TABLE DES MATIÈRES
DÉDICACE À JÉSUS ET À MARIE LE GRAND MOYEN DE
LA PRIÈRE
pour obtenir le
salut éternel
et
toutes les grâces que
nous désirons de Dieu.
OEUVRE THÉOLOGIQUE ET
ASCÉTIQUE
de grande utilité pour
toute catégorie de personnes
DIVISÉE EN DEUX
PARTIES.
Dans la
première Partie on traite
de la nécessité, de
l'efficacité et des conditions de la prière.
Ô Verbe incarné, vous avez versé
votre sang et sacrifié votre vie pour
donner à nos prières, comme vous
l'avez promis, une valeur telle qu'elles
peuvent obtenir tout ce que nous
demandons, et nous, ô Dieu, nous
sommes si négligents quant à notre
salut que nous ne voulons même pas
vous demander les grâces dont nous
avons besoin. Vous, avec ce grand
moyen de la prière, vous nous avez
donné pour nous sauver la clé de tous
vos trésors divins, et nous, en ne
priant pas, nous choisissons de rester
misérables comme nous sommes. Ah !
Seigneur, éclairez-nous et
faites-nous comprendre toute la valeur, auprès de votre Père Eternel, des
supplications faites en votre nom
et par vos mérites. Je vous dédie ce petit
livre. Bénissez-le et faites que
tous ceux qui l'auront entre les mains aient le
désir de toujours prier et
s'efforcent d'en enflammer aussi les autres, afin
qu'ils mettent à profit ce grand
moyen de leur salut.
À vous aussi, Marie, grande Mère de
Dieu, je recommande ce petit livre.
Apportez-lui votre soutien et
obtenez à tous ceux qui le liront l'esprit de
prière et la pensée de recourir,
toujours et dans tous leurs besoins, à votre
Fils et à vous-même. Vous qui êtes
la dispensatrice des grâces, qui êtes la
Mère de la Miséricorde, incapable
de laisser insatisfait aucun de ceux qui se
recommandent à vous, vous qui êtes,
au contraire, la Vierge Puissante, celle
qui pour ses serviteurs obtient de
Dieu autant qu'elle demande.
AU VERBE INCARNÉ JÉSUS CHRIST, BIEN-AIMÉ DU PÈRE ÉTERNEL, BÉNI DU SEIGNEUR, AUTEUR DE LA VIE, ROI DE GLOIRE, SAUVEUR DU MONDE, ESPÉRANCE DES NATIONS, DÉSIR DES COLLINES ÉTERNELLES, PAIN DU CIEL, JUGE UNIVERSEL, MÉDIATEUR ENTRE DIEU ET LES HOMMES, MAÎTRE DES VERTUS, AGNEAU SANS TACHE, HOMME DES DOULEURS , PRÊTRE ÉTERNEL ET VICTIME D'AMOUR, ESPÉRANCE DES PÉCHEURS, SOURCE DES GRÂCES, BON PASTEUR, AMOUREUX DES ÂMES,
ALPHONSE, PÉCHEUR, CONSACRE CET OUVRAGE.
« J' ai fait paraître divers ouvrages de spiritualité. Mais j' estime n'avoir rien composé de plus utile que ce petit livre où je parle de la prière, moyen indispensable et sûr d'obtenir le salut éternel et toutes les grâces dont nous avons besoin. Je n'en ai pas la possibilité, mais si je le pouvais, je voudrais imprimer autant d'exemplaires de ce livre qu'il se trouve de fidèles vivants sur la terre et les distribuer à chacun d'eux, afin que tous comprennent la nécessité où nous sommes tous de prier pour nous sauver. »
Je dis cela parce que je vois
d'une part cette nécessité absolue de la prière
tellement inculquée par toutes les
Saintes Ecritures et tous les Saints Pères ;
et que je vois, au contraire, les
chrétiens se préoccuper bien peu d'utiliser ce
grand moyen de leur salut. Et ce
qui m'afflige le plus c'est de voir que les
prédicateurs et confesseurs se
soucient peu d'en parler à leurs auditeurs et à
leurs pénitents, et je constate que
même les livres spirituels qui sont
aujourd'hui entre les mains des
fidèles n'en parlent pas assez non plus. Alors
que tous les prédicateurs et
confesseurs ne devraient pourtant rien conseiller
avec plus de soin et de conviction
que la prière. Certes ils recommandent
bien aux âmes tant de bons moyens
pour rester dans la grâce de Dieu : la
fuite des occasions, la
fréquentation des sacrements, la résistance aux
tentations, l'écoute de la Parole
de Dieu, la méditation des vérités éternelles
et autres moyens qui sont tous,
sans aucun doute, très utiles, mais à quoi
servent, je vous le demande, les
méditations et tous les autres exercices
indiqués par les maîtres spirituels
sans la prière, alors que le Seigneur a
déclaré qu'il ne veut accorder ses
grâces qu'à ceux qui prient ? « Demandez
et vous recevrez ! ». Sans la
prière, selon la conduite ordinaire de la
Providence, toutes nos méditations,
résolutions et promesses resteront
inutiles. Si nous ne prions pas,
nous serons toujours infidèles à toutes les
lumières reçues de Dieu et à toutes
les promesses que nous aurons faites. La
raison en est que, pour faire à
chaque instant le bien, pour vaincre les
tentations, pratiquer les vertus,
bref pour observer les commandements et
conseils divins, il ne suffit pas
des lumières reçues, ni des réflexions faites et
des résolutions prises, mais il y
faut de plus le secours actuel de Dieu. Or, ce
secours actuel, comme nous le
verrons, Dieu ne l'accorde qu'à ceux qui
prient et qui prient avec
persévérance. Les lumières reçues, les réflexions
faites et les résolutions prises
servent à ceci que dans les dangers et
tentations de manquer à la loi de
Dieu, nous recourions actuellement à la
prière et obtenions la grâce qui
nous préserve du péché, tandis que, si alors
nous négligions de prier, nous
serions perdus.
J'ai voulu, cher lecteur, vous
révéler d'emblée ma pensée sur ce que je vais
écrire, en sorte que vous rendiez
grâce au Seigneur qui, par ce petit livre,
vous offre la grâce d'une réflexion
plus approfondie sur l'importance de ce
grand moyen de la Prière, puisque
tous ceux qui font leur salut (s'agissant
des adultes) ne se sauvent
ordinairement que par cet unique moyen. C'est
pourquoi je dis : rendez grâce à
Dieu, car c'est une grande miséricorde qu'il
fait de donner lumière et grâce
pour prier. J'espère que vous, frère
bien-aimé, après avoir lu ce petit
livre, vous ne négligerez plus désormais de
recourir toujours à Dieu par la
prière, quand vous serez tenté de l'offenser.
Si jamais, de par le passé, votre
conscience s'est trouvée chargée de
nombreux péchés, reconnaissez que
telle en fut la raison : la négligence à
prier, à chercher près de Dieu le
secours pour résister aux tentations qui
vous assaillaient.. Je vous prie
donc de lire et relire attentivement cet
ouvrage, non parce que c'est mon
oeuvre mais parce que c'est un moyen
que le Seigneur vous offre pour
votre salut éternel et qu'il vous donne à
comprendre par là, d'une manière
toute spéciale, qu'il veut vous sauver.
Après l'avoir lu, je vous prie de
le faire lire à d'autres (selon que vous le
pourrez), amis ou relations, avec
qui vous aurez l'occasion de parler.
Maintenant commençons au nom du
Seigneur !
L'Apôtre Paul écrivait à Timothée : « Je recommande donc, avant tout, qu'on fasse des demandes, des prières, des supplications, des actions de grâces... » ( 1 Tm 2, 1 ). Saint Thomas explique que la prière est proprement l'élévation de l'âme vers Dieu. Quand la prière demande des choses précises, on l'appelle justement demande; si elle vise des choses indéterminées (comme par exemple lorsque nous disons : Seigneur, viens à mon aide), on l'appelle supplication. Quant à l'obsécration, c'est une pieuse adjuration ou objurgation pour obtenir la grâce, comme quand nous disons : « Par ta Croix et ta Passion, délivre-nous, Seigneur ! » Enfin, l'Action de grâces est le remerciement pour les bienfaits reçus. « Par quoi, dit saint Thomas, nous méritons d'en recevoir de plus grands ». Au sens restreint, dit le saint Docteur, la prière est le recours à Dieu, mais pris en général, elle inclut tous les autres aspects que nous venons d' indiquer, et c' est ainsi que nous l' entendrons chaque fois que nous emploierons par la suite ce mot de prière.
Pour nous affectionner vraiment à ce grand moyen de notre salut qu'est la Prière, il faut avant tout considérer combien elle nous est nécessaire et combien elle est efficace pour nous obtenir de Dieu les grâces que nous désirons, si nous savons les demander comme il faut. Nous parlerons donc, dans cette première partie, de la nécessité et de la valeur de la prière, et puis des conditions pour qu'elle soit efficace auprès de Dieu. Ensuite, dans la seconde partie, nous démontrerons que la grâce de la Prière est donnée à tous ; nous traiterons là aussi de la manière ordinaire dont agit la grâce.
CHAPITRE I NÉCESSITÉ DE LA PRIÈRE
Ce fut déjà une erreur des Pélagiens de prétendre que la prière n'est pas nécessaire pour parvenir au salut. L'impie Pélage, leur maître, disait que : « L'homme ne se perd que pour autant qu'il néglige d'apprendre les vérités qu'il est nécessaire de connaître ». Mais chose curieuse, disait saint Augustin, « Pélage dispute de tout plutôt que de la prière »n Pélage voulait traiter de tout, sauf de la prière qui est l'unique moyen, comme le pensait et l'enseignait le saint Docteur, d' acquérir la science des saints, selon ce que saint Jacques écrivait : « Si l'un de vous manque de sagesse, qu'il la demande à Dieu ; il donne à tous généreusemertt, sans récriminer ». (Jc 1, 5).
Les textes de la Sainte Ecriture, qui nous montrent la nécessité où nous sommes de prier, si nous voulons assurer notre salut sont trop clairs : « Il leur fallait prier sans cesse, et ne pas se décourager» (Lc 18,1). « Veillez et priez pour ne pas entrer en tentation » (Mt 26, 41). « Demandez et l'on vous donnera » (Mt 7, 7).
Ces termes : « Il faut, Priez,
Demandez », selon l'opinion commune des
théologiens, impliquent un
commandement, une
obligation. Pour Wiclef, ces termes n'étaient pas à entendre de la prière
mais uniquement de la nécessité des
bonnes oeuvres. D' après lui, prier
n'était rien d'autre que bien agir.
Ce fut là de sa part une erreur et il fut
condamné expressément par l'Eglise.
Aussi le savant Léonard Lessius a-t-il
écrit qu'on ne pouvait nier sans
errer dans la foi que la prière soit nécessaire
aux adultes pour faire leur salut,
car il est évident que, selon les Saintes
Ecritures, la prière est l'unique
moyen d'obtenir les secours nécessaires au
salut : « Il faut, dit-il, tenir
comme de foi, que la prière est nécessaire aux
adultes pour leur salut, ainsi
qu'il ressort des Saintes Ecritures, parce que la
prière est le moyen sans lequel on
ne peut obtenir le secours nécessaire au
salut »
La raison en est claire. Sans le
secours de la grâce nous ne pouvons faire
aucun bien : « Hors de moi vous ne
pouvez rien faire » (Jn 15, 5). Saint
Augustin note à propos de cette
phrase que Jésus n'a pas dit : « Vous ne
pouvez rien parfaire, mais rien
faire »3. Notre Sauveur nous donne ainsi à
entendre que, sans la grâce, nous
ne pouvons même pas commencer à faire
le bien. L'Apôtre Paul va jusqu'à
écrire que de nous-mêmes nous ne
pouvons même pas en avoir le désir
: « Et si nous avons tant d'assurance
devant Dieu grâce au Christ, ce
n'est pas à cause d'une capacité personnelle
dont nous pourrions nous attribuer
le mérite. Notre capacité vient de Dieu »
(2 Co 3, 5). Si donc nous ne
pouvons même pas penser au bien, encore
moins pouvons-nous le désirer.
Beaucoup d'autres textes de la Sainte Ecriture expriment la même idée : «
C'est le même Dieu qui opère tout en
tous » ( 1 Co 12,6). « Je ferai que
vous marchiez selon mes lois et que vous
observiez et pratiquiez mes
coutumes » (Ez 36, 27). Aussi saint Léon ler
a-t-il pu écrire : « L'homme ne
fait aucun bien sans que Dieu lui donne de le
faire ». Nous ne faisons aucun bien
en dehors de celui que Dieu nous fait
réaliser par sa grâce. Aussi le
Concile de Trente a-t-il déclaré dans sa sixième
Session, can.3 : « Si quelqu'un dit
que, sans l'inspiration prévenante et l'aide du Saint-Esprit, l'homme peut
croire, espérer, aimer, ou se repentir comme il
faut, pour que la grâce de la
justification lui soit accordée, qu'il soit
anathème ».
L'Auteur de l'Ouvrage Imparfait
dit, à propos des animaux, que le Seigneur
a donné aux uns la faculté de
courir, à d'autres des griffes, à d' autres des
ailes, pour qu' ils puissent ainsi
préserver leur vie, mais ensuite il a formé
l'homme de telle manière que Dieu
seul soit toute sa force. Ainsi l'homme
est de fait complètement incapable
d' assurer par lui-même son salut, parce
que Dieu a voulu que tout ce que
l'homme a et peut avoir, il le reçoive du
seul secours de sa grâce.
Mais, ce secours de la grâce, le
Seigneur, selon sa Providence ordinaire, ne
l'accorde qu'à ceux qui prient,
selon la célèbre formule de Gennade : « Nous
croyons que personne n' aspire au
salut sans y être appelé par Dieu ; aucun
appelé ne fait concrètement son
salut sans y être aidé par Dieu ; personne
n'obtient cette aide si ce n'est
pas la prière »''. Si donc sans le secours de la
grâce nous ne pouvons rien ; si,
par ailleurs, Dieu ne donne ordinairement
ce secours qu'à ceux qui prient,
n'est-il pas clair, en conséquence, que la
prière nous est absolument
nécessaire pour le salut ? Il est vrai que les
premières grâces qui nous viennent
sans aucune coopération de notre part, comme l' appel à la foi ou à la
pénitence, Dieu les accorde, selon saint
Augustin, même à ceux qui ne prient
pas, mais le saint n'en tient pas moins
pour certain que les autres grâces
(spécialement le don de la persévérance)
ne sont accordées qu'à ceux qui
prient : « Il y a des grâces, cela est certain,
que Dieu a préparées à ceux-là
mêmes qui ne les demandent pas, comme le
commencement de la foi, mais
d'autres qu'il réserve à ceux qui les
demandent comme la persévérance
finale ». De là vient que les théologiens
enseignent communément avec saint
Basile, saint Jean Chrysostome,
Clément d'Alexandrie et d'autres,
comme le même saint Augustin, que la prière est nécessaire aux adultes,
non seulement de nécessité de « précepte
», comme nous l'avons vu, mais de
nécessité de « moyens ». Cela veut dire
que, selon la providence ordinaire,
il est impossible qu'un fidèle, sans se
recommander à Dieu et sans lui
demander les grâces nécessaires au salut,
puisse se sauver. Saint Thomas
enseigne la même chose : « Après le
baptême, pour que l' homme entre au
ciel, la prière continuelle lui est
nécessaire. Sans doute, par le
baptême, les péchés sont remis ; pourtant, il
reste le foyer de concupiscence qui
nous combat à l'intérieur, et le monde et
les démons qui luttent contre nous
de l'extérieur ». La raison donc qui convainc, selon le Docteur
Angélique, où nous sommes de prier, la voici en
bref : Pour faire notre salut nous
devons lutter et vaincre ; « L'athlète ne
reçoit la couronne que s'il a lutté
selon les règles » (2 Tm 2, 5). Mais, sans le
secours divin, nous sommes
incapables de résister aux attaques d'ennemis si
nombreux et si puissants. Or, ce
secours divin ne s'obtient que par la prière.
Donc, sans la prière pas de salut
possible. Que la prière soit l'unique moyen
ordinaire de recevoir les grâces de
Dieu, le même saint Docteur le confirme
plus nettement encore dans un autre
passage : selon lui toutes les grâces que
le Seigneur a résolu éternellement
de nous accorder, il ne veut nous les
donner que par la prière. Saint
Grégoire écrit de même : « Par leurs
demandes les hommes méritent de
recevoir ce que le Dieu tout-puissant a
dès toujours résolu de leur donner
». Ce n'est pas, dit saint Thomas qu'il soit
nécessaire de prier afin que Dieu
connaisse nos besoins, mais afin que nous
comprenions, nous, la nécessité où
nous sommes de recourir à Dieu pour recevoir de lui les secours
nécessaires à notre salut, et qu'ainsi nous le
reconnaissions comme l'unique
auteur de tous nos biens. Ce sont les
paroles de saint Thomas : « C'est
pour nous faire entendre à nous-mêmes
qu'en pareil cas on doit recourir
au secours de Dieu », « et nous faire
reconnaître en Lui l'auteur de nos
biens ». De même que le Seigneur a fixé
que nous nous procurions du pain en
semant du blé, et du vin en plantant
des vignes, ainsi a-t-il voulu que
nous recevions par le moyen de la prière les
grâces nécessaires au salut : «
Demandez et l'on vous donnera, cherchez et
vous trouverez » (Mt 7,7). Bref,
nous ne sommes que de pauvres mendiants,
qui n' avons rien d' autre que ce
que Dieu nous donne en aumône : « Je ne
suis qu'un pauvre et un mendiant »
(Ps 40 (39) 18). Le Seigneur, dit saint Augustin, désire et veut nous
dispenser ses grâces, mais il ne veut les
donner qu'à ceux qui les lui
demandent : « Dieu veut donner, mais il ne
donne qu'à celui qui demande ».
N'a-t-il pas affirmé : « Demandez et l'on
vous donnera ? » Oui, cherchez et
vous recevrez ! Donc, conclut sainte
Thérèse, qui ne cherche pas ne
reçoit pas. Comme la sève est nécessaire
pour que les plantes vivent et ne
se dessèchent pas, ainsi dit saint Jean
Chrysostome, la prière est
nécessaire à notre salut. Ce même saint dit
ailleurs : Comme l'âme donne la vie
au corps, ainsi la prière maintient l'âme
en vie : « De même que le corps ne
peut vivre sans l' âme, ainsi sans la prière
l'âme est morte et sent mauvais ».
« Elle sent mauvais », parce que celui qui
néglige de se recommander à Dieu
commence aussitôt à puer le péché. La prière est aussi appelée nourriture
de l'âme ; parce que le corps ne peut se
soutenir sans nourriture, et de
même, dit saint Augustin, l'âme ne peut se
conserver en vie sans la prière. «
De même que le corps se nourrit
d'aliments, ainsi l'homme se
nourrit de prières ». Toutes ces comparaisons
employées par les Saints Pères nous
montrent bien l'absolue nécessité où
nous sommes tous, selon eux, de
prier pour faire notre salut. La prière est
en outre l'arme la plus nécessaire
pour nous défendre contre nos ennemis ;
celui qui n'y recourt pas, dit
saint Thomas, est perdu. Adam est tombé,
assure le saint Docteur, parce
qu'il ne s'est pas recommandé à Dieu au
moment de la tentation : « Il a
péché parce qu'il n'eut pas recours au secours
divin ». Parlant des Anges
rebelles, Gélase écrit de méme : « Recevant la grâce de Dieu, c'est en vain qu'ils
l'ont reçue, car ne priant pas ils ne purent
tenir bon ». Saint Charles Borromée
observe dans une de ses Lettres
Pastorales, qu'entre tous les
moyens que Jésus Christ nous a recommandés
dans l'Evangile, il a donné la
première place à la prière ; en cela il a voulu
que son Église et sa Religion se
distinguent des Sectes ; il a voulu qu'on
l'appelle spécialement « Maison de
Prière » : « Ma maison sera appelée une
maison de prière » (Mt 21, 13). Le
saint évêque conclut dans sa Lettre : «
Toutes les vertus trouvent dans la
prière leur origine, leur croissance et leur
couronnement ». Si bien que dans
les ténèbres, les misères et les dangers dans lesquels nous nous trouvons,
nous n'avons pas d'autre ressource pour
fonder nos espérances, que de lever
les yeux vers Dieu et, par nos prières,
d'implorer de sa miséricorde notre
salut. « Nous, nous ne savons que faire,
disait le roi Josaphat, aussi
est-ce sur toi que se portent nos regards » (2 Ch
20, 12). C'était aussi la façon
d'agir du roi David : Il ne voyait aucun autre
moyen, pour ne pas être la proie de
ses ennemis, que de prier sans cesse le
Seigneur de le délivrer de leurs
pièges : « Mes yeux sont fixés sur Yahvé car
il tire mes pieds du lacet » (Ps 25
(24), 15). Aussi ne faisait-il que prier en
disant : « Tourne-toi vers moi,
pitié pour moi, solitaire et malheureux que je
suis » (Ps 25 (24), 16). « Je
t'appelle, sauve-moi afin que j'observe tes
commandements » (Ps 119 ( 118),
146). Seigneur, tourne tes yeux vers moi,
aie pitié de moi et sauve-moi : de
moi-même je ne peux rien et je n'ai
personne en-dehors de toi qui
puisse m'aider ! Et, de fait, comment
pourrions-nous jamais résister aux
attaques de nos multiples ennemis et
observer les commandements de Dieu,
spécialement après le péché de notre
premier père, Adam, qui nous a
rendus si faibles et si infirmes, si nous
n'avions pas la prière, grâce à
laquelle nous pouvons demander au Seigneur
la lumière et la force suffisantes
pour les observer ? Luther proféra un
blasphème lorsqu' il dit qu'après
le péché d'Adam, l'observation de la loi de
Dieu est devenue absolument
impossible aux hommes. Jansénius disait, de son côté, que l' accomplissement de
certains préceptes était impossible
même aux justes, eu égard à leurs
forces actuelles. Sa proposition, aurait pu,
à la rigueur, s'entendre dans un
sens acceptable mais elle fut avec raison
condamnée par l'Eglise compte tenu
de ce qu'il ajoutait : « Il leur manque
aussi la grâce qui rend possible de
les accomplir ». Il est vrai, dit saint
Augustin, que l'homme, par suite de
sa faiblesse, ne peut observer certains
commandements avec ses forces
présentes et avec la grâce ordinaire ou
commune à. tous, mais il peut fort
bien obtenir par la prière le secours plus
puissant nécessaire pour les
observer. « Dieu, bien sûr, ne commande pas l'impossible, mais par ses
commandements, il nous engage à faire notre
possible et à le prier pour ce qui
dépasse nos possibilités et il t'aide à pouvoir
». Ce texte du saint est célèbre ;
il fut adopté par le Concile de Trente qui en
fit un dogme de foi. Et le saint
Docteur, pour répondre à la question :
comment l'homme peut-il faire ce
qu'il ne peut pas, ajoute aussitôt : «
Voyons maintenant (pourquoi) grâce
à un remède, il pourra accomplir ce
dont un défaut de nature le rend
incapable ». Il veut dire que nous trouvons
dans la prière un remède à notre
faiblesse : car lorsque nous prions, Dieu
nous donne la force de faire ce que
de nous-mêmes nous ne pourrions pas.
Il n'est pas croyable, continue
saint Augustin, que le Seigneur ait voulu nous
imposer d'observer la loi et
qu'ensuite il nous ait imposé une loi impossible.
Aussi, ajoute le saint, lorsque
Dieu nous fait prendre conscience de notre
impuissance à observer tous ces
préceptes, il nous avertit de faire les choses
faciles avec la grâce ordinaire
qu'il nous donne, et puis les choses difficiles
avec le secours plus puissant que
nous pouvons obtenir par le moyen de la
prière : « D'où cette croyance très
solide que le Dieu juste et bon n' a pas pu
nous prescrire des choses
impossibles. Par là, on nous rappelle et ce que
nous avons à faire dans les choses
faciles et ce que nous avons à demander dans les choses difficiles ». Mais,
objectera quelqu'un, pourquoi Dieu nous
a-t-il imposé des choses au-dessus
de nos forces ? Précisément, répond le
saint, pour que nous nous
appliquions à obtenir par la prière le secours
nécessaire pour faire ce que de
nous-mêmes nous ne pouvons pas : « Mais
justement, il nous ordonne des
choses dont nous ne sommes pas capables,
pour que nous sachions ce que nous
devons lui demander ». Et ailleurs : «
La loi nous a été donnée pour que
nous demandions la grâce ; la grâce nous
est donnée pour que nous observions
la loi ». La loi ne peut pas être
observée sans la grâce et Dieu a
donné la loi précisément pour que nous le
suppliions sans cesse de nous
accorder la grâce nécessaire. Il dit ailleurs : «
La loi est bonne, si on l'utilise
comme il faut. Mais qu'est-ce qu'utiliser la loi
comme il faut ? ». Et il répond : «
La loi fait connaître le mal et chercher le
secours divin pour la guérison ».
La loi doit donc nous servir, dit saint
Augustin, mais à quoi ? A nous
faire prendre conscience par son
impossibilité même de notre
impuissance à l'observer, (??? afin ???) mais que
nous demandions alors par la prière
le secours de Dieu qui remédie à notre faiblesse. Saint Bernard écrit de
même : « Mais qui sommes-nous et quelle
est notre vaillance, pour pouvoir
résister à de si multiples tentations ? C'est
précisément à cette prise de
conscience que Dieu cherchait à nous amener...
pour que, en constatant notre
déficience et en sachant qu'il n'est pour nous
point d'autre secours, nous nous
précipitions en toute humilité vers sa
miséricorde ». Le Seigneur sait
combien la nécessité de la prière nous est
utile pour nous maintenir dans
l'humilité et exercer notre confiance ; c'est
pourquoi il permet que nous
assaillent des ennemis que nous ne pouvons
pas vaincre par nos propres forces,
afin que, par la prière, nous obtenions de sa miséricorde le secours pour
résister. Notons tout particulièrement que
personne ne peut maîtriser les
tentations impures de la chair, s'il ne se
recommande à Dieu, quand il est
tenté. Cette ennemie-là est si terrible que,
lorsqu'elle nous attaque, elle nous
enlève presque toute lumière ; elle nous
fait oublier toutes les méditations
et les bonnes résolutions ; elle nous fait
mépriser même les vérités de la foi
et presque perdre toute crainte des
châtiments divins. Il faut dire
qu'elle s'allie au penchant naturel qui nous
incline avec une extrême violence
aux plaisirs des sens. Alors qui ne recourt
pas à Dieu est perdu. La seule
défense contre cette tentation, c'est la prière, dit saint Grégoire de Nysse : « La
prière est la sauvegarde de la pureté ».
Salomon l'avait déjà dit : «
Comprenant que je ne pourrais devenir
possesseur de la Sagesse
(continence) que si Dieu me la donnait... Je
m'adressai au Seigneur et le priai
» (Sg 8, 21 ). La chasteté est une vertu que
nous n'avons pas la force de
pratiquer, si Dieu ne nous l'accorde pas, et Dieu
ne la donne qu' à ceux qui la lui
demandent. Mais celui qui la demande
l'obtiendra certainement. C'est
pourquoi saint Thomas enseigne par avance
contre Jansénius : nous ne devons
pas dire que la vertu de chasteté ou tout
autre commandement nous est
impossible, car bien que nous ne puissions pas l'observer par nos propres
forces, nous le pouvons cependant avec l'aide
de Dieu : « Ce que nous pouvons
avec l'aide de Dieu, ne nous est pas
absolument impossible ». Ne dites
pas, il semble déraisonnable de
commander à un boiteux de marcher
droit. Non, répond saint Augustin, ce
n'est pas déraisonnable, à
condition de lui donner le moyen de se procurer le
remède qui va corriger son
infirmité ; par conséquent, s'il continue à
marcher de travers, c'est de sa
faute : « Il a été prescrit à l' homme de
marcher droit, afin que, lorsqu' il
aura vu clairement son incapacité à le faire,
il demande le remède, celui qui
guérit la claudication du péché ». Bref, dit le
même saint Docteur, il ne saura
jamais bien vivre, celui qui ne saura pas
bien prier : « Celui-là sait bien
vivre, qui sait bien prier ». Au contraire, saint François d'Assise disait qu'on ne
peut jamais espérer voir aucun bon fruit
d'une âme sans la prière. C'est
donc à tort qu'ils cherchent des excuses, ces
pécheurs qui disent : Nous n' avons
pas la force de résister aux tentations.
Mais réplique saint Jacques, si
vous n'avez pas cette force, pourquoi ne la
demandez-vous pas ? Vous ne l'avez
pas parce que vous ne cherchez pas à l'
avoir : « Vous ne possédez pas
parce que vous ne demandez pas » (Jc 4, 2).
Il est bien certain que nous sommes
trop faibles pour repousser les assauts
de nos ennemis, mais il est
également certain que Dieu est fidèle, comme dit
l'Apôtre Paul, et il ne permet pas
que nous soyons tentés au-delà de nos
forces : « Dieu est fidèle ; il ne
permettra pas que vous soyez tentés au-delà
de vos forces, mais avec la
tentation, il vous donnera le moyen d'en sortir et
la force de la supporter » ( 1 Co
10, 13). Primasius commente : « Par le
secours de sa grâce Dieu vous
rendra capables de résister à la tentation ».
Nous sommes faibles, mais Dieu est
fort. Quand nous lui demandons du
secours il nous communique sa
force. Alors, nous pourrons tout, comme le
promettait très justement le même
Apôtre Paul : « Je puis tout en celui qui
me rend fort » (Ph 4, 13). Celui
qui tombe n'a donc pas d'excuse, dit saint
Jean Chrysostome, parce qu'il
néglige de prier; s'il avait prié, il n'aurait pas
été vaincu par ses ennemis : «
Celui-là n'aura pas d'excuse qui n'aura pas
voulu vaincre l'ennemi, puisqu'il a
cessé de prier ». Un doute survient ici :
Est-il nécessaire de recourir aussi
à l'intercession des saints pour obtenir les
grâces de Dieu ? Pour autant qu'on
veuille dire qu'il soit permis et utile
d'invoquer les saints comme
intercesseurs pour nous obtenir, par les mérites
de Jésus Christ, ce que nous ne
sommes pas dignes d'obtenir à cause de nos
démérites, telle est bien, comme
l'a déclaré le Concile de Trente, la doctrine
de l'Eglise : « Il est bon et utile
de les (saints) invoquer humblement et, pour
obtenir des bienfaits de Dieu par
son Fils Notre Seigneur Jésus Christ..., de
recourir à leurs prières, à leur
aide et à leur assistance ». L'impie Calvin
condamnait cette invocation des
saints, mais de façon très arbitraire. Il est
licite et profitable d'appeler à
notre secours les saints vivants et de les
supplier de nous assister de leurs
prières. Ainsi faisait le prophète Baruch
qui disait : « Priez aussi pour
nous le Seigneur notre Dieu » (Ba 1, 13). Ainsi
faisait aussi saint Paul : «
Frères, priez, vous aussi, pour nous » ( 1 Th 5, 25).
Dieu lui-même voulut que les amis
de Job se recommandent aux prières de
celui-ci afin que par ses mérites
le Seigneur leur soit favorable : « Allez vers
mon serviteur Job... Mon serviteur
Job priera pour vous. J'aurai égard à lui et ne vous infligerai pas ma
disgrâce » (Jb 42, 8). Si donc il est permis de se
recommander aux vivants, pourquoi
ne le serait-il pas d'invoquer les saints
qui, de plus près encore, jouissent
de l'intimité de Dieu dans le ciel ? Ce
n'est pas déroger à l'honneur que
l'on doit à Dieu mais le redoubler, comme
le fait d' honorer le roi non
seulement dans sa personne mais aussi dans ses
serviteurs. Aussi saint Thomas
juge-t-il qu'il est bon de recourir à de
nombreux saints : « Parce qu'on
obtient quelquefois par les prières de
plusieurs ce que l'on n'obtient pas
par la prière d'un seul ». Si quelqu'un
objecte : Mais à quoi sert de
recourir aux saints pour qu'ils prient pour nous, alors qu'ils le font déjà pour tous
ceux qui en sont dignes ? Le même saint
Docteur répond que tel ne serait
pas déjà digne que les saints prient pour lui,
« qui le devient du fait qu'il
recourt à un saint avec dévotion ». Autre sujet
de controverse : Y a-t-il lieu de
se recommander aux âmes du Purgatoire ?
Certains répondent qu'elles ne
peuvent pas prier pour nous. Ils s' appuient
sur l'autorité de saint Thomas pour
qui ces âmes, se purifiant au milieu des
souffrances, nous sont inférieures
et, de ce fait, elles ne sont point «
intercesseurs, mais bien plutôt des
gens pour qui l'on prie ». Cependant
beaucoup d'autres docteurs, tels
que Bellarmin, Sylvius, le Cardinal Gotti, etc... affirment le contraire comme
très probable : on doit pieusement croire
que Dieu leur fait connaître nos
prières afin que ces saintes âmes prient pour
nous, en sorte qu'il se fasse entre
elles et nous un bel échange de charité :
nous prions pour elles et elles
prient pour nous. Ce qu'a écrit le
Docteur Angélique, à savoir
qu'elles ne sont pas en situation de prier, n'est
pas absolument contraire à cette
dernière opinion, comme le font remarquer
Sylvius et Gotti : autre chose, en
effet, est de ne pas être à même de prier par
situation et autre chose de ne pas
pouvoir prier. Ces saintes âmes ne sont
pas habilitées à prier de par leur
situation, c'est vrai, parce que, comme dit saint Thomas, elles sont là en
train de souffrir, elles sont inférieures à nous
et elles ont besoin au plus vite de
nos prières. Elles peuvent pourtant fort
bien prier pour nous parce que ce
sont des âmes amies de Dieu. Si un père
qui aime tendrement son fils le
tient enfermé pour le punir de quelque faute,
ce fils n'est plus alors en
situation de prier pour lui-même, mais pourquoi ne
pourrait-il pas prier pour les
autres et espérer obtenir ce qu'il demande en
vertu de l'affection que lui porte
son père ? De même les âmes du Purgatoire
sont très aimées de Dieu et
confirmées en grâce. Rien ne peut leur interdire
de prier pour nous. L'Église, c'est
vrai, n'a pas coutume de les invoquer et
d'implorer leur intercession, parce
qu'ordinairement elles ne connaissent pas
nos demandes. Mais l'on peut croire
pieusement (comme on l'a dit) que le
Seigneur leur fait connaître nos
prières. Alors, elles qui sont remplies de
charité, ne manquent certainement
pas de prier pour nous. Quand sainte
Catherine de Bologne désirait
quelque grâce, elle recourait aux âmes du
Purgatoire, et elle se voyait vite
exaucée. Elle certifiait que beaucoup de
grâces qu'elle n'avait pas obtenues
par l'intercession des saints, elle les avait
ensuite reçues par l'intercession
des âmes du Purgatoire. Que l'on me
permette de faire une digression au
bénéfice de ces saintes âmes. Si nous
voulons obtenir le secours de leurs
prières, il est bon que nous-mêmes nous
nous efforcions de les secourir par
nos prières et nos oeuvres. J'ai dit : Il est
bon, mais il faut ajouter que c'est
là une obligation chrétienne : la charité
nous demande, en effet, de secourir
le prochain chaque fois qu' il a besoin d'
être aidé et que nous pouvons le
faire sans que cela nous pèse beaucoup.
Or, il est certain que les âmes du
Purgatoire sont aussi notre prochain. Bien
qu'elles ne soient plus en ce
monde, elles continuent pourtant de faire partie
de la communion des Saints. « Car
les âmes des justes à la mort, dit saint
Augustin, ne sont pas séparées de
l'Église ». Saint Thomas le déclare encore
plus clairement : la charité qui
est due aux défunts passés à l'autre vie en état
de grâce est une extension de cette
charité que nous devons à notre
prochain d'ici-bas : « Le lien de
la charité qui unit entre eux les membres de
l'Eglise, n'embrasse pas seulement
les vivants, mais aussi les morts qui ont
quitté ce monde en état de charité
». Nous devons donc secourir, dans toute la mesure du possible, ces saintes
âmes : elles sont aussi notre prochain : et
même leurs besoins étant encore
plus grands que ceux de notre prochain
d'ici-bas, il semble donc que, sous
ce rapport, soit encore plus grand notre
devoir de leur venir en aide. Or,
en quelle nécessité se retrouvent ces saintes
prisonnières ? Il est certain que
leurs peines sont immenses. Le feu qui les
consume, dit saint Augustin, est
plus douloureux que toutes les souffrances
qui nous puissent affliger en cette
vie. « Plus douloureux est ce feu que tout ce que l'on peut avoir à souffrir
en cette vie ». Saint Thomas est du même
avis et il ajoute que ce feu est
identique à celui de l' Enfer. « C' est par le
même feu qu' est tourmenté le
damné et purifié l'élu ». Ceci
concerne la peine du sens, mais beaucoup plus
grande encore est la peine du dam,
c'est-à-dire la privation de la vue de Dieu
pour ses saintes épouses. Non
seulement l'amour naturel mais aussi l'amour
surnaturel, dont elles brûlent pour
Dieu, poussent ces âmes avec une grande
force à vouloir s'unir à leur
souverain bien. S'en voyant empêchées par leurs
fautes, elles en éprouvent une
douleur très amère. Si elles pouvaient mourir,
elles en mourraient à chaque
instant. Selon saint Jean Chrysostome, cette
privation de Dieu les fait souffrir
infiniment plus que la peine du sens : «
Mille feux de l'enfer réunis ne
feraient pas autant souffrir que la seule peine
du dam ». Ces saintes épouses
préféreraient donc endurer tout autre supplice plutôt que d'être privées,
un seul instant, de cette union tant désirée
avec Dieu. C'est pourquoi , dit le
Docteur Angélique, la souffrance du
Purgatoire surpasse toutes les
douleurs de cette vie : « Il faut que la peine du
Purgatoire excède toute peine de
cette vie ». Denis le Chartreux rapporte
qu'un défunt, ressuscité par
l'intercession de saint Jérôme, dit à saint Cyrille
de Jérusalem que tous les tourments
de cette terre ne sont que soulagement
et délices à côté de la plus petite
peine du Purgatoire : « Si l'on compare tous les tourments du monde à la plus
petite peine du Purgatoire, ce sont des
consolations ». Et il ajoute : « Si
quelqu'un avait éprouvé ces souffrances, il
préférerait endurer plutôt toutes
les peines du monde, subies ou à subir par
les hommes jusqu'au jugement
dernier, que d'être soumis un seul jour à la
plus petite des peines du
Purgatoire. Ce qui fait dire à saint Cyrille que ces
peines sont les mêmes que celles de
l'Enfer quant à leur intensité, la seule
différence étant qu'elles ne sont
pas éternelles. Les douleurs de ces âmes
sont donc très grandes. D'autre
part, elles ne peuvent pas se soulager
elles-mêmes. Comme le dit Job : «
Il les lie avec des chaînes, ils sont pris dans les liens de l'affliction » (Jb
36, 8). Ces saintes Reines sont déjà
destinées à entrer dans le Royaume
mais leur prise de possession est
différée jusqu'au terme de leur
purification. Elles ne peuvent pas réussir par
elles-mêmes (au moins pleinement,
si l'on veut accorder crédit à certains
docteurs, selon qui ces âmes
peuvent tout de même par leurs prières obtenir
quelque soulagement) à se libérer
de leurs chaînes, tant qu'elles n'ont pas
pleinement satisfait à la justice
divine. Un moine cistercien dit un jour,
depuis le Purgatoire, au sacristain
de son monastère : « Aidez-moi par vos
prières, je vous en supplie, parce
que de moi-même je ne peux rien obtenir
». Cela est conforme au mot de
saint Bonaventure : « Leur état de mendicité
les empêche de se libérer »,
c'est-à-dire que ces âmes sont si pauvres qu'elles n'ont pas de quoi acquitter leurs
dettes. Par contre, il est certain et même de
foi que nous pouvons soulager ces
saintes âmes par nos suffrages
personnels et surtout par les
prières recommandées dans l'Eglise.. Je ne sais
donc pas comment on peut excuser de
péché celui qui néglige de les
secourir tout au moins par ses
prières. Si nous ne nous y décidons pas par
devoir, que ce soit au moins à
cause du plaisir que nous procurons à Jésus
Christ : c'est avec joie qu'il nous
voit nous appliquer à libérer ces chères
âmes pour qu' il les ait avec lui
en Paradis. Faisons-le aussi à cause des
grands mérites que nous pouvons
acquérir par notre acte de charité à leur
égard ; en retour, elles nous sont
très reconnaissantes et apprécient le grand
bienfait que nous leur accordons,
en les soulageant de leurs peines et en leur obtenant d'anticiper leur entrée
dans la Gloire. Lorsqu'elles y seront
parvenues, elles ne manqueront pas
de prier pour nous. Si le Seigneur
promet sa miséricorde à ceux qui se
montrent miséricordieux envers leur
prochain : « Heureux les
miséricordieux car ils obtiendront miséricorde »
(Mt 5, 7).Ils ont bonne raison
d'espérer leur salut ceux qui s'appliquent à
aider ces saintes âmes si affligées
et si chères à Dieu. Jonathan, après avoir
sauvé les Hébreux par sa victoire
sur les ennemis fut condamné à mort par
son père Saül pour avoir goûté du
miel malgré sa défense, le peuple se
présenta devant le roi et cria : «
Est-ce que Jonathan va mourir, lui qui a
opéré cette grande victoire en
Israël ? » (1 S 14, 45). Ainsi devons-nous
justement espérer que, si l'un
d'entre nous obtient par ses prières qu'une
âme sorte du Purgatoire et entre au
Paradis, cette âme dira à Dieu : Seigneur,
ne permettez pas que se perde celui
qui m'a délivrée des tourments ! Et si
Saül accorda la vie à Jonathan à
cause des supplications du peuple, Dieu ne
refusera pas le salut éternel à ce
fidèle à cause des prières d'une âme, qui est
son épouse. Bien plus, selon saint
Augustin : Ceux qui auront, en cette vie,
le plus secouru ces saintes âmes,
Dieu fera en sorte, s'ils vont au Purgatoire,
qu'ils soient davantage secourus
par d'autres. Observons ici qu'en pratique c'est un puissant suffrage en
faveur des âmes du
Purgatoire que d'entendre la messe pour elles et de les y recommander à
Dieu par les mérites de la passion
de Jésus Christ : « Père éternel, je vous
offre ce sacrifice du Corps et du
Sang de Jésus Christ, avec toutes les souffrances qu'il a endurées durant
sa vie et à sa mort ; et par les mérites de
sa Passion, je vous recommande les
âmes du Purgatoire, particulièrement
etc... » Et c'est aussi un acte de
grande charité que de recommander aussi en
même temps les âmes de tous les
agonisants.
La question que nous nous sommes
posée à propos des âmes du Purgatoire
- à savoir si elles peuvent ou non
prier pour nous et donc s'il est avantageux
ou non de faire appel à leurs
prières - ne se pose certainement pas pour les
saints. On ne peut douter, en
effet, qu'il ne soit très utile de recourir à leur
intercession quand il s'agit de
saints canonisés et qui jouissent déjà de la
vision de Dieu. Croire que l'Eglise
peut se tromper dans la canonisation des
saints ne peut être exempt de faute
ou d'hérésie, d'après saint Bonaventure,
Bellarmin et d'autres, ou tout au
moins d'une erreur proche de l'hérésie,
d'après Suarez, Azor, Gotti, etc.
En effet, dans la canonisation des saints
tout spécialement, ainsi que
l'enseigne le Docteur Angélique, le Souverain
Pontife est guidé par l'inspiration
infaillible du Saint Esprit.
Mais revenons au doute formulé
plus haut : est-il de surcroît obligatoire de
recourir à l'intercession des
saints ? Je ne veux pas entreprendre de trancher
ce cas mais je ne peux omettre
d'exposer l'opinion du Docteur Angélique.
En plusieurs endroits cités plus
haut et spécialement dans le Livre des
Sentences, il tient pour certain
que chacun est obligé de prier. En effet,
affirme-t-il, on ne peut obtenir de
Dieu les grâces nécessaires au salut
autrement qu'en les demandant : «
Chacun est tenu de prier par le fait même
qu'il doit se procurer les biens
spirituels,
lesquels ne sont donnés que de
source divine : on ne peut donc les obtenir
autrement qu'en les demandant à
Dieu ». Puis, dans un autre passage du
même livre, le saint pose
précisément la question : « Est-ce que nous devons
prier les saints d'intercéder pour
nous. Pour bien faire comprendre sa
pensée, il nous faut citer le texte
entier de sa réponse : « C'est une loi établie
par Dieu, selon Denys, que les
êtres les plus éloignés de
Dieu soient ramenés à lui par les plus proches. Or, les saints du
ciel sont toujours près de Dieu ;
nous, au contraire, aussi longtemps que
nous habitons dans ce corps, nous
sommes loin du Seigneur ; ils doivent
donc nous servir d'intermédiaires.
Ils jouent ce rôle lorsque la divine bonté
se répand sur nous par eux ; et
notre réponse doit suivre le même chemin.
Ainsi donc, de même que c'est par
le suffrage des saints que les bienfaits de
Dieu descendent sur nous, c' est
par eux que nous devons remonter à Dieu
pour en recevoir de nouveaux
bienfaits. C'est pour cette raison que nous
constituons les saints nos
intercesseurs auprès de Dieu et comme nos
médiateurs lorsque nous leur
demandons de prier pour nous ». Notons ces
mots : « C'est une loi établie par
Dieu » et aussi les derniers : « De même
que c'est par le suffrage des
saints que les bienfaits de Dieu descendent sur
nous, c'est par eux que nous devons
remonter à Dieu pour en recevoir de
nouveaux bienfaits ». Ainsi donc,
d' après saint Thomas, l'ordre de la loi
divine exige que nous, mortels,
nous fassions notre salut par l'intermédiaire
des saints en recevant par eux les
secours nécessaires. A l'objection qu'il se
fait : Ne semble-t-il pas superflu
de recourir aux saints, vu que Dieu est
infiniment plus qu'eux
miséricordieux et porté à nous exaucer ?, le Docteur
Angélique répond : Dieu l' a voulu
ainsi, non par un défaut de sa clémence
mais pour conserver l'ordre exact,
universellement établi, d'agir par les
causes secondes : « Ce n'est pas
par un défaut de sa miséricorde, dit-il, mais
pour que l'ordre établi soit
respecté dans les choses ». S' appuyant sur l'
autorité de saint Thomas, le
Continuateur de Tournely écrit avec Sylvius :
Bien que l'on ne doive prier que
Dieu comme Auteur des grâces, nous
sommes néanmoins tenus de recourir
également à l'intercession des Saints,
pour respecter l'ordre que le
Seigneur a établi quant à notre salut, à savoir
que les inférieurs fassent leur
salut en implorant l'aide des supérieurs : «
Nous sommes tenus par la loi
naturelle d'observer cet ordre que Dieu a
établi ; Dieu a fixé que les
inférieurs parviendraient au salut en implorant
l'aide des supérieurs ».
S'il en est ainsi des saints, à
plus forte raison doit-il en être ainsi de
l'intercession de la Divine Mère,
dont les prières valent certainement auprès
de Dieu plus que celles de tout le
Paradis. Selon saint Thomas les saints
peuvent sauver beaucoup d'âmes en
proportion des mérites avec lesquels ils
se sont acquis la grâce, mais Jésus
Christ ainsi que sa mère ont mérité une si
grande grâce qu'ils peuvent sauver
tous les hommes : « Si un saint a une
telle abondance de grâce qu'elle
peut suffire au salut de beaucoup, c'est déjà
une grande chose. S'il avait une
telle abondance de grâce qu'elle
suffise au salut de tous, ce serait le
maximum : tel est le cas de Jésus
Christ et de la Bienheureuse Vierge ».
Saint Bernard a dit de Marie : «
Que par toi nous ayons accès auprès du Fils,
ô bénie qui nous apportes la grâce,
qui enfantes la vie, qui es mère du salut :
que par toi, il nous accueille
Celui qui par toi nous a été donné (Is 9, 5) ». Ce
qui revient à dire : de même que
nous n'avons accès au Père que par le Fils,
médiateur de justice, de même nous
n' avons accès au Fils que par sa Mère,
Médiatrice de grâce, qui nous
obtient par son intercession les biens que
Jésus Christ nous a mérités. Le
même saint Bernard en conclut, dans un
autre passage, que Marie a reçu de
Dieu deux plénitudes de grâce : la
première, l'Incarnation du Verbe
éternel fait homme dans son chaste sein ;
la seconde, la plénitude des grâces
que nous recevons de Dieu par
l'intermédiaire de cette divine
Mère. Le saint ajoute : « Il a déposé en elle la
plénitude de tout bien ; ainsi
sommes-nous capables de comprendre que
tout ce qu'il peut y avoir en nous,
d'espérance, de grâce, de salut, émane de
celle qui monte (Ct 8, 5), inondée
de délices. C'est elle le jardin de délices
que le divin aquilon, survenant
soudain, n' a pas seulement effleuré de son
souffle, mais traversé avec
violence pour que se répandent partout les
effluves de ses aromates (Ct 4,
12-16) - autrement dit les dons de la grâce-».
Ainsi tous les bienfaits qui nous
viennent du Seigneur nous les recevons
tous par l'intercession de Marie."
Et pourquoi cela ? Parce que, nous répond
toujours saint Bernard, ainsi Dieu
l'a voulu : « Telle est la volonté de Celui
qui a voulu que nous ayons tout par
Marie ».
Mais la raison la plus
spécifique, nous la trouvons chez saint Augustin : Marie mérite à bon droit d'être
appelée notre Mère parce qu'elle a coopéré
par sa charité à nous faire naître,
nous fidèles, à la vie de la grâce, comme
membres de notre Chef Jésus Christ
: « Mais elle l'est (Mère) de toute
évidence de ses membres - et nous
en sommes - car elle a coopéré par la
charité, à la naissance dans
l'Eglise, des fidèles qui sont les membres de ce
Chef ». De même que Marie a coopéré
par sa charité à la naissance
spirituelle des fidèles, ainsi Dieu
a voulu qu'elle coopère par son intercession
à leur faire acquérir la vie de la
grâce en ce monde et la vie de la gloire dans
l'autre. C'est pourquoi la sainte
Eglise la fait saluer en des termes
exceptionnels et inouïs de Vie,
Douceur et Espérance : « Notre Vie, notre
Douceur et notre Espérance, Salut !
» Saint Bernard nous exhorte donc à recourir sans cesse à cette divine
Mère, parce que ses prières sont
certainement exaucées par son Fils
: « Recours à Marie... Je n'hésite pas à
l'affirmer : elle aussi sera
exaucée en raison de son humble et libre
soumission. Oui, le Fils exaucera
sa Mère... Petits enfants, voilà l'échelle des
pécheurs, voilà ma plus grande
assurance, voilà toute la raison de mon
espérance ». Le saint l'appelle
Echelle, parce que, dans une échelle, on
n'arrive au troisième échelon qu'en
mettant d'abord le pied sur le second, et
on
n'arrive au second qu'en mettant le
pied sur le premier ; de même, on
n'arrive à Dieu que par Jésus
Christ, et on n'arrive à Jésus Christ que par
Marie. Il la nomme ensuite toute
mon assurance et la raison de mon
Espérance, parce que, affirme-t-il,
Dieu veut que toutes ses grâces passent
par les mains de Marie. Et de
conclure : toutes les grâces que nous désirons,
nous devons les demander par Marie
; elle nous obtient tout ce que nous voulons et ses prières ne peuvent
pas être repoussées : « Recherchons la
grâce et recherchons-la par Marie,
car ce qu'elle cherche, elle le trouve
(Mt 7, 7) et ne saurait en être privée ». Saint
Ephrem parle dans le même sens : «
Nous n'avons pas d'autre confiance que
celle qui nous vient de toi, ô
Vierge très fidèle ». Pareillement saint
Ildephonse : « Tous les biens que
la Suprême Majesté a fixé de leur
accorder, elle a décidé de les
remettre entre tes mains. A toi ont été confiés
les trésors et splendeurs de la
grâce ». Saint Germain : « Si tu nous
abandonnes, ô Vie des chrétiens,
que deviendrons-nous ? ». Saint Pierre
Damien : « En tes mains sont tous
les trésors des miséricordes de Dieu ».
Saint Antonin : « Celui qui demande
sans Marie essaie de voler sans ailes ».
Saint Bernardin de Sienne : « Tu es
la dispensatrice de toutes les grâces ;
notre salut est dans ta main ». Il
soutient ailleurs que non seulement toutes
les grâces nous viennent de Marie,
mais qu' à partir du moment où la
Bienheureuse Vierge devint Mère de
Dieu, elle acquit une certaine juridiction sur toutes les grâces
que nous recevons. « Par la Vierge Marie,
les grâces vitales partant de la
tête qui est le Christ sont diffusées dans tout
son corps mystique. A partir du
moment où la Vierge Mère conçut le Verbe
de Dieu, elle obtint pour ainsi
dire une certaine juridiction sur toutes les
interventions du Saint Esprit en ce
monde : personne n'obtient de Dieu la
moindre grâce qui ne soit
distribuée par sa pieuse Mère ». Et il conclut : «
Tous les dons, vertus et grâces,
sont donc dispensés par ses mains, à qui elle
veut, quand elle veut et comme elle
veut ». Saint Bonaventure écrit de
même : « Comme la nature divine
tout entière était présente en Marie, je ne
crains pas de dire que celle-ci a
obtenu une certaine juridiction dans toutes
les distributions de grâces, et de
son sein coulent, comme d'un océan de la
divinité, les fleuves de toutes les
grâces ». Beaucoup de théologiens,
s'appuyant sur l'autorité de ces
saints, ont donc défendu avec piété et à bon
droit qu' aucune grâce ne nous est
dispensée sinon par l'intercession de
Marie. Telle est l'opinion de Vega,
Mendoza, Paciucchelli, Segneri, Poiré,
Crasset, et de beaucoup d' autres
auteurs, ainsi que du savant Père Noël
Alexandre qui a écrit : « Dieu veut
que nous attendions de lui tous les biens
par l'intercession très puissante
de la Vierge Mère, quand
nous l'invoquons comme il convient ». Et il avance à
l'appui de son opinion le texte de
saint Bernard cité plus haut : « Telle est la
volonté de Celui qui a voulu que
nous ayons tout par Marie ». Le Père
Contenson, commentant les paroles
que Jésus adressa du haut de la Croix à saint Jean : « Voici ta Mère », a
cette glose : « C'est comme s'il disait :
Personne n'aura part à mon sang
sinon par l'intercession de ma Mère. Mes
plaies sont les sources des grâces,
mais les ruisseaux n'en parviennent à
personne sinon par le canal de
Marie. Jean, mon disciple, dans la
mesure où tu l'aimeras tu seras aimé de
moi ». S'il est agréable à Dieu que
nous recourions aux saints, à plus forte raison lui est-il agréable que nous
recourions à l'intercession de Marie, afin
qu'elle supplée par son mérite à
notre indignité, comme le dit saint Anselme
: « Afin que la dignité de
l'intercesseur compense notre pauvreté. Nous
adresser à la Vierge, ce n' est
donc pas nous défier de la miséricorde de Dieu
mais redouter notre propre
indignité ». Cette dignité de Marie, saint Thomas
la dit presqu'infinie : « La
bienheureuse Vierge, selon qu'elle est Mère de
Dieu, a en quelque sorte une
dignité infinie ». On a donc raison de dire que
les prières de Marie sont plus
puissantes auprès de Dieu que les prières de
tout le Paradis réuni.
Terminons ce premier point par
une brève conclusion de tout ce que nous
avons dit : celui qui prie se sauve
certainement ; celui qui ne prie pas se
damne certainement. Tous les élus
du ciel, en dehors des enfants, se sont
sauvés par la prière. Tous les
damnés se sont perdus pour n'avoir pas prié.
S'ils avaient prié, ils ne se
seraient pas perdus. C'est et ce sera toujours leur
plus grand désespoir dans l'enfer :
avoir pu se sauver avec tant de facilité en
demandant à Dieu ses grâces et
n'être plus à même, les pauvres malheureux,
de le faire maintenant !
CHAPITRE II EFFICACITÉ DE LA PRIÈRE
Nos prières sont si chères à Dieu qu'il a chargé les anges de les lui présenter, dès que nous les lui adressons ; « Les anges, dit saint Hilaire, président aux prières des fidèles et ils les offrent chaque jour à Dieu ». Telle est précisément la sainte fumée d'encens, c'est-à-dire les prières des saints, que saint Jean vit monter vers le Seigneur, offertes par les mains des anges (Ap 8, 3-4). Au chapitre 5, le saint Apôtre écrit encore que les prières des saints sont comme des coupes d'or, remplies de parfums suaves et très agréables à Dieu. Mais, pour mieux comprendre l'efficacité des prières près de Dieu, il sufiit de lire dans les Saintes Écritures, dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, les innombrables promesses faites par Dieu à ceux qui le prient : « Invoque-moi et je te répondrai » (Jr 33, 3). « Invoque-moi, je te délivrerai » (Ps 50 (49),
15). « Demandez et l'on vous donnera ; cherchez et vous trouverez ; frappez et l'on vous ouvrira » (Mt 7, 7). « Combien plus votre Père qui est dans les cieux donnera-t-il de bonnes choses à ceux qui l'en prient » (Mt 7, 11). » Car quiconque demande reçoit, qui cherche trouve » {Lc 1 l,10). « Si deux d'entre vous, sur terre, unissent leurs voix pour demander quoi que ce soit, cela leur sera accordé par mon Père » (Mt 18, 19). « Tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez déjà reçu, et cela vous sera accordé » (Mc, 1 l, 24). « Si vous me demandez quelque chose en mon nom, je le ferai » (Jn 14, 14). « Si vous demeurez en moi... demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez » (Jn 15, 7). « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom » (Jn 16, 23). Il y a mille autres textes semblables que, pour faire bref, nous omettons.
Dieu nous veut sauvés, mais il veut, pour notre plus grand bien, que nous le soyons en vainqueurs. Nous avons à mener ici-bas une guerre continuelle, et pour faire notre salut nous devons lutter et vaincre : « Personne ne pourra être couronné sans être vainqueur » dit saint Jean Chrysostome. Nous sommes très faibles, les ennemis sont nombreux et puissants. Comment pourrons-nous faire front et les dominer ? Prenons courage et que chacun dise comme l'Apôtre Paul : « Je puis tout en Celui qui me rend fort » (Ph 4, 13). Nous pourrons tout par la prière. Le Seigneur nous donnera par elle cette force que nous n' avons pas. Théodoret a écrit que la prière est toute puissante : « Elle est seule, mais elle peut tout ». Saint Bonaventure considère que la prière nous permet d'acquérir tous les biens et d'échapper à tous les maux : « Par elle on obtient tout bien, par elle on est délivré de tout mal ». Saint Laurent Justinien estime que, par la prière, nous nous bâtissons une tour solide où nous serons en sûreté, à l'abri de tous les pièges et de toutes les violences des ennemis : « Par l'exercice de la prière l'homme se construit une forteresse ». Les puissances de l'Enfer sont fortes mais, dit saint Bernard, la prière est plus forte que tous les démons : « La prière l'emporte sur tous les démons ». Oui, parce que la prière nous obtient le secours de Dieu qui surpasse toutes les puissances créées. David s'encourageait lui-même au milieu de ses craintes : « J'invoque Yahvé, digne de louange et je suis sauvé de mes ennemis » (Ps 18 (17), 4). En un mot, dit saint Jean Chrysostome : « La prière est une armure, une protection, un port et un trésor ». La prière est une armure capable de résister à tous les assauts des démons ; elle est une protection qui nous met à l'abri de tous les dangers ; elle est un port où nous pouvons chercher refuge dans les tempêtes ; elle est en même temps un trésor qui nous comble de tous les biens.
Dieu, sachant le grand avantage qui résulte pour nous de la nécessité de la prière, permet (comme nous l'avons dit au chapitre ler) que nous soyons assaillis par des ennemis, afin que nous lui demandions le secours qu'il nous offre et qu' il nous promet. Mais, autant il aime nous voir recourir à lui dans les dangers, autant il déteste nous voir négliger la prière. Saint Bonaventure emploie cette comparaison : le roi accuserait de trahison le capitaine qui, assiégé dans une place forte, ne l'appellerait pas à son aide : « Il serait considéré comme traître s'il n'attendait pas du secours de la part du roi ». De même, Dieu se juge trahi par celui qui, assailli par les tentations, ne recourt pas à lui pour obtenir de l'aide. Le Seigneur désire au contraire et attend qu'on lui demande cette aide pour l'accorder abondamment. C'est bien ce que déclara Isaïe, quand il dit de la part de Dieu au roi Achaz, qu'il ait à demander un signe pour être sûr du secours du Seigneur : « Demande un signe à Yahvé ton Dieu
» (Is '7, 11). « Je ne demanderai rien, répondit le roi impie, je ne tenterai pas Yahvé » (Is 7, 12). Non, je ne veux pas le demander parce que je ne veux pas tenter Dieu. Pourquoi fit-il une telle réponse ? parce qu'il se fiait à ses propres forces pour vaincre les ennemis sans l'aide de Dieu. Mais le prophète lui en fit le reproche : « Ecoutez donc, maison de David, est-ce trop peu pour vous de lasser les hommes que vous lassiez aussi mon Dieu ? » (Is 7, 13). Que nous signifiait-il par là ? Que c'est blesser Dieu et lui faire injure de ne pas lui demander les grâces qu'il nous offre. « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai » (Mt 11, 28). Mes pauvres enfants, dit le Sauveur, vous êtes assaillis par les ennemis, vous êtes accablés sous le poids de vos péchés ; ne perdez pas courage, recourez à moi par la prière, et je vous donnerai la force de résister, je porterai remède à tous vos maux. Il dit ailleurs par la bouche d'Isaïe : « Allons ! Discutons ! dit Yahvé. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, comme neige ils blanchiront » (Is l, 18). Oui, recourez à moi et, bien que vos consciences soient très souillées, ne manquez pas de venir ! Et je vous permets de me blâmer (pour ainsi dire) si, lorsque vous aurez eu recours à moi, ma grâce ne vous rend pas blancs comme neige. Qu'est-ce que la prière ? Ecoutons saint Jean Chrysostome : « La prière est l'ancre du salut, le trésor des pauvres... la guérison des maladies, la gardienne de la santé ». Oui, la prière est une ancre de salut pour qui est menacé de faire naufrage ; elle est un trésor immense de richesses pour le pauvre ; elle est un remède très efficace pour le malade ; elle est une protection sûre pour qui veut rester en bonne santé. Que fait la prière ? Ecoutons saint Laurent Justinien : « Elle apaise Dieu, exauce les souhaits, triomphe des adversaires et change les humains ». La prière apaise la colère de Dieu, il pardonne à qui le prie avec humilité ; elle obtient par grâce tout ce que l'on demande ; elle vient à bout de toutes les forces ennemies, et, en somme, change les humains d'aveugles en clairvoyants, de faibles en forts, de pécheurs en saints. Qui a besoin de lumière, qu'il la demande à Dieu, elle lui sera donnée ! Aussitôt que j'ai eu recours au Seigneur, dit Salomon, il m'a communiqué la Sagesse : « J'ai prié et la Sagesse m'a été donnée » (Sg 7, 7). Qui a besoin de force, qu' il la demande à Dieu et elle lui sera donnée : « Dès que j'ai eu ouvert la bouche pour prier, dit David, j'ai reçu le secours du Seigneur : J'ouvre large ma bouche et j'ai attiré l'esprit... o (Ps 119 (118), 131). Comment les saints martyrs ont-ils eu assez de force pour braver les tyrans, sinon par la prière qui leur a donné le courage de surmonter les tourments et d'affronter la mort ?
En vérité, dit saint Jean Chrysostome, qui se munit de cette arme puissante de la prière, « ignore la mort, se détache de la terre, pénètre dans le ciel et vit avec Dieu ». Il ne tombe pas dans le péché ; il ne s' attache pas à la terre ; il établit déjà sa demeure dans le ciel et il commence à jouir dès cette vie de la conversation avec Dieu. Alors à quoi bon s'inquiéter et dire : Qui sait si Dieu me donnera la grâce efficace et la persévérance ? « N'entretenez aucun souci ; mais en tout besoin recourez à l'oraison et à la prière, pénétrées d'action de grâces, pour présenter vos requêtes à Dieu » (Ph 4, 6). À quoi sert, dit l'Apôtre Paul, de vous embarrasser dans ces angoisses et ces anxiétés ? Chassez loin de vous toutes ces préoccupations qui ne servent qu'à vous faire perdre la confiance et à vous rendre plus tièdes et plus lâches pour marcher sur la route du salut ! Priez, demandez sans cesse, adressez à Dieu vos prières, remerciez-le toujours des promesses qu'il vous a faites de vous accorder les dons après lesquels vous soupirez (à condition que vous les lui demandiez), la grâce efiicace, la persévérance, le salut et tout ce que vous désirez. Le Seigneur vous a jetés dans la bataille pour y lutter contre des ennemis puissants, mais il est fidèle à ses promesses et il ne permet pas que nous soyons attaqués plus que nous ne pouvons résister : « Dieu est fidèle, il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces » (1 Co 10, 13). Il est fidèle parce qu'il secourt sur le champ qui l'invoque. Le savant Cardinal Gotti écrit : Le Seigneur n'est pas tenu d'accorder toujours une grâce égale à la tentation ; mais, quand nous sommes tentés et que nous recourons à lui, il est obligé de nous fournir, au moyen de la grâce (qu'il tient toute prête et offre à tous), la force suffisante pour résister : « Lorsque nous sommes tentés et que nous recourons à lui, Dieu est tenu de nous donner, au moyen de la grâce préparée et offerte, les forces suffisantes qui nous permettront de résister effectivement. Nous pouvons tout, en effet, en celui qui nous fortifie par la grâce, si nous le lui demandons humblement ». Nous n'avons donc pas d'excuse si nous nous faisons vaincre par la tentation. Nous ne sommes vaincus que par notre faute : c'est que nous n'avons pas assez prié ! Par la prière on triomphe fort bien de tous les pièges et de toutes les attaques des ennemis : « Par la prière, tout ce qui pourrait nous nuire est mis en fuite » écrit saint Augustin.
Pour saint Bernardin de Sienne :
la prière est une ambassadrice fidèle, bien
connue du roi du ciel, admise à
entrer jusque dans ses appartements. Par
son insistance, elle amène l'esprit
miséricordieux du roi à nous accorder tous
les secours dont nous avons besoin,
nous pauvres malheureux, qui
gémissons au milieu de tant de combats et de misères, en cette vallée de
larmes : « La prière est une
ambassadrice très fidèle, connue du roi, habituée
à entrer dans sa chambre, à fléchir
son esprit miséricordieux et à obtenir du
secours pour ceux qui sont en
danger ». Isaïe nous affirme également : Quand le Seigneur entend nos
prières, il est aussitôt touché de compassion à
notre égard ; il ne nous laisse pas
beaucoup pleurer, mais il répond à
l'instant même et nous accorde tout
ce que nous lui demandons : « Tu
n'auras plus à pleurer car il va te
faire grâce à cause du cri que tu pousses ;
dès qu'il l'entendra, il te
répondra » (Is 30, 19). Dans un autre endroit le
Seigneur parle par la bouche de
Jérémie ; il se plaint de nous en ces termes :
« Ai je été un désert pour Israël,
ou une terre ténébreuse ? Pourquoi mon
peuple a-t-il dit : nous
vagabondons, nous n'irons plus à toi ? (Jr 2, 31).
Pourquoi, demande le Seigneur,
dites-vous que vous ne voulez plus recourir
à moi ? Peut-être ma miséricorde
est-elle pour vous une terre stérile qui ne
sait plus vous donner aucun fruit
de grâce ? Ou une terre en sommeil qui ne
produit que des fruits très tardifs
? Notre Seigneur tout aimant veut nous
signifier par là qu'il ne manque
jamais d'exaucer et sans retard nos prières. Il
veut aussi blâmer ceux qui
négligent de le prier, par crainte de n'être pas
exaucés.
Si Dieu nous admettait à lui
présenter nos requêtes une fois par mois, ce
serait déjà une grande faveur. Les
rois de la terre ne donnent que de rares
audiences dans l'année, tandis que
Dieu reçoit à tout moment. Saint Jean
Chrysostome écrit que Dieu se tient
toujours prêt à écouter nos prières. Il
n'arrive jamais qu'il n'exauce pas
ceux qui le prient, quand ils le font comme
il faut : « Dieu est toujours prêt
à écouter le voix de ses serviteurs ; jamais il
n'a fait la sourde oreille quand on
l'a appelé comme il faut ».
Il dit ailleurs : quand nous
prions, avant même que nous ayons fini de lui
exposer nos demandes, déjà il nous
exauce : « On obtient toujours, alors
même que l'on est encore en train
de demander ». Nous en avons reçu la
promesse de Dieu lui-même : « Ils
parleront encore que j'aurai déjà entendu
» (Is 65, 24). Le Seigneur, dit
David, se tient près de tous ceux qui le prient,
pour leur être agréable, les
exaucer et les sauver : « Proche est Yahvé de
ceux qui l'invoquent, de tous ceux
qui l'invoquent en vérité » (c'est-à-dire
comme il faut). « Le désir de ceux
qui le craignent, il le fait, il entend leur cri
et les sauve » (Ps 145(144),
18-19). Moïse s'en félicitait : « Quelle est en effet
la grande nation dont les dieux se
fassent aussi proches que Yahvé notre
Dieu l'est de nous chaque fois que
nous l'invoquons » (Dt 4, 7). Les dieux
païens restaient sourds à ceux qui
les invoquaient parce qu'ils n'étaient que
de pauvres créatures impuissantes ;
mais notre Dieu tout puissant n'est pas
sourd à nos prières ; il se tient
près de ceux qui le prient, prompt à accorder
toutes les grâces qu'on lui demande
: « Alors mes ennemis reculeront le jour
où j'appelle. Je le sais, Dieu est
pour moi » (Ps 56(55) 10). Seigneur, mon
Dieu, disait le Psalmiste, j'ai
reconnu que vous êtes toute Bonté et
Miséricorde, en voyant que, chaque
fois que je recours à vous, vous me secourez aussitôt. Nous sommes
dépourvus de tout mais, si nous prions,
nous ne sommes plus pauvres. Si
nous sommes pauvres, Dieu est riche, et
Dieu est extrêmement libéral, dit
l'Apôtre Paul, envers ceux qui l'appellent
au secours : « Riche envers tous
ceux qui l'invoquent » (Rm 10, 12). Saint
Augustin nous exhorte ainsi :
Puisque nous avons à faire à un Seigneur
d'une infinie puissance et
richesse, ne lui demandons pas des choses
insignifiantes et sans valeur mais
quelque chose de précieux : « C'est le
Tout-Puissant que vous sollicitez,
demandez-lui quelque chose de grand ! ».
Si quelqu'un demandait au roi une
simple pièce de monnaie, un sou, ne
semble-t-il pas qu'il lui ferait
injure ? À l'inverse, nous faisons honneur à
Dieu, à sa miséricorde et à sa
libéralité, lorsque, malgré notre misère et notre
indignité, nous sollicitons de lui
de grandes faveurs, sûrs de sa bonté et de
sa fidélité, lui qui a promis
d'accorder à ceux qui le prient toutes les grâces
demandées : « Demandez ce que vous
voudrez et vous l'aurez ! » (Jn 15, 7).
Sainte Marie-Madeleine de Pazzi
disait : Le Seigneur se sent si honoré et
éprouve une telle consolation
lorsque nous lui demandons ses grâces, qu'il
nous remercie en quelque sorte de
lui offrir ainsi l'occasion de nous gratifier
et de satisfaire le désir qu'il a
de nous faire du bien à tous. Soyons même
persuadés que lorsque nous
sollicitons des grâces, le Seigneur nous donne
toujours plus que nous demandons. «
Si l'un de vous manque de sagesse
qu'il la demande à Dieu, il donne à
tous généreusement et sans récriminer »
(Jc 1, 5). Saint Jacques s'exprime
ainsi pour bien nous indiquer que Dieu
n'est pas avare de ses biens, comme
le sont les hommes. Quand ceux-ci font des aumônes, alors même qu'ils sont
riches, pieux et généreux, ils ont
toujours les doigts un peu crochus
et ils donnent le plus souvent moins
qu'on ne leur demande : leur
richesse, en effet, est toujours limitée, et plus
ils donnent, moins il leur reste.
Mais, quand on le prie, Dieu donne ses biens
avec générosité, avec une main
largement ouverte, et toujours plus qu'on ne
lui demande : sa richesse, en
effet, est infmie et, plus il donne, plus il lui
reste à donner : « Seigneur, tu es
pardon et bonté, plein d'amour pour tous
ceux qui t'appellent » (Ps 86{85),
5). Vous, mon Dieu, s'écriait David, vous
n'êtes que trop généreux et trop
bon avec ceux qui vous invoquent. Vos miséricordes à leur égard sont
toutes surabondantes : elles surpassent leurs
demandes.
À ceci nous devons donc accorder
toute notre attention : prier avec
confiance, dans la certitude que
s'ouvriront ainsi pour nous tous les trésors
du ciel : « Appliquons-nous-y, dit
saint Jean Chrysostome, et nous verrons
pour nous s'ouvrir le ciel ». La
prière est un trésor : qui prie le plus, plus en a
sa part. Saint Bonaventure assure :
Chaque fois que l'on recourt pieusement
à Dieu par la prière, on gagne des
biens infiniment plus précieux que le
monde entier : « On gagne chaque
jour par la prière dévote plus que la
valeur du monde entier ». Certaines
âmes dévotes consacrent beaucoup de
temps à lire et à méditer mais peu
de temps à prier. La lecture spirituelle, la méditation des vérités éternelles
sont certainement très utiles mais, dit saint
Augustin, la prière est de beaucoup
plus utile. Par la lecture et la méditation
nous comprenons quels sont nos
devoirs mais par la prière nous obtenons
la grâce de les remplir : « Il vaut
mieux prier que lire ; par la lecture nous
apprenons ce que nous devons faire
; par la prière, nous recevons ce que
nous demandons ». A quoi bon savoir
ce que nous sommes tenus de faire et
puis ne pas le faire, sinon à nous
rendre plus coupables envers Dieu ?
Lisons et méditons autant que nous
voulons ; nous n'en accomplirons pas
pour autant nos obligations si nous
ne demandons pas à Dieu le secours
nécessaire.
Aussi, fait remarquer saint Isidore, c'est surtout lorsque nous sommes occupés à prier et à demander à Dieu ses grâces que le démon se donne le plus de mal pour nous distraire par la pensée des affaires temporelles : « C'est surtout lorsque le diable voit quelqu'un en train de prier qu'il lui met le plus des idées dans la tête ». Pourquoi cela ? Parce que l'ennemi voit que nous ne gagnons jamais davantage les trésors du ciel que lorsque nous prions. Le meilleur fruit de l'oraison mentale, c'est qu'on y demande à Dieu les grâces nécessaires pour la persévérance et le salut éternel. C'est pour ce motif surtout que l'oraison mentale est nécessaire à l' âme pour se maintenir dans la grâce de Dieu. En effet, si durant la méditation l'on ne songe pas à demander les secours indispensables à la persévérance, on ne le fera pas à un autre moment ; on ne pensera pas, en dehors de la méditation, à la nécessité de les demander. En revanche, celui qui fait chaque jour sa méditation verra clairement les besoins de son âme, les dangers où il se trouve, la nécessité de prier ; il priera et ainsi obtiendra les grâces qui lui permettront de persévêrer et de faire son salut. Le Père Paul Segneri faisait cet aveu : au début, dans sa méditation, il s'employait plus à exprimer ses sentiments qu'à prier; mais il comprit par la suite la nécessité et l'immense utilité de la prière ; dès lors, dans ses longues oraisons mentales il s'appliqua surtout à prier. « Comme le petit de l'hirondelle, je crierai », disait le pieux roi Ezéchias (Is 38, 14). Les petits des hirondelles ne font que crier, pour réclamer à leur mère secours et nourriture. C'est ainsi que nous devons tous faire : si nous voulons garder la vie de la grâce, il nous faut crier sans cesse, demandant secours à Dieu pour éviter la mort du péché et pour progresser dans son saint amour. Le Père Rodriguez rapporte : Les Anciens Pères, qui furent nos premiers maîtres spirituels, tinrent un jour conseil entre eux pour examiner quel était l'exercice le plus utile et le plus nécessaire pour le salut éternel. Ils conclurent que c'était de répéter fréquemment la brève invocation de David : « Seigneur, viens à mon aide ». Celui qui veut assurer son salut, écrit Cassien, doit faire de même et répéter sans cesse : Mon Dieu, aide-moi ! Mon Dieu, aide-moi ! Nous devons lancer cet appel, le matin, dès notre réveil, et continuer ensuite dans toutes nos nécessités et dans toutes nos occupations spirituelles et temporelles, plus spécialement quand nous tourmente quelque tentation ou passion. Pour saint Bonaventure, une courte prière nous vaut parfois la grâce plus vite que beaucoup d' autres bonnes oeuvres : « On obtient quelquefois plus vite par une courte prière ce que l'on n'obtiendrait que difficilement par de bonnes oeuvres ». Saint Ambroise ajoute : Avant même d'avoir fini, celui qui prie est déjà exaucé parce que prier et recevoir, c'est tout un. « Celui qui demande à Dieu reçoit au moment même de sa prière ; car demander à Dieu est déjà recevoir ». Saint Jean Chrysostome a pu écrire : « Rien n'est plus puissant qu'un homme qui prie » parce qu'il participe à la puissance de Dieu. Pour arriver à la perfection, disait saint Bernard, il faut la méditation et la prière : la méditation nous aide à comprendre ce qui nous fait défaut, et par la prière nous la recevons : « Progressons par la méditation et la prière ; car la méditation enseigne ce qui nous manque et la prière obtient que ce manque soit comblé ».
Bref, sans la prière, il est très difficile et même impossible, ainsi que nous l'avons vu, de faire son salut, selon la providence ordinaire de Dieu ; mais, par la prière, ce salut devient assuré et très facile. Il n'est pas nécessaire pour cela d'aller sacrifier notre vie chez les Infidèles ni de se retirer dans le désert et s'y nourrir d'herbes. Qu'avons-nous à dire ? « Mon Dieu, aide-moi ; Seigneur, assiste-moi ; Aie pitié de moi » ! Est-il rien de plus facile ? Ce peu suffira à nous sauver, si nous sommes attentifs à le faire. Saint Laurent Justinien nous exhorte spécialement à nous efforcer de prier, au moins au début de chaque action : « Il faut s'efforcer de mettre une prière tout au moins au début de chaque action ». Cassien nous assure : les anciens Pères conseillaient surtout de lancer vers Dieu de brèves mais fréquentes invocations. Que personne, disait saint Bernard, ne fasse peu de cas de sa prière car Dieu en fait grand cas : il nous donne alors ce que nous sollicitons ou quelque chose de plus utile pour nous : « Nul d'entre vous, frères, ne doit faire peu de cas de sa prière. Car je vous le dis : Celui à qui nous l'adressons est loin, lui, d'en faire peu de cas... ou bien il nous donne ce que nous demandons (cf. Jn 16, 23) ou bien il a en vue pour nous quelque chose de plus utile ». Nous devons bien comprendre que, si nous ne prions pas, nous sommes inexcusables, parce que la grâce de la prière est accordée à chacun ; nous avons toujours la possibilité de prier, chaque fois que nous le voulons. David disait de lui-même : « Que je chante un cantique, une prière au Dieu de ma vie, je dirai à mon Dieu, tu es mon refuge » (Ps 42(41), 9-10). Nous parlerons plus longuement de ce point dans la deuxième partie. J'y montrerai de façon claire que Dieu donne à tous la grâce de prier ; on peut ainsi, par la prière, obtenir tous les secours, et même en abondance, pour observer la loi de Dieu et persévérer jusqu'à la mort. Je me contente de dire pour le moment que, si nous ne faisons pas notre salut, ce sera entièrement de notre faute, et pour la seule raison que nous n' aurons pas prié !
CHAPITRE III CONDITIONS DE LA PRIÈRE
« En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom » (Jn 16, 23). Jésus Christ nous le promet : tout ce que nous demanderons au Père en son nom, tout cela le Père nous l' accordera, mais cela s'entend toujours d'une demande faite selon les conditions requises.
Beaucoup, dit saint Jacques,
cherchent et n'obtiennent pas parce qu'ils
cherchent mal : « Vous demandez et
ne recevez pas, parce que vous
demandez mal » (Jc 4, 3). Saint
Basile commente ainsi les paroles de
l'Apôtre : « Si quelquefois tu
demandes et n'obtiens pas, c' est que tu as mal
demandé, en manquant de foi, ou
avec légèreté, ou pour ce qui ne te
convenait pas ou alors parce que tu as abandonné la
prière ». « En manquant de foi », c'est-à-dire
avec peu de foi ou peu de
confiance. « Avec légèreté » c'est-à-dire avec peu
de désir d'obtenir la grâce. « Pour
ce qui ne te convenait pas » c'est-à-dire
que tu as demandé des biens qui ne
sont pas utiles à ton salut. « Tu as
abandonné » c'est-à-dire tu as
manqué de persévérance. C'est pourquoi saint
Thomas ramène à 4 les conditions
requises pour que la prière soit efficace :
« Que l'on demande pour soi-même,
des biens nécessaires au salut, avec
piété, avec persévérance ».
La première condition de la prière est donc qu'on la fasse pour soi-même. Le Docteur Angélique soutient que l'on ne peut pas obtenir pour les autres ex condigno - en justice -, la vie éternelle ni par conséquent les grâces ayant rapport au salut. La promesse, dit-il, n'a pas été faite pour les autres mais uniquement pour ceux qui prient : « Il vous le donnera ». Beaucoup de Docteurs soutiennent cependant le contraire, en s' appuyant sur l' autorité de saint Basile : « Celui-ci enseigne que la prière atteint infailliblement son effet, en vertu de la promesse de Dieu, même en faveur des autres, pourvu que ceux-ci n'y mettent pas un obstacle positif » Ils se basent sur les Saintes Ecritures : « Priez les uns pour les autres, afin que vous soyez guéris. La supplication fervente du juste a beaucoup de puissance » (Jc 5, 16). « Priez pour vos persécuteurs » (Mt 5,44). Et, mieux encore, le texte de saint Jean : « Quelqu'un voit-il son frère commettre un péché ne conduisant pas à la mort, qu'il prie et Dieu donnera la vie à ce frère ! » (1 Jn 5, 16). Saint Augustin et d'autres expliquent ainsi : « un péché ne conduisant pas à la mort » : pourvu qu'il ne s'agisse pas d'un pécheur qui entend s'obstiner dans le péché jusqu'à la mort, parce que pour celui-ci il faudrait une grâce très extraordinaire. Quant aux pécheurs dont la malice n'est pas si grande, l'Apôtre saint Jean promet leur conversion à ceux qui prient pour eux : « Qu'il prie et Dieu donnera la vie à ce frère » ( 1 Jn 5, 16).
Du reste, il n' est pas douteux que les prières des autres soient très utiles aux pécheurs et très agréables à Dieu ; Dieu se plaint de ses serviteurs qui ne lui recommandent pas les pécheurs. C'est ainsi qu'il dit un jour à sainte Marie-Madeleine de Pazzi : « Vois, ma fille, comme les chrétiens sont entre les mains du démon ; si mes Elus ne les délivraient pas par leurs prières, ils seraient dévorés ». Il attend cela tout spécialement des prêtres et des religieux. Cette même sainte disait à ses religieuses : « Mes Soeurs, Dieu ne nous a pas séparées du monde uniquement pour notre bien mais aussi pour que nous fassions appel à sa clémence en faveur des pécheurs ». Et le Seigneur dit un jour à la sainte : « Je vous ai donné à vous qui êtes mes épouses privilégiées, la Cité de Refuge, c'est-à-dire la Passion de Jésus Christ. Vous avez ainsi où recourir pour aider mes créatures. Recourez-y et portez secours à celles qui périssent et donnez votre vie pour elles ». Ainsi, enflammée d'un grand zèle, la sainte offrait-elle à Dieu cinquante fois par jour, pour les pécheurs, le sang du Rédempteur. Le désir de leur conversion la dévorait : « Oh ! Seigneur, quelle souffrance de voir que l'on peut aider tes créatures en donnant notre vie pour elles, et de ne pouvoir le faire ». Au reste, elle recommandait les pécheurs à Dieu dans tous ses exercices de piété. Elle ne passait guère une heure de la journée, lit-on dans sa Vie, sans prier pour eux. Elle se levait aussi très souvent, en pleine nuit, et se rendait devant le Saint Sacrement prier pour les pécheurs. On l'a trouvée un jour pleurant à chaudes larmes : « Pourquoi ? lui demanda-t-on. Parce qu'il me semble que je ne fais rien pour le salut des pécheurs ». Elle allait jusqu' à s'offrir à subir pour leur conversion jusqu'aux peines de l'Enfer, pourvu qu'elle n'eût pas à haïr Dieu. Plusieurs fois elle obtint de Dieu d'être affligée de grandes douleurs et infirmités pour le salut des pécheurs. Elle priait spécialement pour les prêtres. Elle voyait que leur bonne conduite est principe de salut pour les autres, et leur mauvaise vie cause de ruine pour beaucoup. Aussi priait-elle le Seigneur de faire retomber sur elle la punition de leurs fautes : « Seigneur, fais-moi mourir puis revenir à la vie autant de fois qu'il sera nécessaire pour satisfaire pour eux à ta justice ! » Et l'on raconte dans sa Vie que, en effet, par ses prières, elle arracha beaucoup d'âmes aux griffes de Lucifer.
J'ai tenu à parler plus spécialement du zèle de cette sainte. Mais toutes les âmes qui aiment vraiment Dieu ne prient-elles pas pour les pauvres pécheurs ? Voici quelqu'un qui aime Dieu, qui sait l'amour qu'il porte aux âmes et tout ce que Jésus Christ a fait et souffert pour leur salut et combien le Sauveur désire nous voir prier pour elles... Comment est-il possible que ce quelqu'un puisse voir avec indifférence tant de pauvres gens vivre sans Dieu et esclaves de l'enfer ? Ne va-t-il pas être touché de compassion et s'appliquer à prier fréquemment le Seigneur de donner lumière et force à ces malheureux pour qu'ils sortent de l'état dans lequel ils dorment et sont perdus ? Bien sûr, Dieu n'a pas promis de nous exaucer quand ceux pour qui nous prions mettent un obstacle positif à leur conversion. Mais très souvent, dans sa bonté, à cause des prières de ses serviteurs, le Seigneur s'est plu à ramener dans la voie du salut, par des grâces extraordinaires, les pécheurs les plus aveuglés et les plus endurcis. Ne nous lassons donc jamais, lorsque nous célébrons ou entendons la messe, lorsque nous faisons la communion, la méditation ou la visite au Saint Sacrement, de recommander à Dieu les pauvres pécheurs. Un savant auteur nous affirme : « Celui qui prie pour les autres voit d'autant plus vite exaucées les prières qu'il fait pour lui-même ». Tout ceci dit en passant, revenons aux autres conditions requises par saint Thomas pour l' efficacité de la prière.
La seconde condition, c'est que
l'on demande les grâces nécessaires au salut.
En effet, la promesse faite à la
prière ne l'a pas été pour les bienfaits d'ordre
temporel qui ne sont pas
nécessaires au salut. Saint Augustin commente les
mots de l'Evangile cités plus haut,
« en mon nom » en disant : « Tout ce qui
est contraire au salut ne saurait
être demandé au nom du Sauveur ».
Quelquefois, ajoute-t-il, nous
demandons des faveurs temporelles et Dieu
ne nous exauce pas, pourquoi ?
Parce qu'il nous aime et veut nous traiter
avec miséricorde : « Si quelqu'un
prie Dieu loyalement pour les nécessités
de cette vie, tantôt Dieu les
accorde par miséricorde et tantôt les refuse
également par miséricorde. En
effet, ce qui est utile au patient, le médecin le sait mieux que le malade ». Le médecin qui aime le malade ne lui accorde pas ce qu'il sait devoir lui faire du mal. Oh ! combien, s'ils étaient malades ou pauvres, ne tomberaient pas dans les péchés qu'ils commettent bien portants ou riches. C'est par amour que Dieu n'exauce pas certains qui lui demandent la santé du corps ou les biens de la fortune ; il voit que ce serait pour eux une occasion de perdre sa grâce ou tout au moins de tomber spirituellement dans la tiédeur. N'allons pas comprendre que ce soit une faute de demander à Dieu les biens nécessaires à la vie présente, pour autant qu'ils peuvent contribuer au salut éternel, selon cette prière du Sage de l'Ancien Testament : « Accorde-moi seulement la nourriture qui m'est nécessaire ! » (Pr 30, 8). Il n'est pas défendu, dit saint Thomas, de nous soucier raisonnablement de ces biens temporels ; la faute consiste à désirer ou à chercher ces biens comme s'ils étaient les plus importants, à avoir pour eux un souci désordonné, comme s'ils constituaient à eux seuls notre bonheur. Quand nous demandons à Dieu ces biens temporels, nous devons le faire toujours en esprit de soumission et à la condition qu'ils soient utiles à notre âme. Quand nous nous apercevons que le Seigneur ne nous les accorde pas, soyons bien convaincus qu'il nous les refuse par amour et parce qu'il sait qu'ils nuiraient à notre santé spirituelle.
Souvent nous demandons à Dieu de nous délivrer de quelque tentation dangereuse, et Dieu ne nous exauce pas non plus. Il permet que la tentation continue de nous importuner. Sachons que Dieu agit encore ainsi pour notre plus grand bien. Ce ne sont pas les tentations ni les mauvaises pensées qui nous éloignent de Dieu mais les consentements coupables. Quand l'âme se recommande à Dieu au moment de la tentation et qu'avec sa grâce elle y résiste, oh ! comme elle progresse alors en perfection et parvient à une plus grande union avec Dieu ! Voilà pourquoi le Seigneur ne l'exauce pas. Saint Paul priait avec instance pour être délivré des tentations charnelles : « Il m'a été mis une écharde en la chair, un ange de Satan chargé de me souffleter...A ce sujet, par trois fois, j'ai prié le Seigneur pour qu'il l'éloigne de moi » (2 Co 12, 7). Mais le Seigneur lui répondit : « Ma grâce te suffit ». Dans les tentations nous devons donc prier Dieu avec soumission : Seigneur, délivrez-moi de cet ennui si vous jugez utile de m'en libérer ; et sinon donnez-moi au moins le secours nécessaire pour y résister. Que fait alors le Seigneur ? Quand nous demandons à Dieu quelque grâce, dit saint Bernard, il nous l'accorde ou alors quelque chose de plus utile. Souvent Dieu nous laisse souffrir dans la tempête pour mettre à l'épreuve notre fidélité et pour notre plus grand profit. Il semble être sourd à nos prières mais soyons sûrs qu'il nous entend parfaitement et nous aide en secret ; il nous fortifie par sa grâce pour que nous résistions à toutes les attaques des ennemis. Il nous le certifie lui-même par la bouche du Psalmiste : « Dans la détresse, tu as crié, je t'ai sauvé. Je te répondis caché dans l'orage je t'éprouvai aux eaux de Mériba » (Ps 81 (80), 8).
Autres conditions requises par saint Thomas : prier « pie et perseveranter » c'est-à-dire avec humilité et confiance, ainsi qu'avec persévérance jusqu'à la mort. Examinons chacune de ces conditions : Humilité, Confiance, Persévérance.
I. L'HUMILITÉ AVEC LAQUELLE ON DOIT PRIER
Le Seigneur est très attentif aux prières de ses serviteurs, à condition qu'elles soient humbles : « Il s'est tourné vers la prière des humbles » (Ps 102 (101, 18). Sinon, il ne les regarde pas mais les repousse : « Dieu résiste aux orgueilleux mais il donne sa grâce aux humbles » (Jc 4, 6). Dieu n'écoute pas les prières des orgueilleux qui se fient à leurs propres forces, il les laisse dans leur misère ; alors, privés du secours de Dieu, ils vont se perdre certainement. David en pleurait : « Avant d'être humilié, je m'égarais » (Ps 119 (118), 67). J'ai péché, disait-il, parce que je n'ai pas été humble. C'est bien ce qui est arrivé à saint Pierre. Jésus l'avertit que, cette nuit-là même, tous ses disciples l'abandonneraient : « Vous tous, allez succomber à cause de moi, cette nuit même » (Mt 26, 31). Mais, au lieu de prendre conscience de sa faiblesse et de demander
du secours au Seigneur, il présuma de ses forces. Même si tous l'abandonnaient, affirma-t-il, lui ne lâcherait jamais : « Si tous succombent à cause de toi, moi je ne succomberai jamais » (Mt 26, 33). Cette nuit même, avant que le coq ait chanté, lui prédit Jésus, il l' aurait renié trois fois ! Il continua pourtant à se fier à lui-même et à se vanter : « Dussé je mourir avec toi, non, je ne te renierai pas » (Mt 26, 35). Mais qu'arriva-t-il ? A peine le malheureux fut-il entré dans la maison du Pontife et qu'on l'eut accusé d'être un disciple de Jésus, par trois fois, de fait, il affirma par serment qu'il ne le connaissait pas : « Et de nouveau il nia avec serment : Je ne connais pas cet homme » (Mt 26, 72). Si Pierre, en toute humilité, avait demandé au Seigneur la grâce de la fidélité, il ne l'aurait pas renié !
Persuadons-nous bien que nous
sommes comme sur le sommet d'une
montagne, suspendus au-dessus de
l'abîme de tous les péchés et soutenus
par le seul fil de la grâce : si ce
fil nous lâche, nous serons certainement
précipités dans ce gouffre et nous
commettrons les crimes les plus horribles
: « Si Yahvé ne me venait en aide,
bientôt mon âme habiterait le silence
(l'Enfer) » (Ps 94 (93), 17). Si
Dieu ne m'avait pas secouru, je serais tombé
en mille péchés et serais
maintenant en Enfer. Ainsi s'exprimait le Psalmiste.
Ainsi doit parler chacun d'entre
nous. Pourquoi saint François d'Assise
allait-il jusqu'à se proclamer le
plus grand pécheur du monde ? Père, lui dit
son compagnon, ce n'est pas vrai.
Beaucoup de personnes au monde sont
pires que vous. Hélas ! lui
répliqua le saint, ce que je dis n'est que trop vrai,
car si Dieu ne tenait pas sa main au-dessus de moi pour me
protéger, je commettrais tous les péchés.
Il est de foi que, sans la grâce,
nous ne pouvons faire aucune bonne oeuvre,
pas même avoir une bonne pensée : «
Sans la grâce, dit saint Augustin, ils
(les hommes) ne font rien de bon,
soit par pensée..., soit par action ». « Car
de même que l'oeil dans le plus
parfait état ne peut rien distinguer s'il n'est
aidé par l'éclat de la lumière,
continue saint Augustin, de même l'homme le
plus pleinement justifié ne peut
vivre dans la droiture, s' il n' est divinement secouru par l'éternelle lumière de
la justice ». L'Apôtre Paul l'avait déjà
reconnu : « Ce n'est pas que de
nous-mêmes nous soyons capables de
revendiquer quoi que ce soit comme
venant de nous ; non, notre capacité
vient de Dieu » (2 Co 3, 5). Et
avant lui David l' avait affirmé : « Si Yahvé ne
bâtit la maison, en vain peinent
les bâtisseurs » (Ps 127 (126), 1). On
travaille en vain à se sanctifier,
si Dieu n'y met la main : « Si Yahvé ne garde
la ville, en vain la garde veille »
(Ps 127 (126), 1). Si Dieu ne préserve l'âme
du péché, c' est en vain qu' elle
espérera y réussir par ses propres forces.
Aussi le saint Prophète
protestait-il : « Ce n'est pas en mon arc que je mettrai ma confiance o (Ps 44 (43),
7). Ce n'est donc pas dans mes armes
que je veux mettre ma confiance
mais en Dieu qui seul peut me sauver.
Si l'on a fait quelque bien, si
l'on n'est pas tombé en de plus grands péchés,
que l'on dise avec saint Paul : «
C'est par la grâce de Dieu que je suis ce que
je suis » (I Co 15, 10). Et pour la
même raison ne cessons pas de trembler ;
craignons à chaque instant de
tomber : « Que celui qui se flatte d'être debout
prenne garde de tomber » (I Co 10,
12). L'Apôtre entend ainsi nous prévenir
: celui qui se croit sûr de ne pas
tomber est en grand danger de le faire. Il en
donne ailleurs la raison : « Si
quelqu'un estime être quelque chose, alors
qu'il n'est rien, il se fait
illusion » (Ga 6, 3). Saint Augustin écrit donc
sagement : « La confiance excessive
en leurs forces en empêche beaucoup d'être forts, seuls sont solides
ceux qui ont conscience de leur
faiblesse »19. Si quelqu'un affirme qu'il n'a
pas peur, cela veut dire qu'il a
confiance en lui-même et en ses résolutions.
Mais cette confiance pernicieuse
l'égare. Se fiant à ses propres forces, il
cesse de craindre et de se
recommander à Dieu ; il va donc certainement
tomber. De même, chacun doit se
garder de s'admirer et de se vanter, en voyant les péchés des autres. Il
doit bien plutôt se considérer lui-même
comme pire que les autres :
Seigneur, si vous ne m' aviez pas aidé, j' aurais
fait pire. Autrement le Seigneur
permettra qu'en punition de son orgueil il
tombe en des fautes plus grandes et
plus horribles. L'Apôtre nous avertit
donc de travailler à notre salut,
mais comment ? toujours avec crainte et
tremblement : « Travaillez avec
crainte et tremblement à accomplir votre
salut » (Ph 2, 12). Oui, celui qui redoute beaucoup de tomber se
défie de ses propres forces. Il reporte donc
sa confiance en Dieu et recourt à
lui dans les dangers ; Dieu va le secourir ;
il va triompher ainsi des
tentations et faire son salut. Marchant un jour dans
les rues de Rome, saint Philippe
Neri s'en allait répétant : « Je suis désespéré
! » Un religieux lui en fit le
reproche, mais le saint lui répliqua : « Mon Père,
c'est de moi-même que je désespère,
mais j'ai confiance en Dieu ». Ainsi
devons-nous agir, si nous voulons
faire notre salut. Il faut douter sans cesse
de nos forces. Nous imiterons ainsi
saint Philippe Neri qui, dès son réveil,
disait à Dieu : « Seigneur,
protégez bien Philippe aujourd'hui ; sinon,
Philippe va vous trahir ».
C'est là, dit saint Augustin, la connaissance éminente d'un chrétien : savoir qu'il n'est rien et qu'il ne peut rien : « Là est la science par excellence : savoir que l'on n'est rien ». Il va donc s'appliquer à obtenir de Dieu par la prière cette force qui lui manque pour résister aux tentations et faire le bien. Avec le secours du Seigneur, il sera capable de tout, car celui-ci ne sait rien refuser à ceux qui le prient avec humilité : « La prière de l'humble pénètre les nuées... IL n'a de cesse que le Très-Haut n'ait jeté les yeux sur lui » (Si 35, 17-18). La prière d'une âme humble pénètre les cieux. Une fois devant le trône de Dieu, elle n'en part pas avant que Dieu ne l'ait regardée et exaucée. Fût-il coupable de très nombreux péchés, Dieu ne peut mépriser un coeur qui s'humilie : « D'un cceur brisé, broyé, Dieu, tu rt'as pas de mépris » (Ps 51 (50), 19). « Dieu résiste aux orgueilleux mais il donne sa grâce aux humbles » (Jc 4, 6). Autant le Seigneur est dur pour les orgueilleux et sourd à leurs demandes, autant il est doux et généreux pour les humbles. Jésus le dit un jour à sainte Catherine de Sienne : Sache, ma fille, que l'âme qui persévère dans la prière humble acquiert toutes les vertus.
Rapportons ici un avis très judicieux que donna aux âmes spirituelles désirant se sanetifier le savant et très pieux Monseigneur Palafox, évêque d'Osma, dans un commentaire sur la dix-huitième lettre de sainte Thérèse. Cette sainte écrit à son confesseur et lui rend compte de tous les degrés d'oraison surnaturelle dont le Seigneur l'a favorisée. Le prélat fait remarquer que ces grâces surnaturelles, accordées à sainte Thérèse et à d'autres saints, ne sont pas nécessaires pour parvenir à la sainteté. Bien des âmes y sont arrivées sans elles. Par contre il en est beaucoup qui les ont obtenues et qui se sont pourtant damnées par la suite. Il est superflu et même présomptueux, conclut-il, de désirer et de demander ces dons surnaturels : la seule et unique voie pour se sanctifier, c'est de pratiquer les vertus et d'aimer Dieu. On y arrive par la prière et par la correspondance aux lumières et secours de Dieu qui ne désire rien d'autre que notre sanctification : « La volonté de Dieu, c'est votre sanctification » ( 1 Th 4, 3). Ce pieux auteur fait allusion aux degrés de l'oraison surnaturelle dont parlait sainte Thérèse : oraison de quiétude, sommeil mystique et suspension des puissances, union, extase, ravissement, vol et transport de l'esprit et blessure d' amour. Il écrit sagement à ce sujet : quant à l' oraison de quiétude, ce que nous devons désirer et demander à Dieu, c'est qu'il nous délivre de l'attachement aux biens de ce monde et du désir de les posséder. Ces biens ne procurent pas la paix. Ils n'apportent à l'esprit qu'inquiétude et tourment : « Vanité des vanités, les appelait Salomon, et poursuite de vent » (Qo l, 14). Le coeur de l'homme ne trouvera jamais la vraie paix, s'il ne se vide pas de tout ce qui n'est pas Dieu pour laisser toute la place à son saint amour, afin que lui seul le possède tout entier. Mais l'âme ne peut le réaliser toute seule ; elle doit l'obtenir du Seigneur par des prières réitérées. Quant au sommeil et à la suspension des puissances, nous devons demander à Dieu la grâce de tenir nos facultés endormies à tout ce qui est temporel, et bien éveillées, au contraire, pour méditer la bonté de Dieu et n'aspirer qu'à son amour et aux biens éternels.
Quant à l'union des puissances, demandons la grâce de ne penser, de ne chercher, de ne vouloir que ce que Dieu veut, parce que toute la sainteté et la perfection de l'amour consistent à unir notre volonté à celle du Seigneur. Quant à l'extase et au ravissement, prions Dieu de nous arracher à l'amour désordonné de nous-mêmes et des créatures pour nous attirer tout entier à lui. Quant au vol de l'esprit, demandons-lui de vivre complètement détachés de ce monde et de faire comme les hirondelles qui, même pour se nourrir, ne se posent pas à terre mais saisissent leur nourriture tout en volant. Que signifie cette comparaison ? Utilisons les biens temporels autant qu'il le faut pour soutenir notre vie, mais toujours en plein vol ; sans nous poser sur le sol pour y jouir des plaisirs terrestres. Quant au transport de l'esprit, prions Dieu de nous donner le courage et la force de savoir nous faire violence, quand il le faut, pour résister aux assauts des ennemis, pour maîtriser nos passions et pour embrasser la souffrance au milieu des désolations et lassitudes spirituelles. Enfin, quant à la blessure d'amour, la douleur provoquée par une blessure entretient toujours chez la personne le souvenir de son mal ; de même, devons-nous prier Dieu de blesser notre coeur de son saint amour au point que nous nous rappelions sans cesse sa bonté et son amour pour nous. Nous vivrons continuellement avec cette pensée et nous nous efforcerons de lui manifester notre amour par nos bonnes oeuvres et nos sentiments d'affection. On n' a pas ces grâces sans la prière, mais on obtient tout par la prière, à condition que celle-ci soit humble, confiante et persévérante.
II. LA CONFIANCE AVEC LAQUELLE NOUS DEVONS PRIER
Le principal avis que nous donne l'Apôtre saint Jacques si nous voulons obtenir les grâces de Dieu par la prière, c'est que nous priions avec la confiance assurée d'être exaucés si nous prions, comme il se doit, sans hésiter : « Qu'il demande avec foi sans hésitation » (Jc 1, 6). Saint Thomas nous enseigne que si la prière doit à la charité le pouvoir de mériter, c'est de la foi et de la confiance qu'elle tient son efficacité : « La prière doit à la charité la vigueur de son mérite, à la foi et la confiance l'efficacité de sa demande ».
Saint Bernard dit de même :
c'est la confiance seule qui nous obtient les
miséricordes de Dieu : « Oui, seule
l'espérance obtient auprès de toi un droit
à la compassion ». Le Seigneur se
réjouit inimiment de notre confiance en
sa miséricorde, car nous honorons
et exaltons ainsi la bonté infmie qu' il a
voulu manifester au monde en nous
créant. O mon Dieu, s'écriait le
Prophète-Roi, que tous ceux qui
espèrent en vous se réjouissent, parce
qu'ils seront éternellement heureux
et que vous habiterez toujours en eux ! :
« Joie pour tous ceux que tu
abrites, réjouissance à jamais » (Ps 5, 12). Dieu
protège et sauve tous ceux qui ont
confiance en lui : « IL est, lui, le bouclier
de quiconque s'abrite en lui » (Ps
18 ( 17), 31). « Tu sauves ceux qui
espèrent en toi » (Ps 17 ( 16),
7)... Oh ! quelles magnifiques promesses sont
faites, dans les Saintes Ecritures,
à ceux qui espèrent en Dieu ! Ils ne
tomberont pas dans le péché. « Tous
ceux qui espèrent en lui ne tomberont
pas » (Ps 34 (33), 23). Oui, dit
David, le Seigneur tient les yeux tournés vers
tous ceux qui se confient en sa
bonté, pour les délivrer par son secours de la
mort du péché : « Voici, l'oeil de
Yahvé sur ceux qui le craignent, sur ceux qui espèrent son amour, pour
préserver leur âme de la mort » (Ps 33(32),
18-19). Dieu dit ailleurs : «
Puisqu'il s'attache à moi, je l'affranchis, je
l'exalte...Je le délivre et je le
glorifie » (Ps 91(90), 14-15). Notons le mot «
puisque » : puisqu'il s'est confié
à moi, je le protégerai, je le libérerai de ses
ennemis et du danger de tomber, et
finalement je lui donnerai la gloire
éternelle. Isaïe parle de ceux qui mettent leur
espérance en Dieu : « Ceux qui
espèrent en Yahvé renouvellent leur force,
ils déploient leurs ailes comme des
aigles, ils courent sans s'épuiser, ils
marchent sans se fatiguer » (Is 40,
31). Ils cesseront d'être faibles, ils
acquerront en Dieu une grande
force, ils ne failliront pas, ils n'éprouveront
même pas de fatigue à marcher sur
la voie du salut, ils courront et voleront
comme des aigles : « Dans la
conversion et le calme était votre salut » (Is 30,
15). En somme, dit ce même
prophète, notre force consiste à mettre toute
notre confiance en Dieu et à rester
tranquilles et sereins c'est-à-dire à nous
reposer dans les bras de sa
miséricorde, sans compter sur nos talents
personnels ni sur les moyens
humains.
Est-il jamais arrivé que quelqu'un ait mis sa confiance en Dieu et se soit ensuite perdu ? « Qui donc, confiant dans le Seigneur, a été confondu ? » (Si 2, 10). Cette confiance donnait à David la certitude qu'il ne se perdrait jamais : « J'ai espéré dans le Seigneur, je ne serai pas confondu » (Ps 31(30), 1). Est-ce que par hasard, demande saint Augustin, Dieu pourrait nous tromper alors qu'il s'offre à nous soutenir dans les dangers, si nous nous appuyons sur lui ? Voudrait-il se dérober à nous au moment même où nous recourons à lui ? « Dieu ne se joue pas de nous au point de s'offrir à nous aider et de se dérober ensuite à ceux qui s' appuient sur lui ». David appelle bienheureux ceux qui se confient dans le Seigneur : « Heureux, qui se fie à toi » (Ps 84(83), 13). Et pourquoi ? Parce que, dit ce même prophète, celui qui se confie en Dieu se trouvera toujours entouré par la divine miséricorde : « Celui qui se confie en Yahvé est entouré de sa miséricorde » (Ps 32(31), 10). Il sera tellement entouré et gardé par Dieu de tous côtés qu'il restera à l'abri des ennemis et préservé du danger de se perdre.
C' est pourquoi l'Apôtre nous recommande tant de garder la confiance en Dieu. Celle-ci, nous assure-t-il, nous obtient de lui grande récompense : « Ne perdez donc pas votre assurance ; elle a une grande et juste récompense » (He 10, 35). Telle sera notre confiance, telles aussi les grâces que nous recevrons de Dieu ; si notre confiance est grande, grandes seront aussi les grâces : « Une grande foi mérite de hautes récompenses »2'. Selon saint Bernard, la divine miséricorde est une fontaine immense : plus ample en fait de confiance est le vase que l'on y porte, plus grande est l' abondance des biens que l' on rapporte : « L'huile de la miséricorde, tu ne la déposes que dans le vase de la confiance »28. Le Prophète l'exprimait déjà : « Sur nous soit ton amour, Yahvé, comme notre espoir est en toi » (Ps 33(32), 22). Le centurion en est témoin, lui dont le Rédempteur a loué la confiance : « va ! Qu'il t'advienne selon ta foi » (Mt 8, 13). Et le Seigneur révéla à sainte Gertrude : celui qui le prie avec confiance lui fait en quelque sorte tant de violence qu'il ne peut pas ne pas l'exaucer en tout ce qu'il demande. « La prière, dit saint Jean Climaque, fait une pieuse violence à Dieu ». Oui, la prière fait violence à Dieu mais une violence qui lui est chère et agréable. « Avançons-nous donc avec assurance vers le trône de la grâce afin d'obtenir miséricorde et de trouver grâce pour une aide opportune » (He 4, 16). Le trône de la grâce c'est Jésus Christ qui siège à présent à la droite du Père : non pas sur un trône de justice mais de grâce, pour nous obtenir le pardon, si nous sommes en état de péché, et le secours pour persévérer, si nous jouissons de son amitié. A ce trône, il nous faut recourir toujours avec confiance, c'est-à-dire avec la confiance que nous inspire la foi en la bonté et la fidélité de Dieu. N'a-t-il pas promis d'exaucer ceux qui le prient avec une confiance ferme et vraie ? Ceux qui, au contraire, le font en hésitant et en doutant, dit saint Jacques, doivent bien penser qu'ils ne recevront rien : « Celui qui hésite ressemble au flot de la mer que le vent soulève et agite. Qu'il ne s'imagine pas, cet homme-là, recevoir quoi que ce soit du Seigneur » (Jc 1, 6-7). Il ne recevra rien parce que sa méfiance injustifiée empêchera la divine miséricorde de l'exaucer : « Tu n'as pas demandé comme il faut, dit saint Basile, parce que tu as demandé en doutant ». Tu n'as pas reçu la grâce parce que tu l'as demandée sans confiance. Notre confiance en Dieu, dit David, doit être solide comme une montagne qui ne se déplace pas au moindre coup de vent : « Qui s'appuie sur Yahvé ressemble au mont Sion ; rien ne l'ébranle, il est stable pour toujours » (Ps 125 ( 124), 1 ). Le Rédempteur nous en prévient, si nous voulons obtenir les grâces que nous sollicitons : « Tout ce que vous demandez en priant, croyez que vous l'avez déjà reçu et cela vous sera accordé » (Mc 11, 24). Quelle que soit la grâce que vous demandez, croyez ferme que vous l'aurez et vous l' obtiendrez sûrement !
Mais, dira quelqu'un, je ne suis qu'un misérable. Sur quoi vais je donc fonder ma confiance d'être exaucé ? Sur la promesse de Jésus Christ : « Demandez et vous recevrez » (Jn 16, 24). Demandez et vous obtiendrez. « Qui voudrait être trompé, lorsque c'est la vérité qui promet ? » dit saint Augustin. Comment pouvons-nous douter d'être exaucés, alors que c'est Dieu, la Vérité même, qui promet de nous écouter et de nous exaucer ? « Il ne nous pousserait pas à demander, dit ce saint Docteur, s'il ne voulait pas nous exaucer ? ». Le Seigneur ne nous engagerait certainement pas à lui demander ses grâces s'il n'était pas décidé à nous les accorder. Or il ne cesse de nous y exhorter maintes et maintes fois dans les Saintes Ecritures : Priez, demandez, cherchez, etc. et vous obtiendrez tout ce que vous désirez : « Demandez ce que vous voudrez et vous l'aurez » (Jn 15, 7). Pour nous inculquer cette confiance, le Seigneur nous a appris, dans le Pater Noster, à appeler Dieu, lorsque nous recourons à lui pour lui demander ses grâces, et elles sont toutes contenues déjà dans l'oraison dominicale, non pas Seigneur mais Père :
Notre Père ! Il veut, en effet, que nous recourions à Dieu avec la confiance même d'un enfant pauvre ou malade qui sollicite de son propre père des moyens de subsistance ou quelque remède. Si un enfant est sur le point de mourir de faim, il suffit qu'il paraisse devant son père et celui-ci aussitôt lui fournira de la nourriture. Si l'enfant vient à être mordu par un serpent venimeux, il suffira qu'il montre sa blessure à son père et celui-ci y appliquera aussitôt le remède voulu.
Prenant donc appui sur les promesses divines, prions toujours avec une confiance, non pas vacillante mais solide et ferme, comme dit l'Apôtre Paul : « Gardons indéfectible la confession de l'espérance, car celui qui a promis est fidèle » (He 10, 23). Aussi certain que Dieu est fidèle en ses promesses, aussi certaine doit être notre confiance qu'il nous exaucera. Peut-être nous trouverons-nous parfois dans un état d'aridité spirituelle ou serons-nous troublés par quelque faute, et ne ressentirons-nous pas dans la prière la confiance sensible que nous souhaiterions ? Efforçons-nous cependant de prier, parce que Dieu ne manquera pas de nous exaucer, et même d'autant mieux que nous prierons alors en nous défiant davantage de nous-mêmes et en nous appuyant uniquement sur la bonté et la fidélité de Dieu, qui a promis d'exaucer qui le prie. Oh ! comme le Seigneur se réjouit de nous voir dans nos moments de tribulations, de craintes, de tentations, espérer contre toute espérance,
c'est-à-dire réagir contre le sentiment de défiance qui provoque en nous notre désolation intérieure. L'Apôtre Paul loue à ce sujet le Patriarche Abraham dont il est dit : « Espérant contre toute espérance; il crut » (Rm 4,18). Selon saint Jean, qui met en Dieu une ferme confiance se sanctifie certainement : « Quiconque a cette espérance en lui se rend saint comme lui-même (Jésus) est saint » ( 1 Jn 3, 3), parce que Dieu fait abonder les grâces en tous ceux qui ont confiance en lui. C'est par cette confiance que tant de martyrs, de jeunes filles et d'enfants, ont pu, malgré la frayeur que leur inspiraient les tortures préparées par les tyrans, supporter ces souffrances et braver les bourreaux. Quelquefois, dis-je, nous prions mais il nous semble que Dieu ne veuille pas nous écouter : continuons alors à prier et à espérer ! Disons comme Job : « Il peut me tuer, je n'ai d'autre espoir » (Jb 13, 15). Mon Dieu, alors même que vous me chasseriez loin de vous, je ne cesserai pas de vous prier et d'espérer en votre miséricorde.
Agissons de même et nous
obtiendrons du Seigneur tout ce que nous
souhaitons. C'est bien ce que fit
la Cananéenne, et Jésus exauça tous ses
désirs. Cette femme, dont la fille
était possédée du démon, priait le
Rédempteur de l'en délivrer : « Aie
pitié de moi... Ma fille est cruellement
tourmentée par le démon » (Mt 15,
22-29). Je ne suis pas envoyé pour les
étrangers, lui répondit Jésus, mais
uniquement pour les Juifs. Mais elle ne se
découragea pas et continua à prier
avec confiance : Seigneur, vous pouvez
me consoler, vous devez me consoler
: « Il ne sied pas de prendre le pain
des enfants et de le jeter aux
petits chiens ». Mais, mon Seigneur,
ajouta-telle, o justement les
petits chiens mangent des miettes qui tombent
de la table de leur maîtres ! »
Jésus loua cette femme de sa confiance et lui accorda la faveur qu'elle demandait
« O femme, grande est ta foi ! Qu'il
advienne selon ton désir! ». Qui a
jamais appelé Dieu à son secours, dit Ben
Sirac le Sage, et s'est vu méprisé
de lui et pas secouru ? « Qui l'a imploré
sans avoir été écouté » (Si 2, 10).
Pour saint Augustin, la prière est une clé
qui ouvre le ciel en notre faveur ;
à l'instant même où notre prière monte
vers Dieu, la grâce que nous
demandons descend vers nous : « La prière du
juste est la clé du ciel ; monte la
prière et descend la compassion de Dieu ».
Le Prophète-Roi a écrit : nos
demandes vont de pair avec la miséricorde de
Dieu : « Béni soit Dieu qui n'a pas
écarté ma prière ni son amour loin de moi
» (Ps 66 (65), 20). Saint Augustin
ajoute : Quand nous prions le Seigneur,
nous devons être sûrs que déjà il
nous exauce : « Tu n'as pas éloigné de toi
la prière ? Sois sûr qu'alors sa
miséricorde ne s'est pas non plus éloignée de
toi ». Vraiment, jamais je ne me
sens plus tranquille et confiant pour mon
salut que lorsque je suis occupé à
prier Dieu et à me recommander à lui.
Tous les autres fidèles éprouvent
sans doute le même sentiment. Les autres
signes de notre salut sont
incertains et trompeurs. Ce
qui est certain et infaillible, c'est que Dieu exauce ceux qui le
prient avec confiance, tout comme
il est absolument certain que Dieu ne
peut manquer à ses promesses.
Quand nous nous sentons faibles
et incapables de surmonter quelque
passion ou quelque grande
difficulté ou pour accomplir ce que le Seigneur
nous demande, disons courageusement
avec l'Apôtre : « Je puis tout en
celui qui me rend fort » (Ph 4,
13). Ne disons pas comme certains : Ce n'est
pas possible, je n'ai pas
confiance. Bien sûr, par nos propres forces nous ne
pouvons rien mais, avec le secours
de Dieu, nous pouvons tout. Supposons
que Dieu dise à quelqu'un : Prends
cette montagne sur tes épaules je vais
t'aider à la porter. Celui qui
répondrait : Non, je n'en ai pas la force, ne
serait-il pas un sot ou un infidèle
? De même, quand nous nous
reconnaissons misérables et faibles
et que les tentations nous assaillent plus
violemment, ne nous décourageons
pas, levons les yeux vers le Seigneur et
disons comme David : « Yahvé est
pour moi, plus de crainte, que me fait
l'homme à moi ? » (Ps 118 (117),
6). Avec l'aide de mon Seigneur, je
vaincrai et mépriserai tous les
assauts de mes ennemis. Quand nous
sommes en danger d'offenser Dieu ou
dans quelque situation grave et que,
dans notre trouble, nous ne savons
que faire, recommandons-nous à Dieu :
« Yahvé est ma lumière et mon
salut, de qui aurais-je crainte ? » (Ps 27 (26),
1 ). Soyons sûrs qu'alors Dieu nous
donnera sa lumière et nous préservera
de tout mal.
Mais je suis un pécheur, objectera quelqu'un, et je lis dans la Sainte Ecriture : « Dieu n'écoute pas les pécheurs ». Saint Thomas répond avec saint Augustin : Cette parole fut dite par l'aveugle-né avant sa guérison : « Cette parole fut dite par l'aveugle alors qu'il était imparfaitement éclairé ; elle n'est donc pas valable ». Le Docteur Angélique ajoute : « C'est vrai quand il s'agit d'un pécheur qui fait une prière « de pécheur », c'est-à-dire quand il demande de pouvoir continuer à pécher : par exemple, si quelqu'un priait Dieu de l'aider à se venger de son ennemi ou à réaliser quelque projet pervers. C'est vrai aussi du pécheur qui demande à Dieu de le sauver mais qui n'a pas le moindre désir de sortir de son état de péché. Il est des malheureux qui aiment les chaînes d'esclaves avec lesquelles le démon les tient prisonniers. Leurs prières ne sont pas exaucées parce qu'elles sont téméraires et abominables. Y a-t-il plus grande témérité que de vouloir demander des faveurs à un prince que l'on a plusieurs fois offensé et que l'on se propose d'offenser encore ? C'est ainsi qu'il faut comprendre la parole du Saint Esprit : Dieu déteste et hait la prière de celui qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre ce que Dieu commande : « Qui se bouche les oreilles pour ne pas entendre la loi, sa prière même est une abomination » (Pr 28, 9). Le Seigneur leur dit : Inutile de prier, je détournerai mes yeux de vous et je ne vous exaucerai pas : « Quand vous étendez les mains, je détourne les yeux ; vous avez beau multiplier les prières, moi je n'écoute pas » (Is l, 15).
Telle était précisément la prière du roi impie Antiochus : il priait Dieu et lui faisait de grandes promesses mais avec un coeur hypocrite et endurci dans le péché, uniquement pour échapper au châtiment qui le menaçait ; aussi le Seigneur ne prêta-t-il pas l'oreille à ses prières et il mourut rongé par les vers : « Mais les prières de cet être abject allaient vers un Maître qui ne devait plus avoir pitié de lui » (2 M 9, 13).
D'autres pèchent par fragilité ou poussés par quelque grande passion. Ils gémissent sous le joug de l'ennemi ; ils désirent rompre ces chaînes de mort et sortir de cette misérable servitude et ils appellent le Seigneur à leur secours. S'ils persévèrent dans la prière, ils seront écoutés du Seigneur : tous ceux qui demandent reçoivent, a-t-il dit, et ceux qui cherchent la grâce la retrouvent : « Quiconque demande reçoit; qui cherche trouve... » (Mt 7, 8). « Quiconque, explique l'auteur de l'Oeuvre Imparfaite, qu'il soit juste ou pécheur ». En saint Luc, Jésus parle de cet homme qui donna à son ami tous ses pains, non pas tellement par amitié mais plutôt parce que celui-ci l'importunait : « Je vous le dis, même s'il ne se lève pas pour les lui donner en qualité d'ami, il se lèvera du moins à cause de son impudence et lui donnera tout ce dont il a besoin » (Lc 11, 8). Ainsi la prière persévérante obtient de Dieu miséricorde, même en faveur de ceux qui ne sont pas ses amis. Ce qui ne s'obtient pas par l'amitié, dit saint Jean Chrysostome, l'est par la prière : « Ce que n'a pas accompli l'amitié, la prière l'a réalisé ». Il affirme également : « Près de Dieu l'amitié a moins de valeur que la prière... ». Saint Basile affirme lui-aussi, « les pécheurs eux-mêmes obtiennent ce qu'ils demandent, s'ils le font avec persévérance ». Saint Grégoire dit de même : « Qu'il crie le pécheur et sa prière parviendra jusqu'à Dieu ».
Saint Jérôme écrit de son côté :
Même le pécheur peut appeler Dieu son
Père, s'il le prie de l'accepter de
nouveau comme fils, comme l'Enfant
Prodigue qui dit : « Père j'ai
péché », avant même d'être pardonné ». Si Dieu
n'exauçait pas les pécheurs, dit
saint Augustin, ce publicain aurait bien dit
pour rien : « Aie pitié de moi,
pécheur ! ». Mais l'Evangile nous l'atteste : il
obtint bel et bien le pardon : « Ce
dernier descendit chez lui justifzé » (Lc
18, 14). Mais c'est le docteur
Angélique qui examine ce point le plus en
détail. Il ne craint pas d'affirmer
que même le pécheur qui prie est exaucé,
bien que sa prière ne soit pas
méritoire. Il a pourtant la force de demander.
D'ailleurs la prière ne s'appuie
pas sur la justice de Dieu mais sur la grâce de
Dieu : « Le mérite est fondé sur la
justice, mais l'impétration sur la grâce de
Dieu ». Aussi Daniel pouvait-il
dire : « Prête l'oreille, mon Dieu, et écoute !...
Ce n'est pas en raison de nos
ceuvres justes que nous répandons devant toi
nos
supplications, mais en raison de
tes grandes miséricordes » (Dn 9, 18). Lors
donc que nous prions, dit saint
Thomas, il n'est pas nécessaire d'être les
amis de Dieu pour obtenir ses
grâces : « C'est la prière elle-même qui nous
rend ses amis ». Saint Bernard
ajoute une autre bonne raison : La demande
du pécheur naît du désir de sortir
de son péché et de retrouver la grâce de
Dieu. Or, ce désir est un don qui
ne lui vient certainement pas d'un autre que
Dieu lui-même. Pourquoi donc, continue le
saint, Dieu inspirerait-il ce désir
au pécheur, s'il ne voulait pas le convertir ?
« Dans quel but donnerait-il ce
désir, s'il n'avait pas l'intention de l'exaucer ?
». Les Saintes Ecritures
contiennent de nombreux exemples de pécheurs qui
ont été délivrés du péché : le roi
Achab ( 1 R 21-27), le roi Manassé (2 Ch
33), le roi Nabuchodonosor (Dn 4),
le bon larron (Lc 23, 43). C'est une chose magnifique que la prière ! Et
combien efficace ! Voilà deux pécheurs
qui meurent sur le Calvaire, à côté
de Jésus : parce qu'il prie : « Souviens-toi
de moi », l'un est sauvé, parce
qu'il ne prie pas, l'autre se damne.
En un mot, dit saint Jean Chrysostome : « Nul ne lui a jamais demandé, en se repentant, ses bienfaits sans obtenir ce qu'il voulait ». Aucun pécheur repentant n'a prié le Seigneur sans obtenir ce qu'il désirait. Mais à quoi bon rapporter encore des témoignages et des arguments pour le prouver ? Jésus lui-même n'a-t-il pas dit : « Venez à moi, vous tous, qui peinez et ployez sous le fardeau, et moi je vous soulagerai » (Mt 1 l, 28). Ces mots « vous qui ployez sous le fardeau » désignent, selon saint Jérôme, saint Augustin et d'autres, les pécheurs qui gémissent sous le poids de leurs fautes. S'ils recourent à Dieu, celui-ci les remettra sur pied, il l'a promis, et les sauvera par sa grâce. Saint Jean Chrysostome assure : le désir que nous avons d'être pardonnés n'est rien à côté du désir ardent de Dieu de nous pardonner : « Tu désires bien moins être pardonné de tes péchés que lui ne désire te les pardonner ! ». Pas de grâce qui ne s'obtienne par la prière persévérante ajoute le saint, même si elle vient du pécheur le plus perdu : « Quelqu'un serait-il coupable de mille péchés, il n'est rien que sa prière ne puisse obtenir, du moment qu'elle est ardente et persévérante ». Notons bien ce que dit saint Jacques : « Si l'un de vous manque de sagesse qu'il la demande à Dieu - il donne à tous généreusement, sans incriminer » (Jc 1, 5). Dieu ne manque donc jamais d'exaucer et de combler de grâces tous ceux qui le prient : « IL donne à tous généreusement » ! Mais que signifie « sans incriminer » ? Dieu n'agit pas comme les hommes. En effet, supposons que vienne leur demander une faveur quelqu'un qui, dans le passé, les a un jour offensés, ils vont lui faire aussitôt reproche de l'outrage reçu. Le Seigneur n'agit pas ainsi. Celui qui le prie serait-il le plus grand pécheur du monde, du moment qu'il demande au Seigneur une grâce utile à son salut éternel, celui-ci ne va pas lui reprocher les déplaisirs qu'il lui a causés. Au contraire, le Seigneur lui fait aussitôt bon accueil, le console, l'exauce et le comble abondamment de ses dons, comme si jamais il n'avait été offensé. Et pour nous encourager à le prier, le divin Rédempteur nous dit : « En vérité, en vérité, je vous le dis, ce que vous demanderez au Père, il vous le donnera en mon nom » (Jn 16, 23)51. C'est comme s'il disait : Allons ! pécheurs, ne perdez pas courage ! Que vos péchés ne vous empêchent pas de recourir à mon Père et d'espérer de lui votre salut ! Vous ne méritez certes pas d' obtenir ses grâces, vous ne méritez que des châtiments. Mais allez trouver mon Père en mon nom : demandez par mes mérites les grâces que vous désirez ; je vous promets et même je vous jure, « en vérité, en vérité, je vous le dis », que tout ce que vous demanderez à mon Père, celui-ci vous l'accordera. O mon Dieu, quelle plus grande consolation pourrait donc avoir un pécheur, après toutes ses misères, que de savoir de façon certaine qu'il recevra tout ce qu'il demandera au nom de Jésus Christ ?
Je dis bien « tout » : oui, tout ce qui regarde le salut éternel. Nous avons parlé plus haut des biens temporels : il arrive que le Seigneur ne nous les accorde pas parce qu'il voit que ces biens feraient du mal à notre âme. Quant aux biens spirituels, sa promesse est sans conditions ni restrictions. Aussi saint Augustin nous exhorte-t-il à demander, avec une entière confiance, les biens qu'il nous promet de façon absolue : « Demandez avec une pleine assurance ce que Dieu promet ». Comment, écrit le saint, le Seigneur pourrait-il nous refuser quelque chose quand nous le lui demandons avec confiance. Il a un désir encore plus grand de donner que nous de recevoir ! « Il aspire à te dispenser ses bienfaits plus que tu n' aspires toi-même à les recevoir ».
Saint Jean Chrysostome assure : « Le Seigneur ne s'irrite contre nous que lorsque nous négligeons de solliciter ses dons : Il ne s'irrite que lorsque nous ne demandons pas ». Comment Dieu pourrait-il ne pas exaucer quelqu'un qui ne lui demande que des choses qui lui sont agréables ? Voilà quelqu'un qui lui dit : Seigneur, je n'attends pas de vous les biens de ce monde, richesses, plaisirs, honneurs ; je ne vous demande que votre grâce ; délivrez-moi du péché ; accordez-moi de faire une bonne mort ; donnez-moi le Paradis et votre saint amour (la grâce qui est à demander par-dessus tout, dit saint François de Sales), ainsi que la soumission à votre volonté... comment Dieu pourrait-il ne pas l'écouter ? Quelles demandes exaucerez-vous donc, mon Dieu, si vous repoussez celles là qui vous vont droit au coeur », dit saint Augustin : « Seigneur, quelles prières exauces-tu si tu n'exauces pas celles-ci ? » . Mais ce qui doit surtout exciter notre confiance, ce sont les paroles mêmes de Jésus : « Si donc vous, qui êtes mauvais, vous savez donner de bonnes choses à vos enfants, combien plus le Père du ciel donnera-t-il l'Esprit Saint à ceux qui l'en prient! » (Lc 11, 13). Vous, dit le Rédempteur, qui êtes si accrochés à vos propres intérêts parce que gonflés d'amour de vous-mêmes, vous ne savez pas refuser à vos enfants ce qu'ils vous demandent. Combien plus votre Père du ciel, qui vous aime plus que tous les pères de ce monde, vous accordera-t-il les biens spirituels, quand vous l'en priez !
III. LA PERSÉVÉRANCE REQUISE DANS LA PRIÈRE
Suffit-il que nos prières soient humbles et confiantes pour nous obtenir la persévérance finale et le salut éternel ? Les prières particulières vous procureront bien les grâces particulières, mais, si elles ne sont pas persévérantes, nous n' obtiendrons pas la Persévérance finale. Parce qu'elle suppose beaucoup de grâces, celle-ci exige des prières multiples et à continuer jusqu'à la mort. La grâce du salut n'est pas une grâce unique mais toute une chaîne de grâces qui ne font ensuite plus qu'un avec la Persévérance finale ; à cette chaîne de grâces doit correspondre, pour ainsi dire, une autre chaîne, celle de nos prières. Si nous négligeons de prier et si nous brisons ainsi la chaîne de nos prières, se brisera aussi la chaîne de grâces nécessaires à notre salut, et nous ne serons pas sauvés !
Certes, nous ne pouvons pas mériter la Persévérance, ainsi que l'enseigne le saint Concile de Trente : « Pareillement au sujet du don de la Persévérance, dont il est écrit : « Celui qui persévérera jusqu'à la fin sera sauvé » (Mt 10, 22 ; 24, 13), ce qui est impossible sans celui qui « a le pouvoir de maintenir celui qui est debout, pour qu'il continue de l'être » (Rm 14, 4). Saint Augustin dit cependant : On peut très bien mériter par nos prières ce grand don de la Persévérance : « Ce don de Dieu on peut donc le mériter par la prière ». Le Père F. Suarez ajoute : Celui qui prie l'obtient infailliblement. Mais il faut, dit saint Thomas, que la prière soit persévérante et continue : « Après le baptême, pour que l'homme entre au ciel, la prière continuelle lui est nécessaire ». Notre Seigneur l'a déclaré lui-même plusieurs fois : « Il leur disait... qu'il leur fallait prier sans cesse et ne pas se décourager » (Lc 18, 1). « Veillez donc et priez en tout temps, afin d'avoir la force d'échapper à tout ce qui doit arriver, et de vous tenir debout et devant le Fils de l'homme » (Lc 21,36). L'Ancien Testament affirme de même : « Que rien ne t'empêche de prier toujours » (Qo 18, 22)... « En toute circonstance, bénis le Seigneur Dieu, demande-lui de diriger tes voies et de faire aboutir tes sentiers » (Tb 4, 19). L'Apôtre Paul inculquait à ses disciples de ne jamais cesser de prier : « Priez sans cesse » (I Th 5, 17). « Soyez assidus à la prière » (Col 4, 2). « Ainsi je veux que les hommes prient en tout lieu » (I Tm 2). Le Seigneur veut bien nous accorder la Persévérance et la vie éternelle, dit saint Nil, mais uniquement à ceux qui la demandent avec persévérance : « Il veut combler de bienfaits ceux qui persévèrent dans la prière ». Avec la grâce beaucoup de pécheurs arrivent à se convertir à Dieu et à recevoir le pardon ; mais s'ils cessent de demander la persévérance, ils retournent au péché et perdent tout.
Il ne suffit pas, dit Bellarmin, de demander la grâce de la Persévérance une fois en passant ou rarement mais toujours, chaque jour, jusqu'à la mort : « La demander chaque jour pour l'obtenir chaque jour ». Qui la demande un jour l'aura pour ce jour-là ; s'il ne la demande pas demain, demain il tombera ! C'est ce que nous enseigne la parabole de l'ami qui ne consentit à donner du pain à l'importun qu'après une longue insistance : « Même s'il ne se lève pas pour les lui donner en qualité d'ami, il se lèvera du moins à cause de son impudence et lui donnera tout ce dont il a besoin » (Lc 1l, 8). « Cet ami, dit saint Augustin, finit par lui donner les pains qu'il demande, bien qu'à contre-cceur et pour se débarrasser de cet importun ». A combien plus forte raison, Dieu, la bonté infinie, qui a un tel désir de nous communiquer ses biens, ne nous accordera-t-il pas ses grâces ? Il nous y exhorte lui-même et il lui déplaît que nous ne le fassions pas. Le Seigneur veut donc bien nous accorder le salut et toutes les grâces nécessaires pour cela, mais il désire que nous les demandions inlassablement jusqu'à l'importunité.
Cornelius a Lapide commente ainsi cet Evangile : « Dieu veut que nous persévérions dans la prière jusqu'à l'importunité ». Les gens d'ici-bas ne peuvent pas souffrir les importuns ; mais, non seulement Dieu nous supporte, mais il désire précisément que nous allions jusqu'à l'importunité, spécialement pour obtenir la sainte Persévérance. Selon saint Grégoire, Dieu veut qu'on lui fasse violence par la prière. Cette violence ne l'irrite pas mais elle attire sa clémence : « Dieu veut être appelé, il veut être forcé, il veut être vaincu par une certaine importunité... Dieu n'est pas offensé par la bonne violence mais apaisé ».
Pour obtenir la Persévérance, il
faut donc nous recommander sans cesse à
Dieu, le matin, le soir, à la
méditation, à la messe, à la communion, toujours
et spécialement au moment des
tentations. Il faut répéter alors : Seigneur,
Seigneur, assistez-moi,
protégez-moi, ne m' abandonnez pas, ayez pitié de
moi ! Qu'y a-t-il de plus facile
que de lancer ces appels vers le Seigneur ?
Sur les paroles du Psalmiste : « Le
chant qu'elle m'inspire est une prière à
mon Dieu vivant » (Ps 42, 9). La
Glose fait cette remarque : « Quelqu'un
objectera : Je ne peux pas jeûner
ni faire des aumônes, mais quand il s' agit
de prier son objection ne tient pas
», parce qu'il n'y a rien de plus facile que
de prier. Mais il ne faut jamais
cesser de prier. Il faut faire continuellement
violence à Dieu pour qu'il nous
aide à chaque instant : cette violence lui est
chère et agréable. « Cette violence
est chère à Dieu », écrit Tertullien, et saint
Jérôme dit de même : plus nos
prières sont persévérantes et importunes,
plus Dieu les accepte : « La prière
est d'autant plus agréable à Dieu qu'elle est importune plus longtemps ! ». «
Heureux l'homme qui m'écoute, qui
veille jour après jour à mes portes
» (Pr 8,34). Bienheureux l'homme, dit
Dieu, qui m'écoute et qui veille
sans cesse par ses saintes prières aux portes
de ma miséricorde !
Et Isaïe assure
: « Bienheureux tous ceux qui espèrent
en lui et qui l'attendent » (Is 30,
18). Oui, bienheureux ceux qui jusqu'à la fin
attendent, en priant, leur salut
éternel du Seigneur. Aussi, dans l'Evangile,
Jésus nous exhorte-t-il à prier,
mais en quels termes ? « Demandez et l'on vous
donnera, cherchez et vous trouverez,
frappez et l'on vous ouvrira » (Lc
1 l, 9). Il lui aurait suffi de dire : «
Demandez ». A quoi bon ajouter «
cherchez » et « frappez » ? Mais ces
mots ne sont pas superflus ; le
Rédempteur a voulu nous apprendre par là
que nous devons imiter les pauvres
qui vont mendier : s'ils ne reçoivent pas
d'aumône et sont renvoyés, ils ne
se découragent pas et reviennent à la charge. Si le maître de maison ne
se montre plus, ils se mettent à frapper
aux portes jusqu'à en devenir très
importuns et ennuyeux. Dieu veut que
nous fassions de même : que nous
priions, que nous recommencions à
prier, que nous ne cessions jamais
de lui demander de nous assister, de
nous secourir, de nous donner lumière et
force, et de ne permettre jamais
que nous perdions sa grâce. Le savant Lessius affirme : Si quelqu'un est
en état de péché ou en danger de mort et
qu' il ne prie pas, il commet une
faute grave, de même que celui qui omet de
prier pendant une période
importante c'est-à-dire, d'après lui, pendant un ou
deux mois, mais ceci est vrai en
dehors du moment de la tentation. En effet,
lorsqu'on est assailli par quelque
dangereuse tentation, on pèche gravement,
sans aucun doute, si l'on ne
demande pas à Dieu la force d'y résister ; car on
s'expose au danger prochain et même
certain d'y succomber.
Mais, objectera quelqu'un : Puisque le Seigneur peut et veut me donner la sainte Persévérance, pourquoi ne me l'accorde-t-il pas une fois pour toutes, quand je la lui demande ? Les Saints Pères énumèrent de nombreuses raisons. Dieu ne la concëde pas une fois pour toutes et il la diffère, d'abord pour mieux éprouver notre confiance. Ensuite, dit saint Augustin, pour nous la faire désirer plus ardemment. Le saint écrit : Les grandes grâces doivent faire l'objet d'un grand désir. Les biens que l'on obtient sitôt demandés sont moins appréciés que ceux longtemps désirés : « Dieu ne veut pas donner aussitôt, afin que tu apprennes à désirer très fort les grands dons ; ce qui est longtemps désiré est reçu avec d'autant plus de joie ; ce qui est vite accordé perd de son prix ». Il le fait également pour que nous ne l'oublions pas. Si nous étions déjà sûrs de notre Persévérance et de notre salut, si nous n'avions pas continuellement besoin de lui pour garder sa grâce et faire notre salut, nous oublierions facilement Dieu. Le besoin amène les pauvres à fréquenter les maisons des riches. Pour nous attirer à lui, dit saint Jean Chrysostome, pour nous voir souvent à ses pieds et pour mieux nous combler, le Seigneur diffère jusqu'au moment de notre mort le don de la grâce plénière du salut : « S' il diffère, ce n'est nullement qu'il refuse nos prières mais il veut ainsi nous rendre diligents et nous attirer à lui ». Et puis, au fur et à mesure que nous continuons à prier, nous nous attachons davantage à lui par les doux liens de l'amour : « La prière, ajoute saint Jean Chrysostome, n'est pas un mince lien d'amour avec Dieu : elle nous habitue à dialoguer avec lui ». Ce continuel recours à Dieu par la prière, cette attente confiante de ses grâces, quel feu ardent ! quel solide lien d'amour ! bien capables d'enflammer notre coeur et de nous attacher plus étroitement à Dieu ! Mais jusqu'à quand doit-on prier ? Toujours, répond ce même saint, jusqu' à ce que nous recevions la sentence favorable du salut éternel, c'est-à-dire jusqu'à la mort : « Ne t' arrête pas, continue-t-il, tant que tu n' as pas reçu ! ». Et il ajoute : Celui qui se dit : je ne cesserai pas de prier, tant que je ne serai pas sauvé, celui-là est sûr de son salut : « Si tu dis : je ne me retirerai pas avant d'avoir reçu, tu recevras certainement ». L'Apôtre Paul écrit : Beaucoup courent après la récompense mais un seul la reçoit, celui qui réussit à la saisir : « Ne savez-vous pas que, dans les courses du stade, tous courent mais un seul obtient le prix ? Courez donc de manière à le remporter ! » (I Co 9, 24). Il ne suffit donc pas de prier pour faire son salut ; il faut prier inlassablement jusqu'à ce que nous recevions la couronne que Dieu a promise mais uniquement à ceux qui sont fidèles à le prier jusqu'à la fin. Si nous voulons faire notre salut, nous devons imiter le roi David qui tenait toujours les yeux tournés vers le Seigneur : « Mes yeux sont fixés sur Yahvé, car il tire mes pieds du filet » (Ps 25(24), 15). Le démon nous tend continuellement des pièges pour nous dévorer, comme l'écrit saint Pierre : « Votre adversaire, le diable, comme un lion rugissant, rôde, cherchant qui dévorer » (I P 5, 8).
Nous devons donc rester continuellement les armes à la main, pour nous défendre contre cet ennemi, et pour dire avec le Prophète-Roi : « Je poursuis mes ennemis et les atteins, je ne reviens pas qu'ils ne soient achevés » (Ps 18( 17), 38). Je ne m'arrêterai pas de combattre tant que je ne verrai pas mes ennemis vaincus. Mais comment remporter cette victoire si importante et si difficile ? « Par des prières très persévérantes » nous répond saint Augustin, uniquement par des prières mais très persévérantes. Et jusqu'à quand ? tant que durera le combat. « De même que le combat ne cesse jamais, dit saint Bonaventure, ainsi ne cessons jamais d'implorer miséricorde ». Nous devons continuellement lutter. Nous devons donc demander continuellement à Dieu son secours pour ne pas être vaincus.
Malheur, dit le Sage, à ceux qui dans ce combat cessent de prier. « Malheur à ceux qui ont perdu la patience » (Si 2, 14). L'Apôtre Paul nous en avertit : nous ne ferons notre salut qu' à cette condition : « Pourvu que nous gardions l'assurance et la joyeuse fierté de l'espérance » (He 3, 6). C'est-à-dire si nous sommes fidèles à prier avec confiance jusqu'à la mort.
Encouragés par la miséricorde de Dieu et par ses promesses, disons donc avec l'Apôtre Paul : « Qui nous séparera de l'amour du Christ, la tribulation, l'angoisse, la persécution, la faim, la nudité, les périls, le glaive ? » (Rm 8, 35). Oui, qui pourra nous séparer de l'amour de Jésus Christ ? Peut-être la tribulation ? le danger de perdre les biens de cette terre ? les persécutions des démons ou des hommes ? Les tortures des tyrans ? « Mais en tout cela, nous encourage saint Paul, nous sommes les grands vainqueurs par celui qui nous a aimés » (Rm 8, 37). Aucune tribulation, disait-il, aucune angoisse, aucun danger, aucune persécution ou torture, ne pourra jamais nous séparer de l'amour de Jésus Christ. Nous triompherons de tout avec l'aide de Dieu et en combattant pour ce Seigneur qui a donné sa vie pour nous. Le Père Ippolito Durazzo avait décidé de quitter la prélature romaine et de se consacrer tout entier à Dieu pour entrer dans la Compagnie de Jésus. Il craignait d'être infidèle à cause de sa faiblesse : « Ne m'abandonnez pas Seigneur, disait-il, maintenant que je me suis donné tout à vous ; par pitié ne m'abandonnez pas ! Mais il entendit Dieu lui dire au fond du coeur : « C'est bien plutôt toi qui ne dois pas m'abandonner ». Oui, lui disait le Seigneur, c'est bien plutôt à toi de ne pas m'abandonner ! Confiant en la bonté de Dieu et en sa grâce, le Serviteur de Dieu finit par dire : « Vous ne m'abandonnerez donc pas. Eh bien, moi non plus je ne vous abandonnerai pas ! »".
En conclusion, si nous ne
voulons pas que Dieu nous abandonne, prions-le
inlassablement de ne pas nous
abandonner ! Il est certain qu'il nous assistera
toujours. Il ne permettra jamais
que nous le perdions et que nous nous
séparions de son amour.
Efforçons-nous donc de demander sans cesse la
Persévérance finale et les grâces
nécessaires pour cela. Demandons toujours
en même temps la grâce d'être
fidèle à prier. C'est là précisément la grande
faveur qu'il a promise à ses élus
par la bouche du Prophète : « Je répandrai
sur la maison de David et sur
l'habitant de Jérusalem un esprit de grâce et de
supplication » (Za 12, 10). Oh !
que l'esprit de prière est une grande grâce !
Quelle grâce que celle de prier
sans cesse. Demandons inlassablement cet
esprit de prière ! Soyons sûrs que,
si nous prions sans cesse, nous
obtiendrons certainement la
Persévérance et toutes les autres grâces que
nous désirons : le Seigneur ne peut
être infidèle à sa promesse d'exaucer
ceux qui le prient. « C'est en
espérance que nous sommes sauvés » (Rm 8,
24). Avec cette espérance de
toujours prier, nous pouvons être sûrs de notre
salut : « La confiance nous
assurera une large entrée dans cette Sainte Cité
». Cette espérance, disait le
Vénérable Bède, nous garantira certainement
l'entrée dans la Cité de Dieu.
Nous avons donc solidement
établi, dans le chapitre premier de la Première
Partie, la nécessité où nous sommes
tous de prier pour faire notre salut.
Nous devons considérer aussi comme
certain que chacun reçoit de Dieu la
grâce de prier actuellement,
effectivement et concrètement, sans avoir
besoin pour cela d'une autre grâce
particulière. Nous obtenons ainsi toutes
les autres grâces nécessaires pour
pratiquer les commandements et acquérir
la vie éternelle. Si quelqu'un se
perd, il ne peut pas prétexter qu'il a manqué
des secours nécessaires. Dans
l'ordre naturel, Dieu a fixé que l'homme
naîtrait nu et qu'il lui faudrait
un certain nombre de choses pour vivre. Il lui
a donné des mains et une
intelligence, grâce auxquelles il peut arriver à se
vêtir et à pourvoir à ses autres
besoins. De même, dans l'ordre surnaturel,
nous sommes incapables d'obtenir
par nos seules forces le salut éternel mais
le Seigneur, dans sa bonté, accorde
à chacun la grâce de la prière. Nous
pouvons ensuite demander toutes les
grâces nécessaires pour pratiquer les
commandements et faire notre salut.
Avant d'aborder ce problème, il convient d'établir deux préliminaires. Le premier : Dieu veut le salut de tous les hommes. Aussi Jésus Christ est-il mort pour tous. Le second : Dieu donne à tous les grâces nécessaires au salut : en y correspondant chacun peut faire son salut.
PRÉLIMINAIRE I
DIEU VEUT LE SALUT DE TOUS.
A CAUSE DE CELA, JÉSUS CHRIST EST MORT POUR LES SAUVER TOUS.
Dieu aime tout ce qu'il a créé : « Tu aimes, en effet, tout ce qui existe et tu n'as de dégoût pour rien de ce que tu as fait » (Sg 11, 24). L'amour ne peut pas rester à ne rien faire : « Tout amour a sa force, dit saint Augustin, il ne peut rester inactif ». L'amour implique nécessairement la bienveillance et celui qui aime ne peut s'empêcher de faire du bien à la personne aimée, chaque fois qu'il le peut : « Quand on aime, on s'efforce de faire pour la personne aimée ce que l'on croit bon pour elle », a écrit Aristote. Si donc Dieu aime tous les hommes, il veut que tous obtiennent le salut éternel, qui est l'unique et suprême bien de l'homme, l'unique fin pour laquelle il les a créés : « Vous avez pour fruit la sainteté et pour fzn la vie étemelle » (Rm 6, 22).
Dieu veut le salut de tous les hommes et Jésus Christ est mort pour le salut de tous : c'est là la doctrine certaine et universelle de l'Eglise. Les théologiens, Petau, Gonet, Gotti, etc. l'affirment communément. Tournely ajoute même que c'est une doctrine très proche de la foi, « proxima fidei ».
C'est donc avec raison que
furent condamnés les Prédestinatiens. Ceux-ci
prétendaient, entre autres erreurs,
comme on peut le voir chez Noris, Petau,
et plus en détail encore chez
Tournely, que Dieu ne veut pas le salut de tous
les hommes. Hincmar, archevêque de
Reims, l'affirme clairement dans sa
lettre à Nicolas ler : « Les
anciens Prédestinatiens ont soutenu que Dieu ne
veut pas le salut de tous les
hommes mais uniquement celui de ceux qui
sont sauvés ». Ils furent condamnés
d'abord par le Concile d'Arles, en 475 :
« Si quelqu'un dit que
le Christ n'est pas mort pour
tous les hommes et qu'il ne veut pas que tous
les hommes soient sauvés, qu'il
soit anathème ! ». Au Concile de Lyon, en
495, Lucidus fut contraint de se
rétracter et de déclarer : « Je condamne tous
ceux qui disent que le Christ n'est
pas mort pour le salut de tous ».
Gotescalc, qui reprit la même
erreur au 9e siècle, fut condamné par le
Concile de Quiersy. L'article 3
déclarait : « Dieu veut que tous les hommes
sans exception soient sauvés, même
si tous ne le sont pas effectivement ».
Et l' article 4 : « II n' est
personne pour qui le Christ n' ait pas souffert, même
si tous ne sont pas rachetés
effectivement par son sacrifice ». Enfin, cette
même erreur fut condamnée dans la
12e et 30e proposition de Quesnel. Il
est dit dans la 12e : « Quand Dieu
veut sauver une âme, sa volonté est suivie
infailliblement d'effet ». Et dans
la 30e : « Tous ceux que Dieu veut sauver
par le Christ sont infailliblement
sauvés ». Ces propositions furent
condamnées à juste titre, parce
qu'elles signifiaient que Dieu ne veut pas le
salut de tous. En disant « ceux que
Dieu veut sauver le sont infailliblement », on soutenait indirectement que
Dieu ne veut pas le salut de tous les
fidèles et encore moins celui de
tous les hommes.
Le Concile de Trente, session 6, chapitre 2, a clairement défini cette doctrine. Jésus est mort, y est-il dit, « afin que tous reçoivent le titre de fils adoptifs de Dieu ». Et au chapitre 3 : « Bien qu'il soit mort pour tous, il est vrai que tous ne reçoivent pourtant pas le bénéfice de sa mort ». Le Concile tient donc pour certain que le Rédempteur n'est pas mort pour les seuls Élus mais aussi pour tous ceux qui, par leur propre faute, ne profitent pas du bienfait de la Rédemption. On ne peut dire que le Concile a uniquement voulu affirmer que Jésus Christ a payé un prix suffisant pour le salut de tous. En effet, l'expression employée pourrait alors vouloir dire qu'il est mort aussi pour les démons. D'ailleurs, le Concile de Trente a voulu condamner ici l'erreur des Novateurs. Ceux-ci ne niaient pas que le sang de Jésus fût suffisant pour sauver tous les hommes mais ils disaient qu'en fait il n'avait pas été répandu et donné pour tous. Le Concile a condamné cette erreur en affirmant que le Sauveur est mort pour tous. Il dit en outre, au chapitre 6: C'est par leur espérance en Dieu, basée sur les mérites de Jésus Christ, que les pécheurs se préparent à la justification : « Ce qui les porte à l'espérance, c'est qu'ils ont confiance que Dieu leur sera favorable à cause du Christ ». Or, si Jésus Christ n'avait pas appliqué à tous les hommes les mérites de sa Passion, personne ne pourrait être certain, sans une révélation particulière, d'être du nombre de ces heureux élus. Aucun pécheur ne pourrait nourrir cette espérance car il n'aurait pas de preuve sûre et certaine, indispensable pourtant à l'espérance, que Dieu veut sauver tous les hommes et pardonner, en vertu de ses mérites, à tous les pécheurs bien disposés. Outre l'erreur déjà condamnée de Baïuslz: « Jésus Christ n'est mort que pour les élus », la condamnation vise aussi la 5e proposition de Jansénius : « Il est semipélagien de dire que le Christ est mort ou a versé son sang absolument pour tous les hommes ». Dans sa Constitution de 1653, Innocent X a déclaré expressément : c'est une impiété et une hérésie de dire que le Christ n'est mort que pour les seuls Élus. Par ailleurs, les Saintes Écritures et tous les Saints Pères nous assurent que Dieu veut sincèrement et vraiment le salut de tous les hommes et la conversion de tous les pécheurs, tant qu' ils vivent sur cette terre. Nous avons tout d'abord le texte très clair de saint Paul : « Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » ( 1 Tm 2, 4). La phrase de l' Apôtre est absolue et péremptoire. Au sens propre, ces mots indiquent que Dieu veut vraiment le salut de tous. C'est une règle certaine, universellement admise, que les paroles de la Sainte Écriture ne sont pas à prendre au sens figuré, sinon lorsque le sens littéral est contraire à la foi et aux bonnes moeurs. Saint Bonaventure parle absolument dans le même sens : « Lorsque l'Apôtre affirme que Dieu veut le salut de tous, nous devons admettre qu'il le veut ». Saint Augustin et saint Thomas rapportent, il est vrai, différentes interprétations données par certains à ce texte, mais ils l'ont entendu tous les deux dans le même sens : Dieu a vraiment la volonté de sauver tous les hommes sans exception. Nous verrons plus loin quelle était la pensée exacte de saint Augustin. Saint Prosper rejette comme injurieuse pour le saint Docteur la prétention que celui-ci ait pu supposer un seul instant que le Seigneur ne veut pas sincèrement sauver tous les hommes et chacun en particulier. Ce saint Prosper, qui fut son très fidèle disciple, a pu écrire : « On doit croire très sincèrement et professer que Dieu veut le salut de tous. Aussi l'Apôtre Paul, dont c'est bien l'opinion, recommande-t-il avec soin de prier Dieu pour tous ». Son argument est clair, car saint Paul commence par dire : « Je vous demande donc à tous de faire des supplications pour tous les hommes ». Et il ajoute : « C'est, en effet, une chose bonne et agréable à Dieu notre Sauveur, qui veut que tous les hommes soient sauvés ». Si l'Apôtre exige que l'on prie pour tous, c'est que Dieu veut le salut de tous.
Saint Jean Chrysostome emploie le même argument : « S' il veut le salut de tous, il faut à juste titre prier pour tous. S'il désire lui-même que tous soient sauvés, sois d'accord, toi aussi, avec ce qu'il veut ». Il semble que, dans sa discussion avec les semi-Pélagiens, Saint Augustin ait donné quelque part une interprétation différente du texte de saint Paul. Il aurait dit que Dieu ne veut pas le salut de chaque homme mais uniquement d'un certain nombre. Mais le savant Petau a bien fait remarquer ceci : Le saint ne parlait qu'incidemment et non explicitement de cette question, ou bien il entendait parler de la volonté absolue et victorieuse de Dieu, selon laquelle Dieu veut de façon absolue le salut de certains. Le saint a dit, en effet : « La volonté du Tout Puissant est toujours victorieuse ». Voyons par ailleurs comment saint Thomas concilie la pensée de saint Augustin avec celle de saint Jean Damascène. Ce dernier soutient que Dieu veut, d'une volonté antécédente, le salut de tous et de chacun : « Parce qu'il est bon, Dieu veut d'abord le salut de tous pour nous rendre participants de sa bonté ; mais, parce qu'il est juste, il veut que les pécheurs soient punis ». Il semble que saint Augustin exprime quelque part un avis différent, comme nous l'avons dit. Mais saint Thomas concilie les deux opinions : Saint Jean Damascène parlait de la volonté antécédente de Dieu, selon laquelle il veut vraiment le salut de tous, tandis que saint Augustin parlait de la volonté conséquente. Saint Thomas explique ensuite ce qu'est cette volonté antécédente et conséquente de Dieu : « La volonté antécédente est celle par laquelle Dieu veut que tous les hommes soient sauvés. Mais, après examen de toutes les circonstances particulières à chacun, on ne trouve pas normal que tous soient effectivement sauvés. Il est normal, en effet, que celui qui se prépare au salut et qui le veut, soit sauvé, mais pas celui qui refuse et résiste...etc... Il s' agit de la volonté conséquente parce qu'elle suppose une connaissance préalable des oeuvres, non comme cause de la volonté mais comme raison de ce qui est voulu ».
Aussi le Docteur Angélique est-il du même avis : Dieu veut vraiment le salut de tous et de chacun. Et il le confirme en plusieurs autres endroits. A propos du texte : « Je ne chasserai pas celui qui vient à moi », il s'appuie sur l'autorité de saint Jean Chrysostome et fait dire au Seigneur : « Si je me suis incarné pour le salut des hommes, comment puis-je les rejeter ? Je ne les rejette donc pas puisque je suis descendu du ciel pour faire la volonté de Dieu qui veut le salut de tous ». Il assure ailleurs : « Dans sa volonté très généreuse, Dieu donne sa grâce à tous ceux qui s'y préparent. Il veut le salut de tous ( 1 Tm 2, 4). La grâce de Dieu ne fait donc défaut à personne mais, de par sa nature, elle se communique à tous ». Il le déclare encore plus expressément dans son commentaire du texte même de saint Paul : « Lui qui veut que tous les hommes soient sauvés » : « Le salut de tous les hommes, considéré en soi, trouve en Dieu sa raison, en tant qu'objet de sa volonté, et cette volonté est dite antécédente ; mais, après avoir considéré le bien de la justice et la nécessité de punir les péchés, il ne veut pas qu'il en soit ainsi, et cette volonté est dite conséquente ». On voit que le Docteur Angélique continue d'exprimer de la même façon ce qu'il entend par volonté antécédente et conséquente. Il confirme ici ce qu'il disait dans les Sentences, comme nous l'avons rapporté un peu plus haut. Il y ajoute seulement une comparaison, celle du négociant. Celui-ci veut, d'une volonté antécédente, sauver toutes ses marchandises, mais, quand survient la tempête, pour pouvoir sauver sa vie, il renonce aux marchandises. Ainsi continue, le saint, considérant la méchanceté de certains, Dieu veut qu'ils soient punis pour la satisfaction de sa justice et en conséquence il ne veut pas qu'ils soient sauvés ; mais, en soi, d'une volonté antécédente et vraie, il continue de vouloir le salut de tous. Comme il l'a dit précédemment ailleurs, la volonté de Dieu de sauver tous les hommes est absolue de sa part ; elle n'est conditionnelle que du côté de l'objet voulu : il faut que l'homme veuille correspondre comme l'exige l'ordre établi pour obtenir le salut : « Il n' y a cependant pas d'imperfection du côté de la volonté de Dieu mais uniquement du côté de l'objet voulu qui n'est pas reçu avec toutes les circonstances et conditions exigées par le bon ordre en vue du salut ». Et, à la question 19 (article 6 ad I), le Docteur Angélique explique de nouveau et plus clairement ce qu'il entend par volonté antécédente et conséquente : « Le juge veut, d'une volonté antécédente, que tous les hommes vivent, mais il veut, d'une volonté conséquente, que l'homicide soit pendu. De même, Dieu veut, d'une volonté antécédente, que tous les hommes soient sauvés mais il veut, d'une volonté conséquente, selon l'exigence de sa justice, que certains soient damnés ».
Je n'entends pas réfuter ici l'opinion qui soutient la prédestination à la gloire avant la prévision des mérites. Je dis seulement ceci. Dieu en aurait-il élu certains pour la vie éternelle et exclu d'autres, sans aucun égard pour leurs mérites ? Je n'arrive pas à comprendre comment les partisans de cette opinion peuvent ensuite soutenir que Dieu veut le salut de tous. Peut-être veulent-ils dire qu'il ne s'agit pas d'une volonté hypothétique et métaphorique ? Je ne comprends pas, dis je, que l'on puisse affirmer que Dieu veut le salut de tous et la participation de tous à la Gloire, alors qu'il en aurait déjà exclu la majeure partie, antérieurement à tout démérite de leur part. Petau soutient l'opinion contraire : Pourquoi Dieu aurait-il donné à tous les hommes le désir de la Béatitude éternelle si, avant tout démérite de leur part, il en avait déjà exclu la plupart ? À quoi bon Jésus Christ serait-il venu sauver tous les hommes par sa mort, si une foule de malheureux en étaient privés d'avance par Dieu ? À quoi bon leur donner les moyens si d'avance ils étaient empêchés d'atteindre le but ? Ce même Petau fait ici une réflexion très importante : S'il en était ainsi, ne pourrions-nous pas dire : Après avoir aimé tout ce qu'il avait fait et après avoir créé ensuite les hommes, Dieu n' aurait-il donc pas aimé tous ceux-ci ? Il les aurait, au contraire, pour la plupart, souverainement haïs en les excluant de la Gloire pour laquelle pourtant il les avait créés ! Il est certain que le bonheur de la créature consiste à atteindre la fin pour laquelle elle a été créée. Il est certain, par ailleurs, que Dieu crée tous les hommes pour la vie éternelle. Or, si Dieu avait créé certains hommes pour la vie éternelle et les en avait ensuite exclus, indépendamment de leurs fautes, ne les aurait-il pas haïs sans raison au moment où il les créait ? Il leur aurait ainsi causé le plus grand tort possible, celui d'être exclus de leur propre fin c'est-à-dire de la Gloire pour laquelle ils ont été créés. « Il ne peut pas y avoir de milieu, en effet, je résume ce que dit Petau - entre l'amour et la haine de Dieu à l'égard de ses créatures, surtout à l'égard des hommes : ou il les aime pour la vie éternelle ou il les hait pour la damnation. Mais le plus grand malheur est d'être séparé de Dieu et réprouvé. Si donc Dieu veut la mort éternelle d'une âme, c'est qu'il ne l'aime pas mais qu'il la haït de la haine la plus grande qui puisse exister en cet ordre qui surpasse l'ordre naturel ». En parlant de mort éternelle, l'Auteur n'entend pas la damnation positive à laquelle Dieu destine quelqu'un, mais l'exclusion de la Gloire. Mais, dit Tertullien, à quoi cela nous servirait-il effectivement que Dieu ne nous ait pas créés pour l'Enfer si en nous créant il nous avait rayés du nombre des Elus ? Être retranché du nombre des Élus implique nécessairement la perte du salut et la damnation : pas de milieu entre les deux ! Tertullien écrit : « Quel sera donc le sort des exclus, sinon la perte du salut ? » Petau conclut donc : « Si Dieu aime tous les hommes indépendamment de leurs mérites, il ne hait pas leurs âmes ; il ne veut donc pas pour eux le malheur suprême ». Si donc Dieu aime tous les hommes, comme il est certain, nous devons croire qu'il veut le salut de tous et qu'il n'a jamais haï quelqu'un au point de vouloir pour lui ce grand malheur : l'exclusion de la Gloire avant même toute prévision de ses mérites !
Je dis et continue de répéter que je n'arrive pas à le comprendre. La question de la prédestination est un mystère si profond qu'il fait dire à l'Apôtre Paul : « O abîme de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu ! Que ses décrets sont insondables et ses voies incompréhensibles ! Qui, en effet, a jamais connu la pensée de Dieu ? » (Rm 11, 33). Nous devons nous soumettre à la volonté de Dieu qui a voulu laisser l'Eglise dans l'obscurité à ce sujet, afin que nous nous humilions tous sous les hautes décisions de sa divine providence. C'est d'autant plus vrai que la grâce qui seule permet aux hommes d'acquérir la vie éternelle, Dieu nous la donne sans aucun doute, avec plus ou moins d'abondance, tout à fait gratuitement et sans tenir compte de nos mérites. Pour faire notre salut, il sera donc toujours nécessaire de nous jeter dans les bras de sa divine Miséricorde pour que le Seigneur nous aide par sa grâce et de mettre toujours notre confiance dans ses infaillibles promesses d'exaucer et de sauver ceux qui le prient.
Mais revenons à notre problème, à savoir que Dieu veut sincèrement le salut de tous. Voyons les autres textes qui prouvent cette vérité. Le Seigneur nous dit par Ezéchiel : « Je suis vivant, oracle du Seigneur. Je ne prends point plaisir à la mort du méchant mais bien plutôt à ce qu'il se détourne de sa voie et qu'il vive » (Ez 33, 11). Non seulement il ne veut pas la mort du pécheur mais qu'il vive ! Comme le fait observer Tertullien, il en fait le serment pour que l'on croie plus facilement à sa parole : « Allant même jusqu'à faire serment : Je suis le Dieu vivant ; il souhaite qu'on le croie ».
David dit également : « Le
châtiment provient de son indignation et la vie de
sa bienveillance » (Ps 30 (29), 6).
S'il nous châtie, c'est que nos péchés
provoquent sa colère ; mais ce
qu'il veut, ce n'est pas notre mort mais notre
vie : « Ce qu'il y a dans sa
volonté, c'est la vie ». Saint Basile commente ainsi
ce texte : « Que dit-il donc ? Sans
aucun doute que Dieu veut nous faire
participer tous à la vie ». David
dit encore : « Notre Dieu est un Dieu de
délivrance. Yahvé le Seigneur peut
retirer de la mort » (Ps 68 (67), 21).
Bellarmin fait ce commentaire : «
La caractéristique et la nature de notre
Dieu, c'est d'être un Dieu Sauveur
; les portes de sortie de la mort lui
appartiennent ; c'est lui qui
délivre de la mort ». Le propre et la nature de
Dieu est de sauver tous les hommes
et de les délivrer tous de la mort
éternelle. Le Seigneur dit
également : « Venez à moi, vous tous qui peinez et
ployez sous le fardeau, et moi je
vous soulagerai » (Mt 11, 28). S'il appelle
tous les hommes au salut, c'est
qu'il veut les sauver tous. Saint Pierre affirme
: « Il use de patience envers tous,
voulant que personne ne périsse, mais que
tous arrivent au repentir » (2 P 3,
9). Il ne veut la damnation de personne mais que tous fassent pénitence et
que par elle ils fassent leur salut. Le
Seigneur dit encore : « Voici, je
me tiens à la porte et je frappe... Si
quelqu'un ouvre la porte,
j'entrerai » (Ap 3, 20) : « Pourquoi mourir, maison
d'Israël ? Convertissez-vous et
vivez! » (Ez 18, 31) « Que pouvais-je encore
faire pour ma vigne que je n'aie
fait ? » (Is 5, 4). « Que de fois ai je voulu
rassembler tes enfants à la manière
dont une poule rassemble ses poussins
sous ses ailes...et tu n'as pas
voulu ! » (Mt 23, 37) Comment le Seigneur
pourrait-il dire qu'il frappe à la
porte de nos coeurs de pécheurs ? Comment
pourrait-il tant nous exhorter à
retourner dans ses bras ? Comment pourrait-il nous demander, avec des
accents de reproche, ce qu'il aurait pu
faire de plus pour nous sauver ?
Comment pourrait-il dire qu'il a voulu nous
accueillir comme des fils, s'il
n'avait pas une vraie volonté de nous sauver
tous ? Jésus, voyant de loin
Jérusalem, nous rapporte saint Luc, et pensant à
la perte de ce peuple à cause de
ses péchés, « pleura sur elle » (Lc 19, 41).
Pourquoi, demande Théophylacte,
avec saint Jean Chrysostome, pourquoi
le Seigneur pleura-t-il en voyant
la ruine qui menaçait les Hébreux, sinon parce qu'il désirait vraiment leur
salut ?. Après tant de témoignages que
donne le Seigneur pour manifester
sa volonté de voir tous les hommes
parvenir au salut, comment peut-on
dire que Dieu ne veut pas le salut de
tous ? Petau reprend : « Peut-on
mettre en doute ces textes de l'Écriture où
Dieu affirme sa volonté par des
expressions célèbres et répétées, par des
larmes et même par un serment ?
Comment les interpréter en sens contraire,
comme si Dieu, à part quelques-uns,
n' avait pas eu le désir de sauver les
hommes et avait décidé de perdre
tout le genre humain ? Ne serait-ce pas
une injure et une dérision
vis-à-vis de vérités de foi si clairement définies ?
Dire que Dieu ne veut pas vrairnent
le salut de tous, dit ce grand Théologien,
c'est une injure et une moquerie à
l'égard des décrets les plus clairs de la foi.
Et le Cardinal Sfondrati ajoute : «
Je ne sais vraiment pas si ceux qui pensent
autrement ne font pas du vrai Dieu
un personnage de théâtre : certains
acteurs ne font-ils pas semblant
d'être rois, alors qu'ils n'ont rien d'un vrai roi
? ».
Cette vérité que Dieu veut le salut de tous les hommes est confirmée communément par les Saints Pères. Tous les Pères grecs ont été unanimes à affirmer que Dieu veut le salut de tous et de chacun : Saint Justin, saint Basile, saint Grégoire, saint Cyrille, saint Méthode, saint Jean Chrysostome, tous cités par Petau. Mais voyons ce que disent les Pères latins : Saint Jérôme : « Dieu veut sauver tous les hommes mais personne n'est sauvé sans le vouloir personnellement. Il désire que nous voulions le bien, et lorsque nous l'aurons voulu, il réalisera en nous son dessein ». Et ailleurs : « Dieu a donc voulu sauver tous ceux qui le désireraient. Il les a appelés au salut afin que leur volonté fût récompensée mais ils ne voulurent pas croire ». Saint Hilaire : « Dieu voudrait que tous les hommes soient sauvés, non seulement ceux qui feront effectivement partie du nombre des Saints, mais absolument tous sans exception ». Saint Paulin : « Le Christ dit à tous : « Venez à moi...etc... En effet, lui qui les a créés tous veut, pour autant qu'il dépend de lui, le salut de tous ». Aucun impie n'est exclu, dit saint Ambroise, pas même le traître Judas ! « Il a voulu montrer ce qu'il désire même pour les impies ; il n' a exclu personne, pas même celui qui le trahirait ; tous peuvent ainsi se rendre compte que, même lorsqu'il a choisi Judas, il avait bien l'intention de les sauver tous... il a fait voir à tous quel était le projet de Dieu, celui de les délivrer tous ». L'auteur des « Commentaires de Saint Ambroise » - peut-être le diacre Hilaire, selon Petau - se pose une question à propos du texte de saint Paul « celui qui veut le salut de tous » : Puisque Dieu veut le salut de tous et qu'il est tout-puissant, pourquoi y en a-t-il tant à ne pas être sauvés ? Et il répond : « Il veut le salut de tous, à condition qu'ils le veuillent eux-mêmes. En effet, celui qui a fait la loi n'a exclu personne du salut... mais le remède est sans effet chez ceux qui n'en veulent pas ! » Le Seigneur, continue-til, n' a donc exclu personne de la Gloire : il donne à tous la grâce du salut, à condition qu'ils veuillent bien y correspondre, et sa grâce ne profite pas à ceux qui la refusent. Saint Jean Chrysostome demande pareillement : « Pourquoi donc ne sont-ils pas tous sauvés, si Dieu veut vraiment le salut de tous ? » Et il répond : « Parce que la volonté de tous n'est pas en harmonie avec la sienne ; or, il ne force personne ». Saint Augustin : « Dieu veut le salut de tous, mais pas au point de leur enlever le libre arbitre ». Saint Augustin exprime la même idée en plusieurs autres textes que nous allons citer bientôt. Que Jésus Christ soit mort pour tous et pour chacun est également très clair dans les Saintes Ecritures et dans les textes des Pères. Grande fut certainement la misère causée à tout le genre humain par le péché d'Adam, mais Jésus Christ en a réparé par la Rédemption tous les dommages et préjudices. C'est pourquoi le Concile de Trente a déclaré que le baptême rend les âmes pures et immaculées. L'attirance du mal ou concupiscence qui reste en elles ne subsiste pas pour leur perte mais pour leur faire acquérir une couronne d'autant plus belle qu'ils y résisteront : « Dans les baptisés il n'est rien que Dieu haïsse... ils sont devenus innocents, immaculés, purs et aimés de Dieu. Ce Saint Synode reconnaît cependant et croit que la concupiscence ou attirance du mal subsiste en eux. Puisqu'elle n'est là qu'en vue de la lutte à mener, elle ne peut nuire à ceux qui n'y cèdent pas. Bien plus, celui qui aura combattu dans les règles sera couronné ! ». Et saint Léon ajoute : « Nous avons reçu davantage par la grâce ineffable du Christ que nous n'avions perdu par la haine du diable ». Le gain que nous avons fait par la Rédemption du Christ a été bien plus grand que le dommage subi par le péché d'Adam. L'Apôtre Paul l'affirme : « Mais il n'en va pas du don comme de la faute... Où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé » (Rm 5, 15 et 20). Notre Sauveur l'a déclaré lui-même : « Je suis venu pour qu'ils aient la vie et qu'ils l'aient en abondance » (Jn 10, 10). David et Isaïe l'avaient déjà annoncé. David : « Près de Yahvé est la grâce ; près de lui, l'abondance du rachat » (Ps 130 (129), 7). Et Isaïe : « Elle a reçu de la main de Yahvé le double pour tous ses péchés » (Is 40, 2). Cornelius a Lapide commente ainsi ce texte : « Dieu a enlevé par le Christ les iniquités de l'Eglise. Au lieu des peines qu'elle méritait pour ses péchés, elle a reçu doubles biens ».
Les Saintes Ecritures nous affirment, comme je l'ai dit, que notre Sauveur est mort pour tous et qu'il a offert au Père éternel le prix de la Rédemption : « Car le Fils de l'homme est venu sauver ce qui était perdu » (Mt 18, 11). « Il s'est livré en rançon pour tous » (1 Tm 2, 6). « Il est mort pour tous afin que les vivants ne vivent plus pour eux-mêmes mais pour celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15). « Si, en effet, nous peinons et combattons, c'est que nous avons mis notre espérance dans le Dieu vivant, le Sauveur de tous les hommes, principalement des croyants » ( 1 Tm 4, 10). « C'est lui qui est victime de propitiation pour nos péchés, pas seulement pour les nôtres mais pour ceux du monde entier » ( 1 Jn 2, 2). « Car l'amour du Christ nous presse, à la pensée que si un seul est mort pour tous, alors tous sont morts » (2 Co 5, 14). Je ne parle que de ce dernier texte. Comment, du fait que Jésus Christ est mort pour tous, l'Apôtre pourrait-il déduire que tous sont morts, s'il ne tenait pas pour certain que Jésus Christ est vraiment mort pour tous ? D'autant plus que saint Paul en conclut également que cette vérité doit allumer l'amour en nos coeurs. Mais ce qui explique surtout le désir et la volonté de Dieu de sauver tous les hommes, c'est ce qu'ajoute l'Apôtre Paul : « Lui qui n'a pas épargné son propre Fils mais l'a livré pour nous tous » (Rm 8, 32). Ce qui suit a encore plus de force : « Comment avec lui ne nous accordera-t-il pas toute faveur ? » Si Dieu nous a tout donné, comment pouvons-nous craindre qu'il nous ait refusé l'élection à la Gloire, alors que nous correspondons à sa grâce ? S'il nous a donné le Fils, dit le savant Cardinal Sfondrati, comment nous refusera-t-il la grâce du salut ? « Comme saint Paul nous le montre savamment, Dieu nous assure qu'il ne nous refusera pas le moins après nous avoir donné le plus : celui qui a donné son Fils pour notre salut ne nous refusera pas la grâce du salut ». Oui, comment saint Paul pouvait-il dire qu'en nous donnant son Fils Dieu nous a tout donné, s'il avait cru que le Seigneur en a exclu un grand nombre de la Gloire qui est l'unique bien et l'unique fin pour lesquels il nous a créés ? Le Seigneur aurait donc tout donné à ce grand nombre et ensuite il lui aurait refusé le meilleur, la Béatitude éternelle ? Sans celle-ci, puisqu'il n'y a pas de milieu, ils ne pourraient être qu'éternellement malheureux. Oserions-nous dire quelque chose de plus absurde encore, comme le fait remarquer un autre savant auteur : « Dieu donnerait à tous la grâce de parvenir à la Gloire mais il refuserait ensuite à beaucoup la possibilité d'aller en jouir : il donnerait le moyen mais refuserait la fin ».
Tous les Saints Pères sont
d'accord pour dire que Jésus Christ est mort pour
obtenir à tous le salut éternel.
Saint Jérôme : « Le Christ est mort pour tous :
lui seul fut trouvé digne d'être
offert en sacrifice pour tous ceux qui étaient
morts dans le péché ». Saint
Ambroise : « Le Christ est venu pour guérir nos
blessures mais tous ne demandent
pas le remède ; il guérit les volontaires et
ne force pas les récalcitrants ».
Il dit ailleurs : « Il a offert à tous la possibilité
de guérir. Ceux qui périssent ne
doivent attribuer qu' à eux-mêmes la cause de leur mort : ils n'ont pas voulu
se soigner, alors qu'ils avaient le remède !
La miséricorde du Christ s'étend
manifestement à tous : il veut le salut de
tous les hommes ! ». Il s'exprime
encore plus clairement dans un autre texte
: « Jésus n' a pas rédigé son
testament pour un seul ni pour un petit nombre
mais pour tous. Nous avons tous été
constitués ses héritiers. Son testament
est pour tous. Tous y ont droit.
C'est l'héritage de tous et la propriété de
chacun ». Notons ces mots : « Nous
avons tous été constitués ses
héritiers » : Le Rédempteur a fait
de nous tous par testament les héritiers de
son ciel. Saint Léon : « Notre
Seigneur n'ayant trouvé aucun homme qui fût
libre de la condamnation, est venu
les délivrer tous ». Saint Augustin commente les paroles de saint Jean
: « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le
monde pour juger le monde mais pour
que le monde soit sauvé par lui » (Jn
3, 17). « Comme c'est le rôle d'un
médecin, il est venu guérir les malades ».
Notons « comme c'est le rôle d'un
médecin » : Jésus veut donc concrètement, efficacement, le
salut de tous mais il ne peut guérir ceux qui
ne le veulent pas : « Il guérit
entièrement, oui, mais pas celui qui s'y refuse.
Qu'y a-t-il de plus avantageux pour
toi que d'obtenir la vie et la guérison, si
tu le veux ? » Quand le saint dit :
« il guérit », il parle des pécheurs qui sont
malades et incapables de faire leur
salut par leurs propres forces. Que
signifie « il guérit entièrement »
? que rien ne manque de la part de Dieu
pour la guérison et le salut des
pécheurs. Que signifie cc obtenir la vie et la
guérison, si tu le veux » ? Que
Dieu veut vraiment et sincèrement nous
sauver tous, pour autant qu'il
dépend de lui. Autrement, nous ne serions pas
à même d'obtenir la guérison et la
vie éternelle. Il dit ailleurs : « Lui qui nous
a rachetés à un tel prix ne veut
pas nous perdre. Il ne rachète pas les
hommes pour les perdre mais pour
leur donner la vie ». Il nous a rachetés
tous pour nous sauver tous. Il nous
encourage donc tous à espérer la Béatitude éternelle par cette
phrase célèbre : « Que la faiblesse humaine se
redresse ! Qu'elle ne dise pas : je
ne serai pas heureux... Le Seigneur a fait
plus encore qu'il n'a promis.
Qu'a-t-il fait? Il est mort pour toi. Qu'a-t-il
promis ? Que tu vivras avec lui ».
Certains ont osé dire que Jésus Christ a
versé son sang pour tous pour leur
obtenir la grâce mais pas le salut. Mais le
théologien de Périgueux les prend à
parti et ne peut pas admettre une telle
opinion : « Quel raisonnement
ridicule ! Comment la Sagesse de Dieu
a-t-elle pu vouloir le moyen du
salut et pas la fin qui est le salut lui-même ?
». Saint Augustin interpelle les
Juifs : « Regardez le côté que vous avez transpercé : il a été ouvert par
vous et pour vous ». Si Jésus n'avait pas
vraiment donné son sang pour tous,
les Juifs auraient pu répliquer à saint
Augustin : Oui, nous avons ouvert
le côté du Christ, mais ce n'est pas pour
nous qu'il a été ouvert !
Saint Thomas est bien certain, lui aussi, que Jésus est mort pour tous. Il veut donc le salut de tous : « Jésus Christ est médiateur entre Dieu et les hommes, non pas entre Dieu et quelques-uns mais entre Dieu et tous les hommes. Il n'en serait pas ainsi s'il ne voulait pas les sauver tous ». Tout ceci est confirmé par la condamnation de la 5e proposition de Jansénius. Celle-ci disait : « Il est semi-pélagien de dire que le Christ est mort et a versé son sang pour tous les hommes ». D'après le contexte des autres propositions condamnées et d'après les principes de Jansénius, le sens de cette proposition est celui-ci : Jésus Christ n'est pas mort pour mériter à tous les grâces suffisantes au salut mais seulement aux prédestinés. Jansénius l'a clairement exprimé: "il n'est nullement conforme aux principes de saint Augustin de prétendre que le Christ est mort et a versé son sang pour le salut éternel des infidèles qui mourront dans l'infidélité ou des justes qui ne persévéreront pas ». Quelle est la doctrine catholique ? Tout le contraire : il n'est pas semi-pélagien mais parfaitement exact de dire que Jésus Christ est mort pour mériter les grâces nécessaires au salut éternel, selon l'ordre actuel de la Providence, non seulement aux prédestinés mais à tous et même aux réprouvés.
Que Dieu veuille vraiment le
salut de tous et que Jésus Christ soit mort pour
le salut de tous, nous le déduisons
également du commandement de l'espérance que le Seigneur impose
à tous. La raison en est claire. Saint Paul
appelle l'espérance chrétienne
l'ancre sûre et solide de l'âme : « Nous
sommes fortement encouragés à bien
saisir l'espérance qui nous est offerte.
En elle nous avons comme une ancre
de notre âme, sûre autant que solide »
(He 6, 18). Où trouverions-nous
cette ancre sûre et solide de notre
espérance, sinon dans la certitude
que Dieu veut le salut de tous ? Le
théologien de Périgueux demande : «
Quelle pourra être notre espérance en
la divine miséricorde s'il n' est
pas certain que Dieu veuille le salut de tous ?
Avec quelle confiance pourront-ils
offrir à Dieu la mort du Christ pour
obtenir le pardon, s'il n'est pas
certain qu'elle ait été offerte pour eux ? ». Et
le Cardinal Sfondrati conclut : Si
jamais Dieu en avait élu certains pour la
vie éternelle et avait exclu les
autres, nous aurions plus de raisons de
désespérer que d'espérer, car il y
a moins d'élus que de réprouvés : «
Personne, dit l'Auteur ci-dessus,
ne pourrait espérer fermement car on aurait plus de raisons de désespérer que
d'espérer ; en effet, les réprouvés sont
beaucoup plus nombreux que les élus
». Et si Jésus Christ n'était pas mort
pour le salut de tous, comment
pourrions-nous avoir un motif solide
d'espérer le salut par les mérites
de Jésus Christ, sans une révélation
particulière ? Mais saint Augustin
n'a aucun doute à ce sujet : « C'est dans le
précieux sang du Christ, répandu
pour nous et pour notre salut, que réside
toute mon espérance et la certitude
de ma foi ! ». Le saint mettait donc toute
son espérance dans le sang de Jésus
Christ, parce que sa foi lui certifiait que
Jésus Christ est mort pour tous.
Mais nous examinerons mieux ce problème de l'espérance dans le chapitre
quatrième, quand nous parlerons du point
principal c'est-à-dire de la grâce
de la prière donnée à tous.
Mais il reste à répondre à une
objection. Qu'en est-il des enfants qui
meurent avant le baptême et avant
l'âge de raison ? Si Dieu veut le salut de
tous, comment ces enfants
peuvent-ils périr sans que ce soit de leur faute,
puisqu'ils sont privés de tout
secours de Dieu pour faire leur salut ? Il y a
deux réponses dont l'une est
meilleure que l'autre. Je les résume brièvement.
D'abord, dit-on, Dieu veut, d'une
volonté antécédente, le salut de tous, et il a
donné à tous les moyens généraux
nécessaires au salut ; quelquefois ces
moyens n'obtiennent pas leur effet,
soit à cause de la volonté personnelle de
ceux qui ne veulent pas s'en servir
ou bien parce que certains ne peuvent
pas en profiter en raison des
causes secondes : c'est le cas de la mort
naturelle des enfants. Dieu n'est
pas tenu d'empêcher le cours des
événements, après avoir tout
disposé selon les justes desseins de sa
Providence générale. C'est saint
Thomas qui donne cette explication. Jésus
Christ a offert ses mérites pour
tous et il a institué le baptême pour tous. Par
suite de la mort de certains
enfants avant l'âge de raison ce remède n'est pas
appliqué, non par suite d'une
volonté directe de Dieu mais d'une volonté purement permissive. Dieu,
ordonnateur suprême de toutes choses, ne doit
point troubler l'ordre général pour
régler des cas particuliers.
Seconde réponse : il y a une différence entre ne pas être heureux et se perdre. En effet, la Béatitude éternelle est un don absolument gratuit dont la privation ne comporte pas le caractère d'une peine. Saint Thomas dit très justement que les enfants morts tout jeunes ne subissent ni la peine du sens ni la peine du dam. Ils ne subissent pas la peine du sens « parce que celle-ci correspond à une déviation vers la créature. Or, dans le péché originel, qui n'est pas une faute personnelle, il n'y a pas de déviation vers la créature ; la peine du sens n'est donc pas due au péché originel » parce que celui-ci ne comporte pas d'acte personnel coupable. Les adversaires opposent à cette opinion celle de saint Augustin : il pense, et dit quelque part, que les enfants sont condamnés également à la peine du sens ; mais ailleurs le saint se déclare très indécis sur ce point : « Quant à la peine des enfants, je suis bien perplexe, crois-moi, et je ne trouve absolument rien à répondre ». Il écrit ailleurs : on peut bien dire que ces enfants ne reçoivent ni récompense, ni peine. « Car il n'y a pas à craindre qu'il ne puisse y avoir une voie moyenne entre le vice et la vertu, ni, de la part du juge, qu'il ne puisse y avoir une décision moyenne entre le châtiment et la récompense ». Saint Grégoire de Nazianze l'affirme : « Les petits enfants ne recevront du juste juge ni la gloire du ciel ni les supplices ». Saint Grégoire de Nysse : « La mort prématurée des enfants montre que ceux qui ont ainsi cessé de vivre ne seront ni dans la douleur, ni dans la tristesse ».
Quant à la peine du dam : Bien
que les enfants soient exclus de la Gloire, le
Docteur Angélique, qui a le mieux
réfléchi sur cette question, enseigne que
personne ne souffre de la privation
d'un bien dont il n'est pas capable.
Aucun homme ne s'afflige de ne pas
pouvoir voler ou de n'être pas
empereur alors qu'il n'est qu'une
personne privée ; ainsi les enfants ne
souffrent pas d'être privés de la
gloire à laquelle ils ne pouvaient prétendre ni
par leur nature ni par leurs
mérites personnels. Saint Thomas ajoute ailleurs
une autre raison : la connaissance
surnaturelle de la Gloire ne se fait que par
la foi actuelle qui surpasse toute
connaissance naturelle. Les enfants ne
peuvent donc pas souffrir
de la privation de la Gloire,
car ils n'en ont eu aucune connaissance surnaturelle. Ces enfants, dit-il
encore, non seulement ne souffriront pas
d'être privés de la Béatitude
éternelle mais ils jouiront de leurs biens naturels
; ils jouiront même en quelque
sorte de Dieu, autant que le permettent la
connaissance et l'amour naturels :
« Au contraire, ils jouiront davantage
parce qu'ils auront une grande part
à la Bonté de Dieu et aux perfections
naturelles ». Et il ajoute : Bien
que ces enfants soient séparés de Dieu quant
à l'union de la Gloire, « ils lui
seront unis par la participation des biens
naturels et ils pourront même jouir
de Dieu par la connaissance et l'amour
naturels »
PRÉLIMINAIRE II
A TOUS, DIEU DONNE LES GRÂCES NÉCESSAIRES À TOUS LES JUSTES, POUR OBSERVER LES COMMANDEMENTS ; ET À TOUS LES PÉCHEURS, POUR SE CONVERTIR.
Si Dieu veut vraiment le salut
de tous les hommes, il leur donne à tous la
grâce et les secours nécessaires
pour cela. Autrement, il ne pourrait pas dire
qu'il veut vraiment les sauver
tous. « Dieu veut d'une volonté antécédente le
salut de tous, dit saint Thomas ;
l'ordre naturel a été établi en fonction du
salut, et tous les biens naturels
ou gratuits qui conduisent à cette fin ont été
mis communément à la disposition de
tous. » Malgré les affirmations
blasphématoires de Luther et de
Calvin, il est certain que Dieu n'impose pas
une loi impossible à observer. Il
est certain également que, sans le secours
de la grâce, il est impossible
d'observer la loi. Innocent ler l'a déclaré contre
les Pélagiens : « Avec l'aide de
Dieu nous sommes vainqueurs ; sans son
aide nous serons inévitablement
vaincus. » Le Pape Célestin l'affirme
également. Puisque le
Seigneur donne à tous une loi
qu'il soit possible d'observer, il accorde à tous
la grâce nécessaire, soit
immédiatement soit médiatement par le moyen de la
prière, comme l'a défini très
clairement le Saint Concile de Trente : Dieu n'ordonne pas des choses
impossibles mais lorsqu'il ordonne, il t'engage à
faire ce que tu peux et à demander
ce que tu ne peux pas, et il t'aide à
pouvoir. Si Dieu nous refusait la
grâce prochaine ou éloignée pour observer
la loi, ou bien la loi aurait été
donnée inutilement ou bien le péché serait
inévitable. Si le péché était
inévitable, ce ne serait plus un péché, comme
nous allons le démontrer. C'est le
sentiment commun des Pères, comme
nous allons le voir. Saint Cyrille
d'Alexandrie : « Si quelqu'un qui a reçu
autant que d'autres les secours de
la grâce divine, a péché volontairement,
comment peut-il accuser le Christ
de ne pas l'avoir préservé, alors que
celui-ci a libéré l'homme en lui
apportant tous les secours nécessaires ?
Comment, dit le saint, ce pécheur,
qui a reçu autant que les autres restés
fidèles les secours de la grâce et
qui a péché volontairement, peut-il se
plaindre de Jésus Christ ? Celui-ci
ne l'a-t-il pas libéré autant qu'il le pouvait
par les secours qu'il lui a
apportés ? » Saint Jean Chrysostome demande : «
D'où vient-il que les uns sont des
vases de colère (des réprouvés) et d'autres
des vases de miséricorde (des élus)
? De leur libre volonté, répond-il. En
effet, Dieu est infiniment bon et
il montre envers tous une égale
bienveillance. » Il ajoute à propos
du Pharaon qui avait, nous dit la Bible, le
coeur endurci : « Si le Pharaon n'a
pas été sauvé, c'est qu'il l'a bien voulu car
il n' a rien reçu de moins que ceux
qui ont été sauvés. ». Il commente
ailleurs la demande de la mère des
fils de Zébédée et la réponse de Jésus : «
Il ne dépend pas de moi de vous
donner, etc ». « Le Christ a voulu indiquer
que le don ne concerne pas que lui
mais que les combattants ont aussi à le
saisir. Si cela ne dépendait que de
lui, tous les hommes seraient sauvés. »
Saint Isidore de Péluse : « Dieu
veut vraiment et de toutes manières aider
ceux qui se vautrent dans le péché,
pour leur enlever toute excuse ». Saint
Cyrille de Jérusalem : « Le
Seigneur a ouvert la porte de la vie éternelle à
tous les hommes. Tous peuvent y
entrer, sans que personne ne puisse les en
empêcher. » Mais cette doctrine des
Pères grecs ne plaît pas à Jansénius qui
a l'audace de dire : « Personne n'
a parlé plus imparfaitement de la grâce que
les Pères grecs ». N'aurions-nous
donc pas le droit, sur le problème de la
grâce, de suivre l'enseignement des
Pères grecs qui ont été les premiers
Maîtres et les colonnes de l'Église
? Est-ce que la doctrine des Grecs,
spécialement sur ce point si
important, était différente de celle de l'Eglise
Latine ? Il est certain, au
contraire, que la vraie foi est passée de l'Eglise
Grecque à l'Eglise Latine. Comme
l'a écrit saint Augustin contre Julien qui
lui opposait l'autorité des Pères
grecs, on ne peut mettre en doute que les
latins aient la même foi que les
grecs. Et qui donc devrions-nous suivre ?
Peut-être les erreurs de ce
Jansénius, déjà condamnées comme hérétiques
par l'Eglise ? N'a-t-il pas eu
l'audace de dire que même les Justes n'ont pas la
grâce nécessaire pour observer
certains commandements ? N'a-t-il pas
prétendu que l'homme mérite et
démérite, même s'il agit par nécessité, du
moment qu'il n'est pas contraint
par la violence ? Ces erreurs et d'autres
découlent de son faux système de la
délectation relativement victorieuse,
que nous réfuterons dans le
chapitre troisième.
Puisque les Pères grecs ne
satisfont pas Jansénius, voyons ce qu'en disent
les Pères latins. Or, ceux-ci ne
diffèrent en rien des grecs. Saint Jérôme : «
L'homme ne peut faire aucune bonne
oeuvre sans celui qui lui a donné le
libre arbitre et qui ne lui refuse
pas sa grâce pour chacune de ses bonnes
oeuvres ». Notons bien ces mots : «
qui ne lui refuse pas sa grâce pour
chacune de ses bonnes oeuvres ».
Saint Ambroise : « Il vient vers nous et il
frappe à la porte ; il a toujours
l'intention d'entrer ; mais s'il n'entre pas
toujours, cela dépend de nous ».
Saint Léon : « Celui, en effet, qui nous
prévient de son secours, nous
presse à juste titre de ses commandements ».
Saint Hilaire : « Par un don qui
est fait à tous, abondante a été la grâce de la
justification ». Innocent ler : «
Il nous donne chaque jour des remèdes : si
nous ne les utilisons pas en toute
confiance, nous ne pourrons jamais
triompher des erreurs humaines ».
Saint Augustin : « Ce n'est pas d'ignorer
malgré toi que l'on te
fait grief, mais de négliger de
chercher ce que tu ignores ; ce n'est pas non
plus de ne point panser tes membres
blessés, mais de mépriser celui qui
vient les guérir ; tes propres
péchés à toi, les voilà. Car il n'y a pas d'homme si dépourvu qui ne sache l'utilité
de chercher ». Et ailleurs : « Donc son
ignorance de ce qu'elle (l' âme)
doit faire provient de la perfection qu'elle n' a
pas encore obtenue ; mais elle
l'obtiendra aussi si elle use bien de ce qui déjà
lui a été donné. Or il lui a été
donné de chercher avec zèle et piété si elle veut
». Notons bien « Or il lui a été
donné de chercher avec zèle et piété si elle
veut ». Chacun a donc, au moins, la
grâce éloignée de demander. S'il en use
bien, il recevra la grâce prochaine
de pouvoir faire ce qui lui était tout d'abord impossible. Le saint
Docteur s'appuie sur le principe suivant :
personne ne pèche dans ce qu'il ne
peut éviter ; donc si l'on pèche sur un
point, c'est dans la mesure même où
on peut l'éviter avec la grâce du
Seigneur qui est donnée à tous. «
Qui pèche, en effet, sur un point sur lequel
il ne peut aucunement se garder ?
Mais nous péchons : c'est donc qu'il est
possible de se garder... Le péché
peut être évité, mais avec l'aide de celui qui
ne peut tromper ». La raison en est
évidente : il est clair - et nous le verrons
encore mieux lorsque nous parlerons
des pécheurs obstinés - qu'il n'y aurait
pas de péché si faisait défaut la
grâce nécessaire pour observer les commandements.
Saint Thomas enseigne la même doctrine en plusieurs endroits. Il commente ainsi le texte de saint Paul « Qui veut que tous les hommes soient sauvés » : « La grâce ne fait donc défaut à personne mais elle est donnée à tous, pour autant qu' il dépend de Dieu, tout comme le soleil envoie sa lumière même aux aveugles ». Le soleil envoie sa lumière à tous, et seuls en sont privés ceux qui volontairement y ferment les yeux. Ainsi Dieu communique à tous la grâce nécessaire pour observer la loi, et les hommes ne se perdent que s'ils ne veulent pas en profiter. Il dit ailleurs : « C'est le rôle de la Divine Providence de pourvoir chacun des moyens nécessaires au salut, à condition que l'homme, de son côté, n'y mette pas d'obstacle ». Dieu donne donc à tous les grâce nécessaires au salut. Puisque la grâce actuelle est nécessaire pour vaincre les tentations, pour pratiquer les commandements, il faut obligatoirement conclure : Dieu donne à tous la grâce actuelle ou effective pour faire le bien, soit immédiatement soit médiatement ; on n'a pas besoin d'une grâce supplémentaire pour mettre en oeuvre ce moyen de la prière, en vue d'obtenir la grâce actuelle prochaine. Et saint Thomas commente ainsi ces paroles de Jésus en saint Jean « Personne ne vient à moi si mon Père ne l'attire » : « Si le coeur de l'homme ne s'élève pas vers Dieu, ce n'est pas par la faute de « celui qui attire » - celui-ci fait tout ce qu'il faut - mais c'est à cause de l'opposition par « celui qui est attiré ». Scot dit exactement la même chose « Dieu veut de par sa volonté antécédente, sauver tous les hommes, pour autant qu'il dépend de lui, et il leur a donné les biens généraux suffisants pour le salut ». Le Concile de Cologne (1636) affirme : « Bien que personne ne se convertisse s'il n'est attiré par le Père, personne ne peut prétendre qu'il n'est pas attiré : le Seigneur se tient sans cesse à la porte de son coeur et il frappe en lui parlant directement au coeur et de l'extérieur ».
Les Saints Pères n'ont pas parlé au hasard mais ils se sont appuyés sur les Saintes Ecritures. Le Seigneur nous assure très clairement, en de nombreux passages, qu'il nous assiste de sa grâce. A nous d'en profiter pour persévérer dans la justice ou pour nous convertir si nous sommes pécheurs : « Je me tiens à la porte et je frappe....Si quelqu'un m'ouvre la porte, j'entrerai chez lui » (Ap 3, 20). Bellarmin commente ainsi ce texte : Le Seigneur sait bien que l'homme ne peut pas ouvrir sans sa grâce. Il frapperait donc en vain à la porte de son coeur s'il ne lui donnait pas auparavant la grâce d'ouvrir quand il le veut. Et saint Thomas enseigne de même à propos de ce texte : Dieu donne à chacun la grâce nécessaire au salut : à chacun d'y correspondre s'il le veut. « Dieu, dans sa volonté très généreuse, donne sa grâce à tous ceux qui s'y préparent : Je me tiens à la porte et je frappe. La grâce de Dieu ne fait défaut à personne mais elle est communiquée à tous, pour autant qu'il dépend de lui ». Il ajoute : « C'est le rôle de la Divine Providence de pourvoir chacun des moyens nécessaires au salut ». Ainsi, écrit saint Ambroise, le Seigneur frappe à la porte parce qu'il veut vraiment entrer. Mais il arrive qu'il n'entre pas ou bien qu'il ne demeure pas dans nos âmes parce que nous lui interdisons l'entrée, ou bien parce que nous le chassons, une fois qu'il y est entré : « ll vient, en effet, et il frappe à la porte : il veut toujours entrer mais s'il n'entre pas toujours ou s'il ne reste pas, c'est de notre faute ! »
« Que pouvais je encore faire pour ma vigne que je n'aie fait ? Pourquoi espérais je avoir de beaux raisins et a-t-elle donné des raisins sauvages ? » (Is 5, 4). Bellarmin dit à propos de ce texte : Si le Seigneur n'avait pas donné à la vigne la possibilité de produire des raisins pourquoi dirait-il « Pourquoi espérais-je ? » Et si Dieu n'avait pas donné à tous la grâce nécessaire pour faire leur salut, aurait-il pu dire aux Hébreux : « Que pouvais je encore faire ? ». Nous n'avons pas donné de fruit, auraient-ils pu répondre, parce que le secours nécessaire nous a manqué ! Bellarmin dit également à propos des paroles de Jésus « Combien de fois ai je voulu rassembler tes enfants... et tu n'as pas voulu » (Mt 23,38). « Comment a-t-il voulu être recherché par ceux qui le rejetaient, demande le Cardinal, s'il ne les a pas aidés à vouloir ? »
« O Dieu, nous rappelons la mémoire de ta miséricorde, au milieu de ton temple » (Ps 48 (47),10). Saint Bernard fait cette remarque : « De fait, c'est au milieu du temple que se trouve la miséricorde, et non dans un angle ou dans une annexe : Dieu ne fait pas de favoritisme (Ac 10, 34). Elle est disposée comme un bien commun, elle est offerte à tous, et nul ne s'en trouve exclu à moins de s'en priver soi-même ».
« Ou bien méprises-tu ses
richesses de bonté ? Sans reconnaître que cette
bonté de Dieu te pousse au repentir
? » (Rm 2,4). Voici un pécheur qui par
malice ne se convertit pas, qui
méprise les richesses de la Divine Bonté qui
l'appelle et qui le pousse sans
cesse à se convertir. Dieu déteste le péché,
mais en même temps il continue
d'aimer le pécheur tant qu'il vit ici-bas et il
lui donne les secours nécessaires à
son salut. « Vous pardonnez à tous,
parce que tout est à vous, Seigneur
qui aimez les âmes » (Sg 11,26) Non, dit
Bellarmin, Dieu ne refuse pas au
pécheur la grâce pour résister aux
tentations, quelque obstiné qu'il
soit : « Tous ont toujours le secours nécessaire pour éviter de nouveaux
péchés, soit immédiatement, soit
médiatement (par le moyen de la
prière). De la sorte, les pécheurs peuvent
obtenir de Dieu de plus grands
secours, grâce auxquels ils éviteront le péché
». Ajoutons ce que dit le Seigneur
par le Prophète Ezéchiel : « Je suis vivant,
oracle du Seigneur Yahvé ; je ne
veux point la mort du méchant mais qu'il
se détourne de sa voie et qu'il
vive ! » (Ez 33,11). Saint Pierre dit de même :
« Le Seigneur use de patience
envers vous ne voulant pas qu'aucun périsse
mais que tous viennent à la
pénitence » (2 P 3, 9). Si donc Dieu veut que
tous se convertissent réellement,
on doit nécessairement supposer qu'il donne à tous la grâce dont ils ont
besoin pour le faire concrètement.
Je sais bien qu'il y a des théologiens qui soutiennent que Dieu va jusqu'à refuser même la grâce suffisante à certains pécheurs obstinés. Ils s'appuient, entre autres, sur une doctrine de saint Thomas : « Bien que ceux qui sont dans le péché ne puissent pas, par leurs propres forces et à moins d'être prévenus par le secours de la grâce, éviter de mettre obstacle à la grâce, ainsi qu'on l'a montré, cela leur est néanmoins imputé à péché, parce que cette faiblesse est une conséquence de leurs fautes précédentes : par exemple, un ivrogne n'est pas excusé du meurtre qu'il a commis en état d'ivresse volontaire. De plus, bien que celui qui vit dans le péché ne puisse pas par ses propres forces éviter tous les péchés, il peut cependant en éviter l'un ou l'autre, comme on l'a dit. Ce qu'il commet, il le fait volontairement, et il n'est pas injuste que ce péché lui soit imputé ». D'après ces théologiens, saint Thomas veut dire ceci : Certains pécheurs peuvent bien éviter les péchés pris un par un, mais non tous les péchés pris globalement, parce que, en punition des péchés qu'ils ont commis précédemment, ils sont privés de toute grâce actuelle.
Mais, dans ce passage, saint Thomas ne parle pas de la grâce actuelle mais de la grâce habituelle ou sanctifiante. Privé de celle-ci le pécheur ne peut pas rester longtemps sans tomber dans de nouveaux péchés, comme il l'enseigne en plusieurs passages. Il est clair, d'après le contexte, que saint Thomas veut dire ici la même chose. Nous citons tout le passage pour bien faire comprendre la pensée du saint. Voici d'abord le titre du chapitre : « L' homme en état de péché ne peut pas éviter le péché sans la grâce ». Le titre même indique que le saint Docteur, n'entend pas dire ici autre chose que dans les autres passages : « Comme l'esprit de l'homme s'est détourné de l'état de rectitude, il est clair qu'il s'est éloigné de l'ordre de la fin à poursuivre... Chaque fois donc que se présentera quelque chose se situant dans la ligne d'une fin erronée et contraire à la vraie fin, on le choisira à moins que l'on ne soit ramené à l'ordre véritable et que l'on ne donne la préférence à la véritable fin, ce qui est un effet de la grâce. Mais, quand on choisit par contre quelque chose de contraire à la fin ultime, on met un obstacle à la grâce qui oriente vers la W . Il est donc clair qu'après le péché l'homme ne peut s'abstenir de tout péché avant d'être ramené par la grâce à l'ordre voulu. Dans ces conditions, l'opinion des Pélagiens n'est-elle pas stupide ? Ils prétendaient que l'homme en état de péché peut éviter le péché sans la grâce ». Vient ensuite le texte cité plus haut « Bien que ceux qui sont dans le péché.... » dont se servent les adversaires. Quelle est l'intention de saint Thomas ? non pas de prouver que certains pécheurs sont privés de toute grâce actuelle, ni qu'ils ne peuvent éviter tous les péchés, ni qu'ils pèchent et qu'ils sont dignes de châtiments, mais de prouver, contre les Pélagiens, que l'homme qui n'a pas la grâce sanctifiante ne peut s'abstenir de pécher. Le saint parle certainement de la grâce sanctifiante parce que c'est uniquement celle-là qui remet l'âme dans l'ordre voulu. C' est de cette même grâce sanctifiante qu'il entend parler lorsqu'il dit « à moins d'être prévenus par le secours de la grâce ». Il veut dire ceci : si le pécheur n'est pas prévenu c'est-à-dire possédé par la grâce et donc tenu, selon l'ordre fixé, d'avoir Dieu pour fin ultime, il ne peut éviter de commettre de nouveaux péchés. Ainsi l'entendent les thomistes, tels que Silvestre de Ferrare et Gonet, à propos de ce texte. Mais inutile de recourir à d'autres ! C'est évident d'après ce que dit saint Thomas dans la Somme. Il y parle du même problème et apporte exactement les mêmes raisons, dans les termes de son livre Contra Gentes chapitre 160: il n'y parle expressément que de la seule grâce habituelle ou sanctifiante.
Impossible que le saint Docteur l'ait entendu autrement ! N'enseigne-t-il pas ailleurs que la divine grâce ne manque jamais à personne ? Il le dit dans son Commentaire de saint Jean : « Ne crois pas que cet effet puisse provenir de la privation de la vraie lumière, l'Evangile l'exclut formellement : Il était la vraie lumière qui illumine tous les hommes. Le Verbe éclaire, pour autant qu'il dépend de lui, car il ne fait défaut à personne. Il veut même que tous les hommes soient sauvés. Si quelqu'un n'est pas illuminé, c'est qu'il se détourne de la lumière ». Il enseigne également ceci : Il n'y a aucun pécheur, si perdu soit-il et privé de la grâce, qui ne puisse renoncer à son obstination et se conformer à la volonté de Dieu. Mais il ne peut certainement pas le faire sans le secours de la grâce : « Il n'est personne sur cette terre qui ne puisse renoncer à son obstination et se conformer ainsi à la volonté de Dieu ». Il dit ailleurs : « Aussi longtemps que l'homme jouit ici-bas de son libre arbitre... il peut se préparer à la grâce par le repentir de ses péchés ». Ce repentir ne peut avoir lieu sans la grâce. Et ailleurs : « Aucun homme ici-bas, si obstiné soit-il dans le mal, qui ne puisse collaborer à sa conversion ! ». Il faut nécessairement que s'y ajoute le secours de la grâce. Il commente ailleurs les paroles de saint Paul « Il veut que tous les hommes soient sauvés » : « La grâce de Dieu ne fait donc défaut à personne, mais pour autant qu'il dépend de lui il la communique à tous ». Sur ces mêmes paroles de l'Apôtre, il ajoute : « Pour autant qu'il dépend de lui, Dieu est prêt à donner sa grâce à tous... Seuls en sont privés ceux qui y mettent en eux-mêmes un obstacle ; ils ne peuvent donc pas être excusés s'ils pèchent »
Quand saint Thomas dit : « Dieu
est prêt à donner la grâce à tous », il
n'entend pas parler de la grâce
actuelle, ainsi que nous l'avons vu plus haut,
mais de la seule grâce
sanctifiante. Le Cardinal Gotti réfute très justement
certains auteurs qui soutiennent
que Dieu tient préparés près de lui les
secours nécessaires au salut, mais
qu'en fait, il ne les accorde pas à tous. De
quoi servirait au malade, dit ce
savant auteur, que le médecin ait chez lui les
remèdes s'il ne consentait pas à
les appliquer ? Il arrive donc à cette
conclusion : Il faut nécessairement
admettre « que Dieu non seulement offre
mais donne à tous les hommes, même
aux infidèles et aux endurcis, les
secours sufiisants soit au moins
médiats, pour observer les commandements ». Du reste, selon
saint Thomas, seuls les péchés des
démons et des damnés ne peuvent
être effacés par la pénitence. Mais « c'est
une erreur de dire qu'un péché ne
peut pas être remis par la vraie pénitence...
parce que l'on contredirait ainsi
la puissance de la Passion du Christ ». Si la
grâce venait à manquer à quelqu'un,
il ne pourrait pas se repentir. En outre,
comme nous l'avons déjà vu, saint
Thomas enseigne expressément,
spécialement dans son commentaire
du chapitre 12 de la lettre de saint Paul
aux Hébreux, que Dieu ne refuse à
personne, pour autant qu'il dépend de lui, la grâce nécessaire à la
conversion : « La grâce de Dieu ne fait défaut à
personne mais, pour autant qu'il
dépend de lui, elle est donnée à tous ». Le
savant théologien du Séminaire de
Périgueux a raison d'affirmer : « Ce serait
calomnier saint Thomas que de
l'accuser d'avoir enseigné que certains
pécheurs sont totalement abandonnés
par Dieu ». Le Cardinal Bellarmin fait
sur ce point une sage distinction :
pour éviter de nouveaux péchés, tout
pécheur reçoit en tout temps le
secours au moins médiat. « Dans sa
bienveillance, Dieu accorde à tous,
en tout temps, soit immédiatement, soit
médiatement, le secours suffisant
et nécessaire pour éviter les péchés...
Nous disons soit médiatement parce
qu'il est sûr que certains n'ont pas le
secours qui leur permet
immédiatement d'éviter le péché, mais ils ont la
grâce de pouvoir demander à Dieu de
plus grands secours : ils pourront
ainsi éviter le péché ». Quant à la
grâce de la conversion, celle-ci n'est pas
donnée en tout temps au pécheur.
Personne cependant ne sera jamais
abandonné de Dieu « au point d'être
privé de son secours, de façon certaine
et absolue, durant toute sa vie, au
point de désespérer de son salut ».
Les Théologiens thomistes, ses disciples, partagent la même opinion. Le très savant Père Dominique Soto affirme : « Je suis plus que certain et je crois même que toujours de saints Docteurs dignes de ce nom ont soutenu que personne n'a jamais été abandonné de Dieu en cette vie ». La raison en est claire : si le pécheur était complètement privé de la grâce, les fautes qu'il continuerait à commettre ne pourraient plus lui être imputées à péché ou bien il serait sans cesse affronté à des devoirs impossibles. Mais saint Augustin a pour principe indubitable : « Qui pèche, en effet, sur un point sur lequel il ne peut absolument pas se garder ? ». C'est bien ce qu'affirme l'Apôtre : « Dieu est fidèle; il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces ; mais avec la tentation il ménagera le moyen d'en tirer avantage, en vous donnant le pouvoir de la supporter » ( 1 Co 10,13). Ce moyen d'en tirer avantage signifie que le Seigneur envoie son secours à ceux qui sont tentés pour qu'ils puissent résister à la tentation. C'est aussi ce qu'explique saint Cyprien : « Avec la tentation il donnera la possibilité d'y échapper ».
Primase parle encore plus clairement : « Il fera en sorte que nous puissions soutenir la tentation c'est-à-dire qu'il nous fortifiera par sa grâce ; nous pourrons ainsi repousser la tentation ». Saint Augustin et saint Thomas vont jusqu'à dire : Dieu serait injuste et cruel s'il obligeait quelqu'un à observer un commandement impossible. Saint Augustin : « Quant à tenir quelqu'un pour coupable de péché parce qu'il n'a pas fait ce qu'il ne pouvait pas faire, c'est le comble de l'iniquité et de la stupidité ». Saint Thomas ajoute : « Dieu n'est pas plus cruel que l'homme. Or, il est cruel pour un homme de commander à quelqu'un une chose irréalisable. Il est impensable que Dieu puisse demander quelque chose de semblable ». Il en va différemment, ajoute encore saint Thomas, quand « c'est par sa faute que manque à quelqu'un la grâce qui lui permettrait de pratiquer les commandements ». C'est bien le cas quand on néglige d'utiliser la grâce éloignée de la prière : avec celle-ci, en effet, on peut obtenir la grâce prochaine qui rend possible l'observation du commandement, comme l'enseigne le Concile de Trente : « Dieu n'ordonne pas l'impossible, mais lorsqu' il ordonne il t'engage à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas, et il t'aide à pouvoir ».
Saint Augustin confirme cela en beaucoup d'autres endroits : pas de péché en ce que l' on ne peut pas éviter ! « Si l'on ne pouvait pas choisir entre le mal et le bien, aucune récompense ni aucun châtiment ne serait juste » « S'il leur est impossible de s'abstenir de ce qu'ils font nous ne pouvons leur imputer aucun péché ». Le démon suggère une façon de faire. C'est à nous, avec le secours de Dieu, de la choisir ou de la rejeter. Pourquoi donc, puisque tu le peux avec la grâce de Dieu, ne décides-tu pas d'obéir à Dieu plutôt qu' au démon ? « Nul n'est coupable s'il n'a pas consenti librement ». « Personne ne mérite de blâme lorsqu'il ne fait pas ce qui n'est pas en son pouvoir ». Saint Jérôme pense de même : « Nous ne sommes pas contraints à la vertu ou au vice. Si l'on est forcé d'agir, pas de condamnation ni de couronne ! » Tertullien : « On n'imposerait pas une loi à quelqu'un qui ne pourrait pas l'observer normalement ». L'Ermite Marc : « La grâce nous aide discrètement, mais il est en notre pouvoir de faire ou de ne pas faire le bien ». Saint Irénée, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Jean Chrysostome et d'autres sont du même avis.
Que l'on n'objecte pas ce que dit saint Thomas, à savoir que la grâce serait refusée par suite du péché originel ! « Ce secours de la grâce, c'est assurément par miséricorde qu'il est accordé à ceux qui le reçoivent ; quant à ceux qui ne l'ont pas, c'est par justice qu'il ne leur est pas donné comme peine d'un péché qui a précédé, ou tout au moins du péché originel, comme dit saint Augustin ». Le savant Cardinal Gotti répond à cette objection : Saint Augustin et saint Thomas parlent de la grâce actuelle prochaine qui est donnée pour pratiquer les commandements de la foi et de la charité. Saint Thomas en traite précisément à cet endroit. Mais il n'entendent nullement nier que le Seigneur donne à chacun la grâce intérieure qui lui permettra, au moins médiatement, d'obtenir la grâce de la foi et du salut. En effet, avons-nous vu, les deux saints Docteurs ne mettent pas en doute que Dieu accorde à chacun la grâce au moins éloignée pour observer les commandements. Ajoutons-y l'autorité de saint Prosper : « La doctrine ci-dessus s'applique toujours dans une certaine mesure à tous les hommes : bien que certains ne reçoivent qu'une grâce moindre, celle-ci suffit à les guérir, elle permet à tous de témoigner ».
Si certains péchaient par suite du péché originel qui leur serait imputé comme faute personnelle, ils n'auraient même pas la grâce suffisante éloignée ; on devrait conclure : la liberté de la volonté que nous sommes supposés avoir eue dans le péché d'Adam est suffisante pour qu'il y ait péché. Mais cette idée est expressément condamnée dans la première Proposition de Michel Baius : « Pour qu'il y ait péché formel et démérite, il suffit que le péché ait été volontaire et libre dans sa cause à savoir le péché originel et l'acte libre d'Adam pécheur ». Le Cardinal Bellarmin réfute cette proposition : Pour commettre un péché distinct de celui d'Adam, il faut un nouvel exercice de la liberté et d'une liberté distincte de celle d'Adam ; autrement, il n'y a point de péché distinct, ainsi que l'enseigne saint Thomas : « Pour qu'il y ait péché personnel, un pouvoir personnel est requis ». En outre, le Concile de Trente a déclaré par rapport aux baptisés : « En ceux qui ont été régénérés par le baptême, plus rien ne reste que Dieu haïsse, car rien n'est désormais condamnable en ceux qui ont été ensevelis dans la mort avec le Christ par le baptême ». Et il ajoute : La concupiscence ne subsiste pas au titre d'un châtiment mais « en vue du combat à mener et elle ne peut pas nuire à ceux qui n'y cèdent pas ». Mais elle nous nuirait beaucoup si, à cause d'elle, Dieu allait jusqu'à nous refuser la grâce éloignée nécessaire au salut.
Plusieurs théologiens concluent : il serait contre la foi de dire que Dieu refuse à certains la grâce suffisante pour observer les commandements parce qu'alors Dieu les obligerait à l'impossible. Le Père Nunez affirme : « Dieu ne refuse jamais la grâce suffisante pour observer les commandements ; autrement, ceux-ci deviendraient inobservables et l'on en reviendrait à l'hérésie de Luther, à savoir que Dieu a obligé l'homme à l'impossible ». Et ailleurs : « Il est de foi, et le contraire est une hérésie manifeste, que tout homme ici-bas peut faire pénitence de ses péchés ». Et le Père Ledesma : « Il est certain selon la foi que ce qui ne relève pas du libre pouvoir de l'homme n'est pas péché ».
Juénin soutient : Lorsque quelqu'un choisit de commettre volontairement tel ou tel péché, bien qu'il pèche alors nécessairement parce qu'il n'a pas la grâce actuelle suffisante pour lui faire éviter tout péché, il se rend coupable au titre de la liberté d'exercice ou de choix. Mais cette opinion - à savoir que quelqu' un pèche alors qu'il n'a pas d'autre liberté que celle de choisir son péché et qu'il est en même temps contraint de pécher - fait à juste titre bondir le savant archevêque de Vienne (France), Monseigneur de Saléon, dans son livre Jansénius ressuscité : « Qui pourrait admettre que pèche vraiment quelqu'un qui est privé de la grâce, contraint de pécher et qui n'a d'autre liberté que celle de choisir tel péché plutôt que tel autre ? ». Si un condamné à mort n'a d'autre liberté que celle de choisir de mourir par le fer, le poison ou le feu, devra-t-on dire que son choix le fera mourir volontairement et librement ? Alors, comment peut-on imputer à péché la faute de quelqu'un qui est contraint de pécher de telle ou telle façon ? La proposition 67 de Baïus a été condamnée : « L'homme pèche d'une manière coupable même lorsqu'il agit sous la contrainte ». Là où est la nécessité de pécher, où est la liberté ? Jansénius répond : « pour pécher il suffit de la liberté de la volonté que nous sommes censés avoir eue dans le péché d'Adam. Mais cette opinion a été condamnée dans la Proposition 1 de ce même Baïus : « Pour qu'il y ait péché formel et démérite, il suffit que le péché ait été volontaire et libre dans sa cause, le péché originel et l'acte libre d'Adam pécheur ».
Les adversaires insistent : bien que le pécheur privé de la grâce ne puisse éviter tous les péchés mortels globalement, il peut néanmoins éviter chaque péché distributivement c'est-à-dire séparément « par simple abstention ou négation de l'acte », comme ils disent. Mais cette thèse est inadmissible pour plusieurs raisons :
1 °) Quand on est assailli par une violente tentation exigeant un grand effort pour y résister, on ne peut moralement en triompher, comme disent tous les théologiens, qu'avec le secours de la grâce ou en succombant à une passion mauvaise opposée : ce pécheur privé de la grâce serait alors forcément contraint à pécher d'une façon ou d'une autre, ce qui est horrible, avons-nous dit.
2°) Quand une grande passion pousse l'homme au mal sur un point précis, il n'y a pas toujours - c'est même rare - un autre motif désordonné en sens contraire, qui soit assez fort pour que l'on s'abstienne de céder à cette passion. Quand ce motif opposé n'existe pas, le pécheur serait contraint à commettre le mal précis auquel il se sent incliné ?
3°) La « simple abstention de l'acte », comme ils disent, est à peine imaginable quand il s'agit de préceptes négatifs. Elle est impossible, comme le font remarquer Tournely et le Cardinal Gotti, quand il s'agit d'un précepte positif demandant d'accomplir un acte surnaturel, comme les actes de foi, d'espérance, de charité et de contrition. Pour accomplir ces actes surnaturels, il faut nécessairement l'aide surnaturelle de Dieu. Dans ces cas-là au moins, l'homme privé de la grâce pécherait nécessairement en n'observant pas le précepte positif, bien qu'il ne puisse pas éviter le péché. Ce serait aller contre la foi, dit le Père Banez, que de le soutenir : « Chaque fois que quelqu'un pèche, dit-il, il faut qu'il ait reçu effectivement une inspiration divine. Nous considérons cette conclusion comme certaine selon la foi. Personne, en effet, ne pèche en ne faisant pas ce qui lui est impossible. Ceci est également certain selon la foi. Mais celui qui n'a rien reçu en dehors de ce qui relève de la nature humaine ne peut absolument rien au-dessus de la nature. Il ne pèche donc pas en n'accomplissant pas quelque chose de surnaturel ».
Que l'on ne dise pas : C'est par sa faute que ce pécheur est privé de la grâce. Il pèche donc, bien que privé de la grâce. Le Cardinal Gotti répond parfaitement à cette objection : Le Seigneur peut avec raison punir ce pécheur pour les fautes qu'il a commises précédemment mais non pas pour des manquements futurs à des commandements impossibles à observer. Si un serviteur, dit-il, était envoyé quelque part et tombait dans une fosse par sa faute, le patron pourrait bien le punir pour son étourderie, et aussi si ce serviteur refusait d'utiliser les moyens de sortir de cette fosse (échelle, corde...). Mais si le patron refusait de l'aider à sortir, ce serait de la tyrannie que de l'obliger à continuer sa route et de le punir de ne pas le faire. Il conclut donc : « Lorsque l'homme tombé dans la fosse du péché ne peut poursuivre sa route vers le salut éternel, Dieu pourrait le punir de cette faute ainsi que de refuser le moyen de s'en sortir. Mais si Dieu le laissait dans son impuissance, il ne pourrait pas l'obliger sans injustice à continuer sa route ni le punir de ne pas le faire ».
On nous oppose de nombreux
textes de la Sainte Ecriture qui semblent
parler de cet abandon de Dieu : «
Aveugle le coeur de ce peuple... de sorte
qu'il ne voie point et qu'il ne se
convertisse point et que je ne le guérisse
point » (Is 6,10). « Nous avons
soigné Babylone mais elle n'a pas été guérie,
abandonnons-la » (Jr 51,9). «
Ajoute l'iniquité à leur iniquité et qu'il n'aient
point part à ta justice » (Ps 69
(68),28). « Aussi Dieu les a-t-il livrés à des
passions avilissantes » (Rm 1,26).
« Ainsi donc il fait miséricorde à qui il
veut et il endurcit qui il veut »
(Rm 9,18). Et d'autres textes semblables.
Mais on répond facilement et
communément à tous ces textes : souvent dans les Saintes Ecritures il ne
s'agit pas d'actes réels mais de simples
permissions de Dieu. Ne suivons pas
Calvin dans ses blasphèmes. Ne
disons pas comme lui que Dieu en
prédispose et détermine certains à
pécher. Non, mais Dieu permet qu'en
punition de leurs fautes certains soient
assaillis par de violentes
tentations : châtiment dont nous prions le Seigneur
de nous délivrer dans le Notre Père
: « Ne nous soumets pas à la tentation ».
Dieu permet aussi qu'ils restent
moralement abandonnés dans leurs péché.
Sans doute, la conversion et la
résistance aux tentations ne leur sont pas
impossibles ni sans espoir. Mais,
par suite de leurs fautes et de leurs
mauvaises habitudes, cela leur
devient très difficile. Dans leur état de
relâchement, leurs désirs et leurs
efforts pour résister à leurs mauvaises
habitudes et pour se mettre sur le
chemin du salut seront très faibles et très
rares. Il s'agit de l'obstination
imparfaite dans laquelle le pécheur reste
endurci et dont parle saint Thomas
: « Il est endurci au point de ne pouvoir
coopérer facilement à sortir de son
péché. C'est l'obstination imparfaite dans
laquelle quelqu'un est enfermé : sa
volonté est tellement rivée au péché
qu'elle ne produit plus que de
faibles élans vers le bien ». L'esprit est
obscurci. La volonté est insensible
aux divines inspirations et attachée aux
plaisirs des sens. Elle méprise et
prend en dégoût les biens spirituels. Par suite des mauvaises habitudes, les
passions et les appétits sensibles
prennent le dessus dans l'âme.
Parce que celle-ci méprise et néglige les
lumières et les appels de Dieu,
elle est responsable de leur inefficacité. Elle
ressent même une certaine aversion
pour ces lumières et ces appels, parce
qu'elle ne veut pas être troublée
dans ses plaisirs sensuels. Tout cela
explique l'abandon moral du pécheur
: il ne peut sortir qu'avec une extrême
difficulté de son misérable état et
se mettre à mener une conduite régulière.
Pour en sortir et passer d'un seul coup d'un tel désordre au bon ordre du salut, il lui faudrait une grâce abondante et extraordinaire mais Dieu accorde rarement cette grâce à ces pécheurs obstinés. Il la donne parfois à certains, dit saint Thomas. Il les choisit pour en faire des vases de miséricorde, comme l'écrit l'Apôtre Paul, pour manifester sa bonté. Il la refuse à bon droit à d'autres et les laisse dans leur malheureux état, pour montrer sa Justice et sa Puissance. « Parfois, dit le Docteur Angélique, en vertu de sa grande bonté, il offre son secours même à ceux qui mettent obstacle à la grâce et il les convertit, etc. Il n'éclaire pas tous les aveugles ; il ne guérit pas tous les malades ; de même, il n' offre pas la grâce de la conversion à tous ceux qui mettent obstacle à la grâce... C'est ce qu'exprime l'Apôtre Paul (Rm 9,22) : « Si Dieu, voulant manifester sa colère et faire connaître sa puissance, a supporté avec beaucoup de patience des vases de colère devenus dignes de perdition, afin de manifester la richesse de sa gloire envers des vases de miséricorde qu'il a d'avance préparés pour la gloire... » Et saint Thomas ajoute : « On ne doit pas chercher à savoir pourquoi le Seigneur en convertit certains qui vivent dans les mêmes péchés, alors qu'il souffre ou permet que les autres suivent leur destin : pourquoi convertit-il les uns et pas les autres ? D'où ces paroles de l'Apôtre : « Le potier n'est-il pas maître de son argile pour fabriquer de la même pâte un vase de luxe ou un vase quelconque ? » (Rm 9,21 ).
Pour conclure, nous ne nions pas l'abandon moral de certains pécheurs obstinés, dont la conversion est moralement impossible, c'est-à-dire très difficile. Ceci ne peut-il pas suffire à montrer la bonne intention de nos adversaires dans la défense de leur opinion ? Ils veulent dresser une barrière devant les pécheurs et les amener à se repentir avant qu'ils en arrivent à un si lamentable état. Mais, dit l'auteur de la Théologie de Périgueux, il est cruel de vouloir leur enlever toute espérance et de leur fermer entièrement la voie du salut, en prétendant qu'ils sont tombés dans un abandon total: ils seraient, en effet, privés de toute grâce actuelle pour éviter les nouveaux péchés et pour se convertir. Mais ils le peuvent, au moins médiatement, par la prière. Cette grâce n'est refusée à personne en cette vie, comme nous le montrerons dans le chapitre quatrième. Ils peuvent ainsi obtenir des secours abondants pour se remettre sur le chemin du salut. En revanche, la peur inspirée par l'abandon total les amènerait à désespérer mais aussi à se livrer davantage au vice. Convaincus d'être totalement privés de la grâce, ils n'auraient plus aucun espoir d'éviter la damnation éternelle.
EXPOSÉ ET RÉFUTATION DU SYSTÈME DE JANSÉNIUS FONDÉ SUR LA DÉLECTATION RELATIVEMENT VICTORIEUSE.
Nous allons donc prouver, dans ce chapitre, que la grâce de la prière est donnée à tous. Cette doctrine ne plaît pas à Jansénius qui va jusqu'à l'appeler une illusion ou une hallucination : « Penser que l'homme a toujours la grâce de prier est une hallucination ». D'après son système, on a besoin, même pour prier, de la délectation relativement victorieuse. Celle-ci n'est pas donnée à tous parce que ajoute-t-il, tous n'ont pas la grâce suffisante et la force d'observer les commandements. Beaucoup, en effet, n'ont pas la grâce éloignée de prier comme il faut ou même tout simplement de prier : « La plupart, continue Jansénius, ou bien ne demandent pas la grâce qui leur permettrait de pratiquer les commandements ou bien ne la demandent pas comme il faut. Or la grâce de prier avec ferveur ou même tout simplement de prier n'est pas donnée à tous. Il est donc clair que beaucoup de fidèles n'ont pas la grâce suffisante ni la possibilité permanente de pratiquer les commandements, contrairement à ce que certains affirment ». Il est donc nécessaire, avant de prouver notre opinion, de réfuter le pernicieux système de Jansénius, cause de toutes ses erreurs : la victime de l'hallucination, c'est lui et pas les autres ! Tout le monde connaît bien les cinq propositions de Jansénius, condamnées par l'Église comme hérétiques. Or, comme le prouve Tournely, toutes ces propositions proviennent de son système de la délectation prépondérante sur lequel il fonde toute sa doctrine. Le Père Ignace de Graveson le dit également : « C'est de ce principe pernicieux que Jansénius et ses disciples déduisent ces conclusions (les cinq propositions), qui lui sont très étroitement liées ». De même le P Berti : « Du principe des deux délectations invincibles découlent comme d'une source presque toutes les autres erreurs de Jansénius, surtout les cinq propositions condamnées ». Le Père Fortunat de Brescia, dans son livre Réfutation du Système de Cornelius Jansénius, démontre clairement qu'une fois admis le système de Jansénius il faudrait aussi admettre les cinq propositions condamnées.
Exposons donc clairement le système de Jansénius. Depuis le péché d'Adam, dit-il, la volonté de l'homme ne peut agir qu'en suivant ou la délectation de la grâce qu'il appelle Céleste, ou la délectation de la concupiscence qu'il appelle Terrestre, selon que l'une ou l'autre l'emporte. Quand la délectation céleste est plus forte, elle l'emporte nécessairement ; si la délectation terrestre a le dessus, la volonté doit nécessairement s'incliner.
Jansénius ne parle pas de la délectation délibérée ou conséquente ; sinon tous les théologiens catholiques seraient d'accord avec lui. En effet, quand la délectation est bien réfléchie ou délibérée et que la volonté la suit, non par contrainte mais librement, il est nécessaire, sans aucun doute, que la volonté suive cette délectation. Mais Jansénius entend parler de la délectation indélibérée. Il interprète dans ce sens le texte célèbre de saint Augustin : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus ». Or ce texte, nous le démontrerons, doit s'entendre nécessairement de la délectation délibérée et conséquente. C'est donc par erreur que Jansénius l'entend de la délectation indélibérée et antérieure à tout acte de la volonté : toute sa doctrine repose là-dessus. D'après lui, il n'existe plus de grâce suffisante : ou bien celle-ci ne fait pas le poids et n'est donc pas suffisante, ou bien elle l'emporte sur la concupiscence et elle est alors nécessairement efficace. Pour lui, toute l'efficacité de la grâce consiste uniquement dans la supériorité relative de la délectation indélibérée : « Ce ne sera pas une grâce suffisante, dit-il, elle sera efficace ou bien totalement inefficace et aucun acte ne pourra suivre ». Une fois posé ce système, les cinq propositions condamnées en découlent comme autant de conclusions. Ne parlons ici que de la première et de la troisième, qui sont davantage dans la ligne de notre sujet.
La première proposition dit ceci
: « Certains commandements de Dieu sont
impossibles à observer par des
justes, bien qu'ils le veuillent et qu'ils s'y
essaient selon les forces qu'ils
ont présentement ; il leur manque également
la grâce qui les leur rendrait
possibles ». Certains commandements, affirme
donc Jansénius, deviennent
impossibles, même pour des justes qui
voudraient pourtant les observer et
qui s'y efforcent, parce qu'il leur manque
la grâce qui leur permettrait de
l'emporter sur la concupiscence : « Il est
impossible que nous ne soyons pas
vaincus, à cause de la faiblesse de notre
volonté, sauf si la délectation
céleste est plus forte que la terrestre ». Et
ailleurs : « Quand agit la
délectation charnelle, il est impossible que la
considération de la vertu l'emporte
». Si l'on parle de la grâce en elle-même et de façon absolue, et si on la
considère en dehors de l'acte lui-même et de
ses circonstances, disait
Jansénius, elle serait suffisante pour entraîner la
volonté au bien. Par contre, si
l'on en parle de façon relative, c'est-à-dire
quand la délectation céleste est
moins forte que la délectation charnelle,
quand celle-ci l'emporte sur la
grâce, l'acte suit toujours, la grâce est alors
absolument insuffisante pour
entraîner le consentement de la volonté. Le
Père de Graveson écrit fort
sagement : la puissance absolue que la grâce
donnerait pour observer les
commandements n'est plus alors, quand cette
grâce est moins forte que la
concupiscence, une puissance capable d'agir
mais une véritable impuissance ; la
volonté ne peut plus alors faire le bien,
tout comme dans une balance un
poids inférieur ne peut pas l'emporter sur
un poids supérieur. Mais comment
pourra-t-on considérer comme coupable
quelqu'un qui n'observe pas un
commandement alors qu'il n'a pas la grâce
au moins suffisante pour cela ?
L'objection est forte et n'est que trop juste.
Aussi Jansénius ne peut-il pas y
échapper et se la pose-t-il à lui même : «
Comment ne sont-ils pas excusables,
ceux à qui fait défaut la grâce
nécessaire pour observer les
commandements ? ». La difficulté est grande et
il cherche à s'en tirer de
plusieurs façons.
Il répond d'abord : L'impuissance excuse lorsque l'on veut observer le commandement et qu'on ne le peut pas, mais pas quand on ne le veut pas. On réplique alors à Jansénius : d'après son principe, si la volonté doit nécessairement céder à la délectation indélibérée de la concupiscence parce que celle-ci l'emporte sur la grâce, il est physiquement impossible alors d'observer le commandement. Si la délectation charnelle est plus forte, la grâce n'est plus assez forte pour la vaincre. Jansénius lui-même l'admet. La délectation supérieure, dit-il, détermine intrinsèquement et entraîne infailliblement la volonté ; celle-ci n'a plus alors aucune possibilité relative d'y résister. « Dans la doctrine de Jansénius et de ses disciples, dit le Père de Graveson, il ne s'agit pas d'une nécessité morale mais d'une nécessité antécédente invincible ». Sans la délectation prépondérante de la grâce, dit Jansénius, il nous est aussi impossible d'observer le commandement qu'à un être sans ailes de voler, à un aveugle de voir, à un sourd d'entendre, à un handicapé de marcher droit : « Sans elle, l'homme est aussi incapable de bien agir que de voler sans ailes... ». Et ailleurs : « ...de même qu'il est impossible à un aveugle de voir, à un sourd d'entendre, à un estropié de marcher droit ». Il en serait de même de quelqu'un qui a des yeux mais qui serait privé de la lumière. Quelqu'un qui a des yeux mais qui est privé de la lumière est tout aussi incapable de voir qu'un aveugle sans yeux. En effet, l'impossibilité physique n'est rien d'autre que ce qui dépasse les forces naturelles.
Chacun voit combien cette première réponse est sans fondement. Voyons la seconde qui est encore moins fondée. L'homme peut observer tous les commandements, dit-il, en ce sens que Dieu peut lui donner la grâce nécessaire pour cela : « On dit que tous les hommes peuvent croire, sans ce qui nous préoccupe beaucoup car presque personne ne doute qu'elle ne soit nécessaire pour vouloir ». La liberté de l'homme consiste donc, d'après Jansénius, dans la délectation ainsi que dans la connaissance de l'objet ou bien dans le jugement indifférent par lequel l'homme connaît le bien et le mal de l'acte : dans le cas de l'homicide, par exemple, on connaît le mal de la faute et le plaisir de la vengeance. C'est pourquoi il dit ailleurs : les impies pèchent dans la mesure où ils connaissent par la loi la malice du péché : « Le premier effet de la loi est de donner la connaissance du péché », et il s'appuie sur le texte de saint Paul : « Je n'ai connu le péché que par la loi ». Calvin avait dit avant lui : « Le but de la loi est de rendre l'homme inexcusable ; ce qui permet de déclarer que quelque chose est mal, c'est la connaissance de la conscience pouvant distinguer entre le bien et le mal : on ne peut pas ainsi prétexter l'ignorance ». Mais nous répondons : ce n'est pas le jugement indifférent, c'est-à-dire la connaissance du bien et du mal laquelle ne relève que de l'intelligence, qui peut constituer le libre arbitre. Celui-ci est entièrement le fait de la volonté car il est le libre choix de la volonté de faire ou de ne pas faire une chose.
Quatrième réponse de Jansénius :
elle est encore plus faible et moins fondée
que les trois premières. Pour
pécher, dit-il, il n'est pas nécessaire d'avoir la
liberté d'indifférence par laquelle
on n'est nullement contraint de pécher. Il
suffit de la liberté d'exercice ou
de choix, par laquelle on peut s'abstenir du
péché auquel pousse la
concupiscence, en en commettant un autre : « ...par
laquelle on peut faire ce péché ou
bien s'abstenir en en faisant au moins un
autre ». Il met ainsi l'homme dans
la nécessité, pour éviter un péché, d'en
commettre obligatoirement un autre.
Une telle liberté suffit, dit-il, à le rendre
coupable, bien qu'il soit contraint
de pécher d'une manière ou d'une autre.
Voici comment il l'explique plus
clairement dans un autre endroit : « Le
libre arbitre des pécheurs ne cesse
nullement d'être libre lorsqu'ils pèchent,
bien qu'ils soient tenus par une
nécessité générale de pécher. En effet, il aura
la liberté d'exercice, comme l'on
dit : il ne sera contraint que quant au choix
précis à faire ». Nous pourrions
reproduire ici tout ce que nous avons dit
contre Juénin (chapitre II).
Celui-ci prétend que certains, bien que privés de
la grâce suffisante, pèchent
cependant en vertu de cette liberté d'exercice.
Mais quelle est donc cette liberté,
avons-nous déjà dit, qui permette de
déclarer coupable un homme, juste
ou pécheur, contraint à pécher d'une
manière ou d'une autre ? Le Docteur
Angélique dit : c'est une hérésie de
prétendre que la volonté mérite ou
démérite lorsqu'elle agit par nécessité,
bien que non forcée : « Certains
ont soutenu que la volonté de l'homme est
poussée par la nécessité à faire un
choix ; ils ne soutenaient cependant pas
que la volonté était forcée...
Cette opinion est hérétique ; elle supprime le
mérite ou le démérite dans les
actes humains ; on ne voit pas, en effet,
comment peut être méritoire ou
déméritoire ce que l'on fait par nécessité, au point de ne pas pouvoir l'éviter ».
En effet d'après tous les théologiens,
quand quelqu'un est contraint à
faire tel péché ou bien tel autre et qu'il
choisit le moins grave, il ne pèche
pas, bien qu'il le choisisse volontairement.
En effet, il manque de la liberté
nécessaire pour que ce péché puisse lui être
imputé. Il s'ensuit, dans notre
cas, que si quelqu'un, en raison de la
concupiscence supérieure à la
grâce, choisissait le moindre mal, il ne
pécherait point.
Mais laissons de côté toutes ces réflexions. Voici la réponse directe. Si l'on admet avec Jansénius le principe direct de la délectation relativement victorieuse, cette liberté d'exercice, consistant à s'abstenir d'un péché en en commettant un autre, n'existe nullement. Son principe est celui-ci, comme nous l'avons vu plus haut : quand la délectation charnelle l'emporte sur la céleste, la volonté est contrainte de façon précise à accepter celle à laquelle elle est physiquement poussée. Aussi dit-il quelque part que la délectation supérieure supprime l'indifférence de la volonté : de même que le poids fait baisser le plateau de la balance, en équilibre auparavant, ainsi la délectation pousse la volonté à accepter le plaisir qu'elle lui propose : « Par suite des attraits de la délectation charnelle, quelqu'un qui était d'abord indifférent à agir ou à ne pas agir est entraîné par le plaisir dans un sens ou dans l'autre, à l'exemple du plateau sur lequel on ajoute un poids ». Il dit de même dans un autre endroit, pour réfuter ceux qui veulent que la délectation supérieure entraîne moralement la volonté : ce n'est pas moralement, assure-t-il, mais physiquement qu'elle pousse et prédétermine la volonté a embrasser l'objet proposé : « On appelle prédétermination morale celle qui vient uniquement de l'objet, comme lorsque quelqu'un conseille, prescrit, demande, mais la délectation dont nous parlons réside dans la faculté même de la volonté ; par la puissance de sa douceur particulière, elle la pousse à vouloir et ainsi la détermine ; la faisant se déterminer, elle la prédétermine donc ». D'après Jansénius, la délectation prédétermine la volonté à embrasser l'objet vers lequel elle la pousse, avant même que la volonté ne se détermine elle-même. Il n'est pas douteux que ce soit bien là la vraie pensée de Jansénius, nous assure le savant Dirois : cette doctrine, nous dit celui-ci, ne diffère pas de celle des physiognomistes qui faisaient dépendre la volonté de l'homme de l'influence des planètes : « la volonté est déterminée à choisir le but qu'elle se propose par une impulsion qui précède sa détermination ». L'archevêque de Vienne, auteur du livre « Baianisme et Jansénisme ressuscité », dit de même : « Les Jansénistes prétendent que la volonté est invinciblement déterminée à agir par une détermination supérieure en puissance, sans aucune considération pour la détermination future de la volonté elle-même ».
Ceci étant admis, où se trouve
encore la liberté d'exercice ? En effet, la
délectation prépondérante, selon
Jansénius, prédétermine la volonté à
l'accepter. De même que, dans la
balance, le poids inférieur le cède
nécessairement au poids supérieur,
ainsi la volonté s'incline devant la
délectation relativement
victorieuse. Supposons le cas de quelqu'un qui est
poussé par la délectation à
s'emparer du bien d'autrui. Il pourrait sans doute
renoncer à ce vol par souci de sa
réputation. Mais si ce souci n'existe pas ou
s'il est moins fort que la
délectation venant de l'idée du vol, il ne peut
certainement pas avoir le dessus.
La liberté d'exercice n'existe certainement
plus du tout.
Parlons maintenant de la troisième proposition de Jansénius : « Pour mériter et démériter, en l'état de nature déchue, l'absence de nécessité n'est pas requise mais l'absence de coaction ou de contrainte suffit ». Jansénius dit donc ; pour mériter ou pour pécher, la liberté d'indifférence excluant la nécessité n'est pas requise mais il suffit que la volonté n'y contredise pas. Et il va jusqu'à affirmer : c'est un paradoxe de dire que l'acte de la volonté est libre dans la mesure où la volonté peut l'accepter ou la refuser. Cette proposition, qui est également condamnée comme hérétique, découle pareillement du même système. En effet, si l'on admet que la volonté, poussée par la délectation prépondérante, doit nécessairement lui obéir, il s'ensuit nécessairement ceci, d'après Jansénius : pour mériter ou pour pécher, il suffit que l'on accepte de consentir à la délectation, bien que l'on ne puisse pas ne pas vouloir et que l'on soit physiquement contraint à le vouloir. Le Père Serry déclare cette doctrine tout simplement monstrueuse : « que le mérite puisse exister en même temps que la nécessité d'agir ». Saint Thomas l'avait déjà déclarée hérétique ; je me permets de répéter ici ses paroles citées plus haut : « Certains ont soutenu que la volonté de l'homme est poussée par la nécessité à faire un choix ; ils n'allaient toutefois pas jusqu'à dire que la volonté est forcée ou contrainte. Cette opinion est hérétique ; elle supprime la notion de mérite et de démérite dans les actes humains ; on ne voit pas, en effet, comment peut être méritoire ou déméritoire ce que quelqu'un fait par nécessité sans pouvoir l'éviter ».
Cette doctrine est dite très justement hérétique, car elle est contraire à toutes les Saintes Écritures : « Dieu qui est fidèle, a écrit l'Apôtre, ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces mais avec la tentation il ménagera aussi le moyen d'en tirer avantage, en vous donnant le pouvoir de la supporter» (1 Co 10, 13). Mais, soutient Jansénius, on est quelquefois tellement privé de la grâce que l'on ne peut résister à la tentation et que l'on se voit alors dans la nécessité d'y céder. Moïse dit au peuple : « Cette loi que je te prescris aujourd'hui n'est pas au-delà de tes moyens » (Dt 30, 11). « Bienheureux... qui a pu pécher et n'a pas péché, faire le mal et ne l'a pas fait » (Si 31, 10). Pour mériter il ne suffit donc pas d'agir volontairement, il faut aussi agir librement c'est-à-dire pouvoir manquer aux commandements et ne pas être forcé à les observer. C'est la même chose pour le péché : il est nécessaire d'avoir la grâce pour l'éviter et que ce soit par sa faute et volontairement que l'on y succombe. Que l'on ne réponde pas, comme l'impie Théodore de Bèze : cette nécessité ne dépend pas de la nature mais elle est une conséquence du péché originel ; l'homme s'est volontairement privé de la liberté et il est donc justement puni lorsqu'il pèche, même si c'est par nécessité. Nous répondons : si un serviteur se cassait les jambes par sa faute, son maître serait injuste si, après lui avoir pardonné cette faute, il voulait l'obliger à courir et le punissait s'il ne le faisait pas : « Quant à tenir quelqu'un pour coupable du péché, dit saint Augustin, parce qu'il n'a pas fait ce qu'il ne pouvait pas faire, c'est le comble de l'iniquité et de la stupidité ».
De plus, si l'on pouvait mériter
et démériter, même quand on agit par
nécessité et sans avoir la
possibilité de faire le contraire, je ne vois pas
comment cela pourrait être conforme
à d'autres passages de la Bible : «
Choisissez aujourd'hui qui vous
voulez servir, soit les dieux que servaient
vos pères... soit les dieux des
Amorites...Quant à moi et ma famille, nous
servirons Yahvé » (Jos 24, 15).
Quand on agit par nécessité et sans liberté, il
n'y a pas possibilité de choix. Ce
texte prouve clairement la liberté de l'homme face à la nécessité. Le
savant Père Petau dit à propos de ce texte : «
On y voit une totale possibilité de
choix entre deux objets. La volonté est
comme suspendue entre deux. Elle
peut adopter, à son choix, l'un ou l'autre
des deux objets qu'on lui propose
». On trouve la même idée en d'autres
textes de la Sainte Écriture : « Je
prends aujourd'hui à témoin contre vous le
ciel et la terre : je te propose la
vie ou la mort, la bénédiction ou la
malédiction, pour que toi et ta
postérité vous viviez » (Dt 30, 19). « C'est lui
qui au commencement a fait l'homme
et l'a laissé à son conseil. Si tu le
veux, tu garderas les
commandements... Devant les hommes sont la vie et la
mort, à leur gré l'une ou l'autre
leur est donnée » (Si 15, 14-17). Petau ajoute
à propos de ce passage : Si
l'Ecclésiastique avait à trancher aujourd'hui ce problème, comment pourrait-il
exprimer plus clairement la liberté de
l'homme et l'absence de contrainte
? « S'il vivait parmi nous et avait à juger
de notre vie, il ne pourrait pas
employer des mots plus précis pour décrire la
nature et les caractéristiques de
la liberté humaine et du libre arbitre ».
D'autres passages de la Sainte
Écriture ont le même sens : « J'ai appelé et
vous avez refusé » (Pr 1, 24). «
Ils furent rebelles à la lumière » (Jb 24, 13). «
Il attendait de beaux raisins :
elle donna des raisins sauvages » (Is 5, 2). «
Vous résistez toujours au Saint
Esprit » (Ac 7, 51). Appeler, éclairer les
esprits, porter la volonté au bien,
est certainement l'oeuvre du Saint Esprit.
Mais comment peut-on dire que
quelqu'un fait la sourde oreille aux appels,
est rebelle à la lumière et résiste
à la grâce, alors qu'il est privé de la grâce
prépondérante et qu'il doit céder
nécessairement à la concupiscence la plus
forte ?
Mais comment se fait-il, demande Jansénius, que saint Augustin ait dit la même chose que moi, à savoir : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus » ? Avant de répondre à Jansénius, il nous faut préciser ceci : saint Augustin eut à réfuter plusieurs hérésies de son temps, toutes différentes entre elles, sur le problème de la grâce. Il eut à en parler sous divers aspects et fort longuement et, en plusieurs passages, il s'est exprimé d'une manière obscure. Par la suite, chacune des Écoles Catholiques s'est vantée de l'avoir de son côté, bien que différant d'opinion entre elles. Calvin et Jansénius eux-mêmes, dont les erreurs ont déjà été condamnées par l'Église, ont eu l'audace de se réclamer de lui. Calvin écrit contre Pighi : « Nous ne faisons que suivre saint Augustin... Pighi a beau crier, il ne peut pas nous empêcher d'avoir Augustin avec nous ». Quant à Jansénius, il cite saint Augustin comme son seul maître, au point d'intituler son livre tout simplement « Augustinus ». Et tous les Jansénistes ne se nomment qu'Augustiniens. Je n'en conclus qu'une seule chose : pour ne pas se tromper, il faut confronter un certain nombre de passages de saint Augustin avec d'autres textes où il expose sa véritable opinion. Venons-en maintenant à notre problème.
Nous l'avons déjà dit,
l'expression employée par saint Augustin ne doit pas
s'entendre de la délectation
indélibérée et antérieure à toute intervention de
la volonté humaine mais de la
délectation délibérée et conséquente : quand
on accepte librement la
délectation, on doit nécessairement la suivre. Le
saint Docteur le prouve en d'autres
textes où il assimile la délectation à
l'amour ou, pour mieux dire, il
explique que la délectation supérieure est
tout simplement cet amour délibéré
et cette affection qui l'emporte en nous
par suite de notre libre choix. Une
fois que nous nous sommes laissés
prendre librement par cette
délectation, nous devons nécessairement la
suivre. Le saint veut dire, en
substance, que la volonté agit nécessairement
selon ce qu'elle aime délibérément
le plus. Il dit quelque part que la délectation est comme un poids qui
entraîne l'âme de son côté : « La
jouissance est comme le poids de
l'âme ». Il dit : ce poids qui entraîne l'âme,
c'est ce que chacun aime : « Mon
poids, c'est mon amour ». Il l'explique
plus clairement dans un autre
texte. Nous devons nous efforcer, dit-il, «
avec l'aide de Dieu, et de Notre
Seigneur, de nous régler de telle sorte que
les délectations inférieures ne
nous blessent pas, et que les supérieures
seules nous réjouissent ». C'est
ainsi qu' il parle de la délectation délibérée et
librement acceptée: Il dit de même
ailleurs : « Que veut dire être tiré par la
volonté ? Mets tes délices dans le
Seigneur, et il t'accordera les délices de
ton coeur ». Et ailleurs : « Voyez
comment le Père tire et charme en
enseignant sans imposer aucune
nécessité ». Ailleurs encore : « Si tu
éprouves du plaisir à jouir, il te
faut réfréner la délectation illicite ; ainsi,
lorsque nous jeûnons, la vue de la
nourriture réveille l'instinct de notre
plaisir : c'est le fruit de la
délectation (indélibérée) mais nous la maîtrisons et
la dominons par la raison ». Ainsi,
d'après saint Augustin, la délectation qui
pousse aux choses défendues peut
fort bien être maîtrisée librement par la
force de la raison et avec l'aide
de la grâce. Le saint nous exhorte donc ainsi
: « Que la vertu nous réjouisse au
point de l'emporter même sur les plaisirs
permis ! ». Ce que le saint Docteur
ajoute, à propos du texte controversé, le
montre encore plus clairement. Il
commence par dire : « Nous agissons nécessairement selon ce qui nous
plaît le plus ». Et il ajoute : « Il est bien
évident que nous vivons selon ce
que nous avons cherché ; mais nous
chercherons ce que nous aurons
aimé. Si donc il existe deux objets
contraires, le commandement de la
vertu et l'habitude charnelle, et que nous
aimons l'un et l'autre, nous
chercherons ce que nous aurons aimé le plus ».
Quand le saint dit : « Nous
agissons nécessairement selon ce qui nous plaît
le plus », il veut dire seulement
que la volonté doit agir suivant ce qu'elle
aime le plus. On ne peut pas
objecter avec Jansénius : « ce qui plaît le plus
est ce que l'on aime le plus »,
parce que ce n'est pas toujours vrai. Saint
Augustin lui-même affirme le
contraire dans ses Confessions : « Je ne
faisais pas ce qui, par un attrait
incomparable, me charmait beaucoup plus,
ce que bientôt, dès que je
voudrais, je pourrais faire ». Il nous apprend par là
qu'il était poussé par Dieu vers le
bien par une affection indélibérée
incomparable : la vertu lui
plaisait plus que le vice et il aurait pu pratiquer la
vertu s'il l'avait voulu. Mais il
résistait à la grâce ; il repoussait la vertu et
s'abandonnait au vice.
De plus, si saint Augustin avait cru que chacun est contraint d'agir selon la délectation la plus forte, il n'aurait pas pu dire : « Si la délectation illicite de la concupiscence te tente, lutte, résiste, ne consens pas et ne te laisse pas entraîner par tes passions » (cf. Si 18, 30). Il dit ailleurs Voila deux personnes qui ont la même tentation d'impureté. Il arrive quelquefois que l'une consente et que l'autre résiste. Pourquoi ? C'est que, répond-il, l'une veut la chasteté et l'autre ne la veut pas : « Si c'est la même tentation que les deux éprouvent et que l'un cède et consente, l'autre restant fidèle à lui-même, que conclure, sinon que l'un n'a pas voulu et que l'autre a voulu renoncer à la chasteté ». En outre, lorsque le saint dit que nous agissons nécessairement selon ce qui nous plaît le plus, on peut se demander s'il entend parler de la délectation délibérée ou indélibérée. Or, si le saint voulait parler de la délectation indélibérée, il en viendrait à nier que, pour être vraiment libre, la volonté doit nécessairement être exempte non seulement de la violence mais aussi de la nécessité. Mais le saint enseigne précisément le contraire en mille endroits : dans le bien comme dans le mal, on agit toujours en dehors de toute contrainte. Lorsqu'il parle de la délectation prédominante victorieuse, on doit nécessairement l'entendre de la délectation délibérée et conséquente. On pourrait citer ici mille textes : « Notre volonté ne serait plus une volonté, si elle n'était pas en notre pouvoir... car ce qui n'est pas libre pour nous, c'est ce qui n' est pas en notre pouvoir ».Ailleurs il fait allusion à l'Évangile selon saint Matthieu, chapitre 7, où l'on parle des bons fruits qui poussent sur le bon arbre et des mauvais fruits qui poussent sur le mauvais arbre : « Voici le Seigneur qui déclare : Ou bien faites ceci, ou bien faites cela. Il montre que le « que faire » est au pouvoir de l'homme... Celui qui ne veut pas observer la loi, il est en son pouvoir de le faire, s'il veut ». Calvin objecte : Saint Augustin parlait ici de l'homme dans l'état d'innocence, mais Bellarmin lui réplique avec raison : Le saint traitait du passage où le Seigneur s'en prenait aux Juifs ; il leur disait : « Vous les reconnaîtrez à leurs fruits ». On ne peut donc pas dire que saint Augustin voulait parler ici d'Adam. D'ailleurs, ce que le saint écrivait contre les Manichéens, il l'écrit aussi contre les Pélagiens : « Ainsi donc, lorsqu' il est dit : « ne veuille pas ceci, ne veuille pas cela », et lorsque la coopération de la volonté est réclamée dans les avertissements divins pour faire ou ne pas faire quelque chose, l'existence du libre arbitre est suffisamment démontrée ».
Jansénius, grand partisan de Calvin, rétorque : Saint Augustin parle de la nécessité provenant de la molence et non pas de la simple nécessité. Mais Jansénius se trompe une fois de plus, parce que le saint était d'accord à ce sujet avec les Pélagiens, et il leur concédait que le libre arbitre était ainsi exempt de la contrainte ainsi que de la simple nécessité. Il n'hésite donc pas à dire contre Julien : « Nous disons, tout comme vous, que les hommes ont le libre arbitre. Vous dites, vous, que quelqu'un est libre de faire le bien sans l'aide de Dieu... et c'est pourquoi vous êtes Pélagiens ». Lorsque saint Augustin écrit : « Nous disons, tout comme vous... », il admettait la même liberté d'agir ou de ne pas agir que les Pélagiens. Or, ceux-ci voulaient certainement que cette liberté soit exempte de toute nécessité. Il est hors de doute que le saint tenait le libre arbitre comme exempt non seulement de la violence mais aussi de toute nécessité ; il s'opposait aux Pélagiens uniquement parce que ceux-ci soutenaient que le libre arbitre a la possibilité de faire le bien, même sans la grâce.
Parlant de la liberté de la volonté et de l'efficacité de la grâce, saint Augustin dit qu'il est difficile de concilier l'une avec l'autre : « Mais cette question, où l'on traite de la liberté de la volonté et de la grâce de Dieu, offre tant de difficultés de discernement que, lorsqu'on défend la volonté libre, on donne l'impression de nier la grâce de Dieu, et, qu'au contraire, lorsqu'on affirme la grâce de Dieu on peut croire que la volonté libre est supprimée ». Si saint Augustin avait supposé que la volonté n'est pas exempte de la simple nécessité mais uniquement de la violence, il n' aurait pas été difficile, il aurait même été très facile, de comprendre comment agit la grâce. Puisqu'il disait que c'était difficile à comprendre, c'est qu'il croyait que la grâce efficace obtient certainement son effet dans les actes bons. La volonté, les accomplissant librement, agit en dehors de toute nécessité qui la déterminerait à ne faire et à ne vouloir que les actes auxquels pousse la grâce. Du reste, le saint Docteur considérait comme certain que l'on peut observer les commandements avec la grâce ordinaire ou tout au moins demander pour cela une aide plus forte. Sinon, disait-il, Dieu ne nous aurait pas imposé ces commandements : « En effet, Dieu ne nous ordonnerait pas de le faire s'il pensait que cela nous est impossible ».
Citons d'autres textes où saint Augustin exprime la même opinion, à savoir que la volonté humaine est exempte de toute nécessité : « En effet, ce qui ne serait pas fait volontairement ne serait pas un péché ; si l'on n'avait pas une volonté libre c'est-à-dire si l'on n'agissait bien ou mal que par nécessité, toute peine infligée serait injuste ». Il ajoute ailleurs : « Comment ne serait-il pas stupide d'imposer des commandements à quelqu'un qui ne serait pas libre de faire ce qui est prescrit ? Ne serait-il pas injuste de condamner quelqu'un qui n'a pas la possibilité d'exécuter les ordres donnés ? » Ailleurs encore : « On ne peut nullement tenir pour coupable l'acte de la volonté se détournant d'un bien immuable, si c'est la nature ou la nécessité qui la détermine ». Après avoir dit que la grâce prévenante est nécessaire pour faire le bien, il ajoute : « Il dépend de la volonté de chacun de répondre à l'appel de Dieu ou d'y résister ». Il enseigne donc clairement que la volonté peut librement obéir à la grâce ou y résister. Que l'on ne prétende pas avec Jansénius : Saint Augustin a simplement voulu dire que le consentement et le refus relèvent proprement de la volonté. On ne pourra jamais croire que le saint Docteur s'est fatigué pour rien à prouver que le consentement et le refus sont l'affaire de la volonté et non de l'intelligence. Même les rustres savent faire la distinction. Le saint venait précisément de dire : « Personne n'est maître des pensées qui lui viennent à l'esprit » et il ajoute : « Il dépend de la volonté de chacun de répondre à l'appel de Dieu ou d'y résister ». Il parle donc sans aucun doute de la liberté qu'a la volonté de repousser ou d'accepter ce qui vient à l'esprit. Il dit ailleurs : « Personne, en effet, sauf Dieu ne peut faire un arbre (dans le sens des arbres bons qui donnent de bons fruits et des arbres mauvais qui donnent de mauvais fruits). Mais chacun a dans sa volonté soit de choisir ce qui est bon et d'être un arbre bon, soit de choisir ce qui est mauvais et d'être un mauvais arbre... Ainsi donc quand le Seigneur ordonne : Voici donc le Seigneur qui déclare : « Ou bien faites ceci, ou bien faites cela. Il montre que le « que faire » est au pouvoir de l' homme ».
Dans un autre passage, il explique la signification du secours « sine quo » c'est-à-dire « sans lequel la volonté ne peut vouloir ; le libre arbitre garde cependant la faculté de vouloir ou de refuser, d'utiliser ou de ne pas utiliser ». On voit très clairement combien saint Augustin est loin de penser comme Jansénius : pour celui-ci, en effet, dans ses choix, la volonté humaine n'est pas exempte de la nécessité, bien plus elle est contrainte à suivre la délectation supérieure dont l'impulsion l'entraîne et la détermine invinciblement.
Le Seigneur donne à chacun la
grâce prochaine ou la grâce éloignée de la
prière pour observer ses
commandements ; sinon, la transgression ne
pourrait pas lui en être imputée à
péché. Pour achever de le prouver, il suffit
d'examiner quelles sont les
propositions contraires aux Propositions de
Jansénius. La première de celles-ci
disait : « Certains commandements de
Dieu sont impossibles à observer
par des justes, dans l'état de leurs forces
actuelles, quand bien même ils le
veulent et s'y efforcent ; il leur manque
également la grâce qui les leur
rendrait possibles ». Et voici la Proposition
Catholique contradictoire : Aucun
des commandements de Dieu n'est
impossible, tout au moins aux
justes qui veulent les observer et qui s'y
efforcent ; même selon leurs forces
présentes, la grâce ne leur fait pas défaut
: grâce prochaine ou tout au moins
éloignée. Ils peuvent ainsi, au moins
médiatement, demander le secours
plus puissant pour les observer. Notons
de nouveau que, pour éviter
l'erreur condamnée, il ne suffit pas d'admettre la
possibilité absolue d'observer les
commandements parce que les Jansénistes
eux-mêmes l'admettent. Il faut,
reconnaître aussi la possibilité même relative, face à une délectation
charnelle concrète plus forte que la grâce,
d'observer un commandement ou tout
au moins de demander la grâce
nécessaire. C'est en cela
précisément que consiste l'erreur de Jansénius : il
nie, non pas la possibilité
absolue, mais la possibilité relative.
La troisième proposition de Jansénius disait : « Dans l'état de nature déchue, pour mériter et démériter, l'absence de nécessité n'est pas requise ; il suffit de l'absence de contrainte »~. Et voici la Proposition Catholique contradictoire : Pour mériter et démériter, même dans l'état de nature déchue, est requise, pour les justes comme pour les pécheurs, non seulement l' absence de contrainte mais aussi de la simple nécessité. Car, d'après la doctrine catholique, si la volonté agit par nécessité, elle n'a pas une liberté suffisante pour mériter ou démériter ici bas. Il faut que la volonté soit exempte de toute nécessité pouvant l'amener à consentir de façon déterminée à l'une des deux choses proposées.
Enfin, le Père Fortunat de
Brescia, auteur communément estimé des savants
modernes et spécialement de
Muratori, fait dans son livre récent «
Réfutation du Système de Cornelius
Jansénius » la réflexion suivante6s : Si
le Système de Jansénius était vrai,
la loi de Dieu serait inutile ou injuste. En
effet, selon ce Système, quand la
délectation céleste est la plus forte, la
volonté, même en dehors de la loi,
est nécessitée à suivre de façon
déterminée l'impulsion de la
délectation, et la loi ne servirait ainsi à rien. Si
c'est la délectation terrestre qui
est la plus forte, la loi serait injuste : en effet,
Dieu nous imposerait un
commandement physiquement impossible à
observer parce qu'alors la volonté
doit nécessairement consentir à la
tentation. Toutes les menaces et
admonitions des Saintes Écritures seraient donc inutiles. Aucun acte humain ne
mériterait de récompense ou de
châtiment, parce que l'on ferait
tout par nécessité. Si quelqu'un nous
exhortait à bien vivre, nous
pourrions lui répondre, comme Eusèbe aux
fatalistes : « Docteur, ce n'est
pas en mon pouvoir ! Je le ferai si les oracles
le veulent, c'est-à-dire si la
délectation charnelle n'est pas la plus forte ; il
arrivera nécessairement ce qui est
fixé par le destin ». Je dois suivre
nécessairement la délectation la
plus forte. Il dit également : Si l'on admettait
ce Système, il faudrait admettre
aussi le Manichéisme. Celui-ci enseignait
l'existence de deux Principes, un
bon et un mauvais. Toutes les actions de
l'homme proviennent de l'un ou de
l'autre, et l'on doit nécessairement suivre
le plus puissant. Il ne sert à rien
de dire : dans le système de la délectation victorieuse, cette nécessité ne
découle pas du Principe bon ou mauvais
comme le voulait les Manichéens,
mais elle dépend du péché d'Adam, qui
en est la cause. Il ne s'agit point
ici de savoir quel est le Principe qui pousse
et fait agir nécessairement la
volonté mais de déterminer si, oui ou non,
après le péché d'Adam, la volonté
est restée exempte de la nécessité d'agir.
Les Jansénistes le nient. Ils
soutiennent que la volonté mérite et démérite,
même si elle est nécessitée à
vouloir ce à quoi la détermine la délectation
supérieure. Mais, comme le note
fort bien le Père de Brescia, les livres
d'Arnauld, d'Irénée, de Vendroc et
d'autres Jansénistes, ont été condamnés
parce que l'on y défendait le
principe de Jansénius des deux délectations
invincibles selon la supériorité
des degrés. Nous savons aussi que c'est pour
la même raison qu'a été interdite
la théologie de Juénin. Celui-ci n'a pas
soutenu expressément ce Système
mais il a parlé imprudemment de ce
problème et d'une façon fort
obscure : « La nature physique de la grâce efficace, dit-il, ne repose que sur
la délectation victorieuse qui influe sur
l'esprit par rapport au bien ». Il
n'a pas parlé de délectation relativement
victorieuse mais il appuie sa
Proposition sur la doctrine de saint Augustin
que nous avons mentionnée plusieurs
fois : « Nous agissons nécessairement
selon ce qui nous plaît le plus ».
C'est pour cette raison que son ouvrage a
été si longtemps interdit. Il a été
autorisé dernièrement parce qu'on y a
ajouté un résumé intitulé « La
vraie doctrine de l'Eglise », extrait de la
Théologie du savant Tournely qui a
réfuté d'une manière complète et
excellente le Système de Jansénius.
Le Père de Brescia conclut : « Il reste
que le Système de Jansénius est
nettement en leur faveur (Luther, Calvin,
Jansénius). Un catholique ne peut
donc le soutenir sans blesser la foi. En
effet, on ne peut soutenir ce
Système tout en gardant la foi et en sauvant la
religion : admettre ses principes
de base, c'est approuver des Propositions
condamnées ». Tournely dit de même
: « L'Église ayant condamné les cinq
Propositions telles que les
entendait Jansénius, il faut que soient
condamnées aussi, dans le Système
de Jansénius, celles de la délectation
supérieure et relativement
victorieuse, fondement de tout le Système ».
On objecte aussi : autre est le
Système de Jansénius qui suppose la
délectation victorieuse
indélibérée, c'est-à-dire qui vient en nous sans aucun
consentement de la volonté, et
autre est le Système de la délectation aussi
relativement victorieuse par la
supériorité des degrés, mais délibérée.
Celle-ci ne triomphe pas toute
seule et par ses propres forces, comme disent
les partisans de ce Système, mais
avec l'aide des forces de la volonté
consentante. Bien que la
délectation prépondérante triomphe certainement
et infailliblement, elle ne
l'emporte pourtant pas nécessairement, comme le
voulait Jansénius. Tournely répond
fort justement : Cette grâce ou
délectation, infailliblement
efficace et déterminant invinciblement la volonté
par la supériorité de ses forces,
ne peut pas ne pas être nécessitante et ne pas entraîner le consentement de la
volonté. Et il le prouve ainsi : « La grâce
ayant à faire à une volonté privée
du pouvoir de résister est nécessitante. Or,
telle est bien la grâce
infailliblement efficace de par la différence de degré
des forces en présence. En effet,
cette grâce suppose que la volonté n'a,
pour résister, que des forces
inférieures. Mais il répugne que les forces
supérieures agissant comme
supérieures puissent être vaincues par les
inférieures ; sinon, les forces
inférieures agiraient au-dessus de leur degré de
capacité ». On ne peut objecter que
les forces de la grâce relativement
victorieuse sont supérieures en soi
à la concupiscence mais pas aux forces de la concupiscence unies à celles
de la volonté. Car, continue Tournely, on
ne pourrait concéder de telles
forces à la volonté qu' à l'égard du mal que
l'on peut faire, en triomphant au
moins d'un vice par un autre. Ce pourrait
être aussi tout au plus le cas à
l'égard d'un bien naturel mais non d'un bien
surnaturel, ou pour vaincre une
forte tentation, ce qui ne peut se faire sans la
grâce de Dieu. Aussi les Pères de
Diospolis ont-ils exigé des Pélagiens que
chacun confessât, entre autres
articles : « Quand nous luttons contre les
tentations et concupiscences
illicites, la victoire vient non pas de notre
volonté mais du secours de Dieu ».
Saint Thomas nous en donne la raison :
Aucun principe actif ne peut
produire un effet dépassant sa capacité ; un
principe naturel ou une cause
naturelle ne peuvent pas produire un effet
surnaturel : « Aucun acte ne
dépasse la mesure du principe qui le produit.
Aussi dans la nature ne voyons-nous
jamais un être qui puisse par sa propre
opération engendrer un effet
supérieur à sa puissance d'action ; il n'aboutit
jamais dans ses opérations qu'à un
résultat proportionné à son pouvoir ».
Ainsi donc, les forces naturelles
de la volonté humaine, bien qu'unies aux
forces de la grâce, inférieures à
celles de la concupiscence, ne peuvent
arriver à produire un effet
surnaturel, comme de vaincre une violente
concupiscence plus forte que la
grâce. Et les Jansénistes disent, en effet :
Que l'on nous concède que la
délectation l'emporte très certainement en
raison de ses forces supérieures,
et cela nous suffit. Voici comment
s'exprime l'un deux, l'Abbé de
Bourzeis : « Il nous suffit que l'on nous
concède cette seule vérité : chaque
fois que nous répondons à la grâce de
Dieu, c'est que l'amour bon inspiré
par Dieu est plus fort que l'amour
mauvais : parce qu' il lui est
supérieur en forces, il l'emporte très
certainement ».
C'est pourquoi Tournely, après avoir parlé des deux Systèmes, celui de la délectation absolument victorieuse et celui de la délectation relativement victorieuse, conclut ainsi : « Nous reconnaissons comme théologiens orthodoxes ceux qui déduisent la force efficace de la grâce à partir de la délectation absolument ou simplement victorieuse, ainsi que ceux qui reconnaissent dans la grâce suffisante des forces capables de triompher de la passion concrète opposée. Mais dans les partisans de la grâce relativement victorieuse par suite de la supériorité des degrés et en ceux qui ne reconnaissent comme grâce suffisante que celle qui est moins puissante que la concupiscence opposée, nous ne voyons que des défenseurs du Système de Jansénius ».
Disons pour conclure que nous n'avons pas l'intention de réfuter l'opinion suivante : la volonté, alors même qu'elle suit la délectation supérieure, agirait pourtant toujours librement c'est-à-dire sans nécessité et avec un pouvoir réel, et non pas simplement hypothétique, de faire le contraire ! Nous voulons seulement rejeter l'opinion de ceux qui prétendent que, quand l'une des délectations, la céleste ou la charnelle, surpasse l'autre en degré et est victorieuse, il ne nous reste plus aucune possibilité de résister et de vaincre pour la raison qu'une force plus grande l'emporte toujours sur une plus petite !
Je ne peux cependant manquer d'exprimer mes doutes sur ce Système de la délectation relativement victorieuse. Ses défenseurs, parmi lesquels figure le Père Berti, soutiennent que l'efficacité de la grâce, telle qu'ils la comprennent, ne diffère point, en substance, de l'efficacité enseignée par les thomistes, bien que relevant de principes différents puisque les thomistes font consister l'efficacité de la grâce dans la prédétermination physique, et eux dans la délectation prépondérante. Ce que fait, disent-ils, la prédétermination dans l'acte second en amenant le libre arbitre à consentir, la délectation le fait aussi. Du reste, les deux opinions enseignent que l'homme garde, dans l'acte premier, le pouvoir d' agir en sens opposé ; la volonté agit donc toujours librement et sans nécessité.
Mais, à mon avis, les principes de ces deux opinions étant différents ainsi que leurs arguments, les conséquences en sont aussi différentes. D'après les thomistes, la raison de l'efficacité, c'est que la volonté créée est une puissance passive ; or, le propre de la puissance est de recevoir la motion ou impulsion de la grâce. Pour passer à l'acte, il faut donc qu'elle soit mue par Dieu comme premier agent et première cause libre. C'est lui qui applique et détermine par la prédétermination le passage du pouvoir à l'acte. Quand au pouvoir lui-même, les thomistes pensent que l'homme a à sa disposition la grâce préparée et immédiatement disponible pour qu'il puisse faire le bien. Le Père Gonet s'exprime ainsi : « La grâce qui donne tout ce qui est requis pour l'acte premier donne le complément ainsi que toute la puissance et la capacité suffisante ». Et le Cardinal Gotti : « La grâce suffisante donne à la puissance le pouvoir prochain et tout préparé ». Ainsi pensent communément tous les autres thomistes. Et si l'un d'entre eux semble parler différemment, c'est qu'il parle de l'acte second et non de l'acte premier. Par ailleurs, voici les raisons données par les partisans de la délectation supérieure en degrés : Dans l'état de nature innocente, disent-ils, l'homme n'avait besoin, pour faire le bien, que de la grâce suffisante ; son libre arbitre était sain et dans un parfait équilibre ; il pouvait agir avec la seule grâce suffisante, sans avoir besoin de la grâce efficace. Mais, après la chute d'Adam, la volonté de l'homme est demeurée blessée et inclinée au mal ; elle a besoin de la grâce efficace qui lui permette, par le moyen de la délectation victorieuse, de faire concrètement le bien. Étant donné la raison sur laquelle s'appuie le Système, je me dis : La volonté de l'homme est donc restée tellement infirme que, pour faire actuellement le bien, elle a besoin de la grâce efficace. On ne peut pas dire dans ces conditions que l'homme ait encore la grâce suffisante, même dans l'acte premier. On ne peut pas dire non plus qu'il ait à sa disposition le pouvoir complet pour observer les commandements globalement ou en détail ni pour faire un acte bon, même médiat, en vue de recevoir ensuite le secours plus grand qui lui permettra de respecter la loi.
Je sais bien que les partisans de cette opinion ne refusent pas de le concéder. Ils disent que, dans l'état actuel, la grâce suffisante ne donne pas le pouvoir complet et immédiatement disponible. L'un de ces partisans, le Père Macedo, dit : « La grâce suffisante ne donne pas le pouvoir vraiment complet et disponible ». Ailleurs, parlant de la grâce d' Adam, il écrit : « La première grâce supposait une puissance complète et disponible, la seconde une puissance handicapée et dépendante ».
Mais, si la grâce inférieure à la concupiscence ne donne pas le pouvoir complet et disponible d'observer les commandements, on ne peut plus l'appeler réellement suffisante. En effet, le Père Berti qui défend ce Système de la délectation relativement victorieuse concède aussi volontiers que l'on doive appeler cette grâce inférieure une grâce inefficace et non pas une grâce suffisante. Ainsi, selon ce Système, ceux qui ne reçoivent pas de Dieu la grâce efficace par le moyen de la délectation relativement victorieuse n' ont pas même la grâce suffisante pour observer les commandements. Voici comment le Père Berti défend son opinion. Il expose d'abord les trois objections que lui font ses adversaires : « Il y a trois choses qui sentent le dogme janséniste et qui sont la source et l'origine des cinq propositions condamnées dont de nouveaux Jansénistes n'ont pas du tout horreur. On distingue parmi eux deux auteurs qui sont sans aucun doute de faux Augustiniens, (le Père Bellelli et le Père Berti, contre lesquels a écrit l'Archevêque de Vienne). La première, c'est qu'ils mettent la grâce efficiente non seulement dans la délectation victorieuse mais dans une délectation relativement victorieuse... etc. La seconde, c'est qu'ils refusent à la délectation de degré inférieur le pouvoir prochainement disponible ; ils exigent pour cela, du côté du pouvoir et de l'acte premier, une délectation plus forte ; la grâce inefficace, (soit le secours « sine quo », en français, indispensable, qu'ils rejettent), n'est pas une vraie grâce suffisante ni dans le sens moliniste ni dans le sens thomiste, puisque la grâce suffisante, selon l'ensemble des catholiques, donne le pouvoir prochainement disponible. La troisième qui en découle, c'est qu'ils suppriment la vraie grâce suffisante dont le nom leur fait horreur à tort ; ils l'appellent plutôt inefficace que suffisante ». Voilà donc ce que lui objectent ses adversaires et voici comment il leur répond : « Je proclame très fermement et sans aucune hésitation : les trois points de doctrine qui viennent d'être rappelés ne sont nullement erronés ni les principes des propositions condamnées. Mais certains, poussés par leur zèle à réfuter Jansénius et emportés par leur préjugé à l'égard de leur propre opinion, n'ont pas su du tout distinguer ce qui est catholique de ce qui est erroné et condamné. Un demi-savant anonyme (à savoir l'Archevêque de Vienne), ainsi que certains autres, gens de peu de science et d'esprit borné, ont trouvé moyen, dans leurs élucubrations, d'accuser d'hérésie monstrueuse des opinions pourtant inattaquables d'Augustin, qui sont d'ailleurs, qu'ils le veuillent ou non, les mêmes que les nôtres ».
J'avoue que je suis justement moi-même l'un de ces hommes de peu de science et d'esprit borné. Je ne vois pas comment les propositions du Père Berti s'accordent entre elles, et leurs conséquences semblent carrément se contredire. S'il disait : pour observer les commandements de Dieu, on a besoin de la grâce efficace, mais la grâce suffisante accordée à tous donne le pouvoir prochain de prier, et, avec la prière, on obtient ensuite le secours supérieur et nécessaire pour pratiquer effectivement les commandements, alors nous serions d'accord, car c'est justement là notre opinion. Nous l'exposerons et prouverons dans le prochain chapitre. Mais le Père Berti pense autrement. Quand il parle de la prière, il dit bien que chaque fidèle, avec la grâce suffisante, peut prier s'il n'y met pas obstacle. En priant, il peut obtenir le secours immédiat pour observer les commandements : « Chaque fidèle, dit-il, à moins qu'il n'y mette obstacle, a la grâce de prier. Il peut ainsi demander le secours immédiat suffisant pour observer les commandements ». Il ajoute ailleurs : Bien que cette grâce suffisante, commune à tous les fidèles, ne soit que lointainement suffisante pour l'observation des commandements, elle est cependant prochainement suffisante pour la prière, grâce à laquelle on obtient ensuite la grâce efficace. Il écrit : « Celui qui a une volonté faible volonté que donne à tous la grâce suffisante - a la grâce prochainement suffisante pour prier et lointainement suffisante pour observer les commandements. Il pourra les observer prochainement, lorsqu'il aura obtenu par la prière une volonté forte », qui sera le fruit de la grâce efficace. Il dit donc judicieusement : on ne peut pas dire que la grâce suffisante donne à tous le pouvoir effectif d'observer les commandements. En effet, comme il le dit dans le passage cité un peu plus haut, le pouvoir prochain est celui qui n'a pas besoin d'un autre secours pour passer à l'acte. Il écrit : « Seule la grâce efficace donne le pouvoir complet et disponible ». Il ajoute : Pour que la grâce suffisante puisse être dite prochainement suffisante pour un acte concret, « il est requis qu'elle n'ait pas besoin d' un autre secours pour passer à l' acte »gs. Ainsi, d'après le raisonnement du Père Berti, la grâce suffisante ne donne pas à tous les fidèles le pouvoir prochain d'observer les commandements, mais elle donne bien à tous le pouvoir prochainement suffisant pour prier. Donc, tous les fidèles, avec la seule grâce suffisante, peuvent prier actuellement, sans avoir besoin d'un autre secours, c'est-à-dire de la grâce efficace.
Mais je ne sais pas comment ces
textes s'accordent avec ce que dit ailleurs le
Père Berti : « Personne, sans avoir
la grâce efficace en soi, n'a le pouvoir de
prier effectivement ». Donc, selon
cette dernière proposition, la grâce
suffisante ne donne que de nom,
mais pas vraiment de fait, le pouvoir
prochainement suffisant de prier.
Elle ne donne que le pouvoir médiatement
suffisant puisqu'il faut encore la
grâce efficace pour que le pouvoir de prier
passe à l'acte. Donc, pour prier
actuellement, il faut la grâce efficace et l'on
ne peut pas dire que la grâce
suffisante donne le pouvoir prochainement
suffisant pour prier effectivement,
et alors on n'a pas besoin de la grâce efficace de la délectation
prépondérante, comme il le prétend. Mais, dit le
Père Berti, même saint Augustin
requiert la délectation victorieuse pour
prier actuellement et effectivement
: « Augustin enseigne que sont
nécessaires pour prier une science
certaine et une délectation victorieuse ».
J'ai voulu examiner le texte du
saint Docteur : « Essayons de comprendre,
dit-il, si nous le pouvons, comment
le Seigneur Dieu qui est bon refuse
même à ses fidèles, soit la science
certaine, soit la délectation victorieuse de
quelque bonne oeuvre, afin de leur
faire saisir que ce n'est pas d'eux-mêmes
mais de lui que vient la lumière
capable d'éclairer leurs ténèbres, ainsi que la
douceur qui permet à leur terre de
donner son fruit ». Saint Augustin ne dit
pas que la délectation victorieuse
est nécessaire pour prier mais seulement
que Dieu s'abstient quelquefois de
donner, même à ses fidèles, soit la
connaissance soit la délectation
victorieuse de quelque bonne oeuvre, afin qu'ils sachent bien que c'est de
lui et non d'eux-mêmes qu'ils ont la lumière
qui les éclaire et la douceur qui
leur fait porter du fruit.
Le saint ne parle donc pas ici de la grâce suffisante par laquelle l'homme a la possibilité d'agir mais n' agit pas toujours. Il ne dit pas non plus qu'avec la seule grâce suffisante et sans la grâce efficace, l'homme ne peut pas prier actuellement et effectivement. Il ne parle que de la seule grâce efficace, qui, par la délectation victorieuse, le fait infailliblement bien agir. Ensuite il ne parle pas ici de la prière mais des bonnes oeuvres, c'est-à-dire proprement de la pratique des commandements ou des conseils : bien que la prière soit une bonne oeuvre, elle n'est pas en soi une oeuvre mais le moyen d'obtenir le secours nécessaire pour accomplir les bonnes oeuvres.
Nous pensons, nous aussi, comme
nous l'avons dit plus haut, que la grâce
efficace est nécessaire pour
observer les commandements. Mais nous
disons : pour prier actuellement et
effectivement et obtenir par la prière la
grâce efficace, il suffit de la
grâce suffisante que Dieu accorde à tous les
fidèles. On maintient ainsi que les
commandements de Dieu ne sont
impossibles à personne. Chacun,
avec la seule grâce suffisante, peut faire les
choses faciles comme prier, et par
la prière demander le secours de la grâce
efficace gratuite et qui lui est
nécessaire pour accomplir actuellement et
effectivement les choses
difficiles, telles que la pratique des
commandements. C'est bien dans ce
sens que parle le Cardinal de Noris,
dont nous citerons les textes dans
le chapitre suivant, c'est aussi ce qu' avant
lui saint Augustin a enseigné : «
D' où cette croyance très solide que le Dieu
juste et bon n'a pas pu nous
prescrire des choses impossibles. Par là on
nous rappelle et ce que nous avons
à faire dans les choses faciles et ce que
nous avons à demander dans les
choses difficiles ». Si la grâce suffisante ne
suffisait pas pour prier
actuellement et effectivement et s'il fallait toujours la
grâce efficace, si cette grâce
efficace était refusée à quelqu'un, comme elle
est, de fait, refusée à beaucoup,
je ne vois pas comment on pourrait affirmer
à quelqu'un que les commandements
lui sont possibles, ni comment Dieu
alors qu'il refuserait même la
grâce efficace de prier actuellement et concrètement - pourrait exiger
l'observation de sa loi, ni comment, en
justice, il pourrait condamner à
l'Enfer. Cette façon de voir faisait précisément dire à Jansénius que
certains commandements sont impossibles, même aux justes, parce
qu'il soutenait par erreur que certains
sont privés de la grâce qui leur en
rendrait possible l'observation. Mais non !
Dieu donne à tous - nous faisons
ici abstraction des infidèles et des
pécheurs obstinés - la grâce
prochaine de prier actuellement et
effectivement, comme nous le
prouverons dans le prochain chapitre.
Personne ne peut prétexter qu'il ne
peut pas observer les commandements.
Bien qu'il n'ait pas disposé de la
grâce efficace pour les observer
concrètement, il a eu néanmoins la
grâce prochaine suffisante pour prier
actuellement et effectivement. S'il
avait prié, il aurait obtenu de Dieu, qui a
promis d'exaucer ceux qui prient,
la grâce efficace qui lui aurait
certainement permis de pratiquer
les commandements. C'est bien ce qu'a
déclaré le Concile de Trente contre
Luther qui affirmait qu'il est impossible,
même aux fidèles, d'observer la loi
de Dieu : « Dieu ne commande pas des
choses impossibles mais, lorsqu'il
commande, il t'engage à faire ce que tu
peux et à demander ce que tu ne
peux pas et il t'aide à pouvoir ».
DIEU DONNE À TOUS LA GRÂCE DE PRIER, S'ILS LE VEULENT.
IL NE FAUT POUR PRIER QUE LA GRÂCE SUFFISANTE. CELLE-CI EST DONNÉE A TOUS.
Dieu veut donc le salut de tous
les hommes, et il donne effectivement à tous
les grâces nécessaires pour faire
leur salut. Nous en concluons que tous ont
la grâce de pouvoir prier
actuellement et effectivement, sans avoir besoin
d'une nouvelle grâce ; ils peuvent
obtenir ainsi, par la prière, tous les autres
secours nécessaires pour observer
les commandements et faire leur salut.
Notez bien qu'en disant « sans
avoir besoin d'une nouvelle grâce », nous ne
voulons pas dire que la grâce
commune donne la faculté de prier sans le
secours de la grâce adjuvante. En
effet, pour faire un acte quelconque de
piété, outre la grâce excitante, on
a besoin aussi, sans nul doute, de la grâce
adjuvante ou coopérante ; mais nous
voulons dire que la grâce commune
donne à chacun de pouvoir prier
actuellement et effectivement, sans qu'une
nouvelle grâce prévenante soit
nécessaire pour déterminer physiquement ou
moralement la volonté à mettre la
prière en pratique. Nous allons citer
d'abord les nombreux et éminents
théologiens qui tiennent pour certaine cette opinion et nous le prouverons
ensuite par l'argument d'autorité et par
des raisonnements. C'est l'avis
d'Isambert, du Cardinal du Perron,
d'Alphonse le Moyne, ainsi que
d'autres que nous citerons. Honoré
Tournely en parle plus longuement
et expressément. Tous ces auteurs
prouvent que chacun, avec la seule
grâce ordinaire suffisante, peut prier
actuellement et effectivement, sans
avoir besoin d'un autre secours, et
obtenir par la prière toutes les
autres grâces pour pratiquer les
commandements plus difficiles.
Tel est le sentiment de son Eminence le Cardinal de Noris. Il démontre expressément que, lorsqu'on doit observer un commandement, la seule grâce ordinaire permet de prier, si on le veut, sans autre secours. Et il le prouve : « Il est évident que le Juste et le Fidèle doivent avoir le pouvoir prochain de prier. En effet, si le Fidèle n'a que le pouvoir éloigné de prier - je parle de la simple prière et non de la prière fervente - il n'aura pas d'autre pouvoir prochain pour obtenir la prière ; sinon, ce serait sans fin ». Pour observer les commandements et faire son salut, il est nécessaire de prier, comme nous l'avons prouvé en parlant de la nécessité de la prière. Ce savant auteur dit donc très judicieusement : chacun a le pouvoir prochain de prier et d'obtenir par la prière le pouvoir prochain de faire le bien ; tous peuvent ainsi prier avec la seule grâce ordinaire, sans avoir besoin d'un autre secours. Si, pour avoir le pouvoir prochain de prier effectivement, il fallait un autre pouvoir, il faudrait aussi une autre grâce pour obtenir le pouvoir ; le processus serait sans fin, et l'homme ne pourrait plus coopérer vraiment à son salut.
Ce même auteur confirme ailleurs plus clairement encore sa doctrine : « Même dans l'état de nature déchue, un secours « sine quo non », indispensable, nous est donné, (c'est la grâce suffisante commune à tous), contrairement à ce que soutient Jansénius. Ce secours nous permet de faire des actes faibles c'est-à-dire des prières moins ferventes. Le secours « sine quo non » ou indispensable n'est qu'un secours éloigné qui permet cependant d'obtenir le secours « quo » ou la grâce efficace qui donnera la possibilité d'observer concrètement les commandements ». Le Cardinal tient donc pour certain que, dans l'état actuel, chacun a le secours « sine quo » ou indispensable, c'est-à-dire la grâce ordinaire. Celle-ci, sans autre secours, produit la prière avec laquelle on demande ensuite la grâce efficace qui permet d'observer les commandements. C'est bien dans ce sens que l'on explique l'axiome universellement admis dans les Ecoles : « Dieu ne refuse pas la grâce à celui qui fait tout ce qu'il peut ». A celui qui prie et qui fait un bon usage de la grâce suffisante qui lui permet d'accomplir les choses faciles, comme de prier, Dieu ne refuse pas de donner ensuite la grâce efficace pour réaliser les choses difficiles.
Telle est aussi l'opinion de
Louis Thomassin. Cet auteur commence par
s'étonner de ce que certains
considèrent comme suffisantes des grâces qui
ne suffisent pas, de fait, pour
accomplir une bonne oeuvre ni pour éviter un
péché quelconque : « En effet,
dit-il, si ces secours sont de vrais secours et
donnent le pouvoir prochain,
comment se fait-il que, sur une très grande
quantité de gens ainsi aidés,
personne n'observe le commandement ?
Comment peut-on dire ces secours
vraiment suffisants s'il faut en plus la
grâce efficace ? Celui à qui manque
le secours nécessaire, qui ne le possède
pas, celui-là n' a pas le pouvoir
suffisant ». Il veut dire que pour être appelée
vraiment suffisante la grâce doit
donner à l'homme le pouvoir prochain et
disponible d'accomplir concrètement
l'acte bon. Mais, quand pour réaliser
cet acte bon il faut une autre
grâce, à savoir la grâce efficace et que l'on n'a
pas celle-ci (au moins médiate),
nécessaire au salut, comment peut-on dire
que la grâce suffisante lui donne
ce pouvoir prochain et immédiat ? « Dieu,
dit saint Thomas, ne manque jamais
de faire ce qui est nécessaire au salut ».
Il est vrai que Dieu n'est pas tenu
de donner ses grâces parce que les grâces
ne sont pas des choses dues. Mais
il nous impose des commandements. Il
est donc tenu de nous donner le
secours nécessaire pour les observer.
Comme le Seigneur nous oblige à
observer effectivement tous les
commandements au moment voulu, il
doit aussi nous donner le secours
actuel et concret, (au moins médiat
et éloigné), qui nous permettra d'y être
fidèles, sans qu'il faille une
autre grâce non commune à tous. Et Thomassin
conclut : Pour concilier que la
grâce suffisante suffit à l'homme pour faire
son salut et que, par ailleurs, la
grâce efficace est nécessaire pour observer
toute la loi, il faut dire que la
grâce suffisante suffit pour prier et faire des
actes faciles ; avec ceux-ci on
obtient ensuite la grâce efficace qui permet de
réaliser les actes difficiles.
C'est ce qu'enseigne sans aucun doute saint
Augustin : « Du fait même que nous
croyons très fermement que Dieu ne
prescrit pas des choses
impossibles, nous sommes prévenus de ce que nous
avons à faire dans les choses
faciles et de ce que nous avons à demander
dans les choses difficiles ». Après
avoir cité ce texte, le Cardinal de Noris
tire la même conclusion : « Nous
pouvons donc faire les choses faciles ou
moins parfaites, sans avoir à
demander une grâce plus forte, qu'il nous faut
cependant demander pour les choses
plus difficiles ». Le Père Thomassin
invoque également I' autorité de
saint Bonaventure, de Scot et d' autres
théologiens : « Tous ont trouvé
suffisants ces secours auxquels la volonté
donne parfois son assentiment et
parfois non ! ». Il le démontre dans quatre
parties de son ouvrage, en
s'appuyant sur les théologiens des Écoles durant de
très longues années à dater de 1100
Habert, évêque de Vabres et docteur
de la Sorbonne, qui fut le premier à
écrire contre Jansénius, dit ceci :
« Nous pensons d'abord que la grâce
suffisante n'atteint pas
immédiatement son but avec son effet de
consentement complet, si ce n'est
d'une manière contingente et médiate...
Nous pensons donc que la grâce
suffisante est une préparation à la grâce
efficace : à partir du bon usage
que l'on en fait, Dieu accorde à la volonté
créée la grâce concrète d'un effet
complet ». Il a dit précédemment : « Tous
les Docteurs catholiques ont
professé et professent dans toutes les Écoles
qu'est donnée une grâce vraiment
intrinsèque, qui puisse attirer le
consentement de la volonté vers le
bien et qui cependant ne l'attire pas à
cause de la libre résistance de la
volonté ».
Et il cite en faveur de cette
opinion Gamache, Duval, Isambert, Pereira, Le
Moyne et d'autres auteurs. Et il
continue : « Les secours de la grâce
suffisante sont des préparations à
la grâce efficace et « efficaces secundum
quid », c'est-à-dire dont l'effet
obtenu par le demandeur est incomplet, d'
abord lointain, puis plus proche et
enfin très proche, tels que les actes de foi,
d'espérance, de crainte de Dieu et,
entre tous, celui de la prière. D'où le
fameux Alphonse Lemoine a enseigné
que cette grâce suffisante est celle de
demander ou de prier, dont a parlé
tant de fois saint Augustin. Ainsi, selon
Habert, la grâce efficace diffère
de la grâce suffisante en ce sens que la première atteint son effet complet
tandis que la seconde ne l'obtient que
d'une manière contingente, parce
qu'elle l'obtient parfois et d'autres fois non,
ou de manière médiate, au moyen de
la prière. Il précise, en outre, que la
grâce suffisante, selon le bon
usage que l'on en fait, prépare à obtenir la
grâce efficace. Il appelle donc la
grâce suffisante « ej~cace secundum quid »
c'est-à-dire dont l'effet est
commencé mais non complètement terminé. Il dit
enfin que la grâce sufiisante est
la grâce de prier, dont il dépend de nous de
profiter, selon saint Augustin.
Ainsi on est inexcusable de ne pas faire ce
pour quoi on a déjà la grâce
suffisante ; avec celle-ci, sans nul besoin d'un
autre secours, on peut agir, ou
tout au moins obtenir le secours plus fort
pour agir. Habert assure que cette
doctrine était commune en Sorbonne.
Charles Duplessis d'Argentré, lui aussi docteur de la Sorbonne, cite plus de mille théologiens qui enseignent expressément qu'avec la grâce suffisante on fait les oeuvres faciles et qu'en l'utilisant bien on obtient ensuite le secours plus abondant pour la conversion parfaite. C' est précisément dans ce sens, dit-il, comme nous l'avons indiqué plus haut, qu'il faut entendre le célèbre axiome accepté par les Ecoles : « A ceux qui font ce qu'ils peuvent - toujours avec la grâce suffisante - Dieu ne refuse pas la grâce : sa grâce plus abondante et la grâce efficace ».
Le très savant Denis Petau prouve longuement que l'on peut fort bien agir avec la seule grâce suffisante. Il va jusqu'à affirmer qu'il serait monstrueux de soutenir le contraire et que cette doctrine n'est pas seulement celle des théologiens mais aussi celle de l'Église. La grâce d'observer les commandements, dit-il ensuite, est le fruit de la prière et Dieu donne la grâce de la prière en même temps qu'il impose les commandements : « Ce don par lequel Dieu nous aide à observer ses lois est l'effet de la prière ; et cet effet est donné comme compagnon à la loi ». La loi est imposée à tous ; de même, le don de la prière est fait à tous.
Le théologien du Séminaire de Périgueux pense qu'avec la seule grâce suffisante « il est possible de bien agir et que quelquefois on agit bien ». Ainsi, ajoute-t-il, rien n'empêche que de deux personnes, favorisées d'une même grâce, l'une va faire, et l'autre pas, les actes plus faciles qui précèdent la totale conversion ». Ceci concorde, affirme-t-il, avec la doctrine de saint Augustin ainsi qu'avec celle de saint Thomas et de ses premiers disciples spécialement du Père Barthélemy Medina : « Quelquefois, soutient celui-ci, on se convertit avec la seule grâce suffisante ». J'ai trouvé que le Père Louis de Grenade affirme aussi que c'est la doctrine commune des théologiens :
« Les théologiens disent qu'il y a deux sortes de secours l'un suffisant et l'autre surabondant ; avec le secours suffisant parfois on se convertit, parfois on refuse la conversion ». Il ajoute : « Les théologiens précisent que ce premier secours est très largement à notre disposition ». Le Théologien de Périgueux afiirme : « On peut ainsi, et on le fait quelquefois, avec la seule grâce suffisante, accomplir certains actes de piété, tel que prier Dieu humblement ; on se prépare ainsi à recevoir d'autres grâces ». Tel est l'ordre, dit-il, suivi par la divine Providence : « D'autres grâces succèdent au bon usage des premières ». Et il conclut : La conversion totale et la persévérance finale « sont méritées infailliblement par la prière, pour laquelle suffit pleinement la grâce suffisante qui ne fait défaut à personne ». Le Cardinal de Aguirre, parfait disciple de saint Augustin, pense de même. Le Père Antoine Boucat, de l'Ordre de saint François de Paule, soutient que chacun peut par la prière, sans avoir besoin d'un autre secours, obtenir la grâce de la conversion. Outre Gamache, Duval, Habert, Le Moyne, il cite comme partisans de cette doctrine Pierre de Tarentaise, évêque de Toul, Godefroid de Fontaines, Henri de Gand, docteurs de la Sorbonne, ainsi que Ligny, professeur royal : celui-ci démontre, dans son traité « De la grâce », que la grâce suffisante non seulement donne la possibilité de prier, comme l'a dit ailleurs le célèbre professeur de théologie, Le Moyne, mais de faire également certaines oeuvres moins difiicilesz4. Gaudenzio Buontempi enseigne également et prouve qu'avec la grâce suffisante on obtient la grâce efficace par la prière : celle-ci est donnée à tous ceux qui veulent l'utiliser. Le Cardinal Robert Pulleyn établit qu'il y a deux grâces, l'une toujours victorieuse et l'autre à laquelle tantôt l'on coopère et tantôt l'on résiste : « Lorsque l'on reçoit cette grâce, on choisit d'y répondre ou bien de la dédaigner et de continuer de pécher ». Le savant Père Fortunat de Brescia est du même avis : il soutient que nous avons tous la grâce médiate de la prière pour observer les commandements, et il tient pour certain que saint Augustin pensait la même chose.
Richard de Saint-Victor enseigne également qu'il existe une grâce suffisante à laquelle quelquefois l'on consent et d'autres fois l'on résiste. Dominique Soto demande pourquoi, de deux personnes que Dieu est tout prêt et aspire à convertir, l'une est attirée par la grâce et l'autre non ? « Pas d'autres raisons que celle-ci : l'une donne son consentement et coopère, l'autre ne coopère pas ".
Matthias Felisius, qui a écrit contre Calvin, définit ainsi la grâce ordinaire ou suffisante : « C'est une impulsion de Dieu ou une inspiration par laquelle on est poussé vers le bien et qui n'est refusée à personne. On se comporte différemment par rapport à cette inspiration : les uns y donnent leur consentement et sont ainsi disposés comme il faut « de congruo » à recevoir la grâce habituelle, parce que l'on croit que Dieu ne manquera pas à ceux qui font ce qu'ils peuvent ; les autres refusent ». André Vega dit pareillement : « Ces secours donnés à tous sont dits inefiicaces par la plupart parce qu'ils n'obtiennent pas toujours leur effet mais sont négligés quelquefois par les pécheurs ». Ainsi donc, les grâces suffisantes obtiennent quelquefois leur effet, et d'autres fois non.
Dans un passage de sa théologie, le Cardinal Gotti semble bien ne pas penser autrement que nous. Il se pose la question de savoir comment on peut persévérer si on le veut, alors qu' il n' est pas en notre pouvoir d'avoir le secours spécial nécessaire pour persévérer. Il répond : Bien que ce secours spécial ne soit pas en notre pouvoir, « il nous est possible de le demander et de l'obtenir de Dieu par la prière. On peut donc dire qu' il est en notre pouvoir d'obtenir le secours nécessaire pour persévérer, en le demandant par la prière ». Pour pouvoir dire qu'il nous est possible de persévérer, il est nécessaire de pouvoir obtenir par la prière de persévérer effectivement, sans avoir besoin d'une autre grâce. Il est donc nécessaire également qu'avec la seule grâce suffisante commune à tous on puisse prier actuellement et effectivement sans avoir besoin d'une autre grâce spéciale, et obtenir ensuite par la prière la persévérance. Sinon, on ne peut pas dire que chacun a la grâce nécessaire pour persévérer, tout au moins la grâce éloignée ou médiate par le moyen de la prière. Si toutefois le Cardinal Gotti ne l'entend pas ainsi, il est certain que c'est bien l'opinion de saint François de Sales. Celui-ci déclare que la grâce de prier actuellement et effectivement est donnée à tous ceux qui veulent l'utiliser, et il en conclut que tous ont le pouvoir de persévérer. Le saint l'affirme clairement dans son Traité de l'Amour de Dieu. Après avoir démontré la nécessité de prier sans cesse pour obtenir de Dieu le don de la persévérance finale, il ajoute : « Parce que la grâce de la prière est promise généreusement à tous ceux qui veulent suivre les inspirations célestes, il est donc en notre pouvoir de persévérer ». Le Cardinal Bellarmin enseigne de même : « Le secours suffisant pour parvenir au salut est donné à tous, en temps et lieu, médiatement ou immédiatement... Nous disons médiatement ou imfnédiatement, parce que nous croyons que tous ceux qui ont l'usage de la raison reçoivent de Dieu de saintes inspirations ; ils ont ainsi immédiatement la grâce excitante avec laquelle, s'ils veulent la suivre, ils peuvent se disposer à la justification et parvenir un jour au salut ».
Examinons maintenant les preuves de cette opinion. Elle se prouve tout d'abord par l'autorité de l'Apôtre Paul. Celui-ci nous assure que Dieu est fidèle et ne permettra jamais que nous soyons tentés au-delà de nos forces. Il nous donne toujours le secours, immédiat ou médiat par le moyen de la prière, pour résister aux attaques des ennemis : « Dieu qui est fidèle ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces mais avec la tentation il ménagera aussi le moyen d'en tirer avantage, en vous donnant le pouvoir de la supporter» (1 Co 10, 13).
Jansénius prétend que ce texte doit s'entendre des seuls prédestinés, mais son interprétation n'est nullement fondée. En effet, saint Paul écrit à tous les fidèles de Corinthe qu'il ne supposait certainement pas tous prédestinés. C'est donc à juste titre que saint Thomas l'applique généralement à tous les hommes : « Dieu, dit-il, ne serait pas considéré comme fidèle s'il nous refusait, pour autant qu'il dépend de lui, ce par quoi nous puissions parvenir à lui ». Cette opinion s'appuie aussi sur tous ces passages de la Sainte Ecriture où le Seigneur nous exhorte à nous convertir et à recourir à lui pour lui demander les grâces nécessaires au salut, en nous promettant de nous exaucer : « La sagesse crie dans les rues : Jusques à quand, gamins, aimerez-vous la puérilité ? Jusques à quand les sots désireront-ils ce qui leur est nuisible ? etc. Retournez-vous pour recevoir ma réprimande. Voici que je répandrai sur vous mon esprit. J'ai appelé et vous avez refusé... Moi aussi je rirai de votre malheur et me moquerai de vous » (Pr l, 20-26). Cette exhortation « retournez-vous, convertissez-vous » serait proprement dérisoire, dit Bellarmin, si Dieu n'accordait pas aux pécheurs le secours au moins médiat de la prière pour qu'ils puissent se convertir. Dans le texte cï-dessus, il est également parlé de la grâce intérieure, « Je répandrai sur vous mon esprit », par laquelle Dieu appelle les pécheurs et leur donne le secours concret pour se convertir, s'ils le veulent : « Venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous la fardeau et moi je vous soulagerai » (Mt 11, 28). « Allons ! Discutons ! dit Yahvé. Quand vos péchés seraient comme l'écarlate, comme neige ils blanchiront » (Is 1, 18). « Demandez et l'on vous donnera » (Mt 7, 7). Et le Seigneur nous le répète en mille autres endroits déjà cités. Or, si Dieu ne donnait pas à chacun la grâce de recourir effectivement à lui et de le prier concrètement, combien vaines seraient toutes ces invitations et exhortations : « venez tous et je vous donnerai satisfaction. Cherchez et on vous donnera ».
Ce qui le prouve en second lieu et clairement, c'est le texte du Concile de Trente. Je prie le lecteur de lire attentivement cette preuve : si je ne me trompe, elle semble évidente. Les Novateurs prétendaient : Par suite du péché d'Adam, l'homme a été privé du libre arbitre ; à présent, la volonté de l' homme ne fait plus rien dans les actes bons, mais elle est poussée à les recevoir passivement de Dieu, sans les produire directement elle-même. Ils en concluaient : L'observation des commandements est impossible à ceux qui ne sont pas poussés et prédéterminés efficacement par la grâce à éviter le mal et à faire le bien. Le Concile prononça contre cette erreur l'opinion exprimée par un texte de saint Augustin : « Dieu ne commande pas des choses impossibles mais, lorsqu'il commande, il t'engage à faire ce que tu peux et à demander ce que tu ne peux pas, et il t'aide à pouvoir ».
Afin de prouver contre les hérétiques que les commandements de Dieu ne sont impossibles à personne, le Concile a déclaré : Tous les hommes ont la grâce nécessaire pour faire le bien ou tout au moins la grâce de la prière par laquelle ils obtiennent à cet effet des secours plus puissants. Cela veut dire qu'avec la grâce commune à tous, chacun peut faire les choses faciles, telles que prier, sans avoir besoin d'une grâce extraordinaire, et obtenir par la prière la force de faire des choses difficiles, conformément à la doctrine de saint Augustin déjà citée : « Étant donné que nous croyons très fermement que Dieu, juste et bon, n'a pas pu prescrire des choses impossibles, nous sommes prévenus de ce que nous avons à faire pour les choses faciles et de ce que nous avons à demander pour les choses difficiles ». Ainsi, d'après le Concile, les commandements de Dieu sont possibles à tous, tout au moins par la prière qui nous permet d'obtenir ensuite le secours plus grand pour les observer. Puisque Dieu a imposé ses commandements à tous et qu'il a rendu possible à tous leur observation, tout au moins médiatement par la prière, il faut nécessairement en conclure que tous ont la grâce de prier ; sinon, ceux qui n'auraient pas cette grâce ne pourraient pas observer les commandements. De même que le Seigneur donne par la prière la grâce actuelle de faire le bien et rend ainsi possible l'observation de tous ses commandements, de même il donne aussi à tous la grâce actuelle de prier ; sinon, ceux qui n'auraient pas la grâce actuelle de prier ne pourraient pas les pratiquer puisqu'ils ne pourraient demander par la prière le secours nécessaire pour cela.
On ne peut donc pas dire que ces
mots « Dieu t'engage à faire ce que tu
peux et à demander ce que tu ne
peux pas » doivent s'entendre du seul
pouvoir de prier et non de la
prière actuelle effective. En effet,
répondons-nous, si la grâce commune
et ordinaire ne donnait que le seul
pouvoir de prier et non de la
prière actuelle effective, le Concile n'aurait pas
dit : « Il t'engage à faire ce que
tu peux et à demander ce que tu ne peux pas
». Il aurait dit : « Il t'avertit
que tu as le pouvoir de faire et le pouvoir de
demander ». Si le Concile avait
voulu dire « Chacun peut observer les
commandements ou prier pour
demander la grâce nécessaire pour cela » et
s'il n'avait pas voulu parler de la
grâce actuelle effective, il n'aurait pas dit : «
Il t'engage à faire ce que tu peux
», parce que ce mot « il t'engage » se
rapporte proprement à un acte
actuel, concret, effectif, et il
implique non pas l'éclairage de l'esprit mais l'impulsion
donnée à la volonté pour qu'elle
fasse le bien actuellement et concrètement
possible. Le Concile, ayant dit : «
Il t'engage à faire ce que tu peux et à
demander ce tu ne peux pas », a
voulu signifier très clairement non
seulement le pouvoir d'agir et le
pouvoir de prier, mais également l'agir
actuel, concret, effectif, et la
prière actuelle, concrète, effective. Si, au
contraire, pour agir et pour prier
effectivement, l'on avait besoin d'une grâce
extraordinaire que l'on n'a pas,
pourquoi le Seigneur nous engagerait-il à agir
et à demander ce que l'on ne peut
pas faire effectivement ni demander sans
la grâce efficace ? Le Père
Fortunat de Brescia fait sur ce point une sage
réflexion : « Si la grâce actuelle
de la prière n'avait pas été donnée à tous
mais s'il fallait, pour prier, la
grâce efficace, non commune à tous, la prière
serait impossible à beaucoup parce
que tous n'ont pas cette grâce efficace ».
On aurait donc tort de dire : «
Dieu t'engage à demander ce que tu ne peux
pas », parce qu'il engagerait à
faire une chose pour laquelle on n'a pas le
secours actuel indispensable. Cette
exhortation de Dieu à agir et à prier doit
donc s'entendre de l'action et de
la prière effectives, sans que l'on ait besoin
d'une grâce extraordinaire. C'est
bien ce que saint Augustin veut nous
donner à entendre : « Nous sommes
prévenus de ce que nous avons à faire
pour les choses faciles et de ce
que nous avons à demander pour les choses
difficiles ». Il soutient que si
tous n'ont pas la grâce de faire les choses
difficiles, tous ont au moins la
grâce de prier; la prière est une chose facile à
tous, ainsi qu'il l'affirme dans le
texte que le Concile lui a emprunté : « Dieu
t'engage à faire ce que tu peux et
à demander ce que tu ne peux pas ».
Serrons un peu l'argument. Le
Concile dit : Dieu n'impose pas des
commandements impossibles parce
qu'il donne le secours pour les
observer, ou bien il donne la grâce
de prier en vue d'obtenir ce secours : il
l'accorde dès qu'on l'en prie ! S'
il était vrai que Dieu ne donne pas à tous la
grâce au moins médiate de la prière
pour observer effectivement tous ses
commandements, Jansénius aurait
raison de dire : même le juste n'a pas la
grâce pour observer concrètement
certains commandements.
Si la grâce suffisante ne
donnait pas à tous de pouvoir actuellement et
effectivement prier et que faisait
défaut la grâce efficace nécessaire, au dire
des adversaires, pour réaliser
toute bonne oeuvre, je ne sais comment on
pourrait comprendre et expliquer le
texte ci-dessus du Concile de Trente. Si
l'on admet la nécessité, selon eux,
de cette nouvelle grâce pour prier
effectivement, je ne sais pas
comment interpréter cet autre texte du même
Concile : « Une fois qu' ils ont
été justifiés par sa grâce, Dieu ne les
abandonne pas, à moins qu'il ne
soit auparavant abandonné par eux ». Si
pour prier effectivement la grâce
suffisante ne suffisait pas, et qu'il y fallait
aussi la grâce efficace qui n'est
pas commune à tous je me demande ce qui
arriverait. Quand le juste serait
tenté de commettre le premier péché mortel,
si Dieu ne lui donnait pas la grâce
efficace, au moins de prier pour obtenir la
grâce de résister, et si de fait il
ne résistait pas à la tentation, ne devrait-on
pas dire que Dieu abandonne le
juste avant d'être abandonné par lui,
puisque la grâce efficace
nécessaire pour résister lui fait défaut ?
Les adversaires objectent un passage de saint Augustin : le saint semble déclarer que la grâce de la prière n'est pas donnée à tout le monde : « Est-ce que parfois notre prière elle-même n'est pas à ce point tiède, ou froide plus exactement et quasi nulle, et, de temps à autre, si totalement réduite à rien, que nous ne nous en apercevons pas avec chagrin ? Car si nous en souffrions, ce serait déjà faire oraison ». Le Cardinal Sfondrati y fait une judicieuse réponse : « Autre chose que les pécheurs ne prient pas et autre chose qu' ils n'aient pas la grâce de prier ! ». Saint Augustin ne dit pas que la grâce de prier comme il faut manque à certains ; il dit seulement que parfois notre prière est si froide qu'elle est presque nulle. Ce n'est pas que Dieu ne nous aide pas à prier mieux mais c'est par notre faute que notre prière est nulle. C'est aussi ce que répond Tournely à propos de la première Proposition condamnée de Jansénius : « Les justes ne prient pas toujours comme il faut. C'est par leur faute qu'ils ne prient pas bien, alors qu'ils ont par la grâce les forces suffisantes pour prier. Saint Augustin dit que notre prière est parfois froide et presque nulle, mais il ne dit pas que nous fait défaut une grâce qui rendrait notre prière plus fervente. Sur ce passage de saint Augustin le cardinal de Noris écrit : « Par la prière tiède on obtient tout au moins la prière plus fervente et, par celle-ci, la grâce efficace pour observer les commandements. » Je conclus que nous faisons cette prière tiède elle-même avec le secours « sirte quo non o, c'est-à-dire indispensable, et avec le concours ordinaire de Dieu, puisqu'il s'agit d'actes faibles et imparfaits. Nous obtenons cependant par la prière tiède l'impulsion pour une prière plus fervente, qui nous est donnée par le secours « quo ». Et il confirme par l'autorité du saïnt Docteur qui écrit à propos du Psaume 17 (16) : « C'est avec une intention libre, ardente et forte, que j'ai adressé mes prières. Pour que je puisse le faire, tu m'as écouté alors que je te priais plutôt faiblement ». Que l'on n'objecte pas non plus ce que dit ce même saint Augustin à propos des paroles de saint Paul : « L'Esprit intercède en notre faveur par ses gémissements ineffables » : c'est l'Esprit Saint « qui nous fait supplier et qui nous inspire l'amour de la supplication ». Ce que le saint veut dire ici contre les Pélagiens c'est que personne ne peut prier sans la grâce. Et il l'explique ainsi dans son commentaire sur le Psaume 52 : « Ce que tu fais avec le concours de Dieu, nous disons que c'est lui qui le fait parce que sans lui tu ne le ferais pas ».
En troisième lieu, nous prouvons notre opinion par ce que disent les Pères sur la question. Saint Basile : « Lorsque Dieu permet que l'homme soit assailli par la tentation, c'est pour qu'il puisse demander par la prière la grâce de Dieu pour y résister ». Le saint affirme donc : Quand Dieu permet que l'homme soit tenté, il l'aide à résister en lui faisant demander que se fasse la volonté de Dieu c'est-à-dire la grâce nécessaire pour remporter la victoire. Le saint suppose donc que, lorsque l'homme n'a pas la force suffisante pour vaincre la tentation, il a au moins la grâce actuelle et commune de la prière pour obtenir la grâce plus puissante dont il a besoin. Saint Jean Chrysostome emploie un langage imagé : « Il a donné une loi qui met a nu les blessures pour nous faire désirer le médecin ». Et dans un autre endroit : « Personne ne pourra trouver d'excuse car c'est en cessant de prier qu'il a renoncé à vouloir vaincre l'ennemi ». Si quelqu'un n'avait pas la grâce nécessaire pour prier actuellement et effectivement et obtenir ainsi la force de résister, on pourrait l'excuser d'avoir été vaincu. Saint Bernard dit pareillement : « Mais qui sommes-nous et quelle est donc notre vaillance, pour ce que Dieu cherchait, c'est que, constatant notre déficience et sachant qu'il n'est pour nous point d'autre recours, nous nous précipitions en toute humilité vers sa miséricorde ». Le Seigneur nous a donc imposé une loi au-dessus de nos moyens pour qu'en recourant à lui et en le priant, nous obtenions la force de l'observer. Mais si la grâce de prier actuellement et effectivement était refusée à quelqu'un, l'observation de la loi lui deviendrait absolument impossible. « Beaucoup, dit ce même saint Bernard, se plaignent que la grâce leur fait défaut mais à combien plus forte raison la grâce ne pourrait-elle pas se plaindre que beaucoup lui sont infidèles ! ». Le Seigneur a bien plus raison de se plaindre de nous parce que nous manquons à la grâce, par laquelle il nous assiste, que nous de nous plaindre que la grâce nous manque.
Mais aucun Père ne le dit plus
clairement que saint Augustin en de
nombreux textes : « Les Pélagiens
pensent savoir quelque chose d'important
quand ils disent : Dieu ne nous
commanderait pas ce qu'il saurait nous être
impossible. Qui ne le sait ? Mais
il nous commande pourtant des choses
impossibles pour que nous sachions
ce que nous avons à lui demander... : «
Ce n'est pas d'ignorer malgré toi
que l'on te fait grief, mais de négliger de
chercher ce que tu ignores ; ce
n'est pas non plus de ne point panser tes
membres blessés, mais de mépriser
celui qui veut les guérir : tes propres
péchés à toi, les voilà. Car il n'
y a pas d' homme si dépourvu qui ne sache
l'utilité de chercher ce qu'il n'y
a aucune utilité à ignorer ». Ainsi donc, la
grâce de prier n'est refusée à
personne et on peut obtenir par la prière la
grâce de se convertir. Si cette
grâce manquait à quelqu'un, on ne pourrait
pas lui imputer le péché de ne pas
se convertir. Saint Augustin dit ailleurs : «
Que voyons-nous donc ici, sinon que
celui qui nous ordonne de faire ceci
ou cela nous accorde de demander,
de chercher, de frapper » ? Ailleurs : «
Saisis-le bien une fois pour toutes
et comprends-le : tu n'es pas encore tiré ?
Prie pour être tiré ». Ailleurs : «
Donc, son ignorance de ce qu'elle doit faire
provient de la perfection qu'elle
n'a pas encore obtenue ; mais elle
l'obtiendra aussi si elle use bien
de ce qui lui a déjà été donné. Or il lui a été
donné de chercher avec zèle et
piété, si elle le veut ». Notez bien ces derniers
mots. Chacun a donc la grâce
nécessaire pour prier : s'il l'utilise bien, il
recevra la grâce de faire ce que
tout d' abord il ne pouvait pas faire
immédiatement. Ailleurs : « Que
l'homme qui veut et qui ne peut pas
reconnaisse donc qu'il ne veut pas
encore pleinement et qu'il prie afin
d'avoir une volonté assez grande
pour accomplir les commandements. Car
c'est ainsi qu'il est aidé pour
faire ce qui lui est ordonné ». Ailleurs : « Par ce
précepte, le libre arbitre (a été
engagé) à demander le don de Dieu. Cet avertissement, d'ailleurs,
resterait sans fruit si le libre arbitre ne recevait d'
abord un certain amour, afin qu'il
en demande lui-même davantage pour
accomplir ce qui est ordonné ».
Notez ces mots « un certain amour » : c'est
la grâce suffisante par laquelle
l'homme peut ensuite par la prière obtenir la
grâce actuelle et effective
d'observer le commandement : « grâce qui le
pousse à demander une aide
supplémentaire qui lui permette de réaliser ce
qui lui a été commandé ». Il dit
ailleurs : « Il ordonne donc, de telle sorte
qu'après nous être efforcés de
faire ce qui est juste, et aux prises avec notre
faiblesse, nous sachions demander
le secours de la grâce ». Le saint suppose
ainsi qu'avec la grâce ordinaire
nous ne pouvons pas faire les choses
difficiles mais que nous pouvons,
par la prière, obtenir ce qu'il faut pour les
faire. Et il continue : « La loi
est venue pour que se multiplie la faute lorsque
les hommes n'implorent pas le
secours de la grâce ; mais, lorsqu'à la suite
d'un appel divin ils comprennent
près de qui il faut gémir et qu'ils
l'invoquent, que se passera-t-il ?
Où le péché s'est multiplié, la grâce a
surabondé » (Rm 5,20). On voit
exprimés ici, comme dit Petau, le manque
de la grâce abondante et par
ailleurs l'assistance de la grâce ordinaire et
commune, qui nous fait prier, et
que le saint nomme ici « appel divin » ou «
vocation divine ».
Il dit ailleurs : « Ce qui
reste, en effet, au libre arbitre en cette vie mortelle, ce
n'est pas que l'homme puisse à sa
volonté accomplir la justice, mais qu'avec
une piété suppliante, il ait à se
tourner vers Celui par le don duquel il puisse
accomplir la justice ». D'après
saint Augustin, l'homme est incapable
d'observer toute la loi, et il ne
lui reste que la prière pour obtenir le secours
nécessaire. Il suppose certainement
que le Seigneur donne à chacun la grâce
de prier actuellement et
effectivement, sans avoir besoin d'un autre secours
extraordinaire et non commun à tous
; si ce secours spécial faisait défaut, «
le libre arbitre n'aurait aucune
possibilitê » d'observer concrètement tous les
commandements de Dieu, tout au
moins les plus difficiles. Le saint ne veut
certainement pas dire que la grâce
suffisante ne donne que le pouvoir et non
l'action concrète de prier. En
effet, il est certain que le pouvoir est donné par
la grâce suffisante pour toutes les
oeuvres difficiles. Le saint Docteur veut
certainement dire, comme il
l'enseigne ailleurs, que chacun peut avec la
grâce suffisante accomplir
concrètement les choses faciles comme le fait de
prier, et les choses difficiles
avec le secours que l'on obtient par la prière.
Deux textes surtout de saint Augustin concernent notre cas. Voici le premier : « Il est certain que nous observons les commandements si nous le voulons, mais puisque la volonté est préparée par le Seigneur, il nous faut prier pour, à la fois, vouloir les observer et les observer en réalité ». Il est certain, dit le saint, que nous observons les commandements si nous le voulons. Pour vouloir les observer et pour les observer effectivement, nous devons prier. Tous reçoivent donc la grâce de prier et peuvent obtenir par la prière la grâce abondante nécessaire pour cela. Si, pour prier actuellement et effectivement, on avait besoin de la grâce efficace qui n'est pas commune à tous, tous ceux n'ont pas reçu cette grâce ne pourraient ni observer ni avoir la volonté d'observer les commandements.
Le second texte est celui où le
saint Docteur répond aux moines
d'Adrumète. Ceux-ci disaient : Si
la grâce est nécessaire et que sans elle je
ne peux rien faire, pourquoi me
reprocher de ne pouvoir agir alors que je
n'ai pas la grâce voulue pour le
faire ? Priez plutôt le Seigneur de me donner
cette grâce : « Prie plutôt pour
moi ! ». Le saint leur répond : Vous méritez
d'être blâmés, non pas parce que,
n'en ayant pas la force, vous n'agissez pas,
mais parce que vous ne priez pas
pour obtenir cette force : « La prière, il la
veut pour lui, celui qui ne veut
pas qu'on le reprenne : Prie plutôt pour moi,
dit-il, mais il faut le reprendre
afin qu'il prie aussi lui-même pour lui-même ». Or, si le saint n' avait pas cru
que tous ont la grâce de pouvoir prier, sans
avoir besoin d'un autre secours, il
n'aurait pas pu dire que son interlocuteur
méritait d'être blâmé de ne pas
prier. En effet, celui-ci aurait pu lui répliquer :
L'on ne peut pas me blâmer de ne
pas agir parce que je n'ai pas la grâce
spéciale pour agir. De même, l'on
ne peut pas me blâmer de ne pas prier
parce que je n'ai pas la grâce
spéciale de prier effectivement. Il dit de même
ailleurs : « Qu'ils ne s'abusent
pas eux-mêmes ceux qui disent : pourquoi
nous est-il prescrit d'éviter le
mal et de faire le bien, si c'est Dieu qui opère
en nous le vouloir et l'agir ? » Le
saint répond : lorsque nous faisons le bien,
nous devons en rendre grâce à Dieu,
qui nous donne la force de le faire.
Quand ensuite nous ne le faisons
pas, nous devons prier pour recevoir la
force qui nous manque : « Quand ils
ne font pas le bien, dit-il, qu'ils prient
pour recevoir la force qu'ils n'ont
pas encore ! ». S'ils n'avaient pas même la
grâce de prier actuellement et
effectivement, ils pourraient répondre : « A
quoi bon nous est-il prescrit de
prier, si c'est Dieu qui produit en nous la
prière ? » Comment pouvons-nous
prier si nous ne recevons pas le secours
nécessaire pour le faire
actuellement et effectivement ? Saint Thomas ne
parle pas expressément de la prière
mais il considère comme certaine
l'opinion que nous défendons : «
C'est le rôle de la divine Providence de
pourvoir chacun de ce qui est
nécessaire au salut, pourvu qu'il n'y mette pas obstacle ! ». Dieu donne donc à
tous les grâces nécessaires au salut. Par
ailleurs, pour prier il est
nécessaire d'avoir la grâce de pouvoir prier
actuellement et effectivement. Par
la prière nous obtenons ensuite le secours
plus puissant pour faire ce que
nous pouvons pas avec le seul secours
ordinaire. Nous devons donc
conclure nécessairement que Dieu donne à
tous la grâce suffisante de prier
effectivement, si nous le voulons, sans avoir
besoin de la grâce efficace.
Ajoutons ici la réponse de Bellarmin à certains
hérétiques. Des paroles du Sauveur
« Personne ne peut venir à moi s'il n'est
pas attiré par mon Père », ils
concluaient : Ne peuvent aller à Dieu que ceux qui sont précisément attirés par
lui. « Nous répondons, écrit Robert
Bellarmin : on ne peut en déduire
qu'une chose, à savoir qu'ils n'ont pas la
grâce efficace pour croire
effectivement ; on ne peut pas en déduire que tous
n'ont pas la grâce pour pouvoir
croire ou pour demander la grâce nécessaire
».
Venons-en enfin aux arguments de
cette opinion. Le savant Père Petau,
d'accord avec Duval et d'autres
théologiens, demande : Pourquoi Dieu nous
impose-t-il des choses que nous ne
pouvons pas observer avec la grâce
commune ordinaire ? Parce que,
répond-il, il veut que nous recourions à lui
par la prière, ainsi que le disent
communément les Saints Pères, comme
nous venons de le voir. Il en
conclut : nous devons tenir pour certain que
chacun a la grâce de pouvoir prier
actuellement et effectivement et d'obtenir
par la prière le secours plus
puissant pour faire ce qui nous est impossible
avec la grâce commune ; sinon Dieu
nous aurait imposé une loi impossible.
Cette raison est très forte. On
peut en ajouter une autre : Si Dieu commande
à tous l'observation effective des
commandements, on doit nécessairement
supposer qu'il leur donne aussi
communément à tous la grâce nécessaire, au
moins médiatement par la prière.
Pour que la loi soit raisonnable et que soit
mérité le reproche adressé à ceux
qui ne l'observent pas, il faut que chacun
ait la grâce suffisante, au moins
médiate par la prière, pour obéir
effectivement sans avoir besoin
d'un autre secours non commun à tous. Si
cette grâce médiate ou éloignée de
pouvoir actuellement et effectivement
prier faisait défaut, on ne
pourrait pas dire que Dieu donne à chacun la grâce suffisante pour pouvoir observer
concrètement la loi.
Thomassin et Tournely accumulent et alignent beaucoup d'autres arguments en faveur de cette opinion. Je les laisse tous de côté pour m'arrêter uniquement à un argument qui me semble évident. Il s'appuie sur le précepte de l'espérance qui nous oblige tous à attendre de Dieu avec certitude la vie éternelle. Si nous n'étions pas certains que Dieu donne à tous la grâce de pouvoir prier actuellement et effectivement sans avoir besoin d'une autre grâce particulière et non commune à tous, personne ne pourrait, sans une révélation spéciale, espérer le salut comme il se doit. Qu'il me soit permis d'exposer sur quoi s'appuie cet argument !
La vertu d'espérance est si chère à Dieu qu'il met toutes ses complaisances, a-t-il déclaré, en ceux qui se confient en lui : « Yahvé met son plaisir en ceux qui ont confiance en sa miséricorde » (Ps 147 (146), 11). Et il promet la victoire sur les ennemis, la persévérance dans sa grâce et la gloire éternelle, à celui qui espère et parce qu'il espère : « Parce qu'il a espéré en moi je le délivrerai, je le protégerai... je le délivrerai et le glorijzerai » (Ps 91 (90), 1416). « Il les sauvera parce qu'ils ont mis en lui leur confiance » (Ps 37 (36), 40). « Garde-moi, mon Dieu, parce que j'ai espéré en toi » (Ps 16 (15), 1). « Nul n'a espéré dans le Seigneur et a été confondu » (Si 2, 10). Nous sommes certains que le ciel et la terre passeront mais les paroles et les promesses de Dieu ne passeront pas : « Le ciel et la terre passeront, mes paroles ne passeront pas »
(Mt 24, 35). Saint Bernard
affirme donc que tout notre mérite consiste à
mettre en Dieu toute notre
confiance : « En ceci, en effet, consiste tout le
mérite de l'homme : placer toute
son espérance en celui qui sauve l'homme
tout entier ». La raison en est que
celui qui espère en Dieu l'honore : «
Invoque-moi au jour de la détresse,
je te délivrerai et tu me glorifieras » (Ps
50 (49), 15). Il glorifie la
Puissance, la Miséricorde et la Fidélité de Dieu, en
croyant que Dieu peut et veut le
sauver, et qu'il ne peut manquer aux
promesses de sauver ceux qui
mettent leur confiance en lui. Et le Prophète
nous assure que, plus notre
confiance sera grande, plus la divine
miséricorde se répandra sur nous :
« Yahvé, que ta miséricorde soit sur
nous, comme nous espérons en toi »
(Ps 33 (32), 22).
Or, cette vertu d'espérance
plaît tellement au Seigneur qu'il a voulu nous
l'imposer par un précepte grave,
comme l'enseignent communément les
théologiens, et comme le montrent
plusieurs textes de la Sainte Ecriture : «
Espérez en lui, toute l'assemblée
du peuple » (Ps 62 (61 ), 9). « Vous qui
craignez le Seigneur, espérez en
lui » (Si 2, 9). « Espère en ton Dieu toujours
! » (Os 12, 7). « Tournez votre
espérance vers cette grâce qui vous est offerte
» ( 1 P 1, 13). Cette espérance de
la vie éternelle doit être en nous ferme et assurée, comme la définit saint
Thomas : « L'espérance est l'attente certaine
de la Béatitude future ». Le saint
Concile de Trente l'a aussi déclaré
expressément : « Tous doivent
mettre leur très ferme espérance dans le
secours de Dieu. En effet, à moins
qu'ils ne manquent eux-mêmes à sa
grâce, Dieu complétera ses bonnes
oeuvres comme il l'a commencé,
réalisant le vouloir et
l'achèvement ». Saint Paul l'a déclaré auparavant de
lui-même : « Je sais en qui j'ai
mis ma confiance et j'ai la conviction qu'il a le
pouvoir de garder mon dépôt » (2 Tm
1, 12). L'espérance chrétienne diffère
en cela de l'espérance humaine.
Pour être une espérance, il suffit que celle-ci
soit une attente incertaine. Il ne
peut pas en être autrement, car on peut
toujours craindre que l'homme qui a
promis n'ait plus la volonté de donner.
Mais l'espérance chrétienne du
salut éternel est certaine de la part de Dieu
car il veut et peut nous sauver, et
il a promis le salut à qui observe sa loi. Il a
promis également à qui les lui
demande les grâces nécessaires à
l'observation de cette loi.
Il est vrai que l'espérance s'accompagne aussi de la crainte, comme dit le Docteur Angélique, mais nous n'avons pas à craindre de la part de Dieu. La crainte ne peut venir que de nous. Nous pouvons, en effet, manquer en ne correspondant pas comme nous devrions et mettre obstacle à la grâce par nos fautes. C'est donc très justement que le Concile de Trente a condamné les Novateurs qui privent totalement l'homme du libre arbitre et veulent que tous les fidèles aient une certitude infaillible de leur persévérance et de leur salut. C'est une erreur déjà condamnée par le Concile de Trente. En effet, comme nous l'avons dit, il est nécessaire que nous correspondions à la grâce pour parvenir au salut, et notre correspondance est incertaine et faillible. Le Seigneur veut donc que nous nous défüons toujours de nous-mêmes, pour ne pas tomber dans la présomption en nous fiant à nos propres forces. Mais il veut qu'en revanche nous soyons bien certains de sa volonté miséricordieuse et du secours qu'il nous donne pour faire notre salut, chaque fois que nous le lui demandons, et que nous ayons ainsi une confiance totale en sa bonté. Nous devons, dit saint Thomas, attendre de Dieu avec certitude la Béatitude éternelle, en faisant confiance à sa puissance et à sa miséricorde, en croyant qu'il veut et peut nous sauver : « Or de la toute-puissance de Dieu et de sa miséricorde, est certain quiconque a la foi ».
Puisque l'espérance de notre salut doit être certaine de la part de Dieu, - attente certaine de la Béatitude, selon saint Thomas -, le motif d'espérer doit être certain. Si le fondement de cette espérance n'était pas certain mais douteux, nous ne pourrions pas espérer et attendre de Dieu avec certitude le salut et les moyens nécessaires au salut. Mais saint Paul veut que nous soyons absolument fermes et inébranlables dans l'espérance, si nous voulons faire notre salut : « Il faut absolument que vous persévériez dans la foi, affermis sur ses bases solides, sans vous laisser détourner de l'espérance promise par l'Évangile que vous avez entendu » (Col l, 23). Il le confirme dans un autre passage : notre espérance doit être inébranlable comme une ancre sûre et solide, car elle repose sur les promesses de Dieu qui ne peut mentir : « Nous désirons seulement que chacun de vous montre le même zèle pour le plein épanouissement de l'espérance jusqu'à la fin... afin que par deux réalités immuables - la promesse de Dieu et le serment qu'il y a joint - dans lesquelles il est impossible à Dieu de mentir, nous soyons puissamment encouragés, nous qui avons trouvé un refuge, à saisir l'espérance qui nous est offerte. En elle, nous avons comme une ancre de notre âme, sûre autant que solide » (He 6, 11 ; 18-19). Saint Bernard dit que notre espérance ne peut être incertaine puisqu'elle repose sur les promesses de Dieu : « Cette attente ne nous paraît pas vaine, ni douteuse l'espérance, car elles sont fondées sur les promesses de la vérité éternelle ». Mon espérance, dit-il ailleurs de lui-même, s'appuie sur trois bases : l'amour de Dieu qui nous a adoptés pour ses enfants, la vérité de sa promesse, sa puissance pour la tenir : « Je considère donc qu'il y a trois éléments dans lesquels consiste toute mon espérance : l'amour adoptif, la vérité de la promesse, la puissance de la réalisation ».
C'est pourquoi l'apôtre saint Jacques déclare : Ceux qui désirent les grâces divines doivent les demander à Dieu, non pas avec hésitation mais avec une confiance absolue de les obtenir : « Qu'il demande avec foi, sans hésiter » (Jc 1, 6). Si l'on demande, continue-t-il, en étant agité par le doute, on n'obtiendra rien. « Celui qui hésite ressemble à la surface de la mer que le vent soulève et agite. Qu'il ne s'imagine pas, cet homme, recevoir quoi que ce soit du Seigneur! » (Jc l, 6 et 7). Et saint Paul loue Abraham de n'avoir absolument pas douté de la promesse de Dieu : il savait que, quand Dieu promet, il ne peut décevoir : « Appuyé sur la promesse de Dieu, sans hésitation ni incrédulité mais avec une foi puissante, il rendit gloire à Dieu, certain que tout ce que Dieu a promis, il est assez puissant ensuite pour l'accomplir » (Rm 4, 20). Aussi Jésus Christ nous assure-t-il lui-même que nous recevrons toutes les grâces que nous demanderons, si nous le faisons avec une ferme confiance de les recevoir : « C'est pourquoi je vous dis : tout ce que vous demanderez en priant, croyez que vous l'avez déjà reçu et cela vous sera accordé ! » (Mc 11, 24). En un mot, Dieu ne veut pas nous exaucer si nous ne croyons pas avec certitude qu'il nous exaucera.
Venons-en à notre problème.
Notre espérance du salut et des moyens
nécessaires pour cela doit être
certaine de la part de Dieu. Les motifs qui
fondent cette certitude, nous
l'avons vu, sont la Puissance, la Miséricorde et
la Fidélité de Dieu ; mais de ces
trois motifs, le plus fort et le plus certain,
c'est la fidélité infaillible de
Dieu à la promesse qu'il nous a faite, par les
mérites de Jésus Christ, de nous
sauver et de nous accorder les grâces
nécessaires au salut. En effet,
remarque fort justement Juénin, bien que
nous croyions que la Puissance et
la Miséricorde de Dieu sont infinies, nous
ne pourrions en espérer le salut
s'il ne nous l'avait pas promis de façon
indubitable. Mais cette promesse
est conditionnelle : elle exige que nous
répondions par les oeuvres et que
nous priions, comme nous le voyons
dans les Saintes Ecritures : «
Demandez et l'on vous donnera. Si vous
demandez quelque chose à mon Père
en mon nom, il vous le donnera. Il
donnera de bonnes choses à ceux qui
les lui demandent. Il faut toujours
prier. Vous ne recevez pas parce
que vous ne demandez pas... Si quelqu'un
a besoin de la sagesse, qu'il la
demande à Dieu ! » Et beaucoup d'autres
textes que nous avons cités plus
haut. C'est pourquoi les Saints Pères et les
théologiens enseignent communément,
comme nous l'avons prouvé dans le
chapitre premier de la première
partie, que la prière est un moyen nécessaire
au salut.
Or si nous n'étions pas certains que Dieu donne à tous la grâce de pouvoir prier actuellement et effectivement, sans que nous ayons besoin d'une autre grâce spéciale, non commune à tous, nous ne pourrions pas avoir de la part de Dieu un motif certain et inébranlable de pouvoir espérer le salut avec certitude ; notre espérance ne serait qu'incertaine et conditionnelle. Quand je suis sûr qu'en priant j'obtiendrai la vie éternelle et toutes les grâces nécessaires, et que je sais aussi que Dieu ne me refusera pas, parce qu'il l'accorde à tous, la grâce de prier actuellement et effectivement, si je le veux, j'ai alors un motif certain d'espérer de Dieu le salut, à condition que je fasse personnellement tout ce qu'il faut. Mais quand je doute de recevoir de Dieu la grâce particulière qu'il n'accorde pas à tous et qui serait nécessaire, selon certains, pour prier effectivement, alors je n'ai pas de motif assuré d'espérer de Dieu le salut; je n'ai qu'un motif douteux et incertain. Dieu me donnera-t-il cette grâce spéciale, nécessaire pour prier, et qu'il refuse à beaucoup ? Et cette incertitude n'existerait pas uniquement de mon côté mais aussi du côté de Dieu. Du coup, voilà l'espérance chrétienne détruite : en effet, d'après l'Apôtre Paul, elle doit être inébranlable, ferme et solide. À vrai dire, je ne sais pas comment, dans ces conditions, le chrétien peut pratiquer la vertu d'espérance et attendre de Dieu, comme il convient, avec une ferme confiance, le salut et les grâces nécessaires pour cela. Comment espérer vraiment si l'on ne tient pas pour certain que Dieu accorde à tous sans exception la grâce de prier effectivement, s'ils le veulent, sans qu'il soit nécessaire d'avoir une autre grâce spéciale ?
Disons pour conclure que
beaucoup de théologiens ainsi que notre humble
Congrégation admettent notre
système et notre opinion ; ils s'accordent
parfaitement avec la grâce
intrinsèquement efficace par laquelle nous
faisons le bien infailliblement
quoique librement, ainsi qu'avec la grâce
suffisante, comme nous le verrons
plus loin. On ne peut nier, en effet, que
Dieu peut parfaitement par sa
toute-puissance incliner et pousser les coeurs
humains à vouloir librement ce
qu'il veut, comme l'affirment les Saintes
Écritures : « Le coeur du roi est
dans la main de Yahvé ; il l'incline partout
où il veut » (Pr 21, 1). « Je
mettrai mon esprit en vous et je ferai que vous
marchiez selon mes lois » (Ez 36,
27). « Mon projet se réalisera,
j'accomplirai ce qui me plaît » (Is
46, 10). « Il change le coeur des princes des peuples de la terre » (Jb 12,
24). « Que le Dieu de la paix...
vous rende aptes à accomplir sa volonté en
toute sorte de bien, produisant en
vous ce qui lui est agréable par Jésus
Christ » (He 13, 21). On ne peut
nier que saint Augustin et saint Thomas
aient enseigné que la grâce est
efficace en elle-même de par sa nature. C'est
ce que montrent beaucoup de leurs
textes et spécialement ceux-ci. Saint
Augustin : « Cependant Dieu ne
donna cette royauté que par les volontés
des hommes eux-mêmes, car il a,
sans aucun doute, une puissance
toute-puissante pour incliner les
coeurs des hommes comme il lui plaît ».
Ailleurs : « Car le Tout-Puissant
opère dans le coeur des hommes (le
mouvement même de leur volonté),
afin de faire par eux ce que lui même a
résolu de faire par eux ». Ailleurs
encore : « Certes ce sont bien des hommes
qui accomplissent les oeuvres
bonnes destinées à honorer Dieu, mais c'est
Dieu qui leur fait accomplir ce
qu'il leur prescrit ». De nouveau : «
Certainement, c'est nous qui
agissons quand nous agissons, mais c'est Dieu
qui fait que nous agissions en
accordant à notre volonté une force
pleinement efficace, lui qui a dit
: « Je ferai que vous marchiez selon mes
justes lois ». Ailleurs : « C'est
nous assurément qui voulons, mais ce vouloir
même est en nous l'oeuvre de Dieu,
c'est nous qui agissons, mais cette
action même c'est Dieu qui la
produit en nous ». Ailleurs : « Mais puisque la volonté est préparée par le
Seigneur (Ps 8,35), on doit lui demander qu'il
nous donne autant de volonté qu'il
nous en faut pour qu'en voulant nous
fassions ». Ailleurs : « Dieu qui
sait agir intérieurement dans le coeur même
des hommes, non de telle sorte que
ces hommes croient sans le vouloir, ce
qui est impossible, mais que leur
refus se transforme en volonté de croire ».
Ailleurs : « Dieu est l'auteur non
seulement de vraies révélations, mais aussi
des décisions volontaires conformes
au bien ». Ailleurs : « Voila pourquoi
même nos volontés n'ont de pouvoir
que dans la mesure où Dieu l'a voulu
». Ailleurs : « Dieu a tellement en
son pouvoir les volontés qui se gardent
dans leur condition de créature,
qu'il les fait pencher, quand il veut, du côté
où il veut ». Le Docteur Angélique
dit quelque part : « Dieu meut la volonté
d'une façon immuable par une force
efficace qui ne peut manquer d'atteindre son but ». Ailleurs : «
La charité est impeccable par la vertu
même de l'Esprit Saint qui réalise
infailliblement tout ce qu'il veut. C'est
pourquoi il ne saurait être vrai
simultanément et que le Saint Esprit veuille
mouvoir quelqu'un à l'acte de
charité, et que celui-ci perde la charité en péchant ». Et enfin : « Etant donné
que Dieu meut notre volonté vers un
objet précis, il n'est pas possible
en même temps que notre volonté ne le
veuille pas ».
Par ailleurs, notre opinion s'accorde parfaitement avec la grâce vraiment suffisante, qui est commune à tous. Si l'on y correspond, on obtiendra la grâce efficace. Si l'on n'y correspond pas et que l'on y résiste, cette grâce efficace nous sera à juste titre refusée. Les pécheurs qui prétendent ne pas avoir la force de résister aux tentations sont inexcusables. S'ils priaient, avec la grâce ordinaire donnée à tous, ils obtiendraient cette force et ils se sauveraient. Si l'on n'admet pas cette grâce ordinaire qui permet à chacun au moins de prier, sans avoir besoin d'une grâce spéciale non commune à tous, et d'obtenir par la prière le secours plus puissant pour observer la loi, je ne sais comment on peut comprendre de nombreux passages des Saintes Écritures : les âmes y sont exhortées, en effet, à se tourner vers Dieu, à vaincre les tentations et à répondre aux appels de Dieu : « Révoltés, rentrez en vous-mêmes » (Is 46, 8). « Convertissez-vous et vivez » (Ez 18, 32). « Convertissez-vous et faites pénitence » (Ez 18, 30). « Lève-toi, Jérusalem... détache les chaînes de ton cou » (Is 52, 2). « venez à moi, vous tous qui peinez et ployez sous le fardeau » (Mt 11, 28). « Résistez-lui, fermes dans la foi » ( 1 P 5, 9). « Marchez tant que vous avez la lumière » (Jn 12, 35). Si tous n'avaient pas la grâce de prier et si l'on ne pouvait pas obtenir par la prière le secours plus puissant pour parvenir au salut, je ne sais pas comment l'on pourrait interpréter les textes ci-dessus. Je ne sais pas non plus comment les orateurs sacrés pourraient exhorter avec tant de force tous les hommes sans exception à se convertir, à résister aux ennemis, à marcher dans la voie des vertus, à prier pour cela avec confiance et persévérance, si vraiment la grâce de faire le bien ou du moins de prier n'était pas accordée à tous mais uniquement à ceux qui reçoivent la grâce efficace. Je ne sais pas comment on pourrait justifier le reproche qui est fait à tous les pécheurs qui résistent à la grâce et qui méprisent la voix de Dieu : « Toujours vous résistez à l'Esprit Saint » (Ac 7, 51). « Puisque j'ai appelé et que vous avez refusé, puisque j'ai étendu la main sans que nul n'y prenne garde, puisque vous avez négligé tous mes conseils et que vous n'avez pas voulu de mon exhortation... » (Pr 1, 24). Si leur a fait défaut la grâce éloignée mais efficace de la prière, indispensable pour prier actuellement et effectivement d'après nos adversaires, je ne sais pas comment on pourrait leur faire tous ces reproches.
Je termine. Certains auraient peut-être désiré que j'examine de façon plus développée et détaillée un problème très controversé, celui de l'efficacité de la grâce, d'après les différents systèmes des théologiens - celui de la prémotion physique, de la grâce congrue, de la grâce concomitante, de la délectation relativement victorieuse par la supériorité des degrés. Mais comment aurait pu y suffire ce petit livre que j'ai voulu court et accessible ? Pour parcourir un si vaste océan, il m'aurait fallu plusieurs volumes. Et puis, d'autres s'y sont déjà beaucoup fatigués. Si j'ai voulu traiter le problème étudié dans cette deuxième partie, c'est pour rendre honneur à la Providence et à la bonté de Dieu, pour aider les pécheurs à ne pas sombrer dans le désespoir en se croyant privés de la grâce, pour leur ôter aussi toute excuse : qu'ils ne disent surtout pas ne pas pouvoir résister aux assauts des sens et de l'Enfer ! J'ai montré que, parmi ceux qui se damnent, aucun ne l'est par suite du péché originel d'Adam mais uniquement par sa propre faute. En effet, Dieu ne refuse à personne la grâce de la prière ; on obtient ainsi de Dieu le secours nécessaire pour vaincre tous les mauvais désirs et toutes les tentations. Mon but principal a été de persuader tout le monde d'utiliser ce très puissant et nécessaire moyen de la prière, pour que chacun s'y applique avec plus de soin et de courage en vue du salut. Si tant de pauvres âmes perdent la grâce de Dieu, continuent à vivre dans le péché et finalement se damnent, c'est qu'elles ne prient pas et ne demandent pas à Dieu de les aider. Le pire, je le redis, c'est que peu de prédicateurs et de confesseurs s'emploient sérieusement à suggérer à leurs auditeurs et pénitents l'usage de la prière ; et pourtant il est impossible, sans elle, d'observer les commandements de Dieu et d'obtenir la persévérance dans la divine grâce.
Après avoir examiné l'absolue nécessité de la prière, que soulignent d'innombrables pages des Saintes Écritures, de l'Ancien et du Nouveau Testament, je me suis efforcé d'introduire dans les missions de la Congrégation, depuis de nombreuses années, la coutume de prêcher toujours sur la prière. C'est pourquoi tous les écrivains dans leurs livres, tous les orateurs sacrés dans leurs prédications, tous les confesseurs dans l'administration du sacrement de Pénitence, ne devraient rien inculquer davantage que de toujours prier ; ils devraient recommander, crier et répéter sans cesse : Priez, priez et ne cessez jamais de prier ! Si vous priez, votre salut est assuré ; mais, si vous cessez de prier, certaine aussi sera votre damnation. Ainsi devraient faire tous les Prédicateurs et Directeurs, puisqu'aucune École catholique ne met en doute cette vérité : celui qui prie obtient des grâces et se sauve mais il y en a trop peu qui le font et c'est pourquoi il y en a si peu qui font leur salut !
PRIÈRE POUR OBTENIR LA GRÂCE DE TOUJOURS PRIER
Dieu de mon âme, j'espère de votre bonté que je suis dans votre grâce et que vous m'avez déjà pardonné toutes les offenses que je vous ai faites. Je vous remercie de tout mon coeur et j'espère pouvoir vous en remercier durant toute l'éternité. « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur » (Ps 89 (88), 2). Je vois bien que les causes de mes chutes, c'est que je n'ai pas eu recours à vous, quand j'étais tenté, pour vous demander la sainte persévérance. Pour l'avenir, je me propose fermement de me recommander toujours à vous, et spécialement quand je me verrai en danger de vous offenser de nouveau. Je me propose de recourir sans cesse à votre miséricorde, en invoquant toujours les saints noms de Jésus et de Marie. Je suis sûr que, si je prie, vous ne manquerez pas de me donner la force que je n'ai pas pour résister à mes ennemis. Telle est ma résolution et je vous promets de la tenir. Mais, ô mon Dieu, à quoi serviront toutes mes résolutions et promesses, si vous ne m'aidez pas par votre grâce à réaliser cette décision de recourir à vous dans mes dangers ? O Père éternel, aidez-moi, pour l'amour de Jésus Christ, et ne permettez pas que je manque de me recommander à vous, spécialement quand je serai tenté. Je suis sûr que vous viendrez toujours à mon secours quand je recourrai à vous ; mais ce que je crains, c'est de négliger alors de me recommander à vous et que cette négligence puisse être ensuite la cause de ma ruine, c'est-à-dire de perdre votre grâce, ce qui est le plus grand malheur qui puisse m'arriver. Oh ! par les mérites de Jésus Christ, donnez moi la grâce de la prière, mais une grâce abondante qui me fasse toujours prier et prier comme il faut. O Marie, ma Mère, chaque fois que j'ai eu recours à vous, vous m'avez obtenu le secours nécessaire pour ne pas tomber. Je recours encore à vous pour que vous m'obteniez une grâce plus grande, celle de me recommander à votre Fils et à vous dans toutes mes nécessités et pour toujours. O ma Reine, vous obtenez de Dieu tout ce que vous demandez ; obtenez-moi maintenant, pour tout l'amour que vous avez pour Jésus Christ, la grâce de prier et de ne jamais cesser de prier jusqu' à la mort. Amen.
PENSÉES ET ORAISONS JACULATOIRES
Seigneur, qui sait quel sera mon
sort ?
Je serai toujours heureux, ou
toujours malheureux ! A quoi sert, sans Dieu,
le monde entier ?
Que l'on perde tout, mais que l'on
ne perde surtout pas Dieu !
Je vous aime, mon Jésus, mort pour
moi !
Oh ! que ne suis-je mort avant de
vous offenser ! Plutôt mourir que perdre
Dieu !
Jésus et Marie, vous êtes mon
espérance !
Mon Dieu, aidez-moi pour l'amour de
Jésus Christ ! Mon Jésus, toi seul me
suffis !
Ne permets pas que je me sépare de
toi !
Donne-moi ton amour et fais de moi
ce que tu veux !
Qui voudrai je donc aimer si je ne
t'aime pas, toi mon Dieu ?
Père éternel, aidez-moi pour
l'amour de Jésus !
En vous je crois, en vous j'espère,
et je vous aime ! Me voici, Seigneur,
faites de moi ce qui vous plaît.
Mon Dieu, quand me verrai-je tout à toi ?
Quand pourrai-je te dire : mon
Dieu, je ne peux plus te perdre ? Marie, mon
espérance, aie pitié de moi ! Mère
de Dieu, prie Jésus pour moi !
Seigneur, que suis-je donc pour que
vous vouliez être aimé de moi ?
Mon Dieu, c'est toi seul que je
veux et rien de plus ! Je ne veux en tout que
ce que vous voulez !
Oh ! puissé je me consumer tout
entier pour vous qui vous êtes consumé
tout entier pour moi !
J'ai été reconnaissant envers les
autres ; il n'y a qu'avec vous que j'ai été un
ingrat !
Je vous ai assez offensé, je ne
veux plus vous offenser !
Si j'étais mort à tel moment, je ne
pourrais plus vous aimer !
Faites-moi mourir avant que je vous
offense !
Vous m'avez attendu pour que je
vous aime ; oui, je veux vous aimer !
Je vous consacre le temps qui me
reste à vivre ! O mon Jésus, attirez-moi
tout entier à vous !
Vous ne m'abandonnerez pas ; moi
non plus, je ne vous abandonnerai pas !
J'espère que nous nous aimerons
toujours, ô Dieu de mon âme!
Mon Jésus, faites qu'avant de
mourir je sois tout entier à vous !
Faites que je vous trouve apaisé,
quand vous aurez à me juger !
Vous m'avez trop obligé à vous
aimer : je vous aime, je vous aime !
Acceptez que vous aime un pécheur
qui vous a tant offensé !
Vous vous êtes donné tout à moi, je
me donne tout à vous ! Je veux vous
aimer beaucoup en cette vie pour
vous aimer beaucoup dans l'autre !
Faites-moi connaître quel grand
bien vous êtes, afin que je vous aime
beaucoup !
Vous aimez qui vous aime ; je vous
aime ; aimez-moi, vous aussi !
Donnez-moi l'amour que vous me
demandez ! Je me réjouis de vous voir
infiniment heureux !
Oh ! que ne vous ai-je toujours
aimé, que ne suis-je mort avant de vous
offenser !
Faites que je triomphe de tout pour
vous faire plaisir !
Je vous donne toute ma volonté ;
disposez de moi comme il vous plaît !
Ma joie, c'est de vous contenter,
vous, Bonté infinie ! J'espère vous aimer
éternellement, ô Dieu éternel !
Vous êtes tout-puissant, rendez-moi saint !
Vous m' avez cherché quand je vous
fuyais !
Ne me chassez pas maintenant que je
vous cherche !
Je vous remercie de m'avoir donné
le temps de vous aimer.
Je vous en remercie et je vous aime
!
Que ce soit enfin aujourd'hui que
je me donne tout à vous !
Infligez-moi tous les châtiments
mais ne me privez pas de pouvoir vous
aimer !
Mon Dieu, je veux vous aimer sans
réserve !
J'accepte toutes les peines, tous
les mépris, pourvu que je vous aime !
Je voudrais mourir pour vous qui
êtes mort pour moi !
Je voudrais que tous vous aiment
comme vous le méritez ! Je veux faire
tout ce que je saurai vous être
agréable !
Je préfère votre plaisir à tous les
plaisirs du monde ! Volonté de Dieu, tu es
mon amour !
O Marie, faites que je recoure
toujours à vous !
C'est à vous de faire de moi un
saint : telle est mon espérance !
Vive Jésus notre amour, et Marie
notre espérance !
PRIÈRE À FAIRE TOUS LES JOURS POUR OBTENIR LES GRÂCES NÉCESSAIRES AU SALUT
Père éternel, votre Fils nous a promis que vous nous accorderez toutes les grâces que nous vous demanderons en son nom. Au nom et par les mérites de Jésus Christ je vous demande pour moi et pour tous les hommes les grâces suivantes et tout d'abord une foi vive à tout ce que m'enseigne la Sainte Église Romaine.
Donnez-moi en même temps votre lumière qui me fasse connaître la vanité des biens de ce monde et la grandeur du bien infini que vous êtes, qui me fasse comprendre la laideur des péchés que j'ai commis, pour m'en humilier et pour les détester, qui me fasse apprécier votre bonté pour moi et y répondre du plus profond de mon coeur. Faites-moi aussi connaître l'amour que vous m'avez porté, pour que j'essaie désormais de vous être reconnaissant pour tant de bonté.
Donnez-moi ensuite une ferme confiance de recevoir de votre miséricorde, par les mérites de Jésus Christ et l'intercession de Marie, le pardon de mes péchés, la sainte persévérance et la gloire du Paradis.
Troisièmement, donnez-moi un grand amour envers vous, qui me détache de toutes les affections de la terre et de moi-même, pour n'aimer que vous, pour ne chercher et ne désirer que vous.
Quatrièmement, je vous prie de me donner une parfaite résignation à votre volonté, d'accepter en paix les souffrances, les infirmités, les mépris, les persécutions, les sécheresses d'esprit, la perte de mes biens, de ma réputation, de mes parents, et toutes les autres croix qui me viendront de vous. Je m'offre tout entier à vous pour que vous fassiez de moi et de tout ce qui m'appartient ce qui vous plaît. Mais donnez-moi la lumière et la force pour accomplir toutes vos saintes volontés ; et, spécialement au moment de la mort, aidez-moi à vous faire de tout mon coeur le sacrifice de ma vie, en union avec le grand sacrifice de Jésus votre Fils mourant sur la croix.
Cinquièmement, je vous demande d'avoir une grande douleur de mes péchés, qui me fasse vivre continuellement avec le regret dans le coeur et pleurer jusqu'à la mort les déplaisirs que je vous ai causés à vous, mon souverain bien, digne d'un amour infini et qui m' avez tant aimé.
Sixièmement, je vous prie de me donner l'esprit de vraie humilité et douceur, qui me fasse embrasser avec sérénité et même avec plaisir tous les mépris, les ingratitudes et mauvais traitements que je recevrai des hommes. Je vous prie de me donner aussi une charité parfaite qui me fasse souhaiter du bien à ceux qui m'ont fait du mal et m'employer à faire du bien, autant que je pourrai, tout au moins par la prière, à tous ceux qui m' auront fait quelque offense.
Septièmement, je vous prie de me donner d'aimer la sainte vertu de mortification, qui me fasse châtier mes sens rebelles, contrarier mon amour-propre. Je vous demande aussi de m'accorder la sainte pureté du corps et la grâce de résister à toutes les tentations déshonnêtes et de recourir alors toujours à vous et à votre sainte Mère. Donnez-moi la grâce d'obéir ponctuellement aux ordres de mon père spirituel et de tous mes supérieurs.
Donnez-moi une intention droite afin qu'en tout ce que je fais et désire, tout soit pour votre gloire et pour vous faire plaisir. Donnez-moi une totale confiance en la Passion de Jésus Christ et en l'intercession de Marie Immaculée. Donnez-moi une grande dévotion au Saint-Sacrement de l'autel, un tendre et véritable amour pour votre sainte Mère. Je vous prie de me donner par-dessus tout la sainte persévérance et la grâce de vous la demander sans cesse, spécialement au moment des tentations et de la mort.
Je vous recommande ensuite les saintes âmes du Purgatoire, mes parents et bienfaiteurs et je vous recommande d'une manière particulière tous ceux qui me haïssent ou qui m'ont fait quelque offense ; je vous prie de leur rendre en bien le mal qu'ils m'ont fait ou qu'ils me souhaitent. Je vous recommande enfin les infidèles, les hérétiques et tous les autres pécheurs ; donnez-leur la lumière et la force pour sortir du péché. O Dieu très aimable, faites-vous connaître et faites-vous aimer de tous, mais spécialement de moi qui me suis montré plus ingrat que les autres, afin que par votre bonté j'aille un jour chanter éternellement vos miséricordes en Paradis, comme je l'espère par les mérites de votre sang et la protection de Marie. O Marie, Mère de Dieu, priez pour moi. Telle est mon espérance. Amen.
PRIÈRE POUR OBTENIR LA CONFIANCE DANS LES MÉRITES DE JÉSUS CHRIST ET DANS L'INTERCESSION DE MARIE
O Père éternel, je vous remercie
autant que je le puis, pour moi et pour tous
les hommes, de la grande
miséricorde que vous avez exercée à notre égard
en envoyant votre Fils se faire
homme et mourir pour obtenir le salut. Je
vous en remercie et je voudrais en
reconnaissance vous rendre autant
d'amour qu'en mérite un si grand
bienfait. C' est par ses mérites que vous
nous pardonnez nos fautes, car ils
ont satisfait à votre justice pour les peines
que nous avons encourues. C'est par
eux que vous nous recevez dans votre
grâce, nous misérables pécheurs,
qui ne méritons que haine et châtiment.
C'est par eux que vous admettez les
hommes à régner dans le Paradis. C'est
par eux enfin que vous vous êtes
engagé à accorder tout don et toute grâce à
tous ceux qui vous les demandent au
nom de Jésus Christ.
O bonté infinie, je vous remercie également de ce que, pour augmenter notre confiance, vous ne vous êtes pas contenté de nous donner Jésus Christ comme Rédempteur mais vous nous avez aussi donné pour avocate votre fille bien-aimée, Marie : avec ce coeur plein de miséricorde et d'amour dont vous l'avez gratifiée, elle ne manque pas de secourir par son intercession tous les pécheurs qui recourent à elle ; et vous avez voulu que son intercession soit si puissante sur vous qu'il vous est impossible de rien lui refuser des différentes grâces qu'elle vous demande.
Vous voulez donc que nous ayons une grande confiance dans les mérites de Jésus Christ et dans l'intercession de Marie. Mais cette confiance est un don qui vient de vous, un don magnifique, que vous ne faites qu'à ceux que vous voulez sauver. C'est pourquoi je vous demande cette confiance dans le sang de Jésus Christ et dans la protection de Marie, et je vous la demande par les mérites de Jésus et ceux de Marie. Je me tourne également vers vous, mon cher Rédempteur. C'est dans ce but que vous avez sacrifié votre vie sur la croix pour me procurer, à moi qui ne suis digne que de châtiments, cette confiance dans vos mérites. Réalisez donc en moi le but pour lequel vous êtes mort. Faites que je sois tout espérance et que je mette toute ma confiance dans votre Passion. Et vous, ô Marie, ma Mère, et mon espérance après Jésus Christ, obtenez-moi une ferme confiance, d'abord dans les mérites de votre fils Jésus et ensuite dans le secours de vos prières : prières toutes puissantes qui obtiennent du Seigneur tout ce qu'elles demandent. O mon bien aimé Jésus, ô ma douce Marie, je vous confie et remets mon âme. Vous qui l'avez tant aimée, ayez-en compassion et sauvez-la.
PRIÈRE À JÉSUS CHRIST POUR OBTENIR SON SAINT AMOUR
O mon Jésus crucifié, je vous
crois et je vous proclame le vrai Fils de Dieu
et mon Sauveur. Je vous adore du
plus profond de mon néant et je vous
remercie d'être mort pour moi afin
de m'obtenir la vie et la grâce de Dieu.
Mon bien-aimé Rédempteur, c'est à
vous que je dois entièrement mon salut.
C'est par vous que jusqu'à présent
j'ai été préservé de l'Enfer. C'est par vous
que j'ai reçu le pardon de mes
péchés. Mais, ingrat que je suis, au lieu de
vous aimer, j'ai recommencé à vous
offenser. Je mériterais d'être condamné
à ne plus vous aimer. Mais non, mon
Jésus, infligez-moi tout autre
châtiment que celui-là. Si par le
passé je ne vous ai pas aimé, maintenant je
vous aime et je ne désire rien
d'autre que de vous aimer de tout mon coeur.
Mais sans votre secours je ne peux
rien. Puisque vous m'ordonnez de vous
aimer, donnez-moi la force
nécessaire pour observer ce doux et agréable
commandement. Vous avez promis
d'accorder tout ce qui vous est
demandé : « Demandez ce que vous
voudrez et cela vous sera accordé » (Jn
15, 7). Confiant en cette promesse,
ô mon cher Jésus, je vous demande
d'abord le pardon de tous mes
péchés dont je me repens par-dessus tout
parce que j'ai offensé votre bonté
infinie. Je vous demande la sainte
persévérance dans votre grâce
jusqu'à la mort. Mais je vous demande
surtout le don de votre saint
amour. Ah ! mon Jésus, mon espérance, mon
amour et mon tout, enflammez-moi de
ce feu d'amour que vous êtes venu
allumer sur la terre : « Allumez en
moi le feu de votre amour ! ». Et faites
pour cela que je vive toujours en
conformité avec votre sainte volonté.
Éclairez-moi pour que je connaisse
toujours mieux combien vous méritez d'
être aimé et l' amour immense que
vous m'avez porté, spécialement en
donnant votre vie pour moi. Faites
donc que je vous aime de tout mon
coeur, que je vous aime pour
toujours, et que je vous demande toujours la
grâce de vous aimer en cette vie.
Si je vis ainsi sans cesse en vous aimant et
si je meurs dans votre amour,
viendra le jour où je vous aimerai de toutes
mes forces dans le ciel pour ne
plus cesser de vous aimer durant toute
l'éternité.
O Marie, mère du bel amour, mon
avocate et mon refuge, vous qui êtes la
créature la plus aimable, la plus
aimée de Dieu et la plus aimante, et qui ne
désirez que de le voir aimé de
tous, pour l' amour que vous portez à Jésus
Christ, priez pour moi, et
obtenez-moi la grâce de l' aimer toujours et de tout
mon coeur. C'est à vous que je la
demande et c'est de vous que je l'espère.
Amen.
PRIÈRE POUR OBTENIR LA PERSÉVÉRANCE FINALE
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