docteur de l’église catholique
Traduites par J.-F. Grégoire et F. Z. Collomet 1837
PREMIÈRE CLASSE
comprenant les lettres écrites dans le désert depuis l’an 365 jusqu’à l’année
380
Table des matières
PREMIÈRE CLASSE
Que Dieu donne plus qu'on ne
Lui demande, et qu'Il accorde souvent ce que l'œil n'a point vu, ce que
l'oreille n'a point entendu, ce que le cœur de l'homme n'a point compris, c'est
une chose que je savais déjà, grâces aux volumes sacrés, et que je viens
d'éprouver par moi-même, très cher Rufin. Moi, qui bornais tous mes vœux à
désirer qu'un échange de lettres put entretenir en nous l'illusion d'une
mutuelle présence, j'apprends que vous pénétrez dans les lieux secrets de
l'Égypte, que vous visitez les chœurs des moines, et que vous parcourez ces
familles qui mènent sur la terre une vie céleste. Oh ! si maintenant le Seigneur
Jésus Christ me donnait soudain d'être transporté vers vous, comme le fut jadis,
ou Philippe auprès de l'Eunuque, ou Habacuc auprès de Daniel en quels étroits
embrassements je vous presserais cette bouche, qui jadis erra, qui jadis
reconnut avec moi la vérité, avec quelle ardeur j'y collerais mes lèvres ! Mais,
comme je suis indigne que Dieu me fasse une telle grâce, non pas tant pour vous
rapprocher de moi, que pour me conduire à vous, et que de fréquentes maladies
ont brisé ce faible corps, débile, même dans la santé, j'envoie cette lettre à
ma place au-devant de vous, afin qu'après vous avoir enchaîné dans les liens de
l'amour, elle vous amène jusques à moi.
C'est notre frère Héliodore qui m'a donné, le premier, l'heureuse nouvelle de
cette joie inattendue. J'étais loin de regarder comme certaine une chose dont la
certitude me semblait si désirable, d'autant plus qu'il prétendait ne le savoir
que par ouï-dire, et que l'étrangeté, du fait m'empêchait d'y croire. Mon âme
flottait ainsi entre le doute et le désir; un moine d'Alexandrie, que le pieux
empressement du peuple avait envoyé depuis longtemps vers les confesseurs
d'Égypte déjà martyrs d'affection, me confirma presque une chose dont il
paraissait bien informé. J'avoue qu'alors même il me restait encore quelque
incertitude. Car, quoiqu'il ignorât et votre patrie et votre nom, il semblait
toutefois me donner des renseignements plus précis, puisqu’il me répétait ce
qu'un autre m'avait appris déjà. Enfin, la vérité brilla dans tout son jour; une
foule de voyageurs racontaient que Rufin était à Nitrie, et qu'il était allé
visiter le bienheureux Macaire. Alors, disparurent tous mes anciens doutes, et
je fus vraiment affligé de me trouver malade. Et, si la faiblesse d’un corps
languissant ne m’eût arrêté comme par une sorte d'entrave, ni les chaleurs
brulantes de l'été, ni les périls ordinaires de la navigation n'eussent pu me
retenir dans mon saint empressement à vous aller voir. Croyez-moi, mon frère, il
n'est point de pilote battu par la tempête qui cherche le port avec autant
d'impatience; point de terre altérée qui désire la pluie avec autant d'ardeur;
point de mère, assise au rivage, qui attende son fils avec autant d'inquiétude.
Quand un orage soudain m'eut arraché d'auprès de vous, quand une séparation
cruelle eut rompu les liens de charité qui nous unissaient l'un à l'autre,
«Tout-à-coup la tempête, apportant la terreur, sur l'onde au loin répand sa
ténébreuse horreur; partout les cieux, partout les noirs gouffres de l'onde.»
(Virgile Æneid. 3,193).
Enfin, après tant de pèlerinages incertains et vagabonds; après avoir parcouru,
avec des fatigues inouïes, la Thrace, le Pont, la Bihynie, toute la Gallacie, la
Cappadoce, et les brûlants climats de la Cilicie, la Syrie s'offrit à moi,
malheureux naufragé, comme un port de salut. Là, je souffris tout ce qu'il peut
y avoir de maladies, et, de deux yeux que j'avais, j'en perdis un; car,
innocent, cette portion de mon âme, me fut enlevé par une fièvre soudaine et
violente. Maintenant, il ne me reste, pour toute lumière, que notre cher Evagre,
qui trouve dans mes continuelles infirmités un surcroît de fatigues. Nous avions
aussi avec nous Hylas, serviteur de la pieuse Mélanie, et qui avait effacé, par
l'innocence de ses mœurs, la tache de son esclavage il a rouvert une cicatrice
qui n'était pas encore fermée. Mais, comme l'Apôtre défend de s'attrister sur
ceux qui dorment, et que l'heureuse nouvelle de votre arrivée a tempéré l'excès
de ma douleur, je vous écris ces choses, afin de vous les apprendre, si vous les
ignorez, et pour vous faire part de ma joie, si vous les connaissiez déjà.
Votre ami Bonose, ou plutôt le mien, et, pour dire vrai, notre ami commun, monte
à présent cette échelle mystérieuse que Jacob vit autrefois en songe; il porte
sa croix, il ne songe point au lendemain, et. ne regarde pas en arrière. Il sème
dans les larmes, pour moissonner dans la joie; il élève dans le désert le
mystérieux serpent de Moïse. Que les merveilles imaginaires racontées par les
Grecs et les Romains disparaissent devant ce prodige réel. Voilà qu'un jeune
homme, façonné avec nous, dans les connaissances du siècle, jouissant d'une
vaste opulence et d'une grande considération parmi ses égaux, délaisse une mère,
des sœurs et un frère tendrement chéri, pour aller, comme un nouvel habitant du
paradis, s'établir en une île battue par les flots d'une mer orageuse, que
rendent si horrible des rochers âpres et découverts, et une solitude immense.
Là, pas un laboureur, pas un moine; le petit Onésime que vous connaissez et dont
les embrassements lui rappelaient ceux d'un frère, n'est pas même à ses côtés,
dans ce vaste isolement. Là, solitaire, si toutefois c'est être seul que d'avoir
le Christ pour compagnon, il contemple la Gloire de Dieu, que les apôtres
eux-mêmes ne purent voir qu'au désert. Il n'y aperçoit pas, sans doute, des
villes flanquées de tours, mais il s’est fait l'habitant d'une nouvelle cité;
ses membres sont couverts d’un hideux cilice, mais de la sorte il sera mieux
ravi dans les nuées au-devant du Christ. Il n'a pas le plaisir d'y voir les
frais Euripes des opulents du monde, mais il puise au Sein du Seigneur une eau
vive et salutaire. Qu'il soit un instant devant vos yeux, mon doux ami; tournez
de ce côté-là toutes vos pensées, toute votre attention. Vous pourrez célébrer
sa victoire, alors que, vous aurez contemplé ses travaux et ses combats. Une mer
insensée frémit autour de l'île, et les flots, en se brisant contre les rocs
anguleux, retentissent au loin. La terre ne s’y pare d'aucune verdure, et les
plaines desséchées n'y offrent point d'épais ombrages. Des rochers abruptes y
forment, en quelque sorte, une horrible prison. Lui, tranquille, intrépide et
tout armé de l'Apôtre, tantôt il écoute Dieu en relisant les pages divines;
tantôt il s'entretient avec Dieu, en priant le Seigneur; peut-être aussi, comme
Jean, voit-il quelque chose de mystérieux, pendant qu'il réside en son île.
Quels pièges maintenant croyez-vous que le diable lui tende ? quelles embûches
croyez-vous qu'il lui dresse ? Peut-être que, se rappelant son antique fraude,
il essaiera de le troubler en son jeûne; mais on lui a déjà répondu : «L'homme
ne vit pas seulement de pain.» (Mt 4,4). Peut-être, étalera-t-il à ses yeux
l'opulence et la gloire du siècle, Ô mais on lui dira : Ceux qui veulent devenir
riches tombent dans le piège et les tentations. Et encore : «Pour moi, toute ma
gloire est en Jésus Christ.» (Phil 3,3). Il accablera sous le poids de la
maladie des membres épuisés de jeûne; mais on le repoussera avec ces paroles de
l'Apôtre : «Lorsque je suis faible, alors je suis fort, et la force se
perfectionne dans la faiblesse.» (2 Cor 12,10). Il menacera de la mort, mais on
lui répondra : «Je désire, être dégagé des liens du corps, et vivre avec le
Christ.» (Phil 1,23). Il lancera des traits enflammés, mais ils viendront se
briser contre le bouclier de la foi. En un mot, Satan l'attaquera mais Christ le
protégera. Grâces te soient rendues Seigneur Jésus, de ce que j’aurai en ton
grand jour, un homme qui puisse te prier pour moi. Tu le sais, (car tous les
cœurs te sont ouverts, toi qui pénètres les secrets de nos âmes, et qui vois au
fond de la mer le prophète enfermé dans le sein de la baleine), tu sais que lui
et moi, nous grandîmes ensemble depuis l'enfance jusqu'à la fleur de l'âge; que
le même sein nous allaita tous deux, que les mêmes embrassements nous
étreignirent. Et, après des études achevées à Rome, lorsque sur les rives
demi-barbares du Rhin, nous partagions la même nourriture, le même toit, je
commençai enfin, le premier, de me donner à ton service. Souviens-toi, je te
prie, que ce guerrier qui suit tes étendards, fit jadis ses premières armes avec
moi. J'ai la garantie de ta majesté : «Celui qui enseignera et ne pratiquera
pas, sera appelé le dernier dans le royaume des cieux; mais celui qui enseignera
et pratiquera, celui-là sera appelé grand dans le royaume des cieux.» (Mt 5,19).
Qu'il jouisse donc de la couronne due à sa vertu, et que, pour son martyre de
chaque jour, il marche à la suite de l'agneau, avec la robe précieuse. «Il y a
plusieurs demeures dans la maison du Père;» (Jn 14,2). Et encore : «Entre les
étoiles, l’une est plus éclatante que l'autre.» (1 Cor 15,41). Accorde-moi de
pouvoir lever la tête au pied de tes saints; si j'ai voulu seulement les choses
qu'il a accomplies, passe-moi ce que je n'ai pu remplir; donne-lui la récompense
qu'il mérite. Peut-être me suis-je étendu au delà des bornes d'une lettre, mais
cela m'arrive toujours, quand il faut dire quelque chose à la louange de notre
cher Bonose. Et, pour en revenir à ce que je vous disais d'abord, ne perdez pas
le souvenir d'un ami absent, puisqu'un ami se cherche, se trouve, se conserve
avec tant de peine. Resplendisse qui voudra sous l'éclat de l'or, se plaise qui
voudra à voir ce métal briller dans de pompeuses cérémonies, sur de magnifiques
équipages. L’amour ne s'achète point; l'affection n'a pas de prix. Une amitié
qui peut cesser ne fut jamais une amitié véritable. Adieu dans le Christ.
Vous
pouvez juger combien votre réputation s'est étendue parmi les peuples, puisque
je commence de vous aimer, avant de vous connaître. Car, si, au dire de
l'Apôtre, les péchés de certains hommes sont connus avant l'examen qu’on en
pourrait faire, votre mérite, au contraire, est si généralement reconnu, que
l'on serait moins louable de vous aimer, qu’on ne semblerait criminel en ne vous
aimant pas. Je ne parlerai point de ce nombre infini de pauvres, en la personne
desquels vous avez soulagé, nourri, vêtu, visité le Christ. Les secours par vous
prodigués à notre frère Héliodore seraient capables seuls de délier la langue
des muets. Avec quelle reconnaissance, avec quels éloges il me redisait votre
empressement à lui adoucir les incommodités du voyage ! Et moi, malgré les
langueurs intolérables qui me rongent et me rendent si pesant, je me suis hâté,
avec des ailes aux pieds, pour ainsi dire, de vous saluer de cœur et
d'affection, de vous embrasser même. Je vous félicite donc, et je prie le
Seigneur qu'il veuille serrer les nœuds d'une amitié qui ne fait que de naître.
Et, comme notre frère Rufin, qui arrive, dit-on, avec la pieuse Mélanie,
d’Égypte à Jérusalem, m'est uni par les liens étroits d'une tendresse
fraternelle, veuillez, je vous prie, lui donner la lettre qui se trouve jointe à
la vôtre. Ne me jugez pas d'après ses vertus; vous verrez briller en lui les
caractères d'une éminente sainteté. Quant à moi, poussière, vile portion de
boue, reste de cendre, il me suffit, pour le temps que je dois vivre encore, de
pouvoir avec mes faibles yeux soutenir l'éclat de ses vertus. Il vient de se
laver, il est pur et blanc comme la neige; moi, souillé de toutes sortes de
pêchés, je tremble jour et nuit dans l'attente du moment fatal, où il me faudra
rendre jusqu'à la dernière obole. Mais toutefois, comme le Seigneur brise les
chaînes des captifs, qu'Il se repose sur les humbles et sur ceux qui écoutent sa
parole avec une religieuse frayeur, il me dira peut-être à moi qui suis étendu
dans le sépulcre des vices : Jérôme, viens dehors. — Le saint prêtre Evagre vous
salue de tout son cœur; nous saluons ensemble notre frère Martinianus, que je
souhaite ardemment de voir, mais la chaîne de mes langueurs me retient. Adieu
dans le Christ.
LETTRE 3
À THÉODOSE ET À D’AUTRES ANACHORÈTES
Que je
voudrais être maintenant au milieu de vous et, quoique mes yeux soient indignes
de vous voir combien j'aurais de joie d'embrasser votre admirable communauté !
Je verrais une solitude plus agréable que toutes les villes de la terre; je
verrais des de saints se presser en des lieux inhabitables, comme en une sorte
de paradis. Mais, puisque mes nombreux péchés ne me permettent pas d'entrer dans
la société des justes, je vous conjure, car je ne doute pas que vous ne puissiez
l'obtenir, de me délivrer, par vos prières, des ténèbres de ce siècle. Je vous
l'avais déjà manifesté de vive voix, et je vous le répète aujourd'hui dans cette
lettre, il n'y a rien que mon âme ambitionne avec autant d'ardeur. Maintenant,
c'est à vous de faire que l'exécution suive ma volonté; c'est à moi de vouloir.
Il dépend de vos prières que je veuille et que je puisse. Je suis comme la
brebis malade, éloignée du troupeau. À moins que le bon pasteur ne me reporte
sur ses épaules à la bergerie, mes pas chancelleront, et je tomberai au milieu
de mes efforts pour me relever. Je suis ce prodigue enfant qui, après avoir
dissipé la portion que le père m'avait donnée, ne me sais point encore jeté à
ses genoux, et n'ai pas même commencé de repousser loin de moi les enchantements
qui m'avaient séduit. Et, comme tous mes efforts pour abandonner le vice n'ont
abouti jusqu'à présent qu'à d'inutiles désirs, le diable m'enlace aujourd'hui en
de nouveaux filets. Me suscitant de nouveaux obstacles, il m'environne partout
d'une vaste mer. Jeté au milieu des eaux, je ne veux pas reculer, et ne saurais
avancer. La seule ressource qui me reste, c'est que, par vos prières le souffle
de l'Esprit saint me pousse et me fasse surgir enfin au
port désiré.
C'est
dans la partie du désert qui touche aux Sarrasins, du côté de la Syrie, que
votre lettre m'a été remise. En la lisant, j'ai senti se rallumer en moi le
désir d'aller à Jérusalem; et ce qui avait enflammé mon amitié a failli nuire à
mes projets de solitude. Maintenant donc, autant que ma faiblesse le permet, je
me fais représenter auprès de vous par cette lettre; quoique absent, je viens
vous trouver par l'amour et l'affection. Je vous en conjure, que la distance des
lieux ou la durée du temps ne puisse donner atteinte à une amitié naissante,
cimentée par le Christ; tâchons, au contraire, d'en resserrer les nœuds par des
lettres réciproques. Qu'elles soient toujours en chemin, qu'elles aillent
au-devant les unes des autres, qu'elles conversent avec nous. La charité n'y
perdra pas beaucoup, si nous nous entretenons de la sorte.
Notre frère Rufin, comme vous me l'écrivez, n'est pas encore venu; fût-il
arrivé, je ne pourrais guère contenter mon désir, puisqu'il m'est impossible de
le voir. Car il est trop éloigné de moi, pour pouvoir venir jusque ici, et moi,
retenu dans les bornes de la solitude que j'ai choisie, je n'ai plus la liberté
de faire ce que je veux. Je vous conjure donc, et vous supplie instamment de lui
demander qu'il vous donne, pour que je les fasse transcrire, les commentaires
dans lesquels le bienheureux Rheticius, évêque d'Augustodunum, a expliqué le
Cantique des Cantiques avec tant d'élévation. Un vieillard, nommé Paul, de la
patrie de notre frère Rufin, me mande aussi que ce dernier a chez lui son
exemplaire de Tertullien; il le supplie de le lui renvoyer. Veuillez me faire
transcrire par la main d’un copiste, les livres que je n'ai pas et dont vous
trouverez la liste au bas de cette lettre. Je vous prie encore de m'envoyer
l'interprétation des psaumes de David par saint Hilaire, et son grand Traité sur
les synodes, que je copiai moi-même à Trèves pour notre ami Rufin. Vous le
savez, la nourriture d'une âme chrétienne, c’est de méditer jour et nuit la loi
du Seigneur. Les autres, vous leur donnez l'hospitalité, vous leur prodiguez les
consolations, vous les assistez dans leurs besoins; si vous m'accordez ce que je
vous demande, vous m'aurez tout donné. Et comme, grâces au Seigneur, je suis
riche en exemplaires de la Bible, demandez-moi à votre tour ce qui vous plaira,
et je vous l'enverrai. Mais ne croyez pas être importun, j'ai ici des élèves
pour transcrire les livres. Je ne veux rien pour les services que je vous offre.
Notre frère Héliodore m'a dit que vous cherchez plusieurs ouvrages sur
l'Écriture, sans pouvoir les trouver. Les eussiez-vous tous, la charité est
toujours en droit de réclamer, d'exiger encore plus.
Souvent, le prêtre Evagre, pendant que j'étais encore à Antioche réprimanda
devant moi le maître de votre esclave dont vous avez daigné me parler; je ne
doute pas qu'il ne vous l'ait enlevé. Il répondit : «Je ne crains rien;
l'esclave prétend que son maître l'a congédié. Il est ici, ajoutait-il, et si
vous le jugez à propos, faites-le conduire où vous voudrez. Je ne pense pas que
ce soit un crime de retenir un vagabond.» Comme la solitude où je suis confiné
ne me permet pas d'exécuter vos ordres, j'ai prié mon très cher Evagre de donner
tous ses soins à cette affaire, en votre considération ainsi qu'en la mienne. Je
désire que vous soyez bien portant en Jésus Christ.
Mon
cœur seul, qui connaît votre amitié réciproque, peut savoir avec quelle
affection, avec quelle ardeur je me suis efforcé de vous retenir auprès de moi
dans la solitude. Cette lettre même, où vous voyez encore la trace de mes
larmes, témoigne de la désolation, de la douleur, du gémissement que me coûta
votre départ. Mais vous, comme un petit entant aux manières délicates, vous
sûtes adoucir par vos caresses, le mépris que vous faisiez de mes prières; et
moi, indécis, je ne savais alors quel parti prendre. Fallait-il me taire ? mais
ce que je désirais ardemment, je ne pouvais guère le dissimuler. Fallait-il vous
presser davantage ? mais vous ne vouliez plus m'entendre, parce que vous
n'aimiez pas comme moi. Mon amitié dédaignée a fait tout ce qu'il lui était
possible de faire. Présent, elle n'a pu vous retenir; absent, elle vous cherche
sans cesse. En me quittant, vous m'engageâtes à vous écrire, pour vous
encourager à venir auprès de moi, sitôt que je serais entré dans la solitude; je
vous promis de le faire; je vous invite, hâtez-vous. N'allez pas vous rappeler
les fâcheuses nécessités où vous faites réduit d'abord, le désert ne veut que
des hommes dépouillés de tout. Ne vous laissez point épouvanter par les
difficultés de votre premier voyage. Vous qui croyez en Jésus Christ, croyez
aussi à sa parole. «Cherchez premièrement le royaume de Dieu, et tout le reste
vous sera donné par surcroît.» (Mt 6,33). Ne prenez avec vous ni sac, ni bâton;
il est assez riche, celui qui est pauvre avec le Christ.
Mais que fais-je ? insensé que je suis, vous supplié-je encore ? Laissons là les
prières, laissons là les caresses. L'amour blessé doit se mettre en collège.
Vous qui avez dédaigné mes prières, peut-être écouterez-vous mes reproches. Que
faites-vous dans la maison paternelle, soldat efféminé? Où est la palissade ? où
est la tranchée ? où est l'hiver passé sous les tentes ? Voilà que, du haut du
ciel, la trompette sonne; voilà que, sur les nuées, pour subjuguer le monde, le
général tout armé s'élance; voilà que le glaive à deux tranchants, qui sort de
la bouche du roi, moissonne tout ce qu'il rencontre; et vous, d'une couche
efféminée vous voudriez passer au combat; du sein des ombres apparaître au
soleil ? Un corps habitué à la tunique faiblit sous le poids de la cuirasse. Une
tête couverte d'un lin délicat refuse de porter le casque. Une main amollie par
l'oisiveté se déchire à la dure poignée d'un glaive. Écoutez l'édit de votre roi
: «Celui qui n'est pas avec Moi, est contre Moi; et celui qui n'amasse point
avec Moi, disperse.» (Mt 12,30). Rappeliez-vous le jour de votre enrôlement,
alors qu'enseveli dans le baptême avec le Christ, vous jurâtes, par les paroles
du sacrement, de n'épargner pour lui votre mère ni votre père. Voilà que
l'adversaire s'efforce, dans votre cœur, de tuer le Christ; la solde que vous
reçûtes pour servir sous ses drapeaux, voilà que les camps ennemis gémissent de
la voir entre vos mains. Quand même votre petit neveu se suspendrait à votre
cou, lors même que votre mère, les cheveux épars, les vêtements déchirés, vous
montrerait les mamelles qui vous allaitèrent; lors même que votre père se
coucherait sur le seuil de la porte, foulez aux pieds votre père, marchez; et
l'œil sec, volez aux étendards de la croix. Dans une pareille circonstance, et
alors seulement, c'est une sorte de piété que d'être insensible.
Viendra, viendra le jour, où victorieux, vous retournerez dans la patrie; où
vous marcherez, brave guerrier, la couronne sur la tête, au milieu de la
Jérusalem céleste. Alors vous aurez avec Paul le droit de municipe; alors vous
réclamerez pour vos parents le même droit de cité; alors aussi vous prierez pour
moi, qui vous ai encouragé à vaincre. Au reste, je sais assez quels sont les
liens dont vous vous dites embarrassé. Je n'ai point un cœur de fer, ni des
entrailles insensibles; je n'ai été ni
formé dans le sein des rochers, ni allaité par les tigresses d'Hyrcanie; et moi
aussi, j'ai passé par ces épreuves. Tantôt une sœur dans la viduité vous serre
en ses bras caressants; tantôt ces esclaves avec lesquels vous avez grandi vous
disent : À quel maître allez-vous nous laisser désormais ? Tantôt une nourrice
cassée de vieillesse, et un gouverneur, cet autre père après celui que la nature
vous a donné, vous crient : Nous allons mourir; attendez quelque peu, et
ensevelissez- nous. Peut-être aussi votre mère, les seins pendants et le front
sillonné de rides, viendra-t-elle vous répéter les chansons qui endormaient
votre enfance. Que les grammairiens disent encore, s'ils veulent : «Votre
illustre maison en vous seul aujourd’hui trouve, prête à tomber un salutaire
appui.» (Æn. 12,59).
L'amour de Dieu et la crainte de la géhenne brisent facilement ces liens.
Vous allez me dire peut-être que l'Écriture ordonne d'obéir à ses parents ? Oui,
mais quiconque les aime, au-dessus du Christ perd son âme. L'ennemi tient le
glaive pour m'ôter la vie, et je m'arrêterai aux larmes d'une mère ? Je
déserterai la milice du Christ à cause de mon père, quand il me faut, pour le
Christ, lui refuser la sépulture, que je dois néanmoins, pour l'amour du Christ,
au reste des hommes ? Le Sauveur ne regardât-Il pas comme un sujet de scandale
ces timides précautions que Pierre prenait pour l'empêcher de souffrir la mort ?
Paul répondit aux frères qui le dissuadaient d'aller à Jérusalem. «Que
faites-vous en pleurant, et en affligeant mon cœur? car je suis prêt, non
seulement à être enchaîné, mais encore à mourir dans Jérusalem pour le Nom du
seigneur Jésus.» (Ac 21,13). Cette arme de la piété qui ébranle la roi, il
faut la repousser avec le bouclier de l'Évangile. «Ma mère et mes frères, ce
sont ceux qui accomplissent la Volonté de mon Père qui est dans les cieux.» (Lc
8,21). S'ils croient en Jésus Christ, qu'ils me soutiennent, moi qui vais
combattre pour son Nom; s'ils n'y croient pas, que les morts ensevelissent leurs
morts.
Cela est bon, dites-vous, quand il s'agit du martyre ? Vous vous trompez, mon
frère, vous vous trompez, si vous pensez que le chrétien peut rester quelquefois
sans endurer persécution; lorsqu'on se doute le moins d'être attaqué, c'est
alors qu'on essuie les attaques les plus vives. Notre adversaire, comme un lion
rugissant, rôde autour de nous, cherchant quelqu'un à dévorer, et vous croyez
que c'est là être en paix ! Il se tient en embuscade avec les riches, pour tuer
l'innocent dans l'obscurité. Ses yeux sont ouverts sur le pauvre. Il épie en
secret, comme le lion dans sa caverne; il épie pour enlever le pauvre; et vous,
à l'ombre d'un épais feuillage, vous goûtez un sommeil paisible, lorsque vous
allez devenir la proie du lion ? D'un côté, la luxure me poursuit, de l'autre,
l'avarice s'efforce de s'ouvrir un passage dans mon cœur; tantôt mon ventre veut
s'ériger en Dieu à la place du Christ, tantôt la concupiscence me pousse à
chasser l'Esprit saint qui habite en moi et à violer son temple. Enfin, je me
vois poursuivi par un ennemi qui porte mille noms, qui possède mille secrets
pour nuire. Et moi, infortuné, je me croirai vainqueur, lorsque je suis esclave
!
N'allez donc pas, très cher frère, après avoir examiné et pesé tous ces délits,
vous imaginer qu’elles soient moindres que le crime d'idolâtrie les choses dont
nous parlons. Apprenez qu’elle est à ce sujet la pensée de l'Apôtre. Sachez que
nul fornicateur, nul impudique, nul avare, nul trompeur, dont le vice est une
idolâtrie, ne sera héritier du royaume de Jésus Christ et de Dieu. Et quoique,
en général, tout ce qui est relatif au démon soit contraire à Dieu; que tout ce
qui appartient au démon, à qui sont consacrées toutes les idoles, soit une
idolâtrie, néanmoins, en un autre endroit, l'Apôtre s'explique d'une manière
spéciale et formelle, disant : «Faites mourir les membres de l'homme terrestre
qui est en vous; la fornication, l'impureté, les passions déshonnêtes, les
mauvais désirs et l'avarice, qui est une idolâtrie.» (Col 3,5-6). — Ce sont ces
crimes qui attirent la Colère de Dieu. Car il n'y a pas acte d'idolâtrie,
seulement à jeter un peu d'encens au feu de l'autel, ou à répandre en libation
du vin puisé dans une coupe. Qu'il dise que l'avarice n'est point une idolâtrie,
celui qui peut appeler justice la trahison du disciple vendant le Seigneur
trente pièces d'argent. Qu'il dise qu'il n'y a point de sacrilège dans la
débauche, celui qui, par de continuelles prostitutions avec les victimes de la
brutalité publique, a profané les membres du Christ, cette hostie vivante et
agréable à Dieu. Qu'il dise que la fraude n'est pas une idolâtrie l'homme
semblable à ceux des Actes des Apôtres, qui pour s’être réservé une partie du
prix de leur patrimoine, furent sur-le-champ frappés de mort. Remarquez-le, mon
frère, il ne vous est pas permis de rien avoir de vos richesses. «Quiconque, dit
le Seigneur, n'aura pas renoncé à tout qu'il possède, ne peut être mon
disciple.» (Lc 14,33). Pourquoi donc êtes-vous si lâchement chrétien ?
Voyez Pierre qui abandonne ses filets; voyez le Publicain se levant de son
comptoir, et devenant aussitôt apôtre. Le Fils de l'homme n'a pas où reposer la
tête, et vous vous promenez dans de vastes portiques, vous habitez dans de
magnifiques palais? Vous qui attendez l'héritage du siècle, vous ne sauriez être
le cohéritier du Christ. Expliquez le nom de moine, c'est-à-dire votre
nom. Que faites-vous dans la foule, vous qui êtes seul ? Et si je vous donne cet
avis, ce n’est pas que je n'aie point éprouvé de perte dans mon navire ou dans
sa charge, et qu'habile pilote je n'aie jamais connu les flots; au contraire,
jeté depuis peu sur le bord par un naufrage, ce n'est que d'une voix timide que
je signale les écueils aux navigateurs. Dans ce golfe tempétueux, l'amour du
plaisir, comme une autre Charybde, engloutit les passagers. Ici l'impureté, sous
les traits d'une femme, séduit et captive comme Scylla, et attire la pudeur en
de funestes naufrages. Ici est une côte barbare; ici le démon, tel qu'un pirate,
porte avec ses compagnons les chaînes destinées à ses captifs. Soyez donc plein
de défiance, tenez-vous sur vos gardes. Quoique la mer vous sourie aussi calme
que la plaine d'un étang, quoique la superficie du paisible élément soit à peine
ridée par un souffle léger, ces champs néanmoins recèlent de hautes montagnes;
au dedans est caché le péril, au dedans est l’ennemi. Préparez les cordages,
déployez les voiles. Que l'antenne de la croix s'imprime sur vos fronts; ce
calme est une tempête.
Mais peut-être allez-vous me dire : Quoi donc ? tous ceux qui vivent dans les
cités ne sont-ils pas chrétiens ? Votre cause n'est point la même que celle des
autres. Écoutez ce que dit le Seigneur : «Si vous voulez être parfait, allez;
tout ce que vous possédez, vendez-le, donnez-le aux pauvres; venez et
suivez-Moi.» (Mt 19,21). Or, vous avez promis de devenir parfait; car,
lorsqu'après avoir abandonné la milice du siècle, vous vous êtes fait eunuque
pour le royaume des cieux, qu'avez-vous fait autre chose que suivre la vie
parfaite ? Or, un parfait serviteur du Christ ne possède que le Christ; ou, s'il
possède autre chose que le Christ, il n'est point parfait; et s'il n'est point
parfait, après avoir promis à Dieu de le devenir, il a menti devant Dieu. Or,
«la bouche qui ment tue l'âme.» (Sag 1,2). Donc, pour conclure, si vous êtes
parfait, d'où vient que vous regrettez les biens paternels ? Si vous n'êtes pas
parfait, vous avez trompé le Seigneur. L'Évangile crie d'une voix divine et
éclatante. Vous ne pouvez servir deux maîtres; et l'on ose faire mentir le
Christ, en servant le Mammon et le Seigneur ! Le Christ ne cesse de
répéter : Si quelqu'un veut venir à Moi, qu'il se renonce lui-même, qu'il porte
sa croix, et Me suive. Et moi, chargé d'or, je pense que je vais à la suite du
Christ ? Quiconque prétend qu'il croit en Jésus Christ, doit marcher lui-même
comme le Christ a marché.
Mais si vous n'avez rien, comme je sais que vous allez me répondre, pourquoi
donc étant si propre à la guerre, ne combattez-vous pas ? Est-ce, par hasard,
que vous pensez pouvoir faire cela dans votre patrie, tandis que le Seigneur n'a
point fait de prodiges dans la sienne ? Et pourquoi n'en a-t-Il pas fait ? En
voici la raison, appuyée sur une autorité sainte : Nul prophète n’est honoré
dans sa patrie. Je ne cherche point la gloire, direz-vous; ma conscience me
suffit. Le Seigneur ne la cherchait pas non plus, puisqu'Il prit la fuite pour
ne point être établi roi par la foule. Mais où il n'y a point de gloire, là il y
a mépris; où il y a mépris, là il y a de fréquents outrages; où il y a outrage,
là aussi il y a indignation; où il y a indignation, là il n'y a point de repos;
où il n'y a point de repos, là aussi l'âme abandonne souvent ses bons desseins.
Or, une fois que l'inquiétude a rendu moins zélé, on perd quelque chose de ce
que l'on possédait; et où il y a moins, vous ne sauriez dire qu'il y ait
perfection. De tout ceci, l'on doit conclure qu'un moine, dans sa patrie, ne
saurait être parfait; or, ne vouloir pas être parfait, c'est pêcher.
Mais, chassé de ce retranchement, vous vous prévaudrez de l'exemple des clercs.
Oserai-je dire quelque chose à leur sujet, eux qui certainement résident dans
leurs villes ? À Dieu ne plaise que j'aille parler en mal de ceux qui, succédant
au ministère apostolique, produisent de leur bouche sacrée le Corps du Christ;
de ceux par lesquels nous sommes chrétiens, nous autres; qui, tenant les clefs
du royaume des cieux, jugent en quelque sorte avant le jour du jugement, qui
conservent l'épouse du Seigneur en une sobre chasteté. Mais, je l'ai déjà dit,
il n'en est pas des moines comme des clercs. Ceux-ci sont les pasteurs; moi, je
suis une brebis du troupeau. Ils vivent de l'autel; et moi, je suis comme
l'arbre stérile qui voit déjà la hache à ses racines, si je ne porte pas mes
dons sur l'autel. Et je ne puis prétexter la pauvreté, lorsque je vois, dans
l'Évangile, le Seigneur louer une veuve indigente qui jette dans le
gazophylacium les deux seules pièces de monnaie qu'elle ait encore. Il ne
m'est pas permis de m’asseoir en la présence d'un prêtre; il peut, si je pêche,
me livrer à Satan pour me punir dans mon corps, afin que mon âme soit sauvée. Et
dans la même loi, quiconque n'avait point obéi aux prêtres, était conduit hors
du camp, et lapidé par le peuple; ou bien le glaive, en faisant tomber sa tête,
lavait son offense dans le sang. Mais aujourd'hui les insubordonnés, on les
frappe du glaive spirituel, ou bien on les chasse de l'Église, pour qu'ils
soient déchirés par les dents cruelles des démons. Que si les sollicitations
pieuses des frères vous pressent de prendre le même ordre, je me réjouirai de
votre élévation, mais je craindrai votre chute. «Si quelqu'un désire
l'épiscopal, il désire une œuvre excellente.» (1 Tim 3,1-3). Nous savons cela,
mais ajoutez ce qui suit : il faut que l'évêque soit irrépréhensible, mari d'une
seule femme, sobre, pudique, prudent, grave et modeste, hospitalier, capable
d'instruire. Qu’il ne soit ni adonné au vin, ni prompt à frapper, mais équitable
et modéré. Après avoir expliqué ensuite ce qui regarde l'évêque, l’Apôtre
n'apporte pas moins de soin pour ce qui concerne les ministres du troisième
ordre. «Que les diacres de même soient pudiques; qu'ils ne soient ni doubles
dans leurs paroles, ni adonnés au vin, ni avides d'un gain sordide; mais qu'ils
retiennent le mystère de la foi avec une conscience pure. Ils doivent aussi être
éprouvés auparavant, et admis aux fonctions du ministère, s’ils sont sans
reproche.» (1 Tim 3,8-9). Malheur à celui qui, n'ayant pas la robe nuptiale, se
présente au festin. Il ne lui reste qu'à s'entendre dire aussitôt : «Mon ami,
comment êtes-vous entré ici ? Et alors, ne répondant rien, il entendra dire
encore aux serviteurs : Prenez-le; liez-lui les mains et les pieds, jetez-le
dans les ténèbres extérieures; là, seront les pleurs el les grincements de
dents.» (Mt 22,12-13). Malheur à celui qui, enveloppant dans un mouchoir le
talent qu'il à reçu, se contente de le mettre en réserve, tandis que les autres
font valoir ce qui leur a été confié. Aussitôt ses oreilles seront frappées de
ces paroles du maître indigné : «Méchant serviteur, pourquoi donc n'as-tu pas
donné mon argent à la banque, afin que, revenant, je pusse l'exiger avec des
intérêts ?» (Lc 19,22-23). C'est-à-dire, vous auriez dû déposer au pied de
l'autel ce que vous ne pouviez porter. Car, en gardant mon or, lâche
négociateur, vous avez pris la place d'un autre, qui aurait fait profiter au
double la somme confiée. De même donc qu'un fidèle ministre se rend digne d'un
grade plus haut, de même «celui qui approche du calice du Seigneur indignement
se rend coupable de crime contre le Corps et le Sang du Seigneur.» (1 Cor 11).
Tous les évêques ne sont point évêques. Vous regardez Pierre, mais considérez
aussi Judas. Vous admirez Étienne, mais regardez aussi Nicolas, contre lequel le
Seigneur, dans l'Apocalypse, prononce sa sentence de condamnation, et qui a émis
des doctrines si infâmes et si criminelles, qu'il a donné naissance à l'hérésie
des Nicolaïtes. Que chacun s'éprouve, et qu'il approche ensuite. Ce n'est pas la
dignité ecclésiastique qui fait le chrétien. Le centurion Cornélius, encore
païen, est purifié par le don du saint Esprit. Daniel, encore enfant, devient le
juge des vieillards. Amos, cueillant des mûres sauvages, fut tout-à-coup fait
prophète. David, pasteur, est choisi pour roi. C'est le plus jeune de ses
disciples que Jésus Christ aime le plus. Frère, prenez la dernière place de la
table, afin qu'à l'arrivée d'un convive moins distingué l'on vous fasse monter
plus haut. Sur qui le Seigneur se repose-t-I ? n'est-ce pas sur l'humble, sur le
pacifique, et sur celui qui tremble à ses paroles ? Plus on donne à quelqu'un,
plus on exige de lui; les puissants seront puissamment tourmentés. Et que
personne n'aille s'applaudir d'une pureté simplement extérieure, puisque toutes
les paroles inutiles que les hommes auront dites, ils doivent en rendre compte
au jour du jugement; puisqu'une parole injurieuse contre un frère devient un
crime d'homicide. Il n'est pas aisé de remplir la place de Paul, d'occuper le
rang de Pierre, eux qui, règnent déjà avec le Christ. N'est-il pas à craindre,
par hasard, qu'il ne vienne un ange pour déchirer le voile de votre temple, pour
ôter votre candélabre de son lieu ? Prêt à bâtir une tour, supputez les frais de
l'entreprise. Le sel affadi n'est bon qu'à être jeté dehors et foulé par les
pourceaux. Un moine, s'il tombe, le prêtre intercédera pour lui; mais qui priera
pour le prêtre, s'il vient à tomber ?
Et, puisque mon discours a franchi tant de brisants
redoutables; puisqu'à travers des rochers que blanchit l'écume des flots, ma
barque fragile s'est élancée dans la haute mer, il faut déployer les voiles aux
vents; et, après avoir heureusement passé par les écueils des questions,
entonner, comme les matelots joyeux, le céleusma de l'épilogue. Ô désert,
toujours émaillé, des fleurs du Christ ! Ô solitude en laquelle naissent les
pierres dont est construite, dans la cité du grand roi ! Ô retraite admise à
l'intime familiarité de Dieu ! Que faites-vous dans le siècle, frère, vous qui
êtes plus grand que le monde ? Jusque à quand voulez-vous de demeurer à l'ombre
des maisons ? Jusque à quand voulez-vous rester emprisonné dans les villes en
fumées ? Croyez-moi, la lumière a je ne sais quoi de plus brillant ici. L'on
aime, ici, à déposer le poids du corps, pour s'envoler aux pures et
resplendissantes régions de l'éther. Craignez-vous la pauvreté ? mais le Christ
appelle bienheureux les pauvres. Etes-vous rebuté par le travail ? mais nul
athlète ne reçoit la couronne, sans avoir sué. Songez-vous à la nourriture ?
mais la foi ne redoute pas la faim. Appréhendez-vous de meurtrir sur la terre
nue des membres épuisés déjà par les jeûnes ? mais le Seigneur y repose avec
vous. Une chevelure négligée vous fait-elle horreur sur une tête malpropre ?
mais le Christ est votre chef. L'immense étendue de la solitude vous fait-elle
peur ? promettez-vous en esprit dans les cieux. Toutes les fois que vous y serez
monté par la pensée, vous ne serez plus au désert. Sans les bains, la peau
devient âpre et ridée; mais quiconque a été une fois lavé dans le Christ n'a
plus besoin de se laver une seconde fois. En un mot, écoutez ce que répond
l'Apôtre à toutes vos difficultés : «Les souffrances de la vie présente, dit-il,
n'ont aucune proportion avec celle gloire qui doit un jour éclater en nous.»
(Rom 8,18). Vous êtes trop délicat, frère, si vous voulez goûter ici-bas les
plaisirs du siècle, et régner ensuite avec le Christ.
Viendra, viendra le jour, où ce corps mortel et corruptible revêtira
l'incorruptible immortalité. Heureux alors le serviteur que le maître aura
trouvé veillant ! Alors, au son de la trompette, la terre sera dans l'effroi
avec les peuples, et vous, vous vous réjouirez. À l'aspect du Seigneur prêt à
juger, le monde poussera un mugissement lugubre; les tribus, regardant les
tribus, se frapperont la poitrine. Des rois si puissants jadis, sans garde
maintenant qui veille à leur côté, palpiteront de crainte. Vénus paraîtra là
avec son fils; là, on verra Jupiter armé de ses feux; là aussi l'insensé Platon
avec ses disciples. Les arguments d'Arisiote ne serviront de rien. Alors, vous,
homme simple et pauvre, vous tressaillirez d'allégresse, vous rirez, vous direz
: Voilà mon crucifié, voilà le juge qui, enveloppé de langes, poussa des
vagissements dans l'étable. Voilà le Fils de l'artisan et de la femme qui
gagnait sa vie avec ses mains; voilà celui qui, sur le sein de sa mère, s'enfuit
en Égypte, Lui, Dieu, devant un mortel; voilà celui qui fut couvert de pourpre;
voilà celui qui fut couronné d'épines; voilà ce magicien, ce démoniaque, ce
samaritain. Juif, regarde ces mains que tu as percées; Romain, vois son côte
qu'a déchiré la lance. Voyez si c'est bien là le même corps que vous disiez
avoir été enlevé furtivement pendant la nuit par ses disciples.
L'amour que j'ai pou vous, mon frère, m'a porté à vous dire ces choses. Faites
en sorte que vous soyez un jour placé au milieu de ceux qui endurent maintenant
de si rudes travaux.
Il est
un vieil axiome : Les menteurs font qu'on ne les croit pas, lors même qu'ils
disent vrai. Gourmandé par vous pour mon silence, je sens qu'il m’est arrivé
quelque chose de semblable. Dirai-je : plusieurs fois j'ai écrit, mais il faut
accuser la négligence des porteurs ? Vous me répondrez : c'est l'excuse
ordinaire de tous ceux qui sont paresseux à écrire. Dirai-je que je n'ai trouvé
personne pour vous faire tenir mes lettres ? Vous direz que beaucoup de
voyageurs sont allés d'ici vers vous. Soutiendrai-je que je leur ai donné des
lettres ? Mais, eux qui ne les ont pas remises, soutiendront le contraire; et
ainsi, éloignés l'un de l'autre, nous ne saurons à quoi nous en tenir. Que
ferai-je donc ? tout innocent que je suis, je réclamerai mon pardon, jugeant
plus convenable, après avoir été si vivement poussé, de demander la paix, que de
soutenir encore le combat de pied ferme. Au reste, une maladie continuelle et de
l'esprit et du corps m'a réduit à une telle extrémité, que, voisin dut trépas,
je pouvais à peine me connaître moi-même. Et, afin que vous ne doutiez point de
ce que je vous dis là, j’appellerai les témoins, à la manière des orateurs,
après avoir énuméré les preuves. Le saint frère Héliodore était alors ici, il
voulait habiter avec moi le désert; mais, chassé par mes crimes, il s'est
retiré. Toutefois, ma verbosité présente me lavera de toute faute. Car, ainsi
que, le dit Flaccus, dans une satyre : «On sait de tout chanteur le caprice
ordinaire. Pressez-le de chanter, il s’obstine à se taire; cessez de le prier,
il ne tarira plus.»
Je vais donc vous accabler désormais de tant de lettres que vous me prierez, au
contraire, de ne plus écrire.
Je me réjouis de ce que ma sœur, votre fille en Jésus Christ, persévère, comme
vous me l'apprenez le premier, dans la bonne voie qu'elle a commencé de suivre.
Car, aux lieux où j'en suis, non seulement j'ignore ce qui se passe dans ma
patrie, mais je ne sais pas même si elle existe encore. Quoique l’hydre
espagnole me déchire d'une dent cruelle, je ne craindrai pas le jugement des
hommes, moi qui dois avoir mon juge; et, comme a dit un poète : «Tombe sur moi
le ciel, et les débris du monde couvriront un front sans pâleur.»
Souvenez-vous donc, je vous prie du précepte de l'Apôtre, qui enseigne que nos
bonnes œuvres doivent toujours subsister; préparez-vous à une récompense de la
part de Dieu, en travaillant au salut de ma pauvre sœur, et rendez-moi de plus
en plus joyeux, en me donnant de fréquentes nouvelles de ce qui fera votre
commune gloire dans le Christ.
LETTRE 7 À CHROMATIUS, JOVINUS ET EUSEBIUS
Une lettre ne doit pas
séparer ceux qu'une amitié mutuelle a unis, et je ne dois pas non plus présenter
mes devoirs à chacun de vous en particulier, puisque vous avez les uns pour les
autres une si grande tendresse, que l'intimité qui vous lie nous trois, n'est
pas moins forte que les nœuds de la nature entre les deux frères. Bien plus, si
la chose le permettait, je renfermerais en un seul nom vos noms inséparables,
comme votre lettre semble m'engager à le faire, afin de voir trois personnes
dans un seul ami, et trois amis dans une seule personne. Car, le saint Evagre
m'ayant remis votre lettre dans cette partie du désert qui déroule sa vaste
étendue entre la Syrie et le pays des Sarrasins, j'ai ressenti une joie qui a
surpassé celle qu'éprouvèrent les Romains, en cet heureux jour, où, depuis la
bataille de Cannes, l'armée d'Hannibal fut vaincue par Marcellus, auprès de
Nola. Et quoique le cher frère me visite fort souvent, et me chérisse dans le
Christ comme ses propres entrailles, néanmoins, aussi éloigné de moi qu'il
l'est, il ne m'a pas laissé moins de regrets à son départ qu'il ne m’avait causé
de joie à son arrivée.
Maintenant je m'entretiens avec votre lettre, je la baise; elle parle avec moi;
elle seule ici sait le latin; car, aux lieux où j'habite, il faut apprendre un
langage à demi barbare, ou se taire. Toutes les fois que des caractères tracés
par une main connue me rappellent des visages qui me sont bien chers, alors ou
je ne suis plus ici, ou vous y êtes avec moi. Croyez-en l'amitié qui dit vrai :
lorsque j'écrivais cette lettre, il me semblait vous voir. Ce dont je me plains
d'abord, c'est que séparés par tant de terres et de mers, vous m'ayez envoyé,
une lettre si courte; peut-être ai-je mérité d'être traité de la sorte, moi qui
ai négligé, comme vous me le dites, de vous écrire jusqu'à présent. Je ne pense
pas que le papier vous ait manqué; l'Égypte en fournit abondamment. Et quand
même Ptolémée aurait quelque part fermé les mers, le roi Attalus eût envoyé
néanmoins de Pergame des parchemins, afin de suppléer à la pénurie du papier,
par des peaux qui, jusqu'à ce jour, ont gardé constamment le nom de Pergamœ.
Quoi donc ? irai-je croire que le porteur ait été pressé de partir ? mais c'est
assez d'une seule nuit pour m'écrire la plus longue lettre. Que vous en ayez été
détourné par quelque occupation ? mais aucun devoir n'est plus impérieux que
celui de la charité. Restent deux choses : oui bien vous n'avez pas voulu
m'écrire, ou bien je n'ai pas mérité de votre part ce témoignage d'amitié.
J'aime mieux vous accuser de négligence, que de me condamner, moi qui suis
innocent. Il est plus facile de se corriger de la paresse, qu'il ne l'est
d'avoir de l'affection pour quelqu'un.
Bonosus, ainsi que vous me le mandez, comme un fils du poisson, se retire au
sein des eaux. Moi, souillé encore de mes vieilles iniquités, je cherche, comme
les basilics et les scorpions, tous les lieux les plus arides. Lui, il marche
déjà sur la tête de la couleuvre; moi, je sers encore de pâture au serpent qui,
d'après la sentence de Dieu, mange la terre. Il touche déjà au dernier de ces
degrés du psaume; moi, qui pleure encore sur la première marche, je ne sais si
jamais il me sera donné, de dire : «J’ai levé mes yeux vers les montagnes d'où
viendra le secours.» Lui, au milieu des flots menaçants du siècle, assis dans le
secret de son Île, c'est-à-dire, dans le sein de l'Église, il dévore déjà
peut-être, à l'exemple de Jean, le livre mystérieux; moi, gisant dans le
sépulcre de mes crimes et chargé des liens du péché, j'attends que le Seigneur
me crie, comme à Lazare : Jerôme, viens dehors. Bonosus, dis-je, car, suivant le
Prophète, toute la force du diable est dans les reins, a porté sa ceinture au
delà de l'Euphrate, l'y a cachée dans le trou d'une pierre, et la trouvant
ensuite rompue, il a chanté : Seigneur, vous avez possédé mes reins; vous avez
brisé mes fers, je vous sacrifierai une hostie de louanges. Moi, au contraire,
Nabuchodonosor m'a conduit chargé de chaînes à Babylone, c'est-à-dire, à la
confusion de mon âme; là, il m'a imposé le joug de l'esclavage; là, mettant un
cercle de fer à mes narines, il m'a ordonné de chanter les cantiques de Sion. Je
lui ai répondu : Le Seigneur délie les captifs, le Seigneur illumine les
aveugles. Et, pour terminer brièvement le parallèle que j'ai commencé, moi, je
sollicite mon pardon; lui, il attend la couronne.
La vie nouvelle de ma sœur est I’ œuvre du saint Julianus, dans le Christ. C'est
lui qui a planté; arrosez aujourd'hui, et le Seigneur donnera l'accroissement.
Jésus me l'a donnée pour me consoler de la blessure que le démon lui avait
faite, et me l'a rendue vivante, de morte elle était. Comme dit un poète païen,
je crains tout pour elle, même les choses sûres. Vous savez vous-même combien
est glissant le chemin de l'adolescence; j'y suis tombé, moi; et ce n'est pas
sans crainte que vous le traversez. Maintenant surtout qu'elle entre dans cette
route, il faut que chacun l'appuie de ses avis, que chacun la soutienne de ses
consolations; c'est-à-dire, qu'elle doit être affermie par les fréquentes
lettres de votre sainteté. Et, parce que la charité souffre tout, engagez aussi,
je vous eu conjure, le pape Valerianus à lui écrire pour la fortifier. Vous le
savez, ce qui d'ordinaire consolide le plus l'âme des jeunes personnes, c'est
l'intérêt qu'elles sentent que leur portent des supérieurs.
Dans ma patrie, centre de la rusticité, on se fait un Dieu de son ventre; on y
vit au jour le jour, et celui-là est le plus saint qui est le plus riche. À ce
vase, suivant l'axiome vulgaire, est venu s'adapter un digne couvercle. Le
prêtre Lupicinus, pour me servir du mot qui, au rapport de Lucilius, est le seul
dont ait ri Crassus, et qui fut dit au sujet d'un âne mangeant des chardons :
Telles lèvres, telles laitues; ce prêtre donc, pilote débile, gouverne un
vaisseau percé de toutes parts, et, aveugle, il conduit des aveugles dans la
fosse. C'est un pasteur bien digne d'un pareil troupeau.
Votre mère, qui est aussi la mienne, qui, tout en marchant de concert avec vous
dans les voies de la sainteté, vous a devancé néanmoins, en ce qu'elle a mis au
monde de tels fils, et dont les entrailles peuvent être appelées vraiment
précieuses, je la salue avec le respect que vous me connaissez pour elle; je
salue aussi vos sœurs, si dignes de la vénération publique, elles qui ont
triomphé et de leur sexe et du monde; elles qui, leurs lampes abondamment
pourvues d'huile, attendent l'arrivée de l'Époux. Ô l'heureuse maison où
résident la veuve Anna, les vierges prophétesses et deux Samuel élevés dans le
temple ! Ô l'heureuse habitation, où l’on voit la mère des martyrs Maccabées
couronnée de la gloire de son propre martyre ! Quoique chaque jour vous
confessiez le Christ, en observant ses préceptes, cependant à cette gloire
privée vient se joindre encore celle d'une confession publique et éclatante,
puisque c'est par vous que votre ville a été préservée du venin de l'arianisme.
Peut-être serez-vous surpris de ce que, à la fin de ma lettre, j'aborde un
nouveau sujet. Que faire ? Je ne puis empêcher ma bouche d'exprimer les
sentiments de mon cœur. Les bornes de ma lettre me forcent à me taire; le
plaisir que j'éprouve avec vous me contraint de parler. Mes paroles courent à la
hâte, mon discours est sans liaison, sans suite; mais l'amour ne connaît pas
d'ordre.
LETTRE 8
À NICÉAS, SOUS-DIACRE D'AQUILÉE
Turpilius,
poète comique, parlant du commerce des lettres, dit : C'est la seule chose qui
rende présents les hommes absents. Il a dit vrai, quoique dans une matière
fausse. Qu'y a-t-il, en effet, de si présent, pour ainsi dire, entre des
absents, que de converser par lettres avec ceux que l'on aime, et de les
entendre ? Ces peuples grossiers de l'Italie, qu'Ennius appelle Casci, et
qui, au rapport de Cicéron, dans ses livres sur la rhétorique, cherchaient leur
nourriture à la manière des bêtes, employaient, avant que le papier et les
membranes fussent en usage, ou des tablettes de bois bien poiles, ou des écorces
d'arbres, pour s'entretenir mutuellement par lettres. De là vient qu'on donnait
à ceux qui portaient ces lettres le nom de Tabellarii, à ceux qui les
écrivaient, celui de Librarii, du mot liber, qui signifie l'écorce
des arbres. À combien plus forte raison ne devons-nous donc pas, maintenant que
le monde est poli par les arts, négliger un doux commerce qu'avaient établi
entre eux des hommes d'une telle grossièreté, et qui n'avaient, en quelque
sorte, rien d'humain ! Voilà que le bienheureux Chromatius et le saint Eusébius,
qui ne sont pas moins unis par la conformité de leurs inclinations que par les
liens de la nature, m'ont prévenu par leurs lettres. Et vous, qui ne faites que
de me quitter, vous déchirez une amitié, récente, plutôt que vous ne la
décousez; ce que Lælius condamne sagement, dans Cicéron. Avez-vous, par hasard,
en si grande aversion l’Orient, que vous ne vouliez pas même que vos lettres y
viennent? Réveillez-vous, réveillez-vous; sortez de votre sommeil; donnez au
moins un petit billet à l'amitié. Parmi les douceurs de la patrie, au milieu des
pèlerinages que tous avons faits ensemble, soupirez quelquefois. Si vous
m'aimez, écrivez-moi, je vous en conjure; si vous êtes fâché, ne laissez pas de
m'écrire, malgré votre colère. Ce sera toujours pour moi une grande consolation,
dans mes regrets, de recevoir des lettres d'un ami, fut-il même irrité.
LETTRE 9 À CHRYSOGONUS, MOINE D'AQUILÉE
Ce
qu'il y a dans mon cœur d'affection pour vous, Héliodore, notre ami commun, a pu
vous le dire exactement, lui qui ne vous porte pas moins d'amitié que je ne le
fais moi-même. Il a pu vous dire aussi comme toujours votre nom retentit sur mes
lèvres, comme dans toutes les conversations j'aime à rappeler ces heureux jours
que nous avons passés ensemble; comme j'admire votre humilité, comme je loue
votre vertu, comme je préconise votre charité. Mais vous, d'une nature pareille
aux lynx qui, regardant par derrière, oublient ce qu'ils avaient devant les
yeux, et ne songent plus aux objets qu'ils cessent de voir, vous avez tellement
perdu le souvenir de notre amitié, que cette lettre écrite dans le cœur des
chrétiens, au dire de l'Apôtre, vous l'avez effacée non point par une petite
rature, mais, comme on dit, jusqu'au fond de la cire. Quand ces bêtes, dont je
viens de parler, découvrent, sous le feuillage touffu des arbres, le chevreuil
léger ou le cerf timide, ils les saisissent, déchirent d'une dent cruelle cette
proie qui fuit en vain, entraînant avec elle son ennemi, et ne songent à butiner
qu'autant qu'un ventre vide irrite une gueule desséchée par la faim. Mais une
fois que leur férocité, repue de sang, a gorgé leurs entrailles, avec la satiété
vient l'oubli; et l'animal ne sait plus ce qu'il doit attaquer, jusqu'à ce que
le besoin de manger le rappelle au souvenir de la proie. Vous qui n'êtes point
encore rassasié de moi, pourquoi joindre sitôt le terme au début ? Pourquoi
laisser échapper avant de tenir ? à moins, par hasard, que ne recourant à
l'excuse ordinaire des paresseux, vous prétendiez n'avoir rien eu à me mander;
mais c'est cela même il fallait m'écrire, que vous n'aviez rien à me mander.
LETTRE 10
À PAUL, VIEILLARD DE CONCORDIA
La
brièveté de la vie humaine est la peine des péchés, et la mort qui souvent, au
berceau, enlève le nouveau-né, proclame que les siècles vont se corrompant de
jour en jour. Après que le premier habitant du paradis, s'étant laissé prendre
dans les nœuds du serpent, eut été relégué sur la terre, et, d'immortel qu'il
était, fat devenu sujet à la mort, une vie prolongée jusque à neuf cents ans et
plus, qui semblait une seconde immortalité, suspendait, en quelque sorte, la
sentence de malédiction prononcée contre l'homme. Puis ensuite, la recrudescence
du péché se manifestant peu à peu, l'impiété des géants amena le naufrage de
tout l'univers. Après cette espèce de baptême, pour ainsi dire, qui lava le
monde, la vie des hommes fut resserrée en des bornes étroites. Encore, un terme
si court, avec nos crimes toujours en rébellion flagrante contre le ciel, nous
l'avons presque perdu. Quel est l'homme, en effet, qui dépasse l'âge de cent ans
ou qui, s'il arrive jusque là, ne s'attriste pas d'y être parvenu, selon qu'il
est écrit au livre des psaumes : «Les jours de notre vie sont soixante-dix
années, ou quatre-vingt, le plus; a tu delà, travail et douleur ?» (Ps 71,11).
À quoi bon, direz-vous, remonter si haut, et prendre les choses de si loin ? Ne
pourrait-on, pas nous appliquer avec raison la plaisanterie d'Horace : «La Muse
ne prend point, tardive en son essor, La guerre d'Hion au berceau de Castor.»
C'est que je veux préconiser dignement votre vieillesse, et votre tête blanche
qui ressemble à celle du Christ. Voilà que déjà se déroule le centième cercle de
votre âge; et vous, toujours fidèle observateur des préceptes divins, vous
essayez par anticipation la béatitude de la vie future. Vous avez la vue bonne
encore, la démarche ferme et assurée, l'ouïe subtile, les dents blanches, la
voix éclatante, le corps sain et vigoureux; vos cheveux blancs contrastent avec
votre visage vermeil; votre vigueur dément vos années. Cette heureuse mémoire,
une longue vieillesse ne l'a point affaiblie; nous voyons que le contraire
arrive chez la plupart des hommes. Cette pénétrante vivacité d'esprit, les
glaces du sang y ne l'ont point émoussée. Votre figure n'est point sillonnée de
rides, ni votre front labouré par les ans. Votre main ne conduit pas le style,
tremblante et incertaine, et ne trace pas sur la cire des routes inégales. Le
Seigneur a voulu nous montrer en vous quelle sera la verdeur de nos corps, à la
résurrection future, pour nous apprendre que c'est l'effet du péché, si d'autres
hommes, même de leur vivant, meurent déjà dans leur chair; que c'est la
récompense de la vertu, si vous montrez tout l'éclat de la jeunesse, dans un âge
qui n'est pas le sien. Et cette vigueur de santé, quoique nous la voyions
quelquefois être le partage de beaucoup de pécheurs, c'est le diable qui la leur
donne, pour les entretenir dans le crime; c'est le Seigneur, au contraire, qui
vous la conserve, pour vous faire goûter une joie pure.
Les plus doctes parmi les Grecs (Cicéron, dans le discours pour
Flaccus, dit très bien d'eux, qu'ils ont une
légèreté innée et une docte vanité),
faisaient à prix d'argent l'éloge de leurs rois on de
leurs princes. À leur exemple, je réclame une
récompense pour les éloges que je vous donne. Et ne
pensez pas que j'exige peu de chose; c'est la perle de
l'Évangile que je demande : Les paroles du Seigneur, paroles
pures, argent éprouvé par le feu, purifié par le
creuset, épuré jusqu'à sept fois, je veux dire les
Commentaires de Fortunatianus,
et; pour prendre connaissance des persécutions, l'histoire d'Aurélius Victor,
puis en même temps les lettres de Novatianus, afin que, si je connais le poison
de cet homme schismatique, je prenne plus volontiers l'antidote du saint martyr
Cyprien. En attendant, je vous envoie un autre vous-même, c'est-à-dire, que
j'adresse à un Paul déjà vieux un Paul plus vieux encore1
. Dans mon ouvrage, pour faire descendre mon style à la portée des simples, je
me suis donné beaucoup de peine. Mais je ne sais comment un vase, fût-il même
plein d'eau, conserve néanmoins l'odeur qu'il avait d'abord. Si ce petit présent
peut vous plaire, j'ai d'autres choses en réserve, qui avec plusieurs
marchandises d’Orient, pourvu que souffle l'Esprit saint, navigueront vers vous.
LETTRE 11
À ANTOINE, SOLITAIRE
Notre
Seigneur, le Maître de l'humilité, un jour que ses disciples disputaient sur la
prééminence, prit un petit enfant par la main, disant : «Quiconque d'entre vous
ne deviendra pas semblable à cet enfant ne peut entrer dans le royaume des
cieux.» (Mt 18,3). De peur qu'il ne parût enseigner seulement et ne point
pratiquer, il donna Lui-même l'exemple, lavant les pieds à ses disciples,
recevant par un baiser celui qui le trahissait, s'entretenant avec la
Samaritaine, parlant du royaume des cieux, tandis que Marie était assise à ses
pieds, et, après être ressuscité des enfers, apparaissant d'abord à de simples
femmes. Ce qui précipita Satan de son élévation d'archange, ce n'est pas autre
chose que l'orgueil contraire à l'humilité. Et le peuple juif, qui réclamait les
premiers sièges et les salutations dans la place publique, après avoir eu pour
successeur un peuple de gentils, regardé jusque là comme une goutte d'eau dans
un vase d'airain, a été effacé de la terre. Les pécheurs Pierre et Jacques sont
envoyés aussi contre les sophistes du siècle et les sages du monde. À ce sujet,
l'Écriture dit : «Dieu résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles.» (1
Pier 5,5). Considérez, mon frère, quel mal c'est que le mal qui a Dieu pour
adversaire; qui fait que, dans l'Évangile, le pharisien orgueilleux est méprisé,
et que l'humble publicain est écouté. Déjà, si je ne me trompe, je vous ai
envoyé dix lettres, pleines d'amitiés et de prières; vous ne daignez pas même,
vous, répondre un seul mot. Le Seigneur parle bien avec ses serviteurs; et vous,
vous ne parlez point avec un frère. C'est trop m'outrager, allez-vous dire ?
Croyez-moi, si ma plume ne voulait garder quelque retenue, blessé que je suis,
je vous accablerais de tant de reproches, que vous vous mettriez en devoir de me
répondre, fût-ce même par colère. Mais comme se fâcher est le propre de l'homme,
et ne pas injurier le propre du chrétien, revenant à mes premières habitudes, je
vous prie encore d'aimer celui qui vous aime, et serviteur de Dieu, d'accorder
quelques mots à un serviteur de Dieu comme vous. Adieu dans le Seigneur.
LETTRE 12
AUX VIERGES D'HERMON
L'exiguïté
de ma lettre est une preuve de mon isolement, et voilà pourquoi j'ai resserré un
long discours dans un petit espace. Je voulais m'entretenir longtemps avec vous,
mais le manque de papier me forçait au silence. Maintenant donc, cette ruse
ingénieuse a vaincu ma pauvreté, et, si ma lettre est petite, notre causerie
n'en sera pas moins longue. Et toutefois, au milieu de cet extrême dénuement,
jugez de ma charité, puisque n'ayant pas de quoi vous écrire, je n'ai pas laissé
néanmoins de le faire. Au reste, pardonnez, je vous en conjure, à ma douleur. Je
le dis le cœur froissé, je le dis les larmes aux yeux et l’âme contristée, vous
ne m'avez pas même envoyé une seule lettre, à moi qui vous ai si souvent écrit.
Je sais qu'il n'y a rien de commun entre la lumière et les ténèbres, qu'il n'y a
point de commerce entre les servantes de Dieu et un pécheur; cependant une
courtisane lava de ses larmes les pieds du Seigneur, et les chiens mangent les
miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. Le Sauveur Lui-même n'est pas
venu appeler les justes, mais les pécheurs, car ceux qui se portent bien
n'ont pas besoin de médecin; et Il aime bien mieux le repentir du pécheur que sa
mort; et la brebis égarée, Il la rapporte sur ses épaules; et le fils prodigue
de retour est accueilli par son père joyeux. L'Apôtre ne dit-il pas : «Ne jugez
point avant le temps, car, qui êtes vous, pour oser ainsi condamner le serviteur
d'autrui ? s'il tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître. Et
ailleurs : «Que celui qui est debout, prenne garde de ne point tomber.» Et
ailleurs encore : «Portez les fardeaux les uns des autres. » Autrement, très
chères sœurs, juge la passion des hommes, autrement juge le Christ. La sentence
de son tribunal n'est pas la même que celle que l'on porte dans les repaires des
médisants. Beaucoup de voies, qui aux hommes paraissent justes, sont ensuite
trouvées mauvaises, et l'on cache souvent un trésor dans des vases d'argile.
Pierre avait nié trois fois son Maître; des larmes amères le rétablissent dans
son premier état. Celui à qui l'on remet davantage aime aussi davantage. On ne
dit rien de tout le troupeau, et les anges dans le ciel se réjouissent pour le
salut d'une seule brebis malade. Si quelqu'un veut condamner cela, qu'il entende
dire au Seigneur : «Mon ami, le si je suis bon, pourquoi ton œil est-il
mauvais.» (Mt 20,15).
LETTRE 13
À CASTORINA, SA TANTE
Jean,
tout à la fois apôtre et évangéliste, dit, en une épître : «Quiconque hait son
frère est homicide;» (1 Jn 3,15) et il a raison. En, effet, comme l'homicide
résulte souvent de la haine, quiconque hait, quand même il ne frapperait pas du
glaive, devient néanmoins homicide de cœur. À quoi bon un tel début, allez-vous
dire ? C'est pour que, bannissant une vieille rancune, nous préparions à Dieu
dans notre cœur une habitation pure. «Entrez en colère, dit David, et ne péchez
point;» (Ps 4,5) ce qu'il faut entendre par ces mots, l'Apôtre l'explique très
bien : «Que le soleil ne se couche point sur votre colère.» (Eph 4,26).
Que ferons-nous, au jour du jugement, nous sur la colère de qui un soleil
accusateur s'est couché, non point un seul jour, mais durant tant d'années ? Le
Seigneur dit, dans l'Évangile : «Si donc vous présentez votre offrande à
l’autel, et que là vous vous souveniez que voire frère a quelque chose contre
vous, laissez là votre offrande devant l'autel, et allez d'abord vous
réconcilier avec votre frère, et alors revenant vous présenterez votre
offrande.» (Mt 5,23). Malheur à moi, je n'ose dire malheur à vous, nous qui
depuis si longtemps n'avons pas présenté de dons à l'autel, ou qui, par notre
haine invétérée, avons perdu le fruit de nos offrandes ! Comment avons-nous pu
dire jamais dans notre prière quotidienne : «Remettez-nous nos dettes, comme
nous remettons leurs dettes à nos débiteurs,» (Mt 11,12) puisque notre cœur
n'allait point d'intelligence avec nos paroles, et que notre prière démentait
nos actions ? Je viens donc vous conjurer, comme je l'avais déjà fait, il y a
plus d'un an, d'entretenir avec moi cette paix que le Seigneur nous a laissée;
que le Christ soit témoin de mon désir et de vos intentions. Bientôt devant son
tribunal, notre réconciliation recevra sa récompense, ou notre rupture son
châtiment. Que si vous ne voulez pas, ce qu'à Dieu ne plaise, accéder à mes
vœux, je serai quitte. Cette lettre que je vous écris, m'absoudra, lorsqu'on
l'aura lue.
Comme
l'orient, agité de ses anciennes furies, met en lambeaux la robe du Seigneur,
robe sans couture et d'un seul tissu; que les renards dévastent la vigne du
Christ , et que parmi tant de citernes entrouvertes qui ne sauraient garder
l'eau, il est difficile de découvrir où est la fontaine scellée et le jardin
fermé, j'ai cru devoir consulter la chaire de Pierre et cette foi louée par la
bouche de l'Apôtre, et chercher la nourriture de mon âme, au lieu même où jadis
je reçus les vêtements du Christ. La vaste étendue du liquide élément et ce long
espace de terres ne m'ont pas empêché d'y aller chercher la perle précieuse.
«Partant où sera le corps, là se rassembleront les aigles.» (Lc 17,37).
Pendant que des enfants pervers dissipent leur patrimoine, vous seuls conservez
intact l'héritage de vos pères. Chez vous, le sol riche et fécond, rend au
centuple la pure semence du Seigneur; chez nous le froment, étouffé dans les
sillons, dégénère en ivraie et en chaume. Aujourd'hui dans l'Occident se lève le
soleil de justice, tandis que dans l'Orient ce lucifer qui était tombé, a établi
son trône au-dessus des astres. «Vous êtes la lumière du monde, vous êtes le sel
de la terre,» (Mt 5,13-14) vous êtes des vases d'or et d'argent; ici nous
n'avons que des vases d'argile ou de bois qui attendent la verge de fer et les
feux éternels.
Quoique votre grandeur m'effraie, votre humanité cependant me rassure. Victime,
je demande au prêtre le salut; brebis, je réclame l'appui du pasteur. Loin donc
l'envie calomnieuse; que la splendeur du siège romain disparaisse; je parle au
successeur du pêcheur, et au disciple de la croix. Moi, qui ne veux suivre
personne autre que le Christ, je communique avec votre béatitude, c'est-à-dire,
avec la chaire de Pierre; je sais que l'Église est bâtie sur cette pierre.
Quiconque mange l'agneau hors de cette maison est un profane. Quiconque ne se
trouvera point dans cette arche de Noé périra lors du déluge.
Et comme, pour pleurer mes crimes, je me suis retiré dans cette solitude qui
sépare la Syrie d'avec le pays des Barbares, et que je ne puis, vu mon grand
éloignement, demander toujours de votre sainteté le saint du Seigneur, je
communique ici avec les confesseurs égyptiens vos collègues, et je me cache,
humble chaloupe, parmi ces vaisseaux de haut bord. Je ne connais pas Vitalis, je
rejette Meletius, j’ignore ce que c'est que Paulin. Quiconque n'amasse pas avec
vous dissipe, c'est-à-dire, celui qui n'appartient pas au Christ appartient à
l'antichrist. Maintenant donc, ô douleur ! après la foi de Nicée, après le
décret d'Alexandrie sanctionné par l'Occident, le chef des ariens et les
Campenses exigent que je reconnaisse trois hypostases, moi, homme romain, pour
qui ce nom est chose nouvelle. Quels apôtres, je vous prie, ont émis de pareils
dogmes ? Quel nouveau Paul, maître des gentils, a enseigné cette doctrine ?
Demandons-leur ce qu'ils pensent qu'on peut entendre par trois hypostases ? Ils
disent que ce sont trois personnes subsistantes; répondrons-nous que c'est là
notre croyance ? Le sens ne suffit pas; ils veulent les paroles elles-mêmes,
parce qu'il y a je ne sais quel venin caché sous ces mots. Nous crions : Si
quelqu'un ne confesse pas trois hypostases, c'est-à-dire, trois personnes
subsistantes, qu'il soit anathème. Mais, parce que nous n'usons pas de leurs
termes, nous passons pour hérétiques. Que si par le mot d'hypostase, on entend
la substance, et qu'on ne dise pas qu'il n'y a qu'une hypostase en trois
personnes, on est séparé de Jésus Christ; c'est sur cela qu'on me reproche
d'être uni avec vous par la même confession de foi. Décidez, je vous en conjure;
si vous le jugez à propos, je ne craindrai pas de dire qu'il y a trois
hypostases; si vous l'ordonnez, que l'on fasse une nouvelle confession de foi,
après celle de Nicée, et que nous autres orthodoxes, nous nous servions pour
expliquer notre sentiment, des mêmes termes que les ariens.
Toutes les écoles n'entendent, par le mot d'hypostase, autre chose que
substance. Et qui donc, je vous prie, ira, d'une bouche sacrilège, proclamer
trois substances ? Il n'y a dans Dieu qu'une seule nature qui existe
véritablement, car ce qui subsiste ne prend rien d'ailleurs, mais tient tout de
soi. Les autres qui sont créées, quoiqu'elles semblent exister, n'existent pas
véritablement, parce qu'il fut un temps où elles n’existaient point; et ce qui
n'était pas autrefois peut encore cesser d'être. Dieu seul qui est éternel,
c'est-à-dire, qui n'a point de commencement, possède proprement le nom
d'essence; c'est pour cela qu'il dit à Moïse, du milieu du buisson : «Je suis
celui qui suis;» (Ex 4,14) et encore : «Celui, qui est m'a envoyé.» Les anges,
le ciel, la terre, la mer existaient certainement alors. Et comment Dieu
S'attribue-t-Il à Lui seul le nom d'essence, qui est commun à toutes les
créatures ? Mais, puisque la Nature divine est seule parfaite, et qu'en trois
personnes subsiste une seule Divinité, qui existe proprement, qui forme une
seule nature, dire qu’il y a trois choses, trois hypostases, trois substances,
c'est affirmer, sous un spécieux prétexte de piété, qu'il y a trois natures. Et,
s'il en est ainsi, pourquoi des murs nous séparent-ils d'avec Arius, si nous
sommes unis avec lui par une doctrine perfide ? Que votre béatitude ne
communique-t-elle avec Ursinus; qu'Ambroise ne s'unit-il à Auxentius ? — À Dieu
ne plaise que la foi romaine en vienne là, et que les cœurs religieux des
fidèles embrassent cette sacrilège doctrine ! Qu'il nous suffise de dire qu'il y
a une seule substance, trois personnes subsistantes, parfaites, égales,
coéternelles. Qu'on ne parle point de trois hypostases, je vous prie, et qu'on
en admette une seule. Ce n'est pas un bon indice, lorsque dans un même sens, les
paroles sont en désaccord. Qu'il nous suffise de la croyance dont je viens de
parler.
Si néanmoins vous jugez à propos qu'il faille confesser trois hypostases, en
expliquant ce que l'on entend par ces mots, nous ne nous y opposons pas. Mais,
croyez-moi, le poison se cache sous le miel, et l'ange de Satan s'est transformé
en ange de lumière. Ils expliquent très bien le mot d'hypostase, et, quoique je
l'admette dans le sens qu'ils lui donnent, je ne laisse pas de passer pour
hérétique. Pourquoi tiennent-ils si opiniâtrement à un mot seul ? Pourquoi se
cachent-ils sous un langage, ambigu ? Si leur foi se trouve conforme à leurs
explications, je ne condamne pas ce qu'ils soutiennent. Si ma foi est semblable
à celle qu'ils feignent d'avoir, qu'ils me permettent donc d’expliquer leur
sentiment avec mes expressions à moi.
C'est pourquoi je conjure votre béatitude, au Nom du Crucifié, qui a sauvé le
monde, au Nom de la Trinité, qui n'a qu'une même substance, de me mander si je
dois confesser ou ne confesser pas trois hypostases. Et de peur que l'obscurité
du lieu où j'habite ne vienne par hasard, à tromper les porteurs, daignez
adresser votre lettre au prêtre Évagre, que vous connaissez très bien; dites-moi
encore avec qui je dois communiquer à Antioche, car les Campenses, unis
aux hérétiques tharsiens, ne cherchent qu'à faire recevoir, appuyés qu'ils se
disent sur l'autorité de votre communion, les trois hypostases, dans le sens
qu'on leur donnait autrefois.
J'avais
résolu de me servir des paroles du psalmiste, qui dit : «Quand l'impie s'élevait
contre moi, je me suis tu, je me suis humilié, et j'ai gardé le silence, pour ne
pas répondre, même de bonnes choses.» (Ps 38,2-3). Puis encore : «Et moi, je
suis comme un sourd qui n'entend pas, comme un muet qui ne peut ouvrir la
bouche. Je suis comme un homme dont les oreilles sont fermées.» (Ps 37,13-14).
Mais, parce que la charité s'élève au-dessus de tout, et que l'affection
triomphe du dessein le mieux arrêté, je vous écris, moins pour rendre la
pareille à ceux qui m'outragent, que pour répondre à votre demande. Car, chez
les chrétiens, comme a dit quelqu'un, ce n'est pas celui qui souffre une injure,
mais celui qui s'en rend coupable, qui est malheureux. Et d'abord, avant que je
vous parle de ma foi, que vous connaissez très bien, je ne puis m'empêcher de
m'élever contre la barbarie de ce lieu, en me servant de ces vers qui sont dans
la bouche de tout le monde :
«Mais quel peuple cruel habite ces climats ?
Sur la rive en tremblant nous hasardions nos pas;
Sur nous se précipite une foule barbare;
D'un coin de terre inculte un est pour nous avare,
Et le fer à la main, on vient nous arracher
L'asile du naufrage et l’abri d'un rocher.
(Æneid. 1,543)
Si j'emprunte ces vers à un poète profane, c'est afin,
que celui qui ne conserve pas la paix du Christ apprenne au moins d'un
païen à vivre en paix. On m'appelle
hérétique, lorsque je proclame une seule substance dans
la Trinité. On me reproche l'impiété sabellienne,
lorsque je crie, d'une incessante voix, qu'il y a trois personnes
subsistantes, véritables, entières et parfaites. Si les
ariens me traitent de la sorte, à la bonne heure; si les
orthodoxes blâment en moi cette croyance, ils ont cessé
d'être orthodoxes, ou il faut alors qu'ils me déclarent
hérétique avec l’Occident, hérétique
avec l'Égypte, c'est-à-dire, avec Damase et Pierre.
Pourquoi, exceptant ses compagnons, condamnent-ils un seul homme ? Si
les eaux d'un ruisseau sont trop basses, ce n'est point la faute du
lit, mais de la source. J'ai honte de le dire; du fond de nos cellules,
nous condamnons l'univers. Dans le sac et la cendre, nous
prononçons sur les évêques. Que fait sous la
tunique du pénitent une âme royale ? Nos chaînes,
notre crasse, nos cheveux, ne sont pas les ornements de la
royauté, mais les marques de la pénitence. Qu'ils me
permettent, de grâce, de rester dans le silence. Pourquoi
déchirent-ils un homme qui ne mérite pas un pareil
traitement ? Je suis hérétique. Eh, que vous importe ?
Demeurez en repos, n'en parlons pas davantage. Craignez-vous que je
n'aille, habile comme je le suis dans la langue syriaque ou dans la
langue grecque, parcourir les Églises, séduire les
peuples, créer un schisme ? Je n'ai rien pris à personne,
je ne reçois rien gratuitement. Chaque jour, avec mes mains et
à la sueur de mon front, je gagne ma vie, sachant que
l'Apôtre a écrit : «Celui qui ne travaille pas ne
doit pas manger.» (2 Th 3,10).
Avec quel gémissement, avec quelle douleur je vous écris ceci, vénérable et
saint père, Jésus m'en est témoin. Je me suis tu; est-ce que je me tairai
toujours, dit le Seigneur ? On ne m'accorde pas un seul coin du désert. Chaque
jour on me demande ma profession de foi, comme si j'étais né de nouveau sans la
foi. Je fais ma profession comme ils la veulent, elle ne leur plaît pas. Je la
signe, ils ne me croient pas. Tout ce qu'ils désirent, c’est que je m'en aille
d'ici. Eh bien ! je leur cède la place; ils m'ont arraché une portion de mon
âme, c'est-à-dire, mes très chers frères qui veulent se retirer d'ici, qui se
retirent déjà, aimant mieux vivre, disent-ils, avec des bêtes farouches qu'avec
des chrétiens de ce genre. Et néanmoins, si mes infirmités et la rigueur de
l’hiver ne me retenaient ici, je fuirais dès à présent. Néanmoins, jusqu'à ce
que revienne le printemps, je demande qu'on m'accorde encore pour quelques mois
l'asile du désert; si le temps semble trop long, je pars. «Au Seigneur
appartient la terre, et tout ce qu'elle renferme.» (Ps 23,1). Que seuls ils
montent aux cieux, que le Christ soit mort pour eux seuls, qu'ils aient tout,
qu'ils possèdent tout, qu'ils se glorifient à leur aise. Mais quant à moi, à
Dieu ne plaise que «je me glorifie en autre chose, qu’en la croix de notre
Seigneur Jésus Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je
sais crucifié pour le monde.» (Gal 6,14).
Touchant les dogmes au sujet desquels vous avez daigné m'interroger, vous saurez
que j'ai donné au saint Cyrille ma profession de foi par écrit. Quiconque ne
croit point ainsi n'appartient pas au Christ. Au reste, j'ai pour témoins de ma
foi vos propres oreilles, et celles du bienheureux frère Zénobius, que nous
saluons beaucoup, ainsi que vous, nous tous qui sommes ici.
La
femme importune de l'Évangile, mérita enfin d'être écoutée, et un ami put
obtenir des pains de son ami, quoique celui-ci fût fermé dans sa maison avec ses
esclaves, et que l'on se trouvât au milieu de la nuit. Dieu Lui-même, qui ne
saurait être dominé par aucune force, se laisse vaincre aux prières du
publicain. La cité de Ninive, qui s'était perdue par le péché, se sauva par les
pleurs. À quoi bon reprendre les choses de si loin ? C'est pour que, du haut de
votre élévation, vous abaissiez un regard sur moi chétif; pour que, pasteur
opulent, vous ne dédaigniez pas la brebis malade. Le Christ fit passer le larron
de la croix en paradis. Et afin que personne jamais ne pensât qu'il est trop
tard pour se convertir, il changea la peine de l’homicide en martyre. Le Christ,
dis-je, embrasse avec joie l'enfant prodigue de retour, et, laissant
quatre-vingt-dix-neuf brebis, ce bon pasteur rapporte sur ses Épaules une seule
brebis qui était restée derrière. Paul, de persécuteur devient prédicateur; il
est aveuglé des yeux de la chair, pour mieux voir des yeux de l'âme, et lui qui
emmenait chargés de chaînes les serviteurs du Christ devant le tribunal des
Juifs, il se fait gloire ensuite des fers qu'il porte pour l'amour du Christ.
Moi qui ai reçu à Rome, ainsi que je vous l'ai déjà mandé, la robe du Christ, je
demeure maintenant sur les frontières barbares de la Syrie. Et n'allez pas
croire que ce soit un autre qui m'ait condamné à cette retraite, j'ai décidé
moi-même ce que je méritais; mais, comme dit un poète profane : «Nous fuyons sur
les flots le chagrin qui nous presse; c'est changer de climat, et non changer
d'humeur.» (Horat. Epist. 2)
Poursuivi sans cesse par un implacable ennemi, je soutiens dans la solitude des
guerres plus cruelles que jamais. D'un côté frémit la rage de l’hérésie arienne,
appuyée sur les puissants du jour; de l'autre, une Église divisée en trois
parties, s'efforce de m'attirer à elle. L'ancienne autorité des moines voisins
s'élève contre moi. Cependant, je ne cesse de crier. Quiconque est uni à la
chaire de saint Pierre se trouve de mon parti. Mélétius, Vitalis et Paulinus
disent qu'ils sont dans votre communion; je pourrais le croire, s'il n'y en
avait qu'un seul qui l'affirmât. Maintenant, ou deux d'entre eux ou eux tous
disent un mensonge.
Je conjure donc votre béatitude, par la croix du Seigneur, par la gloire
nécessaire de notre foi, la passion du Christ, d'imiter par votre zèle ceux dont
vous occupez le rang. Puissiez-vous, assis sur le trône, juger avec les douze
disciples; puisse un autre vous ceindre dans votre vieillesse, comme on le fit à
Pierre; puissiez-vous obtenir, avec Paul, le droit de cité dans le ciel !
Faites-moi savoir par votre lettre avec qui je dois communiquer dans la Syrie.
Ne méprisez pas une âme pour laquelle est mort Jésus Christ.
LETTRE 17
À INNOCENTIUS
De la femme frappée sept fois
Souvent,
très cher Innocentius, vous m'avez prié de ne point passer sous silence la chose
merveilleuse qui est arrivée de nos jours. Comme je me refusais à cela, par une
appréhension bien fondée, je l'éprouve maintenant, et que je craignais de ne
pouvoir atteindre à ce que vous me demandiez, soit parce que tous les discours
de l'homme sont trop impuissants pour louer les œuvres du ciel, soit parce que
le repos ayant jeté sur mon esprit une sorte de rouille, j'avais vu se dessécher
la faible veine de ce peu de facilité que j'avais acquise. Vous, au contraire,
vous me disiez que, dans les choses de Dieu, l'on doit considérer, non point la
possibilité de l'entreprise, mais le courage que l'on a, et que les paroles ne
sauraient manquer à celui qui croit à la parole.
Que ferai-je donc ? ce que je ne puis accomplir, je n'ose le refuser. Je monte
sur un vaisseau de charge, navigateur sans expérience. Et l'homme qui n'a pas
même guidé sur un lac une barque légère, le voilà qui se confie aux flots
bruyants de l'Euxin. Déjà la terre disparaît à mes yeux, partout le ciel et
partout la mer; déjà les ténèbres répandent sur les eaux leurs sombres horreurs,
et, sous la nuit épaisse des orages, les ondes se blanchissent d'écume. Vous
m’exhortez à suspendre au mât les voiles enflées, à étendre les cordages, à
prendre le gouvernail. Je vais obéir à vos ordres, et, parce que la charité peut
tout, je me confierai au saint Esprit, qui m'accompagnera dans ma course; quel
que soit le succès de mes voyages, il me restera de quoi me consoler. Si la
tempête me jette vers le port désiré, je passerai pour un habile pilote; si, à
travers les détours difficiles de ma narration, ma parole sans art vient à se
perdre, vous me reprocherez peut-être mon inhabileté, mais vous ne pourrez
certes, demander plus de zèle.
Or donc, Verceil est une ville des Liguriens, située presque au pied des Alpes,
jadis considérable, maintenant à demi ruinée et à peu près déserte. Comme,
suivant la coutume, le consulaire visitait ce pays, on lui présenta une femme
avec son complice d'adultère, — c'était le crime dont l'accusait son mari — et
il les fit jeter dans les horreurs d'une affreuse prison. Peu de temps après,
lorsque les ongles de fer déchiraient le corps livide et sanglant du jeune
homme, et que la torture allait chercher la vérité dans ses flancs sillonnés, le
malheureux, jaloux, par une courte mort, d'éviter de longs supplices, accuse la
femme, tandis qu'il ment contre lui-même. Cet infortuné, qui était seul à
plaindre, fut justement condamné à être frappé du glaive, puisqu'il ne laissait
pas à la femme innocente le moyen de nier le crime. Mais celle-ci, faible par
son sexe, forte par son courage, pendant que le chevalet étendait ses membres,
et que les chaînes retenaient derrière son dos ses mains que l'infection du
cachot avait flétries, dirige vers le ciel ses yeux, que seuls de toutes les
parties de son corps, le bourreau n'avait pu lier, et, les joues ruisselantes de
pleurs : «Vous, dit-elle, Seigneur Jésus, à qui rien n'est caché; qui scrutez
les reins et les cœurs, vous m'êtes témoin que si je persiste à nier, ce n'est
point dans l'appréhension de la mort, mais que la crainte seule du péché
m'empêche de mentir. Et vous, malheureux jeune homme, si vous êtes pressé de
mourir, pourquoi tuer deux innocents ? Moi aussi, je souhaite mourir, je
souhaite me dépouiller de ce corps odieux, mais non point comme étant adultère.
Je présente la gorge, j’attends sans crainte le glaive étincelant, mais
j'emporterai avec moi mon innocence. Ce n'est pas mourir, que de mourir pour
vivre.» Alors donc le consulaire, repaît ses yeux de ce cruel spectacle, comme
une bête, qui a toujours soif du sang dont une fois elle a goûté, commande qu'on
redouble la torture, et, grinçant des dents de rage, il menace le bourreau des
mêmes supplices, s'il ne fait avouer à un sexe faible ce qu'une force virile
n'avait pas eu le courage de nier. «Venez à mon aide, Seigneur Jésus. Quels
supplices bien plus grands n'a-t-on pas inventés contre vous ?» Pendant que la
femme parle ainsi, on l'attache à un poteau par les cheveux, on lie plus
fortement son corps au chevalet, on place du feu sous ses pieds, le bourreau lui
déchire les flancs, n'épargne pas même son sein. La femme demeure inébranlable,
et, la fermeté de son âme l'élevant au-dessus des douleurs du corps, elle jouit
des joies d'une bonne conscience; et fait taire les tourments autour d'elle. Le
juge cruel, comme vaincu, s'emporte de colère; la femme prie Dieu; ses membres
sont rompus; elle élève les yeux au ciel; le jeune homme confesse le crime comme
s'il était commun à tous deux. Elle le nie pour lui, et, malgré son danger
propre, veut secourir le jeune homme aussi en danger.
Cependant, elle ne fait que répéter : «Frappe, brûle, déchire, je suis
innocente. Si l'on n'ajoute pas foi à mes paroles, viendra le jour qui
éclaircira pleinement cette accusation; j'ai mon juge.» Déjà le bourreau
fatigué, suppliait et gémissait, et il ne restait plus de place pour de
nouvelles blessures; déjà la cruauté vaincue avait horreur d'un corps qu'elle
venait de déchirer. Aussitôt, saisi de colère, l'intendant s'écrie : «Pourquoi
vous étonner, vous qui êtes là, si cette femme préfère les tortures à la mort ?
Assurément, pour commettre un adultère, il faut être deux, et il est plus
naturel, je crois, que cette femme coupable nie le crime, qu’il ne l'est que le
jeune homme innocent le confesse.»
Le juge prononce contre eux une même sentence, et le bourreau les mène au lieu
du supplice. Tout le peuple accourt à ce spectacle on dirait que les citoyens
abandonnent leur ville tant la foule se presse aux portes encombrées. D'abord,
la tête du malheureux jeune homme tombe au premier coup de glaive, et son
cadavre roule dans le sang. Mais lorsqu'on en est venu à la femme, qu'elle a
fléchi le genou en terre, que le glaive étincelant a été levé sur sa tête
tremblante, et que le bourreau a déployé toute la force de son bras, le fer
meurtrier, dès qu'il a senti le corps, s'arrête soudain, et, effleurant à peine
la peau, fait sortir d'une légère blessure quelques gouttes de sang. L'exécuteur
pâlit de la faiblesse de son bras, et, honteux de voir le glaive émoussé dans sa
main vaincue, s'apprête à frapper un second coup. Le glaive tombe de nouveau
sans force sur la femme, et, comme si le fer eût appréhendé de la toucher, il
s'amollit et s'émousse sur son cou, sans lui faire de mal. Furieux et hors
d'haleine, l'exécuteur rejette son paludamentum en arrière, recueille
toutes ses forces, fait tomber à terre, sans s'en apercevoir, l'agrafe qui
retenait les bords de sa chlamyde, et lève son épée pour frapper. «Voilà, dit la
femme, qu'une agrafe d'or vient de tomber de ton épaule; ramasse-la, crainte de
perdre ce que tu n'as gagné qu'avec beaucoup de peine. »
Eh ! je vous le demande, quelle n'est pas sa sécurité ? Elle ne craint pas la
mort qui est là; elle se réjouit d'être frappée; le bourreau pâlit. Elle a des
yeux, non pas pour voir le glaive, mais seulement pour voir une agrafe. Et,
comme si c'était peu de ne point redouter le trépas, elle rend un bon office à
l'exécuteur. Déjà la protection de la Trinité avait rendu inutile un troisième
coup. Déjà le bourreau tout effrayé, et ne se fiant plus à son glaive, se
préparait à l'enfoncer dans la gorge de la femme, afin que le fer qui ne pouvait
couper, pénétrât du moins dans le corps, sous la pression de la main. Ô
merveille inouïe jusqu'alors ! le glaive se replie vers le pommeau, et, comme
s'il regardait son maître, il semble lui avouer sa défaite et son impuissance.
Rappelons, rappelons ici l'exemple des trois enfants, qui, bien loin de pleurer,
entonnèrent des hymnes, au milieu des tourbillons de flammes devenues froides.
Le feu se jouait autour de leurs vêtements intacts et de leur sainte chevelure.
Rappelons ici l'histoire du bienheureux Daniel, que des lions caressaient de
leur queue, tremblant à l'aspect de celui qu'on leur avait jeté pour leur servir
de proie. Que Susanne, si noble par sa foi, se retrace maintenant à tous les
souvenirs, elle qui, injustement condamnée à mort, fut sauvée par un enfant
rempli de l'Esprit saint. Voilà dans ces deux femmes une égale miséricorde de la
part du Seigneur. L'une, délivrée par son juge, se voit soustraite au glaive;
l'autre, condamnée par son juge, se voit absoute par le glaive.
Enfin, tout le peuple s'arme pour venger cette femme. Les spectateurs de tout
âge, de tout sexe, forcent le bourreau à prendre la fuite, et, du sein des
groupes nombreux, s'élèvent contre lui des voix accusatrices. Chacun en croit à
peine ses yeux. Cette nouvelle remue toute la cité, et tous les licteurs se
rassemblent. L'un d'entre eux, chargé de faire exécuter les condamnés, s'avance,
et, couvrant de poussière ses cheveux blancs : «Citoyens, dit-il, que ne
demandez-vous ma tête ? Que ne me prenez-vous à sa place ? Si vous êtes
miséricordieux, si vous êtes cléments, si vous voulez sauver la condamnée,
assurément je ne dois pas périr, moi qui suis innocent.» Les pleurs émeuvent
tous les esprits, une sombre torpeur se glisse dans toutes les âmes, et, les
volontés étant changées d'une manière merveilleuse, celle qu'on défendait
auparavant par compatissance, on l'abandonne à la mort par un nouveau genre de
compatissante.
On apporte donc une autre épée, on amène un autre exécuteur. La victime est là,
défendue seulement par la protection du Christ. Frappée d'abord, elle chancelle,
frappée de nouveau, elle est étourdie; frappée une troisième fois, elle est
blessée et tombe. Ô merveilleuse grandeur de la puissance divine ! Celle qui
avait été frappée quatre fois, sans être blessée, semble mourir peu après, afin
qu'un innocent ne périsse pas pour elle.
Les clercs, chargés de cet office, enveloppent dans un linceul
le cadavre sanglant, construisent une fosse en pierres, et
apprêtent le tombeau, suivant la coutume. Le soleil
précipite sa course vers le couchant, et, par une
miséricorde spéciale du Seigneur, la nuit arrive d'une
marche plus rapide encore. Soudain palpite le cœur de la femme;
ses yeux cherchent la lumière, son corps se ranime et revient
à la vie. Déjà elle respire, déjà
elle voit, déjà elle se lève, déjà
elle parle. Déjà elle peut s'écrier : «Le
Seigneur est mon aide; je ne craindrai pas ce que l'homme pourrait me
faire.» (Ps 117,6).
Cependant, une vieille femme, que sustentaient les aumônes de l'Église, rend son
esprit à Dieu; et, comme si les choses eussent été disposées à dessein, son
corps est placé dans le tombeau destiné pour une autre. Au point du jour, un
licteur, possédé de l'esprit du démon, se présente, cherche le cadavre de la
femme condamnée, demande qu'on lui montre son sépulcre, persuadé qu'elle vit
encore, et ne pouvant comprendre qu'elle ait pu mourir. Les clercs lui montrent
le tertre tout frais, et la terre tout récemment jetée sur sa tombe; puis on
répond à sa demande par ces paroles : «Exhume des os ensevelis déjà, déclare une
guerre nouvelle à ce tombeau; et, si ce n'est point assez, mets ce cadavre en
pièces, pour en livrer les lambeaux, aux oiseaux et aux bêtes sauvages. Frappée
sept fois, la malheureuse doit souffrir quelque chose de plus que la mort.»
Confus d'un tel reproche, le bourreau se retire, et la femme reçoit en secret
des soins dans une maison. Et, de peur que les fréquentes visites du médecin à
l'église, n'ouvrissent la voie aux soupçons, après avoir coupé les cheveux à
cette femme, on la fait passer avec quelques jeunes filles dans une métairie
écartée où, sous des habits d'homme, elle resta jusqu'à ce que sa blessure fût
cicatrisée. Oh ! qu'il est bien vrai qu'une justice trop exacte est une
souveraine injustice ! après tant de prodiges, les lois sévissent encore.
Voilà donc où m'a entraîné l'ordre de mon
récit, car nous sommes arrivés à notre cher
Évagre. Si je me flattais de pouvoir dire tout ce qu'il a
enduré de fatigues pour le Christ, je serais peu sage. Et si je
voulais garder un silence absolu, ma joie, qui éclaterait en
paroles, ne me permettrait pas de le faire. Qui pourrait en effet,
raconter comment Auxentius, qui opprimait les Milanais, a
été, grâce à sa pieuse sollicitude,
enseveli, pour ainsi dire, avant d'être mort ? comment
l'évêque de Rome, presque enlacé dans les filets de
la faction schismatique, a triomphé de ses adversaires,
grâce encore à Évagre, et pardonné aux
vaincus ?
«Mais dans l'étroit espace où je suis renfermé, D'autres pourront remplir le
plan que j'ai formé.» (Virg. Georg. 4,17)
Je me contente de terminer mon récit. Évagre va trouver exprès l'empereur, le
presse par ses prières, le gagne par son mérite, et obtient, par son
empressement, que la femme, rendue à la vie, soit rendue aussi à la liberté.
1 Il s’agit de saint Paul l’ermite.
DEUXIÈME CLASSE
LES LETTRES ÉCRITES À ROME,
depuis l'an 380 jusqu’à l'an 385
«Écoule, ô ma fille, et vois, et prête l'oreille, et oublie ton peuple et la
maison de ton père, et le roi sera épris de ta beauté.» (Ps 44,10). C'est ainsi
que, dans le quarante-quatrième psaume, Dieu parle à l'âme, pour l’inviter à
sortir de son pays et de sa famille, suivant l'exemple d'Abraham, à laisser les
Chaldéens, dont le nom signifie semblable aux démons, puis à se fixer
dans la région des vivants, que le Prophète appelle ailleurs de ses soupirs
quand il dit : «Je crois que je verrai un jour les biens du Seigneur dans la
terre des vivants.» (Ps 26,19). Mais ce n'est point assez de sortir de votre
pays, si vous n'oubliez votre peuple et la maison de votre père, et si vous ne
méprisez la chair pour vous unir aux embrassements de l'époux. «Ne regarde point
derrière toi, et ne t'arrête point dans toute cette contrée, mais sauve-toi en
la montagne, de peur que tu ne sois pris avec les autres.» (Gen 19,7). Il ne
faut pas, après avoir mis la main à la charrue, regarder derrière soi, ni
revenir des champs à sa maison, ni, après avoir revêtu la robe du Christ,
descendre du toit pour prendre un autre vêtement. Chose merveilleuse ! un père
exhorte sa fille à ne plus songer à son père. «Le père dont vous êtes nés est le
démon, et vous voulez accomplir les désirs de votre père,» (Lc 9,61) est-il dit
aux Juifs… Et ailleurs : «Celui qui commet le péché est enfant du diable.» (Jn
3,8) Sortis d'abord d'un tel père, c’est par lui que nous sommes noirs, et,
après la pénitence, avant que nous soyons montés au faîte de la vertu, nous
disons : «Je suis noire, mais je suis belle, ô filles de Jérusalem.» (Can 1,5).
Je suis sortie, de la maison de mon enfance, j’ai oublié mon père; je renais en
Christ. Quelle récompense reçois-je pour cela ? Le voici : Et le roi sera
épris de la beauté. Voilà donc le grand sacrement. «C'est pourquoi l'homme
quittera son père et sa mère, el s'attachera à sa femme,» (Gen 2) et ils ne
feront tous deux, non plus comme
autrefois, qu'une seule chair, mais qu'un seul esprit. Votre époux n'est ni
fier, ni superbe; il a pris pour femme une éthiopienne. Dès que vous voudrez
entendre les sages maximes de ce véritable Salomon, et que vous serez venue à
lui, il vous avouera tout ce qu'il fait, et le roi vous introduira, dans sa
chambre; il aura le secret merveilleux de changer votre couleur, et alors on
pourra dire de vous : Quelle est celle-ci qui s'élève toute blanche ?
Si je vous écris ceci, chère Eustochium, ma souveraine (car je dois appeler ma
souveraine l'épouse de mon maître), c'est afin de vous donner à comprendre, dès
le début, que je ne veux point ici faire l'éloge de la virginité, que vous avez
jugée excellente et que vous avez embrassée, ni énumérer les ennuis du mariage,
ces incommodités de grossesse, ces cris d'enfants, ces jalousies inquiétantes,
ces infidélités d'un époux, cet embarras du ménage, ni tant de choses regardées
comme des biens, et que la mort nous enlève. Les femmes mariées occupent aussi
un rang dans l'Église, elles peuvent user du mariage avec honnêteté, et
conserver sans tache la couche nuptiale; mais je veux vous montrer qu'au sortir
de Sodome, vous avez à craindre le malheur de la femme de Loth. Il n'y a point
de flatterie dans cet écrit; un flatteur est un agréable ennemi. Je ne veux rien
étaler de ces fleurs de rhétorique, ni vous placer déjà parmi les anges, ni,
après vous avoir exposé le bonheur de l’état virginal, mettre le monde à vos
pieds. Je ne veux pas que votre résolution vous inspire de l'orgueil, mais de la
crainte. Vous marchez toute chargée d'or, vous devez éviter le voleur.
Cette vie est un stade pour les mortels; nous combattons ici pour être couronnés
ailleurs. L'on ne marche jamais en sûreté parmi les serpents et les scorpions.
Mon glaive, dit le Seigneur, s'est enivré de sang dans les cieux, et vous, vous
espérez trouver la paix sur une terre qui produit des épines et des ronces, et
que mange le serpent ! «Nous avons à combattre, non point contre des hommes de
chair et de sang, mais contre les principautés et les puissances de ce monde,
c'est-à-dire, de ce siècle ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans
l’air.» (Eph 6,12).
Nous sommes environnés de bataillons innombrables d'ennemis; tout en est plein.
Une chair fragile, et qui bientôt sera poussière, soutient seule tous leurs
assauts. Mais lorsqu'elle sera dissoute, lorsque sera venu le prince de ce
monde, et qu'il n'aura rien trouvé en elle, alors, pleine de sécurité, vous
entendrez le Prophète dire : «Vous ne craindrez ni les alarmes de la nuit, ni la
flèche qui vole durant le jour, ni la contagion qui marche dans les ténèbres, ni
les attaques du démon du midi. — Il en tombera mille à voire côté, et dix mille
à voire droite, mais la mort n'approchera point de vous.» (Ps 91,6-12). Que si,
troublée par leur multitude, et tremblante à chaque mouvement qu'excite la
passion, vous vous disiez à vous-même dans votre pensée : Que ferons-nous ?
Élisée vous répondra: «Ne craignez pas, car il y a plus de gens avec nous qu'il
n'y en a avec eux;» et il priera et dira : «Ouvrez, Seigneur, les yeux de votre
servante, afin qu'elle voie.» (4 Roi 6,40). Alors, ouvrant les yeux, vous verrez
un char de feu, prêt à vous enlever dans les airs comme Élie; et, joyeuse, vous
chanterez : «Notre âme a été délivrée, ainsi que le passereau, du filet de
l'oiseleur; le filet a été rompu et nous avons été délivrés.» (Ps 123,6).
Tant que nous sommes retenus dans ce fragile corps, tant que nous avons ce
trésor en des vases d'argile, tant que l'esprit désire contre la chair et la
chair contre l'esprit, la victoire n'est jamais certaine. Le démon, notre
adversaire, comme un lion rugissant, tourne sans cesse autour de nous, cherchant
qui dévorer. «Vous amenez les ténèbres, dit le psalmiste, et voilà la nuit;
alors toutes les bêtes de la forêt passeront. — Les lionceaux rugissent pour
leur proie, et demandent à Dieu leur pâture.» (Ps 103,20-21). Le diable ne veut
ni les hommes infidèles, ni ceux du dehors, ni ceux dont le roi d'Assyrie a rôti
les chairs dans une chaudière ardente; c'est de l'Église du Christ qu'il se
plaît à arracher ses victimes. Ses mets sont choisis, comme ceux dont parle
Habacuc. Il désire abattre Job; et, après avoir dévoré Judas, il demande les
apôtres à cribler. Le Sauveur n'est pas venu apporter la paix sur la terre, mais
le glaive. Lucifer est tombé, lui qui se levait le matin, et celui qui était
nourri dans les délices du paradis a mérité d'entendre ces terribles paroles :
«Quand vous élèveriez votre nid aussi haut que l'aigle, je vous en arracherai,»
(Ab 5) dit le Seigneur. Car il avait dit en son cœur : «J’établirai mon trône
au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut.» (Is 14,13-14). C'est
pour cela que Dieu dit chaque jour à ceux qui descendent par l'échelle que Jacob
vit en songe. Je l'ai dit : «Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du
Très-Haut; mais vous mourrez comme des hommes, et comme un des rois vous
tomberez.» (Ps 131,6-7). Le diable est tombé, en effet, le premier; et comme
Dieu se trouve dans l'assemblée des dieux, et qu'il juge les dieux, étant au
milieu d'eux, l’Apôtre écrit à ceux qui cessent d'être des dieux : «Puisqu'il y
a parmi vous des jalousies et des disputes, n'êtes-vous pas charnels, et ne vous
conduisez-vous pas selon l'homme ?» (1 Cor 3,3).
Si l'Apôtre, ce vase d'élection, choisi pour annoncer l’évangile du Christ,
s'applique à réprimer dans son corps les aiguillons de la chair, le feu des
passions, et le soumet à la servitude, de peur qu'en prêchant aux autres, il ne
vienne lui-même à être réprouvé; s'il ne laisse pas de sentir en ses membres une
loi qui combat la loi de l'esprit, et de se voir mené captif sous la loi du
péché; si, après avoir souffert la nudité, les jeûnes, la faim, la prison, les
fouets, les supplices, revenant à lui-même, il s'écrie : «Malheureux homme que
je suis, qui me délivrera de ce corps de mort ?» (Rom 7,24). Pensez-vous que
vous deviez être en sécurité ? Prenez garde, je vous prie, que Dieu ne dise un
jour de vous : «La vierge d'Israël est tombée, et il n'y a personne pour la
relever.» (Amos 5,2). Je le dirai hardiment : Dieu qui peut tout, ne peut pas
cependant relever une vierge de sa chute. Il peut bien absoudre de la peine,
mais il ne veut point couronner une vierge corrompue. Craignons de voir
s'accomplir en nous cette prophétie : «Les vierges les plus sages failliront.»
(Amos 8,13). Faites attention aux paroles du Prophète : Les vierges sages
failliront, car il est aussi des vierges déréglées. «Quiconque, est-il dit,
aura regardé une femme pour la convoiter a déjà commis l'adultère dans son
cœur.» (Mt 5,18). La virginité périt donc même par l'âme seule. Ce sont là ces
vierges déréglées, ces vierges de corps et non d'esprit, ces vierges folles qui,
n'ayant pas d'huile, sont exclues de la salle nuptiale.
Or, si celles qui sont vierges, ne sont pas cependant, à cause de quelques
autres fautes, sauvées par la virginité du corps, qu'adviendra-t-il à celles qui
ont prostitué les membres du Christ et changé le temple de l'Esprit saint en
lupanar ? «Descendez, asseyez-vous dans la poussière, vierge, fille de Babylone;
asseyez-vous sur la terre; il n'y a plus de trône pour la fille des Chaldéens;
on ne vous appellera plus désormais tendre et délicate. — Attachée à la meule de
l'esclavage, les cheveux couverts de cendre, jetez au loin celle écharpe qui
orna voire épaule; dépouillez-vous de votre chaussure, passez les fleuves.» (Is
47,1-2). — Votre ignominie sera dévoilée, votre opprobre mis à découvert. Après
avoir partagé la couche du Fils de Dieu, après avoir reçu les baisers de l'époux
chéri, celle dont le Prophète avait dit : «La reine est restée debout à la
droite, revêtue d'une robe d'or où brille une merveilleuse variété,» (Ps 44,9)
celle-là sera dépouillée; on lui mettra sous les yeux les actions honteuses
qu'elle cacha; elle s'assiéra aux eaux de la solitude, son vase posé à terre;
elle ouvrira ses jambes à tous les passants, et sera souillée jusque à la tête.
Il eût mieux valu s'engager sous la loi d'un mari, marcher dans les lieux de
plaine, que de tomber dans les profondeurs de l'enfer, pour avoir voulu s’élever
trop haut. Qu'elle devienne point, je vous en conjure, une ville prostituée, la
cité de Sion, de peur qu'en un lieu où résida la Trinité, les démons ne viennent
faire leurs danses, les sirènes et les hérissons bâtir leurs nids. Que la
bandelette pectorale ne soit pas déliée, mais, dès que la passion chatouillera
les sens, ou que les feux secrets de la volupté nous brûleront d'une douce
flamme, alors écrions-nous : «Le Seigneur est mon aide, je ne craindrai pas ce
que l'homme pourrait me faire.» (Ps 55). Lorsque l'homme intérieur aura commencé
à hésiter un peu entre le vice et la vertu, dites alors: «Pourquoi es-tu triste,
ô mon âme, pourquoi me troubles-tu ? Espère au Seigneur, parce que je Lui
rendrai des actions de grâce, comme à celui qui est le salut, la lumière de mon
visage et mon Dieu.» (Ps 41,5). Ne laissez pas les pensées se fortifier. Qu'il
ne grandisse en vous rien de ce qui est de Babylone, rien de ce qui est
confusion. Pendant que l'ennemi est faible encore, tuez-le; que la malice, de
peur que la zizanie ne vienne à croître, soit étouffée dans son germe. Écoutez
le psalmiste disant : «Malheur à vous, fille die Babylone; heureux celui qui
vous rendra les maux que vous nous avez faits ! — Heureux celui qui prendra vos
petits enfants, el les brisera contre la pierre !» (Ps 136,11-12). Comme il est
impossible que les feux d'une concupiscence née avec nous, et qui s'insinue
jusque dans la moelle de nos os, ne viennent pas assaillir nos sens, on loue, on
estime bienheureux celui qui, lorsqu'une pensée impure s'élève en son âme, la
tue aussitôt et la brise contre la pierre; «or, la pierre, c'est le Christ.» (1
Cor 10,4).
Oh ! combien de fois moi-même, retenu dans le désert, et dans cette vaste
solitude qui, dévorée des feux du soleil, n'offre aux moines qu'une demeure
affreuse, je croyais assister aux délices de Rome ! Je m'asseyais seul, parce
que mon âme était pleine d'amertume. Mes membres étaient couverts d'un sac
hideux, et mes traits brûlés avaient la teinte noire d'un Éthiopien. Je
pleurais, je gémissais chaque jour, et si le sommeil m'accablait malgré ma
résistance, mon corps décharné heurtait contre une terre nue. Je ne dis rien de
ma nourriture ni de ma boisson, car, au désert, les malades eux-mêmes boivent de
l'eau froide, et regardent comme une sensualité de prendre quelque chose de
cuit. Eh bien 1! moi qui, par terreur de l'enfer, m'étais condamné à cette
prison, habitée par les scorpions et les bêtes farouches, je me voyais en
imagination transporté parmi les danses des vierges romaines. Mon visage était
pâle de jeûnes, et mon corps brûlait de désirs; dans ce corps glacé, dans cette
chair morte d'avance, l'incendie seul des passions se rallumait encore. Alors
privé de tout le secours, je me jetais aux pieds de Jésus Christ, je les
arrosais de larmes, je les essuyais de mes cheveux, et je domptais ma chair
indocile par des jeûnes de plusieurs semaines. Je ne rougis pas de mon malheur;
au contraire, je regrette de n'être plus ce que j'ai été. Je me souviens que
plus d'une fois je passai le jour et la nuit entière à pousser des cris, et à
frapper ma poitrine, jusqu'au moment où Dieu renvoyait la paix dans mon âme. Je
redoutais l'asile même de ma cellule; il me semblait complice de mes pensées.
Irrité contre moi-même, seul je m'enfonçais dans le désert. Si je découvrais
quelque vallée plus profonde, quelque cime plus escarpée, j'en faisais un lieu
de prière et une sorte de prison pour ma chair misérable. Souvent, le Seigneur
m’en est témoin, après des larmes abondantes, après des regards longtemps
élancés vers le ciel, je me voyais transporté parmi les cœurs des anges, et
triomphant d'allégresse, je chantais : «Nous courrons après vous, attirés par
l'odeur de vos parfums.» (Can 1,4).
S'ils soutiennent des assauts pareils, ceux même qui, dans un corps tout abattu,
ne sont assiégés que par les pensées, que ne souffre pas une jeune fille qui vit
au milieu des délices ? L'Apôtre nous l'apprend : «Elle est morte, quoiqu'elle
vive.» (1 Tim 5,6). Si donc je peux donner quelque conseil, si l'on veut m'en
croire sur mon expérience, le premier avis que je donne, la première grâce que
je demande, c'est qu'une épouse du Christ évite le vin comme un poison. Ce sont
là les premières armes du démon contre la jeunesse. L'avarice ébranle moins,
l'orgueil enfle moins, l'ambition séduit moins. Nous pouvons sans peine nous
dépouiller des autres vices, mais celui-ci est un ennemi renfermé dans nous. Où
que nous allions, nous le portons avec nous. Le vin et la jeunesse, voilà un
double foyer de volupté. Pourquoi jeter de l'huile dans la flamme ? Pourquoi
entretenir le feu dans un faible corps tout brûlant déjà ? Paul écrit à Timothée
: «Ne buvez pas d'eau, mais usez d'un peu de vin, à cause de voire estomac et de
vos fréquentes maladies.» (1 Tim 5,23). Voyez pour quels motifs l'Apôtre permet
de boire du vin. C'est dans la vue de remédier à des douleurs d’estomac et à de
fréquentes maladies. Et, de peur que nous n'allassions, par hasard, nous faire
de nos maladies un prétexte, il ordonne de prendre fort peu de vin, parlant
plutôt en médecin qu'en apôtre, quoique, du reste, un apôtre soit un médecin
spirituel, et craignant que Timothée, accablé sous le poids de ses infirmités,
ne pût accomplir sa mission évangélique. D'ailleurs, il se souvenait bien
d'avoir dit lui-même : «La vin est une source de dissolution.» Et encore : «Il
est bon de ne point manger de chair, de ne point boire de vin.» (Rom 14,21). Noé
but du vin, et s'enivra.» (Gen 9,21). Au sortir du déluge, dans un âge encore
grossier, alors que la vigne venait seulement d'être plantée, peut-être ne
savait-il pas que le vin enivrât. Et, afin que vous compreniez qu'en toutes
choses l'Écriture est mystérieuse, (car la parole de Dieu est une perle qui peut
être percée de tout côté), après l'ivresse, remarquez le bien, suivit la nudité
du corps, et l'intempérance enfanta l'impureté. Le ventre s'emplit et s'étend
d'abord, et par suite, les divers membres se remuent et s'agitent. «Le peuple
mangea, dit l'Écriture, et il but, et ils se levèrent pour danser.» (Ex 22,6).
Loth, cet ami de Dieu, qui fut sauvé sur la montagne, et qui, seul, de tant de
milliers d'hommes, avait été trouvé juste, est enivré par ses filles;
quoiqu'elles s'imaginassent que le monde avait péri, et qu'elles agissent ainsi
plutôt dans le désir d'avoir des enfants, que par passion, cependant elles
savaient bien que cet homme juste ne ferait que dans l'ivresse une telle action.
Enfin, il ignora ce qu'il avait fait, et, quoique la volonté n'ait aucune part
au crime, l'erreur toutefois ne laisse pas d'être coupable. De cette union
vinrent les Moabites et les Ammonites, ces ennemis d’Israël qui, non pas même
après la quatorzième génération n'entrèrent jamais dans l'assemblée du Seigneur.
Élie fuyait Jézabel, et, fatigue, se reposait sous un chêne dans la solitude; un
ange vient à lui, le réveille et lui dit : «Lève-toi et mange. — Élie regarda,
et il vit auprès de sa tête un pain cuit sous la cendre et un vase d'eau.» (4
Roi 19,5-6). Est-ce par hasard, que Dieu ne pouvait pas lui envoyer un vin
délicieux, des mets choisis et des viandes assaisonnées ? Élisée invite à dîner
les fils des prophètes, et, leur servant des herbes sauvages, il entend les
convives s'écrier tous : «La mort est dans ce vase.» (4 Roi 4,40). L'homme de
Dieu ne s'emporta point contre les cuisiniers car il n'était pas habitué à une
table plus splendide mais jetant un peu de farine sur ces herbes, il en corrigea
l'amertume, par la vertu du même esprit avec lequel Moïse avait adouci les eaux
de Mara. Et ceux qui étaient venus pour s'emparer de lui, qu'il avait privés des
yeux du corps et des yeux de l'esprit, qu'il avait introduits dans Samarie, sans
qu'ils s'en doutassent, comment voulut-il qu'on les reçût ? vous allez
l'apprendre : «Faites-leur servir du pain et de l'eau, afin qu'ils mangent et
qu'ils boivent, et qu'ils s'en retournent vers leur maître.» (4 Roi 4,22). On
pouvait servir à Daniel, avec les plats du roi de Babylone, une table plus
opulente; néanmoins, Habacuc lui porte le dîner de ses moissonneurs,
c'est-à-dire, une nourriture grossière. Aussi le prophète fuit-il appelé homme
de désirs, parce qu'il ne mangea pas de ce pain délicieux, et qu'il ne but pas
le vin de la concupiscence.
Ils sont innombrables les témoignages divins de l’Écriture, qui condamnent les
mets recherchés, et qui louent les mets simples. Mais comme je n'ai pas dessein
de parler ici du jeûne, et que, pour traiter la matière à fond, il faudrait un
titre et un volume particuliers, que ce soit assez de ces quelques mots sur un
sujet si étendu. Au reste, d'après le modèle que je viens de vous en donner,
vous pourrez vous-même ramasser les passages de cette nature, et observer
comment le premier homme, pour avoir obéi à son ventre plutôt qu'à Dieu, fut
relégué dans cette vallée de larmes; comment, au désert, le démon tenta le
Seigneur par la faim; comment l'Apôtre s'écrie : «Les aliments sont pour
l'estomac, el l'estomac pour les aliments, et un jour Dieu détruira l'un et
l'autre;» (1 Cor 4,13) comment il parle des hommes sensuels, qui se font un Dieu
de leur ventre, car chacun adore ce qu'il aime. C'est pourquoi il faut
soigneusement pourvoir à ce que le jeûne ramène dans le paradis ceux que
l'intempérance en a chassés.
Mais, si vous voulez me répondre que, sortie d'une noble race, élevée dans les
délices, dans la mollesse, vous ne pouvez pas vous abstenir de vin et de mets
exquis, ni mener une vie si austère, je vous répondrai d'un ton ferme : Vivez
donc à votre manière, vous qui ne pouvez vivre suivant la loi de Dieu. Ce n'est
pas que Dieu, Créateur et Maître de toutes choses, prenne plaisir à nous voir
dévorés par une faim cruelle, épuisés par de longues abstinences, consumés par
des jeûnes rigoureux, mais c'est que la pudeur ne peut être en sûreté sans cela.
Écoutez ce que Job, cet homme chéri de Dieu, et déclaré par Lui simple et sans
tâche, pense du démon. «Sa force est dans ses reins, et sa vertu consiste dans
son nombril.» (Job 14,11). Les parties génitales de l'homme et de la femme sont
voilées sous d'autres termes. C'est pourquoi l'on promet à David qu'un enfant
sorti de ses reins siégera sur son trône; aussi soixante-quinze personnes
sorties de la cuisse de Jacob entrèrent en Égypte; mais, depuis que dans sa
lutte avec le Seigneur il eut le nerf de la cuisse séché, il ne procréa plus
d'enfants. C'est pour cela aussi que ceux qui faisaient la Pâque reçoivent
l'ordre de ceindre et de mortifier leurs reins, avant de la célébrer. Dieu dit
aussi à Job : Ceins tes reins comme un guerrier. Jean se ceignait d'une
ceinture de peau. Les apôtres reçoivent ordre de se ceindre les reins, et de
tenir les lampes de l’Évangile. Mais à Jérusalem qui est trouvée couverte de
sang, dans le champ de l'erreur, il est dit en Ézéchiel : «On ne vous a point
coupé le conduit par où vous recevez la nourriture dans le sein de votre mère.»
(Ez 16,4). Toute la force du diable contre les hommes gît dans les reins; toute
la force contre les femmes est encore dans les reins.
Voulez-vous savoir si je dis la vérité ? voici des exemples : Samson, plus fort
que le lion, plus dur que le rocher, qui seul et sans armes avait poursuivi
mille Philistins armés, s'amollit dans les embrassements de Dalila. David,
choisi selon le cœur de Dieu, et qui tant de fois, de sa bouche sainte, avait
chanté, le Christ à venir, David, se promenant sur le toit de sa maison, est
séduit par la nudité de Bethsabée, et joint à l'adultère l'homicide. Ici,
remarquez en passant, qu'un seul regard peut nous perdre, jusque dans notre
maison. C'est pourquoi ce prince pénitent dit à Dieu : «J’ai péché contre vous
seul, et j'ai commis le mal en votre présence;» (Ps 50,5) car il était roi, et
ne craignait personne. Salomon, par la bouche duquel la sagesse avait rendu ses
oracles, qui avait écrit sur tant de matières, depuis les cèdres du Liban,
jusque à l'hysope qui naît dans les murailles, s'éloigna du Seigneur, en aimant
les femmes. Et, de peur que quelqu'un ne se tienne point en garde contre les
liens du sang, nous voyons Amnon brûler, pour sa sœur Thamar, d'une passion
criminelle.
Je ne saurais dire sans honte combien de vierges tombent chaque jour; combien
l'Église, mère affligée, en voit périr dans son sein, sur combien d’astres un
ennemi superbe élève son trône, combien de rochers perce la couleuvre pour y
établir sa retraite. On en trouve souvent qui sont veuves avant d'avoir été
mariées, et qui cachent sous un habit modeste une conscience flétrie. Si leur
grossesse, si les vagissements de leurs enfants ne les trahissaient, elles
marcheraient la tête levée, et le pas affecté. D'autres savent se rendre
stériles, et commettent un homicide sur un enfant qui n'est point encore né.
Quelques-unes, s'apercevant qu'elles ont conçu de leur coupable amour, cherchent
des breuvages qui les fassent avorter, et comme il arrive souvent qu'elles
périssent elles aussi, elles descendent aux enfers chargées de trois crimes,
homicides d'elles-mêmes, adultères de Jésus Christ, parricides d'un enfant qui
n'est point encore né. Voilà celles qui ont coutume de dire : «Tout est pur pour
les purs;» (Tit 1,15) ma conscience me suffit; Dieu demande un cœur pur;
pourquoi m'abstiendrais-je des viandes qu'il a créées pour mon usage ? Et si
quelquefois elles veulent plaisanter et se mettre de belle humeur, dès qu'elles
se sont gorgées de vin, joignant le sacrilège à l'ivresse, elles disent : À Dieu
ne plaise que je m'abstienne de boire le Sang du Christ ! la vierge qu'elles
voient pâle et triste, elles l'appellent malheureuse, moinesse, manichéenne.
Elles sont conséquentes, car, avec la vie qu'elles mènent, le jeûne est une
hérésie. Voilà celles qui marchent en public d'une manière affectée; qui, par
des regards furtifs, attirent après elles une foule de jeunes gens, et qui
méritent d'entendre toujours ces paroles du prophète : «Vous tous êtes fait un
front de prostituée; vous ne savez pas rougir.» (Jer 3,3). N’avoir sur leurs
habits que de légers filets de pourpre, se coiffer négligemment, afin que les
cheveux tombent avec plus de mollesse; porter une chaussure simple, un voile qui
voltige sur leurs épaules, des manches courtes et serrées; marcher d'un pas
brisé et avec nonchalance : voilà toute leur virginité. Qu'elles aient des
personnes pour les louer; que, sous le nom de vierges, elles mettent à plus haut
prix la perte de leur innocence; nous ne cherchons point, nous, à plaire à de
pareilles femmes.
J'ai honte de le dire; ô crime ! cela est déplorable, mais vrai. Comment s'est
introduit dans les l'Églises ce fléau des Agapètes ? D'où vient, hors de l'état
nuptial, cet autre nom d'épouses ? Bien plus, d'où vient ce nouveau genre de
concubines ? Je dirai plus : d'où viennent ces courtisanes qui se donnent à un
seul homme ? Il est des gens qui ont la même maison, la même chambre, souvent
aussi le même lit, et qui nous appellent soupçonneux, lorsque nous pensons
quelque chose. Le frère se sépare de sa sœur, qui professe la virginité; la sœur
qui est vierge, méprise son frère qui vit dans le célibat, et cherche ailleurs
un autre frère; feignant l'un et l'autre d'embrasser un même genre de vie, ils
cherchent des consolations spirituelles auprès de personnes étrangères, afin de
lier avec elles un commerce charnel. Ce sont des gens de cette espèce que
désigne Salomon, dans les Proverbes, quand il dit, en termes si méprisants :
«Quelqu’un peut-il cacher du feu dans son sein, sans voir ses vêtements brûler ?
— Peut-on marcher sur des charbons ardents, sans consumer ses pieds ?» (Pro
27,28).
Maintenant que j'ai démasqué et repoussé loin de nous, celles qui ne veulent pas
être vierges, mais seulement le paraître, c'est à vous que, je vais adresser mon
discours, à vous qui, étant la plus distinguée des vierges de Rome, devriez
mettre un soin d'autant plus grand à ne pas vous priver tout à la fois et des
biens présents et des biens futurs. Et certes, les chagrins de l'état nuptial,
les tristes incertitudes qui s'y rattachent, vous les avez connus par un exemple
domestique, puisque votre sœur Blésilla, votre aînée selon la nature,
votre inférieure selon la grâce, s'est trouvée veuve après sept mois de mariage.
Ô malheureuse condition humaine et qui ne sait rien de l'avenir ! Elle a perdu
la couronne de la virginité, et les douceurs du mariage. Quoiqu'elle soit
maintenant dans le second degré de continence, néanmoins quelle croix
pensez-vous que ce soit de temps en temps pour elle de voir en sa sœur chaque
jour ce qu'elle a perdu elle-même, et de sentir que, tout en se privant avec
plus de difficulté d'un plaisir qu'elle a goûté, sa continence est pourtant d'un
moindre prix que la vôtre ? Qu'elle vive néanmoins sans inquiétude, sans
chagrin; car le centième comme le soixantième fruit de la chasteté vint du même
germe.
Je voudrais que vous n'eussiez point de liaison avec les femmes mariées; je
voudrais que vous ne fréquentassiez pas les personnes de qualité; je ne voudrais
pas, que vous vissiez souvent ce que vous avez méprisé pour vous consacrer à
l'état virginal. Si une femme du commun se fait d'ordinaire un mérite d'avoir
pour mari un juge ou un homme constitué en quelque dignité; si les courtisans se
bâtent d'accourir auprès d'une impératrice, pourquoi compromettez-vous la gloire
de votre époux ? pourquoi vous empressez-vous autour de la femme d'un homme
mortel, vous l'épouse de Dieu ? Apprenez à montrer en ceci un saint orgueil;
sachez que vous êtes au-dessus d'elles. Du reste, je ne désire pas que vous
évitiez la compagnie seulement de celles qui, fières de la dignité de leurs
maris, s'environnent d'un troupeau d'eunuques, et dont les vêtements sont tissus
de légers fils d'or; évitez encore celles qui sont veuves par nécessité plutôt
que par inclination, non pas qu'elles aient dû souhaiter la mort de leurs maris,
mais parce qu'elles n'ont pas profité volontiers de l'occasion qu'elles avaient
de vivre dans la continence. Satisfaites d'avoir changé d'habits seulement,
elles ne changent rien à leur luxe ni à leur vanité. Une troupe, d'eunuques
précède leurs superbes litières, et à les voir le visage plein et vermeil, on ne
croirait pas, qu'elles ont perdu leurs époux; l'on dirait, au contraire,
qu'elles cherchent à se marier. Leurs maisons sont pleines de flatteurs, pleines
de festins. Les clercs, eux-mêmes qui devraient les instruire et leur inspirer
une crainte respectueuse, les embrassent au front et quand ils étendent la main,
comme pour les bénir, du moins vous le croiriez, c'est pour recevoir, sachez le
bien, le prix de leurs indignes complaisances. Elles cependant, qui
s'aperçoivent que les prêtres ont besoin de leur appui, deviennent fières. Comme
elles ont éprouvé la domination maritale elles préfèrent la liberté dit veuvage,
et sont appelées chastes et nonnes; puis, après des festins équivoques, elles
rêvent d'apôtres.
Prenez pour compagnes celles que les jeûnes abattent, celles dont le visage est
pâle, celles que recommandent et leur âge et leur vie; qui chantent tous les
jours en leurs cœurs : «Où conduisez-vous vos brebis, où les faites-vous reposer
au milieu du jour ?» (Can 1,7) qui disent du fond de l'âme : «Je désire d'être
dégagée des liens du corps, et de me voir avec le Christ.» (Phil 1,23). Soyez
soumise à vos parents; imitez votre époux. N'allez que rarement en public;
cherchez les martyrs dans votre chambre; car vous ne manquerez jamais de
prétexte pour sortir, si vous le faites toutes les fois que vous en aurez
besoin.
Mangez avec modération, et ne remplissez jamais de viandes votre estomac. On
voit plusieurs vierges, qui, prenant du vin avec sobriété, s'enivrent par
l'excès des viandes. Lorsque, la nuit, vous vous lèverez pour prier, s'il vous
vient quelques rapports, que ce soit d'inanition et nos pas de réplétion. Lisez
souvent, apprenez le plus que vous pourrez. Que le sommeil vous surprenne les
livres sacrés à la main; si votre tête s'incline sous la fatigue, qu'elle tombe
sur les pages saintes. Jeûnez chaque jour, et ne mangez pas jusque à satiété.
Que sert-il de s'épuiser par un jeûne de deux ou trois jours, si l'on mange
ensuite avec excès, pour se dédommager de cette abstinence ? Un estomac
surchargé appesantit bientôt l'âme, et, semblable à une terre mouillée, produit
les épines des passions. Si jamais vous sentez l'homme extérieur soupirer après
cette fleur d'adolescence; si, après avoir pris de la nourriture, la séduisante
pompe des passions vient vous flatter dans votre couche, saisissez le bouclier
de la foi, pour éteindre les traits enflammés du démon. «Ils sont tous
adultères, et leurs cœurs sont semblables à un âtre brûlant.» (Os 8,4). Mais
vous, qui marchez en la compagnie du Christ, soyez attentive à ses paroles, et
dites : «Notre cœur n'était-il pas embrasé en chemin, lorsque Jésus nous
découvrait les Écritures ?» (Lc 24,32). Et encore : «Votre parole est toute
brûlante et votre serviteur la chérit.» (Ps 118,140). Ii est difficile à l'âme
humaine de ne pas aimer quelque chose, et il faut nécessairement que notre cœur
soit entraîné à une affection quelconque. L'amour de la chair est étouffé par
l'amour de l'esprit; un désir est éteint par un autre désir. Tout ce qui diminue
d'un côté s'accroît de l'autre. Répétez souvent, et ne cessez de dire sur votre
couche : «Durant les nuits j'ai cherché celui que chérit mon âme.» (Can 3,1).
«Faites donc mourir, dit l'Apôtre, les membres de l'homme terrestre qui est en
vous.» (Col 3,5). C'est pourquoi il disait encore avec confiance : «Je vis, ou
plutôt ce n'est plus moi qui vis, mais c'est Jésus Christ qui vit en moi.» (Gal
2,20). Celui qui mortifie son corps, et qui passe dans le siècle ainsi que dans
une ombre, ne craint pas de dire : «Je suis devenu comme une outre exposée à la
gelée.» (Ps 118,83). Tout ce qu'il y avait d'humide en moi s'est desséché; mes
genoux se sont affaiblis dans le jeûne, et «j'ai oublié de manger mon pain.» Ps
101,4). «À la voix de mes gémissements, ma peau s'est attachée à mes os.» (Ps
6,6).
Soyez la cigale des nuits; baignez, toutes les nuits, votre couche de vos
pleurs; veillez et devenez comme un passereau dans la solitude. Chantez de cœur,
chantez aussi d'esprit : «Bénissez le Seigneur, ô mon âme, et n’oubliez jamais
ses nombreux bienfaits. —Il pardonne toutes vos iniquités; il guérit toutes vos
langueurs. — C’est Lui qui a racheté votre vie de la mort.» (Ps 111,2-4). Et qui
de nous peut dire du fond du cœur : «Je mangeais mon pain comme la cendre, et je
mêlais ma boisson avec mes larmes ?» (Ps 101,9). Est-ce qu'il ne faut pas
pleurer, est-ce qu'il ne faut pas gémir, puisque le serpent m'invite encore à
manger du fruit défendu ? puisque, après m'avoir chassé du paradis de la
virginité, il veut me vêtir de ces tuniques de peau, qu'Élie, retournant au
paradis, jeta sur la terre ? Qu'ai-je de commun avec la volupté, elle qui passe
si vite ? Qu'ai-je affaire de cette douce et mortelle harmonie des sirènes ? Je
ne veux point être soumis à la peine qui fut portée contre l'homme :, «Vous
enfanterez dans la douleur el dans les angoisses.» (Gen 3,16). Cette loi est
faite pour la femme et non pour moi : «Et vous vous attacherez à votre époux.»
Qu'elle donne ses affections à un mari, celle qui n'a point le Christ pour
époux. Et enfin : Vous mourrez de mort. Voilà où aboutit le mariage; ma
profession ne connaît point de sexe. Que celles qui sont mariées aient leur
temps et leur titre; moi, ma virginité est consacrée en Marie et en Jésus
Christ.
Quelqu'un dira : Quoi, vous osez calomnier le mariage qui a été béni de Dieu ? —
Ce n'est pas mal parler du mariage que de lui préférer la virginité. Personne ne
compare le mal avec le bien. Que les femmes mariées se glorifient aussi,
puisqu'elles marchent après les vierges. Dieu dit à l'homme : Croissez et
multipliez-vous, et remplissez la terre. Qu'il croisse et qu'il se multiplie
celui qui doit remplir la terre; ils sont dans le ciel ceux qui marchent comme
vous. Croissez et multipliez-vous; cet ordre n'a été accompli qu'après le
bannissement du paradis, après la nudité, après les feuilles du figuier, qui
marquaient par avance les désirs déréglés du mariage. Qu'ils se marient ceux qui
mangent leur pain à la sueur de leur front, pour qui la terre ne produit que des
chardons et des épines, pour qui l'herbe est étouffée sous les ronces. Ce que je
sème porte du fruit au centuple. Tous n'entendent pas la parole de Dieu, mais
ceux à qui il est donné de l'entendre. Qu'un autre soit eunuque par nécessité,
moi, je veux l'être par mon propre choix. «Il est un temps d'embrasser, et un
temps de s'éloigner des embrassements; — un temps de disperser les pierres, et
un temps de les ramasser.» (Ec 3,5).
Depuis que de la dureté des nations il est sorti des enfants d'Abraham, les
pierres saintes ont commencé à rouler sur la terre. Car elles passent à travers
les tourbillons de ce monde; et, dans le char de Dieu, elles volent avec la
célérité des roues. Qu'ils se fassent des tuniques de peaux ceux qui ont perdu
la tunique sans couture, et que charment les vagissements d'un enfant qui, dès
le premier instant de sa vie, pleure le malheur d'être né. Éve était vierge dans
le paradis terrestre; après qu'elle eut été revêtue de tuniques de peaux, alors
commença le mariage. Votre patrie est le paradis; conservez les droits de votre
naissance, et dites : «Ô mon âme, rentre dans ton repos.» (Ps 114,7). Et, afin
que vous sachiez que la virginité est naturelle à l'homme, que le mariage est
une suite du péché, une chair vierge naît du mariage, qui donne dans le fruit ce
qu'il avait perdu dans la ruine. «Un rejeton naîtra de la fige de Jessé; une
fleur s'élèvera de ses racines.» (Is 2,1). Le rejeton est la Mère du Seigneur,
rejeton simple, pur, franc, qui n'est mêlé d'aucun germe étranger, et qui est
fécond, dans son unité, à la manière de Dieu. La fleur du rejeton, c'est le
Christ, Lui qui dit : «Je suis la fleur des champs el le lis des vallées.» (Can
2,1). C'est Lui encore qui, dans un autre endroit est figuré par «la pierre
détachée d'une montagne, sans la main de l'homme,» (Dan 2,34) le Prophète nous
marquant par là qu'un homme vierge devait naître d'une femme vierge; car la main
est prise pour l'action même du mariage, comme dans cet endroit : «Sa main
gauche est sous ma tête, et il m'embrasse de sa droite.» (Can 2,6). Ce sens est
confirmé par ce que fit Noé en introduisant deux à deux dans l'arche les animaux
impurs, car le nombre impair est un nombre pur. Moïse et Jésus Nayé reçoivent
l'ordre de marcher nu-pieds sur une terre sainte. Les apôtres, eux aussi, sont
envoyés sans chaussure à la prédication de l'Évangile nouveau, afin que le poids
et les liens des chaussures ne les embarrassent pas. Aussi, les soldats, après
s'être partagé par le sort les vêtements du Sauveur, ne trouvèrent point de
chaussure à prendre, car le Maître ne pouvait avoir ce qu'il avait interdit à
ses serviteurs.
Je loue les noces, je loue le mariage, mais c'est parce qu'il enfante des
vierges; je prends une rose dans les épines, de l'or dans la terre, une perle
dans un coquillage. Est-ce que celui qui laboure labourera tout le jour ? Ne
doit-il pas goûter le fruit de ses travaux ? On ne saurait mieux honorer le
mariage, qu'en aimant beaucoup ce qu'il produit. Ô mère, pourquoi porter envie à
votre fille ? Elle a été nourrie de votre lait, formée de vos entrailles; elle a
grandi en votre sein. Vous avez conservé sa virginité avec une pieuse
sollicitude. Trouvez-vous mauvais qu'elle ait mieux aimé épouser un roi qu'un
soldat ? Elle vous a rendu un grand service, car vous êtes devenue la belle-mère
de Dieu. «Quant aux vierges, dit l'Apôtre, je n'ai point de commandement du
Seigneur.» (1 Cor 7,25). Pourquoi ? parce que lui-même avait embrassé la
virginité, non point d'après un ordre, mais d'après son propre choix. Car, il ne
faut pas écouter ceux qui prétendent qu'il eut une femme, puisque, parlant de la
continence, et exhortant les chrétiens à une virginité perpétuelle, il dit : «Je
voudrais que tous les hommes fussent en l'état où je suis moi-même.» . Et plus
bas : «Or, je dis aux personnes qui ne sont point mariées ou qui sont veuves,
qu’il leur est bon de demeurer dans cet état, comme j'y demeure moi-même.» (1
Cor 8,7). Et ailleurs : «N'avons-nous pas le pouvoir de mener partout avec nous
des femmes, comme font les autres apôtres ?»(1 Cor 9,5) Et pourquoi donc
n'a-t-il pas reçu de commandement du Seigneur touchant la virginité ? Parce
qu'il y a plus de mérite à faire une chose sans contrainte et à l'offrir; parce
que, si la virginité eût été commandée, le mariage semblait détruit. D'ailleurs,
il était trop dur de forcer la nature, de contraindre l'homme à mener sur la
terre une vie angélique, et de condamner en quelque sorte l'œuvre du Créateur.
Autre fut la béatitude, sous l'ancienne loi : «Heureux, disait -on, celui qui a
des enfants dans Sion, et une famille dans Jérusalem !» Et : «Maudite soit la
femme stérile, qui n'enfante point.» Et : «Vos enfants, comme de jeunes
oliviers, environneront votre table.» Puis, l'on promettait de grandes
richesses; l'on assurait qu’il n'y aurait pas de malades dans les tribus. On
nous dit aujourd’hui : N'allez pas croire que vous soyez un tronc desséché; car,
au lieu de fils et de filles, vous avez dans les cieux une place pour
l'éternité. Aujourd'hui l'on bénit les pauvres, et Lazare est préféré au riche
couvert de pourpre. Maintenant, celui qui est faible se trouve être plus fort.
L'univers était vide; et, pour ne rien dire de ce qu'il y avait alors de
typique, la seule bénédiction consistait dans le grand nombre d'enfants. Voilà
pourquoi Abraham, déjà vieux, s'unit à Cëéthura; pourquoi aussi Lia rachète,
avec des mandragores, le droit d'entrer dans la couche de Jacob; pourquoi encore
la belle Rachel, figure de l’Église, se plaint de sa stérilité. Mais enfin, la
moisson s'augmentant peu à peu, le moissonneur a été envoyé. Élie était vierge,
Élisée était vierge, beaucoup d'entre les fils des prophètes étaient vierges
aussi. Il est dit à Jérémie : «Vous, ne prenez point de femme.» (Jer 16,2).
Sanctifié dans le sein de sa mère, ce prophète, à l'approche de la captivité,
reçoit ordre de ne point se marier. L’Apôtre nous dit la même chose en d'autres
termes : «Je crois que,» la vie célibataire «est avantageuse à l'homme, à cause
des misères de la vie présente, je veux dire qu'il est avantageux à l'homme de
ne se point marier.» (1 Cor 7,26). Quelle est cette fâcheuse nécessité qui nous
prive des joies du mariage ? C'est que le temps est court; ainsi, «il faut que
ceux mêmes qui ont des femmes soient comme s'il n'en avaient point.» (1 Cor
7,29). Nabuchodonosor approche. Le lion s'est élancé hors de sa tanière. Que ne
reviendra-t-il d'un mariage qui doit donner des esclaves à ce prince superbe ?
Pourquoi mettre au monde des enfants dont le prophète déplore la destinée,
disant : «La langue de l'enfant encore à la mamelle, s’est attachée à son
palais, dans l’ardeur de sa soif : «Les petits enfants ont demandé du pain, et
personne n’était là pour leur en donner.» (Lam 4,4). C'était dans les hommes
seulement que l'on trouvait, comme nous l'avons dit, cette vertu de continence;
Éve enfantait toujours dans les douleurs. Mais, depuis qu'une vierge a conçu
dans son sein, et qu'elle nous a donné cet enfant qui devait porter sur son
épaule le signe de sa domination, le Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, la
femme a été affranchie de la malédiction. La mort était venue par Éve; la vie
est venue par Marie. Aussi la virginité a-t-elle brillé plus richement dans les
femmes, parce qu'elle a commencé par la femme. Aussitôt que le Fils de Dieu est
venu dans le monde, il S'est formé à Lui-même une nouvelle famille, afin d'avoir
aussi des anges sur la terre, Lui qui était adoré par des anges dans le ciel.
Alors la, chaste Judith coupa la tête d'Holopherne. Alors Aman, et ce nom veut
dire iniquité, périt dans le feu qu'il avait allumé lui-même. Alors Jacques et
Jean laissèrent leur père, leurs filets, leur nacelle, et suivirent le Sauveur,
renonçant ainsi aux affections du sang, aux liens du siècle et aux affaires
domestiques. Alors, pour la première fois, on entendit ces mots : «Si quelqu'un
veut venir après Moi, qu'il renonce à lui-même, et prenne sa croix, et qu’il me
suive;» (Mt 16,24) car, aucun soldat ne marche au combat avec sa femme. Le
Christ ne permet pas à un disciple d'aller, suivant son désir, rendre les
derniers devoirs à son père. «Les renards ont des lanières, et les oiseaux du
ciel des nids, mais le Fils de l'homme n'a point où reposer sa Tête.» (Lc 9,58).
C'est pour apprendre à ne pas nous attrister, si par hasard nous sommes logés à
l'étroit. «Celui qui n'est point marié s'occupe du soin des choses du Seigneur
el des moyens de plaire à Dieu. — Mais celui qui est marié s'occupe du soin des
choses du monde et des moyens de plaire à sa femme.» (1 Cor 7,32-33). La femme
est partagée; mais la vierge, elle qui n'est point mariée, s'occupe des choses
du Seigneur, afin d'être sainte de corps et d'esprit. Et la femme, qui est
mariée, s'occupe des choses du monde et des moyens de plaire à son mari.
Toutes les sollicitudes, tous les embarras qui accompagnent le mariage, il me
semble que je les ai retracés en peu de mots, dans le livre que j'ai publié
contre Helvidius, touchant la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie. Il
serait trop long de répéter ici les mêmes choses; si quelqu'un le trouve bon, il
peut recourir à ce petit traité. Mais, afin qu'on ne m'accuse pas d'omettre
entièrement ces détails, je dirai que, l'Apôtre nous ordonnant de prier sans
cesse, que celui qui remplit les devoirs du mariage ne pouvant pas prier, ou
bien nous prions toujours, et nous sommes vierges, ou bien nous cessons de
prier, pour satisfaire aux obligations du mariage. «Si une vierge se marie, dit
encore l'Apôtre, elle ne pèche point; mais toutefois ces personnes-là souffrent
dans leur chair des afflictions et des peines.» (1 Cor 7). Au reste, dès le
commencement de cet écrit, j'ai averti que je ne dirai rien on presque rien des
misères du mariage. Je répète maintenant la même chose, afin que si vous voulez
savoir de combien d'embarras une vierge se trouve affranchie, à combien de
peines une femme est sujette dans le mariage, vous lisiez le traité de
Tertullien, adressé à un philosophe son ami, et les autres livres sur la
virginité; et le bel ouvrage du bienheureux Cyprien; et les écrits du pape
Damase, sur le même sujet, en prose comme en vers, et l'opuscule que notre
Ambroise a récemment adresse à sa sœur, dans lequel il déploie tant d'éloquence,
que tout ce qui relève la gloire de la virginité, il le recueille, le dispose,
et l'exprime d'une manière admirable.
Pour nous, il nous faut prendre une autre route. Nous ne louons pas seulement la
virginité, mais nous enseignons les moyens de la conserver. Et il ne suffit pas
de connaître le bien, si l'on ne s'attache fortement au parti que l'on a pris,
car, dans le premier cas, c'est la raison qui agit, et dans le second, c'est la
constance; beaucoup savent connaître ce qui est bon, mais peu s'y attachent
d'une manière durable. «Celui qui persévérera jusqu'à la fin, dit le Sauveur,
celui-là sera sauvé.» (Mt 24,13). Et encore : «Beaucoup sont appelés, mais peu
sont élus.» (Mt 20,16). Je vous conjure donc, et devant Dieu, et devant le
Christ Jésus, et devant ses anges choisis, de ne pas facilement porter en publie
les vases du temple du Seigneur, que les prêtres seuls ont la liberté de voir,
et cela, de peur qu'un objet profane ne regarde le sanctuaire du Seigneur. Oza,
pour avoir porté la main à l'arche, qu'il ne lui était pas permis de toucher,
fut frappé d'une mort subite. Jamais toutefois un vase d'or et d'argent ne fut
plus précieux, aux yeux du Seigneur, que le temple d'un corps virginal. L'ombre
a disparu; c'est le règne de la vérité maintenant. Sans doute, vous parlez en
toute simplicité; même, vous êtes douce et prévenante pour des inconnus, mais
des yeux impudiques voient bien autrement. Ils ne savent pas contempler la
beauté de l'âme, mais seulement celle des corps. Ezéchias montre aux Assyriens
le trésor du Seigneur, mais les Assyriens ne devaient pas voir ce qui pouvait
exciter leur convoitise. Aussi, dans les fréquentes guerres qui bouleversèrent
la Judée, les vases de Dieu furent-ils pris d'abord et transportés à Babylone.
Au sein de ses orgies, avec ses troupeaux de concubines (comme le comble du vice
est de profaner les choses saintes), Balthazar boit dans les vases sacrés.
Ne prêtez point l'oreille aux mauvais discours. Souvent, ceux qui laissent
échapper quelques paroles indécentes, ne le font que pour sonder vos sentiments,
et pour voir si vous écoutez volontiers un pareil langage, si vous éclatez de
rire à chaque parole plaisante. Tout ce que vous dites, ils le louent; tout ce
que vous désapprouvez, ils le condamnent : ils admirent votre enjouement, votre
piété, votre franchise. «Voilà, disent-ils, une véritable servante du Christ;
voilà la candeur même. Elle n'est point comme cette vilaine, cette malpropre,
cette grossière, cette farouche, qui peut-être n'a point de mari, seulement
parce qu'elle n'en a pas trouvé.» Par un malheureux penchant qui nous est
naturel, nous écoutons volontiers ceux qui nous flattent; et, tout en disant que
nous sommes indignes de leurs louanges, alors même qu'une rougeur brûlante nous
couvre la figure, le cœur ne laisse pas néanmoins de se réjouir à ces éloges.
L'épouse du Christ est l'arche du testament; toute dorée par dedans et par
dehors, elle est dépositaire de la loi du Seigneur. Comme il n'y avait dans
l'arche que les tables du testament, de même il ne doit y avoir en vous aucune
pensée extérieure. C'est là, sur ce propitiatoire, comme sur les ailes des
chérubins, que le Seigneur veut s'asseoir. Il vous envoie ses disciples, pour
vous délier comme l'ânon de l'Évangile, et pour vous affranchir des inquiétudes
du siècle, afin qu'abandonnant les pailles et les briques de l'Égypte vous
suiviez Moïse dans le désert, et que vous entriez dans la terre de promission.
Qu'il n'y ait personne pour vous arrêter, ni père, ni sœur, ni parents, ni
frère; le Seigneur a besoin de vous. Que s'ils veulent s'opposer à vos desseins,
qu'ils redoutent les fléaux qu’éprouva Pharaon, lorsque, refusant au peuple
d'Israël la liberté d'aller adorer le Seigneur, il endura les calamités dont
parle l'Écriture. Jésus entra dans le temple, et jeta dehors tout ce qui ne
servait point au sanctuaire; car il est un Dieu jaloux, et ne veut pas que l'on
fasse de la maison de son Père une caverne de voleurs. Autrement, lorsque l'on
compte de l'argent quelque part, que l'on y vend des colombes, que l'on y immole
la simplicité, que le cœur d'une vierge y est agité de mille soins divers et
occupé des affaires du siècle, alors le voile du temple se déchire aussitôt,
l'Époux se lève irrité, et dit : «Voilà que voire maison sera abandonnée.» (Mt
23,38). Lisez l'Évangile, et voyez comment le Sauveur préfère à l'empressement
de Marthe le repos de Marie assise à ses pieds. Sans doute, Marthe, avec tout le
zèle que demande l'hospitalité, préparait à manger au Seigneur et à ses
disciples; le Seigneur cependant lui dit : «Marthe, Marthe, vous vous inquiétez
et vous vous troublez de beaucoup de choses; cependant, peu de choses sont
nécessaires, ou plutôt une seule chose est nécessaire; Marie a choisi la bonne
part, qui ne lui sera point ôtée.» (Lc 10,41-42). Soyez aussi Marie, vous, et
préférez à la nourriture du corps celle de l'âme. Laissez à vos sœurs l'embarras
du ménage, et le soin de recevoir le Christ en leur maison. Une fois le fardeau
du siècle jeté de côté, asseyez-vous aux pieds du Seigneur, et dites : «J’ai
trouvé celui que mon âme cherchait; je l'arrêterai, et ne le laisserai point
aller.» (Can 3,4) Et qu'il vous réponde : Ma colombe est unique, elle est
parfaite; il n'y a qu'elle pour sa mère, elle est le choix de celle qui l'a
engendrée,» (Can 6,8) c’est-à-dire, de la céleste Jérusalem.
Que toujours vous habitiez dans le secret de votre
chambre, que toujours votre époux y joue avec vous.
Priez-vous ? c'est à lui que vous parlez. Faites-vous quelque lecture ? c'est
Lui qui s'entretient avec vous. Lorsque vous serez endormie, Il viendra par
derrière la muraille, Il étendra sa main à travers les treillis, et vous vous
sentirez émue à son aspect. Réveillée alors, et vous levant, vous direz : Je
suis blessée d'amour. Et il vous dira de nouveau : «Vous êtes un jardin fermé,
ma sœur, mon épouse,» (Can 4,12) une source scellée. Gardez-vous de sortir de
votre maison, et de voir les filles d'une région étrangère, quand même vous avez
pour frères les patriarches, quand même vous vous glorifiez d'avoir pour père
Israël. Dina sort de chez elle, et perd son innocence. Je ne veux pas que vous
cherchiez votre époux dans les places publiques. Je ne veux pas que vous alliez
parcourir les détours de la ville, quand vous diriez : «Je me lèverai et je
parcourrai la ville; dans les chemins, sur les places, je chercherai celui que
cherche mon âme;» (Can 3,2) quand vous demanderiez : «Avez-vous vu celui que
chérit mon cœur ?» (Ibid.) Personne ne daignera vous répondre. Votre époux ne
peut se trouver sur les places publiques. «Il est petit, il est étroit le
sentier qui conduit à la vie.» (Mt 7,14). Enfin l'on ajoute : «Je l'ai cherché,
et ne l'ai' point trouvé; je l'ai appelé, et il ne m'a pas répondu.» (Can 5,6).
Et plût à Dieu que vous n'eussiez d'autre chagrin, que de ne n'avoir pas trouvé
! Vous serez encore blessée, dépouillée, et vous direz dans votre douleur : «Les
gardes qui parcourent la ville m'ont trouvée; ils m'ont frappée et m'ont
blessée; ils m'ont enlevé mon voile.» (Can 5,2). Or. si, pour être sortie de sa
maison, elle souffre de pareilles choses celle qui avait dit : «Je dors et mon
cœur veille; mon bien-aimé est pour moi comme un faisceau de myrrhe; il dormira
sur mon sein,» (Can 1,13) que nous arrivera-t-il, à nous, qui ne sommes encore
que de jeunes filles, qui restent dehors, lorsque l'épouse entre dans la chambre
de l'époux ? Jésus est jaloux, il ne veut pas que d'autres voient votre visage.
Vous aurez beau Lui dire pour vous justifier : Je me suis couvert le visage de
mon voile, je vous ai cherché, et j'ai dit : «Vous, que chérit mon âme,
apprenez-moi où vous faites paître votre troupeau, où vous reposez au milieu du
jour, de peur que, rencontrant les troupeaux de vos compagnons, je ne sois
obligée de me cacher le visage.» (Can 1,7). Indigné, plein de courroux, il dira
: «Si vous ne vous connaissez pas, ô la plus belle d'entre les femmes, sortez el
allez sur les traces des troupeaux; conduisez vos chevreaux dans les tentes des
pasteurs.» ( Ibid. 8). Quoique vous soyez belle, et que votre époux, épris de
vos charmes, vous aime plus que toutes les autres femmes, néanmoins, si vous ne
vous connaissez pas, si vous ne veillez à la défense de votre cœur avec tout le
soin possible; si vous ne vous dérobez aux regards des jeunes gens, vous
sortirez de son lit, et vous ferez paître ces boucs, qui doivent être mis à la
gauche.
Ainsi donc, Eustochium, ma fille, ma souveraine, ma compagne, ma sœur, car vous
êtes ma fille par l'âge, ma souveraine par le mérite, ma compagne par la
profession religieuse, ma sœur par la charité, écoutez le prophète Isaïe, disant
: «Mon peuple, entrez dans l'inférieur de vos maisons, fermez vos portes,
tenez-vous caché quelques moments, jusqu'à ce que la Colère du Seigneur soit
passée.» (Is 17,20). Que les vierges folles errent çà et là; pour vous, demeurez
avec votre époux dans le secret de votre maison, parce que si vous fermez votre
porte, et si, d'après le précepte évangélique, vous priez votre père dans le
secret, il viendra, cet époux, il frappera à la porte, et dira : «Je suis à la
porte, et je frappe; si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai, et je souperai avec lui,
et lui avec moi.» (Apo 3,20). Vous lui répondrez aussitôt avec empressement :
«C'est la voix de mon bien-aimé qui frappe à ma porte. — Ouvrez-moi, ma sœur,
mon amie, ma toute belle.» (Can 5,2). N'allez pas lui dire : «J'ai ôté ma
tunique, comment la revêtir encore ? J'ai lavé mes pieds, comment les souiller
encore ?» (Ibid. 3). Levez-vous aussitôt, et ouvrez, de crainte que si vous
tardez, il ne passe outre, et qu'alors, affligée de son absence, vous ne disiez
: «J'ai ouvert à mon bien-aimé; il était passé.» Et qu'est-il besoin de fermer
la porte de votre cœur à votre époux ? Qu'elle soit ouverte au Christ, et fermée
au démon, suivant ces paroles : «Si l'Esprit de celui qui a la puissance s'élève
contre vous, ne quittez point votre place.» (Ec 10,4). Daniel se retirait dans
le haut de sa maison, car il ne pouvait demeurer en bas, et il ouvrait sa
fenêtre du côté de Jérusalem. Vous aussi, ouvrez vos fenêtres, mais d'un côté
par où puisse entrer la lumière, par où vous puisiez voir la cité du Seigneur.
N’ouvrez pas ces fenêtres dont il est dit : «La mort est entrée par les
fenêtres.» (Jer 9,21).
Ce que vous devez éviter encore, c'est de vous laisser prendre aux attraits de
la vaine gloire : «Comment, dit Jésus y pouvez-vous croire, vous qui recherchez
l'estime des hommes ?» (Jn 5,44). Voyez quel mal, c'est que celui qui met un
obstacle à la foi ! Pour nous, disons : «Vous seul êtes ma louange.» (Jer
17,14). Et encore : «Que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le
Seigneur.» (1 Cor 1,31). Et de plus : «Si je voulais encore plaire aux hommes,
je ne serais pas serviteur du Christ.» (2 Cor 10,17). Et encore : «À Dieu ne
plaise que je me glorifie en autre chose, qu'en la croix de notre Seigneur Jésus
Christ, par qui le monde est crucifié pour moi, et par qui je suis crucifié pour
le monde.» (Gal 1,10). Et encore : «Nous nous glorifierons tous les jours en
vous;» (Ps 33,21). — «Mon âme se glorifiera dans le Seigneur.» (Ibid. 43,8).
Lorsque vous ferez l'aumône, que Dieu seul vous voie. Lorsque vous jeûnez, que
votre visage soit joyeux. Que vos vêtements ne présentent ni une propreté
étudiée, ni une saleté dégoûtante, ni une singularité bizarre, de peur que la
foule des passants ne s'arrête pour vous regarder, et que l'on ne vous montre au
doigt. Votre frère est mort, l'on apprête les funérailles de votre jeune sœur;
prenez garde qu'en rendant souvent aux autres ces tristes devoirs, vous ne
mouriez aussi vous-même. Ne désirez de paraître ni plus religieuse, ni plus
humble qu'il ne fait, et ne cherchez point la gloire, tout en la fuyant. Car
beaucoup de gens, soigneux de dérober aux autres la, connaissance de leur
pauvreté, de leurs aumônes et de leurs jeûnes, recherchent l'approbation des
hommes, par là même qu'ils semblent la mépriser davantage; de la sorte, on
recherche avec une singulière avidité une gloire que l'on a l'air de dédaigner.
Je trouve bien des personnes exemptes de ces passions qui livrent tour-à-tour le
cœur de l'homme à la joie, au chagrin, à l'espérance, à la crainte. Il est très
peu de gens qui soient étrangers à la vaine gloire; et celui-là est le meilleur
qui présente, ainsi qu'un beau corps, le moins de défauts possibles. Je ne vous
avertis point de ne pas vous glorifier de vos richesses, de ne pas vous vanter
de l'illustration de votre naissance, de ne pas vous préférer aux autres. Je
connais votre humilité, je sais que vous dites du fond de l'âme : «Seigneur, mon
cœur ne s'est point enorgueilli, et mes yeux ne se sont point élevés.» (Ps
131,1). Je sais que chez vous, comme chez votre mère, cet orgueil, qui a
précipité le démon, ne saurait trouver accès. Il est donc inutile de vous écrire
à ce sujet; car c'est une folie insigne de vouloir apprendre à quelqu'un ce
qu'il sait déjà. Mais je vous dis cela, dans la crainte que vous ne ressentiez
de l'orgueil pour avoir méprisé l'orgueil du siècle; de crainte qu'une vanité
secrète ne vous porte, après avoir cessé de plaire par des vêtements enrichis
d'or, à plaire encore par un extérieur négligé, de crainte que si vous veniez
dans l'assemblée des frères ou des sœurs, vous ne preniez le siège le plus bas,
et ne vous confessiez indigne d'une place plus honorable. N'allez pas, à
dessein, et comme épuisée par les jeûnes, affecter une voix faible; ou bien,
imitant la démarche d'une personne défaillante, vous appuyer sur les épaules
d’un autre. Car, il y a des vierges qui «montrent un visage exténué, afin que
leurs jeûnes paraissent devant les hommes.» (Mt 6,16). Sitôt qu'elles
aperçoivent quelqu'un, elles gémissent, elles baissent les yeux, se cachent le
visage, et découvrent à peine un œil pour se conduire. On les voit paraître avec
un habit brun, une ceinture de cuire, des mains et des pieds tout sales, tandis
que le ventre, qui ne saurait être aperçu, regorge de nourriture. C'est pour
elles que l'on chante chaque jour ces paroles du psaume : «Le Seigneur dissipera
les os de ceux qui se plaisent à eux-mêmes.» (Ps 52,6). On en voit d'autres,
déposant les habits de leur sexe, prendre des vêtements d'hommes, rougir d'être
nées femmes, se couper les cheveux, et, d'un visage d'eunuque, marcher
effrontément la tête levée. Il en est qui revêtent des cilices, et qui portent
des capes faites avec art; pour vouloir revenir à l'enfance, elles imitent les
chouettes et les hiboux.
Mais, de peur que je ne semble parler des femmes seules, je vous avertis aussi
de fuir ces hommes que vous verrez chargés de chaînes; qui, malgré la défense de
l'Apôtre, laissent croître leurs cheveux comme les femmes, portent une barbe de
boue, un manteau noir, et marchent les pieds nus au plus fort de l’hiver. Tout
cela, c'est la livrée du diable. Tel fut autrefois cet Anthime, tel, a été
naguère ce Sophrone, dont Rome a gémi. On voit ces sortes de gens pénétrer dans
les maisons des personnes de distinction y entraîner des femmes chargées de
péchés, qui apprennent toujours, et ne parviennent jamais à connaître la vérité;
affecter un air de tristesse, et manger furtivement la nuit, afin de prolonger
leur prétendu jeûne.
J'ai honte de dire le reste, dans la crainte de sembler faire une satire, et non
pas donner des conseils. Il y en a d'autres, et je parle de ceux de ma
profession, qui recherchent le sacerdoce et le diaconat, pour voir plus
librement les femmes. La parure fait tout leur soin; ils veillent à ce que leurs
habits soient parfumés, et que la peau de leurs pieds soit bien unie. Leurs
cheveux sont bouclés avec le fer; leurs doigts brillent du feu des diamants; et,
de crainte de l'humidité, à peine si leur pied effleure la terre. Vous croiriez
voir de jeunes époux, plutôt que des prêtres. Quelques-uns font toute leur étude
et leur occupation de savoir les noms, la demeure et la manière de vivre des
matrones. Je vais vous décrire exactement, en peu de mots, un de ces clercs, qui
est le roi dans cet art, afin que, par le caractère du maître, vous
reconnaissiez les disciples. Dès que le soleil commence à paraître, il se lève
en toute hâte, règle l'ordre de ses visites, choisit les chemins les plus
courts, et cet importun vieillard pénètre presque vers la couche des personnes
endormies. Voit-il un coussin, une nappe élégante, ou quelque meuble de ce
genre, il le loue, l'admire, le touche, et, se plaignant de manquer de ces
choses-là, il arrache plutôt qu'il n'obtient; car chaque matrone craint de
blesser le courrier de la ville. Il est ennemi de la chasteté, ennemi des
jeûnes; il juge d'un dîner par l'odeur des viandes; il est très friand du mets
qu'on appelle communément pappezo. Il a une langue cruelle, sans honte;
sa bouche est toujours ouverte à la médisance. Où que vous alliez, c'est le
premier objet qui s'offre à vos yeux. Existe-t-il des nouvelles ? c'est lui ou
qui les débite, ou qui enchérit sur ce que disent les autres. À chaque heure, il
change de chevaux, et il les a si élégants, si fiers, que vous le croiriez
parent du roi de Thrace.
Un ennemi rusé nous tend des embûches de tout genre. «Le serpent était le plus
rusé de tous les animaux que le Seigneur avait placés sur la terre;» (Gen 3,1)
ce qui fait dire à l'Apôtre : «Nous connaissons ses artifices.» (2 Cor 2,2).
Trop de recherche, on trop de négligence dans les habits messied également à un
chrétien. Si vous ignorez quelque chose, si vous doutez de quelque chose dans
les Écritures, consultez un homme que sa vie recommande, que son âge mette à
l'abri des soupçons, que la renommée ne repousse pas, et qui puisse dire : «Je
vous ai fiancés à cet unique époux, qui est le Christ, pour vous présenter à Lui
comme une vierge toute pure.» (Ibid. 11,2). Si vous ne trouvez personne qui
puisse vous éclairer, il vaut mieux ignorer quelque chose et être en sûreté, que
de s'instruire en courant du danger. Songez que vous marchez au milieu des
pièges, et que plusieurs vierges, qui avaient vieilli dans une chasteté
inviolable, ont vu, sur le seuil même du trépas, la couronne échapper de leurs
mains. Si vous avez pour compagnes dans votre nouvelle carrière quelques vierges
d'une condition servile, ne vous élevez pas contre elles, ne vous enflez point
comme étant leur maîtresse. Vous avez commencé d'avoir un même époux, vous
psalmodiez ensemble. Vous recevez ensemble le Corps du Christ, pourquoi
n'auriez-vous pas la même table ? Tâchez de conquérir encore des âmes. Que la
gloire des vierges serve d'encouragement à d'autres vierges. Si vous en voyez
quelqu'une qui soit faible dans sa foi, accueillez-la; cherchez à la consoler, à
la caresser, et faites en sorte que sa pureté devienne un gain pour vous. Si
quelqu'autre, pour s'affranchir de la servitude, déguise ses pensées,
représentez-lui ouvertement ce que dit l'Apôtre : «Il vaut mieux se marier que
de brûler.» (1 Cor 11,2). Mais ces vierges et ces veuves, oisives et curieuses,
qui, de maison en maison, visitent les matrones, et qui surpassent en impudence
les parasites de théâtre, repoussez-les comme une chose contagieuse. «Les
mauvais entretiens corrompent les bonnes mœurs.» (1 Cor 15,33). Elles n'ont soin
que de leur ventre, et de ce qui le concerne de plus près. Ces femme-là ont
coutume de donner des conseils, et de dire : Ma chère enfant, usez de ce que
vous possédez, profitez de la vie; réservez-vous quelque chose à vos enfants ?
Adonnées au vin et au plaisir, elles conseillent tout ce qu'il y a de mal, et
amollissent, pour les plier à la volupté, les âmes les plus fermes. Quand elles
ont mené une vie sensuelle et secoué le joug du Christ, elles veulent se marier,
ayant leur condamnation, en ce qu'elles ont faussé leurs premiers serments.
Ne vous piquez pas d'érudition, n'allez pas non plus traiter en vers lyriques
des matières joyeuses. N’imitez pas la molle délicatesse de quelques femmes, qui
affectent de ne parler qu'entre leurs dents et du bout des lèvres, qui bégaient
sans cesse, et ne prononcent les mots qu'à demi, regardant comme grossier tout
ce qui est naturel, et par là se plaisant à corrompre jusqu'au langage même.
«Quelle union peut-il y avoir entre la lumière el les ténèbres ? —«Quel accord
entre le Christ et Bélial ?» (2 Cor 6,14-15). Que fait Horace avec le psautier,
Virgile avec les Évangiles, Cicéron avec l'Apôtre ? Est-ce que votre frère n'est
pas scandalisé de vous voir assise dans un lieu consacré aux idoles ? Et,
quoique tout soit pur pour ceux qui sont purs, que l'on ne doive rien rejeter de
ce qui se mange avec action de grâces, cependant nous ne pouvons pas boire en
même temps le calice du Christ et le calice des démons. Je vous rapporterai
l'histoire de mon malheur.
Il y a quelques années, qu'ayant quitté ma maison, les auteurs de mes jours, ma
sœur, mes proches, et, ce qui coûte plus à laisser que tout cela, une table où
j'avais coutume de faire bonne chère, j'allais à Jérusalem pour entrer dans la
sainte milice; je ne pus me passer des livres que j'avais réunis à Rome avec
beaucoup de soin et de travail. Ainsi, homme faible et misérable, je jeûnais
avant de lire Cicéron. Après plusieurs nuits passées dans les veilles, après les
larmes abondantes que le souvenir de mes faites passées arrachait du fond de mon
cœur, je prenais Plaute. Lorsque ensuite, revenant à moi, je m'attachais à lire
les prophètes, leur langage me semblait rude et négligé. Aveugle que j'étais et
incapable de voir la lumière, je ne m'en prenais point à mes yeux, mais au
soleil. Pendant que l'antique serpent m'abusait ainsi, une fièvre violente,
pénétra, vers le milieu du carême, jusque dans la plus intime partie de mon
corps tout épuisé, et, sans me laisser de repos, chose incroyable, elle consuma
tellement ces membres malheureux, que mes os se tenaient à peine entre eux.
Cependant, on apprête mes funérailles; un reste de chaleur vitale, tant mon
corps était déjà froid, ne se faisait plus sentir que dans les palpitations d'un
cœur tiède encore. Alors, je me crus transporté en esprit devant le tribunal du
juge suprême : là, je fuis tellement ébloui de l'éclat dont brillaient tous ceux
qui étaient présents, que, prosterné contre terre, je n'osais pas regarder en
haut. Interrogé sur ma profession, je répondis que j'étais chrétien. Et le juge
alors : Tu mens, dit-il; tu es cicéronien et non pas chrétien, car, où «est ton
trésor, là aussi est ton cœur.» (Mt 6,21). Je me tus aussitôt, et, au milieu des
coups de verges, car il avait ordonné qu'on me frappât, j'étais déchiré plus
encore par les remords de ma conscience, en songeant à ce verset du psaume :
«Qui est-ce qui vous confessera dans le sépulcre ?» (Ps 6,5). Je me mis à crier,
et à dire en gémissant : Ayez pitié de moi, Seigneur, ayez pitié de moi. Ces
paroles retentissaient au milieu des coups de verges. Enfin, ceux qui étaient
présents, s'étant jetés aux pieds du juge, le priaient de pardonner à ma
jeunesse, et de me donner le temps de me repentir d'une faute, dont il pourrait
me punir plus tard, si jamais je lisais les livres des auteurs païens. Pour moi,
qui, dans une si fâcheuse extrémité, aurais voulu promettre bien davantage
encore, je commençai à jurer par son Nom, à le prendre à témoin, et à dire :
Seigneur, s'il m'arrive jamais d'avoir ou de lire des livres profanes, que je
passe pour un homme qui vous a renié. Remis en liberté, après un tel serment, je
revins sur cette terre; et, au grand étonnement de tous ceux qui m'entouraient,
j'ouvris des yeux baignés de larmes si abondantes que les plus incrédules
étaient convaincus de ma douleur. Et ce n'avait point été là un de ces songes
vains, qui souvent nous abusent. J'en atteste ce tribunal devant lequel je me
suis prosterné; j'en atteste ce jugement redoutable, qui m'a épouvanté si fort.
Fasse le ciel que je ne sois jamais appliqué à une telle question ! J'avais les
épaules meurtries, je sentais encore les coups à mon réveil; aussi devins-je
plus passionné pour la lecture des livres saints que je ne l'avais été pour
celle des œuvres profanes.
Un vice que vous devez éviter encore, c'est l'avarice; je ne vous dis pas de ne
point convoiter le bien qui ne vous appartient pas, car les lois publiques
punissent un tel délit, mais de ne point conserver vos biens qui sont à
d'autres. » Si vous n'avez pas été fidèle, dit le Sauveur, en ce qui appartient
à autrui, qui vous donnera ce qui est vôtre ?» (Lc 16,12). Des amas d'or et
d'argent, voilà des biens qui nous sont étrangers; il n'y a que les biens
spirituels qui soient en notre possession, suivant ce qu'il est dit ailleurs :
«L'homme trouve, dans ses propres richesses, de quoi se rançonner.» (Pro 13,8) —
«Nul ne peut servir deux maîtres; car, ou il haïra l’un et aimera l'autre, ou il
supportera l’un et méprisera l'autre.» (Mt 6,24). — «Vous ne pouvez servir Dieu
et Mammon,» (Ibid. 6,24) c'est-à-dire les richesses, car, dans la langue des
Syriens, on les appelle du nom de mammon. Les soins que l'on prend pour sa
nourriture sont des épines qui étouffent la foi, une racine qui produit
l'avarice, une occupation païenne. Mais vous dites : Je suis une jeune fille
délicate, et je ne saurais travailler de mes mains. Si j'arrive à la vieillesse,
si je tombe malade, qui est-ce qui aura pitié de moi ? Écoutez Jésus disant aux
apôtres : «Ne vous inquiétez point, en votre cœur, de ce que vous mangerez, ni
pour votre corps, comment vous vous vêtirez. La vie n'est-elle pas plus que la
nourriture, et le corps plus que le vêtement ? Regardez les oiseaux du ciel; ils
ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans les greniers, et votre Père
céleste les nourrit.» (Ibid. 6,25-26). Manquez-vous de vêtements, considérez les
lis. Avez vous faim, songez que l'on appelle heureux les pauvres et ceux qui ont
faim. Etes-vous affligée de quelque maladie, écoutez l'Apôtre : «Je me complais
dans mes infirmités.» Et : «Un aiguillon a été donné à ma chair, comme un ange
de Satan, pour me donner des soufflets,» (2 Cor 12,10) de crainte que je ne me
laisse aller à l'orgueil. Réjouissez-vous dans tous les jugements de Dieu. «Les
filles de Juda ont tressailli de joie, à cause de vos jugements, ô Seigneur.»
(Ps 47,16). Que ces paroles retentissent toujours sur vos lèvres : «Je suis
sorti nu du sein de ma mère, et j'y retournerai nu.» (Job 1,21). Et encore :
«Nous n'avons rien apporté en ce monde, et il est certain que nous ne pouvons
non plus en rien emporter.» (1 Tim 6,7).
Nous voyons néanmoins aujourd’hui la plupart des femmes remplir d'habits leurs
garde-robes, changer chaque jour de tunique, et cependant ne pouvoir les
garantir de la teigne. Celles qui sont plus religieuses n'ont qu'un seul
vêtement, et, avec des coffres pleins, se couvrent de haillons. Pour elles, des
membranes se colorent de pourpre, l'or se fond en lettres, les livres se
revêtent de pierreries, et le Christ se meurt nu devant leurs portes.
Lorsqu'elles ont tendu la main à l'indigent, elles sonnent de la trompette.
Lorsqu'elles appellent aux agapes, elles ont un crieur à gage. J'ai vu naguère
une des matrones romaines les plus distinguées, je ne la nomme point, de peur
qu'on ne prenne ceci pour une satire, se faisant précéder dans la basilique du
bienheureux Pierre, d'une troupe d'eunuques, donner de sa propre main, pour
paraître plus charitable, une pièce de monnaie à chaque pauvre. Cependant, une
vieille femme chargée d'années et couverte de haillons, courant, comme on sait
que cela arrive souvent aux pauvres, se placer plus haut, afin de recevoir une
seconde fois l'aumône, la matrone, arrivée près d'elle, lui donne un coup de
poing au lieu d'une pièce de monnaie, et la met tout en sang, pour la punir d'un
si grand crime. «L'avarice est la racine de tous les maux;» (1 Tim 6,10) aussi
l'Apôtre l'appelle-t-il une idolâtrie. (cf. Col 3,5). «Cherchez d'abord le
royaume de Dieu, et toutes ces choses vous seront données par surcroît.» (Mt
6,33). «Le Seigneur ne laissera pas périr l'âme du juste. J'ai été jeune, et
j'ai vieilli, et je n'ai pas vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur
pain.» (Pro 10,4). Élie est nourri par le ministère des corbeaux; la veuve de
Sarepta, sur le point de mourir avec ses enfants, endure la faim pour nourrir le
prophète. Mais le vase à huile s'étant rempli d'une manière merveilleuse, elle
reçoit de la nourriture de celui qui en venait chercher auprès d'elle. L'Apôtre
Pierre disait : «Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je le donne. Au nom
du Seigneur Jésus, lève-toi, et marche.» (Ac 3,6). Bien des gens disent
aujourd'hui, non pas de bouche, mais par leurs œuvres: Je n'ai ni foi, ni
charité; mais ce que j'ai, mon or et mon argent, je ne vous le donne pas. «Ayant
de quoi nous nourrir et de quoi nous couvrir, nous devons être contents.» (1 Tim
6,8). Écoutez ce que Jacob demande en sa prière : «Si le Seigneur Dieu est avec
moi, et me préserve en ce chemin dans lequel je marche, et me donne du pain pour
me nourrir et des vêtements pour me couvrir, je serai satisfait.» (Gen 28,20).
Il ne demande que les choses nécessaires à la vie, et, après vingt années
d'absence, riche en serviteurs, plus riche en enfants, il revient à la terre de
Chanaan. L'Écriture nous fournit une infinité d'exemples, qui nous apprennent
qu'il faut fuir l'avarice.
Mais, parce que j'en ai cité déjà quelques-uns, et que je me réserve, si le
Christ me le permet, de traiter cette matière dans un ouvrage spécial, je
rapporterai seulement ce qui s'est passé à Nitrie, il y a peu d'années. L'un des
frères, plus ménager qu'avare, et qui ne savait pas que le Sauveur a été vendu
trente deniers, laissa en mourant cent pièces d'or, qu'il avait gagnées à tisser
du lin. Les moines, qui habitaient en ce lieu, au nombre d'environ cinq mille,
dans des cellules séparées, tinrent conseil sur ce qu'ils avaient à faire. Les
uns disaient qu'il fallait distribuer cet or aux pauvres; les autres, qu'il
fallait le donner à l'Église; quelques-uns, qu'il fallait l'envoyer aux parents
du défunt. Macaire, Pambo, Isidore et les autres que l'on nomme pères, le saint
Esprit parlant en eux, décidèrent qu'on l'enterrerait avec le mort, et dirent :
«Que ton argent périsse avec toi !» (Ac 8,20). Et qu'on ne s'imagine pas que
cette conduite ait quelque chose de trop cruel; car, une si grande épouvante
s'empara de tous les solitaires de l'Égypte, que c'est un crime, parmi eux, de
laisser une seule pièce d'or, en mourant.
Mais, puisque nous avons fait mention des moines, et que d'ailleurs, je le sais,
vous entendez avec plaisir ce qui est saint, prêtez un moment l'oreille. Il y a,
en Égypte, trois sortes de moines, les Cénobites, que l'on appelle, dans
la langue du pays, Sauses, ce que nous pourrions rendre par vivant en
commun. — Les anachorètes, qui habitent seuls, dans les déserts, et
qui sont ainsi appelés, parce qu'ils se sont séparés du reste des hommes. — La
troisième espèce, est de ceux que l'on nomme Remoboth, gens fort déréglés
et méprisés; ce sont les seuls que nous ayons dans notre, province, ou du moins
y tiennent-ils le premier rang. lls habitent ensemble deux à deux, ou trois à
trois, rarement en plus grand nombre, vivant dans l'indépendance et au gré de
leurs désirs. Une partie de ce qu'ils ont gagné avec le travail de leurs mains,
ils l'apportent en commun, pour fournir aux dépenses de la table qui est commune
entre eux. Le plus grand nombre demeure dans les villes ou dans les bourgs; et,
comme si c'était leur industrie qui fût sainte, et non pas leur vie, ce qu'ils
vendent, ils le vendent à un prix plus élevé que les autres. Ils ont souvent des
querelles entre eux, parce que vivant à leurs dépens, ils ne veulent relever de
personne. Ils ont coutume de se disputer la gloire du jeûne; et, ce qui devrait
être une chose secrète, devient un sujet d'ostentation. Tout est affecté parmi
eux; ils portent de vastes manches, des souliers larges, des habits grossiers;
ils soupirent fréquemment, visitent les vierges, médisent des clercs, et, les
jours de fêtes, se gorgent de mets jusque à vomir.
Rejetant donc loin de nous ces moines-là comme des fléaux contagieux, parlons de
ceux qui sont en plus grand nombre, qui habitent en commun, et que nous avons
dit être appelés cénobites. Le premier lieu de leur association, c'est
d'obéir à leurs anciens, et de faire tout ce qu'ils ordonnent. Ils sont
distribués par décuries et par centuries, de manière qu'un décurion commande à
neuf moines, et qu'un centurion ait sous ses ordres dix décurions. Ils habitent
séparément, mais en des cellules voisines les unes des autres. Jusque à la
neuvième heure, suivant les règles, nul religieux ne peut aller vers un autre;
les décurions seuls peuvent visiter leurs subordonnés, afin que si quelqu'un
d'entre eux flotte en des pensées affligeantes, ils puissent le consoler par
leurs allocutions. Après la neuvième heure, on se réunit, on chante des psaumes,
on lit, suivant l'usage, les Écritures. Les prières achevées, et tous étaient
assis, celui qu'ils nomment père se place au milieu d'eux, et se met à les
instruire. Pendant qu'il parle, il se fait un si profond silence que personne
n'ose ni lever les yeux, ni cracher. L'éloge de son éloquence est dans les
pleurs de ceux qui écoutent. Des larmes silencieuses sillonnent leurs joues, et
la componction n'éclate pas même en sanglots. Mais, lorsqu'il se met à leur
parler du royaume du Christ, de la future béatitude, et de la gloire à venir,
tous alors, avec des soupirs, et les yeux levés au ciel, disent en eux-mêmes :
«Qui me donnera des ailes comme à la colombe, et je m'envolerai, et je me
reposerai !» (Ps 44,6). Après cela, ils se séparent, et chaque décurie, avec son
chef, va se mettre à table; ils y servent tour-à-tour, chacun sa semaine. Point
de bruit, point de conversation pendant le repas. Ils n'ont pour nourriture que
du pain, des légumes et des herbes, dont le sel fait tout l'assaisonnement. Les
vieillards seuls boivent du vin; souvent on leur donne à dîner, comme aux plus
jeunes, et par là on soutient l'âge avancé, des uns, et l'on n'affaiblit pas les
années naissantes des autres. Ils se lèvent ensuite, chantent l'hymne d'action
de grâces, et retournent à leurs cellules. Là, jusque aux vêpres, ils
s'entretiennent chacun avec les leurs, et disent : Avez-vous remarqué de combien
de faveurs le ciel a prévenu celui-ci ? quel parfait silence observe celui-là ?
combien est grave la démarche de cet autre ? S'ils voient un faible, ils le
consolent; et celui qui est fervent dans l'amour de Dieu, ils l'exhortent à la
perfection. Et comme, la nuit, lorsqu'on ne prie pas en publie, chacun veille en
particulier dans sa chambre, il en est qui parcourent les cellules, et qui,
prêtant l'oreille, examinent soigneusement ce que font les autres. Celui qu'ils
ont surpris dans la tiédeur, ils ne le réprimandent pas; mais, dissimulant ce
qu'ils savent, ils le visitent plus souvent; et, commençant les premiers, ils
l'engagent plutôt qu'ils ne le forcent à la prière. La tâche du jour est réglée;
quand l'ouvrage est fini, on le rend au décurion, qui le porte à l'économe, et
celui-ci va, tous les mois, avec une crainte respectueuse, rendre compte au père
de tous. C'est l'économe encore qui goûte les mets, quand ils sont apprêtés. Et,
comme il n'est permis à personne de dire : Je n'ai pas de tunique, pas de saie,
pas de natte, l'économe règle toutes choses de manière à ce que l'on ne demande
rien, à ce que l'on ne manque de rien. Si quelqu'un tombe malade, on le
transporte dans une chambre plus spacieuse, et les vieillards en prennent un tel
soin qu'il n'a lieu de regretter ni les délices des villes, ni l’affection d'une
mère. Les dimanches, on vaque seulement à la prière et à la lecture; ce que l'on
fait d'ailleurs, en tout temps, une fois le travail achevé. Chaque jour on
apprend quelque chose des Écritures. Le jeûne, pour toute l'année, est le même,
excepté pour la Quadragésime, où l'on est libre de redoubler d'austérité.
Depuis la Pentecôte, on change le souper en dîner, soit pour se conformer à la
tradition de l'Église, soit pour ne se point trop charger l'estomac, en faisant
deux repas. Tels étaient ces Esséniens dont parle Philon, cet imitateur du
langage de Platon, et que Josèphe, le Tite-Live des Grecs, nous dépeint, dans
son second livre de la captivité des Juifs.
Mais puisque, en vous parlant des vierges, je ne vous ai déjà que trop entretenu
des moines, je passe à la troisième espèce de solitaires, qu'on appelle
anachorètes, et qui, sortant des monastères, n'emportent avec eux, au
désert, que du pain et du sel. Paul est le fondateur de cet ordre, Antoine en
est la gloire; et, si l'on remonte à la source, Jean-Baptiste en est le chef.
C'est un personnage de ce genre que le prophète Jérémie nous dépeint, lorsqu'il
dit : «Heureux l'homme qui porte le joug, dès sa jeunesse. — Il sera assis
solitaire, et il se taira, parce qu'il l'a posé sur lui. — Il tendra la joue à
celui qui le frappe; il sera rassasié d'opprobres. — Le Seigneur ne s'éloigne
pas à jamais.» (Lam 3,27-31). Une autre fois, si vous le voulez, je vous
parlerai plus au long et de leurs travaux, et de la vie toute céleste qu'ils
mènent dans un corps de chair. Je reviens maintenant à mon sujet; car, en
partant de l'avarice, je m'étais laissé aller à vous entretenir des moines. Si
vous voulez suivre leur exemple, vous mépriserez, je ne dis pas seulement l'or,
l'argent et toutes les richesses, mais encore la terre et le ciel; plus, unie au
Christ, vous chanterez : «Le Seigneur est ma part.» (Ps 72,25).
Quoique l'Apôtre nous ordonne de prier sans cesse — quoique le sommeil lui-même
soit pour les saints une sorte d'oraison — nous devons néanmoins partager en
différentes heures le temps destiné à la prière, afin que s'il arrive que nous
soyons retenus par quelque ouvrage, le temps lui-même nous rappelle un devoir à
remplir. Qu'il faille prier à la troisième heure, à la sixième; à la neuvième,
le matin et le soir, il n'est personne qui ne le sache. On ne doit point prendre
de nourriture sans avoir prié d'abord, ni sortir de table, sans rendre des
actions de grâces au Créateur. La nuit, il faut se lever deux ou trois fois, et
repasser dans sa mémoire les endroits des Écritures que l'on sait par cœur. Au
sortir de notre demeure, que la prière nous serve d'armure; lorsque nous sommes
revenus de la place publique, prions encore avant de nous asseoir, et que le
corps ne se repose pas, avant que l’âme ait pris sa nourriture. À chaque action,
à chaque démarche, que notre main retrace sur notre corps la croix du Seigneur.
Ne parlez mal de personne, et ne tendez point de piège au fils de votre mère.
«Qui êtes-vous donc, vous, pour condamner ainsi le serviteur d'autrui ? S'il
tombe, ou s'il demeure ferme, cela regarde son maître, mais il demeurera ferme,
parce que Dieu est tout puissant pour le soutenir.» (Rom 14,4). Quand vous
jeûnerez deux jours, trois jours, n'allez pas vous croire meilleur que ceux qui
ne jeûnent point. Vous jeûnez, mais vous êtes emporté; celui-ci ne jeûne pas, et
peut-être qu'il est doux. Les peines de votre âme et la faim de votre corps,
vous les digérez, pour ainsi dise, parmi les plaintes et les murmures; celui-ci,
plus modéré dans sa nourriture, rend grâces à Dieu. De là vient que le prophète
Isaïe crie sans cesse : «Je n'ai point choisi un tel jeûne,» (Is 58,5) dit le
Seigneur. Et encore : «En vos jours de jeûne, vous suivez vos caprices, et vous
fatiguez tous ceux qui sont sous votre domination. — Vous jeûnez parmi les
procès et les querelles; vous frappez les petits avec une violence impitoyable.»
(Ibid. 3,4). Pourquoi jeûnez-vous pour moi ? Quel jeûne peut faire celui qui
nourrit des sentiments de colère, je ne dis pas jusqu'à la nuit, mais durant,
des mois entiers ? Attentive à vous-même, ne vous glorifiez pas dans la chute
des autres, mais glorifiez-vous dans vos œuvres.
Ne vous proposez point pour modèle ces vierges qui, n'ayant soin que de la
chair, supputent éternellement les revenus de leurs biens et les dépenses
quotidiennes de leur maison. La trahison de Judas n'ébranla pas les onze
apôtres; lorsque Phygélus et Alexandre firent naufrage dans la foi, les autres
ne faillirent point avec eux. Et ne dites pas : Celle-ci jouit de son bien; elle
est généralement honorée; les frères et les sœurs viennent la visiter; a-t-elle
pour cela cessé d'être vierge ? — D'abord, il est douteux que cette personne
soit véritablement vierge; car Dieu ne voit pas comme l'homme voit. L'homme voit
sur le front, mais Dieu voit dans le cœur. Ensuite, fût-elle vierge de corps, je
ne sais si elle est vierge d'esprit. L'Apôtre définit ainsi une vierge : «Il
faut qu'elle soit sainte de corps et d'esprit.» (1 Cor 8,34). Au surplus,
qu'elle jouisse de la vaine estime des hommes, qu'elle démente le sentiment de
Paul, qu'elle goûte les délices du siècle et conserve la vie de l'âme; pour
nous; suivons l'exemple de ceux qui valent mieux.
Proposez-vous pour modèle la bienheureuse Marie, qui fut si pure qu'elle mérita
d'être la Mère du Seigneur. L'ange Gabriel étant descendu vers elle, sous la
forme d'un homme, et lui ayant dit : «Salut, ô pleine de grâce, le Seigneur est
avec vous,» (Lc 1,28) surprise et alarmée, elle ne sut que répondre, car jamais
un homme ne l'avait saluée. Enfin, elle apprend le sujet du message, et parle.
Et cette vierge qui tremblait devant un homme, n'appréhende pas de s'entretenir
avec un ange. Vous pouvez, vous aussi, devenir la mère du Seigneur. Prenez ce
grand livre, ce livre nouveau du prophète, et écrivez en traits ineffaçables :
HÂTEZ-VOUS D'ENLEVER LES DÉPOUILLES; et, lorsque vous vous serez approchée de la
prophétesse, que vous aurez connu et enfanté un fils, dites à Dieu : «Par votre
crainte, Seigneur, nous avons conçu, nous avons senti les douleurs de
l'enfantement, et nous avons mis au monde l'esprit de votre salut, que nous
avons répandu sur la terre.» (Ibid. 26,18). Alors votre fils vous répondra et
dira : «Voici ma mère et mes frères.» (Mt 12,49). Et, par un prodige étonnant,
celui que vous aviez peu auparavant décrit dans l'étendue de votre cœur, que
vous aviez gravé avec le burin dans une âme nouvelle, après qu'il aura enlevé
les dépouilles de ses ennemis, après qu'il aura mis à nu les principautés et les
puissances, après qu'Il les aura attachées à la croix, il grandira, et, parvenu
à l'âge mûr, vous prendra pour épouse, de mère que vous étiez. Il est difficile,
mais il est bien méritoire d'être ce que furent les martyrs, ce que furent les
apôtres, ce que fut le Christ. Tout cela devient utile, quand on le fait dans
l'Église, quand on célèbre la Pâque dans une même maison, quand on entre dans
l'arche avec Noé; quand, Jéricho tombant en ruines, Rahab, courtisane justifiée,
nous donne asile chez elle.
Mais les vierges, telles qu'elles sont dans les diverses hérésies, telles qu'on
les trouve encore, dit-on ? chez l'impur manichéen, doivent être regardées comme
des prostituées, et non pas comme des vierges. En effet, si c'est le démon qui a
formé leur corps, quel respect peuvent-elles avoir pour l'ouvrage de leur ennemi
? Mais, parce elles savent que le nom de vierge est glorieux, elles cachent des
loups sous des peaux de brebis. L'antichrist simule le Christ, et couvre d'un
nom faussement honorable l'infamie de leurs mœurs. Réjouissez-vous, ma sœur;
réjouissez-vous, ma fille; réjouissez-vous, vierge du Christ, car ce que les
autres feignent d'être, vous l'êtes véritablement.
Tout ce que nous venons de dire, semblera dur à ceux qui n'aiment pas le Christ;
mais ceux qui regardent comme de la boue toute la pompe du siècle, et comme une
vanité tout ce qui est sous le soleil, afin de gagner le Christ; ceux qui, étant
morts avec le Seigneur et ressuscités avec Lui, auront crucifié leur chair,
ainsi que ses passions et ses désirs, ceux-là diront hautement : «Qui donc nous
séparera de l'amour du Christ ? Sera-ce l'affliction, ou les angoisses, ou la
faim, ou la nudité, ou les périls, ou le glaire ?» Et encore : «Je suis assuré
que ni la mort, ni la vie, ni les anges, ni les principautés, ni les puissances,
ni les choses présentes, ni les choses futures, ni la violence, — ni tout ce
qu'il y a de plus haut ou de plus profond, ni aucune autre créature ne pourra
nous séparer de l'Amour de Dieu dans le Christ Jésus notre Seigneur.» (Rom
8,35-39). Le Fils de Dieu S'est fait fils de l'homme, pour notre salut. Pendant
dix mois, Il attend, au sein de sa mère, l'heure de sa naissance; Il y souffre
mille dégoûts; Il en sort tout ensanglanté; on L'enveloppe de langes, on Le
flatte, on le, caresse, et celui qui tient l'univers en sa main, Se renferme
dans les étroites limites d'une étable. Je ne dis pas que, satisfait de la
pauvreté de ses parents, Il mène jusqu’à trente ans une vie obscure; qu'on le
frappe, et qu'Il Se tait; qu'on le crucifie, et qu'Il prie pour ses bourreaux.
«Que rendrai-je donc au Seigneur, pour tous les biens dont Il m'a comblé ? (Ps
115,3). «Je recevrai le coupe du salut, et j'invoquerai le Nom du Seigneur. — La
mort des saints, dit Seigneur est précieuse à ses Yeux.» La seule digne
rétribution, c'est de donner sang pour sang, et, après avoir été rachetés au
prix de la vie du Christ, de mourir volontiers pour Lui. Quel est celui des
saints qui ait été couronné sans avoir combattu ? L'innocent Abel est mis à
mort; Abraham court risque de perdre sa femme. Je ne m'étends pas davantage sur
ce sujet; examinez vous-même, et vous verrez que tous les justes ont eu les
adversités en partage. Salomon seul a vécu dans les délices, et peut-être
ont-elles été la cause de sa chute; car le Seigneur châtie celui qu’Il aime, et
Il frappe de verges tous ceux qu'Il reçoit parmi ses enfants. N'est-il pas mieux
de combattre un peu de temps, de se retrancher, de demeurer sous les armes, de
suer sous la cuirasse, et de goûter ensuite les fruits de la victoire, que de
s'engager dans une peine éternelle, s’affranchir d'une peine passagère ?
Rien ne coûte quand on aime, rien n'est difficile à quiconque désire une chose.
Voyez combien de travaux Jacob essuie pour Rachel, qui lui avait été promise !
«Il servit, dit l'Écriture, sept ans pour Rachel; et ces années ne lui
semblaient que peu de jours parce qu’il l'aimait.» (Gen 29,20). Aussi dit-il
lui-même dans la suite : «J'étais exposé à la chaleur pendant le jour, et au
froid pendant la nuit.» (Gen 31,40). Aimons donc le Christ, cherchons ses
Embrassements, et tout ce qui est difficile nous semblera facile; blessés des
traits de son Amour, nous dirons à chaque instant : «Malheur à moi, car mon exil
a été prolongé ! Les souffrances de la vie présente n'ont aucune proportion avec
celle gloire qui doit un jour éclater en nous; car l'affliction produit la
patience; la patience, l'épreuve; et l'épreuve, l'espérance. Or, cette espérance
n'est pas trompeuse.» Lorsque le poids de vos peines vous semblera trop lourd,
lisez alors la seconde Épître aux Corinthiens : «J'ai essuyé beaucoup de
travaux, j'ai reçu un grand nombre de coups, enduré souvent la prison; je me
suis vu plus d'une fois près de la mort. — J'ai reçu des Juifs jusqu'à cinq fois
trente-neuf coups de fouet. — J'ai été battu de verges par trois fois, j'ai été
lapidé une fois. J'ai fait naufrage trois fois, j'ai passé un jour et une nuit
au fond de la mer. — Souvent en péril dans les voyages, sur les fleuves, en
péril parmi les voleurs ou au milieu des miens, en péril parmi les gentils, en
péril dans les cités, en péril dans la solitude, en péril sur la mer, en péril
parmi les faux frères; — dans les travaux et les chagrins, dans les veilles,
dans la faim et la soif, dans les jeûnes, dans le froid el la nudité.» (2 Cor
11,23-27). Quel est celui de nous qui peut réclamer seulement la moindre partie
des vertus ici énumérées ? Ce sont ces vertus qui lui faisaient dire plus tard,
avec tant de confiance : «J'ai achevé ma course, j'ai gardé la foi. Il ne me
reste qu'à attendre la couronne de justice, que le Seigneur, comme un juste
juge, me donnera en ce grand jour.»
Nos mets sont-ils mal apprêtés, nous entrons en mauvaise humeur, et nous pensons
faire quelque chose d'agréable à Dieu, si nous buvons notre vin avec un peu
d'eau. On brise les coupes, on renverse la table, on frappe les esclaves, et
l'on se venge par l'effusion de leur sang de l'eau que l'on a bue. «Le royaume
des cieux souffre violence, et les violents seuls le ravissent.» (Mt 11,12). Si
vous ne faites violence, vous n'emporterez jamais le royaume des cieux. Si vous
ne frappez avec importunité, vous ne recevrez pas le pain du sacrement. Ne vous
semble-t-il pas que ce soit une violence, quand la chair veut être ce qu'est
Dieu; quand, pour juger les anges, elle monte aux lieux d'où ils ont été
précipités ?
Sortez un moment, je vous prie, de votre prison, et représentez-vous la
récompense des peines présentes, récompense que l'œil n'a point vue, que
l'oreille n'a point entendue, que le cœur de l'homme n'a point comprise. Quel
jour ne sera-ce pas, que celui où Marie, Mère du Seigneur, viendra au-devant de
vous, accompagnée des chœurs des vierges; lorsque, après le passage de la mer
Rouge, Pharaon, se trouvant submergé avec son armée, Marie, sœur d'Aaron,
tiendra le tympanum dans sa main, et entonnera ce cantique de triomphe :
«Chantons le Seigneur, parce qu'Il a fait éclater sa Gloire. Il a précipité dans
la mer le cheval et le cavalier. Alors Thécle volera, joyeuse, dans ses
embrassements. Alors aussi votre époux lui-même viendra à votre rencontre, et
dira : «Lève-toi, ma bien-aimée, ma toute belle, ma colombe; car l'hiver s'est
éloigné, et les pluies ont cessé.» (Can 2,10-11). Alors les anges seront saisis
d'étonnement, et diront : «Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore
naissante ? belle comme la lune, éclatante comme le soleil ?» (Can 6,9). Les
filles vous verront, les reines vous loueront, et les autres femmes publieront
votre gloire. D'un autre côté, un chœur de femmes chastes viendra à votre
rencontre : Sara paraîtra avec les femmes mariées; Anne, fille de Phanuel, avec
les veuves. Celle- qui furent vos mères selon la chair et selon l'esprit se
verront en différents chœurs. Celle-là se réjouira de vous avoir mise au monde;
celle-ci, de vous avoir élevée. Alors véritablement le Seigneur s'assiéra sur
une ânesse, et entrera dans la Jérusalem céleste. Alors, les petits enfants dont
le Sauveur a dit, dans Isaïe : «Me voici, moi et les enfants que le Seigneur m'a
donnés,» (Is 8,18) portant les palmes de la victoire, chanteront d'une voix
unanime : «Hosanna au plus haut des cieux ! Béni soit celui qui vient au Nom du
Seigneur, hosanna au plus haut des cieux !» (Mc 11,10). Alors, les cent
quarante-quatre mille, qui se tiennent devant le trône et devant les vieillards,
prendront leurs harpes, et chanteront un cantique nouveau, et personne, si ce
n'est le nombre défini, ne pourra chanter ce cantique : «Voilà ceux qui ne se
sont pas souillés avec les femmes, parce qu'ils sont demeurés vierges. Voilà
ceux qui suivent l'Agneau partout où Il va.» (Apo 14,4) Toutes les fois que la
vaine ambition du siècle aura charmé votre cœur, toutes les fois que vous aurez
vit dans le monde quelque chose de brillant, élevez-vous en esprit jusqu'au
ciel, commencez à être ce que vous serez un jour, et votre époux vous dira :
«Mets-moi sur ton cœur comme un sceau; comme un sceau sur ton bras;» (Can 8,6)
votre corps et votre esprit se trouvant à couvert, vous direz : «Les grandes
eaux n'ont pu éteindre l’amour, les fleuves ne pourront l’étouffer.» (ibid.)
LETTRE 19
À MARCELLA
Sur la maladie de Brésilla
Abraham est tenté dans son fils, mais Dieu le trouve plus fidèle encore. Joseph
est vendu pour l'Égypte, mais c'est afin de nourrir son père et ses frères.
Ezéchias, effrayé des approches de la mort, verse un torrent de larmes, et le
Seigneur lui prolonge la vie de quinze ans. Pierre, l'apôtre, chancelle dans la
passion du Seigneur, mais ses pleurs amers lui méritent ce paroles : «Pais mes
brebis.» (Jn 21,17). Paul, ce loup ravisseur, ce jeune Benjamin, perd, dans une
extase, la vue du corps, afin de trouver celle de l'âme, et, du milieu des
ténèbres épaisses dont il est soudainement environné, il appelle son Seigneur
celui que naguère il persécutait comme un homme.
Et nous aussi, ma chère Marcella, nous avons vu notre chère Blésilla livrée,
durant trente jours environ, aux ardeurs d'une fièvre incessante; mais c'était
pour qu'elle apprît à ne pas nourrir dans les délices un corps qui devait être
bientôt la pâture des vers. Le Seigneur Jésus est venu vers elle; Il a touché sa
main, et voilà que, se levant, elle le sert. Il perçait en elle je ne sais
quelle négligence; enlacée dans les liens des richesses, elle gisait dans le
tombeau du siècle. Mais Jésus a frémi, Il s'est troublé en Lui-même, et, criant,
Il a dit : Blésilla, viens dehors. Elle s'est levée à cet appel, et,
sortie du tombeau, elle mange avec le Seigneur. Que les Juifs menacent et
s'irritent, qu'ils cherchent à faire mourir celle qui a été ressuscitée, que les
Apôtres seuls triomphent. Elle sait qu'elle doit sa vie à Celui qui la lui a
rendue. Elle sait qu'elle embrasse les pieds de Celui dont naguère elle
appréhendait le jugement. Son corps était étendu presque inanimé, et les
approches de la mort ébranlaient ses membres haletants. Où étaient alors les
secours de ses parents ? Où étaient ces paroles plus vaines que la fumée ? Elle,
ne vous doit rien, ô ingrate famille, celle qui est morte au monde, et qui est
ressuscitée pour le Christ. Que celui qui est chrétien se réjouisse; quiconque
s'indigne montre par là qu'il n'est pas chrétien.
La veuve qui est dégagée du lien martial ne doit penser qu'à persévérer. Mais
quelqu'un se scandalise-t-il de lui voir un vêtement brun ? que l'on se
scandalise donc aussi de ce que Jean, lui qui fut le plus grand parmi les
enfants des hommes, lui qui fut nommé l'ange, et qui baptisa le Seigneur
Lui-même, portait un habit de poil de chameau, et se ceignait d'une ceinture de
cuir. Trouve-t-on mauvais qu'elle use d'une nourriture simple ? mais rien de
plus commun que des sauterelles. Ah ! que plutôt un œil chrétien se scandalise
de ces femmes qui peignent leurs joues et leurs yeux de vermillon, et de je ne
sais quel autre fard; dont les visages de plâtre, défigurés par trop de blanc,
ressemblent à des idoles; qui, laissant par hasard échapper quelques larmes
involontaires, en conservent la trace et les sillons; qui ne peuvent pas même
apprendre des autres qu'elles sont déjà vieilles; qui élèvent par étage sur leur
tête des cheveux empruntés; qui veulent faire revivre sur des fronts ridés une
jeunesse envolée; qui, chancelantes déjà, prennent des airs de jeunes filles,
devant une foule de petits-fils et de neveux. Qu'elle rougisse, la femme
chrétienne, si elle violente la nature pour paraître belle; si elle prend soin
de la chair, pour éveiller la concupiscence, qu'on ne peut suivre, au dire de
l'Apôtre, sans déplaire au Christ.
Notre veuve s'ajustait autrefois avec une affectation puérile, et tout le jour
demandait à son miroir ce qu'il manquait dans sa parure. Aujourd'hui, elle dit
avec confiance : «Nous tous qui contemplons la Gloire du Seigneur sans avoir de
voile sur le visage, nous sommes transformées en sa ressemblance, et nous
avançons de clarté en clarté, par l’illumination de l'Esprit du Seigneur.» (2
Cor 8,18). Alors ses femmes arrangeaient ses cheveux avec art, et sa tête
innocente était pressée sous des mîtres de frisure; maintenant elle néglige sa
coiffure, et sait qu'il suffit à sa tête qu'elle soit voilée. Alors, les lits de
plume lui semblaient encore trop durs, et à peine pouvait-elle reposer sur une
couche délicate; maintenant, elle se lève en toute hâte pour prier, et, d'une
voix sonore, entonnant l'Alléluia avant toutes les autres, elle commence la
première à louer son Seigneur. Elle s'agenouille sur la terre nue, et des larmes
abondantes lavent une figure que salissaient naguère le fard et la céruse. Après
la prière, elle chante des psaumes, et sa tête fatiguée, ses genoux chancelants,
ses yeux accablés de sommeil, peuvent à peine, si grande est sa ferveur, obtenir
un peu de repos. Avec une tunique de couleur sombre, elle appréhende moins de se
salir, quand elle se prosterne. Sa chaussure est modeste; et le prix des
souliers dorés, elle le distribue aux indigents. Sa ceinture ne brille plus
d'or, ni de pierreries, mais elle est d'une laine simple et commune, et peut
serrer ses vêtements plutôt que de les couper. Si le serpent jaloux de son choix
de vie, veut l'engager, par un langage flatteur, à manger encore du fruit
défendu, il faut qu'elle l'écrase par son anathème, et que, le voyant expirer
dans sa poussière, elle lui dise : «Retire -toi, Satan;» (Mc 8,33) ce nom veut
dire ennemi. Car, celui-là est un ennemi du Christ et un antichrist qui ne peut
souffrir les préceptes de Jésus. Je vous le demande, qu'avons-nous fait, pour
que l'on ait droit de se scandaliser, qui approche de ce que les Apôtres ont
fait ? Ils abandonnent leur vieux père, leur barque et leurs filets. Le
publicain se lève de son comptoir, et suit le Sauveur. Le disciple veut
retourner chez lui, et dire adieu aux siens; la voix du Maître l'en empêche. Un
autre ne peut rendre les derniers devoirs à son père : c'est une sorte de piété
que d'être cruel envers ses parents pour obéir au Seigneur. Nous, parce que nous
ne sommes pas vêtus de soie, on nous traite de moines; parce que nous ne sommes
point portés à l'ivrognerie, et que nous ne rions point avec excès, on nous
regarde comme des gens incommodes et d'une humeur chagrine. Si notre tunique
n'est pas d'une blancheur éblouissante, on trouve aussitôt ces paroles banales :
C'est un imposteur et un Grec. Qu'ils nous plaisantent d'une manière plus
spirituelle encore, qu'ils déchaînent contre nous des hommes de bonne chère;
notre Blesilla se rira d'eux, et ne craindra pas d'entendre les coassements
impurs des grenouilles, elle qui sait que son Seigneur a été appelé Béelzebub.
LETTRE 20
À MARCELLE
Sur la mort de Léa
Lorsque, vers la troisième heure de ce jour, nous avions
commencé à lire le psaume soixante et douzième, c'est-à-dire, le commencement du
troisième livre, et que nous étions forcé de faire observer qu'une partie du
titre même tient à la fin du second livre, que l'autre partie doit être placée
au commencement du troisième livre, que ces mots : «Ici se terminent les hymnes
de David, fils de Jessé,» sont la fin du premier livre; que ces autres mots :
«Psaume d'Asaph», forment le commencement du livre suivant, et que nous en
étions venus à cet endroit où le juste s'exprime ainsi : «Je disais : Si je
raconte ces choses, voilà que la génération de vos enfants me nommera
prévaricateur,» (Ps 72,15) ce qui ne se trouve pas de la même manière dans les
manuscrits latins, alors on est venu nous apprendre tout-à-coup que la très
sainte Lea était sortie de ce monde. À cette nouvelle, je vous ai vu devenir si
pâle, que j'ai connu qu'il est peu d’âmes, ou qu'il n'en est pas du tout qui ne
se contristent, envoyant se briser ce vase d'argile. Pour vous, si vous étiez
chagrine, ce n'était pas qu'il vous vint des doutes sur sa destinée, mais vous
regrettiez de ne lui avoir pas rendu les derniers devoirs. Enfin, au milieu de
nos entretiens, nous avons appris encore que ses restes avaient été déjà
transportés à Ostia.
Vous allez me dire : À quoi bon me rappeler toute ceci ? Je vous
répondrai, par les paroles de l'Apôtre, que ces détails sont avantageux en toute
manière. Premièrement, parce que chacun doit se réjouir de la mort de Léa, elle
qui, après avoir triomphé du démon, a reçu déjà la couronne que nul ne peut lui
ravir. Secondement, parce que nous vous ferons ainsi connaître sa vie en peu de
mots. Troisièmement, parce que nous vous montrerons que ce consul désigné, qui
riait de la chaussure de Léa, est enseveli dans les enfers. Et, certes, qui
pourrait dignement louer la conduite de notre Léa, qui pourrait dire comment on
l'a vue se donner toute entière au Seigneur, gouverner un monastère, devenir la
mère des vierges; comment, après avoir été accoutumée à la mollesse des habits,
elle déchirait ses membres avec un rude cilice, passait les nuits en prières, et
instruisait ses compagnes, plus par ses exemples que par ses paroles ? Elle
était d'une humilité si grande et si profonde qu'on l'eût prise pour la servante
de tous, elle qui jadis avait commandé à beaucoup de personnes; mais elle était
plus véritablement la servante du Christ, en ne paraissant pas dominer sur les
hommes. Ses habits étaient grossiers, sa nourriture commune, sa coiffure
négligée; et toutefois, elle pratiquait ces vertus de manière à éviter
l'ostentation, de peur de recevoir sa récompense en ce monde.
Maintenant donc, pour de courtes souffrances, elle jouit d'une béatitude sans
fin; elle est admise dans les chœurs des anges; elle se repose dans le sein
D'Abraham, et, avec Lazare autrefois pauvre, elle voit ce riche couvert de
pourpre, ce consul couvert non plus de la palmée, mais d'un vêtement de deuil,
demander que, du petit doigt de Léa, une goutte d'eau tombe sur sa langue. Oh !
quel étrange changement ! Cet homme que naguère précédaient les insignes de
toutes les dignités; qui montait au capitole, comme pour triompher des ennemis
subjugués; cet homme que le peuple romain accueillait avec des applaudissements
et des acclamations; cet homme, à la mort duquel toute la ville s'est émue,
désolé maintenant et dépouillé de tout, bien loin de siéger dans les palais
étoilés du ciel, comme se l'imagine faussement sa malheureuse épouse, est
enseveli dans d'horribles ténèbres. Cette femme, au contraire, qui se
retranchait dans le secret d'une chambre solitaire, et qui semblait pauvre et
obscure, dont la vie passait pour une folie, marche maintenant à la suite du
Christ, et dit : «Tout ce qui nous avait été annoncé nous l'avons vu dans la
cité de notre Dieu,» (Ps 47,8) et le reste.
C'est pourquoi je vous préviens et vous en conjure, avec pleurs et gémissements
: pendant que nous cheminons sur la route de ce monde, n'ayons pas deux
tuniques, c'est-à-dire, deux sortes de foi. Ne nous chargeons pas de souliers,
c'est-à-dire, d'œuvres mortes; que le poids des richesses ne nous entraîne point
vers la terre. Ne cherchons pas l'appui d'un bâton, c'est-à-dire, de la
puissance du siècle. Ne nous efforçons pas de posséder en même temps et le
Christ et le siècle; mais faisons en sorte que des biens éternels succèdent, à
des biens caducs et de courte durée. Et, puisque chaque jour nous mourons, je
parle du corps ne nous flattons pas d'être immortels quant au reste afin que
nous puissions jouir de l'éternelle béatitude.
LETTRE 21
À MARCELLA
Éloge d'Asella
L'on ne doit pas me blâmer si, dans mes lettres je vante ou
je censure quelques personnes; parce que reprendre le vice c'est corriger les
méchants, et que louer les gens de bien c'est inspirer aux autres l'amour de la
vertu. Dernièrement, j'avais dit quelques mots de Léa, d'heureuse mémoire.
J'éprouvai aussitôt un remords, et il me vint en pensée que je ne devais pas me
taire au sujet d'une vierge, après avoir parlé d'une chasteté du second ordre.
Je vais donc décrire en peu de mots la vie de notre Asella, mais je vous prie de
ne lui pas lire cette lettre, car elle ne peut souffrir qu'on la loue;
montrez-la plutôt aux jeunes filles, afin que, se modelant sur son exemple,
elles regardent sa conduite comme la règle d'une vie parfaite.
Je ne dis point qu'elle a été bénie dans le sein
de sa mère, avant sa naissance; que son père la vit,
durant le sommeil, dans une fiole de verre plus pur et plus
éclatant qu'une glace, emblème de sa future
virginité. Je ne dis pas qu’enveloppée encore des
langes de l'enfance, et dépassant à peine sa
dixième année, elle a été consacrée
au Seigneur et embellie déjà des prérogatives de
la béatitude future. Imputons à la grâce toutes les
faveurs dont elle a été comblée, avant de pouvoir
combattre, quoique, au reste, Dieu qui sait l'avenir, sanctifie
Jérémie dans le sein maternel, fasse tressaillir Jean
dans le ventre de sa mère, et, avant la création du
monde, réserve Paul pour l'Évangile de son Fils. J'en
viens à ce qu'elle a fait elle-même depuis sa
douzième année; au genre de vie qu'elle a choisi,
embrassé et suivi avec persévérance; aux devoirs
qu'elle s'est imposés et qu'elle a remplis.
Renfermée dans les bornes étroites d'une petite cellule, elle jouissait de la
vaste étendue du paradis. La terre nue lui servait à la fois d’oratoire et de
lieu de repos. Le jeûne était son plaisir, et la faim son aliment. Ce n'était
pas pour contenter un désir naturel, c'était pour satisfaire les besoins du
corps qu'elle se laissait entraîner à prendre de la nourriture; du pain, du sel
et de l'eau froide, tels étaient les aliments qui servaient plutôt à irriter sa
faim, qu'à l'apaiser. J'oubliais presque ce que je devais vous dire d'abord.
Aussitôt qu'elle eut embrassé ce genre de vie, elle vendit, à l'insu de ses
parents, son collier d'or, que l'on appelle communément une murène, parce
qu'il est composé de plusieurs petits filets d'or entrelacés les uns dans les
autres, et qui s'allongent en serpentant. Puis, elle se revêtit d'une tunique de
couleur brune, qu'elle ne pouvait obtenir de sa mère, et, par un pieux début de
renoncement au monde, elle se consacra tout-à-coup au Seigneur, de manière que
toute sa parenté comprit que l'on ne pouvait obtenir autre chose de celle qui,
dans ses vêtements, avait déjà condamné les vanités du siècle.
Or, comme j'avais commencé de le dire, elle se conduisit toujours avec tant de
régularité, et mit tant de soins à se cacher dans le secret de sa cellule, que
jamais on ne la vit paraître en publie, jamais parler à un homme; et, ce qu'il y
a de plus merveilleux, c'est qu'ayant une sœur vierge aussi, elle se contentait
de l'aimer, et se privait du plaisir de la voir. Elle travaillait de ses mains,
sachant qu'il est écrit : «Que celui qui ne travaille pas ne mange pas.» (2 Th
3,10). Elle s'entretenait avec l'Époux céleste, ou par l'oraison, ou par la
psalmodie. Elle allait visiter les tombeaux des martyrs, sans presque se laisser
voir. Au milieu des jouissances que lui procurait son genre de vie, elle
trouvait son plus grand plaisir à n'être connue de personne. Un jeûne continuel
faisait sa nourriture durant toute l'année; souvent même elle vivait ainsi deux,
trois jours, mais c'était en carême surtout qu'elle déployait l’ardeur de son
zèle, passant de la sorte, et l'air joyeux, presque toutes les semaines. Ce que
l'on regarderait peut-être comme impraticable, si la grâce de Dieu ne l'eût
rendu possible, c'est qu'elle a vécu de cette manière jusqu'à cinquante ans,
sans éprouver aucune douleur d’estomac, ni d'entrailles; sans que ses membres se
crispassent à coucher sur la terre nue, sans contracter, dans le sac dont sa
peau était déchirée, ni malpropreté, ni odeur fétide; le corps toujours sain,
l'esprit plus vigoureux encore, elle faisait de la solitude toutes ses délices,
et savait trouver au milieu d'une ville bruyante le calme des moines au désert.
Au reste, ces détails vous sont mieux connus qu'à moi, puisque vous m'avez
appris le peu que j'en sais; pu vous avez vu de vos yeux le calus, pareil à
celui des chameaux, qu'elle a contracté à force de prier. Moi, je dis ce que je
peux savoir. Rien de plus enjoué que sa gravité, rien de plus grave que son
enjouement; rien de plus triste que sa douceur, rien de plus doux que sa
tristesse. La pâleur de son visage est telle que, en étant un indice de ses
austérités, elle n'a rien qui sente l'ostentation. Elle parle sans rien dire, et
ce silence même est éloquent. Sa démarche n'est ni précipitée, ni lente.
Toujours le même maintien. Ses vêtements sont d'une propreté simple et sans
recherche d'une élégance sans ornements.
Par la seule égalité de sa vie, elle a mérité que, dans une ville de luxe, de
plaisirs et de délices, où l'humilité passe pour misère, les gens de bien la
comblent d'éloges, et les méchants n'osent la calomnier; que les veuves et les
vierges l'imitent; que les matrones la respectent; que les femmes de mauvaise
vie la redoutent, que les prêtres l'admirent.
LETTRE 22
À PAULA
Sur la Mort de Blésilla, sa fille
«Qui donnera de l’eau, à ma tête, et à mes yeux une source
de larmes, et je pleurerai,» non pas, comme dit Jérémie, «les morts de mon
peuple;» (Jer 9,1) ni, comme Jésus, les malheurs de Jérusalem; mais je pleurerai
la sainteté, la miséricorde, l'innocence, la chasteté; je pleurerai toutes les
vertus ensevelies dans un même tombeau avec Blésilla. Ce n'est pas qu'il faille
donner des pleurs à celle qui s'en est allée, mais l'on ne saurait trop
s'affliger de ce que nous avons cessé de voir une personne d'une si haute
perfection. Comment, en effet, se rappeler, sans répandre des larmes, cette
jeune femme de vingt ans, qui porta l'étendard de la croix avec une foi si
ardente, et qui regretta plus la perte de sa virginité que la perte de son époux
? Comment redire, sans gémissements, et son assiduité à la prière et la grâce de
son langage, et la fidélité de sa mémoire et la pénétration de son esprit ? À
l'entendre parler grec, on eût pensé qu'elle ne connaissait pas la langue
latine. Si elle se mettait à parler la langue romaine, son discours n'offrait
aucun accent étranger. Et même, ce que toute la Grèce admire dans ce fameux
Origènes, elle avait surmonté si bien les difficultés de la langue hébraïque, je
ne dis pas en peu de mois, mais en peu de jours, qu'elle rivalisait avec sa mère
pour l'intelligence et le chant des psaumes. La pauvreté de ses habits n'était
point en elle, comme chez la plupart des femmes, l'indice d'une vanité secrète;
mais, comme son humilité était tout intérieure, il n'y avait, pour les
vêtements, aucune différence entre elle et les vierges qui la servaient, si ce
n'est qu'on la reconnaissait plus aisément à une démarche plus négligée. La
maladie avait rendu ses pas chancelants; son cou décharné, soutenait à peine sa
tête pâle et tremblante; et cependant elle avait toujours dans les mains ou un
prophète, ou l'Évangile. Mes joues sont baignées de larmes, les sanglots
étouffent ma voix, et mes entrailles émues, retiennent ma langue enchaînée.
Alors que l'ardeur de la fièvre brûlait le faible corps de la sainte, et que
mourante, elle avait autour de son humble couche un cercle de parents, elle
exprimait ainsi ces dernières volontés : «Priez le Seigneur Jésus de me
pardonner, parce que je n'ai pu accomplir ce que je voulais.» Ne craignez rien,
ma Blésilla, en pensant que vous avez toujours eu des vêtements blancs. La
blancheur des habits c'est la pureté d'une virginité perpétuelle. Nous croyons
certain ce que nous avançons; jamais la conversion ne vient trop tard. Ces
paroles ont été consacrées pour la première fois dans la personne du larron :
«En vérité, Je te le dis, tu seras aujourd'hui en paradis avec Moi.» (Lc 23,43).
Mais aussitôt que, débarrassée de son enveloppe charnelle, l'âme se fut envolée
vers son auteur, et que, après un long pèlerinage ici-bas, elle fut rentrée dans
son antique héritage, on apprêta, suivant la coutume, les funérailles de
Blésilla. Des personnes de distinction marchaient en ordre devant le cercueil
qui était couvert d'un voile d'or. Il me sembla qu'elle me criait, du haut des
cieux : «Je ne reconnais pas ces habits, ce vêtement n'est pas le mien, ces
ornements ne m'appartiennent pas.»
Mais que faisons-nous là ? Je veux arrêter les larmes d'une mère, et je pleure
moi-même. Je ne puis dissimuler mes sentiments; ce livre est écrit tout entier
avec mes larmes. Jésus lui aussi pleura Lazare, parce qu'Il l'aimait. Celui-là
n'est point un consolateur efficace qui succombe à sa propre douleur, et dont
les entrailles sont émues, dont la voix est entrecoupée par les sanglots. Ma
chère Paula, j'en atteste et Jésus que Blésilla suit maintenant, et les saints
anges en la société desquels elle se trouve, je ressens les mêmes douleurs que
vous; j’étais son père selon l'esprit, son nourricier selon la charité, et je ne
puis ne pas dire quelquefois : «Périsse le jour où je suis né.» (Job 3,3). Et
encore : «Malheur à moi, ô ma mère, pourquoi m'as-tu engendré pour que je fasse
un homme de contradiction et de discorde dans toute la terre ?» (Jer 15,19). Et
encore : «Vous êtes juste, Seigneur, cependant je vous adresserai mes justes
plaintes. Pourquoi les méchants prospèrent-ils en leurs voies ?» Et encore :
«Mes pieds se sont presque égarés, mes pas ont presque chancelé, parce que je me
suis indigné contre les pécheurs, en voyant la paix des impies.» - Et j'ai dit :
«Dieu les voit-il ? Le Très-Haut en a-t-il connaissance ? Voilà que ces
pécheurs, ces heureux du siècle, ont multiplié leurs richesses.» (Ps 72,2-3).
Mais en même temps ces paroles me reviennent à l'esprit : «Si je raconte ces
choses, voilà que la génération de vos enfants me nomme prévaricateur.» (Ibid.
15).
Combien de fois ces pensées orageuses ne sont-elles
pas venues traverser mon âme ? Pourquoi des hommes qui ont vieilli dans le crime
jouissent-ils des richesses du siècle ? Pourquoi des jeunes gens qui ont encore
toute leur innocence, qui sont sans péché, sont-ils moissonnés à la fleur de
l'âge ? D'où vient que souvent des enfants de deux ans, de trois ans et encore à
la mamelle, sont possédés du démon, couverts de lèpre, dévorés par la jaunisse ?
Pourquoi, au contraire, voit-on des hommes impies, adultères, homicides,
sacrilèges, jouir en paix d'une heureuse santé, et blasphémer contre Dieu, alors
surtout que l'iniquité du père ne retombe pas sur le fils, et que l'âme qui a
péché meurt elle-même ? Ou si l'antique sentence subsiste encore, et si les
enfants doivent être punis des péchés
de leurs pères, n'est-il pas inique de faire tomber sur un enfant innocent les
crimes innombrables d'un père chargé d'années ? Et j'ai dit : «C'est donc en
vain que j'ai purifié mon cœur, et que j'ai lavé mes mains parmi les innocents,
— et que j'ai été frappé de verges durant tout le jour.» (Ps 72,13-14). Et,
lorsque je songeais à toutes ces choses, j'ai appris à dire avec le Prophète :
«J'ai médité pour savoir, et mes yeux n’ont vu qu'un grand travail; — jusqu'à ce
que je sois entré dans le sanctuaire de Dieu;» (ibid. 16) car les jugements du
Seigneur sont un abîme impénétrable, el que j’aie compris la fin des pervers.
Et, encore : «Ô profondeur des trésors de la sagesse, et de la science de Dieu !
Que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables !» (Rom
11,13).
Dieu est bon, et tout ce que fait un être bon doit être bon nécessairement. Si
je perds un mari, je déplore cette perte; mais parce qu'il plaît ainsi au
Seigneur, je supporterai cet accident sans murmurer. La mort m'a-t-elle ravi un
fils unique e cette disgrâce est cruelle sans doute, mais supportable néanmoins,
parce que Dieu a repris ce qu'il avait donné. Si je deviens aveugle, la lecture
faite par un ami sera ma consolation. Si mes oreilles me refusent la faculté
d'entendre, je serai à couvert de la corruption, et je ne songerai à rien autre
chose qu'au salut. Si, pour comble de malheur, je me vois encore en butte à la
dure pauvreté, au froid, à la maladie et à la nudité, j’attendrai que la mort y
vienne mettre un terme, et tous les maux de la vie présente me sembleront
courts, dans l'attente d'une vie plus heureuse.
Considérons ce que dit ce psaume d'une si haute morale : «Vous êtes juste,
Seigneur, et vos jugements sont droits.» (Ps 118,137). De telles paroles ne
peuvent sortir que de la bouche d'un homme qui, dans toutes ses souffrances,
bénit le Seigneur, et qui, attribuant à ses péchés les maux qu'il endure, ne
cesse, au milieu des adversités, de louer la Clémence divine. Les filles de Juda
ont tressailli de joie à cause des jugements du Seigneur. Si Juda se traduit par
louange, si toute âme croyante loue le Seigneur, il est nécessaire que
celui qui prétend croire au Christ se réjouisse dans tous les jugements du
Christ. Me porté-je bien, je rends grâce au Créateur. Suis-je malade, en cela
encore je bénis la Volonté de Dieu; «car lorsque je suis faible alors je suis
fort, et la force de l'esprit se perfectionne dans la faiblesse» (2 Cor 12,9-10)
de la chair. L'Apôtre souffre, lui aussi, ce qu'il ne voudrait pas, et par trois
fois il conjure le Seigneur de l'en affranchir, mais on lui répond : «Ma grâce
te suffit, parce que la force se perfectionne dans la faiblesse.» (Ibid. 9).
Afin de réprimer l’orgueil qu'il aurait pu concevoir de ses révélations, on lui
donne un esprit de malice qui le fasse ressouvenir de la faiblesse humaine; de
même que dans les triomphes, on plaçait derrière le char du triomphateur un
homme qui lui disait, à chaque acclamation des citoyens : Souviens-toi que tu
es homme.
Mais pourquoi trouver dur, ce qu'il faut souffrir une fois enfin ? Pourquoi,
pleurer la mort de quelqu'un ? Sommes-nous donc nés pour rester ici-bas
éternellement ? Abraham, Moïse, Isaïe, Pierre, Jacques, Jean, Paul, ce vase
d'élection, et par-dessus tout le Fils de Dieu, ont été sujets à la mort. Et
nous nous indignons, lorsque nous voyons abandonner son enveloppe mortelle à une
personne qui a été enlevée peut-être, «de crainte que le mal ne changeât son
cœur, car son âme était agréable au Seigneur. C'est pour cela qu'il s'est hâté
de la retirer du milieu des iniquités,» (Sag 4,11-16) afin que, dans ce long
pèlerinage de la vie, elle n'allât pas s'égarer en des sentiers écartés.
Que l'on pleure un mort, mais un mort que la géhenne
reçoit, que le tartare dévore, et pour le châtiment
duquel brûlent des feux éternels. Nous que les bataillons,
des anges escortent au sortir de ce monde; nous, à la rencontre
de qui se présente le Christ, soyons bien plutôt
affligés d'habiter plus longtemps ces tabernacles de mort, car,
pendant que nous demeurons ici-bas, nous sommes éloignés
du Seigneur. Que ce désir, que ces paroles soient toujours dans
notre âme : «Malheur à moi, car mon exil a
été prolongé ! J'ai habité sous les tentes
de Cédar; mon âme y a été
étrangère.» (Ps 119,5). Comme le mot Cédar
signifie ténèbres, et que ce monde est enveloppé
de ténèbres, parce que la lumière luit dans les
ténèbres, et que les ténèbres ne l'ont
point comprise, applaudissons à notre chère
Blésilla, qui a passé des ténèbres à
la lumière, et qui, par l'ardeur d'une foi naissante, a
mérité la couronne d'une vertu consommée. Si, en
effet, pendant qu'elle aurait été occupée des
désirs du siècle, Dieu veuille préserver les siens
d'un pareil malheur ! si, pendant qu'elle n'aurait songé qu'aux
délices de cette vie, une mort prématurée
fût venue l'enlever, alors il faudrait la pleurer et
répandre sur elle des torrents de larmes. Mais puisque,
grâces au Christ, elle a su trouver, il y a quatre mois, comme un
second baptême dans les résolutions qu'elle avait prises,
et que dès lors elle a vécu de manière à ce
que, foulant aux pieds le monde, elle eût toujours sa
pensée vers le monastère, ne craignez-vous pas que le
Sauveur vous dise : Pourquoi t'irriter, ô Paula, de ce que ta
fille est devenue la mienne ? Pourquoi t'indigner contre mes jugements,
et, avec des larmes rebelles, M'outrager, parce que je possède
Blésilla ? Peux-tu pénétrer les desseins que j'ai
sur toi, que j'ai sur le reste de ta famille ? Tu, te refuses la
nourriture, non point par un jeûne louable, mais par une douleur
excessive. Je n'aime point cette frugalité-là. Ces
jeûnes sont ceux de mon ennemi. Je ne reçois aucune
âme qui se sépare du corps contre ma Volonté. Que
la philosophie insensée du siècle se glorifie de pareils
martyrs. Qu'elle se glorifie d'un Zénon, d'un
Cléombrotus, d'un Caton. «Mon esprit ne Se repose que sur
les humbles et les pacifiques, et sur ceux qui écoutent mes
paroles avec tremblement.» (Is 66,2). Est-ce donc là ce
que tu promettais dans le monastère ? Est-ce pour cela que, te
distinguant du reste des matrones par un costume particulier, tu
semblais faire profession d'une vie plus religieuse ? Cette âme
qui pleure est bien digne d'un corps vêtu de soie. Te
voilà défaillante et à demi morte; et, comme si tu
ne devais pas tomber entre mes Mains, tu me fuis comme un juge cruel.
Ce prophète, dont l'âme était si grande, Jonas,
avait autrefois voulu se dérober à mes poursuites, mais
il fut à Moi dans les gouffres mêmes de la mer. Si tu
croyais que ta fille est vivante, jamais tu ne pleurerais de l'avoir vu
passer à une condition meilleure. Est-ce là ce que
j'avais ordonné par mon Apôtre, de ne point s'attrister,
à la manière des gentils, sur ceux qui dorment ? Rougis
donc : une femme païenne te surpasse. La servante du démon
vaut mieux que la mienne. Celle-là se flatte que son mari, qui
était païen, a été transporté dans le
ciel; et toi, ou bien tu ne peux croire que ta fille habite avec Moi,
ou bien tu ne le veux pas.»
Vous me direz : Pourquoi me défendre de pleurer, puisque Jacob, lui aussi,
couvert d'un sac, pleura Joseph, et ne voulut pas recevoir les consolations de
ses proches, qui s'étaient tous rassemblés auprès de lui ? «Je descendrai,
disait-il, vers mon fils en pleurant jusqu’au tombeau;» (Gen 37,35) puisque
David, la tête couverte, pleura la mort d'Absalon, en répétant ces paroles :
«Mon fils Absalon, Absalon mon fils, qui me donnera de mourir pour toi, mon fils
Absalon ?» (2 Roi 18,33) puisque les funérailles de Moïse, d'Aaron et des autres
saints furent célébrées par un deuil solennel ? — Il est aisé, de répondre à
cela : Jacob pleura son fils, qu'il croyait tué, auprès duquel il devait bientôt
lui-même descendre au sépulcre, disant : «Je descendrai tout en pleurs vers mon
fils dans le tombeau;» parce que le Christ n'avait point encore forcé la porte
du paradis, parce que son Sang n'avait pas encore éteint ce glaive de feu que
brandissent les chérubins. De là vient qu’Abraham, quoique placé dans un lieu de
rafraîchissement, nous est représenté néanmoins, comme étant dans les enfers
avec Lazare. David avait raison de pleurer un fils parricide; mais, un autre
fils, à qui ses prières n'avaient pu conserver la vie, il ne le pleura point,
parce qu'il savait que ce fils n'avait pas péché. Que les funérailles de Moïse
et d'Aaron aient été, suivant l'ancienne coutume, célébrées par un grand deuil,
il n'y a rien là d'étonnant, puisque, dans les Actes des apôtres, l'on voit que,
dès les premiers jours de l'Évangile, les frères de Jérusalem célébrèrent les
funérailles d'Étienne avec un grand deuil; ce qui doit s'entendre, non pas comme
vous le pensez, de la douleur excessive des frères, mais de la pompe des
obsèques et de la foule prodigieuse qui s'y trouvait. Enfin, l'Écriture parle
ainsi de Jacob : «Et Joseph monta ensevelir son père; tous les serviteurs de
Pharaon, et les anciens de sa maison, et les anciens de toute l'Égypte, et toute
la maison de Joseph et ses frères montèrent avec lui.» (Gen 50,7) Et un peu
après : «Il y eut aussi des chars et des cavaliers qui le suivirent, et il
trouva là une grande multitude.» (Ibid. 9) Et ensuite : «Ils célébrèrent les
funérailles de Jacob avec beaucoup de pleurs et de grands cris.» (Ibid. 10). Ce
deuil solennel ne témoigne pas des larmes et de la tristesse des Égyptiens, mais
de la pompe des funérailles. Il est manifeste aussi qu'Aaron et Moïse furent
pleurés de la même manière. Je ne saurais assez louer les mystères de
l'Écriture, et assez admirer le sens divin qu'elle présente sous des fermes
simples en apparence. D'où vient que Moïse est pleuré, et que le saint homme
Jésus, fils de Navé, fut enseveli sans être pleuré cependant ? C'est que, du
temps de Moïse, je veux dire, dans l'ancienne loi, tous les hommes étaient
enveloppés dans la condamnation prononcée contre le péché d'Adam, et qu'il était
naturel de donner des larmes à ceux qui descendaient aux enfers, suivant ce que
dit l'Apôtre : «La mort a régné depuis Adam jusqu’à Moïse, même sur ceux qui
n'avaient pas péché.» (rom 5,4). Mais sous l’Évangile, c'est-à-dire, sous Jésus,
par qui nous a été ouvert le paradis, on célèbre avec joie les funérailles des
morts. Aujourd'hui encore les Juifs donnent des larmes à ceux qui meurent, et,
les pieds nus, se roulent sur la cendre, se couchent sur le cilice. Puis, afin
que rien ne manque à cette superstitieuse cérémonie, ils ont coutume, d'après
une vaine tradition des pharisiens, de prendre des lentilles pour première
nourriture, faisant voir par là que ce mets fatal leur a fait perdre le droit
d'aînesse. Mais leur aveuglement est mérité; car, ne croyant pas à la
résurrection du Seigneur, ils ne peuvent attendre que la venue de l'antichrist.
Mais nous, qui avons été revêtus du Christ, et qui sommes devenus, suivant
l'Apôtre, une race royale et sacerdotale, nous ne devons pas nous affliger sur
les morts. «Et Moïse dit à Aaron, et à Eldazar et à Ithamar, ses fils qui
étaient restés : Vous ne découvrirez point votre tête, vous ne déchirerez point
vos vêtements, de peur que vous ne mouriez, et que la colère ne vienne sur tout
le peuple.» (Lev 10,6). N'allez pas, dit-il, déchirer vos vêtements, ni étaler
un deuil de gentil, de peur que vous ne mouriez. Notre mort, c'est le péché. Et,
ce qui semblera peut-être dur à quelqu'un, mais qui néanmoins est nécessaire à
la foi, le même Lèvitique défend au grand-prêtre d’approcher du cadavre de son
père, de sa mère, de ses frères ou de ses enfants, de peur sans doute qu'une âme
occupée d’offrir des sacrifices à Dieu et de méditer ses mystères, ne trouve une
distraction dans des affections quelconques. La même chose n'est-elle pas
recommandée en d’autres termes dans l'Évangile, lorsque le disciple reçoit ordre
d'abandonner sa maison, de ne pas accorder la sépulture au cadavre de son père ?
Et il (le grand-prêtre) «ne sortira pas des lieux saints, afin qu'il ne souille
pas le sanctuaire du Seigneur; car il a sur la tête l'huile de l'onction sainte
de son Dieu.» (Ibid. 21,12).
Assurément, dès que nous croyons au Christ, et que, après avoir reçu l'huile de
son onction, nous le portons en nous, il ne faut pas que nous sortions du
temple, c'est-à-dire, de la voie de la perfection chrétienne, ni que nous
allions dehors pour prendre part à l'incrédulité des gentils; mais nous devons
toujours rester au dedans, c'est-à-dire, observer la Volonté du Seigneur. Je
vous ai dit ces choses, de peur que, ne comprenant pas l'Écriture, vous ne vous
en servissiez comme d'une autorité dans votre deuil, et que vous ne
justifiassiez ainsi votre égarement. Et encore ne vous ai-je parlé jusqu'à
présent que comme à une chrétienne ordinaire. Mais, puisque je sais que vous
avez renoncé au monde entier, et que, après avoir dédaigné et foulé aux pieds
les délices du siècle, vous vaquez chaque jour à la prière, au jeûne, à la
lecture; puisque, à l'exemple d’Abraham, vous souhaitez de sortir de votre pays
et de votre parenté, d'abandonner la Chaldée et la Mésopotamie, pour entrer dans
la terre de promesse; puisque, morte au monde avant même de mourir, vous avez
distribué vos biens aux pauvres et à vos enfants, je m'étonne que vous fassiez
des choses qui, dans les autres personnes, seraient dignes de blâme. Il vous
souvient toujours de la conversation de Blésilla, de ses caresses, de ses
paroles, de sa compagnie, et la perte de tout cela vous semble insupportable.
Nous excusons les larmes d'une mère, mais nous voulons des bornes dans la
douleur. Si je songe que vous êtes mère, je ne vous fais pas un crime de vos
pleurs. Si je me rappelle que vous êtes chrétienne et religieuse, je dis que ces
deux noms excluent celui de mère. La plaie est récente, et, quelque précaution
que ma main prenne pour la toucher, elle l'irrite plutôt qu'elle ne la guérit.
Cependant, un mal que le temps doit adoucir, pourquoi ne pas en triompher par la
raison ? Noémi, pour se défendre contre la famine, s'étant réfugiée dans la
terre de Moab, y perdit son époux et ses fils. Et, lorsqu'elle était privée du
secours des siens, Ruth, quoique étrangère, ne s'éloigna pas de ses côtés. Voyez
quel mérite ce fut d'avoir consolé une personne délaissée ! Le Christ naît de la
race de Ruth. Considérez quelles disgrâces Job a essuyées, et vous verrez que
vous êtes trop délicate, pendant que lui, les yeux levés au ciel, au milieu des
ruines de sa maison, avec les douleurs de son ulcère, après des pertes infinies,
et en face des embûches de son épouse, fait preuve d'une patience invincible. Je
sais ce que vous allez répondre : Toutes ces calamités ne fondirent sur cet
homme juste que pour éprouver sa vertu. De deux choses, choisissez donc celle
que vous voudrez : ou vous êtes sainte, et alors vous êtes éprouvée; ou vous
êtes pécheresse, et alors vous vous plaignez injustement; car vous souffrez
moins que vous ne méritez de souffrir.
Que parlé-je d'exemples anciens ? Imitez ceux que vous avez sous les yeux. La
sainte Mélanie, cette véritable illustration chrétienne de nos temps (puisse le
Seigneur, en son grand jour, nous accorder, à vous et à moi, une part avec elle
!) pendant que le corps de son mari était encore chaud, et n'avait pas reçu les
derniers devoirs, perdit en même temps deux fils. Je vais dire une chose
incroyable; mais, le Christ n'en est témoin, c'est la vérité. Qui ne penserait
qu'alors Mélanie, comme une furieuse, les cheveux épars, les vêtements en
lambeaux, n’allât se déchirer le sein ? Elle ne répandit pas une seule larme, se
tint immobile; et, prosternée aux pieds du Christ, elle sourit, comme si elle
l’eût tenu dans ses bras. Je vais, Seigneur, vous servir avec plus de
liberté, puisque vous m’avez déchargée d’un fardeau si pesant. Mais
peut-être a-t-elle été vaincue par sa tendresse pour ses autres enfants ? Jugez
de son détachement, par la manière dont elle en agit avec le seul qui lui
restât; car, après lui avoir donné tous ses biens, elle s’embarqua, au
commencement de l’hiver, pour aller à Jérusalem.
Epargnez-vous, je vous en conjure; épargnez votre fille qui déjà règne avec le
Christ; épargnez du moins votre Eustochium, dont l'âge tendre encore, dont l’âge
l’enfance encore extrême est guidée par vos enseignements. Aujourd'hui, le démon
frémit de rage; et, parce qu'il a vu triompher une de vos filles, irrité d'avoir
été vaincu, il s'efforce de ressaisir en celle qui reste, la victoire qu'il a
perdue dans, celle qui est aux cieux. Trop de tendresse envers des enfants est
une impiété envers Dieu. Abraham immole avec joie son fils unique, et vous voyez
avec chagrin que, sur plusieurs de vos enfants, l’un reçoive la couronne ?
Je ne saurais exprimer sans gémissement ce que j'ai à vous dire. Lorsque, du
milieu du convoi, l'on vous rapportait à demi-morte, le peuple murmurait tout
bas : N'est-ce pas là ce que nous disions souvent ? Elle s'attriste de ce que
sa fille, tuée par les jeûnes, ne lui a pas laissé de petits-fils, même d'un
second mariage. Que ne chasse-t-on enfin de la ville cette race détestable des
moines ? Pourquoi ne pas les lapider ? Pourquoi ne pas les précipiter dans les
flots ? Ils ont séduit cette pauvre matrone, qui n’a embrassé que malgré elle,
la vie monastique, on le voit bien, car jamais païenne ne pleura de la sorte ses
enfants.
Quelle pensez-vous qu'ait été la tristesse du Christ, à de
tels discours ? Quelle joie n'a-ce pas été pour Satan, qui s'efforce
aujourd'hui, de vous ravir votre âme, et qui, sous le prétexte spécieux d'une
pieuse douleur, pendant que l'image de votre fille est sans cesse devant vos
yeux, désire tout à la fois tuer la mère de celle qui a triomphé de lui, et
envahir la solitude d'Eustochium, sa sœur délaissée ? Je ne dis point ceci pour
vous alarmer, et le Seigneur m'est témoin que je vous parle avec autant de
sincérité que si j'étais devant son tribunal. Elles sont abominables, pleines de
sacrilèges, plus remplies encore d'incrédulité, ces larmes qui n'ont pas de
mesure, et qui vous conduisent presque jusque au tombeau. Vous poussez des
hurlements, des cris continuels; et, devenue comme furieuse, vous vous faites,
autant qu'il est en votre pouvoir, homicide de vous-même. Dans l'état où vous
vous trouvez, Jésus avec douceur s'approche de vous, et vous dit : «Ne pleurez
point, votre fille n'est pas morte, mais elle dort.» (Mc 5). Que les assistants
se rient de ces paroles; ils imitent l'infidélité des Juifs. Vous encore, si
vous voulez vous livrer à la douleur sur le tombeau de votre fille, vous
entendrez ces reproches de l’ange : «Pourquoi cherchez-vous parmi les morts
celle qui est vivante ?» (Ibid. 24,5) C’est ce que faisait Marie Madeleine; mais
aussitôt qu'elle reconnut la voix du Seigneur qui l'appelait, elle se prosterna
à ses Pieds, et le Christ lui dit : «Ne me touchez pas, car Je ne suis pas
encore monté vers mon Père;» (Jn 20,17) c'est-à-dire, vous ne méritez pas de me
toucher à présent que je ressuscite, puisque vous me croyez enseveli dans le
sépulcre.
Quels supplices, quels tourments pensez-vous que ce soit pour notre Blésilla de
voir le Christ un peu irrité contre vous ? Elle vous crie maintenant, à vous qui
pleurez : Si jamais tu m'as aimée, ô ma mère; si j'ai sucé tes mamelles; si
j'ai grandi au milieu de tes avertissements, ne m'envie point ma gloire, ne fais
pas que nous soyons à jamais séparées l'une de l'autre. Penses-tu que je sois
seule ? J'ai, pour te remplacer, Marie, Mère du Seigneur. Je vois ici beaucoup
de saintes personnes que je ne connaissais pas encore. Oh ! combien cette
société est préférable ! J'ai ici Anna, cette prophétesse de l'Évangile; et, ce
qui doit redoubler ta joie, j'ai obtenu en trois mois, la gloire qui lui a
coûté, à elle, tant d'années d'un pénible travail. Nous avons reçu la même palme
de chasteté. Me plains-tu d'avoir quitté le monde ? Je vous plains aussi, vous
que la prison du siècle retient encore; vous qui chaque jour combattez, et
qu'entraînent dans une ruine fatale, tantôt la colère, tantôt l'avarice, tantôt
la volupté, tantôt les charmes des vices divers. Si tu veux être ma mère, aies
soin de plaire au Christ; je ne reconnais pas pour mère celle qui déplaît à mon
Seigneur. Blésilla vous dit encore beaucoup d'autres choses, que je passe
sous silence; elle prie le Seigneur pour vous, et m’obtient, car je connais ses
sentiments, le pardon de mes fautes, en reconnaissance des avis que je lui ai
donnés, des exhortations que je lui ai faites, du zèle avec lequel j'ai encouru
la haine de ses proches, afin d’assurer son salut.
Ainsi, tant qu'un faible souffle animera mes membres, tant que je poursuivrai le
pèlerinage de cette vie, je m'y engage, je le promets, je le jure, c'est
Blésilla que ma voix célébrera; c'est à elle que seront consacrés mes travaux,
pour elle que se fatiguera mon esprit. Aucune page, dans mes livres, qui ne
parle de Blésilla. En quelque lieu que parviennent mes ouvrages, elle voyagera
avec eux. Les vierges, les veuves, les moines, les prêtres liront ses traits
gravés dans mon âme. En dédommagement d'une courte vie, elle obtiendra une
éternelle renommée. Celle qui vit dans les cieux avec le Christ vivra aussi dans
la bouche des hommes. Le siècle présent passera; viendront les siècles futurs
qui la jugeront sans amour et sans haine. Je la placerai entre le nom de Paula
et celui d'Eustochium; elle vivra éternellement dans mes écrits; elle m'entendra
toujours parlant d'elle avec sa sœur, avec sa mère.
C'est un présent léger, en apparence, mais précieux par la
charité qui l'accompagne, que des bracelets, une lettre et des colombes venant
d'une vierge. Mais, comme dans les sacrifices on n'offrait point de miel à Dieu,
vous avez en l'art de tempérer la trop grande douceur de vos dons, et de les
assaisonner de l'austérité du poivre, si je puis parler ainsi. Les choses les
plus agréables, les plus douces selon Dieu, paraissent fades, à moins qu'on ne
les relève par les traits d’une vérité un peu piquante. La Pâque du Christ se
mange avec des assaisonnements amers. C'est aujourd'hui un jour de fête, et il
faut, en célébrant le triomphe du bienheureux Pierre, montrer une gaieté plus
grande que de coutume, de manière néanmoins à ce que l'enjouement de nos paroles
ne s'éloigne pas trop de la ligne tracée par les Écritures, et que nous
n'allions pas nous écarter de nos pratiques accoutumées.
Jérusalem, dans Ézéchiel, est ornée de bracelets; Baruch reçoit une lettre de
Jérémie; l'Esprit saint descend sous la forme d'une colombe. Ainsi, pour
assaisonner une lettre de quelque chose de vif et de piquant, pour vous rappeler
celle que je vous écrivis autrefois, je vous dirai : Gardez-vous de dédaigner la
parure des bonnes œuvres qui doivent vous servir de bracelets; gardez-vous de
déchirer la lettre qui est écrite dans votre cœur, de suivre l'exemple du prince
impie qui coupa avec un canif celle que lui avait donnée Baruch; prenez garde
enfin qu'Osée ne vous dise comme à Ephraïm: «Vous êtes devenue semblable à une
colombe sans intelligence.» (Os 7,2). Mon style, répondrez-vous, est trop
austère, et ne convient point à un jour de fête ? Vous m'avez provoqué vous-même
par vos dons, en mêlant les choses douces aux choses amères; vous recevrez la
pareille, et je mêlerai un peu d'aigreur à mes éloges.
Mais, pour ne point paraître déprécier vos présents, je vous remercie de la
corbeille de cerises que vous m’avez envoyée; elles m'ont semblé si fraîches et
si colorées de pudeur virginale que j'ai cru qu'elles venaient d'être seulement
apportées par Lucullus. Car ce fut lui qui, après avoir subjugué le Pont et
l'Arménie, apporta le premier de Cérasonte à Rome cette espèce de fruit; de là
vient que l'arbre a pris son nom du pays où il croît. Ainsi donc, puisque
l'Écriture parle d'une corbeille pleine de figues, mais qu'elle ne dit rien des
cerises, j'appliquerai à celles-ci ce qu'elle dit de celles-là. Je souhaite que
vous deveniez comme ces figues qui étaient devant le temple de Dieu, et dont le
Seigneur disait : «Celles qui sont bonnes sont très bonnes.» (Jer 3) Le Sauveur,
en effet, ne veut rien de médiocre; et comme, sans rejeter les âmes de glace, Il
fait ses délices de celles qui sont toutes de feu, de même aussi Il nous assure,
dans l'Apocalypse, qu'Il vomit les tièdes. Ce jour solennel nous devons donc
avoir grand soin de le célébrer, non pas tant par l'abondance des mets que par
une joie toute spirituelle; car, c'est une chose absurde que de vouloir honorer,
par la bonne chère, un martyr que l'on sait avoir été agréable à Dieu par les
jeûnes. Il vous faut toujours manger de telle sorte, que la prière et la lecture
puissent succéder à vos repas. Cela, déplaît-il à quelqu'un ? dites-lui avec
l'Apôtre : «Si je voulais encore plaire aux hommes je ne serais pas la servante
du Christ.» (Gal 1,10).
Si je ne vous ai pas écrit plus au long, c'est pour un
double motif : d'abord, le porteur était sur son départ, et, comme je me
trouvais occupé d'un autre ouvrage, je n’ai pas voulu l'interrompre. Vous
demandez quel est cette chose si grande, si importante, qui m’arrache au plaisir
d'une causerie épistolaire. — Depuis longtemps je collationne avec le texte
hébraïque l'édition d'Aquila, afin de voir si la synagogue, dans sa haine pour
le Christ, n'y aurait pas fait quelque changement; et j'y trouve, il faut
l'avouer à une personne amie beaucoup de choses bien capables de consolider
notre foi.
Après avoir scrupuleusement revu les Prophètes, Salomon, le psautier et les
livres des Règnes, j'en suis à l'Exode, que les Hébreux appellent ELLE SEMOTH,
après quoi je passerai au Lévitique. Vous voyez donc bien qu'il ne faut rien
préférer à un ouvrage de cette importance. Cependant, de peur que notre courrier
ne fît inutile, j'ai voulu joindre à ce petit billet deux lettres que j'adresse
à votre sœur Paula et à sa fille Eustochium; vous pouvez les lire, et si, vous y
trouvez quelque chose qui vous instruise et vous plaise, regardez comme écrit à
vous-même ce qui est écrit pour d'autres.
Je désire que notre mère Albina se porte bien, je parle de la santé du corps
pour l'esprit, je n'ignore pas comment il se porte. Je vous conjure de la
saluer, et de lui rendre tous les devoirs de piété que nous lui devons, comme à
une chrétienne et à une mère.
SUITE DE LA DEUXIÈME CLASSE,
COMPRENANT LES LETTRES ÉCRITES À ROME DEPUIS L’AN 380 JUSQU’À L’ANNÉE 385
LETTRE 25 À MARCELLA.
Depuis ma dernière lettre, dans laquelle je vous expliquais quelques mots
hébreux, j'ai appris soudainement que certaines personnes s'acharnent à me
décrier, et se plaignent de ce que, au mépris de l'autorité des anciens et de
l'opinion générale, j’ai eu la témérité de corriger quelques endroits dans les
évangiles. Je pourrais fort bien mépriser ces sortes de gens, car il est inutile
de jouer de la lyre devant un âne; mais, de peur que, suivant leur coutume, ils
ne m'accusent d'orgueil, je répondrai que je ne suis ni assez inepte, ni assez
stupide (eux font consister toute leur sainteté dans la sottise et l'ignorance,
disant qu'ils sont disciples des pécheurs, comme s'ils étaient saints parce
qu'ils ne savent rien), pour croire, ou qu'il y a quelque chose à corriger dans
les paroles du Seigneur, ou que tout n'est pas inspiré dans les évangiles. J'ai
voulu seulement, d'après l'original grec, sur lequel mes censeurs eux-mêmes
avouent que les versions ont été faites, corriger les exemplaires latins qui
sont altérés, comme cela se prouve par les différences que l'on voit dans tous
les livres. Si mes adversaires dédaignent de puiser à une source très pure,
qu'ils boivent l'eau bourbeuse des ruisseaux; qu'ils n'apportent pas, dans la
lecture des Livres saints, l'attention spéciale qu'ils mettent à savoir en
quelles forêts se trouvent les oiseaux les plus
délicats, sur quel rivage l'on pèche les meilleures huîtres; qu’ils ne montrent
de la simplicité que pour dire que les paroles du Christ sont impolies, et que
tant de sublimes esprits qui ont travaillé, depuis tant de siècles, à chercher
le véritable sens de chaque parole, l'ont deviné bien plus qu'ils ne l'ont
expliqué; qu'ils accusent d'ignorance l'Apôtre, lui à qui l'on disait que
son grand savoir lui faisait perdre le sens.
Je n'ignore point qu'en lisant ces lignes, vous froncerez le sourcil; que vous
craindrez que ma liberté d’expression ne devienne un nouveau sujet de querelles,
et que vous voudriez s'il était possible, mettre votre doigt sur ma bouche, pour
m’empêcher de dire ce que les autres ne rougissent pas de faire. Je le demande,
que m'est-il donc échappé de trop libre ? Ai-je fait graver dans des bassins les
images des faux dieux ?
Parmi des convives chrétiens, ai-je exposé aux yeux des vierges les
embrassements des Bacchantes et des Satyres ? Ai-je parlé jamais de quelqu'un
avec trop d'aigreur ? Ai-je déclamé contre ceux qui, de pauvres, sont devenus
riches ? Ai-je blâmé ces héritages pris sur la mort ? Malheureux ! j'ai dit
seulement que les vierges devraient être plutôt avec des femmes qu’avec des
hommes, et voilà que j'ai encouru l'indignation de toute la ville, voilà que
tous me montrent au doigt. Ils sont plus nombreux que les cheveux de ma tête,
ceux qui me haïssent sans motifs, — et je suis devenu pour eux un sujet de risée,
(Ps 68,5) et vous pensez que je dirai quelque chose encore ?
Mais, de peur que Flaccus n’aille rire de moi et dire :
Tu promis une coupe, ignorant ouvrier,
Et ta roue, en tournant, donne un vase grossier
(Horat. Epist. ad Pisones)
revenons à nos ânes bipèdes, et, au lieu de jouer de la harpe devant eux,
sonnons de la trompette à leurs oreilles. Qu'ils s'obstinent à lire:
Réjouissez-vous dans votre espérance, accommodez-vous au temps; pour nous,
lisons : Réjouissez-vous dans votre espérance, servez le Seigneur. Qu'ils
disent que l'on doit recevoir les accusations contre un prêtre; pour nous,
lisons : Ne recevez d'accusation contre un prêtre que sur la déposition de
deux ou trois témoins. (Rom 12,12) — Reprenez devant tout le monde ceux
qui pèchent. (1 Tim 5,19) Qu’ils approuvent cette leçon : C’est un
discours humain et digne d’être reçu avec une soumission parfaite; pour
nous, dussions-nous errer, attachons-nous aux exemplaires grecs et à l'Apôtre
qui a dit en grec : C'est une vérité certaine et digne d'être reçue avec
toute la soumission possible. (ibid. 1,15). Enfin, qu'ils se plaisent à
soutenir que le Christ monta sur un de ces chevaux qui viennent des Gaules;
quant à nous, aimons à dire qu'il prit cet ânon dégagé de tout lien, préparé,
suivant Zacharie, pour le Sauveur, et, qui, en servant de monture au Christ,
justifia cette prophétie d’Isaïe : Heureux celui qui sème sur les bords de
toutes les eaux, où travaillent le bÏuf et l’âne ! (Is 32,20).
LETTRE 26 À MARCELLA.
Au sujet d'Onasus.
Les médecins, que l’on nomme chirurgiens, passent pour des gens cruels; moi, je
les trouve malheureux. N'est-ce pas être malheureux, en effet, que de toucher
sans miséricorde les blessures d’autrui, et de porter un fer impitoyable sur des
chairs mortes; de traiter de sang-froid une chose que le malade lui-même ne peut
regarder sans horreur, et de passer pour un ennemi ? Tel est le caractère de
l'homme : la vérité lui semble amère, et le vice a des attraits pour lui. Isaïe,
pour figurer la captivité à venir, n'a pas honte de marcher nu. Jérémie est
envoyé du sein de Jérusalem vers l'Euphrate, fleuve de Mésopotamie afin de
cacher, au milieu de peuples ennemis, chez l'Assyrien et dans le camp du
Chaldéen, sa ceinture, et l'y laisser pourrir. Ézéchiel reçoit ordre de manger
un pain, cuit d'abord sous des excréments humains, puis sous de la bouse, et
composé de plusieurs espèces de grains. Il voit, d'un œil sec, mourir sa femme.
Amos est chassé de Samarie. Pourquoi, je le demande ? Si ce prophète est banni,
c'est que les chirurgiens spirituels, qui emploient le fer pour guérir les
plaies faites par le péché, exhortent à la pénitence. L'apôtre Paul a dit :
Je suis devenu votre ennemi, parce que je vous ai dit la vérité. (Gal 4,16).
Et comme les discours du Sauveur semblaient trop durs à ses disciples, plusieurs
d'entre eux L'abandonnèrent.
Il n'y a donc pas lieu de s'étonner, si, déclamant contre le vice, j'offense
beaucoup de gens. Je veux couper un nez qui sent mauvais; c'est à ceux, qui ont
les écrouelles de trembler. Je veux rabattre le caquet de la corneille; que la
corneille reconnaisse qu'elle n'est qu'une babillarde. N'y a-t-il dans Rome
qu'un seul homme à qui l'on ait coupé le nez et défiguré le
visage ? N’y a-t-il que le seul Onasus de Ségeste qui, d'une voix emphatique,
pèse gravement comme dans une balance, des mots sonores et enflés outre mesure ?
Je dis que certaines gens, à l'aide du crime, du parjure et du mensonge, sont
parvenus à je ne sais quelles dignités. que te fait cela, toi qui te sens
innocent ? Je ris à d’un avocat qui a besoin de patron; je me moque de son
éloquence de bas aloi; que te fait cela, toi qui es disert ? Je veux m'élever
contre des prêtres amis de l’or; toi, qui n'es pas riche, quel sujet as-tu de te
fâcher ? Je veux enfermer Vulcain, et le consumer dans ses propres feux; es-tu
son hôte ou son voisin, toi qui t'efforces d'écarter l'incendie des temples de
l'idole ? Il me plaît à moi de tourner en dérision les larves, le chat-huant, le
hibou et tes monstres du Nil; tout ce que je dis, tu crois qu'on te l'applique.
Dès que ma plume s'efforce de stigmatiser un vice, tu vas criant que c'est à toi
qu’on en veut. Là-dessus, tu me prends à partie, et tu m'accuses sottement de
faire des satires en prose. Te semble-t-il que tu sois beau parce que tu as un
nom qui porte quelque chose d'heureux ? Comme si l'on ne donnait pas à un bois
le nom de lucus, parce que la lumière ne peut y pénétrer; aux déesses qui
président à la vie, le nom de ParcÏ, justement parce qu'elles n'épargnent
personne; aux furies, celui d'Eumènides, parce qu'elles sont loin d'être
bienveillantes; aux Éthiopiens, celui d'hommes argentés ! Que si toujours
tu te fâches, quand on décrit des objets hideux, je te dirai avec Perse :
Puissent un roi et une reine désirer de t'avoir pour gendre ! Puissent les
jeunes filles se disputer ta main ! Que les roses naissent en foule sous tes pas
!
(SAT 2,37-38)
Je te donnerai néanmoins un conseil, et te dirai ce qu'il faut que tu caches,
afin de paraître plus beau. Que l’on ne voie pas ton nez au milieu de ton
visage; que l'on n'entende pas le son de ta voix; tu pourras sembler alors et
beau et éloquent.
LETTRE 27 A MARCELLA.
Un certain sectateur de Montanus a voulu vous objecter des passages de
l'évangile de Jean, dans lesquels notre Sauveur parle de retourner vers son
Père, et promet d'envoyer le Paraclet. Pour quel temps a été faite cette
promesse, en quel temps elle a été accomplie, c'est ce que nous apprennent les
Actes des Apôtres. Il est raconté que dix jours après l'ascension du Seigneur,
c'est-à-dire, cinquante jours après sa résurrection, le saint Esprit descendit,
et que les croyants parlèrent diverses langues, en sorte que chacun d’eux
s'exprimait dans la langue de tous les peuples. Alors, quelques hommes d’une foi
encore faible prétendaient qu'ils étaient ivres de vin nouveau, mais Pierre, se
levant au milieu des apôtres et de toute l'assemblée, dit : Hommes de la Judée,
et vous tous qui habitez Jérusalem, considérez ceci, et prêtez l'oreille à mes
paroles; — car, ceux-ci ne sont pas ivres, comme vous pensez, puisqu'il n'est
que la troisième heure du jour. — Mais c'est ce qui a été dit par le prophète
Joël : — Il arrivera dans les derniers jours, dit le Seigneur : Je répandrai
mon Esprit sur toute chair, et vos fils et vos filles prophétiseront, et vos
jeunes gens verront des visions, et vos vieillards auront des songes. — En ces
jours-là, je répandrai mon esprit sur mes serviteurs et sur mes servantes.
(Joël 2,28).
Si donc l’apôtre Pierre, sur qui le Seigneur a fondé l'Église, affirme que la
prophétie et la promesse dit Seigneur ont eu leur accomplissement en ce
temps-là, comment pouvons -nous assigner un autre temps ? Mais si les
montanistes veulent répondre que les quatre filles de Philippe ont prophétisé
ensuite, — qu'il s'est trouvé un prophète Agabus, — que, dans le dénombrement
des dons de l’Esprit, Paul à placé aussi des prophètes parmi les apôtres et les
docteurs, — que lui-même a prédit beaucoup de choses touchant les hérésies
futures et la fin du siècle; si les montanistes nous objectent cela, qu'ils
sachent que nous ne rejetons pas une prophétie scellée par la passion du
Seigneur, mais que nous n'avons point de communion avec ceux qui refusent de se
rendre à l’autorité de l'ancienne et de la nouvelle Écriture. D'abord, nous
différons quant aux règles de la foi. Nous disons que le Père, le Fils et le
saint Esprit sont des personnes distinctes, tout en, n'ayant qu'une même
substance mais les montanistes, suivant la doctrine de Sabellius resserrent la
Trinité dans les bornes étroites d'une seule personne.
Nous permettons les secondes noces, plutôt que nous ne les autorisons, selon le
précepte de Paul qui veut que les jeunes veuves se remarient; eux, au contraire,
regardent les secondes noces comme quelque chose de si criminel qu'ils traitent
d'adultère quiconque se marie une seconde fois. Nous ne jeûnons, avec tout
l'univers chrétien qu'un seul carême, suivant la tradition des apôtres; les
montanistes font trois carêmes par an, comme si trois Sauveurs avaient souffert.
Ce n'est pas qu'il ne soit permis de jeûner pendant toute l'année, excepté les
jours de la Pentecôte; mais autre chose est d'offrir un présent par nécessité,
autre chose de l'offrir de son propre mouvement.
Chez nous, les évêques tiennent le rang des apôtres; chez les montanistes,
l'évêque n'occupe que la troisième place. Ils mettent au premier rang leurs
patriarches de Pépusa en Phrygié; au second, ceux qu'ils appellent Cenonas,
et dès lors les évêques sont relégués au troisième, c'est-à-dire presque au
dernier rang, comme s'ils relevaient l'éclat de leur religion, on rejetant chez
eux à la dernière place ceux qui chez nous occupent la première.
Ils ferment les portes de l'Église, presque pour chaque faute; nous autres, nous
lisons chaque jour : J’aime mieux la pénitence du pécheur que sa mort;
(Ez 18,23) et encore : Celui qui tombe ne se relèvera-t-pas, (Jer 8,4)
dit le Seigneur ? et encore : Revenez à moi, enfants rebelles, et je guérirai
vos plaies. (Ibid. 22) S'ils sont rigides ce n'est pas qu'ils ne pèchent
plus grièvement eux-mêmes; la différence entre nous et eux, c'est qu'ils
rougissent de confesser leurs péchés, comme se croyant justes; tandis que nous,
en faisant pénitence, nous obtenons plus facilement le pardon.
Je ne dis rien de ces mystères criminels où ils emploient le sang d'un enfant à
la mamelle, qui doit être regardé comme un martyr. Oui, j'aime mieux n'y pas
croire; tenons pour faux tout ce qui est sanguinaire. Ce que nous devons
confondre, c'est le blasphème qui leur fait dire ouvertement que Dieu avait
voulu d'abord, dans l'Ancien Testament, sauver le monde par Moïse et les
prophètes; mais, que n'ayant pu le faire, il a pris un Corps dans le sein de la
Vierge, qu'Il à prêché, qu'Il est mort pour nous dans le Christ, sous la figure
du Fils; que, n'ayant pu sauver le monde par ces deux degrés, Il est descendu
enfin par l'Esprit saint dans Montanus, Prisea et Maximilla, ces deux femmes
insensées, et que Montanus, cet efféminé, ce demi-homme, a reçu la plénitude que
Paul n’a pas eue, puisqu'il dit : Nous ne connaissons, nous ne prophétisons
qu’en partie; et encore : Nous voyons maintenant comme en un miroir, et
en énigme. (1 Cor 13,9-12). Voilà des choses qui n'ont pas besoin d'être
relevées; c'est confondre leurs erreurs, que de les dévoiler. Il n'est pas
nécessaire non plus, dans une courte lettre, de chercher à détruire toutes les
rêveries qu'ils débitent, puisque, possédant très bien les Écritures, vous
n'avez pas été ébranlée par leurs arguments, et que vous avez simplement voulu
me demander ce que j'en pense.
LETTRE 28 À ASELLA
Si je croyais pouvoir me reconnaître envers vous, je serais un insensé. Dieu
seul est capable de rendre à votre sainte âme ce qu'elle mérite. Indigne que je
suis de votre affection, je n'ai jamais dû penser, ni espérer de votre part une
si grande amitié en Jésus Christ. Et, quoique certaines gens me prennent pour un
scélérat, pour un homme plongé dans tous les crimes, ce qui est fort peu de
chose encore en comparaison de mes péchés, vous faites bien toutefois de juger
bons ceux mêmes qui sont méchants dans votre pensée; car il est dangereux de
condamner le serviteur d'autrui, et l'on obtient difficilement le pardon, quand
on parle mal des gens de bien. Viendra, viendra le jour où nous gémirons tous
deux de ce que tant de personnes brûleront dans les feux.
Je suis un infâme, un fourbe et un artificieux, un menteur et un homme qui
trompe avec l'art de Satan. Lequel est préférable, d'avoir cru cela, ou de
l'avoir imaginé contre des innocents, ou même de ne l'avoir pas voulu croire
touchant des coupables ? Quelques uns me baisaient les mains, et déchiraient ma
réputation avec leurs langues de vipère; ils me plaignaient des lèvres, et se
réjouissaient au fond du cœur. Le Seigneur les voyait et se riait d'eux, et moi,
son pauvre serviteur, il me réservait avec eux pour son jugement futur. Celui-ci
calomniait ma démarche et mon rire, celui-là médisait de mon visage, et cet
autre suspectait ma simplicité. J'ai vécu de la sorte près de trois ans avec
eux. Souvent un cercle nombreux de vierges m'environnait. J'expliquais souvent
les livres divins à quelques-unes, le mieux qu'il m'était possible. Cette étude
avait occasionnée l'assiduité, l'assiduité donnait lieu à l familiarité, la
familiarité avait fait naître la confiance. Qu'elles disent si jamais elles ont
observé en moi quelque chose qui ne fût pas digne d’un chrétien. Ai-je reçu de
l'argent de l'une d'elles ? Les dons, soit grands, soit petits, ne les ai-je pas
dédaignés ? L'or d'autrui a-t-il jamais retenti dans mes mains ? mes discours
ont-ils été équivoques ? mon regard a-t-il été passionné ? On ne m'objecte que
mon sexe, et encore ne me l'objecte-t-on que lorsque Paula se rend à Jérusalem.
Soit : ils ont ajouté foi à la calomnie; pourquoi n'en croiraient-ils pas à la
dénégation ? C'est le même homme que d'abord; il avoue mon innocence, lui qui
depuis, longtemps me disait criminel; et certes, la vérité se trouve bien mieux
dans les tortures que dans les plaisanteries; mais peut-être croit-on plus
facilement des impostures, parce qu'il y a plus de plaisir à les entendre, et
qu'on force les autres à les débiter.
Avant que je connusse la maison de la sainte Paula, Rome entière m'avait en
haute estime. Au jugement de presque tout le monde, j'étais regardé comme digne
du souverain sacerdoce. Damasus, de bienheureuse mémoire faisait le sujet de mes
discours. On me disait saint on me disait humble et disert. Suis-je entré dans
la demeure de quelque femme peu régulière ? Est-ce que des vêtements soyeux, des
pierreries éclatantes, un visage fardé, l'amour de l’or ont pu m'entraîner et me
séduire ? N’y avait-il donc, parmi les matrones romaines, d'autre femme capable
de subjuguer mon cœur qu’une femme pénitente et mortifiée, négligée dans son
extérieur, presque aveuglée par les larmes; une femme qui passait les nuits à
fléchir la Miséricorde du Seigneur, et que le soleil trouva plus d'une fois en
prière; une femme qui n'avait pour toute chanson que les psaumes, pour tout
entretien que l'évangile, pour tout plaisir que la continence, pour toute
nourriture que le jeûne ? Nulle autre femme ne pouvait-elle me séduire, que
celle que je ne vis jamais manger ? Ravi de sa chasteté merveilleuse, à peine
avais-je commencé de lui vouer mon respect, mon admiration, que toutes mes
vertus m'abandonnèrent !
Ô envie, qui toujours te déchires toi-même la première ! Ô astuce de Satan, qui
attaques toujours la sainteté ! De toutes les matrones romaines, les seules qui
soient devenues la fable de la ville, c'est Paula et Mélanie, elles qui,
méprisant leurs richesses, abandonnant leurs enfants, ont arboré la croix du
Seigneur comme une sorte d'étendard de piété. Si elles allaient à Baies, si
elles usaient de parfums exquis, si elles se faisaient de leur opulence et de
leur veuvage un moyen de luxe et de liberté, on leur prodiguerait les titres de
respect, on les appellerait saintes. Mais elles veulent, dit-on, paraître belles
sous le sac et la cendre, et descendre dans la géhenne avec leurs jeûnes et
leurs mortifications; apparemment elles ne peuvent se perdre en même temps que
la foule, au milieu des applaudissements publics. Si des Gentils, si des Juifs
condamnaient ce genre de vie, elles auraient la consolation de ne déplaire qu'à
ceux à qui le Christ ne plaît pas. Mais, ô crime, ce sont des chrétiens qui,
négligeant de soigner leurs propres affaires, et d'arracher une poutre de leurs
yeux, cherchent une paille dans l'œil d'autrui, blâment un projet de vie
religieuse, en s'imaginent que c'est un remède à leurs maux, s'il n'y a personne
de saint, si l'on calomnie tout le monde, si la foule de ceux qui se perdent se
grossit, si la multitude de ceux qui pèchent va s'augmentant.
Vous aimez à prendre le bain chaque jour; un autre regarde comme quelque chose
de sale cette sorte de propreté. Vous êtes rassasié de francolins, et vous vous
faites gloire d'avoir mangé de l'esturgeon; moi, c'est de fèves que je me
nourris. Vous vous plaisez au milieu des rires d'un cercle de bouffons; ce qui
m'enchante, moi y ce sont les larmes de Paula et de Mélanie. Vous désirez ce qui
est à autrui; elles méprisent ce qui est à elles. Vous savourez les vins mêlés
de miel; elle, trouvent l'eau froide plus agréable. Vous croyez perdre tout ce
que vous ne possédez pas, tout ce que vous ne mangez pas, tout ce que vous ne
dévorez pas dès à présent; elles désirent les biens futurs, et regardent comme
vrai ce qui est écrit. Je le veux : qu'elle soit ridicule et vaine, cette
conduite, fondée sur l'espérance de la résurrection des corps; que vous importe
? Pour nous, au contraire, votre vie nous déplaît. Soyez donc rempli
d'embonpoint; ce qui me charme, c’est la maigreur et la pâleur. Vous vous
persuadez que de tels gens sont malheureux; nous vous croyons bien plus
malheureux encore. Nous nous rendons la pareille, et nous nous traitons l'un
l'autre d'insensés. Ceci, noble Asella, je vous l'écris à la hâte, triste et les
yeux pleins de larmes, au moment de m'embarquer; je rends grâces à mon Dieu
d'avoir été digne d'être haï par le monde. Obtenez-moi par vos prières que je
puisse retourner de Babylone à Jérusalem, et avoir pour maître, non point
Nabuchodonosor, mais Jésus, fils de Josédech. Vienne Ezras, et qu'il me
reconduise en ma patrie. Insensé ! je voulais chanter le cantique du Seigneur
sur une terre étrangère, et, abandonnant le mont Sinaï, je mendiais le secours
de l'Égypte. Je ne me rappelais pas l'Évangile, qui nous apprend qu’au sortir de
Jérusalem, on tombe aussitôt dans les mains des voleurs, on est dépouillé,
blessé, tué. Mais, bien que le prêtre et le lévite me méprisent, il reste ce
miséricordieux Samaritain qui, lorsqu'on lui disait : Vous êtes Samaritain,
vous êtes possédé du démon, (Jn 20) rejeta le nom de possédé, et ne refusa
pas celui de Samaritain; car ce qui est appelé gardien chez nous, est
appelé Samaritain par les Hébreux. — Quelques-uns m'accusent de Magie;
serviteur du Christ, je reconnais le titre de ma foi. Les Juifs donnent à mon
Maître le nom de magicien; l'Apôtre, lui aussi, a été traité de séducteur. Dieu
veuille que je ne sois exposé qu'à des tentations humaines et ordinaires 1!
Quelle part ai-je encore prise aux angoisses du Christ, moi qui combats sous
l'étendard de la croix ? On a jeté sur moi la honte d'un faux crime; mais je
sais qu'à travers la bonne et la mauvaise renommée, on arrive également au
royaume des cieux.
Saluez Paula et Eustochium, qui sont toujours, en dépit du onde, mes sœurs dans
le Christ. Saluez notre mère Albina, notre sœur Marcella, ainsi que Marcellina
et la sainte Félicité; dites-leur : Nous serons tous un jour devant le tribunal
du Christ, où chacun montrera la conscience qu'il eut pendant sa vie.
Souvenez-vous de moi, ô modèle admirable de pudeur et de virginité, et, par vos
prières, apaisez les flots sur ma route.
LETTRE 29 À PAULA.
L'antiquité admire Marcus Térentius Varro, parce qu’il a doté les Latins d'un
nombre si prodigieux d'écrits. Les Grecs composé plus de livres que nul de nous
ne pourrait, de sa main, en copier d’un auteur. Comme il serait assez inutile,
chez des Latins, de donner un catalogue d'ouvrages grecs, je dirai quelques mots
de l'auteur qui à écrit en latin; nous comprendrons alors que nous dormons le
sommeil d'Épiménide, et que ce qu’ils mirent de zèle à s'instruire dans les
lettres profanes, nous le mettons, nous, à amasser des richesses.
0r, Varro a écrit quarante-cinq livres sur les Antiquités, quatre livres sur la
Vie du peuple romain...
Mais à quoi bon parler de Varro et de Chalcentérus ? C'est pour en venir à
Adamantius, notre Chalcentérus, qui a étudié les saintes Écritures avec tant de
courage et d'ardeur, qu'il a reçu bien justement le nom d'Adamantius.
Voulez-vous savoir combien il a laissé de monuments de son génie ? La liste
suivante vous l'apprendra. Il a écrit :
Sur la Genèse treize livres.
De mystiques Homélies, deux livres.
Sur l'Exode des fragments.
Sur le Lévitique des fragments.
Plus des Monobiblia.
Peri archon quatre livres.
Sur la Résurrection deux livres.
Encore sur la Résurrection douze dialogues.
Voyez-vous et les Grecs et les Latins surpassés par un seul écrivain ? Car, où
est l'homme qui ait pu jamais autant lire que celui-là a écrit ? Or, pour de
semblables travaux, quelle récompense reçut-il ? Il est condamné par l'évêque.
Démétrius, quoique défendu par les prêtres de Palestine, d'Arabie, de Phénicie
et d'Achaïe. La ville de Rome souscrit à cette condamnation; elle suscite le
sénat contre lui, non point à cause de quelque dogme nouveau, non point à cause
d'une hérésie, comme le prétendent aujourd'hui les chiens qui aboient contre
lui, mais parce qu'on ne lui pardonnait pas l'éclat de son éloquence et de son
savoir, et que, devant sa parole tous paraissaient muets.
Comment il s’est fait que j'aie écrit ces lignes, à la faible lueur d'une
modeste lampe, et avec plus de rapidité que de circonspection, c'est ce que vous
pourrez comprendre, si vous songez aux Epicure et aux Aristippe.
LETTRE 30 À PAMMACHIUS
Apologétique de Jérôme, prêtre, à Pammachius, pour les livres contre
Jovinianus.
Si j'ai différé jusqu’à présent de
vous écrire, votre silence en a été cause; car je
craignais, en l'interrompant, de vous causer plus d'importunité
que de plaisir. Maintenant, prévenu par votre douce lettre, par
une lettre qui m’invite à philosopher sur un de nos dogme
je reçois à bras ouverts, comme on dit, un ancien
condisciple, mon camarade et mon ami. Je cherche à faire de vous
le défenseur de mes faibles ouvrages; mais auparavant je
voudrais en vous fléchir mon juge, ou plutôt instruire mon
avocat de tous les griefs dont on me charge; car, ainsi que le dit
Tullius, votre compatriote, et que l'avait déjà dit
Autonius, dans un petit ouvrage, le seul qu'il ait composé :
«Le premier moyen d'assurer le gain d'une cause, c'est de
l’étudier avec soin.»
Quelques uns donc me blâment d'avoir, dans les livres contre Jovinianus, trop
élevé la virginité, et trop abaissé le mariage. Ils disent que c'est, en quelque
façon, condamner le mariage que de louer si fort la chasteté, de manière à
mettre une énorme différence entre une vierge et une femme mariée. S'il m'en
souvient bien y le sujet de mes débats avec Jovinianus consiste en ce qu'il
égale le mariage à la virginité, tandis que je mets la virginité au-dessus du
mariage; qu'il trouve peu de différence ou qu'il n'en trouve point, tandis que
j'en trouve une très grande, entre l'un et l'autre état. Enfin, et c'est de quoi
nous vous sommes redevables à vous, après le Seigneur, il n'a été condamné que
pour avoir osé égaler le mariage à la virginité perpétuelle. Mais, s'il n'y a
point de différence entre une vierge et une femme mariée, pourquoi donc Rome
n'a-t-elle pu entendre professer une doctrine aussi impie ? L'homme engendre les
vierges, mais les vierges n'engendrent pas l'homme. Point de milieu : il faut
être, ou de mon sentiment ou de celui de Jovinianus. Si l'on me blâme de mettre
le mariage au-dessous de la virginité, on doit le louer de les mettre sur le
même rang; mais puisqu'il a été condamné pour cela, sa condamnation doit
autoriser mon ouvrage. Si les gens du monde ne peuvent souffrir qu'on les place
dans un rang inférieur à celui des vierges, je m'étonne que des clercs, des
moines et des hommes voués à la continence ne fassent pas l'éloge de la
profession qu'ils ont embrassée. Ces derniers s'abstiennent de leurs épouses
pour garder la chasteté comme les vierges, et cependant ils ne mettent aucune
différence entre les femmes mariées et les vierges. Qu'ils reprennent donc leurs
femmes qu'ils avaient abandonnées; ou, s'ils persistent à s'en tenir éloignés,
leur silence même fera bien connaître que l'état qu'ils préfèrent au mariage est
le meilleur.
Suis-je si peu versé dans les Écritures, et si novice dans les pages sacrées,
que je n'aie pu suivre une ligne, et le plus faible enchaînement de paroles
entre la virginité et le mariage ? Sans doute, j'ignorais qu'il est écrit :
Ne sois pas trop juste; (Ec 7,017) et, en me tenant en garde d'un côté, je
me suis laissé blesser à l'autre. Je m'explique : est-ce que par hasard, en
combattant de pied ferme contre Jovinianus, je me suis laissé blesser par
derrière au manichéen ? Dès le commencement du livre, n'ai-je pas dit : «Je ne
vais point, à l'exemple de Marcion et du manichéen, déclamer contre le mariage,
ni regarder comme impure toute union des deux sexes, me laissant prendre aux
erreurs de Tatianus chef des encratites, qui condamne et réprouve, non seulement
le mariage, mais encore les viandes que Dieu a créées pour l'usage des hommes.
Nous savons que, dans une grande maison, il se trouve, non seulement des
vases d'or et d'argent, mais, aussi des vases de bois et d'argile; (21 Cor
3,10-12) et, sur les fondements du Christ, fondements que l'architecte Paul a
jetés, les uns bâtissent avec de l'or, de argent et des pierres précieuses, les
autres, au contraire, avec du foin, du bois et de la paille. Nous n'ignorons
point que le mariage est chose respectable, et que la couche nuptiale est sans
tâche. Nous avons lu le premier commandement de Dieu : Croissez, multipliez,
et remplissez la terre. (Gen 1,28) mais si nous approuvons le mariage, nous
lui préférons néanmoins la virginité, qui en est le fruit. Est-ce que l'argent
cessera d'être argent, parce qu'il est moins précieux que l'or ? Est-ce faire
injure à l'arbre et au blé que de préférer les fruits à la racine et aux
feuilles le froment à la tige et à l’épi ? De même que les fruits proviennent de
l'arbre, le froment de la tige, de même la virginité est produite par le
mariage. Le grain qui donne cent pour un, celui qui donne simandre, celui qui
donne trente, ne laisse pas, quoiqu'il provienne d'une même terre, d'une même
semence, de différer beaucoup en nombre. Le nombre trente a rapport au mariage;
car l'union même des doigts, qui s'enlacent et s'allient comme en une sorte de
doux baiser, représente l’union du mari et de la femme. Le nombre soixante se
rapporte aux veuves, et on le désigne en mettant un doigt sur un autre; car
elles sont dans les angoisses et les tribulations; mais plus il leur est
pénible, d'être privés d'un plaisir qu'elles goûtèrent jadis, plus aussi leur
récompensé sera grande. Pour le nombre cent, — faites bien attention à ceci,
lecteur, — on passe de la main gauche à la droite, puis, avec les mêmes doigts
dont, à la main gauche, où s'était servi pour désigner l'état des personnes
mariées et des veuves, on forme un cercle qui représente la couronne de la
virginité.
Or, je vous prie, parler de la sorte est-ce condamner le mariage P?
Nous avons comparé la virginité à l'or, le mariage
à l'argent. Nous avons dit que les grains dont, les uns rendent
cent pour un, les autres soixante et les autres trente, sont produits
de la même terre et de la même semence, bien qu'ils
diffèrent beaucoup en nombre. Et quel lecteur sera donc assez
peu équitable pour me condamner, non point d'après mes
paroles, mais d'après sa propre pensée ?
Assurément, nous avons été, à
l’égard du mariage, beaucoup plus indulgents que la
plupart des docteurs grecs et latins, qui appliquent aux martyrs le
nombre cent, aux vierges le nombre soixante, aux veuves le nombre
trente, et qui, par là, excluent le mariage de la bonne terre et
du champ que le père de famille a ensemencé. Mais, afin
qu’il ne semblât pas que, après avoir
été réservé dans le commencement de mon
livre, je ne gardais plus de bornes par la suite, n'ai-je pas eu soin,
une fois les division, établies, et prêt à entrer
en matière, de dire aussitôt : «Je vous en conjure,
vierges de l'un et de l'autre sexe, et vous qui vivez dans la
continence, et vous qui êtes engagés dans le mariage ou
même dans de secondes noces, aidez mes efforts par vos
prières, c’est de vous tous que Jovinianus est l’ennemi.» Ceux dont les prières
me sont nécessaires, que je réclame pour soutiens de mon œuvre, ai-je pu, me
laissant aller aux erreurs des manichéens, condamner leur profession ?
Poursuivons, car les bornes étroites d'une lettre ne me permettent pas de
m'arrêter longtemps à chaque chose l'une après l’autre. En expliquant ce passage
de Paul : Le corps de la femme n'est point à elle, mais à son mari; de même
le corps du mari n'est point à lui, mais à sa femme, (1 Cor 7,4) nous avons
ajouté : «Toute cette question ne regarde que les hommes engagés dans le
mariage, et il s'agit de savoir s'il leur est permis de renvoyer leur femme, ce
que le Seigneur a défendu dans l'Évangile. C'est pour cela que l’Apôtre dit :
Il est avantageux à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, (Ibid. 1)
comme s'il y avait du danger à toucher une femme, et que l'on pût s'en approcher
sans se perdre. De là vient que Joseph, lorsque cette Égyptienne voulait le
toucher, s'échappa de ses mains et lui abandonna son manteau. Mais, comme celui
qui s'est une fois marié ne peut, sans le consentement de sa femme, vivre dans
la continence, ni la répudier sans motif, il faut qu'il lui rende le devoir
conjugal, parce qu'il s'est engagé, volontairement à être obligé de le lui
rendre.» Celui qui dit que c'est un précepte du Seigneur de ne pas répudier une
femme, et que l'homme ne doit pas, sans un mutuel consentement, séparer ce que
Dieu a uni, peut-on dire que celui-là condamne le mariage ?
L'Apôtre dit ensuite : Mais chacun a son don particulier, selon qu'il le
reçoit de Dieu, celui-ci une manière, celui-là d'une autre. (1 Cor 7) En
expliquant ce passage, nous avons ajouté : «Il est facile, dit l'Apôtre, de voir
ce que je demande. Mais, comme dans l'Église, les dons sont divers, je permets
le mariage, pour qu'il ne semble pas que je condamne la nature. Remarquez encore
ceci : Autre est le don de la virginité, autre celui du mariage; car, si la
récompense du mariage et de la virginité était la même, l'Apôtre, après avoir
conseillé de garder la continence, n'eût point ajouté : Mais chacun a son don
particulier, selon qu'il le reçoit de Dieu, celui-ci d'une manière, celui-là
d’une autre. Là où chacun a son don spécial, là se trouve diversité de dons.
J'avoue que le mariage est aussi un don de Dieu, mais entre un don et un don il
y a, une grande différence. Enfin, l'Apôtre, parlant d'un incestueux qui faisait
pénitence : Pardonnez-lui plutôt, dit-il, et tâchez de le consoler.
— Ce que vous lui accorderez, je l'accorde aussi. (2 Cor 2,7-10). Et, de
peur que nous ne pensions que l'on puisse faire cas d'un don qui vient de
l'homme, il ajoute : Car, si j'ai accordé quelque chose, je l'ai accordé à
cause de vous, et devant Jésus Christ. (Ibid.). Les dons du Christ ne sont
pas tous de même nature. Voilà pourquoi Joseph, qu’était le type du Sauveur,
avait une robe de couleurs diverses. Nous lisons aussi dans le psaume
quarante-quatrième : La reine est restée debout à votre droite, ayant un
habit enrichi d'or, et étant couverte de ses divers ornements. (Ps 44,10).
L'apôtre saint Pierre dit encore : Comme cohéritiers de la grâce infinie de
Dieu, (Pi 3,7) ce que le grec exprime d'une manière plus forte et plus
énergique, par le mot pikilis, qui signifie varié.»
Je vous le demande, qu’elle opiniâtreté n'est-ce pas de ne vouloir point ouvrir
les yeux à la plus éclatante lumière ? Nous avons dit qu'il est, dans l'Église,
plusieurs sortes de dons, que le don de la virginité diffère de celui du
mariage; nous avons ajouté un peu après : Oui, le mariage est un don de Dieu;
mais entre un don et un don il y a une grande différence. Et ce que je proclame
à haute voix, comme un don de Dieu, l'on m'accuse de le condamner ? Or, si
Joseph est le type du Seigneur, cette robe de couleurs diverses dont il était
revêtu nous représente aussi les divers états des vierges, des veuves, de ceux
qui vivent dans la continence ou qui sont engagés dans le mariage. Puis-je donc
avoir regardé comme profanes ceux qui appartiennent à la tunique du Christ,
surtout quand j'ai dit que la reine elle-même, c'est-à-dire, l'Église du
Seigneur, qui est revêtue d'un habit d'or, est aussi environnée de divers
ornements ? Parlant ensuite du mariage, toujours nous avons professé la même
opinion. «Cet endroit, avons-nous dit, ne fait rien à notre sujet; car saint
Paul nous apprend par là, suivant les enseignements du Sauveur, qu'un mari ne
doit point, hors le cas de fornication, répudier sa femme, et qu’une femme
répudiée ne peut, du vivant de son mari, épouser un autre homme; mais qu'elle
doit, au contraire, se réconcilier avec son époux. Et dans un autre endroit :
La femme est liée à la loi du mariage, tant que son mari est vivant; mais si son
mari meurt, elle est affranchie de cette loi : qu'elle se marie à qui elle
voudra, pourvu que ce soit selon le Seigneur, (1 Cor 7,39) c'est-à-dire,
qu'elle se marie à un chrétien. Celui qui permet les secondes et les troisièmes
noces, pourvu, qu’elles se fassent dans le Seigneur, défend-il les premières
noces avec un païen ?» Que mes détracteurs ouvrent les oreilles, je les en
conjure, et qu'ils voient que j'ai permis le secondes et les troisièmes noces,
pourvu qu'elles se fassent dans le Seigneur. Moi, qui n'ai pas condamné les
secondes, ni les troisièmes, ai-je donc pu condamner les premières ?
Lorsque j’ai expliqué ce passage de l’Apôtre : Un homme est-il appelé, à la
foi, étant incirconcis, qu'il n'affecte point de paraître incirconcis. Un autre
y est-il appelé, n'étant pas circoncis, qu'il ne se fasse point, circoncire,
(1 Cor 7,18) alors, quoique certains interprètes, fort versés dans les
Écritures, prétendent que ceci doit s'appliquer à la circoncision et à la
servitude de la loi, n’en ai-je pas fait clairement l'application au mariage, et
n'ai-je pas dit : «Si un homme est appelé à la foi, étant incirconcis, qu’il ne
se fasse pas circoncire.» En d'autres termes, vous aviez une épouse quand, vous
fûtes appelé à la foi, ne croyez pas que la foi du Christ soit pour vous, un
motif de séparation. Ce n'est rien d'être circoncis ou d'être incirconcis,
mais observer les commandements de Dieu c'est tout. (Ibid. 19). Le célibat,
comme le mariage, ne sert à rien, sans les œuvres, puisque la foi même, apanage
particulier des chrétiens, est une foi morte, si elle n'est soutenue par les
œuvres; autrement, l'on pourrait mettre au nombre des saintes et les vierges de
Vesta, et les femmes qui, après un premier Avez-vous été appelé à la foi,
étant esclave ? que cela ne vous trouble point; mais faites-en un bon usage,
quand même vous pourriez être libre. (1 Cor 7,25). En d'autres termes, si
vous êtes marié et attaché à une femme; si vous lui rendez le devoir conjugal,
parce que, votre cœur n'est pas en votre puissance; ou, pour mieux dire, si vous
êtes esclave de votre femme, ne vous attristez point pour cela, et ne regrettez
pas la perte de votre virginité. Et quand même vous pourriez trouver quelque
motif de séparation, afin de vivre librement en continence, ne compromettez pas
le salut de votre épouse pour faciliter le vôtre; gardez encore un peu votre
épouse ne la devancez pas, attendez qu'elle vous suive; et si vous montrez
quelque patience, votre épouse deviendra votre sœur.»
Dans cet endroit aussi où nous avons expliqué ce passage de Paul : Quant aux
vierges, je n'ai point reçu de commandement du Seigneur, mais voici le conseil
que je donne, comme ayant reçu de Dieu la grâce d'être son fidèle ministre,
(1 Cor 7,25) nous avons préféré la virginité en conservant la prérogative du
mariage. «Si le Seigneur, disions-nous, eût fait un précepte de la virginité, Il
aurait semblé condamner le mariage et détruire cette source de génération qui
produit les vierges elles-mêmes. S'il avait coupé la racine de l'arbre, comment
pourrait-Il cueillir des fruits ? S'il n'eût d'abord jeté les bases, comment
élèverait-Il l’édifice et y mettrait-Il le comble ?» Puisque j'ai dit que le
mariage c'est la racine, que la virginité ce sont les fruits; que le mariage
c'est le fondement, et que la chasteté perpétuelle c'est l'édifice ou le comble,
qui sera donc assez rongé par l'envie, assez aveuglé par le désir de décrier,
pour ne pas vouloir, là où il se trouve un édifice ou un comble, reconnaître
qu'il y a un fondement qui supporte le tout ?
Après avoir, en un autre endroit, cité ce passage de l'Apôtre : Êtes-vous lié
avec une femme ? ne chercher point à vous délier. N'avez-vous point de femme ?
ne cherchez pas a vous marier, (1 Cor 7,27) nous avons aussitôt ajouté :
«Chacun de vous a ses limites; rendez-moi ce qui m’appartient, et gardez ce qui
est à vous. Si vous êtes lié avec une femme, ne la répudiez pas; si vous ne
l’êtes pas, n'en cherchez point une autre. Comme je ne prétends pas, moi, délier
ceux qui sont unis par les liens du mariage, n'entreprenez pas non plus de lier
ceux qui sont dégagés de tout lien.»
J'ai déclaré aussi dans un autre endroit, et de la manière la plus formelle, ce
que je pense de la virginité et du mariage. «L'Apôtre, ai-je dit, ne veut pas
nous surprendre ni forcer nos inclinations; mais il nous conseille ce qu'il y a
d'honnête et de saint, nous exhorte à servir Dieu du fond de notre âme, à
considérer attentivement ce qu'il exige de nous, à être toujours prêts à faire
sa Volonté, afin que, s'Il nous ordonne quelque chose, nous l'exécutions
sur-le-champ: pareils, à des soldats généreux, qui sont toujours sous les armes,
et que nous ne nous embarrassions pas de ces frivoles soins qui, suivant
l'Ecclésiaste, font la seule occupation des gens du monde.
Après avoir comparée l'état des vierges avec celui des personnes mariées, nous
avons fini par ces mots: «Là où il est un bon et un meilleur état, il ne saurait
y avoir une même récompense pour chacun de ces états. Or, si la récompense ne
peut être la même, il à faut bien que les dons soient différents aussi. Il y a
donc autant de différence entre le mariage et la virginité qu'il y en a entre ne
pas pécher et faire le bien, ou, tout au moins entre ce qui est bon et ce qui
est meilleur.
Et dans la suite, lorsque nous disons: «L'Apôtre, après avoir achevé d’examiner
la question du mariage et de la virginité avec une telle sagesse, une telle
réserve dans les préceptes, qu'il ne s'écarte ni à droite ni à gauche., mais
qu'il marche par la voie royale, et suit le conseil du Sage : Ne sois pas
juste à l’excès, (Ec 7,17) l'Apôtre compare de nouveau la monogamie à la
bigamie, et de même qu'il avait préféré la virginité au mariage, de même il
préfère les premières noces aux secondes,» ne Écritures, que la gauche, ce que
c'est que la droite, et ce qu'il faut entendre par ces mots : Ne sois pas
juste à l'excès ? En effet, c’est aller à gauche que de s'abandonner, comme
les Juifs et les Gentils, à la fougue de la passion, et de soupirer toujours
pour de honteux plaisirs. C'est aller à droite que de suivre les erreurs des
manichéens, et, sous le voile d'une chasteté simulée, de se laisser prendre aux
filets de l'impureté. C'est aller par la voie royale que d'aspirer à la
virginité, sans condamner le mariage.
En outre, qui donc jugera mes faibles écrits d'une manière assez peu équitable
pour prétendre que je condamne les premières noces, moi surtout qui, parlant des
secondes, ai dit en termes formels : «L'Apôtre permet les secondes noces, mais
aux personnes qui veulent se marier, mais à celles qui ne peuvent garder la
continence, de peur que, après avoir vécu avec mollesse, elles ne secouent le
joug du Christ, et ne veuillent se remarier, encourant ainsi la condamnation,
parce qu'elles ont rendu vaine la foi qu'elles lui avaient donnée, (1 Cor
7,40) et s'il fait cette concession, c’est que beaucoup d'entre elles sont
retournées en arrière, et ont suivi Satan. — Au reste, elles seront plus
heureuses, si elles demeurent veuves. (1 Tim 5,11). Et aussitôt il s'appuie
de l'autorité apostolique : C'est ce que je leur conseille. Mais, dans la
crainte que l'autorité de l'Apôtre, comme celle d'un homme ordinaire, ne semblât
pas avoir assez de poids, il ajoute : Or, je crois que j'ai aussi Esprit de
Dieu. Lorsqu'il exhorte à la continence, il donne un conseil qui vient, non
pas de l'homme, mais de l'Esprit de Dieu; et, lorsqu'il permet de se marier une
seconde fois, il n'en appelle pas à l'esprit de Dieu, mais il use d'une prudence
merveilleuse, sachant proportionner les obligations aux forces de chacun.»
Après donc avoir cité les passages dans lesquels l'Apôtre permet les secondes
noces, nous avons aussitôt ajouté : «De même qu'aux vierges il permet le mariage
comme une sauvegarde contre la fornication, et rend excusable un état qui, de
soi, ne leur offre aucun attrait, de même il permet aux veuves un second
mariage, comme un préservatif contre un danger semblable; car il vaut mieux ne
connaître qu'un homme, quoique en secondes ou en troisièmes noces, que d'en
connaître plusieurs, c'est-à-dire, qu'il est plus pardonnable de se prostituer à
Un seul homme qu’à plusieurs.
Loin d'ici la calomnie. Nous avons, en cet endroit, parlé des secondes, des
troisièmes, et même, si l'on le veut, des quatrièmes noces, mais, non pas des
premières. Et, pour montrer que, lorsque nous avons dit qu'il est plus
pardonnable de se prostituer à lui seul homme qu’à plusieurs, nous n'avons point
voulu parler des premières noces, puisqu'il ne s’agissait que des secondes et
des troisièmes, voici comment nous avons terminé la question de la bigamie et de
la trigamie : «Tout est permis, mais tout n'est pas expédient. Je ne condamne
point ceux qui se marient deux fois, trois même, si cela se peut, huit fois. Je
dis plus encore : Je suis loin de repousser un débauché qui se repent. Il faut
juger également de ce qui est également permis.»
Qu’il rougisse donc mon détracteur, lui qui m'accuse de condamner les premières
noces, qu’il rougisse en lisant ces mots : «Je ne condamne point ceux qui se
marient deux fois, trois fois, et même, si cela se peut, huit fois.» Il y a de
la différence entre ne pas condamner une chose et la louer, entre excuser des
faiblesses et vanter des vertus. Si l'on me trouve trop sévère lorsque je dis
«qu'il faut juger également de ce qui est également permis», on ne me trouvera
pas, je pense, cruel et rigide, quand on verra que j'assigne une place à la
virginité et au mariage, une autre place à ceux, qui se marient trois fois, ou
même huit fois, une autre place enfin à ceux qui se repentent.
Notre langage a montré, dans les pages suivantes, que le Christ est vierge selon
la chair, et, selon l'esprit, marié une seule fois, puisqu'Il n'a qu'une épouse,
qui est l’Église; puis, après cela, on nous accuse de condamner le mariage ?
L'on prétend que je condamne le mariage, moi qui m'exprime en ces termes : «Nul
doute que les prêtres de l’ancienne loi ne soient descendus d'Aaron, d'Eléazar
et de Phinées; or, comme ceux-ci furent mariés, l'on pourrait avec raison se
prévaloir contre nous de leur exemple, si, professant l'erreur des Encratites,
nous prétendions qu'il faut condamner le mariage.» Quoi ! nous combattons
Tatianus, chef des Encratites, qui rejette le mariage et nous sommes censés
nous-mêmes le rejeter aussi ! D’ailleurs, en comparant les vierges avec les
veuves, je montre bien ce que je pense du mariage, et j’ai placé dans trois
classes différentes les vierges, les veuves ou les personnes continentes, puis
les personnes mariées; c'est ce que prouvent assez les lignes suivantes : «Je ne
nie pas que les veuves ne soient heureuses, si, après le baptême, elles
demeurent dans leur état. Je ne veux pas non plus diminuer le mérite des femmes
qui vivent chastement avec leurs maris. Toutefois, comme les veuve sont, aux
yeux de Dieu, plus dignes de récompense que les femmes asservies au devoir
conjugal, elles ne doivent pas trouver mauvais que l'on préfère la virginité au
veuvage.»
Ayant encore cité ces paroles de l'Apôtre aux Galates : Nul homme ne sera
justifié par les œuvres de la loi, (Gal 2,16) voici comment nous les avons
expliquées : «Le mariage est aussi une œuvre de la loi; c'est pour cette raison
qu'elle maudit les femmes qui n'ont pas d'enfants. Que si l'évangile même,
permet le mariage, autre chose est néanmoins de compatir à la faiblesse, autre
chose de promettre des récompenses à la vertu. Ainsi, nous avons dit clairement
que la loi évangélique permet le mariage, mais cependant que les personnes
mariées, qui pourtant remplissent les devoirs de leur état, ne peuvent obtenir
la gloire due à la virginité.» Que si un tel sentiment révolte les gens mariés,
ce n'est pas à moi qu’ils doivent s'en prendre, mais aux saintes Écritures, mais
aux évêques, aux prêtres, aux diacres, à tout l’ordre sacerdotal et lévitique,
parce que ceux-ci, savent bien qu'ils ne peuvent offrir des sacrifices, et être
en même temps asservis aux obligations conjugales. Et à l’occasion d'un passage
de l'Apocalypse, que nous avons cité, n’avons-nous pas déclaré manifestement ce
que nous pensons des vierges, des veuves et des personnes mariées ? Ce sont
là ceux qui chantent ce cantique nouveau, que nul ne peut chanter, s'il n'est
vierge. Ce sont là les prémices de Dieu et de l’Agneau, et ils sont sans tâche.
(Ap 14,4). «Si les vierges sont les prémices que l'on offre à Dieu, les veuves
et ceux qui, dans le mariage, gardent la continence, seront donc après les
prémices, c’est-,à-dire, au second et au troisième rang. Nous mettons au second
et au troisième rang les veuves et les personnes mariées, et l'on dit que, par
une fureur d'hérétiques, je condamne le mariage.»
Il est, dans notre livre, beaucoup d'autres choses, que nous avons dites avec
une sage réserve, touchant les vierges, les veuves et les personnes mariées.
Jaloux d'être bref, je ne rapporterai plus qu'un passage; et il n'y a, je pense,
qu'un ennemi déclaré ou un fou, qui puisse y trouver à redire. Ayant donc
rappelé que le Seigneur S'était trouvé aux noces de Cana,
en Galilée, voici ce que j’ajoutai après quelques autres raisons : «Celui qui
n'assista qu'une fois à des noces, enseigne qu’il ne faut non plus se marier
qu'une fois. Ce serait nuire peut-être au mérite de la virginité que de ne pas
mettre le mariage au troisième rang, c’est-à-dire, après la virginité, après la
chasteté des veuves. Mais comme il n'appartient qu'à des hérétiques de condamner
le mariage, nous les écoutons volontiers, car l’Église ne condamne pas le
mariage, mais elle lui préfère le veuvage et la virginité; elle ne le rejette
pas, mais elle le met au rang qui lui convient, comme je l'ai dit, que dans
une grande maison il n’y a pas seulement des vases d’or et d’argent, mais qu’il
y en a aussi de bois et de terre, et les uns sont pour des usages honorables, et
les autres pour des usages vils et honteux. — Celui qui se purifiera deviendra
un vase d'honneur, un vase nécessaire et propre à toutes sortes de bonnes
œuvres. (2 Tim 2,20-21). Tous les éloges que l’on peut faire du mariage nous
les écoutons donc volontiers. Nous entendons volontiers louer le mariage, et
l’on nous accuse de le condamner ! L'Église ne condamne pas le mariage, mais
elle lui préfère le veuvage et la virginité.; que vous le vouliez, que vous ne
le vouliez pas, les personnes mariées sont au-dessous des vierges et des veuves.
L'Église ne condamne pas le mariage, quand il reste dans ses limites naturelles,
mais elle lui préfère le veuvage et la virginité; elle ne le rejette pas, mais
elle le met au rang qui lui convient. Il ne tient qu'à vous si vous le voulez,
de vous élever au second rang de la chasteté; pourquoi vous indigner de n’être
qu'au troisième rang, si vous ne voulez pas monter plus haut ?
Donc, puisque j’ai marché, voyageur circonspect, avec tant de prudence, de l'un
à l'autre mille du chemin, et que j’ai si souvent averti le lecteur que
j'approuve le mariage, de manière cependant à lui préférer les personnes vouées
à la continence, les veuves et les vierges, un lecteur sage et bienveillant
aurait dû, par tout le reste juger, de ce qui lui semblait sévère, et ne pas
m’accuser d’avoir professé, dans un même livre, des opinions contraires. Où
trouver, en effet, un homme assez stupide, assez peu versé dans l'art d’écrire,
pour louer et blâmer à la fois une même chose, pour abattre ce qu’il a élevé,
pour élever ce qu’il a abattu, enfin, pour se blesser lui-même de sa propre
épée, après avoir triomphé de son adversaire ? Si les hommes grossiers et sans
aucune teinture de la rhétorique ou de la dialectique, déchiraient, ma
réputation, j'excuserais volontiers leur manque de savoir, et je ne m’irriterais
pas d'une attaque où il y aurait plus d’ignorance que de méchanceté. Maintenant,
puisque ce sont des hommes instruits et versés dans les belles lettres, qui
aiment mieux flétrir mes écrits que de se donner la peine de les comprendre, je
leur réponds en deux mots qu’ils doivent apporter remède aux fautes, et non pas
les blâmer seulement. Le champ est ouvert, l'ennemi est en présence; la pensée
de l'adversaire est manifeste; et, pour me servir des paroles de Virgile, il
faut regarder en face celui qui, défie; qu'ils viennent donc lui répondre,
qu'ils se présentent dans la lice d’une manière convenable, et non pas la verge
à la main, comme dans leurs écoles; qu’ils me montrent ce que j'ai pu ajouter à
leurs écrits, ou bien en retrancher. Je n’écoute pas des censeurs, je suis
docile à des "maîtres. C'est une manière d'enseigner molle et efféminée que de
venir, du haut des remparts, apprendre au soldat qui combat comment il doit
porter ses coups quand on est embaumé de parfums, on a mauvaise grâce à taxer de
lâcheté un guerrier tout inondé de sang.
Et lorsque je parle de la sorte, je ne dois point être accusé de vanité, comme
si je disais que j'ai combattu seul pendant que les autres dormaient. Je dis
seulement que ceux-là peuvent combattre avec moins de péril qui m’ont vu couvert
de blessures. Je ne veux pas vous voir dans un combat où vous n'ayez qu'à vous
défendre, et où, laissant oisive la main droite, vous parez de la gauche, avec
le bouclier, les coups de l'ennemi. Il faut, ou frapper, ou mourir; je ne puis
vous proclamer vainqueur, si je ne vois votre adversaire étendu mort. Nous
aussi, très docte personnage, nous avons hanté les écoles; nous aussi, nous nous
sommes imbus des ces préceptes que l'on doit à Aristote, ou qui viennent de
Gorgias, savoir, qu'il est plusieurs manières d'écrire, et que dans ces manières
diverses, autre chose est d'écrire d'un style déclamatoire, autre chose d'écrire
d'un style dogmatique. Dans le premier cas, on parle d’une façon vague, et, en
répondant à l'adversaire, l'on propose tantôt ceci, tantôt cela; on raisonne
comme l'on veut : on dit une chose, et l'on en fait une autre; on présente du
pain, comme dit le proverbe, et l'on tient une pierre. Dans le second cas, il
faut de la droiture et de la bonne foi. Autre chose est de proposer une
question, autre chose est de définir d'un côté : l'on attaque, de l'autre l'on
instruit. Pendant que je suis aux prises, et que ma vie se trouve en danger,
vous me dites avec l'empressement d'un maître officieux : Ne porte pas tes coups
obliquement et par où l'on ne s'attend point à les recevoir; frappe en avant; il
est honteux pour toi de vaincre l'ennemi par le stratagème, et non point par la
force.» — Comme si ce n'était point le comble de l'art, en combattant, de
menacer un endroit, et de frapper à un autre. Lisez, je vous prie, Démosthène,
lisez Cicéron; ou si les rhéteurs vous déplaisent, parce qu’ils s'appliquent à
dire des choses vraisemblables plutôt que des choses vraies, lisez Platon,
Théophraste, Xénophon, Aristote, et les autres philosophes qui sont sortis de
l'école de Socrate, comme autant de ruisseaux venus d'une même source. Qu’y
a-t-il chez eux qui respire la franchise et la simplicité ? Comme ils savent
accommoder les paroles à leurs sentiments ! Comme ils savent leur donner un sens
favorable Origène, Méthodius, Eusébius, Apollinaire ont beaucoup écrit contre
Celse et Porphyre; voyez de quels arguments, de quelles subtilités ils se
servent pour combattre des erreurs inventées par l'esprit du démon ! Comme ils
sont amenés quelquefois à dire non pas ce qu'ils pensent, mais ce qu'il faut
dire; ils parlent contre ceux que l'on nomme Gentils. Je ne dis rien des auteurs
latins, de Tertullien, de Cyprien, de Minutius, de Victorinus, de Lactance,
d'Hilaire, de peur qu'il ne semble que j'accuse les autres, au lieu de me
défendre. Je citerai l'apôtre Paul; car, toutes les fois que je le lis, je crois
entendre, non pas des paroles, mais des coups de tonnerre. Lisez ses Épîtres,
celles principalement qu'il adresse aux Romains, aux Galates, aux Ephésiens, et
dans lesquelles il est tout entier à la polémique; vous verrez, dans les
témoignages qu'il emprunte à l'ancien Testament, quelle habileté, qu’elle
prudence, qu’elle finesse il met à déguiser le but qu'il se propose. Certaines
paroles ont un air simple, et paraissent venir d'un homme sans malice et sans
culture, qui est aussi inhabile à tendre des pièges qu'à éviter ceux qu'on lui
tend; mais, où que vous jetiez les yeux, vous apercevez la foudre. Il s’attache
à un sujet, il s'empare de tout ce qu'il aborde, tourne le dos pour vaincre, et
fait semblant de fuir pour tuer. Efforçons-nous donc de le calomnier, et
disons-lui :
Les passages dont, vous vous êtes servi contre les Juifs et contre les
hérétiques n'ont pas, dans les lieux d'où vous les tirez, le même sens que dans
vos Épîtres. Nous trouvons des exemples réduits, pour ainsi dire, en captivité;
vous faites servir à votre triomphe des choses qui, dans les volumes où vous les
puisez, sont inaptes au combat. — Cet Apôtre ne nous dit-il pas comme le Sauveur
: Autre est mon langage avec les étrangers, autre avec ceux de la maison. La
foule reçoit les paraboles, les disciples entendent la vérité. Le Seigneur
propose des questions aux pharisiens, et ne les explique pas. Autre chose est
d'instruire un disciple, autre chose de combattre un ennemi. Mon secret est
pour moi, dit le Prophète; mon secret est pour moi et pour les miens.
(Is 24,16).
Vous vous irritez contre moi de ce que j'ai vaincu Jovinianus, et ne l'ai point
instruit; je veux dire qu'ils s'irritent ceux qui sont fâchés de le voir
anathématisé, et qui, en vantant ce qu'ils sont, accusent ce qu'ils feignent
d'être. Comme si j'avais dû le prier de me céder la victoire; comme si, malgré
son opiniâtre résistance, je n'avais pas dû l'enchaîner dans les liens de la
vérité ! C'est là ce que je dirais si, dans le désir de vaincre, je m'étais
écarté, en quelque chose, du sens des Écritures, et, comme font d'ordinaire les
hommes éminents, je contrebalancerais ma faute par mes services antérieurs.
Mais, parce que je suis interprète de l'Apôtre, que je ne donne point mon
opinion personnelle, et que je me borne à remplir les fonctions de commentateur,
tout ce qui peut sembler trop sévère on doit l'attribuer à l'auteur que
j'explique, plutôt qu'à moi qui le commente, à moins, par hasard, qu'il ne
tienne un autre langage, et que, par une maligne interprétation je n’aie altéré
le sens naturel de ses paroles. Que celui qui m'accuse vienne me convaincre, les
Écritures à la main.
Nous avons dit : «S’il est bon de ne pas toucher de femme, c'est donc mal d'en
toucher quelqu'une, car il n'y a d'opposé au bien que le mal; or, si c'est mal
de toucher une femme, et si cela se pardonne, on ne le passe que pour éviter,
quelque chose de pire.» Ainsi de suite jusqu'au chapitre suivant. Noue nous
sommes exprimé de la sorte, parce que l’Apôtre avait dit : Il est avantageux
à l'homme de ne s’approcher d'aucune femme; néanmoins pour éviter la
fornication, que chaque homme vive avec sa femme et chaque femme avec son mari.
(1 Cor 7,1-2). En quoi mes paroles diffèrent-elles du sens de l'Apôtre ?
Peut-être en ce qu'il prononce, tandis que je doute; en ce qu'il décide tandis
que je propose une question; en ce qu'il dit formellement : Il est avantageux
à l’homme de ne s'approcher d'aucune femme, tandis que je demande avec
réserve s'il est avantageux à l'homme de ne s'approcher d'aucune femme. Le
mot si est d'un homme qui doute, et non pas d'un homme qui affirme.
L'Apôtre dit : Il est avantageux de ne s'approcher d'aucune femme; et moi
je ne fais qu'ajouter ce qui peut être opposé à ce bien dont il parle. Je dis
encore immédiatement après : «Il faut remarquer la prudence de l'Apôtre; car il
n'a pas dit : Il est bon que l'homme n'ait pas de femme, mais : Il est
bon de ne point toucher de femme, comme s'il y avait du danger à en toucher
tune, et qu'on ne pût le faire sans se perdre.» Vous le voyez donc, j'ai voulu
parler, non pas des personnes mariées, mais simplement des devoirs du mariage;
ce qui n'est autre chose que comparer le mariage lui-même avec la continence et
la virginité, qui nous rendent semblables aux anges, et faire voir qu'il est bon
à l'homme de ne toucher aucune femme.
Vanité des vanités, et tout est vanité, (Ec 1,2) dit l'Ecclésiaste. Si
toutes les créatures sont bonnes, en tant que sorties des mains d'un créateur
qui est bon, comment tout n'est-il que vanité ? Si la terre est vanité, est-ce
que les cieux, les anges, les trônes, les dominations, les puissances et les
vertus le sont également ? — Les choses qui sont bonnes, en tant que sorties des
mains d’un créateur qui est bon, sont appelées vanité, quand on les compare à
des choses qui valent mieux : par exemple, comparée à un flambeau, une lampe
n'est rien; comparé à une étoile, un flambeau n'a point d'éclat; une étoile,
comparée à la lune, est obscure; rapprochez la lune du soleil, elle n'aura pas
de clarté; mettez en parallèle le Christ et le soleil, celui-ci ne sera que
ténèbres. Je suis celui qui est, (Ex 3,14) dit le Seigneur; toutes les
créatures, comparées à Dieu, sont, donc un pur néant. Seigneur, dit Esther,
ne livre point voire héritage à ceux qui ne sont rien, (Es 14,11)
c'est-à-dire, aux idoles et aux démons. Cependant ils existaient ces démons et
ces faux dieux auxquels Esther conjurait le Seigneur de ne pas livrer son
peuple. Nous voyous aussi, dans Job, que Baldad, en parlant de l'impie,
s'exprime en ces mots : Que les choses dans lesquelles il mettait sa
confiance soient arrachées de sa maison, et que la mort, comme un roi, le foule
aux pieds; — que ses compagnons habiteront la demeure où il n'est plus. (Job
18,14) Nul doute qu'il ne s'agisse du diable, qui, tout en ayant des compagnons,
— et il n’en aurait point, s'il n'existait, pas, — se trouve cependant considéré
comme n'existant point, parce qu'il est, en quelque sorte, perdu pour Dieu.
C'est dans ce sens que nous avons dit, sans néanmoins faire mention des femmes
mariées, que c'est un mal de toucher une femme, parce que c'est un bien de ne
point en toucher. Voilà pourquoi nous avons comparé ensuite la virginité au
froment, les noces à l'orge, et la fornication au fumier. Sans doute, le froment
et l'orge sont des créatures de Dieu; néanmoins, dans l'évangile, la foule la
plus nombreuse est nourrie avec des pains d'orge, et la moins nombreuse avec des
pains de froment. Seigneur, dit le Prophète, vous sauverez les hommes
et les animaux. (Ps 35,7). C'est là précisément ce que nous avons dit en
d'autres termes, lorsque nous avons comparé la virginité à l'or, les noces à
l'argent; lorsque nous avons parlé des cent quarante-quatre mille vierges
marqués du signe, lesquels ne se sont point souillés avec des femmes, et
qu'ainsi nous avons voulu montrer que tous ceux quine sont pas demeurés vierges,
sont, en quelque sorte, souillés, si l'on compare leur état à une vie pure et
chaste comme celle des anges et de notre Seigneur Jésus Christ.
Que si l'on trouve quelque chose de trop dur dans mes paroles, et si l'on me
blâme d'avoir mis entre le mariage et la virginité autant de distance qu'il y en
a entre le froment et l'orge, qu'on lise le livre de saint Ambroise, concernant
les veuves, et l'on verra que, en parlant de la virginité et du mariage, il dit
entre autres choses : «L'Apôtre ne loue pas tellement le mariage qu'il étouffe
dans les cœurs l'amour de la virginité; mais, conseillant d'abord de garder la
continence, il donne ensuite des remèdes contre l'incontinence. Après avoir
montré aux forts quelle récompense est réservée à leur vocation sublime, il ne
laisse néanmoins défaillir personne en route, et, s'il applaudit ceux qui
marchent les premiers, il ne
méprise pas ceux qui viennent ensuite; car il avait appris lui-même que le
Seigneur Jésus donna aux uns du pain d'orge, crainte qu'ils ne tombassent de
faiblesse dans le chemin, aux autres son Corps, afin qu'ils marchassent vers le
royaume.» Et un peu après : «Il ne faut donc pas s'abstenir du mariage comme
d'une action criminelle, mais il faut l'éviter comme un joug qui nous assujettit
à de nombreuses nécessités; car la loi condamne la femme à enfanter dans le
travail et dans la tristesse, à se tourner vers son mari, et à se soumettre à
son empire. Ce sont donc les femmes mariées, et non pas les veuves, que la loi
condamne à enfanter dans le travail et dans la douleur; ce sont les femmes
mariées, et non pas les veuves, que la loi condamne à enfanter dans le travail
et dans la douleur; ce sont les femmes mariées, et non pas les vierges, qui
doivent se soumettre à l'empire d’un mari.» Dans un autre endroit, expliquant ce
passage de l’Apôtre : Vous avez été achetés bien cher, n’allez pas vous
rendre esclaves des hommes, (1 Cor 7,2-3) il dit : «Vous voyez clairement
que le mariage est une servitude.» puis un peu après : «Si donc le mariage,
quelque bon qu’il soit, n’est qu'une servitude, que doit-ce être d’un mauvais
mariage, où, loin de se sanctifier mutuellement, l'on ne travaille qu’à se
perdre.
Tout ce que nous avons dit assez longuement sur la virginité et le mariage,
Ambroise l'a resserré dans des bornes étroites, renfermant beaucoup de choses en
peu de mots. Il appelle la virginité une exhortation à la chasteté, et le
mariage un remède contre l'incontinence; puis d'une manière significative,
descendant des choses les plus élevées à celles qui le sont moins, il montre aux
vierges qu’elle récompense est réservée à leur vocation sublime, et il console
les femmes mariées, crainte qu'elles ne défaillent en route; il loue les uns,
sans mépriser les autres. Il compare le mariage à l'orge, et la virginité au
Corps de Jésus Christ. Or, il y a, ce me semble, beaucoup moins de différence
entre le froment et l'orge, qu'entre l'orge et le Corps de Jésus Christ. Enfin,
il dit qu'il faut éviter le mariage comme un joug qui assujettit à de nombreuses
nécessités, et qu'il est la définition d'une servitude manifeste. Il dit
beaucoup d'autres choses, et assez au long dans ses trois livres concernant les
vierges.
D'après cela, il est manifeste que je n'ai rien dit de nouveau touchant les
vierges ou les femmes mariées, et que j'ai en tout suivi le sentiment des
anciens, d'Ambroise comme des autres auteurs, qui ont développé les dogmes
ecclésiastiques, et dont j'aime beaucoup mieux imiter l'heureuse négligence que
l'exactitude obscure de certains rigoristes. Que les hommes mariés s'irritent
contre moi parce que j'ai dit : «Comment, je vous prie, peut-on appeler un bien
ce qui nous empêche de prier et de recevoir le Corps du Christ ? Quand je
remplis les devoirs d'un homme marié, je ne remplis pas, ceux d'un homme
continent. Le même Apôtre, dans un autre endroit, nous ordonne de prier sans
cesse. S'il faut prier toujours, il ne faut donc jamais user du mariage, car,
lorsque je remplis le devoir conjugal, je ne saurais prier.» Il est évident que
j'ai dit cela, parce que j'expliquais ce passage de l'Apôtre : Ne vous
refusez point l'un à l'autre le devoir conjugal, si ce n'est du consentement de
l'un et de l’autre, pour un temps, afin de vaquer à la prière. (1 Cor 7).
L’apôtre Paul assure que, lorsqu'on remplit le devoir conjugal, on ne saurait
prier. Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à une chose moins
importante c'est-à-dire de prier, à combien plus forte raison ne nous
empêche-t-il point de vaquer à une chose plus importante, c'est-à-dire, de
recevoir le Corps du Christ ? Pierre nous exhorte à la continence, afin que nos
prières ne soient pas interrompues. Quel est en ce point, je vous prie, le péché
que je commets ? de quoi peut-on m'accuser ? quelle est ma faute ? Si les eaux
d'une rivière sont troubles et bourbeuses, c'est la faute, non pas de la
rivière, mais de la source. Mon crime est-il d'avoir osé ajouter de moi-même :
«Comment peut-on appeler un bien ce qui nous empêche de recevoir le Corps du
Christ ?» À cela je répondrai en peu de mots : Qu'est-ce qui vaut le mieux,
prier, on recevoir le corps de Jésus Christ? Assurément c'est de recevoir le
Corps du Christ ? Si donc l'usage du mariage nous empêche de vaquer à ce qui est
moins important, à plus forte raison nous empêche-t-il de vaquer à ce qui l'est
davantage.
Nous avons dit dans le même traité, que David et ses compagnons n'auraient pu,
suivant la loi, manger les pains de proposition, s'ils n'avaient répondu qu'ils
n'avaient vu, depuis trois jours, aucune femme; je n'entends pas des
courtisanes, ce qui était défendu par la loi, mais je parle de leurs propres
épouses, dont il leur était permis d'approcher. J'ai dit encore que, les
Israélites étant près de recevoir la loi sur le mont Sinaï, il leur fut défendu
d'approcher de leurs femmes durant trois jours. Je sais qu'il est d'usage, à
Rome, que les fidèles reçoivent tous les jours le Corps de Jésus Christ, et je
ne veux ni blâmer ni approuver cela, car chacun abonde en son sens; mais j'en
appelle à la conscience de ceux qui communient le jour même où ils ont usé du
mariage, et qui, suivant l'expression de Perse : Purifient leur nuit dans le
courant des eaux. Pourquoi n'osent-ils pas approcher des tombeaux des
martyrs ? Pourquoi n'entrent-ils pas dans les églises ? Autre est donc le Christ
qu'on adore en publie, autre celui que l'on adore chez soi ? Ce qui n'est pas
permis dans l'église, ne l'est pas non plus dans la maison. Rien n'est caché à
Dieu, les ténèbres mêmes sont lumineuses pour lui. Que chacun donc s'éprouve et
approche ainsi du Corps de Jésus Christ. Ce n'est pas que, en différant un ou
deux jours de communier, on devienne meilleur chrétien, ni que, ce que je n'ai
pas mérité aujourd'hui, je le mérite davantage demain ou après-demain; mais il
faut que la douleur que j'ai de n'avoir point participé au Corps du Christ
m'engage à me priver pour un temps de l'usage du mariage, et qu'à l'amour d'une
femme je préfère celui du Christ. Cela est dur, cela n'est pas supportable,
direz-vous ? Quel homme, dans le siècle, pourrait s'astreindre à cette loi ? Que
celui qui peut le faire le fasse; que celui qui ne le peut pas prenne le parti
qu’il voudra. Je ne me soucie point de ce que chacun peut ou veut faire, mais je
parle suivant ce qu'ordonnent les Écritures.
On me blâme encore d'avoir dit, en mes commentaires sur le même Apôtre : «Mais,
de peur que quelqu'un ne s'imagine que, par les paroles suivantes : Afin que
vous puissiez vaquer à l'oraison, et ensuite vivre ensemble comme auparavant.
L'Apôtre veut qu'on use du mariage, tandis qu'il n'en permet l'usage qu'afin de
prévenir une plus grande ruine, Paul ajoute aussitôt : Crainte que Satan ne
vous tente à cause de votre incontinence. Il dit après cela : Vivez
ensemble comme auparavant. La merveilleuse indulgence de permettre ce qu'on
n'ose pas même nommer, ce que l'on préfère aux tentations de Satan, ce qui a
pour pause l'incontinence. Nous nous donnons beaucoup de peine, comme pour
expliquer l'obscurité de ce passage, tandis que celui-là même qui l'écrivit
l'explique en ces termes : Au reste ce que je vous dis, c'est par
condescendance, et je n'en fais point un commandement. (1 Cor 7,5). Et nous
hésitons encore à dire que le mariage est une indulgence, et non pas un
précepte, comme si l'on ne permettait pas de même les secondes et les troisièmes
noces et le reste.
Ou ai-je dit ici que n'ait pas dit l'Apôtre ? Est-ce donc ceci : «Il a honte de
nommer ce qu'il permet ?» Je pense, moi, que lorsqu'il dit : Vivez comme
auparavant, sans parler de la chose même, il n'indique pas ouvertement
l’usage du mariage, mais le désigne en des termes honnêtes. Seraient-ce les
paroles suivantes : «Il préfère aux tentations de Satan ce qui a pour cause
l'incontinence ?» Mais l'Apôtre ne dit-il pas la même chose en d'autres termes :
De peur que Satan ne vous tente à cause de votre incontinence ? Est-ce
enfin parce que j'ai dit : «Et nous hésitons encore à dire que le mariage est
une indulgence, et non point un précepte ?» Si cela paraît trop dur, qu'on s'en
prenne à l'Apôtre qui dit : Je vous parle ainsi par indulgence, et ne vous
fais point un commandement. Et qu'on ne vienne pas m'accuser, moi qui, si
j'ai renversé l'ordre des choses, n'ai rien changé au sens ni aux paroles.
Passons au reste, car je suis resserré dans les bornes étroites d’une lettre.
Or, dit l'Apôtre, je déclare aux personnes qui ne sont point mariées, ou qui
sont veuves, qu'il leur est bon de rester dans cet état comme j’y reste moi-même.
— Que si elles ne peuvent garder la continence, qu'elles se marient, car il
vaut mieux se marier que de brûler. (1 Cor 7,8-9). Voici comment nous avons
expliqué ce passage : «Après avoir accordé aux personnes mariées l'usage du
mariage, et leur avoir montré ce qu'il exigeait, ou ce qu'il permettait,
l'Apôtre en vient aux célibataires et aux veuves, puis se propose lui même pour
exemple, et les appelle heureuses, si elles peuvent persévérer en cet état.
Mais, si elles ne peuvent garder la continence, il leur ordonne de se marier,
répétant ce qu'il avait dit plus haut : À cause de la fornication, et
encore : De peur que Satan ne vienne à vous tenter, à cause de votre
incontinence. Puis il expose le motif pour lequel il a dit : Si elles ne
peuvent garder la continence, qu’elles se marient, car il vaut mieux se marier
que de brûler. Il vaut mieux se marier parce que c’est un plus grand mal de
brûler. Éteignez les feux de la passion, et l'Apôtre ne dira pas qu'il vaut
mieux se marier. Quand on dit qu'une chose est meilleure, c'est toujours par
rapport à une chose pire, et non point à une chose absolument bonne d'elle-même.
C'est comme si l'Apôtre disait : Il vaut mieux n'avoir qu'un œil que de n’en
point avoir.» Ensuite, ayant adressé la parole à l'Apôtre, j'ai ajouté : «Si le
mariage est bon de lui-même, gardez-vous de le comparer à un embrasement;
bornez-vous à dire : Il est bon de se marier. Je me défie de la bonté d’une,
chose que la grandeur d'un autre mal me contraint seule de regarder comme un
moindre mal; car, pour moi, je veux, non point ce qui est moins mauvais, mais ce
qui est absolument bon.»
L'Apôtre veut que les célibataires et les veuves ne sortent pas de leur état; il
les exhorte à suivre son exemple, et les, appelle heureuses si elles peuvent
vivre de la sorte; mais, si elles ne peuvent garder la continence et qu'elles
veuillent éteindre les feux des désirs, moins par la continence que par la
fornication, alors il vaut mieux pour elles se marier que de brûler. À cela nous
avons ajouté : «Il vaut mieux se marier, parce que c'est quelque chose de moins
mauvais que de brûler;» ne donnant pas mon propre sentiment, mais interprétant
ces paroles de l'Apôtre : Il vaut mieux se marier que de brûler,
c'est-à-dire, il vaut mieux prendre un mari que de se livrer à la fornication.
Si vous me faites voir que c'est bien de brûler ou de forniquer, alors ce que
l’on aura préféré à ce bien sera quelque chose de meilleur; mais le mariage ne
passe pour meilleur que par rapport à ce qui est mauvais, il ne saurait égaler
cette pureté chaste et sainte, qui nous rend semblables aux anges. Si je dis que
la virginité est préférable au mariage, alors je préfère ce qui est meilleur à
ce qui est bon; mais si je viens à dire ensuite : Le mariage est préférable à la
fornication, alors je ne préfère pas ce qui est meilleur à ce qui est bon, mais
ce qui est bon à ce qui est mauvais. Il y a une grande différence entre ce qui
est meilleur par rapport au mariage, et ce qui est meilleur par rapport à
l'impureté.
Or, je vous prie, qu'y a-t-il à reprendre dans cette explication ? Mon dessein
était, non pas de plier les Écritures à ma pensée, mais de développer le sens
que je voyais dans les Écritures. Le devoir du commentateur, c'est d'exposer,
non point ce qu'il pense, lui, mais ce que pense l'auteur qu'il interprète, Le
faire parler autrement qu'il n'a pensé, c'est être bien moins interprète que
l'adversaire de celui que l'on s’efforce d'interpréter, Oui lorsque je
n'explique pas les Écritures, mais que je parle en toute liberté, d'après ma
pensée, que l'on me fasse voir que j'ai dit quelque chose contre le mariage;
mais, si l'on ne peut le prouver, alors ce que l'on trouvera de trop austère et
de trop dur en mes livres, qu'on l'attribue à l'écrivain sacré et -non pas à son
interprète.
Qui donc pourrait souffrir que l'on me blâme de ce que, en expliquant les
chapitre où l'Apôtre parle ainsi des gens mariés : Ces personnes-là
souffriront, dans leur chair, des peines et des afflictions, (1 Cor 7,28) —
j'ai dit : «Ignorants que nous sommes nous nous imaginons que, dans le mariage,
on goûte du moins les plaisirs qui peuvent flatter la chair; mais si les gens
mariés ont a souffrir des tribulations dans les plaisirs mêmes qui semblent
faire tout le bonheur de leur état, quel attrait le mariage pourra-t-il encore
avoir pour eux, puisque l'esprit, le cœur et la chair y trouvent leur torture ?»
Est-ce condamner le mariage que de dire que, les vagissements et la mort des
enfants, que les fausses couches, que les malheurs domestiques et diverses
calamités sont des peines inséparables du mariage ?
Lorsque vivait Damase, de sainte mémoire, nous écrivîmes contre Helvidius un
traité sur la virginité perpétuelle de la bienheureuse Marie, dans lequel nous
fûmes obligés, pour relever le bonheur des vierges, de dire beaucoup de choses
touchant les maux et les chagrins du mariage. Cet homme distingué, cet homme
habile dans les Écritures, et qui était vierge et docteur de l'Église vierge,
trouva-t-il rien à reprendre dans notre ouvrage ? En un livre adressé à
Eustochium, nous avons écrit sur le mariage des choses beaucoup plus dures, et
personne n'en a été choqué. Ami de la chasteté, Damase en écoutait attentivement
l'éloge. Lisez Tertullien, lisez Cyprien, lisez Ambroise, et condamnez-moi ou
justifiez-moi avec eux. Il s'est rencontré des gens de la famille de ceux que
Plaute met en scène, gens qui sont habiles seulement à médire des autres, qui
font consister leur science à décrier les ouvrages de tout le monde, et qui,
nous enveloppant, mon adversaire et moi, dans une même condamnation, prétendent
que nous avons tort l'un et l'autre, bien qu'il soit nécessaire que l’un des
deux ait raison.
Lors parlant de ceux qui se marient en secondes et en troisièmes noces, nous
avons dit : «Il vaut mieux ne connaître qu’un seul homme, même en secondes et en
troisièmes noces, que d'en connaître plusieurs, c’est-à-dire, il est plus
pardonnable de s'abandonner à un seul homme que de se prostituer à plusieurs.»
Ne nous sommes-nous point expliqué aussitôt, quand nous avons ajouté : «En
effet, à cette Samaritaine qui, dans l'évangile, dit qu'elle compte son sixième
mari, le Seigneur prouve, que cet homme n’est point son mari véritable ?» Je le
déclare hautement encore, l’Église ne condamne ni les secondes, ni les
troisièmes noces, et ainsi elle permet d'épouser un cinquième, un sixième mari
et plus encore, de même qu'elle permet d'en épouser un second; mais comme on ne
condamne pas ces sortes de mariages, aussi ne veut-on pas les approuver: Ils
sont un allégement pour notre faiblesse, mais ils de font point honneur à la
continence. Voilà pourquoi j'ai dit ailleurs : «Quand on se marie plus d'une
fois, il importe peu qu'on aille aux secondes et aux troisièmes noces, puisqu'il
n'y a plus monogamie. Tout est permis, mais tout n'est pas avantageux. (1
Cor 6,12). Je ne condamne ni les secondes, ni les troisièmes, ni même, si cela
peut se dire, les huitièmes noces; qu'une femme donc épouse, si elle veut, un
huitième mari, plutôt que de vivre dans le libertinage.»
Venons au reproche que l'on me fait d'avoir écrit que, dans le texte hébreu, il
n'est pas dit du second jour de la création comme du premier, du troisième et
des autres : Dieu vit que cela était bon, puis d'avoir ajouté que
l'Écriture nous donne ainsi à entendre que le nombre deux n'est pas bon, parce
qu'il détruit l'unité et qu'il est la figure du mariage; que c'est la raison
pour laquelle les animaux impurs entrèrent par couples dans l'arche de Noé, les
animaux purs étant en nombre impair.»
Quant à ce que j'ai dit du second jour, je ne vois pas ce que l'on peut y
reprendre. Me blâme-t-on de n'avoir pas dit que les paroles citées se trouvent
dans l'Écriture; ou, si j'ai dit qu'elles s'y trouvent, de les avoir expliquées
autrement que ne le permet la simplicité de l'Écriture ?
Non, il n'est pas dit du second jour : Dieu vit que cela était bon; que
l'on s'en rapporte là-dessus, non point à mon témoignage, mais à celui de tous
les Hébreux et des autres interprètes, j'entends aux témoignages d'Aquila, de
Symmaque, de Théodotion. Que si cela ne se trouve point dit du second jour,
tandis qu'il en est autrement pour les autres, que l'on m'apporte une meilleure
raison de ce silence, ou lien, si l'on n'en aucune, que l’on se rende, bon gré,
à celle que j’ai donnée.
Et quant aux animaux qui furent dans l'arche de Noé, si ceux qui entraient par
couples étaient impurs, tandis que ceux qui entraient en nombre pair étaient des
animaux purs, et tout le monde convient que cela est écrit, alors que l'on nous
dise pourquoi; si on ne le fait pas, alors il faut que l'on reçoive, bon gré,
malgré, la raison que j'en ai donnée. Ou servez de meilleurs mets et recevez-moi
pour convive, ou bien soyez content dé ma table, quelque frugale qu'elle soit.
Me faut-il énumérer tous les auteurs ecclésiastiques qui ont écrit sur le nombre
impair, Clément, Hippolyte, Origènes, Dionysius, Eusèbe, Didymus, et parmi les
nôtres Tertullien, Cyprien, Victorinus, Lactance, Hilaire. Quant à Cyprien, en
quels termes, avec quelle étendue il à parlé du nombre sept, je veux dire du
nombre impair, c’est ce que l'on voit assez par son livre adressé à Fortunatus.
Faut-il, par hasard, citer ici tout ce que Pythagore, Architas de Tarente et
Publius Scipion, au sixième livre de la république disent du nombre impair ? Si
mes détracteurs ne veulent pas écouter ces illustres personnages, je leur ferai
crier par les écoles des grammairiens :
Du nombre impair les dieux sont réjouis.
Virgile Ect. 8,59
Crime affreux ! les églises sont renversées, l'univers est indigné, si nous
disons que la virginité est quelque chose de plus pur que le mariage; si nous
préférons le nombre impair au nombre, pair; si nous montrons que les figures de
l'Ancien Testament ont servi à la vérité évangélique.
Tout ce que l'on trouve encore de répréhensible dans mon livre, je le crois peu
important, ou bien analogue aux explications déjà données; c'est pourquoi je
n'ai pas voulu y répondre, crainte de dépasser les bornes d’une lettre, crainte
aussi de paraître n'avoir pas assez foi en vos talents, vous en qui j'ai trouvé
le défenseur de ma cause, avant même que je vous priasse de l'être. Donc, en
finissant, je proteste que je n'ai pas condamné le mariage et que je ne le
condamne pas, mais que j'ai voulu répondre à un adversaire, sans appréhender les
embûches des miens. Si j'élève jusqu’aux cieux la virginité, ce n'est pas que je
l'aie conservée, mais je suis pénétré d'une admiration plus grande pour un bien
que je ne possède plus. Il y a de l'ingénuité et de la candeur à louer dans les
autres ce que l'on n'a plus soi-même. Parce que le poids de mon corps me retient
attaché à la terre, est-ce donc que je n'admirerai pas
le vol des oiseaux, je ne vanterai pas la colombe
Qui nage mollement, et, dans un air tranquille,
Soutient l'agilité de son vol immobile.
Aeneid. 217
Que nul ne se trompe lui-même, ou ne se jette dans le précipice creusé par un
insidieux louangeur. La première virginité date de la première naissance; la
seconde virginité date de la seconde naissance. Ce n'est pas moi qui dit cela;
il y a longtemps qu'il est écrit : Personne ne peut servir deux maîtres,
(Mt 6,2) la chair et l'esprit. La chair a des désirs contraires à ceux de
l’esprit, l'esprit en a de contraires à ceux de la chair; ils sont opposés l’un
à l’autre, en sorte que nous ne faisons pas ce que nous voudrions faire.
(Gal 5,17).
Lorsque vous trouvez, dans mon ouvrage, quelque chose de trop
sévère, prenez-vous-en, non point à mes paroles,
mais à l'Écriture, d'où elles sont tirées.
Le Christ est vierge; la Mère du Dieu vierge fut vierge
toujours, mère el vierge tout à la fois. Jésus
entra, les portes étant fermées; puis, dans son
sépulcre, qui était neuf et taillé dans le roc
vif, personne n'a été déposé, ni avant ni
après Lui. Il est ce jardin fermé, cette fontaine
scellée, et d'où, selon Joël, (Jo 3,18) tire sa
source, le fleuve qui arrose le torrent des liens ou des épines
: — des liens du péché qui jadis nous tenaient
captifs; — des épines qui étouffent la semence du
père de famille. Il est cette porte orientale, dont parlait
Ézéchiel, (Ez 44,44) cette porte toujours fermée,
toujours brillante, qui cache ou dévoile le Saint des saints, et
par laquelle entre et sort le soleil de justice, notre pontife suivant
l'ordre de Melchisédech. Que l'on me dise comment Jésus
entra, les portes étant fermées, lorsqu'il
présenta ses mains à toucher, son côté
à examiner, qu'il montra ses os et sa chair, afin que l'on ne
prit pas un corps réel pour une ombre, et, moi je dirai comment
la sainte Marie est tout à la fois mère et vierge, vierge
après l'enfantement, et mère avant le mariage.
Ainsi, comme nous avions commencé de le dire, le Christ vierge, Marie vierge ont
consacré la virginité dans l'un et dans l'autre sexe. Les Apôtres furent
vierges, ou gardèrent la continence dans le mariage. Les évêques, les prêtres,
les diacres doivent être, lors de leur élection, ou vierges ou veufs; du moins
faut-il que, après leur ordination, ils se vouent à une éternelle chasteté.
Pourquoi nous faisons-nous illusion à nous-mêmes, et trouvons nous mauvais que,
si nous brûlons toujours de feux impurs, l'on nous refuse les récompenses
destinées à la chasteté ? Nous voulons user de mets somptueux et recherchés,
nous délecter eux embrassements de nos épouses, et après cela, régner avec le
Christ parmi les vierges et les veuves ! La même récompense attend-elle donc la
faim et la bonne chère, le vêtement négligé et le vêtement pompeux, le rude sac
et la soie moelleuse ? Lazare a reçu les souffrances pendant sa vie, et ce
riche, couvert de pourpre, toujours plongé dans l'opulence et la splendeur, a
joui, pendant sa vie, de tous les biens de la chair; mais après leur mort, ils
occupent l'un et l'autre une place bien différente; la misère est échangée
contre les plaisirs, et les plaisirs contre la misère. Il est en notre pouvoir
de suivre ou Lazare, ou le riche.
Source : http://perso.club-internet.fr/orthodoxie/ecrits/peres/jerome/lettres.htm
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