de s'appliquer à la lecture.
Puis, ce sont des gémissements, des plaintes, des soupirs, des doléances
répétées. A demeurer si longtemps dans la même cellule,
marque-t-il quelque progrès ? Peut-il faire quelque fruit, tant qu'il sera lié à
cette compagnie ? Il reste là, dénué de tout profit spirituel,
stérile. Lui qui pourrait en gouverner d'autres et se rendre utile à beaucoup,
il n'a encore édifié personne; pas une âme qu’il ait formée,
instruite, gagnée enfin !
Là-dessus, il magnifie les monastères qui sont en d'autres parages, très loin.
Il décrit ces lieux comme plus utiles au progrès, plus
favorables au salut. Il y dépeint la société des frères comme pleine d'agrément,
et féconde au point de vue de la vie spirituelle. Au
contraire, tout ce qui l'entoure est fâcheux. Et non seulement il ne trouve
aucune édification auprès des frères qui habitent en cet
endroit, mais il ne peut même s'y procurer de quoi vivre sans un labeur énorme.
Bref, point de salut pour lui, s'il demeure. Persévérer
plus longtemps dans sa cellule, c’est se condamner à périr avec elle. Il ne
reste qu'à partir au plus vite.
Autre tourment. Voici la cinquième, la sixième heure du jour. La paresse lui
suscite une lassitude immense, une faim terrible. Il lui
semble qu'il est épuisé, las, comme après une longue route ou un pénible
travail, ou comme s'il avait jeûné deux ou trois jours.
Anxieux, il promène ses regards de-ci, de-là. Hélas ! nul frère à l'horizon. Et
de soupirer. Il sort, il rentre; il interroge à tout moment le
soleil : qu'il est lent à s'avancer vers le couchant ! Une confusion
déraisonnable s'empare de son esprit et le noie en d'épaisses ténèbres.
Arrêt de la vie spirituelle, la stérilité, le vide ! Il ne voit plus de remède à
un tel assaut, que de faire visite à quelque frère, ou de se
consoler en dormant.
La même maladie lui suggère, sous des couleurs honnêtes et des apparences de
nécessité, des politesses à porter aux frères, des visites
à rendre à tels malades qui demeurent loin, fort loin. Elle lui dicte certains
devoirs de piété et de religion. Il devrait s'enquérir de tels
parents ou parentes, les aller saluer plus souvent. Il est telle femme pieuse et
consacrée à Dieu, par-dessus tout destituée de secours du
côté de ses parents : ne serait-ce pas grande œuvre pie de la voir fréquemment
? Et, si elle a besoin de quelque chose, que la
négligence de ses parents dédaigne de lui fournir, ne serait-il pas très saint
de le lui procurer ? Ne faut-il pas plutôt se dépenser en ces
soins pieux, que de rester immobile dans sa cellule, sans fruit et sans progrès
?
CHAPITRE 3 En combien de façons la paresse triomphe du moine
Ainsi va l'infortuné, battu par les machines de guerre de ses ennemis,
jusqu'à ce que, fatigué par l'esprit de paresse, comme par un
bélier puissant, il s'abandonne au sommeil, ou se laisse pousser hors de sa
cellule, pour aller chercher consolation dans la visite d'un
frère.
Mais le remède dont il use présentement, ne fera qu'augmenter son mal l'instant
d'après. L'adversaire multiplie ses attaques et les fait
plus cruelles contre celui qu'il sait devoir tourner le dos sur-le-champ, dès
l'ouverture du combat, et qu'il voit espérer son salut, non de
la victoire ni de la lutte, mais de la fuite. Peu à peu, il le tire hors de sa
cellule. Alors, le moine commence d'oublier l'acte essentiel de sa
profession, qui consiste uniquement à regarder et contempler la pureté
infiniment excellente de Dieu; car celle-ci ne se trouve que dans
le silence, par la persévérance dans la cellule et la méditation continuelle.
Soldat fugitif, déserteur du Christ, il «s'embarrasse dans les
affaires du siècle», et cesse, par le fait même, de plaire «à celui qui l'a
enrôlé». (II Tim 2,4).
CHAPITRE 4 La paresse aveugle l'esprit et empêche la contemplation des vertus
Le bienheureux David a très heureusement exprimé tous les inconvénients de cette maladie dans cet unique verset : «Mon âme, dit-il, s'est assoupie d'ennui.» (Ps 113,28). Il dit : «Mon âme», et non pas : «Mon corps»; et rien n'est plus juste. Car l'âme est assoupie en vérité pour ce qui touche la contemplation des vertus et le regard vers les pensées spirituelles, lorsqu'elle a été blessée par le trait de cette passion.
CHAPITRE 5 L'attaque de la paresse est double
Le véritable athlète du Christ, qui désire combattre selon les règles le combat de la perfection, doit donc expulser promptement cette maladie, comme les autres, des retraites de son âme, et, combattre de droite et de gauche contre ce fatal esprit de paresse, c'est-à-dire, ne point tomber, vaincu par le trait du sommeil, ni se laisser pousser hors de la clôture du monastère et s'éloigner comme un déserteur, sous quelque pieuse apparence que ce soit.
CHAPITRE 6 A quelle chute aboutissent ceux qui commencent à se laisser vaincre par la paresse
Dès qu'en effet la paresse a réussi à triompher du moine par quelque endroit, ou bien elle le laisse demeurer dans sa cellule, mais inerte et soumis à sa discrétion, ou bien elle le pousse dehors et en fait pour le reste du temps un instable et un vagabond. Lâche à tout travail, il parcourt sans cesse les cellules des frères et les monastères, uniquement soucieux de l'endroit, du prétexte qui lui fournira l'occasion d'un repas - l'oisif n'a de pensée que pour son ventre. Il finira quelque jour par rencontrer, soit un homme, soit une femme, en proie à la même tiédeur; une amitié se nouera. Et de s'embarrasser dans leurs affaires, dans leurs nécessités. Le filet des préoccupations malfaisantes l'enveloppe de toutes parts. Il est pris comme dans les spires d'un serpent. C'est fini, jamais il ne s'en pourra dénouer, pour retourner à la perfection de son premier état.
CHAPITRE 7 Témoignages de l'Apôtre contre l'esprit de paresse
En vrai et spirituel médecin qu'il est, le bienheureux Apôtre, soit qu'il vît
déjà se glisser parmi les fidèles de son temps cette maladie,
fille de l'esprit de paresse, soit que, par une révélation de l'Esprit saint, il
l'aperçût de loin surgissant dans l'avenir, s'empresse de la
prévenir par les médicaments salutaires de ses préceptes.
Il écrit aux Thessaloniciens. Et d'abord, comme un habile et parfait praticien,
il fomente le mal de ses clients avec des paroles pleines
de caresses et de douceur. Il commence par le sujet de la charité; et sur ce
point, il les loue. Il attend qu'adoucie par ce lénitif, et toute
irritation d'amour-propre ayant disparu, leur mortelle blessure soit capable de
supporter un traitement plus énergique. «Pour ce qui
regarde la charité fraternelle, point n'est besoin que je vous en écrive. Car
vous-mêmes avez été instruits de Dieu à vous aimer les uns
les autres. Et vraiment, vous le faites à l'égard de tous les frères, par toute
la Macédoine». (I Thess 4,9-10)
Il a fait précéder le calmant très doux de la louange. Leur oreille est gagnée.
Ils sont favorables désormais, et prêts à accueillir la parole
qui sauve. Il ajoute : «Mais nous vous prions, frères, d'abonder de plus en
plus.» (Ibid. 10) De nouveau, des caresses et des douceurs.
Il s'applique à les charmer, de crainte de ne pas les trouver encore
suffisamment disposés au traitement parfait. Quelle est cette
demande, ô bienheureux Apôtre ? En quoi doivent-ils abonder de plus en plus ?
En la charité, dont il a dit plus haut : «Pour ce qui regarde la charité
fraternelle, point n'est besoin que je vous en écrive.»
Mais quelle nécessité, ô grand saint, de leur dire : «Nous vous prions d'abonder
de plus en plus,» s'ils n'ont pas besoin qu'on leur en
écrive ? Étant donné surtout que vous donnez la raison pour laquelle ils n'en
ont pas besoin : «Vous-mêmes avez été instruits de Dieu à
vous aimer les uns les autres.» Vous ajoutez même quelque chose de plus fort :
non seulement ils ont été instruits de Dieu, mais ils font
ce qui leur a été enseigné : «Et vraiment,, vous le faites;» non point pour un
ou deux, mais «à l'égard de tous les frères»; et non
seulement en faveur de vos concitoyens et connaissances, mais «par toute la
Macédoine». Dites-nous donc enfin à quel dessein des
préliminaires si précautionnés !
Il a ajouté : «Mais nous vous prions, frères, d'abonder de plus en plus.» Et à
peine laisse-t-il paraître enfin ce qu'il ourdissait depuis
longtemps : «Étudiez-vous à vivre en repos.» (I Thess 4,11) C'est la première
chose. Voici la seconde : «Occupez-vous de vos propres
affaires;» (Ibid.) puis, la troisième : «Travaillez de vos mains, ainsi que nous
vous l'avons ordonné;» (Ibid.) la quatrième : «Tenez une
conduite honnête aux yeux de ceux du dehors;» (Ibid) et la cinquième : «N'ayez
besoin de personne.» (Ibid.)
Cette hésitation, ces préambules, ces délais, qu'enfantaient-ils dans son
cœur
? que voyons-nous ? «Étudiez-vous à vivre en repos.»
C'est-à-dire : Restez dans vos cellules, sans vous inquiéter ni inquiéter les
autres des diverses rumeurs qu'engendrent les désirs et les
vains contes des oisifs.
«Occupez-vous de vos propres affaires.» Ne cédez pas à la curiosité; ne vous
mettez pas en quête de ce qui se fait dans le monde; ne
scrutez pas la vie les uns des autres, tout occupés de médire de vos frères, au
lieu d'employer votre peine à vous corriger et à
poursuivre la vertu.
«Travaillez de vos mains, ainsi que nous vous l'avons ordonné.» Quelle était
donc la cause des travers contre lesquels nous l'avons
entendu les prévenir : ne point s'agiter, ni s'occuper des affaires d'autrui, ni
se conduire d'une façon qui ne soit pas honorable aux yeux
de ceux du dehors, ni ne demander rien à personne ? Il l'explique maintenant :
«Travaillez de vos mains, ainsi que nous vous l’avons
ordonné.» C'est dire clairement que les pratiques qu'il blâme ont leur source
dans l'oisiveté. Nul, en effet, ne peut vivre dans l'agitation
ni s'occuper des affaires d'autrui, si ce n'est celui qui ne consent point à
travailler de ses mains.
Et voici un autre vice, le quatrième de la liste, qui naît également de
l'oisiveté : l'Apôtre ne veut pas qu'ils se conduisent de façon peu
honorable, et il leur dit : «Tenez une conduite honnête aux yeux de ceux du
dehors.» Or, est incapable de se conduire jamais avec,
honneur, même aux yeux des gens du monde, quiconque ne se plaît point à demeurer
dans le cloître de sa cellule, appliqué au travail
des mains. Mais fatalement, il arrive qu'il manque aux bienséances, en quêtant
de quoi vivre; qu'il donne dans la flatterie; qu'il coure les
nouvelles; qu'il cherche les occasions de racontars et de bavardages, afin de se
ménager par là une entrée et de pouvoir pénétrer dans
les maisons de toutes sortes de gens.
Enfin, dit-il, «n'ayez besoin de personne.» Mais comment ne guetter pas avec
avidité les dons et les présents, lorsqu'on n'a pas le goût
de gagner sa vie de ses propres mains, par un labeur pieux et tranquille ?
Tant de vices, si graves, si honteux, tirent, vous le voyez, leur origine du
seul fléau de la paresse.
Dans cette première épître, l'Apôtre avait recours aux paroles douces et
caressantes. Les lénitifs étant demeurés sans effet, dans la
seconde épître il entreprend de guérir les Thessaloniciens par des remèdes plus
sévères et plus caustiques. Point de douceurs ni de
calmants préliminaires. Ce n'est plus la voix flatteuse et pleine de tendresse
tout à l'heure, fia dresse - «Nous vous prions, frères;» mais
: «Nous vous notifions, frères, au nom de notre Seigneur Jésus Christ, de vous
séparer de tout frère qui se conduit d'une manière
déréglée, et non selon la tradition qu'il a reçue de nous.» il priait; il
ordonne maintenant. A l'affection qui caresse, a succédé la sévérité
qui adjure et menace. «Nous vous notifions, frères.» Vous avez dédaigné
d'écouter nos prières; obéissez du moins à nos injonctions.
De plus, il ne se contente pas d'exprimer ses ordres en termes purs et simples;
mais il prend à témoin le nom de notre Seigneur Jésus
Christ, et les revêt ainsi d'une majesté redoutable. Un commandement tout uni ne
risquerait-il pas d'être pris pour la parole d'un
homme, et de ne rencontrer, comme la première fois, que le dédain ? Ne
penserait-on pas qu'il n'y a point lieu d'attacher tant de prix à
son observation ?
Puis aussitôt, en praticien consommé, il essaye de guérir par le tranchant du
glaive les membres gangrenés sur lesquels vient d'échouer
un traitement plus doux : «Séparez-vous de tout frère qui se conduit d'une
manière déréglée, et non selon la tradition qu'il a reçue de
nous.» Il prescrit que l'on se retire de ceux qui ne veulent pas travailler, et
qu'on les ampute, comme des membres gâtés par la
pourriture de l'oisiveté, de peur que le virus de la paresse, telle une
contagion mortelle, ne gagne de proche en proche et n'en vienne à
corrompre même les parties saines. Et veuillez remarquer le ton qu'il prend,
pour parler de ceux qui ne veulent point travailler de leurs
mains ni manger leur pain en silence, et dont il ordonne qu'on se retire.
Quelles flétrissures il leur imprime dès le principe !
Tout d'abord, ce sont, dit-il, des hommes déréglés, et qui ne marchent pas selon
ses instructions. En d'autres termes, il les désigne
comme des opiniâtres, dès là qu'ils ne veulent pas se conformer à ses
enseignements; et comme dépourvus d'honorabilité, parce que,
qu'il s'agisse de sortir, de rendre une visite, de parler, de choisir son temps,
ils ne saisissent pas les opportunités dictées par la raison et
l'honnêteté. Tous vices qui sont l'apanage obligé de quiconque se conduit sans
règle.
«Et non selon la tradition qu'ils ont reçue de nous.» Ici encore, le bienheureux
Apôtre les note, pour ainsi dire, de rébellion et de mépris;
car ils dédaignent de suivre la tradition qu'ils ont reçue de lui, et ne veulent
pas imiter ce qu'ils se souviennent que leur maître leur a
enseigné, et mieux encore, qu'il a pratiqué : «Vous savez vous-mêmes ce que vous
avez à faire, pour nous imiter.» C'est mettre le
comble au reproche, d'affirmer qu'ils n'observent pas ce dont leur mémoire
conserve le souvenir, ce que sa doctrine leur a appris à
imiter, ce que son exemple surtout les entraînait à faire.
CHAPITRE 8 Celui qui ne veut pas travailler de ses mains devient nécessairement un agité
«Nous n'avons pas été inquiets parmi vous,» (II Thess 3,7) dit encore
l'Apôtre. Il veut prouver qu'il n'a pas été inquiet parmi eux, par
ce fait qu'il a travaillé : ce qui donne bien à comprendre que ceux qui ne
veulent rien faire se condamnent, par leur oisiveté, à une
agitation continuelle.
«Et nous n'avons mangé gratuitement le pain de personne.» (Ibid. 3,8-2.) Le
reproche grossit à chaque parole du docteur des Gentils.
Lui, prédicateur de l'Évangile, il affirme n'avoir mangé gratuitement le pain de
personne. Il connaît pourtant le commandement du
Seigneur : «Que ceux qui annoncent l'Évangile, vivent de l'Évangile»; (I Cor
9,14) «L'ouvrier mérite sa nourriture.» (Mt 10,10) Or, il
annonçait l'Évangile; il se consacrait à cette œuvre si sublime et spirituelle
: l'ordre du Seigneur l'autorisait à revendiquer son entretien;
il n'y avait pas là l'ombre de gratuité. Que ferons-nous donc, nous à qui nulle
prédication n'a été confiée, qui n'avons reçu mandat pour
aucune âme que la nôtre ? Où prendrons-nous la confiance de manger gratuitement
notre pain dans l'oisiveté, lorsque ce vase
d'élection, pris comme il était par les sollicitudes de l'Évangile et la
prédication, ne l'ose pas sans travailler de ses mains ? «Mais nous
avons travaillé, dit-il, nuit et jour, dans la peine et la fatigue, afin de
n'être à charge à aucun de vous.» (II Thess 3,8) Ces mots ajoutent
encore à sa réprimande. Il ne dit pas simplement : «Nous n'avons mangé
gratuitement le pain de personne d'entre vous.» S'il s'en tenait
là, on pourrait croire qu'il vécût de ses ressources, mais sans travailler, avec
de l'argent mis en réserve; ou bien qu'il fût entretenu par
d'autres, sinon par les Thessaloniciens. Mais il déclare : «Nous avons travaillé
nuit et jour dans la peine et la fatigue.» C'est-à-dire :
C'est notre travail, et rien d'autre, qui a fourni à notre entretien. Du reste,
nous ne le faisions pas afin de satisfaire notre humeur; ni par
goût, comme un repos et un exercice pour le corps mais contraints par la
nécessité et le manque de nourriture, et non sans une
immense fatigue. Car ce n'était pas seulement le jour, mais encore la nuit, qui
est le temps du repos, que nous devions pousser
activement le travail, afin de pourvoir à notre subsistance.
CHAPITRE 9 Ce n'est pas seulement l'Apôtre, mais aussi ses compagnons, qui ont travaillé de leurs mains
Toutefois, l'Apôtre témoigne qu'il ne fut pas seul à tenir cette conduite au
milieu d'eux. L'idéal qu'il présentait n'eût peut-être
paru, ni assez imposant, ni assez général, s'il avait été seul à en donner
l'exemple. Il assure donc que tous ses compagnons dans le
ministère de l'Évangile, c'est-à-dire Silas et Timothée, qui écrivent cette
épître de concert avec lui, se livraient également au travail.
Avec cela, ces paroles «Afin de n'être à charge à aucun de vous» sont bien de
nature à confondre les Thessaloniciens. Si l'Apôtre, qui
prêchait l'Évangile, en l'autorisant de signes et de prodiges, n'ose manger son
pain gratuitement, afin de n'être à charge à personne :
eux, qui ne craignent pas de le manger tous les jours dans la paresse et
l'oisiveté, comment pourront-ils penser qu'ils ne sont pas à
charge ?
CHAPITRE 10 L'Apôtre a voulu travailler de ses mains, afin de nous donner l'exemple.
«Ce n'est pas, continue-t-il, que nous n'en eussions le pouvoir; mais nous
voulions vous donner en notre personne un modèle à imiter.»
(II Thess 3,9) Il fait connaître la raison pour laquelle il a voulu s'imposer un
tel labeur : «Nous voulions, dit-il, vous donner en notre
personne un modèle à imiter,» afin que, si vous veniez à oublier la doctrine si
souvent redite à vos oreilles, du moins votre mémoire
retint les exemples que vous auriez vus de vos yeux.
Le reproche n'est pas léger. Il n'a pas eu d'autre motif que de donner
l'exemple, pour se soumettre à tant de labeurs et de fatigues, de
jour et de nuit. Eux, néanmoins, ne veulent pas se laisser instruire, bien que
ce fût pour eux qu'il s'imposât de si grandes peines. Et
cela, sans y être forcé. En effet, dit-il, nous avions un droit incontestable;
nous pouvions prétendre sur vos richesses et sur vos biens;
je savais tenir de notre Seigneur la permission d'en user. Cependant, je ne me
suis pas servi de ce pouvoir, de peur que ce qui eût été
correct chez moi, et licite, ne devînt aux autres un exemple de funeste
oisiveté. Prêchant l'Évangile, j'ai préféré vivre de mes mains et
de mon travail. Vous désiriez marcher par le chemin de la vertu : j'ai voulu
vous ouvrir la voie de la perfection, et vous donner, dans
mon labeur, un modèle de vie.
CHAPITRE 11 L'Apôtre a prêché le travail, non seulement par son exemple, mais aussi en paroles.
Travailler en silence, enseigner par l'exemple : c'était bon. Mais l'Apôtre
prétend bien ne pas laisser croire qu'il ne les ait pas instruits
également par ses préceptes. Il ajoute : «Aussi bien, lorsque nous étions auprès
de vous, nous vous déclarions que si quelqu'un ne veut
pas travailler, il ne doit pas non plus manger.»
Il souligne encore leur apathie : sachant que, comme un' bon maître, il a
travaillé de ses mains, en vue de les instruire et de les former,
ils négligent de l'imiter. Et il souligne d'autre part ses soins assidus et sa
prudence. Car il ne s'est pas borné, dit-il, à les enseigner
d'exemple, mais il leur a prêché constamment aussi en paroles. Et quoi donc? Que
celui qui ne vent pas travailler, ne doit pas non plus
manger.
CHAPITRE 12 Sur ces paroles : «Si quelqu'un ne veut pas travailler, il ne doit pas non plus manger»
Ce n'est plus le docteur ni le médecin qui conseille; c'est le juge qui
prononce en toute rigueur. Il reprend son pouvoir apostolique; et,
comme du haut de son tribunal, il rend sa sentence contre les contempteurs de
ses ordres.
Je veux parler de ce pouvoir que, dans une épître menaçante aux Corinthiens, il
affirme lui avoir été donné de Dieu, lorsqu'il les avertit
d’avoir à se corriger avant son arrivée: «Je vous en prie, leur recommande-t-il,
que je ne sois pas obligé, quand je serai présent,
d'user avec pleine assurance, contre certains, de cette autorité qui m'a été
donnée sur vous !» (I Cor 10,2) Et, de nouveau : «Si je
voulais me glorifier quelque peu du pouvoir que le Seigneur m'a donné pour votre
édification, et non pour votre destruction, je n'aurais
pas à en rougir.» (Ibid. 8.)
C'est, dis-je, par ce pouvoir qu’il prononce maintenant : «Si quelqu'un -ne veut
pas travailler, il ne doit pas non plus manger.»
Il ne voue pas les Thessaloniciens au glaive charnel; mais, en vertu de
l'autorité du saint Esprit, il leur interdit la substance de ce
monde. Si, insoucieux du châtiment de la mort éternelle, ils veulent persévérer,
par amour de l'oisiveté, dans leur conduite opiniâtre,
que du moins les exigences de la nature et la crainte de la mort temporelle les
réduisent, et les forcent d'accueillir ses préceptes
salutaires !
CHAPITRE 13 Sur ces paroles : «Nous apprenons qu'il y a parmi vous des gens inquiets»
Après cet exemple de sévérité et de rigueur évangéliques, il expose le
pourquoi de tous ces avertissements : «Nous apprenons qu'il y a
parmi vous des gens inquiets, qui ne travaillent point, mais s'occupent de
choses vaines.» (II Thess 3,11)
Nulle part, il ne se contente de signaler en ceux qui ne veulent pas s'adonner
au travail, un vice unique. Dans sa première Épître, il les
qualifiait de gens déréglés et qui ne marchent pas selon la tradition qu'ils ont
reçue de lui; il les disait encore inquiets, et déclarait qu'ils
mangeaient leur pain gratuitement. Il reprend ici : «Nous apprenons qu'il y a
parmi vous des gens inquiets.» Puis aussitôt, il joint une
seconde maladie, qui est la racine de cette inquiétude : «Qui ne travaillent
point;» une troisième enfin, qui sort aussi de la précédente,
comme le rameau de la branche : «Mais s'occupent de choses vaines.»
CHAPITRE 14 Que le travail des mains retranche bien des vices
Au foyer de tant de vices, voici qu'il se hâte maintenant d'appliquer le
traitement approprié. Il dépose l'autorité apostolique, dont il avait
usé peu auparavant, et revient aux sentiments de miséricorde d'un père plein de
tendresse, d'un médecin indulgent et bon. Comme à
des fils, comme à ses malades, il donne, dans ce conseil salutaire, le remède
qui peut les rendre à la santé : «Pour ceux qui vivent de la
sorte, nous leur ordonnons et nous les conjurons dans le Christ Jésus de
travailler en paix, afin de manger un pain qui soit à eux.» (II
Thess 3,12)
Médecin habile entre tous, il guérit tant d'ulcères, qui proviennent de la
racine de l'oisiveté, par le seul précepte du travail. Il sait bien
que toutes les maladies qui pullulent d'une souche commune disparaissent
aussitôt, si l'on peut écarter l'infection principale.
CHAPITRE 15 Qu'il faut pratiquer la charité, même à l'égard des oisifs et des négligents
Cependant, perspicace et prévoyant, le bienheureux Apôtre ne désire pas
seulement guérir les malades de leurs blessures; il donne de
plus à ceux qui sont en santé des préceptes convenables, pour se conserver
toujours dans le même état : «Pour vous, dit-il, ne vous
lassez pas de faire le bien.» (Ibid. 13) Vous qui marchez à notre suite dans les
voies que nous vous avons tracées; vous qui reproduisez
par votre vie les exemples qui vous ont été laissés, et n'imitez en aucune façon
la paresse et l'inertie des autres; «ne vous lassez pas de
faire le bien;» c'est-à-dire, continuez de répandre sur eux votre charité, même
s'ils négligent d'observer ce que nous avons dit.
Il a corrigé les malades, de peur qu'énervés par l'oisiveté, ils ne s'adonnent à
l'inquiétude et à la vaine curiosité. Il avertit maintenant
ceux qui sont sains, de ne pas refuser leurs bons offices aux pervers qui ne
voudraient pas se convertir à la saine doctrine,
conformément au précepte du Seigneur, qui nous ordonne d'être charitable pour
les bons et les méchants. Il ne veut pas qu'ils cessent
de leur faire du bien ni de les soutenir, les consolant et reprenant, leur
témoignant aussi l'obligeance et la charité accoutumées.
CHAPITRE 16 C'est par amour et non par haine que nous devons reprendre ceux qui font mal
Mais il ne faudrait pas que sa douceur fût une invitation pour quelques-uns à
refuser l'obéissance à ses ordres. Il y mêle donc derechef
la sévérité apostolique : «Si quelqu'un n'obéit pas à ce que nous vous mandons
par cette lettre, notez-le, et n'ayez plus de commerce
avec lui, afin de le confondre.» (II Thess 3,14)
Il les avertit de ce qu'il faut observer par révérence pour sa personne et en
vue du bien commun, du soin qu'il convient d'apporter à
garder les commandements apostoliques. Mais aussitôt, il y joint la douceur d'un
père rempli d'indulgence, et leur apprend les
sentiments qu'ils doivent conserver envers les délinquants, eu égard à la
charité fraternelle : «Toutefois, ne le considérez pas comme un
ennemi, mais reprenez-le comme un frère.» (Ibid. 15.)
A la sévérité du juge, il allie la tendresse du père, et modère la rigueur
apostolique de sa sentence par une mansuétude toute clémente. Il
ordonne de noter celui qui dédaigne d'obéir à ses ordres, et de cesser tout
commerce avec lui. Néanmoins, tout cela doit se faire, non
par haine, mais par charité fraternelle et en vue de sa correction : «N'ayez
plus de commerce avec lui, afin de le confondre.» Si mes
avis, qui respirent la douceur, ne réussissent pas à le corriger, que du moins
cet ostracisme public de la part de la communauté tout
entière le fasse rougir, et commence à le ramener enfin dans la voie du salut !
CHAPITRE 17 Textes divers, dans lesquels l'Apôtre fait un précepte du travail, ou se montre travaillant lui-même
L'Apôtre donne encore le précepte du travail dans l'Épître aux Éphésiens :
«Que celui qui dérobait ne dérobe plus; mais plutôt qu'il
s'occupe à travailler de ses mains à quelque ouvrage honnête, afin d'avoir de
quoi donner à ceux qui sont dans le besoin.» (Éph 4,28)
Et, dans les Actes des Apôtres, nous trouvons qu'il ne s'est point borné à
enseigner ces choses, mais qu'il les a pratiquées. Arrivé à
Corinthe, il ne voulut pas demeurer ailleurs que chez Aquila et Priscille, parce
qu'ils étaient du même métier qu'il exerçait lui-même;
«Après cela, Paul sortit d'Athènes et vint à Corinthe. Il y trouva un Juif du
nom d'Aquila, originaire du Pont, et sa femme Priscille. Il
les alla voir, parce qu'il exerçait le même métier, demeura chez eux et y
travailla. Il était, en effet, tisseur de tentes.» (Ac 1,1-3)
CHAPITRE 18 L'Apôtre travaillait autant qu'il fallait pour suffire, non seulement
à lui-même, mais à ceux qui étaient avec lui
Plus tard, il se rend a Milet, et de là envoie à Éphèse, pour convoquer les
anciens de cette Église. Il leur enseigne comment ils doivent
gouverner l'Église de Dieu en son absence : «Je n'ai désiré l'argent ni l'or de
personne. Vous-mêmes savez que mes mains ont fourni à
tout ce qui m'était nécessaire, et à ceux qui étaient avec moi. Je vous ai
montré de toutes manières que c'est en travaillant de la sorte
qu'il faut soutenir les faibles, et se rappeler la parole du Seigneur Jésus, car
Il a dit Lui-même : Il y a plus de bonheur à donner qu'à
recevoir.» (Ac 20,33-35)
Il nous laisse, dans sa propre conduite, un grand exemple, lorsqu'il atteste
qu'il a travaillé, non seulement pour faire face à ses
propres besoins, mais de manière à suffire encore à ceux qui étaient avec lui,
et qui, occupés journellement à des ministères
indispensables, n'avaient pas la faculté de gagner, comme lui, leur vie de leurs
propres mains.
Et, de même qu'il avait dit aux Thessaloniciens : «J'ai travaillé, afin de vous
donner en ma personne un modèle à imiter,» ajoute ici
quelque chose de pareil : «Je vous ai montré de toutes manières que c'est en
travaillant de la sorte qu’il faut soutenir les faibles; (Ac
20,35) ce qui signifie les faiblesses de l'âme comme celles du corps. C’est donc
à l'aide de notre travail que nous devons nous
empresser de réconforter les faibles, et par le moyen des ressources gagnées à
la sueur de notre front, plutôt que de notre abondance
et de nos réserves, et même que des largesses et du bien d'autrui.
CHAPITRE 19
Comment il faut entendre cette parole : Il y a plus de bonheur à donner qu'à
recevoir»
Il y a là, selon l'Apôtre, un commandement du Seigneur. «Car, déclare-t-il, Il a
dit Lui-même - c'est-à-dire le Seigneur Jésus -: Il y a
plus de bonheur à donner qu'à recevoir.»
Oui, la libéralité de celui qui donne est plus heureuse
que l'indigence de celui qui reçoit : non point lorsqu'elle se
pratique avec l'argent réservé par
l'infidélité et la défiance, ou les trésors
amassés par l'avarice; mais lorsqu'elle prend sur le fruit de
son travail et de ses sueurs pieuses. «Il y a plus de bonheur
à donner qu'à recevoir,», car, ayant la
pauvreté commune avec celui qui reçoit, celui qui donne
met une sollicitude et un empressement pieux à gagner par son
travail, «non seulement de quoi subvenir à ses propres
besoins, mais de quoi faire largesse aux nécessiteux. Une double
grâce resplendit en sa personne : par le renoncement à
tous ses biens, il possède le parfait dépouillement du
Christ; et grâce à son labeur, il déploie la
munificence et montre les sentiments d'un riche. Mais, tandis qu'il
honore Dieu de ses justes labeurs et lui fait un sacrifice des fruits
de sa justice, celui qui reçoit, au contraire,
énervé comme il est par la torpeur et l'inertie de la
paresse, prouve, selon la sentence de l'Apôtre, qu'il ne
mérite pas son pain : en osant le manger dans l'oisiveté,
malgré l'interdiction apostolique, il se rend coupable du
péché de révolte.
CHAPITRE 20 D'un frère paresseux qui sollicitait les autres à sortir du monastère
Je connais un frère, dont je pourrais dire le nom, si les âmes en devaient
recevoir plus d'instruction. Vivant dans un monastère de
cénobites, force lui était bien de remettre chaque jour à l'économe la somme de
travail déterminée. Mais sa grande crainte était qu’un
frère plus ardent ne fît augmenter la tâche accoutumée, ou ne lui devint, par
son exemple, un sujet de confusion. Aussi, lorsqu'il voyait
entrer quelque frère que l'ardeur de sa foi poussait à fournir un surplus de
travail, s'efforçait-il de le retirer de ce dessein par des
insinuations clandestines. S'il n'y pouvait réussir, il ne ménageait ni les
mauvais conseils ni les murmures, afin de le persuader de quitter
le monastère. Pour l'éloigner plus aisément, il feignait de vouloir partir, lui
aussi, depuis longtemps : les causes d'offense ne lui
manquaient pas; il n'attendait que de trouver un compagnon de route. Lorsque, à
force de calomnies secrètes contre le monastère, il
l'avait amené à consentir, il lui fixait une heure pour sortir, ou bien un
endroit, pour l'y précéder et l'attendre; quant à lui, il suivait
immédiatement, disait-il. Mais il ne bougeait d'une semelle. L'autre, cependant,
honteux de son départ, n'osait plus demander d'être
agrégé de nouveau à un monastère dont il s'était échappé, tandis que l'artisan
de sa fuite y demeurait tranquillement.
Cet exemple suffira sur cette sorte de gens, pour inviter les commençants à la
prudence. Il fait aussi mieux voir quels maux l'oisiveté
engendre dans l'âme du moine, selon la parole de l'Écriture, et comment «les
méchants entretiens corrompent les bonnes mœurs» (I
Cor 15,33).
CHAPITRE 21 Témoignages divers de Salomon contre la paresse
Le sage Salomon stigmatise très clairement ce vice de l'oisiveté en bien des
endroits : «Celui qui aime l'oisiveté, dit-il, sera dans une
profonde indigence.» (Pro 28,19)
Indigence temporelle et spirituelle à la fois. L'oisif en est la victime
obligée; car, en proie aux vices les plus divers, il est à jamais exclu
de la contemplation divine et des richesses spirituelles, desquelles le
bienheureux Apôtre dit : «Vous avez été comblés en lui de toutes
les richesses, en tout don de parole et de science.» (I Cor 1,5) Il est
également écrit, ailleurs, de cette pauvreté de l'oisif : «Et tout
somnolent sera vêtu de haillons.» (Pro 23,21) Car, pour le vêtement
d'incorruptibilité, au sujet duquel nous lisons ce précepte de
l'Apôtre : «Revêtez-vous de notre Seigneur Jésus Christ» (Rm 13,14), «Soyez
revêtus de la cuirasse de la justice et de la charité,» (I
Thess 5,8) et dont le Seigneur parle à Jérusalem par le prophète :
«Réveille-toi, réveille-toi, Jérusalem, revêts les vêtements de ta gloire»
(Is 52,1), celui-là assurément ne méritera point de s'en parer, qui se laisse
vaincre à la torpeur de l'oisiveté et de la paresse, et préfère
se couvrir des haillons de l'indolence, plutôt que des vêtements gagnés par son
labeur.
Ces haillons, il les coupe de la plénitude parfaite et du corps des Écritures,
non comme un vêtement de gloire, mais comme un voile
ignominieux qu'il ajuste à sa lâcheté. C'est, en effet, une coutume, chez ceux
que cette mollesse a énervés et qui ne veulent pas vivre
de ce travail des mains que l’Apôtre n’a cessé de pratiquer et de recommander,
c’est, dis-je, une coutume, d’user de certains
témoignages des Écritures, pour voiler leur paresse. “Il est écrit, disent-ils :
Cherchez à acquérir, non l’aliment qui périt, mais celui qui
demeure pour la vie éternelle; (Jn 6,27) et Ma nourriture est de faire la
Volonté de mon Père.” (Ibid. 4,34.)
Mais ces textes sont comme des haillons pris de l’intégrale plénitude de
l’Évangile, et que nous cousons, afin de couvrir l’ignominie de
notre oisiveté et de ménager notre pudeur, plutôt que pour nous réchauffer et
nous parer de ce vêtement précieux et parfait des vertus,
que, selon les Proverbes, cette femme pleine de sagesse, revêtue de force et de
beauté, fit pour soi et son mari : d’où il est dit ensuite :
“Elle a été revêtue de force et de beauté, et elle s’est réjouie dans les
derniers jours.” (Pro 31,25.)
Le même Salomon fait encore mémoire en ces termes de cette maladie de l’oisiveté
: “Les chemins du paresseux sont pavés d’épines,”
(Ibid. 15,19.) c’est-à-dire des vices que l’Apôtre nous a montrés plus haut
pullulant de l’oisiveté, et d’autres de même sorte. Il déclare
de nouveau : “Tout oisif est plein de désirs,” (Pro 13,4.) de ces désirs dont
l’Apôtre parle, quand il dit : “N’ayez rien à désirer de
personne.” (I Thess 4,11) Et enfin : “l’oisiveté est la mère de tous les vices.”
(Ec 33,29) Ces vices, l’Apôtre les a énumérés clairement
dans les passages que nous avons expliqués plus haut : “il y a parmi vous,
disait-il, des gens qui ne travaillent point, mais s’occupent de
choses vaines.” (II Thess 3,11) Puis, à ce vice, il en a ajouté un autre :
“Étudiez-vous à vivre en repos.” (I Thess 4,11) Et ensuite :
“Occupez-vous de vos propres affaires, tenez une conduite honnête aux yeux de
ceux qui sont dehors, et n’ayez besoin de personne.”
(Ibid.) De plus, il stigmatise les oisifs comme des gens déréglés et des
rebelles, et commande que les zélés se séparent d’eux :
“Séparez-vous de tout frère qui se conduit
d’une manière déréglée, et non selon
la tradition qu’il a reçue de nous.” (II Thess 3,6)
CHAPITRE 22
Comment, en, Égypte, les frères travaillent assez pour satisfaire à leurs
propres besoins et subvenir encore à ceux des prisonniers
Instruits par ces exemples, les pères d'Égypte ne permettent pas que les moines, et surtout les jeunes, demeurent oisifs. C'est, au contraire, sur l'assiduité au travail qu'ils jugent de la vie intérieure et du progrès dans la patience et l'humilité. Ils ne souffrent pas que l'on reçoive d'autrui aucune des choses nécessaires à l'existence. Bien plus, non contents de restaurer du fruit de leur travail visiteurs et étrangers, ils rassemblent quantité de vivres, et les dirigent, soit vers la Lybie, pays de stérilité et de famine, soit vers les cités, pour les malheureux qui languissent dans la misère des cachots. Ils ont cette confiance, d'offrir par là au Seigneur un sacrifice spirituel et véritable, du produit de leurs mains.
CHAPITRE 23 L'oisiveté est cause qu'il n'y a pas de monastères de cénobites en Occident
De là vient que nous ne voyons pas, dans nos régions, se fonder de monastères avec une telle multitude de frères. Les moines n'ont pas les ressources de leur travail, pour pouvoir y demeurer toujours; et, supposé que la libéralité d'autrui leur procure vaille que vaille les moyens suffisants, le plaisir de l'oisiveté et la divagation du cœur ne leur permettent point de persévérer longtemps dans le même lieu. D'où cette sainte maxime, qui a cours en Égypte et vient des anciens Pères : Le moine qui travaille n'a qu'un démon pour le tenter, mais une infinité d'esprits mauvais dévastent l'âme de l'oisif.
CHAPITRE 24 De l'abbé Paul qui, tous les ans, livrait au feu le produit de son travail
L'abbé Paul, de tous les Pères le plus consommé en sainteté, habitait un
vaste désert, dit de Porphyrion. Les fruits des palmiers, un
modeste jardin lui fournissaient la nourriture suffisante, et lui donnaient sur
ce point toute sécurité. D'autre part, il lui était impossible de
se livrer à quelque ouvrage dont il pût gagner sa vie; car ce désert est séparé
des villes et de toute terre habitable par sept journées de
marche et plus, et le transport eût coûté plus cher que le travail ne pouvait
valoir. Il recueillait néanmoins des feuilles de palmier, et
s'imposait une tâche quotidienne, comme s'il eût dû en vivre. Au bout de l'an,
sa grotte était pleine de corbeilles. Alors, il y mettait le
feu, et ce qui lui avait coûté tant de soins et de labeur devenait la proie des
flammes.
Il était si convaincu que, sans le travail des mains, le moine ne peut durer en
place ni s'élever jamais jusqu'au sommet de la perfection,
que, n'y étant aucunement obligé par la nécessité de vivre, il ne laissait
pourtant point de s'y livrer, en vue d'obtenir la pureté du cœur,
la solidité des pensées, la persévérance dans la cellule et la victoire complète
sur la paresse elle-même.
CHAPITRE 25 Paroles que me disait l'abbé Moïse sur le remède de la paresse.
Débutant au désert, je confiais à l'abbé
Moïse que j'avais été fort travaillé la
veille par le mal de la paresse, et que je n'avais pu m'en
délivrer qu'en recourant aussitôt à l'abbé Paul.
«Non, dit-il, tu ne t'en es pas délivré, mais plutôt tu t'es abandonné à son
pouvoir et à sa discrétion. L'adversaire, qui te connaît
maintenant pour un déserteur et un fuyard, et qui t'a vu plier, puis t'échapper
du combat, ne manquera pas de t'attaquer plus
violemment. Désormais, une fois la lutte engagée, plutôt que de songer à
dissiper ses furieux assauts par la désertion de ta cellule ou la
torpeur du sommeil, tu devras apprendre à en triompher par la patience et par la
lutte.»
Ainsi, l'expérience prouve qu'il ne faut pas fuir devant l'attaque de la
paresse, mais la surmonter en lui résistant.
LIVRE 11 DE L’ESPRIT DE VAINE GLOIRE
CHAPITRE 1 Que le septième combat est contre l'esprit de vaine gloire. Nature de cet esprit
Notre septième combat est contre l'esprit de vaine gloire : esprit multiforme, varié, subtil, que le regard le plus perspicace peut à peine, je ne dis pas prévenir, mais reconnaître et saisir.
CHAPITRE 2 La vaine gloire attaque le moine, non seulement dans la partie charnelle, mais aussi dans la partie spirituelle
C'est que la vaine gloire n'attaque pas seulement le moine dans la partie
charnelle; mais elle porte aussi ses coups dans la partie
spirituelle. Sa malice plus subtile sait mieux s'insinuer dans l'âme; et tels,
que les vices charnels n'avaient pu séduire, éprouvent de leur
succès spirituel de plus cruelles blessures. Lutte d'autant plus périlleuse,
qu'elle se dissimule davantage à notre vigilance !
Avec les autres vices, la guerre se fait au grand jour et à front découvert.
Devant la contradiction inflexible, le tentateur doit reculer. Il
quitte la place, plus faible qu'il n'était venu; et, après cette défaite, il
n'attaquera plus son vainqueur de la même violence.
La vaine gloire, au contraire. Si elle a tenté l'âme d'élèvement charnel et
qu'elle ait dû reculer, devant ses refus, multiforme en sa
perversité, elle change de masque et de personnage, et c'est sous les dehors de
la vertu qu'elle s'efforce maintenant de percer son
vainqueur et de l'égorger.
CHAPITRE 3 Que la vaine gloire est diverse et multiforme
Les autres vices et passions se révèlent uniformes et simples. La vaine gloire est diverse, multiforme, variée; elle attaque de toutes parts, et son vainqueur la retrouve partout en face de soi. L'extérieur et le maintien, la démarche, la voix, le travail, les veilles, le jeûne, la prière, la solitude, la lecture, la science, le silence, l'obéissance, la longanimité lui sont autant d'armes, pour blesser le soldat du Christ. On dirait d'un écueil fatal, que recouvrent les ondes soulevées. Poussés par un vent favorable, les navigateurs, sans défiance et ignorants du danger, y vont faire naufrage d'une manière aussi misérable qu'imprévue.
CHAPITRE 4 Comment la vaine gloire assaille le moine de droite et de gauche
Qui veut aller la route royale «par les armes de la justice, qui sont à
droite et à gauche,» doit, selon la doctrine de l'Apôtre, passer «à
travers l'honneur et l’ignominie, à travers la bonne et la mauvaise renommée».
(2 Cor 6,7-8) Avec une précaution infinie, il nous faut
suivre, entre les flots soulevés, le droit chemin de la vertu, la discrétion
tenant le gouvernail, l'Esprit du Seigneur gonflant nos voiles :
bien persuadés qu'à nous écarter d'une ligne, soit à droite, soit à gauche, nous
nous brisons sans retard sur des écueils mortels.
C'est pourquoi le très sage Salomon nous donne cet avertissement : «Ne vous
détournez ni à droite ni à gauche;» (Pro 4,27)
c'est-à-dire : Ne vous flattez pas, à droite, de vos vertus, et ne vous élevez
pas de vos succès spirituels; ne fléchissez pas, à gauche,
vers le sentier du vice, cherchant, selon le mot de l'Apôtre, votre gloire dans
ce qui ferait votre confusion. (cf. Phil 3,19)
Si l'ennemi ne réussit à faire naître la vaine gloire sous le prétexte d'un
habit soigneusement relevé et luisant de propreté, il s'efforce de
l'insinuer pour la malpropreté, la négligence, la pauvreté. Celui qu'il n'a pu
abattre par l'honneur, il le renverse par l'humilité; celui qu'il
n'a pu enorgueillir par l'éclat de la science et de l'éloquence, il l'accable
par la gravité du silence. Le moine jeûne-t-il ouvertement, la
vaine gloire le choque; s'il cache son jeûne par mépris de la gloire, le même
vice de l'élèvement lui assène de terribles coups. De crainte
que la contagion de la vaine gloire ne le souille, il évite de prolonger ses
prières à la vue des frères; mais, pour les avoir récitées
secrètement et sans témoin, il éprouve encore les inévitables aiguillons de la
vanité.
CHAPITRE 5 D'une comparaison qui montre la nature de la vaine gloire
Les anciens ont une comparaison très heureuse, pour dépeindre la nature de ce vice; ils l'assimilent à l'oignon et autres plantes bulbeuses. Ôtez une enveloppe, vous en rencontrez une seconde; autant vous en enlevez, autant vous en trouvez.
CHAPITRE 6 Le bienfait de la solitude n'éteint pas la vaine gloire.
On fuit dans la solitude le commerce des mortels, afin d'éviter la vaine
gloire : elle n'y cesse point ses poursuites. Plus on veut
échapper au monde entier, plus vif est son acharnement. Elle souffle l'élèvement
à celui-ci, parce qu'il est bien patient au travail et à la
peine; à celui-là, parce qu'il est prompt à l'obéissance; à tel autre, parce
qu'il l'emporte sur tous en humilité. Elle tente l'un pour sa
science, l'autre pour ses lectures, un troisième pour la longueur de ses
veilles.
C'est toujours par nos vertus qu'elle s'efforce de nous blesser; elle prépare
des occasions de scandale et de mort dans ce qui nous
gagne la couronne de vie. On veut aller par le chemin de la piété et de la
perfection : où les ennemis qui méditent des embûche
tendront-ils leurs pièges trompeurs, sinon dans la voie où l'on marche ? C'est
la parole du bienheureux David : «Sur la route où je
marchais, ils ont caché un piège.» (Ps 141,4) Dans cette voie des vertus, où
notre élan nous porte «vers la récompense à laquelle nous
sommes appelés d'en haut», (Phil 3,14) leur but est de nous précipiter par
l'élèvement de nos succès, de nous faire tomber, en
engageant nos pas dans les lacets de la vaine gloire.
Ainsi arrive-t-il que, n'ayant pu être vaincu dans la lutte avec l'adversaire,
la sublimité de notre triomphe fait notre défaite. Ou bien, ce
qui est une autre sorte d'illusion, nous passons, dans l'abstinence, la mesure
de nos moyens; et l'affaiblissement qui en résulte, rend
impossible la persévérance de notre course.
CHAPITRE 7 Terrassée, la vaine gloire se relève plus ardente à la lutte
Tous les vices s'énervent, lorsqu'on les surmonte; et la défaite les rend de
jour en jour plus faibles. Les circonstances de temps, de lieu
les diminuent, apaisent leurs bouillonnements. Du moins, l'opposition qu'ils ont
avec la vertu contraire, fait-elle que l'on s'en garde et
qu'on les évite plus aisément. Mais, pour celui-ci, terrassé, il se redresse
plus ardent à la lutte. On le croit éteint, et il renaît plus
vigoureux de sa mort.
Les autres vices n'assaillent que ceux contre qui ils ont prévalu dans le
combat. Celui-ci fait une guerre plus acharnée à ses vainqueurs,
et plus fortement il a été mis en déroute, plus il est véhément à revenir au
combat par l'élèvement de la victoire même. L'astuce du
démon subtil consiste à faire succomber le soldat du Christ à ses propres armes,
lorsqu'il n'a pu le vaincre par le moyen des armes
ennemies.
CHAPITRE 8 Ni le désert ni l'âge ne refroidissent l'impétuosité de la vaine gloire.
Parfois, nous l'avons dit, les autres vices s'apaisent par un bienfait des
lieux; ils se calment et diminuent, lorsqu'on leur soustrait la
matière, l'opportunité, l'occasion du péché.
La vaine gloire pénètre au désert avec celui qui la fuit. Point de lieu dont on
puisse l'exclure. Nul moyen de l'affaiblir, en lui soustrayant
son objet du dehors, car rien ne l'anime que la vertu de celui qu'elle attaque.
Certains, nous l'avons dit encore, s'atténuent avec le temps et finissent par
s'évanouir. Loin de nuire à la vaine gloire, une longue vie, si
elle ne se fonde en zèle industrieux et en prudente discrétion, ne fait que lui
fournir plus ample matière.
CHAPITRE 9 La vaine gloire plus dangereuse, parce qu'elle se mêle aux vertus.
Enfin, les autres passions s'opposent nettement aux vertus contraires, et
font la guerre à découvert, comme en plein jour. D'où une
facilité plus grande à les vaincre, comme à se prémunir.
Celle-ci se glisse entre les vertus; et la bataille se livre dans la confusion
des rangs, sans plus se reconnaître qu'au milieu d'une nuit
aveugle. Elle abuse d'autant plus cruellement, qu’on y songe moins et que l'on
est moins sur ses gardes.
CHAPITRE 10 Exemple du roi Ézéchias, et comment il succomba aux traits de la vaine gloire.
Ne fut-ce point le cas d'Ézéchias, roi de Juda ? Cet homme d'une justice de
tous points, consommée, et de qui les Écritures rendent un
si beau témoignage, après les vertus qui lui méritèrent tant d'éloges, nous le
voyons, par un seul trait de l'élèvement, prosterné dans la
poussière. Lui dont une seule prière avait obtenu la mort de cent
quatre-vingt-cinq mille hommes de l'armée des Assyriens, tués
pendant la nuit par l'ange dévastateur, (cf. 4 Rois 19,15;35) se fait vaincre
par la vaine gloire !
Je passerai sous silence la longue liste de ces vertus, qu'il serait infini de
retracer, pour ne citer que cet unique trait. Le terme de sa vie
venait de lui être signifié; un jugement du Seigneur avait fixé le jour de sa
mort. Or, par une seule prière, il mérita d'outrepasser de
quinze années les bornes de sa vie. (cf. 4 Rois 20,1-5) Le soleil rétrograda de
dix degrés, qu'il avait déjà parcourus, en allant vers son
couchant, (cf. 4 Rois 20,9-11) et, dans ce retour en arrière, reconquérant sur
l'ombre les lignes qu'elle avait occupées à mesure qu'il se
retirait, par un miracle inouï doubla le jour pour l'univers entier,
contrairement aux lois de la nature.
Comment, après de si grands et incroyables prodiges, après des marques si
extraordinaires de sa vertu, ce roi fut vaincu par le succès
même : écoutez l'Écriture nous le raconter : «En ce temps-là, Ézéchias fut
malade à la mort. Il pria le Seigneur; et le Seigneur l'exauça,
et lui accorda un signe,» (2 Paral 32,24) le signe du mouvement rétrograde du
soleil, que nous lisons qui lui fut donné par Isaïe au
quatrième livre des Rois. «Mais Ézéchias ne répondit pas au bienfait qu'il avait
reçu, car son cœur s'éleva; et la colère de Dieu s'alluma
contre lui, ainsi que contre Juda et Jérusalem. Ensuite, le roi s'humilia, lui
et les habitants de Jérusalem, de ce que son cœur s'était
élevé; et la Colère du Seigneur ne vint pas sur eux durant les jours d'Ézéchias»
(2 Paral 32,25-26).
Qu'elle est donc pernicieuse, qu'elle est grave, la maladie de. l'élèvement !
Tant de justice, tant de vertu, tant de foi et de dévotion, qui
avaient mérité de changer la nature elle-même et les lois de l'univers,
périssent par un seul acte de vaine complaisance ! Toutes les
vertus du roi eussent été mises en oubli, et il eût immédiatement senti les
effets de la colère divine, s'il ne l'eût apaisée par une prompte
humilité. Celui que l'élèvement avait précipité d'une telle hauteur de mérite,
ne put remonter jusqu'aux cimes perdues, qu'en repassant
par les mêmes degrés d'humilité.
Voulez-vous entendre un autre exemple d'une semblable ruine ?
CHAPITRE 11 Exemple du roi Ozias, vaincu par la même maladie
Ozias fut le bisaïeul du roi dont nous venons de parler; et il est loué,
comme lui, de tous points, par le témoignage des Écritures. Mais,
après les extraordinaires vertus qui lui avaient gagné l'éloge, après les
triomphes sans nombre remportés par le mérite de sa dévotion et
de sa foi, il fut précipité par l'élèvement de la vaine gloire. Apprenez comment
: «Le nom d'Ozias, est-il dit, se répandit au loin, parce
que le Seigneur était son secours et l'avait fortifié. Mais, dans ce point de
puissance, son cœur s'éleva pour sa perte, et il négligea le
Seigneur, son Dieu.» (2 Paral 26,15-16)
Voilà un second exemple d'une ruine terrible; voilà deux hommes, si justes et si
parfaits, qui se perdent par leurs triomphes et leurs
victoires. Par où vous voyez combien funeste est le succès de la bonne fortune.
Ceux que l'adversité n'avait pu abattre, la prospérité,
s'ils ne se tiennent sur leurs gardes, les accable plus durement; ceux qui,
parmi la lutte et au fort de la bataille, avaient échappé au péril
de la mort, succombent à leurs propres trophées et à leurs triomphes.
CHAPITRE 12 Divers témoignages contre la vaine gloire
De là cet avertissement de l'Apôtre : «Ne soyez pas désireux d'une gloire
vaine.» (Gal 5,26)
Et le Seigneur, flagellant les Pharisiens «Comment, dit-il, pouvez-vous croire,
vous qui poursuivez la gloire qui vous vient les uns des
autres, et ne cherchez pas la gloire qui ne vient que de Dieu ?» (Jn 5,44) C'est
encore contre les gens de cette sorte que le bienheureux
David à son tour profère cette menace : «Dieu a dispersé les os de ceux qui
veulent plaire aux hommes.» (Ps 52,6)
CHAPITRE 13 Manières dont la vaine gloire attaque le moine
Les commençants eux-mêmes et ceux qui n'ont fait que de médiocres progrès
dans la vertu et la science, n'échappent pas à la vaine
gloire. C'est leur voix qui leur est un prétexte à l'élèvement - leur psalmodie
est si harmonieuse ! - ou leur maigreur, ou leur belle
prestance; ou bien la richesse de leurs parents, ou le mépris qu'ils ont fait de
la milice et des honneurs.
Parfois même, elle leur persuade qu'ils eussent obtenu très facilement, s'ils
avaient persévéré dans le siècle, dignités et richesses
auxquelles peut-être ils n'auraient jamais pu atteindre. Elle les enfle ainsi
d'un vain espoir à propos de rêves incertains, et les fait bien
glorieux pour des choses qu'ils n'ont jamais eues, tout comme s'ils y avaient
renoncé.
CHAPITRE 14 Comment la vaine gloire suggère l'ambition de la cléricature.
Il arrive aussi que la vaine gloire mette en la pensée du moine l'honneur de
la cléricature, et lui suggère le désir, soit du sacerdoce, soit
du diaconat : si on l'y avait élevé, fût-ce contre son gré, avec quelle
austérité il en eût rempli les fonctions ! Les autres prêtres auraient
eu en lui un modèle de perfection; sans compter qu'il eût gagné bien des âmes,
par l'exemple de sa vie d'abord, mais aussi par sa
doctrine et ses discours.
Tel vit dans la solitude ou retiré dans sa cellule : la vanité lui fait
parcourir en esprit maisons et monastères, et lui montre dans son
imagination une multitude d'âmes qui se convertissent à sa parole.
CHAPITRE 15 Comment la vaine gloire enivre l'âme
Le pauvre moine, abusé par de telles chimères, semble plongé dans un profond sommeil. On le voit si charmé de la douceur de ces pensées et si rempli de ces images, qu'il ne s'aperçoit plus, ni de ce qui se fait autour de lui, ni de la présence des frères; mais, rêvant tout éveillé, il boit avec délices, comme à la vérité, aux fantaisies d'une imagination en liberté.
CHAPITRE 16 Du moine qu'un vieillard surprit dans sa cellule à se bercer des illusions de la vanité
Je me souviens d'un vieillard que je connus au temps de mon séjour dans le
désert de Scété. Il venait à la cellule d'un frère, avec le
dessein de lui faire visite, lorsque, en approchant, il l'entendit murmurer de
l'intérieur. Il s'arrête, curieux de savoir le passage des
Écritures que le solitaire lisait ou récitait de mémoire tout en travaillant,
selon la mode accoutumée. Et de prêter l’oreille avec soin pour
ce pieux espionnage. Hélas ! le pauvre frère, séduit par l'esprit de vanité, se
croyait dans une église à faire une exhortation au peuple.
Le vieillard attend, immobile. L'autre finit son discours; puis, changeant
d'office, se met à faire le diacre prononçant le renvoi des
catéchumènes. Le vieillard frappe alors. Le moine accourt avec la révérence
habituelle et l'introduit. Cependant, le remords de ses
pensées le tourmente. Il s'enquiert avec sollicitude auprès de son hôte s'il y a
longtemps qu'il est arrivé : «Ne vous ai-je pas fait l'affront
de vous faire attendre trop à la porte ? - Non, repartit le vieillard d'un ton
plaisant et amusé; je viens d'arriver, au moment où vous
prononciez le renvoi des catéchumènes.»
CHAPITRE 17 Que toute guérison est impossible, si l'on ne fait connaître le principe et la cause des vices
J'ai cru que ces peintures avaient leur place dans mon ouvrage; et voici
pourquoi. Il est bon de connaître théoriquement la puissance
agressive des vices qui déchirent les pauvres âmes et la succession qu'ils
présentent; il est meilleur d'en être instruit par des exemples.
Nous en serons plus circonspects, pour éviter les lacets et les pièges multiples
de l'ennemi.
Telle est, aussi bien, la méthode suivie par les pères d'Égypte. Sur le ton
d'hommes qui y seraient eux-mêmes sujets, ils n'hésitent pas
«à découvrir et mettre à nu, dans leurs conférences, les combats que nous
livrent les vices, soit que les jeunes aient à les soutenir
présentement, soit qu'ils ne doivent les éprouver que plus tard. A ce tableau
des artifices dont les passions abusent l'âge de la première
ferveur, les commençants pénètrent le secret de leurs luttes intimes et les
considèrent comme dans un miroir. Du même coup, ils
apprennent les causes et les remèdes des vices qui leur font la guerre; ils
connaissent aussi, avant l'événement, leurs combats à venir,
et savent la manière de se prémunir, d'y faire front et de s'y comporter. Les
plus habiles médecins ne se bornent pas à soigner les
maladies présentes; mais leur génie sagace s'emploie a prévenir les maux futurs
par des ordonnances et potions salutaires. De même
ces vrais médecins des âmes. Ils tuent d'avance, comme par un céleste antidote,
les maladies qui se déclareront plus tard, et les
empêchent de se développer dans les âmes, en découvrant aux jeunes, avec les
causes des passions qui les menacent, les remèdes pour
en guérir.
CHAPITRE 18 Le moine doit éviter les personnes du sexe et les évêques
Une maxime très ancienne des pères et qui s'est conservée jusqu'à ce jour - Hélas ! c'est à ma confusion que je la rapporte, moi qui n'ai pas su éviter ma sœur ni échapper aux mains épiscopales - est que le moine doit fuir les personnes du sexe et les évêques. La familiarité des unes et des autres a même résultat : c'est une chaîne qui ne laisse plus au moine la liberté de vaquer au silence de sa cellule, ni de s'attacher à la contemplation divine par un regard très pur sur les choses de la foi.
CHAPITRE 19 Remèdes pour triompher de la vanité
L'athlète du Christ qui désire combattre dans les règles le combat spirituel,
doit s'empresser de vaincre en toutes manières le monstre
aux cent têtes de la vaine gloire.
Voici le remède par où nous pourrons échapper à une malice en quelque sorte
multiple, et qui s'offre à nous de toutes parts.
Ayant en la pensée la parole de David : «Le Seigneur a dispersé les os de ceux
qui veulent plaire aux hommes,» (Ps 52,6)
premièrement, ne nous permettons jamais de rien faire dans un propos de vanité
et en vue de capter une gloire vaine; - ensuite, ce que
nous avons bien commencé, efforçons-nous de le conserver par une semblable
vigilance, de crainte que la maladie de la vaine gloire ne
se glisse en nous par après, anéantissant tout le fruit de nos labeurs; - fuyons
aussi avec soin tout ce qui n'est point, dans la vie des
frères, du train et de l'usage communs, comme relevant de la jactance; - évitons
de même ce qui serait de nature à nous faire
remarquer parmi les autres et à nous gagner les louanges des hommes, comme étant
seuls à le faire.
C'est, en effet, à de tels indices, que le poison de la vanité révèle surtout sa
présence en nous. Mais il nous sera bien facile d'y
échapper, par cette considération, que, si nos travaux ont la vaine gloire pour
objet, non seulement nous en perdrons entièrement le
bénéfice, mais, coupables d'un grand crime, nous serons punis, - en qualité de
sacrilèges, des éternels supplices : car, ce que nous
aurions dû faire pour Dieu, nous aurions mieux aimé l'accomplir en vue des
hommes; mais Celui à qui nous faisions cette injure, connaît les secrets les
plus cachés; Il nous convaincra de Lui avoir préféré les
hommes, et d'avoir mis la gloire du monde au-dessus de sa Gloire.
LIVRE 12 DE L'ESPRIT D'ORGUEIL
CHAPITRE 1 Que le huitième combat est contre l'esprit d'orgueil. Nature de cet esprit
Notre huitième et dernier combat est contre l'esprit d'orgueil.
Cette maladie vient à la fin dans la lutte contre les vices, et paraît au
dernier rang; mais, par l'origine et le temps, elle est la première.
Monstre cruel, plus indomptable que tous les précédents. Il s'en prend surtout
aux parfaits, et dévore de plus terribles morsures ceux
qui sont déjà presque établis dans la consommation des vertus.
CHAPITRE 2 Il y a deux sortes d'orgueil
Il y a deux sortes d'orgueil. La première est celle dont on vient de dire
qu'elle attaque les hommes spirituels et très élevés en perfection;
la seconde étreint même ceux qui commencent et sont encore charnels.
L'une et l'autre s'enflent d'un élèvement coupable, et contre Dieu, et contre
les hommes. Toutefois, la première se rapporte
spécialement à Dieu, la seconde aux hommes. Pour celle-ci, j'en dirai, selon mon
pouvoir, les origines et les causes dans la dernière
partie de ce livre, avec le secours de la Grâce. Présentement, c'est de l'autre,
qui tente principalement les parfaits, que je me propose de
traiter brièvement.
CHAPITRE 3 L'orgueil détruit toutes les vertus ensemble
Il n'est point de vice pour tarir toutes les vertus et dépouiller l'homme de
toute justice et sainteté, comme le mal de la superbe. Telle une
maladie générale et pestilentielle, il ne se contente pas de débiliter un seul
membre, tout ou partie, mais il corrompt et ruine le corps
entier, il cherche à précipiter d'une chute sans remède ceux qui sont établis
déjà sur le faite des vertus et à les faire périr de male mort.
Tout vice a ses limites, ses frontières, dans lesquelles il se tient; et, bien
qu'il contriste aussi les autres vertus, c'est contre l'une d'entre
elles qu'il tend spécialement, elle qui s'efforce d'accabler et contre qui il
mène la bataille. Afin de mieux faire comprendre ce que nous
disons, la gourmandise, par exemple, corrompt la rigueur de la tempérance, le
plaisir mauvais souille la chasteté, la colère dévaste la
patience. Et il arrive parfois qu'adonné à tel vice, l'on ne soit pas tout à
fait destitué des autres vertus; privé seulement de celle qui
succombe aux attaques du vice rival, on peut retenir, partiellement du moins,
les autres. Mais malheur à celui que possède l'orgueil !
Tyran farouche, après s'être emparé de la citadelle sublime des vertus, il
renverse et détruit de fond en comble la cité tout entière, égale
au sol et confond avec lui les murailles jadis si fières de la sainteté, et ne
laisse plus subsister en l'âme qui lui est sujette une image
même de liberté. Plus riche est sa victime, plus lourd est le joug de servitude
auquel il la soumet, la ravageant sans merci et la
dépouillant de toutes ses richesses de vertu.
CHAPITRE 4 C'est la superbe qui a fait un démon de l'archange Lucifer
Mais voici qui nous fera connaître la puissance et le poids de cette
tyrannie. L'ange à qui l'excès de sa splendeur et de sa beauté avait
fait donner le nom de Lucifer, n'a pas été précipité du ciel pour un autre vice
que celui-ci; c'est le trait de la superbe qui le bienheureux
et sublime blessa, et, du rang des anges, le plongea au sein des enfers.
Si une seule pensée d'élèvement a pu faire déchoir des cieux jusques en terre
une si haute vertu céleste, décorée de la prérogative d'une
si grande puissance, avec quelle vigilance ne faudra-t-il pas nous tenir sur nos
gardes, non qui sommes vêtus d'une chair de fragilité !
La grandeur de sa ruine nous le montre assez.
Mais nous Pouvons apprendre aussi à éviter le funeste — virus de cette maladie,
en cherchant bien les causes et l'origine de sa chute.
Nulle guérison possible, en effet, point de remède aux maladies de l'âme, si
d'abord l'on ne se livre à une enquête sagace sur leurs
origines et leurs causes.
Or, tandis qu'il était revêtu de la clarté divine, et brillait entre toutes les
célestes puissances par la libéralité du Créateur, Lucifer crut
posséder par la force de sa nature, et non par le bienfait de la divine
munificence, la splendeur de la sagesse et la beauté des vertus,
dont l'avait orné une bienveillance toute gratuite. Il s'éleva dans son cœur, se
flattant que le secours divin ne lui était pas nécessaire
pour persévérer dans cette pureté, et se jugea semblable à Dieu, puisque aussi
bien il n'avait, non plus que Dieu, besoin de confiance
dans le pouvoir de son libre arbitre, qu'il pensa se suffire amplement à
soi-même pour la consommation des vertus et la pérennité de la
suprême béatitude.
Cette seule pensée fit sa chute première.
Abandonné de Dieu, dont il croyait se pouvoir passer,
aussitôt, incertain, il chancela. Il sentit jusqu'au fond
l'infirmité de sa nature, et perdit la béatitude dont il
jouissait par un présent de Dieu. Parce qu'il «a
aimé les paroles qui précipitent», (Ps 51,6) quand
il poussait ce cri d'orgueil — «Je monterai jusques au
ciel» (Is 14,13) — et «la langue trompeuse»,
(Ps 51,6) qui lui faisait dire de lui-même — «Je
serai semblable au Très-Haut,» (Is 14,13) et d'Adam et
Ève : «Vous serez comme des dieux,» (Gen 3,5)
— «c'est pourquoi Dieu le renversera pour toujours, il
l'arrachera, il l'enlèvera de sa tente, il le déracinera
de la terre
des vivants.» (Ps 51,7) Alors, «les justes, — voyant
sa ruine, seront saisis de crainte, et ils se riront de lui, en disant
— Ces paroles d'ailleurs s'adressent. aussi fort justement
à qui se flatte, sans la protection et le secours de Dieu,
d'accomplir le bien souverain — : Voilà l'homme qui ne
prenait pas Dieu pour son secours, mais qui se confiait dans la
multitude de ses richesses et se prévalait de sa
vanité.» (Ibid. 8-9)
CHAPITRE 5 Tous les vices ont pullulé de la superbe
Telle fut la cause de la première, — chute et l'origine du vice primordial. Celui-ci pénétra ensuite, par le fait du démon qu'il avait précipité, chez le premier homme, et y déposa le germe morbide et l'aliment de tous les autres. En croyant pouvoir conquérir par la force de sa liberté et sa propre industrie la gloire de la Divinité, Adam perdit jusqu'à la gloire qu'il tenait de la gratuite bonté du Créateur.
CHAPITRE 6 Le dernier dans l'ordre de la lutte, le vice de la superbe est le premier par le temps et l'origine
Ainsi, les exemples et les témoignages de l'Écriture prouvent manifestement
que le fléau de la superbe, le dernier dans l'ordre
de la lutte, est néanmoins le premier par l'origine, principe de tous les péchés
et de tous les crimes; que, non content d'anéantir comme
les autres vices, la vertu qui lui est contraire, c'est-à-dire l'humilité, il
les fait périr toutes à la fois; et que ce ne sont pas seulement les
médiocres, les petits, qu'il tente, mais ceux-là surtout qui sont parvenus au
comble de la force. Telle est du reste la pensée du prophète,
lorsqu'il dit de cet esprit : «Ses aliments sont choisis'.» C'est pourquoi le
bienheureux David, si attentif pourtant à garder le sanctuaire
de son cœur, au point de s'écrier avec, une audacieuse confiance vers Celui à
qui ne pouvaient échapper les secrets de sa conscience :
«Seigneur, mon cœur ne s'est point exalté, et mes yeux ne se sont point élevés;
je n'ai point marché par des voies prétentieuses, ni
recherché des merveilles au-dessus de moi; si mes sentiments n'eussent pas été
humbles...» (Ps 130,1-2) et, de nouveau : «Il n'habitera
pas dans ma maison, celui qui agit avec orgueil;» (Ps 100,7) David donc, sachant
combien cette garde du cœur est difficile même aux
parfaits, ne présume point d'y réussir par ses propres efforts, mais il implore
dans sa prière le Secours du Seigneur, afin d'échapper
sans blessure, aux traits de cet ennemi : «Que le pied de l'orgueilleux ne
vienne pas jusqu'à moi !» (Ps 35,12) Tant il est rempli de la
crainte et de l'effroi de tomber dans le malheur dont l'Écriture menace les
orgueilleux : «Dieu résiste aux superbes;» (Jac 4,6) et de
nouveau : «Quiconque élève son cœur, est impur devant le Seigneur.» (Pro 16,5)
CHAPITRE 7 Grandeur du mal de la superbe, qui mérite d'avoir Dieu pour adversaire
Quel est donc le mal de la superbe, pour mériter d'avoir comme adversaire,
non pas un ange, non pas les vertus contraires, mais Dieu
en personne!
Car, notez qu'il n'est dit nulle part de ceux qui sont la proie des autres
vices, que le Seigneur leur résiste; par exemple — «Dieu résiste
aux gourmands, aux fornicateurs, aux hommes colères, aux avares.» Cela n'est dit
que des superbes.
C'est aussi que les autres vices, ou se retournent contre le pécheur lui-même,
ou ne nuisent qu'à des hommes comme nous; mais
l'orgueil atteint Dieu proprement, et voilà pourquoi il mérite de l'avoir
spécialement pour adversaire.
CHAPITRE 8 Comment Dieu a ruiné la superbe du diable par la vertu d'humilité. Divers témoignages relatifs à ce sujet
Dieu, le créateur et médecin de l'univers, sachant que le principe de tous
les vices est dans l'orgueil, a pris soin de guérir les contraires
par les contraires; et il a voulu que ce qui était tombé par la superbe, se
relevât par l'humilité.
Le démon dit : «Je monterai jusqu'au ciel;» (Is 14,13) le Seigneur : «Mon âme
est humiliée dans la poussière.» (Ps 43,25).
Le démon s'écrie : «Je serai semblable au Très-Haut;» (Isd 14,14) au contraire,
le Seigneur, «bien qu'il fût dans la forme de Dieu, ne
regarda pas comme une proie l'égalité avec Dieu, mais Il s'est anéanti Lui-même
en prenant la forme d'esclave, et Il s'est abaissé, Se
faisant obéissant jusqu'à la mort.» (Phil 2,6-8).
Le démon dit : «Au-dessus des astres de Dieu, j'établirai mon trône;» Is 14,13)
et le Seigneur : «Apprenez de Moi que Je suis doux et
humble de cœur.» (Mt 11,29).
Le démon : «Je ne connais pas le Seigneur, et je ne laisserai pas partir
Israël;» (Ex 5,2) le Seigneur : «Si Je dis que Je ne le connais pas,
Je serai menteur comme vous; mais Je le connais, et Je garde ses commandements.»
(Jn 8,55).
Le démon : «Mes fleuves sont à moi, c'est moi qui les ai faits;» (Ez 29,3) le
Seigneur : «Je ne puis rien faire de Moi-même, mais le
Père, qui demeure en Moi, fait Lui-même ses œuvres.» (Jn 5,30).
Le démon proclame: «Tous les royaumes du monde et leur gloire sont à moi, et je
les donne à qui je veux;» ( Lc 4,6) le Seigneur, «qui
était riche, s'est fait pauvre, afin de nous rendre riches par sa pauvreté.» (II
Cor 8,9).
Le démon dit : «Comme on recueille des œufs abandonnés, j'ai pris la terre tout
entière; et nul n'a secoué ses ailes, ni ouvert le bec, ni
poussé un cri;»(Is 10,14) le Seigneur : «Je suis devenu semblable au pélican du
désert; J'ai veillé, et Je suis devenu comme le
passereau solitaire sur un toit.» (Ps 101,7-8).
Le démon : «J'ai desséché avec la plante de mes pieds toutes les rivières
retenues par des chaussées,» Is 37,25) le Seigneur : «Ne
puis-je prier mon Père, et Il m'enverrait sur-le-champ plus de douze légions
d'anges ?» (Mt 26,53).
Si nous regardons bien la cause de la chute primordiale et les fondements de
notre salut, le héros de l'une et de l'autre et leurs
circonstances : la ruine du diable et l'exemple' du Seigneur nous enseigneront à
l'envi le moyen d'éviter la cruelle mort de l'orgueil.
CHAPITRE 9 Le moyen de surmonter l'orgueil
Voici donc comment échapper aux lacets de ce maudit esprit. Toutes les fois que nous sentons avoir profité dans les vertus, redisons les paroles de l'Apôtre : «Ce n'est pas moi, mais la Grâce de Dieu avec moi»; (I Cor 15,10). «C'est par la Grâce de Dieu que je suis ce que je suis.»; (Ibid.) «C'est Dieu qui opère en nous le vouloir et le parfaire selon son bon Plaisir.» (Phil 2,13). Au reste, voici l'auteur même de notre salut qui dit : «Celui qui demeure en Moi, et Moi en lui, porte beaucoup de fruit; car sans Moi, vous ne pouvez rien faire»; (Jn 15,5). «Si le Seigneur ne bâtit la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent; si le Seigneur ne garde la cité, c'est en vainque veille celui qui la garde»; (Ps 126,1). «C'est en vain que vous vous levez avant le jour,» (Ibid. 2) parce que «ce n'est au pouvoir, ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu, qui fait miséricorde.» (Rom 9,16).
CHAPITRE 10 Que personne ne peut obtenir par ses seules forces la perfection des vertus ni la béatitude promise
Personne, quels que soient sa ferveur et son désir, ne peut avoir une volonté
si bien douée, une course si assurée, que, dans une chair
en lutte contre l'esprit, il sache atteindre seul au prix sans égal de la
perfection, à la palme de la pureté et de l'intégrité. Il lui faut, la
protection de la divine Miséricorde, pour mériter de parvenir à ce qui fait
l'objet de ses ardents désirs et tout lé but de sa course. Car
«tout don excellent, toute grâce parfaite, est d'en haut et descend du Père des
lumières»; (Jac 1,17). «Qu'avez-vous que vous n'ayez
reçu ? Et, si vous l'avez reçu, pourquoi vous en glorifier, comme si vous ne
l'aviez pas reçue ?» (I Cor 4,7).
CHAPITRE 11 L'exemple du larron, de David, de notre propre vocation, prouvé la Grâce de Dieu
Si nous nous souvenons du larron, introduit dans le paradis pour son unique
confession, nous comprendrons que ce ne fut point le
mérite de sa vie qui lui valut une si grande béatitude, mais qu'il l'obtint par
le Don de Dieu, qui fait miséricorde.
Rappelons-nous encore les deux crimes, si graves, si énormes, du roi David,
effacés par un seul mot de repentir. Là non plus, nous ne
verrons pas le ni mérite de l'effort humain égal au pardon d'une telle faute;
mais ce fut la Grâce de Dieu qui surabonda. Saisissant
l'occasion d'un repentir sincère, sur une seule parole où s’exprimait une
confession parfaite il anéantit ce poids immense de péché'.
Enfin, examinons le principe de notre vocation et du salut des hommes, comment
ce ne fut point par nous-mêmes ni par la vertu de
nos œuvres, pour parler comme l’Apôtre, mais par le, don de Dieu, que nous fûmes
sauvés. Quelle évidence, que la perfection
consommée «n'est au pouvoir, ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais
de Dieu, qui fait miséricorde»! C'est lui qui nous a
rendus, victorieux des vices, sans que le mérite de nos travaux ou de notre
course fût de pair avec un tel résultat; lui qui nous donna de
subjuguer la chair, notre compagne, et de gravir la cime escarpée de
l'intégrité, alors que l'effort de notre volonté n'y pouvait justement
prétendre. Nulle affliction corporelle, nulle contrition de cœur n'est digne de
conquérir la chasteté de l'homme intérieur, ni ne saurait,
par le seul labeur humain et sans le secours d'en haut, obtenir cette, — si
grande vertu de la pureté, naturelle aux anges seuls et
habitante des cieux. L'accomplissement de tout bien dérive de la Grâce de Dieu,
qui, dans son infinie libéralité, accorde la pérennité de
la béatitude et une immensité de gloire à l'effort chétif de notre volonté, à
une course d'aussi peu de prix que la nôtre.
CHAPITRE 12 Il n'est point de labeur qui se puisse comparer à la béatitude promise
La plus longue vie s'efface,' lorsqu'on regarde à la pérennité de la gloire future. Les douleurs s'évanouissent devant cette immense béatitude; réduites à néant, elles se fondent, telle une fumée, et, comme une cendre emportée par le vent, elles cessent de paraître.
CHAPITRE 13 Enseignement des Pères sur la possibilité d'atteindre à la pureté
Mais il est temps d'exprimer la pensée des Pères à l'aide des termes mêmes
dont ils se servent. Ceux-là n'ont point décrit la voie de la
perfection, ni ses caractères essentiels avec les vaines paroles de la jactance.
Mais ils la possédaient réellement et selon la vertu de
l'Esprit. Aussi l'ont-ils enseignée par leurs propres expériences et par des
exemples certains.
Ils disent donc qu'il est impossible de se purifier entièrement des vices
charnels, si l'on ne comprend que tout son travail et ses efforts
ne peuvent suffire pour une perfection si haute, si, par ses propres
dispositions, sa vertu, son expérience, bien plus que par lés leçons
des autres, on ne parvient à reconnaître qu'elle demeure hors de nos prises sans
la miséricorde et le secours de Dieu. Les jeûnes, les
veilles, la lecture, la solitude, la retraite, toutes les peines enfin et la
sollicitude que l'on se donnerait pour atteindre au prix magnifique et
sublime de la pureté et de l'intégrité, ne méritent pas à elles seules de
l'obtenir. Jamais le labeur ni l'industrie de l'homme ne pourront
s'égaler au don de Dieu; c'est la miséricorde qui le concède à nos désirs.
CHAPITRE 14 Dieu donne son Secours à qui fait effort
Je ne dis pas cela, pour annihiler les efforts humains, ni détourner qui que
ce soit de son application au labeur. Mais j'affirme
invariablement, d'après le sentiment des Pères, non le mien, que, d'une part,
l'on, n'atteint pas à la perfection sans tous ces exercices,
et que, d'autre part, elle ne se consomme pas non plus par eux sans la Grâce de
Dieu.
Nous disons que l'effort humain n'y saurait prétendre sans l'aide de Dieu; mais
nous proclamons en même temps que la Miséricorde et
la Grâce divines ne sont accordées qu'à ceux qui travaillent et savent prendre
de la peine. Pour parler avec l'Apôtre, elles sont départies
à ceux qui veulent et qui courent. Et c'est aussi ce que chante, au nom de Dieu,
le psaume 88 : «J'ai prêté assistance à un guerrier
puissant, et j'ai exalté, mon élu du milieu de mon peuple.» (Ps 88,20)
Nous disons que, selon la Parole du Sauveur, il est donné à qui demande, qu'il
est ouvert à celui qui frappe, et que celui qui cherche,
trouve'; mais que nos demandes, nos recherches, notre insistance demeurent
insuffisantes, si la miséricorde divine ne donne ce que
nous demandons, n'ouvre à nos instances, ne nous fait trouver ce que nous
cherchons. Elle est prête, dès que notre bonne volonté lui
en offre l'occasion, à nous contrer tous ces bienfaits. Car Dieu désire, attend
plus que, nous notre perfection et notre salut. Bref, le
bienheureux David sait si bien que peut obtenir par ses propres soins le succès
de : son travail et de ses efforts, qu'il demande par deux
fois au Seigneur de diriger ses œuvres : «Dirigez pour nous les œuvres de nos
mains; oui, dirigez l'œuvre de vos mains.;» (Ps 139,17)
et il dit encore : «Affermissez, ô Dieu, ce que vous avez accompli en nous.» (Ps
117,29).
CHAPITRE 15 De qui nous devons apprendre la voie de la perfection
Voulons-nous parvenir réellement. et en vérité à la consommation des vertus,
nous devons choisir pour maîtres et pour guides, non
point ceux qui ne peuvent qu’épancher en vaines paroles les rêves de leur
imagination, mais ceux qui, en ayant fait l'expérience,
sont également capables de nous l'enseigner, de nous y diriger, de nous montrer
la voie sûre pour y atteindre.
Ces derniers témoignaient que la foi, plutôt que le mérite de leurs travaux, les
y avait conduits. Même, leur pureté de cœur leur
conférait surtout cet avantage, de se reconnaître de plus en plus accablés de
leurs péchés.
Car le repentir de leurs fautes augmentait de jour en jour, à mesure que
croissait la pureté de leur âme; et sans cesse, des soupirs
partaient du fond de leur cœur, dans le sentiment de leur impuissance à éviter
les taches et les souillures, dues à tout un monde de
pensées à peine saisissables. Aussi proclamaient-ils n'espérer point la
récompense de la vie future du mérite de leurs œuvres, mais de
la, Miséricorde du Seigneur. Leur circonspection de cœur ne constituait pas un
titre à leurs veux, au prix des autres, moines, car ils
l'attribuaient elle-même, non point à leur zèle, mais à la Grâce divine. La
négligence de ceux qui étaient au-dessous d'eux et des tièdes
ne leur était pas un sujet de se flatter; mais plutôt cherchaient-ils à
s'établir dans une constante humilité, par la considération de ceux
qu'ils savaient être exempts de péché et jouir déjà de l'éternelle béatitude
dans le royaume des cieux.' Cette pensée leur faisait à la fois
éviter la ruine de l'élèvement, et leur donnait sans cesse matière à faire
effort et à gémir, car ils comprenaient l'impossibilité où ils
étaient de parvenir, avec le poids de la chair, à la pureté de cœur, objet de
leurs désirs.
CHAPITRE 16 Nous ne pouvons, sans la Miséricorde et l'Inspiration de Dieu, entreprendre même le labeur de la perfection
Fidèles à leurs traditions et maximes, hâtons-nous vers la pureté, en nous
appliquant aux jeûnes, à la prière, à la contrition de cœur et
de corps, mais de manière à ne pas ruiner tous ces efforts par l'enflure de la
superbe.
Il faut bien nous le persuader, ce n'est pas seulement la perfection que nous ne
pouvons obtenir par notre industrie et notre labeur;
mais les exercices mêmes auxquels nous nous livrons dans la vue d'y parvenir, je
veux dire nos travaux, nos efforts, nos pratiques,
nous ne saurions les accomplir sans le Secours de la Protection de Dieu, et sans
la Grâce de son Inspiration, de ses Réprimandes, de
ses Exhortations : Grâce qu'il a coutume de répandre miséricordieusement en nos
âmes, soit par un autre, soit par Lui-même, lors de
ses visites.
CHAPITRE 17 Divers témoignages, qui montrent à l'évidence, que nous ne pouvons rien de ce qui a rapport à notre salut, sans l'Aide de Dieu
Enfin, que l'auteur de notre salut vienne nous instruire de ce que nous
devons, non seulement penser, mais confesser en tout ce que
nous faisons : «Je ne puis rien faire de Moi-même, dit-il, mais le Père qui
demeure en Moi fait Lui-même ses œuvres.» (Jn 5,30).
Parlant au nom de l'humanité qu'Il a assumée, notre Seigneur déclare ne pouvoir
rien faire de Lui-même; et nous, qui ne sommes que
cendre et limon, nous croirions n'avoir pas besoin du Secours de Dieu pour les
choses qui regardent notre salut !
Apprenons donc, nous aussi, dans le sentiment de notre universelle infirmité et
du Secours que Dieu nous donne en toutes choses, à
proclamer avec les saints : «On m'a poussé violemment, pour me faire tomber,
mais le Seigneur m'a soutenu. Ma force et l'objet de
mes chants, c'est le Seigneur, et il a été mon salut»; (Ps 117,13-14) «Si le
Seigneur n'eût été mon appui, il s'en fallait de peu que mon
âme ne tombât en enfer; lorsque je disais : Mon pied chancelle, ta Miséricorde,
Seigneur, me venait en aide; au milieu des angoisses qui
étreignaient mon cœur, tes Consolations ont réjoui mon âme.» (Ps 93,17-19).
Lorsque nous verrons notre cœur se fortifier dans la crainte du Seigneur et la
patience, disons : «Le Seigneur S'est fait mon protecteur,
et Il m'a mis au large.» (Ps 17,19-20).
Lorsque nous sentirons que la science augmente en nous grâce à notre progrès
dans les œuvres, confessons : «C'est Toi, Seigneur, qui
faites briller mon flambeau. Mon Dieu, illuminez mes ténèbres. Par vous, Je
serai délivré de la tentation; et par mon Dieu, je franchirai
la muraille.» (Ibid. 29-30).
Puis, nous reconnaîtrons que nous avons acquis la force de l'endurance, et que
le sentier des vertus nous est devenu facile et sans
labeur. Ajoutons alors : «C'est Dieu qui m’a ceint de force, et a rendu ma voie
immaculée; qui, a donné à mes pieds l'agilité du cerf, et
m'a établi sur les hauteurs; qui enseigne à mes mains le combat.» (Ibid. 33,35).
Avons-nous obtenu la discrétion, et, par elle, la force de mettre en déroute nos
adversaires, crions vers le Seigneur : «Tes leçons m'ont
relevé, tes leçons m'instruiront. Tu as élargi le chemin sous mes pas, et mes
pieds n'ont pas chancelé. » (Ps 17,36-37). Et, parce que
ta Science, ô Seigneur, et ta Vertu m'ont ainsi fortifié, je continuerai le
psaume avec confiance, et je dirai : «Je poursuivrai mes
ennemis, et je les atteindrai; et je ne reviendrai point, que je ne les aie
achevés. Je les briserai, et ils ne pourront se relever; ils tomberont
sous mes pieds.» (Ibid. 38-39).
Mais la mémoire nous revient de notre infirmité et que, dans une chair fragile,
nous ne pouvons triompher d'ennemis aussi rudes que
sont les vices, sans le Secours divin : nous dirons : «Par Toi, nous
renverserons nos ennemis; et en ton Nom, nous mépriserons ceux
qui se lèvent contre nous. Ce n'est pas en mon arc que je me confierai, et ce
n'est pas mon épée qui me sauvera. Mais c'est Toi qui
nous as sauvés de ceux qui nous affligeaient, et qui as confondu ceux qui nous
haïssaient.» (Ps 43,6-8). Tu m'as ceint de force pour la
guerre; Tu as abattu sous moi tous ceux qui se levaient contre moi. Tu as fait
tourner le dos à nos ennemis devant moi; et Tu as
confondu ceux qui me haïssaient.» (Ps 17,40-41).
À la pensée qu'il nous est impossible de vaincre par nos propres armes, disons.
«Saisis tes armes et ton bouclier; et lève-toi, pour venir
à mon aide. Tire ton épée, et barre le passage à ceux qui me poursuivent; dis à
mon âme : Je suis ton salut.» (Ps 34,2-3). «Tu as fait
de mes bras un arc d'airain, et Tu m’as donné ta Protection, pour me secourir.»
(Ps 17,35-36). «Car ce n'est point leur épée qui a
conquis à nos pères le pays, et ce n'est pas leur bras qui les a sauvés; mais
c'est ta Droite, c'est ton Bras, c'est la lumière de ta Face,
parce que Tu les as aimés.» (Ps 43,4).
Enfin, repassant d'une âme attentive et pleine d'actions de grâces les Bienfaits
de Dieu, pour les combats victorieusement combattus, la
lumière de la science et la règle de la discrétion que nous avons reçues de Lui,
pour ce qu'Il nous a revêtus de ses armes et munis de la
ceinture de sa force, pour avoir fait tourner le dos à nos ennemis devant nous
et nous avoir donné la force de les briser, «comme la
poussière que le vent emporte,» (Ps 17,43) crions vers Lui du fond du cœur : «Je
T’aimerai, Seigneur, qui es ma force. Le Seigneur
est mon ferme appui, mon refuge, mon libérateur. Mon Dieu est mon Secours, et
j'espérerai en Lui. Il est mon protecteur, la corne de
mon salut et mon défenseur. J'invoquerai le Seigneur avec des louanges, et je
serai délivré de mes ennemis.» (Ps 17,2-4).
CHAPITRE 18 La Grâce de Dieu nous protège, non seulement dans l'acte de la création naturelle, mais dans le gouvernement quotidien du monde.
Nous devons à Dieu des actions de grâces, d'abord sans doute pour nous avoir
créés raisonnables et doués du libre arbitre, pour nous
avoir fait la libéralité de la grâce baptismale, accordé la connaissance et le
secours de la loi; mais aussi pour les bienfaits quotidiens de
sa Providence à notre égard : de nous délivrer des embûches de nos adversaires;
de coopérer avec nous, afin que nous puissions
triompher des vices de la chair, de nous protéger des périls, même à notre insu;
de nous fortifier contre la chute du péché, de nous
donner son Aide et sa Lumière; de nous faire comprendre et apercevoir où est
notre secours, que certains voudraient limiter à la loi; de
nous inspirer secrètement la componction de nos négligences et de nos fautes; de
daigner nous visiter par des châtiments salutaires; de
nous tirer parfois malgré nous au salut, de diriger à faire de meilleurs fruits
notre libre arbitre, qui a une pente si facile au vice, et de le
tourner par ses suggestions intimes au chemin de la vertu.
CHAPITRE 19 Cette foi de la Grâce de Dieu vient des anciens pères
Telle est la vraie humilité envers Dieu. Telle est la pure foi des plus anciens Pères; et elle persévère jusque aujourd'hui sans alliage chez leurs successeurs. Les miracles dignes des apôtres qui se sont accomplis si souvent par leurs mains, lui rendent un témoignage indubitable auprès des infidèles et des incrédules, comme auprès de nous. Ils ont gardé dans un cœur simple la foi simple des pêcheurs. Ce n'est pas l'esprit du monde qui la leur a fait concevoir à l'aide de syllogismes dialectiques et d'une éloquence cicéronienne; mais l'expérience d'une vie sans tache, une conduite très pure, la correction de leurs vices, et, pour mieux dire, le témoignage d'une évidence intime leur ont montré en elle la perfection même. Sans elle, ni piété envers Dieu, ni correction des vices, ni amendement de la vie, ni consommation des vertus.
CHAPITRE 20 De celui qui, pour un blasphème, fut livré à un esprit immonde
Je sais quelqu'un du nombre des frères — et plût au ciel que je ne l'eusse
pas connu, car, après ce que je vais raconter, il se laissa
imposer le fardeau du même ordre dont je suis honoré ! — qui fit à l'un des
vieillards les plus consommés l'aveu de tentations
particulièrement repoussantes. '
Celui-ci, en spirituel et véritable médecin, pénétra aussitôt la cause intime de
cette maladie et son origine. Poussant un profond soupir :
«Jamais, dit-il, le Seigneur n'eût permis que vous fussiez livré à un esprit de
cette perversité, si vous n'aviez blasphémé contre Lui.»
À ces mots, l'autre tombe prosterné à ses pieds. Frappé d'un étonnement extrême,
en voyant découverts les secrets de son âme,
comme si Dieu les eût révélés, il confessa qu'il avait blasphémé contre le Fils
de Dieu par une pensée impie.
Par où il est manifeste que celui qui est possédé de l'esprit d'orgueil ou
blasphème contre Dieu, à cause de l'injure qu'il fait à Celui de
qui l'on doit espérer le don de la pureté, se voit privé de l'intégrité de la
perfection et ne mérite plus de posséder la sainte chasteté...
CHAPITRE 21 Toute âme superbe est soumise aux puissances du mal, pour en être le jouet
Toute âme possédée de l'enflure de la superbe, est livrée aux puissances du mal et devient captive des passions de la chair. À cette heure du moins où elle est humiliée par les vices terrestres, se reconnaîtra-t-elle impure; tandis qu'auparavant, elle s'élevait dans sa tiédeur, incapable de comprendre que cet élèvement même la faisait immonde aux yeux de Dieu. L'humiliation aura cet autre effet encore, de l'arracher à sa tiédeur. Confuse de se voir tombée si bas et de l'ignominie des passions charnelles, elle se portera désormais d'un plus vif élan à la ferveur de l'esprit.
CHAPITRE 22 La perfection ne s'acquiert que par la vertu d'humilité
C'est donc une chose démontrée jusqu'à l'évidence : on n'atteint le but de la
perfection et de la pureté que par une vraie humilité.
Humilité, que chacun témoignera premièrement à ses frères, mais aussi à Dieu,
persuadé que, sans sa Protection et son Secours de
tous les instants, il lui est absolument impossible d'obtenir la perfection
qu'il convoite et vers laquelle il court de toute son ardeur.
CHAPITRE 23 Quels sont ceux qui sont en butte à l'orgueil spirituel, et quels sont ceux qui sont en butte à l'orgueil charnel
J'ai traité jusqu'ici, selon le Don de Dieu et mon médiocre talent, de
l'orgueil spirituel; et je pense l'avoir fait d'une manière suffisante.
Nous disions qu'il s'attaque surtout aux parfaits. En effet, ce n'est qu'un
petit nombre qui connaît et éprouve cette sorte d’orgueil. La
raison en est qu'il y en a peu à chercher la parfaite pureté de cœur, pour
parvenir à cette phase du combat contre les vices; Et il est
rare que l’on se purifie des précédents, dont nous avons exposé, livre par
livre, la nature en même temps et les remèdes. L'orgueil
spirituel donc s'en prend uniquement à ceux qui, après avoir triomphé des autres
vices, touchent presque au sommet des vertus.
L'ennemi subtil, n'ayant pu les surmonter dans les combats charnels, s’efforce
de les précipiter et de les coucher à terre par une chute
spirituelle, heureux de les dépouiller ainsi de tous leurs mérites passés,
acquis avec tant de peine.
Pour nous, qui sommes encore engagés dans les passions terrestres, il dédaigne
de nous tenter de cette manière; mais c'est par un
élèvement plus grossier et, si j'ose dire, charnel, qu'il nous renverse. Fidèle
à ma promesse, je crois nécessaire de dire aussi quelques
mots de ce dernier, qui met particulièrement en péril les âmes aussi peu
avancées que moi, surtout les jeunes et les commençants.
CHAPITRE 24 Peinture de l’orgueil charnel et des maux qu'il engendre dans l'âme du moine
L'orgueil charnel entre-t-il dans l’âme du moine, au principe d'un renoncement marqué par la tiédeur et des dispositions défectueuses, il ne lui permet plus de descendre de la hauteur superbe du siècle à la vraie Humilité du Christ, mais commence par le rendre désobéissant et difficile. Nulle douceur, nulle affabilité. L'égalité avec les frères et le train commun ne sont point faits pour lui. Nul moyen qu'il se dépouille, selon le commandement de notre Dieu et Sauveur, de ses biens terrestres. Le renoncement n'est rien qu'un signe de mort et de crucifiement; il ne saurait se poser ni grandir sur d'autres fondements que la conviction d'être mort spirituellement aux actes de ce monde, et la pensée que l'on peut, tous les jours, mourir corporellement. L'orgueil charnel, au contraire, fait espérer une longue vie; représente à l'imagination de multiples et durables maladies; inspire la confusion et la honte, après s'être dépouillé, de se voir entretenu aux frais d'autrui, et non plus par ses propres moyens; persuadé qu'il est bien meilleur de se procurer le vivre et le vêtement de son bien, plutôt qu'avec celui des autres, en vertu de cette parole que leur cœur stupide et tiède ne permettra point à de telles gens de comprendre jamais : «Il y a plus de bonheur à donner qu'à recevoir.» (Ac 20,35).
CHAPITRE 25 Parti d'un fondement défectueux, le moine va chaque jour de mai en pis
La défiance les assiège. Dans leur infidélité diabolique, ils oublient
l'étincelle de foi dont ils paraissaient animés au début de leur
conversion. Dès lors, on les voit plus soigneux que jamais de garder la fortune
qu'ils avaient commencé à distribuer. En hommes qui
n'auront plus le moyen de la refaire, s'ils venaient à la perdre, ils mettent à
la conserver une avarice plus emportée. Ou bien, ce qui est
pire, ils reprennent ce qu'ils ont abandonné; à moins que, troisième iniquité et
la plus triste de toutes! ils n'amassent des biens qu'ils ne
possédaient pas avant leur renoncement. Sortis du siècle, ils prouvent qu’ils
n’ont rien acquis de plus que le titre et l'appellation de
moine.
Mais, à commencer si mal et contrairement à toutes les règles, quel édifice
élèvera-t-on qui ne soit plus défectueux encore ? Comment
bâtir sur des bases aussi détestables ? L'unique issue, c'est que tout
s'écroulera d'une ruine plus lamentable.
CHAPITRE 26 Des vices qu'engendre la maladie de l'orgueil
Le moine endurci par de telles passions et qui débute par une tiédeur si
abominable, ira nécessairement de mal en pis chaque jour, et
terminera sa triste existence par une plus triste fin.
Charmé de son ancienne cupidité, esclave d'une avarice sacrilège, pour reprendre
la pensée de l'Apôtre, qui déclare que «l'avarice est
une idolâtrie» (Col 3,5) et «la racine de tous les maux», (I Tim 6,10) jamais il
ne sera capable de donner place en son cœur à la simple
et vraie Humilité du Christ. Mais il se glorifie de la noblesse de sa naissance;
ou il s'enfle de la dignité dont il était revêtu dans le siècle,
qu'il a quitté de corps, non d'esprit; ou bien encore il s'enorgueillit des
richesses qu'il retient pour sa ruine.
Porter le joug du monastère, se laisser instruire sous la discipline d'un
ancien, n'a rien pour le satisfaire. Non seulement il ne daigne
observer aucune règle de soumission ou d'obéissance, mais ses oreilles mêmes
sont rebelles à la doctrine de la perfection. Son dégoût
de la parole spirituelle en vient à ce degré, que, s'il se fait par hasard
quelque conférence de ce genre, ses yeux demeurent, pendant ce
temps, incapables de se fixer, mais se portent deçà delà, comme d'un stupide, ou
regardent de côté d'une façon qui n'est pas naturelle.
Au lieu de soupirs salutaires, il racle sans motif sa gorge sèche et crache sans
besoin. Ses doigts jouent, courent, tracent des signes,
comme d'un homme qui écrit; ses membres s'agitent en tous sens. Tant que dure la
conférence, il paraît se croire assis sur des
épines.
Au demeurant, quoi que dise le conférencier pour l'édification des auditeurs, il
l'estime destiné à le meurtrir. Tout le temps que s'agitent
les problèmes de la vie spirituelle, lui, préoccupé d e ses soupçons, ne se met
aucunement en peine de ce qu'il en doit prendre pour son
profit, mais il cherche d'une âme inquiète le pourquoi de chaque parole, ou
calcule silencieusement au-dedans de soi ce qu'il y pourrait
répondre. D'un enseignement si bienfaisant, il ne saisit absolument rien, et ne
tire aucun profit pour s'amender. Si bien qu'au lieu de lui
être utile, la conférence lui nuit plutôt et devient la cause d'un plus grand
péché. Car, les reproches de sa conscience lui persuadant que
tout est dirigé contre lui, il s'endurcit davantage dans son obstination, et
s'emporte plus impétueusement, sous les aiguillons de la colère.
Là-dessus, on le voit hausser le ton. Sa parole se fait dure; ses réponses sont
amères et séditieuses; sa démarche sent l'orgueil et
l'agitation; sa langue devient facile; ses manières de parler sont provocantes;
nul goût pour se taire, à moins qu'il n'ait quelque rancœur
contre un frère. Alors, son silence n'est point du tout l'indice de la
componction ni de l’humilité, mais de la superbe et de l'indignation.
Et l'on ne discernerait pas aisément ce qu'il y a de plus détestable chez lui,
ou sa joie débordante et impertinente, ou son sérieux
farouche et venimeux. Là, un langage messéant, un rire frivole et sot, un
élèvement sans frein ni règle; ici, un silence plein de colère et
de venin, et qui n'a pour dessein que de conserver et faire durer plus longtemps
sa rancœur contre son frère, non de montrer son
humilité ni sa patience.
Gonflé comme il est d'arrogance, il contriste tout le monde avec une étonnante
facilité, mais dédaigne de s'abaisser jusqu'à donner
satisfaction à son frère blessé. Bien plus, lui offre-t-on réparation, on le
trouve plein de refus et de mépris. Loin que la satisfaction de
son frère le touche et l'apaise, son indignation grandit d'avoir été prévenu par
lui en humilité, l'abaissement volontaire et la satisfaction,
qui ont accoutumé de mettre fin aux pensées diaboliques, ne font qu'allumer dans
son âme un plus violent incendie.
CHAPITRE 27 De l'orgueil d'un frère
J'ai ouï dire, en ce pays, un fait que je ne puis raconter, sans frémir et
rougir tout à la fois.
Un jeune novice était repris par son abbé. Après avoir retenu bien peu de temps
l’humilité de son renoncement, pourquoi commençait-il
à s'en écarter et à s'enfler d'une superbe diabolique ?
Il repartit avec la dernière insolence : «Me suis-je humilié pour un temps, afin
d'être toujours soumis ?»
À cette réponse, d'une audace effrénée et criminelle, l'ancien demeure
stupéfait. La voix lui manqua, comme s'il eût entendu ces
paroles de la bouche de l'antique Lucifer, et non d'un homme. Il ne put
articuler un son contre une hardiesse si effrontée, mais se
contenta de gémir et de soupirer du fond de son cœur, tout en méditant
silencieusement en soi-même ce qui est dit de notre Seigneur et
Sauveur : «Bien qu'Il fût dans la forme de Dieu, Il S'est anéanti, Se faisant
obéissant», non pas comme ce moine, possédé de l'esprit et
de l'orgueil du diable, «pour un temps», mais «jusqu'à la mort». (Phil 2,6).
CHAPITRE 28 Indices auxquels on reconnaît la présence de l'orgueil charnel
Résumant brièvement ce que nous avons dit de cette
sorte d'orgueil, je voudrais recueillir, autant que possible,
quelques-uns des signes qui le distinguent. Il sera profitable à
ceux qui ont soif d'être instruits de la perfection, d'en voir
les caractères dépeints en quelque sorte d'après
les mouvements de l'homme extérieur. Je reprends donc en peu de
mots la même doctrine, pour nous permettre d'embrasser d'un coup
d'œil les indices auxquels nous pouvons le discerner et le
reconnaître ses racines une fois mises à nu et produites
à la surface, chacun sera en mesure de les voir de ses yeux et
d'en prendre une connaissance, approfondie; il en aura ensuite d'autant
plus de facilité à les arracher ou à les
éviter. Aussi bien, si i l'on veut échapper à
cette désastreuse maladie, il ne faut pas se prendre sur le tard
à observer ses violences pernicieuses et ses dangereuses
attaques, lorsqu'elles sont déjà les plus fortes, mais
les prévenir par un discernement prudent et sagace, dès
que l'on a reconnu ses symptômes avant-coureurs.
Voici donc les indices par lesquels se manifeste l'orgueil charnel.
Il y a des cris dans le parler de l'orgueilleux, de l'amertume dans son silence,
dans sa joie un rire bruyant et lâché, dans son sérieux une
tristesse déraisonnable, de la rancœur dans ses réponses; il est facile à
parler, et s'échappe. en paroles à l'aventure, sans gravité aucune.
On le trouve dépourvu de patience, étranger à la charité, audacieux dans
l'injure, pusillanime à la supporter lui-même, difficile dans
l'obéissance, à moins qu'elle ne cadre avec ses désirs et ses caprices,
implacable devant les exhortations, faible à retrancher ses
volontés propres, dur pour se soumettre. Toujours il cherche à faire prévaloir
son sentiment; jamais il ne consent à céder aux autres.
Incapable de conseil, il se fie néanmoins en toutes choses à son propre sens,
plutôt qu'au jugement des anciens.
CHAPITRE 29 Une fois attiédi par la superbe, l'orgueilleux désire commander aux autres
De chute en chute, il en vient à prendre en aversion la discipline du monastère. Il prétend que la société des frères est un obstacle à sa perfection, et que c'est leur faute, s'il ne possède pas le bien de la patience et de l'humilité. Aussi caresse-t-il le désir d'habiter une cellule solitaire. Ou bien il se flatte de gagner beaucoup d'âmes. Le voilà qui, se met en devoir de construire un monastère et de rassembler ceux qu'il aura mission d'instruire et de former : de mauvais disciple, maître plus détestable encore. Dans la tiédeur fatale et pernicieuse où son élèvement l'a précipité, il n'est vraiment ni moine ni séculier. Cependant, ce qui est pire, il se promet la perfection dans un état et un genre de vie aussi misérables.
CHAPITRE 30 Le moyen de vaincre la superbe et de parvenir à la perfection
Si nous voulons à notre édifice spirituel un couronnement parfait et qui plaise à Dieu, ce n'est pas sur le caprice de notre bon plaisir qu'il se faut régler pour en jeter les fondements, mais sur l'austérité de la doctrine évangélique. Ces fondements ne peuvent être que la crainte de Dieu et l'humilité, laquelle provient de la douceur et de la simplicité du cœur. Mais l'humilité ne s'obtient pas sans le dépouillement. Celui-ci fait-il défaut, ni le bien de l'obéissance, ni la force de la patience, ni la tranquillité de la douceur, ni la consommation de la charité ne sont possibles; et sans elles, notre cœur ne saurait être la demeure du saint Esprit, selon ce que le Seigneur déclare par son prophète : «Sur qui reposera mon Esprit, sinon sur l'homme tranquille et humble, sur celui qui tremble à ma parole ?» ou, d'après les exemplaires fidèles à l'original hébreu : «Sur qui se portera mon Regard, sinon sur le pauvre, sur celui qui a le cœur contrit et tremble à ma parole ?» (Is 66,2).
CHAPITRE 31 Comment il est possible, par l'humilité, d'éteindre la superbe, dévastatrice de toutes les vertus
Ainsi donc, que l'athlète du Christ, qui combat selon les règles le combat
spirituel avec le désir de se voir couronner par le Seigneur, se
hâte d'anéantir sans merci cette bête féroce de l'orgueil, dévastatrice de
toutes vertus : bien assuré que, tant qu'elle demeure dans son
cœur, il n'est point de vice dont il puisse être exempt, et que, parût-il avoir
quelque ombre de vertu, celle-ci périrait par son venin. Nul
moyen que l'édifice des vertus s'élève en nous, si d'abord nous ne jetons en
notre cœur les fondements de la vraie humilité. Seule cette
assise, solidement
posée, soutiendra le faîte vertigineux de la perfection et de la charité.
Dans cette vue, témoignons à nos frères une humilité sincère, partie du fond de
notre cœur; ne consentons pas à les contrister ou
blesser en quoi que ce soit.
Mais nous n'y saurions parvenir, à moins de nous établir, pour l'amour du
Christ, dans le renoncement véritable, lequel consiste en un
dépouillement total de nos biens, un absolu dénuement; à moins encore
d'embrasser le bien de l'obéissance et de la sujétion, simples de
cœur et sans aucune feinte, au point qu'il ne reste plus chez nous de volonté
vivante en dehors du commandement de l'abbé.
Et ces choses à leur tour ne deviennent possibles, que si l'on se considère
comme mort à ce monde, mieux encore comme un insensé,
comme un fou, et si l'on accomplit sans examen tous les ordres des anciens, les
tenant pour sacro-saints et promulgués de Dieu
même.
CHAPITRE 32 Remèdes contre la maladie de la superbe
Cette disposition d'âme sera suivie de près, sans aucun doute, par un état
d'humilité vraiment tranquille et immobile. Nous jugeant
inférieurs à tous, quoi que l'on nous puisse faire, si injurieux, si triste, si
dommageable qu'il soit, nous le supporterons en grande
patience; comme venant de supérieurs.
Et comme il nous sera facile en vérité, je ne dis pas seulement de le supporter,
mais de le regarder comme chose de peu et de néant, si
nous repassons en notre esprit les Souffrances de notre Seigneur et des saints !
Nous songerons : «D'autant plus légères sont les
injures qui nous atteignent, que nous sommes plus éloignés de leur mérite et de
leur vie. Puis, c'est bientôt que nous allons émigrer de
ce siècle. La fin de notre vie sera prompte. Un peu de temps, et nous
partagerons leur sort.»
Au reste, ce n'est pas à l'orgueil seulement que cette considération est
mortelle, mais à tous les vices en général.
Après cela, retenons fermement l'humilité envers Dieu. Elle consistera pour nous
à reconnaître que, sans son Aide et sa Grâce, nous ne
pouvons rien de ce qui a trait à la consommation des vertus, et à croire
véritablement que l'avoir compris, est encore un présent de sa
Main.
Fin/
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