LA VOIE DU SALUT

 

 

SAINT ALPHONSE DE LIGUORI

 

Docteur de l'Église

Fondateur de la Congrégation du T.S. Rédempteur

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

 

Introduction Principales œuvres spirituelles de saint Alphonse de Liguori

 

 

PREMIÈRE PARTIE  Méditations à faire en tout temps

 

 

Le salut éternel

Le péché déshonore Dieu

Patience de Dieu à l'égard des pécheurs

Il faut mourir

À la mort, on perd tout

La grande pensée de l'éternité

La mort de Jésus Christ

Abus de la miséricorde de Dieu

Notre vie s'évanouit comme un songe

Le péché est un mépris de Dieu

La peine du damné

Le jugement particulier

Il faut préparer ses comptes, avant l'échéance du jour des comptes

Les peines du damné dans les facultés de son âme

La dévotion à la sainte Vierge, Mère de Dieu

Jésus a payé la dette de tous nos péchés

L'unique nécessaire

Le pécheur refuse l'obéissance à Dieu

Dieu menace pour ne pas punir

Dieu attend, mais n'attend pas toujours

La mort est un passage à l'éternité

Il faut réformer notre vie avant l'heure de la mort

L'Agneau de Dieu, victime volontaire pour nous obtenir le pardon

Le prix du temps

Terreur des moribonds à la vue du jugement tout proche

Le feu de l'enfer

Néant des biens de ce monde

Le nombre des péchés

Folie de l'homme qui vit dans la disgrâce de Dieu

Les blessures de Jésus Christ blessent nos cœurs d'amour

La grande affaire de notre salut

Pour bien mourir, il faut penser à la mort

Par le péché, l'homme se détourne de Dieu

Miséricordieux appels de Dieu pour ramener le pécheur

L'âme devant le tribunal de Jésus Christ

Vie malheureuse du pécheur

Le crucifix, foyer d'amour

Dieu veut sauver quiconque veut se sauver

La mort est proche

Abandon du pécheur dans son péché

Le jugement particulier

Le voyage à l'éternité

Jésus, Homme de douleurs

Folie de celui qui ne s'applique pas à sauver son âme

Le moment de la mort

Dieu poursuit les pécheurs pour les sauver

La sentence au jugement particulier

Je puis mourir subitement

Éternité de l'enfer

Dieu daignera-t-il m'appeler encore?

Jésus meurt pour l'amour des hommes

Pas de milieu: ou sauvé ou damné

La mort est certaine

A quoi sert le monde entier à l'heure de la mort?

En péchant, l'homme afflige le cœur de Dieu

Le jugement général

Les peines de l'enfer sont des peines sans mélange

L'amour crucifié

Se damner, c'est un mal irréparable

Il faut mourir

Dieu accueille avec amour le pécheur repentant

Artifices du démon pour faire retomber les pécheurs

La résurrection des corps au jugement général

Amour que Dieu nous a témoigné par le don de son divin Fils

Pour faire son salut, il faut prendre de la peine

Portrait d'un homme qui vient d'expirer

Le cadavre dans la tombe

Après la mort, on est oublié de tout le monde

Comparution dans la vallée de Josaphat

Aveugles, ceux qui disent: « Si je vais en enfer, je n'y serai pas seul »

La mesure des grâces

Un Dieu est mort pour moi, et j'oserais ne pas l'aimer!

Décidons-nous à sauver notre âme

À la mort, on perd tout

Avoir les sentiments qu'on aurait si l'on était déjà mort, ou sur le point de mourir

Examen des péchés au jugement dernier

Combien Dieu aime nos âmes

Remords du damné

Jésus, Roi d'amour

Mort misérable du pécheur

Bienheureuse mort des justes

Jugeons de toutes choses comme si nous étions sur le point de mourir

Témérité de celui qui offense Dieu par le péché mortel

Parabole de l'enfant prodigue

Quel mal est la tiédeur

Dieu se donne tout entier à qui se donne à lui tout entier

Le temps de la mort n'est que trouble et confusion

Le pécheur chasse Dieu de son âme

L'abus des grâces

L'amour triomphe de Dieu

Sentence des réprouvés au jugement général

Sentence des élus

Les pécheurs déshonorent Dieu par leur péchés

Joie de Jésus retrouvant la brebis perdue

Jésus porte la peine de nos péchés

Quel bien est la grâce de Dieu! Quel mal sa disgrâce!

Identification de notre volonté avec la volonté de Dieu

 

 

 

SECONDE PARTIE Méditations pour certaines Époques et Fêtes particulières de l'année

 

 

Huit méditations sur le grand Mystère de l'Incarnation du Verbe éternel, pour les huit premiers jours de l'Avent:

 

1re Méditation

2e  Méditation

3e  Méditation

4e  Méditation

5e  Méditation

6e  Méditation

7e  Méditation

8e  Méditation

 

 

Neuvaine de Noël

 

1re: Quel amour Dieu nous témoignera par l'Incarnation

2e:   Quel amour Dieu voulut nous témoigner en naissant petit enfant

3e:   Vie pauvre menée par Jésus dès sa naissance

4e:   Vie humble que Jésus mena dès sa naissance

5e:   Jésus embrassa, dès sa naissance, une vie toute de souffrances

6e:   De quelle grande miséricorde Dieu fait preuve dans l'œuvre de la Rédemption

7e:   La fuite en Égypte

8e:   Le séjour de l'Enfant Jésus en Égypte et à Nazareth

9e:   Naissance de Jésus dans la grotte de Bethléem

 

 

Méditations pour certaines fêtes particulières de l'année:

 

Le jour de la Circoncision

Le jour de l'Épiphanie

La Fête du Saint Nom de Jésus

Fête de saint François de Sales (29 janvier)

 

 

Neuf méditations pour la neuvaine préparatoire à la fête de la purification de Marie qui commence le 24 janvier:

 

Premier jour

Deuxième jour

Troisième jour

Quatrième jour

Cinquième jour

Sixième jour

Septième jour

Huitième jour

Neuvième jour

Fête de la Purification de Marie et de la Présentation de Jésus au Temple (2 février)

Fête de saint Joseph (19 mars)

Fête de l'Annonciation (25 mars)

 

 

Quinze méditations sur la Passion de Jésus Christ pour le Carême:

 

1re:  Entrée triomphale de Jésus à Jérusalem

2e:   Jésus en prière dans le Jardin des Oliviers

3e:   Jésus est pris et conduit devant Caïphe

4e:   Jésus est conduit à Pilate, puis à Hérode: on lui préfère Barabbas

5e:   Jésus est flagellé

6e:   Jésus est couronné d'épines et traité comme un roi de théâtre

7e:   Pilate montre Jésus au peuple: Ecce Homo!

8e:   Jésus est condamné par Pilate

9e:   Jésus porte sa croix au Calvaire

10e: Jésus est cloué à la croix

11e: Jésus sur la croix

12e: Paroles de Jésus sur la croix

13e: Jésus meurt sur la croix

14e: Jésus mort sur la croix

15e: Marie sur le Calvaire à la mort de Jésus

 

 

Trois méditations sur le Ciel pour les fêtes de Pâques:

 

1re Méditation

2e  Méditation

3e  Méditation

 

 

Neuvaine au Saint-Esprit:

 

1re:  Le saint amour est une flamme dévorante

2e:   Le saint amour est une lumière éclatante

3e:   Le saint amour est une eau désaltérante

4e:   Le saint amour est une rosée fécondante

5e:   Le saint amour est un repos réconfortant

6e:   Le saint amour est une force irrésistible

7e:   Le saint amour fait de notre âme le temple de Dieu

8e:   Le saint amour est un lien puissant

9e:   L'amour est un trésor qui renferme tous les biens

10e: Moyens d'aimer Dieu et de se sanctifier

 

 

Huit méditations pour l'Octave du Très Saint Sacrement:

 

1re: Amour de Jésus dans le Très Saint Sacrement

2e:   Jésus est dans le Très Saint Sacrement pour se rendre accessible à tous

3e:   Grandeur du don que nous a fait Jésus Christ en se donnant à nous dans le Très Saint Sacrement

4e:   Grandeur de l'amour manifesté par Jésus dans le Très Saint Sacrement

5e:   De l'union opérée entre Jésus et l'âme dans la sainte communion

6e:   Désir ardent de Jésus de s'unir à nous dans la sainte communion

7e:   La sainte Communion nous fait persévérer dans la grâce de Dieu

8e:   De la préparation à la sainte Communion et de l'action de grâces

 

 

Méditations pour diverses fêtes – juillet à décembre:

 

Fête de la Visitation (2 juillet)

Fête de l'Assomption (15 août)

Nativité de la Vierge Marie (8 septembre)

Fête de saint Michel (29 septembre)

Fête des Anges gardiens (2 octobre)

Fête de sainte Thérèse (15 octobre)

Fête de la Présentation de Marie (21 novembre)

Fête de l'Immaculée Conception (8 décembre)

 

 

 

TROISIÈME PARTIE Règlement de vie en tout temps

 

Chapitre 1er Moyens de se conserver dans la grâce de Dieu:

 

1er:  La fuite des occasions

2e:    L'oraison mentale

3e:    La fréquentation des Sacrements

4e:    La sainte Messe

5e:    La visite au Saint Sacrement et à la sainte Vierge

6e:    La prière

 

 

Chapitre 2 Prières et exercices de piété:

 

I    -- Prières pour le lever et le cours de la journée

II   -- Manière de faire l'Oraison mentale

III  -- Actes pour la Confession et la Communion

IV  -- Manière d'assister à la Messe

V   -- Actes pour la visite du Saint Sacrement et à la sainte Vierge

VI  -- Derniers actes de la journée

VII -- Prières à Jésus et à Marie pour obtenir les grâces nécessaires au salut

 

PRIÈRES À MARIE POUR CHAQUE JOUR DE LA SEMAINE

Pour obtenir le pardon des péchés
Pour obtenir la sainte persévérance
Pour obtenir une bonne mort
Pour échapper à l'enfer
Pour obtenir le ciel
Pour obtenir d'aimer Marie, ainsi que son divin Fils
Pour obtenir la protection de Marie

 

Chapitre 3 Principales vertus à pratiquer:

 

I     -- Pratique de l'humilité

II    -- Pratique de la mortification

III   -- Pratique de la charité envers le prochain

IV   -- Pratique de la patience

V    -- Pratique de l'identification à la Volonté de Dieu

VI   -- Pratiques de la pureté d'intention

VII  -- Pratiques contre la tiédeur

VIII -- Pratique de la dévotion à la sainte Vierge

IX  -- Pratique des moyens pour acquérir l'amour de Jésus Christ 

 

 

Traits de feu ou Preuves que Jésus Christ nous a données de son amour

 

 

 

 

INTRODUCTION

 

Traduction par le P. Oscar Lathoud, c. ss. r

 

 

PRINCIPALES OEUVRES SPIRITUELLES DE SAINT ALPHONSE DE LIGUORI

 

 

Maximes éternelles, 1728

Cantiques spirituels, 1732

Sainte Thérèse de Jésus et Pratique de la Perfection, 1743

Visites au Saint Sacrement, 1745

Les gloires de Marie, 1750

Avis sur la vocation, 1750

Manière de converser avec Dieu, 1754

Uniformité avec la volonté de Dieu, 1755

Préparation à la mort, 1758

Neuvaine de Noël, 1758

Le grand Moyen de la Prière, 1759

La Sainte Religieuse, 1760

La Voie du Salut, 1766

L'art d'aimer Jésus Christ, 1768

Réflexions sur la Passion de Jésus Christ, 1761, 1773

Pensées de foi sur divers points de spiritualité, 1773

Victoire des Martyrs, 1775

 

 

Pour en savoir plus:

 

Alfonso de Liguori, le saint du siècle des lumières, par Th. Rey-Mermet, préface de Jean Delumeau, 1987, 720p. éd. Nouvelle Cité (ouvrage couronné par l'Académie française).

 

Alphonse de Liguori, Pasteur et Docteur, Liminaire par Jean Delumeau, coll. Théologie historique, n° 77, 1987, 408p., éd. Beauchesne.

 

Un homme pour les sans-espoir, Alphonse de Liguori (1696-1787), par Th. Rey-Mermet, coll. Spiritualité, 1987, 268p. éd. Nouvelle Cité.

 

La Morale selon saint Alphonse de Liguori, par Th. Rey-Mermet, 1987, 146p., éd. Cerf.

 

 

 

NOTE PRÉLIMINAIRE

 

 

Les notes, établies par le P. Gilbert Humbert, sont tributaires pour l'essentiel de l'édition italienne Via Della Salute, vol. X des Opere ascetiche di S. Alfonso M. de Liguori, Roma, 1968, texte critique, introduction et notes du P. Oresto Gregorio, c. ss. r.

 

Saint Alphonse, avec son époque, cite la Bible selon le latin de la Vulgate: la traduction est faite en conséquence. Dans cette édition les références sont indiquées selon les sigles de la TOB.

 

 

Sigles

 

AN    S. François de Sales, Œuvres complètes, édition dite d'Annecy en 27 volumes, 1892-1963.

 

BA    Bibliothèque Augustinienne, Œuvres de S. Augustin, Paris, Desclée de Brouwer.

 

BG    S. Bernard, Œuvres mystiques, traduction A. Béguin, Seuil, Paris 1953.

 

DV    S. François d'Assise, Documents, Écrits et premières biographies, rassemblées et présentées par les PP. Théophile Desbonnets et Damien Vorreux ofm, 2e édition, Paris 1981.

 

GLORIEUX   P. Glorieux, Pour revaloriser Migne: tables rectificatives, Lille 1952.

 

MA    Ste Thérèse d'Avila, Œuvres complètes, traduction française Marcelle Auclair, Bibliothèque Européenne, Paris 1964.

 

PG    J. P. Migne, Patrologia Graeca, Paris, 1857-1886.

 

PL     J. P. Migne, Patrologia Latina, Paris, 1844-1864.

 

RJ     S. Thomas d'Aquin, Somme théologique, édition de la Revue des Jeunes, Paris.

 

RVE  S. François de Sales, Correspondance, Les lettres d'amitié spirituelle, édition établie et annotée par André Ravier, s. j., Bibliothèque Européenne, Paris 1980.

 

RVP  S. François de Sales, Œuvres, textes présentés et annotés par André Ravier, s. j., Bibliothèque de la Pléiade, Paris 1969.

 

TZ     S. Bernard, Sermons pour l'année, Traduction, introduction, notes et index, Pierre-Yves Emery, Brepols/Les Presse de Taizé 1990.

 

VIVES        S. Bonaventure, Opera omnia, cura et studio A. C. Peltier, Vivès, Paris 1864.

 

 

 

 

 

 

PREMIÈRE PARTIE

 

MÉDITATIONS À FAIRE EN TOUT TEMPS

 

 

 

LE SALUT ÉTERNEL

 

 

         1. Une affaire dépasse en importance toutes les autres: c'est l'affaire de notre salut éternel; il y va de notre fortune ou de notre ruine éternelle. Impossible, en effet, d'échapper à l'une de ces deux alternatives: nous sauver ou nous perdre pour toujours, mériter une éternité de joies ou une éternité de supplices, vivre à jamais heureux ou malheureux.

 

         Mon Dieu, qu'en sera-t-il de moi? Me sauverai-je? Me perdrai-je? Il est possible que je me sauve, il est possible que je me perde. Mais si je puis me perdre, pourquoi ne pas prendre la résolution d'embrasser une vie qui assure la vie éternelle?

 

         Mon Jésus, vous êtes mort pour me sauver. Et moi, je me suis perdu tant de fois, en vous perdant vous, le Bien infini! Ne permettez pas que j'en vienne encore à me perdre.

 

         2. Aux yeux des hommes, une grande affaire, c'est de gagner un procès, d'obtenir une place, d'acquérir un domaine; mais rien de ce qui finit tôt ou tard ne mérite le nom de grand. Tous les biens de ce monde doivent finir un jour pour nous: ou c'est nous qui les quitterons, ou ce sont eux qui nous quitteront. Il ne faut donc appeler grande que la seule affaire du salut, d'où dépend un bonheur, ou un malheur sans fin.

 

         Ô Jésus, mon Sauveur, je vous en supplie, ne me rejetez pas de devant votre face, comme je ne le mérite que trop. Je suis un pécheur, c'est vrai; mais je regrette de tout mon cœur de vous avoir offensé, vous, Bonté infinie. Par le passé, je vous ai méprisé; mais maintenant, je vous aime plus que toute chose. À l'avenir, vous serez mon unique bien, mon unique amour. Ayez pitié d'un pécheur que le repentir ramène à vos pieds et qui veut vous aimer. Si je vous ai beaucoup outragé, je veux vous aimer beaucoup. Qu'en serait-il de moi, si vous m'aviez fait mourir, quand j'étais dans votre disgrâce? Seigneur, puisque vous avez eu tant de bonté pour moi, donnez-moi maintenant la force de me sanctifier.

 

         3. Ranimons notre foi en ces vérités: il y a un enfer éternel, un paradis éternel; il faut que l'un ou l'autre devienne un jour notre partage.

 

         Ah! Mon Dieu, comment ai-je pu, sachant que par mes péchés je me condamnais à une éternité de tourments, tant de fois pécher et perdre volontairement votre grâce? Sachant que vous êtes mon Dieu et mon Rédempteur, comment ai-je pu tant de fois vous tourner le dos pour un misérable plaisir? Seigneur, je suis affligé plus que de tout autre mal de vous avoir ainsi méprisé. Maintenant je vous aime par-dessus toute chose et j'aime mieux désormais tout perdre que de perdre votre amitié. Donnez-moi la force de vous être fidèle.

 

         Vous aussi, aimez-moi, ô Marie, mon Espérance.

 

 

 

 

LE PÉCHÉ DÉSHONORE DIEU

 

 

 

         1. « Par la violation de la loi, tu déshonores Dieu » (Rm 2, 23).

 

         Quand le pécheur se met à délibérer s'il donnera, ou refusera son consentement au péché, il prend, pour ainsi parler, une balance en main, puis il examine de quel côté doit pencher son choix: sur la divine grâce, ou sur cette vengeance, cet avantage temporel, ce plaisir. Quand, après avoir délibéré, il donne son consentement à la tentation, que fait-il? Il déclare qu'à ses yeux un misérable plaisir a plus de valeur que la grâce de Dieu. Voilà donc comment il déshonore Dieu; par son choix délibéré, il déclare que, pour lui, cette misérable satisfaction l'emporte sur l'amitié de Dieu.

 

         Que de fois, ô mon Dieu, je vous ai déshonoré de la sorte! Que de fois je vous ai préféré mes mauvais penchants!

 

         2. C'est de cette injure que se plaint le Seigneur: « Ils me déshonoreraient, dit-il, pour une poignée d'orge et pour un morceau de pain » (Ez 13, 19). Si le pécheur échangeait Dieu contre un monceau de pierres précieuses, contre un royaume, ce serait un grand mal, parce que Dieu vaut infiniment plus que tous les biens et tous les royaumes de la terre. Mais ce Dieu, contre quoi tant de malheureux l'échangent-ils? Contre un vain point d'honneur, contre un peu d'argent ou de terre, contre un plaisir empoisonné, qui s'évanouit, à peine goûté.

 

         Oh! Mon Dieu, comment ai-je pu avoir si souvent le courage de vous mépriser pour des choses de rien, vous qui m'avez tant aimé? Mais daignez considérer, ô mon Rédempteur, que je vous aime maintenant plus que toute chose; et, parce que je vous aime, je suis plus affligé de vous avoir perdu, vous, mon Dieu, que si j'avais perdu tous mes biens, même la vie. Ayez pitié de moi et pardonnez-moi, je ne veux plus me voir en votre disgrâce. Si je devais encore vous offenser, je vous en supplie, faites-moi plutôt mourir.

 

         3. « Qui est semblable à Dieu? » (Ps 35/34, 10). Oui, mon Dieu, quel bien peut-on comparer à vous, qui êtes le Bien infini? Comment, alors, ai-je pu vous tourner le dos, pour m'attacher aux viles jouissances, aux misérables avantages que me présentait le péché? Votre sang est mon espérance, ô mon Jésus! Vous avez promis d'exaucer l'âme qui vous prie. Ce ne sont pas les biens de la terre que je vous demande; je demande le pardon de toutes les offenses que je vous ai  faites; je m'en repens comme du plus grand des maux. Je vous demande la persévérance dans votre grâce jusqu'à la mort. Je vous demande le don de votre saint amour; car mon âme s'est éprise de votre beauté: Seigneur, exaucez-moi. Faites que je vous aime à jamais en cette vie et en l'autre; puis, disposez de moi comme il vous plaît. Ô  Seigneur, mon Dieu et mon unique Bien, ne permettez pas que je vous perde encore.

 

         Vous aussi, ô Marie, Mère de Dieu, exaucez-moi; obtenez que je sois toujours à Dieu et que Dieu soit toujours à moi.

 

 

 

 

PATIENCE DE DIEU À L'ÉGARD DES PÉCHEURS

 

 

         1. Où trouver en ce monde quelqu'un dont la patience envers ses semblables égale la patience du Seigneur envers nous, ses créatures? Après tant d'offenses que nous lui avons faites, non seulement il nous supporte, mais il attend notre repentir.

 

         Ah! Mon Dieu, si l'un de nos frères, si mon propre père avait reçu de moi les injures que je n'ai pas craint de vous faire, depuis combien de temps ne m'aurait-il pas interdit de paraître en sa présence? Mais vous, ô Père des miséricordes, « ne me rejetez pas de devant votre face » (Ps 51-50, 13); ayez pitié de moi.

 

 

         2. « Seigneur, s'écrie le sage, en s'adressant à Dieu lui-même, vous avez pitié de tous, parce que vous pouvez tout; et vous fermez les yeux sur les péchés des hommes, pour qu'ils se repentent » (Sg 11, 23).

 

         Les hommes ferment les yeux sur les injures qu'ils ont reçues: les uns par vertu, car ils savent qu'ils n'ont pas le droit de se venger; les autres par impuissance, car ils n'ont pas la force nécessaire pour se venger. Mais vous, ô mon Dieu, vous avez le droit de tirer vengeance des injures commises contre votre Majesté infinie; et vous avez le pouvoir de vous venger toutes les fois que vous voulez. Néanmoins vous fermez les yeux. Ces hommes vous méprisent, ils vous font des promesses, puis ils vous manquent de parole: vous feignez de ne pas vous en apercevoir, comme si vous étiez indifférent à votre honneur.

 

         Telle fut, Seigneur, votre miséricorde envers moi. Aussi je ne veux plus jamais vous mépriser, ô mon Dieu, Bonté infinie; je ne veux plus jamais provoquer votre colère, ni vous forcer à me châtier. Eh quoi! Voudrai-je donc, pour revenir à vous, attendre que vous m'ayez abandonné définitivement, et irrévocablement condamné à l'enfer? Je me repens, ô souverain Bien, de tous les déplaisirs que je vous ai causés. Que ne suis-je mort plutôt que de vous offenser! Vous êtes mon souverain Seigneur et Maître, vous m'avez racheté par votre mort; vous seul m'avez aimé, vous seul méritez d'être aimé; et c'est vous seul que je veux aimer.

 

 

         3. Comment as-tu pu, ô mon âme, te conduire envers ton Dieu avec tant d'ingratitude et de témérité? Au moment même où tu l'offensais, il pouvait te frapper de mort subite et te précipiter en enfer; mais il t'attendait; au lieu de te punir, il te conservait la vie et te comblait de bienfaits. Et toi, au lieu de lui témoigner de la reconnaissance et de répondre par ton amour à son immense amour, tu continuais à l'offenser!

 

         Ô Seigneur mon Dieu, vous m'avez attendu vraiment avec une miséricorde étonnante; je vous en remercie; je me repens de vous avoir offensé et je vous aime. Je devrais maintenant me trouver en enfer, où je ne pourrais ni me repentir ni vous aimer. Mais, à cette heure je le puis; je me repens donc de tout mon cœur de vous avoir offensé, vous, la Bonté infinie; je vous aime plus que toute chose, je vous aime plus que moi-même. Pardonnez-moi, et faites que, désormais, je vous aime vous seul qui m'avez tant aimé. Que je vive uniquement pour vous, mon Rédempteur, qui êtes mort pour moi! J'espère tout par les mérites de votre Passion.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, aidez-moi, priez pour moi.

 

 

 

 

IL FAUT MOURIR

 

 

         1. IL faut mourir. Oh! La terrible parole! Il faut mourir; telle est la sentence déjà portée: « Il a été décrété que les hommes mourront une fois » (He 9, 27).

 

         Vous êtes homme, vous devez mourir. Chacun de nous, dit saint Cyprien, naît la corde au cou, et chaque pas fait dans la vie, rapproche du gibet (S. Cyprien, Du bien de la Sagesse, n. 12; PL 4, 630; De la mortalité, n. 22; PL 4, 597), je veux dire de la maladie qui mettra fin à nos jour d'ici-bas. Insensé serait l'homme qui se flatterait de ne pas mourir. Un pauvre peut espérer devenir riche; un sujet, ambitionner de monter sur un trône; mais qui peut se promettre d'échapper à la mort? Les uns prolongent leurs jours jusqu'à la vieillesse, d'autres se voient arrêtés à l'entrée de la vie; mais tous aboutissent inévitablement à la tombe.

 

         Voilà donc mon sort, à moi aussi; un jour je mourrai, et j'entrerai dans l'éternité. Mais quelle éternité sera la mienne? L'Éternité malheureuse? Sauvez-moi, ô Jésus, mon Sauveur.

 

 

         2. De tous ceux qui vivaient sur la terre, au commencement du siècle dernier, en est-il un seul qui vive encore? Les princes les plus puissants et les plus renommés ont disparu; à peine en conserve-t-on le souvenir et quelques ossements desséchés dans un mausolée de pierre!

 

         De grâce, ô mon Dieu, faites-moi comprendre de plus en plus la folie de ceux qui s'attachent aux biens de ce monde et qui, pour se les procurer, vous abandonnent, vous, le Bien infini! Hélas! Cet aveuglement fut le mien; combien je le regrette, et combien je vous remercie de m'avoir ouvert les yeux!

 

 

         3. Avant cent ans révolus, mon cher lecteur, ni vous qui me lisez, ni moi qui écris ceci, ne serons plus sur cette terre; nous aurons l'un et l'autre fait notre entrée dans la maison de notre éternité. Pour vous comme pour moi, un jour, une heure, un moment viendra qui sera le dernier. Cette heure, ce moment, Dieu les a déjà fixés; comment pouvons-nous avoir à cœur autre chose que d'aimer ce Dieu, notre futur souverain Juge!

 

         Hélas! Quelle sera ma mort? Que deviendrai-je, ô Jésus, mon Juge, quand je comparaîtrai devant votre tribunal pour vous rendre compte de toute ma vie? De grâce, pardonnez-moi avant qu'arrive le moment décisif de mon bonheur ou de mon malheur éternel. Je me repens de vous avoir méprisé, ô mon souverain Bien. Jusqu'ici je ne vous ai pas aimé, mais maintenant je vous aime de toute mon âme. Donnez-moi la sainte persévérance.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, ayez pitié de moi.

 

 

 

 

 

À LA MORT, ON PERD TOUT

 

 

         1. « Il est proche le jour de perdition » (Dt 32, 35). Pourquoi l'Écriture appelle-t-elle « jour de perdition » le jour de la mort? C'est parce que, ce jour-là, l'homme perd tout ce qu'il a possédé pendant sa vie. Honneurs, amis, richesses, domaines, puissance, tout lui est enlevé.

 

         Quelle utilité, donc, dans la possession de l'univers entier, s'il faut tout laisser sur le lit de mort, sans pouvoir rien emporter?

 

         « A-t-on jamais vu, disait saint Ignace à François-Xavier, dans cet entretien où la grâce fit la conquête du grand apôtre des Indes, a-t-on jamais vu monarque emporter au-delà de la tombe un seul fil de son manteau de pourpre, en signe de sa dignité? Quel riche, en quittant ce monde, a pu se faire suivre d'une seule pièce d'argent, ou d'un seul serviteur? » (O. Bartoli, Saint Ignace de Loyola, trad. J. Terrien, liv. 2, Ch. 1, Paris, 1893, 217 « en est-il un seul (riche) qui ait emporté seulement un denier, pour s'en servir au-delà de la tombe, qui ait emmené avec lui un esclave... pour l'avoir à sa suite; un seul qui ait gardé même un fil de pourpre usé par le temps, pour montrer au moins, dans cet autre monde, qu'il avait été roi sur la terre? »). Mourir, c'est tout laisser. L'âme entre seule dans l'éternité; seules, la suivent ses œuvres.

 

         Malheureux que je suis! Où sont les œuvres dont je puisse me faire un cortège pour me présenter à la porte de l'éternité bienheureuse? Je ne découvre en ma vie que des péchés, des titres à l'enfer.

 

 

         2. Inégale est la condition des hommes, lorsqu'ils viennent au monde. L'un naît riche, l'autre pauvre, celui-ci noble, celui-là roturier. Mais la mort vient tôt ou tard établir entre tous la plus complète égalité.

 

         Entrez dans un cimetière; considérez tous ces cadavres; cherchez une différence entre le cadavre du maître et celui du serviteur, entre le cadavre du monarque et celui du sujet; vous ne la trouverez pas. Suivant l'expression d'Horace « entre le sceptre et la houe, la mort met l'égalité: sceptra ligonibus oequat » (Saint Alphonse cite ici une partie d'un vers latin qu'il attribue à Horace, et que saint Antonin cite en entier: « Mors dominum servo, mors sceptra ligonibus aequat », en l'attribuant seulement au poète sans préciser le nom. S. Antonin, Summa Theologica, tome 4, Vérone 1740, 812. Horace, dans Odes I, 4, 13-14, dit l'équivalent: « Pallida mors aequo pulsat pede pauperum tabernas regumque turres »).

 

         Ah! Mon Dieu, que les autres courent après les richesses de ce monde! Je ne veux, moi, d'autres richesses que votre grâce. Mon unique Trésor, c'est Vous pour cette vie et pour l'autre.

 

 

         3. Somme toute, rien sur cette terre qui n'ait un terme. Richesses et misères finiront; honneurs et humiliations finiront; plaisirs et souffrances finiront.

 

         Heureux au moment de la mort, non pas celui dont la vie s'écoula dans les richesses, les honneurs et les plaisirs, mais heureux celui qui supporta patiemment la pauvreté, les mépris et les souffrances! Au moment de la mort, ce qui console, ce n'est pas ce qu'on possède, mais cela seulement qu'on a fait et souffert pour Dieu.

 

         Mon Jésus, détachez-moi de ce monde, avant que la mort m'en arrache. Vous connaissez ma faiblesse; venez donc m'aider de votre grâce; ne permettez pas que je vous sois encore infidèle comme je l'ai été jusqu'ici. Je me repens, ô mon bien-aimé Seigneur, de vous avoir si souvent méprisé. Maintenant je vous aime plus que tous les biens de la terre; je suis résolu de perdre la vie mille fois plutôt que de perdre votre amitié. Mais l'enfer ne cesse pas de me tenter; ayez pitié de moi, ne m'abandonnez pas. Ne permettez pas que je me sépare encore de votre amour.

 

         Ô Marie, mon Espérance, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

LA GRANDE PENSÉE DE L'ÉTERNITÉ

 

 

         1. C'est saint Augustin qui proclame grande la pensée de l'Éternité: « Magna cogitatio » (S. Augustin, Enarrations sur les Psaumes, Ps. 76, n. 8; PL 36, 976). Au fait, quelle pensée a porté tant de solitaires à passer leur vie dans les déserts;  – tant de chrétiens, même des rois et des reines, à s'enfermer dans les cloîtres; –  tant de martyrs à subir toutes sortes de tortures? C'est la pensée de l'Éternité, de l'Éternité bienheureuse du ciel pour la mériter, de l'Éternité malheureuse de l'enfer pour l'éviter.

 

         Le vénérable Jean d'Avila convertit une dame avec ce sermon très court: « Madame, pensez à ces deux mots: « Toujours, jamais » (C.A. Cattaneo, Esercizio della buona morte, disc. 11 Milan 1713, 47: « Jean d'Avila, voyant venir à lui une dame toute infatuée de vanité, lui dit sur un ton dramatique ces simples mots: « Toujours, Jamais », qui, médités par cette personne, emportèrent caprices et frivolités comme feuilles mortes au vent d'automne »).

 

         Un moine s'était réfugié dans un tombeau pour penser sans cesse à l'Éternité; là, sans cesse il s'écriait: « Ô Éternité! Ô Éternité! » (Il serait question de S. Jean le Reclus, dont Theororet a tracé un portrait: Histoire Ecclésiastique 21; PG 82, 1431).

 

         Mon Dieu, que de fois j'ai mérité l'Éternité de l'enfer! Que ne vous ai-je jamais offensé! Donnez-moi la douleur de mes péchés, ayez pitié de moi.

 

 

         2. « Celui qui croit à l'Éternité et ne se sanctifie pas, disait le même Jean d'Avila, mérite d'être consigné dans une maison de fous » (Jean d'Avila, dans Œuvres très complètes de sainte Thérèse, tome 4, liv. 1, lettre 23, Paris, 1845, 55-61). Quand un homme se bâtit une maison, il s'efforce de la faire commode, saine et belle. « Sans doute, – dit-il, –  je me fatigue; mais c'est ici que je dois passer toute ma vie. » Cet homme, que fait-il pour la demeure de son éternité?

 

         À notre entrée dans l'Éternité, il ne s'agira pas de nous installer dans un maison plus ou moins confortable plus ou moins belle; il s'agira de nous fixer dans un palais de délices ou dans un abîme de maux; et pour combien de temps? Non pas pour quarante ou cinquante années, mais pour toujours, tant que Dieu sera Dieu!

 

         Les saints croyaient faire peu pour leur salut, en passant toute leur vie dans les pénitences, les oraisons et les bonnes œuvres. Et nous, que faisons-nous?

 

         Ah! Mon Dieu! Tant d'années de ma vie se sont écoulées, déjà la mort approche: jusqu'ici qu'ai-je fait pour vous? De grâce, éclairez-moi; donnez-moi la force de consacrer à votre service le reste de mes jours. Je ne vous ai que trop offensé. Désormais je veux vous aimer.

 

 

         3. « Opérez votre salut avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12).

 

         Pour nous sauver, il faut craindre de nous damner, de façon, toutefois, à craindre moins l'enfer que le péché; car le péché seul peut nous conduire en enfer. Qu'est-ce que craindre le péché? C'est fuir les occasions dangereuses, se recommander souvent à Dieu, prendre les moyens de se tenir en état de grâce. Agir ainsi, c'est se sauver; agir autrement, c'est rendre son salut moralement impossible. Réfléchissons sur cette sentence de saint Bernard: « Quand l'éternité est en danger, on ne peut prendre trop de précautions: nulla nimia securitas ubi periclitatur aeternitas » (Cette sentence bien connue résume la pensée de saint Bernard qui s'est exprimé plusieurs fois à ce sujet, par ex. Sermon 30, n. 1, PL 183, 622. S. Paul de la Croix dans Lettres, 25 oct. 1768, tome 4, Rome 1924, 77, la cite également en l'attribuant à S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, 1, 9, ch. 45; PL 75, 897).

 

         C'est votre Sang, ô mon Rédempteur, qui fait toute mon assurance. Mes péchés m'ont perdu; mais vous m'offrez de me les pardonner, si je me repens de les avoir commis. Eh bien! Oui, Bonté infinie, je me repens de tout mon cœur de vous avoir offensé. Ô Bien suprême, je vous aime plus que tous les biens. Je vois que vous voulez mon salut; moi, je veux me sauver, pour vous aimer à jamais.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

LA MORT DE JÉSUS CHRIST

 

 

         1. Est-il possible de croire que le Créateur ait voulu mourir pour les hommes, ses créatures? La Foi nous l'enseigne. Il est nécessaire de le croire. Voici l'article de foi que nous impose le concile de Nicée: « Je crois en un seul Seigneur Jésus Christ, le Fils unique de Dieu... Pour nous les hommes, et pour notre salut, il descendit du ciel... Crucifié pour nous... il souffrit sa passion et fut mis au tombeau » (Concile de Nicée I, Le Symbole de Nicée; Denzinger-Schonmetzer, Fribourg 1976, n. 125).

 

         S'il est vrai, ô Dieu, comme on n'en peut douter, que vous êtes mort par amour pour les hommes, pourra-t-on, parmi les hommes, en rencontrer un seul qui croie ce prodige d'amour et ne vous aime pas? Hélas! Combien grand le nombre des ingrats, et moi-même je suis l'un d'eux! Non seulement je ne vous ai pas aimé; mais que de fois, pour me procurer de misérables jouissances, des plaisirs empoisonnés, n'ai-je pas sacrifié votre grâce et votre amour!

 

 

         2. Ainsi donc, ô mon Seigneur et mon Dieu, vous êtes mort pour moi, je le savais, comment ai-je pu tant de fois vous méconnaître et vous tourner le dos? Mais ô mon Sauveur, vous êtes descendu du ciel sur la terre pour nous tirer de l'abîme: « Le fils de l'homme, disiez-vous, est venu sauver ce qui était perdu » (Lc 19, 10). Mon ingratitude ne peut donc me faire désespérer du pardon.

 

         Oui, mon Jésus, j'espère que vous me pardonnerez toutes les injures que je vous ai faites, et que vous me les pardonnerez précisément à cause de votre mort endurée pour moi sur le Calvaire. Que ne puis-je mourir de douleur et d'amour, chaque fois que je me rappelle mes offenses contre vous et votre amour pour moi! Dites-moi vous-même, Seigneur, ce que je dois faire à l'avenir pour réparer une si noire ingratitude. Faites-moi ressouvenir toujours de la mort amère que vous avez subie pour moi, afin que je vous aime et ne vous offense plus jamais.

 

         3. Un Dieu est donc mort pour moi, et moi, je pourrais aimer autre chose que ce Dieu? Non, ô mon Jésus, cela ne sera pas: vous êtes l'unique objet de mon amour, je le veux; vous m'avez trop aimé. Vous ne pouvez rien faire de plus pour me contraindre à vous aimer. Par mes péchés, je vous ai mis dans l'obligation de me chasser loin de vous. Je vois cependant que vous ne m'avez pas encore abandonné, je vois que vous me regardez encore d'un œil bienveillant; je sens que vous continuez de m'appeler à votre amour. Je ne veux pas résister davantage. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je vous aime, ô mon Dieu, digne d'un amour infini; je vous aime, ô mon Dieu, mort pour moi. Je vous aime; mais je vous aime trop peu, donnez-moi plus d'amour. Faites que j'abandonne tout, que j'oublie tout, pour n'avoir plus qu'une occupation: vous aimer, vous faire plaisir, ô mon Rédempteur, mon Amour, mon Tout!

 

         Ô Marie, mon Espérance, recommandez-moi à votre Divin Fils.

 

 

 

 

 

ABUS DE LA MISÉRICORDE DE DIEU

 

 

         1. Pour tromper l'homme et le perdre éternellement, le démon emploie sans cesse deux ruses.

 

         Après le péché, il le pousse au désespoir en lui mettant sous les yeux la divine justice avec toutes ses rigueurs.

 

         Avant le péché, et pour l'y faire tomber, il excite dans son cœur une confiance excessive en la divine miséricorde. Cette seconde ruse lui réussit mieux que la première, et l'espoir du pardon perd beaucoup plus d'âmes que la crainte du jugement.

 

         « Dieu est miséricordieux », telle est la réponse habituelle des pécheurs obstinés, quand on les presse de se convertir. Sans doute, Dieu est miséricordieux; mais il faut remarquer ce que dit la Sainte Vierge dans son cantique: « La miséricorde s'étende sur ceux qui le craignent » (Lc 1, 50); en d'autres termes, le Seigneur use de miséricorde envers ceux qui craignent de l'offenser, mais non pas envers ceux qui comptent sur sa miséricorde pour l'offenser davantage.

 

         Seigneur, je vous remercie de la lumière que vous m'accordez en ce moment: vous me faites connaître votre longue patience à supporter mes égarements. Hélas! Je suis un de ces malheureux qui se sont prévalus de votre bonté pour multiplier leurs offenses.

 

         2. « Dieu est miséricordieux. » Assurément, mais il est juste aussi. Les pécheurs voudraient que Dieu se contentât d'exercer la miséricorde sans jamais sévir.

 

         Or, pardonner toujours et ne punir jamais, Dieu ne le peut pas; c'en serait fait de sa justice. « Si Dieu tolérait indéfiniment les pécheurs présomptueux qui s'appuyent sur sa miséricorde, – disait le vénérable Jean d'Avila, – il attenterait à sa justice » (Jean d'Avila, Œuvres très complètes de sainte Thérèse, liv. 3, lettre 21, tome 4, Paris, 1845, 119). Il est obligé de châtier les ingrats. Il les supporte quelque temps, mais il finit toujours par les livrer aux rigueurs de sa colère.

 

         Mon bien-aimé Seigneur, je vois que vous ne m'avez pas frappé comme je l'ai mérité; si vous l'aviez fait, à cette heure, je gémirais en enfer, ou, tout au moins, abandonné de vous, je m'obstinerais dans le mal. Je veux, au contraire, me convertir, je ne veux plus vous offenser; je déteste de tout mon cœur les offenses dont je me suis rendu coupable envers vous. Désormais, je veux vous aimer; même je veux surpasser tous les autres en amour, puisque votre patience à mon égard a surpassé votre patience à l'égard de tous les autres.

 

 

         3. « On ne se moque pas de Dieu » (Ga 6, 7), dit l'Apôtre. N'est-ce pas se moquer de Dieu, que de vouloir l'offenser sans fin en cette vie, avec la prétention d'aller jouir de lui pendant l'Éternité?

 

         « Ce que l'homme aura semé, dit encore l'Apôtre, c'est cela qu'il recueillera » (Ga 6, 8). Celui qui sème de bonnes œuvres, recueillera des récompenses; celui qui sème des péchés, ne moissonnera que des châtiments.

 

         Elle est en horreur aux yeux de Dieu, l'espérance de ceux qui pèchent parce que le Seigneur est enclin à pardonner: « Leur espérance, dit Job, est une chose détestable » (Jb 11, 20). Aussi n'a-t-elle d'autre résultat que d'attirer plus tôt sur eux l'exécution de ses menaces: est-ce qu'un roi tarde à frapper des sujets qui s'autorisent de sa bonté pour continuer à l'outrager?

 

         Mon Jésus, je n'ai que trop imité ces sujets rebelles. Oui, parce que je vous savais très miséricordieux, j'ai fait peu de cas de vos commandements. Je confesse mon ingratitude et je déteste toutes mes offenses. Maintenant je vous aime plus que moi-même; je ne veux plus vous causer le moindre déplaisir. Quel malheur pour moi, si je venais encore à vous offenser par le péché mortel! Mon Dieu, ne le permettez pas, faites-moi plutôt mourir.

 

         Ô Marie, vous êtes la Mère de la persévérance, aidez-moi.

 

 

 

 

NOTRE VIE S'ÉVANOUIT COMME UN SONGE

 

 

         1. Qu'est-ce que le bonheur dont on peut jouir ici-bas? « Il est semblable, répond le roi David, au songe de celui qui se réveille » (Ps 73, 20).

 

         A l'heure de la mort, toutes les grandeurs et toutes les gloires de ce monde ne sont plus pour les pauvres mondains que comme ces vaines entrevues dans un rêve: au réveil, le songe s'évanouit; avec lui s'évanouit aussi la brillante fortune que l'on croyait posséder. Il avait donc bien raison cet homme, qui, dans son désenchantement, écrivit sur une tête de mort ces simples mots: « Cogitanti vilescunt omnia: Aux yeux de celui qui pense à la mort, toutes choses perdent leur valeur. » Comment, en effet, considérés à la lumière de la mort, plaisirs et richesses n'apparaîtraient-ils pas dans leur insignifiante réalité, c'est-à-dire, vils et passagers? Comment, dès lors, s'attacher à des choses qu'on sait devoir quitter bientôt?

 

         Que de fois, ô mon Dieu, j'ai méprisé votre grâce pour les misérables biens de la terre! Désormais je veux penser uniquement à vous servir, à vous aimer. Prêtez-moi toujours aide et assistance.

 

 

         2. « Voilà donc où viennent aboutir les grandeurs et les plus hautes dignités de ce monde! » (P. Suau, S. J., Histoire de saint François de Borgia, Paris, 1910, 62 ss. L'auteur souligne l'impression profonde que fit le cadavre de la Reine sur François de Borgia, accentuant encore son besoin de réformer sa vie, mais il n'eut à cet instant aucune attitude théâtrale. S. Alphonse se fait ici l'écho de la légende et des articles qui ont décrit François de Borgia bouleversé et prononçant des paroles telles que celles rapportées dans cette méditation).

 

         Telles furent les paroles qui s'échappèrent des lèvres de saint François de Borgia, à la vue du cadavre de la reine Isabelle, morte à la fleur de l'âge. Absorbé par cette pensée, il prit bientôt la résolution de quitter le monde pour se donner tout à Dieu. « Je veux, se disait-il, servir un maître qui ne puisse plus me faire défaut. »

 

         Il faut se détacher des choses de la terre, avant que la mort vienne nous les arracher. Quelle folie de perdre notre âme, en nous attachant à des biens dont il faudra sous peu nous séparer! Car, un jour, il nous sera dit: « Maintenant tu peux quitter ce monde, âme chrétienne. Quitte-le ». (Rituel: Sacrement pour les malades 1977, 95. La Recommandation du mourant).

 

         Mon Jésus, que ne vous ai-je toujours aimé! De toutes les offenses que je vous ai faites, quel gain me reste-t-il? Dites-moi ce que je dois faire pour réparer ma vie passée si déréglée; je veux vous obéir en tout. Admettez à l'honneur de vous aimer un pécheur repentant qui vous aime plus que lui-même et vous demande miséricorde.

 

 

         3. Pensez-y: vous n'êtes pas en ce monde pour y rester toujours. Le pays où vous vivez, il faudra le quitter. Cette maison que vous habitez, il faudra que vous en sortiez pour n'y plus rentrer. Cette chambre où vous lisez ce livre, beaucoup d'autres, vos ancêtres, vos parents, l'ont occupée avant vous; ce lit, ils y ont dormi. Maintenant, où sont-ils? Dans l'Éternité. Vous aussi, vous serez, un jour, dans l'Éternité.

 

         Mon Dieu, faites-moi comprendre la gravité de l'injure que je vous ai faite en vous tournant le dos, à vous, le Bien infini; pénétrez-moi de douleur pour pleurer, comme je le dois, mon ingratitude. Ah! Que ne suis-je mort avant de vous offenser pour la première fois! De grâce, ne me laissez pas vivre plus longtemps sans répondre à l'amour que vous m'avez porté. Je vous aime plus que toute chose, ô mon bien-aimé Rédempteur, je veux vous aimer de toutes mes forces jusqu'à ma mort. Venez pour votre grâce au secours de ma faiblesse.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, aidez-moi de vos prières.

 

 

 

 

 

LE PÉCHÉ EST UN MÉPRIS DE DIEU

 

 

         1. Voici la déclaration et la plainte expresse de Dieu lui-même: « J'ai nourri des fils et je les ai élevés; mais eux m'ont méprisé » (Es 1, 2).

 

         Ils l'ont méprisé avec une cruelle ingratitude.

 

         Quel est donc ce Dieu que les hommes ont l'audace de mépriser?

 

         C'est le Créateur du ciel et de la terre, c'est un Bien infini, – c'est un Seigneur tellement grand qu'auprès de lui les Anges et les hommes ne sont plus qu'une goutte d'eau, un grain de poussière (Es 40, 15). Et même, – continue le prophète Isaïe,    – toutes les créatures réunies, «  toutes les nations sont devant l'infinie Majesté de Dieu un pur néant » (Es 40, 15).

 

         Voici à vos pieds, ô mon Dieu, le téméraire qui, tant de fois, osa vous mépriser, vous, Majesté infinie. Mais votre miséricorde n'est pas moins infinie que votre Majesté. Je vous aime, Seigneur, et parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé; ayant pitié de moi.

 

 

         2. Qui suis-je, ô mon Dieu, moi qui vous ai méprisé? Un pauvre ver de terre, qui ne peut rien et qui tient de votre bonté tout ce qu'il a. Âme, corps, usage de la raison, avantages temporels, tout m'est venu de votre libéralité, et je me suis servi de tout pour vous offenser, vous, mon Bienfaiteur. Bien plus, dans le temps même où vous me conserviez la vie pour m'empêcher de tomber dans l'enfer trop mérité, je me suis obstiné dans ma révolte.

 

         Ah! Mon Sauveur, comment avez-vous eu tant de patience avec moi? Malheureux, que de nuits j'ai passées dans votre disgrâce! Mais vous ne voulez pas que je désespère. Mon Jésus, j'attends de votre Passion la force de changer de vie. Non, qu'il ne soit pas perdu pour moi, ce Sang que vous avez répandu pour mon amour avec tant de douleur!

 

 

         3. Ô mon Dieu, qu'ai-je fait? Vous, ô mon Rédempteur, vous avez tant estimé mon âme, que, pour ne pas la voir à jamais perdue, vous avez donné tout votre Sang; moi, au contraire, méprisant votre grâce et votre amour, je l'ai sacrifiée pour un rien, un caprice, une vengeance, un misérable plaisir. En vérité, si la foi ne m'enseignait que vous avez promis de pardonner au pécheur repentant, je n'oserais pas vous demander pardon.

 

         Je baise donc vos plaies sacrées, ô mon Sauveur; au nom de ces mêmes plaies, je vous supplie d'oublier les injures que je vous ai faites. « Si le pécheur fait pénitence, avez-vous dit, je ne me souviendrai plus d'aucune de ses iniquités » (Ez 18, 21-22). Je suis affligé plus que de tout autre mal de vous avoir offensé, ô Bien suprême! Pardonnez-moi selon votre promesse, pardonnez sans retard. Car à présent je vous aime plus que moi-même; je ne veux plus me voir dans votre disgrâce.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, secourez un pécheur qui se recommande à vous.

 

 

 

 

 

LA PEINE DU DAMNE

 

 

         1. Ni le feu, ni les ténèbres, ni l'infection, ni aucun autre des tourments réunis dans l'enfer, – cette prison des désespérés, – en constituent la plus grande peine: ce qui fait proprement l'enfer, c'est la peine du dam, ou la douleur d'avoir perdu Dieu.

 

         L'âme est créée pour vivre éternellement unie à Dieu et jouir de la vue de son infinie beauté. Dieu est sa fin dernière et son unique bien. Aussi, sans Dieu, toutes les autres jouissances, tous les biens du ciel et de la terre sont-ils incapables de la contenter; par contre, si le damné possédait Dieu et l'aimait dans l'enfer, il trouverait le ciel dans ce séjour de tous les supplices. Mais sa grande peine, celle qui le rendra pour toujours malheureux, sans mesure, ce sera de se voir éternellement privé de Dieu, sans espérance de pouvoir jamais le contempler ni l'aimer.

 

         Ô Jésus, mon Rédempteur, transpercé pour moi sur la Croix, vous êtes mon Espérance.

 

         Ah! Que ne suis-je mort plutôt que de vous avoir jamais offensé!

 

 

         2. Créée pour Dieu, l'âme tend, par un instinct naturel, à s'unir à son Bien suprême, Dieu; mais elle est unie au corps. S'engage-t-elle dans le bourbier du vice? Le charme séducteur des choses sensibles l'enveloppe de ténèbres épaisses qui lui dérobent la vraie lumière: elle perd peu à peu la connaissance de Dieu, elle perd même le désir de s'unir à lui. Vienne le jour où, sortie du corps et dégagée des objets sensibles, elle voit que Dieu seul est le bien capable de la rendre heureuse: aussitôt, elle est emportée vers lui par l'irrésistible élan de sa nature; elle veut l'étreindre, le posséder.

 

         Mais la mort l'a surprise en état de péché mortel. Ce péché, pareil à une lourde chaîne, ne l'empêche pas seulement de monter; il l'entraîne vers l'enfer, pour y demeurer à jamais éloignée, à jamais séparée de Dieu. Au fond de l'abîme éternel, elle sait combien Dieu est beau, mais elle ne pourra jamais le voir. Elle sait combien il est aimable, mais elle ne pourra jamais l'aimer. Que dis-je? Sous le poids accablant de son péché, elle devra le haïr toujours. L'enfer de son enfer, ce sera de comprendre qu'elle hait un Dieu souverainement digne d'être aimé. Si c'était possible, avec quelle joie elle s'anéantirait elle-même, dans son dépit de devoir haïr un Dieu tout aimable! Telle sera l'occupation éternelle de cette infortunée.

 

         Seigneur, ayez pitié de moi.

 

 

         3. Ce n'est pas assez de cet épouvantable supplice: la reconnaissance de toutes les grâces dont Dieu la combla, l'amour qu'il lui témoigna, l'accroissent encore immensément. L'âme damnée sait surtout combien Jésus Christ l'aima, combien il désirait la sauver, alors qu'il donnait pour elle son sang et sa vie. « Quelle noire ingratitude fut la mienne, se dira-t-elle, pour me procurer de viles satisfactions, j'ai délibérément perdu Dieu, mon souverain Bien! Et je vois clairement que je l'ai perdu sans espoir de le recouvrer jamais! »

 

         Ô mon Dieu, si j'étais en enfer, je ne pourrais plus ni vous aimer ni me repentir de mes péchés. Maintenant, donc, que je puis encore me repentir et vous aimer, je me repens de toute mon âme de vous avoir offensé et je vous aime plus que toute chose. Vous même, Seigneur, mon Dieu, rappelez-moi toujours que j'ai mérité l'enfer, afin que, toujours, je vous aime plus ardemment.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, ne m'abandonnez pas.

 

 

 

 

 

LE JUGEMENT PARTICULIER

 

 

         1. « Il est arrêté que les hommes meurent une fois; après quoi vient le jugement » (He 9, 27).

 

         Premier article de foi: C'est aussitôt après notre mort que nous serons jugés sur toutes les actions de notre vie.

 

         Second article de foi: De ce jugement dépendra notre salut éternel ou notre perte éternelle. (Concile de Lyon II, session IV, Denzinger-Schonmetzer, Enchiridion Symbolorum, Fribourg 1976, n. 856-859).

 

         Figurez-vous donc, que vous êtes à l'agonie, qu'il ne vous reste qu'un souffle de vie. Réfléchissez que vous êtes sur le point de comparaître devant Jésus Christ pour rendre compte de toutes vos œuvres: qu'alors, malheureux, rien ne vous causera plus de frayeurs que la vue des péchés commis.

 

         Ah! Mon divin Rédempteur, pardonnez-moi, avant que vous veniez me juger. Plus d'une fois, je le sais, j'ai mérité la sentence de mort éternelle; pourtant, je ne veux pas paraître devant vous en coupable, mais en pécheur repentant et absous. Je me repens, ô mon souverain Bien, de vous avoir offensé.

 

 

         2. Ô ciel! Quelle épouvante saisit l'âme qui trouve en Jésus Christ, la première fois qu'elle le voit, un Juge et un Juge irrité!

 

         Au même instant, elle voit tout ce que Jésus Christ souffrit par amour pour elle; elle voit avec quelle immense miséricorde il la traita toujours, quels grands moyens de salut il lui mit entre les mains; elle voit la magnificence des biens éternels, la bassesse des plaisirs mondains qu'elle préféra cependant. Elle voit, elle comprend, mais inutilement, il est trop tard pour réparer ses fautes; ce qui est fait, est fait à jamais. Au moins pourra-t-elle jeter dans la balance noblesse, richesses, dignités? Non. Rien n'y est admis, rien ne pèse que ses œuvres.

 

         Ah! Mon Jésus! Faites qu'en ce jour où je vous verrai pour la première fois, je vous trouve apaisé, et, pour cela, faites que j'emploie le reste de ma vie à déplorer l'injure que je vous ai faite en vous tournant le dos pour satisfaire mes passions. Non, je ne veux plus allumer votre juste colère contre moi; je vous aime et je veux vous aimer toujours.

 

 

         3. Voyez, sur le lit de mort, l'un de ces chrétiens qui vivent loin du monde pour se donner à Dieu, qui refusent à leurs sens les plaisirs défendus. Si, quelquefois, il est tombé, il a fait une sincère pénitence. Quel bonheur ne goûte-t-il pas!

 

         Par contre, quelle n'est pas la douleur de ce pauvre chrétien qui, toujours retombé dans les mêmes péchés, se voit réduit sur son lit de mort à se dire: « Dans quelques instants, je paraîtrai certainement devant Jésus Christ, mon Juge, et je n'ai pas encore changé de vie! Tant de fois j'ai promis de me convertir, jamais je n'ai tenu parole! Quel sera mon sort dans un bref délai? »

 

         Je vous remercie, ô Jésus, mon Juge, de votre patience à m'attendre si longtemps. Combien de fois n'ai-je pas écrit moi-même ma condamnation à l'enfer! Mais vous ne m'avez attendu que pour me pardonner. Ne me repoussez pas, maintenant que je suis à vos pieds. Par les mérites de votre Passion, faites-moi grâce et miséricorde. Ô Souverain Bien, je me repens de vous avoir méprisé; je vous aime plus que toute chose. Dieu de mon cœur, je ne veux plus jamais me séparer de vous!

 

         Ô Marie, recommandez-moi à Jésus, votre Fils, et ne m'abandonnez pas.

 

 

 

 

 

IL FAUT PRÉPARER SES COMPTES, AVANT L'ÉCHÉANCE DU JOUR DES COMPTES

 

 

         1. « Soyez prêts; car le Fils de l'homme, à l'heure que vous ne pensez pas, viendra vous juger » (Lc 12, 40).

 

         Le temps de la mort n'est pas le temps favorable pour se préparer à bien mourir. Pour bien mourir et mourir en paix, il faut être prêt à mourir avant que la mort arrive.

 

         À la mort, il n'est plus temps de déraciner les mauvaises habitudes, d'arracher du cœur les passions qui le dominent, d'éteindre l'affection aux biens de la terre. « La nuit vient pendant laquelle personne ne peut agir » (Jn 9, 4). À la mort, il fait nuit; on ne voit plus rien; aussi n'est-on plus capable de rien faire. Endurcissement du cœur, aveuglement et confusion de l'esprit, terreurs de la mort et du jugement, désirs de guérison, tout contribue à mettre ce moribond dans l'impossibilité de remédier au désordre d'une conscience chargée de péchés. Ce qui est fait, est fait. Si l'on arrive au lit de mort en état de grâce, on mourra dans la grâce de Dieu; mais si l'on se trouve alors en état de péché, c'est en état de péché qu'on mourra.

 

         Ô Plaies sacrées de mon Rédempteur, je vous adore, je vous baise et j'espère en vous.

 

 

         2. Jetons un regard attentif sur les saints: ils font de leur vie entière une préparation à la mort. Pénitences, oraisons, bonnes œuvres, n'ont pas d'autre but; pourtant, arrivés au moment suprême, ils croient avoir fait bien peu. Quelles ne sont pas alors leurs craintes!

 

         Quand on avertit de sa fin prochaine le vénérable Jean d'Avila, il ne put, malgré la sainte vie qu'il avait menée depuis sa jeunesse, s'empêcher de dire: « Que n'ai-je encore un peu de temps pour me préparer à la mort! » (Louis de Grenade, Vie du Vénérable Jean d'Avila, ch. 7, dans es Œuvres complètes, trad. Abbé Bareille, tome 18, Paris 1866, 643). Nous, que dirons-nous, quand on nous annoncera cette terrible nouvelle?

 

         Non, mon Dieu! Je ne veux pas mourir dans cet état d'anxiété et d'ingratitude où la mort me surprendrait, si j'expirais à l'instant. Je veux changer de vie; je veux pleurer.

 

         Je veux pleurer toutes les offenses que je vous ai faites; je veux vous aimer de tout mon cœur. Seigneur, aidez-moi; faites qu'avant de mourir je fasse quelque chose pour vous, mon Dieu, qui êtes mort pour moi.

 

 

         3. « Le temps est court » (1 Co 7, 29). (S. Paul utilise ici un terme technique de la navigation. Littéralement: « Le temps a cargué ses voiles »). Tel est l'avertissement que nous donne l'Apôtre: il est si court, le temps qui nous reste pour préparer nos comptes!

 

         Aussi l'Esprit Saint nous dit-il: « Tout ce que peut faire ta main, hâte-toi de le faire » (Ecclésiaste 9, 10). Mon frère, ce que vous pouvez faire aujourd'hui, ne le remettez pas à demain; car le jour présent passe, demain vous apportera peut-être la mort qui viendra vous lier les mains et vous rendre incapable non seulement de faire aucun bien, mais de réparer le mal commis. Malheur à nous, si la mort nous trouve encore attachés au monde!

 

         Mon bien-aimé Seigneur, que d'années j'ai passées loin de vous! Comment avez-vous eu la patience de m'attendre si longtemps et de m'appeler si souvent à la pénitence? Je vous en remercie, ô mon Sauveur, j'espère vous en remercier éternellement dans le ciel: « Éternellement, je chanterai les miséricordes de Dieu » (Ps 89/88, 2). Par le passé, je ne vous ai pas aimé, je me suis peu soucié d'être aimé de vous; maintenant, je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que toute chose, plus que moi-même; je n'ai pas d'autre désir que d'être aimé de vous. Quand je pense que j'ai méprisé votre amour, je voudrais mourir de douleur. Mon Jésus, donnez-moi la sainte persévérance.

 

         Ô Marie, ma Mère, obtenez-moi d'être fidèle à Dieu.

 

 

 

 

 

 

LES PEINES DU DAMNÉ DANS LES FACULTÉS DE SON ÂME

 

(Cette méditation paraît inspirée d'une semblable de C. G. Rossignoli, Verità eterne, Lezione 6; Bologne 1689, 111-119).

 

 

         1. Le damné est tourmenté dans sa mémoire. Plongé dans un abîme de souffrances, l'infortuné voit sans cesse, pour son plus grand tourment, sans que rien puisse jamais l'en distraire, les années qui lui furent accordées sur la terre pour faire le bien et réparer ses fautes. « Mais, hélas! Est-il obligé de se dire, de toute évidence, ma situation est sans espoir, irrémédiable. Tant de lumières reçues de Dieu, tant d'invitations pleines d'amour, tant d'offres de pardon, j'ai tout méprisé! Tout est fini pour moi, je le constate. Que me reste-il? Une seule chose, souffrir et désespérer durant toute l'éternité. »

 

         Ah! Mon Jésus, votre Sang et votre Mort sont mon espérance. Je vous en conjure; ne permettez pas que j'aille en enfer maudire les grâces mêmes dont vous m'avez comblé.

 

 

         2. Le damné est tourmenté dans son intelligence. La cause de ce tourment, c'est la continuelle pensée de ce beau ciel qu'il a volontairement perdu.

 

         L'immense félicité dont les Bienheureux jouissent dans cette patrie de délices, il l'aura sans cesse devant les yeux, il ne pourra l'écarter; ce bonheur ineffable, lui rendra plus douloureux le supplice qu'il endure et doit endurer éternellement dans la prison du désespoir.

 

         Ainsi donc, ô mon Rédempteur, si j'étais mort l'un de ces tristes jours où je vivais dans le péché, je n'aurais plus aucun espoir de vous posséder en paradis! Vous avez donné votre vie pour m'obtenir le ciel; moi, pour un rien, je l'ai perdu, j'ai perdu votre grâce! Seigneur, je vous aime; je me repens de vous avoir offensé; j'espère par les mérites de votre Passion aller vous aimer éternellement en Paradis.

 

 

         3. Le damné est tourmenté plus cruellement encore dans sa volonté. Il se voit privé de tous les biens qu'il désire, en prise à tous les maux qu'il abhorre.

 

         Ainsi le malheureux n'a jamais rien de ce qu'il veut, il a toujours ce qu'il ne veut pas. Sans cesse il tente de s'élancer hors de sa prison et de goûter un peu de repos. Vains efforts! Jamais il n'aura de repos; les supplices de l'enfer le retiennent et l'accablent éternellement.

 

         Plus que tout le reste, sa volonté le torture. Dieu est le souverain Bien, il mérite un amour infini. Le damné le sait; mais la perversité de sa volonté l'oblige à la haine de l'être infiniment aimable!

 

         Oui, mon Dieu, vous êtes un bien infini, digne d'un amour infini; moi, je vous ai sacrifié pour des riens! Que ne suis-je mort avant de vous avoir fait pareille injure! Je vous aime, ô mon Bien suprême. Ayez pitié de moi, ne permettez pas que je continue d'être ingrat. Loin de moi tous les plaisirs de la terre! J'y renonce, je vous choisis pour mon Unique Bien. Me voici tout à vous et pour toujours. Vous serez donc toujours à moi. C'est mon espérance, ô mon Dieu, mon Amour, mon Tout. « Deus meus, et omnia » (C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, nouvelle édition, tome 2; Avignon 1824, 260: « Voici une autre (prière) qu'il disait tous les jours: Mon Dieu et mon tout... Je voudrais vous aimer, Seigneur très saint, je voudrais vous aimer...).

 

         Ô Marie, vous pouvez tout auprès de Dieu, rendez-moi saint.

 

 

 

 

 

LA DÉVOTION À LA SAINTE VIERGE, MÈRE DE DIEU

 

 

         1. Jésus est médiateur de justice; Marie est médiatrice de grâce.

 

         D'après saint Bernard, saint Bonaventure, saint Bernadin de Sienne, saint Germain, saint Antonin et beaucoup d'autres (S. Bernard, Avent, Sermon 2, n. 5; PL 183, 43; TZ 51. -- S. Bonaventure, Évangile de Luc, ch. 1, n. 38, Vivès tome 10, 234. -- S. Bernardin de Sienne, Sermon 52 De salutatione angelica, a. 1, ch. 2. Opera omnia, tome 2, Quaracchi 1950, 157. -- S. Germain, Hommage à la demeure de la BMV; PG 98, 379. --S. Antonin, Summa theologica, tome 4, Verone 1740, 1061), voici le plan, la volonté formelle de Dieu:

 

         Toutes les grâces qu'il accordera jamais aux hommes, toutes sans exception, passeront par les mains de Marie.

 

         Aux yeux de Dieu, les prières des saints sont des prières d'amis; mais les prières de Marie sont des prières de mère. Heureux ceux qui recourent toujours avec confiance à cette divine Mère! Ce recours perpétuel, voilà de toutes nos dévotions, celle qui lui plaît le plus. Redisons sans cesse: « Ô Marie, priez Jésus pour moi ».

 

 

         2. De même que Jésus est tout-puissant par nature, ainsi Marie est toute-puissante par grâce; aussi, tout ce qu'elle demande, elle l'obtient.

 

         « Quand Marie réclame de son divin Fils une faveur pour ses clients, impossible, écrit saint Antonin, impossible qu'elle ne l'obtienne pas! » (S. Antonin, Ibid., 1029). Car Jésus se fait un bonheur d'honorer sa Mère en exauçant toutes les prières qu'elle lui adresse. De là, cette exhortation de saint Bernard: « Cherchons la grâce, et cherchons-la par Marie; car Elle est Mère, Elle ne peut essuyer un refus » (S. Bernard, Nativité de Marie, n. 8; PL 183, 441; TZ 704). Avons-nous à cœur notre salut? Implorons sans cesse Marie, afin qu'elle prie pour nous; car ses prières sont toujours exaucées.

 

         Ô Marie de miséricorde, ayez pitié de moi. Vous vous glorifiez d'être l'Avocate des pécheurs: venez au secours d'un pécheur qui met en vous toute sa confiance.

 

 

         3. Ne craignons pas que Marie refuse de nous écouter, quand nous la prions.

        

         Pourquoi se réjouit-elle de son tout-puissant crédit auprès de Dieu? Précisément parce qu'elle peut nous obtenir toutes les grâces que nous désirons. Demander une grâce à Marie, c'est l'obtenir. Sommes-nous indignes d'être exaucés? Marie nous rend dignes de l'être, par sa puissante intercession. C'est uniquement afin de pouvoir nous sauver qu'Elle désire avec tant d'ardeur être priée par nous. Quel pécheur s'est jamais perdu, s'il a prié Marie, Refuge des pécheurs, avec confiance et persévérance! Celui-là se perd, qui ne recourt pas à Marie.

 

         Ô Marie, ma Mère et mon Espérance, je me réfugie sous le manteau de votre protection; ne me repoussez pas, comme je le mérite. Regardez ma misère, ayez pitié de moi. Obtenez-moi le pardon de mes péchés; obtenez-moi la sainte persévérance, l'amour de Dieu, une bonne mort, le paradis. J'espère tout de vous, parce que vous êtes toute-puissante auprès de Dieu. Faites de moi un saint, puisque vous le pouvez. C'est sur vous que je compte, ô Marie; c'est en vous que je place toutes mes espérances.

 

 

 

 

 

 

JÉSUS A PAYÉ LA DETTE DE TOUS NOS PÉCHÉS

 

 

         1. Quand Dieu vit les hommes, tous à jamais perdus pour leurs péchés, son cœur voulut user de miséricorde envers eux; mais aussitôt la divine justice revendiqua ses droits, une satisfaction proportionnée. Parmi les créatures, personne qui pût la fournir.

 

         Que fit alors le Seigneur notre Dieu?

 

         Il envoya sur la terre son Fils se faire homme et prendre sur lui le fardeau de nos péchés: « Le Seigneur, dit le prophète, a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous » (Es 53, 6). Il le chargea de payer notre dette. Ainsi, la divine justice fut satisfaite, et les hommes, sauvés.

 

         Ô Dieu éternel, pour nous inspirer une grande confiance en votre miséricorde et nous attirer puissamment à votre amour, pouvez-vous faire plus que de nous donner votre propre Fils? Après un tel bienfait, comment ai-je pu me rendre coupable de tant d'injures? Ah! Seigneur, par amour pour votre divin Fils, ayez pitié de moi. Je suis plus affligé de vous avoir offensé que de tous les autres maux. Mais, si je vous ai beaucoup offensé, désormais je vous aimerai beaucoup. Donnez-moi la force de tenir ma résolution.

 

 

         2. Dieu le Père « a fait retomber sur son Fils l'iniquité de nous tous ». Va-t-il se contenter de n'importe quelle satisfaction?

 

         Sans doute, toute satisfaction, même la plus minime, suffisait de la part du Verbe divin, pour expier tous nos péchés. Mais la prédiction d'Isaïe doit s'accomplir: « Le Seigneur a voulu le broyer par la souffrance » (Es 53, 10). Fouets, épines, clous, autres supplices, il faut que Jésus Christ endure tout, jusqu'à ce que, brisé, anéanti même par l'excès de tourments, il meure enfin de douleur sur un infâme gibet.

 

         Ah! Seigneur, si la foi ne nous en donnait la certitude, qui pourrait croire que vous avez poussé votre amour pour nous à cet excès? Ô Dieu, ô Seigneur infiniment aimable, ne permettez pas que nous soyons plus longtemps ingrats envers vous. Éclairez-nous, donnez-nous la force de répondre désormais à cet excès d'amour. Accordez-nous cette grâce: je la demande au  nom de votre amour pour ce Fils bien-aimé que vous nous avez donné.

 

 

         3. Le Père Éternel a manifesté sa volonté. Pour nous pardonner nos péchés, il exige que son propre Fils endure les plus épouvantables tourments. Que fait le Fils de Dieu? Tout humilié, tout obéissance envers son Père et tout amour pour nous, il choisit de mener sur la terre une vie de continuelles souffrances et de mourir dans un océan de douleurs, lui, l'innocence même. « Il s'est abaissé lui-même, dit l'Apôtre, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix » (Ph 2, 8).

 

         Ah! Mon bien-aimé Sauveur, permettez que je vous dise, comme autrefois le roi pénitent Ézéchias: « Vous avez retiré mon âme de la fosse de perdition; vous avez jeté derrière votre dos tous mes péchés » (Es 38, 17). Déjà, par mes péchés, j'avais condamné mon âme à brûler éternellement en enfer; mais vous m'avez tiré de l'abîme, vous m'avez pardonné, j'en ai la douce confiance. J'ai misérablement offensé votre divine Majesté; mais vous vous êtes chargé de mes péchés et vous les avez expiés à ma place. Après cet excès d'amour, quelles peines seraient capables de me châtier dignement, si je recommençais à vous offenser, si je ne vous aimais pas de tout mon cœur? Mon bien-aimé Jésus, unique amour de mon âme, je me repens souverainement de vous avoir outragé. Je me donne à vous tout entier et sans réserve; daignez m'accepter et ne permettez pas que je vous perde encore.

 

         Sainte Vierge Marie, ô ma Mère, priez votre divin Fils d'accepter le don que je lui fais de moi-même; demandez-lui de le rendre parfait.

 

 

 

 

 

L'UNIQUE NÉCESSAIRE

 

 

         1. « Une seule chose est nécessaire » (Lc 10, 43) (S. Alphonse donne une libre interprétation de ce texte. TOB note t. En fait ce verset s'applique à la Parole; une seule chose est nécessaire: écouter la Parole qui appelle à la foi et à l'engagement), a dit Notre Seigneur.

 

         Cette chose, la seule nécessaire, c'est le salut de notre âme. Grandeur, noblesse, fortune, santé florissante, rien de tout cela n'est nécessaire: l'unique nécessaire, c'est de nous sauver.

 

         Pourquoi Dieu nous place-t-il sur la terre? Est-ce pour que nous puissions nous élever aux honneurs, acquérir des richesses, jouir de tous les plaisirs? Non pas. Son but est de nous faire mériter, par nos bonnes œuvres, le royaume éternel, magnifique récompense réservée à ceux qui combattent vaillamment et triomphent des ennemis de leur salut.

 

         Ah! Mon Jésus, que de fois il m'est arrivé de renoncer au paradis, en renonçant à votre grâce! Mon bien-aimé Seigneur,  je suis plus affligé d'avoir perdu votre amitié que d'avoir perdu le ciel. Donnez-moi, mon Jésus, une vive douleur de mes péchés, et pardonnez-moi.

 

 

         2. Qu'importe à l'homme de passer sa vie entière dans la misère et l'obscurité, dans la maladie et les humiliations, s'il a finalement le bonheur de mourir en état de grâce et de se sauver? Que dis-je? Plus cet homme aura passé par le creuset des tribulations, plus, aussi, la patience avec laquelle il aura souffert augmentera sa gloire éternelle, son éternelle félicité.

 

         Par contre, quel profit retirera-t-il d'avoir été comblé de richesses et d'honneurs, s'il a le malheur de mourir dans le péché et de se damner? Loin d'en retirer le moindre gain, il n'en recueillera qu'un accroissement de peine: le souvenir de tous ces biens dont il aura joui sur la terre, deviendra pour lui une source intarissable d'amers regrets.

 

         Ô mon Dieu, daignez m'accorder votre lumière. Faites-moi comprendre qu'en ce monde il n'y a pour moi qu'un mal: vous offenser; qu'il n'y a pour moi qu'un bien: vous aimer. Donnez-moi la force d'employer à vous servir le reste de mes jours.

 

 

         3. Nous sauver, c'est une nécessité, parce que, si nous ne nous sauvons pas, nous nous damnons. Pas de milieu: ou sauvés, ou damnés.

 

         C'est en vain que quelqu'un dira: « Il me suffit de ne pas aller en enfer; peu m'importe d'être exclu du paradis. » Il n'y a que deux possibilités: ou le ciel, ou l'enfer; ou bien toujours heureux avec Dieu dans le ciel dans un océan de délices, ou bien toujours malheureux en enfer dans un abîme de feu et de tourments. Ou sauvés, ou perdus: pas de milieu.

 

         Bien des fois, ô mon Jésus, j'ai choisi l'enfer pour mon partage; j'y serais depuis de longues années, si vous ne m'aviez supporté par pure miséricorde. Je vous remercie, ô mon Sauveur; je suis affligé de vous avoir offensé plus que de tout autre mal. J'espère, avec l'aide de votre grâce, ne plus m'engager à l'avenir sur le chemin de l'enfer. Je vous aime, ô mon Dieu suprême, je veux vous aimer à jamais. Au nom du Sang précieux que vous avez versé pour moi, donnez-moi la sainte persévérance et sauvez-moi.

 

         Ô Marie, mon Espérance, priez pour moi.

 

 

 

 

 

LE PÉCHEUR REFUSE L'OBÉISSANCE À DIEU

 

 

         1. « Qui est le Seigneur, pour que j'écoute sa voix? Je ne connais pas le Seigneur » (Ex 5,2).

 

         Telle fut la réponse insolente du roi d'Égypte, lorsque Moïse lui transmit, de la part de Dieu, l'ordre de laisser partir en liberté le peuple hébreux. Tel est aussi le langage que le pécheur a l'audace de tenir à Dieu, lorsque la conscience lui dit: « La loi divine te défend de commettre ce péché. » L'homme répond: « Pour le moment, j'ignore Dieu; je sais qu'il est mon Maître; il m'interdit cette action, je la ferai; délibérément, je lui refuse obéissance! »

 

         Voilà ce que je vous ai dit, ô mon Dieu, toutes les fois que j'ai péché. Si vous n'étiez mort pour moi, ô mon Rédempteur, je n'aurais même pas le courage de solliciter mon pardon, mais vous-même, du haut de la Croix, vous me l'offrez: je n'ai qu'à l'accepter. De grand cœur, je l'accepte ; je me repens de vous avoir méprisé; ô souverain Bien! Plutôt mourir que de vous offenser encore!

 

 

         2. « Tu as brisé mon joug... tu as dit: je ne servirai pas » (Jr 2, 20). (TOB note w. Jérémie revient souvent sur cette perversion foncière d'Israël, sur cette indocilité qui ne peut supporter la moindre contrainte, et crie à l'esclavage à propos de toute entrave à ses caprices...)

 

         Au moment de la tentation, le pécheur entend la voix de Dieu lui dire: « Mon enfant, ne te venge pas; abstiens-toi de ce honteux plaisir; ne prend pas le bien d'autrui. » – « Seigneur, répond le pécheur par son acte déréglé, je ne veux pas vous obéir; vous me défendez cet acte, eh bien! Il me plaît à moi de le faire! »

 

         Combien de fois, Seigneur mon Dieu, n'ai-je pas eu la témérité de vous tenir ce langage, non pas en paroles, mais par ma conduite et par ma volonté! De grâce, ne me rejetez pas de devant vous: « Ne me rejetez pas loin de votre face » (Ps 51/50, 13). Je comprends maintenant l'injure que je vous ai faite en échangeant votre amitié contre de viles satisfactions. Que ne suis-je mort avant de vous offenser!

 

         3. « Seigneur, toutes choses sont soumises à votre pouvoir, il n'est personne qui puisse faire obstacle à votre volonté » (Esther 13, 9). (Cf. TOB, Livre d'Esther (grec), C, 2, 1908).

 

         Dieu est le maître de tout, parce qu'il a tout créé; aussi tout lui rend-il obéissance: les cieux, la mer, la terre, les éléments, les brutes, tout, ô prodige, excepté l'homme! Il est la créature la plus aimée, la plus favorisée de Dieu; lui seul refuse d'obéir à Dieu; lui seul ne craint pas de perdre la grâce de Dieu.

 

         Je vous remercie, ô mon Dieu, de m'avoir attendu. Que serais-je devenu, si vous m'aviez fait mourir l'une de ces nuits que j'ai passées dans votre disgrâce? Vous m'avez attendu: c'est un signe que vous voulez me pardonner. Oh! Oui, pardonnez-moi, mon Jésus. Je suis affligé plus que de tout autre mal de vous avoir tant de fois méprisé. Alors je ne vous aimais pas; aujourd'hui je vous aime plus que moi-même, je suis prêt à perdre mille fois la vie plutôt que de perdre votre amitié. Vous avez dit: « J'aime ceux qui m'aiment » (Pr 8, 17). Je vous aime, Seigneur; aimez-moi donc aussi; accordez-moi la grâce de vivre et de mourir dans votre amour pour vous aimer éternellement.

 

         Marie, mon Refuge, je compte sur vous pour être fidèle à Dieu jusqu'à la mort.

 

 

 

 

 

DIEU MENACE POUR NE PAS PUNIR

 

 

         1. Dieu, Bonté infinie, ne veut que notre bien; il veut même nous communiquer son propre bonheur. Nous punit-il? C'est qu'il y est contraint par nos péchés. « Il fait alors, déclare le prophète Isaïe, une œuvre qui lui est contraire, une œuvre étrangère » (Es 28, 21) (TOB, note i. En effet le Seigneur va combattre son peuple en utilisant les Assyriens). Nous pardonner, nous combler de bienfaits, nous rendre tous contents et heureux, voilà l'œuvre propre de Dieu.

 

         Quoi! Seigneur! C'est cette Bonté infinie que les pécheurs offensent et méprisent; c'est de cette bonté infinie qu'ils provoquent les châtiments! Malheureux que je suis, je l'ai moi-même outragée!

 

 

         2. Comprenons donc bien pourquoi Dieu nous menace de ses châtiments: ce n'est pas pour le plaisir qu'il éprouverait à nous frapper; loin de là; il nous menace précisément pour n'avoir pas à nous punir; il menace parce qu'il veut exercer sa miséricorde. « Seigneur, s'écrie le Psalmiste, vous vous êtes irrité, et vous avez eu pitié de nous » (Ps 60/59, 3). Quoi donc? Dieu s'irrite-t-il pour faire éclater sa miséricorde? Assurément; il nous montre un visage irrité, pour que nous nous corrigions et qu'il puisse ainsi nous pardonner et nous sauver. Donc, s'il nous châtie en cette vie pour les péchés commis, ce châtiment même est un effet de sa miséricorde: il ne nous l'inflige que pour nous préserver de l'enfer éternel. Malheur au pécheur qui n'est pas puni maintenant!

 

         Puisqu'il en est ainsi et que je vous ai tant offensé, ô mon Dieu, punissez-moi sans retard, afin que vous puissiez me pardonner dans l'éternité. J'ai mérité l'enfer, j'en suis certain, je le reconnais; j'accepte donc tous les maux, pourvu que vous me rendiez votre grâce et que vous me préserviez de l'enfer, de cet intolérable enfer qui me séparerait de vous à jamais. Seigneur, donnez-moi lumière et force, pour surmonter toutes les difficultés et vous faire plaisir toujours.

 

 

         3. « L'homme digne de reproche, qui, le cou raidi, méprise celui qui le reprend, sera frappé d'une mort soudaine et sans remède » (Pr 29, 1).

 

         Tel est le châtiment suspendu sur la tête de l'homme assez insensé pour faire peu de cas des menaces divines, après avoir dédaigné les avertissements de Dieu, il sera surpris par la mort subite; il n'aura pas le temps de se prémunir contre la ruine éternelle.

 

         Ainsi finirent tant de malheureux, ô mon Jésus; moi-même, combien de fois n'ai-je pas mérité pareil sort? Mais, ô mon bien-aimé Rédempteur, vous m'avez traité plus miséricordieusement que beaucoup de pécheurs, dont les fautes furent moins graves et qui gémissent maintenant en enfer, sans espoir de recouvrer jamais votre grâce. Je le vois, Seigneur, vous voulez me sauver; à mon tour, je veux me sauver. Pour vous faire plaisir, je quitte tout et je me tourne vers vous, qui êtes mon Dieu, mon unique Bien. Je crois en vous, j'espère en vous, je n'aime que vous, Bonté infinie; je regrette souverainement de vous avoir, par le passé, tant outragée; je préférerais avoir enduré tous les maux, plutôt que de vous avoir offensée. Ne permettez pas que je me sépare encore de vous. Faites-moi mourir plutôt que de me laisser retomber dans le péché. Mon Jésus crucifié, je me confie en vous.

 

         O Marie, Mère de Jésus, recommandez-moi à votre Fils.

 

 

 

 

 

DIEU ATTEND, MAIS N'ATTEND PAS TOUJOURS

 

 

         1. Plus grandes ont été envers une âme les miséricordes de Dieu, plus cette âme doit craindre d'en abuser encore, sinon l'heure du châtiment sonnera: « À moi la vengeance, dit le Seigneur; au temps marqué je ferai la rétribution » (Dt 32, 35). Quand une âme refuse de mettre fin à ses infidélités, Dieu se charge lui-même d'y mettre un terme.

 

         Ah! Seigneur, mon Dieu, je vous remercie de n'en avoir pas fini avec moi après tant de trahisons. Faites-moi comprendre combien je suis coupable d'avoir tant mis à l'épreuve votre patience; donnez-moi le regret profond de vous avoir tant offensé. Non, je ne veux plus jamais abuser de votre miséricorde.

 

 

         2. « Commets ce péché, tu n'auras qu'à le confesser. »

 

         Telle est la ruse employée ordinairement par le démon pour entraîner les âmes en enfer. Tant de chrétiens y gémissent – à cette heure – pour n'avoir pas su la déjouer!

 

         « Le Seigneur attend, pour vous faire grâce » (Es 30, 18), dit le prophète. Dieu, donc, attend le pécheur afin que le pécheur se convertisse et rende ainsi possible l'exercice de la miséricorde; mais voit-il ce malheureux, au lieu d'employer ce temps de grâce à faire pénitence, s'en prévaloir pour multiplier ses infidélités... il n'attend plus, il le frappe impitoyablement à proportion de ses péchés.

 

         Mon Dieu, pardonnez-moi, car je ne veux plus vous offenser. Eh quoi! Pour me convertir, attendrai-je que vous me précipitiez en enfer? Je vois bien que vous ne pouvez plus me supporter. Assez, assez d'outrages! J'en suis profondément affligé, profondément contrit. J'espère mon pardon du sang que vous avez répandu pour moi.

 

 

         3. « C'est grâce à la miséricorde du Seigneur, que nous ne sommes pas anéantis » (Lm 3, 22).

 

         Ce cri de reconnaissance doit s'échapper du cœur de quiconque eut le malheur de multiplier ses péchés. De quels remerciements n'est-il pas redevable à ce Dieu qui ne l'a pas fait mourir dans ce triste état! Combien rigoureusement est-il tenu, par gratitude, de ne plus l'offenser! Autrement, le Seigneur lui jettera ce reproche à la face: « Qu'y avait-il à faire de plus à la vigne, que je n'aie pas fait pour elle? » (Es 5, 4). Ingrat, lui dira-t-il, ingrat dont les offenses sont innombrables, si tu les avais faites au dernier des hommes, il ne les aurait certainement pas supportées. Par contre, moi je t'ai répondu par de nouveaux bienfaits. Invitations, lumières, grâces du pardon, j'ai tout prodigué. Que pouvais-je faire de plus? Le temps de la vengeance est arrivé; celui du pardon, à jamais passé.

 

         Ce reproche, combien de malheureux l'ont entendu de la bouche de Dieu! Ils ont été engloutis par l'enfer, et ce qui met le comble à leur infortune, c'est précisément le souvenir des grâces reçues en abondance.

 

         Moi aussi, ô Jésus, mon Rédempteur et mon Juge, j'ai mérité d'entendre le même langage indigné; mais je sais que vous m'offrez encore le pardon: « Reviens au Seigneur ton Dieu » (Os 14, 2), me dites-vous. Péchés, maudits péchés que j'ai commis, je vous déteste, je vous ai en horreur, c'est vous qui m'avez fait perdre mon bien-aimé Seigneur. À cette heure, mon Seigneur et mon Dieu, je reviens à vous de tout mon cœur. Je vous aime, ô mon souverain Bien; et parce que je vous aime, je me repens de toute mon âme de vous avoir tant de fois méprisé. Mon Dieu, je ne veux plus vous déplaire, plus jamais; donnez-moi votre amour, donnez-moi la persévérance.

 

         Ô Marie, mon refuge, secourez-moi.

 

 

 

 

 

LA MORT EST UN PASSAGE À L'ÉTERNITÉ

 

 

         1. Deux vérités de foi: mon âme est éternelle; un jour, alors que j'y penserai le moins, je devrai quitter ce monde. (Concile de Latran V, session 8; Denzinger-Schonmetzer, Enchiridion Symbolorum, Fribourg 1976, n. 1440).

 

         Il faut donc de toute nécessité m'assurer un bonheur qui ne finisse pas avec la vie présente, mais qui soit éternel comme je suis éternel. Quelle fortune plus brillante sur cette terre que celle d'Alexandre-le-Grand, de César-Auguste? Elle a cessé depuis bien des siècles; depuis ces longs siècles, ils ont commencé une autre vie, malheureuse celle-là, qui n'aura point de fin.

 

         Hélas! Ô mon Dieu, que ne vous ai-je toujours aimé! De tant d'années passées dans le péché, que me reste-t-il, sinon des peines et des remords de conscience? Mais puisque vous me donnez le temps de remédier au mal commis, me voici, Seigneur, dites-moi ce que je dois faire, je ne veux rien omettre pour vous contenter. Je ne vivrai plus, – c'est  ma résolution ferme, – que pour pleurer les amertumes dont je vous ai abreuvé, pour vous aimer de toutes mes forces, vous, mon Dieu et tout mon bien.

 

 

         2. Supposez qu'on puisse en ce monde trouver le bonheur sans Dieu, et qu'en fait on goûte ici-bas de toutes les joies possibles. À quoi bon, s'il faut ensuite être malheureux toute l'éternité?

 

         Savoir à n'en pouvoir douter qu'on mourra, – qu'après la mort commence pour chacun de nous une éternité de délices ou de tourments, – que de la mort bonne ou mauvaise dépend un bonheur ou un malheur sans fin, savoir tout cela sans prendre tous les moyens de s'assurer une bonne mort, quelle folie.

 

         Esprit Saint, éclairez-moi, donnez-moi la force de vivre désormais et toujours, jusqu'à la mort dans votre amitié. Bonté infinie, je reconnais le mal que j'ai fait en vous offensant, je le déteste; je reconnais que vous seul méritez mon amour et je vous aime plus que toute chose.

 

 

         3. En quoi se résument finalement toutes les prospérités d'ici-bas? En un convoi funèbre, une tombe, la décomposition. L'ombre de la mort voile et obscurcit l'éclat des plus hautes dignités. Heureux, donc, celui-là seul qui sert Dieu sur la terre et s'assure, par ce service plein d'amour, l'éternelle béatitude!

 

         Mon Jésus, je suis affligé plus que de tout autre mal d'avoir fait, par le passé, si peu de cas de votre amour. Maintenant je vous aime plus que toute chose; je n'ai plus qu'un désir: vous aimer. Désormais vous serez mon Amour, mon Tout; vous aimer, vous aimer sans cesse en cette vie et en l'autre, c'est l'unique fortune que j'ambitionne et que je vous demande. Par les mérites de votre Passion, accordez-moi la persévérance.

 

         Marie, Mère de Dieu, vous êtes mon Espérance.

 

 

 

 

 

IL FAUT RÉFORMER NOTRE VIE AVANT L'HEURE DE LA MORT

 

 

         1. Personne qui ne désire mourir saintement! Mais est-il possible de mourir saintement, après une vie passée dans le désordre jusqu'à la mort? – de mourir dans l'amitié de Dieu, quand on a continuellement vécu dans l'inimitié de Dieu?

 

         Les saints, pour s'assurer une bonne mort, abandonnèrent richesses, plaisirs, espérances mondaines; ils embrassèrent volontairement une vie pauvre et mortifiée. Ils s'ensevelirent vivants dans des déserts, dans des couvents, pour ne pas courir le danger d'être ensevelis, après leur mort, dans l'enfer.

 

         Depuis combien d'années, Seigneur, mon Dieu, n'ai-je pas mérité d'être enseveli dans l'enfer, sans espoir de pardon, dans l'impuissance de vous aimer jamais? Mais vous m'avez attendu pour me pardonner. De tout mon cœur, je me repens de vous avoir offensé, ô mon Bien suprême! Ayez pitié de moi; ne permettez plus que je vous outrage encore.

 

 

         2. « Vous me chercherez, et vous ne me trouverez pas » (Jn 7, 34).

(TOB, note w. Cette parole volontairement ambiguë donnera lieu à une interprétation qui se veut sarcastique et qui n'en est pas moins prophétique).

 

         C'est la menace que Dieu fait aux pécheurs: « Malheureux, quand vous verrez venir la mort, vous me chercherez, mais sans me trouver. »

 

         Pourquoi les pécheurs, à cette heure terrible, cherchent-t-ils Dieu, mais en vain? Parce qu'ils le cherchent, non par amour, mais par crainte, par la seule crainte de l'enfer; ils le cherchent donc sans quitter l'affection au péché. Voilà le motif par lequel les pécheurs ne trouvent pas Dieu.

 

         Non, mon Dieu, je ne veux pas attendre le moment de la mort pour vous chercher. Dès maintenant je vous cherche et vous désire. Quelle tristesse j'éprouve d'avoir autrefois, par la poursuite de mes propres satisfactions, causé tant de déplaisirs à votre infinie bonté! Mais vous m'interdisez le désespoir; au contraire, vous commandez la joie au cœur qui vous cherche. « Que la joie inonde, avez-vous dit, le cœur de ceux qui cherchent le Seigneur » (Ps 105/104, 3).

 

         Oui, Seigneur, je vous cherche et vous aime plus que moi-même.

 

 

         3. Malheur à celui qui se trouve en face de la mort sans avoir employé une bonne partie de sa vie à pleurer ses péchés!

 

         Sans doute, même alors il peut se convertir; je ne le nie pas; mais les ténèbres de l'esprit, l'endurcissement du cœur, les mauvaises habitudes profondément enracinées, les passions régnant en maîtresses, rendent la conversion moralement impossible. Il faudrait une grâce extraordinaire; mais Dieu serait-il par hasard, tenu de l'accorder à celui qui l'a payé d'ingratitude jusqu'à son dernier jour?

 

         Ô ciel! À quelle extrémité se réduisent les pécheurs, quand il s'agit de parer à leur ruine éternelle!

 

         Non, mon Dieu, je ne veux pas attendre le moment de la mort pour me repentir de vous avoir offensé; dès maintenant je vous aime de tout mon cœur. Ne permettez pas que je vous tourne le dos encore une fois; faites-moi plutôt mourir.

 

         Ô Marie, ma Mère, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

L'AGNEAU DE DIEU, VICTIME VOLONTAIRE POUR NOUS OBTENIR LE PARDON

 

 

         1. « Voici l'Agneau de Dieu: Ecce Agnus Dei » (Jn 1, 29).

 

         C'est le nom donné par saint Jean-Baptiste à notre divin Sauveur. « Agneau de Dieu », il l'est: il offre à Dieu le sacrifice de son sang et de sa vie, pour nous obtenir le pardon et le salut éternel.

 

         Voyez-le dans le prétoire de Pilate; non seulement il se laisse dépouiller de tout, comme l'agneau de sa laine; mais il laisse déchirer sa chair sacrée par les fouets et les épines. « Il sera comme un agneau devant celui qui le tond, avait prédit Isaïe; il gardera le silence, il n'ouvrira pas même la bouche » (Es 53, 7). De fait, pas une parole ne sort de sa bouche, pas une plainte; car il s'est offert spontanément à solder par ses souffrances les supplices que nous avions mérités.

 

         Que les anges, que toutes les créatures bénissent, ô mon Rédempteur, votre infinie miséricorde envers nous, l'immense amour que vous avez daigné témoigner aux hommes! Nous avons commis les fautes, et c'est vous qui les expiez!

 

 

         2. Voyez-le, plus tard, sur la route du Calvaire. Il se laisse conduire par les bourreaux vers le lieu de son supplice, afin que, victime volontaire du grand holocauste, il accomplisse l'œuvre de notre Rédemption. « Moi, je suis comme un agneau familier, avait-il dit lui-même par la bouche du prophète, comme un agneau familier qu'on mène à la boucherie » (Jr 11, 19).

 

         Dites-moi, ô mon Jésus, chargé de cette lourde croix, où portez-vous vos pas? Où vous conduisent ces hommes qui vous ont déjà si cruellement tourmenté? Vous me répondez: Ils me conduisent à la mort; je les suis, le cœur comblé de joie, parce que je vais mourir pour te sauver et te faire comprendre l'infinité de mon amour.

 

         Moi, Seigneur, comment vous ai-je prouvé l'amour que je vous devais? Hélas! Vous ne le savez que trop: par des injures et des outrages, par le mépris mille fois renouvelé de votre grâce et de votre amitié... Mais votre mort est mon espérance. Je me repens, ô mon Dieu, de vous avoir offensé; je me repens et je vous aime.

 

 

         3. À la vue d'un agneau conduit à la boucherie, saint François d'Assise ne pouvait retenir ses larmes: « Comme cet agneau qui va tomber sous le couteau, disait-il, ainsi mon innocent Jésus fut un jour conduit à la mort pour mon salut » (S. Bonaventure, Legenda Major, ch. 8, n. 6, DV 636).

 

         Mon Jésus, vous ne refusez pas d'immoler votre vie par amour pour moi; et moi, j'oserais vous refuser tout mon cœur? Car vous le réclamez tout entier: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur » (Mt 22, 37). Mon Jésus, je vous le donne tout entier: vous aimer et vous aimer de tout mon cœur, c'est mon unique désir. Vous m'avez aimé sans réserve; sans réserve aussi je veux vous aimer. Je suis affligé de vous avoir offensé, ô divin Agneau; je me donne tout à vous. Acceptez-moi, mon Jésus; faites par votre grâce, que je vous sois fidèle.

 

         Ô Marie, Mère de mon Sauveur, faites par vos prières, que je sois tout à lui

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LE PRIX DU TEMPS

 

 

         1. Le temps est un trésor inestimable; car, à chaque minute, nous pouvons acquérir des trésors de grâce et de gloire éternelle.

 

         En enfer, qu'est-ce qui fait verser des larmes aux damnés? C'est la claire vision qu'il n'y a plus de temps pour eux, qu'il n'y a plus moyen de conjurer leur ruine éternelle. Les infortunés! De quel prix ne paieraient-ils pas une seule heure, qu'ils emploieraient à faire un acte de contrition, à changer leur triste destinée!

 

         Au ciel, on ne verse pas de larmes; mais si les élus pouvaient en verser, ce serait au souvenir du temps perdu: « En notre vie, gémiraient-ils, que d'instants inutilisés! Instants précieux dont nous aurions pu tirer profit pour mériter une plus grande gloire, instants qui ne reviendront jamais! »

 

         Mon Dieu, vous me donnez le temps de pleurer mes péchés et de réparer par mon amour les offenses que je vous ai faites: soyez-en mille fois remercié!

 

 

         2. Rien n'égale donc la valeur du temps.

 

         Mais comment se fait-il que, parmi les hommes, le temps soit la chose la plus méprisée? Celui-ci s'amuse à jouer, cinq, six heures par jour; celui-là, arrêté devant une fenêtre ou dans une rue, perd une bonne partie de la journée à regarder les passants. Leur demandez-vous ce qu'ils font? Ils répondent immanquablement: « Nous passons notre temps. »

 

         Ô temps si méprisé, c'est toi qu'ils désireront le plus, quand ils seront sur le point de mourir! Ils demanderont une heure seulement de ce temps si longuement gaspillé; ils s'offriront à faire n'importe quel sacrifice pour l'obtenir; mais ce sera trop tard! Pour toute réponse, ils recevront l'ordre de quitter la terre: « Pars de ce monde, âme chrétienne! Pars, il n'y a plus de temps pour toi! » (Rituel: Sacrement pour les malades. La Recommandation des mourants: « Maintenant tu peux quitter ce monde, âme chrétienne. Quitte-le. » 1977, 95). – « Hélas! Diront-ils en gémissant, j'ai perdu ma vie! Durant les années que Dieu me prodigua, je pouvais me sanctifier, et je ne l'ai pas fait; maintenant, c'est trop tard! – À quoi bon ces regrets, alors que le moribond touche à l'instant redoutable qui décidera de son éternité? 

 

 

         3. « Marchez, pendant que vous avez la lumière » (Jn 12, 35), dit Notre Seigneur. « Car, dit-il encore, la nuit vient pendant laquelle personne ne peut travailler » (Jn 9,4) (TOB, note y. La durée de la vie et de l'activité d'un homme est souvent comparée à celle d'une journée de travail).

 

         Le  moment de la mort, c'est la nuit; on n'y voit plus, on n'est plus en état de rien faire. Aussi le Saint Esprit nous donne-t-il le salutaire avertissement de marcher par le chemin des commandements de Dieu, pendant que nous avons sa divine lumière et qu'il fait jour. Quoi! Nous voyons approcher le moment où va se trancher la grande question de notre éternité, et nous osons perdre notre temps! Hâtons-nous plutôt, tenons nos comtes prêts; car voici ce que dit encore Notre Seigneur, lui qui doit nous juger: « À l'heure que vous ne pensez pas, le Fils de l'homme viendra » (Lc 12, 40).

 

         Sans retard, ô mon Jésus, sans retard pardonnez-moi donc. Et qu'est-ce que j'attends?

 

         Serait-ce d'être d'abord jeté dans cette éternelle prison où je n'aurai d'autre ressource que de pleurer et de redire à jamais avec tous les damnés: « Il n'y a plus de temps, et nous ne sommes pas sauvés? » (Jr 8, 20). Non, Seigneur, je ne veux plus résister à vos appels pleins d'amour. Qui sait si cette méditation que je lis, n'est pas la dernière invitation que vous m'adressez? Je me repens, ô Bien suprême, de vous avoir offensé; je vous consacre le reste de mes jours. Je vous prie de m'accorder la sainte persévérance. Je ne veux plus vous causer aucun déplaisir; je veux vous aimer toujours.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, je mets en vous ma confiance.

 

 

 

 

 

TERREUR DES MORIBONDS À LA VUE DU JUGEMENT TOUT PROCHE

 

 

         1. « Je vais mourir bientôt, se dit le mourant épouvanté; bientôt je comparaîtrai devant le tribunal de Jésus Christ, mon Juge, pour lui rendre compte de toute ma vie. » Il est venu, le moment du grand passage: il faut passer de ce monde à l'autre, du temps à l'éternité.

 

         Alors rien ne le torture autant que la claire vision de ses péchés.

 

         Sainte Marie-Madeleine de Pazzi, pendant sa dernière maladie, pensait au jugement: elle tremblait. « Soyez sans crainte » lui dit le confesseur. « Mon Père, répondit-elle, que c'est terrible d'avoir à comparaître devant Jésus Christ, devenu mon Juge! » (V. Puccini, Vita della ven. Suor M. Maddalena de' Pazzi, P 1, c. 73; Florence 1611, 104). Ainsi parlait cette vierge, qui fut sainte dès l'enfance; que dira celui qui, tant de fois, a mérité l'enfer?

 

        

         2. Après de longues années de pénitence, l'abbé Agathon tremblait encore et s'écriait: « Au jour du jugement, qu'en sera-t-il de moi? » (Vie des Pères, Paroles d'Anciens, Agathon, liv. 3, n. 161; PL 73, 793). Comment donc ne tremblerait-il pas, le chrétien qui s'est rendu coupable de nombreux péchés mortels et n'en a pas fait pénitence? Bon gré mal gré, à l'approche de la mort, le souvenir des péchés, la rigueur des jugements de Dieu, l'incertitude de la sentence qui sera portée, produiront dans son âme une affreuse tempête de troubles et d'angoisses. Hâtons-nous donc d'embrasser les pieds de Jésus Christ; assurons-nous notre pardon avant l'échéance du redoutable jour des comptes.

 

         Ah! Mon Jésus, mon Rédempteur, mais aussi mon Juge, ayez pitié de moi, avant que soit arrivé le jour de votre justice. Voyez à vos pieds le traître qui, tant de fois, vous promit fidélité, et puis, vous tourna le dos. Non, mon Dieu, vous ne méritiez pas d'être traité comme je vous ai traité. Pardonnez-moi; je veux sincèrement changer de vie. Je me repens, ô Bien suprême, de vous avoir méprisé; ayez pitié de moi.

 

        

         3. Alors, la grande affaire de notre salut éternel est sur le point de se décider: décision redoutable qui va nous proclamer sauvés ou damnés pour toujours, heureux ou malheureux à jamais.

 

         Tout le monde sait, tout le monde le dit: « C'est la vérité. » Mais, si c'est la vérité, pourquoi tout le monde ne renonce-t-il pas à tout pour ne plus s'occuper que de se sanctifier et d'assurer son salut éternel?

 

         Mon Dieu, je vous remercie des lumières que vous me donnez. Mon Jésus, souvenez-vous que vous êtes mort pour me sauver. Faites-moi la grâce de vous trouver apaisé, quand je vous verrai pour la première fois. Par le passé, j'ai méprisé votre amitié, maintenant je la mets au-dessus de tous les biens. Je vous aime, ô Bonté infinie, et, parce que je vous aime, je suis affligé de vous avoir offensé. Par le passé, je vous ai délaissé; maintenant, je vous désire et vous cherche; faites que je vous trouve, ô Dieu de mon âme!

 

         Marie, ma Mère, recommandez-moi à Jésus.

 

 

 

 

 

 

LE FEU DE L'ENFER

 

(Cette méditation rappelle d'une certaine façon un semblable de C. A. Cattaneo, Esercizi spirituali, med. 3 dell'inferno, Venise 1735, 100-101).

 

 

         1. Un abîme de feu, dans lequel les malheureux damnés subissent et subiront à jamais le plus cruel supplice: voilà sans doute possible ce qu'est l'enfer.

 

         Sur la terre, déjà, il n'est pas de supplice plus terrible, plus douloureux que celui du feu. Bien plus puissant sera l'énergie du feu de l'enfer pour torturer ses victimes: Dieu l'a créé tout exprès pour être le bourreau (Mt 25, 41). Telle sera la sentence des réprouvés.

 

         Pourquoi, dans la sentence de condamnation, cette mention spéciale du feu? Parce que, de tous les supplices endurés par les sens du damné, le feu constitue le plus grand.

 

         Ô mon Dieu, depuis combien d'années n'ai-je pas mérité de brûler dans ce feu! Vous m'avez attendu; pourquoi? Pour me voir brûler, non pas de ce feu terrifiant, mais du feu si doux de votre amour. Oui, je vous aime, ô mon souverain Bien; je veux vous aimer éternellement.

 

 

         2. En ce monde, le feu tourmente les corps à l'extérieur; il ne les pénètre pas. Dans l'enfer, le feu pénètre les damnés pour les tourmenter à l'intérieur comme à l'extérieur. « Vous les rendrez comme une fournaise ardente » (Ps 21/20, 10), dit à Dieu le prophète. Qu'arrivera-t-il donc à ces fournaises ardentes? Leur cœur brûlera dans leur poitrine, leurs entrailles dans leur ventre, leur cerveau dans leur tête, leur sang dans leurs veines, tout brûlera, même la moelle de leurs os.

 

         Ô pécheurs; que pensez-vous de ce feu? Vous qui ne pouvez souffrir une étincelle échappée par hasard d'un foyer, vous qu'une chambre surchauffée incommode, vous, à qui un rayon de soleil donne la migraine, comment pourrez-vous supporter d'être plongés dans cet océan de feu, où vous souffrirez une continuelle mort, sans mourir jamais.

 

         Ah! Mon Rédempteur, qu'il ne soit pas perdu pour moi, le Sang que vous avez répandu par amour pour moi! Donnez-moi la douleur de mes péchés; donnez-moi votre saint amour?

 

 

         3. « Qui de vous, interroge le prophète, sera capable de séjourner dans le feu dévorant? » (Es 33, 14) (TOB, note n. En réalité le feu dévorant est dans le contexte symbole de la présence du Seigneur qui va se manifester contre les impies).

 

         Comme une bête féroce dévore un chevreau, ainsi le feu de l'enfer dévore le damné; il le dévore sans cesse, mais sans jamais le faire mourir.

 

         « Continue, s'écrie saint Pierre Damien, continue, pécheur; continue, voluptueux, à satisfaire ta chair. Le jour approche où toutes tes impuretés se changeront en une poix bouillante; elles ne serviront qu'à nourrir, à rendre plus vives et plus cruelles les flammes qui te tourmenteront pendant l'éternité ». (S. Pierre Damien, Le célibat des prêtres, ch. 3; PL 145, 385).

 

         Ô  mon Dieu, que j'ai méprisé et que j'ai perdu, pardonnez-moi; ne permettez pas que je vous perde encore. Je suis affligé plus que de tout mal de vous avoir offensé. Recevez-moi dans votre grâce, maintenant que je vous promets de vous aimer et de n'aimer que vous.

 

         Très sainte Marie, délivrez-moi de l'enfer.

 

 

 

 

 

NÉANT DES BIENS DE CE MONDE

 

 

         1. « Qu'est-ce que votre vie? Une vapeur qui paraît un instant et s'évanouit ensuite » (Jc 4, 14).

 

         Les vapeurs qui s'élèvent de la terre et baignent dans les rayons du soleil, présentent parfois un bel aspect; mais au moindre souffle du vent, tout se dissipe, tout s'évanouit. C'est l'image des grandeurs de ce monde. Tel seigneur est aujourd'hui redouté, flatté, entouré d'hommages par la foule: la mort le frappe-t-elle demain? Dès demain, on n'aura plus pour lui que mépris et malédictions. Oui, la mort est la fin de tout; honneurs, richesses, plaisirs.

 

         Je vous en supplie, ô mon Dieu! Faites-moi connaître quel bien immense vous êtes, afin que je vous aimer et rien que vous.

 

 

         2. La mort dépouille l'homme de tout ce qu'il possède; elle ne lui laisse rien. Voyez ce riche qu'on porte, après sa mort, hors de son palais: quel triste spectacle! Il n'y rentrera pas. D'autres viendront prendre possession de tout ce qui lui appartenait, trésors et domaines. Les serviteurs l'accompagnent jusqu'à la tombe, et se hâtent de l'abandonner en pâture aux vers. Personne ne l'estime plus, plus un seul flatteur! Hier, sur un signe de lui, tous obéissaient; aujourd'hui, on ne tient nul compte de ses ordres.

 

         Que je suis malheureux d'avoir couru si longtemps après les vanités du monde et de vous avoir fui, ô Bien infini! Désormais, vous serez mon Dieu, mon unique richesse, mon unique amour.

 

 

         3. « Pourquoi s'enorgueillit ce qui est poussière et cendre? » (Si 10, 9).

 

         Ô homme, dit le Seigneur, ne vois-tu pas que, bientôt, tu ne seras que poussière et cendre? Cependant, vers quoi tournes-tu ton esprit et ton cœur? Considère qu'avant peu la mort te dépouillera de tout et te bannira de ce monde; puis, il te faudra rendre compte de toute ta vie. Si tu te trouves alors en défaut, quel sera ton sort pendant l'éternité?

 

         Ah! Mon Dieu, je vous remercie. Vous m'avertissez, parce que vous voulez me sauver. Vous m'ouvrez le sein de vos miséricordes. Vous avez promis le pardon au pécheur qui se repent; de tout mon cœur je me repens; pardonnez-moi donc. Vous avez promis d'aimer qui vous aime. Je vous aime plus que toute chose; aimez-moi donc. Ne me haïssez plus comme je l'ai mérité.

 

         Ô Marie, mon Avocate, votre protection est mon espérance.

 

 

 

 

 

LE NOMBRE DES PÉCHÉS

 

(Pour la question débattue du nombre et de la mesure des péchés nous renvoyons au volume 9 de l'édition critique italienne: S. Alfonso, Opere ascetiche. Roma 1965, 175-176. S. Alphonse, guidé par une prudente intuition pastorale, commençait d'abord par prêcher la mesure des grâces, puis après montrait aux pécheurs l'infinie miséricorde de Dieu, appliquant en cela une pédagogie à l'opposé de celle du démon qui, avant la faute insuffle la confiance et ensuite pousse au désespoir. Jamais néanmoins saint Alphonse ne s'est risqué à formuler la théorie qui refuse toute grâce au pécheur après un nombre déterminé de fautes. Au contraire il se fit l'adversaire de cette position pour qu'à la première occasion s'établisse un climat de confiance filiale envers le cœur paternel de Dieu. On lui a attribué à tort des propositions qui ne sont jamais sorties de sa plume).

 

 

         1. De même que le Seigneur a fixé pour chacun la mesure des talents, des biens temporels et des années de vie qu'il veut lui accorder, ainsi a-t-il déterminé pour chacun le nombre de péchés qu'il consent à lui pardonner. Ce nombre une fois atteint, c'est le châtiment impitoyable; il n'y a plus de pardon. Tel est l'enseignement de saint Basile, de saint Jérôme, de saint Ambroise, de saint Augustin et de beaucoup d'autres.

 

         « Tant que le pécheur, dit saint Augustin, n'a pas comblé la mesure fixée par Dieu, Dieu le supporte; mais, une fois la mesure comble, il n'y a plus de pardon pour lui ». (S. Augustin, La vie chrétienne, ch. 4; PL 40, 1035).

 

         Mon Dieu, je vois que, dans le passé, j'ai par trop exaspéré votre patience; mais je vois aussi que vous ne m'avez pas encore abandonné, puisque j'ai la douleur de vous avoir offensé et que cette douleur est un signe que vous m'aimez encore. Seigneur, je ne veux pas vous offenser davantage. Ayez pitié de moi, ne me délaissez pas.

 

 

         2. « Le Seigneur, pour punir les nations, attend avec patience qu'elles aient comblé la mesure de leurs iniquités: c'est alors l'heure du jugement » (2 Mac 6, 14).

 

         Ainsi pour le pécheur: Dieu prend patience et attend jusqu'au jour où la mesure de ses péchés sera comble. Alors il n'attend plus, il châtie impitoyablement.

 

         Ah! Seigneur, attendez, ne m'abandonnez pas encore; car j'espère, avec votre secours, ne plus provoquer votre indignation. Je me repens, ô Bonté infinie, de vous avoir offensée; je vous promets de ne plus vous trahir. Maintenant je préfère votre amitié à tous les biens du monde.

 

 

         3. Nous péchons et nous ne prenons pas garde au poids toujours croissant de nos iniquités. Ah! Tremblons: craignons que notre sort ne soit finalement celui du roi Balthazar: « Tu as été pesé dans la balance, lui fut-il dit, et tu as été trouvé trop léger » (Dn 5, 27).

 

Qu'importe, suggère le démon, dix ou bien onze péchés?

        

         N'écoutez pas ce menteur; il vous trompe. Un péché de plus augmente le poids et fait d'autant plus pencher la balance de la divine Justice. Elle finira par se trouver en bas: vous serez passibles de l'enfer. Mon cher frère, si vous ne vivez pas dans la crainte qu'un nouveau péché mortel, s'ajoutant à ceux que vous avez déjà commis, ne vous ferme le sein de la divine miséricorde; si cette pensée ne vous fait pas trembler, vous vous damnerez facilement.

 

         Mon Dieu, vous m'avez trop longtemps supporté; non, je ne veux plus abuser de votre bonté. Soyez béni de m'avoir attendu jusqu'à ce jour. Il suffit que je vous aie perdu, hélas! Tant de fois! Je ne veux plus vous perdre à l'avenir. Puisque vous ne m'avez pas encore abandonné, faites vous-même que je vous trouve. Je vous aime, mon Jésus; de tout mon cœur je me repens de vous avoir tourné le dos. Non, je ne veux plus vous perdre; aidez-moi de votre grâce.

 

         Vous aussi, ô Marie, ma Reine et ma Mère, aidez-moi; priez pour moi.

 

 

 

 

 

 

FOLIE DE L'HOMME QUI VIT DANS LA DISGRÂCE DE DIEU

 

 

         1. Les saints sur la terre méprisent les honneurs, les richesses, plaisirs des sens; ils se complaisent dans la pauvreté, les mépris, la pénitence; les pécheurs les considèrent et les traitent comme des insensés. Mais le grand jour du jugement final viendra; leur langage, alors, sera tout autre: « Nous avons traité de folie la vie des saints : les insensés, c'était nous! » (Sg 5, 4).

 

         Est-il, en effet, plus grande démence que de vivre sans Dieu? N'est-ce pas se condamner à traîner ici-bas une vie malheureuse, pour tomber dans une autre incomparablement plus malheureuse, en enfer?

 

         Non, mon Dieu, je ne veux pas attendre le jour du jugement, pour reconnaître ma folie; dès maintenant je la proclame: par mes offenses, ô mon souverain Bien, je me suis conduit envers vous comme un misérable insensé. « Mon Père, je ne mérite plus d'être appelé votre fils » (Lc 15, 21).

 

         Je ne suis pas digne d'obtenir mon pardon; mais ce pardon, je l'espère par le Sang précieux que vous avez répandu sur moi. Mon Jésus, je me repens de vous avoir méprisé; je vous aime plus que toutes choses.

 

 

         2. Pauvres pécheurs! Les passions les aveuglent tellement qu'ils en perdent le simple bon sens.

 

         Que dirait-on, en effet, d'un homme qui vendrait un royaume pour une obole? Que dire, par conséquent, de l'homme qui, pour un plaisir, pour une fumée, pour un caprice, vend le ciel, vend la grâce de Dieu? Tel est l'aveuglement des pécheurs: ils ne pensent qu'à la vie présente qui doit bientôt finir; quant à celle qui ne finira jamais, ils agissent comme s'ils voulaient la passer en enfer.

 

         Ah! Mon Dieu, ne permettez pas que je reste aveugle plus longtemps: je n'ai que trop couru, dans le passé, après la satisfaction de mes mauvais penchants; je vous ai trop méprisé, vous le Bien infini. Maintenant je déteste toutes mes iniquités et je vous aime plus que toute chose.

 

        

         3. Infortunés mondains! Ils déploreront leur folie un jour; mais quand? Hélas! Quand il n'y aura plus de remède à leur malheur. « À quoi nous a servi l'orgueil? – gémiront-ils – Que nous a rapporté la richesse avec la jactance? Tout a passé comme une ombre » (Sg 5, 8-9). En effet, pareils à des ombres rapides, tous leurs plaisirs se seront évanouis; de leurs honneurs et de leurs richesses, ils ne retireront que des supplices et des pleurs éternels.

 

         Mon Jésus, ayez pitié de moi. Je vous ai misérablement oublié; mais vous, vous ne m'avez pas oublié, je le vois. Je vous aime, ô mon Amour, de toute mon âme; plus que tout autre mal je déteste mes offenses. Pardonnez-moi, ô mon Dieu; oubliez toutes les peines que je vous ai faites. Vous connaissez ma faiblesse: ne m'abandonnez donc pas. Donnez-moi la force de surmonter, pour vous faire plaisir, toute difficulté.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, je place en vous toutes mes espérances.

 

 

 

 

 

 

LES BLESSURES DE JÉSUS CHRIST BLESSENT NOS COEURS D'AMOUR

 

 

         1. Saint Bonaventure veut nous faire comprendre les merveilleux effets que produit habituellement la contemplation des plaies de Jésus Christ. Il s'écrie: « Les blessures dont mon Jésus est couvert, de la tête aux pieds, attendrissent les cœurs les plus durs, enflamment d'amour les âmes les plus glacées ». (S. Bonaventure, L'aiguillon de l'amour, P. 1, ch. 1, Vivès, tome 12, 635).

 

         De fait, est-il possible de croire au mystère d'un Dieu, librement et de son plein gré souffleté, flagellé, couronné d'épines, mourant, enfin, sur la croix, par amour pour nous, sans lui rendre amour pour amour? Cependant, quelle n'est pas à son égard notre ingratitude? Comme l'on comprend que saint François ait parcouru la campagne en pleurant et en redisant: « L'amour n'est pas aimé! L'amour n'est pas aimé! » (A. de Torres, Gesù Bambino, rag. 8, Naples 1731, 100).

 

         Mon Jésus, je suis, moi, l'un de ces ingrats. Depuis tant d'années que je vis ici-bas, je ne vous ai jamais aimé. Vais-je continuer, maintenant, de vous payer d'ingratitude? Non, ô mon divin Rédempteur. Avant de mourir, je veux vous aimer, je veux me donner tout à vous; ayez pitié de moi; daignez m'accueillir et m'aider.

 

 

         2. « Regardez, chante la sainte Église, en nous montrant Jésus Christ mort sur la croix, voyez comme tout en lui respire l'amour, inspire l'amour: sa tête inclinée, ses bras étendus, son côté percé ». (Breviaire Romain, le vendredi après le dimanche de la Passion, Office de la B. V. M. des Sept Douleurs. Matines: Répons 1). Ô hommes, considérez donc votre Dieu mort par amour pour vous: remarquez qu'il a les bras ouverts pour vous embrasser, la tête penchée pour vous donner le baiser de paix, le côté transpercé pour vous donner asile dans son cœur, si, toutefois, vous voulez l'aimer.

 

         Oui, je veux vous aimer, ô Jésus, mon Trésor, mon Amour, mon Tout. Qui donc voudrais-je aimer, si je n'aime pas un Dieu mort par amour pour moi?

 

 

         3. « La charité du Christ nous presse » (2 Co 5, 14).

         Vous êtes mort, ô mon divin Rédempteur, par amour pour les hommes. Pourquoi les hommes ne vous rendent-ils pas amour pour amour? Parce qu'ils passent leur vie sans penser à la mort que vous avez endurée pour les sauver. S'ils y pensaient, nul doute qu'ils ne pourraient vivre sans vous aimer. « Savoir que Jésus Christ, vrai Dieu, nous a aimés jusqu'à souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, cela, dit saint François de Sales, cela n'est-ce pas avoir nos cœurs sous le pressoir, les sentir presser de force, en sentir exprimer de l'amour par une contrainte d'autant plus forte, qu'elle est plus aimable? » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 7, ch. 8, AN tome 5, 33; RVP 687). C'est précisément de cette douce contrainte, exercée sur nos cœurs par l'amour de Jésus Christ, que saint Paul parle, quand il dit: « L'amour que Jésus Christ nous a témoigné, nous presse, nous force à l'aimer. »

 

         Mon bien-aimé Seigneur, par le passé, je vous ai méprisé; maintenant je vous préfère à tout, je vous aime plus que ma vie. Ma douleur la plus vive est celle que j'éprouve au souvenir de tous les déplaisirs que je vous ai causés, ô mon Amour! De grâce, ô mon Jésus, pardonnez-moi; attirez à vous mon cœur tout entier, afin que, désormais, je ne désire que vous, ne cherche que vous, ne soupire qu'après vous.

 

         Ô Marie, ma Mère, prêtez-moi votre secours pour aimer Jésus.

 

 

 

 

 

LA GRANDE AFFAIRE DE NOTRE SALUT

 

 

         1. L'affaire du salut éternel est pour nous la plus importante de toutes les affaires. Pourtant, en fait, avec quel soin la traitons-nous?

 

         Pour assurer le succès d'un projet temporel, quelle diligence déployée! Pour obtenir telle place, gagner tel procès, conclure tel mariage, que de conseils sollicités, que de précautions prises! L'on en perd l'appétit et le sommeil! Par contre, pour assurer son salut éternel, que fait-on? Rien, moins que rien, puisqu'on fait tout pour perdre son âme; comme si l'enfer, le ciel, l'éternité, étaient, non des vérités de foi, mais des fables et des mensonges.

 

         Ah! Mon Dieu, éclairez-moi de votre lumière; ne permettez pas que je continue, comme par le passé, à vivre en aveugle.

 

 

         2. Une maison a-t-elle subi quelque dégât? Vite on y remédie. Un bijou s'est-il égaré? Tout est mis sens dessus-dessous pour le retrouver. Perd-on son âme, perd-on la grâce de Dieu? L'on persiste à dormir, à rire comme si de rien n'était. D'un côté, sollicitude infinie pour les biens temporels; de l'autre, négligence extrême pour le salut éternel! « Heureux, dites-vous, ceux qui se sont détachés de tout pour l'amour de Dieu! » Vous n'en demeurez pas moins attachés aux choses de la terre.

 

         Vous avez pris un tel soin, ô mon Jésus, de mon salut, que vous avez donné votre sang et votre vie pour l'assurer. Moi, j'ai fait si peu de cas de votre grâce, que je l'ai méprisée et perdue pour des riens. Je me repens, Seigneur, de vous avoir infligé pareil outrage. Loin de mon cœur, désormais, tous les biens terrestres! Je veux m'appliquer uniquement à vous aimer, vous, mon Dieu! Dieu digne d'un amour infini!

 

 

         3. Pour sauver nos âmes, le Fils de Dieu donna sa vie; pour les perdre, le démon fait tout au monde. Nous pour nous sauver, que faisons-nous? Rien. Nous sommes la négligence même.

 

         « Insensé, disait saint Philippe de Néri, celui qui ne s'applique pas à sauver son âme! » (G. Bacci, Vita di San Filippo Neri Fiorentino, liv. 2, ch. 1: « Celui qui pense être sage sans la vraie sagesse ou sauvé sans l'aide du Sauveur, n'est pas raisonnable, mais anormal, pas sage mais fou. » La traduction française ne donne qu'un résumé du texte italien où la phrase ci-dessus ne figure pas). Ranimons notre foi. Qu'après cette courte vie, nous attende une autre vie, éternellement heureuse, éternellement malheureuse, c'est une certitude absolue. Dieu lui-même nous l'enseigne: « Devant les hommes sont la vie et la mort, le bien et le mal; ce qu'il aura choisi, lui sera donné » (Si 15, 17). Choisissons; mais ne faisons pas le choix qui nous forcerait à nous repentir éternellement.

 

         Mon Dieu, faites-moi comprendre quelle grave injure je vous ai faite en vous offensant, en vous abandonnant pour courir après les créatures. De toute mon âme, je me repens de vous avoir méprisé, vous, le souverain Bien. Maintenant je reviens à vous, ne me repoussez pas. Je vous aime plus que toute chose: à l'avenir je veux tout perdre plutôt que de perdre votre grâce. Au nom de l'amour que vous me portiez en mourant pour moi, secourez-moi toujours, ne m'abandonnez jamais.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, soyez mon Avocate.

 

 

 

 

 

 

POUR BIEN MOURIR, IL FAUT PENSER À LA MORT

 

 

         1. Les mondains sont très attentifs à chasser la pensée de la mort, comme si, pour échapper à la mort, il suffisait de ne pas y penser. Mais, hélas! En fuyant la pensée de la mort, que font-ils, sinon se mettre en un plus grand danger de faire une mauvaise mort?

 

         Il n'y a pas de remède contre la mort: tôt ou tard il faut mourir, et, chose qui doit être souverainement prise en considération, on ne meurt qu'une fois; mourir mal cette unique fois, c'est mourir mal pour toujours.

 

         Je vous remercie, ô mon Dieu, de la lumière que vous me donnez. Je n'ai que trop perdu d'années jusqu'ici! Tout le reste de ma vie, je veux vous le consacrer. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse: je n'ai qu'une ambition, vous plaire en tout.

 

 

         2. Quand les saints fuyaient le monde, s'enfonçaient dans les déserts pour s'assurer une bonne mort, ils n'emportaient avec eux que l'un ou l'autre livre spirituel, et une tête de mort. À la vue de cette tête de mort, ils se redisaient sans cesse: « Mon corps ressemblera bientôt à ces os desséchés; mais mon âme, où sera-t-elle alors? » (Vie des Pères, SS. Balaam et Josaphat, liv. 1, ch. 23; PL 73, 531). Aussi, tous leurs efforts tendaient-ils à l'acquisition des biens, non de la vie présente qui passe, mais de la vie qui ne passe pas.

 

         Seigneur, je vous remercie de ne m'avoir pas fait mourir quand j'étais en état de péché. Je me repens de vous avoir offensé; j'espère obtenir mon pardon par les mérites de votre sang. Mon Jésus, je veux me détacher de tout et faire tout ce que je puis pour vous contenter.

 

 

         3. Sur le point de mourir, un saint ermite laissait éclater sa joie. On lui demanda la raison de cette surprenante allégresse: « J'ai toujours eu la mort devant les yeux, répondit-il; maintenant que je la vois arriver, elle ne m'épouvante pas ». (G. Campadelli, Sermoni sacri morali, disc. 23 post Pent. Venise 1751, 553. Cet auteur était apprécié de saint Alphonse qui emporta le livre avec lui quand il fut nommé évêque de Sainte-Agathe-des-Goths). À ceux qui, pendant leur vie, n'ont cherché que la satisfaction de leurs mauvais penchants, sans s'occuper de leur fin dernière, la mort apporte l'effroi; mais elle n'offre rien d'effrayant à ceux qui, gardant toute leur vie la pensée de la mort, ont méprisé les biens terrestres et se sont efforcés de n'aimer que Dieu.

 

         Mon bien-aimé Sauveur, je vois que ma mort approche; je vois non moins clairement que je n'ai jamais rien fait pour vous, qui êtes mort pour moi. Non! Il n'en sera pas toujours ainsi. Je veux vous aimer ardemment avant de mourir, ô Dieu digne d'un amour infini! Par le passé, je n'ai fait que vous déshonorer par mes offenses: je m'en repens de tout mon cœur; je veux désormais vous honorer en vous aimant de toutes mes forces. Éclairez-moi, donnez-moi le courage d'accomplir ma résolution. Vous voulez que je sois tout à vous: tout à vous je veux être. Prêtez-moi toujours aide et secours. J'espère en vous.

 

         Ô Marie, ma Mère et mon Espérance, je me confie aussi en vous.

 

 

 

 

 

PAR LE PÉCHÉ, L'HOMME SE DÉTOURNE DE DIEU

 

 

         1. Qu'est-ce que le péché mortel? Saint Augustin et saint Thomas répondent: « Aversio o Deo: l'acte par lequel on se détourne de Dieu, l'acte par lequel on tourne le dos à Dieu » (S. Thomas d'Aquin, 1-2, q. 87, a. 4; RJ, Le péché 3, trad. R. Bernard, 187, S.Augustin, Du libre arbitre, liv. 2, ch. 19; PL 32, 1269; BA, 6, 317), délaissant le Créateur pour lui préférer la créature. Quel châtiment ne mériterait pas un sujet qui, recevant un ordre de son roi, lui tournerait le dos, avec un mépris profond de son autorité, pour aller transgresser l'ordre intimé? Telle est la conduite du pécheur, tel est le crime puni dans l'enfer par la peine du dam, c'est-à-dire de la privation de Dieu: juste châtiment de celui qui, délibérément, a tourné le dos à Dieu.

 

         Que de fois, mon Dieu, ce crime de vous tourner le dos, ne l'ai-je pas commis! Pourtant, je vois que vous ne m'avez pas abandonné; je vois que vous me cherchez encore et que vous m'offrez le pardon en m'invitant au repentir. Oui, Seigneur, je suis affligé plus que de tout mal de vous avoir offensé; ayez pitié de moi.

 

        

         2. « Jérusalem, Jérusalem, dit le Seigneur, tu m'as abandonné, pour te retirer en arrière » (Jr 15, 6).

 

         C'est le reproche que Dieu fait au pécheur sur le ton de la crainte: « Ingrat, lui dit-il, tu m'as abandonné. Jamais je ne t'aurais laissé, moi, si, le premier, tu ne m'avais tourné le dos. » Ô ciel! Quelle épouvante s'emparera du pécheur, lorsque, sur le point d'entendre la sentence du souverain Juge assis au redoutable tribunal, il lui faudra d'abord entendre ces paroles de trop juste indignation!

 

         Ces terribles paroles, ô mon Sauveur, vous me les adressez maintenant, non pour me condamner, mais pour me porter au repentir de toutes mes offenses. Mon Jésus, je suis très affligé de tous les déplaisirs que je vous ai causés. Pour de misérables satisfactions, je vous ai quitté, vous le Bien infini! Mais voici que, contrit et humilié, je reviens à vous, mon Dieu: ne me repoussez pas!

 

 

         3. « Pourquoi mourriez-vous, maison d'Israël... revenez à moi, et vivez » (Ez 18, 31-32).

 

         Ô hommes, dit Jésus Christ, je suis mort pour vous sauver. Et vous, pourquoi voulez-vous par le péché vous condamner à une mort éternelle? Revenez à moi, vous recouvrerez ainsi la vie de la grâce.

 

         Jamais, ô mon Jésus, je n'aurais la hardiesse de vous demander miséricorde, si je ne savais que vous êtes mort pour me pardonner. Hélas! Que de fois j'ai méprisé votre grâce et votre amour! Ah! Que ne suis-je mort plutôt que de vous faire cette grave injure! Vous qui m'avez cherché dans le temps même que je vous offensais, vous ne me repousserez pas maintenant que je vous aime et ne cherche que vous seul. « Deus meus et omnia: Mon Dieu, mon tout »; ne me laissez pas tomber dans mon ingratitude passée.

 

         Ô Marie, ma Reine et ma Mère, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

MISÉRICORDIEUX APPELS DE DIEU POUR RAMENER LE PÉCHEUR

 

 

         1. « Adam, où es-tu? » (Gn 3, 9).

        

         Parole d'un père, remarque un interprète, paroles d'un père à la recherche du fils qu'il vient de perdre.

 

         Elle est vraiment sans bornes, la miséricorde de notre Dieu! Adam pèche, il tourne le dos à Dieu. Dieu ne l'abandonne pas; bien plus, il se met à sa recherche: « Adam, mon fils, lui crie-t-il, où es-tu? Hélas! Je t'ai perdu, je te cherche partout ».

 

         Que de fois, ô mon âme, n'as-tu pas fait l'expérience de cette miséricorde divine! Par le péché, tu as délaissé ton Dieu; mais lui n'a pas cessé de te chercher. Lumières intérieures, remords de conscience, saintes inspirations, il a tout employé: c'étaient autant d'appels de miséricorde et d'amour.

 

         Ô Dieu de miséricorde et d'amour, comment ai-je pu vous offenser si gravement, vous montrer tant d'ingratitude?

 

 

         2. Comme un père, à la vue d'un fils sur le point de se jeter dans un précipice, s'élance avec des cris de douleur pour le retenir et le préserver de la mort, ainsi, mon Dieu, vous êtes-vous conduit envers moi. Par le chemin du péché multiplié, j'allais me précipiter en enfer: vous m'avez arrêté. Je vois clairement, mon bien-aimé Seigneur, l'amour que vous m'avez témoigné, j'espère aller au ciel « chanter à jamais vos miséricordes: Misericordias Domini in aeternum cantabo » (Ps 89/88, 2).

 

         Oui, je le sais, ô mon Jésus, vous voulez me sauver. Mais j'ignore si vous m'avez pardonné. De grâce, donnez-moi une grande douleur de mes péchés, donnez-moi un grand amour pour vous! Que ce soient là les signes de votre pardon accordé!

 

 

         3. Mais, ô mon Sauveur, comment puis-je craindre que vous me refusiez votre pardon, puisque vous-même me l'offrez et que vous m'ouvrez les bras pour me presser sur votre cœur, si je reviens à vous? Oui, je reviens à vous, pénétré de regret et vivement touché de voir qu'après tant d'offenses reçues de moi, vous m'aimez encore! Que ne vous ai-je jamais contristé, ô mon souverain Bien! De tout mon cœur, je me repens. Pardonnez-moi, ô mon Jésus; je ne veux plus vous causer le moindre déplaisir. Je ne me contente pas du pardon, daignez le remarquer; je veux en outre que vous me donniez un grand amour pour vous. Trop souvent, jusqu'ici, j'ai mérité de brûler dans le feu de l'enfer, je veux désormais brûler du feu de votre amour. Je vous aime, mon Amour; je vous aime, ma Vie, mon Trésor, mon Tout!

 

         Ô Marie, ma Protectrice, faites que je sois fidèle à Dieu jusqu'à la mort.

 

 

 

 

 

L'ÂME DEVANT LE TRIBUNAL DE JÉSUS CHRIST

 

 

         1. On a vu des criminels saisis d'une telle frayeur, au moment de leur comparution devant les Juges, qu'ils tremblaient de tous leurs membres et qu'une sueur froide les couvrait de la tête aux pieds. Pourtant, ils espéraient encore qu'on ne pourrait pas prouver leurs crimes, ou que les magistrats, d'eux-mêmes, adouciraient les peines méritées.

 

         Mais, ô ciel, qui dira jamais la terreur de l'âme coupable comparaissant au tribunal de Jésus Christ? Jésus Christ, c'est le Juge suprême, le Juge qui porte des sentences en toute rigueur de justice, le Juge à qui rien n'est caché. « Je suis moi-même, lui dira-t-il alors, le Juge et le témoin » (Jr 29, 23). J'ai vu toutes les injures que tu m'as faites...

 

         Mon Jésus, si l'heure de mon jugement avait déjà sonné, c'est avec cette rigueur que vous m'auriez traité! Mais maintenant, je vous entends dire que, si je me repens de vous avoir offensé, vous oublierez tous mes torts envers vous: « Je ne me souviendrai plus d'aucune de ses iniquités » (Ez 18, 22).

 

 

         2. C'est le sentiment des docteurs que le jugement particulier se tient à l'endroit même où l'âme se sépare du corps et qu'au moment précis où l'homme expire, se décide la question de son éternité, heureuse ou malheureuse.

 

         Si l'âme a le malheur d'être en état de péché mortel, que répondra-t-elle à Jésus Christ, lorsqu'il fera passer sous ses yeux, en un clin d'œil, toutes les miséricordes, toutes les années, toutes les invitations, tous les autres moyens prodigués pour la sauver?

 

         Jésus, mon Rédempteur, vous condamnez les pécheurs obstinés, mais non pas ceux qui vous aiment et se repentent de vous avoir offensé. Je suis pécheur, mais je vous aime plus que moi-même, et je suis souverainement affligé de vous avoir causé du déplaisir. Je vous en supplie, pardonnez-moi avant que vous ayez à me juger.

 

 

         3. « À l'heure que vous ne pensez pas, le Fils de l'homme viendra » (Luc 12, 40).

 

         Ô Mon Jésus! Ô mon divin Juge! Quand, après ma mort, je comparaîtrai devant vous, vos plaies sacrées seront pour moi, sans doute, un sujet d'effroi, car elles me reprocheront mon ingratitude envers cet immense amour qui vous fit souffrir et mourir pour me sauver; maintenant, elles me remplissent de courage et me donnent l'espoir d'être pardonné par vous, mon Rédempteur! N'est-ce pas pour n'avoir pas à me condamner que vous avez voulu délibérément être couvert de plaies et crucifié pour mon amour? « Venez donc au secours de vos serviteurs que vous avez rachetés par votre précieux sang ». (Hymne: Te Deum). De grâce, ô mon Jésus, ayez pitié de l'une de ces brebis pour lesquelles vous avez répandu votre Sang adorable. Autrefois, je vous ai méprisé; maintenant j'estime plus que toutes choses vos infinies perfections, et je vous aime plus que toutes choses. Faites-moi connaître les moyens que je dois prendre pour me sauver; donnez-moi la force d'accomplir en tout votre volonté! Loin de moi le malheur d'abuser de votre bonté! Vous m'avez enchaîné par vos bienfaits: je ne puis plus vivre loin de vous et sans vous aimer.

 

         Ô Marie, Mère de miséricorde, ayez compassion de moi.

 

 

 

 

 

VIE MALHEUREUSE DU PÉCHEUR

 

 

         1. « Il n'y a point de paix pour les impies, dit le Seigneur » (Es 48, 22).

 

         La grande ruse employée par le démon pour séduire les pauvres pécheurs, c'est de leur faire croire que la jouissance de tel plaisir, l'assouvissement de tel désir de vengeance, la possession de tel bien pris au prochain, leur apporteront le bonheur et la paix; mais il arrive tout le contraire: après le péché, l'âme est plus inquiète et plus tourmentée qu'auparavant.

 

         Créés pour cette terre, seuls, les animaux trouvent satisfaction complète dans les jouissances terrestres; mais l'homme est créé pour posséder Dieu: par conséquent, toutes les créatures ensemble sont incapables d'apaiser sa soif de bonheur. Dieu seul peut le contenter.

 

         Ah! Seigneur, que me reste-t-il, à cette heure, des plaisirs que j'ai goûté en vous offensant? Rien, sinon des peines et des chagrins qui me transpercent l'âme. Pourtant, ce qui m'afflige, ce n'est pas l'amertume que je me sens au cœur, mais celle que j'ai causée au vôtre, ô mon Dieu qui m'avez tant aimé!

 

 

         2. « Les méchants sont pareils à la mer bouillonnante, qui ne peut se calmer » (Es 57, 20).

 

         Qu'est-ce qu'une âme dans la disgrâce de Dieu? Une mer que la tempête agite perpétuellement, sans lui laisser aucun repos. Un flot s'élève, un autre le suit, et cette succession sans fin n'est qu'angoisses et souffrances.

 

         Que tout, en ce monde, arrive au gré de chacun, c'est chose impossible. Mais celui qui aime Dieu, se résigne dans l'adversité; cette soumission aux volontés divines lui fait trouver la paix; le pécheur n'aime pas Dieu, il est son ennemi: comment pourrait-il se reposer dans le bon plaisir divin? S'y consoler? En outre, il porte partout avec lui la crainte de la vengeance divine: « Le méchant fuit sans qu'on le poursuive » (Pr 28, 1). Il fuit sans cesse sous la pression de son péché même, dont le remords, cette continuelle morsure intérieure, lui fait éprouver un enfer anticipé.

 

         Mon bien-aimé Seigneur, je me repens de vous avoir abandonné; pardonnez-moi; ne permettez pas que j'aie le malheur de vous perdre.

 

 

         3. « Cherche les délices dans le Seigneur; il réalisera les désirs de ton cœur » (Ps 37/36, 4).

 

         Ô homme, pourquoi vas-tu chercher de-ci de-là, parmi les créatures, de quoi vivre heureux? Cherche Dieu, Dieu comblera tous tes désirs. « Cherche, dit saint Augustin, l'unique Bien, qui renferme tous les biens ». (S. Augustin, Manuel, ch. 24; PL 40, 966). Considère saint François. Dépouillé de tout, il trouve dans son union à Dieu, dès ici-bas, le paradis; il ne se lasse pas de redire sans cesse: « Mon Dieu, mon Tout! » (C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, nouvelle édition, tome 2, Avignon 1824, 280: « Voici une autre (prière) qu'il disait tous les jours: Mon Dieu et mon tout... Je voudrais vous aimer, Seigneur très saint, je voudrais vous aimer... »). Heureux qui laisse tout pour Dieu! En Dieu, il recouvrera tout.

 

         Au lieu de m'abandonner comme je le méritais, ô mon Jésus, vous m'offrez le pardon et vous m'invitez à vous aimer. Je me hâte de répondre à vos avances, désolé de vous avoir offensé, mais profondément touché de voir que vous m'aimez encore, après tant d'offenses. Vous m'aimez, eh bien! Moi, je vous aime aussi, je vous aime plus que moi-même. Recevez-moi dans votre grâce, faites de moi ce qu'il vous plaît. Ne me privez pas de votre amour: c'est la seule chose qui m'intéresse.

 

         Ô Marie, ma Mère, ayez pitié de moi.

 

 

 

 

 

LE CRUCIFIX, FOYER D'AMOUR

 

 

         1. « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et qu'est-ce que je veux, sinon qu'il s'allume? » (Lc 12, 40).

 

         Ces paroles de notre très aimant Rédempteur nous dévoilent le motif de sa venue sur la terre. Ce motif, ce fut d'allumer le feu de l'amour divin dans tous les cœurs et de l'y voir brûler à jamais. Depuis lors, quels prodiges n'a pas opérés la contemplation d'un Dieu crucifié! Combien d'âmes ont eu le bonheur de s'embraser tellement de son amour, qu'elles ont tout quitté pour ne plus s'occuper que de l'aimer! Au reste, pour gagner notre amour, Jésus Christ pouvait-il faire plus qu'il n'a fait? Il a donné sa vie en expirant de douleur sur une croix par amour pour nous: qu'y a-t-il au-delà de cet héroïsme? Aussi saint François de Paule avait-il raison de s'écrier dans une extase, les yeux fixés sur le crucifix: « Ô charité! Ô charité! Ô charité! » (Claude du Vivier, Vie et Miracles de saint François de Paule, Paris, 1609, ch. 24, 738).

 

 

         2. Mais comment se fait-il que les hommes vivent, hélas! dans l'oubli de ce Dieu tout enflammé d'amour pour eux? Si le dernier de mes semblables, si l'un de mes serviteurs avait fait et souffert pour moi ce qu'a fait et souffert Jésus Christ, comment pourrais-je vivre sans l'aimer? Ô ciel! Quel est celui que je vois suspendu à la croix? C'est mon Dieu qui m'a créé, oui, lui-même, et mon Créateur meurt crucifié par amour pour moi! Ah! Comme cette croix, ces épines, ces clous, comme ces plaies sanglantes surtout, me crient: « Rends donc amour pour amour! ».

 

 

         3. « Ô mon Jésus, disait saint François d'Assise, que je meure par amour de votre amour, puisque vous êtes mort par amour de mon amour! » (S. François d'Assise, Prière d'offrande totale..., DV 155). Pour reconnaître dignement l'amour d'un Dieu mort par amour, ne faudrait-il pas qu'un autre Dieu mourût pour lui par amour? Ce serait donc fort peu, même rien, si tous les hommes donnaient mille fois leur vie par amour pour Jésus Christ. Cependant Jésus Christ se contente du don de notre cœur; mais il n'est satisfait que du don total. Pour quel motif est-il mort? « Pour régner sur les vivants et sur les morts », répond l'Apôtre (Rm 14, 9); en d'autres termes, pour obtenir tout l'amour de tous les cœurs.

 

         Est-il possible, ô mon bien-aimé Rédempteur, que je continue à vous oublier? Comment aimer autre chose que vous, lorsque je vous considère mort de douleur sur un bois infâme pour expier mes péchés? Comment ne pas mourir de douleur moi-même au souvenir de mes offenses qui vous ont réduit à cette extrémité? Ah! Mon Jésus, aidez-moi; c'est vous seul que je veux et rien de plus; aidez-moi à vous aimer.

 

         Vous, ô Marie, mon Espérance, aidez-moi de vos prières.

 

 

 

 

 

DIEU VEUT SAUVER QUICONQUE VEUT SE SAUVER

 

 

         1. « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés » (Tm 2, 4). « Dieu ne veut pas que quelques-uns périssent, mais que tous reviennent à la pénitence » (2 P 3, 9).

 

         Tel est l'enseignement de saint Pierre et de saint Paul. Pour nous sauver, le Fils de Dieu descendit du ciel, se fit homme, passa trente-trois années dans les travaux et les souffrances, répandit finalement son sang et donna sa vie. Nous, en retour, voudrons-nous nous perdre?

 

         Ainsi donc, ô mon Sauveur, c'est à l'œuvre de mon salut que vous avez consumé toute votre vie; moi, quelle fin ai-je poursuivie pendant tant d'années déjà passées sur la terre? Quels fruits vous ai-je rapportés jusqu'ici? Tel qu'un arbre stérile, j'ai bien mérité de tomber sous les coups de la cognée et d'être jeté dans l'enfer. Mais « vous ne voulez pas la mort du pécheur, vous voulez sa conversion et sa vie » (Ez 33, 11). Vous-même l'avez dit. Eh bien! Oui, mon Dieu, je quitte tout pour revenir à vous. Je vous aime, et, parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé. Daignez m'accueillir, et ne permettez pas que je m'éloigne encore de vous.

 

 

         2. Que n'ont pas fait les saints pour assurer leur salut éternel! Combien de grands seigneurs ont laissé leurs domaines, combien de rois, même, sont descendus du trône, pour aller s'enfermer dans un cloître! Combien de jeunes gens ont abandonné parents et patrie, pour aller vivre dans quelque caverne, au milieu d'un désert! Combien de martyrs ont affronté les supplices les plus raffinés, et y sont morts! Pourquoi? Pour sauver leur âme. Pour sauver la nôtre, que faisons-nous?

 

         Infortuné que je suis! La mort n'est peut-être pas loin, et je n'y pense pas! Non, mon Dieu, je ne veux plus vivre séparé de vous. Qu'est-ce que j'attends? Sans doute, que la mort me surprenne dans le triste état où je me trouve maintenant? Non, mon Dieu, qu'il n'en soit pas ainsi! Prêtez-moi plutôt aide et assistance, pour que je me prépare à la mort.

 

 

         3. Ô ciel! Que de grâces le Seigneur m'a faites dans son désir ardent de me voir sauvé! Il m'a fait naître dans le sein de la véritable Église; il m'a très souvent pardonné mes offenses; il m'a donné d'innombrables lumières au pied de la chaire de vérité, dans l'oraison, dans les communions, durant les Exercices spirituels de mes retraites; il a prodigué ses pressants appels pour m'attirer à son amour. Pourquoi tant de grâces qu'il n'a pas accordées à tant d'autres – grâce de choix, – sinon pour que je travaille énergiquement à me sanctifier?

 

         Quand donc, ô mon Dieu, prendrai-je la résolution de me détacher du monde et de me livrer tout entier à vous? Me voici, ô Jésus! Je ne veux plus vous résister. Vous m'avez comblé de trop de bienfaits. Je veux être tout à vous; acceptez-moi; ne dédaignez pas l'amour d'un pécheur, coupable de vous avoir jusqu'ici tant de fois méprisé. Je vous aime, mon Dieu, mon Amour, mon Tout; ayez pitié de moi.

 

         Ô Marie, vous êtes mon Espérance.

 

 

 

 

 

LA MORT EST PROCHE

 

 

         1. Il faut mourir. Personne ne l'ignore. Malheureusement, beaucoup reculent la mort dans un avenir si lointain, qu'elle leur paraît ne devoir jamais arriver. Ne nous faisons pas illusion; notre vie est courte, la mort est proche; nous n'avons que peu de jours à passer sur cette terre, beaucoup moins, peut-être, que nous ne pensons. Au fait, qu'est-ce que notre vie, sinon une vapeur légère qui se dissipe au moindre souffle de vent, un brin d'herbe qu'un rayon de soleil dessèche et fait périr?

 

         Mon Dieu, vous ne m'avez pas fait mourir quand j'étais dans votre disgrâce, parce que vous voulez, non pas que je me perde, mais que je vous aime. Eh bien! Oui, Seigneur, je veux vous aimer.

 

 

         2. « Mes jours, disait Job, battent à la course les coureurs » (Jb 9, 25).

 

         Oui, plus rapide qu'un coureur, la mort se précipite à notre rencontre; nous aussi, nous courons vers la mort; chaque pas, chaque respiration, chaque minute, nous en rapproche. À l'heure de la mort, comme nous soupirerons après l'un de ces jours, après l'une même de ces heures, que nous gaspillons maintenant!

 

         Ah! Seigneur, si l'on m'annonçait à l'instant que l'heure de ma mort va sonner, aurais-je quelques bonnes œuvres à vous offrir? Je vous en supplie, ayez pitié de moi; ne permettez pas que je meure ingrat envers vous, comme je l'ai été jusqu'ici. Donnez-moi la douleur de mes péchés, donnez-moi votre amour, donnez-moi la sainte persévérance.

 

 

         3. La mort se hâte. Il faut donc nous hâter aussi, nous hâter de faire le bien et régler nos comptes, afin qu'ils soient bien en règle le jour où la mort nous frappera; ce jour-là, elle nous ôtera tout moyen de réparer le mal commis. Combien de gens sont en enfer pour avoir dit: « Je me convertirai plus tard! » La mort les a surpris et précipités dans les supplices éternels!

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, je ne veux plus résister à vos appels. Vous m'offrez le pardon, je le désire ardemment, je vous le demande et je l'espère par les miséricordes de cette mort que vous avez, ô mon Jésus, endurée précisément pour me pardonner. Je me repens, ô Bonté infinie, de vous avoir offensée. Vous, ô mon Jésus, vous êtes mort pour moi, et moi, j'ai préféré mes misérables satisfactions à votre amitié! Mais, avec votre secours, j'espère vous aimer toujours à l'avenir. Je vous aime, mon Dieu; je vous aime. Vous êtes et vous serez toujours mon unique Bien, mon unique Amour.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, daignez jeter un regard sur moi; ayez pitié de moi.

 

 

 

 

 

ABANDON DU PÉCHEUR DANS SON PÉCHÉ

 

 

         1. Dieu inflige au pécheur un grand châtiment, quand il le fait mourir en état de péché; pourtant, ce châtiment n'est pas le plus grand: le plus grand consiste à l'abandonner dans son péché. « Pas de punition plus terrible, écrit Bellarmin, que celle où le péché devient la punition du péché ». (S. Robert Bellarmin, Explanatio in psalmum 67, 32, Opera, tome 5, Cologne 1617, 495).

 

         Je vous remercie, ô mon Jésus, de ne m'avoir pas fait mourir en état de péché, surtout de ne m'avoir pas abandonné dans mon péché. Dans quel abîme d'iniquités ne serais-je pas tombé, si votre main ne m'avait retenu! Continuez, ô mon Sauveur, à me préserver du péché: ne m'abandonnez jamais.

 

 

         2. « J'arracherai la haie, et la vigne sera livrée au pillage » (Es 5, 5).

 

         Quand le maître d'une vigne arrache la haie, et la laisse ouverte à tout venant, c'est signe qu'il la considère comme perdue et qu'il l'abandonne définitivement. Ainsi fait Dieu, quand il abandonne une âme; il détruit la haie de sa sainte crainte, de sa lumière, de sa parole; désormais l'âme, frappée d'aveuglement, enlacée dans ses vices, ne fera plus que tout mépriser: grâce divine, ciel, avertissements, censures, sa damnation même, jusqu'au jour où, des épaisses brûlures de ses péchés, l'infortunée tombera dans les ténèbres éternelles de l'enfer: « L'impie, lorsqu'il est descendu au fond de l'abîme du péché, se moque » (Pr 18, 3).

 

         Voilà, Seigneur, ce que j'ai mérité pour avoir tant de fois méprisé vos lumières et vos appels! Mais vous ne m'avez pas encore abandonné, je le vois. Mon Dieu, je vous aime et j'espère en vous.

 

 

         3. « Nous avons soigné Babylone, mais elle n'a pas guéri; laissons-la » (Jr 51, 9).

 

         Le médecin considère attentivement son malade, lui prescrit des remèdes, le reprend de ses excès; mais voit-il que le malade, faute d'obéir, va de mal en pis? Il se retire et l'abandonne. Ainsi Dieu traite-il les obstinés: il ne leur parle plus que rarement; à peine leur donne-t-il ces grâces suffisantes avec lesquelles on peut se sauver, mais avec lesquelles on peut se sauver, mais avec lesquelles, en fait, on ne se sauve pas. Les ténèbres de leur esprit, l'endurcissement de leur cœur, les mauvaises habitudes invétérées, rendent leur salut moralement impossible.

 

         Puisque j'entends, ô mon Dieu, votre voix m'appeler à la pénitence, c'est une preuve que vous ne m'avez pas abandonné; je suis résolu de ne plus vous quitter. Je vous aime, Bonté infinie, et, parce que je vous aime, je suis souverainement affligé de vous avoir offensée. Mon Jésus, je vous aime, et j'espère, par les mérites de votre Sang, la grâce de vous aimer toujours. Ne permettez pas que je me sépare encore de vous.

 

         Sainte Vierge Marie, soyez mon Avocate.

 

 

 

 

 

LE JUGEMENT PARTICULIER

 

 

         1. À l'instant même et dans le lieu même où l'homme expire, le tribunal divin est dressé, la cause instruite, la sentence prononcée. « Ceux qu'il a connus dans sa prescience, il les a prédestinés à être conformes à l'image de son Fils... il les a glorifiés, etc. » (Rm 8, 29-30), dit l'apôtre saint Paul. Donc, pour être jugés dignes de la gloire éternelle, il faudra que notre vie soit trouvée conforme à la vie de Jésus Christ. Aussi saint Pierre, parlant du jugement, affirme-t-il à juste titre: « Le juste lui-même ne se sauvera qu'avec peine » (1 P 4, 8).

 

         Ô mon Jésus, ô mon Juge! Qu'en sera-t-il de moi, dont la vie est toute différente de la vôtre? Mais votre Passion est mon espérance. Je suis pécheur sans doute, mais vous pouvez me changer en vrai saint; j'espère cette grâce de votre bonté.

 

 

         2. Lorsque le vénérable Louis du Pont considérant le jugement qui devait suivre sa mort et le compte que Dieu lui demanderait de toute sa vie, il tremblait tellement que sa chambre elle-même en tremblait. (F. Cachupin, Vie du vénérable Louis du Pont, ch. 38, Paris 1861, 338). Il faut donc que nous tremblions, nous aussi, à la pensée de ce terrible compte à rendre; efforçons-nous de suivre fidèlement l'avis du Seigneur: « Cherchez le Seigneur, pendant que vous pouvez le trouver » (Es 55, 6). Si nous arrivons à l'heure de la mort en état de péché, il nous sera bien difficile de le trouver; cherchons-le dès maintenant par le repentir et par l'amour, et nous le trouverons.

 

         Seigneur, je suis affligé – plus que de tout autre mal – de vous avoir méprisé. Maintenant je vous mets au-dessus de tout et je vous aime plus que tous les biens.

 

 

         3. « Que ferai-je, s'écriait Job, lorsque Dieu se lèvera pour me juger? Et lorsqu'il m'interrogera, que répondrai-je? » (Jb 31, 14). À mon tour, je me demande ce que je pourrai répondre au Seigneur, si je lui résiste encore, après tant de miséricordes, après tant d'invitations pressantes.

 

         Non, je ne veux plus vous résister, ô mon Dieu; je veux mettre un terme à mon ingratitude. Que d'outrages je vous ai faits! Que de fois je vous ai trahi! Mais vous avez donné votre Sang pour me laver de mes iniquités. « Ayez pitié, ô Jésus, de vos serviteurs, que vous avez rachetés par votre précieux Sang ». (Hymne: Te Deum). Ô Bien suprême, je me repens de vous avoir offensé; je vous aime de tout mon cœur; ayez pitié de moi.

 

         Je vous en supplie, ô Marie, ma Mère, ne m'abandonnez pas.

 

 

 

 

 

LE VOYAGE À L'ÉTERNITÉ

 

 

         1. « l'Homme ira dans la maison de son éternité » (Qo 12, 5).

 

         Cette terre n'est pas notre patrie, mais seulement un lieu de passage pour entrer dans notre demeure éternelle. Le pays où je me trouve, la maison que j'habite, ne sont ni mon pays, ni ma maison, mais une hôtellerie qu'il me faudra quitter bientôt, et plus tôt que je ne l'imagine. Quelle sera la demeure de mon corps jusqu'au jour du jugement général? Une fosse. Quelle sera la demeure de mon âme? L'Éternité, c'est-à-dire le ciel, si je me sauve; l'enfer, si je me damne.

 

         Folie donc, de m'attacher à des choses que je dois quitter! Je veux m'assurer une bonne demeure dans l'éternité que je dois habiter à jamais.

 

 

         2. « L'homme ira dans la maison de son éternité. » « Il ira », dit le prophète, pour nous faire comprendre que chacun a le choix de sa demeure définitive. On ne l'y portera pas, il s'y rendra de lui-même. Il y a, dans l'autre vie, – la foi nous l'enseigne, – deux demeures: l'une, c'est un palais royal avec tous les délices dans une félicité sans fin, le ciel; l'autre, c'est une prison avec tous les tourments et les pleurs éternels, l'enfer. Vois, mon âme, où tu veux aller. Mais si tu veux le ciel, sache qu'il faut prendre le chemin du ciel; en suivant le chemin de l'enfer, tu te retrouveras un jour en enfer.

 

         Mon Jésus, éclairez-moi, fortifiez-moi. « Ne permettez pas que je me sépare de vous. » (Invocation tirée de la prière Anima Christi, longtemps attribuée à S. Ignace de Loyola, mais attestée dès le XIVe siècle).

 

 

         3. « L'homme ira dans la maison de son éternité. »

 

         Donc, si je me sauve et que j'entre dans le séjour du bonheur, je serai heureux, non pas pendant quelques années ou quelques siècles, mais pendant toute l'éternité; mais si je me damne et que j'entre dans le séjour des tourments, je serai malheureux, non pas pendant quelques années ou quelques siècles, mais pendant toute l'éternité. Pour me sauver, il faut donc que j'aie toujours devant les yeux cette éternité. Celui qui vit dans la pensée de l'éternité, ne s'attache pas aux biens de ce monde: il se sauve. Toutes mes œuvres seront désormais autant de pas vers l'Éternité bienheureuse: ce sera là ma grande préoccupation.

 

         Mon Dieu, je crois à la vie éternelle. À l'avenir, je ne veux plus vivre que pour vous. Par le passé, j'ai vécu pour moi-même; je vous ai perdu, vous, le Bien infini. Je suis résolu de ne plus vous perdre, mais de vous servir et de vous aimer toujours. Mon Jésus, ne m'abandonnez pas; aidez-moi.

 

         Ô Marie, ma Mère, protégez-moi.

 

 

 

 

 

JÉSUS, HOMME DE DOULEURS

 

 

         1. Isaïe, contemplant dans la lumière prophétique le divin Rédempteur, l'appelle « un homme de douleur » (Es 53, 3). Pas d'expression plus exacte, puisque toute la vie de Jésus Christ fut une vie de souffrances. Il avait pris sur lui toutes nos dettes. Assurément, en tant que Dieu-homme, il aurait pu, par une seule prière, satisfaire pour les péchés du monde entier; mais il ne se contente pas d'une satisfaction suffisante: il voulut offrir à la justice divine une satisfaction rigoureuse. Pour ce motif, if embrasse toute une vie de mépris et de douleurs; il en vint même, par amour pour nous, jusqu'à se laisser comme le dernier et le plus vil des hommes, selon la prédiction du même Isaïe: « Nous l'avons vu, lui l'homme méprisé; lui, le dernier des hommes » (Es 53, 2-3).

 

         Ô mon Jésus méprisé! C'est donc à force de mépris endurés pour moi que vous avez expié les mépris dont je me suis rendu coupable envers vous! Ah! Que ne suis-je mort avant de vous avoir offensé!

 

 

         2. Ô ciel! Quel homme sur la terre fut jamais la proie des afflictions et des tourments à l'égal de notre très aimant Rédempteur? Tout homme, ici-bas, quelque éprouvé qu'il soit, a de temps en temps des soulagements et des consolations. C'est ainsi que Dieu traite miséricordieusement ses créatures, même celles qui sont ingrates et révoltées contre lui. Mais telle ne fut pas sa conduite envers son Fils bien-aimé: la vie de Jésus Christ en ce monde ne fut pas seulement la vie la plus pénible, mais elle fut un supplice continuel, depuis le premier instant de son existence jusqu'à sa mort, sans aucune consolation, sans aucun soulagement. En un mot, le Verbe de Dieu naquit pour souffrir, pour être « l'Homme de douleurs ».

 

         Ô mon Jésus! Malheur à celui qui ne vous aime pas, ou qui vous aime peu, Vous qui nous avez tant aimés, nous, misérables vers de terre, malgré tant d'offenses! Donnez-moi la force de vous aimer, je vous en conjure, de vous aimer seul désormais, puisque seul vous méritez d'être aimé.

 

 

         3. Ordinairement, les hommes ne portent qu'une fois le poids de leurs peines, je veux dire au moment même qu'ils les endurent, parce qu'ils ne connaissent pas celles qui leur sont réservées dans l'avenir. Mais Jésus Christ avait, en tant que Dieu, la parfaite connaissance de tous les événements futurs: il ressentit donc, à chaque instant de sa vie, non seulement les peines qui fondaient sur lui à l'instant même, mais encore toutes celles qui l'attendaient, particulièrement les horribles tortures de sa Passion. Il eut continuellement devant les yeux la flagellation, le couronnement d'épines, le crucifiement, cette mort cruelle, enfin, dans un océan de douleur et d'ignominies.

 

         Ô mon Jésus, sainte Marie-Madeleine de Pazzi n'avait-elle pas raison de vous proclamer « fou d'amour pour nous? » (V. Puccini, Vita della veneranda suor M. Maddalena de' Pazzi, liv; I, ch. 11, Florence 1611, 18). Ah! Pourquoi tant souffrir pour qui vous a tant offensé? Aussi, je vous en conjure, laissez-moi vous aimer. Oui, Jésus, mon Amour et mon Tout, accueillez-moi, fortifiez-moi. Je veux me sanctifier uniquement pour vous faire plaisir. Vous voulez que je sois tout à vous, et moi je veux être tout vôtre.

 

         Ô Marie, vous êtes mon Espérance.

 

 

 

 

 

FOLIE DE CELUI QUI NE S'APPLIQUE PAS À SAUVER SON ÂME

 

 

 

         1. « À quoi bon, dit le Seigneur, gagner le monde entier, si l'on perd son âme » (Mt 16, 26).

 

         Combien de riches, de nobles, de rois, sont maintenant en enfer? Quel profit retirent-ils de leurs richesses et de leurs dignités, sinon des remords et des regrets qui déchirent leur cœur et le déchireront toute l'éternité?

 

         Je vous en conjure, mon Dieu: donnez-moi votre lumière et votre secours. Je ne veux pas vivre plus longtemps privé de votre grâce. Ayez pitié d'un pécheur qui veut vous aimer.

 

 

         2. « Quel est ce mystère? – s'écrie Salvien – les hommes croient à la mort, au jugement, à l'enfer, à l'éternité, et vivent sans trembler! Comment expliquer que le chrétien croie à la vie future, et ne tremble pas pour cette vie future? » (Salvien, L'avarice, liv. 3; PL 53, 220). Tous croient à l'enfer; pourtant, beaucoup vont en enfer. Pourquoi, ô ciel? Parce que, tout en croyant à l'enfer, ils n'y pensent pas et, faute d'y penser, finissent par y tomber.

 

         Hélas! Je fus longtemps, ô mon Dieu, du nombre de ces insensés. Je savais parfaitement qu'en vous offensant je perdais votre amitié et que j'écrivais moi-même la sentence de ma condamnation à l'enfer; malgré cela, je n'ai pas reculé devant le péché. « Ne me rejetez pas de devant votre face » (Ps 51/50, 13). Je reconnais la grandeur du crime que j'ai commis en vous méprisant vous, mon Dieu; j'en suis profondément affligé. De grâce, ne me rejetez pas loin de vous.

 

 

         3. « Et puis... et puis?... » (C'est-à-dire après que vous aurez fait ceci, cela, cela encore, ne vous faudra-t-il pas mourir?) Quelle force merveilleuse n'eurent pas ces deux paroles adressées par saint Philippe de Néri au jeune François Lazzera! Elles furent tellement efficaces, que le jeune homme prit aussitôt la résolution de quitter le monde et de se donner entièrement à Dieu. (G. Bacci, La vie admirable de saint Philippe Néri, trad. R. P. N. D. C., liv. 2, ch. 15 Lyon 1643, 306-307).

 

         « Plût à Dieu qu'ils eussent la sagesse et l'intelligence, pour penser et se préparer à leurs fins dernières! » (Dt 32, 29). La mort, le jugement, l'éternité, voilà nos fins dernières: la mort, qui nous enlève tout; le jugement, qui manifeste le fond des cœurs; l'éternité, heureuse ou malheureuse, dont l'une sera nécessairement notre partage! Si tous y pensaient et vivaient dans la pensée de leurs fins dernières, certainement personne ne se damnerait. Mais on ne considère que le jour présent, et l'on manque ainsi son salut éternel.

 

         Je vous remercie, ô mon Dieu, de votre patience à m'attendre si longtemps et des lumières que vous m'accordez maintenant. Même quand je vous oubliais, vous ne m'avez pas oublié, je le vois. Je me repens de vous avoir tourné le dos, ô mon Souverain Bien! À l'instant même, je prends la résolution de me donner tout à vous. Du reste, pourquoi remettre à plus tard? Dois-je attendre que vous m'abandonniez et que la mort me surprenne dans l'état de misère et d'ingratitude où j'ai vécu jusqu'ici? Non, mon Dieu, je ne veux plus vous causer aucun déplaisir; je veux vous aimer, je vous aime, ô Bonté infinie; donnez-moi la sainte persévérance et votre amour; je ne vous demande rien de plus.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, priez pour moi.

 

 

 

 

 

LE MOMENT DE LA MORT

 

 

         1. Quel moment que celui d'où dépend notre éternité!

 

         Oui, quelle minute importante, que la dernière minute de notre vie! Quel soupir important, que le dernier soupir de nos lèvres! Il vaut une éternité de toutes les joies, ou bien une éternité de tous les supplices; il vaut une vie à jamais heureuse, ou bien une vie à jamais malheureuse. Quelle folie donc de s'exposer, pour un plaisir misérable et fugitif, au danger de faire une mauvaise mort, aussitôt suivie d'une éternité de tourments!

 

         Ô ciel! Quel sera le dernier instant de ma vie ici-bas? Que deviendrai-je alors? Mon Jésus, vous êtes mort pour me sauver; ne permettez pas que je me perde, ni que je vous perde, vous, mon unique Bien.

 

 

         2. Représentez-vous par l'imagination les infortunés criminels condamnés par la justice à jouer leur vie au sort. Comme ils tremblent en ouvrant la main pour amener ce coup de dé qui va décider de leur vie ou de leur mort? Dites-moi, mon cher lecteur: si vous courriez pareil péril, que ne donneriez-vous pas pour en être libéré? Or, c'est un article de foi, qu'un jour sonnera pour vous l'heure grave entre toutes – d'où dépend votre vie éternelle ou votre mort éternelle. « Me voici sur le point, – me direz vous alors, – de devenir heureux pour toujours avec Dieu, ou malheureux à jamais loin de Dieu! »

 

         Non, je ne veux pas vous perdre, ô mon Dieu! Si, par le passé, je vous ai perdu, je m'en repens, j'en suis désolé. Je ne veux plus jamais vous perdre.

 

 

         3. Ou nous croyons, ou nous ne croyons pas. Si nous croyons qu'il y a une éternité, qu'il faut mourir et qu'on ne meurt qu'une fois; partant, que manquer son salut au moment de la mort, c'est le manquer pour toujours, sans espoir aucun de remédier à ce désastre: pourquoi ne pas nous résoudre à supprimer tout danger de nous perdre, à prendre tous les moyens de nous assurer une bonne mort? On ne saurait prendre trop de précautions, quand il s'agit de vie éternelle. Chaque jour qui s'écoule, est une grâce que Dieu nous donne, afin que nos comptes soient en règle à l'heure de la mort. Hâtons-nous; car nous n'avons que peu de temps à perdre.

 

         Me voici, ô mon Dieu, dites-moi ce que je dois faire pour me sauver. Tout ce que vous m'indiquerez, je suis prêt à l'accomplir. Je vous ai tourné le dos, je m'en repens souverainement, j'en voudrais mourir de douleur. Seigneur, pardonnez-moi; ne permettez pas que je vous abandonne encore. Je vous aime plus que toute chose; je ne veux plus jamais cesser de vous aimer.

 

         Sainte Vierge Marie, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

DIEU POURSUIT LES PÉCHEURS POUR LES SAUVER

 

 

         1. Ne sommes-nous pas en présence d'une chose tout à fait étonnante? L'homme, misérable ver de terre, est comblé de bienfaits par Dieu, aimé jusqu'à voir son Dieu donner sa vie pour lui; eh bien! Cet homme a la hardiesse d'offenser son Dieu, de lui tourner le dos, de mépriser son amitié! Mais nous voici devant un prodige beaucoup plus étonnant: Dieu, ce même Dieu, méprisé de la sorte par l'homme, se met à la recherche de l'homme pour l'inviter au repentir et lui faire miséricorde, comme si Dieu avait besoin de l'homme et que l'homme n'eût pas besoin de Dieu! Mon Jésus, vous me cherchez; je vous cherche aussi; vous me voulez, je ne veux que vous seul, rien de plus.

 

        

         2. L'Apôtre écrit: « Nous vous en conjurons de la part du Christ: réconciliez-vous avec Dieu » (2 Co 5, 20).

 

         Saint Jean Chrysostome fait cette réflexion: « Quoi donc! C'est Dieu qui prie les pécheurs! Et que leur demande-t-il? De vouloir se réconcilier avec lui, d'accepter ses propositions de paix » (S. Jean Chrysostome, In ep. II ad Cor. Hom. XI, n. 3, PG 50, 478).

 

         Ah! Jésus, mon Rédempteur, comment avez-vous pu tant m'aimer, moi qui vous ai tant offensé? J'abhorre plus que tout autre mal les déplaisirs que je vous ai causés. Augmentez ma douleur et mon amour, afin que je pleure mes péchés moins pour les châtiments qu'ils m'ont mérités, que pour la peine qu'ils vous ont faite, à vous, mon Dieu, si bon, si digne d'être aimé.

 

 

         3. « Ô Dieu éternel, s'écrie Job, qu'est-ce que l'homme, pour que vous l'ayez tant exalté? Comment pouvez-vous l'aimer à ce point? » (Jb 7, 17).

 

         Quel bien, Seigneur, avez-vous reçu de moi? Quel bien espérez-vous de moi, pour me porter tant d'affection et me chercher avec tant d'ardeur? Peut-être avez-vous oublié la multitude de mes outrages et de mes infidélités? Puisque vous m'aimez si tendrement, c'est une nécessité, – je le vois – qu'a mon tour, moi, pauvre ver de terre, je vous aime, vous, mon Créateur et mon Rédempteur. Oui, je vous aime, mon Dieu; je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que moi-même; et, parce que je vous aime, je veux faire en tout votre bon plaisir. Ma peine la plus cuisante – sachez-le, – c'est de penser que j'ai si souvent méprisé votre amour. J'espère compenser désormais par l'intensité de mon amour tous les déplaisirs que je vous ai causés. Daignez m'aider vous-même, je vous en supplie par les mérites du Sang que vous avez versé pour moi.

 

         Vous aussi, ô Marie, aidez-moi par amour pour votre divin Fils, mort pour mon salut.

 

 

 

 

 

LA SENTENCE AU JUGEMENT PARTICULIER

 

 

         1. Oh! Quelle joie éprouve celui qui, sortant de cette vie dans l'amitié de Dieu, se présente devant Jésus Christ et reçoit de lui l'accueil le plus bienveillant! Quelle joie d'entendre le souverain Juge lui dire avec un doux sourire ces consolantes paroles: « C'est bien, serviteur bon et fidèle: parce que tu as été fidèle en peu de choses, je t'établirai sur beaucoup: entre dans la joie de ton Maître! » (Mt 25, 21).

 

         Si je devais comparaître à l'instant devant votre tribunal, ô mon Jésus, quel motif aurais-je d'être appelé par vous « serviteur bon et fidèle », puisque, jusqu'ici, j'ai poussé la malice et l'infidélité jusqu'à faire de mes promesses autant de trahisons? Mais je veux désormais ne plus vous manquer de parole; je préfère mille fois perdre la vie plutôt que votre grâce. C'est vous qui devez me donner la force de tenir ma résolution.

 

         2. Par contre, quelle n'est pas l'épouvante de celui qui, mort en état de péché grave, n'aperçoit, lors de sa comparution devant le redoutable tribunal, qu'un juge irrité! L'âme, partie de ce monde dans la disgrâce de Dieu, n'attend pas la condamnation du souverain Juge: elle se condamne elle-même; puis, elle entend sortir de la bouche de Jésus Christ la terrible sentence: « Va loin de moi, maudit, au feu éternel » (Mt 25, 41). Oui, retire-toi loin de moi, ingrat que tu es, va-t-en au feu éternel, et ne reparais jamais en ma présence!

 

         Telle est donc, Seigneur, mon Dieu, la sentence que vous auriez pu porter, contre moi chaque fois que je vous ai offensé par le péché mortel! À la mort, vous serez mon juge; maintenant, vous êtes mon Rédempteur et mon Père; vous voulez me pardonner, à la seule condition du repentir. Eh bien! Oui, Seigneur, je me repens de toute mon âme de toutes mes fautes. Je suis affligé de les avoir commises, sans doute à cause de l'enfer mérité, mais surtout à cause de la peine faite à votre cœur qui m'a tant aimé.

 

 

         3. Un homme meurt; l'âme se sépare du corps: « Vit-il encore? A-t-il expiré? » se demandent les assistants. Mais déjà son âme est entrée dans l'Éternité. Quand tous sont d'avis qu'il est mort, le prêtre récite la prière du Rituel. « Venez, saints du ciel, allez à sa rencontre, anges du Seigneur. Venez pour accueillir cette âme et la présenter devant la face du Dieu Très-Haut » (Rituel: Sacrement pour les malades, 1977, La recommandation des mourants, 98). Mais à quoi bon réclamer l'intervention des Anges et des Saints en faveur d'une âme qui se trouve dans l'inimitié de Dieu et qu'une sentence irrévocable a condamnée à l'enfer?

 

         Ah! Mes saints patrons, mon Ange gardien, saint Michel, saint Joseph, ma protectrice Marie, secourez-moi, maintenant que vous pouvez me secourir. Vous, mon Sauveur, pardonnez-mi, maintenant que vous pouvez me pardonner. Je suis désolé de vous avoir offensé, je vous aime de toute mon âme. Aidez-moi, Seigneur, à ne plus vous offenser.

 

         Ô Marie, gardez-moi toujours sous votre manteau tutélaire.

 

 

 

 

 

JE PUIS MOURIR SUBITEMENT

 

 

         1. Rien de plus certain que la mort; rien de plus incertain que l'heure de la mort! Que le Seigneur ait fixé l'année et le jour où chacun de nous doit mourir, c'est certain; mais cette année, ce jour, nous ne les connaissons pas, et Dieu veut que nous ne les connaissions pas. Pourquoi? Afin que nous nous tenions toujours prêts à mourir.

 

         Je vous remercie, mon Jésus, de m'avoir attendu, de ne m'avoir pas frappé de mort, quand j'étais en état de péché. Je veux employer tout le reste de ma vie uniquement à pleurer mes péchés, à vous aimer de toutes mes forces. Puisque je dois mourir, je veux, avec le secours de votre grâce, me préparer à faire une bonne mort.

 

 

         2. Jésus Christ nous avertit cependant de notre dernière heure, quand il dit: « À l'heure que vous ne penserez pas, le Fils de l'homme viendra » (Lc 12, 40). Quelle sera donc l'heure de notre mort? Celle où nous pensons le moins à mourir. Ainsi saint Bernard conclut-il sagement: « Puisque la mort peut nous frapper à chaque instant, c'est une nécessité pour nous qu'à chaque instant nous l'attendions et tenions nos comptes prêts. » (S. Bernard (Hughes de saint Victor selon Glorieux 71), La condition humaine, ch. 3, n. 10; PL 184, 491).

 

         Non, ô mon Jésus, je ne veux pas attendre la mort pour me donner à vous. Vous avez dit: « Cherchez, et vous trouverez » (Mt 7, 7). Quiconque, donc, vous cherche, vous trouve. Je vous cherche, je vous désire, ô Bonté infinie, je me repens de vous avoir offensée; je ne veux plus désormais vous faire aucune peine.

 

 

         3. Donc, mon cher lecteur, quand vous êtes tenté de pécher sous prétexte que vous vous confesserez demain, dites-vous à vous-même. Qui sait si ce jour, cet instant où je vais pécher, ne sera pas le dernier de ma vie? Si je meurs à cet instant-là, où irai-je? Ô ciel! Combien de malheureux furent emportés par la mort dans le temps même qu'ils goûtaient le fruit défendu! Le démon vous dira: « Ce malheur ne t'arrivera pas. » Répondez-lui: « S'il m'arrive, quel sera mon sort durant toute l'éternité? »

 

         En effet, ô mon Dieu, pourquoi serais-je préservé de la mort imprévue qui frappa tant d'infortunés? Combien gémissent en enfer pour des péchés moins nombreux que les miens! Mon Jésus, je vous remercie de votre longue patience à me supporter et des lumières que vous me donnez maintenant. J'ai mal fait de vous abandonner, je voudrais en mourir de douleur. Puisque vous m'accordez encore du temps, je ne veux plus penser désormais qu'à vous aimer. Vous-même aidez-moi de votre grâce.

 

         Vous aussi, ô Marie, aidez-moi par vos prières.

 

 

 

 

 

ÉTERNITÉ DE L'ENFER

 

 

         1. Si l'enfer n'étais pas éternel, il ne serait pas l'enfer. Le véritable enfer est essentiellement éternel.

 

         Une peine qui ne dure pas longtemps, n'est pas une grande peine. Par contre, une légère souffrance devient insupportable par la seule durée. Quel ennui ne serait-ce pas d'être obligé, toute une vie durant, d'assister à la même comédie, d'entendre toujours le même morceau de musique! Que sera-ce donc de subir tous les supplices de l'enfer? Et pendant combien de temps? Durant toute l'éternité!

 

         Nous regarderions comme atteint de démence l'homme qui, pour une journée de plaisir, s'exposerait à brûler vif. N'est-il pas insensé celui qui, pour une satisfaction sensuelle d'un moment, se condamne au feu de l'enfer où les réprouvés endurent le perpétuel déchirement de la mort sans jamais mourir?

 

         Par votre grâce, ô mon Dieu, gardez-moi dans votre amitié! Que je serais à plaindre, si, après toutes les miséricordes dont vous m'avez comblé, j'osais encore vous tourner le dos! Mon Dieu, préservez-moi de ce grand malheur, ne m'abandonnez pas à moi-même!

 

 

         2. Ranimons notre foi. Que celui qui se damne se damne pour toujours sans conserver la moindre espérance de réparer un jour ce désastre, c'est une vérité certaine: « Ils iront au supplice éternel, a dit le souverain Juge lui-même » (Mt 25, 46). Quiconque entre dans cette prison, ne peut plus en sortir. Ne pourra-t-il pas, au moins, se bercer d'un faux espoir et dire: « Qui sait? Peut-être un jour le Seigneur aura pitié de moi; il me tirera de cette prison? » Non, parce que l'infortuné sait bien que l'enfer n'aura pas de fin, et que ce qu'il souffre à chaque instant, il le souffrira toujours, aussi longtemps que Dieu sera Dieu.

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, j'ai la certitude d'avoir autrefois perdu votre grâce et d'avoir été condamné à l'enfer. J'ignore si vous m'avez pardonné. Pardonnez-moi, mon Jésus; oui, hâtez-vous de me pardonner, maintenant que je regrette amèrement de vous avoir offensé. Ne permettez pas que je vous offense encore.

 

 

         3. En cette vie rien ne nous épouvante autant que la mort; en enfer rien n'est plus ardemment désiré que la mort. « Ils souhaitent la mort, et la mort fuira loin d'eux » (Ap 9, 6). Dans l'impossibilité de mourir, trouveront-ils au moins, près d'eux, quelqu'un qui compatisse à l'excès de leurs tourments? Non: personne en enfer qui ne les haïsse, personne qui ne soit heureux de leurs souffrances sans fin, sans trêve, éternelles. La trompette de la justice divine retentit sans interruption, et jette aux oreilles des réprouvés ces deux mots désespérants: « Toujours, toujours; jamais, jamais! »

 

         C'est parmi ces infortunés que je devrais me trouver, ô mon Jésus; mais vous m'avez préservé de ce malheur. Achevez votre œuvre en me sauvant du péché, qui, seul, peut me précipiter en enfer. Ah! Ne permettez pas que je redevienne votre ennemi. Je vous aime, ô Bonté infinie; je me repens de vous avoir offensée. Pardonnez-moi; faites qu'au lieu de brûler pour toujours dans les flammes de l'enfer, comme je l'ai mérité, je brûle pour toujours du feu de votre saint Amour.

 

         Ô Marie, ô Marie, je me confie en vous.

 

 

 

 

 

DIEU DAIGNERA-T-IL M'APPELER ENCORE?

 

 

         1. « Ne tarde pas à te convertir au Seigneur et ne diffère pas de jour en jour; car sa colère éclatera tout à coup, et, au jour de la vengeance, il te perdra » (Si 5, 7).

 

         Par ces paroles, le Seigneur nous avertit que nous devons nous convertir sans retard, si nous voulons nous sauver. Différer de jour en jour notre conversion, c'est nous exposer à voir se lever le jour de la vengeance, jour terrible où Dieu cesse d'abord d'appeler, puis d'attendre: c'est ainsi qu'à la mort en état de péché mortel succède l'irréparable damnation éternelle. Pourquoi Dieu nous donne-t-il cet avertissement? Parce qu'il nous aime et ne peut se résoudre à nous voir perdus.

 

         Je le vois, mon Dieu, vous voulez me sauver; vous voulez me faire miséricorde. En retour, je ne veux plus vous causer aucun déplaisir.

 

 

         2. À combien de pauvres âmes le Seigneur n'a-t-il pas déjà donné les mêmes avertissements! Elles n'en ont pas tenu compte, hélas! Maintenant, ce sont les glaives qui leur transpercent le plus cruellement le cœur, au fond de l'abîme. La raison en est claire: plus grandes sont les bontés de Dieu, plus graves sont les péchés.

 

         Ainsi, ô mon Jésus, si vous m'aviez traité comme je le méritais, je serais maintenant en enfer, en proie au pires supplices, précisément parce que vous m'avez comblé de tant et de si grandes faveurs. Non, je ne veux pas être plus longtemps ingrat. Dites-moi ce que vous voulez que je fasse, je veux vous obéir en tout. Je me repens de vous avoir tant de fois contristé; je ne veux plus désormais chercher mon plaisir, mais le vôtre uniquement, ô mon Dieu, mon Tout.

 

 

         3. Chose étonnante! Les hommes sont tout prévoyance et tout ardeur pour leurs affaires temporelles; mais, pour la grande affaire de leur éternité, ils sont tout négligence et tout froideur. Ont-ils à récupérer une somme d'argent? Ils s'empressent d'exiger toutes garanties en se disant: « Qui sait ce qui peut arriver? » Mais s'agit-il de leur âme à sauver? Les mêmes hommes passent des mois, des années, dans le péché. Pourquoi? Parce qu'ils ne se posent pas en faveur de leur âme la question qu'ils se posent en faveur de chacune de leurs affaires temporelles: « Qui sait ce qui peut arriver? » Cependant, s'ils perdent une somme d'argent, même considérable, tout n'est pas perdu; par contre, s'ils perdent leur âme, tout est perdu, et tout est perdu pour toujours, même l'espoir de pouvoir réparer le désastre.

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, vous avez donné votre vie pour me rendre digne de votre grâce; cette grâce, je l'ai souvent perdue pour des riens. Pardonnez-moi, ô Bonté infinie! Car, de tout mon cœur, je regrette ma conduite insensée. Vous m'avez trop obligé, Seigneur, à vous aimer. Je veux donc vous aimer de toutes mes forces. Je vous aime, ô mon Souverain Bien, je vous aime plus que moi-même. Ne permettez pas, ô mon Dieu, que je cesse jamais de vous aimer.

 

         Ô Marie, ma Mère, aidez-moi.

 

 

 

 

 

JÉSUS MEURT POUR L'AMOUR DES HOMMES

 

 

         1. Est-il possible que Dieu, le Créateur de toutes choses, ait voulu mourir par amour pour ses créatures? Oui; c'est même un article de foi: « Le Christ, dit l'Apôtre, nous a aimés, et il s'est livré pour mourir » (Ep 5, 2). Un jour, le ciel et la terre frappés de stupeur furent témoins de ce spectacle. Jésus, le Fils unique de Dieu, le Maître absolu de tout l'univers, expirait de pure douleur comme un vil criminel, sur le bois infâme de la croix. Pourquoi? Par amour pour les hommes. Et, parmi les hommes, il s'en trouve qui croient à cet ineffable amour de Jésus Christ pour eux, et qui ne lui rendent pas amour pour amour!

 

         Seigneur, je suis du nombre de ces hommes. Votre Passion, je l'ai connue, et non seulement je ne vous ai pas aimé, mais je vous ai très souvent offensé. Je vous en supplie, pardonnez-moi; rappelez-moi sans cesse la mort que vous avez endurée par amour pour moi, afin que je ne vous outrage plus et que je vous aime toujours.

 

 

         2. La mort du fils de Dieu n'était pas nécessaire pour sauver les hommes; une seule goutte de sang, une seule larme, une seule prière suffisait de sa part pour sauver le monde et mille mondes; car cette goutte de sang, cette larme, cette prière avait certainement une valeur infinie. Mais vous, ô mon Jésus, vous avez voulu tant souffrir, afin de nous faire comprendre la grandeur de votre amour pour nous. « Pourquoi donc, vous disait saint Bonaventure, (je vous le dis avec bien plus de raison, moi qui vous ai tant offensé), pourquoi m'avez-vous tant aimé? Pourquoi, Seigneur? Pourquoi? Car qui suis-je? » (S. Bonaventure, L'aiguillon de l'amour, ch. 13, Vivès, tome 12, 657).

 

         Ô mon divin Pasteur, je suis la brebis perdue que vous êtes venu chercher pour la rapporter au bercail. Ingrat que j'étais, j'ai fui loin de vous; mais vous, oubliant toutes les amertumes dont je n'ai pas criant d'abreuver votre cœur, vous daignez m'appeler encore à votre amour. Aussi, tout misérable que je suis, je me présente devant vous. Profondément touché par votre immense bonté, j'embrasse vos pieds transpercés pour mon salut. Ô Jésus, mon Amour, mon Trésor, je vous aime, et, parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé.

 

 

         3. Saint Bernard se représente Jésus au moment où Pilate vient de prononcer contre lui la sentence de condamnation. Il lui dit avec une tendre compassion: « Ô mon Sauveur, vous êtes l'innocence même; comment se fait-il que je vous entende condamné à la mort, et à la mort de la croix? Quel crime avez-vous commis? » – Ah! répond le saint docteur, votre péché, c'est votre amour! » (S. Bernard, Lamentation sur la passion, n. 3; PL 184, 770). Comme s'il eût dit: « Je ne le comprends que trop: l'amour, l'amour excessif que vous nous avez porté, voilà tout votre crime! Votre condamnation à mort est moins l'œuvre de Pilate que celle de votre amour. »

 

         Au souvenir des injures que je vous ai faites, ô mon bien-aimé Rédempteur, ce qui me désole, c'est moins l'enfer que j'ai mérité, que l'amour immense dont vous m'avez donné la preuve. Mon Jésus crucifié, je veux désormais être tout à vous, je ne veux plus aimer que vous. Aidez ma faiblesse; faites que je vous sois à jamais fidèle.

 

         Marie, ma Mère, faites que j'aime Jésus Christ: c'est l'unique grâce que je vous demande.

 

 

 

 

 

PAS DE MILIEU: OU SAUVÉ OU DAMNÉ

 

 

         1. « Opérez votre salut avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12).

 

         C'est le conseil que donnait saint Paul aux fidèles de Philippes.

 

         Pour se sauver, il faut craindre de se damner, parce qu'il n'y a pas de milieu entre le salut et la damnation. Ou sauvés, ou damnés, voilà ce que nous serons nécessairement un jour. Au fait, qui ne tremble pas pour son salut, ne s'en soucie que médiocrement et n'en prend pas les moyens; il ne peut que se perdre. Sans doute Dieu veut que tous les hommes soient sauvés; sans doute il donne à tous son secours; mais il veut aussi notre coopération. Tous les hommes voudraient se sauver; mais beaucoup ne se sauvent pas, parce qu'ils n'en prennent pas les moyens. « Le ciel, disait saint Philippe Néri, n'est pas pour les lâches. » (G. Bacci, Vita di San Filippo Neri Fiorentino, liv. 2, ch. 5, n. 8. Ce paragraphe qui figure dans les éditions italiennes est omis dans la traduction française).

 

         Éclairez-moi, Seigneur; faites-moi connaître ce que je dois faire et ce que je dois éviter; je veux vous obéir en tout. Oui, je veux me sauver.

 

 

         2. « Une âme, une éternité! Mes chères filles » (Ste Thérèse d'Avila, Avis, n. 68; MA 1054), disait sainte Thérèse à ses religieuses. Que voulait-elle dire? Qu'en ce monde nous ne devons avoir qu'une préoccupation: le salut de notre âme. En effet, l'âme perdue, tout est perdu; et l'âme une fois perdue, tout est perdu pour toujours.

 

         Le pape Benoît XII donnait audience à certain ambassadeur que le roi son maître avait chargé d'obtenir une faveur très importante; mais cette faveur, le Pape ne pouvait l'accorder sans forfaire à sa conscience: « Allez dire à votre roi, répondit-il à l'ambassadeur, que si j'avais deux âmes, je pourrais en sacrifier une pour lui; mais je n'en ai qu'une, je ne puis pas et ne veux pas la perdre. » (Raynaldus (Rinaldi Odorico) Annales ecclesiastici, année 1337: (Le pape Benoît XII répondit à Philippe VI de Valois, roi de France): « que s'il avait deux âmes il en donnerait une volontiers et qu'il la sacrifierait pour lui. Mais il n'en avait qu'une, qu'il chérissait par-dessus tout et qu'il tenait à garder quoi qu'il arrive. »). C'est ainsi que nous devons répondre au démon, au monde, quand ils nous présentent quelque fruit défendu.

 

 

         3. Heureuse l'âme qui comprend cette grande maxime de saint François-Xavier: « Il n'y a dans ce monde qu'un seul bien et qu'un seul mal! » Se damner, c'est le seul mal; se sauver, c'est le seul bien. Les maladies, la pauvreté, les humiliations, ne sont pas des maux, puisque supportés patiemment, elles augmentent notre bonheur éternel. La santé, les richesses, les honneurs ne sont pas des biens pour la plupart des pécheurs, puisqu'ils ne leur servent qu'à mériter un enfer plus rigoureux.

 

         Sauvez-moi donc, ô Dieu de mon âme, puis faites de moi ce qu'il vous plaît. Vous savez et vous voulez ce qu'il y a de mieux en moi. Je m'abandonne entre les mais de votre miséricorde: « Seigneur, je remets mon esprit entre vos mains » (Ps 31/30, 6 – Lc 23, 46). Que je suis désolé d'avoir, par le passé, osé résister à vos volontés! Je voudrais en mourir de douleur. Maintenant je vous aime, et ne veux que ce que vous-même voulez. Donnez-moi votre amour, afin que je vous sois fidèle.

 

         Et vous, ô Marie, aidez-moi.

 

 

 

 

 

LA MORT EST CERTAINE

 

 

         1. Ô ciel! Comment est-il possible que des chrétiens poussent si loin la folie? Ils savent par la foi qu'ils doivent mourir un jour et que leur mort sera suivie d'une éternité de joies ou d'une éternité de tourments; ils savent que l'instant de leur mort décidera de leur sort à jamais heureux ou malheureux, et ils ne prennent pas tous les moyens de s'assurer une bonne mort!

 

         Ah! Seigneur, donnez-moi des larmes pour pleurer mes offenses. En vous offensant, je perdais votre grâce, je me condamnais aux tourments sans fin, je le savais, et, néanmoins, je vous outrageais, quand je vous préférais de misérables satisfactions: ayez pitié de moi.

 

 

         2. Entendons-nous dire: « Un tel est mort subitement; un tel qui vécut toujours sans se soucier de la mort », aussitôt nous disons avec un sentiment de compassion: « Hélas! Sa pauvre âme, qu'est-elle devenue? » Mais alors, pourquoi nous-mêmes n'avons-nous pas soin de nous tenir toujours prêts à mourir? Est-ce que le même malheur de la mort subite ne peut pas nous frapper? Du reste, un peu plus tôt, un peu plus tard, – soudainement ou non, – que nous y pensions, que nous n'y pensions pas – un jour nous serons étendus sur un lit pour rendre notre âme à Dieu. Déjà l'instrument de notre mort est fixé par la Providence, je veux dire la maladie qui doit nous emporter hors de ce monde. Chaque jour nous en rapproche: pourquoi ne pas nous efforcer de nous unir chaque jour plus étroitement à Jésus Christ qui doit nous juger aussitôt après la mort?

 

         Mon Rédempteur, ce sont les mérites de votre mort qui me donnent la confiance de vivre et de mourir dans votre grâce. Je vous aime, ô Bonté infinie! J'espère vous aimer toujours, en cette vie et durant toute l'éternité.

 

 

         3. Chaque siècle voit les villes et les royaumes renouveler leur population; nos devanciers sont tous descendus dans la tombe. Ceux qui vivaient dans nos contrées, il y a cent ans, où sont-ils? Dans l'Éternité. Ainsi, mon cher lecteur, dans cent ans, même beaucoup plus tôt, ni vous ni moi ne serons plus en vie; nous serons tous deux entrés dans l'Éternité heureuse ou malheureuse; nous serons tous deux sauvés ou damnés à jamais: l'une des deux éternités sera notre partage, c'est une nécessité.

 

         Il est donc possible, ô mon Dieu, que je me sauve comme je l'espère; mais il est possible aussi que je me perde par mes péchés. Je puis donc me damner, et je ne prends pas tous les moyens de me sauver!

 

         Ô funeste aveuglement! Seigneur, éclairez-moi, faites-moi connaître ce que je dois faire pour me sauver; avec le secours de votre grâce, j'accomplirai tout ce que vous me direz. Bien que je vous aie manqué de respect si souvent, ô mon Père, vous n'avez pas cessé de me vouloir du bien. De toute la haine dont je suis capable je déteste les déplaisirs que je vous ai causés et de toute mon âme, ô mon Dieu, je vous aime. Bénissez-moi, mon Père; ne permettez pas que je vous perde encore.

 

         Ô Marie, ma tendre mère, ayez pitié de moi.

 

 

 

 

 

À QUOI SERT LE MONDE ENTIER À L'HEURE DE LA MORT?

 

 

         1. « La tombe, voilà tout ce qui me reste », disait Job (Jb 17, 1).

 

         Les jours passent, les années passent, les plaisirs, les applaudissements, le faste, passent. Quelle sera la fin de tout cela? La mort, qui viendra nous dépouiller de tout. Puis, on nous jettera dans une fosse, où nous pourrirons, abandonnés, oubliés de tout le monde. Ô ciel! À l'heure de la mort, le souvenir de tous les gains réalisés pendant la vie, n'a d'autre effet que de redoubler nos angoisses et notre incertitude du salut!

 

         Ô mort! Ô mort! Ne t'éloigne plus jamais de mes yeux! Mon Dieu, éclairez-moi.

 

 

         2. « Le fil de nos jours est coupé par Dieu comme la trame par le tisserand » (Es 38, 12).

 

         Combien n'en voit-on pas qui sont frappés par la mort, alors qu'ils déploient le plus d'activités pour exécuter des projets longuement mûris! La mort tranche tout. Vus du lit de mort, les biens de la terre n'apportent à ceux qui s'y sont attachés, que tristesse et remords, tristesse de les perdre, remords de les avoir trop aimés. Pendant la vie, ces biens apparaissent aux yeux aveuglés des mondains comme quelque chose de grand; mais la mort les dépouille de leur faux éclat, elle les montre tels qu'ils sont en réalité, c'est-à-dire, fange, fumée, néant. À la lumière sinistre du dernier flambeau, s'évanouissent toutes les grandeurs de ce monde; les plus hautes fortunes, les gloires les plus brillantes perdent toute valeur et toute splendeur; les sceptres eux-mêmes et les couronnes sont obscurcis par l'ombre de la mort.

 

         Ah! Mon Dieu, donnez-moi votre grâce, je ne vous demande rien de plus. Autrefois je l'ai méprisée, mais aujourd'hui je pleure ces dédains. Mon Jésus, ayez pitié de moi.

 

 

         3. À quoi servent les richesses au moribond, puisqu'il n'a plus besoin que de quelques planches et d'un vieux haillon pour couvrir son cadavre? À quoi servent au moribond les honneurs, les dignités, puisqu'il ne peut plus avoir en partage qu'un convoi funèbre, un tombeau de marbre dont son âme ne profitera pas, si elle est perdue? À quoi sert au moribond la beauté du corps, puisque ce corps est sur le point de devenir la pâture des vers, un amas de pourriture, un objet d'horreur?

 

         Hélas! Mon Rédempteur, je savais qu'en péchant je perdais votre amitié et, délibérément, j'ai voulu la perdre. Mais j'espère que vous me pardonnerez: n'êtes-vous pas mort pour pouvoir me pardonner? Ô Dieu de mon cœur, puissé-je ne vous avoir jamais offensé! Je vois l'immensité de l'amour que vous me portez; cet amour accroît la douleur que vous me portez; cet amour accroît la douleur que j'ai de vous avoir déplu, à vous, mon Père infiniment bon. Seigneur, je vous aime; je ne veux plus vivre sans vous aimer; donnez-moi la persévérance.

 

         Ô Marie, ma Mère, priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

 

EN PÉCHANT, L'HOMME AFFLIGE LE COEUR DE DIEU

 

 

         1. « Les pécheurs, dit le roi-prophète, ont affligé le cœur du Très-Haut » (Ps 77/78, 56).

 

         Dieu, souverainement parfait, immuable, ne peut souffrir; il est supérieur à la douleur. Mais, si, par impossible, il était capable de souffrir, chaque péché commis par les hommes suffirait à le contrister, à lui faire perdre la paix.

 

         Voilà donc, ô mon Dieu, la reconnaissance que je vous ai témoignée en retour de votre grand amour! Que de fois j'ai préféré quelque vile satisfaction à votre amitié! Bonté infinie, pardonnez-moi; oui, pardonnez-moi, précisément parce que vous êtes la bonté infinie.

 

 

         2. Le péché mortel ne se contente pas d'affliger le cœur de Dieu: il pousse plus loin sa malice. « Autant qu'il est en lui, dit saint Bernard, il donne la mort à Dieu ». (Jean de Medina, De poenitentia, tr. 3 de satisfactione, q. 1, Ingolstadt 1581, 248). Au fait, quelle peine profonde n'éprouvons-nous pas, lorsque nous voyons une personne enrichie par nos bienfaits, comblée des marques spéciales de notre affection, avoir l'audace de nous offenser? Dieu nous a prodigué ses bienfaits; même un jour, dans l'excès de son amour, il est allé jusqu'à donner pour nous son sang et sa vie. Après cela, de quel spectacle est-il témoin? Hélas! Il voit les hommes lui tourner le dos, mépriser sa grâce, la sacrifier pour des riens, pour assouvir un mouvement de colère, pour jouir d'une misérable et fugitive satisfaction. Assurément, si Dieu pouvait ressentir la tristesse, pareille conduite lui causerait une peine si profonde qu'il en mourrait.

 

         Mon bien-aimé Jésus, je suis une pauvre brebis perdue par ma faute; mais vous êtes mon bon Pasteur. Vous avez donné votre vie pour toutes vos brebis: ayez donc pitié de moi; pardonnez-moi toutes les amertumes dont je vous ai abreuvé. Ô mon Jésus, je suis très affligé de mes offenses; je vous aime de toute mon âme.

 

 

         3. Pourquoi notre divin Rédempteur fut-il toute sa vie accablé de souffrances et d'afflictions? Parce que ce très aimant Rédempteur eut sans cesse devant les yeux la multitude de nos péchés.

 

         Et, notamment, quelle fut la cause de cette sueur de sang, de cette agonie mortelle qu'il eut à subir au jardin des oliviers et lui fit jeter ce cri de détresse: « Mon âme est triste jusqu'à en mourir! » (Mt 26, 38) c'est-à-dire, ma tristesse est si grande, que je suis à chaque instant sur le point de rendre le dernier soupir? Oui, quelle fut la cause de cette agonie mortelle et de cette sueur de sang? Sans nul doute, la vue de nos péchés.

 

         Je vous en supplie, ô mon Jésus, faites-moi participer à la profonde douleur que vous causèrent mes péchés dans le jardin de Gethsémani; faites que je les pleure sans cesse jusqu'à la mort. Que ne puis-je même mourir de contrition, si tel est votre bon plaisir! Mon Jésus, je ne veux plus jamais vous causer aucune peine; non, je ne veux plus contrister votre cœur; je veux, au contraire, vous aimer de toutes mes forces, ô mon Amour, ma Vie, mon Tout! Ne permettez pas que je vous offense encore.

 

         Ô Marie, mon Espérance, ayez pitié de moi.

 

 

 

 

 

LE JUGEMENT GÉNÉRAL

 

 

         1. « Jour de colère... jour d'affliction et de misère » (So 1, 15).

 

         Tel sera, d'après la sainte Écriture, le jugement général pour tous ceux que la mort aura frappés en état de péché mortel. Alors, en effet, ces malheureux verront toutes leurs iniquités, même les plus secrètes, dévoilées devant le genre humain tout entier; ils seront publiquement chassés de la compagnie des saints et jetés dans la prison éternelle de l'enfer, pour y subir une mort ininterrompue.

 

         Saint Jérôme, retiré dans sa grotte de Bethléem, passant les jours et les nuits dans la prière et les austérités, tremblait à la seule pensée du jugement général. (Sur la crainte du jugement éprouvé par S. Jérôme; PL 22, 354 et 644). Le vénérable Juvénal Ancina, pendant qu'il écoutait attentivement le chant du Dies Irae, dies illa, fut saisi d'une telle frayeur, à la pensée du jugement universel, qu'il quitta le monde et se fit religieux. (G. Forti, Vita del Ven. Servo di Dio Giovenale Ancina, ch. 4, Macerata 1679, 15-16: « En 1572, à l'âge de 27 ans, un matin il s'attarda à écouter une messe chantée des défunts... Quand ces paroles: « Dies irae, dies illa, etc. » vinrent frapper ses oreilles, ce furent autant de flèches qui lui percèrent le cœur et le déterminèrent à se consacrer au service de Dieu. »)

 

         Ô mon Jésus! En ce jour redoutable, qu'en sera-t-il de moi? Où me trouverai-je? À droite, avec les élus? À gauche, avec les réprouvés? Je sais que j'ai mérité d'être à votre gauche; mais je sais aussi que vous pouvez encore me pardonner, si je me repens de vous avoir offensé. Oh! Oui, je m'en repens de tout mon cœur; je veux mourir plutôt que de vous offenser encore.

 

 

         2. Jour d'épouvante et de torture pour les damnés, le jour du jugement final sera pour les élus un jour de triomphe et d'allégresse. Car alors, en présence de tous les hommes réunis, leurs âmes bienheureuses seront proclamées reines du paradis, épouses bien-aimées de l'Agneau sans tache.

 

         Mon Jésus, votre Sang est mon espérance. Daignez oublier mes outrages, embrasez-moi tout entier de votre saint amour, Je vous aime, ô mon Souverain Bien; j'espère me trouver au dernier jugement parmi les âmes aimantes, destinées à vous louer et à vous aimer durant toute l'éternité.

 

 

         3. Mon âme, choisis, et choisis sans retard.

        

         Veux-tu la couronne éternelle de ce bienheureux royaume où l'on voit, où l'on aime Dieu face à face dans la compagnie des Saints, des Anges, de la divine Mère? Veux-tu la prison éternelle de l'enfer, où l'on pleure à jamais, abandonné de toutes les créatures et privé de Dieu? Ô mon âme, fais ton choix.

 

         « Agneau de Dieu, qui enlève le péché du monde, prends pitié de nous! »

 

         Oui, divin Agneau, vous qui, pour nous préserver de l'enfer, avez voulu sacrifier votre vie en mourant de douleur sur une croix, ayez pitié de nous, mais ayez surtout pitié de moi, qui vous ai offensé plus que les autres, je veux vous aimer plus que les autres. Je suis souverainement affligé de vous avoir déshonoré par mes péchés; j'espère vous rendre gloire au jour du jugement, devant tous les hommes et tous les anges, en proclamant vos miséricordes envers moi. Mon Jésus, aidez-moi à vous aimer; je ne veux que vous, rien de plus.

 

         Ô Marie, ma Reine, en ce grand jour, tenez-moi près de vous.

 

 

 

 

 

LES PEINES DE L'ENFER SONT DES PEINES SANS MÉLANGE

 

 

         1. En cette vie, pas de maux dont la violence ne se calme ou ne s'interrompe au moins de temps en temps. Ce malade endure toute la journée des douleurs d'entrailles ou de goutte; mais, la nuit venue, il dort quelques heures, il ne souffre plus. Pour vous, malheureux damnés, il n'y a jamais ni soulagement, ni répit; toujours gémir, toujours souffrir, et souffrir des tourments effroyables, sans avoir jamais, durant toute l'éternité, un moment de relâche, voilà votre sort!

 

         Ce sort serait le mien, ô mon Jésus, si vous m'aviez fait mourir, quand je me trouvais en état de péché. Mon bien-aimé Rédempteur, je ne refuse pas de souffrir, mais je veux vous aimer.

 

 

         2. En cette vie, la prolongation des mêmes souffrances crée l'habitude de les supporter; au bout d'un certain temps, la douleur se fait moins sentir qu'au commencement. Les malheureux damnés souffrent pendant toute l'éternité les mêmes tourments: bénéficient-ils des avantages de l'habitude? Leurs tourments en sont-ils diminués, rendus moins cuisants par l'accoutumance? Non pas; car telle est la continuité comme l'acuité des supplices éternels, qu'après des centaines et des milliers d'années, ils torturent autant qu'au premier instant.

 

         « Seigneur, j'ai mis ma confiance en vous; que jamais je ne sois confondu! » (Ps 31/30, 2). Je sais que j'ai souvent mérité l'enfer, mais je sais aussi que vous ne voulez pas la mort du pécheur, mais sa conversion et sa vie. Mon Dieu, je ne veux pas être un pécheur obstiné, de toute mon âme je me repens de vous avoir offensé; je vous aime plus que moi-même; rendez-moi la vie, la vie de votre sainte grâce.

 

        

         3. Sur cette terre, quelqu'un souffre-t-il beaucoup? Il trouve du soulagement au moins dans la compassion de ses parents et de ses amis. Mais quelle ne serait pas l'affliction, l'agonie de celui qui, se roulant convulsivement par terre dans l'excès de sa douleur, verrait arriver ses parents, ses amis pour le fouler aux pieds, l'accabler de reproches, et lui crier sans pitié: « Tu peux bien te livrer à la rage, au désespoir; tes méfaits l'ont mérité! »

 

         Les malheureux réprouvés! À quel état misérable ne sont-ils pas réduits? Ils endurent les pires tourments, sans trêve ni merci, sans arrêt ni soulagement, et, pour comble de malheur, ils n'excitent jamais la moindre compassion. Au reste, d'où leur viendrait-elle? De Dieu? Ils l'ont pour ennemi. De la divine Mère, des Anges, des Saints? Les Anges, les Saints, la divine Mère ne peuvent que louer la justice de Dieu. Quant aux démons, que font-ils? Ils foulent aux pieds les réprouvés et leur reprochent les offenses qui sont la cause de ces justes châtiments.

 

         Ô Marie, ma Mère, ayez pitié de moi, maintenant que vous pouvez encore compatir à ma misère et me recommander au Seigneur. Et vous, ô mon Jésus, qui, par compassion pour moi, avez volontairement manqué de compassion pour vous-même en mourant pour moi sur la croix, sauvez-moi, et que mon salut soit de vous aimer éternellement. Je me repens, Seigneur, de vous avoir offensé; je vous aime de tout mon cœur.

 

 

 

 

 

L'AMOUR CRUCIFIÉ

 

 

         1. En vérité, seul Jésus Christ, le Fils de Dieu, le souverain Maître de l'univers, pouvait concevoir et réaliser ce prodige de générosité: mourir sur une croix pour nous faire comprendre l'immensité de son amour. À la pensée de qui pouvait-il venir que le Créateur mourût pour ses créatures? C'est donc avec raison que Moïse et Élie, sur le mont Thabor, appelaient la mort de Jésus un excès d'amour: « Ils s'entretenaient de l'excès d'amour, qui devait s'accomplir dans Jérusalem » (Lc 9, 31). Quel excès en effet, que de voir le Créateur mourir par amour pour ses créatures!

 

         Pour reconnaître votre amour, ô mon Rédempteur, il faudrait qu'un autre Dieu mourût pour vous. C'est donc bien peu, même ce n'est rien, que nous, misérables vers de terre, nous vous sacrifions notre vie, à vous qui, le premier, avez voulu mourir pour nous.

 

 

         2. Un autre motif très propre à nous embraser d'amour pour notre Dieu-Charité, c'est le désir ardent qu'il eut perpétuellement de voir arriver l'heure de sa mort pour nous donner la preuve éclatante de son amour pour nous. Il allait par le chemin de la vie, disant et redisant: « Je dois encore être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi, jusqu'à ce qu'il soit accompli! » (Lc 12, 50). Ce baptême, c'est celui de mon Sang dans lequel je laverai tous les péchés des hommes: voilà pourquoi, je me sens mourir du désir que vienne enfin le jour de ma passion et de ma mort!

 

         Ô mon âme! Lève les yeux, regarde ton Seigneur qui pend à cet infâme gibet; considère ce Sang qui l'inonde, ces plaies qui le couvrent: autant de marques d'amour qui réclament ton amour. Il semble que ton Rédempteur veuille obtenir, à force de souffrances, que tu l'aimes, au moins par compassion.

 

         Ah! Mon Jésus! Vous ne m'avez donc rien refusé, ni votre Sang, ni votre vie; et moi, j'aurai le cœur de vous refuser un sacrifice demandé par vous? Non, ô mon Jésus! Vous avez daigné vous donner à moi sans réserve, c'est sans réserve aussi que je me donne à vous.

 

 

         3. « L'amour du Christ (pour nous) nous presse » (2 Co 5, 14), disait saint Paul.

 

         Saint François de Sales commente admirablement ces paroles du grand Apôtre: « Sachant que Jésus Christ, vrai Dieu, nous a aimés jusqu'à souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix, n'est-ce pas cela avoir nos cœurs sous le pressoir, les sentir presser de force, sentir exprimer de l'amour, par une contrainte d'autant plus violente qu'elle est plus aimable? » Puis il ajoute cette conclusion pratique: « Eh! Que ne nous jetons-nous en esprit sur Jésus Crucifié pour mourir sur la croix, avec lui, qui pour l'amour de nous, a bien voulu mourir! Je le tiendrai, devrions-nous dire, et ne le quitterai jamais; je mourrai avec lui et brûlerai dans les flammes de son amour. Un même feu consumera ce divin Créateur et sa chétive créature. Mon Jésus est tout à moi, et je suis tout à lui; je vivrai et mourrai sur sa poitrine; ni la mort ni la vie ne me sépareront jamais de lui. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 7, ch. 8, AN tome 5, 33; RVP 687). « Ô Amour éternel, mon âme vous cherche, et vous choisit éternellement. » (Ibid, liv. 12, ch. 13, AN 346, RVP 972).

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, faites que je sois tout à Jésus.

 

 

 

 

 

SE DAMNER, C'EST UN MAL IRRÉPARABLE

 

 

         1. Pas de faute comparable à l'insouciance du salut éternel!

 

         À tout autre mal, il y a quelque remède. Vous perdez, fût-ce par votre imprudence, une place avantageuse, vous pouvez, avec le temps, la recouvrer. Vous subissez la perte d'une partie de votre fortune, c'est un malheur que, peut-être, vous réparerez. Pour celui qui se damne, plus de remède, plus d'espoir. On ne meurt qu'une fois: perdre son âme à la mort, c'est la perdre pour toujours; jamais, durant toute l'éternité, vous ne pourrez réparer pareille catastrophe.

 

         Ô mon Dieu, voici devant vous un pauvre pécheur qui devrait, depuis des années, gémir en enfer sans espérance de salut; mais, prosterné maintenant à vos pieds, il vous aime, il est affligé plus que de tout autre mal de vous avoir offensé; il espère grâce et miséricorde.

 

 

         2. Quelle est l'occupation de tant de malheureux déjà détenus dans la prison de l'enfer? Livrés au désespoir, il ne leur reste qu'à pleurer amèrement, à proclamer leur erreur: « Ergo erravimus! Nous nous sommes donc trompés! » (Sg 5, 6), s'écrient-ils. Notre erreur est à jamais irréparable; nous en porterons les conséquences, aussi longtemps que Dieu sera Dieu!

 

         Ah! Mon Rédempteur, si j'étais en enfer, je ne pourrais plus jamais ni me repentir ni vous aimer. Je vous remercie de m'avoir patiemment supporté, lorsque j'étais digne de l'enfer. Puisqu'il m'est encore loisible de me repentir et de vous aimer, oui, de tout mon cœur, je me repens des déplaisirs que je vous ai causés, ô Bonté infinie. Je vous aime plus que toute chose, plus que moi-même. Je vous en supplie, ô mon Jésus, ne permettez pas que je cesse de vous aimer.

 

 

         3. Quel supplice pour le damné que cette pensée obsédante: « Je savais pourtant que j'étais hors du bon chemin et qu'en y restant je finirais par me perdre: c'est donc bien par ma faute que je me suis perdu! » Quelqu'un perd-il par négligence un anneau, une pièce d'or? Il est inconsolable de l'avoir perdu par sa faute. Ô ciel! Quelle ne sera pas l'acuité du regret du damné! « J'ai perdu mon âme, se dira-t-il éternellement, j'ai perdu le paradis, Dieu lui-même; j'ai tout perdu, et tout cela, je l'ai perdu par ma faute! »

 

         Mon doux Sauveur, je ne veux pas vous perdre. En vous perdant volontairement par le passé, je fus un criminel, je le reconnais. Je me repens de toute mon âme et je vous aime plus que toutes choses. Mon Jésus, c'est afin que je vous aime, que vous ne m'avez pas jeté en enfer. Eh bien! Oui, je veux vous aimer, et vous aimer beaucoup. Donnez-moi la grâce de réparer par l'ardeur de mon amour toute la peine que je vous ai faite.

 

         Vierge sainte, ô Marie, vous êtes mon Espérance.

 

 

 

 

 

IL FAUT MOURIR

 

 

         1. Quel terrible sermon que cette seule parole: « Il faut mourir! ».

 

         Mon frère, un jour, vous mourrez: le doute n'est pas possible. Un jour, on vous a inscrit sur le registre des baptêmes; un jour, – déjà fixé par Dieu, – on vous inscrira sur le registre des décès. Vous dites, en parlant de vos parents qui ne sont plus: Feu mon père, feu mon oncle, feu mon frère. Ainsi parleront de vous les parents qui vous survivront. Que de fois vous avez entendu les cloches annoncer la mort des autres! Un jour, les autres entendront ces mêmes cloches annoncer votre mort, et vous serez déjà dans l'Éternité.

 

         Ah! Mon Dieu, dans quelle éternité serai-je alors? Heureuse ou malheureuse? Quand on portera mon corps à l'église et qu'on célébrera pour moi la messe, où se trouvera mon âme? Aidez-moi, Seigneur, à faire quelque chose pour vous, avant que la mort arrive. Malheur à moi, si elle me frappait à l'instant.

 

 

         2. Que diriez-vous, si vous voyiez un criminel conduit à l'échafaud, rire aux éclats, jeter partout des regards curieux, l'esprit tout occupé des plaisirs du monde? « C'est un fou, diriez-vous, ou bien un incroyant. » Vous-même, n'êtes-vous pas toujours en marche vers la mort? De quoi vous occupez-vous?

 

         Vous savez qu'il faut mourir et qu'on ne meurt qu'une fois. Vous croyez qu'après cette vie, il y en a une autre qui ne finira jamais; vous croyez que la vie éternelle sera heureuse, ou malheureuse suivant les comptes que vous apporterez au jugement. Alors, comment expliquer qu'un homme, convaincu de ces vérités, s'occupe d'autre chose que de s'assurer une bonne mort?

 

         Mon Dieu, donnez-moi votre lumière; faites que je pense toujours à la mort, à l'éternité qui m'attendent.

 

 

         3. Allez dans un cimetière. Considérez tous ces squelettes; écoutez leur langage, chacun vous dit: « Ce qui m'est arrivé, doit t'arriver aussi. » Regardez autour de vous les portraits de vos parents défunts, les papiers écrits de leur main, les chambres, les lits, les habits dont vous avez hérité: toutes ces choses, autrefois possédées par eux, vous crient: « La mort t'attend ».

 

         Ô mon Jésus crucifié! Pour vous embrasser, je ne veux pas attendre l'heure où l'on vous approchera de mes lèvres mourantes. Dès maintenant je vous embrasse et vous presse sur mon cœur. Autrefois je vous ai souvent chassé de mon âme; mais aujourd'hui, je vous aime plus que moi-même, je me repens de vous avoir méprisé; désormais, je serai tout à vous et vous serez tout à moi. Je l'espère par les mérites de votre Passion.

 

         Je l'espère aussi par votre intercession, ô Marie.

 

 

 

 

 

DIEU ACCUEILLE AVEC AMOUR LE PÉCHEUR REPENTANT

 

 

         1. Les rois de la terre chassent de leur présence les sujets rebelles qui viennent implorer leur pardon. Est-ce ainsi que Jésus Christ traite le pécheur repentant, prosterné devant lui? Non pas. Lui-même atteste qu'il ne le repoussera jamais: « Celui qui vient à moi, je ne le jetterai point dehors » (Jn 6, 37). Déjà le Prophète-Roi avait dit: « Seigneur, vous ne mépriserez pas le coeur contrit et humilié » (Ps 51/50n 19).

 

         Mon Jésus, je ne mérite pas le pardon des injures que je vous ai faites. Sachez, cependant, que rien ne m'afflige autant que le souvenir de vous avoir offensé.

 

 

         2. Du reste, comment pourrais-je craindre d'être rejeté par vous, ô mon Dieu, puisque vous-même m'invitez à revenir et m'offrez le pardon? « Reviens à moi..., dites-vous, je te recevrai » (Jr 3, 1). Comment me défier de celui qui promet de nous ouvrir ses bras, si nous nous convertissons? « Revenez à moi, et je reviendrai à vous » (Za 1, 3).

 

         Cessez donc, Seigneur, de vous détourner de moi, car je quitte tout pour me convertir à vous, mon Bien suprême. Assez, assez d'offenses jusqu'ici! Désormais, je veux vous aimer.

 

 

         3. Dieu va jusqu'à nous assurer qu'il veut oublier toutes les iniquités du pécheur, pourvu que le pécheur s'en repente: « Si l'impie fait pénitence, il vivra certainement et ne mourra pas. Je ne me souviendrai d'aucune des iniquités qu'il a commises » (Ez 18, 21-22).

 

         Moi, mon bien-aimé Sauveur, je ne veux jamais perdre le souvenir de mes péchés, afin de ne cesser jamais de pleurer tant d'outrages que je vous ai faits. Vous, ô mon Jésus, veuillez oublier selon votre promesse, tout mon malheureux passé, car je ne veux pas que mes péchés vous empêchent de m'aimer. Vous-même n'avez-vous pas dit: « J'aime ceux qui m'aiment? » (Pr 8, 17). Autrefois, je ne vous ai pas aimé, j'ai mérité votre haine. Maintenant que je vous aime, je ne veux plus que vous me haïssiez. Oubliez donc le passé; pardonnez-moi; enchaînez-moi fortement à vous et ne permettez pas que je vous quitte de nouveau.

 

         Ô Marie, priez pour moi.

 

 

 

 

 

ARTIFICES DU DÉMON POUR FAIRE RETOMBER LES PÉCHEURS

 

 

         1. « Dieu est miséricordieux »; voilà, mon âme, ce que dira le démon quand il reviendra te solliciter au mal. Réfléchis alors envers quelles âmes le Seigneur use de miséricorde. La divine Mère nous l'enseigne dans son cantique: « La miséricorde s'étend sur ceux qui le craignent » (Lc 1, 50), mais non sur ceux qui le méprisent. Que Dieu soit miséricordieux, qui le nie? Combien d'âmes néanmoins n'envoie-t-il pas chaque jour en enfer! Dieu est miséricordieux, mais juste aussi. En conséquence, il traite miséricordieusement celui qui se repent de ses péchés, mais non celui qui s'appuie sur sa miséricorde pour l'outrager davantage.

 

         Ah! Seigneur, que de fois j'ai de la sorte abusé de votre clémence! Que de fois je vous ai offensé, parce que vous êtes bon!

 

 

         2. Le démon te dira: « Dieu t'a déjà pardonné tant de péchés; il te pardonnera de même celui que tu vas commettre. » Réponds à ce menteur: C'est précisément parce que Dieu m'a pardonné tant de péchés, que je dois redouter d'en commettre un nouveau. Sa patience pourrait se lasser. Il me refuserait le pardon et châtierait en une fois toute mes offenses. C'est l'avis que me donne le Saint-Esprit: « Mon fils, ne dis pas: '' J'ai péché, et que m'est-il arrivé de fâcheux? '' Car le Très-Haut attend pour rendre selon le mérite » (Si 5, 4).

 

         Mon Dieu, j'ai donc eu l'audace de rivaliser avec vous; hélas! De quelle façon! Vous persistiez à me pardonner; moi, je persistais à vous faire des injures; vous persistiez à me combler de faveurs; moi, je persistait à vous outrager. Ah! Mon Dieu, que désormais il n'en soit plus ainsi! Plus vous avez mis de patience à me supporter, plus je veux vous aimer. Seigneur, aidez ma faiblesse.

 

 

         3. Le démon te dira: « Ne vois-tu pas que tu ne peux pas, en ce moment, résister à la tentation? »

 

         Réponds-lui: Si je ne résiste pas maintenant, comment résisterai-je plus tard quand ma nouvelle défaite m'aura affaibli, quand les secours divins me feront défaut? Folle présomption d'espérer que Dieu multipliera ses grâces à mesure que je multiplierai mes iniquités!

 

         Dernière ruse: « Même après ce péché, il est encore possible que tu te sauves. »

 

         Réponds-lui: Il demeure possible que je me sauve; mais, en attendant, j'écris moi-même ma sentence de condamnation à l'enfer. Si, tout de même, il se peut que je me sauve, il se peut aussi que je me damne; c'est même l'éventualité la plus probable. Sur un pareil « peut-être », je risquerais mon salut? On ne risque pas une affaire aussi grave sur un « peut-être ».

 

         Seigneur, vous êtes bien l'infinie Bonté! J'ai multiplié mes torts, vous avez multiplié vos bienfaits. Plus j'y pense, plus je sens redoubler ma douleur de vous avoir abreuvé de tant d'amertumes. Mon Dieu, pourquoi vous ai-je offensé, vous la Bonté même? Que ne puis-je mourir de regret! Mon Jésus, aidez-moi, je veux être à vous, tout à vous.

 

         Ô Marie, obtenez-moi la sainte persévérance. Ne permettez pas que je sois plus longtemps ingrat envers ce Dieu qui m'a tant aimé.

 

 

 

 

 

LA RÉSURECTION DES CORPS AU JUGEMENT GÉNÉRAL

 

 

         1. Un jour doit venir qui sera le dernier des jours, – avec lequel finira toute la scène de ce monde. Avant l'arrivée du Juge, un feu descendra du ciel: « Alors, dit saint Pierre, la terre sera consumée avec les ouvrages qu'elle renferme » (2 P 3, 10). Tout ici-bas passera par les flammes; tout sera réduit en cendres. Quel cas, ô ciel! ferons-nous alors de toutes ces vanités auxquelles beaucoup sacrifient leur salut? Que deviendront alors toutes les grandeurs de ce monde, la pourpre royale, les sceptres, les couronnes?

 

         Ô folie de ceux qui les auront aimées! Ô regrets de ceux qui, subjugués par ces riens, auraient perdu leur Dieu!

 

 

         2. « La trompette retentira, les morts ressusciteront » (2 Co 15, 52), (TOB, note p: « la trompette est un accessoire traditionnel de l'imagerie apocalyptique »), écrit l'Apôtre.

 

         Tous ressusciteront à l'appel de la trompette, pour comparaître devant le Juge suprême. Regardez! Qu'ils sont beaux, resplendissants les corps des bienheureux! En vérité, « ils brillent comme le soleil » (Mt 13, 43), selon la parole du divin Maître. Par contre, qu'ils sont horribles, affreux les corps des réprouvés! Quel supplice pour leurs âmes infortunées de rentrer dans ces corps qu'elles ont flattés jusqu'à leur sacrifier le paradis et Dieu lui-même! Quel supplice d'être précipités ensemble dans l'abîme, pour y brûler éternellement!

 

         Heureux alors ceux qui, volontairement, auront privé leurs sens des plaisirs qui déplaisent à Dieu! Heureux ceux qui, pour mieux dompter leur chair, l'auront mortifiée par des jeûnes et d'autres austérités!

 

         Je vous supplie, mon Jésus, « ne détournez pas de moi votre face » (Ps 143/142, 7). Je ne mérite pas que vous me regardiez. Que de fois, en effet, j'ai préféré la satisfaction de mes sens à votre amitié! Que ne suis-je mort plutôt que de vous infliger ce déshonneur! Ayez pitié de moi.

 

 

         3. À peine ressuscités, les hommes entendront l'appel des anges: « Peuples, peuples dans la vallée de la décision du jugement définitif! » (Jo 4, 14). Ils se mettent en marche vers la vallée de Josaphat, pour être jugés dans l'assemblée du genre humain tout entier.

 

         Ah! Mon Dieu, moi aussi, je devrai me rendre à cette vallée redoutable. Quelle y sera ma place? Parmi les élus, dans la gloire? Parmi les damnés, dans les chaînes? Mon bien-aimé Rédempteur, votre Sang est mon espérance. Malheureux! Combien de fois n'ai-je pas mérité d'être jeté dans l'abîme éternel, pour toujours, banni loin de vous, sans pouvoir jamais plus vous aimer! Mon Jésus, je veux vous aimer toujours, en cette vie d'abord, puis dans l'autre. Ne permettez pas que le péché me sépare encore de vous. Vous connaissez ma faiblesse; mon Jésus, aidez-moi toujours, ne m'abandonnez pas.

 

         Marie, mon Avocate, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

AMOUR QUE DIEU NOUS A TÉMOIGNÉ PAR LE DON DE SON DIVIN FILS

 

 

         1. Dès le commencement, Dieu combla l'homme de grâces et de biens. Mais son amour pour nous est si grand, qu'il en vint à nous donner son propre Fils: « Dieu, dit saint Jean, a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16). Que sommes-nous ici-bas? De misérables vers de terre, et c'est pour nous que le Père éternel envoya son Fils bien-aimé, avec l'ordre de mener en ce monde une vie de souffrances et d'humiliations, puis de subir la mort la plus ignominieuse, la plus cruelle que, jamais homme ait endurée, enfin d'expirer, à force de douleurs intérieures et extérieures, dans une affliction extrême: « Mon Dieu, mon Dieu, disait-il, pourquoi m'avez-vous abandonné? » (Mt 27, 46).

 

         Assurément, Seigneur, aucun autre que vous n'aurait pu nous faire ce don d'une valeur infinie; car seul vous êtes un Dieu capable d'aimer infiniment. Je vous aime donc, Bonté infinie; je vous aime, Amour infini!

 

 

         2. « Il n'a pas épargné son propre Fils, mais il l'a livré pour nous tous » (Rm 8, 32).

 

         Mais, ô Père éternel, ce Fils, à qui vous avez donné l'ordre de mourir, est innocent; il vous a toujours rendu pleine et entière obéissance, vous l'aimez autant que vous-même: comment pouvez-vous le condamner à mort pour nos péchés?

 

         –  Précisément, répond le Père éternel, parce qu'il est mon Fils, parce qu'il est parfaitement innocent, parce qu'il m'est soumis en tout, je veux qu'il donne sa vie pour vous, afin que vous sachiez quel amour vous porte aussi mon Fils bien-aimé.

 

         Que toutes les créatures louent sans cesse, ô mon Dieu, cet excès d'amour qui vous fit vouloir la mort de votre propre Fils pour procurer la délivrance de misérables esclaves! Pour l'amour de votre Fils, ayez pitié de moi! Pardonnez-moi! Sauvez-moi! Que mon salut consiste à vous aimer toujours en cette vie et durant toute l'éternité.

 

 

         3. « Dieu, si riche en miséricorde, – par l'amour excessif dont il nous a aimés, alors que nous étions morts par nos offenses, – nous a vivifiés dans le Christ » (Ep 2, 4-5).

 

         Trop grand et dépassant les bornes, tel apparaît, au regard de l'Apôtre, l'amour que Dieu daigne avoir pour nous. Nous étions morts par le péché. Pour nous rendre la vie, que fait-il? Il nous accorde généreusement la mort de son Fils.

 

         Toutefois – à considérer en elle-même la bonté de Dieu, – cet amour ne présente rien d'excessif; car la bonté de Dieu ne peut être qu'infinie. Infini dans toutes ses perfections, Dieu l'est également dans son amour.

 

         Mais alors, Seigneur, comment se fait-il qu'après tant de preuves de votre amour, il y ait si peu d'hommes qui vous aiment? Je veux être, moi, de ce petit nombre. Par le passé, hélas! Je vous ai délaissé; maintenant je m'en repens de tout mon cœur et je vous aime. Telle est l'ardeur de mon amour, que si tous les hommes vous abandonnaient, moi, je ne vous abandonnerais pas, mon Dieu, mon Amour, mon Tout.

 

         Ô Marie, unissez-moi par des liens toujours plus étroits à mon bien-aimé Jésus.

 

 

 

 

 

POUR FAIRE SON SALUT, IL FAUT PRENDRE DE LA PEINE

 

 

         1. Pour se sauver, il ne suffit pas de faire juste, ou à peu près, ce qui est absolument commandé, absolument nécessaire. – Certains, par exemple, se proposent d'éviter tous les péchés mortels, mais ne tiennent aucun compte des péchés véniels: ils finiront par tomber, sans grande résistance, dans le péché mortel, et ne se sauveront pas. D'autres sont décidés à fuir les occasions de péché, mais seulement les occasions prochaines; ils demeurent attachés aux occasions éloignées; il leur arrivera facilement de tomber dans le péché grave, et, partant, ne se sauveront pas.

 

         Ô ciel! Quel zèle ne met-on pas au service des grands de la terre! On évite de leur causer le moindre déplaisir par crainte de perdre leurs bonnes grâces; mais, hélas! Quelle négligence au service de Dieu! Que de précautions prises pour écarter tout danger de compromettre la vie du corps; quelle témérité, par contre, en face des périls que court la vie de l'âme!

 

         Je le reconnais, ô mon Dieu, jusqu'ici je me suis rendu coupable, à votre service, de la plus lamentable négligence; je veux désormais vous servir avec la plus grande sollicitude. Daignez m'aider.

 

 

         2. Mon frère, si Dieu lésinait avec vous comme vous lésinez avec lui, que vous seriez à plaindre! S'il décidait de ne vous donner que la grâce strictement suffisante, arriveriez-vous au salut? Vous pourriez, à la rigueur, vous sauver; mais en fait, vous ne vous sauveriez pas. Cela, pour une raison: dans la vie il se présente souvent des tentations tellement violentes, qu'il est moralement impossible d'y résister sans un secours spécial de Dieu. Or, ces secours spéciaux, Dieu les refuse à ceux qui sont avares envers lui: « Celui qui sème peu, moissonne peu » (2 Co 9, 6), dit l'Apôtre. Il est juste que, donnant peu, l'on reçoive peu.

 

         Seigneur, ce n'est pas avec parcimonie que vous m'avez traité. J'ai payé vos faveurs par l'ingratitude, par le grand nombre de mes nouvelles offenses; et vous, au lieu de me châtier, vous avez redoublé vos grâces! Non, non! Mon Dieu! Je ne veux plus être ingrat, comme je le fus par le passé.

 

 

         3. Le salut n'est pas une entreprise facile, mais difficile, même très difficile. Nous portons avec nous une chair rebelle, toujours prête à se révolter contre la raison, toujours prompte à nous entraîner dans les plaisirs des sens. Autour de nous, que d'ennemis suscités par le monde et par l'enfer! Ennemis du dehors, ennemis du dedans, tous nous poussent violemment au mal.

 

         Sans doute il y a la grâce de Dieu, qui ne nous abandonne jamais; mais la grâce ne fait pas tout. Elle exige qu'avec son secours nous prenions la peine de résister vigoureusement aux tentations, surtout de prier pour obtenir un secours plus puissant dans les périls plus grands.

 

         Mon Jésus, je ne veux plus jamais me voir séparé de vous et privé de votre amour. Jusqu'ici, je ne vous ai témoigné que de l'ingratitude en vous tournant le dos bien souvent; maintenant, je vous aime de toute mon âme; je crains moins tous les maux que l'affreux malheur de ne plus vous aimer. Vous connaissez ma faiblesse, aidez-moi; je mets en Vous ma confiance.

 

         Ô Marie, ma Reine, ne cessez pas de prier pour moi.

 

 

 

 

 

PORTRAIT D'UN HOMME QUI VIENT D'EXPIRER

 

 

         1. « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retournes en poussière » (Gn 3, 19). (Formule de la liturgie du mercredi des cendres).

 

         Réfléchissez, mon frère: qu'êtes-vous? Un peu de terre. Que deviendrez-vous? Un peu de poussière. Maintenant vous voyez, vous entendez, vous parlez, vous marchez. Un jour viendra nécessairement où vous ne verrez plus, n'entendrez plus, ne parlerez plus, ne marcherez plus. Quand votre âme aura quitté votre corps, celui-ci restera, – pour devenir la pâture des vers, être bientôt réduit en poussière; l'âme se trouvera déjà dans celle des deux éternités que vous aurez méritée par vos œuvres.

 

         Ô mon Dieu, mes œuvres ne m'ont mérité jusqu'ici que votre disgrâce et l'enfer; mais vous m'interdisez de me livrer au désespoir; vous voulez que je me repente, que je vous aime et que j'espère.

 

 

         2. Représentez-vous par l'imagination un homme qui vient de rendre le dernier soupir. Voyez ce cadavre gisant encore sur son lit de mort, cette tête qui tombe sur la poitrine, ces cheveux en désordre, encore tout baignés des sueurs de l'agonie, ces yeux enfoncés, ces joues décharnées, ce visage couleur de cendre, cette langue et ces lèvres noirâtres. Quiconque le regarde, est pris de dégoût et d'horreur. Voilà, mon cher lecteur, l'état qui doit être un jour celui de notre corps, de ce corps que vous flattez tant aujourd'hui.

 

         Non, mon Dieu, je ne veux plus résister à vos multiples appels. Des satisfactions accordées à ce corps, que me reste-t-il sinon des remords qui me tourmentent sans répit? Ah! Que ne suis-je mort, avant d'avoir eu le malheur de vous offenser!

 

 

         3. Avec la corruption qui commence, c'est un redoublement de dégoût et d'horreur. Vingt-quatre heures ne se sont pas écoulées depuis la mort de ce jeune homme, qu'il s'en exhale une odeur insupportable. Il faut ouvrir les fenêtres, brûler de l'encens, pour empêcher l'infection d'envahir toute la maison. Aussi, quel n'est pas l'empressement des parents à le faire enterrer le plus tôt possible! (S. Ambroise, Hexameron, liv. 3, ch. 8, n. 51; PL 14, 263).

 

         Ce cadavre, c'est peut-être celui d'un de ces grands personnages, habituellement idolâtres de leur corps. À quoi servent maintenant les soins excessifs, prodigués pendant la vie? À lui faire répandre une puanteur plus repoussante.

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, je savais que chacun de mes péchés vous contristait profondément; pourtant je vous fis cette peine. Pour une satisfaction d'un instant, j'eus la triste audace de sacrifier l'inestimable trésor de votre grâce. Désolé, je me jette à vos pieds: pardonnez-moi, je vous en supplie par les mérites de votre Sang versé pour moi! Accordez-moi de nouveau votre amitié, puis, châtiez-moi comme il vous plaira. J'accepte tout, pourvu que je ne sois pas privé de votre amour. Je vous aime, Dieu de mon cœur; je vous aime plus que moi-même. Faites que je vous sois fidèle jusqu'à la mort.

 

         Ô Marie, mon Espérance, intercédez pour moi.

 

 

 

 

 

LE CADAVRE DANS LA TOMBE

 

 

         1. Considérez, mon frère, ce que deviendra votre corps, une fois mis en terre. Il prend d'abord un aspect jaune puis noir. Il se forme ensuite et s'étend des pieds à la tête une sorte de duvet blanchâtre et répugnant, d'où ne tarde pas à sortir une matière visqueuse et fétide. Cette pourriture horrible engendre une multitude de vers qui se nourrissent des chairs en putréfaction. Les rats accourent réclamer leur part: les uns rôdent autour du cadavre; les autres pénètrent dans la bouche, ou dans les entrailles. Telle est la destinée de ce corps dont on contente si souvent les appétits en contristant Dieu!

 

         Non, mon Dieu, je ne veux plus vous faire de la peine. Assez, assez, trop d'offenses jusqu'ici! Donnez-moi lumière et force contre les tentations.

 

 

         2. Regardez la tête: elle est entamée; les joues, les lèvres, les cheveux se détachent. La corruption s'acharne sur les côtes, les bras, les jambes, les dépouille jusqu'aux os. Les vers, après avoir dévoré toutes les chairs, se dévorent entre eux. Un squelette infect, c'est tout ce qui reste de l'homme; encore, la mort n'a-t-elle pas achevé son œuvre: avec le temps elle sépare la tête du buste, tous les os les uns des autres. L'homme, considéré dans ce qu'il a de mortel, le voilà dans sa réalité!

 

         Seigneur, ayez pitié de moi. Depuis combien d'années ne devrais-je pas brûler en enfer! Je vous ai quitté, ô mon Dieu; mais je vois que vous ne m'avez pas abandonné. Je vous en supplie, pardonnez-moi; ne permettez pas que je vous délaisse de nouveau; faites qu'au moment de la tentation je vous appelle toujours à mon aide.

 

 

         3. Voulez-vous voir ce gentilhomme qu'on appelait le charme, l'âme des sociétés? Ne le cherchez pas dans sa maison: il l'a quittée pour toujours. D'autres personnages s'y sont installés; lit, vêtements, armes, ils se sont emparés de tout. Pour le voir, allez à la fosse: vous l'y trouverez en proie à la pourriture, objet d'horreur pour les yeux, d'intolérable puanteur pour l'odorat.

 

         Ô Saints du paradis, bienheureux êtes-vous d'avoir tant mortifié votre chair par amour pour Dieu, que seul vous avez aimé sur cette terre! Vos ossements sacrés sont maintenant vénérés sur les autels; vos âmes, ravissantes de beauté, contemplent Dieu face à face, jouissent de lui pleinement, en attendant le dernier jour. Alors, corps et âmes s'uniront pour partager à jamais les joies du ciel comme ils ont partagé les souffrances d'ici-bas.

 

         Loin de m'affliger, Seigneur, mon Dieu, je me réjouis que mon corps doive subir la corruption, – ce corps pour lequel je vous ai tant offensé. Mon grand sujet de tristesse, ce sont les amertumes dont j'ai abreuvé votre infinie Bonté. Mon Jésus, je vous aime, et je vous dis, avec sainte Catherine de Gênes: « Ô mon Amour, plus de péchés! Non, plus de péchés! » (G. Izard, Sainte Catherine de Gênes, Paris 1969, 98).

 

         Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour moi.

 

 

 

 

 

APRÈS LA MORT, ON EST OUBLIÉ DE TOUT LE MONDE

 

 

         1. Voyez ce mondain qui meurt à la fleur de l'âge. Hier encore, il était désiré dans toutes les sociétés, partout accueilli, fêté; aujourd'hui qu'il est mort, il est un objet de répulsion et de dégoût pour tout spectateur. Les parents n'ont plus qu'une pensée: l'éloigner de la maison, appeler des porteurs qui l'enlèvent le plus vite possible et le jettent dans une fosse. Malheureux donc quiconque, par complaisance pour des parents ou d'autres gens du monde, consent à perdre Dieu!

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, que tout le monde m'oublie, je le veux bien, pourvu que vous ne m'oubliez pas, vous qui avez donné votre vie pour me sauver. Ah! Puissé-je ne vous avoir jamais offensé!

 

 

         2. La renommée de son esprit, de sa politesse, de ses belles manières, de ses bons mots, volait de bouche en bouche; il n'a pas expiré depuis vingt-quatre heures, qu'on en perd le souvenir. À la nouvelle de sa mort, l'un dit: « Il faisait belle figure dans le monde »; un autre: « J'en suis fâché, il était si aimable, si gracieux. » Celui-ci le regrette, parce qu'il lui plaisait et lui rendait service; celui-là se réjouit de sa mort, parce qu'il en résulte pour lui certains avantages.

 

         Du reste, bientôt il n'en sera plus question. Les plus proches parents eux-mêmes ne voudront plus en entendre parler, par crainte de voir se raviver leur douleur. Aussi, dans les visites de condoléances, s'entretient-on de tout, excepté du défunt. Quelqu'un essai-t-il de le rappeler: « De grâce, s'écrie-t-on, ne prononcez pas son nom. » Voilà donc à quoi se réduit l'affection que nous portent nos parents et nos amis du monde!

 

         Mon Dieu, votre amour pour moi me suffit; je veux n'aimer que vous.

 

 

         3. Il est vrai que les premiers jours de votre famille vous pleurera; mais aux larmes succédera vite la joie de se partager votre héritage. Dans la chambre même où vous aurez rendu le dernier soupir, où vous aurez été jugé par Jésus Christ, on fera bonne chère, on jouera, on dansera, on rira. Votre âme, où sera-t-elle alors?

 

         Donnez-moi du temps, Seigneur, pour pleurer mes péchés, avant que vous veniez me juger. Je ne veux plus résister à votre voix: qui sait si cette méditation n'est pas le dernier appel que vous m'adressez? Je le reconnais, je mérite l'enfer, que dis-je? Autant d'enfers que j'ai commis de péchés mortels; mais vous ne savez pas mépriser les pécheurs repentants. Je me repens donc, ô mon Dieu, de toute mon âme d'avoir outragé votre bonté infinie pour satisfaire mes misérables inclinations.

 

         Ô Marie, je me réfugie sous le manteau de votre protection, et je me confie en vous.

 

 

 

 

 

COMPARUTION DANS LA VALLÉE DE JOSAPHAT

 

 

         1. « Les Anges descendront du ciel, et ils sépareront les méchants d'avec les justes » (Mt 13, 49).

 

         Quelle ne serait pas la confusion d'une personne qui, surprise dans une église au milieu d'un grand nombre de fidèles, se verrait traînée dehors à coup de pied, comme ayant encouru par ses crimes la plus grave des sentences ecclésiastiques, l'excommunication? Incomparablement plus grande sera la honte des réprouvés, lorsque, pour leurs iniquités enfin dévoilées, ils se verront chassés de la compagnie des saints sous les yeux de tous les hommes.

 

         Aussi longtemps que dure la scène de ce monde, nous voyons les méchants comblés d'honneurs autant, et même plus que les bons. Au dernier jour, quand la scène aura pris fin, les bons, rangés à droite, s'élèveront dans les airs comme pour aller à la rencontre du divin Juge qui vient les couronner: « Nous serons emportés sur les nuées au-devant du Christ dans les airs » (1 Th 4, 16). Par contre, les damnés, ignominieusement relégués à gauche, entourés des démons, leurs bourreaux, attendent la venue du divin Juge qui doit prononcer leur condamnation devant le genre humain tout entier.

 

         Insensés partisans du monde, vous qui méprisez maintenant la conduite des vrais chrétiens, je vous attends à la vallée de Josaphat! Là, vous changerez de sentiment. Alors vous reconnaîtrez votre folie, irrémédiable, hélas!

 

 

         2. Quelle belle figure feront en ce jour les saints qui se seront détachés de tout pour Jésus Christ, tant de jeunes gens qui, foulant aux pieds richesses et plaisirs terrestres, se seront retirés dans les déserts ou dans les cloîtres pour ne songer qu'à leur salut éternel; tant de martyrs accablés de tourments et d'opprobres par la cruauté des tyrans! Quelle gloire quand ils seront proclamés pour l'éternité, membres de la Cour royale de Jésus Christ! Quelle triste figure, au contraire, feront alors les Hérode, les Pilate, les Néron, tant d'autres qui auront tenu grande place parmi les hommes, mais seront morts dans la disgrâce de Dieu!

 

         Mon Dieu, j'embrasse votre croix. Quelle valeur ont à mes yeux les richesses, les honneurs, le monde? Je ne veux que vous, rien de plus.

 

 

         3. Mon âme, où sera ta place en ce jour? À droite? À gauche?

 

         Veux-tu te trouver à droite? Prends-en le chemin; car il est impossible que, par le chemin qui mène à gauche, on arrive à droite.

 

         Agneau de Dieu, venu sur la terre pour effacer les péchés, ayez pitié de moi. Je suis désolé de vous avoir offensé; je vous aime plus que toute chose. Ne permettez pas que je vous offense encore. Je ne vous demande pas les biens de la terre; donnez-moi votre grâce et votre amour. (S. Ignace de Loyola. Prière Suscipe Domine: « Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, je suis assez riche, et je ne vous demande rien de plus. »). Je ne vous demande rien de plus.

 

         Ô Marie, vous êtes mon Refuge et mon Espérance.

 

 

 

 

 

AVEUGLES, CEUX QUI DISENT: « SI JE VAIS EN ENFER, JE N'Y SERAI PAS SEUL »

 

 

         1. Insensé, que dis-tu? Que, si tu vas en enfer, tu n'y seras pas seul? Eh bien, non, tu n'y seras pas seul! Mais crois-tu donc que la compagnie des autres damnés t'emportera du soulagement? Loin de là; chaque damné se dit en gémissant: « Puisque je dois souffrir à jamais dans cet abîme de feu, que ne puis-je au mois y pâtir seul? » En effet, lamentations, hurlements, cris de désespoir, voilà ce que vomissent sans arrêt toutes ces bouches de réprouvés. Comment cet effroyable vacarme n'augmenterait-il pas leur commun supplice?

 

         Quel agacement d'entendre un chien aboyer une nuit entière, ou seulement un enfant pleurer pendant quatre ou cinq heures, au lieu de vous laisser dormir! Quel tourment sera-ce donc d'entendre les vociférations, les hurlements de tous ces désespérés, non pas durant une ou deux nuits, mais durant toute l'éternité? Comme cette compagnie aggravera leur enfer!

 

 

         2. Autre cause d'aggravation: la réunion de tous ces cadavres en putréfaction: « Leurs cadavres exhaleront l'infection » (Es 34, 3). Le prophète appelle « cadavres » les damnés, non point qu'ils soient morts – ils ont tout ce qu'il faut de vie pour souffrir, – mais parce qu'ils répandent une horrible puanteur.

 

         Ajoutez, enfin, l'entassement de tous ces cadavres, se pressant et se gênant les uns les autres: c'est ce qui met le comble à leur supplice. « Ils seront foulés comme des raisins sous le pressoir de l'ardente colère de Dieu » (Ap 19, 15). En conséquence, tourment de l'immobilité. Tels ils seront tombés en enfer le jour du jugement, sur le dos, sur le côté, la tête en bas, tels ils resteront pendant toute l'éternité, sans pouvoir remuer ni pied ni main, tant que Dieu sera Dieu.

 

 

         3. Ce maudit péché! Comment peut-il aveugler à ce point des créatures raisonnables? Ces mêmes pécheurs qui ne font aucun cas de leur damnation, quelles précautions ne prennent-ils pas pour conserver leurs biens, leurs dignités, leur santé? Pourquoi ne disent-ils pas: « Si je perds ma fortune, ma place, ma santé, je ne serai pas seul à les avoir perdues? » C'est alors seulement qu'il s'agit de leur âme qu'ils disent: « Si je vais en enfer, je n'y serai pas seul. »

 

         Celui qui perd ses biens terrestres et sauve son âme, trouve un large dédommagement à tout ce qu'il a perdu: mais celui qui perd son âme, par quoi compensera-t-il cette perte? « Que donnera l'homme en échange de son âme? » (Mt 16, 26).

 

         Ah! Mon Dieu, donnez-moi votre lumière, ne m'abandonnez pas. Que de fois j'ai vendu mon âme au démon, en échangeant votre grâce contre une satisfaction misérable et passagère! Je me repens, ô mon Dieu, d'avoir infligé pareil outrage à votre infinie Majesté. Mon Dieu, je vous aime; ne permettez pas que je vous perde encore.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, délivrez-moi de l'enfer en me délivrant d'abord du péché.

 

 

 

 

 

LA MESURE DES GRÂCES

 

 

         1. Nul doute que Dieu n'ait fixé d'avance la mesure des grâces qu'il daigne accorder à chaque créature; ces grâces, une fois distribuées, la main de Dieu ne s'ouvre plus pour en donner de nouvelles.

 

         Combien, donc, faut-il craindre d'abuser d'une seule des grâces reçues du Seigneur! Car chaque grâce peut être la dernière; la dernière, cette lumière; le dernier, cet appel. Le mépriser, c'est peut-être consommer ma ruine!

 

         Mon Dieu, les grâces que vous m'avez faites sont vraiment excessives; mais, hélas! L'abus que j'en ai fait, est énorme. Ayez pitié de moi; ne m'abandonnez pas.

 

 

         2. La mesure des grâces n'est pas la même pour tous; grande pour quelques-uns, elle est moindre pour les autres. Mon frère, rappelez-vous tant de grâces, que vous avez reçues: si vous continuez d'en abuser, aurez-vous l'espoir fondé de vous sauver? Réfléchissez: plus abondantes sont les grâces que Dieu vous a départies, plus vous avez sujet à craindre d'être abandonné par lui dans votre péché, si vous ne prenez la résolution de changer de vie. Qui sait si le premier péché mortel que vous commettrez, ne fermera pas pour vous le trésor des divines miséricordes et n'entraînera pas votre perte éternelle? Cette issue funeste serait-elle par hasard impossible? Vous avez grand sujet de la craindre: si vous ne la redoutez pas, je vous plains, et je vous crie: Malheur à vous!

 

         Non, mon Dieu, je ne veux plus m'éloigner de vous. Chaque fois que le démon me tentera, je veux recourir à vous, ô mon Jésus; car je suis certain que vous recevrez toujours l'âme qui vous invoque.

 

 

         3. Plus grandes sont les grâces reçues, plus grande est aussi l'ingratitude de celui qui n'y correspond pas.

 

         Sans doute, les grâces dont vous avez été favorisé sont pour vous une solide raison de croire que Dieu vous pardonnera pourvu, toutefois, que vous vous corrigiez et que vous soyez désormais fidèle; mais elles sont aussi un grave motif de craindre que Dieu ne vous précipite en enfer, si vous ajoutez de nouveaux péchés à ceux que vous avez déjà commis.

 

         Je vous remercie, ô mon Dieu, de ne m'avoir pas encore abandonné: la lumière que vous me donnez en ce moment, la douleur que j'ai de vous avoir offensé, le désir réel que j'éprouve de vous aimer et de rentrer en grâce avec vous, sont des signes certains que vous ne m'avez pas délaissé. Puisque vous ne vous êtes pas détourné de moi, après tant de péchés, je ne veux plus me séparer de vous, ô Dieu de mon âme. Je vous aime plus que toute chose, et, parce que je vous aime, je me repens de vous avoir méprisé. Passion de Jésus, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

         Ô Marie, ma Reine, ne cessez jamais de me protéger.

 

 

 

 

 

UN DIEU EST MORT POUR MOI, ET J'OSERAIS NE PAS L'AIMER!

 

 

         1. « Il m'a aimé, et il s'est livré pour moi » (Ga 2, 20).

 

         Dans quelle contrée du monde vit-on jamais un maître aimer l'un de ses serviteurs, un roi pousser l'amour pour l'un de ses sujets, jusqu'à mourir afin de le sauver? Dieu s'est réservé d'accomplir ce prodige d'amour; car il est certain que mon Créateur, le Maître du ciel et de la terre, le Fils de Dieu a voulu mourir pour moi, créature vile et ingrate. « Pour sauver son esclave, dit saint Bernard, il ne s'est pas épargné lui-même. » (S. Bernard, Sermon du Mercredi-Saint, n. 4; PL 183, 264; TZ 453). Ainsi donc, pour m'obtenir à moi grâce et miséricorde, mon Créateur voulut se sacrifier lui-même; mais, hélas! Comment ai-je pu, – convaincu de ce mystère d'amour, – passer tant d'années sans vous aimer?

 

 

         2. Ce mystère d'amour m'apparaît plus grand encore, quand je considère que vous avez donné votre vie, non seulement pour une pauvre et vile créature, mais pour une créature ingrate et rebelle, qui vous a tant de fois tourné le dos, en préférant effrontément, sous vos yeux, un misérable intérêt, une indigne satisfaction, à votre grâce et à votre amour. Pendant que vous dépensiez des trésors de bonté pour me mettre dans la nécessité de vous aimer, je ne cherchais, moi, qu'à vous mettre, par la multitude de mes péchés, dans la nécessité de me haïr et de m'envoyer en enfer. Soyez à jamais béni, mon Dieu, pour cet amour qui vous fit autrefois choisir de mourir pour moi! Ce même amour, que vous me portez toujours, m'inspire maintenant l'espoir que vous ne me repousserez pas, si je reviens sincèrement à vous.

 

         Pardonnez-moi, mon Jésus; je reconnais mes torts envers vous; je vois aussi combien je serais coupable, non seulement de ne pas vous aimer, mais de ne pas vous aimer beaucoup; tant de motifs vous rendent digne! Daignez m'aider vous-même à vous aimer.

 

 

         3. Vous êtes mort pour moi, mon bien-aimé Sauveur! Que pouviez-vous faire de plus pour gagner mon cœur, l'obliger à vous consacrer tout son amour? Peut-on donner preuve d'amour plus convaincante que de mourir pour celui qu'on aime? N'avez-vous pas dit un jour: « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis? » (Jn 15, 13).

 

         Vous, ô Verbe incarné, vous ne pouvez pas faire plus que vous n'avez fait pour être aimé de moi, et j'oserais, moi, persister dans mon ingratitude? Mais non: voici que la mort approche, peut-être même est sur le point de me frapper. Je ne veux pas vivre en ingrat jusqu'à la mort. Je vous aime, ô Jésus, mon Amour! Vous vous êtes donné tout entier à moi; je me donne tout entier à vous. Liez-moi très étroitement avec les chaînes de votre amour, afin que, désormais, je vive et qu'un jour je meure tout épris de votre infinie Bonté.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, gardez-moi sous le manteau de votre protection; faites-moi brûler d'amour pour ce Dieu mort en croix pour mon amour.

 

 

 

 

 

DÉCIDONS-NOUS À SAUVER NOTRE ÂME

 

 

         1. Quelle ruse emploie le démon pour décourager certaines âmes et les faire tomber dans le désordre? Il leur représente le salut comme une entreprise extrêmement difficile. Alors même qu'il serait nécessaire, pour se sauver, de passer notre vie dans un désert ou de nous enfermer dans un couvent, nous devrions certainement nous y résoudre. Toutefois – règle générale, – ces moyens extraordinaires ne sont pas indispensables; les moyens ordinaires suffisent: fréquentation des sacrements, fuite des occasions dangereuses, recours fréquents à Dieu.

 

         Au moment de la mort, la facilité de ces moyens nous apparaîtra plus évidente que jamais et pour les avoir négligés, grande sera notre désolation.

 

 

         2. Il faut prendre une décision irrévocable et dire: « Je veux me sauver, coûte que coûte. Que je perde tout, biens, amis, la vie même, mais mon âme, jamais! »

 

         Quelques efforts que nous fassions pour assurer notre salut, ne croyons pas en faire trop. Il s'agit de l'Éternité: être toujours heureux, ou toujours malheureux. Or, dit saint Bernard, « nulle précaution n'est excessive, quand on court le risque de son éternité. » (S. Bernard, Sermon 30, n. 1; PL 183, 622. Cette sentence bien connue résume la pensé de saint Bernard qui s'est exprimé plusieurs fois à ce sujet, surtout dans le sermon cité. S. Paul de la Croix dans Lettres, 25 oct. 1766, tome 4, Rome 1924, 77 la cite également en l'attribuant à S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 9, ch. 45; PL 75, 897). Impossible, en effet, de trop se prémunir contre le malheur de tomber en enfer.

 

         Je rougis, ô mon Dieu, de paraître devant vous, moi qui vous ai tourné le dos tant de fois pour des choses de nulle valeur. Non, je ne veux plus jamais renoncer à votre grâce, redevenir votre ennemi. « J'ai mis ma confiance en vous, Seigneur, que jamais je ne sois confondu! » (Ps 31/30, 2). Plutôt perdre mille fois la vie que de perdre votre amitié!

 

 

         3. Si, par le passé, nous avons eu le malheur de perdre la grâce, il faut réparer notre faute, il faut nous convertir et nous convertir sans délai.

 

         Dire: « Plus tard je changerai de vie » ne suffit pas. L'enfer regorge d'âmes qui disaient: « Plus tard, plus tard. » La mort survint et leur enleva le temps sur lequel elles comptaient. Voyez ce moribond qui va rendre le dernier soupir: quelle grâce insigne Dieu lui ferait en prolongeant sa vie d'une année, ou même d'un seul mois! Cette grâce, mon frère, ce temps, Dieu vous l'accorde actuellement; quel usage voulez-vous en faire?

 

         Qu'est-ce donc que j'attends, ô mon Dieu? J'attends sans doute cet avenir, ces jours qui ne seront jamais pour moi; mais alors ne me trouverai-je pas à la mort sans avoir rien fait pour vous? Ma consolation, c'est de me voir encore assisté de votre grâce. Mon Dieu, je vous aime, je vous aime plus que tous les biens, je préfère mourir plutôt que de vous causer le moindre déplaisir. Avec sainte Catherine de Gênes, je vous dis: « Ô mon Amour, plus de péchés; non, plus de péchés! » (G. Izard, Sainte Catherine de Gênes, Paris 1969, 98) mais vous connaissez ma faiblesse, vous connaissez mes infidélités passées; aidez-moi, mon Jésus; je me confie en vous.

 

         Ô Marie, auguste Mère de Dieu, je mets aussi ma confiance en vous.

 

 

 

 

 

À LA MORT, ON PERD TOUT

 

 

         1. Il faut mourir: quel chrétien l'ignore? Cependant, combien de chrétiens vivent oublieux de la mort comme s'ils ne devaient jamais mourir! En vérité, quand, après la vie présente, il n'y en aurait pas d'autre, par conséquent pas d'enfer, ni de ciel, est-ce que la plupart des gens penseraient moins à la mort qu'ils n'y pensent? Voulez-vous, mon cher lecteur, vivre chrétiennement? Efforcez-vous de vivre perpétuellement les yeux fixés sur la mort. Quelle lumière la pensée de la mort jette sur la valeur des choses! Quelle direction salutaire elle imprime à toute conduite! Par son appel incessant qu'il faudra bientôt tout quitter, elle nous détache de tous les biens de ce monde.

 

         Mon Dieu, puisque vous me donnez le temps de réparer mes fautes, dites-moi bien ce que vous me demandez. Je veux tout faire pour vous plaire.

 

 

         2. Insensé serait le voyageur qui, gagnant sa patrie, dépenserait tout son avoir à se faire construire un magnifique palais dans un pays qu'il traverse seulement, et serait ensuite dans l'impossibilité de se faire bâtir une maison convenable dans le pays qui sera son séjour toute sa vie! Insensé, que dis-je? Beaucoup plus insensé, celui qui cherche à se satisfaire en ce monde, où l'on ne passe que quelques jours, et se met en péril d'être malheureux dans l'autre, où l'on doit vivre tant que Dieu sera Dieu!

 

         Quel serait mon malheur, ô mon Dieu, si vous m'aviez frappé de mort, alors que je vivais dans le péché! Je vous remercie de m'avoir supporté avec tant de patience. Ne permettez pas que je me sépare encore de vous. Mon Dieu, mon souverain Bien, je vous aime plus que tout.

 

 

         3. Le rôle de la mort, c'est de nous dépouiller de tout. Tous les biens amassés pendant la vie, elle nous les ôtera. Quelques planches, un linceul: voilà tout ce qui nous restera! Encore ne tarderont-ils pas à pourrir, à tomber en poussière avec notre corps. La maison que vous habitez, il faudra la quitter et l'échanger contre un affreux sépulcre qui sera votre demeure jusqu'au jugement général. Ce jour-là, votre âme viendra reprendre son corps pour retourner avec lui dans le séjour qu'elle occupait déjà, le ciel ou l'enfer.

 

         À la mort, tout me sera donc enlevé, à l'exception du peu que j'aurai fait pour Dieu. Si je devais mourir à l'instant, que me trouverais-je avoir fait pour vous, ô mon Dieu? Est-ce que, par hasard, j'attends, pour mettre la main à l'œuvre, que la mort vienne me surprendre dans le misérable état où je suis?

 

         Non, mon Dieu, je veux changer de vie. Je déteste toutes les offenses de ma vie passée. Pour l'avenir, je ne veux plus jamais chercher mes propres satisfactions, mais uniquement votre bon plaisir, ô Dieu de mon âme. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime plus que toute chose; de grâce, aidez-moi.

 

         Vous aussi, ô Marie, Mère de Dieu, aidez-moi, priez pour moi.

 

 

 

 

 

AVOIR LES SENTIMENTS QU'ON AURAIT SI  L'ON ÉTAIT DÉJÀ MORT, OU SUR LE POINT DE MOURIR

 

 

         1. Jugez de tout, mon frère, comme si vous étiez déjà mort et que votre âme fût entrée, déjà, dans l'Éternité. Si vous étiez vraiment sorti de ce monde, que ne voudriez-vous pas avoir fait pour mériter la vie éternelle? Mais ces désirs ardents, de quoi vous serviront-ils alors, si vous n'employez pas maintenant pour Dieu les jours qu'il vous accorde bénévolement? Maintenant, donc, que vous avez le temps d'agir, représentez-vous souvent, par l'imagination, enterré dans une fosse; mieux encore, mettez-vous par la pensée sur votre lit de mort, voyez-vous près de rendre le dernier soupir, un cierge à la main. À la clarté de ce flambeau funèbre, considérez les désordres de votre vie; pleurez les péchés commis, et, sans délai, remédiez au mal. Sans délai, parce qu'il n'y a pas de temps à perdre.

 

         Je vous en supplie, ô mon Dieu, éclairez-moi; faites-moi connaître le chemin que je dois prendre ici-bas. Je veux vous obéir en tout.

 

 

         2. Lorsque saint Camille de Lellis visitait quelque cimetière, il fixait les yeux sur les fosses des morts et se disait: « S'ils pouvaient revenir à la vie, que ne feraient-ils pas pour se sanctifier? Et moi, qui suis en vie, que fais-je pour Dieu? » C'est ainsi que ce grand saint s'excitait à s'unir à Dieu toujours plus étroitement. Sachez donc, vous aussi, mon cher lecteur, bien profiter du temps que vous accorde la bonté divine. N'attendez pas, que vous soyez sur le seuil de l'éternité et que le Prêtre vous dise: « Partez de ce monde, âme chrétienne! » (Rituel: Sacrement pour les malades, 1977, 95. La recommandation du mourant: « Maintenant, tu peux quitter ce monde, âme chrétienne. Quitte-le. ») Vite, partez; ce qui est fait, est fait; vous n'avez plus le temps de rien faire.

 

         Ah! Mon Jésus, daignez-vous rappeler que je suis l'une de ces brebis pour lesquelles vous avez répandu votre Sang. « Nous vous supplions, Seigneur, de venir en aide à vos serviteurs que vous avez rachetés par votre Sang précieux. » (Hymne: Te Deum). Donnez-moi donc lumière et force, afin que je mette sans délai la main à l'œuvre et qu'ainsi je fasse, pendant la vie, ce qu'au moment de la mort je voudrais avoir fait.

 

 

         3. « Voilà trois ans que je viens chercher du fruit à ce figuier, et je n'en trouve point. Pourquoi occupe-t-il encore la terre? Qu'on le coupe donc, et qu'on le jette au feu » (Lc 13, 7).

 

         Je crains, ô mon Dieu, d'être cet arbre infortuné auquel vous avez adressé ces terribles paroles. Car, Seigneur, durant tant d'années déjà passées sur la terre, quel bien ai-je fait? Quels fruits vous ai-je rapportés, sinon les fruits amers du péché? Depuis combien de temps ne devrais-je pas être retranché du nombre des vivants et brûler en enfer! Épargnez-moi, mon doux Rédempteur; car je ne veux pas m'obstiner dans le péché; je ne veux pas que la mort me trouve dans le misérable état où je suis maintenant. Je déteste et je maudis les jours où je vous ai offensé. Ma vie, je veux l'employer désormais toute entière à vous aimer, à vous honorer. Je vous aime, ô mon souverain Bien; ne me privez jamais de votre secours.

 

         Et vous, Marie, mon Espérance, ne me privez jamais de votre maternelle protection.

 

 

 

 

 

EXAMEN DES PÉCHÉS AU JUGEMENT DERNIER

 

 

         1. Les cieux se sont ouverts: tous les Anges et tous les Saints descendent pour assister au jugement général; après eux, la Reine du ciel, la très sainte Vierge Marie; enfin le souverain Juge, assis sur un trône de lumière, dans tout l'éclat de sa Majesté. Qui dira la joie des élus, à l'apparition de Jésus Christ? Par contre, qui dira l'épouvante et la confusion des damnés, à la vue de la face indignée du divin Juge, – épouvante et confusion plus terribles que l'enfer même? Ils crient « aux montagnes et aux rochers: tombez sur nous, dérobez-nous à la colère de Celui qui est assis sur le trône, à la fureur de l'Agneau » (Ap 6, 16). Les malheureux! Leur souhait le plus ardent, c'est de mourir écrasés sous le poids des montagnes, pour échapper au visage courroucé de l'Agneau, c'est-à-dire du Rédempteur. Cet adorable Rédempteur, ne fut-il pas pour eux, toute leur vie – un agneau plein de douceur, lorsque, les voyant multiplier leurs péchés, il se taisait?

 

         Ô Jésus, mon Juge, je me repens de vous avoir outragé. Pardonnez-moi; faites qu'au jour redoutable du jugement, je ne trouve pas en vous un Juge irrité.

 

 

         2. « Le Juge s'assit, et des livres furent ouverts » (Dn 7, 10).

 

         Alors il sera trop tard pour cacher ses péchés. À la fois juge et témoin, Jésus-Christ a tout vu comme témoin, et comme juge, il dévoile tout au genre humain assemblé. C'est l'enseignement de l'Apôtre: « Il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres » (1 Co 4, 5). Les crimes les plus secrets, les plus honteuses impuretés, les cruautés les plus exécrables, seront manifestés devant l'univers entier.

 

         Ô Jésus, mon rédempteur, pas une seule de mes iniquités qui ne soit dès maintenant connue de vous. Ayez donc pitié de moi, maintenant que vous pouvez encore me faire miséricorde.

 

 

         3. « On connaîtra le Seigneur à l'exercice de sa justice » (Ps 9, 17).

 

         D'un mot, au jour du jugement général, Notre Seigneur Jésus Christ se révélera dans toute sa grandeur divine; on verra clairement qu'il est le souverain Maître de toutes choses. On fait maintenant plus de cas d'un plaisir, d'un vain point d'honneur, d'un désir de vengeance, que de Dieu même; au rendement des comptes, le Juge suprême interpellera le pécheur en ces termes: « À qui m'as-tu comparé? » (Es 40, 25). À qui sont allées tes préférences? À cette vile satisfaction, à ce caprice. Voilà ce qui valait mieux, à tes yeux, que ma grâce! Ô ciel! Que répondrons-nous à ces reproches trop fondés? La confusion nous fermera la bouche. C'est dès aujourd'hui qu'il faut répondre et dire:

 

         Je sais, ô mon Jésus, qu'un jour vous serez mon Juge; maintenant, vous êtes mon Sauveur. Rappelez-vous votre mort pour m'obtenir le salut. De tout mon cœur je me repens de vous avoir méprisé, Vous, mon Bien suprême; mais, si, par le passé, je vous ai méprisé, considérez que, maintenant, je vous estime et vous aime plus que moi-même, et que je suis prêt à mourir pour l'amour de vous. Mon Jésus, pardonnez-moi; ne permettez pas que j'aie le malheur de vivre encore sans vous aimer.

 

         Ô Marie, puissante Avocate des pécheurs, aidez-moi maintenant que vous le pouvez.

 

 

 

 

 

COMBIEN DIEU AIME NOS ÂMES

 

 

         1. Qui dira l'amour de Dieu pour l'âme de l'homme? Il l'aime de toute éternité: « Je t'ai aimée d'un amour éternel » (Jr 31, 3), affirme-t-il lui-même. Ainsi, depuis que Dieu est Dieu, il aime chacune des âmes qui vivent en ce monde. Pour leur salut, toutes les créatures sont sorties de ses mains; pour leur salut, il envoya son Fils unique revêtir notre nature ici-bas, et mourir sur une croix.

 

         Vous m'avez donc aimé de toute éternité, ô mon Dieu; vous êtes mort pour moi. Comment, après ces preuves d'un amour infini, ai-je pu vous faire tant de peine?

 

 

         2. Qui dira l'amour de Dieu pour l'âme de l'homme? Pour la délivrer de la mort éternelle, il quitte le ciel et n'hésite pas à mourir crucifié. Trop heureux de l'avoir recouvrée au prix de son Sang, il convie les anges à venir partager sa joie: « Réjouissez-vous avec moi, leur dit-il, parce que j'ai retrouvé ma brebis qui était perdue » (Lc 15, 6).

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, vous êtes donc venu me chercher; moi, par le passé, je n'ai guère fait que vous fuir. Non, mon Jésus, désormais je ne veux plus vous fuir. Je vous aime. Ah! Liez-moi très étroitement à vous avec les chaînes du saint amour. Faites-moi vivre et mourir dans ces bienheureuses chaînes.

 

 

         3. Quel prix le Père et le Fils sont-ils payé pour sauver mon âme? Le Père a livré son Fils, le Fils a versé son Sang et sacrifié sa vie. Et moi, mon âme, combien de fois ne l'ai-je pas reprise à Dieu, vendue au démon pour des choses de nulle valeur?

 

         Mon Dieu, vous n'avez rien épargné pour ne pas me perdre; mais moi, combien de fois n'ai-je pas eu le cœur de perdre votre amitié pour une vile satisfaction? Vous m'avez supporté, pour m'accorder le temps de pleurer les déplaisirs que je vous ai causés et de vous aimer, ô Dieu de mon âme. Oui, je vous aime, ô mon unique Bien; je suis affligé plus que de tout autre mal de vous avoir contristé. De grâce, ne permettez plus que je cesse de vous aimer. Rappelez-moi continuellement combien mon salut vous a coûté de travaux et de souffrances, quel amour vous m'avez porté, afin qu'à l'avenir je vous aime toujours, vous, mon Trésor, ma Vie, mon Tout. Faites que je vous aime à jamais, puis, faites de moi ce qu'il vous plaît.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, votre Fils ne vous refuse rien; recommandez-lui mon âme.

 

 

 

 

 

REMORDS DU DAMNÉ

 

 

         1. Trois remords – particulièrement déchirants – torturent le damné.

 

         Le premier, c'est de penser qu'il s'est perdu pour si peu de choses. Combien de temps durent les jouissances du péché? Quelques instants. Aux yeux d'un mourant, la vie même la plus longue n'apparaît qu'un moment; aux yeux du damné, que sont donc cinquante ou soixante années passées sur la terre, alors qu'il se voit plongé dans l'éternité et forcé de constater, après des milliers de siècles, que son éternité ne fait que commencer? « Ainsi donc, se dit-il, pour quelques instants d'un plaisir empoisonné, pour une satisfaction à peine goûtée, je suis obligé de gémir dans cette fournaise, sans espoir et sans consolation de personne, pour toujours, tant que Dieu sera Dieu! »

 

         Je vous remercie, ô mon Dieu, de me donner cette lumière. Ayez pitié de moi.

 

 

         2. Le second remords du damné, c'est de penser qu'il avait si peu à faire pour se sauver, qu'il ne l'a pas fait et que sa négligence est irréparable.

 

         « Je ne serais pas damné, se dit-il, si j'avais continué de me confesser souvent, de faire oraison; si j'avais restitué tel bien d'autrui, pardonné de bon cœur a tel ennemi, éloigné telle occasion. Que m'en coûtait-il de le faire? Quand il m'en eût coûté beaucoup, ne devais-je pas faire tous les efforts et tous les sacrifices pour me sauver? J'ai refusé de faire ce que je devais; voilà pourquoi je suis à jamais perdu! Bonnes inspirations, multiples appels, avertissements répétés que si je n'en finissais pas avec le péché, je me damnerais, j'ai tout repoussé! Alors, je pouvais tout réparer; maintenant, plus de remèdes! »

 

         Oui, plus que le feu, plus que toutes les autres peines de l'enfer, cette pensée torture le réprouvé: « Je pouvais facilement être heureux, heureux pour toujours; par ma faute, je suis malheureux; malheureux pour toujours! »

 

         Mon Jésus, hâtez-vous de me pardonner puisque je suis encore dans le temps du pardon. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je me repens de vous avoir méprisé.

 

 

         3. Le troisième remords du damné, – plus cuisant que les deux autres – c'est de voir quel grand bien il a perdu par sa propre faute. Les moyens de conquérir le ciel, il voit clairement que Dieu les lui a prodigués; Jésus Christ est mort pour lui procurer le salut, il l'a fait naître dans le sein de l'Église catholique, il l'a comblé d'une multitude de grâces, restées infructueuses par sa mauvaise volonté; l'évidence l'empêche de le nier. « C'en est donc fait de moi, sera-t-il contraint de se dire! Perdu, irrémédiablement perdu, je ne puis plus compter ni sur les mérites de Jésus Christ, ni sur l'intercession de la Mère de Dieu, ni sur les prières des saints; je me suis enfermé moi-même dans le désespoir! »

 

         Mon Dieu, que ne suis-je mort, avant de tomber dans le malheur de vous offenser! Bien que je vous aie méprisé, mon Dieu, recevez-moi dans votre grâce; je vous aime et suis résolu de vous aimer toujours.

 

         Ô Marie, Avocate des pécheurs, priez pour moi.

 

 

 

 

 

JÉSUS, ROI D'AMOUR

 

 

         1. Poursuivi par Hérode, Jésus Enfant s'enfuit en Égypte pour échapper aux soldats du roi; car Hérode, tremblant de perdre son trône, voulait le faire mourir. Saint Fulgence, contemplant cette fuite du divin Enfant, s'écrit dans son élan de pieuse tendresse: « Pourquoi, Hérode, te troubler et t'agiter de la sorte? Ce roi qui vient de naître, n'est pas venu sur la terre pour attaquer et vaincre les autres monarques, mais pour donner sa vie et les gagner ainsi à son service. » (S. Fulgence, Sermon sur l'Épiphanie, 4, n. 3; PL 65, 734). Quel est, en effet, le désir, de Jésus Enfant? C'est de nous subjuguer, non par les armes, mais par l'amour; il ne veut pas nous donner la mort; il veut, au contraire, mourir pour nous et faire servir sa mort à notre salut. C'est donc à juste titre que Jésus est appelé Roi, mais Roi d'amour.

 

         Que ne vous ai-je toujours aimé, ô Jésus mon Roi! Que ne vous ai-je jamais offensé! Pour m'arracher à ma perte, vous avez supporté peines et sueurs pendant trente-trois ans; moi, pour me procurer un plaisir passager, j'ai eu l'audace de vous perdre, vous, mon Bien suprême. Ô mon Père, pardonnez-moi; donnez-moi le baiser de la réconciliation.

 

 

         2. « Nous n'avons d'autre roi  que César » (Jn 19, 15). Telle est la réponse des Juifs à la question de Ponce-Pilate: « Crucifierai-je votre roi? » – Mais, ô juifs ingrats, dites-moi pourquoi vous refusez de reconnaître comme votre roi ce Jésus de Nazareth si digne d'amour et si plein d'amour pour vous? Vous lui préférez César, l'Empereur romain: cet Empereur, vous aime-t-il? Non, il ne vous aime pas; surtout il n'a pas la moindre velléité de mourir par amour pour vous. Tandis que ce Jésus, déjà vraiment votre Roi, est descendu du ciel afin de donner sa vie pour votre salut.

 

         Ah! Mon doux Sauveur, si les autres ne veulent pas vous reconnaître pour leur Roi, moi, je ne veux d'autre Roi que vous; de tout mon cœur je m'écrie: « Vous êtes mon Roi » (Ps 44/43, 5). Vous seul m'aimez, je le sais; vous seul m'avez racheté au prix de votre Sang. Où donc trouver quelqu'un qui vous dépasse en amour pour moi? Je suis profondément affligé d'avoir refusé, dans le passé, de vous reconnaître pour mon Roi, par mes révoltes accompagnées de tant de mépris. Pardonnez-moi, ô Jésus mon Roi, puisque vous êtes mort pour me pardonner.

 

 

         3. « Le Christ est mort, afin de régner sur les morts et sur les vivants » (Rm 14, 9), écrit l'Apôtre aux fidèles de Rome. Ô Jésus, mon  Roi bien-aimé, puisque vous êtes venu sur la terre pour conquérir nos cœurs, voici que je vous offre le mien. Jusqu'ici j'ai trop souvent repoussé vos appels pleins d'amour, mais maintenant je les écoute volontiers; je me donne à vous, et sans réserve. Ô mon Roi, prenez possession de ma volonté toute entière, de tout moi-même; mais c'est à vous de me rendre fidèle. Si jamais je devais encore vous trahir, je préfère être frappé de mort par vous à l'instant, ô mon Roi, mon Amour, mon unique Bien.

 

         Ô Marie, Reine et Mère de mon Roi, obtenez-moi la grâce de bien tenir le serment de fidélité que je fais aujourd'hui à votre Fils.

 

 

 

 

 

MORT MISÉRABLE DU PÉCHEUR

 

 

         1. Voyez ce pauvre malade. Comme il souffre! Comme il est accablé! Il est sur le point de mourir; sueur froide, fréquents arrêts de la respiration, continuelles défaillances, ce sont les signes de la fin; quand il revient à lui, sa tête est si faible, si vide, qu'il entend peu, comprend peu, ne peut presque plus parler. Mais le pis est qu'en face de la mort, au lieu de penser au compte bientôt exigé par Dieu, il ne s'occupe que de médecins et de remèdes pour prolonger sa vie. Les personnes qui l'entourent, au lieu de l'exhorter à se réconcilier avec Dieu, tantôt l'entretiennent dans son illusion en l'assurant qu'il va mieux, tantôt gardent le silence par crainte de l'effrayer.

 

         Ah! Mon Dieu, préservez-moi d'une mort si funeste.

 

 

         2. Le prêtre arrive. Il se voit obligé d'aviser le mourant de sa mort prochaine: « Mon frère, vous allez mal; il faut quitter ce monde et vous unir à votre Créateur par la réception des sacrements ». À cette lugubre nouvelle, quelle confusion d'esprit succède aux illusions opiniâtres! Quelle tristesse! Quelles inquiétudes de conscience! Quelle tempête intérieure! Péchés commis, lumières méprisées, promesses violées, années perdues, tous ces souvenirs l'envahissent à la fois et l'accablent. Les vérités éternelles – jusque-là dédaignées – de quel éclat ne brillent-elles pas devant ses yeux? Les seuls mots de disgrâce de Dieu, mort, jugement, enfer, éternité, de quelle épouvante ne le remplissent-ils pas!

 

         Mon Jésus, pitié! Pardon! Ne m'abandonnez pas. Je vous ai méprisé; j'ai mal fait, je le reconnais. Je voudrais en mourir de douleur. Aidez-moi, mon Dieu; aidez-moi sans retard à changer de vie.

 

 

         3. « Insensé que j'ai été! – s'écrie dans son angoisse le mourant. Ô ma vie, vie toute perdue! Je pouvais me sanctifier, mais je ne l'ai pas fait. Maintenant, de quoi suis-je capable? La tête me tourne, la douleur m'accable et me met dans l'impossibilité de faire un seul acte de vertu. Qu'en sera-t-il de moi dans quelques instants? Avec une mort sans préparation, comment puis-je me sauver? » Il désire ardemment avoir du temps pour mettre ordre à sa conscience; mais le temps fait défaut. « Hélas! Se dit-il encore, cette sueur froide est un signe de ma mort prochaine; perte de la vue, perte de la respiration, perte de la parole, perte du mouvement, autant de signes de mort imminente! » C'est au milieu de ce trouble, de ces inquiétudes et de ces frayeurs que l'âme se sépare du corps et paraît devant Jésus Christ.

 

         Mon Jésus, votre mort est mon espérance. Je vous aime plus que tout autre bien, et, parce que je vous aime, je me repens de vous avoir offensé.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

 

BIENHEUREUSE MORT DES JUSTES

 

 

         1. Pour les justes, la mort n'est pas un châtiment, mais une récompense; loin de la redouter, ils la désirent. Comment, en effet, l'auraient-ils en horreur, puisqu'elle est la fin de leurs souffrances, de leurs combats, et qu'elle les met à l'abri de tout risque de perdre Dieu? « Partez, âme chrétienne, partez de ce monde. » Cette exhortation du prêtre, qui jette les pécheurs dans l'épouvante, est un sujet d'allégresse pour les vrais amis de Dieu.

 

         Assurément, il leur faut quitter tous les biens de ce monde; mais cette séparation ne les afflige pas, parce que Dieu fut toujours leur unique Bien. La perte des honneurs, des dignités, ne les afflige pas davantage; car ils les méprisèrent toujours, les estimèrent toujours à leur juste valeur, c'est-à-dire comme de la fumée. S'attristent-ils de la nécessité de quitter leurs amis et leurs proches? Non, parce qu'ils ne les aimèrent que pour Dieu. Ainsi, de même qu'ils allaient par le chemin de la vie disant et redisant: « Mon Dieu, mon Tout »; sur leur lit de mort, mais avec une joie plus vive, ils renouvellent, ils multiplient cet acte d'amour, dans la certitude de voir bientôt leur Dieu et de l'aimer enfin face à face en Paradis.

 

 

         2. Les suprêmes douleurs, celles de la mort, sont-elles un sujet d'affliction pour les justes? Loin de là; ils s'en réjouissent, ils se font un bonheur d'offrir les derniers restes de leur vie en témoignages de leur amour pour Dieu, en union avec les souffrances de Jésus mourant sur la croix. La seule pensée qu'ils seront bientôt dans l'impossibilité de pécher et de perdre Dieu, les comble de joie. L'enfer, il est vrai, tente de les jeter dans le désespoir en leur rappelant les fautes de la vie passée; mais ne les ont-ils pas pleurées durant des années? Depuis des années aussi, n'aiment-ils pas Jésus Christ de tout leur cœur? Dès lors, comment Jésus Christ ne les remplirait-il pas de confiance?

 

         Ah! Mon Jésus, que vous êtes bon pour l'âme qui vous aime et vous cherche! Quelle fidélité vous lui gardez!

 

 

         3. Aux approches de la mort, les pécheurs impénitents sont en proie aux angoisses intérieurs, aux fureurs du désespoir: ce sont les premières atteintes de leur éternel enfer. Les justes, au contraire, éprouvent à leurs derniers instants un avant-goût du ciel. Leurs actes de confiance et d'amour multipliés, leurs désirs ardents de voir la face de Dieu, leur apportent les prémices de cette joie qui s'épanouira complètement là-haut. Quelle allégresse de voir le prêtre entrer dans leur chambre avec la très sainte Eucharistie, la nourriture de ceux qui vont faire le grand voyage de l'éternité! Ils s'écrient alors comme saint Philippe de Néri devant le Viatique: « Voici mon Amour! Donnez-moi mon Amour! » (G. Bacci, La vie admirable de saint Philippe Néri, trad. R. P. N. C. liv. 4, ch. 1, n. 4, Lyon 1643, 434).

 

         Mais moi, Seigneur Jésus, qui vous ai tant offensé, je vous dirai plutôt avec saint Bernard: « Vos plaies sont mes seuls mérites », (L. A. Muratori, Esercizi spirituali esposti secondo il metodo del P. Paolo Segneri iuniore, Venise 1739, 62: « Vulnera tua, merita mea, dit S. Bernard, Vos plaies, ô mon Jésus, sont mes mérites »), et toute mon espérance. De grâce, ô mon Dieu, si maintenant je possède votre amitié, comme j'en ai la confiance, faites-moi mourir sans délai, afin que sans délai j'aille vous voir et vous aimer face à face, dans la certitude de ne pouvoir plus vous perdre.

 

         Marie, ma Mère, obtenez-moi la grâce d'une sainte mort.

 

 

 

 

 

JUGEONS DE TOUTES CHOSES COMME SI NOUS ÉTIONS SUR LE POINT DE MOURIR

 

 

         1. Si j'étais maintenant sur mon lit de mort, en proie aux râles de l'agonie, sur le point de rendre le dernier soupir, pour comparaître aussitôt devant le souverain Juge, que ne voudrais-je pas avoir fait pour Dieu? Que ne donnerais-je pas pour obtenir quelques jours de vie en vue de mieux assurer mon salut éternel? Malheur à moi, si je ne profite pas de la lumière que Dieu me donne présentement, si, sans délai, je ne change pas de conduite! « Il appela contre moi le temps » (Lm 1, 15), dit le prophète. Un jour, quand le temps sera presque tout entier écoulé pour moi, ce temps que m'accorde si largement la miséricorde de Dieu, ne servira plus qu'à me bourreler de cuisants remords.

 

         Mon Jésus, vous avez employé toute votre vie à me sauver; mais moi, depuis tant d'années que je suis au monde, qu'ai-je fait pour vous? Hélas! Quand j'examine mes œuvres, je n'y vois que des sujets d'affliction et de reproches intérieurs.

 

 

         2. Ô mon âme, Dieu te donne maintenant du temps; à quoi veux-tu l'employer? Décide-toi sans retard. Eh quoi! Tu hésites? Veux-tu donc attendre que le flambeau funèbre s'allume pour te montrer ta coupable négligence, devenue irrémédiable? Attendre que retentisse à ton oreille le : « Partez, âme chrétienne », l'ordre de départ qu'il faut exécuter aussitôt?

 

         Non, mon Dieu, je ne veux plus abuser des lumières que vous m'accordez. Assez, assez d'abus dans le passé! Je vous remercie de votre nouvel avertissement: peut-être est-ce dernier! Mais cette lumière même que vous me donnez, est un signe que vous ne m'abandonnez pas et que vous voulez me faire miséricorde. Mon bien-aimé Seigneur, je suis affligé plus que de tout autre mal d'avoir tant de fois méprisé votre grâce et vos appels; je veux désormais, avec votre secours, vivre sans vous offenser.

 

 

         3. Hélas! Combien de chrétiens meurent fort incertains de leur salut! « Nous avons eu le temps de servir Dieu, se disent-ils, nous ne l'avons pas fait! Arrivés à l'article de la mort, nous voyons clairement que le temps nous manque pour bien faire! Il ne nous reste qu'une obligation à remplir: rendre compte des bonnes inspirations reçues et repoussées. Que répondre au souverain Juge? »

 

         Seigneur, je ne veux pas mourir dans cette angoisse. Que voulez-vous que je fasse? Daignez me le dire. Faites-moi bien connaître le genre de vie que je dois embrasser; je veux vous obéir en tout. Par le passé, j'ai méprisé vos commandements; maintenant je m'en repens de tout mon cœur et je vous aime plus que toute chose.

 

         Ô Marie, Refuge des pécheurs, recommandez mon âme à votre divin Fils.

 

 

 

 

 

TÉMÉRITÉ DE CELUI QUI OFFENSE DIEU PAR LE PÉCHÉ MORTEL

 

 

         1. Dieu ne peut pas ne pas haïr le péché mortel, puisque le péché mortel va directement à l'encontre de sa divine volonté: « Il est destructif de la divine volonté » (S. Bernard, Résurrection, sermon 3, n. 3; PL 183, 290; TZ 496), affirme saint Bernard. Et de même que Dieu ne peut pas ne pas haïr le péché mortel, ainsi ne peut-il pas ne pas haïr le pécheur. Au fait, le pécheur ne fait qu'un avec son péché par sa révolte contre Dieu: « Dieu, dit le sage, déteste également l'impie et son impiété » (Sg 14, 9). Quelle témérité, donc, que celle du pécheur: par son péché il s'attire la haine de Dieu; il le sait, néanmoins il ose pécher!

 

         Je vous en conjure, mon Dieu, miséricorde! De quelles grâces de prédilection ne m'avez-vous pas comblé? Moi, en retour, de quelles offenses plus graves ne me suis-je pas rendu coupable? Y a-t-il un autre pécheur qui vous ait autant outragé? De grâce, donnez-moi la douleur de mes péchés.

 

 

         2. Qu'est-ce que Dieu? C'est le Tout-Puissant, qui, sur un signe de sa volonté, a créé toutes choses: « Il a dit, toutes choses ont surgi du néant » (Ps 32, 9). Le Tout-Puissant, qui, sur un autre signe de sa volonté, peut tout anéantir: « D'un seul signe, il peut détruire l'univers entier » (2 M 8, 18). Et le pécheur a l'audace d'affronter ce Dieu tout-puissant, d'encourir de propos délibéré son inimitié! « Il a levé sa main contre Dieu..., contre le Tout-Puissant il s'est raidi » (Jb 15, 25). Que diriez-vous à la vue d'une fourmi qui voudrait se mesurer avec un soldat armé de pied en cap?

 

         Que dois-je donc dire de moi, ô dieu éternel, de moi qui fus tant de fois assez téméraire pour vous désobéir et m'attirer sciemment votre disgrâce, au mépris de votre Toute-Puissance? Vous auriez pu me punir sur le champ. Votre Passion me rassure; j'espère de vous mon pardon, ô Dieu mort pour me pardonner.

 

 

         3. Qu'est-ce qui met le comble à la témérité du pécheur? C'est qu'il offense Dieu sous les yeux mêmes de Dieu. De là cette plainte du Seigneur: « Ce peuple ne cesse de me provoquer à la colère en ma présence » (Es 65, 3). Quel sujet aurait la hardiesse de violer la loi sous les regards même du prince? Le pécheur sait fort bien que Dieu le voit; cette considération ne l'arrête pas: il pèche, et n'hésite pas à faire son Dieu témoin de son péché.

 

         Ah! Mon bien-aimé Sauveur, voici le téméraire qui méprisa tant de fois sous vos yeux, vos saints commandements! Je suis donc l'une de ces âmes perdues qui n'ont que trop mérité l'enfer; mais vous êtes mon Sauveur. Vous êtes venu sur la terre effacer les péchés et sauver ce qui avait péri » (Lc 19, 10).  Quels vifs regrets j'ai de vous avoir offensé! Vous m'avez donné tant de preuves de votre amour; et moi, je vous ai causé tant de peine! Mon Jésus, mettez fin à mes péchés, remplissez-moi de votre amour! Je vous aime, aimable Infini; je tremble à la seule pensée que je puis encore perdre votre amour. Mon Amour, ne le permettez pas, faites-moi plutôt mourir!

 

         Ô Marie, vous obtenez de Dieu tout ce que vous demandez; obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

PARABOLE DE L'ENFANT PRODIGUE

 

 

         1. L'évangéliste saint Luc rapporte la parabole de l'enfant prodigue. Un homme avait deux fils. Le plus jeune, fatigué d'être sous la dépendance de son père, alla le trouver un jour; « Donne-moi, lui dit-il sans rougir de son ingratitude, donne-moi la part d'héritage qui me revient » (Lc 15, 11-32). Il voulait vivre désormais à sa guise. Ayant obtenu cette part, il tourna le dos à son père et s'éloigna pour mener une vie licencieuse dans un pays étranger. Ce fils prodigue est la figure du pécheur, de tous les pécheurs; ils ont reçu de Dieu le bienfait de la liberté; mais, au lieu d'en user pour servir Dieu spontanément, sans contrainte, de leur propre choix, ils en abusent en commettant le péché, en y persévérant. C'est ainsi qu'ils abandonnent leur père et vivent désormais loin de lui.

 

         Hélas! Mon Seigneur et mon Père, c'est bien là le portrait et l'image de ma triste conduite! Que de fois ne vous ai-je pas quitté pour suivre mes caprices! Que d'années passées loin de vous, pendant lesquelles j'étais privé de votre grâce!

 

 

         2. L'enfant prodigue, une fois séparé de son père et livré tout entier au désordre, ne tarda pas à tomber dans une misère extrême, au point d'être forcé de devenir gardeur de pourceaux et de ne pouvoir même pas apaiser sa faim avec la vile nourriture qu'il leur jetait. Le pécheur, qui délaisse Dieu, est pareillement la proie d'un inexorable chagrin; car loin de Dieu, aucun plaisir terrestre, même le plus exquis, ne peut contenter le cœur de l'homme.

 

         L'enfant prodigue, considérant l'excès de sa misère, s'écrie enfin: « Je me lèverai, et j'irai trouver mon père! » Ô mon âme, imite cet exemple; lève-toi, sors du bourbier de tes péchés, retourne à ton Père céleste, avec l'assurance qu'il ne te repoussera pas.

 

         Oui, mon Père et mon Dieu, je le reconnais; j'ai mal fait de vous quitter; je m'en repens de tout mon cœur, j'en suis profondément affligé. Ah! Ne me rejetez pas; car je reviens avec la douleur sincère de vous avoir offensé et la ferme résolution de ne plus jamais vous quitter. Mon Père bien-aimé, pardonnez-moi; donnez-moi le baiser de paix, et recevez-moi dans votre grâce.

 

 

         3. Arrivé devant son père, l'enfant prodigue se jette à genoux: « Mon père, s'écrie-t-il humblement, je ne mérite plus d'être appelé votre fils. » Attendri jusqu'aux larmes, le père l'embrasse, oublie son ingratitude passée; il est tout entier possédé par la joie d'avoir retrouvé le fils qu'il avait perdu.

 

         Ô Père infiniment bon, permettez que, moi aussi, pénétré de douleur à la vue de mes offenses, je vienne me jeter à vos pieds et vous dire: « Mon Père, je ne mérite plus d'être appelé votre fils, puisque j'ai tant de fois eu l'audace de vous abandonner et de vous mépriser; mais je sais que vous êtes le meilleur des pères et que vous ne pouvez pas repousser un fils repentant. Par le passé, je ne vous ai pas aimé; daignez reconnaître que, maintenant, je vous aime plus que toute chose, et que, par amour pour vous, je suis prêt à supporter toutes sortes de peines. Faites, par votre grâce, que je vous sois toujours fidèle.

 

         Ô Marie, Dieu est mon Père, vous êtes ma Mère; je vous dis donc: « Ma Mère, ne m'oubliez pas. »

 

 

 

 

 

QUEL MAL EST LA TIÉDEUR

 

 

         1. Impossible d'exagérer le mal que fait aux âmes la tiédeur. Sans doute, les âmes tièdes conservent la crainte du péché mortel, mais elles font peu de cas des péchés véniels même délibérés et négligent de s'en corriger. À chacune d'elles le Seigneur adresse cette terrible menace: « Parce que tu es tiède, je vais te vomir de ma bouche » (Ap 3, 16). Vomir signifie abandonner: on ne reprend plus une nourriture que l'on a rejetée. L'âme tiède déshonore Dieu: sa conduite, à défaut de paroles, tient à tous ce langage: « Dieu! C'est un pauvre Maître qui ne mérite pas qu'on le serve avec plus de soin. » Il n'est que trop vrai, mon Dieu, que, par le passé, je vous ai déshonoré; mais je veux changer de vie. Aidez-moi.

 

 

         2. Sainte Thérèse n'a jamais commis aucun péché mortel – la bulle de sa canonisation en fait foi – ; cependant, Dieu lui fit voir quelle place elle occuperait en enfer, si elle persévérait dans sa tiédeur. (Bullarium Romanum, XIV, Roma 1756, 18). Comment expliquer cet aboutissement à l'enfer, puisque seul le péché mortel conduit en enfer? Le Saint Esprit fournit la réponse: « Celui qui néglige les petites choses, tombera peu à peu dans la ruine » (Si 19, 1). Quand on ne tient pas compte des péchés véniels, commis les yeux ouverts, on se laissera facilement aller aux fautes mortelles. De fait, l'habitude une fois contractée de déplaire à Dieu délibérément en choses légères, on n'a plus grande horreur de le contrister parfois en choses graves; de plus, Dieu voyant l'âme s'éloigner de lui volontairement, lui retire les grâces spéciales sans lesquelles nous sommes facilement vaincus par les tentations plus violentes.

 

         Ah! Seigneur, ne m'abandonnez pas à ce malheur; faites-moi plutôt mourir; ayez pitié de moi.

 

 

         3. « Celui qui sème peu, moissonnera peu » (2 Co 9, 6). N'est-ce pas justice que Dieu donne ses grâces d'une main en quelque sorte avare à qui le sert et l'aime le moins possible? « Maudit soit celui qui fait mollement l'œuvre du Seigneur » (Jr 48, 10), s'écrie le prophète! C'est donc un grand mal de servir Dieu négligemment, un mal qui provoque la malédiction divine. Le pécheur qui reconnaît l'énormité de ses fautes, a le mérite au moins de convenir de sa malice; le tiède, lui, s'estime meilleur que ceux dont il évite les graves désordres; il vit ainsi dans la fange de ses défauts et n'a pas même la pensée de s'humilier.

 

         Ah! Mon Dieu, vous étiez prêt à m'accorder une multitude de grâces; ma tiédeur, hélas! En a arrêté le cours! Aidez-moi, Seigneur; je veux me corriger. Il n'est pas juste que je sois avare avec vous, qui m'avez aimé au point de donner votre vie pour moi.

 

         Ô Marie, ma Mère, secourez-moi; je me confie en vous.

 

 

 

 

 

DIEU SE DONNE TOUT ENTIER À QUI SE DONNE À LUI TOUT ENTIER

 

 

         1. « J'aime ceux qui m'aiment » (Pr 8, 17).

 

         Le Seigneur aime tous ceux dont il est aimé; lui-même nous en donne l'assurance. Mais prétendre au don total de Dieu, alors que l'on ne donne soi-même au Créateur qu'une partie de son cœur, en réservant l'autre pour la créature, c'est vouloir une chose impossible. Sainte Thérèse en fit l'expérience. Elle avait conservé pour l'un de ses parents une affection, non pas impure, mais seulement désordonnée, naturelle. Elle dut en faire le sacrifice. Quand elle eut rompu cette dernière affection sensible, elle mérita d'entendre le Seigneur lui dire: « Maintenant que tu es toute à moi, je suis tout à toi. »

 

         Ah! Mon Dieu, quand viendra le jour où je me verrai tout à vous? Je vous en supplie, venez détruire en moi, par les flammes de votre amour, toutes les affections terrestres qui m'empêchent d'être entièrement à vous. Quand pourrai-je dire en toute vérité: « Mon Dieu, je ne veux que vous; vous seul, et rien de plus? »

 

 

         2. « Elle est unique ma colombe, ma parfaite » (Ct 6, 8). Quand une âme s'est donnée totalement à Dieu, Dieu l'aime d'un amour tellement ardent, qu'il semble n'en aimer aucune autre; aussi l'appelle-t-il sa « colombe unique ». Sainte Thérèse apparut, après sa mort, à l'une de ses religieuses: « L'amour de Dieu, lui révéla-t-elle, pour une âme constamment appliquée à l'œuvre de sa perfection, dépasse celui qu'il a pour des milliers d'âmes en état de grâce sans doute, mais tièdes et imparfaites. » (François de Sainte Marie, Riforma dei Scalzi, liv. 7, ch. 30, n. 4, Bologne 1662, 249).

 

         Depuis combien d'années, mon Dieu, ne me pressez-vous pas de me donner entièrement à vous, et je ne fais que vous résister! Je vois s'approcher la mort: vais-je donc la laisser me frapper dans l'état misérable d'imperfection où j'ai vécu jusqu'ici? Non, mon Dieu, car je ne veux pas que la mort me trouve dans cette ingratitude invétérée. Vous-même, prêtez-moi toujours aide et protection; car je veux tout abandonner pour être tout à vous.

 

 

         3. Sous l'impulsion de l'amour qu'il nous porte, Jésus s'est donné tout entier à nous: « Oui, s'écrie saint Paul, Jésus Christ nous a tellement aimés, qu'il s'est livré pour nous » (Ep 5, 2). Ainsi notre Dieu se donne tout à nous, « tout entier, dit saint Jean Chrysostome, sans rien se réserver de lui-même. » (S. Jean Chrysostome, Homélie sur le Ps. 44, n. 11; PG 55, 200). Imaginez une donation de soi plus complète que celle de Jésus Christ dans sa Passion et dans la divine Eucharistie! Dès lors, n'est-il pas juste et souverainement raisonnable que nous nous donnions à ce grand Dieu totalement et sans la moindre réserve? Saint François de Sales ne pouvait s'empêcher d'écrire: « C'est peu d'un cœur pour aimer ce bon Rédempteur, qui nous a aimés au point de donner sa vie pour nous. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 7, ch. 8, AN 5, 35; RVP 664-667. Saint Alphonse résume par cette phrase la pensée de saint François de Sales contenue dans ce chapitre). Quelle ingratitude, donc, et quelle injustice de faire deux parts de notre cœur: l'une pour Dieu, l'autre pour les créatures, au lieu de le donner tout entier à Dieu!

 

         Ah! Faisons plutôt nôtre le cri d'amour de l'Épouse sacrée: « Il est à moi, mon Bien-aimé, je suis à lui » (Ct 2, 16). Vous vous êtes donné tout à moi, mon Dieu; je me donne en retour tout à vous. Je vous aime, ô mon souverain Bien, mon Dieu, mon Tout! Vous me voulez tout à vous, je veux être tout à vous.

 

         Ô Marie, ma Mère, faites que je n'aime que Dieu seul.

 

 

 

 

 

LE TEMPS DE LA MORT N'EST QUE TROUBLE ET CONFUSION

 

 

         1. « Vous aussi, soyez prêts, parce que, à l'heure que vous ne pensez pas, le Fils de l'homme viendra » (Lc 12, 40).

 

         Le Seigneur ne dit pas: « Aussitôt que la mort viendra, préparez-vous. » Il dit: « Soyez prêts », c'est-à-dire trouvez-vous prêts quand la mort viendra. De fait, qu'est-ce que le temps de la mort? Un temps de trouble; par conséquent, un temps où l'on est dans l'impossibilité de bien se préparer au jugement particulier et d'obtenir une sentence favorable. « Quand vous pouviez faire le bien, dit saint Augustin, vous n'avez pas voulu le faire, comme c'était votre devoir; il arrivera, par un juste châtiment de Dieu, que vous ne pourrez pas le faire quand on vous le voudrez. » (S. Augustin, Du libre arbitre, liv. 3, ch. 18, n. 52; PL 32, 1296; BA 6, 423).

 

         Non, mon Dieu, je ne veux pas attendre le temps de la mort pour changer de vie. Je déteste ma conduite passée, et je veux vous obéir. Que dois-je faire pour vous plaire, dites-le moi bien; car je suis résolu de rechercher votre bon plaisir en tout et sans réserve?

 

 

         2. « La nuit vient, pendant laquelle personne ne peut agir » (Jn 9, 4).

 

         Voilà bien ce qu'est en réalité le temps de la mort: une nuit, dans laquelle il est impossible de rien faire. « Votre maladie est mortelle », a-t-on dit au malade. L'impression qu'il ne parvient pas à dominer de la funeste nouvelle, les douleurs et les inquiétudes qui le tourmentent, sa pesanteur de tête et, surtout, ses remords de conscience, le jettent dans une telle détresse et un tel trouble, qu'il ne sait plus que devenir. Il voudrait bien trouver le moyen d'échapper à la damnation; mais ce moyen, il ne le trouvera pas. Pourquoi? Parce que le temps du châtiment est arrivé: « À moi, la vengeance et la rétribution, pour le temps où leur pied trébuchera » (Dt 32, 35).

 

         Mon Dieu, je vous remercie de m'accorder le temps nécessaire pour me convertir, maintenant que c'est le temps de la miséricorde et non du châtiment. Que je perde tout plutôt que votre grâce! Mon Bien suprême, je vous aime plus que tous les biens.

 

 

         3. Imaginez-vous que vous êtes en pleine mer, pendant la tempête, sur un vaisseau déjà brisé par les écueils et sur le point de sombrer. Vous avez beau réfléchir; aucun moyen d'échapper à la mort. Le désespoir ne s'empare-t-il pas de vous? Telle est la situation du pécheur que la mort trouve dans un mauvais état de conscience. Testament, parents, derniers sacrements, restitutions à faire, appels de Dieu méprisés, quelle tempête tout cela déchaîne dans l'âme du pauvre mourant! Allez donc débrouiller pareille conscience!

 

         Ah! Mon Dieu, qu'il ne soit pas inutile pour moi, le Sang que vous avez versé! Vous avez promis de pardonner à qui se repent. Je suis profondément affligé de toutes mes offenses. Je vous aime, Seigneur, je vous aime plus que toutes choses; je suis résolu de ne plus vous outrager. Comment, après tant de miséricordes que vous m'avez faites, pourrai-je penser à vous déplaire encore? Plutôt mourir, ô mon Dieu!

 

         Ô Marie, ma Mère, priez votre Fils de ne pas permettre que je l'offense encore.

 

 

 

 

 

LE PÉCHEUR CHASSE DIEU DE SON ÂME

 

 

         1. Le Seigneur aime toute âme dont il est aimé; il habite dans cette âme, il en fait sa demeure tant qu'elle ne le chasse pas par le péché: « Dieu, dit le concile de Trente, n'abandonne que s'il est abandonné. » (Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, Fribourg 1976, n. 1537; G. Dumeige, La Foi Catholique, 2 éd., Paris 1961, n. 570). À quel moment précis l'âme chasse-t-elle Dieu? C'est au moment, où, sciemment, délibérément, elle donne son consentement au péché mortel. Le péché mortel est une façon de dire à Dieu: « Allez-vous en; je ne veux plus habiter avec vous. » C'est l'enseignement de l'Écriture: « Ils disent à Dieu: 'Retire-toi loin de nous' » (Jb 21, 14).

 

         En péchant, ô mon Dieu, j'ai donc eu la triste hardiesse de vous bannir de mon âme et de ne plus vouloir vivre avec vous; mais vous ne voulez pas que je me désespère; vous voulez que je me repente et vous aime. Oui, je me repens, ô mon Jésus, de vous avoir offensé; je vous aime plus que toutes choses.

 

 

         2. Dieu ne peut habiter avec le péché; il est obligé de se séparer d'une âme où le péché fait son entrée. Le pécheur le sait. Par son consentement au péché, il tient à Dieu ce langage: « Vous ne pouvez habiter chez moi qu'à la condition de me voir renoncer au péché; sinon, vous partez. Eh bien! Partez donc. Je préfère vous perdre, que de perdre le plaisir inhérent à mon péché. » À  l'instant même où Dieu quitte l'âme, le démon entre pour en prendre possession. C'est ainsi que le pécheur chasse son Dieu qui l'aime, et se fait l'esclave d'un tyran qui le hait.

 

         Telle fut pourtant ma conduite par le passé, Seigneur. Je vous en conjure, daignez me faire part de cette horreur que vous avez ressentie au jardin de Gethsémani pour mes iniquités. Ah! Mon Bien-aimé Rédempteur, que ne vous ai-je jamais offensé!

 

 

         3. « Sors, esprit immonde, et fais place au Saint Esprit. » (Rituel Romain en latin: tit. 2, ch. 2, Ordo baptismi parvulorum).

 

         Voilà l'ordre que le prêtre intime au démon, quand il baptise un enfant.

 

         « Sortez de mon âme, Seigneur, et cédez la place au démon. »

 

         Voilà l'ordre qu'un homme en état de grâce intime à Dieu, quand il commet le péché mortel.

 

         Assurément, ô mon Dieu, belle reconnaissance; oui, belle reconnaissance, souvent renouvelée, pour l'amour que vous m'avez porté! Vous êtes descendu du ciel pour me chercher, moi, brebis perdue; je n'ai guère fait que vous fuir et vous repousser. Maintenant j'embrasse vos pieds sacrés et je suis fermement résolu de ne plus jamais me séparer de vous, ô mon bien-aimé Seigneur.

 

         Vous, Marie, ma Reine, ne m'abandonnez pas.

 

 

 

 

 

L'ABUS DES GRÂCES

 

 

         1. Toutes les grâces que Dieu nous accorde, – lumières, appels, bonnes pensées, – sont le prix du Sang versé de Jésus Christ. Pour que l'homme pût les recevoir, il fallut que le Fils de Dieu subît la mort et, par les mérites de sa mort, rendît l'homme capable des divines faveurs. Celui, donc, qui méprise les grâces de Dieu, c'est-à-dire n'en fait pas un bon usage, méprise le Sang et la Mort d'un Dieu. Quelle fut la cause de la damnation de tant de chrétiens qui gémissent maintenant en enfer, en proie au désespoir? Ce mépris énorme.

 

         Mon Dieu, je devrais, moi aussi, verser des larmes inutiles en compagnie de ces malheureux désespérés. Je puis maintenant pleurer mes péchés dans l'espérance de votre pardon: je vous remercie de cette grâce que me fait votre miséricorde.

 

         2. À l'heure actuelle, les damnés connaissent parfaitement deux choses: la valeur de la grâce et la gravité du crime qu'ils ont commis en la méprisant; aussi quel cruel supplice leur cause, – supplice éternel, – le souvenir des grâces reçues de Dieu!

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, éclairez-moi, faites-moi comprendre combien je suis obligé de vous aimer, puisque, au lieu de me punir de mon ingratitude, au lieu de m'abandonner dans mes péchés, vous n'avez fait que multiplier vos lumières et vos tendres invitations. Aujourd'hui même, vous m'appelez de nouveau: je m'empresse de répondre que je veux être à vous, et pour toute l'éternité.

 

 

         3. Réfléchis, ô mon âme, que si le Seigneur avait favorisé quelque infidèle des grâces qu'il t'a faites, cet infidèle serait maintenant un chrétien affermi dans la vertu. Toi, qu'as-tu fait jusqu'ici, sinon entasser péchés sur péchés pendant que Dieu t'accordait grâces sur grâces? Si tu persévères dans cette funeste voie, est-il possible que Dieu te supporte plus longtemps et ne t'abandonne pas bientôt? Hâte-toi de mettre fin à tes ingratitude; tremble que cette nouvelle résistance n'éloigne à jamais de toi toute lumière et toute faveur.

 

         Vous ne m'avez que trop supporté, ô mon Dieu! Je ne veux plus provoquer votre colère. Qu'est-ce que j'attends pour me convertir? Que vous m'ayez abandonné? Ah! « Ne me rejetez pas de devant votre face » (Ps 51/50, 13). Car je veux vous aimer de tout mon cœur, m'appliquer à faire votre bon plaisir. Vous le méritez. Donnez-moi la force de tenir ma parole.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, aidez-moi de vos prières.

 

 

 

 

 

L'AMOUR TRIOMPHE DE DIEU

 

 

         1. Notre Dieu est tout-puissant: qui donc pourrait le vaincre et lui faire la loi? Pourtant dit sait Bernard, « L'amour triomphe de Dieu » (S. Bernard, Cantique des Cantiques, sermon 64, n. 10; PL 183, 1088; BG 661). De fait, un amour vainquit le cœur de Dieu: ce fut son amour pour les hommes, qui le réduisit à mourir sur un gibet infâme afin de les sauver.

 

         Ô Amour infini, malheur à qui ne vous aime pas!

 

 

         2. Si quelqu'un privé des lumières de la foi, passant par le Calvaire le jour où Jésus Christ mourut sur la croix, avait demandé quel était ce criminel crucifié, horriblement déchiqueté des pieds à la tête, quel n'aurait pas été son étonnement d'entendre cette réponse: « C'est le Fils de Dieu, vrai Dieu comme son Père! » Puis, qu'aurait-il dit, sinon ce que disaient les païens: « Folie que cela? » En effet, au témoignage du pape saint Grégoire-le-Grand, « les païens estimaient pure folie de croire en Dieu, l'Auteur de la vie, était mort pour les hommes, ses créatures. » (S. Grégoire le Grand, Les Évangiles, liv. 1, homélie 6; PL 76, 1096). Nous-mêmes, n'appellerions-nous pas folie la décision d'un roi qui, par amour pour un vermisseau, se ferait vermisseau lui-même? À combien plus forte raison devons-nous, semble-t-il, appeler folie le choix d'un Dieu qui, par amour pour les hommes, se fait homme lui-même, et meurt sur une croix! Aussi saint Marie-Madeleine de Pazzi, considérant l'amour sans mesure que Dieu nous porte, s'écrie-t-elle dans une extase: « Mon Jésus, vous êtes fou d'amour! » (G. Puccini, Vita della ven. Suor M. Maddalena de' Pazzi, P. 1, ch. 2, Florence 1611, 18).

 

         C'est ce Dieu que moi, misérable, je n'ai pas aimé, et tant offensé!

 

 

         3. Ô mon âme, lève les yeux, regarde attentivement la Croix. Ce crucifié, en proie à toutes les douleurs du corps, à toutes les angoisses de l'âme, ce crucifié, dont l'agonie va se terminer par une mort de pure douleur, sans mélange de la moindre consolation, qui est-il? C'est ton Dieu, tu ne l'ignores pas. S'il est ton Dieu, comme tu le crois fermement, demande-toi quelle force inconnue a pu le réduire à ce lamentable état. « Qui donc a pu faire cela? Interroge saint Bernard. C'est l'amour, répond-il, l'amour oublieux de sa dignité. » (S. Bernard, Sermon 64, n. 10; PL 183, 1088; BG 661).

 

         L'amour, en effet, ne recule devant aucune peine, aucun opprobre, quand il s'agit de se manifester et de faire du bien à la personne aimée.

 

         Pourquoi donc, ô mon Jésus, avez-vous tant souffert sur ce gibet infâme? Parce que vous m'avez aimé sans mesure: si vous m'aviez moins aimé, vous auriez moins souffert. Je vous aime, ô mon Rédempteur, je vous aime de tout mon cœur. Vous, mon Dieu, ne m'avez refusé ni votre Sang ni votre vie: comment pourrais-je vous refuser une seule fibre de mon cœur? Je vous aime, ô Jésus, mon Amour, mon Tout.

 

         Ô sainte Vierge Marie, embrassez-moi d'amour pour Jésus.

 

 

 

 

 

SENTENCE DES RÉPROUVÉS AU JUGEMENT GÉNÉRAL

 

 

         1. Considère, ô mon âme, quel supplice et quelle confusion doivent subir les réprouvés au dernier jour du monde! Ils sont témoins d'un double spectacle: d'un côté, les élus resplendissants de gloire attendant, au comble de la joie, que Jésus Christ leur adresse l'invitation de le suivre en Paradis: « Venez, les bénis de mon Père! » (Mt 25, 34): – quel supplice pour les réprouvés! – ; de l'autre, ils se voient eux-mêmes entourés de démons traînés de force devant le Juge suprême pour entendre leur sentence de condamnation: « Retirez-vous loin de moi! » (Mt 25, 41), leur dira Jésus Christ devant l'univers entier. Quelle confusion écrasante pour eux!

 

         Ah! Mon Rédempteur, qu'elle ne soit pas perdue pour moi, la mort cruelle que vous avez endurée pour mon salut avec tant d'amour!

 

 

         2. « Retirez-vous de moi, maudits; allez au feu éternel! » (Mt 25, 41). Voilà leur sentence; voilà leur sort à jamais misérable: vivre éternellement plongés dans le feu, éternellement maudits et séparés de Dieu! Les chrétiens croient-ils à l'existence de l'enfer? Mais alors, comment se fait-il qu'un si grand nombre d'entre eux aillent volontairement au devant d'une condamnation aussi redoutable?

 

         Ah! Seigneur, au dernier jour, ne serai-je pas moi-même l'un de ces condamnés? Par les mérites de votre Sang, j'espère que non; mais qui m'en donne la certitude? Seigneur, éclairez-moi, faites-moi connaître ce que je dois faire pour éviter cet affreux malheur, hélas! Par trop mérité jusqu'ici. Seigneur, miséricorde!

 

 

         3. Au milieu de la vallée du jugement, s'ouvrira soudain un grand abîme. Démons et réprouvés y tomberont tous ensemble, et tous ensemble entendront se fermer sur eux ces portes qui resteront fermées éternellement. Ô péché maudit, quelle triste fin tu prépares à tant d'âmes infortunées! Ô malheureux pécheurs, cette fin lamentable sera votre partage pendant toute l'éternité!

 

         Mon Dieu, quel sera mon sort? Une chose m'épouvante plus que le feu même de l'enfer, c'est l'intolérable pensée d'être à jamais éloigné, séparé de vous, mon unique Bien! Mon bien-aimé Rédempteur, que de fois je vous ai méprisé! Mais maintenant je vous aime plus que tout au monde; je vous aime de tout mon cœur, je sais que le supplice de l'éternel bannissement loin de vous, n'est pas pour ceux qui vous aiment; car ceux qui vous aiment ne peuvent être à jamais séparés de vous. Donnez-moi donc votre amour, faites que je vous aime toujours! Liez-moi, enchaînez-moi, ajoutez chaînes sur chaînes, afin que je sois dans l'impossibilité de me séparer de vous. Puis, faites de moi ce qu'il vous plaît.

 

         Ô Marie, Avocate des malheureux, ne cessez pas de me protéger.

 

 

 

 

 

SENTENCE DES ÉLUS

 

 

         1. « Venez, les bénis de mon Père » (Mt 25, 34).

 

         Voilà quelle glorieuse sentence prononcera le souverain Juge sur ceux qui l'auront aimé! Aussi le grand jour du Jugement général sera-t-il pour eux un jour de triomphe. Saint François d'Assise, ayant appris par révélation qu'il était prédestiné (Th. De Celano, Vita prima, DV 213; Fioretti, DV 1112), faillit en mourir de joie à l'instant même: quelle sera donc l'allégresse des élus, lorsqu'ils entendront Jésus Christ les appeler « enfants bénis »: « Venez enfants bénis de mon Père », venez posséder l'héritage de votre divin Père, le bienheureux royaume du paradis!

 

         Ce royaume, hélas! Je l'ai tant de fois perdu par ma faute; mais, ô mon Jésus, j'espère, par vos mérites, l'obtenir encore. Mon bien-aimé Rédempteur, je vous aime et j'espère.

 

 

         2. La sentence les a tous proclamés rois. Ils se voient d'avance assis chacun sur un trône, ne formant tous ensemble qu'un cœur et qu'une âme, pour jouir éternellement de Dieu sans crainte de le perdre. Oh! Quelles chaleureuses félicitations mutuelles! Quel bonheur, quelle gloire, de faire leur entrée dans le ciel, la tête ceinte de la couronne royale, en chantant tous ensemble dans les transports de la joie la plus vive les louanges de Dieu! Heureuses, heureuses, les âmes prédestinées à cet éclatant triomphe!

 

         Ô Dieu de mon âme, que les liens du saint amour m'unissent étroitement à vous, afin qu'en ce dernier jour, j'aie, moi aussi, le bonheur de monter dans votre royaume pour vous louer à jamais. « Éternellement je chanterai, éternellement je chanterai les miséricordes du Seigneur » (Ps 89/88, 2).

 

 

         3. Ranimons notre foi. Il est certain que nous nous retrouverons un jour dans la vallée du Jugement; il est certain que l'une des deux sentences sera la nôtre, ou la sentence de vie éternelle, ou la sentence de mort éternelle. Avons-nous, en ce moment, l'espoir fondé d'obtenir la sentence favorable? Non? À l'œuvre sans délai pour nous l'assurer: c'est-à-dire, fuite de toutes les occasions qui pourraient causer notre perte, vie d'étroite union à Jésus Christ par la fréquentation des sacrements, par la méditation, la lecture spirituelle, la prière incessante. L'usage ou la négligence de ces moyens sera pour chacun de nous le gage de notre salut ou de notre réprobation.

 

         Ô Jésus, mon bien-aimé Sauveur et mon Juge, les mérites de votre Sang me font espérer que vous me bénirez au jugement général; bénissez-moi donc dès maintenant en me pardonnant toutes mes offenses. Dites-moi ce que vous avez dit à Madeleine: « Tes péchés te sont remis » (Lc 7, 48). De tout mon cœur, je me repens de vous avoir offensé; pardonnez-moi. Daignez ajouter à la grâce du pardon celle de vous aimer toujours. Je vous aime, ô mon souverain Bien, je vous aime plus que moi-même, mon Trésor, mon Amour, mon Tout. « Vous êtes le Dieu de mon cœur, et mon partage, pour toujours » (Ps 73/72, 26). Mon Dieu, vous seul et rien de plus!

 

         Ô Marie, vous pouvez et vous voulez me sauver; je me confie en vous.

 

 

 

 

 

LES PÉCHEURS DÉSHONORENT DIEU PAR LEURS PÉCHÉS

 

 

         1. « Par la violation de la Loi, tu déshonores Dieu » (Rm 2, 23).

 

         Veux-tu savoir, pécheur, ce que tu fais quand tu pèches? L'Apôtre te répond: « Tu déshonores Dieu. » Au fait, c'est déshonorer Dieu que de lui manquer de respect en face et de déclarer par sa conduite qu'il n'y a pas grand mal à lui désobéir, à faire peu de cas de sa loi.

 

         Voyez, à vos pieds, ô mon Dieu, l'ingrat que vous avez tant aimé, comblé de tant de bienfaits, et qui, tant de fois, en retour, vous a déshonorés par la transgression de vos divins préceptes. Je mérite mille enfers; mais rappelez-vous que vous êtes mort pour ne pas m'envoyer en enfer.

 

 

         2. Le pécheur déshonore Dieu, parce qu'il préfère à la divine grâce cette misérable satisfaction, ce vil intérêt, ce caprice, pour lesquels il offense Dieu. En effet, par le consentement au péché, il estime préférables à l'amitié de Dieu cette satisfaction, cet intérêt, ce caprice; il les estime donc supérieurs à Dieu. Quelle honte, quel déshonneur, infligés par le pécheur au souverain Bien!

 

         Mon Dieu, vous êtes un bien infini. Comment, moi, pauvre ver de terre, ai-je pu vous juger inférieur à l'une de mes basses satisfactions, à l'un de mes caprices? Si je ne savais que vous avez promis de pardonner à qui se repent, je n'oserais vous demander pardon. Ô Bonté infinie, je me repens de vous avoir offensée. Ô plaies de Jésus, donnez-moi confiance.

 

 

         3. Notre dernière fin, c'est Dieu. Il nous a créés pour lui-même, afin que nous l'aimions et le servions en cette vie, et qu'ensuite nous jouissions de lui dans l'éternité. Or, que faisons-nous, quand nous préférons notre propre satisfaction à la grâce de Dieu? Nous faisons de notre propre satisfaction notre fin dernière; en d'autres termes, nous en faisons notre dieu. Quel déshonneur pour Dieu! Dieu, le Bien infini, se voit échangé contre un misérable et vil objet!

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, je vous ai offensé; mais vous ne voulez pas que je désespère de votre miséricorde; malgré toutes mes ingratitudes, vous ne cessez pas de m'aimer ni de vouloir mon salut. Je reconnais toute la malice de mes outrages; j'en suis souverainement désolé. Plutôt mourir que vous causer encore le moindre déplaisir! Telle est ma résolution; mais je redoute ma faiblesse. Donnez-moi la force de vous être fidèle jusqu'à la mort; je l'espère de votre bonté. Mon Jésus, vous êtes mon Amour et mon Espérance.

 

         Ô Marie, ce sont vos prières qui doivent me sauver.

 

 

 

 

 

JOIE DE JÉSUS RETROUVANT LA BREBIS PERDUE

 

 

         1. On lit, dans l'évangéliste saint Luc: Un berger possédait cent brebis; il en perdit une. Aussitôt, laissant les quatre-vingt-dix-neuf dans le désert, il court à la recherche de l'autre. Il la trouve, l'embrasse avec joie; puis, il la met sur ses épaules. De retour chez lui: « Venez, dit-il à ses amis, réjouissez-vous avec moi; car j'ai retrouvé ma brebis perdue » (Lc 15, 4-6). Ce berger plein d'amour, c'est Jésus Christ.

 

         Ô mon divin Pasteur, la brebis perdue, c'est moi; vous m'avez tant cherché qu'enfin vous m'avez retrouvé; je l'espère fermement. Vous m'avez retrouvé, et je vous ai retrouvé. Pourrai-je jamais avoir le cœur de vous quitter encore, ô mon bien-aimé Seigneur? Ce malheur demeure possible. Je vous en supplie, ô mon Amour, ne permettez pas que je vous abandonne et vous perde de nouveau.

 

 

         2 Mais pourquoi, ô mon Jésus, invitez-vous vos amis à se réjouir avec vous du recouvrement de la brebis perdue? Vous deviez plutôt les inviter à se réjouir avec elle, à la féliciter d'avoir retrouvé son Dieu, son souverain Bien. Vous portez à mon âme un amour tellement grand, – c'est ce que vous voulez m'enseigner, – un amour tellement profond, que vous faites votre bonheur de l'avoir retrouvée.

 

         Ah! Mon doux Rédempteur, puisque vous m'avez retrouvé, daignez m'attacher étroitement à vous: mieux encore, daignez m'enchaîner à vous par les liens imbrisables de votre amour, afin que je vous aime toujours et ne vous quitte plus jamais. Je vous aime, ô Bonté infinie; j'espère vous aimer éternellement et vous être éternellement fidèle.

 

 

         3. À peine le pécheur, contrit et humilié, a-t-il élevé sa voix vers le Seigneur pour implorer grâce et miséricorde, que le Seigneur l'exauce et lui pardonne: « À ton premier cri, il te fera grâce; dès qu'il t'aura entendu, il t'exaucera » (Es 30, 19), affirme le prophète.

 

         Me voici donc à vos pieds, ô mon Dieu; c'est la douleur de vous avoir si souvent offensé qui me fait réclamer votre pitié et votre pardon. Quelle réponse ferez-vous à ma prière? Daignez vous hâter de m'exaucer et de me pardonner. Je ne puis supporter plus longtemps d'être éloigné de vous et privé de votre amitié. Vous êtes une Bonté infinie, digne, par conséquent, d'un amour infini. Si, par le passé, j'ai méprisé votre grâce, maintenant je la mets au-dessus de tous les royaumes de du monde. Cependant, puisque je n'ai pas craint de vous offenser, je vous supplie d'exercer contre moi votre juste vengeance; mais, je vous en conjure, ne vous venger pas en me rejetant loin de vous, mais en m'inspirant une contrition si vive, qu'elle me fasse pleurer le reste de ma vie les amertumes dont mes péchés abreuvèrent votre cœur. Seigneur, Seigneur, je vous aime de toute mon âme; sachez-le bien, je ne saurais plus vivre sans vous aimer. Aidez-moi de votre grâce.

 

         Vous aussi, ô Marie, aidez-moi de vos prières.

 

 

 

 

 

JÉSUS PORTE LA PEINE DE NOS PÉCHÉS

 

 

         1. « Vraiment, c'était nos maladies qu'il portait, et nos douleurs dont il s'était chargé » (Es 53, 4).

 

         Ô sainte Foi, si vous ne nous en donniez l'assurance, qui pourrait croire ce prodige: l'homme commet le péché, et c'est le propre Fils de Dieu qui l'expie?

 

         Ainsi donc, ô mon Jésus, à moi la faute; à vous le châtiment de la faute! À moi le triste mérite de la mort éternelle de l'enfer; à vous, pour m'en délivrer, la condamnation à mourir sur une croix! En résumé, pour me pardonner, vous n'avez rien voulu pardonner à vous-même... et j'aurai l'abominable hardiesse de vous causer encore le moindre déplaisir! Non, mon bien-aimé Sauveur, je vous dois trop de reconnaissance; la reconnaissance m'oblige par trop à vous aimer. Me voici, je suis à vous. Qu'attendez-vous de moi? Daignez me le dire; car je veux accomplir en tout votre volonté.

 

 

         2. « Il a été transpercé à cause de nos iniquités, broyé à cause de nos crimes! » (Es 53, 5).

 

         Contemple, ô mon âme, dans le prétoire de Pilate, ton Dieu flagellé, couronné d'épines, couvert de plaies des pieds à la tête; de toutes ses chairs déchirées coulent des flots de Sang. Écoute-le te dire avec amour: « Ma fille, vois combien tu me coûtes! »

 

         Ah! Mon doux Rédempteur, que n'avez-vous pas souffert pour moi! En retour de tant d'amour, comment ai-je pu vous faire tant de peine? Pour ne pas me voir damné, vous avez enduré les pires douleurs, et moi j'ai souvent consenti, pour un rien, à vous perdre! Ah! Maudits plaisirs, je vous hais souverainement; car vous avez jeté mon Sauveur dans un océan de souffrances.

 

 

         3. Au souvenir des douleurs de Jésus, sainte Marguerite de Cortone ne pouvait s'empêcher de pleurer amèrement les péchés de sa vie passée: « Marguerite, lui dit un jour le confesseur, assez de larmes! Calmez-vous, Dieu vous a tout pardonné. »  –  « Ah! Mon Père, répartit la sainte pécheresse, comment pourrais-je jamais cesser de pleurer mes péchés, sur lesquels Jésus Christ a pleuré toute sa vie? » (Sur ce sujet voir D. Thomissen, Vie de sainte Marguerite de Cortone, liv. 3, ch. 2, Bruxelles 1893, 260-263).

 

         Moi aussi, ô mon bien-aimé Jésus, j'ai, par mes péchés, rempli votre vie d'amertume. Sainte Marguerite a su pleurer ses fautes; elle a su vous aimer; mais moi, quand donc commencerai-je à pleurer vraiment les miennes, à vous aimer? Je me repens, ô Bien suprême, de vous avoir affligé. Je vous aime, ô mon Rédempteur, plus que moi-même. Je vous en supplie, attirez-vous tout mon cœur, embrasez-moi tout entier de votre saint amour; ne permettez pas que je paie plus longtemps d'ingratitude le grand nombre de vos bienfaits.

 

         Ô Marie, vous pouvez par vos prières m'élever à la sainteté: faites-le par amour pour Jésus Christ.

 

 

 

 

 

QUEL BIEN EST LA GRÂCE DE DIEU!

QUEL MAL SA DISGRÂCE!

 

 

         1. Ce que Job dit de la divine Sagesse, on peut l'appliquer à la grâce: « L'homme n'en connaît pas le prix » (Jb 28, 13). Aussi l'échange-t-il contre des riens. En réalité, la divine grâce est un « trésor d'une valeur infinie » (Sg 7, 14), nos Livres saints l'affirment. Aux yeux des païens, – ils le proclamaient bien haut, – c'était pure impossibilité que la créature devînt l'amie du Créateur. Ils se trompaient: l'un des effets de la grâce est précisément d'établir une véritable amitié entre l'âme et Dieu. Dieu lui-même appelle son amie, l'âme en état de grâce: « Lève-toi, hâte-toi, mon amie » (Ct 2, 10). « Vous êtes mes amis » (Jn 15, 14).

 

         Ainsi donc, ô mon Dieu, aussi longtemps que mon âme conserva l'état de grâce, elle fut votre amie; mais, dès que j'eus le malheur de pécher, elle devint votre ennemie, l'esclave du démon. Vous me donnez le temps de recouvrer votre grâce, je vous en remercie. Mon bien-aimé Seigneur, je me repens de tout mon cœur de l'avoir jadis perdue; ayez pitié de moi; daignez me la rendre, et ne permettez pas que je la reperde jamais.

 

 

         2. Combien ne s'estimerait-il pas heureux, le sujet que le roi honorerait de son amitié! Il y aurait pourtant, chez ce sujet, hardiesse excessive à prétendre que le roi le tînt pour son ami; notre âme peut aspirer à l'amitié de Dieu sans excès de hardiesse. Un courtisan dont parle saint Augustin, disait fort sagement: « Si je veux être l'ami de l'empereur, j'y parviendrai difficilement; mais si je veux être l'ami de Dieu, je le deviens à l'instant. Il suffit de le vouloir. » (S. Augustin, Les Confessions, liv. 8, ch. 6, n. 15; PL 32, 755-756, BA 2/14, 41). En effet, un acte de contrition ou d'amour restitue au pécheur l'amitié divine. « Aucune langue ne peut, disait habituellement saint Pierre d'Alcantara, exprimer la grandeur de l'amour que Jésus porte à toute âme en état de grâce. » (S. Pierre d'Alcantara, Trattato dell' orazione e meditazione, P. 1, ch. 4, Rome 1706, 26).

 

         Ah! Mon Dieu, dites-moi: suis-je en état de grâce? Il fut un temps où je l'avais perdue, je le sais; mais je ne sais pas si je l'ai recouvrée. Seigneur, je vous aime et me repens de vous avoir offensé: hâtez-vous de me pardonner.

 

 

         3. Par contre, combien misérable, l'état d'une âme tombée dans la disgrâce de Dieu! Elle est séparée de son souverain Bien. Elle n'est plus à Dieu, Dieu n'est plus à elle. Dieu ne l'aime plus; que dis-je? Il la hait, elle lui fait horreur. Elle était sa fille, il la bénissait; elle est maintenant son ennemie, il la maudit.

 

         Voilà donc, ô mon Dieu, l'affreux état où j'ai vécu tout le temps que j'ai passé dans votre disgrâce! J'en suis sorti, du moins je l'espère; sinon, que votre main me tire aussitôt de cet abîme! Vous avez promis d'aimer qui vous aime! « J'aime ceux qui m'aiment » (Pr 8, 17). Je vous aime, ô mon Bien suprême; aimez-moi donc aussi; je ne veux plus vivre loin de vous.

 

         Ô Marie, secourez l'un de vos serviteurs, qui se recommande à vous.

 

 

 

 

 

IDENTIFICATION DE NOTRE VOLONTÉ AVEC LA VOLONTÉ DE DIEU

 

 

         1. Le premier effet de l'amour, c'est d'unir les volontés de ceux qui s'aiment. Précisément parce qu'il nous aime, Dieu veut être aimé de nous, et, partant, réclame notre cœur, c'est-à-dire notre volonté: « Mon fils, donne-moi ton cœur » (Pr 23, 26). Toute notre vie, tout notre salut consiste dans l'union de notre volonté à la Volonté divine: celle-ci est, en effet, l'unique règle du juste et du parfait: « La vie est dans sa Volonté » (Ps 30/29, 6). Se tenir uni à la Volonté de Dieu, c'est vivre et se sauver; s'en séparer, c'est mourir et se damner.

 

         Non, mon Dieu, je ne veux plus m'écarter de votre Volonté. Donnez-moi la grâce de vous aimer; puis, disposez de moi comme il vous plaît.

 

 

         2. Quelle est l'unique application des âmes vraiment éprises de l'amour de Dieu? C'est de s'identifier (Ce mot seul traduit complètement le mot de saint Alphonse: uniformarsi) toujours plus à sa divine Volonté. Aussi, dans la prière qu'il nous a enseignée, quelle grâce nous fait demander Jésus Christ? Celle d'accomplir la Volonté de Dieu sur la terre avec la même perfection que les élus dans le ciel: « Que votre Volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » Sainte Thérèse offrait sa volonté à la Majesté divine, au moins cinquante fois par jour (Ste Thérèse d'Avila, Avis, n. 30; MA 1051), à l'exemple de David qui s'écrie: « Mon cœur est prêt, ô mon Dieu, mon cœur est prêt » (Ps 57/56, 8). Admirez la puissance d'un acte de parfaite identification à la Volonté divine; d'un cœur pervers il fait un cœur de saint. N'est-ce pas cet acte qui fit, d'un furieux persécuteur de l'Église, un Vase d'élection, l'Apôtre par excellence? « Seigneur, que voulez-vous que je fasse? » (Ac 9, 6), avait interrogé saint Paul, renversé de cheval sur le chemin de Damas.

 

         Mon Dieu, je vous promets de ne plus me plaindre des tribulations que vous m'envoyez. Toutes sont pour mon bien, je le sais. Ma résolution, c'est de dire toujours: « Seigneur, que votre Volonté soit faite! Vous voulez cela, je le veux aussi! » « Oui, mon Père, je vous bénis de ce qu'il vous a plu ainsi » (Jb 1, 21). Votre bon plaisir, c'est le mien.

 

 

         3. Voulez-vous savoir si telle âme aime Dieu? Pas de preuve plus préremptoire de son amour vrai, que son habitude de s'identifier tranquillement à la Volonté divine dans les choses fâcheuses qui lui surviennent: pauvreté, maladies, revers, désolations. Dans les peines suscitées par la malice des hommes, nous devons regarder, non la pierre qui nous frappe mais la main de Dieu qui la dirige. Dieu ne veut pas le péché de celui qui nous ravit notre bien, notre réputation, notre vie; mais il veut l'acceptation de cette épreuve comme partie de sa main, à l'exemple du saint homme Job qui se contenta de dire, lorsque les Sabéens le dépouillèrent de sa fortune: « Le Seigneur m'a tout donné, le Seigneur m'a tout enlevé; le bon plaisir de Dieu s'est réalisé; que le nom du Seigneur soit béni! » (Jb 1, 21).

 

         Hélas! Ô mon Dieu, telle ne fut pas ma conduite jusqu'ici! Que de fois, pour faire ma volonté, j'ai méprisé la vôtre! Mais alors je ne vous aimais pas; maintenant, je vous aime plus que moi-même. Aussi, j'embrasse toutes vos saintes décisions; je veux vous plaire en tout. Vous connaissez ma faiblesse: donnez-moi la force de tenir ma résolution.

 

         Ô Marie, obtenez-moi la grâce de faire la Volonté de Dieu jusqu'à mon dernier soupir.

 

 

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

 

 

MÉDITATIONS POUR CERTAINES ÉPOQUES ET FÊTES PARTICULIÈRES DE L'ANNÉE

 

 

 

HUIT MÉDITATIONS SUR LE GRAND MYSTÈRE DE L'INCARNATION DU VERBE ÉTERNEL POUR LES HUIT PREMIERS JOURS DE L'AVENT

 

 

 

 

 

PREMIÈRE MÉDITATION

 

 

         1. « Et le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14).

 

         Dieu nous a créés pour que nous l'aimions en cette vie et que nous jouissions de lui dans l'éternité; mais, nous, sans reconnaissance pour notre Bienfaiteur, nous nous sommes révoltés contre lui par le péché, nous avons refusé d'obéir à ses ordres. Ce fut un désastre: nous fûmes privés de la grâce sanctifiante, exclus du ciel, condamnés aux supplices éternels de l'enfer.

 

         Adam et tous ses enfants étaient donc perdus. Que fit Dieu? Saisi d'une immense compassion pour nous, il résolut d'envoyer sur la terre un Rédempteur pour remédier à cette effroyable ruine.

 

 

         2. Qui sera ce Rédempteur? Un ange? Un séraphin? Ce serait trop peu pour Dieu. Afin de montrer quel amour, vraiment infini, il nous porte, il envoie son propre Fils: « Dieu, dit saint Paul, envoya son Fils dans une chair semblable à celle du péché » (Rm 8, 3). Le Fils unique vient donc se revêtir de la chair même des pécheurs, mais sans la tache du péché; sur l'ordre de son Père, il va, par ses souffrances et par sa mort, satisfaire à la justice divine pour nos péchés. C'est ainsi qu'il nous délivre de la damnation éternelle, qu'il nous rend nos droits à la divine grâce et à la gloire céleste.

 

         Au nom de tous les hommes, je vous remercie, ô mon Dieu. Si vous n'aviez pas eu la pensée de nous sauver qu'en serait-il de moi, du genre humain tout entier? Nous serions tous perdus, et pour toujours.

 

 

         3. Ici, considérons attentivement l'amour sans bornes que Dieu nous a témoigné dans cette grande œuvre de l'Incarnation. À son commandement, son propre Fils est venu sacrifier sa vie par la main des bourreaux, sur une croix, dans un océan de souffrances et d'opprobres, pour nous obtenir le pardon de nos péchés et le salut éternel.

 

         Ô Bonté infinie! Ô Miséricorde infinie! Ô Amour infini! Un Dieu se faire homme et subir la mort pour nous, pauvres vers de terre!

 

         Je vous en supplie, ô mon Sauveur, faites-moi comprendre combien vous m'avez aimé, afin que la vue de votre amour me fasse connaître l'énormité de mon ingratitude. Vous, par votre mort, vous m'avez délivré de la damnation; moi, misérable ingrat, je vous ai tourné le dos pour reprendre le chemin de l'enfer. Je me repens souverainement de vous avoir fait cette injure. Mon Sauveur, pardonnez-moi, préservez-moi du péché; non, ne permettez pas que je perde encore votre amitié. Je vous aime, ô mon bien-aimé Jésus; vous êtes mon Espérance et mon Amour.

 

         Ô Marie, Mère du Fils unique de Dieu, recommandez-lui mon âme.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Par l'Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme. » (Symbole de Nicée-Constantinople).

 

         Lorsqu'Adam fut créé par Dieu, il fut comblé des plus riches dons; mais, sans reconnaissance pour son divin Bienfaiteur, il se révolta contre lui, commit le péché, et perdit ainsi, non seulement pour lui-même, mais encore pour tous ses descendants, la grâce sanctifiante et le paradis. Voilà donc tout le genre humain, irrémédiablement perdu. L'homme avait offensé Dieu, Majesté infinie; il était, par conséquent, incapable de faire à Dieu la réparation requise: une réparation proportionnée à la faute. Seule, une Personne divine pouvait satisfaire à la place de l'homme.

 

         Que fit le Père éternel pour porter remède à la misère de l'homme perdu? Il envoya son propre Fils se faire homme, se revêtir de la chair même des pécheurs à sauver. Ainsi le Fils de Dieu paiera, par sa mort, à la justice divine les dettes de tout le genre humain; il obtiendra sa réintégration dans la grâce sanctifiante.

 

         Mon Dieu, si votre infinie Bonté n'avait trouvé le remède à nos maux, qui donc aurait osé vous en faire la demande, ou même aurait pu seulement en avoir la pensée?

 

 

         2. Ô ciel! Quel ne dut pas être l'étonnement des Anges à la vue du grand amour que Dieu témoignait à l'homme rebelle! Que durent-ils se dire entre eux, au spectacle du Verbe éternel fait homme, revêtu de la chair même de l'homme pécheur; offrant aux yeux de tous, lui, le Verbe incarné, les dehors de l'humanité, sans que rien pût le faire discerner de la foule des pécheurs?

 

         Ah! Mon Jésus, nous tous, pécheurs, quelle reconnaissance ne vous devons-nous pas, moi surtout qui vous ai offensé plus que les autres? Si vous n'étiez venu me sauver, quel serait mon sort pendant toute l'éternité? Qui pourrait me délivrer des châtiments mérités? Soyez à jamais béni, loué pour votre immense charité!

 

 

         3. Ô prodige d'amour! Le Fils de Dieu lui-même descend du ciel sur la terre pour se faire homme; il vient mener une vie de souffrances, jusqu'à mourir sur une croix par amour pour les hommes, et les hommes, qui sont convaincus de ce prodige d'amour, aiment autre chose que ce Dieu incarné!

 

         Moi, ô Jésus mon Sauveur, je ne veux pas aimer autre chose que vous. Vous seul m'avez aimé; vous seul, je veux aimer; je renonce à tous les biens créés. Vous seul me suffisez, ô Bien immense et infini! Par le passé, que de déplaisirs je vous ai causés! Maintenant j'en suis profondément affligé et voudrais que la vivacité de ma douleur me fît mourir: trop heureux de réparer ainsi toute la peine que je vous ai faite. Non, mon Jésus, ne permettez pas que je méconnaisse encore votre ineffable amour pour moi. Faites que je vous aime; puis, traitez-moi comme il vous plaît. Ô Bonté infinie! Ô Amour infini! Je ne veux plus vivre sans vous aimer.

 

         Ô Marie, Mère de miséricorde, obtenez-moi d'aimer Dieu toujours, toujours: c'est l'unique grâce que je vous demande.

 

 

 

 

 

TROISIÈME MÉDITATION

 

 

         1. Considère, ô mon âme, que le Père éternel, en nous donnant son Fils bien-aimé pour Rédempteur, ne pouvait nous donner plus puissant motif d'espérer en sa miséricorde ni d'aimer son infinie Bonté. Où trouver, en effet, preuve plus certaine de son désir de nous faire du bien et de son amour immense pour nous? Après nous avoir donné son Fils, il n'a plus rien à nous donner.

 

         Ô Dieu éternel, que tous les hommes louent votre infinie Bonté!

 

 

         2. « Comment avec lui ne nous donnera-t-il pas toutes choses? » (Rm 8, 32). Dieu nous a donné son Fils, ce Fils qu'il aime autant que lui-même: comment pouvons-nous donc craindre un refus, quand nous lui demandons toute autre faveur, si grande qu'elle soit? Il nous a donné son Fils: à plus forte raison nous accordera-t-il le pardon de nos péchés, si nous les détestons; la grâce de résister aux tentations, si nous la sollicitons; le saint amour, si nous le désirons ardemment; enfin le paradis, si nous ne nous en rendons pas indignes par nos rechutes. « Tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, nous assure Jésus Christ, il vous le donnera » (Jn 16, 23).

 

         Cette promesse, ô mon Dieu, ranime ma confiance; je vous demande, au nom de votre amour pour Jésus, votre Fils, le pardon de toutes mes offenses. Accordez-moi la sainte persévérance dans votre grâce jusqu'à la mort. Accordez-moi votre saint amour, afin que, détaché de tout, je vous aime vous seul, ô Bonté infinie. Accordez-moi le ciel, où je vous aimerai de toutes mes forces et pour toujours, sans la moindre crainte de jamais cesser de vous aimer.

 

 

         3. « Par votre union avec Jésus Christ, vous avez été comblés de toute sorte de richesses,... vous ne le cédez à personne en aucun don de grâce » (1 Co 1, 5-7). Ces paroles de l'Apôtre signifient que la possession de Jésus Christ met à notre disposition tous les biens, sans en excepter un seul.

 

         Oui, ô mon Jésus, vous êtes tout bien; vous seul me suffisez, c'est après vous seul que je soupire. Il fut un temps où je vous ai chassé de mon cœur par le péché; je m'en repens de toute mon âme. Daignez me pardonner et revenir à moi, Seigneur. Si, déjà, comme j'en ai la confiance, vous êtes revenu, ne me quittez plus jamais, ou, plutôt, ne permettez pas que j'en vienne encore à vous expulser. Mon Jésus, mon Sauveur, mon Trésor, mon Amour, mon Tout, je vous aime, je vous aime, je vous aime, et toujours je veux vous aimer.

 

         Ô Marie, mon Espérance, faites-moi sans cesse aimer Jésus.

 

 

 

 

 

QUATRIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Lorsque fut venue la plénitude des temps, Dieu envoya son Fils » (Ga 4, 4).

 

         Quelles actions de grâces ne devons-nous pas à Dieu pour nous avoir fait naître après l'accomplissement de sa grande œuvre: la Rédemption des hommes! Car qu'est-ce que « la plénitude des temps », sinon le temps fortuné de la plénitude des grâces qui nous fut apportée par la venue de Jésus Christ? Malheur à nous, si, coupables de tant de péchés, nous nous fussions trouvés sur la terre avant la naissance du Rédempteur!

 

 

         2. Dans quel état lamentable gisait alors le genre humain! À peine la Judée connaissait-elle le vrai Dieu; partout ailleurs, c'était le règne de l'idolâtrie. Qu'adoraient nos ancêtres? Des pierres, du bois, le démon. Ils honoraient une multitude de faux dieux; mais ils n'aimaient pas, ils ne connaissaient même pas le vrai Dieu. De nos jours encore, combien de nations où les catholiques sont une faible minorité; l'immense majorité ne croit à rien, ou bien est hérétique; donc vouée à la perte éternelle!

 

         Notre grand Dieu nous a fait naître après la venue du Messie; que dis-je? Dans un pays où brille la lumière de la vrai foi; quels vifs remerciements ne lui devons-nous pas!

 

         Oui, Seigneur, je vous rends grâces de toute mon âme. Malheur à moi, si, chargé de tant de péchés, j'étais réduit à vivre au milieu des infidèles et des hérétiques! Je vois bien, ô mon Dieu, que vous voulez me sauver, bien que moi, misérable, j'aie consenti souvent à vous perdre en perdant votre grâce. Ayez pitié, ô mon Rédempteur, de mon âme qui à vous a coûté si cher.

 

 

         3. « Il envoya son Fils, pour affranchir ceux qui sont sous la Loi » (Ga 4, 4-5). Ainsi donc l'esclave pèche, et, par son péché, se met sous la domination du démon. Qui vient le délivrer par sa mort? Le propre Seigneur de l'esclave.

 

         Ô amour immense, amour infini de Dieu pour l'homme! Si vous ne m'aviez racheté par votre mort, ô mon Rédempteur, qu'en serait-il de moi? De moi qui, tant de fois, par mes péchés, ai mérité l'enfer? Sans votre mort, ô mon Jésus, je vous aurais déjà perdu pour toujours et, avec vous, l'espoir même d'obtenir votre sainte grâce et de contempler un jour votre Face adorable. Mon bien-aimé Sauveur, je vous remercie et j'espère vous remercier au ciel durant toute l'éternité. Je suis désolé plus que de tout autre mal de vous avoir autrefois méprisé. Quant à l'avenir, plutôt tout souffrir, plutôt mourir, que de vous offenser encore! Mais, hélas! Comme je vous ai trahi par le passé, ainsi puis-je vous trahir encore. Mais vous, mon Jésus, je vous en conjure, ne le permettez pas: « Rendez impossible, rendez impossible toute séparation d'avec vous. » Je vous aime, ô Bonté infinie; je veux vous aimer toujours, en cette vie et pendant l'éternité.

 

         Ô Marie, ma Reine et mon Avocate, gardez-moi sous le manteau de votre protection et délivrez-moi du péché.

 

 

 

 

 

CINQUIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Il m'a aimé, et s'est livré Lui-même pour moi » (Ga 2, 20).

 

         Par amour pour moi, vous avez, ô mon Jésus, mené la vie la plus dure, embrassé la mort la plus amère: je puis donc dire: « À moi votre mort; à moi vos souffrances; à moi vos mérites; à moi vous-même, ô Jésus, puisque tout ce que vous avez souffert, vous l'avez souffert pour moi. »

 

         Ah! Mon Jésus, ma plus grande douleur, c'est de penser qu'il fut un temps où je vous possédais et qu'il vint ensuite un temps où je vous perdais souvent par ma faute. Pardonnez-moi, liez-moi fortement à vous; ne permettez plus que j'aie le malheur de vous perdre. Je vous aime de tout mon cœur. Vous voulez être tout à moi, je veux être tout à vous.

 

 

         2. Vrai Dieu comme le Père lui-même, le Fils de Dieu est infiniment heureux. Néanmoins, il a tant travaillé, tant souffert pour l'homme, que son bonheur paraît dépendre de l'homme: « Oui, dit saint Thomas, Dieu ne semble-t-il pas ne pas pouvoir être heureux sans l'homme? » (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 62 (apocryphe) De la béatitude, Opuscules, trad. Vedrines, tome 7, Paris 1858, 178). Imaginons Jésus Christ dans la nécessité de conquérir ici-bas son bonheur, qu'aurait-il pu faire de plus qu'il n'a fait? Il a pris sur lui toutes nos faiblesses, toutes nos infirmités, terminé sa vie par la mort la plus douloureuse et la plus ignominieuse: que pouvait-il faire de plus pour lui-même? Or, il était innocent, il était saint, il était par lui-même infiniment heureux. Toutes ses œuvres donc, toutes ses souffrances n'ont eu qu'un but: nous rendre la divine grâce et le ciel.

 

         Malheur à qui ne vous aime pas, ô mon Jésus, et ne vit pas tout embrasé d'amour pour tant de bonté!

 

 

         3. Si Jésus Christ nous avait permis de lui demander les preuves, même les plus extraordinaires, de son amour, quelqu'un aurait-il jamais eu la hardiesse de lui dire: « Faites-vous enfant comme nous, chargez-vous de toutes nos misères; bien plus, choisissez d'être le plus pauvre, le plus méprisé, le plus maltraité de tous les hommes; enfin mourez, à force de tourments, sur un gibet infâme, maudit et délaissé de tous, même de votre propre Père? » Eh bien! Ce que nous n'aurions jamais osé penser, le Fils de Dieu l'a non seulement pensé, mais exécuté.

 

         Vous-même, ô mon bien-aimé Rédempteur, obtenez-moi cette grâce que vous m'avez méritée par votre mort. Je vous aime et je suis désolé de vous avoir offensé. Vous-même, emparez-vous de mon âme; je ne veux plus que le démon l'ait en sa possession; je veux qu'elle soit toute à vous, puisque vous l'avez acquise par votre Sang. Vous êtes seul à m'aimer, c'est vous seul que je veux aimer, épargnez-moi le châtiment de vivre sans votre amour; puis, châtiez-moi selon votre bon plaisir.

 

         Ô Marie, mon Refuge, je place toutes mes espérances dans la mort de Jésus et dans votre intercession.

 

 

 

 

 

SIXIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Ma douleur est toujours devant mes yeux » (Ps 37, 18).

 

         Dès le premier instant de son existence, Jésus Christ eut devant les yeux toutes les peines et toutes les ignominies qu'il endura pendant sa vie et à la mort: « Ma douleur est toujours en ma présence », avait dit le prophète. Ces peines, ces ignominies, il les offrit à tout instant de sa vie, en expiation de nos péchés. Le dirai-je? Chaque péché lui causa tous les jours de sa vie des souffrances tellement grandes que, si Dieu ne l'avait soutenu afin de souffrir davantage, un seul péché aurait suffit à le faire mourir. C'est ce qu'il a révélé lui-même à l'un de ses serviteurs.

 

         En retour, ô mon Jésus, quelle reconnaissance vous ont témoigné les hommes, moi spécialement? Vous avez chèrement employé trente-trois ans de vie, à me sauver; moi, j'ai souvent cherché, autant que je l'ai pu, à vous faire mourir de douleur. Oui, c'est votre mort que je voulais par chaque péché, délibérément commis.

 

 

         2. Au témoignage de saint Bernardin de Sienne, Jésus Christ eut sans cesse « la connaissance distincte de chaque péché. » (S. Bernardin de Sienne, Carême de l'Évangile éternel, P. I. sermon 56, art. 1, ch. 1, Opera omnia, tome 5, Quaracchi 1956, 74). Aussi dut-il endurer, dès sa naissance, pour chaque péché pris à part, un martyre spécial. Au témoignage de saint Thomas, la douleur des pénitents les plus contrits, même de ceux qui moururent de pure douleur, fut dépassée par l'affliction que ressentait Jésus Christ à la vue des effets du péché: injure énorme faites à Dieu, tort immense fait aux âmes. (S. Thomas d'Aquin, 3, q. 46, art. 6, n. 4; RJ, Vie de Jésus, tome 3, trad. P. Synave, 41-52). C'est l'évidence même, puisque jamais pécheur n'aima son âme ni Dieu, autant que Jésus Christ aime nos âmes et son divin Père.

 

         Personne, ô mon Jésus, ne m'a jamais aimé d'un amour pareil au vôtre: il est donc juste que je vous aime plus que je n'aime toute créature. Que dis-je? Vous seul m'avez aimé; je vous aimerai seul désormais! C'est ma résolution.

 

 

         3. La vue de nos péchés, qu'il s'était chargé d'expier, fut la cause de la cruelle agonie du jardin des Oliviers. À quel moment commença cette agonie? Dès le sein de sa Mère pour continuer jusqu'à sa mort. Si, donc, l'unique motif de la vie, toute de souffrances, embrassée par Jésus, fut l'expiation de nos péchés, ne devons-nous pas, aussi longtemps que nous restons sur la terre, n'être affligés que d'un seul mal, le mal des offenses faites à Jésus?

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, je voudrais mourir de tristesse, à la pensée des amertumes dont je vous ai, pendant ma vie, abreuvé. Mon Amour, si vous m'aimez, donnez-moi une contrition si vive que j'en meure, qu'ainsi j'obtienne de vous le pardon de mes péchés et la grâce de vous aimer de toutes mes forces. Mon cœur, je vous le donne tout entier; si je ne sais pas vous faire cette donation complète, prenez-le vous-même pour l'enflammer tout entier de votre saint amour.

 

         Ô Marie, Avocate des malheureux, je me recommande à vous.

 

 

 

 

 

SEPTIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Je dois être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli! » (Lc 12, 50).

 

         Jésus pouvait nous sauver sans souffrir. Pourquoi choisit-il une vie de souffrances et de mépris, privée de toute consolation terrestre, puis une mort extrêmement douloureuse et désolée? Uniquement afin de manifester son amour pour nous et son désir d'être aimé de nous. Sa vie ici-bas ne fut qu'un long soupir après l'heure de sa mort; il brûlait de s'offrir en victime à son Père pour nous obtenir le salut éternel. Aussi déclarait-il: « Je dois être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli! » Il désirait être baptisé dans son Sang pour laver, non pas ses péchés, mais ceux de tous les hommes.

 

         Ô mon Amour infini, malheureux qui ne vous connaît pas et ne vous aime pas!

 

 

         2. Ce même désir lui fit dire, la nuit qui précéda le jour de sa mort: « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous » (Lc 22, 15). Ces paroles montrent, elles aussi, que l'unique désir de toute sa vie fut de voir enfin arriver le temps de sa Passion et de sa Mort pour manifester l'amour immense qu'il nous porte.

 

         Vous avez donc, ô mon Jésus, une telle soif de notre amour, que, pour vous l'attirer, vous ne reculez pas devant la mort! Quel sacrifice pourrai-je désormais vous refuser, à vous, mon Dieu, qui, par amour pour moi, avez donné votre sang et votre vie!

 

 

         3. Quel sujet d'étonnement, s'écrie saint Bonaventure, de voir un Dieu souffrir par amour pour les hommes; mais quel sujet d'étonnement plus grand, de voir la conduite des hommes envers ce Dieu! Enfant, il tremble de froid dans une grotte; pauvre ouvrier, il travaille dans un atelier; condamné par sentence judiciaire, il meurt sur une croix! En retour, que font les hommes pour ce Dieu si aimant? Brûlent-ils d'amour pour lui? Non. Que dis-je? Pour de misérables satisfactions, ils en viennent jusqu'à mépriser son amour! Comment est-il possible que Dieu soit à ce point épris d'amour pour les hommes, et que les hommes – reconnaissants pourtant les uns envers les autres, – lui témoignent à lui seul tant d'ingratitude? (S. Bonaventure, L'aiguillon de l'amour, P. 2, ch. 2, Vivès, tome 12, 636).

 

         Ah! Mon Jésus, j'ai le malheur, moi, d'être du nombre de ces ingrats. Vous avez vu d'avance toutes les injures que je devais vous faire un jour: comment avez-vous pu néanmoins tant souffrir pour moi? Puisque vous m'avez supporté jusqu'ici et que vous voulez me sauver, donnez-moi sans retard une grande douleur de mes péchés, une douleur égale à mon ingratitude. Je hais et je déteste souverainement, ô mon Seigneur, tous les déplaisirs que je vous ai causés. Par le passé, j'ai dédaigné votre grâce; maintenant je la mets au-dessus de tous les royaumes du monde. Je vous aime de toute mon âme, ô Dieu digne d'un amour infini; je souhaite ne plus vivre que pour vous aimer. Faites que mon amour pour vous devienne une flamme toujours plus ardente.

 

         Rappelez-moi sans cesse le grand amour que vous m'avez porté, afin que, sans cesse, mon cœur brûle d'amour pour vous, comme le vôtre brûle d'amour pour moi.

 

         Ô Cœur de Marie, Cœur tout embrasé d'amour, allumez dans mon cœur glacé la flamme du saint amour.

 

 

 

 

 

HUITIÈME MÉDITATION

 

 

         1. « Vous puiserez des eaux avec joie aux sources du Sauveur » (Es 12, 3).

 

         Nous avons en Jésus Christ trois sources de grâces.

 

         La première est une source de miséricorde, dans laquelle nous pouvons nous purifier de toutes les souillures du péché. Cette fontaine, si salutaire pour nous, notre très aimant Rédempteur l'a formée avec son propre Sang. Tel est l'enseignement de l'apôtre saint Jean: « Il nous a aimés, et nous a lavés de nos péchés par son Sang » (Ap 1, 5).

 

         Combien je dois vous remercier, ô mon bien-aimé Sauveur! Vous avez fait pour moi ce qu'un esclave n'aurait pas fait pour son maître, un enfant pour son père. Non, non, je ne puis plus ne pas vous aimer, puisque vous m'avez mis par votre immense amour dans la nécessité de vous aimer.

 

 

         2. La seconde source est une source d'amour. Méditez les souffrances et les ignominies endurées par Jésus Christ pour notre amour, depuis sa naissance jusqu'à sa mort: vous saurez par expérience qu'il est impossible de ne pas s'enflammer de ce feu fortuné que lui-même vint du ciel allumer sur la terre. Ainsi les eaux de cette fontaine ne purifient pas seulement nos âmes, elles les embrasent d'amour.

 

         Oui, ô mon Jésus, qu'il en soit ainsi pour moi; faites que votre Sang répandu, après m'avoir lavé de mes fautes, m'enflamme encore d'une sainte ardeur pour vous. Faites que j'oublie tout, afin de ne plus penser qu'à vous aimer, vous, mon Dieu, digne d'un amour infini.

 

 

         3. La troisième source est une source de paix. – « Si quelqu'un a soif, disait Jésus Christ, qu'il vienne à moi » (Jn 7, 37). Oui, qu'il vienne à moi, celui qui désire la paix du cœur; car je suis le Dieu de la paix. La paix que Dieu donne à ses amis, ce n'est pas la paix que promet le monde, paix trompeuse procurée par les plaisirs sensuels et par les biens passagers incapables de satisfaire le cœur humain; mais la vraie paix, qui contente pleinement et surpasse toutes les joies terrestres: « Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, disait Notre Seigneur, n'aura plus jamais soif » (Jn 4, 14). Assurément, quand on aime vraiment Dieu, on laisse tout, on méprise tout, et l'on ne cherche plus que Dieu.

 

         Oui, mon Dieu, c'est vous seul que je veux, rien de plus. Il fut un temps où je cherchais d'autres biens que vous; je pense maintenant à l'injure que je vous ai faite en estimant plus que vous des biens sans valeur ni durée, et j'en voudrais mourir de douleur. Je confesse mes torts et je les regrette profondément. Je reconnais aussi que vous méritez tout mon amour: aussi je redis et j'espère vous redire à jamais, en cette vie et dans l'autre: « Mon Dieu, mon Dieu, je ne veux que vous, rien de plus; vous seul, vous seul, ô mon Dieu. »

 

 

 

 

 

NEUVAINE DE NOËL

 

 

 

PREMIÈRE MÉDITATION

 

 

QUEL AMOUR DIEU NOUS TÉMOIGNA PAR L'INCARNATION

 

 

         En se faisant homme, Dieu fit preuve envers nous d'un amour immense: considérons-le attentivement. Adam, notre premier père, pèche; sa révolte contre Dieu lui vaut l'expulsion du paradis terrestre, sa condamnation et celle de tous ses descendants à la mort éternelle. Mais voici que le Fils de Dieu, à la vue de l'homme perdu, s'offre, pour le délivrer de l'enfer, à prendre la nature humaine et à mourir sur une croix par ordre d'un juge inique.

 

         Représentons-nous ici Dieu le Père disant à son Fils: « Pense donc, mon Bien-aimé, que tu devras sur la terre mener une vie humble et pénible. À ta naissance, tu n'auras pour demeure qu'une froide caverne, pour berceau qu'une mangeoire d'animaux. Encore enfant, tu devras fuir en Égypte pour échapper aux mains d'Hérode. Après ton retour d'Égypte, tu devras travailler longtemps dans l'atelier d'un humble artisan; partout, dans la pauvreté et le mépris. Quelle sera la fin de ta vie? La mort, – à force de tourments, – sur une croix, maudit, abandonné de tous. » – « Que m'importe, ô mon Père, répond le Fils; j'agrée tout, pourvu que l'homme soit sauvé! »

 

         Que dirait-on, si un prince, pris de compassion pour un ver de terre près de périr, voulait devenir ver de terre lui-même, et mourir pour faire de son sang un bain capable de sauver la vie à ce vil insecte? Petit prodige en comparaison de celui qu'opéra pour nous le Verbe divin! Que fit-il, en effet? Il choisit spontanément, tout Dieu qu'il est, de revêtir notre infime nature et de mourir pour nous, afin de nous rendre la vie surnaturelle que nous avions perdue. Il avait constaté, hélas! Que tous les bienfaits dont il nous avait déjà comblés, n'avaient pu lui gagner nos cœur; il décréta de leur donner un dernier assaut en se faisant homme, en se livrant à nous tout entier: « Le Verbe s'est fait chair » (J 1, 14). « Il s'est livré lui-même pour nous » (Ep 5, 2). « L'homme, dit saint Fulgence, en méprisant Dieu par le péché, s'était séparé de lui; mais Dieu, poussé par son amour, descendit du ciel et se mit à la recherche de l'homme. Pourquoi? Afin que l'homme connût l'immensité de l'amour de Dieu pour lui, et, qu'au moins par reconnaissance, il lui rendit amour pour amour. » (S. Fulgence, Double naissance du Christ, sermon 2, n. 6; PL 65, 728).

 

         C'est un fait que les animaux eux-mêmes qui s'attachent à nous, obtiennent notre affection; comment se fait-il que nous soyons ingrats envers un Dieu qui descend du ciel sur la terre dans l'unique intention de se faire aimer de nous? Un homme, assistant un jour à la messe, s'abstint, quand le prêtre prononça ces mots du dernier Évangile: « Et Verbum caro factum est », s'abstint même de la plus petite marque de dévotion; alors le démon le souffleta violemment en disant: « Si le Seigneur avait fait pour moi ce qu'il a fait pour toi, je passerai ma vie à le remercier, le front dans la poussière! »

 

 

Affections et prières

 

         Auguste Fils de Dieu, vous vous êtes fait homme pour vous faire aimer des hommes; mais quel amour les hommes vous portent-ils? Vous avez donné votre sang et votre vie pour sauver nos âmes; nous, comment pouvons-nous méconnaître cet insigne bienfait au point de vous refuser notre amour, – que dis-je? – au point de vous payer par le mépris et la plus noire ingratitude? Moi, le premier, je suis l'un de ceux qui vous ont le plus maltraité; mais votre Passion est mon espérance. Je vous en supplie; au nom de cet amour qui vous fit prendre la nature humaine et mourir pour moi sur la Croix, pardonnez-moi toutes mes offenses. Je vous aime, ô Verbe incarné; je vous aime, ô mon Dieu; je vous aime, ô Bonté infinie; je me repens souverainement de tous les déplaisirs que je vous ai causés: que ne puis-je en mourir de douleur! Mon Jésus, donnez-moi votre amour: ne supportez pas plus longtemps mon ingratitude à l'égard de votre immense amour. Je veux vous aimer toujours. Donnez-moi la sainte persévérance.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu et ma Mère, obtenez-moi de votre divin Fils la grâce de l'aimer sans interruption jusqu'à ma mort.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME MÉDITATION

 

 

QUEL AMOUR DIEU VOULUT NOUS TÉMOIGNER EN NAISSANT PETIT ENFANT

 

 

         Le Fils de Dieu avait décrété de s'incarner par amour pour nous: il ne tenait qu'à lui de paraître sur la terre à l'âge d'homme parfait, comme Adam au moment de sa création. Mais les enfants on le don de s'attirer l'amour de quiconque les regarde; aussi le Fils de Dieu décida-t-il de n'être d'abord qu'un enfant, même l'enfant le plus pauvre et le plus humble qui fut jamais. « Notre Dieu, dit saint Pierre Chrysologue, voulut apparaître ici-bas sous les dehors de l'enfant, parce qu'il désirait se faire aimer. » (S. Pierre Chrysologue, Sermon sur l'Épiphanie 158; PL 52, 617). Longtemps d'avance le prophète Isaïe avait annoncé que le Fils de Dieu se revêtirait des charmes de l'enfance, se donnerait tout à nous sous l'impulsion de son amour, et conquerrait ainsi le nôtre: « Un Enfant nous est né, un fils nous est donné » (Es 9, 5).

 

         Ah! Mon Jésus, mon souverain Seigneur et vrai Dieu, quelle force vous a fait descendre du ciel dans une grotte, sinon la force de votre amour pour nous? Vous qui habitez le sein du Père, vous vous placez dans une crèche; vous qui régnez par-delà les étoiles, vous venez coucher sur un peu de paille; vous qu'environnent au ciel les chœurs des Anges, vous vous astreignez à demeurer entre deux animaux; vous qui, par l'éclat de vos perfections, enflammez d'une sainte ardeur les Séraphins, vous tremblez de froid dans cette étable; vous qui mettez en mouvement les cieux et le soleil, vous avez besoin, pour changer d'endroit, que quelqu'un vous prenne dans ses bras; vous qui pourvoyez à la nourriture des hommes et des animaux, vous avez besoin d'un peu de lait pour soutenir votre vie; vous qui faites l'allégresse du ciel, je vous entends gémir et pleurer!

 

         Dites-moi, ô mon Jésus, quelle force inconnue vous a réduit à tant d'abaissements? Une seule: la force de votre amour pour nous. C'est la question que se posait saint Bernard,  – à laquelle il répondait: « C'est l'amour qui l'a fait. » (S. Bernard, Cantique des Cantiques, sermon 64, n. 10; PL 183, 1088; BG 661).

 

 

Affections et prières

 

         Enfant bien-aimé, dites-moi, que venez-vous faire ici-bas? Dites-moi, qu'y venez-vous chercher? Je vous comprend: vous venez mourir pour moi, afin de me délivrer de l'enfer; vous venez me chercher, moi, pauvre brebis perdue, afin que je cesse de vous fuir et commence à vous aimer. Ah! Mon Jésus, mon Trésor, ma Vie, mon Amour, mon Tout, si je ne vous aime pas, vous, qui donc aimerai-je? Où trouver un père, un ami, un époux, plus aimable que vous, plus aimant que vous? Je vous aime mon Dieu; je vous aime, mon unique Bien. Ma douleur est profonde d'avoir passé tant d'années sur la terre sans vous aimer; plus que cela, hélas! En vous offensant, en vous méprisant. Mon bien-aimé Rédempteur, pardonnez-moi; car je me repens de vous avoir ainsi traité, je le déplore de toute mon âme. Pardonnez-moi, et faites-moi la grâce de ne plus jamais vous quitter et de vous aimer sans cesse le reste de ma vie. Mon Amour, je me donne tout à vous; acceptez-moi, ne me repoussez pas comme je le mériterais.

 

         Ô Marie, vous êtes mon Avocate; par vos prières, vous obtenez de votre divin Fils tout ce que vous désirez; priez-le de me pardonner et de m'accorder la sainte persévérance jusqu'à la mort.

 

 

 

 

 

TROISIÈME MÉDITATION

 

 

VIE PAUVRE MENÉE PAR JÉSUS DÈS SA NAISSANCE

 

 

         Au moment de l'apparition du Fils de Dieu sur la terre, un édit de l'Empereur romain prescrivit à tous ses sujets de se rendre au lieu de leur origine pour être inscrits sur les registres publics. Dieu l'avait ainsi décrété. Par suite de l'ordre impérial, Joseph dut aller avec sa sainte Épouse se faire inscrire à Bethléem. À l'approche du jour où Marie devait mettre au monde son Enfant divin, il arriva qu'elle ne pût trouver place nulle part et qu'elle se vit forcée de se réfugier, en pleine nuit, dans une étable. C'est là que naquit le Roi du ciel.

 

         Si Jésus avait daigné naître à Nazareth, sans doute serait-il né comme un pauvre; mais, au moins, aurait-il eu une chambre saine, un peu de feu, des langes chauds, un berceau convenable. Il repousse tous ces avantages; il veut naître dans cette grotte humide et sans feu; il ne veut pour berceau qu'une crèche, pour lit qu'un peu de paille, afin d'avoir dès lors en partage la souffrance la plus grande possible.

 

         Entrons maintenant dans l'étable de Bethléem; mais n'y entrons qu'avec foi. Sans la foi, qu'y verrions-nous? Un pauvre enfant pour lequel nous serions touchés de compassion à le voir si beau, en proie aux piqûres de la paille sur laquelle il est couché, à l'entendre pleurer de froid. Mais si la foi nous éclaire: « Cet Enfant, penserons-nous aussitôt, est le Fils de Dieu; il est descendu du ciel sur la terre par amour pour nous; s'il souffre tant déjà, c'est en expiation de nos péchés. » Où trouver alors le moyen de ne pas le remercier et de ne pas l'aimer de tout notre cœur?

 

 

Affections et prières

 

         Je n'ignorais pas, ô doux Enfant Jésus, tout ce que vous avez souffert pour moi: comment ai-je pu vous témoigner sciemment tant d'ingratitude, vous causer tant de déplaisirs? Les larmes que vous versez dans cette crèche, la pauvreté que vous avez embrassée par amour pour moi, me font espérer le pardon de toutes mes offenses. Je me repens, ô mon Jésus, de vous avoir si souvent méprisé; je vous aime plus que toute chose; je vous dis: « Mon Dieu, mon Tout! » (C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, liv. 5, Avignon 1824, 260). Désormais, vous serez mon unique Trésor et tout mon Bien. « Oui, vous dirai-je encore avec saint Ignace de Loyola, donnez-moi votre amour, donnez-moi votre grâce; et je suis suffisamment riche. » (S. Ignace de Loyola, Prière: « Suscipe, Domine »). En dehors de vous, ô mon Jésus, je ne désire rien, je ne veux rien; vous seul me suffisez, mon Jésus, ma Vie, mon Amour!

 

 

 

 

 

QUATRIÈME MÉDITATION

 

 

VIE HUMBLE QUE JÉSUS MENA DÈS SA NAISSANCE

 

 

         Passez en revue tous les signes donnés par l'Ange aux bergers pour les aider à reconnaître le divin Enfant, vous n'en trouverez aucun qui ne porte la marque de l'humilité: « Voici ce qui vous servira de signe, leur dit l'Ange: vous trouverez un nouveau-né, enveloppé de langes et couché dans une crèche » (Lc 2, 12).

 

         Un enfant, couvert de pauvres langes, ayant pour demeure une étable, couché sur un peu de paille dans une mangeoire d'animaux: voilà donc, d'après les indications de l'Ange, à quoi les bergers reconnaîtraient certainement le Messie! De fait, le Roi du ciel, le Fils de Dieu, ne venait-il pas sur la terre pour détruire l'orgueil, toute première cause de la perte du genre humain?

 

         Des siècles avant sa naissance, les Prophètes avaient annoncé que le Rédempteur serait traité comme le dernier des mortels, rassasié d'opprobres par ses ennemis. Quels mépris les hommes épargnèrent-ils à Jésus, pendant sa vie publique? Ils le traitèrent d'ivrogne, de magicien, de blasphémateur, d'hérétique. Durant sa Passion, quels flots d'ignominies ne dût-il pas traverser? Les disciples l'abandonnent, l'un d'eux le vend pour trente deniers; un autre déclare publiquement qu'il ne le connaît pas. Nous le voyons garrotté, traîné par les rues de Jérusalem comme un malfaiteur, flagellé comme un esclave pris en flagrant délit, bafoué comme un insensé, accablé de moqueries comme un roi de théâtre, souffleté, couvert de crachats. Il meurt enfin sur une croix entre deux brigands, comme s'il avait été le plus grand des scélérats. Ainsi donc, s'écrie saint Bernard, « le plus noble personnage du monde est traité comme s'il en était le plus vil; mais, ajoute-t-il aussitôt, plus il s'humilie pour moi, plus il m'est cher! » (S. Bernard, Sermon sur l'Épiphanie 1, n. 2; PL 183, 143; TZ 181). Oui, ô mon Jésus, plus je vois les hommes vous mépriser, vous insulter, plus je vous trouve aimable, plus je m'enflamme d'amour pour vous!

 

 

Affections et prières

 

         Mon doux Sauveur, alors que vous avez volontairement embrassé tant de mépris par amour pour moi, je n'ai jamais pu supporter avec calme une parole outrageante; j'ai laissé des pensées de vengeance envahir mon âme. Pourtant, n'ai-je pas mérité bien des fois d'être foulé sous les pieds des démons de l'enfer? J'ai honte de paraître à vos yeux, moi, si pécheur, si plein d'orgueil. Mon bien-aimé Jésus, ne me chassez pas de devant votre face, comme je le mériterais. Vous avez dit que vous ne savez pas mépriser un cœur qui se repent et s'humilie. Je me repens de toutes mes offenses. Pardonnez-moi, ô mon Jésus; car je ne veux plus vous faire de peine. Par amour pour moi, vous avez enduré tant d'injures! Je veux, par amour pour vous, souffrir toutes les injures qui me seront faites. Je vous aime, ô mon Jésus méprisé pour mon amour; ô mon Bien suprême, je vous aime plus que tous les biens. Prêtez-moi toujours aide et assistance, afin que sans cesse je vous aime et que sans cesse je supporte tous les affronts par amour pour vous.

 

         Ô Marie, recommandez-moi à votre divin Fils; priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

 

CINQUIÈME MÉDITATION

 

 

JÉSUS EMBRASSA, DÈS SA NAISSANCE, UNE VIE DE SOUFFRANCES

 

 

         Jésus Christ pouvait nous sauver sans souffrir, ni mourir; il choisit néanmoins une vie toute de peines, pour nous prouver la grandeur de son amour. Pourquoi le prophète Isaïe l'appelle-t-il « l'Homme des douleurs » (Es 53, 3), sinon parce que sa vie entière devait s'écouler dans la douleur? Sa Passion, en effet, ne commence pas à l'époque de sa mort, mais dès le début de sa vie.

 

         Il vient au monde dans une étable où tout conspire à le faire souffrir. La vue souffre de ne rencontrer que des murs nus et noircis. L'odorat souffre de ne respirer que la puanteur du fumier laissé par les animaux. Le toucher souffre au contact de la paille sur laquelle il est couché. Peu de temps après sa naissance, il est contraint de fuir en Égypte: il y passe plusieurs années de son enfance dans la pauvreté et le mépris. De retour à Nazareth, il reprend la même vie pauvre et humiliée. Enfin, il termine son existence à Jérusalem en mourant sur une croix à force de tourments.

 

         Toute la vie de Jésus ne fut donc qu'une souffrance ininterrompue; que dis-je? Elle fut plutôt un redoublement de souffrances, car il eut toujours devant les yeux tout ce qu'il devait souffrir pendant toute sa vie jusqu'à sa mort. « Seigneur, disait un jour, en s'adressant au crucifix, la Sœur Madeleine Orsini, Seigneur, vous n'êtes resté que trois heures sur la croix, et moi, je souffre depuis bien des années. – Ignorante, que dis-tu? Répliqua Jésus, sache que, dès le sein de ma Mère, j'ai ressenti sans interruption toutes les souffrances de ma Passion et de ma Mort. » (B. Borselli, Vita di Suor M. Maddalena Orsini, ch. 15, Rome 1668, 66).

 

         Ici, remarquons-le bien: ces souffrances, si grandes par leur durée et leur continuité, mais librement choisies pour notre salut, le torturèrent moins que la vue de nos péchés, surtout de notre ingratitude envers son immense amour. Sainte Marguerite de Cortone n'arrivait pas à satisfaire son désir ardent de pleurer ses fautes passées: « Marguerite, finissez donc de pleurer, lui dit le confesseur; car Dieu vous a certainement pardonné! » Mais elle, de répondre: « Ah! Mon Père, comment puis-je ne plus pleurer mes fautes qui torturèrent mon bien-aimé Jésus pendant toute sa vie? » (Sur ce sujet voir D. Thomissen, Vie de sainte Marguerite de Cortone, liv. 3, ch. 2, Bruxelles 1893, 260-263).

 

 

Affections et prières

 

         Mes péchés ont donc fait, ô mon doux Amour, le supplice de toute votre existence. Que dois-je faire pour obtenir mon pardon? Dites-le moi, je veux vous obéir en tout. Je me repens, ô Bien suprême, de vous avoir tant offensé. Je me repens et vous aime plus que moi-même. Mon cœur éprouve un grand désir de vous aimer; ce désir, c'est vous qui me le donnez, donnez-moi donc aussi la force de vous aimer beaucoup. N'est-il pas juste que celui-là vous aime beaucoup, qui vous a beaucoup outragé? Je vous en supplie, rappelez-vous toujours l'amour que vous m'avez porté, afin que mon âme brûle sans cesse d'amour pour vous, pense sans cesse à vous, ne désire plus que vous, ne cherche à plaire qu'à vous. Ô Dieu d'amour, je fus autrefois l'esclave du démon; maintenant je me donne tout à vous. Daignez m'accepter, et liez-moi par les douces chaînes de votre amour. Mon Jésus, désormais, c'est en vous aimant sans cesse que je vivrai; c'est en vous aimant que je mourrai. C'est ma ferme résolution.

 

         Ô Marie, ma Mère et mon Espérance, prêtez-moi votre secours, afin que je progresse dans l'amour de votre Dieu et de mon Dieu; je ne vous demande que cette grâce, je l'attends de vous.

 

 

 

 

 

SIXIÈME MÉDITATION

 

 

DE QUELLE GRANDE MISÉRICORDE DIEU FAIT PREUVE DANS L'OEUVRE DE LA RÉDEMPTION

 

 

         « Dieu, notre Sauveur, a fait paraître sa bonté et son amour pour les hommes » (Tt 3, 4).

 

         Quand le Fils de Dieu fait homme parut sur la terre, on vit, au témoignage de l'apôtre saint Paul, combien est grande la bonté de Dieu pour nous tous.

 

         Dieu, dit saint Bernard, fit éclater sa puissance en créant le monde, sa sagesse en le conservant; mais sa miséricorde, il la fit resplendir au suprême degré dans l'Incarnation, lorsqu'il revêtit notre chair humaine dans le dessein de pouvoir, à force de tourments et par la mort la plus cruelle, sauver les hommes perdus. Le Fils de Dieu prit sur lui les peines dues à nos péchés: était-il possible qu'il poussât plus loin la miséricorde? (S. Bernard, Sermon sur la Nativité 1, n. 2; PL 183, 115; TZ 126-127).

 

         Le voilà donc devenu petit enfant. Faible, enveloppé de langes, couché dans une crèche, il ne peut faire aucun mouvement; pour vivre, il n'a d'autre ressource qu'un peu de lait présenté par sa Mère, la très sainte Vierge. Voyez-le, plus tard, dans le prétoire de Pilate: les bourreaux l'attachent à la colonne avec des cordes, le réduisent à l'immobilité, puis le flagellent de la tête aux pieds. Voyez-le sur le chemin du Calvaire: il est tellement affaibli, qu'il succombe sous le poids de la croix; il tombe plusieurs fois. Contemplez-le, enfin, percé de clous, expirant à force de souffrances.

 

         Par la manifestation de cet amour extrême, quel but poursuivit Jésus Christ? La conquête de notre cœur tout entier. Aussi ne voulut-il pas investir un ange de la mission de nous racheter; il décida de nous racheter lui-même par sa douloureuse Passion. Si l'un des anges avait été notre Sauveur, nous nous serions trouvés dans la nécessité de partager notre cœur, d'en donner une part au Dieu Créateur, l'autre à l'ange Rédempteur. Mais Dieu voulait pour lui seul tout notre cœur. Que fit-il? Il décréta d'ajouter à son titre de Créateur celui de Rédempteur.

 

 

Affections et prières

 

         Où serais-je maintenant, ô mon bien-aimé Rédempteur, si vous aviez eu moins de patience et que vous m'eussiez frappé de mort, quand j'étais dans le péché gravé? Puisque vous m'avez attendu jusqu'à présent, ô mon Jésus, accordez-moi sans retard le pardon de mes péchés; oui, pardonnez-moi de suite, avant que la mort ne me surprenne coupable de tant d'offenses. Je me repens, ô souverain Bien, de vous avoir si souvent méprisé; je voudrais en mourir de douleur. Vous ne savez pas vous détourner d'une âme qui vous cherche; si, par le passé, je vous ai délaissé, maintenant je vous cherche et je vous aime sincèrement. Oui, mon Dieu, je vous aime plus que toute chose, je vous aime plus que moi-même. Aidez-moi, Seigneur, à vous aimer désormais tout le reste de ma vie; je ne vous demande pas autre chose; mais la grâce de vous aimer, je la demande instamment et je l'espère.

 

         Ô Marie, mon Espérance, priez pour moi; si vous priez, vous, j'ai l'assurance d'obtenir la grâce de l'amour de Dieu.

 

 

 

 

 

SEPTIÈME MÉDITATION

 

 

LA FUITE EN ÉGYPTE

 

 

         Le Fils de Dieu descend du ciel pour sauver les hommes; mais, à peine est-il né, que les hommes le poursuivent d'une haine mortelle. C'est d'abord Hérode, roi de Judée, qui redoute d'être chassé du trône par ce Enfant et met toute son astuce à le faire périr.

 

         Un ange vient dans un songe avertir Joseph de prendre l'Enfant avec sa Mère et de fuir en Égypte. Prompt à suivre l'ordre du ciel, Joseph avise Marie; il ramasse ses outils, afin de pouvoir, en Égypte, subvenir à ses besoins et à ceux de sa pauvre famille; Marie, de son côté, fait un paquet des langes qui servent à l'Enfant Jésus; elle s'approche du berceau dans lequel il dort: « Mon Fils et mon Dieu, dit-elle en pleurant, vous êtes descendu du ciel pour sauver les hommes, et voici que les hommes veulent déjà vous ôter la vie. » Elle prend Jésus dans ses bras et, toute en larmes, elle se met cette nuit-là même en route pour l'Égypte.

 

         Considérons combien la sainte Famille eut à souffrir dans ce long voyage, où tout lui fit défaut. Le divin Enfant était encore incapable de marcher: Marie et Joseph durent donc le porter l'un après l'autre. Où passer la nuit dans ce désert qui sépare la Palestine de l'Égypte, sinon en plein air sur la terre nue? Le saint Enfant pleure de froid, et la compassion augmente la douleur de Joseph et de Marie. Qui, donc, ne pleurerait, à la vue du Fils de Dieu, poursuivi par ses ennemis, fuyant, dépouillé de tout, vers la terre étrangère, pour échapper à la mort?

 

 

Affections et prières

 

         Très cher Enfant Jésus, vous pleurez! Vous n'avez, hélas! Que trop de motifs de pleurer en voyant avec quelle fureur vous persécutent ces hommes que vous aimez tant. Par mes péchés, malheureusement, je fus, moi aussi, l'un de vos persécuteurs; mais maintenant, – daignez le reconnaître, – je vous aime plus que moi-même, et mon plus grand sujet d'affliction, c'est le souvenir des mépris dont je me suis rendu coupable envers vous, ô mon souverain Bien. Je vous en supplie, pardonnez-moi, mon Jésus, et faites que je vous porte avec moi dans mon cœur pendant tout le reste de mon voyage ici-bas, pour entrer ensuite avec vous dans l'éternité. Que de fois mes offenses ne vous ont-elles pas banni de mon âme; mais aujourd'hui je vous aime plus que toute créature, je suis désolé plus que de tout autre mal de vous avoir outragé! Mon bien-aimé Seigneur, je ne veux plus vous quitter; vous-même, donnez-moi la force de résister aux tentations; ne permettez pas que je me sépare encore une fois de vous. Plutôt mourir que de perdre encore une fois votre sainte grâce!

 

         Ô Marie, mon Espérance, faites-moi toujours vivre et mourir enfin dans l'amour de Dieu.

 

 

 

 

 

HUITIÈME MÉDITATION

 

 

LE SÉJOUR DE L'ENFANT JÉSUS EN ÉGYPTE ET À NAZARETH

 

 

         En Égypte s'écoulèrent, dans la pauvreté et dans l'abjection, les années de l'enfance du divin Rédempteur, les sept premières de sa vie. Étrangers, inconnus, sans amis ni parents, Joseph et Marie gagnaient à peine, par leur travail, de quoi vivre au jour le jour. Aussi, pauvre, était leur demeure, pauvre leur lit, pauvre leur nourriture.

 

         C'est en Égypte que Marie sevra son divin Enfant et se mit à le nourrir de ses mains. Dans une écuelle pleine d'eau, trempait un peu de pain. Marie tenait l'écuelle d'une main et de l'autre portait un morceau de pain à la bouche sacrée de son Enfant. C'est en Égypte que le maillot fut remplacé par le premier vêtement. Marie l'avait elle-même confectionné pour Jésus; elle aussi l'en habilla. C'est en Égypte que Jésus apprit à marcher et à parler. Il fit ses premiers pas en chancelant et tomba plus d'une fois. Mal assurées furent aussi ses premières paroles: elles étaient plutôt un balbutiement.

 

         Ô prodige! À quelle impuissance s'est réduit un Dieu pour notre amour! Un Dieu chanceler et tomber en marchant! Un Dieu balbutier en parlant!

 

         Au retour de l'Égypte, à Nazareth, la vie de Jésus fut-elle moins pauvre et moins humble? Jusqu'à l'âge de trente ans, il travailla comme un simple apprenti dans un atelier, toujours et en tout, « obéissant, dit l'évangéliste saint Luc, à Joseph et à Marie » (Lc 2, 51). Jésus allait chercher l'eau, Jésus ouvrait et ferait l'atelier, Jésus balayait la maison, ramassait les copeaux de bois pour le feu, peinait toute la journée pour aider Joseph dans son labeur.

 

         Ô prodige stupéfiant! Un Dieu remplir le rôle de manœuvre! Un Dieu balayer! Un Dieu se fatiguer et suer pour dégrossir une pièce de bois! Un Dieu, vraiment? Oui, un Dieu tout-puissant, qui, d'un signe de sa volonté, a créé le monde, et, d'un autre signe, peut l'anéantir, à son gré! Oh! Comme une seule de ces pensées devrait faire fondre d'amour notre cœur!

 

         Et puis, quel doux spectacle c'était que de voir avec quelle dévotion Jésus priait, avec quelle patience il travaillait, avec quelle promptitude il obéissait, avec quelle modestie il se tenait à table, avec quelle douceur et quelle affabilité il parlait et conversait! Actions et paroles de Jésus étaient toutes si saintes qu'elles enflammaient d'amour tous les cœurs, surtout Marie et Joseph, attentifs à ne jamais le perdre de vue.

 

 

Affections et prières

 

         O Jésus mon Sauveur, vous vous êtes donc réduit pour mon amour à vivre tant d'années dans l'obscurité et l'abjection d'un pauvre atelier! Comment puis-je considérer votre anéantissement, et désirer encore plaisirs, honneurs, richesses de ce monde? Ah! Je renonce à tout pour devenir votre compagnon ici-bas, pauvre comme vous, mortifié comme vous, méprisé comme vous. Que m'importent royaumes et richesses? Je n'ai qu'un trésor, je n'ai qu'un bien! C'est vous, mon Jésus. Je suis profondément désolé d'avoir jusqu'ici méprisé si souvent votre amitié pour satisfaire mes caprices; je m'en repens de toute mon âme. À l'avenir, je veux perdre mille fois la vie plutôt que de perdre votre grâce. Mon Dieu, je ne veux plus vous offenser, je veux vous aimer toujours. Daignez m'aider à vous être fidèle jusqu'à la mort.

 

         Ô Marie, vous êtes le Refuge des pécheurs, vous êtes mon Espérance.

 

 

 

 

 

NEUVIÈME MÉDITATION

 

 

NAISSANCE DE JÉSUS DANS LA GROTTE DE BETHLÉEM

 

 

         Lorsque fut publié l'édit de l'Empereur Auguste, ordonnant à tous les sujets de Rome d'aller se faire inscrire au lieu de leur origine, saint Joseph prit, avec son Épouse, la bienheureuse Vierge Marie, la route de Bethléem (Lc 2, 1-6). Ô ciel! Que n'eut pas à souffrir la sainte Vierge pendant ce voyage? Il fut long, car il ne dura pas moins de quatre jours; on était au cœur de l'hiver, il fallait traverser un pays montagneux, braver le froid, le vent et la pluie.

 

         Dès que nos deux saints voyageurs furent arrivés à Bethléem, le temps auquel Marie devait enfanter, se trouva révolu. Joseph se met donc à parcourir la ville pour trouver une hôtellerie où sa sainte Épouse puisse se retirer. Mais leur pauvreté leur fait essuyer les refus de tous; ils se voient repoussés, même de l'hôtellerie réservée aux indigents. Forcés de quitter la ville, ils rencontrent une grotte, Marie y entre aussitôt.  – « Mais, lui dit Joseph, comment pouvez-vous, cette nuit surtout, vous contenter de cette caverne humide et froide? Ne voyez-vous pas qu'elle sert de refuge aux animaux? » Elle, de répondre: « Cette caverne est précisément le palais royal que le Fils de Dieu choisit pour lieu de sa naissance. »

 

         Voici l'heure solennelle. Marie, – à genoux, – toute absorbée en Dieu, – voit la grotte inondée de flots de lumière: abaissant ses regards, elle aperçoit sur le sol un tendre Enfant qui tremble de froid et qui pleure: c'est le Verbe incarné! Elle l'adore comme son Dieu; puis, le prend entre ses bras, l'enveloppe des pauvres langes qui formaient tout son bagage et le dépose enfin dans la crèche, sur un peu de paille. Ainsi veut naître, par amour pour nous, le Fils du Père éternel!

 

         Qu'avons-nous à faire aux pieds de l'Enfant-Dieu couché dans la crèche? À remplir l'office des animaux qui l'entouraient, affirme saint Marie-Madeleine de Pazzi. (Cf. Vita ed estasi di S. Maria Madd de' Pazzi, P. 1, ch. 63, Florence 1893, 268-269). De même qu'ils réchauffaient de leur bienfaisante haleine le divin Enfant, ainsi les âmes éprises de Jésus doivent-elles le réchauffer par leurs actes d'amour fréquents et fervents.

 

 

Affections et prières

 

         Adorable Enfant, mon Jésus bien-aimé, je n'aurais pas la hardiesse de me tenir devant votre crèche, si je ne savais que vous m'invitez vous-même à m'approcher de vous. Par mes péchés, je vous ai fait verser bien des larmes dans l'étable de Bethléem; mais n'êtes-vous pas venu sur la terre pour pardonner aux pécheurs repentants? Daignez donc me pardonner, puisque je me repens souverainement de vous avoir méprisé, vous qui êtes mon Sauveur et mon Dieu souverainement bon et souverainement aimant. Cette nuit même, vous accordez les grâces les plus abondantes aux âmes qui vous contemplent dans la crèche; remplissez mon âme aussi de vos meilleures consolations. La grâce que je réclame avec le plus d'insistance, c'est celle de vous aimer désormais de tout mon cœur; oui, enflammez-moi tout entier de votre amour. Je vous aime, ô mon Dieu, qui vous êtes fait petit enfant pour moi. Je vous en conjure: ne permettez pas que m'arrive encore le malheur de ne pas vous aimer.

 

         Ô Marie, ma Mère, vos prières sont toutes puissantes sur le Cœur de Jésus; priez donc Jésus pour moi; c'est l'unique grâce que je vous demande.

 

 

MEDITATIONS POUR CERTAINES FETES PARTICULIERES DE L'ANNEE:

 

 

LE JOUR DE LA CIRCONCISION

 

 

         1. Le Père éternel avait envoyé son Fils sur la terre souffrir et mourir pour nous. Aussi veut-il que, dès le huitième jour après sa naissance, ce Fils bien-aimé commence à verser son sang sous le couteau de la circoncision, ce sang précieux qu'il achèvera de verser, au jour de sa mort sur la croix, dans un océan de mépris et de souffrances. Pourquoi cette effusion d'un sang innocent? Afin que Jésus paie la dette contractée par les hommes pécheurs.

 

         « Ô  admirable effet de votre miséricorde envers nous! S'écrie la sainte Église. Ô don inestimable de vote amour! Pour racheter l'esclave, vous avez livré votre propre Fils à la mort. » (Liturgie de la veillée pascale, chant de l'Exultet).

 

         Ô Dieu éternel, qui pouvait nous faire ce don infini, sinon vous qui, seul, êtes une bonté infinie, un amour infini? Ah! Seigneur, en me donnant votre Fils, vous m'avez donné ce que vous avez de plus cher: n'est-il pas juste que moi, misérable, je me donne à vous tout entier? Oui, mon Dieu, je me donne à vous sans réserve. Daignez m'accepter, et ne permettez pas que je vous quitte encore.

 

 

         2. Afin d'obéir à son Père et de nous délivrer de la mort éternelle, le Fils de Dieu, dans l'excès de son amour pour nous, accepte avec la plus profonde humilité de subir la mort la plus douloureuse. De grand cœur, il commence aujourd'hui la longue série de ses expiations en répandant son Sang divin: « Il s'est abaissé lui-même, dit l'Apôtre, se faisant obéissant jusqu'à la mort et jusqu'à la mort de la croix » (Ph 2, 8).

 

         Vous avez donc, ô mon Jésus, accepté la mort par amour pour moi. Et moi, que ferai-je? Vais-je continuer à vous contrister par mes péchés? Non, ô mon Rédempteur, je ne veux pas être ingrat plus longtemps! Je suis désolé plus que de tout autre mal de vous avoir abreuvé de tant d'amertumes par le passé. Je vous aime, ô Bonté infinie; je ne veux plus jamais cesser de vous aimer.

 

 

         3. Notre Sauveur a dit: « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13). Pourtant s'écrie l'Apôtre, vous avez fait preuve d'un amour supérieur au plus grand, ô mon Jésus; car vous avez donné votre vie pour vos ennemis, les hommes pécheurs (Rm 5, 8-10).

 

         Voici, Seigneur, à vos pieds l'un de ces pécheurs. Que de fois, en refusant de vous obéir, j'ai renoncé misérablement à votre amitié! J'avoue mes torts, ô mon Jésus; pardonnez-moi, car je voudrais en mourir de douleur. Maintenant je vous aime de toute mon âme; mon unique désir est de vous aimer et de vous plaire en tout.

 

         Ô Marie, Mère de Jésus et ma Mère, priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

 

LE JOUR DE L'ÉPIPHANIE

 

 

         1. C'est dans une grotte que le Fils de Dieu, humble et pauvre, vient au monde. Sans doute, les Anges chantent: « Gloire à Dieu dans les hauteurs du ciel! » (Lc 2, 14) et rendent ainsi leurs hommages au Roi nouveau-né; mais les hommes pour lesquels il est né, que font-ils? Ils le délaissent, ils l'ignorent! À peine quelques bergers accourent-ils le reconnaître pour leur Sauveur, lui payer le tribut de leur vénération!

 

         Lui, cependant, veut commencer dès lors à nous communiquer la grâce de la Rédemption; aussi se manifeste-t-il même aux gentils qui ne le connaissent ni ne l'attendent. Il fait briller une étoile aux regards des saints! Mages en même temps que, par une lumière intérieure, il éclaire leur intelligence. Ainsi sollicités, ils se mettent en route pour aller reconnaître et adorer leur Rédempteur.

 

         La vocation à la Foi, c'est la première et la plus grande grâce que Dieu nous ait faite. Malheur à nous, si vous, ô Sauveur du monde, n'étiez venu nous éclairer! Pareils à nos ancêtres qui se prosternaient devant les animaux, la pierre et le bois, nous adorerions, nous aussi, de vaines idoles, et nous nous damnerions tous. Je vous remercie aujourd'hui au nom de tous les hommes.

 

 

         2. C'est sans retard que les Mages se sont mis en route. Grâce à l'étoile, ils arrivent à l'endroit même où le saint Enfant les attend. « Ils trouvèrent, dit saint Matthieu, l'Enfant avec Marie, sa Mère » (Mt 2, 11). Une pauvre jeune femme et un pauvre enfant couvert de pauvres langes s'offrent à leurs regards. Dès l'entrée dans la grotte, – demeure d'animaux, – leur cœur est envahi par une grande joie intérieure, puissamment attiré par l'aimable Enfant. Cette paille, cette pauvreté, ces vagissements de leur tendre Sauveur, quelles flèches d'amour, quelles bienheureuses flammes pour leurs âmes éclairées par la Foi!

 

         Moi aussi, ô mon Jésus, plus je vous vois pauvre et humilié, plus je me sens brûler de votre amour.

 

 

         3. Le divin Enfant accueille les saints pèlerins par un sourire d'une ineffable bonté: c'est ainsi qu'il témoigne sa joie de recevoir les prémices de la Rédemption. Marie garde le silence; mais quel visage empreint d'une bienveillance céleste elle leur présente! Quels vifs remerciements de les voir empressés à venir aux pieds de son Fils! Alors les Mages se prosternent en silence devant Jésus. Ils le reconnaissent pour leur Seigneur et leur Dieu; ils lui offrent de l'or, de l'encens et de la myrrhe.

 

         Ô saint Enfant, ô mon roi Jésus, je vous adore, moi aussi; je vous offre mon misérable cœur. Daignez l'accepter et le changer. Faites qu'il soit tout à vous, qu'il vous aime vous seul et rien d'autre. Mon doux Sauveur, sauvez-moi, et que mon salut soit de vous aimer toujours et sans réserve.

 

         Vierge sainte, ô Marie, cette grande grâce du véritable amour, c'est de vous que je l'espère.

 

 

 

 

 

LA FÊTE DU SAINT NOM DE JÉSUS

 

 

         1. « Vous lui donnerez le nom de Jésus » (Lc 1, 31), dit l'Ange à Marie de la part de Dieu. Ce nom de Jésus, c'est-à-dire Sauveur, désigné d'avance pour être celui du Verbe incarné, vient donc de Dieu, et nullement des hommes. Nom d'allégresse, nom d'espérance, nom d'amour.

 

         Nom d'allégresse d'abord. – Pourquoi? Parce que, si le souvenir de nos péchés est un perpétuel sujet de d'afflictions, le nom de Jésus est un perpétuel sujet de jubilation; ne nous rappelle-t-il pas que le Fils de Dieu s'est fait homme précisément pour être notre Sauveur?

 

         Mon bien-aimé Seigneur, vous êtes venu pour me chercher; moi, malheureux, que de fois je vous ai tourné le dos, en méprisant votre grâce et votre saint amour! Malgré tout, vous persistez à vouloir mon salut. Mon Jésus, je vous remercie et vous aime.

 

 

         2. Nom d'espérance. – Notre Seigneur a dit: « Si vous demandez quelque chose à mon Père en mon nom, il vous l'accordera » (Jn 16, 23). Quiconque, donc, fait intervenir dans sa prière le nom de Jésus Christ, peut espérer obtenir du Père éternel toutes les grâces qu'il demande.

 

         Appuyé sur cette promesse, je vous demande, ô mon Dieu, au nom de Jésus, le pardon de mes péchés, la sainte persévérance, le don de votre amour. Faites qu'au moins j'emploie le reste de ma vie, non plus à vous contrister, mais à vous aimer et à vous faire plaisir comme vous le méritez.

 

 

         3. Nom d'amour. – Selon l'expression de saint Bernardin de Sienne, c'est comme un mémorial qui nous remet devant les yeux les grandes choses accomplies par Dieu par amour pour nous. (S. Bernardin de Sienne, Nom de Jésus, sermon 49, Opera omnia, tome 4, Quaracchi 1956, 488). Toutes les peines, toutes les douleurs de sa vie et de sa mort, nous sont rappelées par ce nom auguste de Jésus. De là cette exclamation d'un pieux auteur: « Ô Jésus, qu'il vous en a coûté pour être Jésus, c'est-à-dire Sauveur! »

 

         Je vous en supplie, ô mon Jésus, gravez votre nom sur mon pauvre cœur et sur ma langue. Ainsi, dans toute tentation, je remporterai la victoire en vous invoquant; dans les tentations de désespoir, je placerai ma confiance dans vos mérites; dans la tiédeur, si je commets l'imprudence de m'y laisser aller, votre nom redira combien vous m'avez aimé et rallumera dans mon âme le feu de votre amour. Votre nom sera donc toujours ma défense et ma force, toujours aussi la flamme qui perpétuera dans mon cœur le feu de votre amour. Partout, faites que je vous invoque sans cesse, ô mon Jésus, durant tout le cours de ma vie; faites ensuite que je meure avec votre nom sur mes lèvres, disant et répétant: « Je vous aime, ô mon Jésus, ô mon Jésus, je vous aime! »

 

         Très sainte Vierge Marie, ma Reine et ma Mère, daignez m'accorder la grande grâce de vous invoquer sans cesse à l'heure de ma mort, vous et votre divin Fils, Jésus.

 

 

 

 

 

FÈTE DE SAINT FRANÇOIS DE SALES

 

29 Janvier

 

 

         1. Grande fut la foi de saint François de Sales. Il était tellement ravi par la beauté de notre sainte religion, que, dans son admiration, il ne pouvait s'empêcher de crier: « Ô  ciel! La beauté de notre sainte foi paraît si charmante que j'en meurs d'amour. Il m'est avis que j'en dois serrer le don précieux que Dieu m'a fait dans un cœur tout parfumé de dévotion. » (S. François de Sales, Correspondance, let. 728, RVE 810). Aussi ne cessait-il de remercier le Seigneur de l'avoir fait naître dans le sein de l'Église catholique. « Mon Dieu, quelle reconnaissance ne vous dois-je pas pour tant de bienfaits dont vous m'avez comblé, surtout comment pourrai-je jamais vous remercier de la lumière de la foi? » « Bien que j'aie traité continuellement avec les hérétiques, avouait-il, jamais le moindre doute sur les vérités de la foi n'effleura mon âme. » (N. Albert, Somme ascétique de saint François de Sales, La foi, n. 6, Paris 1878, 56).

 

         Quand on aime Dieu, on ne doute pas de nos saints mystères; on doute des vérités révélées quand on ne vit pas conformément aux divins enseignements.

 

 

         2. Grande fut aussi l'espérance de saint François de Sales. Il tenait pour certain que Dieu veille toujours à notre bien; aussi fut-il toujours aussi calme qu'intrépide dans les plus grands périls. Quelque insurmontables que furent les obstacles opposés par les hommes à ses desseins, du moment que ses entreprises n'avaient qu'un but, la gloire de Dieu, sa confiance demeurait inébranlable. Cette confiance inébranlable, il l'inculquait aux autres. « Désirez-vous être toute à Dieu, écrivait-il à une âme timorée? Ne craignez pas votre faiblesse: ce n'est pas sur elle que vous devez vous appuyer. N'espérez-vous pas en Dieu? Et qui donc, espérant en Dieu, fut jamais confondu? Ne craignez pas vos appréhensions. » (S. François de Sales, op. cit. Let. 1974, RVE 805). Quand on aime beaucoup, on a beaucoup de confiance. L'amour chasse la crainte.

 

 

         3. Grand fut enfin l'amour de saint François de Sales pour Dieu. Une violente tentation de sa jeunesse lui fit craindre de n'avoir pas le bonheur d'aimer Dieu pendant l'éternité; elle ruina sa santé et faillit lui coûter la vie. Plus tard, son amour le poussa souvent à s'exposer à la mort pour la gloire de Dieu. Il était extrêmement attentif à bannir de son cœur toute affection dont Dieu n'eût pas été l'objet; on l'entendit s'écrier un jour: « Si je connaissais en mon cœur une seule fibre qui ne fût de Dieu et pour Dieu, je l'arracherais aussitôt. » (G. Camus, L'esprit de saint François de Sales, P. 10, ch. 9, Paris 1747, 280). Son  aspiration au pur amour était ininterrompue: « Je préférerais n'être rien, plutôt que de n'être pas tout à Dieu. » (S. François de Sales, op. cit. let. 660, RVE 801). Il écrivait à une personne: « Mon cœur déborde d'un immense désir d'être sacrifié pour toujours au pur amour du Sauveur. »  (Ibid., let. 330, RVE 776).

 

         Voulez-vous une preuve de son amour, de sa tendresse surtout pour Jésus Christ? Le passage de l'un de ses livres vous la fournit: « Voyons-le, ce divin Rédempteur, étendu sur la Croix où il meurt d'amour pour nous. Eh! Que ne nous jetons-nous en esprit sur lui pour mourir sur la Croix avec lui, qui, pour l'amour de nous, a bien voulu mourir! Je le tiendrai et ne le quitterai jamais; je mourrai avec lui et brûlerai dans les flammes de son amour. Un même feu consumera ce divin Créateur et sa chétive créature. Je vivrai et mourrai sur sa poitrine; ni la vie, ni la mort ne me séparera jamais de lui. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 8, ch. 8, RVP 689).

 

         Ô mon Saint bien-aimé, – maintenant que vous aimez Jésus dans les splendeurs du face à face, – priez pour moi; daignez m'obtenir la grâce d'aimer Dieu comme vous l'avez aimé sur cette terre.

 

 

 

 

 

NEUF MÉDITATIONS POUR LA NEUVAINE PRÉPARATOIRE À LA FÊTE DE LA PURIFICATION DE MARIE

QUI COMMENCE LE 24 JANVIER

 

 

Les méditations sur les litanies de Lorette peuvent servir pour toutes les neuvaines préparatoires aux principales fêtes de la mère de Dieu.

 

 

PREMIER JOUR

 

 

         1. « SAINTE MARIE, PRIEZ POUR NOUS ». Que de fois, dans les Litanies de la sainte Vierge, l'Église nous fait demander à cette bonne Mère de prier pour nous! Il convient donc qu'avant de méditer les divers titres sous lesquels on invoque Marie, nous considérions la puissance de ses prières auprès de Dieu.

 

         Bienheureuse l'âme pour laquelle prie la sainte Vierge! C'est un véritable bonheur pour Jésus d'être prié par sa Mère, Elle qu'il chérit au point d'exaucer toutes ses demandes. Sainte Brigitte entendit un jour Notre Seigneur dire à Marie: « Ma Mère, sollicitez de moi ce que vous voulez: vous savez bien qu'aucune de vos prières ne peut rester sans effet. » (Ste Brigitte, Révélations, trad. J. Ferraige, liv. 6, ch. 23, Lyon 1859, 249). Puis il ajouta: « Quand vous étiez sur la terre, vous ne m'avez rien refusé; à mon tour je ne vous refuserai jamais rien, maintenant que je règne dans le ciel. » (Ibid., liv. 1, ch. 24, 68). « Pour Marie, dit un pieux auteur, être entendue par son Fils, c'est être exaucée. » (S. Bernard, Sermon de l'Acqueduc n. 7; PL 183, 441; TZ 704). Si, donc, nous voulons parvenir au salut éternel, prions sans cesse cette divine Mère; avec saint André de Crète, disons-lui:

 

         « Nous vous supplions, ô Vierge toute-sainte, de nous accorder auprès de Dieu le secours de vos prières. Vos prière sont plus précieuses que tous les trésors de la terre; vos prières nous obtiennent l'abondance des divines grâces; vos prières confondent nos ennemis et triomphent de leurs efforts. » (S. André de Crète, Dormition de la B. V. M., discours 3, n. 6; PG 97, 1107).

 

 

         2. « SAINTE MARIE ». Le nom de Marie est un nom de salut. – Il ne vient pas de la terre, mais du ciel. « Marie, assure saint Épiphane, ne reçut point ce nom de ses parents, mais il lui fut imposé par un ordre exprès de Dieu. » (S. Épiphane, Contre les Hérésies, liv. 3, hérésie 69, n. 5; PG 42, 747). Aussi l'emporte-t-il, après le Nom de Jésus, sur tous les autres noms; Dieu l'a tellement imprégné de grâce et de douceur, qu'il suffit de le prononcer pour en recevoir tous les biens. « Ô Marie, s'écriait saint Bernard, impossible d'articuler votre nom sans se sentir enflammé d'amour pour vous. » (S. Bernard (Egbert de Schöngau selon Glorieux, 72), Panégyrique de la B. V. M. n. 6; PL 184, 1013). Le bienheureux Henri Suso ne parlait pas autrement: « Ô Marie, que devez-vous être vous-même, puisque, déjà, votre nom est si aimable et si salutaire! » (Henri Suso, Livre de la Sagesse éternelle ch. 16, trad. J. Ancelet-Hustache OEuvres, Paris 1943, 391). Le nom de Marie est plein de bénédictions: au témoignage de saint Bonaventure, on ne peut l'invoquer sans obtenir quelque faveur. (S. Bonaventure (plutôt Conrad de Saxe), Miroir de la B. V. M., Vivès tome 14, 259). Il a surtout une force irrésistible pour abattre les tentations de l'enfer.

 

         Ô ma Souveraine, si je vous avais toujours invoquée dans mes tentations, je ne serais jamais tombé. Ma résolution est donc de vous invoquer sans cesse à l'avenir et de vous dire sans cesse: « Ô Marie, assistez-moi! Ô Marie, secourez-moi! » Vous-même, daignez m'obtenir la grâce de vous invoquer toujours, dès que mon âme courra quelque danger.

 

 

         3. « SAINTE MÈRE DE DIEU ». Les prières des saints sont puissantes auprès de Dieu; mais combien plus puissantes les prières de Marie! Les prières des saints sont des prières serviteurs; mais celles de Marie sont des prières de Mère. « La prière de Marie, affirme saint Antonin, a la valeur d'un commandement. » D'où sa conclusion: « Il est impossible que la Mère de Dieu ne soit pas exaucée. » (S. Antonin, Summa theologica, P. 4, tit. 15, ch. 17, tome 4, Vérone 1740, 1019). D'où l'exhortation de saint Bernard que nous désirons obtenir de Dieu: « Cherchons la grâce, – ce sont ses paroles, – mais cherchons-la par Marie. Car Elle est Mère; toujours elle est exaucée; elle ne peut essuyer aucun refus. » (S. Bernard, Sermon de l'Acqueduc n. 8; PL 183, 441-442; TZ 704).

 

         Auguste Mère de Dieu, priez Jésus pour moi. Voyez les misères de mon âme; ayez pitié de moi. Priez, ne cessez jamais de prier pour moi, jusqu'à ce que vous me voyiez en paradis, assuré de mon salut éternel. Ô Marie, vous êtes mon Espérance; ne m'abandonnez pas. Sainte Mère de Dieu, priez pour nous.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME JOUR

 

 

         1. « MÈRE DE LA DIVINE GRÂCE ». Mère de toutes les grâces. (S. Anselme (Bernard de Morlas, selon Glorieux, 62), Hymnes et Psaume de la B. V. M.; PL 158, 1043), c'est le titre par lequel saint Anselme salue la sainte Vierge Marie; le savant Idiota ne lui donne pas un autre titre, quand il l'appelle: « Trésorière universelle des grâces. » (Raymond Jordan (dit l'Idiota), Contemplation de la B. V. M., Summa aurea, tome 4, Migne-Bourassé, 951-952). « Toutes les grâces, enseigne saint Bernardin de Sienne, nous sont distribuées par les mains de Marie; elle les dispense à qui elle veut, quand elle veut et comme elle veut. » (S. Bernardin de Sienne, Carême de la religion chrétienne, Opera omnia, Quaracchi 1950, 379). Au reste, Elle-même ne le proclame-t-elle pas: « Avec moi sont les richesses, afin que j'enrichisse ceux qui m'aiment » (Pr 8, 17-18). Ces richesses sont celles de la grâce: le Seigneur les a déposées entre mes mains, afin que je les répartisse entre mes vrais serviteurs.

 

         Il dépend donc de moi, ô ma Reine, de cesser d'être pauvre: je n'ai qu'à vous aimer. Après Dieu, je vous aime plus que toutes choses; obtenez-moi cependant pour vous, qui êtes si bonne, un amour tendre et plus ardent. « Tous ceux que vous voulez sauver, dit saint Bonaventure, seront sauvés » (S. Bonaventure, Psautier de la B. V. M., Vivès, tome 14, 222); je vous dis, pourtant, avec ce grand saint: « Ô Salut de ceux qui vous invoquent, sauvez-moi de l'enfer, avant tout, du péché, qui seul peut m'y conduire. » (Ibid., Hymne: Te Deum, 223).

 

 

         2. « MÈRE TRÈS PURE ». Cette Mère-Vierge, toute resplendissante de pureté rend chastes et purs tous ses serviteurs. Au témoignage de saint Ambroise. « Si grande était la grâce virginale de Marie, lors de son séjour sur la terre, que, par sa seule présence, elle conférait le don insigne de la pureté; impossible de la regarder sans aimer la belle vertu. » (S. Ambroise, De la formation de la Vierge, ch. 7, n. 50; PL 16, 319). Le Saint Esprit l'appelle « Lis entre les épines »: « Comme un lis au milieu des épines, telle est mon amie parmi les jeunes filles » (Ct 2, 2). Toutes les autres vierges, remarque le vénérable Denys le Chartreux (Denis le Chartreux, Commentaire sur le Cantique des Cantiques, a. 8, n. 2, Opera omnia, tome 7, Montreuil 1898, 344-345), sont des épines, ou pour elles-mêmes, ou pour les autres; mais la bienheureuse Vierge ne fut une épine pour personne, pas plus pour les autres que pour elle-même; à ceux qui la regardèrent, elle n'inspira jamais que des sentiments très purs. Même les images de cette chaste tourterelle, disait saint Thomas d'Aquin, – ainsi que le rapporte l'auteur de sa Vie, – éloignent les ardeurs de la convoitise chez ceux qui les regardent avec amour (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 8, De la salutation angélique, Opuscules, trad. Védrines, tome 2, Paris 1857, 47); le vénérable Jean d'Avila atteste (Jean d'Avila, dans Œuvres très complètes de sainte Thérèse, Audi filia, ch. 14, tome 4, Paris 1845, 430) qu'un grand nombre de personnes, violemment tentées contre la chasteté, ont remporté la victoire par la dévotion à Marie. Mais, surtout, quelle n'est pas la vertu du Nom de Marie pour réduire à néant toutes les tentations contraires à la belle vertu!

 

         Ô très pure Vierge Marie, délivrez-moi de ce vice; faites-moi, dans les tentations, recourir sans cesse à vous par l'invocation de votre Nom, persévérante, opiniâtre, acharnée, jusqu'à ce que tout danger soit éloigné!

 

 

         3. « MÈRE SANS TACHE NI SOUILLURE ». Marie fut cette Femme que les yeux mêmes de Dieu trouvèrent toute belle et sans aucune souillure: « Vous êtes toute belle, ô mon Amie, et il n'y a pas de tache en vous. » (Ct 4, 7). Cette beauté sans tache lui valut d'être établie Médiatrice de paix en faveur des pécheurs comme le proclame saint Éphrem (S. Éphrem, Louanges de la B. V. M., Opera, tome 3, Rome 1746, 576): « Salut, lui dit-il, ô Réconciliatrice du monde avec Dieu »; comme elle-même le déclare dans les Cantiques: « Je suis, à ses yeux, Celle qui a trouvé la paix » (Ct 8, 10). Quand un roi vient d'être offensé gravement, il n'est pas expédient qu'un sujet rebelle se présente devant lui pour l'apaiser; il ne ferait que l'irriter davantage. (S. Grégoire le Grand, Pastoral, ch. 10; PL 77, 23). Marie devait un jour traiter de la paix entre les hommes et Dieu: il ne convenait donc pas qu'elle contractât le péché d'origine et partageât la désobéissance d'Adam. Aussi fut-elle préservée par le Seigneur de toute souillure de péché.

 

         Ô ma Reine immaculée, ô blanche Colombe, si chère au cœur de Dieu, ne dédaignez pas de jeter un regard sur mon âme. Elle est couverte, hélas! De tant de souillures et de plaies! Regardez-moi, secourez-moi. Ce Dieu, qui vous aime tant, ne vous refuse rien; vous-même ne savez non plus rien refuser à qui vous invoque. Ô Marie, je recours à vous, ayez pitié de moi. Mère sans tache, priez pour nous.

 

 

 

 

 

TROISIÈME JOUR

 

 

         1. « MÈRE AIMABLE ». « Marie, dit Richard de Saint-Laurent, parut tout aimable aux yeux de Dieu lui-même. » (Richard de S. Laurent, dans S. Albert le Grand, Louanges de la B. V. M., ch. 1, n. 1, Opera, tome 20, Lyon 1651). Que dis-je? Ravi par la beauté de cette Vierge incomparable, le Seigneur ne put s'empêcher de s'écrier: « Que vous êtes belle, ô ma bien-aimée, que vous êtes belle! » (Ct 4, 1). Aussi la préféra-t-il à toutes les autres créatures: « Une seule, disait-il, est ma Colombe, une seule est ma Parfaite » (Ct 6, 9). Nul doute, affirme Suarez, que Dieu n'aime Marie plus qu'il n'aime tous les autres saints ensemble; la raison en est qu'elle-même aima Dieu plus que ne l'ont aimé tous les hommes et tous les Anges réunis. (F. Suarez, De l'Incarnation, P. 2, qu. 37, a. 4, sect. 4, Opera, tome 17, Venise 1746, 154).

 

         Ô Marie, ô vous qui êtes tellement belle, tellement aimable, que vous avez gagné le cœur de Dieu; ah! Prenez aussi mon pauvre cœur et faites-en un cœur de saint. Je vous aime et je mets en vous toute ma confiance. Mère tout aimable, priez pour nous.

 

 

         2. « MÈRE DU SAUVEUR ». « Médiatrice de notre salut » (S. Bonaventure, Couronne de la B. V. M., Vivès, tome 14, 179), tel est le titre que donne à Marie saint Bonaventure; avant lui, saint Jean Damascène l'appelait « la Libératrice du monde » (Jean de Damas, Annonciation; PG 96, 659). C'est pour deux raisons que nous attribuons à Marie le salut du monde et que nous la proclamons notre médiatrice (médiatrice de grâce, évidemment, comme Jésus Christ est médiateur de justice). La première, c'est son consentement à l'incarnation du Verbe; « par son fiat, dit saint Bernardin, Marie à procuré le salut de tous les hommes » (S. Bernardin de Sienne, Sermon 8 de la B. V. M., a. 2, ch. 2, Opera, tome 4, Quaracchi 1959, 116). – La seconde, c'est le consentement donné par elle à la mort de son Fils; elle acquiesça pleinement à sa volonté de s'immoler sur la croix pour notre salut.

 

         Ô Mère de mon Sauveur, permettez-moi donc de vous prier ainsi: « Ô vous qui, pour mon salut, avez un jour offert à Dieu la vie de votre Fils, sauvez-moi maintenant par votre intercession. »

 

 

         3. « VIERGE VÉNÉRABLE ». Proclamer Marie Mère de Dieu, c'est, selon saint Anselme, lui reconnaître la plus haute perfection qui se puisse exprimer ou concevoir après celle de Dieu. « Ô ma Reine, lui dit-il, rien ne vous égale; car tout est au-dessus, ou bien au-dessous de vous; au-dessus de vous, il y a Dieu; au-dessous, tout ce qui n'est pas Dieu. » (S. Anselme (Eadmer selon Glorieux, 62), Conception de la B. V. M.; PL 159, 307). « En un mot, s'écrie saint Bernardin, telle est la grandeur de Marie, que Dieu seul peut en comprendre la sublimité. » (S. Bernardin de Sienne, Carême de la religion chrétienne, Opera, Quaracchi 1950, 381). Le bienheureux Albert-le-Grand n'hésite pas à dire: « Marie ne pouvait contracter une union plus intime avec Dieu, sans devenir Dieu lui-même. » (S. Albert-le-Grand, Questions sur Missus, Opera, tome 20, Lyon 1651, 95). Combien est donc digne de notre vénération, cette auguste Mère de Dieu, puisque Dieu lui-même ne pouvait lui conférer prérogative plus élevée que la Maternité divine!

 

         Ô Marie, Mère de Dieu et ma Mère, je me prosterne à vos pieds; je désire ardemment que tous les hommes, saisis d'admiration devant votre incomparable dignité, l'honorent d'une manière proportionnée et vous donnent leurs cœurs à jamais. Vierge vénérable, priez pour nous.

 

 

 

 

 

QUATRIÈME JOUR

 

 

         1. « VIERGE DIGNE DE LOUANGE ». La sainte Église, dans l'un de ses chants, proclame « souverainement digne de toute louange »: « omni laude dignissima » (Bréviaire Romain, Commun de la B. V. M., répons à la lecture 7), la Mère de Dieu. En effet, selon saint Ildefonse, « tous les honneurs rendus à la Mère, rejaillissent sur le Fils. » (S. Ildefonse, Virginité de Marie, ch. 12; PL 96, 108). Saint Georges de Nicomédie s'écrie: « Les louanges qu'on vous décerne, ô Marie, Dieu les regarde comme adressées à lui-même; votre gloire, il la considère comme sienne. » (S. Georges de N., Marie au temple, discours 6; PG 100, 1439).

 

         La sainte Vierge promet le paradis à quiconque s'efforce de la faire connaître et aimer, ainsi qu'elle-même le déclare: « Ceux qui cherchent ma lumière auront la vie éternelle » (Si 24, 22) (Ce verset – qui ne figure pas dans la TOB (cf. Introduction au livre du Siracide) – fait partie de la Vulgate que cite saint Alphonse: appliqué à la Vierge, on le lisait de son temps dans l'office de l'Immaculée Conception, et aujourd'hui dans les lectures de plusieurs messes votives du Recueil de messes en l'honneur de la bienheureuse Vierge Marie publié à Rome, le 15 août 1986). Richard de Saint-Laurent tire cette conclusion: « Ceux qui honorent Marie ici-bas en seront honorés dans le ciel. » (Richard de S. Laurent, dans S. Albert le Grand, Louanges de Marie, liv. 2, ch. 1, n. 43, Opera, tome 20, Lyon 1651, 45). « De même, ajoute saint Anselme, que Marie est devenue par la Maternité divine la voie du salut pour les pécheurs, ainsi les pécheurs obtiennent le salut par la prédication des grandeurs de Marie. » (S. Anselme (Eadmer selon Glorieux, 62), Excellence de la B. V. M.; PL 159, 558-559). Tous, il est vrai, ne peuvent entreprendre de faire des discours; mais en est-il un seul qui ne puisse, en conversant avec des parents ou des amis, louer la sainte Vierge, parler de ses perfections, de sa puissance, de sa miséricorde, et ainsi propager la dévotion envers cette divine Mère?

 

         Ô Reine du ciel, désormais je ferai tout mon possible pour porter mon prochain et vous honorer, à vous aimer: c'est ma ferme résolution. Daignez agréer ce désir de mon cœur, m'aider à le réaliser. En attendant, inscrivez-moi sur la liste de vos serviteurs, et ne permettez pas que j'aie le malheur de retomber dans l'esclavage de Lucifer.

 

 

         2. « VIERGE PUISSANTE ». Parmi les saints, en est-il un seul dont le crédit auprès de Dieu soit l'égal de celui de sa très sainte Mère? Elle obtient tout ce qu'elle veut: « Vous n'avez qu'à vouloir, lui dit saint Bernard, et tout s'accomplira. » (S. Bernard (Egbert de Schöngau, selon Glorieux, 72), Panégyrique de la B. V. M., n. 7; PL 184, 1014). Saint Pierre Damien va jusqu'à lui dire: « Quand vous vous présentez devant Dieu pour lui demander ses grâces, vous commandez plutôt que vous ne priez, car c'est en ne vous refusant rien que votre Fils veut vous honorer. » (S. Pierre Damien (Nicolais de Clairvaux, selon Glorieux, 60), Nativité de la B. V. M.; PL 144, 740). Ainsi le Fils de Dieu honore sa Mère bien-aimée en accueillant toutes ses demandes, même en faveur des pécheurs. De là cette exclamation triomphante de saint Germain: « Vous êtes, ô Mère de Dieu, toute-puissante pour sauver les pécheurs; votre intervention seule suffit, parce que vous êtes la Mère de Jésus, notre véritable Vie. » (S. Germain, 2e Sermon sur la dormition de la B. V. M.; PG 98, 350).

 

         Ô Marie, vous pouvez me changer de pécheur en saint; je mets ma confiance en Vous.

 

 

         3. « VIERGE CLÉMENTE ». Autant Marie est puissante auprès de Dieu, autant elle est clémente et miséricordieuse envers ceux qui recourent à son intercession. « Ni le pouvoir, ni la volonté, dit saint Bernard, ne peuvent lui manquer. » (S. Bernard, Sermon 1 sur l'Assomption, n. 2; PL 183, 415; TZ 647). Marie peut certainement nous sauver, parce qu'elle est Mère de Dieu; Marie veut sans aucun doute nous sauver, parce qu'elle est notre Mère. Au reste, qui jamais fut abandonné par Marie, après l'avoir invoquée? « Ah! S'écrie encore saint Bernard, qu'il cesse d'exalter votre miséricorde, celui qui se souvient de vous avoir priée en vain! » (S. Bernard, Sermon 4 sur l'Assomption, n. 8; PL 183, 428; TZ 668).

 

         Bien plus, – et dans l'unique intention de dispenser plus abondamment ses faveurs, – Marie désire ardemment être priée, au point de se regarder comme offensée quand nous ne la prions pas. « Ô ma Souveraine, lui dit saint Bonaventure, ceux-là pèchent contre vous, non seulement qui vous outragent, mais qui ne vous demandent aucune grâce. » Faut-il faire de longues prières, pour obtenir le secours de Marie? Non; il faut seulement le réclamer avec confiance. « Telle est sa bonté, dit Richard de Saint-Victor, qu'elle vient à notre aide, avant que nous l'ayons appelée. » (Richard de S. Victor, Explication du Cantique des Cantiques, ch. 23; PL 196, 475). Il en donne la raison: « Elle ne peut voir nos misères, sans y subvenir. »

 

         Regardez donc, ô Marie, mes misères; regardez-les bien, et venez à mon secours. Vierge clémente, priez pour nous.

 

 

 

 

 

CINQUIÈME JOUR

 

 

         1. « VIERGE FIDÈLE ». Bienheureuse l'âme qui se tient en suppliante devant la porte de Marie, à l'exemple de ces pauvres qui se tiennent à la porte des riches, pour obtenir l'aumône! « Bienheureux, nous dit-elle elle-même, l'homme qui m'écoute, qui veille chaque jour à mes portes, et qui en garde les montants » (Pr 8, 24).

 

         Que ne sommes-nous aussi fidèles à prier cette divine Mère, qu'elle-même se montre fidèle à nous secourir, dès que nous la prions! Elle promet de préserver du péché, de conduire au salut éternel quiconque la sert et l'honore: « Ceux  qui travaillent avec moi ne seront pas pécheurs. Ceux qui cherchent ma lumière auront la vie éternelle » (Si 24, 22). Elle nous fait espérer toutes les grâces: « En moi, toute la grâce de la voie et de la vérité; en moi, toute l'espérance de la Vie et de la vertu (Ecclésiastique 24, 25. Ce verset de la Vulgate ne figure pas dans la version du livre du Siracide dans la TOB. Voir TOB, Introduction du livre du Siracide 2109). Venez tous à moi. »

 

         Richard de Saint-Laurent applique à Marie cet autre texte de l'Ecclésiastique: « Ses liens sont une chaîne salutaire. » (Ecclésiastique 6, 31. Même remarque que précédemment). Puis il se demande comment « ses liens » sont une « chaîne salutaire », un moyen de salut. « Les liens de Marie, – répond-il, – sont un moyen de salut, parce qu'ils retiennent ses serviteurs dans les limites d'une sage liberté, et les empêchent de tomber dans la licence qui les perdrait. » (Richard de S. Laurent, dans S. Albert le Grand, Louanges de Marie, liv. 2, ch. 3, n. 16, Opera, tome 20, Lyon 1651, 66).

 

         Ô Mère de Dieu, c'est en vous que je mets toute ma confiance; c'est à vous de me préserver de toute rechute dans le péché. Ô ma Souveraine, ne m'abandonnez pas; obtenez-moi la grâce de mourir, plutôt que de perdre la grâce de Dieu.

 

 

         2. « CAUSE DE NOTRE JOIE ». Toute la nature se réjouit, quand, après les ténèbres et l'horreur de la nuit, elle voit briller l'aurore; ainsi le monde entier vit renaître la joie, quand Marie, l'Aurore du Soleil de Justice, resplendit au milieu des ténèbres du péché qui couvraient la terre avant la venue de Jésus Christ. « À la naissance de Marie, dit saint Pierre Damien, l'Aurore se leva. » (S. Pierre Damien (Ruppert de Deutz), Commentaire du Cantique des Cantiques, liv. 6; PL 168, 936-937). L'aurore est l'avant-courrière du soleil; Marie fut l'avant-courrière du Verbe incarné, du Soleil de Justice, notre Rédempteur, qui nous délivra par sa mort des ténèbres éternelles. C'est donc à juste titre que l'Église chante à la Nativité de Marie: « Votre naissance, ô sainte Mère de Dieu, fut pour l'univers entier l'annonce d'une grande joie. » (Bréviaire Romain, Office de la Nativité de la B. V. M., Répons à la lecture 6).

 

         Marie n'est pas seulement le principe de notre joie; Elle en est aussi l'achèvement, la perfection. C'est l'enseignement de saint Bernard: « Jésus Christ a remis entre les mains de Marie tout le prix de son œuvre rédemptrice, afin que nous sachions que nous vient par Elle toute grâce salutaire. » (S. Bernard, Sermon sur l'Acqueduc, n. 6; PL 183, 44; TZ 703).

 

         Ô Mère de Dieu, vous êtes ma Joie et mon Espérance; car vous ne refusez à personne votre bienveillance, et vous nous obtenez de Dieu tout ce que vous voulez.

 

 

         3. « VASE INSIGNE DE DÉVOTION ». « La dévotion, dit saint Thomas, c'est la promptitude de notre volonté dans le service de Dieu. » (S. Thomas d'Aquin, 2-2, q. 82, a. 1, RJ La religion, trad. I. Mennesier, 56). Telle fut surtout la vertu qui rendit si chère à Notre Seigneur sa très sainte Mère. Lui-même l'insinue clairement quand, à la femme de l'Évangile qui s'était écriée: « Heureux le sein qui vous a porté! » – il répond: « Heureux, plutôt, ceux qui écoutent la parole de Dieu et la pratiquent! » (Lc 11, 28). Par là, observe le vénérable Bède, Notre Seigneur a voulu déclarer que si Marie est heureuse d'être Mère de Dieu, Elle est bien plus heureuse encore d'avoir sa volonté unie à celle de Dieu. (Bède le Vénérable, Évangile de Luc, liv. 4; PL 92, 480). Un symbole frappant de Marie, c'est cette fleur qui se tourne toujours vers le soleil (Raymond Jordan (dit l'Idiota), Summa aurea, sect. 3, discours 5, tome 9, Paris 1862, 485); le bon plaisir de Dieu fut vraiment le soleil du cœur de Marie; elle n'eut jamais d'autre but, ne goûta jamais d'autre satisfaction: « Mon esprit, proclame-t-elle dans son sublime cantique, a tressailli d'allégresse en Dieu, mon Sauveur » (Lc 1, 47).

 

         Ô ma Souveraine, que vous êtes heureuse d'avoir été parfaitement et toujours unie à la Volonté de Dieu! Obtenez-moi la grâce de passer le reste de mes jours dans une conformité perpétuelle à la volonté de Dieu.

 

 

 

 

 

SIXIÈME JOUR

 

 

         1. « ROSE MYSTIQUE ». Marie, selon l'expression du Cantique des cantiques, fut le « jardin fermé » de Dieu: « C'est un jardin fermé que ma sœur et mon épouse » (Ct 4, 12). Dans ce jardin, ajoute saint Bernard, le Seigneur a planté toutes les fleurs qui sont l'ornement de l'Église; entre autres, la violette de l'humilité, le lis de la pureté, la rose de la charité. (S. Bernard (Egbert de Schöngau, selon Glorieux, 72), Panégyrique de la B. V. M., n. 4; PL 184, 1012).

 

         La rose aux couleurs vermeilles est l'emblème de la charité. Or, quel cœur fut jamais embrasé de charité pour Dieu et pour nous à l'égal du cœur de Marie? Partant, quel titre convient mieux à Marie que celui de « Rose »? C'est la pensée du pieux Idiota: « Marie est une rose d'un rouge éclatant, par son amour pour Dieu et pour le prochain; la rose, ayant l'éclat du feu, symbolise la charité. » (Raymond Jordan (dit l'Idiota), Summa aurea, contemplation 43, n. 1; tome 4, Paris 1862, 1048). Où pourrions-nous, en effet, trouver une avocate plus soucieuse de notre salut, plus brûlante d'amour pour nos âmes? « Vous seule, ô Marie, lui dit saint Augustin, ressentez pour la sainte Église un plus vif intérêt que tous les saints ensemble. »

 

         Ô Mère bien-aimée, que ne m'est-il donné de vous aimer autant que vous m'aimez! Je ne veux pourtant pas laisser d'employer toutes mes forces à vous honorer, à vous aimer. Ma très douce Souveraine, obtenez-moi la grâce de vous être fidèle.

 

 

         2. « TOUR DE DAVID ». « Votre cou est comme la tour de David. Mille boucliers y sont suspendus, toute l'armure des braves » (Ct 4, 4).

 

         Le Saint-Esprit, dans le Cantique des cantiques, compare Marie à la tour de David; il daigne même expliquer sa comparaison par les mots qui suivent: « Mille boucliers y sont suspendus, toute l'armure des braves. » Marie, dit saint Bernardin, mérite d'être appelée « Tour de David », parce que, pareille à la tour de David, bâtie sur les hauteurs du mont Sion, elle s'élevait au-dessus de toutes les créatures. (S. Bernardin de Sienne, Carême de l'Évangile éternel, Opera, tome 4, Quaracchi 1956, 548). Aussi le Psalmiste nous enseigne-t-il que les débuts même de la sainteté de Marie dépassèrent la hauteur des montagnes: « Ses fondements sont établis sur les saintes montagnes » (Ps 86, 1). Le pape saint Grégoire explique ce passage: « La Mère de Dieu, dit-il, fut plus parfaite dès les premiers instants de sa vie que ne le furent les saints à l'heure de leur mort. » (S. Grégoire le Grand, Explication du 1er livre des Rois, ch. 1, n. 5; PL 79, 25).

 

         Ô ma Reine et ma Mère, quel sujet d'allégresse que votre grandeur! Je suis prêt à donner ma vie pour empêcher, – s'il était possible, – le moindre obscurcissement de votre gloire! Que ne puis-je, même au prix de tout mon sang, amener toutes les nations de la terre à vous servir, à vous aimer, comme vous le méritez!

 

 

         3. « TOUR D'IVOIRE ». « Votre cou est comme une tour d'ivoire » (Ct 7, 5).

 

         Nouvelle louange que donne à Marie le Cantique des cantiques. N'est-elle pas, en effet, le Cou mystique qui reçoit de Jésus Christ, comme de la Tête, pour les répandre ensuite dans les membres du Corps mystique, l'Église, c'est-à-dire dans les fidèles, – qui reçoit, dis-je, tous les secours divins, destinés, comme autant d'esprits vitaux, à conserver la vie de la grâce? « De la Tête, qui est Jésus Christ, dit saint Bernardin, la vie de la grâce se transmet par Marie à tout le corps mystique. » (S. Bernardin de Sienne, Sermon 3 sur le nom de Marie, a. 3, ch. 2, Opera, tome 4, Quaracchi 1956, 81). Le saint ajoute: « À partir du moment où fut conçut dans son sein le Verbe éternel, Elle obtint ce glorieux privilège qu'aucune grâce ne serait reçue par aucun homme, sinon de ses mains maternelles. »

 

         Au reste, remarque l'abbé Rupert, une tour d'ivoire est à la fois agréable et forte; c'est encore à ce titre l'image de Marie, agréable à Dieu autant que terrible aux démons. (Rupert de Deutz, Commentaire du Cantique des Cantiques, liv. 6; PL 168, 943).

 

         Puisque vous êtes, ô ma douce Reine, souverainement aimée de Dieu, vous pouvez nous obtenir tous les biens; puisque vous êtes si redoutable aux démons, vous pouvez nous délivrer de tous leurs pièges. Ayez donc pitié de nous, qui nous faisons gloire de vivre sous votre protection.

 

 

 

 

 

SEPTIÈME JOUR

 

 

         1. « MAISON D'OR ». L'or est le symbole de l'amour. Aussi le bienheureux Albert le Grand appelle-t-il Marie « le temple d'or de la charité ». (S. Albert le Grand, Opera, tome 20, Lyon 1651, 6). Avec combien de raison! « De même, dit saint Thomas, qu'il n'y avait rien dans le temple de Jérusalem qui ne fût recouvert d'or, ainsi n'y avait-il rien dans l'âme de Marie qui ne resplendit de sainteté. » (S. Thomas d'Aquin, Purification de la B. V. M., Opera, tome 16, Rome 1570, 34).

 

         « La Sagesse s'est élevée une maison » (Pr 9, 1). Quelle fut cette maison que la Sagesse éternelle, c'est-à-dire le Verbe de Dieu, se choisit pour demeure ici-bas? Ce fut Marie, « Maison de Dieu, si riche en toute sorte de biens, dit Richard de Saint-Laurent, qu'elle suffit à soulager toutes nos misères. » (Richard de S. Laurent, dans S. Albert le Grand, Louanges de la B. V. M., liv. 10, ch. 30, n.8, Opera, tome 20, Lyon 1651, 283).

 

         Ô Marie, votre amour pour Dieu vous fait désirer, dans son ardeur, de le voir aimé de tout le monde! Voici donc la grâce que je vous demande et que j'attends de vous, avant toutes les autres: un grand amour de Dieu.

 

 

         2. « ARCHE D'ALLIANCE ». « Quelle arche incomparable que Marie, s'écrie Hésychius, et combien plus vaste que celle de Noé! » (Hésychius, 4e homélie de la B. V. M.; PG 93, 1462). En effet, ne prirent place dans l'arche de Noé que deux animaux de chaque espèce, tandis que, sous le manteau de Marie, tous, justes et pécheurs, trouvent un abri. Cette consolante vérité fut un jour révélée à sainte Gertrude d'une façon saisissante: Dieu lui fit voir une multitude de bêtes féroces, des lions, des léopards, d'autres animaux semblables, qui se réfugiaient sous le manteau de Marie. Or, la sainte Vierge ne les chassait pas; au contraire, elle les accueillait avec bonté, les caressait de sa main pour les retenir auprès d'elle. (Se Gertrude, Vie et révélations, liv. 4, ch. 50, tome 2, Paris 1882, 159).

 

         Aucun des animaux entrés dans l'arche n'y changea de nature; tous restèrent privés de raison; tandis que les pécheurs, abrités sous le manteau de Marie, ne tarderont pas à cesser d'être des pécheurs; elle changera leur cœur, les rétablira dans les bonnes grâces de Dieu, comme elle l'apprit elle-même à sainte Brigitte: « De quelques péchés qu'un homme soit chargé, s'il vient à moi avec un sincère désir de se corriger, je m'empresse toujours de le recevoir; je ne considère ni le nombre ni la gravité de ses fautes, mais uniquement sa bonne volonté; dès lors, je ne dédaigne pas de soigner et de guérir ses plaies. Car ce n'est pas en vain qu'on me proclame Mère de miséricorde. » (Ste Brigitte, Révélations, trad. J. Ferraing, liv. 2, ch. 23, tome 1, Lyon 1859, 314).

 

         Ô  Mère de miséricorde, vous dirai-je donc, avec saint Augustin, souvenez-vous qu'on n'a pas encore ouï dire qu'aucun de ceux qui ont eu recours à vous, ait été abandonné. (La célèbre prière « Souvenez-vous », attribuée à saint Augustin, paraît plutôt inspirée des textes de saint Bernard: la première rédaction se trouverait dans l'Antidotarius Animae de Nicolas Salicetus). Du fond de ma misère, je vous invoque et mets en vous toutes mes espérances.

 

 

         3. « PORTE DU CIEL ». Pourquoi Marie est-elle appelée « porte du ciel »? Parce que, pour y entrer, il faut passer par Elle. « Personne, dit saint Bonaventure, ne peut entrer dans le ciel sans passer par Marie, puisqu'elle en est la porte. » (S. Bonaventure, Évangile de saint Luc, ch. 1, n. 38, Vivès, tome 11, 234). Notre Reine Elle-même le déclare: « Dans Jérusalem est le siège de mon empire » (Si 24, 11). Paroles que Richard de Saint-Laurent explique ainsi: « Je puis obtenir à mes serviteurs tout ce que je veux, introduire en paradis qui je veux. » (Richard de S. Laurent, dans S. Albert le Grand, Louanges de la B. V. M., liv. 4, ch. 29, n. 1, Opera, tome 20, Lyon 1651, 146).

 

         Écoutez saint Bonaventure: « Jouir de la protection de Marie, c'est être reconnu pour citoyen du ciel; porter sa livrée, c'est-à-dire se faire un bonheur de la servir, c'est avoir son nom inscrit dans le livre de vie. » (S. Bonaventure, Psautier de la B. V. M., ps. 91, Vivès, tome 14, 212). De là, ce titre que donne à Marie Bernardin de Bustis: « Marie est le Livre de vie. » Car, explique-t-il « dès qu'une âme s'inscrit dans ce livre par sa dévotion, nul doute qu'elle ne parvienne au salut ». (Bernardin de Bustis, Mariale, P. 2, sermon 2, Brixen 1588, 140-141).

 

         Ô ma Mère bien-aimée, c'est en vous que je place toutes les espérances de mon bonheur éternel, je vous aime, sauvez-moi. Ne permettez pas que l'un de vos serviteurs, brûlant d'amour pour vous maintenant, aille un jour vous maudire en enfer.

 

 

 

 

 

HUITIÈME JOUR

 

 

         1. « ÉTOILE DU MATIN ». Saint Jean Damascène appelle Marie « L'Étoile annonciatrice du Soleil ». (S. Jean de Damas, Sermon 2 sur la nativité de la B. V. M., n. 4; PG 96, 683). De même que l'étoile du matin précède l'astre du jour, ainsi la dévotion à la sainte Vierge est l'avant-courrière du Soleil de la grâce; car, au témoignage de saint Germain, « la dévotion à Marie est un signe que l'âme possède déjà l'état de grâce, ou qu'elle ne tardera pas à y rentrer ». (S. Germain, Hommage à la demeure de la B. V. M.; PG 98, 378-379).

 

         Marie est encore appelée par l'Église « Étoile de la mer ». « À juste titre, explique saint Thomas; de même que, pendant la tempête, les navigateurs sont amenés au port par l'étoile, ainsi nous autres chrétiens, nous sommes conduits par Marie à la gloire éternelle, à travers la mer orageuse de ce monde. » Aussi, saint Bernard adresse-t-il à chacun de nous cette exhortation:

 

         « Ô homme, si tu ne veux pas être englouti par les flots des tentations, ne perds jamais de vue cette Étoile de salut. » « En suivant Marie, ajoute-t-il, tu ne t'égareras pas; si Marie te protège, tu n'as pas à craindre la damnation; si Marie t'accorde ses faveurs, tu arriveras au ciel. » (S. Bernard, Homélie 3 sur « Missus est », n. 17; PL 183, 70-71).

 

 

         2. « SALUT DES INFIRMES ». Saint Simon Stock appelle Marie « le remède des pécheurs » (Philippe de la Trinité, Décor du Carmel, Vie de Simon Stock, cant. 3, Lyon 1665, 129-130); avant lui, saint Éphrem allait plus loin, il la proclamait non seulement leur Remède, mais leur Guérison: « Elle est, disait-il, la Santé certaine de tous ceux qui l'invoquent. » (S. Éphrem, Opera, tome 2, Venise 1755, 570). Mais pourquoi rappeler les paroles des saints? Est-ce que la sainte Vierge elle-même ne promet pas la santé de l'âme à quiconque la trouve par la prière? « Celui qui me trouvera, dit-elle, trouvera la vie, et puisera le salut dans le Seigneur » (Pr 8, 35).

 

         Ne craignons pas que, rebutée par l'infection de nos plaies, Elle néglige de nous accorder ses soins. Elle est notre Mère; de même qu'une mère n'a pas horreur de panser les plaies de son enfant, ainsi cette céleste Infirmière soigne indistinctement tous ceux qui réclament son secours. Aussi, saint Bernard lui dit-il:

 

         « Ô Mère de Dieu, si misérable que soit l'état d'un pécheur, vous n'en avez pas horreur. Qu'il soupire seulement vers vous, vous lui tendrez la main et le tirerez de l'abîme du désespoir. » (S. Bernard (Egbert de Schöngau, selon Glorieux, 72), Sermon panégyrique, n. 2; PL 184, 1010).

 

 

         3. « REFUGE DES PÉCHEURS ». « Marie, dit saint Germain, est un Refuge toujours ouvert aux pécheurs. » (S. Germain, Hommage à la demeure de la B. V. M.; PG 98, 378). L'Idiota l'appelle « le Refuge très sûr des pécheurs ». « Car, ajoute-t-il, vous n'en repoussez aucun, ô Marie; vous les recevez tous, vous ne les faites pas attendre; mais vous leur faites bon accueil, dès qu'ils se présentent. » (Raymond Jordan (dit l'Idiota), Contemplation de la B. V. M., P. 9, cant. 14, n. 2, Summa aurea, tome 4, Paris 1862, 970-971). Aussi, saint Jean Damascène la nomme-t-il « la Cité de refuge » (S. Jean de Damas, Dormition de Marie, Homélie 2, n. 17; PG 96, 746), dont les portes s'ouvrent devant tous ceux qui viennent y chercher un abri, non seulement devant les justes, mais devant les pires coupables, accourus pour implorer sa protection.

 

         « Ce pécheur, lui dit saint Bonaventure, objet d'horreur pour tout le monde, vous l'entourez d'une affection maternelle; malgré sa misère, vous ne l'abandonnez pas que vous ne l'ayez réconcilié avec son Juge. » (S. Bernard (Egbert de Schöngau, selon Glorieux, 72), Panégyrique de la B. V. M., n. 2; PL 184, 1010). Quelle est la pensée du saint Docteur? Il veut dire que le pécheur, en devenant l'ennemi de Dieu, se rend par le fait même digne de la haine et de l'exécration de toutes les créatures; mais que s'il a recours au Refuge des pécheurs, à Marie, loin de le rebuter, elle l'embrasse tendrement et lui prodigue ses soins, jusqu'à ce qu'elle l'ait rétabli dans l'amitié de Jésus Christ, son Fils et notre Juge.

 

         Ô ma Souveraine, puisque vous êtes le Refuge de tous les pécheurs, vous êtes donc le mien. Et puisque vous ne rejetez aucun de ceux qui recourent à vous, ne me repoussez pas, moi qui me recommande à vous. Ô Marie, priez pour nous et sauvez-nous. Refuge des pécheurs, priez pour nous.

 

 

 

 

 

NEUVIÈME JOUR

 

 

         1. « CONSOLATRICE DES AFFLIGÉS ». « Ô Marie, s'écrie saint Germain, qui donc, après votre divin Fils, s'intéresse comme vous au bonheur du genre humain tout entier? Qui nous console comme vous dans nos afflictions? » (S. Germain, Hommage à la demeure de la B. V. M.; PG 98, 379). – « Non, non, dit à sont tour saint Antonin, parmi tous les saints on n'en trouve pas un seul qui compatisse à nos misères à l'égal de notre si miséricordieuse Reine, la bienheureuse Vierge Marie. » (S. Antonin, Summa theologica, P. 4, it. 15, ch. 2, Vérone 1740, tome 4, 918). Or, de toutes les misères qui nous accablent, les plus cruelles, ce sont les maladies de l'âme: voilà pourquoi le bienheureux Henri Suso proclame Marie « la très fidèle Consolatrice des pécheurs. » (Henri Suso, Livre de la Sagesse éternelle, ch. 16, Œuvres, trad. J. Ancelet-Hustache, Paris 1943, 392).

 

         Est-il difficile d'obtenir l'intercession et les consolations de la sainte Vierge? Non; il suffit de lui montrer les plaies de notre âme. Que dis-je? Son cœur est tellement pétri de bonne volonté, qu'elle devance nos prières et nous secourt avant même que nous l'ayons invoquée. « Elle est plus prompte à nous secourir, que nous à la prier » (Richard de Saint-Victor, Le Cantique des Cantiques, ch. 23; PL 196, 475), assure Richard de Saint-Victor. Disons-lui donc avec saint Bonaventure:

 

         « Ô Marie, soyez toujours notre Consolatrice, mais surtout au moment de notre mort. Venez alors prendre nos âmes, afin de les présenter vous-même à votre divin Fils, notre souverain Juge. » (S. Bonaventure, Psautier de la B. V. M., ps. 113, Vivès, tome 14, 215).

 

 

         2. « SECOURS DES CHRÉTIENS ». « L'auguste Vierge Marie, dit saint Jean Damascène, est le Secours des Chrétiens, secours toujours prêt, par conséquent prompt à nous arracher à tous les périls. »

 

         « Tout puissant est le secours de Marie, affirme saint Cosme de Jérusalem, tant pour nous préserver du péché que pour nous sauver de l'enfer. » (Come de Jérusalem, Hymne 6 pour le Jeudi-Saint, PG 98, 482). Aussi saint Bernard lui disait-il: « Vous êtes, ô Marie, une Guerrière invincible: vous combattez victorieusement pour vos serviteurs contre les démons qui les attaquent. » (S. Bernard (Egbert de Schöngau, selon Glorieux, 72), Panégyrique de la B. V. M, n. 5; PL 184, 1013). Le Cantique des cantiques lui-même, ne proclame-t-il pas Marie « terrible comme une armée rangée en bataille? » (Ct 6, 4).

 

         Ah! Ma Reine bien-aimée, si j'avais toujours eu recours à vous, jamais je n'aurais été vaincu par mes ennemis. Je veux que vous soyez désormais ma Force; aussi je prends la ferme résolution de vous prier dans toutes mes tentations. Par vous, j'ai l'espoir de remporter toujours la victoire.

 

 

         3. « REINE DES MARTYRS ». C'est à juste titre que la sainte Église proclame Marie « Reine des martyrs ». À la mort de son Fils, debout au pied de la croix, elle endura le plus douloureux de tous les martyres. L'apôtre saint Jean dit expressément: « Près de la croix de Jésus se tenait debout sa Mère » (Jn 19, 25). Les mères s'éloignent de leur fils mourants, dès qu'elles se voient impuissantes à les secourir; Marie ne s'éloigne pas; elle se tient constamment près de Jésus, jusqu'à ce qu'elle le voit expirer.

 

         Que fait-elle, pendant que Jésus agonise? Elle offre la vie de ce Fils bien-aimé pour notre salut; mais, en l'offrant au Père éternel, elle agonise elle-même; elle endure elle-même une douleur plus grande que la plus amère des morts.

 

         Ô Mère affligée, par le mérite de la compassion ineffablement douloureuse que vous ressentîtes au pied de la croix, daignez m'obtenir une vraie douleur de mes péchés, un ardent amour pour Jésus, mon Rédempteur. Par ce glaive qui vous transperça le cœur quand vous vîtes votre Fils incliner la tête et rendre le dernier soupir, je vous supplie de m'assister au moment de ma mort et de m'obtenir alors le salut éternel, afin que j'aille vous aimer à jamais dans le ciel avec votre adorable Fils, Jésus.

 

 

 

 

 

FÊTE DE LA PURIFICATION DE MARIE ET DE LA  PRÉSENTATION DE JÉSUS

 

2 février

 

 

         1. Quand le temps fut venu pour Marie d'aller, selon la Loi, se purifier dans le Temple et présenter Jésus au Père céleste, elle partit avec saint Joseph (Lc 2, 22). Joseph portait les deux tourterelles qui devaient servir d'offrande; Marie portait son cher Enfant, l'Agneau divin, pour l'offrir à Dieu. C'était le prélude du grand sacrifice que Jésus devait un jour consommer sur la Croix.

 

         Ô mon Dieu, – en union avec Marie, – je vous offre votre Fils fait homme; je vous conjure, au nom de ses mérites, de m'accorder votre sainte grâce. Je ne la mérite pas; mais, pour me l'obtenir, Jésus s'est offert à vous en sacrifice. Ayez donc pitié de moi, par amour pour Jésus.

 

 

         2. Marie entre dans le Temple; au nom de tout le genre humain, elle offre en sacrifice son divin Fils; mais c'est Jésus surtout qui s'offre lui-même à son Père éternel: « Me voici, ô mon Père, lui dit-il, je vous consacre toute ma vie. Vous m'avez envoyé sur la terre pour sauver les hommes. Eh bien! Pour leur salut, voici mon sang et ma vie! Je m'offre à vous tout entier! »

 

         Quel ne serait mon malheur, ô mon bien-aimé Rédempteur, si vous n'aviez payé mes dettes à la Justice divine! Je vous rends mille actions de grâces, et je vous aime de tout mon cœur. Qui donc aimerai-je, si je n'aime pas un Dieu qui sacrifia sa vie pour moi?

 

 

         3. Ce sacrifice fut plus agréable à Dieu que si tous les hommes et tous les anges lui avaient immolé leur vie. En effet, par cet unique sacrifice de jésus, une gloire infinie fut rendue à Dieu le Père, en même temps que lui fut procurée une satisfaction infinie. Or, écoutez ce que dit un jour Notre Seigneur à la bienheureuse Angèle de Foligno: « Je me suis offert pour toi, afin que tu t'offres à moi. » (P. Doncoeur, Libre de la B. Angèle de Foligno, P. 2, ch. 9, Paris 1926, 236).

 

         Oui, ô mon Jésus, puisque vous avez offert pour moi votre vie au Père éternel, à mon tour je vous offre ma vie; je m'offre moi-même tout entier. Par le passé, combien de fois, sans égard pour vos bienfaits, ne vous ai-je pas méprisé? Mais vous avez promis d'oublier les offenses d'un pécheur qui se repent. Eh bien! Ô mon Jésus, je m'en repens au point d'en vouloir mourir de douleur. Mes péchés m'avaient donné la mort; vous me rendrez la vie, je l'espère fermement. Pour moi, vivre désormais, ce sera vous aimer, ô bien infini! Accordez-moi la grâce de vous aimer; c'est tout ce que je vous demande. Les biens de ce monde, donnez-les à qui les désire, je ne désire, moi, que le trésor de votre amour. Mon Jésus, vous seul me suffisez.

 

         Ô Marie, ma Reine et ma Mère, j'attends de votre intercession toutes les grâces.

 

 

 

 

 

FÊTE DE SAINT JOSEPH

 

19 mars

 

 

         1. Voulez-vous vous faire une idée exacte du crédit dont le saint Patriarche jouit dans le ciel auprès de Jésus Christ? Réfléchissez sur cette parole de l'Évangile: « Il leur était soumis » (Lc 2, 51). C'est donc un fait indéniable: pendant presque toute sa vie terrestre, le Fils de Dieu se fit un devoir d'obéir ponctuellement à Joseph et à Marie. Dès qu'une parole, un geste, manifestait à Jésus la volonté du saint Patriarche, Jésus s'empressait de l'exécuter.

 

         Quelle preuve de l'éminente dignité de saint Joseph que cette humble soumission de Jésus à tous ses ordres! Elle place incontestablement Joseph au-dessus de tous les saints du ciel, la divine Mère seule exceptée.

 

 

         2. Sur la confiance que nous devons tous avoir en la protection de saint Joseph, écoutons sainte Thérèse d'Avila: « Quel tableau je mettrais sous les yeux, s'il m'était donné de retracer les grâces insignes dont Dieu m'a comblée, et les dangers, tant de l'âme que du corps, dont il m'a délivrée par la médiation de ce bienheureux saint! Il semble que le Très-Haut donne aux autres saints le pouvoir de nous secourir seulement dans tel ou tel besoin; mais le glorieux saint Joseph, je le sais par expérience, étend son pouvoir à tous les besoins. Ainsi Notre Seigneur veut-il nous faire comprendre, qu'après avoir fait ici-bas les volontés de Joseph, il se plaît encore à les faire dans le ciel, en exauçant toutes ses demandes. C'est ce qu'ont vu comme moi d'autres personnes auxquelles j'avais conseillé de se recommander à cet incomparable Protecteur... Je n'ai jamais vu personne pratiquer cette dévotion sans faire des progrès dans la vertu... Ceux qui ne me croiraient pas, je les conjure, pour l'amour de Dieu, d'en faire l'expérience... Je ne comprends pas qu'on puisse penser à la Reine des Anges, à tout ce qu'elle eut à souffrir pendant la sainte enfance de Jésus, sans remercier saint Joseph pour les secours qu'il prêta durant ce temps, à la Mère et au Fils. » (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 6, n. 6-7-8; MA 39-40).

 

 

         3. Pour quel motif devons-nous surtout cultiver la dévotion à saint Joseph? Afin d'obtenir par lui la grâce d'une bonne mort.

 

         Pour avoir sauvé l'Enfant-Jésus des mains de l'astucieux Hérode, il a le privilège particulier de défendre les mourants contre les embûches du démon; pour avoir durant tant d'années, assisté Jésus et Marie, en leur fournissant, par ses fatigues quotidiennes, le logement et la nourriture, il jouit du privilège de procurer à ses serviteurs, à l'heure de la mort, l'assistance spéciale de Jésus et de Marie.

 

         Ô saint Joseph, mon puissant Protecteur, j'ai mérité par mes péchés de faire une mauvaise mort; mais, si vous me défendez, je ne puis me perdre. N'avez-vous pas été, non seulement un intime Ami de mon divin Juge, mais encore son Gardien et son Père nourricier? Comment votre recommandation ne suffirait-elle pas à me sauver? Je me place sous votre égide; agréez-moi pour votre serviteur à jamais. Au nom du bonheur qui fut le vôtre, de vivre ici-bas dans la compagnie de Jésus et de Marie, obtenez-moi la grâce de les aimer désormais sans interruption; au nom de votre mort, que rendit si douce la présence de Jésus et de Marie, obtenez-moi l'assistance particulière de Jésus et de Marie à l'heure de ma mort.

 

         Ô Vierge sainte, je vous en conjure par tout l'amour que vous portez à votre saint Époux, Joseph, n'omettez pas de me secourir dans mes derniers instants.

 

 

 

 

 

FÊTE DE L'ANNONCIATION

 

25 mars

 

 

         1. Le Seigneur avait résolu, – pour sauver l'homme déchu, – d'envoyer sur la terre son propre Fils revêtir la nature humaine. Que fit-il? Il lui choisit pour Mère une Vierge, – de toutes les vierges la plus pure, la plus sainte, la plus humble. Marie, un jour, dans sa pauvre demeure, suppliait instamment Dieu de donner au monde le Rédempteur, quand tout à coup, elle aperçoit devant elle un Ange qui s'incline respectueusement et lui dit: « Je vous salue, ô pleine de grâce! Le Seigneur est avec vous; vous êtes bénie entre toutes les femmes » (Lc 1, 28-38). (Lc 1, 28-38. On s'y référera tout au long de cette méditation). Quelle est l'attitude de l'humble et tendre Vierge, quand elle s'entend donner de si magnifiques louanges? S'enorgueillit-elle? Loin de là! Elle garde le silence, elle se trouble, tant elle se juge indigne d'être ainsi louée: « A cette parole, elle fut toute bouleversée », dit expressément le saint Évangile.

 

         Ô Marie, quelle humilité! Et chez moi, quel orgueil! Ah! Ma Mère, obtenez-moi la sainte humilité.

 

 

         2. Mais ces louanges, ne l'inclinèrent-elle pas au moins à penser, à soupçonner que Dieu la destinait pour Mère au Rédempteur? Nullement. Elles n'eurent d'autre effet que de lui inspirer une grande crainte d'elle-même, au point que l'Ange dut la rassurer en ces termes: « Ne craignez pas, ô Marie, car vous avez trouvé grâce devant Dieu. » Pour la convaincre qu'elle était choisie pour être la Mère du Sauveur, il ajouta: « Voici que vous concevrez dans votre sein, et vous enfanterez un fils à qui vous donnerez le nom de Jésus. »

 

         Ô bienheureuse Vierge Marie, déjà si chère au Seigneur au jour de l'Incarnation, si chère encore maintenant, ayez pitié de moi.

 

 

         3. « Pourquoi, lui dit affectueusement saint Bernard, pourquoi tardez-vous à donner votre consentement, ô Vierge sainte? Le Verbe éternel l'attend pour s'incarner et devenir votre Fils; nous tous, nous l'attendons aussi, – pauvre malheureux – justement condamnés à la mort éternelle. Si vous répondez favorablement, si vous acceptez la Maternité divine, c'est notre délivrance à tous! Hâtez-vous donc de répondre, ô notre Reine; ne différez pas notre salut; car il dépend de votre consentement! » (S. Bernard, Homélie 4 sur « Missus est », n. 8; PL 183, 83-84; BG 952).

 

         Ah! Tressaillons d'allégresse! La bienheureuse Vierge répond à l'Ange: « Voici la servante du Seigneur: qu'il me soit fait selon votre parole! » Oui, je suis la Servante du Seigneur; une servante est tenue de faire tout ce que son maître lui commande. Servante du Seigneur, choisie par lui pour devenir sa Mère, j'y consens; mais ce n'est pas à moi que doivent aller les éloges, il faut qu'ils aillent tous à l'infinie bonté du Seigneur qui veut m'honorer à ce point.

 

         Ô Marie, par votre profonde humilité, vous avez tellement ravi le cœur de Dieu, que vous l'avez attiré dans votre sein, qu'il est devenu votre Fils et notre Rédempteur! Jésus ne vous refuse rien de ce que vous lui demandez, je le sais; dites-lui donc de me pardonner toutes mes offenses; dites-lui de m'accorder la persévérance jusqu'à la mort. En un mot, recommandez-lui mon âme; il vous aime d'une amour filial trop grand pour rejeter une seule de vos prières. Ô Marie, vous êtes mon Espérance; à vous de me sauver.

 

 

 

 

 

QUINZE MÉDITATIONS SUR LA PASSION DE JÉSUS CHRIST POUR QUINZE JOURS À PARTIR DU SAMEDI DE LA PASSION JUSQU'AU SAMEDI SAINT

 

 

1.SAMEDI DE LA PASSION ENTRÉE TRIOMPHALE DE JÉSUS À JÉRUSALEM

 

 

         1. Le temps où notre Rédempteur devait souffrir pour nous était sur le point d'être révolu. Jésus quitta Béthanie et se dirigea vers Jérusalem. Arrivé près de la ville ingrate, il la regarda longuement, puis se mit à pleurer: « Quand il aperçut la cité, dit l'évangéliste saint Luc, il pleura sur elle » (Lc 19, 41). Pourquoi ces larmes du Fils de Dieu? Parce qu'il prévoyait le crime énorme donc ce peuple allait se rendre coupable en le faisant mourir, comme il prévoyait aussi la ruine totale de Jérusalem en punition de cet exécrable forfait.

 

         Mon Jésus, quand vous pleuriez sur cette ville infortunée, vous pleuriez en même temps sur ma pauvre âme; car vous voyiez combien je l'avais ruinée moi-même par mes péchés, en vous contraignant de me condamner à l'enfer, vous qui êtes mort pour me sauver. Ah! Laissez-moi verser des larmes de sang sur mon péché si grave; je vous ai méprisé, vous, le souverain Bien! Ayez pitié de moi.

 

 

         2. Jésus entre dans Jérusalem. Aussitôt le peuple court à sa rencontre, l'accueille avec des cris de joie, lui fait un cortège d'honneur. Les uns jonchent les rues de rameaux d'olivier, les autres étendent leurs vêtements partout où il doit passer. Qui eût dit alors que ce même Jésus, acclamé comme le Messie, triomphalement reçu par la foule innombrable, devait, après sa condamnation à mort, reparaître dans ces mêmes rues chargé d'une lourde croix?

 

         Mon bien-aimé Jésus, ce peuple vous acclame maintenant en redisant mille fois: « Hosanna au fils de David! Béni soit Celui qui vient au nom du Seigneur! » (Mt 21, 9). Bientôt il élèvera la voix pour forcer insolemment Pilate à vous déclarer digne de mort, à vous faire mourir sur un gibet: « A mort! A mort! Vociféreront-ils, crucifiez-le, crucifiez-le! » (Jn 19, 15). Oui, soyez à jamais béni, ô Sauveur du monde, d'avoir daigné venir ici-bas; sans vous, nous étions tous perdus! Ô mon Sauveur, sauvez-moi.

 

 

         3. Le soir venu, qui donc eut l'insigne honneur de lui donner l'hospitalité? Dans tout ce peuple qui, le matin, avait fait à Jésus une si grandiose ovation, personne ne se trouva pour venir seulement la lui offrir. Force fut donc au Sauveur de retourner passer la nuit à Béthanie.

 

         Mon bien-aimé Sauveur, que les autres refusent de vous recevoir! Moi, je suis fermement résolu de vous offrir mon pauvre cœur. Il fut un temps où je vous avais malheureusement banni de mon âme; mais actuellement, je préfère votre entrée et votre séjour dans mon cœur à la possession de tous les trésors de la terre. Je vous aime, ô mon Sauveur bien-aimé! Qui pourra jamais me séparer de votre amour? Le péché, le péché seul. À vous de m'en préserver par votre grâce, ô mon Jésus.

 

         Ô Marie, ma Mère, que votre intercession me prémunisse contre le péché.

 

 

 

 

 

2.  JÉSUS EN PRIÈRE DANS LE JARDIN DES OLIVIERS

 

 

         1. Le soir du Jeudi saint, Notre Seigneur avait lavé les pieds à ses disciples; il avait institué la sainte Eucharistie pour se laisser à nous tout entier. L'heure de sa Passion approchait; il la connaissait, comme il connaissait aussi l'endroit où ses ennemis devaient se saisir de lui: le Jardin des Oliviers. Il s'y rendit. À peine arrivé, il se met en prière; « mais voici qu'une grande crainte, un grand dégoût, une grande tristesse fondent sur lui », comme le rapportent saint Marc et saint Matthieu (Mt 14, 33 – Mt 26, 37).

 

         C'est la crainte, une grande crainte, qui fond d'abord sur lui. Quelle en est la cause? La mort terrible qui l'attend sur le calvaire, avec toutes les angoisses et toutes les désolations qui doivent l'accompagner. Au cours de sa Passion, les fouets, les épines, les clous et autres instruments de supplice le tourmenteront l'un après l'autre; ici, tous se précipitent à la fois devant son imagination pour le tourmenter tous ensemble. Assurément, par amour pour nous, il accepte tout; mais son acceptation parfaite ne l'empêche ni de trembler, ni d'endurer une vraie agonie. Mais n'oublions pas de remarquer avec saint Luc que « réduit à l'agonie, il priait plus instamment » (Lc 22, 44).

 

 

         2. Un second sentiment l'envahit au Jardin des Oliviers: c'est un profond dégoût pour toutes les souffrances de sa Passion, dégoût tellement amer qu'il prie son Père de les lui épargner: « Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi » (Mt 26, 39). Pourquoi le divin Maître prie-t-il ainsi? Pour nous apprendre que, dans toutes nos peines, nous pouvons supplier Dieu de nous en délivrer; mais que nous devons, en même temps, nous abandonner à sa Volonté, selon l'exemple que lui-même nous donne: « Cependant qu'il en soit, non pas comme je veux, mais comme vous voulez » (Mt 26, 39).

 

         Oui, ô mon Jésus, que votre Volonté se fasse, et non pas la mienne. J'embrasse toutes les croix qu'il vous plaira de m'envoyer. Vous, l'Innocence même, vous avez tant souffert par amour pour moi; moi, pécheur digne de l'enfer, ne suis-je pas obligé d'accepter de votre main et de supporter par amour pour vous toutes les souffrances?

 

 

         3. Enfin, Notre Seigneur fut en proie à la plus grande tristesse, une tristesse capable de le faire mourir. Il serait mort, en effet, si lui-même n'avait arrêté la mort, afin de souffrir davantage et d'expirer sur la croix: « Mon âme est triste jusqu'à en mourir » (Mc 14, 34), disait-il à ses disciples. Quelle fut la cause de cette mortelle tristesse? La vue de la monstrueuse ingratitude avec laquelle les hommes, au lieu de correspondre à son immense amour, n'hésiteront pas à commettre d'innombrables et énormes péchés. Alors, dit saint Luc, « sa sueur devint comme des gouttes de sang découlant jusqu'à terre » (Lc 22, 44).

 

         Hélas! Ô mon Jésus, vos bourreaux les plus cruels ne furent pas ceux qui vous flagellèrent, ou bien enfoncèrent les épines dans votre tête sacrée, les clous dans vos mains adorables; au jardin de Getsémani, vos plus cruels bourreaux furent mes péchés. Faites-moi part, je vous en supplie, de la douleur et de la haine que vous en ressentîtes alors, afin que jusqu'à la mort je pleure amèrement tous les déplaisirs que je vous ai causés. Je vous aime, ô mon Jésus; daignez accueillir un pécheur qui veut sincèrement vous aimer.

 

         Ô Marie, recommandez-moi à votre divin Fils broyé par l'affliction, pour mon amour!

 

 

 

 

 

3. JÉSUS EST PRIS ET CONDUIT DEVANT CAÏPHE

 

 

         1. Notre Seigneur sait que les Juifs envoyés pour le prendre sont tout proches. Il sort de son oraison et marche à leur rencontre. Sans leur opposer la moindre résistance, il se laisse saisir et lier: « Ils s'emparèrent de Jésus et le lièrent » (Jn 18, 12).

 

         Ô spectacle stupéfiant! Un Dieu garrotté par ses créatures, comme un vil malfaiteur!

 

         Regarde, ô mon âme, ce que font ces valets; les uns lui tiennent les mains, les autres le lient, pendant que leurs compagnons le frappent à coups redoublés; puis, ô mon âme, tourne les yeux sur l'innocent Agneau qui se livre aux liens, aux coups, sans même ouvrir la bouche:

 

         « Il s'offre, parce qu'il le veut,

         « Il n'ouvre pas la bouche,

         « Semblable à l'agneau qu'on mène à la tuerie,

         « Et à la brebis muette devant ceux qui la tondent »

         (Es 53, 7).

 

         Il ne profère ni parole ni plainte; car c'est lui-même qui s'est offert à mourir pour nous; tel qu'une brebis, il n'oppose aucune résistance à ceux qui le lient et vont le conduire à la mort.

 

 

         2. Chargé de liens, Jésus entre dans Jérusalem. Éveillés en sursaut par le tumulte de la troupe qui passe, les habitants courent aux fenêtres et demandent le nom du malfaiteur que la police vient d'arrêter. « C'est Jésus de Nazareth, – répondent des voix; – il a été reconnu pour un imposteur et un séducteur. »

 

         On le conduit devant Caïphe, qui se réjouit fort de cette capture, s'empresse de l'interroger sur ses disciples et sur sa doctrine. « J'ai toujours enseigné publiquement, lui fait remarquer Notre Seigneur; ... je n'ai rien dit en secret. » Puis, désignant du regard les Juifs, ses auditeurs, qui l'entouraient: « Demandez-leur ce que j'ai dit: eux savent ce que j'ai enseigné. » À ces mots, un des valets lui donne un soufflet en s'écriant: « Est-ce ainsi que tu réponds au grand prêtre? » (Jn 18, 20-22). Ô ciel! Une réponse si humble et si douce méritait-elle pareil affront?

 

         Ah! Mon Jésus, vous endurez tout cela pour expier mes outrages à votre divin Père!

 

 

         3. Caïphe l'adjure ensuite, au nom de Dieu vivant, de dire s'il est vraiment le Fils de Dieu. – « Oui, je le suis », répond Jésus. Cette déclaration à peine entendue, le grand prêtre, au lieu de se jeter à genoux pour adorer son Dieu, déchire ses vêtements et dit aux prêtres: « Qu'avons-nous encore besoin de témoins? Vous venez d'entendre son blasphème: que vous en semble? » Tous de s'écrier d'une voix: « Il mérite la mort » (Mt 26, 65-66).

 

         Dès lors, commencent les outrages et les tourments décrits par les évangélistes: les crachats, les soufflets, les coups de poings pleuvent sur Jésus; on lui met un bandeau sur les yeux, on lui dit en le frappant: « Devine, ô Christ, qui t'a frappé » (Mt 26, 68). « Ils se mirent, rapportent saint Marc et saint Matthieu, à lui cracher au visage, à lui donner des coups de poing, à lui poser un voile sur le visage, et ils lui disaient: Devine qui t'a frappé. Les valets eux-mêmes le souffletaient » (Mt 14, 65).

 

         Vous voilà donc devenu, ô mon Jésus, durant toute cette nuit, le jouet de cette vile populace! Hélas! Comment les hommes peuvent-ils, – sans brûler d'amour pour vous, – vous voir accablé de tant d'humiliations par amour pour eux? Moi-même, comment ai-je pu, dans la pleine connaissance de ce que vous avez souffert pour moi, vous offenser si gravement par mes nombreux péchés? Pardonnez-moi, ô mon amour: je ne veux plus jamais vous contrister. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je me repens souverainement de vous avoir méprisé.

 

         Ô Marie, ma Mère, priez votre divin Fils maltraité pour mon amour, priez-le de me pardonner.

 

 

 

 

 

4. JÉSUS EST CONDUIT À PILATE, PUIS À HÉRODE: ON LUI PRÉFÈRE BARABBAS

 

 

         1. La nuit écoulée, on amène de bonne heure Jésus à Pilate, pour le faire condamner à mort. Le gouverneur romain est vite convaincu de l'innocence de Jésus; aussi ne craint-il pas de dire aux Juifs: « Je ne vois aucune raison de condamner cet homme » (Lc 23, 14). Mais, les Juifs s'obstinent à réclamer une sentence de mort. Que fait alors Pilate? Il décide de s'en remettre au jugement d'Hérode. Celui-ci n'a qu'un désir: voir opérer l'un de ces prodiges dont il a si souvent entendu parler. Il interroge le divin Accusé, il multiplie les questions. En vain; Jésus ne daigne pas lui répondre une seule fois. Infortunée l'âme à laquelle Dieu ne parle plus!

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, combien de fois n'ai-je pas mérité ce terrible châtiment, par mes innombrables résistances à vos miséricordieux appels! Oui, trop souvent, j'ai mérité votre silence définitif et votre abandon irrémédiable! Mais, ô mon Jésus, vous ne m'avez pas encore délaissé; daignez donc me parler. « Parlez, Seigneur; car votre serviteur écoute » (1 S 3, 10). Dites-moi ce que vous voulez de moi: pour vous faire plaisir je suis prêt à tout entreprendre.

 

 

         2. Profondément déçu par le silence de Jésus, Hérode s'irrite et le chasse de son palais, mais seulement après l'avoir, lui et ses courtisans, accablé de moqueries; même, pour marquer davantage son mépris, il l'avait fait revêtir de l'habit blanc des fous. C'est dans cet accoutrement qu'il le renvoie à Pilate: « Après l'avoir revêtu d'une robe éclatante, il le renvoya à Pilate » (Lc 23, 11). Ainsi le Fils de Dieu parcourt-il les rues de Jérusalem, portant par-dessus ses vêtements le costume des insensés.

 

         Ô mon Sauveur méprisé, il ne vous manquait plus, – après avoir reçu tant d'insultes – que l'humiliation d'être traité comme un insensé! Si le monde traite ainsi la Sagesse éternelle, ne faut-il pas proclamer bienheureuse l'âme qui n'a cure des applaudissements du monde et ne veut connaître que Jésus crucifié, en aimant les souffrances et les mépris? « Non, dit-elle avec l'Apôtre, je n'ai rien voulu savoir parmi vous, sinon Jésus Christ et Jésus Christ crucifié » (1 Co 2, 2).

 

 

         3. Le peuple juif avait le droit de demander au Gouverneur romain, chaque année, à la fête de Pâques, la délivrance d'un condamné. Pilate donne au peuple le choix entre Barabbas et Jésus: « Qui voulez-vous que je vous relâche: Barabbas ou Jésus? » (Mt 27, 17). Barabbas, qui est-il? Un scélérat, un meurtrier, un voleur, haï de tout le monde; Jésus est parfaitement innocent. Mais les Juifs de vociférer: « Vive Barabbas! Mort à Jésus! »

 

         Ah! Mon Jésus, tel est le langage que j'ai tenu moi-même chaque fois que j'ai décidé de vous offenser pour me satisfaire moi-même. Alors j'ai donné délibérément la préférence à mon amour propre, et, pour ne pas lui refuser la pâture qu'il réclamait, j'ai eu la hardiesse de vous perdre, Vous, le Bien infini. Maintenant, je vous aime plus que tous les biens, plus que ma vie. Ayez pitié de moi, ô Dieu de miséricorde.

 

         Ô Marie, soyez mon Avocate auprès de Jésus.

 

 

 

 

 

5. JÉSUS EST FLAGELLÉ

 

 

         1. « Alors Pilate prit Jésus et le fit flageller » (Jn 19, 1).

 

         Eh quoi! Tu viens de proclamer son innocence, et maintenant, ô juge inique, tu le condamnes à subir une peine si cruelle, si ignominieuse?

 

         Vois, ô mon âme, avec quelle promptitude les bourreaux, l'ordre injuste à peine donné, se jettent sur le divin Agneau. Ils l'entraînent dans le prétoire et l'attachent avec des cordes à la colonne.

 

         Ô bienheureuses cordes qui liez les mains de mon doux Rédempteur à cette colonne, liez mon misérable cœur à son divin Cœur, afin que, désormais, mon unique souci soit de chercher et de vouloir ce qu'il veut.

 

 

         2. Les bourreaux tiennent en mains leurs fouets. Au signal donné, ils commencent à frapper; sous leurs coups redoublés, la chair virginale de Jésus Christ devient bientôt toute livide, puis le Sang jaillit de tous les membres. Non seulement les instruments de supplice sont teints de ce Sang adorable, mais les mains des bourreaux; la terre elle-même en est toute baignée. Ô ciel! Telle est la violence avec laquelle ces barbares frappent leur victime, qu'on voit voler en l'air, avec le Sang divin, des lambeaux de cette chair immaculée! Des pieds à la tête, Jésus n'est plus qu'une plaie ruisselante de Sang; ces barbares vont-ils déposer leurs fouets? Non, ils ne cessent d'ajouter blessures à blessures, douleurs à douleurs.

 

         Pendant ce temps, que fait Jésus? Il ne parle pas, il ne se plaint pas, il endure avec une patience inaltérable cet horrible tourment, afin d'apaiser la Justice divine irritée contre nous: « Comme un agneau muet devant celui qui le tond, avait dit le prophète, il n'a pas ouvert la bouche » (Es 53, 7).

 

         Hâte-toi, ô mon âme, hâte-toi d'aller te laver dans ce sang divin.

 

         Quand je vous vois, ô mon bien-aimé Seigneur, meurtri dans tous vos membres par amour pour moi, je ne puis douter de votre amour, de votre immense amour. Chacune de vos plaies n'en est-elle pas une preuve évidente? Et votre immense amour n'a-t-il pas droit, à juste titre, à tout le mien? Et puisque vous me donnez tout votre Sang, sans vous en réserver une seule goutte, ne dois-je pas vous donner en retour mon cœur tout entier et sans réserve? Daignez l'accepter, et faites qu'il vous soit à jamais fidèle.

 

 

         3. Ô ciel! Quand Jésus Christ, par amour pour moi, n'aurait enduré qu'un seul coup de fouet, je devrais brûler d'amour pour lui, dans cette pensée: « Un Dieu consentit à se laisser battre pour moi! » Mais il ne se contenta pas de recevoir un seul coup de fouet; il voulut, en expiation de mes péchés, être frappé jusqu'à ce que toutes ses chairs fussent broyées, comme l'avait annoncé le prophète: « Il a été broyé à cause de nos iniquités » (Es 53, 5), broyé au point d'avoir, par le nombre de ses blessures, l'aspect d'un lépreux couvert de plaies des pieds à la tête: « Nous l'avons regardé comme un lépreux » (Es 53, 4).

 

         Recueille-toi donc, ô mon âme, réfléchis que, durant toute sa flagellation, Jésus pensait à toi, et qu'il l'offrait à Dieu le Père son cruel supplice pour t'arracher aux peines éternelles de l'enfer. Ô Dieu de charité, comment ai-je pu, par le passé, vivre si longtemps sans vous aimer? Ô plaies de Jésus, blessez-moi d'amour pour un Dieu qui m'a tant aimé.

 

         Ô Marie, ma Mère, je vous en supplie, obtenez qu'enfin j'aime Jésus.

 

 

 

 

 

6. JÉSUS EST COURONNÉ D'ÉPINES ET TRAITÉ COMME UN ROI DE THÉÂTRE

 

 

         1.  De la salle où Jésus avait été flagellé, les soldats passèrent dans celle du Tribunal. Une seconde fois, ils dépouillent Jésus de ses vêtements; pour attirer sur lui les moqueries de la foule, et le traiter en roi de théâtre, que font-ils? En guise de pourpre royale, ils lui jettent sur les épaules un vieux manteau de couleur rouge; pour sceptre, ils lui mettent à la main un roseau; pour couronne, ils disposent à la façon d'un casque autour de sa tête sacrée un faisceau d'épines. « L'ayant dépouillé, ils jetèrent sur lui un manteau d'écarlate. Ils tressèrent une couronne d'épines, qu'ils posèrent sur sa tête, et lui mirent un roseau dans la main droite » (Mt 27, 28-29). De toute la force de leurs mains, ils pressent les épines; mais la pointe ne s'enfonce pas aussi profondément qu'ils le voudraient: ils saisirent le roseau et s'en servent comme d'un marteau pour faire pénétrer plus avant les terribles épines. « Tout en lui crachant au visage, disent encore les évangélistes, ils prenaient le roseau et frappaient à coups redoublés la tête de Jésus » (Mt 27, 30).

 

         C'est donc ainsi, ingrates épines, que vous avez l'audace de transpercer votre Créateur! Mais de quelles épines s'agit-il? Ah! Il s'agit d'autres épines mille fois plus cruelles que celles de la couronne! C'est vous, ô mes mauvaises pensées, ô mes pensées criminelles, qui transperçâtes la tête de mon Rédempteur!

 

         Mon Jésus, je hais et je déteste plus que la mort ces pensées perverses si souvent consenties, hélas! – pensées qui vous ont tant contristé, tant torturé, vous, ô mon Dieu, la Bonté même! Vous me faites connaître l'infinité de votre amour: je ne veux plus aimer que vous seul, ô mon Jésus!

 

 

         2. Ô Dieu! Quel spectacle! De la tête transpercée de Jésus le sang coule en abondance sur son beau visage et sur sa poitrine, et vous, mon bien-aimé Sauveur, vous ne laissez pas même échapper une plainte contre tant d'injustes cruautés! Vous êtes en toute vérité le Roi du ciel et de la terre; mais maintenant vous êtes réduit, ô mon Jésus, à jouer le rôle de roi de mépris et de douleur, devenu la fable de tout Jérusalem. Vous vous êtes fait un devoir de réaliser la prophétie de Jérémie:

 

         « Il présentera sa joue à celui qui le frappe,

         « Il sera rassasié d'opprobres » (Lm 3, 30).

 

         Ô Jésus, mon Amour, autrefois je vous ai méprisé: maintenant je vous préfère à tout, je vous aime de tout mon cœur, et je désire mourir pour votre amour.

 

 

         3. Ô mon Jésus, ils sont vraiment insatiables de tourments et de moqueries, ces hommes pour qui vous souffrez! Car, après vous avoir déjà tant torturé, après vous avoir habillé comme un roi de théâtre, ils viennent se prosterner devant vous, et, d'un ton railleur, vous dire: « Salut, roi des Juifs! » Ensuite, avec de grands éclats de rire et des paroles outrageantes, ils vous donnent des soufflets qui redoublent les lancinantes douleurs de la tête déjà transpercée par les épines: « Fléchissant le genou devant lui, ils lui disaient par dérision: Salut, roi des Juifs! Ils lui donnaient aussi des soufflets » (Mt 27, 29).

 

         Toi, du moins, ô mon âme, va reconnaître Jésus pour ce qu'il est, pour le Roi des rois et le Seigneur des seigneurs. Tu le vois maintenant devenu roi de douleur par amour pour toi: hâte-toi de le remercier et de l'aimer.

 

         Je vous en supplie, ô mon Jésus, oubliez toutes les amertumes dont je vous ai abreuvé. Car, enfin, je vous aime plus que moi-même. Vous seul méritez tout mon amour: c'est donc vous seul que je veux aimer. Je redoute ma faiblesse: mais j'attends de vous la force d'être fidèle.

 

         Cette même force, ô Marie, je l'attends de vos prières.

 

 

 

 

 

7. PILATE MONTRE JÉSUS AU PEUPLE: ECCE HOMO!

 

 

         1. Jésus est ramené devant Pilate. À la vue de l'accusé déchiré par les fouets, défiguré par les épines, le gouverneur romain ne doute pas qu'il ne suffise de le montrer au peuple pour exciter sa compassion. Il monte donc avec Jésus à la galerie extérieure de son palais; il le présente aux Juifs par ce seul mot: « Voici l'Homme: Ecce Homo! » (Jn 19, 5). Comme s'il eût dit: « Allons! Contentez-vous des souffrances endurées jusqu'ici par cette innocente victime. Son état est si lamentable qu'il ne peut vivre longtemps. Combien de jours lui reste-t-il à passer parmi vous? Donnez-lui donc la liberté! »

 

         Ô mon âme, vois ton Sauveur debout dans cette galerie; il est chargé de liens, à demi vêtu; son principal vêtement? Ce sont ses plaies et son Sang! Ah! Réfléchis longuement que ton divin Pasteur s'est réduit à ce douloureux état, pour te sauver, toi, sa brebis perdue!

 

 

         2. Pilate n'était pas le seul à présenter Jésus et à dire: « Voici l'Homme: Ecce Homo! » En même temps, du haut du ciel, Dieu le Père nous présentait son Fils, nous invitait à le regarder tout ensanglanté, par le même mot: « Voici l'Homme: Ecce Homo! » C'est-à-dire: « Ô hommes de tous les siècles, Celui que vous avez sous les yeux, couvert de plaies, chargé de mépris, c'est mon Fils bien-aimé. S'il souffre tant, c'est pour expier vos péchés. Ah! Regardez-le bien, rendez-lui amour pour amour! »

 

         Oui, mon Dieu et mon Père, je regarde votre Fils, je lui rends mille actions de grâces; je l'aime, et j'espère l'aimer à jamais! Mais, je vous en conjure, vous-même regardez-le; par amour pour lui, ayez pitié de moi, pardonnez-moi; donnez-moi la grâce de n'aimer désormais que vous seul.

 

 

         3. Quelle réponse font les Juifs à Pilate qui leur montre ce roi de douleur? Ils vocifèrent tous à la fois: « Crucifie-le! Crucifie-le! » Voyant que Pilate cherche un moyen de le libérer, ils s'efforcent de l'épouvanter par cette menace: « Si tu renvoies cet homme, tu n'es pas l'ami de César. » Toutefois, le gouverneur résiste encore et riposte: « Crucifierai-je votre roi? » Mais eux de répliquer aussitôt: « Nous n'avons d'autre roi que César » (Jn 19, 5-15).

 

         Ah! Mon Jésus adoré, ces malheureux refusent de vous reconnaître pour leur roi; ils vous disent en face qu'ils n'en veulent pas d'autre au César. Moi, je vous proclame mon Roi et mon Dieu; c'est vous seul que je choisis pour le Roi de mon cœur, je m'en fais gloire; oui, vous seul, ô mon Amour et mon unique Bien! Misérable que je fus! Il y eut un temps où, révolté contre vous, je m'obstinais à ne pas vous servir; maintenant le seul Roi de ma volonté, c'est vous. C'est ma décision irrévocable. Vous-même, faites que je m'y tienne et obéisse à jamais à tous vos ordres. Ô Volonté de mon Dieu, vous êtes mon Amour!

 

         Ô Marie, priez pour moi; jamais vous ne priez en vain.

 

 

 

 

 

8. JÉSUS EST CONDAMNÉ PAR PILATE

 

 

         1. Plusieurs fois Pilate à proclamé l'innocence de Jésus. Il l'a crié bien haut une fois encore, quand, pour éloigner la responsabilité de la mort de l'accusé, il déclare formellement: « Je suis innocent du sang de ce juste » (Mt 27, 24). Mais, excédé par les Juifs, il prononce la sentence définitive, la condamnation à mort.

 

         Nous voilà donc en face d'un spectacle inouï, en face d'une injustice telle que le monde n'en vit jamais: le juge condamne l'accusé qu'il vient de déclarer innocent!

 

         Ô mon Jésus, cette sentence de condamnation, ce n'est pas sur vous, mais sur moi qu'elle devait tomber; moi seul, je la méritais. Mais, puisque vous daignez satisfaire pour moi, je lève les yeux et bien au-dessus de Pilate je vois votre Père lui-même vous condamner à prendre sur vous l'expiation de mes fautes. Je vous aime, ô Père éternel, qui condamnez votre Fils innocent, afin de me libérer, moi, le vrai coupable. Je vous aime, ô Fils éternel du Père, qui voulez bien subir la mort si rigoureusement méritée par moi.

 

 

         2. La sentence de mort est prononcée, Pilate livre Jésus aux Juifs, aux inspirations perverses de leur cœur haineux: « Il abandonna Jésus à leur volonté » (Lc 23, 25), dit saint Luc.

 

         Il n'en va jamais autrement, quand on condamne un innocent: par cela même que le juge lâche ne détermine pas la peine, la victime se trouve à la merci de ses ennemis. Ceux-ci fixent les tortures et le genre de mort au gré de leur fureur.

 

         Juifs infortunés, vous avez appelé vous-même sur vos têtes le châtiment divin, quand vous avez crié d'une seule voix: « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants! » (Mt 27, 25). Le châtiment est venu: déjà vous portez, misérables! Et vous porterez jusqu'à la fin du monde le poids de ce sang innocent changé pour vous en malédiction!

 

         Mon Jésus, ayez pitié de moi; car moi aussi, hélas! Je fus par mes péchés la cause de votre mort. Mais je ne veux pas m'obstiner comme les Juifs; je suis fermement résolu de pleurer toutes mes offenses, puis de vous aimer toujours, toujours, toujours, toujours!

 

 

         3. On donne lecture à Jésus de l'injuste sentence qui le condamne à mort. Il l'écoute, et, pleinement soumis à la Volonté de son Père, il l'accepte avec une profonde humilité: « Il s'est abaissé lui-même, dit saint Paul, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix » (Ph 2, 8).

 

         « Que Jésus meure! » dit Pilate. « Que Jésus meure! » dit également Dieu, le Père, du haut du ciel. Et moi, dit aussitôt le Fils de Dieu, j'accepte, dans l'intention d'obéir parfaitement, j'accepte la mort, et la mort de la croix. »

 

         Mon Rédempteur bien-aimé, cette mort que vous acceptez, c'est à moi qu'elle est due. Que votre miséricorde soit à jamais louée! Dès maintenant, je vous rends mille actions de grâces. Vous, l'Innocence même, vous n'avez pas reculé pour mon amour devant la mort de la croix; à mon tour, pour votre amour, moi, pauvre pécheur, j'accepte dès aujourd'hui la mort que vous me destinez, avec toutes les peines qui l'accompagneront; je l'unis à la vôtre et l'offre au Père éternel. Vous êtes mort par amour pour moi, je veux mourir par amour pour vous, je vous en supplie: au nom des mérites de votre sainte mort, faites que je meure dans votre grâce et dans la ferveur de votre amour.

 

         Ô Marie, mon Espérance, souvenez-vous de moi.

 

 

 

 

 

9. JÉSUS PORTE SA CROIX AU CALVAIRE

 

 

         1. Aussitôt après la proclamation de la sentence de mort, les soldats saisissent Jésus; pour la seconde fois, ils lui arrachent violemment son lambeau de pourpre; ils le revêtent de ses propres habits, afin de le conduire au Calvaire, où sont habituellement exécutés les malfaiteurs. « Ils lui ôtèrent la chlamyde, dit saint Matthieu, lui remirent ses vêtements et l'emmenèrent pour le crucifier » (Mt 27, 31). Ils prennent ensuite deux pièces de bois brut, en font à la hâte une croix, la jettent sur les épaules de Notre Seigneur et lui commandent de la porter jusqu'au lieu du supplice. Quelle barbarie! Faire porter au condamné le gibet sur lequel il doit mourir!

 

         Ô mon Jésus, tout cela vous échoit en partage, parce que vous avez pris sur vous l'expiation de mes péchés.

 

 

         2. Jésus ne repousse pas la croix; il l'embrasse, au contraire, avec amour: n'est-elle pas l'autel sur lequel il va sacrifier sa vie pour le salut des hommes? « Jésus, portant sa croix, arriva hors de la ville au lieu nommé Calvaire » (Jn 19, 17).

 

         Regardez les condamnés sortir du palais de Pilate: au milieu d'eux s'avance Jésus, chargé de l'instrument de son supplice. Ô spectacle qui frappe de stupeur le ciel et la nature: le Fils de Dieu marcher à la mort pour ces mêmes hommes qui le font mourir! Ne l'avait-il pas lui-même annoncé par son prophète:

 

         « Moi, j'étais comme un agneau familier,

         « Qu'on mène à la boucherie? » (Jr 11, 19).

 

         Sur la route du Calvaire, l'état de Jésus était si lamentable que les femmes ne pouvaient le regarder sans fondre en larmes: « Elles pleuraient, dit saint Luc, et gémissaient sur lui » (Lc 23, 27).

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, par les mérites de votre douloureux voyage, donnez-moi la force de porter ma croix, avec patience. Toutes les douleurs, tous les mépris que vous me destinez, je les accepte volontiers; ne les avez-vous pas rendus dignes d'amour et remplis de douceur en les embrassant le premier pour notre salut? Donnez-moi la force de les supporter sans trouble, dans une paix parfaite.

 

 

         3. Regarde passer, ô mon âme, ton Sauveur condamné comme un malfaiteur; vois comme il s'avance, le sang ruisselant de ses plaies ouvertes, – la tête couronnée d'épines, – la croix sur les épaules. Hélas! À chaque mouvement qu'il fait se renouvelle la douleur de chacune de ses blessures. La croix n'attend pas le crucifiement pour le tourmenter: dès maintenant, elle meurtrit ses épaules déchirées déjà par les fouets de la flagellation; à la façon d'un manteau, elle enfonce plus avant les épines de la couronne. Ô ciel! À chaque pas, quelles tortures! Mais n'omettons pas de considérer avec quels sentiments d'amour Jésus fait ce voyage qui le mène au Calvaire, c'est-à-dire à la mort avide de voir arriver sa proie.

 

         Ah! Mon Jésus, vous allez mourir pour nous! Par le passé, je vous ai souvent tourné le dos, je voudrais en expirer de regret! À l'avenir, je n'aurai plus jamais le triste courage de vous abandonner; c'est ma ferme résolution, ô mon Rédempteur, mon Dieu, mon Amour, mon Tout!

 

         Ô Marie, ma Mère, obtenez-moi la force de porter en paix ma croix de chaque jour.

 

 

 

 

 

10. JÉSUS EST CLOUÉ À LA CROIX

 

 

         1. Tout épuisé de souffrances et de fatigues, le Rédempteur atteint le sommet du Calvaire. Les bourreaux saisissent ses vêtements collés aux plaies récentes, les arrachent violemment, puis jettent Jésus sur la croix. Jésus étend ses mains sacrées; au même instant il offre sa vie au Père éternel, et le prie d'agréer cet holocauste pour le salut des hommes.

 

         Les bourreaux, pleins de rage, prennent les clous et les marteaux; les pieds et les mains sont percés, Jésus est attaché à la croix.

 

         Ô mains sacrées, qui, par votre seul contact, avez guéri tant de malades, pourquoi vous cloue-t-on à cette croix? Ô pieds adorables, qui vous êtes tant fatigués à la recherche des brebis perdues, pourquoi vous transperce-t-on si cruellement?

 

         Dans le corps humain, quelle douleur quand un nerf est blessé! Douleur si violente qu'elle provoque des convulsions et des évanouissements! Quelle ne fut donc pas l'acuité des souffrances de Jésus, quand les clous passèrent à travers les nerfs et les muscles qui composent presque en totalité les pieds et les mains!

 

         Mon doux Sauveur, qui saura jamais combien vous a coûté cher votre désir de me sauver et de conquérir mon cœur? Par contre, dans mon ingratitude, j'ai souvent pour une chose de nulle valeur, méprisé votre amour. Mais maintenant, votre amour, je le préfère à tous les biens.

 

 

         2. On dresse la croix; on la laisse violemment tomber au fond du trou creusé dans le roc; on l'assujettit avec des pierres et des coins de bois. C'est là que Jésus doit rester suspendu entre ciel et terre, jusqu'à ce qu'il rende le dernier soupir. Tandis qu'il agonise sur ce lit de douleurs, et qu'il est plongé dans un océan de souffrances et de désolation, il cherche des yeux des consolateurs: il n'en trouve aucun. Seigneur, au moins saisirez-vous chez les hommes qui vous entourent quelque signe de compassion pour votre mort si douloureuse? Hélas! Je les entends: ils ne font que vous injurier, vous railler, vous blasphémer: « Si tu es le Fils de Dieu, descends de la croix. Il a sauvé les autres, et ne peut se sauver lui-même » (Mt 27, 40-42). Cruels! Il est sur le point de mourir comme vous le souhaitez: mettez donc un terme à vos sarcasmes, et ne le tourmentez pas davantage.

 

 

         3. Considère, ô mon âme, quel supplice endure sur cette croix ton Rédempteur mourant. Chaque membre a sa souffrance particulière, aucun ne peut porter secours aux autres. À tout instant, Jésus éprouve les déchirements de la mort; que dis-je? Durant les trois heures de son agonie sur la croix, il subit autant de morts qu'il y passe de minutes, sans le moindre soulagement, le moindre repos. S'appuie-t-il sur les mains, sur les pieds? Il ne fait qu'accroître la douleur, puisque les pieds et les mains sont suspendus à la croix par leurs plaies!

 

         Hâte-toi, mon âme, de te jeter tout attendrie au pied de cette croix, baise avec amour cet autel sur lequel Jésus, victime d'amour, expire pour toi. Mets-toi bien sous les pieds de Jésus, afin que coule plus abondamment sur toi son Sang divin. Oui, mon Jésus bien-aimé, que votre Sang me lave de toutes mes iniquités et m'enflamme d'amour pour vous, ô mon Dieu, qui avez voulu mourir par amour pour moi.

 

         Ô Mère de douleur, qui vous teniez au pied de la croix, priez Jésus pour moi.

 

 

 

 

 

11. JÉSUS SUR LA CROIX

 

 

         1. Jésus sur la Croix: quelle preuve irrécusable Dieu nous donne de son amour!

 

         Jésus sur la croix: quelle apparition douloureuse à l'excès, mais plus encore débordante d'amour, que cette dernière apparition faite ici-bas par le Verbe incarné!

 

         Saint François de Paule méditait un jour le grand amour de Dieu rendu visible, palpable, pour ainsi dire, par toute la personne de Jésus crucifié – il fut  ravi hors de lui-même; on l'entendit s'écrier par trois fois: « Ô Dieu charité! Ô Dieu charité! Ô Dieu charité! » (Claude du Vivier, Vie et Miracles de saint François de Paule, ch. 24; Paris 1609, 738). Que voulait-il dire par ces exclamations enflammées, sinon que jamais nous ne pourrons comprendre l'immensité de l'amour que Dieu nous a témoigné par sa mort?

 

 

         2. Mon bien-aimé Jésus, si je vous considère tel que vous apparaissez à mes yeux sur cette croix, je n'aperçois que des plaies et du sang; si je pénètre dans votre cœur, je n'y trouve que désolation et tristesse.

 

         Sur l'inscription de votre choix, je lis que vous êtes roi; mais quels sont les insignes de votre royauté? Je ne vois pas d'autre trône que ce gibet infâme, pas d'autre pourpre que vos blessures innombrables et sanglantes, pas d'autre couronne que ce torturant faisceau d'épines. Oui, vous êtes bien Roi, mais Roi d'amour; oui, cette croix, ces clous, cette couronne, ces plaies, que sont-ils, sinon des marques d'amour, les insignes de votre Royauté d'amour?

 

 

         3. Ce que Jésus nous demande du haut de la croix, c'est du moins notre compassion que notre amour; ou plutôt, s'il demande notre compassion, elle doit n'avoir qu'un but: nous exciter à l'aimer. Il est la Bonté infinie; à ce titre déjà, tout notre amour lui revient; mais, du haut de la croix, il réclame notre amour, – semble-t-il, – au moins par compassion.

 

         Ah! Mon Jésus, est-il possible de ne pas vous aimer, quand on vous reconnaît pour le Dieu que vous êtes et qu'on vous voit crucifié? Quelles flèches enflammées, quelles flèches d'amour vous lancez aux âmes du haut de votre gibet! Combien de cœurs vous avez attirés à vous par la contemplation de votre croix!

 

         Ô plaies de mon Jésus, recevez-moi, afin qu'en vous, comme en autant de bienheureuses fournaises d'amour, je brûle, non pas du feu de l'enfer trop mérité, mais des saintes flammes de l'amour: ne les dois-je pas à ce Dieu consumé de douleur par amour pour moi? Mon bien-aimé Rédempteur, daignez accueillir un pécheur profondément désolé de vous avoir offensé, n'aspirant plus qu'à vous aimer. Je vous aime, ô Amour infini. Mon Jésus, écoutez-moi, je vous aime, je vous aime.

 

         Ô Marie, Mère du bel amour, obtenez-moi un amour si brûlant, qu'il me consume pour ce Dieu mort de l'excès de son amour pour moi.

 

 

 

 

 

12. PAROLES DE JÉSUS SUR LA CROIX

 

 

         1. Que fait Jésus sur la croix, pendant que la foule sans pitié continue à l'accabler d'outrages? Il prie: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font » (Lc 23, 34). Écoutez donc, ô Père éternel, écoutez votre Fils bien-aimé; il meurt en vous priant de me pardonner à moi aussi, coupable de tant d'offenses!

 

         Jésus s'adresse ensuite au bon larron qui demande grâce et miséricorde: « Aujourd'hui même, tu seras en paradis avec moi » (Lc 23, 43). Elle est donc bien vraie, cette promesse que le Seigneur nous fit autrefois par le prophète Ézéchiel: « Si l'impie fait pénitence, je ne me souviendrai plus d'aucune de ses iniquités » (Éz 18, 21-22).

 

         Mon Jésus, que ne vous ai-je jamais offensé! Mais puisque le mal est fait, je vous conjure d'oublier tous les déplaisirs que vous avez reçus de moi. Par les mérites de la mort si cruelle que vous avez endurée pour mon amour, daignez, après ma mort, me donner une place dans votre royaume. D'ici là, faites que votre amour règne sans cesse dans mon âme.

 

         2. Au milieu de son agonie sur la croix, – alors que ses souffrances physiques et sa désolation intérieure atteignent leur extrême intensité, – Jésus cherche une âme qui le console. Il abaisse les yeux sur la sainte Vierge Marie; mais la vue de cette Mère broyée par la douleur, ne fait que redoubler son affliction. Il regarde autour de lui; personne pour le consoler. Il expose sa détresse à son Père, le supplie de la soulager; mais son Père, le voyant couvert de tous les péchés du monde, le délaisse. C'est alors que Jésus poussa ce grand cri dont parle l'Évangile: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » (Mt 27, 46). Cet abandon de Dieu le Père lui-même fit de la mort de Jésus la plus amère de toutes, une mort de pure souffrance, sans mélange du moindre soulagement. Aucun pénitent, aucun martyr n'en eut de pareille.

 

         Mon Jésus, comment ai-je pu vivre si longtemps sans penser à vous? Vous, au contraire, vous ne m'avez jamais oublié; je vous en rends mille actions de grâces. Ah! Daignez me rappeler sans cesse la mort amère que vous avez délibérément acceptée par amour pour moi, afin que je n'oublie jamais la grandeur de votre amour.

 

 

         3. Jésus, voyant approcher la fin de son sacrifice, prononce ce seul mot: « Sitio: j'ai soif » (Jn 19, 28). Alors les bourreaux approchent de ses lèvres mourantes une éponge imbibée de fiel et de vinaigre.

 

         Seigneur, vous ne vous plaignez pas des effroyables douleurs qui vous ôtent la vie: comment se fait-il que vous vous plaigniez de cette soif? Je vous comprends, ô mon Jésus, vous avez soif d'amour: sous l'impulsion de l'amour que vous nous portez, vous avez soif d'être aimé de nous. Aidez-moi, je vous en conjure, à bannir de mon cœur toute affection qui n'est pas pour vous. Oui, faites-moi la grâce de n'aimer que vous seul, de n'avoir d'autre désir que celui d'accomplir votre Volonté.

 

         Ô Volonté de mon Dieu, vous êtes mon Amour.

         Ô Marie, ma Mère, obtenez-moi la grâce de vouloir uniquement ce que Dieu veut.

 

 

 

 

 

13. JÉSUS MEURT SUR LA CROIX

 

 

         1. Notre très aimant Rédempteur est sur le point d'expirer.

 

         Mon âme, regarde ces beaux yeux qui s'obscurcissent, cette face adorable qui pâlit, ce cœur qui bat toujours plus lentement, tous ces membres sacrés qu'envahit peu à peu la mort.

 

         À peine Jésus a-t-il senti l'amertume du vinaigre qu'il s'écrie: « Tout est consommé » (Jn 19, 30). Privations de la pauvreté, mépris innombrables, douleurs de toute sorte; il replace devant ses yeux toutes les souffrances de sa vie. Tourné vers son divin Père, il lui dit: « Tout est consommé. » Comme s'il eût dit: « Ô mon Père, le sacrifice de ma vie achève l'œuvre de la Rédemption des hommes que vous m'avez confiée; eh bien! pour y mettre le sceau, avec ce dernier holocauste, je vous offre de nouveau toutes mes souffrances passées. » Puis, tourné vers nous, ne semble-t-il pas qu'il nous disait aussi: « Tout est consommé. » C'est-à-dire: « Hommes bien-aimés, hommes bien-aimés, aimez-moi donc! Pour conquérir votre cœur, n'ai-je pas tout fait? Puis-je faire davantage? »

 

 

         2. Jésus se meurt. Venez, Anges du ciel, venez assister à la mort de votre Roi. Et vous, ô Marie, Mère de douleur, approcher plus près de la croix; redoublez d'attention pour mieux considérer votre Fils, car il va rendre le dernier soupir.

 

         Regardons-le bien tous: il recommande son âme à son Père, il appelle la mort et lui permet de mettre fin à son existence. « Viens, ô mort, lui dit-il, viens accomplir ton office, ôte-moi la vie et sauve mes chères brebis. » La terre tremble, les sépulcres s'ouvrent, le voile du Temple se déchire. Jésus est en proie aux dernières douleurs de l'agonie, les forces l'abandonnent, la chaleur achève de s'éteindre dans tous ses membres, son corps s'affaisse, il laisse tomber sa tête sur sa poitrine, ouvre la bouche et meurt. « Baissant la tête, dit saint Jean, il rendit l'esprit » (Jn 19, 30).

 

         Les personnes présentes à ce spectacle, à la vue de son immobilité complète, se disent entre elles: « Il est mort! Il est mort! » À leur voix fait écho celle de Marie: « Ô mon Fils bien-aimé, vous voilà donc mort! »

 

 

         3. Il est mort! Ô ciel! Qui donc est mort? L'Auteur de la vie, le Fils unique de Dieu, le souverain Maître de l'univers. Ô mort, tu jettes dans la stupeur le ciel et la nature! Ô amour infini! Un Dieu donner son sang et sa vie, pour qui? Pour ses créatures, pour ses créatures ingrates: pour expier leurs péchés, il consent à mourir dans un océan de souffrances et d'ignominies! Ô bonté infinie! Ô amour infini!

 

         Mon Jésus, c'est donc votre amour pour moi qui vous a fait mourir. Ah! Ne permettez pas que je vive encore, ne fût-ce qu'un instant, sans vous aimer. Je vous aime, ô mon bien suprême; je vous aime, ô mon Jésus, mort pour moi.

 

         Ô Marie, Mère de douleur, venez en aide à l'un de vos serviteurs qui veut aimer Jésus.

 

 

 

 

 

14. JÉSUS MORT SUR LA CROIX

 

 

         1. Mon âme, lève les yeux, et considère ce Crucifié; considère l'Agneau divin immolé sur l'autel de son sacrifice. Réfléchis qu'il est le Fils bien-aimé du Père éternel, et qu'il est mort par amour pour toi. Regarde ses bras étendus pour t'accueillir, sa tête inclinée pour te donner le baiser de paix, son côté ouvert pour te recevoir dans ton cœur. Que dis-tu devant ce Dieu si aimant? Mérite-t-il d'être aimé? Écoute ce que lui-même te suggère du haut de la croix: « Examine, mon enfant, s'il y a quelqu'un dans le monde qui me surpasse en amour pour toi. »

 

         Non, mon Dieu, nul ne m'a jamais aimé autant que vous m'aimez. Mais, moi misérable, quel amour proportionné pourrai-je tirer de mon cœur en faveur d'un Dieu mort d'un excès d'amour pour moi? L'amour d'une créature sera-t-il jamais capable d'être mis en parallèle avec l'amour de son Créateur mort pour gagner son cœur?

 

 

         2. Si le dernier des hommes avait souffert pour moi ce qu'a réellement souffert pour moi Jésus Christ, pourrais-je ne pas l'aimer? Un homme, pour me sauver la vie, – c'est une supposition, – se laisse battre de verges, puis attacher à une croix, pourrais-je me rappeler cet homme sans me sentir comme forcé de l'aimer? On l'a peint expirant entre les bras de la croix, on m'apporte ce tableau: pourrai-je le regarder avec indifférence et me dire sans émotion: « C'est par amour pour moi que cet homme a perdu la vie dans ces cruels tourments; s'il ne m'avait pas aimé, il n'aurait pas enduré pareille mort. »

 

         Mon Rédempteur, Amour de mon âme, serais-je encore capable à l'avenir de vous oublier, ou bien de me rappeler l'état effroyable où vous ont réduit mes péchés, sans pleurer continuellement mes multiples offenses à votre bonté? Ah! Plutôt, comment ne serais-je pas contraint d'aimer de toutes mes forces un Dieu – mort de douleur, – sur une croix, – pour mon amour!

 

 

         3. Mon bien-aimé Rédempteur, je le reconnais: ce qui resplendit surtout à travers vos plaies et vos membres meurtris, c'est votre amour infini pour moi. Pour me pardonner à moi, pauvre pécheur, vous avez été pour vous-même impitoyable jusqu'à la cruauté! Regardez-moi donc maintenant avec les mêmes yeux pleins d'amour que, du haut de la croix, vous abaissiez sur moi quand vous rendiez le dernier soupir pour mon salut. Regardez-moi, éclairez-moi, emparez-vous de tout mon cœur, afin que, désormais, je n'aime plus que vous. Ne permettez pas qu'à l'avenir je perde le souvenir de votre mort. Vous avez promis qu'une fois élevé sur la croix vous attireriez à vous tous les cœurs. Voici le mien: attirez-le tout entier. Attendri par le spectacle de votre mort jusque dans ses dernières fibres, – épris d'amour pour vous, – il ne veut plus résister à vos appels miséricordieux; attirez-le donc à vous, et faites qu'il soit tout vôtre. Vous êtes mort pour moi, je désire mourir pour vous. S'il me faut vivre, c'est uniquement pour vous que je veux vivre. Ô douleurs de Jésus, ô ignominies de Jésus, ô mort de Jésus, ô amour de Jésus, venez vous graver dans mon cœur. Que votre doux souvenir s'y perpétue, afin que toujours il me blesse et m'enflamme d'amour pour Jésus! Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, ô Amour infini; vous êtes et vous serez à jamais mon unique Amour!

 

         Ô Marie, Mère du bel amour, obtenez-moi l'amour de Jésus crucifié.

 

 

 

 

 

15. MARIE SUR LE CALVAIRE À LA MORT DE JÉSUS

 

 

         1. « Or, près de la croix de Jésus se tenait sa mère » (Jn 19, 25).

 

         Une mère condamnée à voir son fils innocent mourir par sentence judiciaire sur un gibet infâme: tel fut le martyre de la Reine des martyrs, le plus cruel de tous. Contemplons-le attentivement.

 

         « Marie se tenait sur le Calvaire. » Lorsqu'on vint dans le jardin des Oliviers s'emparer de Jésus, les disciples l'abandonnèrent; Marie n'abandonna jamais Jésus. Elle le suivit toujours, et ne le quittera pas avant qu'il ait expiré sous ses yeux.

 

         « Elle se tenait près de Jésus. » Les mères s'éloignent de leurs enfants pour ne pas les voir souffrir, quand elles les voient aux prises avec la douleur et qu'elles ne peuvent les soulager. Volontiers elles souffriraient à leur place; mais les voir en proie à des maux sans remède, c'est un spectacle qui dépasse leurs forces! Elles se retirent et vont pleurer dans quelque chambre écartée. Telle n'est pas la conduite de Marie; elle voit son divin Fils aux prises avec les pires tourments, des tourments qui le mènent implacablement à la mort: elle ne s'éloigne pas, elle ne détourne pas les yeux; au contraire, elle s'approche de cette croix sur laquelle agonise son Fils bien-aimé.

 

         Ô Mère de douleur, permettez-moi de me tenir à vos côtés, afin que j'assiste avec vous à la mort de votre Jésus, qui est aussi le mien.

 

 

         2. « Elle se tenait près de la croix de Jésus. » La croix est donc le lit de douleur sur lequel Jésus achève de mourir et sur lequel la Mère de douleur considère son Fils déchiré des pieds à la tête par les fouets, les clous, les épines. Elle se rend compte que, suspendu par ces trois crocs de fer, son pauvre enfant ne peut ni s'appuyer, ni trouver un instant de repos; elle voudrait lui procurer un peu de soulagement; elle voudrait au moins, – puisqu'il doit mourir, – le tenir entre ses bras au moment où il exhalera le dernier soupir; mais non, elle est privée même de cette triste consolation. « Ô croix, dit-elle, rends-moi mon Fils: tu es l'instrument de supplice des scélérats, mais mon Fils est innocent. »

 

         Tranquillisez-vous, ô divine Mère; la croix ne vous rendra que votre Fils inanimé: c'est un décret irrévocable du Père éternel.

 

 

         3. « Debout près de la croix, se tenait la Mère de Jésus. » – Considère, ô mon âme, Marie debout près de la croix, les yeux fixés sur son Fils. Son Fils; mais, ô ciel, quel Fils! Son Fils et son Dieu! C'est lui qui, de toute éternité, l'a choisie pour sa Mère, la préférant ainsi dans son amour à tous les hommes, à tous les anges. C'est ce Fils si beau, si saint, si aimable, si parfaitement obéissant, qui, seul, absorbe tout son amour, puisqu'il est à la fois son Fils et son Dieu. C'est lui, ce Fils à nul autre pareil, qu'elle doit voir expirer de douleur sous ses yeux!

 

         Ô Marie, ô la plus affligée de toutes les mères, je compatis à la peine si vive que ressentit votre cœur, surtout à l'instant où vos yeux de Mère virent Jésus s'affaisser sur la croix, ouvrir la bouche, rendre le dernier soupir. Ah! Pour l'amour de ce Fils mort sur cette croix afin de me sauver, recommandez-lui mon âme.

 

         Et vous, ô mon Jésus, par les mérites des douleurs de Marie, ayez pitié de moi et daignez m'accorder la grâce de mourir pour vous comme vous êtes mort pour moi. « Oui, vous dirai-je avec saint François d'Assise, que je meure par amour pour vous, ô vous qui êtes mort par amour pour moi! » (S. François d'Assis, Prière d'offrande totale; D. V. 155).

 

 

 

 

 

TROIS MÉDITATIONS SUR LE CIEL POUR LES FÊTES DE PÂQUES

 

 

PREMIÈRE MÉDITATION

 

POUR  LE DIMANCHE DE PÂQUES

 

 

         1. Heureux, ineffablement heureux tous ceux qui, sur cette terre d'exil, supportent patiemment les peines de la vie présente! Angoisses, remords, maladies, persécutions, croix, tout cela finira. Que dis-je? Pour les prédestinés, tout cela deviendra dans le ciel une source intarissable de gloire et d'allégresse. Notre Seigneur ne nous dit-il pas pour nous encourager: « Votre affliction se changera en joie » (Jn 16, 20).

 

         Les délices du ciel sont tellement grandes, que nous ne pouvons, nous, pauvres mortels, ni les expliquer, ni les concevoir. « Ce sont, dit saint Paul, des choses que l'œil n'a point vues, que l'oreille n'a point entendues, et qui ne sont pas montées au cœur de l'homme; des choses que Dieu a préparées pour ceux qui l'aiment » (1 Co 2, 9). Ici-bas, l'homme n'a jamais vu de ses yeux des beautés comparables aux splendeurs du paradis; son oreille n'a jamais entendu des harmonies comparables aux concerts célestes; impossible même à son intelligence de concevoir les délices dont seront comblés les amis de Dieu, durant l'éternité. Quel plaisir ne goûte-t-on pas à voir une campagne embellie par la variété des collines, des plaines, des bosquets, des lacs! Et quel plaisir n'éprouve-t-on pas à regarder un jardin où s'épanouissent les fleurs, où mûrissent les fruits, où coulent des fontaines! Pauvres magnificences en comparaison de celles du ciel!

 

 

         2. Voulons-nous savoir combien sont grandes les jouissances de là-haut? Réfléchissons seulement que dans ce bienheureux royaume, règne un Dieu tout-puissant, extrêmement désireux de rendre heureuses les âmes qui lui sont chères. D'après saint Bernard, le ciel est « un séjour où l'on ne trouve rien qui déplaise, un séjour où l'on possède tout ce qui plaît ». (S. Bernard, Sermon 16, les trois sortes de biens, n. 7; PL 183, 482).

 

         D'abord, « dans le ciel, rien qui déplaise ». Là, plus de nuit, plus d'hiver, plus d'été, mais un jour continuel et d'une admirable sérénité, un printemps sans fin et toujours délicieux. Là, plus de persécutions, plus de jalousies; car tous s'aiment sincèrement les uns les autres, et chacun se réjouit du bonheur d'autrui comme de son propre bonheur. Là, plus de maladies, plus de douleurs, le corps ayant été mis dans l'impossibilité de souffrir. Là, plus de privations; chacun est si pleinement satisfait, qu'il n'a plus rien à désirer. Là, plus de craintes: l'âme confirmée en grâce ne peut plus pécher, ni par conséquent perdre encore le souverain Bien.

 

 

         3. « Au ciel, on a tout ce qui plaît. » On a tous ses désirs satisfaits.

 

         Quelle joie pour les yeux de contempler la Cité céleste si merveilleusement belle, avec ses habitants qui tous, du premier au dernier, resplendissent d'un éclat royal; car, dans le royaume éternel, autant d'élus, autant de rois! Au ciel, nous verrons la beauté de Marie, supérieure à celle de tous les anges et de tous les saints réunis. Au ciel, nous verrons la beauté de Jésus qui surpassera sans mesure la beauté de Marie elle-même. Il n'est pas jusqu'au sens de l'odorat qui ne trouve dans les parfums du paradis sa complète satisfaction. L'oreille s'enivre des harmonies célestes, des chants toujours renouvelés que les bienheureux font retentir, avec une douceur ineffable à la louange de Dieu.

 

         Hélas! Ô mon Dieu, ce n'est pas le ciel, c'est l'enfer que je mérite. Toutefois, par les mérites de votre mort, j'espère obtenir le ciel. Oh! Oui, le ciel, ô mon Dieu, je le désire, je vous le demande, moins pour jouir de ses délices, que pour vous aimer éternellement avec la certitude de ne pouvoir plus vous perdre.

 

         Ô Marie, ma Mère, Étoile de la mer, c'est vous qui, par vos prières, devez me conduire au port de la bienheureuse Éternité.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME MÉDITATION

 

POUR LA DEUXIÈME FÊTE DE PÂQUES

 

 

         1. Représentons-nous une âme qui, sortie de ce monde en état de grâce, entre dans l'Éternité. Toute pénétrée d'une humilité profonde, mais en même temps, pleine de confiance, elle se présente devant Jésus Christ, son Juge et son Sauveur. Jésus l'embrasse, la bénit et, pour l'assurer de son salut éternel lui fait entendre ces douces paroles: « Viens, ô mon épouse bien-aimée; viens, tu seras couronnée » (Ct 4, 8). (L'expression « tu seras couronnée » ne figure pas dans la TOB). S'il est nécessaire que l'âme se purifie de quelque souillure, le Seigneur la condamne aux peines du Purgatoire, châtiment qu'elle accepte avec une parfaite résignation. Elle sait que le ciel est le séjour de la pureté; d'elle-même, elle refuserait d'y entrer, avant de s'être entièrement purifiée. Son Ange vient pour la conduire en Purgatoire; elle le remercie des soins qu'il lui prodigua sur la terre, puis, docile une dernière fois à sa voix, elle le suit.

 

         Ah! Mon Dieu, quand viendra le jour où je me verrai loin de cette vallée de périls et dans l'impossibilité de vous perdre encore? Oui, j'irai volontiers au Purgatoire qui m'attend; avec joie j'y subirai n'importe quels châtiments; car, savoir que je vous aime de tout mon cœur et n'aime que vous seul, suffira toujours à me contenter, même dans ces flammes.

 

 

         2. Le Purgatoire achevé, l'Ange gardien se présente de nouveau. « Venez, ô belle âme, lui dit-il, votre peine est terminée; venez contempler la face de votre Dieu; il vous attend pour vous rendre pleinement heureuse. » En un clin d'œil, l'âme franchit les nuées, traverse le firmament et les espaces étoilés: elle est à la porte du ciel. Ah! Quelles seront ses pensées, ses sentiments, à la minute précise de son entrée dans ce ravissant séjour, au premier coup d'œil jeté sur les splendeurs de cette cité de délices! Les Anges, les Saints, et spécialement ses saints Patrons viennent à sa rencontre avec un joyeux empressement; tous lui disent leur bonheur de la voir arriver: « Soyez la bienvenue, compagne bien-aimée, soyez la bienvenue! »

 

         Ah! Mon Jésus, je vous en conjure, faites que je mérite de faire un jour cette entrée triomphale.

 

 

         3. Quelle allégresse pour cette âme de retrouver là ses parents, ses proches, ses amis, en possession déjà du royaume céleste! Mais quelle joie plus grande elle éprouve à voir sa Reine bien-aimée, Marie, à lui baiser les pieds, à la remercier des grâces innombrables qu'elle lui doit! Marie l'embrasse et la présente elle-même à son divin Fils. Jésus l'accueille comme son épouse chérie; il la présente à son divin Père, qui l'embrasse, la bénit et lui dit: « Entre dans la joie de ton Seigneur » (Mt 25, 21). Au même instant, il lui communique sa propre béatitude.

 

         Ô mon Dieu, faites que je vous aime beaucoup en cette vie, afin que je vous aime beaucoup dans l'Éternité. Vous êtes l'objet le plus digne d'être aimé; vous méritez tout l'amour de mon cœur; eh bien! Oui, je ne veux aimer que vous seul. Daignez me donner votre grâce, pour que je tienne ma résolution.

 

         Et vous, ô Marie, ma Mère, protégez-moi.

 

 

 

 

 

TROISIÈME MÉDITATION

 

POUR LA TROISIÈME FÊTE DE PÂQUES

 

 

         1. L'éclatante beauté des Élus, les harmonies ravissantes et toutes les autres délices du ciel ne constituent que la moindre partie des biens de là-haut; le bien qui rend l'âme pleinement heureuse, c'est Dieu lui-même vu face à face; c'est Dieu lui-même aimé dans les splendeurs de la vision immédiate, sans voile.

 

         « Si Dieu, remarque saint Augustin, montrait aux damnés la beauté de son visage, l'enfer avec tous ses tourments deviendrait à l'instant pour eux un paradis. » (S. Augustin (auteur inconnu, selon le Dictionnaire de Théologie Catholique, art. Augustin, tome I, 2310), La triple demeure, ch. 4; PL 40, 995). Même ici-bas, – c'est un fait souvent expérimenté, – lorsque dans l'oraison Dieu nous fait goûter la douceur de sa présence et qu'un rayon de sa lumière nous découvre son infinie Perfection et l'amour non moins infini qu'il nous porte, notre bonheur est alors si grand que nous sentons notre âme entière se fondre en quelque sorte et se consumer d'amour. Pourtant, nous ne pouvons ici-bas voir Dieu tel qu'il est; nous ne le voyons que d'une manière obscure, comme à travers un voile épais. Que sera-ce donc quand Dieu fera tomber le voile et se montrera lui-même tel qu'il est?

 

         Mon Dieu, après vous avoir tant de fois tourné le dos, je suis indigne de contempler la beauté de votre visage; mais, plein de confiance en votre bonté, j'espère vous voir et vous aimer éternellement dans le paradis. Je vous tiens ce langage, Seigneur, car je m'adresse à mon Dieu qui n'a pas refusé de mourir pour me mériter le paradis.

 

 

         2. En ce monde, les âmes les plus heureuses sont incontestablement celles qui aiment Dieu; elles sont, cependant loin de posséder un bonheur plein, un bonheur parfait: l'impossibilité de savoir si elles sont dignes de l'amour ou de la haine de leur Seigneur, engendre en elles une crainte qui ne cesse de les tourmenter.

 

         Au ciel, l'âme a la certitude absolue d'aimer Dieu, comme d'être aimée de lui; elle se voit unie à son Dieu par une douce chaîne d'amour à jamais incassable. Elle voit et comprend mieux l'immensité de l'amour que Dieu lui témoigna par l'Incarnation, par son sacrifice sur la croix, par le don de tout lui-même dans l'Eucharistie: dès lors, quelles nouvelles flammes d'amour allumées dans son cœur! Son cœur s'embrase encore à la vue plus claire et plus distincte de toutes les grâces qui lui furent départies pour faire son salut. Elle voit les croix autrefois envoyées par Dieu: toutes apparaissent à ses yeux comme des moyens employés par la miséricorde infinie pour la conduire au ciel. Elle voit avec quelle bonté Dieu l'éclairait de ses lumières, l'invitait à la pénitence. Du haut de la bienheureuse montagne, elle voit en enfer des âmes éternellement perdues pour des péchés moins nombreux, moins graves que les siens; elle, cependant, se voit sauvée, en possession de Dieu, pleinement assurée de ne pouvoir plus jamais le perdre!

 

         Mon Jésus, mon Jésus, quand viendra pour moi ce jour mille fois heureux?

 

 

         3. Ce qui met le comble à la félicité des Élus, c'est la tranquille certitude que ce Dieu dont ils jouissent, ils le posséderont pendant toute l'Éternité. Si, dans le cœur des bienheureux pouvait se glisser la moindre crainte qu'un jour viendra peut-être où Dieu cessera de leur appartenir, aussitôt le ciel ne serait plus le ciel. Mais non, les bienheureux sont certains, – aussi certains que de existence de Dieu, – que jamais ils ne cesseront de posséder le souverain Bien.

 

         Non seulement leur félicité ne finira jamais; elle sera toujours nouvelle: toujours avides et toujours rassasiés, les bienheureux jouissent à chaque instant d'un bonheur parfait.

 

         Au milieu des afflictions de la vie présente, levons les yeux vers le ciel; consolons-nous en disant: Paradis! Paradis! Un jour, toutes ces peines finiront, ou, plutôt, elles se transformeront en sujets d'allégresse. Les saints nous attendent, Marie nous attend, Jésus tient déjà dans sa main la couronne dont il ceindra notre front, – si nous sommes fidèles.

 

         Ah! Mon Dieu, quand viendra le jour qui me donnera de vous posséder, le jour où je pourrai dire: « Mon Amour, voici qu'enfin je ne puis plus vous perdre? »

 

         Ô Marie, mon Espérance, ne cessez jamais de prier pour moi, jusqu'à ce que vous me voyiez à vos pieds sauvé, éternellement sauvé.

 

 

 

 

 

NEUVAINE AU SAINT ESPRIT

MÉDITATIONS POUR CHACUN DES JOURS DE LA NEUVAINE À PARTIR DE L'ASCENSION

 

 

         Parmi les neuvaines, celle du Saint Esprit tient le premier rang, non seulement parce qu'elle fut célébrée avant toutes les autres par la très sainte Vierge elle-même et les Apôtres réunis au Cénacle, mais encore parce qu'elle fut favorisée de grands prodiges et de dons excellents, surtout du Don excellent entre les excellents, le Saint Esprit lui-même. C'est la Passion de Jésus Christ qui nous a mérité ce Don suprême. Jésus lui-même nous l'enseigne, quand il dit à ses disciples que sans sa mort il ne pourrait pas leur envoyer le Consolateur parfait: « Si je ne m'en vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous; mais si je m'en vais, je vous l'enverrai » (Jn 16, 7).

 

         Nous savons par la foi que le Saint Esprit est l'Amour réciproque du Père pour le Fils et du Fils pour le Père. Aussi le don de l'amour fait par le Seigneur à nos âmes, – ce don de tous le plus grand, – est -il attribué spécialement au Saint Esprit, à l'exemple de saint Paul: « L'amour de Dieu est répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint, qui nous a été donné » (Rm 5, 5). Pendant  cette neuvaine, nous devons surtout considérer le prix inestimable de l'amour divin, afin que nous brûlions du  désir de l'obtenir, et que, par nos pieux exercices et nos prières persévérantes, nous nous efforcions d'y participer. Notre Seigneur n'a-t-il pas promis de le donner à qui le cherche humblement: « Votre Père céleste donnera l'Esprit Saint à ceux qui le lui demandent? » (Lc 11, 13).

 

 

 

 

 

PREMIÈRE MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR EST UNE FLAMME DÉVORANTE

 

 

         Sous l'ancienne Loi, le feu devait être continuellement allumé sur l'autel des holocaustes. Dieu lui-même avait porté cette loi: « Un feu perpétuel doit brûler sur l'autel sans s'éteindre jamais » (Lv 6, 6). « Les vrais autels de Dieu, dit saint Grégoire, ce sont nos cœurs: c'est là qu'il veut voir le feu de son amour brûler sans arrêt. » (S. Grégoire le Grand, Morales sur Job, liv. 25, ch. 34, n. 15; PL 76, 328). Le désir de voir ce feu perpétuellement allumé, porta Dieu le Père non seulement à nous donner Jésus Christ, son Fils, et à nous sauver par sa mort, mais à nous donner encore le Saint Esprit, avec, pour mission, d'habiter nos âmes et d'y maintenir allumé sans interruption le feu de la charité.

 

         Jésus lui-même n'a-t-il pas protesté que le but de sa venue sur la terre, c'était de l'attiser dans tous les cœurs, et que son unique désir était de les voir tous en brûler? « Je suis venu jeter le feu sur la terre, et que désiré-je, sinon qu'il s'allume? » (Lc 12, 49). En vue de ce divin incendie, il oublie toutes les injures, toutes les ingratitudes dont il fut la victime sur la terre; il monte au ciel et nous envoie le Saint Esprit.

 

         Ô Rédempteur bien-aimé, vous nous aimez donc toujours, au milieu de vos souffrances et de vos humiliations, comme dans vos triomphes et vos gloires?

 

         Au Cénacle, le Saint Esprit se manifeste, – il le veut ainsi, – sous la forme de langues de feu: « Ils virent apparaître comme des langues de feu qui se partagèrent et se posèrent sur chacun d'eux » (Ac 2, 3). La sainte Église nous fait adresser à Dieu cette demande: « Nous vous en prions, Seigneur: que l'Esprit divin nous embrase de ce feu que Notre Seigneur Jésus Christ apporta sur la terre et qu'il voulut voir devenir une impétueuse flamme. » (Missel Romain, ancienne liturgie: samedi des 4 temps de la Pentecôte, Oraison après la première lecture). N'est-ce pas ce feu qui, par son ardeur, porta les saints à faire de grandes choses pour Dieu, à chérir leurs ennemis, à souhaiter sincèrement les mépris, à se dépouiller de tous les biens passagers, à subir avec joie les tourments de la mort même? L'amour ne peut exister sans agir, il ne dit jamais: c'est assez. Plus une âme éprise de l'amour de Dieu accomplit d'œuvres pour lui, plus elle désire en accomplir dans le seul dessein de lui faire plaisir et de s'attirer son amour.

 

         Ce feu de l'amour de Dieu, où s'allume-t-il? Dans l'oraison mentale: « Dans mes réflexions, un feu s'est allumé » (Ps 39/38, 4). Voulons-nous brûler d'amour pour Dieu? Aimons l'oraison: elle est la bienheureuse fournaise où s'attise cette divine ardeur.

 

 

Affections et prières

 

         Mon Dieu, jusqu'ici je n'ai rien fait pour vous; mais vous, que de grandes choses vous avez faites pour moi! Hélas! Ma froideur ne vous excite que trop à me rejeter! Je vous en supplie, ô Saint Esprit, « fove quod est frigidum » (Missel Romain: Pentecôte, Séquence Veni Sancti Spiritus, str. 8): délivrez-moi de ma froideur à votre service, allumez en mon âme un désir ardent de vous faire plaisir. Maintenant je renonce à toute satisfaction propre, je préfère la mort au malheur de vous causer la moindre peine. Vous vous êtes montré sous la forme de langues de feu: je vous consacre ma langue, afin qu'elle ne vous offense plus jamais. Ô ciel! Vous me l'avez donnée pour vous louer; je m'en suis servi pour vous outrager et même pour pousser les autres à m'imiter! J'en suis profondément affligé. Par amour pour Jésus christ qui vous a tant honoré avec sa langue, faites que désormais je publie vos louanges, que je vous invoque souvent, que souvent aussi je parle de votre bonté et de l'amour infini que vous méritez. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je vous aime, ô Dieu d'amour!

 

         Ô Marie, vous êtes la plus chère Épouse du Saint Esprit: obtenez-moi ce feu divin.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR EST UNE LUMIÈRE ÉCLATANTE

 

 

         L'un des plus grands dommages que nous ait causés le péché d'Adam, c'est l'obscurcissement de notre raison. Cet obscurcissement est l'effet des passions, des mouvements déréglés de notre âme. Qu'il est infortuné celui qui se laisse dominer par quelque passion! La passion est un nuage, un bandeau qui nous empêche de voir la vérité: comment fuir le mal, quand on ne le connaît pas? De plus, l'obscurcissement de l'esprit croît avec le nombre des péchés. Plus nombreux et plus graves sont nos péchés, plus épaisses sont nos ténèbres.

 

         Le Saint Esprit appelé par l'Église « Lumière très bienfaisante: lux beatissima » (Missel Romain: Pentecôte, Séquence, str. 5), par ses divines splendeurs, n'embrase pas seulement nos âmes du saint amour, mais il dissipe nos ténèbres, nous montre le néant des biens passagers de la terre, la valeur des biens éternels, l'importance du salut, le prix de la grâce, la bonté de Dieu, l'amour infini qu'il mérite, l'immense amour qu'il nous porte.

 

         « L'homme naturel, dit l'Apôtre, ne connaît pas les choses de l'Esprit de Dieu » (1 Co 2, 14). L'homme naturel, c'est celui que l'Esprit de Dieu n'a pas encore éclairé ni sanctifié; il ne connaît pas les choses de Dieu. À plus forte raison les ignore-t-il, l'homme plongé dans la fange des plaisirs terrestres. Aussi ce malheureux aime-t-il ce qu'il devrait haïr, hait-il ce qu'il devrait aimer. « Ô Amour non connu, s'écriait sainte Marie-Madeleine de Pazzi, ô Amour non aimé! » (V. Puccini, Vita della veneranda suor M. Maddalena de'Pazzi, P. 1, ch. 12, Florence 1611, 19) « Dieu n'est pas aimé, disait à son tour sainte Thérèse d'Avila, parce qu'il n'est pas connu. » (Ste Thérèse d'Avila, Exclamations, ch. 14; MA 532). Les saints, pour ce motif, demandaient sans cesse au Seigneur de les éclairer: écoutez leurs supplications « Envoyez-nous votre lumière! » (Ps 43/42, 3) « Dissipez mes ténèbres! » (Ps 18/17, 3) « Ouvrez mes yeux! » (Ps 119/118, 18). Sans lumière, en effet, impossible d'éviter les précipices; impossible de trouver Dieu.

 

 

Affections et prières

 

         Ô saint et divin Esprit, vous êtes vraiment Dieu, un seul Dieu avec le Père et le Fils: je le crois. Vous êtes le Dispensateur de toutes les lumières qui m'ont fait voir la gravité de mes offenses, mon devoir rigoureux de vous aimer: je vous adore et vous reconnais comme tel; je vous rends mille actions de grâces. – Je me repens souverainement de vous avoir offensé. Je méritais l'abandon dans mes ténèbres, mais je vous que vous ne m'avez pas encore irrémédiablement délaissé. Daignez continuer, ô Esprit éternel, de m'éclairer; faites-moi connaître de plus en plus votre infinie bonté; pour l'avenir, donnez-moi la force de vous aimer de tout mon cœur. Multipliez vos grâces à tel point que j'aie le bonheur d'être vaincu par vous, forcé par vous à n'aimer que vous seul. Je vous en conjure, au nom des mérites de Jésus Christ. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je vous aime plus que moi-même. Je veux être tout à vous; accueillez-moi; ne permettez pas que je me sépare encore de vous.

 

         Ô Marie, ma Mère, prêtez-moi sans cesse le secours de vos prières.

 

 

 

 

 

TROISIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR  EST UNE EAU DÉSALTÉRANTE

 

 

         « Source vive: fons vivus » (Bréviaire Romain: Pentecôte, vêpres, hymne Veni Creator Spiritus, str. 2): c'est un autre nom donné par l'Église à l'amour. « Celui qui boira de l'eau que je lui donnerai, disait notre divin Rédempteur à la Samaritaine, n'aura plus jamais soif » (Jn, 4, 13). L'amour est une eau qui désaltère; le véritable ami de Dieu ne cherche, ne désire que lui, car en Dieu il trouve tous les biens. Pleinement satisfait par la possession de Dieu seul, il marche dans la joie de son âme, redisant sans cesse: « Mon Dieu, mon Tout: Deus meus, et Omnia. » (C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, tome 2, Avignon 1824, 260).

 

         Sous l'ancienne Loi, Dieu se plaignait déjà de ces âmes, – nombreuses, – qui mendiaient auprès des créatures quelques misérables satisfactions de courte durée, et qui le délaissaient, Lui, le Bien infini, la Source intarissable de toutes les joies: « Ils m'ont abandonné, moi, la Source des eaux vives, pour se creuser des citernes, des citernes crevassées, qui ne retiennent pas l'eau » (Jr 2, 13). Aussi Notre Seigneur, qui nous aime et désire nous voir heureux, nous crie-t-il à tous: « Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi, et qu'il boive » (Jn 7, 37). Si quelqu'un a soif de félicité, qu'il vienne à moi; je lui donnerai le Saint Esprit qui le remplira de bonheur en cette vie et en l'autre. « Celui qui croit en moi, poursuit le divin Maître, de son sein, comme dit l'Écriture, couleront des fleuves d'eau vive » (Jn 7, 38). Celui, donc, qui croit en Jésus Christ et l'aime vraiment, sera comblé d'innombrables grâces: de son cœur, c'est-à-dire de sa volonté, jailliront les sources des saintes vertus qui le rendront capable non seulement de conserver pour soi la vie surnaturelle, mais de la communiquer aux autres.

 

         L'eau mystérieuse dont parle Notre Seigneur, c'est le Saint Esprit, l'Amour substantiel, qu'il promit de nous envoyer du ciel, après son Ascension: « Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croient en lui; car l'Esprit n'était pas encore donné, parce que Jésus n'avait pas encore été glorifié » (Jn 7, 39). Une clef ouvre les canaux de cette eau si bienfaisante, c'est la prière par laquelle nous obtenons tous les biens, en vertu de la divine promesse: « Demandez, et vous recevrez » (Jn 16, 24). Nous sommes aveugles, faibles et pauvres; la prière nous obtient la lumière, la force, les richesses surnaturelles: « Avec la prière seule, disait Théodoret, nous pouvons tout. » (Théodoret, Histoire religieuse, ch. 16; PG 82, 1418). Dieu veut nous accorder ses grâces, mais à la condition d'être prié.

 

 

Affections et prières

 

         Mon Jésus, avec la Samaritaine je vous dis: « Donnez-moi de cette eau. » Donnez-moi l'eau de votre amour, afin que j'oublie la terre et vive pour vous seul, ô aimable Infini! « Riga quod est aridum. » (Missel Romain: Pentecôte, Séquence, str. 7). Mon âme est une terre desséchée qui ne produit que les ronces et les épines du péché: daignez l'arroser des eaux de votre grâce, afin qu'elle porte quelques fruits, accomplisse quelques œuvres glorieuses pour vous, avant que la mort me fasse sortir de ce monde. Ô Source d'eau vive, ô mon souverain Bien, que de fois je vous ai délaissée pour des eaux fangeuses qui m'ont privé de votre amour! Ah! Que ne suis-je mort plutôt que de vous offenser! À l'avenir, je ne veux chercher que vous, ô mon Dieu! Prêtez-moi votre secours et faites que je vous sois fidèle.

 

         Ô Marie, mon Espérance, gardez-moi toujours sous le manteau de votre protection.

 

 

 

 

 

QUATRIÈME MÉDIATION

 

LE SAINT AMOUR EST UNE ROSÉE FÉCONDANTE

 

 

         « Que le Saint Esprit répandu dans nos cœurs les purifie, et les rende féconds par l'intime effusion de sa rosée salutaire. » (Missel Romain: Pentecôte, Postcommunion (ancienne liturgie)). Telle est la prière que l'Église met souvent sur nos lèvres dans la liturgie sacrée. L'amour engendre les bons désirs, les saintes résolutions, les bonnes œuvres: ce sont là les fleurs et les fruits de la grâce de l'Esprit divin.

 

         L'amour est encore appelé Rosée, parce qu'il tempère l'ardeur des mauvais penchants et des tentations. Aussi l'Église nous fait-elle chanter à la gloire du Saint Esprit: « Vous êtes le Modérateur de l'ardeur funeste, un doux Rafraîchissement: in oestu temperies dulce Refrigerium. » (Missel Romain: Pentecôte, Séquence, str. 3-4).  – quand cette Rosée descend-elle dans nos cœurs? Pendant l'oraison. Un quart d'heure d'oraison suffit pour apaiser, – si violent qu'il soit, – tout mouvement de haine ou d'amour déréglé. « Le Seigneur, dit l'Épouse des cantiques, m'a fait entrer dans son cellier; il a ordonné en moi l'amour » (Ct 2, 4). La méditation est ce cellier mystérieux où le Seigneur nous apprend à régler notre charité, en aimant notre prochain comme nous-mêmes, et Dieu plus que toutes choses. Aimer Dieu, c'est aimer l'oraison; ne pas aimer l'oraison, c'est se mettre dans l'impossibilité morale de résister à ses passions.

 

 

Affections et prières

 

         Ô divin Esprit, je ne veux plus vivre pour moi-même; tout le reste de ma vie, je veux l'employer à vous aimer, à vous plaire. Aussi, je vous supplie de m'accorder le don de l'oraison; venez dans mon cœur; enseignez-moi vous-même à la bien pratiquer. Donnez-moi l'énergie nécessaire pour ne pas la négliger par dégoût, dans les moments d'aridité. Donnez-moi l'esprit de prière, je veux dire la grâce de prier toujours et de vous adresser les demandes les plus agréables à votre divin Cœur. Mes péchés m'avaient déjà perdu; mais les multiples marques de votre tendresse me font voir que vous voulez mon salut et ma sanctification; eh bien! Oui, je veux me sanctifier pour vous faire plaisir et pour aimer davantage votre infinie bonté. Je vous aime, ô mon souverain Bien, mon Amour, mon Tout! Parce que je vous aime, je me donne tout à vous.

 

         Ô Marie, mon Espérance, protégez-moi.

 

 

 

 

 

CINQUIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR EST UN REPOS RÉCONFORTANT

 

 

         « Repos dans la fatigue, consolation dans les larmes »: tels sont encore les noms que l'Église donne au Saint Esprit: in labore Requies, in fletu Solatium. (Missel romain: Pentecôte, Séquence, str. 4). – L'amour est un repos réparateur. En effet, la principale propriété de l'amour, c'est d'unir la volonté de la personne aimante à celle de la personne aimée. Quelqu'un aime-t-il Dieu? Pour conserver le calme et la paix au milieu de tous les affronts qu'il reçoit, de toutes les douleurs qu'il endure, de tous les revers qu'il essuie, il lui suffit de savoir que ces maux lui surviennent par la Volonté de Dieu. Un simple: « Dieu le veut » lui procure contentement et sérénité dans toutes ses tribulations. C'est la paix divine « qui surpasse tous les plaisirs des sens » (Ph 4, 7), comme l'enseigne l'Apôtre. À peine sainte Marie-Madeleine de Pazzi avait-elle dit: « Volonté de Dieu » (V. Puccini, Vita della veneranda suor M. Maddalena de'Pazzi, P. 1, ch. 59, Florence 1611, 82), que son cœur débordait de joie.

 

         En cette vie, chacun doit porter sa croix; mais, dit sainte Thérèse d'Avila, la croix est lourde à qui la traîne, légère à qui l'embrasse avec amour. (Ste Thérèse d'Avila, Pensées sur l'Amour de Dieu, ch. 2, n. 26; MA 578). Blesser, guérir, le Seigneur sait faire les deux choses en même temps: « Il frappe, et sa main guérit » (Jb 5, 18), dit le saint homme Job. Par son onction d'une inexprimable douceur, le Saint Esprit rend aimables et délicieux les opprobres et les tourments eux-mêmes.

 

         « Oui, Père, je vous bénis de ce qu'il vous a plu ainsi » (Mt 11, 26). C'est ce que nous devons dire avec le divin Maître dans toute adversité; quand nous sommes effrayés par la menace d'un malheur temporel, disons et redisons: « Faites, mon Dieu! J'accepte dès maintenant tout ce que vous ferez. » Il est aussi fort utile de s'offrir souvent à Dieu dans le cours de la journée, à l'exemple de sainte Thérèse d'Avila. (Ste Thérèse d'Avila, Avis, n. 30, n. 30; MA 1051).

 

 

Affections et prières

 

         Ah! Mon Dieu, combien de fois, pour faire ma volonté, ne me suis-je pas dressé contre la vôtre en la méprisant! Je suis désolé de ce mépris plus que de tout autre mal. Désormais, je veux vous aimer de tout mon cœur. « Parlez, Seigneur; car votre serviteur écoute » (1 S 3, 10). Dites-moi ce que vous attendez de moi, je veux tout accomplir. Votre volonté sera toujours mon unique désir, mon unique amour. Ô Saint Esprit, daignez soutenir ma faiblesse. Vous êtes la Bonté même: est-il possible que j'aime autre chose que vous? Je vous en conjure, attirerez à vous toutes mes affections par la suavité de votre saint amour. Je renonce à tout, pour me donner tout à vous; acceptez-moi, aidez-moi.

 

         Ô Marie, ma Mère, j'ai confiance en vous.

 

 

 

 

 

SIXIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR EST UNE FORCE IRRÉSISTIBLE

 

 

         « L'amour est fort comme la mort » (Ct 8, 6).

 

         De même qu'aucune force créée ne résiste à la mort, ainsi toute difficulté, si grande qu'elle soit, cède à l'ardeur d'une âme aimante. Dès qu'il s'agit de plaire à la personne aimée, l'amour surmonte tout: pertes, mépris, douleurs. « Pas de dureté qui ne soit amollie par le feu de l'amour » (S. Augustin, Les mœurs de l'Église, ch. 22, n. 41; PL 32, 1329; BA 1, 199), a dit saint Augustin.

 

         Le signe le plus certain de l'amour vrai d'une âme pour Dieu, c'est la constance de cet amour dans l'adversité comme dans la prospérité. « Dieu, disait saint François de Sales, n'est pas moins aimable quand il nous afflige que quand il nous console, parce qu'il fait tout par amour. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 9, ch. 2, RVP 764). De même, plus il nous afflige, plus il nous aime. « J'estime plus heureux, s'écriait saint Jean Chrysostome, le grand Apôtre dans le fers, que le grand Apôtre ravi jusqu'au troisième ciel. » (S. Jean Chrysostome, Homélie 8 sur l'Ép. aux Ephésiens, n. 1; PG 62, 57).

 

         Aussi les saints Martyrs se réjouissaient-ils au milieu des supplices; aussi remerciaient-ils le Seigneur, comme de la faveur la plus insigne qu'il leur eût jamais faite, de leur fournir l'occasion de souffrir pour son amour. Quant aux autres saints qui n'ont point rencontré de tyrans pour les torturer, ils sont devenus leurs propres bourreaux par les pénitences rigoureuses qu'ils se sont imposées en vue de plaire à Dieu. « Quand on aime, dit saint Augustin, on ne souffre point; ou, si l'on souffre, on aime sa souffrance. » (S. Augustin, Excellence du veuvage, ch. 21, n. 26; PL 40, 448; BA 3, 297).

 

 

Affections et prières

 

         Ô Dieu de mon âme, je dis bien que je vous aime; mais que fais-je pour votre amour? Rien. C'est donc un signe que je ne vous aime pas, ou trop peu. Daignez, mon Jésus, m'envoyer le Saint Esprit, afin qu'il me donne la force de souffrir par amour pour vous, et de faire quelque chose pour vous avant ma mort. Ah! Mon bien-aimé Rédempteur, ne permettez pas que j'expire dans l'état de froideur et d'ingratitude qui fut le mien jusqu'ici. Accordez-moi le courage d'aimer les souffrances en expiations des innombrables péchés qui m'ont mérité l'enfer. Ô mon Dieu, – tout entier bonté, tout entier amour, – vous désirez habiter mon âme, d'où je vous ai si souvent chassé: revenez, faites-en votre demeure, possédez-la, faites qu'elle soit toute à vous. Je vous aime, ô mon Sauveur; dès lors vous êtes avec moi: « Celui qui demeure dans la charité, m'assure votre apôtre saint Jean, demeure en Dieu, et Dieu en lui » (1 Jn, 4, 16). Puisque vous êtes en moi, intensifiez les flammes, fortifiez dans mon cœur les chaînes de votre amour, afin que je ne désire, ne cherche, n'aime plus rien, hormis vous seul. Que les chaînes de votre amour soient tellement fortes, qu'elles m'empêchent à jamais de me séparer de vous! Être à vous, tout à vous, ô mon Jésus: c'est ma résolution.

 

         Ô Marie, ma Reine et mon Avocate, obtenez-moi persévérance et amour.

 

 

 

 

 

SEPTIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR FAIT DE NOTRE ÂME LE TEMPLE DE DIEU

 

 

         « Doux Hôte de notre âme: Dulcis Hospes animae » (Missel Romain: Pentecôte, Séquence, str. 3), nouveau titre donné par l'Église au Saint Esprit. C'est la réalisation de la grande promesse que Jésus Christ a faite à ses amis, en ces termes: « Si vous m'aimez, observez mes commandements; et moi je prierai mon Père, et mon Père vous enverra un autre Consolateur, le Saint Esprit, afin qu'il demeure toujours avec vous » (Jn 14, 15-16). Or, le Saint Esprit n'abandonne jamais une âme le premier: « il n'en sort qu'expulsé par le péché mortel », comme nous l'enseigne le concile de Trente. (G. Dumeige, La foi catholique, Concile de Trente, sess. 6, ch. 11, Paris 1961, n. 570-572).

 

         Tout véritable ami de Dieu et donc le temple de Dieu; mais Dieu lui-même nous déclare qu'il n'est satisfait qu'à la condition d'être aimé de tout notre cœur. Le Sénat romain, rapporte saint Augustin, refusa d'admettre Jésus Christ au nombre des dieux de l'Empire, parce que c'est un dieu superbe exigeant l'adoration pour lui seul.(S. Augustin, De l'accord des Évangélistes, liv. 1, ch. 12, n. 18; PL 34, 1050). Rien de plus vrai: Jésus Christ ne tolère pas de compagnons dans un cœur qui désire l'aimer; il veut l'habiter seul, pour en être aimé seul. Cesse-t-il d'être l'unique objet de nos affections? Il porte pour ainsi dire envie aux créatures qui lui ravissent une partie de ce cœur qu'il veut tout entier pour lui: « Pensez-vous, écrit l'apôtre saint Jacques, que l'Écriture dise en vain: C'est jusqu'à la jalousie que vous aime l'Esprit qu'il a mis en vous? » (Jc 4, 5). D'un mot, comme l'affirme saint Jérôme, « Jésus est un Dieu jaloux: Zelotypus est Jésus. » (S. Jérôme, Lettre 22 à Eustochium, n. 25; PG 22, 411).

 

         Aussi l'Époux céleste loue-t-il l'âme qui, pareille à la tourterelle, vit dans la solitude, invisible au monde: « Tes joues ont la beauté de la tourterelle » (Ct 1, 10). C'est sa volonté manifeste que le monde n'ait aucune part à l'amour de cette âme; toutes les fibres de ce cœur, il les réclame pour lui. Dans le même Cantique des cantiques, il appela « Jardin fermé » son Épouse: « C'est un jardin fermé que ma sœur, mon épouse » (Ct 4, 12). Elle ne laisse entrer dans son cœur aucune affection terrestre. Au fait, Jésus ne mérite-t-il pas tout notre amour, « lui qui nous a tout donné, ne s'est rien réservé », selon la remarque de saint Jean Chrysostome? (S. Jean Chrysostome, Commentaire sur le Ps. 44, n. 11; PG 55, 200). Après nous avoir donné son Sang et sa vie, que peut-il nous donner de plus?

 

 

Affections et prières

 

         Je le vois, ô mon Dieu, vous voulez que je sois tout à vous. Je vous ai tant de fois banni de mon âme; cependant vous n'avez pas dédaigné d'y rentrer, de m'unir à vous de nouveau. Je vous en supplie: emparez-vous maintenant de tout moi-même. Je me donne tout à vous, daignez m'accepter, ô mon Jésus, et ne permettez pas qu'à l'avenir, je vive un seul instant privé de votre amitié. Vous me cherchez; à mon tour, je ne cherche que vous. Vous exigez mon âme, et mon âme ne veut pas autre chose que vous. Vous m'aimez, je vus aime; parce que vous m'aimez, attachez-moi si fortement à vous, que je ne m'éloigne plus jamais de vous.

 

         Ô Reine du ciel, je me confie en vous.

 

 

 

 

 

HUITIÈME MÉDITATION

 

LE SAINT AMOUR EST UN LIEN PUISSANT

 

 

         Le Saint Esprit, – Amour incréé, – est le lien indissoluble qui unit le Père au Verbe éternel; il unit encore nos âmes à Dieu. « C'est le propre de la charité, dit saint Augustin, d'unir nos âmes à Dieu » (S. Augustin, Mœurs de l'Église, liv. 1, ch. 11, n. 19; PL 32, 1319; BA 1, 167), et la charité est une effusion, une communication du Saint Esprit. Saint Laurent-Justinien s'écriait, transporté de joie: « Ô Amour, tu es donc un lien tellement fort que tu peux captiver un Dieu et l'attacher à nos âmes! » (S. Laurent-Justinien, L'Arbre de vie, tr. 4, v. 6; œuvres Lyon 1628, 27, col. 1)

 

         Les liens du monde sont des liens de mort, par contre les liens de Dieu sont des liens de vie et de salut: « Ses liens sont des chaînes salutaires. » (Ecclésiastique 6, 31, Vulgate). Car les liens de Dieu sont ceux de l'amour qui nous unit à Dieu, notre véritable et unique vie.

 

         Avant la venue de Jésus Christ, les hommes s'éloignaient de Dieu; rivés à la terre, ils refusaient de s'unir à leur Créateur. Que fit ce Dieu plein de tendresse? Il les a ramenés vers lui par des liens d'amour, selon la prédiction d'Osée: « Je le guidais avec humanité par des liens de tendresse » (Os 11, 4). Ces liens, ce sont les grâces, les lumières, les invitations à la charité pour Dieu, les promesses du paradis, qu'il nous a prodiguées; mais surtout le don qu'il nous a fait de Jésus Christ dans le sacrifice de la Croix et dans le sacrement de l'Autel; enfin, le don du Saint Esprit. Écoutez l'exhortation opportune du prophète Isaïe: « Détache les chaînes de ton cou, captive, fille Sion » (Es 52, 2). C'est-à-dire: « Âme créée pour le ciel, dégage-toi des chaînes de la terre, pour t'unir à Dieu par les chaînes du saint amour. » L'Apôtre fait écho au prophète, quand il écrit: « Surtout, revêtez-vous de la charité, qui est le lien de la perfection » (Col 3, 14). L'amour est un lien qui réunit toutes les vertus et rend l'âme parfaite. « Aime et fais ce que tu veux »: c'est un mot très juste de saint Augustin. (S. Augustin, Commentaire sur la lettre de Jean aux Parthes, ch. 4, n. 8; PL 36, 2033). Le véritable ami de Dieu évite avec soin tout ce qui déplaît à son Bien-Aimé, et cherche à lui plaire en tout.

 

 

Affections et prières

 

         Vous m'avez trop obligé, mon cher Jésus, à vous aimer; mon amour vous a coûté trop cher; ne serais-je pas un monstre d'ingratitude, si je vous aimais peu, ou si je partageais mon cœur entre vous et les créatures, après vous avoir vu donner pour moi votre sang et votre vie? Je veux me détacher de tout et placer en vous seul toutes mes affections; mais, hélas! Je suis trop faible pour tenir ma résolution. Vous qui me l'inspirez, donnez-moi la force de la réaliser. Mon bien-aimé Jésus, transpercez mon cœur avec le dard délicieux de votre amour, afin que, sans trêve, je languisse du désir de vous posséder, et que, sans trêve, je me consume d'amour pour vous! Ah! Mon Jésus, que je ne cesse plus de vous chercher, de soupirer après vous, de vous trouver de plus en plus! Je ne veux que vous, ô mon Jésus, rien de plus. Faites que je redise sans interruption pendant ma vie, surtout à l'heure de ma mort: « Mon Jésus, je ne veux que vous, rien de plus! »

 

         Ô Marie, ma Mère, faites que, désormais, je ne veuille plus autre chose que Dieu.

 

 

 

 

 

NEUVIÈME MÉDITATION

 

L'AMOUR EST UN TRÉSOR QUI RENFERME TOUS LES BIENS

 

 

         Au témoignage de l'Évangile, l'amour est le trésor pour l'acquisition duquel on doit tout quitter. Quoi de plus évident? Ne nous enrichit-il pas de l'amitié divine? « C'est pour les hommes un trésor inépuisable; ceux qui en usent ont part à l'amitié de Dieu » (Sg 7, 14). Celui qui possède Dieu, possède tout. Pourquoi donc, s'écrie saint Augustin, cherchez-vous autre chose? (S. Augustin, Manuel, ch. 34; PL 40, 966). Cherchez le Bien unique qui renferme tous les biens. Mais ce Bien unique, – Dieu, – on ne peut le trouver sans renoncer aux créatures. « Détachez votre cœur de tout le créé, enseigne sainte Thérèse, et vous trouverez Dieu. » (Ste Thérèse d'Avila, Avis, n. 36; MA 1051). Trouver Dieu, c'est trouver la satisfaction de tous ses désirs: « Fais de l'Éternel tes délices, et il te donnera ce que ton cœur désire » (Ps 37/36, 4). Le cœur humain court sans cesse à la poursuite de biens capables de le rendre heureux; les meilleurs qu'il rencontre parmi les créatures ne lui procurent que déception; aucun ne réussit à le contenter pleinement. Se tourne-t-il vers Dieu, et ne cherche-t-il plus que Dieu seul? C'est la réalisation, l'apaisement de toutes ses aspirations. Quels sont, en effet, les hommes les plus heureux sur la terre, sinon les saints? Et pourquoi? Parce qu'ils ne veulent, ne cherchent que Dieu seul.

 

         Un prince qui chassait vit un solitaire errant dans la forêt: « Que faites-vous dans ce désert? » lui demanda-t-il. –  Et vous, Seigneur, interrogea l'anachorète à son tour, qu'y venez-vous faire? » – « Je fais la chasse aux animaux. » – « Et moi, repartit le solitaire, je cherche Dieu. » (Vie des Pères: 1.9, ch. 13; PL 74, 68).

 

         Le tyran qui martyrisa saint Clément, évêque d'Ancyre, lui présenta de l'or et des pierreries pour l'engager à renoncer à Jésus Christ; le saint, après un profond soupir, s'écria: « On ose mettre un Dieu en comparaison avec un peu de boue! » (S. Clément d'Ancyre, Actes de, ch. 5, Acta Sanctorum, J. Bollandus, 23 janvier, tome 3, Paris 1747, 135).

 

         Heureux qui connaît le prix de l'amour divin, et tâche d'acquérir ce trésor! Dès qu'il le possédera, de lui-même il se dépouillera de tout, pour ne plus garder que Dieu. « Quand le feu est dans la maison, disait saint François de Sales, on jette tous les meubles par les fenêtres. » (P. Camus, L'Esprit de saint François de Sales, P. 3, ch. 27; Paris 1747, 135). Ce grand serviteur de Dieu que fut le Père Paul Segneri le Jeune disait habituellement: « L'amour est un voleur qui nous enlève toutes nos affections terrestres et nous fait soupirer: Seigneur, que désirai-je, sinon vous seul? » (F. Galluzzi, Vie de Paul Segneri Junior, liv. 4, ch. 1; Roma 1716, 269).

 

 

Affections et prières

 

         Par le passé, mon Dieu, ce n'est pas vous que j'ai cherché, mais moi-même et mes satisfactions. Pour me les procurer, je vous ai tourné le dos à vous, le Bien suprême. Toutefois, une parole de votre prophète Jérémie me console: « Le Seigneur est bon pour l'âme qui le cherche » (Lm 3, 25). Vous êtes toute bonté pour l'âme qui désire vous trouver. Mon bien-aimé Jésus, je connais la gravité de mes offenses; je m'en repens de tout mon cœur. Vous êtes un Trésor infini, je le sais; je ne veux pas abuser de cette lumière: je renonce à tout et vous choisis pour l'unique objet de mon amour. Mon Dieu, mon Amour, mon Tout, je vous aime, je vous désire, je soupire après vous. Ah! Venez, Esprit Saint! Par votre feu divin, détruisez en moi toute affection qui n'est pas pour vous. Faites que je sois tout à vous, et que je surmonte toute difficulté pour vous plaire.

 

         Ô Marie, ma Mère et mon Avocate, aidez-moi de vos prières.

 

 

 

 

 

DIXIÈME MÉDITATION

 

MOYENS D'AIMER DIEU ET DE SE SANCTIFIER

 

 

         Plus on aime Dieu, plus on est saint. « L'oraison, disait saint François de Borgia, introduit l'amour divin dans notre cœur; mais c'est la mortification qui le vide de la terre des affections déréglées et le rend capable de recevoir le feu sacré. » Plus la terre occupe de place dans un cœur, moins il en reste à l'amour de Dieu: « On ne rencontre pas la sagesse, c'est-à-dire l'amour de Dieu, dans la contrée de ceux qui vivent dans les plaisirs » (Jb 28, 13). Aussi les saints se sont-ils efforcés de mortifier, dans toute la mesure du possible, leurs sens et leur amour propre. Ils sont le petit nombre, nous devons vivre avec le petit nombre, si nous voulons nous sauver avec le petit nombre. C'est l'enseignement de saint Jean Climaque: « Désirez-vous régner un jour avec le petit nombre? Vivez maintenant avec le petit nombre. » (S. Jean Climaque, L'Échelle du Paradis, degré 4; PG 88, 703-704). C'est aussi celui de saint Bernard: « On ne peut atteindre la perfection sans mener une vie en quelque sorte unique, supérieure à celle de la foule. »

 

         Notre sanctification exige avant tout le désir, mais le désir accompagné de résolution. Certains se bornent au désir, et ne mettent jamais la main à l'œuvre. « Le démon, disait sainte Thérèse, ne craint pas ces âmes irrésolues... Dieu aime les âmes courageuses. » (Ste Thérèse d'Avila, Le Chemin de la Perfection, ch. 23, n. 4; MA 445). Pour arrêter notre élan, le démon emploie cette ruse: « Pur orgueil, redit-il avec insistance, pur orgueil que la pensée de faire de grandes choses pour Dieu! » Déjouez cette ruse du Menteur, en répliquant: « Pur orgueil, en effet, si j'avais la prétention d'accomplir ces grandes choses par mes propres forces; nul orgueil, au contraire, si je prends la résolution de me sanctifier, avec le secours de Dieu, en disant avec l'Apôtre: « Je puis tout en Celui qui me fortifie » (Ph 4, 13).

 

         S'armer de courage et de résolution, mettre la main à l'œuvre sans délai, voilà ce qu'il faut. La prière est toute puissante. Ce que nous ne pouvons pas par nos propres forces, nous le pouvons très certainement avec l'aide de Dieu. Or, cette aide est promise, assurée à quiconque la demande: « Vous demanderez tout ce que vous voudrez, et cela vous sera donné » (Jn 15, 7).

 

 

Affections et prières

 

         Mon cher Rédempteur, vous désirez mon amour; vous me commandez de vous aimer de tout mon cœur. Eh bien, oui! Mon Jésus, c'est de tout mon cœur que je veux vous aimer. Appuyé sur votre Miséricorde, ô mon Dieu, j'ai la hardiesse de vous dire que mes péchés ne m'effraient point; car, maintenant, je les hais et déteste plus que tout autre mal; je sais aussi que vous oubliez les fautes d'une âme qui se repent et vous aime. Je vous ai, par le passé, offensé plus que les autres: pour ce motif, je veux vous aimer plus que les autres avec le secours que j'attends de vous. Seigneur, mon Dieu, vous voulez me voir saint; moi, je veux le devenir pour vous plaire. Je vous aime, ô Bonté infinie; je me donne tout à vous; vous êtes mon unique Bien; mon unique Amour, daignez m'accepter, ô mon Amour! Faites que je sois tout à vous; ne permettez pas que je vous contriste encore. Faites que je m'épuise entièrement pour vous, comme vous l'avez fait pour moi.

 

         Ô Marie, Épouse du Saint Esprit, la plus aimante et la plus aimée, obtenez-moi le saint amour et la fidélité.

 

 

 

 

 

HUIT MÉDITATIONS POUR L'OCTAVE DU TRÈS SAINT SACREMENT

 

 

 

 

 

PREMIÈRE MÉDITATION

 

AMOUR DE JÉSUS DANS LE TRÈS SAINT SACREMENT

 

 

         Quand notre très aimant Rédempteur vit « arrivée l'heure de son départ de ce monde pour retourner à son Père » (Jn 13, 1), après avoir accompli par sa Mort l'œuvre de notre salut, il ne voulut pas nous laisser seuls dans cette vallée de larmes. Que fit-il? Il institué le très saint sacrement de l'Eucharistie, afin de se laisser à nous tout entier. « Aucune langue ne saurait exprimer, dit saint Pierre d'Alcantara, la grandeur de l'amour que Jésus porte à tout âme en état de grâce. Aussi, ce tendre Époux, sur le point de quitter la terre, ne permit-il pas que son éloignement fût pour son épouse chérie une occasion de l'oublier: il lui laissa pour mémorial ce divin Sacrement dans lequel il réside lui-même. Il ne voulait pas qu'entre son épouse bien-aimée et lui restât un autre gage que lui-même pour raviver perpétuellement son souvenir. » (S. Pierre d'Alcantara, De l'oraison et de la Méditation, p. 1, ch. 4; Rome 1706, 96).

 

         Pourquoi donc Jésus Christ a-t-il institué ce sacrement d'amour? Pour empêcher la mort elle-même de le séparer de nous, pour demeurer avec nous jusqu'à la fin du monde: « Voici que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles » (Mt 28, 20). Voyez-le donc présent dans des milliers de tabernacles, comme nous l'enseigne la Foi; il s'y tient comme dans autant de prisons d'amour où puissent facilement le trouver toutes les âmes qui le cherchent. – Mais, Seigneur, s'écrie saint Bernard, cette présence anéantie ne convient pas à votre Majesté! (S. Bernard, Cantique des Cantiques, sermon 59, n. 2; PL 183, 1062; BG 611). – Elle convient à mon amour, cela suffit, répond Jésus.

 

         Quels sentiments de tendre dévotion n'éprouvent-ils pas, les pèlerins de Terre sainte, lorsqu'ils visitent la grotte où naquit le Verbe incarné, le prétoire qu'il arrosa de son Sang, le Calvaire qui fut le théâtre de sa mort, le sépulcre où reposa son corps sacré! Combien plus vive, plus profonde, doit être notre dévotion devant un tabernacle qui renferme Jésus lui-même sous les voiles eucharistiques! « Parmi tous les sanctuaires, disait le vénérable Jean d'Avila, aucun ne surpasse en excellence ni en piété une simple église où se trouve la divine Eucharistie. » (Jean d'Avila, dans Louis de Grenade, Vie du Maître Jean d'Avila, ch. 4, n. 8; Œuvres, trad. Bareille, Paris 1866, 614).

 

 

Affections et prières

 

         Mon bien-aimé Jésus, ô Dieu si débordant d'amour pour les hommes, que pourriez-vous encore inventer afin de vous faire aimer de ces ingrats? Ah! Si tous les hommes vous aimaient, on verrait sans cesse se presser dans les églises une multitude de personnes, prosternées, la face contre terre, pour adorer et remercier avec des transports d'amour Celui que les yeux de la foi voient caché dans le tabernacle. Mais non; les hommes vous oublient, vous et votre amour; ils vous laissent là, ô mon Dieu, seul, sans aucune compagnie, pour accourir auprès d'un homme dont ils espèrent obtenir quelque misérable faveur. Oh! Que ne puis-je par mes hommages réparer une telle ingratitude! Combien je suis profondément affligé de leur avoir autrefois ressemblé, de ne vous avoir témoigné, moi aussi, que de l'indifférence et du mépris! Mais je veux me convertir, et venir désormais en votre présence le plus souvent et le plus longtemps que je pourrai. Embrasez-moi de votre saint amour, afin que je ne vive plus que pour vous aimer et faire votre bon plaisir. Vous méritez l'amour de tous les cœurs. S'il fut un temps où je vous méprisais, maintenant je n'ai plus qu'un désir: vous aimer. Mon Jésus, vous êtes mon amour et tout mon bien. « Deus meus, et omnia: Mon Dieu, mon Tout. » (C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, tome 2, Avignon 1814, 260).

 

         Très sainte Vierge Marie, obtenez-moi un grand amour pour le très Saint Sacrement.

 

 

 

 

 

DEUXIÈME MÉDITATION

 

JÉSUS EST DANS LE TRÈS SAINT SACREMENT POUR SE RENDRE ACCESSIBLE À TOUS

 

 

         Les rois de la terre, dit saint Thérèse d'Avila, ne permettent pas indistinctement à tous leurs sujets de les aborder. Tout ce que peuvent espérer les pauvres, les gens de basse condition, c'est de leur faire parler par une tierce personne.  – Mais avec vous, ô Roi de gloire, il n'est pas besoin d'intermédiaire. (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 37, n. 5; MA 282). Quand une âme le veut, elle vous trouve au très Saint Sacrement de l'autel; elle peut s'entretenir avec vous à son gré, en toute liberté. « C'est précisément pour nous inspirer plus de confiance et nous ôter toute crainte de nous approcher de lui, – ajoutait la même sainte, – que Jésus cache sa Majesté sous les humbles apparences du pain. »

 

         Du fond de son tabernacle, Jésus ne semble-t-il pas nous dire et nous redire avec un inexprimable amour: « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28). Oui, venez, pauvres; venez, malades; venez, affligés; venez, justes et pécheurs; tous, vous trouverez en moi le remède à vos maux, le soulagement de vos misères. Tel est, en effet, le désir de Jésus Christ: consoler quiconque recourt à lui. Nuit et jour, il demeure sur les autels afin de se rendre accessible à tous et de répandre sur tous l'abondance de ses grâces.

 

         Aussi les saints goûtaient-ils, dès ici-bas, un tel bonheur à s'entretenir avec Jésus dans le très Saint Sacrement, que les jours et les nuits passés en sa présence leur paraissaient des instants! La comtesse de Féria, devenue religieuse clarisse, était insatiable de rester au chœur, les yeux fixés sur le Tabernacle. Comme on lui demandait un jour ce qu'elle faisait dans ses longues visites au Dieu de l'Eucharistie: « Ce qu'on y fait? – repartit-elle avec étonnement – ce qu'on fait devant le très Saint Sacrement? On remercie, on aime, on prie. » (Donna Anna Ponce de Léon, Comtesse de Féria, naquit le 3 mai 1526 à Marcena (Andalousie), et mourut le 26 avril 1601. Sa vie fut écrite en espagol par le P. Martin de Rosa, s. j. ). À la vue de la sainte Hostie, saint Philippe de Néri ne pouvait s'empêcher de s'écrier: « Voilà mon amour! Voilà tout mon amour! » (L. Ponnelle, L. Bordet, Saint Philippe Néri, ch. 8; Paris 1927, 501). – Ah! Si Jésus était pour nous, comme pour les saints, tout notre amour, à nous aussi les jours et les nuits passés au pied du tabernacle, nous sembleraient des instants trop tôt écoulés!

 

 

Affections et prières

 

         J'espère, ô mon Jésus, que désormais, quand je viendrai vous visiter au Saint Sacrement, je dirai, moi aussi, et redirai sans cesse: « Voilà mon amour! Voilà tout mon amour! » Car, ô mon bien-aimé Rédempteur, c'est vous seul que je veux aimer; ma résolution est arrêtée, c'est que vous soyez l'unique amour de mon âme. Je me sens mourir de douleur, au souvenir que, par le passé, j'ai cherché les créatures et mes propres satisfactions jusqu'à vous tourner le dos à vous, le Bien infini! Mon Jésus, vous ne voulez-pas ma perte; la preuve c'est que vous m'avez souffert avec tant de patience et qu'au lieu de me punir, vous m'avez comblé de bienfaits. Ainsi, frappé en plein cœur comme par autant de flèches d'amour, je ne puis résister davantage, et je me donne tout à vous. Mais vous me voulez tout entier. Puisque telle est votre volonté, faites vous-même que je me donne à vous sans réserve; car seul vous pouvez le faire. Arrachez de mon cœur toute affection aux choses créées, à moi-même; faites ensuite que je ne cherche que vous, ne pense qu'à vous, ne parle que de vous, n'aie d'autre désir, d'autre ambition que de brûler d'amour pour vous, de vivre et de mourir pour vous. Venez, ô amour de mon Jésus, venez occuper mon cœur tout entier, bannissant toute affection qui n'est pas pour Dieu. Je vous aime, ô mon Jésus-Eucharistie; je vous aime, ma Vie, mon Trésor, mon Amour, mon Tout!

 

         Ô, Marie, mon Espérance, priez pour moi, faites que je sois tout à Jésus.

 

 

 

 

 

TROISIÈME MÉDITATION

 

GRANDEUR DU DON QUE NOUS A FAIT JÉSUS CHRIST EN SE DONNANT À NOUS DANS LE TRÈS SAINT SACREMENT

 

 

         Jésus Christ a sacrifié sa vie pour nous dans un océan de douleurs et d'ignominies, afin de nous témoigner l'immensité de son amour; mais cette mort cruelle n'a pas satisfait sa charité pour nous. Il voulut faire davantage. Pour nous contraindre en quelque sorte à l'aimer, il institua, la nuit qui précéda sa mort, la sainte Eucharistie dans laquelle il se livre à nous tout entier en nourriture.

 

         Tout-puissant qu'il est, Dieu se voit pourtant dans l'impossibilité de nous faire un don supérieur à celui qu'il fait à chaque âme dans ce Sacrement d'amour. En effet, par le Don de lui-même dans la sainte Communion, Jésus prit, pour ainsi parler, dans l'infini trésor de son amour toutes les richesses qu'il contenait. C'est l'enseignement du concile de Trente: « Il versa sur les hommes toutes les richesses de son amour. » (G. Dumeige, La Foi Catholique, Concile de Trente, Session 13, ch. 2; Paris 1961, n. 737, 409-410). Combien ne s'estimerait-il pas honoré, dit saint François de Sales, ce simple sujet auquel le roi enverrait pendant son repas une portion de sa propre nourriture! » Quel honneur bien plus grand, si le roi lui faisait parvenir quelque chose de sa propre substance, l'un de ses bras, l'une de ses mains, en signe d'amitié! (S. François de Sales, Semon 20, AN, tome 7, 182-183). Dans la Communion, ce n'est pas seulement un mets de sa table, ce n'est pas seulement une partie de son Corps sacré que Jésus nous donne; c'est son Corps lui-même, et tout entier: « Prenez et mangez: ceci est mon Corps » (Mt 26, 26). Avec son Corps sacré, Jésus nous donne son âme et sa divinité. Que peut-il nous donner de plus, après avoir tout donné? « En vérité, dit saint Jean Chrysostome, il vous a tout donné, sans rien se réserver. » (S. Jean Chrysostome, Commentaire du Ps. 44, n. 11; PG 55, 200). Ô prodige stupéfiant de l'amour divin! Le vrai Dieu, le souverain Seigneur et Maître de l'univers, se constitue notre bien!

 

 

Affections et prières

 

         Mon bien-aimé Jésus, quelle merveille pourriez-vous encore accomplir pour vos faire aimer de nous? Je vous en conjure: faites-moi comprendre cet excès d'amour: un Dieu réduit en nourriture afin de contracter avec nous, pauvres pécheurs, l'union la plus intime! Ô mon Rédempteur, vous m'avez aimé jusqu'à vous donner souvent à moi dans la sainte Communion; moi, hélas! J'ai commis l'ingratitude de vous chasser souvent de mon âme. Mais vous ne savez pas mépriser un cœur contrit et humilié. Par amour pour moi, vous vous êtes fait homme; par amour pour moi, vous avez voulu mourir; par amour pour moi, vous en êtes venu jusqu'à vous faire ma nourriture: que vous reste-t-il donc à faire pour conquérir enfin mon amour? Ah! Que ne puis-je mourir de douleur chaque fois que je me rappelle mon ingratitude pleine de mépris pour votre grâce! Ô mon Amour, de tout mont cœur je me repens de vous avoir offensé. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, Amour infini! Je n'ai plus qu'un désir: vous aimer; – qu'une crainte: vivre sans vous aimer. Mon bien-aimé Jésus, ne refusez pas de venir encore dans mon âme; venez; car je suis résolu de mourir plutôt mille fois que de vous chasser encore une fois; venez, car je veux faire tout mon possible pour vous plaire; venez, embrasez-moi tout entier de votre amour; faites que j'oublie tout pour ne plus penser qu'à vous, n'aspirer qu'à vous, mon souverain, mon unique Bien!

 

         Ô Marie, ma Mère, priez pour moi; faites, par votre intercession, que je sois reconnaissant pour tant d'amour que me témoigne Jésus.

 

 

 

 

 

QUATRIÈME MÉDITATION

 

GRANDEUR DE L'AMOUR MANIFESTÉ PAR JÉSUS DANS LE TRÈS SAINT SACREMENT

 

 

         « Sachant que son heure était venue de passer de ce monde à son Père, après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin » (Jn 13, 11).

 

         À l'approche de cette heure qu'il savait être celle de sa mort, Jésus voulut nous donner la plus grande preuve possible de son amour. En effet, explique saint Jean Chrysostome, cette expression de l'évangéliste: « il les aima jusqu'à la fin » doit s'entendre ainsi: « Il les aima jusqu'à l'extrême » (S. Jean Chrysostome, Homélie 70 sur saint Jean, n. 1; PG 59, 381-382), jusqu'à la dernière limite de l'amour. Quand, donc, le Sauveur se donna lui-même tout entier dans l'Eucharistie, il aima les hommes du plus grand amour possible, au point de ne pouvoir les aimer davantage.

 

         Quel temps Jésus choisit-il pour instituer cet auguste Sacrement et se laisser tout entier sous les apparences du pain et du vin? La nuit même où les hommes ne pensaient qu'à le faire mourir; lui ne pense qu'à leur donner la plus grande preuve de son amour. « Le Seigneur Jésus, dans la nuit où il fut livré (à ses ennemis), prit du pain, et, après avoir rendu grâces, le rompit et dit: Prenez et mangez, ceci est mon Corps » (1 Co 11, 23-24). Les marques d'affection que se donnent les amis au moment de la mort se gravent plus profondément dans le cœur: voilà pourquoi c'est à l'approche de sa mort que Jésus a voulu nous donner le très Saint Sacrement de l'autel.

 

         Saint Thomas l'appelait à juste titre: « le Sacrement par excellence de la charité, le gage de la suprême charité » (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 58 (apocryphe), ch. 25, Opuscules trad. Védrines, tome 6, Paris 1858, 58); et saint Bernard: « l'amour des amours ». (S. Bernard, Sermon de l'Excellence du Saint Sacrement, n. 10; PL 184, 987). N'est-ce pas, en effet, dans la divine Eucharistie que se résument et atteignent la perfection tous les prodiges d'amour opérés par Jésus Christ en notre faveur? Sainte Marie-Madeleine de Pazzi n'avait-elle pas aussi raison d'appeler « le grand jour de l'amour » (V. Puccini, Vita della veneranda suor M. Maddalena de'Pazzi, ch. 92, Venise 1642, 170) le jour de l'institution, le Jeudi saint?

 

 

Affections et prières

 

         Amour de mon Jésus, vous êtes infini, et vous méritez en retour un amour infini. Vous, mon Jésus, vous êtes à ce point épris d'amour pour les hommes; mais comment les hommes peuvent-ils vous aimer si peu? Car, enfin, que pouvez-vous faire de plus pour obtenir leur amour? Je vous en supplie, ô mon Jésus, au nom de votre amabilité, au nom de votre amour pour les hommes, faites-vous connaître; faites-vous aimer. Moi-même, quand vous aimerai-je comme vous m'avez aimé? Ah! Découvrez-moi toujours davantage l'immensité de votre bonté, afin que je brûle pour vous d'un amour toujours plus grand et que, de plus en plus, j'aie le souci de vous faire plaisir. Que ne vous ai-je toujours aimé, ô le Bien-Aimé de mon âme! Il fut un temps, hélas! Où non seulement je ne vous aimais pas, mais où j'allais jusqu'à mépriser votre grâce et votre amour. Ce qui me console, c'est la douleur que je ressens de mes péchés; elle me fait espérer mon pardon, car vous avez promis de pardonner au pécheur repentant. À vous, ô mon Sauveur, je consacre toutes les affections de mon cœur; par les mérites de votre Passion, aidez-moi à vous aimer de toutes mes forces.

 

         Ô Mère de Dieu, sainte Vierge Marie, obtenez-moi la grâce de n'aimer que Dieu tout le reste de ma vie.

 

 

 

 

 

CINQUIÈME MÉDITATION

 

DE L'UNION OPÉRÉE ENTRE JÉSUS ET L'ÂME DANS LA SAINTE COMMUNION

 

 

         « Le principal effet de l'amour, dit saint Denys le Mystique, c'est l'union des cœurs. » (Denis l'Aéropagiste, Les noms divins, ch. 4, parag. 15; PG 3, 714). C'est précisément pour s'unir à nous tout entier que Jésus Christ institua la sainte communion. Il nous avait déjà fait don de sa divine Personne pour être notre Maître, notre Modèle, notre Victime, il n'avait plus qu'à se faire notre Nourriture, afin de devenir une même chose avec nous, comme la nourriture devient une même chose avec celui qui la prend. C'est la merveille qu'il réalisa par ce sacrement d'amour. « Le suprême degré de l'amour, dit saint Bernardin de Sienne, c'est Jésus se donnant en nourriture. Entre nous et Lui s'accomplit ainsi l'union la plus complète, comme entre les aliments et ceux qui en vivent. » (S. Bernardin de Sienne, Carême de l'Évangile éternel, sermon 54, a. 4, ch. 1, Opéra, tome 5, Quaracchi 1956, 28-29).

 

         Jésus Christ ne s'est donc pas contenté de s'unir à la nature humaine par l'Incarnation; il a su trouver par la sainte communion le moyen de s'unir à chacun de nous, pour être tout entier à quiconque le reçoit. « Non, écrit saint François de Sales, le Sauveur ne peut être considéré en une action ni plus amoureuse, ni plus tendre que celle-ci, en laquelle il s'anéantit, par manière de dire, et se réduit en viande afin de pénétrer nos âmes et de s'unir intimement au cœur et au corps de ses fidèles. » (S. François de Sales, Introduction à la Vie dévote, p. 2, ch. 21; RVP 120). Le tendre amour que Jésus nous portait lui fit désirer de contracter avec nous la plus intime union; il institua donc la sainte Eucharistie. « Dans l'ardeur de son amour, dit saint Jean Chrysostome, Notre Seigneur voulut tellement s'unir à nous que nous devenions une seule et même chose avec lui. » (S. Jean Chrysostome, Homélie 46 sur saint Jean ,n. 2-3; PG 59, 260). En un mot, selon l'expression de saint Laurent-Justinien, « vous avez voulu faire, ô Dieu d'amour, de votre cœur et du nôtre un seul cœur ». Au reste, Jésus Christ ne l'a-t-il pas formellement déclaré: « Celui qui mange ma chair, demeure en moi, et moi en lui? » (Jn 6, 56).

 

         Celui qui communie est donc en Jésus, et Jésus est en lui; – non pas seulement par une union de pure affection, mais par une union véritable et réelle. « De même que deux morceaux de cire en fusion se perdent d'un dans l'autre au point de n'en former qu'un seul, ainsi, remarque saint Cyrille d'Alexandrie, par la communion, l'on devient une même chose avec Jésus Christ. » (S. Cyrille d'Alexandrie, L'évangile de Jean, liv. 4, ch. 2, n. 57; PG 73, 583).

 

         Lors donc que nous avons le bonheur de communier, représentons-nous Jésus Christ nous tenant le langage qu'il tint un jour à sa fidèle servante, Margueritte d'Ypres: « Vois, ma fille, la belle union qui s'est établie entre nous deux. Aime-moi donc: demeurons étroitement unis par l'amour, et ne nous séparons plus. » (Margueritte d'Ypres, du tiers-ordre dominicain, mourut le 20 juin 1297. Voir D. Marchese, Le Saint diaire dominicain, tome 4, Naples 1676, 146 ss.).

 

 

Affections et prières

 

         Ah! Mon Jésus, rester uni toujours avec vous, ne plus m'en séparer, c'est bien la grâce que je vous demande et veux toujours vous demander chaque fois que je communierai. Oui, « demeurons étroitement unis par l'amour, ne nous séparons plus jamais ». Je le sais: vous ne me quitterez jamais, si je ne vous quitte moi-même le premier. C'est là ma crainte: je redoute d'en venir encore, comme par le passé, à vous outrager, à me séparer de vous. De grâce, ô mon bien-aimé Rédempteur, ne permettez pas ce malheur; non ne permettez pas que je me sépare de vous. Jusqu'à ma mort, je cours ce danger; je vous en conjure par les mérites de votre mort, faites que je meure plutôt que de vous faire encore cette grave injure. Je le redis et vous demande la grâce de le redire toujours: « Ne permettez pas que je me sépare de vous! Ne permettez pas que je me sépare de vous! » (Prière: Anima Christi, Âme de Jésus Christ). Ô Dieu de mon âme, je vous aime, je vous aime; je veux toujours vous aimer et vous aimer vous seul. Je proteste, à la face du ciel et de la terre, que je ne veux que vous, rien de plus. Mon Jésus, écoutez-moi: je ne veux, que vous, rien de plus.

 

         Ô Marie, Mère de miséricorde, en cet instant même priez pour moi, obtenez-moi la grâce de ne plus me séparer de Jésus, et d'aimer uniquement Jésus.

 

 

 

 

 

SIXIÈME MÉDITATION

 

DÉSIR ARDENT DE JÉSUS DE S'UNIR À NOUS DANS LA SAINTE COMMUNION

 

 

         « Jésus sachant que son heure était venue » (Jn 13, 1)

 

         Quelle était cette heure appelée par Jésus « la sienne »? C'était celle où devait commencer sa douloureuse Passion. Mais comment pouvait-il appeler « son heure » la nuit qui serait pour lui la plus effroyable des nuits? C'est que, pendant toute sa vie, il avait soupiré après cette heure choisie par lui de toute éternité pour instituer la sainte Communion, sous l'impulsion de son véhément désir de s'unir à nos âmes, ces âmes si tendrement aimées pour lesquelles il allait verser son sang et donner sa vie. « J'ai désiré d'un grand désir manger cette Pâque avec vous » (Lc 22, 15), disait le Sauveur à ses disciples, pour manifester l'extrême désir, l'impérieux souci qu'il avait de s'identifier à nous dans la sainte communion. De fait, ces paroles: « J'ai désiré d'un grand désir », d'où peuvent-elles sortir, sinon de la fournaise d'amour qu'est le Cœur de Jésus? « Elles sont l'expression du plus brûlant amour », dit saint Laurent-Justinien. (S. Laurent-Justinien, Le Combat triomphal de Jésus Christ, ch. 2; Œuvres, Lyon 1628, 278).

 

         La flamme d'amour qui consumait alors le Cœur de Jésus a-t-elle diminué d'intensité? Non pas: c'est toujours la même vive flamme. L'invitation qu'il adressait aux Apôtres: « Prenez et mangez: ceci est mon Corps » (Mt 26, 26), il la fait maintenant à nous tous, afin que, nous aussi, nous nous unissions à lui dans la sainte Communion. Pour nous exciter plus efficacement à communier avec ferveur, il nous promet le ciel: « Celui qui mange ma chair a la vie éternelle » (Jn 6, 56). Enfin, il menace de la mort éternelle ceux qui refusent de le recevoir à la sainte Table: « Si vous ne mangez la chair du Fils de l'homme, vous n'aurez pas la vie en vous. »

 

         Invitations, promesses, menaces, d'où procèdent-elles, sinon du désir intense qu'éprouve Jésus de s'unir à nous, désir allumé lui-même par l'amour qu'il nous porte: « Pas d'abeille, dit-il un jour à sainte Mechtilde, qui se jette sur les fleurs pour en sucer le miel d'un élan égal à celui que je mets à fondre sur les âmes qui viennent communier. » (G. Lansperge, La grâce spirituelle, liv. 2, ch. 4; Venise 1710, 59-60). Parce que Jésus nous aime, il veut être aimé de nous; parce qu'il soupire après nous, il veut que nous soupirions après lui. « Dieu, dit saint Grégoire de Nazianze, a soif que nous ayons soif de lui: sitit sitiri Deus. » (S. Grégoire de Nazianze, Poèmes moraux, sentence 33, vers. 145-148; PG 37, 938-939). Heureuse l'âme qui s'approche de la sainte Table avec un grand désir de s'unir à Jésus!

 

 

Affections et prières

 

         Vous ne sauriez nous donner, ô mon Jésus adoré, de plus grandes preuves d'amour pour nous faire comprendre combien vous nous aimez. Vous nous avez donné votre vie; vous vous êtes laissé dans le très Saint Sacrement, afin que nous venions y chercher l'aliment de notre âme, votre chair sacrée. Qui dira jamais votre désir de nous voir approcher de la sainte Table? Non, pousser l'amour plus loin n'est pas possible; mais nous, comment pouvons-nous connaître tous ces témoignages de votre tendresse sans être enflammés d'amour pour vous? Allez, affections terrestres, sortez de mon cœur; car vous m'empêchez de brûler pour Jésus, comme Jésus brûle pour moi. Oserais-je, ô mon Rédempteur, attendre d'autres marques d'affection, après toutes celles que vous m'avez données? Par amour pour moi, vous avez sacrifié toute votre vie; par amour pour moi, vous avez embrassé la mort la plus amère et la plus ignominieuse; par amour pour moi, vous avez poussé l'abaissement jusqu'à l'anéantissement, en vous réduisant en nourriture dans  l'Eucharistie afin de vous donner tout à moi. Ah! Seigneur, ne permettez pas que je persévère dans mon ingratitude envers cette ineffable bonté. Vous me donnez le temps de pleurer les déplaisirs que je vous ai causés et de vous aimer le reste de mes jours: soyez-en à jamais béni! Je me repens, ô souverain Bien, d'avoir par le passé tant méprisé votre amour; je vous aime, ô Bonté infinie, je vous aime, Trésor infini; je vous aime, Amour infini, digne d'un amour infini! De grâce, ô mon Jésus, aidez-moi à bannir de mon cœur toute affection qui n'est pas pour vous, afin que, dorénavant, je ne désire, ne cherche et n'aime que vous. Mon bien-aimé Seigneur, faites que je vous trouve toujours et que je vous aime toujours. Emparez-vous de toute ma volonté si complètement, que désormais je veuille votre bon plaisir seul. Qui donc aimerai-je, si je ne vous aime vous, ô mon Dieu, qui renfermez tout bien? Seigneur, je ne veux que vous, rien de plus.

 

         Ô Marie, ma Mère, prenez mon cœur, et remplissez-le de pur amour pour Jésus.

 

 

 

 

 

SEPTIÈME MÉDITATION

 

LA SAINTE COMMUNION NOUS FAIT PERSÉVÉRER DANS LA GRÂCE DE DIEU

 

 

         Lorsque Jésus vient dans les âmes par la sainte Communion, il leur apporte tous les biens, toutes les grâces, spécialement la grâce de la sainte persévérance.

 

         L'effet principal du très Saint Sacrement est de nourrir l'âme qui le reçoit; cet Aliment de vie lui communique une grande vigueur, soit pour marcher vers la perfection, soit pour résister aux ennemis acharnés à sa perte. Aussi, Jésus, au très Saint Sacrement, est-il appelé Pain céleste: « Je suis le Pain vivant qui est descendu du ciel. Si quelqu'un mange de ce Pain, il vivra éternellement » (Jn 6, 51). De même que le pain ordinaire entretient en nous la vie du corps, ainsi ce Pain céleste soutient-il la vie de l'âme, en la faisant persévérer dans la grâce de Dieu.

 

         L'enseignement du concile de Trente est formel: « La Communion est le grand remède pour nous délivrer des fautes vénielles et nous préserver des péchés mortels. » (G. Dumeige, la foi catholique, Concile de Trente, sess. 13, ch. 2, Paris 1961, 737). Le pape Innocent III avait déjà dit: « Jésus Christ nous a, par sa Passion, délivrés des péchés que nous avons commis; par l'Eucharistie, il nous délivre des péchés que nous pourrions commettre. » (Innocent III, Du mystère de l'autel, liv. 4, ch. 44; PL 217, 885). Saint Bonaventure concluait: « Les pécheurs ne doivent pas s'éloigner de la sainte Table parce qu'ils ont conscience d'être pécheurs; loin de là. C'est précisément parce que, pécheurs, qu'ils doivent plus souvent communier. La raison en est manifeste: plus on se sent malade, plus on a besoin de médecin. » (S. Bonaventure (David d'Augusta), Du progrès des religieux, liv. 2, ch. 77, Vivès, tome 12, 438).

 

 

Affections et prières

 

         Que j'ai tort, Seigneur, de me plaindre de ma faiblesse, à la vue de mes chutes si nombreuses! Quelle possibilité de résister aux assauts de l'enfer, quand on s'éloigne de vous qui êtes notre force? Si je m'étais approché plus souvent de la sainte Communion, je n'aurais pas été si souvent vaincu par mes ennemis. À l'avenir, il n'en sera plus ainsi. « J'ai mis ma confiance en vous, Seigneur; je ne serai pas éternellement confondu » (Ps 31/30, 2). Non, je ne veux pas m'appuyer sur mes bonnes résolutions; mon espérance, c'est vous, ô mon Jésus; c'est vous qui me donnerez l'énergie nécessaire pour ne plus retomber. Je suis faible; mais, par la sainte Communion, vous me rendez fort contre toutes les tentations: « Je puis tout en Celui qui me fortifie » (Ph 4, 13), dirai-je avec le grand Apôtre. Pardonnez-moi, ô mon Jésus, toutes mes offenses; car je m'en repens de tout mon cœur. Plutôt mourir que de vous causer encore la moindre peine! Plein de confiance dans les mérites de votre Passion, j'espère que vous me donnerez la grâce de persévérer dans votre amitié jusqu'à la mort. « J'ai mis mon espoir en vous, Seigneur; je ne serai pas éternellement confondu. »

 

         Avec saint Bonaventure, je vous tiens, à vous aussi, ô Marie, ma Mère, le même langage: « J'ai mis mon espoir en vous, je ne serai pas éternellement confondu. » (S. Bonaventure, Psautier de la B. V. M., ps. 30, 1, Vivès, tome 14, 204).

 

 

 

 

 

HUITIÈME MÉDITATION 

DE LA PRÉPARATION À LA SAINTE COMMUNION ET DE L'ACTION DE GRÂCES

 

 

         Le cardinal Bona pose cette question: « D'où vient que tant d'âmes, après tant de communions, ont avancé si peu dans le chemin de la perfection? » – « La faute, répond-il, n'est pas à la nourriture, mais à l'insuffisance des dispositions chez celui qui la prend. » (J. Bona, Cardinal, Traité ascétique du sacrifice de la Messe, ch. 6, parag. 7; Œuvres, Venise 1752, 125). Le bois sec s'enflamme à l'instant, au contact du feu; le bois vert, au contraire, lentement, difficilement, parce qu'il n'est pas dans les conditions voulues pour recevoir l'action du feu. Pourquoi les saints retiraient-ils tant de fruits de leurs communions? Parce qu'ils s'y préparaient avec le plus grand soin.

 

         Les dispositions principales que chacun doit apporter à la sainte Table sont au nombre de deux. La première, c'est le détachement des créatures, afin qu'il n'y ait rien dans notre cœur qui ne soit de Dieu, ou pour Dieu. Tout en conservant l'état de grâce, une âme peut nourrir dans son cœur des affections trop naturelles, terrestres; elle doit les retrancher; sinon, plus ces affections naturelles occupent de place dans le cœur, moins il en reste pour l'amour divin. Sainte Gertrude demandait un jour à Notre Seigneur quelle préparation apporter à la sainte communion: « Une seule, répondit-il, une seule: sois vide de toi-même. » (Ste Gertrude, Vie et révélations, liv. 4, ch. 26, tome 2, Paris 1882, 113).

 

         La seconde disposition requise pour que la Communion produise de grands fruits, c'est le désir de recevoir Jésus Christ en vue d'un amour plus ardent. « À ce sacré Banquet, dit Gerson, ceux-là seuls se rassasient, qui sont affamés. » (J. Gerson, Aperçus sur le Magnificat, tr. 9, P. 50; Œuvres, Anvers 1706, 405). « Votre grande intention en la Communion, écrit saint François de Sales, doit être de vous avancer, fortifier... en l'amour de Dieu; car vous devez recevoir par l'amour ce que le seul amour vous fait donner. » (S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, P. 2, ch. 21, RVP 120). Notre Seigneur lui-même disait un jour à sainte Mechtilde: « Ma fille, avant chacune de tes communions, désire posséder tout l'amour que jamais cœur ait eu pour moi; j'accueillerai ton désir, comme si tu avais réellement cet amour. » (G. Lansperge, Livre de la grâce spirituelle, des révélations et visions de la bienheureuse Mechtilde, liv.3, ch. 23; Venise 1710, 86).

 

         L'action de grâces doit suivre la Communion. Pas d'oraison plus agréable à Dieu que celle qui suit la Communion. Pendant ce temps précieux, le cœur doit se répandre en affections et prières. Quelle valeur, plus grande, ont alors aux yeux de Dieu nos pieuses affections! Au contact de Jésus réellement présent en nous, combien plus méritoires, que faites en d'autres temps! – Quant aux prières, saint Thérèse assure que Notre Seigneur se tient dans l'âme comme sur un trône de grâces (Ste Thérèse d'Avila, Le Chemin de la Perfection, ch. 34, n. 8; MA 486): « Que veux-tu que je fasse pour toi? » (Mc 10, 51), lui dit-il avec bonté. Âme bien-aimée, je suis venu du ciel précisément pour te combler de mes biens; demande-moi ce que tu veux, tout ce que tu veux, tu seras exaucée. Oh! Quels trésors de grâces l'on perd, quand on néglige de prier durant l'action de grâces!

 

 

Affections et prières

 

         Ô Dieu d'amour, combien n'est-il pas ardent votre désir de nous dispenser vos grâces? Et nous, à peine sommes-nous attentifs à vous les demander! Mais, à l'heure de la mort, quelle ne sera pas notre douleur, au souvenir d'une négligence si funeste! Mon bien-aimé Sauveur, oubliez le passé; désormais, je veux avec votre secours, me préparer plus soigneusement à la sainte Communion; oui, je veux arracher de mon cœur toutes les affections qui m'empêchent de recevoir toutes les grâces dont vous désirez me combler. De plus, je suis résolu de rester avec vous, après chacune de mes communions, le plus longtemps qu'il me sera possible, afin d'obtenir de votre bonté le secours dont j'ai besoin pour progresser dans votre amour; donnez-moi la force de tenir cette résolution. Hélas! Ô mon Jésus, jusqu'ici, dans ma vie, quelle insouciance de votre amour! Le temps que votre miséricorde daigne m'accorder encore est certainement, dans votre pensée, un temps de préparation à la mort et de réparation par l'amour de toutes mes offenses: eh bien! Oui, je veux l'employer tout entier à pleurer mes péchés, à vous aimer. Je vous aime, ô Jésus, mon Amour; je vous aime, mon unique Bien! Ayez pitié de moi, ne m'abandonnez pas.

 

         Ô Marie, mon Espérance, ne cessez pas de m'accorder auprès de Dieu le secours de votre intercession.

 

 

 

 

 

MÉDITATIONS POUR DIVERSES FÊTES

 

 

FÊTE DE LA VISITATION

 

2 Juillet

 

 

         1. Marie quitte Nazareth pour se rendre dans la ville d'Hébron, distante, selon Brocard, de quatre-vingt-seize milles, – ce qui fait au moins sept jours de marche, – par des chemins difficiles, – sans autre compagnie que celle de saint Joseph, son chaste époux. La pure et délicate Vierge presse le pas. « Elle s'en alla, dit saint Luc, en hâte au pays des montagnes » (Lc 1, 39).

 

         Auguste Souveraine, pourquoi ce voyage si long et si pénible? Pourquoi cette marche si rapide? Daignez nous instruire. « Je vais, répond-elle, remplir mon office, c'est-à-dire exercer la charité; je vais consoler toute une famille. »

 

         Ô grande, ô incomparable Mère de Dieu, puisque votre rôle est d'exercer la miséricorde et de dispenser aux âmes les grâces de Dieu, ah! Venez visiter aussi et réjouir ma pauvre âme. Votre visite à Élisabeth a sanctifié toute la maison; venez, venez, ô Marie, me sanctifier, moi aussi.

 

 

         2. La sainte Vierge arrive à la maison d'Élisabeth. La dignité de Mère de Dieu l'élève bien au-dessus de toutes les créatures: c'est elle néanmoins qui la première salue sa parente: « Elle entra, dit saint Luc, dans la maison de Zacharie et salua Élisabeth » (Lc 1, 40). À l'instant même, une lumière divine découvre à Élisabeth que Marie porte dans son sein le Verbe de Dieu fait homme. Saisie d'admiration et d'un profond respect pour la divine Mère et son divin Fils, elle s'écrie: « Vous êtes bénie entre toutes les femmes, et le fruit de vos entrailles est béni » (Lc 1, 42). Puis, transportée de joie en même temps que pénétrée de son indignité: « Comment ai-je ce bonheur, ajoute-t-elle, que la Mère de mon Seigneur vienne jusqu'à moi? » (Lc 1, 43). Elle ne pouvait pas même penser que pareille faveur pût devenir son partage.

 

         Plus humble, encore, qu'Élisabeth, Marie répond: « Mon âme glorifie le Seigneur. » – Vous me louez, semble-t-elle lui dire; moi, je loue mon Dieu d'avoir daigné prendre sa pauvre servante et l'élever au point d'en faire sa propre Mère. Avec quelle bonté le Seigneur n'a-t-il pas « regardé la bassesse de sa servante! » (Lc 1, 47-48).

 

         Ô très sainte Vierge Marie, puisque vous accordez tant de grâces à ceux qui vous les demandent, je vous supplie de m'accorder votre humilité. En présence de Dieu vous n'apparaissez à vous-même qu'un néant; mais moi, combien je me vois inférieur même au néant! Car, non seulement je ne suis rien; je suis encore, hélas! pécheur! Vous pouvez changer mon orgueil en humilité: opérez cette transformation par amour pour ce Dieu qui vous a faite sa Mère.

 

 

         3. « Dès qu'Élisabeth eut entendu la salutation de Marie, l'enfant tressaillit dans son sein, et elle fut remplie du Saint Esprit » (Lc 1, 41). Ainsi, – à la voix de Marie, – Jean-Baptiste, avant même de naître, reçoit la grâce de Dieu; il tressaille de joie; Élisabeth est remplie du Saint Esprit et bientôt après, le père du précurseur, Zacharie, a le bonheur de recouvrer la parole. C'est par vous, ô ma Reine et ma Mère, oui, c'est par vous – nul doute n'est possible – que les grâces se distribuent et que les âmes se sanctifient.

 

         Ô ma Souveraine bien-aimée, n'oubliez pas votre pauvre serviteur, qui vous aime et qui place en vous toutes ses espérances. Dieu, sous l'impulsion du grand amour qu'il vous porte, exauce toutes vos prières; priez-le donc pour moi, ô ma Mère, et rendez-moi saint.

 

 

 

 

 

FÊTE DE L'ASSOMPTION

 

15 août

 

 

         1. Marie meurt, mais dans quelles dispositions? Elle meurt dans l'exemption parfaite de toute affection aux choses créées; elle meurt consumée par la flamme du divin amour, dont son âme fut embrasée à chaque instant de sa vie.

 

         Vous quittez donc, ô sainte Mère de Dieu, ce lieu d'exil. Ah! Ne nous oubliez pas, nous, pauvres pécheurs, qui restons dans cette vallée de larmes, aux prises avec tant d'ennemis acharnés à notre perte éternelle. Au nom des mérites de votre précieuse mort, daignez nous obtenir le détachement des misérables biens de la terre, le pardon de nos péchés, l'amour de Dieu, la sainte persévérance. Quand sera venue pour nous aussi l'heure de mourir, du haut du ciel assistez-nous de vos prières; faites qu'ensuite nous allions vous baiser les pieds en paradis.

 

         2. Marie meurt. Les saints Apôtres déposent son corps très pur dans le sépulcre; il y demeure trois jours sous la garde des Anges; puis, par eux, il est emporté dans le ciel. Sa belle âme l'avait précédé: à peine rompus ses liens, elle s'était élancée vers le séjour des bienheureux. Marie y fait son entrée, en corps et en âme, au milieu d'une multitude innombrable d'Anges. Conduite par son divin Fils, elle se présente devant Dieu, l'adore avec une profonde humilité, et, avec un indicible amour, le remercie de toutes les grâces qu'elle a reçues. Dieu l'embrasse, la bénit et l'établit Reine de l'univers, en même temps qu'il l'exalte plus haut que tous les Anges et tous les Saints: « Elle est élevée, chante l'Église, elle est élevée dans le royaume céleste plus haut que tous les chœurs des Anges. » (Bréviaire Romain: Assomption, Laudes et vêpres, verset et répons).

 

         Si l'intelligence humaine, au témoignage de l'Apôtre, est impuissante à se faire une juste idée de l'immense gloire dont Dieu récompense dans le ciel l'amour que ses serviteurs lui portèrent ici-bas (1 Co 2, 9), de quelle gloire plus inconcevable encore ne dut-il pas combler sa Mère, elle qui l'aima dès cette vie plus que ne l'aiment tous les anges et tous les saints ensemble, elle qui l'aima de toutes ses forces, elle qui, seule, en arrivant au ciel put dire à Dieu: « Seigneur, si je ne vous ai pas aimé sur la terre autant que vous le méritez; je vous ai, du moins, aimé autant que je le pouvais! »

 

 

         3. Réjouissons-nous avec Marie de la gloire qu'il plut à son Dieu de lui décerner; mais réjouissons-nous aussi pour nous: car, en même temps que Reine de l'univers, Marie fut établie par Dieu notre Avocate. Et quelle Avocate incomparable! Une Avocate tellement miséricordieuse qu'elle accepte de défendre tous les coupables, à la seule condition qu'ils implorent son secours; une Avocate tellement puissante sur le cœur du souverain Juge, que, pour elle, prendre en mains une cause, c'est la gagner.

 

         Ô notre Reine et notre Avocate, c'est de vous que dépend notre salut. Pour nous sauver, il suffit que vous priiez pour nous. Dites donc à votre Fils que vous nous voulez en paradis près de vous; oui, dites-le à ce Fils bien-aimé qui ne repousse aucune de vos démarches. Ô Marie, notre Vie, notre Joie, notre Espérance, priez Jésus pour nous.

 

 

 

 

 

NATIVITÉ DE LA VIERGE MARIE

 

8 septembre

 

 

         1. Avant la naissance de Marie, le monde était plongé dans les ténèbres du péché. « Mais l'aurore se leva, dit saint Pierre-Damien, quand la Vierge fit son apparition sur la terre. » (Abbé Rupert (non pas S. Pierre Damien), Sur le Cantique des Cantiques, liv. 6; PL 168, 936-937). Aussi fut-il écrit d'elle dans le Cantique des cantiques: « Quelle est celle-ci qui s'avance comme l'aurore à son lever? » (Ct 6, 10). Au lever de l'aurore, en effet, la terre tressaille de joie, parce que l'aurore est l'avant-courrière du soleil; de même, l'univers entier tressaille de joie à la naissance de Marie, parce qu'elle est l'avant-courrière du Soleil de Justice, du Fils de Dieu qui doit être aussi son Fils et notre Sauveur par sa mort.

 

         C'est donc à juste titre que l'Église chante en ce jour: « Votre naissance, ô Vierge Mère de Dieu, fut pour le monde entier l'annonce de la grande joie; car de vous est né le Soleil de justice, le Christ notre Dieu, qui nous donna la vie éternelle. » (Bréviaire Romain: Nativité de la B. V. M., répons de la lecture 6). On peut dire que la naissance de Marie fut la première apparition de notre remède, de notre consolation, de notre salut: n'est-ce pas d'elle que nous avons reçu le Sauveur?

 

 

         2. Destinée pour Mère au Verbe éternel, cette Enfant fortunée reçut des mains de Dieu une telle abondance de grâces, que, dès son Immaculée Conception, elle dépassait en sainteté tous les anges et tous les saints réunis. Il lui fallait une grâce suréminente, proportionnée à sa dignité de Mère de Dieu: c'est de cette grâce d'ordre supérieur qu'elle fut comblée.

 

         Ô saint Enfant, Ô Reine de grâce, je vous salue, moi pauvre pécheur, et je me prosterne devant vous. Vous êtes la Bien-aimée, vous êtes les délices de Dieu, ayez pitié de moi qui suis devenu par mes péchés un objet de haine et d'horreur pour Dieu. Vous, ô Vierge très pure, vous avez su, dès votre enfance, vous gagner si bien le cœur de Dieu, qu'il ne vous refuse rien et s'empresse d'exaucer toutes vos demandes. Recommandez-moi seulement à votre Fils, et je serai sauvé.

 

 

         3. C'est par le même décret divin qui la prédestinait à devenir la Mère de notre Rédempteur, que Marie fut choisie pour remplir le rôle de Médiatrice entre Dieu et les pécheurs. C'est pour cette raison, d'après le Docteur Angélique, qu'elle reçut une grâce suffisante pour sauver tous les hommes (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 8, Opuscules, trad. Védrine, tome 2, Paris 1857, 45); pour cette raison aussi, que saint Bernard l'appelle un Aqueduc surabondant, qui déverse sur nous sa plénitude, son trop-plein. (S. Bernard, Sermon de l'Aqueduc, n. 3, PL 183, 440; TZ 701).

 

         Ô ma Reine, ô Médiatrice des pécheurs, je vous conjure d'accomplir votre office et d'intercéder pour moi. Je ne veux pas que mes péchés m'empêchent d'avoir confiance en vous, auguste Mère de Dieu; au contraire, je veux me confier en vous toujours, et si complètement que si mon salut était entre mes mains, je le remettrais dans les vôtres. Ô Marie, daignez me prendre sous votre protection, et c'est assez.

 

 

 

 

 

FÊTE DE SAINT MICHEL

 

29 septembre

 

 

         1. Parmi tous les Anges du ciel, aucun ne surpasse en gloire saint Michel; selon saint Basile et d'autres Pères de l'Église, aucun même ne l'égale. (F. Suarez, Les anges, liv. 6, ch. 10, 22, Opera omnia, tome 2, Venise 1740, 397). Rien de plus fondé que cet enseignement, puisque saint Michel fut choisi pour abattre l'orgueil de Lucifer et des anges rebelles, et pour les précipiter du haut du ciel dans l'Abîme éternel.

 

         Ô mon âme, – en vertu même de ton amour pour ce saint Archange, ami passionné des hommes, – réjouis-toi de la gloire éclatante que l'on trouve au ciel; il est le protecteur de toute l'Église et de tous les fidèles; supplie-le d'être encore ton protecteur particulier auprès de Dieu. Dieu l'aime beaucoup, et prend plaisir à voir honoré par tous ce pur esprit, extrêmement fidèle, souverainement jaloux de sa gloire.

 

 

         2. Dans la Messe des morts, la sainte Église adresse à Dieu cette prière: « Que le porte-étendard, saint Michel, présente les âmes à la Lumière sainte. » (Missel Romain: Messe des défunts, offertoire). Le Seigneur lui-même est la Lumière inaccessible dont parle saint Paul, la Lumière infinie sans trace de ténèbres dont parle saint Jean. Saint Michel, expliquent les saints Docteurs, est investi de la glorieuse mission de présenter au souverain Juge, Notre Seigneur Jésus Christ, toutes les âmes sorties de ce monde en état de grâce.

 

         Protégez-moi donc, ô mon Archange bien-aimé, et que votre protection rende mon âme digne d'être présentée à mon Juge par vos mains, au jour de ma mort: oh! Oui, que votre assistance perpétuelle fasse qu'elle rayonne alors de tout l'éclat de la divine grâce!

 

 

         3. Au nom de tous les fidèles, l'Église prie encore saint Michel de les défendre, au dernier moment, contre toutes les attaques du démon et de leur donner la victoire: « Saint Michel Archange, dit-elle, défendez-nous dans le combat, afin que nous ne soyons pas condamnés à l'heure du redoutable jugement. » (Missel Romain: 29 septembre, saint Michel, graduel).

 

         Ah! Mon saint Archange, l'enfer a de multiples armes pour me combattre à mes derniers instants: ces armes, ce sont mes péchés! En les replaçant devant mes yeux, il s'efforcera de m'entraîner dans le désespoir. Il me livrera ses plus furieux assauts pour me faire retomber dans mes fautes graves. Vous qui l'avez vaincu, vous qui l'avez chassé du ciel, remportez une nouvelle victoire sur lui par mon salut; expulsez-le définitivement de mon âme! Je vous en conjure par l'amour de ce Dieu qui vous aime tant et que vous aimez tant.

 

         Ô Reine du ciel, ô Marie, recommandez à saint Michel de m'assister à l'article de la mort.

 

 

 

 

 

FÊTE DES ANGES GARDIENS

 

2 octobre

 

 

         1. Selon saint Bernard, nous devons honorer nos Anges gardiens de trois manières: par le respect, par l'amour et par la confiance. (S. Bernard, Sermon 12 sur le Ps. 90, n. 6; PL 183, 234 ss.).

 

         Par le respect pour leur présence ininterrompue. Ces purs esprits, ces princes du paradis sont toujours à nos côtés, ils sont témoins de toutes nos actions. Aussi, n'est-ce pas seulement à cause du regard divin, mais encore à cause des yeux de notre Ange gardien que nous devons éviter toute action mauvaise. « Quand mon Ange gardien que je voyais sous la forme d'un jeune homme, – rapporte sainte Françoise Romaine, – remarquait dans la compagnie une action ou une parole messéante, il se voilait le visage de ses mains. » (J. Rabory, Vie de sainte Françoise Romaine, Paris 1886, liv. 2, ch. 1, 152). Hélas! Ô mon saint Ange gardien, combien de fois ne vous ai-je pas contraint par mes péchés de vous couvrir les yeux! Je vous demande pardon et je vous prie de m'obtenir de Dieu la remise de mes fautes; car je suis fermement résolu de ne plus contrister ni Dieu, ni vous, ô mon Gardien bien-aimé.

 

 

         2. Nous devons, en second lieu, honorer notre Ange gardien par l'amour. Notre amour, il le mérite, tant par les perfections qui lui concilient notre respect, que par l'amour qu'il nous porte lui-même. Aucune affection de père, de frère ou d'ami ne peut surpasser l'affection de l'Ange gardien pour son protégé. Les amis de ce monde nous aiment souvent par intérêt; aussi nous oublient-ils souvent, quand nous tombons dans l'affliction, beaucoup plus encore quand nous avons le malheur de les offenser. Notre Ange gardien ne nous aime que par charité, c'est-à-dire parce qu'il veut notre bien; aussi nous prête-t-il davantage son assistance dans les épreuves. Il ne nous abandonne même pas, quand nous nous révoltons contre Dieu par le péché: il s'efforce, alors, de nous éclairer, de nous inspirer le repentir, afin que nous rentrions en grâce avec lui sans retard.

 

         Combien je vous remercie, ô mon saint Ange gardien, de toutes les lumières que vous m'avez données! Que ne vous ai-je toujours obéi! Je vous en supplie: continuez de m'éclairer; reprenez-moi, quand je fais mal; gardez-moi jusqu'à la dernière minute de ma vie.

 

 

         3. Nous devons enfin honorer notre Ange gardien par une grande confiance en son secours. L'amour de notre Dieu ne s'est pas contenté de nous donner pour Rédempteur son propre Fils, pour Avocate la très sainte Vierge Marie; il voulait encore nous donner pour gardiens des anges: « Il ordonna pour toi à ses Anges, dit le Psalmiste, de te garder dans toutes tes voies » (Ps 91/90, 11).

 

         Ô Dieu d'infinie miséricorde, quels moyens pouvez-vous encore inventer pour me sauver? Je vous rends mille actions de grâces, Seigneur; je vous remercie aussi, vous, ô prince du paradis, mon Ange gardien bien-aimé, qui m'avez aidé pendant des années déjà nombreuses. Je vous ai oublié, hélas! bien souvent; vous, vous ne m'avez jamais oublié. Qui sait combien de jours il me reste à voyager sur la terre, avant d'entrer dans l'Éternité? Ah! Mon bon Ange, conduisez-moi par le chemin du ciel, et prêtez-moi votre assistance, jusqu'à ce que vous me voyiez près de vous dans le Royaume de la félicité sans fin.

 

 

 

 

 

FÊTE DE SAINTE THÉRÈSE

 

15 octobre

 

 

         1. Considérons l'amour de Dieu qui brûle dans le cœur de ce séraphin de la terre. Une âme sans amour de Dieu lui paraissait une impossibilité; elle ne pouvait admettre qu'il s'en trouvât une seule dans le monde entier. « Ô mon Dieu, s'écriait-elle, est-ce que vos infinies perfections, est-ce que votre amour infini pour nous ne vous rendent pas tout aimable, l'Amabilité même? Partant, comment est-il possible qu'une âme, une seule, ne vous aime pas? » (Ste Thérèse d'Avila, Pensées sur l'amour de Dieu, ch. 5, n. 5; MA 593-594). Elle était très humble, mais parlait-elle d'amour? Elle n'hésitait pas à dire: « Je ne suis qu'imperfection; hormis en désirs et en amour. » (Ste. Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 30, n. 17; MA 217).

 

         Elle écrit cette belle maxime: « Détachez votre cœur de toutes choses; cherchez Dieu, vous le trouverez. » (Ste Thérèse d'Avila, Avis, n. 36; MA 1051). Par contre: « Quiconque aime Dieu, disait-elle, se détache facilement des choses de la terre. » (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 35, n. 13; MA 264). En effet, ô mon Dieu, il n'est besoin que de vous aimer vraiment, pour que tout à l'instant devienne facile.

 

         Elle écrit ailleurs: « Puisqu'il faut vivre, qu'on vive pour vous, ô mon Dieu; que les intérêts propres s'évanouissent une fois pour toutes! Peut-on faire gain plus grand, que de vous faire plaisir? Ô mon Dieu, ô mon unique Joie, que dois-je accomplir pour vous contenter? » (Ste Thérèse d'Avila, Exclamations, ch. 15; MA 534). Dans la véhémence de son amour pour Dieu, elle allait jusqu'à dire: « Je verrai sans peine au ciel d'autres élus jouir de Dieu plus que moi; mais la vue d'élus qui l'aimeraient plus que moi serait au-dessus de mes forces. »

 

 

         2. Ce qu'il y a de plus admirable en sainte Thérèse, c'est sa résolution inflexible d'accomplir tout ce qu'elle saurait être la Volonté de Dieu. « Il n'est œuvre si difficile, disait-elle, que je ne l'entreprenne avec courage, dès que l'occasion s'en présente. » (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 4, n. 2; MA 25). Aussi son enseignement constant était-il que « l'amour divin s'acquiert par la résolution de travailler et de souffrir pour Dieu ». (Ste Thérèse d'Avila, Livre des fondations, ch. 5, n. 3; MA 631). Au reste, « le démon – ajoute-t-elle ailleurs, – ne craint pas les âmes irrésolues. » (Ste Thérèse d'Avila, Chemin de la Perfection, ch. 23, n. 4; MA 445). Son extrême désir de plaire à Dieu la porta même, comme on sait, à faire le vœu d'exécuter en toutes choses le plus parfait. (Bréviaire Romain: sainte Thérèse, lecture 3). Les souffrances endurées pour Dieu sont la plus grande preuve de l'amour divin; aussi désirait-elle vivre uniquement pour souffrir: « En dehors de la souffrance, écrit-elle, je ne vois aucune raison de vivre; je la demande à Dieu de toute la ferveur de mon âme. Je lui dis du fond du cœur: « Seigneur, ou souffrir, ou mourir! Je ne vous demande pas autre chose, pour moi. » (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 40, n.20; MA 317). Son amour atteignit un degré si sublime, que Notre Seigneur lui dit un jour: « Thérèse, tu es toute à moi, et je suis tout à toi. » (Ste Thérèse d'Avila, Autobiographie, ch. 39, n. 21; MA 307).

 

 

         3. Elle devint si chère à son céleste Époux, que Jésus envoya un séraphin lui transpercer le cœur avec un dard enflammé. Enfin, elle mourut comme elle avait vécu, tout embrasée d'amour. À mesure que sa fin approchait, elle ne soupirait plus qu'après la mort pour s'unir plus intimement à son Dieu: « Ô mort, s'écriait-elle, je ne sais qui peut te redouter, puisque c'est en toi que réside la vie! Ô mon âme, sers ton Seigneur, puis espère qu'il portera remède à ta peine. » (Ste Thérèse d'Avila, Exclamations, ch. 6; MA 524). Elle composa ce chant d'amour:

 

         « Je vis, mais hors de moi ravie,

         J'attends en Dieu si haute vie,

         Que je meurs de ne point mourir! » (Ste Thérèse d'Avila, Poèmes, n°1; MA 1066).

 

         À la vue du prêtre portant le saint viatique, son amour fit irruption:

 

         « Ô mon bien-aimé Seigneur, elle est enfin venue l'heure tant désirée: il est temps de nous voir face à face, sans voiles! » (Marcelle Auclair, Vie de sainte Thérèse d'Avila, p. 5, ch. 6; Paris 1950, 467-468).

 

         Elle mourut de pur amour; c'est l'incendie de l'amour qui sépara l'âme du corps, selon la révélation faite par elle-même, après sa mort.

 

         Ô ma Séraphique Sainte, vous possédez maintenant ce Dieu que vous avez tant aimé pendant votre vie, parmi tant de dangers de le perdre. Obtenez-nous par vos prières la grâce d'aller l'aimer éternellement avec vous dans le paradis.

 

 

 

 

 

FÊTE DE LA PRÉSENTATION DE MARIE

 

21 novembre

 

 

         1. À l'âge de trois ans à peine révolus, la sainte Enfant prie ses saints parents d'accomplir la promesse qu'ils avaient faite de la consacrer à Dieu dans le Temple de Jérusalem. Au jour fixé pour le départ, la petite Vierge Immaculée quitta Nazareth en compagnie de saint Joachim et de sainte Anne; les Anges font un cortège d'honneur à l'Enfant qui doit devenir la Mère de leur Créateur. « Allez, lui dit saint Germain, allez, ô Vierge bienheureuse, allez à la Maison du Seigneur! Allez attendre le Saint Esprit qui viendra sur vous et vous rendra Mère du Verbe éternel. » (S. Germain, Sermon sur la Présentation de la B. V. M., n. 19; PG 98, 318).

 

         2. Les trois voyageurs arrivent au Temple. La sainte Enfant se tourne vers ses parents; elle s'agenouille, leur baise les mains, demande leur bénédiction; puis, sans jeter un seul regard en arrière, elle gravit les marches du Temple. Avec un parfait détachement du monde et de tous les biens que le monde pouvait lui procurer, elle s'offre et se consacre entièrement à Dieu. Dès lors, la vie de Marie n'est plus qu'un continuel exercice d'amour et d'offrande de tout son être au Seigneur: elle progresse dans toutes les vertus d'heure en heure, que dis-je? De minute en minute: elle est sans doute fortifiée par la divine grâce, mais, toujours, elle s'applique de toutes ses forces à suivre ses inspirations. Elle-même fit cette révélation à sainte Élisabeth, vierge: « Tu penses peut-être, lui dit-elle, que les grâces et les vertus me sont venues sans fatigue, sans effort de ma part? Eh bien! Sache que je n'en reçus jamais aucune de Dieu sans de grands efforts, sans une oraison ininterrompue, sans un désir ardent, sans beaucoup de larmes et de pénitences. » (S. Bonaventure, Méditations sur la vie du Christ, ch. 3; Œuvres, Vivès, tome 12, 513).

 

         3. La Prière, telle fut l'occupation de Marie dans le Temple. Elle voyait le genre humain en perdition, en butte à la haine de Dieu: aussi la venue du Messie était-elle le principal objet de ses supplications. Elle soupirait après le bonheur d'être la servante de la Vierge fortunée qui serait la Mère de Dieu. Oh! Qui donc alors aurait osé lui dire: « Ô sainte Enfant, sachez que vos prières ont avancé la venue du Fils de Dieu et la rédemption du monde; sachez aussi que vous êtes la femme bénie entre toutes, choisie pour être la Mère de son Créateur! »

 

         Ô Bien-aimée de Dieu, ô très sainte Enfant, vous qui priez pour tous, priez aussi pour moi. Vous vous êtes consacrée tout entière, dès votre enfance, à l'amour de votre Dieu: obtenez-moi, je vous en conjure, la grâce de vivre pour Dieu seul, au moins pendant les années qui me restent à vivre. À votre exemple, je me détache aujourd'hui de toutes les créatures et je me consacre à l'amour de mon bien-aimé Seigneur. Je m'offre également à vous, ô ma Reine, dans le dessein de vous servir à jamais. Daignez m'admettre au nombre de vos plus dévoués serviteurs; obtenez-moi la grâce de vous être fidèle, à vous et à votre Fils, afin qu'un jour j'aie le bonheur de vous louer et de vous aimer dans le ciel durant toute l'Éternité.

 

 

 

 

 

FÊTE DE L'IMMACULÉE CONCEPTION

 

8 décembre

 

 

         1. Il convenait souverainement aux trois Personnes divines de préserver Marie du péché originel.

 

         Cette préservation convenait au Père, d'abord parce que Marie était sa Fille aînée. De même que Jésus fut le premier-né de Dieu, ou, selon l'expression de saint Paul: « Celui qui est né avant toute créature » (Col 1, 15), ainsi Marie, choisie pour devenir la Mère de Dieu, fut de toute Éternité considérée par Dieu lui-même comme sa première Fille adoptive, et, comme telle, il la posséda toujours dans sa grâce: « Le Seigneur m'a possédée au commencement de ses voies » (Pr 8, 22). Pour l'honneur du Fils, il convenait donc que le Père préservât la Mère de la tache originelle.

 

         De plus, le Père destinait sa Fille de prédilection à briser la tête du serpent infernal, le séducteur de l'homme, ainsi que nous l'apprend la sainte Écriture: « Elle t'écrasera la tête » (Gn 3, 15). Dès lors, pouvait-il permettre qu'elle-même fût auparavant son esclave?

 

         Enfin, Marie devait être l'Avocate des pécheurs. À ce titre encore, il convenait qu'elle fut préservée de tout péché, afin qu'elle n'apparût pas aux yeux de Dieu souillée du même péché que les hommes, ses protégés.

 

 

         2. Il convenait au Fils d'avoir une Mère immaculée. C'est lui-même qui choisit sa Mère. Or, qui croira jamais qu'un jeune homme, ayant la liberté du choix, aimera mieux avoir pour mère une esclave qu'une reine? Le Verbe éternel pouvait faire à son gré que sa Mère fut immaculée et toujours dans l'amitié de Dieu: comment admettre qu'il ait permis au péché de la souiller et d'en faire l'ennemie de Dieu, ne fût-ce que pour un instant? Au reste, « la chair du Christ est la chair de Marie » (S. Augustin (plutôt Fulbert de Chartres, selon Glorieux 30), L'Assomption de la B.V.M., ch. 5; PL 40, 1145), remarque saint Augustin. Le Fils de Dieu aurait eu horreur de prendre la nature humaine d'une sainte Agnès, d'une sainte Gertrude, d'une sainte Thérèse, parce que, si pures qu'elles fussent, le péché d'origine les avait néanmoins souillées jusqu'au jour de leur baptême; et le démon aurait pu reprocher à Jésus Christ d'avoir été formé d'une chair autrefois soumise à sa domination. Pourquoi donc le Fils de Dieu n'a-t-il pas eu de la répugnance à s'incarner dans le sein de Marie, – comme l'atteste l'Église quand elle lui dit dans l'un de ses plus beaux cantiques: « Vous n'avez pas eu horreur du sein de la Vierge par excellence » (Hymne: Te Deum), – sinon parce que Marie fut toujours pure et immaculée?

 

         Saint Thomas ajoute que la sainte Vierge fut préservée de tout péché actuel, même véniel (S. Thomas d'Aquin, 3, q. 27, a. 4, conclusion; RJ Vie de Jésus, tome 3, trad. P. Synave, 38); autrement, affirme-t-il, elle n'eût pas été la digne Mère de Dieu. Mais combien la souillure du péché originel, qui fait de l'âme une abomination devant Dieu, ne l'eût-elle pas rendue moins digne de la maternité divine?

 

 

         3. Il convenait au Saint Esprit que son Épouse de prédilection fut immaculée. Le Saint Esprit racheta les hommes en les tirant du péché dans lequel ils étaient tous tombés; mais la sainte Vierge, il voulut la racheter d'une manière bien plus noble, en la préservant du péché. La corruption du tombeau n'atteignit pas le corps de Marie, de par la volonté de Dieu; combien plus devons-nous croire qu'il prémunit l'âme de Marie contre la corruption du péché? Aussi son divin époux l'appelle-t-il « un jardin fermé, une fontaine scellée » (Ct 4, 12), parce que jamais l'ennemi ne pénétra dans cette âme bénie entre toutes. Écoutez les louanges qu'il lui décerne: « Vous êtes toute belle, ô mon amie, et il n'y a pas de tache en vous » (Ct 4, 7).

 

         Ô ma Reine, ô Miroir de beauté, quelles délices goûte mon cœur à contempler cette pureté parfaite et cette incomparable splendeur qui vous ont rendue si chère au Seigneur votre Dieu! Il vous a préservée de tout péché: je lui rends mille actions de grâces! Puisque la très sainte Trinité tout entière vous porte un si grand amour, ne dédaignez pas, je vous en supplie, de jeter les yeux sur mon âme souillée de tant de péchés, et faites que Dieu m'accorde le pardon et le salut éternel. Oui, regardez-moi, et changez-moi. N'avez-vous pas attiré à votre amour, par vos charmes, des milliers de cœurs? Attirez aussi le mien, afin que, désormais, il n'aime plus que Dieu, et vous, ô ma Mère bien-aimée. C'est en vous que j'ai placé toutes mes espérances, vous le savez; ne m'abandonnez pas, mais, plutôt, intercédez sans cesse pour moi durant ma vie et surtout à ma mort. Faites que je meure en vous appelant, en vous aimant, afin que j'aille ensuite vous aimer à jamais dans le paradis.

 

 

 

 

 

TROISIÈME PARTIE  RÈGLEMENT DE VIE EN TOUT TEMPS

 

  

CHAPITRE Ier  MOYENS DE SE CONSERVER DANS LA GRÂCE DE DIEU

 

 

         Pour obtenir le bonheur éternel, il ne suffit pas de vouloir se sauver; il faut, de toute nécessité, prendre les moyens que Jésus Christ nous a donnés: c'est une conviction qui doit s'ancrer en nous profondément. C'est en vain que nous alléguerons, au jour du jugement, pour excuser nos péchés, la violence des tentations et notre faiblesse; car Dieu nous avait fourni les moyens de repousser avec sa grâce toutes les attaques de nos ennemis. Si nous refusons d'employer les moyens et que nous soyons vaincus, c'est notre faute. Tous voudraient bien se sauver; mais hélas! Beaucoup laissent de côté les moyens de salut, ils tombent dans le péché et se damnent.

 

 

         1. Le premier moyen, c'est de fuir l'occasion. Ne pas fuir avec soin les occasions de pécher, surtout en matière de plaisirs sensuels, c'est se mettre dans l'impossibilité d'éviter le péché. « Dans la guerre des sens, disait saint Philippe Néri, les vainqueurs, ce sont les poltrons qui fuient. » (G Bacci: La Vie admirable de saint Philippe Néri, trad. S. P. N. D. C., liv.2, ch. 13, n. 18; Lyon 1643, 294). L'occasion est un bandeau qui nous voile les yeux et ne nous laisse plus rien voir, ni Dieu, ni l'enfer, ni résolutions prises. « Est-ce qu'un homme, demande l'Écriture, peut marcher sur des charbons ardents, sans que ses pieds soient brûlés? » (Pr 6, 28). Quand, donc, on s'expose volontairement à l'occasion, il est moralement impossible de ne pas succomber, eût-on pris mille résolutions et fait à Dieu mille promesses. Au reste, cette vérité, n'est-elle pas attestée tous les jours par le malheur de tant d'âmes, tristement tombées pour n'avoir pas fui les occasions? Quelqu'un a-t-il vécu dans l'habitude de péchés d'impureté? Qu'il sache bien que la fuite des occasions tout à fait prochaines ne suffira pas pour le maintenir dans la continence; s'il ne va pas jusqu'à fuir celles qui ne sont pas tout à fait prochaines, il retombera facilement. « Cette personne est de grande vertu, suggérera le démon au moment de la tentation; il n'y a rien à craindre. » Déjouons cette ruse; c'est un fait d'expérience souvent constaté, que plus une personne est pieuse, plus la tentation est forte. Saint Thomas enseigne que les personnes les plus saintes sont d'autant plus attrayantes (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 64, Manière de se confesser, par. 22, trad. Védrines, Opuscules, tome 8, Paris 1858, 214). La tentation commence par l'esprit et finit par la chair. « Le démon, – disait un grand serviteur de Dieu, le P. Sertorius Caputo, de la Compagnie de Jésus, – le démon fait d'abord aimer la vertu, puis la personne, enfin il aveugle et précipite dans la fange. » (S. Caputo, cette idée viendrait du P. Balthazar Alvarez; cf. Louis du Pont, Vie du P. Balthazar Alvarez, ch. 5, § 1, trad. J. B. Coudrec, Paris 1912, 44).

 

         La fuite des mauvaises compagnies n'est pas moins nécessaire: nous sommes trop faibles, le démon nous tente continuellement; les sens nous inclinent au mal; l'influence d'un mauvais compagnon nous y ferait tomber infailliblement.

 

         Quelle est donc la première chose à faire pour nous sauver? C'est la fuite des occasions de péché et des mauvaises compagnies; la fuite obstinée, opiniâtre, jusqu'à nous faire violence, jusqu'à prendre la résolution inébranlable de fouler aux pieds tout respect humain. Sans doute ne devons-nous pas mettre notre confiance dans nos propres forces, mais uniquement dans le secours de Dieu; mais Dieu veut aussi que nous coopérions à son secours, – quand les circonstances l'exigent, – jusqu'à nous faire violence. C'est ainsi qu'on gagne le ciel: « Ceux qui se font violence l'emporteront d'assaut » (Mt 11, 12), a dit le divin Maître.

 

 

         2.  Le second moyen, c'est l'oraison mentale, sans laquelle il est difficile de se maintenir longtemps dans la grâce de Dieu. « Souvenez-vous de vos fins dernières, dit le Saint Esprit, et vous ne pécherez jamais » (Si 7, 36). Celui qui médite souvent la mort, le jugement, l'éternité de l'enfer et du paradis, ne tombera pas dans le péché.

 

         Ces vérités ne se voient pas des yeux du corps; on ne les voit qu'avec les yeux de l'âme. Encore faut-il les considérer fréquemment; sinon, elles s'effacent de l'esprit, et, lorsque se présentent les plaisirs des sens, on s'y laisse facilement entraîner, faute d'avoir les regards fixés sur les vérités éternelles. Voilà pourquoi tant de malheureux s'abandonnent au vice et se perdent. Tous les chrétiens savent et croient qu'ils doivent mourir, pour être ensuite jugés; mais, faute d'y penser, il vivent éloignés de Dieu.

 

         Ne pas faire l'oraison mentale, c'est:

 

         1° se priver de lumière: c'est marcher dans les ténèbres. Quand on marche dans les ténèbres, on n'aperçoit pas les dangers, on ne prend pas les précautions requises, on n'invoque pas le secours de Dieu, et l'on se damne. Ne pas faire l'oraison mentale, ce n'est pas seulement se priver de lumière; c'est, encore,

 

         2° se priver de force. On n'a pas le courage nécessaire pour avancer dans la voie de Dieu. Sans l'oraison, on ne songe même pas à prier pour obtenir de Dieu ce courage, et dès qu'on ne prie plus, la chute est inévitable. « Un chrétien qui ne médite pas les vérités éternelles disait le cardinal Bellarmin, est dans l'impossibilité morale de persévérer dans l'état de grâce. » (J. Fugilati, Vie du Cal Bellarmin, ch. 35, trad. F. Morin, Paris 1625, 542-543). Par contre, quiconque fait sa méditation chaque jour, tombera difficilement dans le péché grave; s'il avait le malheur d'y tomber, dans quelque circonstance imprévue, dans un moment de surprise, la pratique de la méditation quotidienne le ramènerait vite à Dieu. Un grand convertisseur d'âmes disait: « Oraison mentale et péché mortel ne peuvent vivre ensemble. »

 

         Prenez donc la résolution de faire chaque jour, le matin ou le soir, mais de préférence le matin, une demi-heure d'oraison. Dans le chapitre suivant, vous trouverez une brève explication de la manière de faire cet exercice facilement. Du reste, il suffit que vous consacriez cette demi-heure à lire quelque livre de méditations, – l'un ou l'autre que vous choisirez parmi le plus grand nombre; – ayez soin, pendant cette lecture, de faire quelques affections et quelques prières, ainsi que vous le trouverez marqué dans le chapitre suivant, paragraphe II. Je vous prie, surtout, de ne jamais négliger de faire oraison au moins une fois le jour, alors même que vous traverseriez une période de grande sécheresse spirituelle, ou que vous éprouveriez un vif dégoût à la faire. Persévérez dans l'oraison: vous aurez la certitude de votre salut.

 

         Outre l'oraison, il est très utile de faire aussi chaque jour, dans un autre moment, une lecture spirituelle d'une demi-heure, au moins d'un quart d'heure, dans la vie d'un saint, ou dans un livre qui traite des vertus chrétiennes. Combien ont été transformés par la lecture de l'un de ces livres, et devenus de grands saints, tel un saint Jean Colombini, un saint Ignace de Loyola (Toutes les biographies de S. Ignace rapportent que, après sa blessure à Pampelune, et durant sa convalescence il lut la vie du Christ, la vie des Saints, etc...), et tant d'autres! Il serait encore extrêmement avantageux de se retirer chaque année dans une maison religieuse pour y faire les exercices spirituels.

 

 

         3. Le troisième moyen est la fréquentation des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie. La confession conserve la pureté de l'âme; elle procure non seulement le pardon des péchés, mais encore des grâces plus puissantes pour résister aux tentations. Ayez donc, à cet effet, votre directeur de conscience; confessez-vous toujours à lui; consultez-le sur vos affaires, même temporelles, de plus grande importance; soumettez-vous à toutes ses décisions, notamment si vous êtes tourmenté par des scrupules. Quiconque obéit à son confesseur, n'a pas à craindre de se tromper. « Celui qui vous écoute, m'écoute » (Lc 10, 16), a dit le divin Maître. Voix du confesseur, voix de Dieu.

 

         La sainte Communion est appelée « Pain céleste », parce que, comme le pain terrestre conserve la vie du corps, ainsi conserve-t-il la vie de l'âme: « Si vous ne mangez pas ma chair et ne buvez pas mon sang, vous n'aurez pas la vie en vous » (Jn 6, 53), a dit Notre Seigneur. Par contre, il promet la vie éternelle à qui communie souvent: « Si quelqu'un mange de ce pain, il vivra éternellement » (Jn 6, 51). Aussi le Concile de Trente appelle-t-il ce sacrement  « un antidote, qui nous délivre des péchés véniels, et nous préserve des mortels. » (G. Dumeige, La foi catholique, Concile de Trente, sess. 13, ch. 2, Paris 1961, 737). Prenez donc la ferme résolution de communier au moins tous les huit jours, et de ne jamais omettre cette dévotion pour aucun motif: il n'y a pas d'affaire plus importante que le salut éternel. Observez, en outre, que plus vous êtes engagé dans le monde, plus vous avez besoin de grâces. N'êtes-vous pas en butte à des tentations plus fortes?

 

         Quant à la manière de se bien confesser et de bien communier, voyez le chapitre suivant, paragraphe 3. Vous y trouverez les actes qu'on peut faire, soit avant, soit après la confession et la communion; ces actes constituent la préparation et l'action de grâces.

 

 

         4. Le quatrième moyen, c'est d'entendre la Messe tous les matins. Par l'assistance de la sainte Messe, nous glorifions Dieu plus que ne le glorifient tous les Anges et tous les Saints dans le ciel; leurs hommages, en effet, sont des hommages de pures créatures, tandis qu'à la Messe nous offrons à Dieu Jésus Christ lui-même, Victime qui lui rend un honneur infini.

 

         Lisez le chapitre suivant, paragraphe 4; vous y trouverez la manière d'assister à la Messe avec beaucoup de fruit.

 

 

         5. Le cinquième moyen, c'est de visiter chaque jour le Saint Sacrement dans une église, et la divine Mère devant quelque dévote image. Pourquoi Jésus Christ fait-il sa demeure sur les autels, en tant d'églises, sinon pour dispenser ses grâces à tous ceux qui viennent le visiter? Aussi les âmes qui pratiquent cette excellente dévotion, en retirent-elles d'innombrables bienfaits.

 

         Vous trouverez au chapitre suivant, paragraphe 5, des prières pour ces visites au très Saint Sacrement et à la divine Mère. Les grâces que vous y devez principalement demander à Jésus et à Marie, sont l'amour de Dieu et la sainte persévérance jusqu'à la mort.

 

 

         6. Le sixième moyen, que je vous recommande plus que tous les autres, c'est la Prière. Sans le secours de Dieu, nous ne pouvons rien faire de salutaire pour notre âme: première certitude; seconde certitude: Dieu proteste qu'il n'accorde ses grâces qu'à celui qui les demande: « Demandez, et il vous sera donné » (Mt 7, 7). « Ainsi, dit sainte Thérèse, celui qui ne demande pas, ne reçoit pas. » (Cette phrase est un condensé de l'opinion de Sainte Thérèse, par ex. dans le Chemin de la Perfection, ch. 23). C'est le sentiment commun des saints Pères et des Théologiens, parmi lesquels saint Thomas (S. Thomas d'Aquin: 1-2, q. 109, a. 10, conclusion; R. J., La grâce, trad. Mulard 62), que, sans prier, il est impossible de persévérer dans la grâce de Dieu et de se sauver; par contre, celui qui prie est sûr de l'assistance de Dieu, qui ne peut manquer à sa parole, donnée et répétée tant de fois dans les saints Évangiles: « Tout ce que vous demanderez dans la prière, croyez que vous l'obtiendrez, et vous le verrez s'accomplir » (Mc 11, 24). « Quiconque demande, reçoit » (Lc 11, 10). « En vérité, en vérité, je vous le dis: tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous le donnera » (Jn 16, 23). Dieu donne tout ce qu'on implore de lui, au nom de Jésus Christ.

 

         Voulons-nous donc nous sauver? Prions et prions avec humilité, avec confiance, surtout avec persévérance: c'est une nécessité. Quelle est la grande utilité de l'oraison mentale? C'est de nous rappeler l'obligation de la prière: sans l'oraison, nous l'oublions, et nous nous perdons. « Je voudrais, – écrit sainte Thérèse dans son ardent désir de voir tous les hommes sauvés, – je voudrais gravir la plus haute cime de l'univers, pour être partout entendue; là, je dirais ce seul mot: priez, priez. » (Ste Thérèse d'Avila: cette citation n'est pas littérale, mais exprime bien la pensée de Sainte Thérèse sur la nécessité de la prière, par ex.: Autobiographie, ch. 8; MA 55 ss.). Déjà, les anciens Pères du désert, avaient conclu, dans leurs conférences, que le meilleur moyen d'arriver au salut, c'est de redire sans cesse cette prière de David: « Ô  Dieu, venez à mon aide; Seigneur, hâtez-vous de me secourir » (Ps 70/69, 2). Tâchons de suivre leur exemple; ou bien, récitons l'excellente oraison jaculatoire du vénérable Père Léonard de Port-Maurice: « Mon Jésus, miséricorde. » (S. Léonard de P. M.: Manuel sacré, p. 1, Agenda, n. 12; Rome 1734, 34).

 

         Quelles sont les deux grâces principales que nous devons demander sans cesse, comme je l'ai déjà marqué ci-dessus? L'amour de Dieu et la sainte persévérance. Ces mêmes grâces, nous devons aussi les solliciter sans cesse de la très sainte Vierge Marie: n'est-elle pas la Dispensatrice de toutes les grâces? Ses prières ne sont-elles pas toujours exaucées? Aussi saint Bernard adresse-t-il cette exhortation à tous les chrétiens: « Cherchons la grâce, mais cherchons-la par Marie; ce qu'elle implore de Dieu, elle l'obtient; elle ne peut pas essuyer de refus. » (S. Bernard: Sermon de l'Acqueduc, n. 8; P. L. 183, 442; TZ 704).

 

 

 

 

 

CHAPITRE II  PRIÈRES ET EXERCICES DE PIÉTÉ

 

 

 

 I   PRIÈRES POUR LE LEVER ET LE COURS DE LA JOURNÉE

 

 

         Au lever, après avoir fait le signe de la croix, dites:

 

         Mon Dieu, je vous adore, et je vous aime de tout mon cœur. Je vous remercie de toutes les grâces que vous m'avez accordées jusqu'ici, surtout de m'avoir préservé cette nuit de la mort subite.

 

         Je vous offre toutes mes pensées, paroles, actions et souffrances de ce jour; je les unis à celles de Notre Seigneur Jésus Christ et de la très sainte Vierge Marie. Je forme l'intention de gagner aujourd'hui toutes les indulgences que je pourrai.

 

         Je prends la résolution d'éviter aujourd'hui toute espèce de péché et je vous supplie, pour l'amour de Jésus, de m'accorder la grâce de la persévérance.

 

         Je me propose aussi, spécialement dans les contrariétés, d'identifier ma volonté à la vôtre, en disant toujours: « Seigneur, que votre Volonté soit faite! »

 

         Mon Jésus, aujourd'hui protégez-moi de votre main toute-puissante. Très sainte Vierge Marie, gardez-moi sous le manteau de votre protection. Et vous, Père éternel, secourez-moi, pour l'amour de Jésus et de Marie. Mon Ange gardien, mes saints Patrons, prêtez-moi votre assistance.

 

         Pater, Ave, Credo. – Trois Ave, en l'honneur de la pureté de Marie.

 

         Avant le travail, ou l'étude: Seigneur, je vous offre cette fatigue.

 

         Avant le repas: Mon Dieu, bénissez-moi; bénissez cette nourriture, afin que je ne commette aucune faute en la prenant, et que tout serve à votre gloire.

 

         Après le repas: Je vous rends grâces, Seigneur, d'avoir fait du bien à celui qui fut votre ennemi.

 

         Quand l'heure sonne: Mon Jésus, je vous aime; ne permettez pas de nouvelles offenses; faites que je ne me sépare plus jamais de vous.

 

         Dans les tentations: Invocation fréquente des très saints Nom de Jésus et de Marie.

 

         Si l'on est certain ou si l'on doute d'avoir commis quelque faute ou péché, qu'on dise aussitôt: Mon Dieu, je me repens de vous avoir offensé, vous, la Bonté infinie; je prends la résolution de ne plus le faire.

 

         S'il s'agit d'un péché grave, qu'on ne tarde pas de s'en confesser.

 

 

 

 

 

 II  MANIÈRE DE FAIRE L'ORAISON MENTALE

 

 

         Il y a trois parties dans l'oraison mentale: la préparation, la méditation, la conclusion.

 

         La préparation, comprend trois actes:

 

         1. Un acte de foi en la présence de Dieu: « Mon Dieu, je crois que vous êtes ici présent, et je vous adore de tout mon cœur. »

 

         2. Un acte d'humilité et de contrition: « Seigneur, je devrais être maintenant en enfer pour expier mes péchés; je me repens de tout mon cœur, ô Bonté infinie, de vous avoir offensée. »

 

         3. Un acte de demande: « Mon Dieu, pour l'amour de Jésus et de Marie, éclairez-moi dans cette oraison, afin que j'en tire profit. »

 

         On récite ensuite un Ave Maria à la sainte Vierge, en vue d'obtenir les lumières dont nous avons besoin; à la même fin, un Gloria Patri en l'honneur de saint Joseph, de son Ange gardien et de son saint Patron. Ces actes doivent être faits avec attention, mais brièvement; et l'on passe aussitôt à la méditation.

 

         Pour la méditation, servez-vous toujours d'un livre, au moins au commencement; arrêtez-vus aux passages qui vous frappent davantage: « Il faut, dit saint François de Sales, imiter les abeilles qui s'attachent à une fleur tant qu'elles y trouvent du miel, volant ensuite seulement à une autre. » (S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, p. 2, ch. 5; RVP 87).

 

         Les fruits de la méditation sont au nombre de trois: les affections, les prières, les résolutions: ils constituent le profit de l'oraison mentale. Quand, donc, vous avez médité quelque vérité éternelle et que Dieu s'est fait entendre à votre cœur, il faut que vous lui parliez à votre tour:

 

         1. Par des affections, c'est-à-dire par des actes de foi, de remerciement, d'humilité, d'espérance; surtout répétez les actes d'amour et de contrition. D'après saint Thomas, « tout acte d'amour mérite la vie éternelle » (S. Thomas, 1-2, q. 114, a. 7, n. 3; R. J. La grâce, trad. R. Mulard, 219), la grâce de Dieu et le paradis. Il en est de même de l'acte de contrition. Voici des exemples d'actes d'amour:

 

         Mon Dieu, je vous aime plus que toutes choses. Je vous aime de tout mon cœur. Je veux accomplir en tout votre Volonté. Je me réjouis de votre bonheur infini.

 

         Pour l'acte de contrition, il suffit de dire: Ô Bonté infinie, je me repens de vous avoir offensée. – Parlez ensuite à Dieu...

 

         2. Par des prières, en lui demandant les lumières nécessaires, l'humilité ou quelque autre vertu, une bonne mort, le salut éternel, mais surtout son amour et la sainte persévérance. Votre âme se trouve-t-elle dans une grande aridité? Il suffit de dire fréquemment:

 

         Mon Dieu, secourez-moi. Seigneur, ayez pitié de moi. Mon Jésus, miséricorde. – Ne feriez-vous que cela, votre oraison serait excellente. Enfin, parlez à Dieu...

 

         3. Par des résolutions. Avant la fin de l'oraison, il faut prendre quelque résolution particulière, par exemple, de fuir telle occasion, de supporter ce qu'on trouve de fâcheux dans telle personne, de se corriger de tel défaut, etc.

 

         Enfin, dans la conclusion, on fait trois actes: on remercie Dieu des lumières reçues; on forme le bon propos d'observer ses résolutions; on demande à Dieu, pour l'amour de Jésus et de Marie, la grâce de les tenir effectivement.

 

         On termine l'oraison par un Pater et un Ave, pour recommander à Dieu les âmes du purgatoire, les prélats de l'Église, les pécheurs, tous ses parents et amis. Saint François de Sales conseille de noter quelque pensée qui nous a plus profondément touché dans l'oraison, afin que le souvenir en demeure vivant au cours de toute la journée. (S. François de Sales, Introduction à la vie dévote, p. 2, ch. 7; RVP 89).

 

 

 

 

 

 III  ACTES POUR LA CONFESSION ET LA COMMUNION

 

 

Acte avant la Confession

 

 

         Ô Dieu  d'infinie Majesté, voici prosterné devant vous le traître qui renouvela ses offenses: maintenant, avec une profonde humilité, il implore son pardon; Seigneur, ne me repoussez pas: n'avez-vous pas dit vous-même, par la bouche de votre prophète, que « vous ne méprisez pas un cœur contrit et humilié » (Ps 51/50, 19). Je vous remercie de m'avoir attendu jusqu'à présent et de ne m'avoir pas frappé de mort quand j'étais dans le péché, pour m'envoyer en enfer comme je le méritais. Votre patience à m'attendre si longtemps me donne l'espoir que, par les mérites de Jésus Christ, vous me pardonnerez toutes mes transgressions; je m'en repens, j'en suis très affligé, parce qu'elles m'ont mérité l'enfer et fait perdre le ciel; cependant, je les regrette de toute mon âme, moins à cause du châtiment éternel qui m'est dû, qu'en raison de la peine faite à vous, ô Bonté infinie. Je vous aime, ô souverain Bien, et, parce que je vous aime, je suis désolé de tous mes outrages. Je vous ai tourné le dos, je vous ai refusé le respect de l'adoration, j'ai méprisé votre grâce, votre amitié; d'un mot, Seigneur, je vous ai volontairement perdu! Ah! Par amour pour Jésus Christ, pardonnez-moi tous mes péchés; je m'en repens de tout mon cœur, je les hais, je les déteste, je les abhorre plus que tous les maux. Je me repens, non seulement des péchés mortels, mais encore des péchés véniels, puisque les péchés véniels vous contristent aussi. Je prends la résolution pour l'avenir, avec le secours de votre grâce, de ne plus vous offenser volontairement. Oui, mon Dieu, plutôt mourir que de pécher encore!

 

 

Après la Confession

 

 

         Mon bien-aimé Jésus, quelle reconnaissance inexprimable je vous dois! Par les mérites de votre Sang, j'ai reçu mon pardon aujourd'hui, j'en ai la douce confiance. J'espère aller au ciel louer à jamais vos miséricordes. Mon Dieu, trop souvent, jusqu'ici, je vous ai perdu par ma faute; je ne veux plus vous perdre à l'avenir; je suis résolu de changer de conduite en vérité. Vous méritez tout mon amour; je veux vous aimer d'un amour sincère; je ne veux plus me voir séparé de vous. Plutôt mourir que de vous offenser encore! C'est la promesse que je vous ai déjà faite; je la renouvelle maintenant. Je m'engage à fuir l'occasion du péché, à prendre ce moyen... (déterminez-le) ... pour ne plus retomber. Mais, ô mon bien-aimé Jésus, vous connaissez ma faiblesse: donnez-moi la grâce de la fidélité jusqu'à la mort, comme aussi du recours à vous, au moment de la tentation.

 

         Très sainte Vierge Marie, aidez-moi: vous êtes la Mère de la persévérance; tout mon espoir repose en vous.

 

 

Avant la Communion

 

 

         Mon bien-aimé Jésus, vrai Fils de Dieu, mort pour moi sur la croix dans un océan de douleur et d'opprobres, je crois fermement que vous êtes présent dans le Saint Sacrement; pour cet article de foi, je suis prêt à donner ma vie.

 

         Mon bien-aimé Rédempteur, vous allez venir dans mon cœur; vous l'embrasserez tout entier de votre saint amour; vous me donnerez toutes les grâces qui me sont nécessaires pour que je vous obéisse et vous sois fidèle jusqu'à la mort. Ces bienfaits, je les attends de votre infinie bonté et des mérites de votre Sang.

 

         Ô mon Dieu, vous qui, seul, avez aimé vraiment mon âme, que pourriez-vous faire de plus pour m'obliger à vous aimer? Mourir pour moi ne vous a pas suffi; vous avez encore éprouvé le besoin d'instituer le Saint Sacrement et vous faire ma nourriture, pour vous donner tout à moi, et vous unir ainsi très intimement à la créature la plus indigne et la plus ingrate. Et c'est vous-même qui m'invitez à vous recevoir! Et de quel brûlant désir d'être reçu par moi n'accompagnez-vous pas cette invitation! Ô amour immense! Un Dieu se donner tout à moi! Ô mon Dieu, ô Amabilité infinie, digne d'un amour infini, je vous aime plus que toute choses, je vous aime de tout mon cœur, je vous aime plus que moi-même, plus que ma vie; je vous aime, parce que vous le méritez; je vous aime aussi pour vous faire plaisir, puisque vous tenez tant à mon amour.

 

         Sortez de mon âme, affections terrestres. À vous seul, ô mon Jésus, mon Trésor, mon Tout, c'est à vous seul que je veux donner tout mon amour. Vous vous donnez aujourd'hui tout à moi, je me donne tout à vous. Daignez agréer que je vous aime, puisque je ne veux que vous, puisque je ne veux que ce qui vous plaît. Oui, je vous aime, ô mon Sauveur; j'unis mon misérable amour à celui que vous portent tous les Anges, tous les saints, Marie, votre auguste Mère, et votre Père éternel. Que ne puis-je vous voir aimé du monde entier! Que n'ai-je le pouvoir de vous faire aimer de tous les hommes, et de vous faire aimer autant que vous le méritez!

 

         Voici, ô mon Jésus, que je suis sur le point de me nourrir de votre Chair sacrée. Ah! Mon Dieu, qui suis-je, et qui êtes-vous? Vous êtes, vous, un Maître d'une Perfection infinie; par contre, je suis un impur vermisseau, souillé d'innombrables péchés. Que de fois je vous ai chassé de mon âme! « Domine, non sum dignus. » Non, Seigneur, je ne suis pas même digne de rester en votre présence; je devrais être en enfer, à jamais éloigné, à jamais abandonné de vous. Mais telle est votre bonté, que vous m'invitez à vous recevoir; je viens donc à vous, je viens plein d'humilité et de confusion au souvenir de tous les déplaisirs que je vous ai causés, mais débordant de confiance en votre miséricorde et en votre amour. Ô mon aimable Rédempteur, combien je regrette de vous avoir tant outragé par le passé! Alors que vous êtes allé jusqu'à donner votre vie pour moi, combien de fois n'ai-je pas foulé aux pieds votre grâce et votre amour, pour vous préférer le néant! Je m'en repens, Seigneur, de tout mon cœur; tous les péchés que j'ai commis, graves ou légers, je les regrette plus que tout autre mal, parce qu'ils vous ont offensée, Vous, ô Bonté infinie! Vous m'avez déjà pardonné, je l'espère; mais si vous ne l'avez pas fait encore, pardonnez-moi, ô mon Jésus, avant que je m'approche de la Table sainte. Ah! Daignez m'accueillir vite dans votre amitié, puisque vous voulez venir habiter au-dedans de moi dans un instant.

 

         Venez donc, ô mon Jésus, venez dans mon âme qui soupire après vous. Ô mon Bien unique et infini, ma Vie, mon Amour, mon Tout, je voudrais vous recevoir avec autant d'amour que les âmes les plus éprises de vous, avec la même ferveur que votre sainte Mère; à toutes ses communions j'unis celle que je vais faire.

 

         Ô bienheureuse Vierge Marie, ma Mère, donnez-moi vous-même votre Fils; c'est de vos mains que je veux le recevoir. Dites-lui que je suis votre serviteur; il me pressera plus fortement sur son cœur maintenant qu'il vient à moi.

 

 

Après la communion

 

 

         Bien précieux est le temps qui suit la sainte Communion; on peut alors s'enrichir de vrais trésors de grâces. Car, en raison de son union plus intime avec Notre Seigneur, l'âme produit des actes et fait des prières d'une valeur et d'un mérite qu'ils n'atteignent pas en d'autres temps. « Le Seigneur, écrit sainte Thérèse, se tient alors dans notre âme comme sur un trône de miséricorde et lui dit: Mon enfant, demande-moi ce que tu veux; je suis venu précisément pour te faire du bien. » (Ste. Thérèse d'Avila, Chemin de la Perfection, ch. 34, n. 13; MA 488). Oh! Quelles faveurs de choix reçoivent ceux qui continuent à s'entretenir avec Jésus Christ, après la sainte Communion! Le vénérable Père Jean d'Avila ne manquait jamais, après la sainte Communion, de consacrer deux heures à l'action de grâces. (Louis de Grenade, Vie du vén. P. Jean d'Avila, ch. 4, parag. 8; Oeuvres, trad. Bareille, Paris 1866, 611 ss.). Saint Louis de Gonzague allait plus loin: il y consacrait trois jours entiers, après chaque Communion hebdomadaire. (V. Cepari, Vie de saint Louis de Gonzague, P. 2, ch. 4, trad. Anonyme, Lyon 1841, 97).

 

         Qu'on fasse donc les actes suivants; puis, tout le reste de la journée, qu'on tâche de demeurer uni, par de pieuses affections et de ferventes prières, avec Jésus reçu le matin.

 

 

Acte d'adoration

 

 

         Mon Jésus, vous êtes donc venu dans mon cœur; maintenant vous résidez au-dedans de moi, et vous m'appartenez tout entier. Soyez le bienvenu, ô mon Rédempteur bien-aimé. Je me prosterne à vos pieds, et je vous adore; je vous embrasse, je vous presse sur mon cœur, et je vous rends mille actions de grâces d'avoir bien voulu descendre en moi. Ô Marie, ô mes saints Patrons, ô mon Ange gardien, joignez-vous à moi pour remercier Jésus.

 

 

Acte d'offrande

 

 

         Puisque vous êtes venu me visiter avec tant d'amour, ô mon divin Roi, je vous consacre ma volonté, ma liberté, tout moi-même. Vous vous êtes donné tout à moi, je me donne tout à vous. Non! Ce n'est plus à moi-même, mais à vous que je veux appartenir, appartenir tout entier. Que mon âme vous appartienne sans réserve, avec mon corps, mes puissances, mes sens, afin que tout en moi s'emploie à vous et à vous plaire! Je vous consacre toutes mes pensées, tous mes désirs, toutes mes affections et toute ma vie. Mon Jésus, je ne vous ai que trop offensé jusqu'ici; je veux employer le reste de ma vie à vous aimer, vous qui m'avez tant aimé.

 

         Daignez accepter, ô Dieu de mon âme, le sacrifice que vous fait ce misérable pécheur dont l'unique désir est de vous aimer et de vous plaire. Vous même, réalisez en moi votre volonté; disposez de moi et de tout ce qui est en moi, comme bon vous semble. Que votre amour détruise en moi toutes les affections qui vous contristent, afin que je vous appartienne tout entier et que votre contentement soit l'unique but de ma vie.

 

 

Acte de demande

 

 

         Je ne vous demande ni les plaisirs, ni les honneurs, ni les autres biens de ce monde; accordez-moi plutôt, ô mon Jésus, je vous en supplie par les mérites de votre Passion, une continuelle douleur de mes péchés. Donnez-moi votre Lumière, afin que je connaisse le néant des biens de ce monde et les titres que vous avez à mon amour. Rompez toutes les chaînes qui m'attachent à la terre; liez-moi tellement à vous, par le saint amour, que, désormais, je ne veuille ni ne désire rien en dehors de votre Volonté. Donnez-moi la patience et la résignation dans les infirmités, la pauvreté, tout ce qui contrarie mon amour-propre. Donnez-moi la douceur envers ceux qui me méprisent. Donnez-moi une sainte mort. Donnez-moi votre saint amour. Surtout, donnez-moi, je vous en supplie, la persévérance dans votre grâce jusqu'à la mort. Ne permettez pas, ô très doux Jésus, que je me sépare jamais de vous. En même temps, je vous demande non seulement la grâce de recourir toujours à vous dans toutes mes tentations, mais encore, ô mon Jésus, celle de vous demander sans cesse la sainte persévérance.

 

         Ô Père éternel, votre divin Fils a promis que vous ne repousserez jamais aucune de mes prières faites en son nom: (Tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous l'accordera » (Jn 16, 23). Voici donc qu'au nom et par les mérites de ce Fils bien-aimé, je vous demande votre amour et la sainte persévérance, afin qu'un jour j'aille au ciel vous aimer de toutes mes forces et chanter éternellement vos miséricordes avec la certitude de ne pouvoir plus jamais me séparer de vous.

 

         Très sainte Vierge Marie, ma Mère et mon Espérance, demandez pour moi ces grâces que je désire tant. Vous-même, obtenez-moi de vous aimer beaucoup, ô ma Reine, et de vous implorer dans tous mes besoins.

 

 

 

 

 

 IV  MANIÈRE D'ASSISTER À LA MESSE

 

 

         Le sacrifice de la Messe est le même que celui du Calvaire. Seulement, sur le Calvaire, Jésus Christ versa réellement son sang; sur l'autel, il le verse mystiquement. De plus, dans la Messe, les mérites de la Passion s'appliquent à chaque âme en particulier.

 

         Jésus Christ institua le sacrifice de la Messe pour les quatre fins suivantes:1. Honorer Dieu; 2. le remercier de ses bienfaits; 3. satisfaire pour nos péchés; 4. obtenir les grâces divines. Telles sont les fins qu'il faut avoir devant les yeux pour assister à la Messe avec fruit. Vous pouvez dire la prière suivante au commencement de la Messe:

 

         Père éternel, je vous offre présentement en sacrifice votre Fils Jésus, avec tous les mérites de sa Passion:

 

         1. Pour la glorification de votre Majesté.

 

         2. En action de grâces de tous vos bienfaits, tant ceux dont vous m'avez déjà comblé, que ceux dont vous me comblerez pendant l'éternité, comme je l'espère.

 

         3. En réparation de mes péchés et des péchés de tous les vivants et de tous les défunts.

 

         4. Dans l'intention d'obtenir le salut éternel, et toutes les grâces nécessaires à mon salut.

 

         À l'élévation de la sainte Hostie: Mon Dieu, par amour pour ce Fils bien-aimé, pardonnez-moi mes péchés et accordez-moi la sainte persévérance.

 

         À l'élévation du Calice: Par le Sang de Jésus, donnez-moi votre amour et une sainte mort.

 

         À la communion du prêtre, on fera la communion spirituelle en disant: Mon Jésus, je vous aime, et je soupire après vous. Je m'unis étroitement à vous et je ne veux plus me séparer de vous.

 

 

 

 

 

V ACTES POUR LA VISITE AU SAINT SACREMENT ET À LA SAINTE VIERGE

 

 

à Jésus

 

 

         Mon Seigneur Jésus Christ, vous qui, par amour pour les hommes, demeurez ici nuit et jour, débordant de miséricorde et de charité, attendant, appelant, accueillant tous ceux qui viennent vous visiter, je crois à votre présence réelle dans cet auguste Sacrement; de l'abîme de mon néant, je vous adore; je vous remercie de toutes les grâces que vous m'avez faites, spécialement de vous être donné vous-même à moi dans ce sacrement, de m'avoir donné pour avocate Marie, votre propre Mère, et de m'avoir inspiré de vous visiter dans cette église.

 

         Je salue en ce moment votre très aimant et très aimable Cœur; j'ai l'intention de le saluer: premièrement, pour vous remercier de ce grand don; secondement, pour faire amende honorable de tous les outrages que vous avez reçus dans ce Sacrement de la part de tous les infidèles, hérétiques et mauvais catholiques; troisièmement j'ai l'intention, par cette visite, de vous adorer dans tous les lieux de la terre, où, présent sous les espèces sacramentelles, vous êtes le moins honoré et le plus délaissé.

 

         Mon bien-aimé Jésus, je vous aime de tout mon cœur. Je me repens d'avoir, par le passé, tant de fois contristé de votre infinie bonté. Je prends la résolution, avec l'aide de votre grâce, de ne plus vous offenser à l'avenir. Maintenant, tout misérable que je suis, je me consacre tout entier à vous. Volonté, désirs, affections, tout ce qui m'appartient, je vous donne tout, je renonce à tout. Désormais, faites de moi et de ce qui est à moi tout ce qu'il vous plaît. Je ne vous demande et ne désire que votre saint amour, la persévérance finale, et le parfait accomplissement de votre Volonté.

 

         Je vous recommande aussi tous les pauvres pécheurs. Enfin, ô mon bien-aimé Sauveur, j'unis toutes mes affections aux affections de votre Cœur tout embrasé d'amour; unies ainsi, je les offre à votre Père éternel, le priant en votre nom de les agréer et de les exaucer pour l'amour de vous.

 

 

À Marie

 

 

         Vierge très sainte, Vierge Immaculée, ô ma Mère, ô Marie, c'est à Vous, Mère de mon Dieu et Reine du monde, Avocate, Espérance et Refuge des pécheurs, que je recours aujourd'hui, moi le plus misérable des hommes. Je vous honore par-dessus toutes les créatures, ô grande Reine. Je vous remercie de m'avoir obtenu jusqu'aujourd'hui tant de grâces, mais surtout de m'avoir délivré de l'enfer que j'ai tant de fois mérité. Je vous aime, ô Souveraine tout aimable, et parce que je vous aime, je vous promets de vous servir toujours avec fidélité et de faire tout mon possible pour porter mon prochain à vous aimer aussi. Je vous confie toutes mes espérances, toutes les affaires de mon salut. Daignez m'accepter pour votre serviteur et prenez-moi sous votre protection, ô Mère de miséricorde. Vous qui êtes si puissante auprès de Dieu, délivrez-moi de toutes les tentations, ou bien obtenez-moi la force de les vaincre jusqu'à la mort. De vous j'implore le véritable amour de Jésus Christ; de vous j'espère la grâce de faire une bonne mort. Ô ma Mère, au nom de votre amour pour Dieu, je vous en prie, secourez-moi toujours, mais surtout au dernier moment de ma vie. Ne m'abandonnez pas que vous ne me voyiez enfin sauvé, vous bénissant dans le ciel et chantant vos miséricordes pour toute l'Éternité. Amen. Qu'il en soit ainsi, telle est mon espérance.

 

 

 

 

 

VI DERNIERS ACTES DE LAJOURNÉE

 

 

         Avant de vous coucher, recueillez-vous devant Dieu. Remerciez-le d'abord, de tous ses bienfaits; puis, faites l'examen de conscience, en jetant un coup d'œil sur toutes vos actions et paroles de la journée. Vous demandez ensuite pardon de toutes vos fautes. Pour finir, vous ferez les actes du chrétien:

 

         Acte de foi. – Ô mon Dieu, Vérité infaillible, qui ne pouvez tromper ni être trompé, je crois tout ce que la sainte Église me propose à croire, parce que vous le lui avez révélé. Je crois que vous êtes mon Dieu, le Créateur de toutes choses. Je crois que, dans l'Éternité, vous récompensez les justes en paradis et punissez les pécheurs en enfer. Je crois que vous êtes un en essence et trois en personnes, le Père, le Fils et le Saint Esprit. Je crois l'incarnation, la passion et la mort de Jésus Christ. Je crois enfin tout ce que croit la sainte Église. Je vous remercie de m'avoir fait chrétien, et je proteste que je veux vivre et mourir dans cette sainte foi.

 

         Acte d'espérance. – Mon Dieu, me confiant en vos promesses, parce que vous êtes fidèle, puissant et miséricordieux, j'espère, par les mérites de Jésus Christ, le pardon de mes péchés, la persévérance finale et la gloire éternelle du paradis.

 

         Acte d'amour et de contrition. – Mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, et par-dessus toutes choses, parce que vous êtes infiniment bon et infiniment aimable. J'aime aussi mon prochain comme moi-même pour l'amour de vous. Je me repens du fond du cœur de tous mes péchés et je les regrette parce que je vous ai offensé, vous qui êtes la Bonté infinie. Aidé de votre grâce que je vous prie de m'accorder maintenant et toujours, je fais le ferme propos de mourir plutôt que de vous offenser encore. Je me propose en outre de recevoir les Sacrements pendant la vie et à la mort.

 

         Chapelet et litanies de la sainte Vierge.

 

 

 

 

 

VII  PRIÈRES À JÉSUS ET À MARIE POUR OBTENIR LES GRÂCES NÉCESSAIRES AU SALUT

 

 

à Jésus pour obtenir son amour

 

 

         Mon Jésus crucifié, je vous reconnais pour le vrai Fils de Dieu et mon Sauveur. Je vous adore donc, et je vous remercie d'avoir enduré la mort pour moi. Mon bien-aimé Rédempteur, par le passé, je vous ai offensé; mais maintenant j'en suis désolé plus que de tout autre mal, je ne veux plus que vous aimer. Vous avez promis d'exaucer quiconque vous prie: par les mérites de votre Passion, je vous demande votre saint amour. De grâce, attirez à vous tout mon cœur, afin que, désormais, je vous aime vous seul, de toutes mes forces, et qu'ainsi je puisse un jour vous aimer au ciel pendant toute l'Éternité.

 

 

Pour obtenir la persévérance finale

 

 

         Mon Dieu, éternel et souverain Maître, je vous remercie de m'avoir créé, de m'avoir racheté par Jésus Christ, de m'avoir fait chrétien par le don de la vraie foi, d'avoir attendu si longtemps mon repentir après tant de péchés. Ô Bonté infinie, je vous aime par-dessus toutes choses; je regrette souverainement toutes mes offenses. J'ai la confiance que, déjà, vous me les avez pardonnées; mais je cours toujours le danger de retomber. Aussi je vous demande, pour l'amour de Jésus Christ, la sainte persévérance jusqu'à la mort. Vous connaissez ma faiblesse: ah! Seigneur, secourez-moi, ne permettez pas que je me sépare encore de vous! Faites-moi mourir mille fois plutôt que de me laisser retomber dans votre disgrâce.

 

         Ô Marie, ma Mère, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

 

 

 

PRIÈRES À MARIE POUR CHAQUE JOUR DE LA SEMAINE

 

 

Pour obtenir le pardon des péchés

 

 

         Voyez, ô Mère de Dieu, voyez à vos pieds un misérable pécheur qui recourt à vous et met en vous sa confiance. Ô Mère de miséricorde, ayez pitié de moi.

 

         J'entends l'univers entier vous proclamer le Refuge, l'Espérance des pécheurs: vous êtes donc mon Refuge et mon Espérance. À vous de me sauver par votre intercession. Pour l'amour de Jésus Christ, secourez-moi, tendez la main à cet infortuné qui crie vers vous. Je sais quelle joie vous éprouvez à secourir les pécheurs, quand vous le pouvez. Vous pouvez me sauver; sauvez-moi donc. Par mes péchés, j'ai perdu la divine grâce et mon âme; mais je remets mon sort entre vos mains. Dites-moi ce que je dois faire pour rentrer en grâce avec mon Dieu; je veux vous obéir en tout. Ô Marie, venez à mon secours. Vous priez pour tant d'autres, priez aussi Jésus pour moi; dites-lui que vous voulez mon salut, il me sauvera. Montrez quel bien vous savez faire à qui se confie en vous. Telle est mon espérance. Ainsi soit-il.

 

 

Pour obtenir la sainte persévérance

 

 

         Ô Reine du ciel, je me constitue pour toujours votre serviteur; je m'engage à vous servir tout le reste de ma vie; vous, de votre côté, acceptez-moi, ne me repoussez pas, comme je le mériterais. C'est en votre protection, ô ma Mère, que j'ai mis toutes mes espérances. Je loue et remercie mille fois le Seigneur de m'avoir, dans sa miséricorde, inspiré pour vous cette confiance que je regarde comme le gage le plus assuré de mon salut. Ah! Pourquoi suis-je tombé si souvent par le passé, sinon parce que je n'ai pas eu recours à vous?

 

         J'ai la confiance maintenant que les mérites de Jésus Christ et vos prières m'ont obtenu le pardon; mais, hélas! Je puis perdre de nouveau la grâce de Dieu. Je vous en conjure, ma bien-aimée souveraine, protégez-moi; ne permettez pas que je redevienne l'esclave de l'enfer. Ne cessez pas de m'aider. Je le sais, vous m'aiderez et je remporterai la victoire, si je me recommande à vous; mais c'est précisément ce que je crains de ne pas faire. Je redoute que, dans les tentations, je ne néglige de vous appeler à mon secours, et qu'ainsi je ne marche à ma perte. Voici donc la grâce que je vous demande, et que je vous supplie avec une suprême insistance de m'accorder; faites que jamais l'enfer ne m'attaque sans que je dise et redise: Ô Marie, aidez-moi! Aidez-moi, ô Marie! Ma Mère, ne permettez pas que je perde mon Dieu!

 

 

Pour obtenir une bonne mort

 

 

         Ô Marie, quelle sera ma mort? Déjà, maintenant, au souvenir de mes péchés, à la seule pensée de ce moment décisif où je rendrai le dernier soupir et comparaîtrai devant mon Juge, je tremble et je me sens confondu. Ma Mère, tout mon espoir, c'est le Sang de Jésus Christ; c'est votre intercession. Consolatrice des affligés, ne m'abandonnez pas alors, ne me laissez pas sans consolation dans cette angoisse extrême. Sans votre secours, je serai perdu.

 

         Avant l'heure de la mort, obtenez-moi, ô ma Souveraine, une vive douleur de mes péchés, une vraie conversion, une fidélité inébranlable à mon Dieu le reste de ma vie. Puis, quand mon dernier instant sera venu, ô Marie, mon Espérance, assistez-moi dans cette dernière lutte, de toutes la plus dure; fortifiez-moi contre le désespoir, où pourrait me jeter la vue de mes péchés que le démon fera repasser devant mes yeux. Obtenez-moi la grâce de vous invoquer alors plus souvent, afin que j'expire en prononçant votre doux nom et celui de votre très saint Fils.

 

         Et même, auguste Souveraine, – pardonnez-moi ma hardiesse, – venez, avant que je rende le dernier soupir, venez en personne me consoler par votre présence. Sans doute je ne suis qu'un pécheur, je ne suis pas digne de cette faveur; mais je suis votre serviteur, je vous aime, et ma confiance en vous est sans bornes, ô Marie! Je vous attends donc; ne trompez pas mon espoir. Toutefois, – si vous jugez cette grâce trop au-dessus de mes mérites, – au moins assistez-moi du haut du ciel, afin que je quitte cette vie en aimant Dieu et vous, ô ma Mère, pour continuer ensuite de vous aimer éternellement dans le paradis.

 

 

Pour échapper à l'enfer

 

 

         Ô ma Reine bien-aimée, je vous remercie de m'avoir sauvé de l'enfer autant de fois que j'ai mérité d'y tomber par mes péchés. Malheureux! Il fut un temps où la sentence de ma condamnation à cette horrible prison était suspendue sur ma tête; peut-être, après mon premier péché mortel, aurait-elle eu son exécution sans votre miséricordieuse intervention en ma faveur. Sans même avoir été priée, sous l'impulsion de votre seule bonté, vous avez empêché la justice divine de sévir; puis, brisant la dureté de mon cœur, vous m'avez inspiré pleine et entière confiance en vous. Dans la suite, parmi tant d'occasions dangereuses qui se sont présentées, combien de péchés j'aurais commis, si vous, Mère pleine d'amour, ne m'en aviez préservé par la multitude de vos grâces!

 

         Ah! Ma Souveraine, continuez à me sauver de l'enfer. Je ne vous ai pas toujours aimée, mais maintenant je vous aime, après Dieu, plus que toutes choses. Ne permettez pas que je vous abandonne encore, ni ce Dieu qui, par votre entremise, m'a dispensé tant de grâces. Ne permettez pas, ma toute aimable Souveraine, que j'aille vous haïr et vous maudire éternellement en enfer. Comment pourriez-vous consentir à voir damné l'un de vos serviteurs qui vous aime? Ô ma Mère, puisque vous avez déjà tant fait pour me sauver, achevez votre œuvre, ne cessez pas de me prêter votre secours. Vous avez été si bonne pour moi, alors que je vivais sans même penser à vous: que ne dois-je pas attendre de vous, maintenant que je vous aime et vous prie? Celui qui vous prie ne peut se perdre. Je vous en conjure, ô ma Mère, ne me laissez pas à moi-même; car je me perdrais; faites que je vous invoque toujours. Sauvez-moi, ô mon Espérance; sauvez-moi de l'enfer, et d'abord du péché qui seul peut me conduire en enfer.

 

 

Pour obtenir le ciel

 

 

         Ô Reine du ciel, vous qui siégez plus haut que tous les chœurs des Anges sur le trône le plus proche de Dieu, je vous salue de cette vallée de misère, moi, misérable pécheur: je vous prie de tourner vers moi vos yeux miséricordieux, qui répandent les grâces partout où ils s'abaissent.

 

         Les dangers que je cours et que je courrai toujours ici-bas de perdre mon âme, le ciel et Dieu, vous les voyez, ô Marie! C'est en vous, ô ma Souveraine, que je place toutes mes espérances. Je vous aime, et je soupire après le bonheur de vous voir bientôt et de vous louer dans le ciel. Ô Vierge sainte, quand viendra le jour où je me verrai près de vous dans le port du salut, le jour où je contemplerai la Mère de mon Dieu, ma Mère aussi, ma Mère toute dévouée à l'œuvre de mon salut? Quand baiserai-je cette main qui m'a tant de fois délivré de l'enfer, dispensé tant de grâces, alors que mes péchés me rendaient digne de haine et du mépris du monde entier? Ô ma Souveraine, je fus jusqu'ici bien ingrat envers vous; mais, si je vais au ciel, quelle ne sera pas ma reconnaissance! Là, je vous aimerai de toutes mes forces, à chaque instant, durant toute l'Éternité. Là, de mon cœur comme d'une source intarissable, jailliront à jamais les louanges et les actions de grâces pour réparer mes ingratitudes passées.

 

         Par-dessus tout, je remercie Dieu de m'inspirer une si grande confiance dans le Sang de Jésus Christ et dans votre protection, ô ma Mère; à vous, je le sais, à vous de me délivrer du péché, à vous de m'obtenir lumière et force pour accomplir la Volonté divine; à vous de me conduire enfin au port du salut. Vos serviteurs n'ont pas moins espéré de vous; aucun d'eux n'a vue déçue la grandeur de ses espérances; ma confiance ne sera pas non plus trompée. Ô Marie, je ne veux qu'une chose: être sauvé par vous. Priez votre Fils Jésus, comme je le prie moi-même par les mérites de sa Passion, de me conserver et d'augmenter sans cesse cette filiale confiance, et je serai sauvé.

 

 

Pour obtenir d'aimer Marie, ainsi que son divin Fils

 

 

         Ô Marie, la plus noble, la plus sainte, la plus aimable de toutes les créatures, glorieuse Souveraine, pourquoi tous les hommes ne vous connaissent-ils pas et ne vous aiment-ils pas comme vous le méritez? Ma consolation, c'est de penser que d'innombrables âmes au ciel et sur la terre vivent éprises de votre bonté et de votre beauté; ma consolation et mon allégresse, c'est surtout que Dieu lui-même ait plus d'amour pour vous que pour les hommes et tous les Anges réunis. Ma très aimable Reine, moi aussi, misérable pécheur, je vous aime, mais je vous aime trop peu; je veux vous aimer d'un amour plus tendre et plus fort; à vous de me le donner. Vous aimer, c'est avoir un grand signe de prédestination; c'est une grâce que Dieu réserve à ceux qu'il veut sauver.

 

         Je sais, ô ma Mère, quelle reconnaissance infinie je dois à votre Fils, et quel amour, – amour infini, – il mérite. Votre désir le plus ardent, c'est de le voir aimé: je le sais aussi. Et moi, qu'est-ce que je veux, sinon que vous m'obteniez un grand amour pour Jésus Christ? Vous obtenez de Dieu tout ce que vous voulez; obtenez pour moi, je vous en supplie, la grâce d'être tellement rivé à la divine Volonté que je ne m'en sépare plus jamais. Je ne vous demande aucun bien d'ici-bas, ni plaisirs, ni dignités, ni richesses; je vous demande ce que votre cœur nous souhaite le plus: l'amour de Dieu. Je veux aimer mon Dieu. Est-il désir plus cher à votre cœur? Est-il possible que vous ne m'aidiez pas à le réaliser? Mais non; déjà vous m'aidez, déjà vous priez pour moi. Oui, priez, ne cessez jamais de prier, jusqu'au jour où vous me verrez au ciel, à jamais hors du danger de perdre encore mon Dieu, assuré de l'aimer éternellement avec vous, ô ma Mère bien-aimée!

 

 

Pour obtenir la protection de Marie

 

 

         Ô ma très sainte Mère, que de grâces vous m'avez obtenues! Et moi, quelle ingratitude je vous ai témoignée! Loin de moi, pourtant, la moindre défiance de votre miséricorde! Ayez pitié de moi, ô ma puissante Avocate. Vous êtes la Dispensatrice de toutes les grâces que Dieu nous accorde à nous, pauvres pécheurs; s'il vous a faite si puissante, si riche et si bonne, c'est afin que vous soulagiez nos misères. Ah! Mère de miséricorde, ne me laissez pas dans ma pauvreté; vous êtes l'Avocate des pécheurs; les plus misérables et les plus abandonnés trouvent près de vous aide et protection; chargez-vous aussi de ma défense, puisque j'ai recours à vous. Ne me dites pas que ma cause est difficile à gagner: est-ce qu'entre vos mains les causes même les plus désespérées ne triomphent pas toujours? Je vous confie donc la cause de mon salut éternel; à vous je confie mon âme; à vous je dis: daignez m'arracher par votre intercession à la damnation éternelle. Amen. Telle est mon espérance, qu'il en soit ainsi.

 

 

 

 

 

CHAPITRE III  PRINCIPALES VERTUS À PRATIQUER

 

 

 

I  PRATIQUE DE L'HUMILITÉ

 

 

         Celui qui n'est pas humble, ne peut plaire à Dieu; car Dieu ne peut supporter les superbes. Il a promis d'exaucer quiconque le prie; cependant, le superbe s'avise-t-il de le prier? Dieu refuse de l'exaucer. L'affirmation de l'apôtre saint Jacques est claire: « Dieu résiste aux orgueilleux, mais il donne sa grâce aux humbles » (Jc 4, 6). C'est sur les humbles seuls qu'il verse l'abondance de ses grâces.

 

         Il y a deux sortes d'humilité: l'humilité d'esprit et l'humilité de volonté.

 

         L'humilité d'esprit consiste à nous tenir pour les misérables que nous sommes: aveugles, ignorants, incapables de rien faire, sinon le mal. Tout ce que nous avons et faisons de bien vient de Dieu. Pour pratiquer l'humilité d'esprit, il faut:

 

         1° Ne pas compter sur nos propres forces, ni sur nos bonnes résolutions, mais nous défier toujours de nous-mêmes et nous redouter sans cesse nous-mêmes: « Opérez votre salut avec crainte et tremblement » (Ph 2, 12), écrit l'Apôtre. Saint Philippe de Néri disait: « Celui qui ne craint pas, est déjà tombé. » (G. Bacci, Vie de saint Philippe Néri, liv. 2, ch. 13, n. 16, trad. S. P. N. D. C., Lyon 1643, 292-293).

 

         2° Ne jamais nous glorifier de rien, ni de nos talents, ni de nos actions, ni de notre naissance, ni de notre parenté, etc. Ne parlons donc jamais de nos travaux passés, si ce n'est pour relever nos manquements. Encore vaut-il mieux ne jamais parler de nous-mêmes, ni en bonne, ni en mauvaise part. Que de fois, dans la critique qu'on fait de soi-même, se glisse la secrète vanité d'être loué ou, du moins, de passer pour humble! C'est ainsi que l'humilité finit en orgueil.

 

         3° Ne pas nous irriter contre nous-mêmes après une faute. Ce serait, non pas de l'humilité, mais de l'orgueil; c'est aussi une ruse du démon pour nous jeter dans le découragement, puis hors de la bonne voie.

 

         Dès que nous remarquons notre chute, disons avec sainte Catherine de Gênes: « Voilà, Seigneur, un fruit de mon jardin » (Marabotto – Vernazza: Vie et doctrine de sainte Catherine de Gênes, ch. 16, n. 3; Padoue 1743, 66), humilions-nous, faisons aussitôt un acte d'amour et de contrition, relevons-nous avec le ferme-propos de ne plus retomber avec le secours de Dieu. Si nous avons le malheur de retomber, relevons-nous perpétuellement de la même manière.

 

         4° À la vue des fautes du prochain, ne manifestons pas de l'étonnement, mais de la compassion pour sa misère; remercions Dieu d'être encore debout, et prions-le de nous soutenir de sa main; sinon, pour nous punir, il permettra que nous tombions dans les mêmes péchés, peut-être dans de plus graves.

 

         5° Nous regarder toujours comme les plus grands pécheurs du monde, même en comparaison de ceux que nous savons plus coupables que nous. Est-ce que nos fautes, commises malgré tant de grâces de lumière et de force, ne pèsent pas plus lourdement dans la balance de Dieu que les fautes, même plus nombreuses, des autres? « Ne croyez pas, disait sainte Thérèse, avoir fait quelque progrès dans la perfection, tant que vous ne vous tenez pas pour la plus méchante des créatures et que vous ne désirez pas sincèrement vous voir préférer tous les autres. » (Ste Thérèse d'Avila: Chemin de la Perfection, ch. 18, n. 7; MA 424).

 

 

         L'humilité de volonté consiste à nous complaire dans les mépris, d'où qu'ils viennent. Quiconque a mérité l'enfer, mérite d'être éternellement foulé aux pieds des démons.

 

         Jésus Christ veut expressément que nous apprenions à son école la douceur et l'humilité: « Apprenez de moi, dit-il, parce que je suis doux et humble de cœur » (Mt 11, 29). Il en est beaucoup qui sont humbles de bouche, mais non de cœur. Écoutez leurs discours: « Je suis le pire des hommes; je mérite mille enfers! » Mais quelqu'un vient-il à les reprendre, ou bien à leur adresser une parole désobligeante, vous les voyez se redresser avec orgueil, tel les hérissons qui deviennent tout épines, dès qu'on les touche. « Eh quoi! Pourrait-on leur dire, vous affirmez que vous êtes le pire des hommes, et maintenant un mot de blâme vous fait jeter feu et flammes! » « Quand on est sincèrement humble, dit saint Bernard, on se croit vil, et l'on veut que les autres le croient aussi. » (S. Bernard: Sermon 16 sur le Cant. des Cant., n. 10; PL 183, 853; BG 212).

 

         Pour pratiquer l'humilité de volonté, il faut:

 

         1° Recevoir, sans perdre la paix de l'âme, toutes les remontrances, même remercier celui qui les fait. « Quand on reprend le juste, dit saint Jean Chrysostome, il se repent de sa faute; quand on reprend l'orgueilleux, il s'afflige que sa faute soit connue. » (S. Jean Chrysostome: Homélie 26 sur Matthieu, n. 18; PG 57, 343).

 

         Quelque injuste que soit une accusation, les saints ne se défendent jamais; ils se taisent et se contentent de tout offrir à Dieu, seul excepté le cas d'un scandale à conjurer.

 

         2° Supporter patiemment les affronts, en profiter pour aimer davantage ceux qui nous méprisent. Telle est la pierre de touche que nous fait distinguer sûrement l'humilité vraie et la sainteté vraie d'une personne; celle qui s'irrite sous les mépris, tenez-là pour un roseau creux, fît-elle des miracles.

 

         Le Père Balthasar Alvarez disait: « Le temps des humiliations est le meilleur pour acquérir des trésors de mérites. » (Louis du Pont: Vie du P. Balthazar Alvarez, ch. 40, parag. 1; trad. J. B. Couderc, Paris 1912, 394). Vous gagnerez plus en acceptant tranquillement un affront qu'en jeûnant dix jours au pain et à l'eau.

 

         On fait bien de s'humilier soi-même; mais on fait beaucoup mieux d'accepter les humiliations qui viennent d'autrui; car, en celles-ci, il y a plus de Dieu que de nous; dès lors, le profit est plus grand pour nous.

 

         Un chrétien incapable de souffrir une humiliation pour Dieu, que sait-il faire? Que n'a pas souffert Jésus Christ pour nous: soufflets, railleries, fouets, crachats en plein visage? Ah! Si nous aimions vraiment notre Rédempteur, loin de nous indigner, nous ferions nos délices des  mépris, parce qu'ils nous rendent semblables à Jésus Christ.

 

 

 

 

 

II  PRATIQUE DE LA MORTIFICATION

 

 

         « Si quelqu'un veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et me suive » (Mt 16, 24).

 

         Par ces paroles, Notre Seigneur nous enseigne que devenir son vrai disciple, c'est renoncer à soi-même. Or, renoncer à soi-même, c'est mortifier son amour-propre. Voulons-nous donc sauver notre âme? Sachons tout vaincre pour tout sauver. Malheureuse, l'âme que l'amour-propre conduit!

 

         Il y a deux sortes de mortifications: la mortification intérieure et la mortification extérieure.

 

         La mortification intérieure consiste dans l'application à vaincre nos passions, surtout notre passion dominante. Celui qui reste l'esclave de sa passion dominante, court grand risque de se perdre; par contre, celui qui parvient à la dompter, triomphera facilement de toutes les autres. Certaines personnes se laissent dominer par  un vice et se croient vertueuses, parce qu'elles ne voient pas en elles des défauts évidents chez les autres; mais qu'importe? « n'y eût-il dans la barque, dit saint Cyrille, qu'un seul trou non bouché, c'est assez pour la faire couler. » (S. Cyrille de Jérusalem: (apocryphe selon Glorieux 23), lettres à saint Augustin, 1. 19, ch. 8; PL 33, 1139). Quelqu'un dira peut-être: « Je ne puis résister à ma passion dominante. » Je réponds: « Une volonté résolue vient à bout de tout, avec le secours de Dieu qui ne manque jamais. »

 

         La mortification extérieure consiste dans la lutte contre les appétits sensuels. Les mondains accusent les saints de cruauté contre eux-mêmes: « À quoi bon, s'écrient-ils, refuser à votre corps toutes les satisfactions des sens? À quoi bon le torturer avec des cilices, des disciplines et autres pénitences? » Saint Bernard répond aux mondains: « Votre cruauté l'emporte, et de beaucoup sur la nôtre; car, pour goûter sur la terre quelques plaisirs misérables et fugitifs, vous n'hésitez pas à vous précipiter dans les flammes éternelles de l'enfer. » (S. Bernard: Sermon 10 sur le Ps 90, n. 3; PL 183, 223).

 

         Les mondains disent encore: « Refuser au corps les plaisirs défendus, c'est un devoir; mais à quoi bon l'assujettir aux mortifications extérieures, puisque seule est nécessaire la mortification intérieure, celle de la volonté? » Voici la réponse: la mortification intérieure est la principale, mais non pas l'unique: il faut y joindre la mortification de la chair; car un corps immortifié reste difficilement soumis à la loi de Dieu. Aussi saint Jean de la Croix condamne-t-il avec la dernière énergie ceux qui ne tiennent pas pour nécessaire la mortification extérieure: « Refusez de les croire », dit-il, « alors même qu'ils feraient des miracles. » (S. Jean de la Croix, Lettre 26, Œuvres spirituelles, trad. Grégoire de saint Joseph, Paris 1947, 1090).

 

         La pratique de la mortification extérieure comprend:

 

         1° La mortification des yeux: c'est par les yeux que, d'ordinaire, entrent dans l'âme les premiers traits qui la blessent, et souvent lui donnent la mort. C'est par les yeux, comme par des crocs d'enfer, que l'on est entraîné presque irrésistiblement dans le péché.

 

         Un philosophe païen, pour résister au vice de l'impureté, s'arracha les deux yeux. (Il s'agit de Démocrite, selon Tertullien, Apologétique, ch. 46; PL 1, 510-511). Il ne nous est pas permis de nous rendre aveugles par le fer; mais il est non seulement permis, il est obligatoire de vivre comme des aveugles au moyen de la mortification. « Si l'on ne veut pas, disait saint François de Sales, que l'ennemi pénètre dans la place, il faut en tenir les portes fermées. » (S. François de Sales, Correspondance, let. 234, An, tome 12, 355, RVE let. 84,192).

 

         Soyons donc attentifs à ne regarder aucun objet capable de nous donner des tentations. Saint Louis de Gonzague n'a jamais levé les yeux, même sur le visage de sa mère. (V. Cepari: Vie de saint Louis de Gonzague, trad. Anonyme, Lyon 1841, p. 1, ch. 3, 12). Nos yeux tombent-ils, par hasard, sur un objet dangereux? Gardons-nous d'y fixer nos regards. En effet, selon la remarque de saint François de Sales, « ce qui perd, c'est moins de voir que de regarder. » (P. Camus: L'esprit de saint François de Sales, p. 7, ch. 9; Paris 1747, 217).

 

         Résolution inflexible, par conséquent, de pratiquer la modestie des yeux. Pour l'avoir transgressée, beaucoup gémissent maintenant en enfer.

 

         2° Mortification de la langue: pas de médisances, pas de paroles injurieuses, pas de propos indécents. Une parole obscène, dite en conversation même par plaisanterie, peut scandaliser terriblement, occasionner mille péchés. Remarquons ici qu'une parole à double sens, dite avec esprit, fait parfois plus de mal qu'un propos franchement déshonnête.

 

         3° Mortification de la bouche: telle est, au jugement de saint André Avelin, la mortification par laquelle on commence à devenir bon chrétien.

 

         « Il faut manger pour vivre, disait saint François de Sales, et non pas vivre pour manger. » (P. Camus: L'esprit de saint François de Sales, p. 5, ch. 3; Paris 1747, 178). Hélas! Beaucoup ne vivent, – semble-il, – que pour manger: dès lors, comment pourraient-ils se sauver? Même simplement bien se porter? De fait, quelle est la cause de presque toutes les maladies, constipations, diarrhées et autres semblables, sinon la gourmandise? Chose plus lamentable encore, la gourmandise engendre l'incontinence: « Comment ne pas ressentir une multitude de tentations impures, écrit Cassien, quand on se gorge de viandes et de liqueurs fortes, vin, eau-de-vie et autres semblables? » (J. Cassien: L'Institution des Cénobites, 1. 5, ch. 13; PL 49, 229).

 

          – « Mais quoi! Dira-t-on, il ne faut donc plus manger? »

          – Qui parle de ne pas manger? Oui, il faut manger, mais en homme, non pas en brute. Si l'on ne veut pas être assailli par mille tentations impures, il faut ne pas user à satiété de viandes et de vins.

 

         « Ne donnez pas de vin aux rois » (Pr 31, 4), dit la sainte Écriture. Par rois, il faut entendre ici ceux qui tiennent leurs sens sous le joug de la raison. Le vin bu sans mesure engloutit la raison et produit, outre l'ivrognerie, –  péché mortel sans aucun doute, – le vice de l'impureté.

 

         Pourquoi vous déplairait-il de faire entrer dans votre vie le jeûne et l'abstinence? Tant de personnes jeûnent au pain et à l'eau tous les samedis en l'honneur de la sainte Vierge! Ayez au moins le courage de jeûner la veille de ses sept principales fêtes. Je vous supplie d'observer les jeûnes d'obligation, mais non pas à la dose de quinze et même vingt onces pour la collation, selon le dicton en vogue: « Il suffit de ne pas se rassasier. » Car cela ne suffit pas, puisqu'aux jours de jeûne ecclésiastique, on ne peut prendre le soir plus de huit onces, en vertu d'un usage qui a fini par prévaloir sur l'ancienne pratique de ne manger qu'une fois.

 

         4° La mortification de l'ouïe et du toucher. Refusez d'écouter les discours qui blessent la modestie ou la charité. Quant au toucher, soyez extrêmement réservé tant envers les autres qu'envers vous-même. « Il n'y a pas de mal, disent certains; n'a-t-on pas le droit de badiner et de se récréer? » Je réponds: « mais pas avec le feu. »

 

 

 

 

 

III  PRATIQUE DE LA CHARITÉ ENVERS LE PROCHAIN

 

 

         Aimer Dieu, c'est aimer le prochain; ne pas aimer le prochain, c'est ne pas aimer Dieu. En effet, dit saint Jean: « Nous avons reçu de Dieu ce commandement: Celui qui aime Dieu, qu'il aime aussi son frère » (1 Jn 4, 21).

 

         Comment faut-il aimer son prochain? Intérieurement et extérieurement.

 

         Dans quelle mesure faut-il l'aimer? Voici la règle: « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur... et le prochain comme toi-même » (Lc 10, 27). L'amour que nous avons pour nous-même est la mesure, le modèle de notre amour pour le prochain.

 

         Il nous faut donc aimer Dieu plus que toutes choses; puis, nous-mêmes; enfin le prochain comme nous-mêmes.

 

         Or, ne souhaitons-nous pas qu'il nous arrive du bien? Ne nous réjouissons-nous pas quand il nous arrive? Ne nous affligeons-nous pas quand il nous arrive du mal? Par conséquent, nous devons souhaiter du bien à notre prochain, nous réjouir du bien qui lui arrive, nous affliger quand il lui survient du mal. De plus, nous devons nous abstenir de porter sur notre prochain, sans raison sérieuse, aucun jugement et même aucun soupçon défavorable. Telle est la pratique de la charité intérieure.

 

         La charité extérieure règle nos paroles et nos actions à l'égard du prochain.

 

 

         Paroles:

 

         1. Pas de médisances, pas même l'ombre d'une médisance. Le médisant est détesté de Dieu et des hommes; par contre, Dieu et les hommes chérissent celui qui dit du bien de tout le monde et, dans l'impossibilité d'excuser la faute par trop évidente, s'efforce encore d'excuser l'intention du prochain.

 

         2. Pas de cancans ni de rapports. Quelqu'un vous a dit du mal d'un autre, que faites-vous en avisant l'intéressé, sinon créer des inimitiés et provoquer des vengeances? La sainte Écriture déclare haïs de Dieu les semeurs de discorde (Pr 6, 16-19).

 

         3. Pas de mots piquants, même par plaisanterie. Aimeriez-vous que le prochain, pour vous rendre la pareille, vous tournât en ridicule?

 

         4. Pas de disputes. Parfois, pour des riens, éclatent des contestations, suivies d'injures et de haines. Ne soyez pas de ceux qui, par esprit de contradiction, c'est-à-dire sans raison et de parti pris, en n'importe quel sujet, parlent toujours autrement que les autres. Émettez votre avis, quand l'occasion se présente; rien de plus, rien de moins.

 

         5. Pas de réponses dures, même au dernier de vos inférieurs; pas d'imprécations, ni d'injures. Dans la colère, quelqu'un nous insulte-t-il? Répondons-lui avec douceur, il s'apaisera: « Une réponse douce calme la fureur » (Pr 15, 1). Sommes-nous irrités nous-mêmes contre le prochain? Gardons-nous de répliquer. Aveuglés par la passion, nous croirions devoir parler haut et ferme, pour nous en repentir ensuite. « Je ne me suis jamais fâché, dit saint François de Sales, sans l'avoir regretté. » (S. François de Sales, Correspondance, Let. 502, An, tome 14, 105). Lors donc que nous sommes agités par la colère, la règle est de se taire pour laisser le calme se rétablir. De même, en face du prochain fortement troublé, sachons attendre, quelque urgente que soit la remontrance: il n'est pas en état d'être convaincu par nos paroles, ni d'en profiter.

 

 

         Œuvres de charité:

 

         1. Envers les nécessiteux. – Soulagez-les de votre mieux, les yeux fixés sur ces mots de la sainte Écriture: « L'aumône délivre de tout péché et de la mort; elle ne laisse point l'âme descendre dans les ténèbres » (Tb 4, 10). L'aumône sauve donc du péché et de la mort. Par aumône, on entend toutes les sortes de secours qu'on peut apporter au prochain. De toutes les aumônes, la plus méritoire est celle qui concerne l'âme du prochain; par exemple, la correction faite avec douceur, en temps opportun, chaque fois qu'on le peut. « Que m'importe? » disent à ce propos certaines gens. La correction fraternelle fait partie de votre christianisme; qui aime Dieu, veut le voir aimé de tous.

 

         2. Envers les malades. – Plus ils sont privés de soins, plus il faut les entourer de charité. À ceux qui sont pauvres, apportez quelque présent. À ceux qui sont tristes, ingéniez-vous à procurer quelque distraction, quelque consolation. Rendez service à tous, alors même qu'ils ne vous remercieraient pas. Dieu saura vous récompenser.

 

         3. Envers nos ennemis. – C'est à leur égard surtout que vous devez pratiquer la charité. S'agit-il de nos amis? Nous sommes tout bonté pour eux; mais Jésus Christ a dit: « Faites du bien à ceux qui nous haïssent » (Mt 5, 44). Faire du bien à qui veut du mal, c'est le signe auquel on reconnaît le vrai chrétien.

 

         Ne pouvons-nous rien faire pour notre persécuteur? Prions, au moins, Dieu le bénit; c'est encore l'enseignement du Sauveur: « Priez pour ceux qui vous persécutent et vous calomnient » (Mt 5, 44). Ce fut toujours la vengeance des saints. Pardonner une offense, c'est être certain que Dieu nous pardonnera nos péchés. Lui-même n'a-t-il pas dit: « Remettez, et il vous sera remis? » (Lc 6, 37). Bien plus, – selon une révélation faite par Notre Seigneur à la bienheureuse Angèle de Foligno, – le signe le plus certain qu'une âme est aimée de Dieu, c'est son amour pour le prochain dont elle a reçu quelque offense. (Frère Armand, Vie de sainte Angèle de Foligno, ch. 19, Acta Sanctorum, J. Bollandus, tome 1, 4 janvier, Paris 1863, 225, 232).

 

         4. Envers les saintes âmes du Purgatoire. – Saint Thomas dit: « Nous devons notre dévouement au prochain, non seulement durant sa vie, mais encore après sa mort. » (S. Thomas d'Aquin, Livre des Sentences, liv. 4, dist. 45, q. 2, a. 1, Opera, Parme 1857, 1120). Or, les peines qu'endurent les âmes du purgatoire surpassent toutes les souffrances de cette vie; elles sont, de plus, dans l'impossibilité de les adoucir; par conséquent, dans la plus extrême nécessité. Un moine de Cîtaux apparut après sa mort au sacristain de son couvent: « Mon frère, lui dit-il, aidez-moi de vos prières; car moi-même je ne puis obtenir aucun soulagement. » (Naissance de l'Ordre cistercien, dist. 5, ch. 7; PL 185, 1134).

 

         Efforçons-nous donc d'assister les saintes âmes du Purgatoire. Pour elles, entendons ou célébrons la Messe; pour elles, multiplions nos bonnes œuvres, nos mortifications, au moins nos prières, afin de pouvoir leur appliquer beaucoup d'indulgences. En retour, elles auront à cœur de nous obtenir de Dieu bien des grâces, dès maintenant avant leur sortie du Purgatoire; ensuite au ciel, si notre charité les y fait monter plus tôt.

 

 

 

 

 

IV  PRATIQUE DE LA PATIENCE

 

 

         « La patience constitue l'œuvre parfaite » (Jc 1, 4), dit saint Jacques. Œuvre parfaite de notre âme, elle ne peut que nous obtenir le ciel.

 

         La terre est un lieu de mérites; partant, un lieu, non de repos, mais d'efforts et de souffrances. Pourquoi Dieu nous a-t-il placés sur la terre, sinon pour qui, par la patience, nous devenions dignes d'entrer dans la gloire éternelle?

 

         En ce monde, nul qui n'ait à souffrir. Celui qui souffre patiemment, souffre moins et se sauve; celui qui souffre impatiemment, souffre davantage et se damne. Dieu ne nous envoie pas la croix pour nous perdre, comme le prétendent certains esprits chagrins, mais pour nous sauver et nous combler au ciel d'un bonheur plus grand. Les souffrances, les revers, toutes les tribulations doivent former les plus belles perles de notre couronne pour l'Éternité. Quand, donc, nous sommes visités par l'épreuve, consolons-nous et remercions Dieu. Redisons-nous: « C'est un signe que Dieu veut me sauver. Il me châtie en cette vie où les peines sont légères et de courte durée, pour m'épargner dans l'autre vie où les supplices sont terribles et sans fin. » Malheur au pécheur dont la vie n'est que prospérité! C'est une preuve non équivoque que Dieu lui réserve l'enfer.

 

         Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait: « Pas de peine si grande qui ne devienne douce, quand on considère Jésus crucifié. » (Ste Marie-Madeleine de Pazzi, Extases et lettres, liv. 1, parag. 7, Douleurs de la passion; trad. M. Vaussard, Paris 1945, 36). « On ne peut jouir de Jésus Christ, ajoutait saint Joseph Calasanze, que si l'on souffre pour Jésus Christ. » (Innocent de S. Joseph, Vie, Vertu et Actes du vén. P. Joseph de la Mère de Dieu (Calasance), liv. 4, ch. 2; Rome 1734, 218). Croix extérieures: maladies, douleurs, pauvreté, humiliations, pertes de parents et d'amis; croix intérieures: chagrins, ennuis, tentations, désolations spirituelles, on accepte tout quand on aime Jésus Christ, et l'on goûte une paix profonde. Mais, hélas! Que gagne-t-on à s'impatienter, à s'irriter contre les tribulations? Un accroissement de souffrances en cette vie et en l'autre. Sainte Thérèse écrit: « Quand on traîne sa croix à contrecœur, elle pèse lourdement; quand on l'embrasse avec amour, on ne la sent pas. » (Ste Thérèse d'Avila, Pensées sur l'amour de Dieu, ch. 2, n. 26; MA 578). Saint Philippe de Néri n'hésitait pas à dire: « En ce monde, il n'y a pas de purgatoire, mais seulement le ciel ou l'enfer: le ciel pour ceux qui souffrent avec patience; pour les autres, l'enfer. » (G. Bacci, Vie de saint Philippe Néri, 1. 2, ch. 20, n. 20).

 

 

         Venons-en à la pratique.

 

         1. Il faut pratiquer la patience dans la maladie. Dans la maladie, nos vertus apparaissent telles qu'elles sont: précieuses comme l'or; ou vulgaires comme le plomb. D'aucuns sont toute joie, tout élan au service de Dieu, tant qu'ils se portent bien; mais survient-il quelque malaise? Leur patience s'évanouit, il n'y a plus que plaintes contre tout le monde, accès de mélancolie, fautes et imperfections: l'or mis à nu n'est que du plomb. Saint Joseph Calasanze disait: « Qu'on pratique seulement la patience dans les maladies, il n'y aura plus de plaintes sur la terre. » (Talenti, Vie du Bx Joseph Calasance, 1. 7, ch. 9, n. 19).

 

         – Eh quoi! – m'objecterez-vous, – n'ai-je pas sujet à me plaindre, moi qui ne puis aller à l'église, communier, entendre la messe, moi qui suis réduit à l'inaction complète?

 

         – Vous vous plaignez de ne pouvoir rien faire? Mais n'est-ce pas tout faire, faire ce que nous pouvons faire de mieux, que de faire la Volonté de Dieu? Répondez-moi: pourquoi désirez-vous accomplir ces exercices de piété? N'est-ce pas pour procurer le contentement de Dieu? Or, Dieu met sa joie à vous voir pratiquer la patience dans votre maladie, à vous voir laisser là tous vos exercices de piété. « On sert Dieu, disait saint François de Sales, plus par la souffrance que par l'action. » (S. François de Sales, Somme ascétique, recueillie par N. Albert, Paris 1878, p. 2, ch. 8, parag. 3, 169).

 

         Votre maladie est-elle mortelle? C'est alors surtout qu'il faut pratiquer le plus parfaitement la patience; il faut dire de bon cœur: « J'accepte la mort, Seigneur, si l'heure que vous avez fixée est venue. »

 

         Ne répliquez pas: « Je ne suis pas prêt en ce moment; je voudrais vivre encore quelque temps pour faire pénitence de mes péchés. » – Êtes-vous bien sûr d'employer ce surcroît de vie à réparer vos fautes? De ne pas tomber dans des fautes plus graves que par le passé? Combien de gens, revenus d'une maladie mortelle, on fait pis qu'auparavant et se sont damnés! Une mort moins tardive leur eût peut-être valu le bonheur de se sauver. Si, donc, Dieu veut que vous quittiez cette vie, identifiez votre Volonté à la sienne; remerciez-le pour la faveur qu'il vous accorde de mourir muni des sacrements de l'Église; puis, dans une paix parfaite, laissez venir la mort, abandonnez-vous à la Miséricorde divine. Cette seule acceptation de la mort en vue de faire la volonté de Dieu suffit à vous assurer le salut éternel.

 

 

         2. Il faut pratiquer la patience en vous résignant à la mort de vos proches et de vos amis. Certaines personnes sont inconsolables, à la mort d'un parent. Oraisons, sacrements, dévotions, tout est mis de côté; parfois, elles poussent l'audace jusqu'à s'en prendre à Dieu lui-même: « Pourquoi, Seigneur, pourquoi n'avez-vous pas écarté ce malheur? » Quelle témérité! Dites-moi: quel profit pensez-vous retirer de ce chagrin? Faire plaisir au défunt? Hélas! Vous ne faites que le contrister, ainsi que Dieu. Ce que votre parent désire de vous, c'est  d'abord que sa mort soit une occasion de vous unir plus étroitement au Seigneur; ensuite, de prier pour son âme qui souffre peut-être en Purgatoire.

 

 

         3. Il faut pratiquer la patience dans la pauvreté. Si Dieu vous envoie la pauvreté et que le nécessaire même vienne à vous manquer, dites: « Mon Dieu, vous seul me suffisez. » Un seul de ces actes de résignation vous vaudra des trésors dans le ciel. Posséder Dieu, c'est posséder tous les biens. Patience encore dans la perte de nos biens, de nos espérances, des personnes qui nous portaient secours. Résignations à la Volonté de Dieu, Dieu lui-même prendra soin de nous. Refuse-t-il manifestement de nous secourir à notre gré? Résignation encore. Son intention est d'éprouver notre patience, de nous faire acquérir de plus grands mérites, de nous préparer de plus grandes richesses dans le ciel.

 

 

         4. Il faut pratiquer la patience dans les humiliations et les persécutions. Vous direz peut-être: « Quel mal ai-je fait pour être ainsi persécuté, pour avoir dû subir tel affront? »

 

         Votre question, mon frère, allez la poser à Jésus Crucifié; il vous répondra très certainement: « Et moi, quel mal avais-je fait, pour qu'on me condamnât à subir tant de douleurs et d'opprobres, puis, à mourir sur la croix? » – Après que Jésus Christ a tant souffert par amour pour vous, est-ce donc merveille que vous souffriez un peu par amour pour lui?

 

         Surtout, si vous avez, par le passé, commis quelque péché mortel, pensez que vous devriez être en enfer pour endurer de bien plus grands mépris et de bien plus grandes persécutions de la part des démons.

 

         Les méchants  vous persécutent peut-être parce que vous avez fait votre devoir? Oh alors? Réjouissez-vous souverainement. Jésus Christ n'a-t-il pas dit: « Bienheureux ceux qui souffrent persécutions pour la justice? » (Mt 5, 10). Et le grand Apôtre n'affirme-t-il pas que « tous ceux qui veulent vivre unis à Jésus Christ auront à souffrir persécution? » (2 Tm 3, 12).

 

 

         5. Il faut pratiquer la patience dans les désolations spirituelles. Pour une âme qui aime Dieu, ces désolations sont les peines les plus dures qu'elle ait à supporter; mais c'est ainsi que Dieu met à l'épreuve l'amour de ses préférés.

 

         Que faire alors? Nous humilier, nous soumettre à la Volonté de Dieu, nous abandonner totalement entre ses mains paternelles. Que faire encore? Être plus attentifs que jamais à n'omettre aucun de nos exercices de piété: oraison, fréquentation des sacrements, visite, lecture spirituelle. Sous prétexte que nous faisons alors tout avec peine et dégoût, tout nous semble perdu; erreur, erreur; rien n'est perdu. La persévérance nous fait agir sans plaisir pour nous, mais avec un grand plaisir pour Dieu.

 

 

         6. Il faut pratiquer la patience dans les tentations. « Dieu veut donc me damner! », osent dire certaines âmes pusillanimes, découragées par une tentation opiniâtre. – Non, Dieu ne veut pas nous damner; ce n'est pas pour notre perte, mais pour notre bien qu'il permet les tentations. Il veut que nous nous humiliions, que nous nous unissions à lui plus parfaitement par la violence que nous ferons pour résister, par les prières plus ferventes et plus fréquentes que nous réciterons au moment de la tentation; il veut nous fournir l'occasion d'acquérir un plus grand trésor de mérites. « Parce que tu étais agréable à Dieu, dit l'ange à Tobie, il a fallu que la tentation t'éprouvât » (Tb 12, 13). Autant de tentations vaincues, autant de nouveaux degrés de gloire pour le ciel, sans compter que chaque victoire nous rend plus forts contre les tentations futures. L'Apôtre n'enseigne-t-il pas: « Dieu est fidèle, il ne souffrira pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces; mais il vous fera tirer profit même de la tentation » (1 Co 10, 13)?

 

         Assurément, prions le Seigneur de nous préserver des tentations; mais les permet-il malgré nos supplications? Résignons-nous à la sainte Volonté, et demandons-lui la force de résister. Aux prises avec des tentations impures, saint Paul pria le Seigneur de l'en délivrer. Le Seigneur lui répondit: « Ma grâce te suffit: car c'est dans la faiblesse que ma puissance se montre toute entière » (2 Co 12, 9).

 

         Dans toutes les tentations, mais dans les tentations impures surtout, le premier remède à employer est la fuite de l'occasion dans toute la mesure du possible; le second, c'est de se défier de ses propres forces et, partant, de recourir à Jésus Christ en implorant son secours. Ce recours à Jésus Christ doit durer aussi longtemps que dure la tentation; ne cessez de dire: « Mon Jésus, aidez-moi, Marie, aidez-moi » que lorsque la tentation aura cessé. Sachez, du reste, que la seule invocation des Noms tout-puissants de Jésus et de Marie suffit à briser tous les assauts de l'enfer, même les plus violents.

 

         Une pratique très efficace  contre les tentations impures, c'est encore de faire le signe de la croix sur  notre front, ou sur notre cœur. C'est par le signe de la croix que saint Antoine triomphait de toutes les tentations impures excitées par les démons. (Vie des Pères, Vie de saint Antoine, ch. 12; PL 73, 133-134).

 

         Autre pratique souverainement utile: l'ouverture de cœur au père spirituel. Saint Philippe de Néri disait: « Tentation découverte, tentation à moitié vaincue. » (G. Bacci, Vita di S. Filippo Neri fiorentino, liv. 2, ch. 13, n. 16, Brescia 1706, 227. La citation qui figure dans l'édition italienne est omise dans la traduction française).

 

 

 

 

 

V  PRATIQUE DE L'IDENTIFICATION À LA VOLONTÉ DE DIEU

 

 

         Toute la sainteté consiste dans l'amour de Dieu, et l'amour de Dieu consiste dans l'accomplissement de sa Volonté. Telle est notre véritable vie, selon la parole du psalmiste: « Dans la Volonté divine est la vie » (Ps 29, 6 vulgate).

 

         Celui qui se tient uni à la Volonté de Dieu goûte les douceurs d'une perpétuelle paix; car l'union à cette divine Volonté ôte l'amertume à toutes les croix. À dire seulement: « Dieu le veut, telle est la Volonté de Dieu », les âmes saintes trouvent le bonheur dans toutes les épreuves. « Quoiqu'il arrive au juste, rien ne l'attriste » (Pr 12, 21).

 

         « Mes affaires vont de travers », me dites-vous. – « Tous les malheurs, c'est à moi que Dieu les envoie. » – C'est vous, mon frère, qui allez de travers, faute de vous ajuster à la Volonté de Dieu. Ajustez-vous: tout ira bien, et tout vous profitera. Dieu vous envoie des croix, vous les changez en maux. Recevez-les de sa main avec résignation, – loin d'être des maux, – elles vous apparaîtront ce qu'elles sont: des trésors célestes. « C'est en poste qu'on court vers Dieu, disait le P. Balthasar Alvarez, quand, de bon cœur, on se soumet dans l'épreuve à sa Volonté. » (Louis du Pont, Vie de Balthazar Alvarez, ch. 51, parag. 1; trad. J. B. Couderc, Paris 1912, 495).

 

         En quoi devons-nous nous résigner?

 

 

         1. Dans les maladies: au jugement des mondains, les maladies sont des malheurs; au jugement des saints, elles sont des visites, des faveurs de Dieu.

 

         Un malade, assurément, doit prendre des remèdes pour guérir, mais avec une résignation anticipée aux dispositions de la Providence. Il peut prier Dieu de lui rendre la santé, mais toujours avec la même résignation; sinon, Dieu ne l'écoutera pas.  Qu'il réfléchisse à la grandeur du gain qu'il réalise en offrant à Dieu tout ce qu'il souffre. Quand on aime vraiment Dieu, on ne désire pas guérir pour ne plus souffrir, mais on désire contenter Dieu par l'acceptation des souffrances qu'il envoie. C'est ce véritable amour de Dieu qui rendaient agréables aux martyrs les fouets, les chevalets, les lames ardentes.

 

         Soyons attentifs à nous résigner, surtout dans les maladies mortelles.

 

         Accepter la mort en vue d'accomplir la Volonté de Dieu, c'est mériter une récompense semblable à celle des martyrs. En effet, pourquoi les appelons-nous martyrs, sinon parce qu'ils ont accepté les tourments et la mort pour faire le bon plaisir de Dieu? Donc, celui qui meurt dans l'exercice de la conformité à la Volonté de Dieu fait une sainte mort; plus grande est la conformité, plus sainte est la mort. Louis de Blois écrit même qu'un acte de parfaite conformité fait à la mort, délivre non seulement de l'enfer, mais encore du purgatoire. (Louis de Blois, Consolation des pusillanimes, ch. 24, parag. 2; Anvers 1632, 398).

 

 

         2. Quant aux défauts naturels, tels que manque de talents, faible santé, mauvaise vue, inaptitude aux charges et autres défauts semblables. Tout ce que nous avons, c'est une pure aumône de Dieu. Ne pouvait-il pas nous créer moucherons, ou brins d'herbe? Il y a cent ans, n'étions-nous pas que néant? À quoi pouvons-nous donc prétendre? Il suffit que Dieu nous ait donné la possibilité de devenir des saints, malgré l'infériorité de nos talents, de notre santé, de nos richesses, de notre naissance. Cette possibilité, nous l'avons par la grâce, et la grâce est à notre discrétion: nous n'avons qu'à la demander. Santé, noblesse, beauté, richesse, talents, pour combien d'infortunés ne furent-ils pas l'occasion de leur perte éternelle? Aussi, contentons-nous d'être ce que Dieu nous a fait; remercions-le sans cesse des biens dont il nous a comblés, surtout du don de la foi: don précieux, pour lequel, hélas! Peu de chrétiens rendent à Dieu de dignes actions de grâces.

 

 

         3. Dans les adversités: elles sont nombreuses: perte de nos biens, effondrement de nos espérances, mort de nos proches, sans compter les affronts et les persécutions qui nous viennent des hommes.

 

         – « Dieu ne veut pas le péché », direz-vous, « comment accepter les calomnies, les insultes, les coups, les mensonges d'un tel, puisque rien de tout cela n'arrive de par la volonté de Dieu? »

 

         – Quelle grave erreur que la vôtre! Non, Dieu ne veut pas le péché de votre ennemi; il le permet seulement; par contre, il veut positivement cette contrariété que vous subissez par son entremise. En somme, c'est Dieu qui vous envoie cette croix, mais par l'intermédiaire du prochain; vous devez donc l'accueillir comme un présent de Dieu. N'en demandons pas la raison: « Si vous refusez, disait sainte Thérèse, de porter d'autres croix que celles dont votre esprit devine le motif, la perfection n'est pas pour vous. » (Ste Thérèse d'Avila, Chemin de la Perfection, ch. 13, n. 1; MA 405).

 

 

         4. Dans les aridités spirituelles: dans l'oraison, la communion, la visite au Saint Sacrement, etc., ne trouvons-nous que dégoût et ennui? Qu'il nous suffise de savoir que nous faisons plaisir à Dieu. Quand nos exercices de piété prouvent-ils le plus de satisfactions à Dieu? Quand nous en éprouvons moins nous-mêmes.

 

         C'est dans le temps de la sécheresse spirituelle que nous connaissons le mieux notre insuffisance et notre misère. Dans l'oraison, humilions-nous, résignons-nous, remettons-nous entre les mains de Dieu; disons: « Seigneur, je ne mérite pas vos consolations; je ne désire qu'une chose, c'est que vous ayez pitié de moi; conservez-moi dans votre grâce et faites de moi ce qu'il vous plaît. » Ainsi gagnerons-nous plus en un jour de désolation qu'en un mois de douces larmes et de tendres affections.

 

         Règle générale: dans nos oraisons, nos communions, nos Visites au Saint Sacrement, notre acte le plus fréquent, presque continuel, doit être l'acte d'offrande, afin que Dieu fasse de nous ce qu'il veut: « Mon Dieu, faites-moi faire votre Volonté », devons-nous dire et redire sans cesse.

 

         Faire la Volonté de Dieu, c'est tout. Ayons donc toujours sur les lèvres cette oraison jaculatoire: Fiat Voluntas tua! « Même dans les plus petits accidents. Une chandelle vient-elle à s'éteindre, un vase à se briser, nous-mêmes à trébucher, disons toujours: Que la Volonté de Dieu soit faite! »

 

         Dans les revers de fortune, à la mort d'un parent, en tout événement fâcheux, disons et redisons: « Vous l'avez voulu, Seigneur, je le veux aussi. »

 

         Quand nous redoutons quelque mal temporel, disons encore: « Seigneur, je veux tout ce que vous voulez. »

 

         C'est ainsi que nous ferons grand plaisir à Dieu et que nous jouirons toujours de la paix intérieure.

 

 

 

 

 

VI  PRATIQUE DE LA PURETÉ D'INTENTION

 

 

         La pureté d'intention consiste à tout faire dans l'unique vue de plaire à Dieu.

        

         Nos actions sont bonnes ou mauvaises aux yeux de Dieu, suivant qu'on les fait avec bonne ou mauvaise intention. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait: « Dieu récompense nos œuvres au poids de la pureté d'intention. » (V. Puccini, Vita della ven. Suor M. Maddalena de' Pazzi, P. 1, ch. 58, Florence 1611, 81). En d'autres termes, autant il y a de bon plaisir de Dieu dans nos œuvres, autant Dieu nous en récompensera.

 

         En pratique il faut donc:

 

 

         1. Dans nos bonnes œuvres, ne chercher que Dieu, et non pas nous-mêmes. Rechercher sa propre satisfaction, c'est se condamner à ne recevoir du Seigneur aucune récompense, même pour les œuvres les plus saintes. Combien se fatiguent et s'exténuent à prêcher, à confesser, à servir le prochain, à faire d'autres bonnes œuvres! Tout est peine perdue, parce qu'ils se cherchent eux-mêmes, au lieu d'avoir en vue Dieu seul.

 

         À quels signes reconnaissons-nous que nous travaillons pour Dieu seul? À notre indifférence pour les louanges ou la reconnaissance des hommes; à notre tranquillité parfaite, en cas d'insuccès même des meilleures entreprises; à la joie ressentie du bien opéré par le prochain aussi profondément que du bien opéré par nous-mêmes.

 

         Avez-vous fait une bonne action uniquement pour plaire à Dieu, et vient-on vous féliciter? Ne vous mettez pas martel en tête pour repousser la vaine gloire. Dites simplement: « À Dieu seul tout honneur et toute gloire. »

 

         Gardez-vous bien d'omettre, par crainte de la vaine gloire, les bonnes actions édifiantes pour le prochain. Le Seigneur veut que nous fassions le bien sous les yeux du prochain, afin qu'il en tire profit: « Que votre lumière brille devant les hommes, afin qu'ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les cieux » (Mt 5, 16). En conséquence, faites le bien d'abord pour plaire à Dieu, puis pour donner le bon exemple à vos frères.

 

         2. Dans les œuvres corporelles, – le travail, le manger, le boire, les honnêtes amusements, ne cherchez non plus que le bon plaisir de Dieu.

 

         La pureté d'intention est une sorte d'alchimie céleste qui transforme le fer en or; en d'autres termes, la pureté d'intention change les actions les plus communes et les plus ordinaires en cet or divin, qui s'appelle la charité. Sainte Marie-Madeleine de Pazzi disait: « Qui ferait toutes ses actions avec une parfaite pureté d'intention irait droit en paradis. » (V. Puccini, Vita della ven. Suor M. Maddalena de' Pazzi, ch. 107, Venise 1671, 182). Un pieux solitaire, avant de mettre la main à l'œuvre, s'arrêtait toujours un instant, et dirigeait ses regards vers le ciel. – Pourquoi, lui demanda-t-on un jour, ces yeux si souvent levé au ciel? » – « Je vise pour tirer juste », répondit-il. Faisons de même. Avant chaque action, visons bien le but; disons à Dieu: « Mon Dieu, avant tout, votre bon plaisir. »

 

 

 

 

 

 VII  PRATIQUES CONTRE LA TIÉDEUR

 

 

         Elles courent grand danger de se perdre, les âmes qui ne tiennent pas compte de leurs péchés véniels et vivent dans la tiédeur sans souci d'en sortir.

 

         Nous ne parlons pas ici des fautes légères commises par pure fragilité, telle que paroles inutiles, dissipations intérieures, petites négligences, etc. Nous parlons des péchés véniels pleinement volontaires, surtout de ceux que l'on commet par habitude.

 

         « De toute faute délibérée, si petite soit-elle, Dieu nous préserve! » (Ste Thérèse d'Avila, Chemin de la Perfection, ch. 41, n. 3; MA 511) disait sainte Thérèse. Et le Père Alvarez: « Petites médisances, aversions, curiosités coupables, impatiences, légères intempérances, rien de tout cela ne tue l'âme; mais tout cela l'affaiblit tellement que, sous la poussée d'une forte tentation venant à l'improviste, elle n'aura pas la force de résister et tombera misérablement. » (Jacques Alvarez, La vie spirituelle et sa perfection, liv. 5, p. 2, ch. 16; Œuvres, tome 1, Lyon 1608, col. 1075).

 

         Les péchés véniels pleinement délibérés ne diminuent pas seulement la vigueur de l'âme, ils la privent encore des secours de Dieu. N'est-ce pas justice que Dieu se montre avare envers ceux qui le sont à son égard? « Qui sème peu, moissonne peu » (2 Co 9, 6), dit l'Apôtre. Une âme a-t-elle reçu de Dieu des grâces de choix? Elle doit craindre d'autant plus la soustraction des secours divins, surtout si ses fautes procèdent d'une passion, – ambition, cupidité, haine, affection désordonnée pour une personne. Il n'est pas rare que ces âmes volontairement esclaves d'une passion, en viennent, comme les joueurs après de grosses pertes, à jouer leur va-tout et à tout perdre. Pauvres âmes, toutes celles qui vont aveuglées par la passion et ne voient plus ce qu'elles font!

 

         Quels moyens pratiques avons-nous pour remédier à ce misérable état de tiédeur?

 

         1. Le désir d'en sortir. Le bon désir allège la peine et donne des forces pour avancer. Formons dans notre esprit cette conviction que ne pas progresser dans la voie de Dieu, c'est reculer, toujours reculer jusqu'à la chute dans l'abîme.

 

         2. La connaissance de ses défauts, surtout de sa passion dominante: colère, ambition, attachement désordonné à certaines personnes, à l'argent. Une volonté résolue triomphe de tout, avec la grâce de Dieu.

 

         3. Rupture avec l'occasion. Ne pas rompre avec l'occasion, c'est vouloir l'effondrement de toutes nos résolutions.

 

         4. Défiance de nous-mêmes; partant, prière continuelle et confiante, pour que Dieu vienne à notre secours dans tous les dangers et nous préserve des tentations où nous succomberions. Ce dernier moyen est le premier de tous. C'est à cette fin que nous disons dans le Pater: « Et ne nous induisez point en tentation »; à cette fin que Notre Seigneur nous dit: « Demandez et vous recevrez » (Jn 16, 24). Promesse de Dieu, promesse d'infaillible: Celui qui demande, obtient.

 

         Il faut donc toujours prier, toujours prier; je voudrais le dire et le redire sans cesse: il faut toujours prier, il faut toujours prier: « Mon Dieu, aidez-moi; hâtez-vous de me secourir. »

 

 

 

 

 

 VIII  PRATIQUE DE LA DÉVOTION À LA SAINTE VIERGE

 

 

         J'aime à penser, mon cher lecteur, que vous savez combien il importe pour le salut éternel d'être dévot à la très sainte Vierge. Si vous désirez vous en convaincre plus profondément, je vous engage à lire mon livre, intitulé: Les Gloires de Marie. Ici, j'indique seulement les pratiques que vous ferez bien d'adopter, pour obtenir la protection de cette grande Reine.

 

         1. Le matin en vous levant et le soir en vous couchant, récitez trois « Ave Maria », auxquels vous ajouterez cette courte invocation: « Ô Marie, par votre pure et immaculée Conception, purifiez mon corps et sanctifiez mon âme. » Mettez-vous ensuite sous sa protection, afin qu'elle vous garde de tout péché durant ce jour ou cette nuit.

 

         Dites un « Ave Maria », chaque fois que l'horloge sonne, quand vous sortez ou que vous rentrez, lorsque vous passez devant une image de Marie, au commencement et à la fin de chacune de vos actions spirituelles ou temporelles, étude, travail, repas, repos.

 

         2. Chaque jour, récitez au moins le chapelet, soit cinq dizaines du Rosaire, avec considération des mystères.

 

         Beaucoup de personnes pieuses récitent aussi l'Office de la Sainte Vierge. Vous feriez bien de réciter au moins l'Office du Nom de Marie: il est très court, en tout cinq petits psaumes.

 

         3. Chaque jour, récitez trois « Pater » et trois « Ave » à la sainte Trinité, pour la remercier d'avoir comblé la sainte Vierge de tant de grâces. Dévotion très agréable à Marie, comme elle-même le révéla.

 

         4. Le samedi, du moins la veille des sept principales fêtes de Marie, jeûnez au pain et à l'eau. Si vous ne le pouvez, observez le jeûne ordinaire; du moins, contentez-vous d'un seul met, ou bien abstenez-vous d'un plat qui vous plaît davantage; enfin, faites ces jours-là quelque mortification en l'honneur de Marie, qui ne manque jamais, au témoignage de saint André de Crète, de répondre par de grandes grâces à nos petits hommages. (S. André de Crète, Discours 14, 3e sur la dormition de la B. V. M.; PG 97, 1102).

 

         5. Chaque jour, la visite à votre grande protectrice devant une de ses images. Vous lui demanderez surtout la sainte persévérance et l'amour de Jésus Christ.

 

         6. Chaque jour, vous ferez une lecture sur la bienheureuse Vierge, ou vous lui réciterez une prière spéciale, par exemple, l'une des sept prières que nous nous avons données dans le chapitre précédent, paragraphe VII.

 

         7. Pour vous préparer aux sept principales fêtes de Marie, faites une neuvaine de dévotion et de mortification que vous déterminerez de concert avec votre confesseur. Vous  réciterez au moins un « Ave » et un « Gloria » chacun des neuf jours et vous demanderez une grâce spéciale, celle que vous désirez le plus.

 

         8. À chaque instant du jour, priez la divine Mère, surtout dans les tentations. Ne vous lassez pas de dire et de redire: « Marie, ma Mère, aidez-moi; assistez-moi. »

 

         Enfin, si vous aimez Marie, faites tout votre possible pour inspirer à vos parents, amis, serviteurs, à tous ceux que vous fréquentez, la dévotion envers l'auguste Mère de Dieu.

 

 

 

 

 

IX  PRATIQUE DES MOYENS POUR ACQUÉRIR L'AMOUR DE JÉSUS CHRIST

 

 

         Jésus Christ doit être tout notre amour. N'est-il pas l'infinie Perfection? Ne nous a-t-il pas aimé jusqu'à mourir  pour nous? À ce double titre, ne mérite-t-il pas de posséder tout notre cœur?

 

         Tout ce que nous avons de biens, de lumières, d'invitations, de pardons, de secours, d'espérances, de consolations, de douceurs, de tendres élans, nous le tenons de Jésus Christ. Quelle reconnaissance ne lui devons-nous pas!

 

         Quels moyens prendre pour aimer Jésus Christ?

 

         1. Il faut avoir le désir de l'aimer, et souvent, surtout dans l'oraison, la communion, la visite, lui demander à lui-même la grâce de l'aimer, et non seulement à lui-même, mais encore à la sainte Vierge, à notre Ange gardien, à notre saint Patron. Au jugement de saint François de Sales, la grâce d'aimer Jésus Christ renferme toutes les grâces (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 11, ch. 8; RVP 895 ss.); car aimer vraiment Jésus Christ, c'est avoir en fait toutes les vertus.

 

         2. Il faut dégager notre cœur de toute affection terrestre; sinon, il sera toujours impossible d'aimer Jésus Christ. Dans un cœur occupé par les choses de la terre, il n'y a pas de place pour l'amour divin. Saint Philippe de Néri disait: « Autant nous donnons aux créatures, autant nous en soustrayons à Dieu. » (G. Bacci, Vita di San Filippo Neri, liv. 2, ch. 15, n. 14, Brecia 1706, 239. La citation qui figure dans l'édition italienne est omise dans la traduction française).

 

         3. Il faut faire souvent des actes d'amour à Jésus Christ, surtout dans l'oraison. Les actes d'amour sont le bois qui nourrit le feu de la sainte charité.

 

         Acte d'amour de complaisance: « Mon Jésus, je prends mes délices dans votre bonheur infini et dans l'amour infini par lequel le Père éternel vous aime autant qu'il s'aime lui-même. »

 

         Acte d'amour de bienveillance: « Mon Jésus, je désire que tout le monde vous connaisse et vous aime. »

 

         Acte d'amour de préférence: « Mon Jésus, je vous aime plus que toutes choses et plus que moi-même. » Faisons aussi souvent des actes de contrition, c'est-à-dire des actes d'amour douloureux.

 

         4. Il faut méditer souvent la Passion de Jésus Christ.

 

         C'est le grand moyen d'allumer dans nos cœurs les flammes du saint amour. Notre Seigneur lui-même l'apprit un jour à certain solitaire désireux de l'aimer: « Pas de moyen plus efficace, lui dit-il, que de considérer fréquemment les souffrances et les ignominies endurées par moi pour ton amour. »

 

         Moi-même, je n'hésite pas à proclamer impossible qu'une âme médite souvent la Passion et ne s'embrase pas d'amour pour Jésus Christ. Car enfin, pourquoi Jésus Christ, pouvant nous sauver par une seule goutte de sang ou même par une seule de ses prières, a-t-il voulu tant souffrir et verser tout son sang, sinon pour gagner tous nos cœurs à son amour? Dès lors, quel plaisir n'éprouve-t-il pas à nous voir méditer sa Passion! En conséquence, cher lecteur, réfléchissez souvent sur les douleurs de Jésus Christ, au moins chaque vendredi, jour où il est mort pour votre amour.

 

         Voilà pourquoi j'ai tenu, comme vous l'avez remarqué, à placer dans la première et la seconde partie du présent ouvrage un grand nombre de méditations sur la Passion de Jésus Christ. J'ajoute encore, sous le nom de Traits de feu, les considérations suivantes sur des textes de la Sainte Écriture, relatifs à l'amour que Jésus Christ nous a témoigné dans la grande œuvre de notre Rédemption.

 

 

 

 

 

TRAITS DE FEU OU PREUVES QUE JÉSUS CHRIST NOUS A DONNÉES DE SON AMOUR

 

 

 

         Jésus a souffert toute sa vie pour notre salut; pour notre salut, il a subi la mort la plus cruelle, dans l'intention de nous prouver son amour infini. Quand on considère cet amour infini, il est impossible de n'être pas soi-même blessé d'amour, enflammé d'amour pour un Dieu si débordant d'amour. « Les plaies de Jésus, écrit saint Bonaventure, sont des blessures qui transpercent les cœurs les plus durs, embrasent de l'amour divin les âmes les plus glacées. » (S. Bonaventure, L'aiguillon de l'amour, P. 1, ch. 1, Vivès, tome 12, 635). Dans ces courtes réflexions sur la charité de Jésus Christ, nous allons contempler d'un regard attentif, – à la lumière des divines Écritures, – tout ce que notre très aimant Rédempteur a fait pour nous témoigner son amour, nous faire une obligation de lui donner en retour le nôtre.

 

 

         1. « Il nous a aimés, et s'est livré lui-même pour nous » (Ep 5, 2).

 

         Pour gagner les cœurs des hommes, Dieu les avait comblés de bienfaits; mais ces ingrats, loin de l'aimer, refusaient même de le reconnaître pour leur souverain Maître. À peine était-il adoré dans une minuscule contrée, la Judée, par son peuple choisi, encore ce peuple le craignait-il plus qu'il ne l'aimait. Que fit Dieu qui voulait être plus aimé que redouté? Il se fit homme comme nous, adopta délibérément une vie pauvre, pénible, obscure, terminée par une mort cruelle, ignominieuse. Encore une fois, pourquoi? Pour attirer tout l'amour de nos cœurs. La grandeur et le bonheur de Jésus Christ auraient-ils subi quelque diminution, s'il ne nous avait rachetés? Aucune; il serait resté ce qu'il est de toute éternité: infiniment grand, infiniment heureux; cependant, il a voulu nous sauver au prix de tant de sueurs et de souffrances, comme si sa félicité dépendait de la nôtre.

 

         Il pouvait encore nous racheter sans endurer aucune douleur; mais non, il a décidé de nous préserver de la mort éternelle par sa propre mort. Il pouvait nous sauver de mille manières: il a préféré la plus humiliante et la plus cruelle de toutes: mourir sur la croix de pure douleur, sans mélange de consolation... Pourquoi? Pourquoi? Afin de gagner notre cœur, le cœur de pauvres vers de terre, ingrats par surcroît! Quelle fut la cause de sa naissance au milieu de tant de tribulations, de sa mort au sein d'un abîme de désolation, sinon l'amour qu'il nous porte?

 

         Ô mon Jésus, je vous en supplie: que cet amour qui vous fit mourir pour moi sur le Calvaire, me fasse mourir à toutes les affections de ce monde, et me consume de ce feu sacré que vous avez apporté sur la terre pour l'embraser. Je maudis mille fois ces vils plaisirs dont l'expiation vous a coûté tant de douleurs. Toutes mes offenses, ô mon bien-aimé Rédempteur, je les regrette de toute mon âme. Désormais, plutôt mourir que de vous causer la moindre tristesse; tout ce que je pourrai faire, je l'accomplirai pour vous contenter. Par amour pour moi, vous n'avez rien épargné; à mon tour, je ne veux rien épargner, par amour pour vous. Sans réserve vous m'avez aimé; sans réserve aussi je veux vous aimer. Oui, je vous aime, mon unique Bien, mon Amour, mon Tout!

 

 

         2. « Dieu a tellement aimé le monde, qu'il a donné son Fils unique » (Jn 3, 16).

 

         Oh! Quel sens profond dans cet adverbe « tellement »! Il signifie que nous ne pourrons jamais comprendre quel trait de feu, quelle flèche d'amour Dieu décrocha sur nos cœurs, quand il envoya son propre Fils mourir sur la terre pour nous sauver de la perdition. Qui donc, pouvait nous faire ce don d'infinie valeur, sinon un Dieu d'amour infini?

 

         Je vous remercie, ô Père éternel, de m'avoir donné pour Rédempteur votre adorable Fils; et vous, auguste Fils de Dieu, je vous rends grâces de m'avoir racheté, sous l'impulsion d'un ineffable amour, au prix de tant de souffrances. Après tant d'injures que je vous ai faites, quel serait mon sort, si vous, ô mon Jésus, n'étiez mort pour moi? Ah! Je vous en supplie: donnez-moi part à l'horreur que vous inspirèrent mes péchés pendant toute votre vie; puis, pardonnez-moi. Mais le pardon ne me suffit pas; vous êtes trop digne d'être aimé; vous m'avez aimé jusqu'à la mort, jusqu'à la mort aussi je veux vous aimer. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime de toute mon âme, je vous aime plus que moi-même; je veux mettre en vous seul toutes mes affections. Daignez m'aider: ne supportez plus que je vive ingrat envers vous, comme par le passé. Dites-moi bien ce que vous attendez de moi: ma résolution ferme est de tout entreprendre, de tout achever, avec le secours de votre grâce. Oui, mon Jésus, je vous aime, je veux vous aimer à jamais, ô mon Trésor, ma Vie, mon Amour, mon Tout!

 

 

         3. « Ce n'est point avec le sang des boucs et des taureaux, mais avec son propre Sang, qu'il est entré une fois pour toutes dans le Saint des Saints, après avoir acquis une rédemption éternelle » (He 9, 12).

 

         Quelle efficacité pouvait bien avoir le sang de tous les animaux, que dis-je? De tous les hommes, pour nous obtenir la divine grâce? Seul, le Sang de ce Dieu fait homme était capable de nous mériter le pardon et le salut éternel. Faisons ici cette supposition: si Dieu n'avait trouvé lui-même ce moyen de nous racheter, comme le prouve sa mort sur la croix, quelqu'un aurait-il jamais pu le concevoir? Seul, son amour a pu l'imaginer et l'accomplir. Aussi le saint homme Job ne pouvait-il s'empêcher d'interroger en ces termes ce Dieu si plein d'amour pour les hommes: « Seigneur, qu'est-ce donc que l'homme, pour que vous en fassiez tant d'estime, et que votre cœur soit si fortement épris d'amour pour lui » (Jb 7, 17).

 

         Ah! Mon Jésus, c'est trop peu d'un cœur pour vous aimer! Quand j'aurais pour vous aimer, les cœurs de tous les hommes, ce serait encore trop peu. Quelle monstrueuse ingratitude serait donc la mienne, si je partageais mon cœur entre vous et les créatures!  Non, mon Amour, vous voulez mon cœur tout entier et vous méritez bien de le posséder tout entier... Eh bien! Délibérément, je vous le donne tout entier. Si je ne vous le donne pas autant que je le dois, prenez-le vous-même et faites que je puisse vous dire en toute vérité: « Vous êtes le Dieu de mon cœur: Deus cordis mei » (Ps 73/72, 26). De grâce, ô mon divin Rédempteur, par les mérites de toute votre vie volontairement passée pour mon amour dans les humiliations et les souffrances, donnez-moi la vraie humilité qui me fera trouver mes délices dans les mépris et la vie obscure. Faites que j'accueille très volontiers les infirmités, les affronts, les persécutions, les angoisses intérieures, toutes les croix présentées par vos mains. Faites que je vous aime; puis, disposez de moi comme il vous plaira. Ô Cœur embrasé d'amour de Jésus, enflammez-moi d'amour pour vous en me faisant connaître l'Abîme de perfections que vous êtes. Faites que je sois tout à vous, bien avant l'heure de ma mort. Je vous aime, ô mon Jésus, vous qui méritez tant d'être aimé et qui désirez tant mon amour; je vous aime de tout mon cœur, je vous aime de toute mon âme.

 

 

         4. « Dieu notre Sauveur a fait paraître sa bonté et son amour pour les hommes » (Tt 3, 4).

 

         De toute éternité, l'homme fut aimé de Dieu: « Je t'ai aimé d'un amour éternel » (Jr 31, 3), dit le Seigneur au peuple d'Israël. Mais, remarque saint Bernard, avant l'Incarnation du Verbe, la toute-puissance de Dieu avait éclaté dans la création du monde, son infinie sagesse dans sa Providence par laquelle il le gouverne; mais son amour pour les hommes resplendit d'un éclat sans égal, quand le Fils de Dieu se fit homme lui-même. (S. Bernard, Pentecôte, Sermon 3, n. 3; PL 183, 331; TZ 567-568; Sermons divers, sermon 29, n. 3, PL 183, 621). De fait, après avoir vu Jésus Christ mener une vie si dure et subir la plus douloureuse des morts, ne l'outragerions-nous pas gravement en concevant le moindre doute sur l'affection qu'il nous porte? Oui, il nous aime d'un amour extrême, et, parce qu'il nous aime, il veut être aimé de nous. Pourquoi sa mort sur la croix? Afin que nous vivions pour lui: « Il est mort pour nous, afin que ceux qui vivent ne vivent plus pour eux-mêmes, mais pour Celui qui est mort et ressuscité pour eux » (2 Co 5, 15).

 

         Ah! Mon Sauveur, quand donc commencerai-je à reconnaître l'amour que vous m'avez témoigné? Par le passé, au lieu de vous aimer, je n'ai fait que vous offenser et mépriser votre grâce; mais votre bonté n'a pas de bornes, je le sais: aussi je ne perds pas confiance. Vous avez promis de pardonner au repentir; de grâce, accomplissez en ma faveur votre promesse. Quelle injure je vous ai faite, en vous préférant mes propres satisfactions! Mais aujourd'hui, j'en suis profondément affligé, et rien ne me désole plus que le souvenir de mes outrages, ô mon souverain Bien! Pardonnez-moi, et qu'un lien d'amour éternel m'unisse à vous si puissamment, que je ne vous quitte plus et vive désormais dans le seul dessein de vous aimer et de vous obéir. Oui, mon Jésus, je veux vivre pour vous seul, je veux vous aimer vous seul. Il fut un temps où je vous délaissai pour aller aux créatures; maintenant, j'abandonne tout et je me donne tout à vous. Je vous aime, ô Dieu de mon âme, je vous aime plus que moi-même.

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, obtenez-moi la grâce d'être fidèle à Dieu jusqu'à la mort.

 

 

         5. « Dieu a manifesté son amour pour nous en envoyant son Fils unique dans le monde, afin que nous vivions par lui » (1 Jn 4, 9).

 

         Tous les hommes étaient morts par le péché. Ils seraient restés dans cette mort, si le Père éternel n'avait envoyé son divin Fils pour leur rendre la vie par sa propre mort. Mais quel est donc ce prodige d'amour? Un Dieu mourir pour les hommes! Un Dieu! – Que sont donc les hommes? Quelles nobles créatures? « Qui suis-je? S'écrie saint Bonaventure. Pourquoi, Seigneur, m'avez-vous tant aimé? » (S. Bonaventure, L'aiguillon de l'amour, P. 1, ch. 13, Vivès, tome 12, 657). Mais c'est en cela précisément qu'éclate l'amour infini de Dieu: dans la mission de son Fils dans le monde par pure bonté, sans aucun mérite de notre part: « Dieu (le Père) a manifesté son amour pour nous en envoyant son Fils unique, afin que nous vivions par lui. » De là les exclamations de l'Église dons l'office du Samedi saint: « Ô condescendance étonnante de votre miséricorde! Ô charité prodigieuse qui dépasse toute intelligence! Pour racheter un esclave, vous avez livré votre Fils à la mort? » (Liturgie de la veillée pascale: Chant de l'Exultet). Oui, pour délivrer un esclave de la mort qu'il avait bien méritée, vous avez condamné votre Fils innocent à mourir sur un gibet.

 

         Pourquoi ô mon Dieu, avez-vous opéré ce prodige d'amour? « Afin que nous vivions par Jésus Christ », répond votre grand Apôtre. Oui, il n'est que trop juste que nous vivions par Celui et pour Celui qui nous a donné sa vie et son Sang jusqu'à la dernière goutte. Mon bien-aimé Rédempteur, – à la vue de vos plaies et de la Croix sur laquelle vous avez expiré pour moi, je vous consacre ma vie et toute ma volonté. Ah! Faites que je sois tout à vous, afin qu'à l'avenir je ne cherche et ne désire plus que vous. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, Amour infini! Faites que je vive désormais en redisant toujours: « Mon Dieu, je vous aime, je vous aime! » et que mes dernières paroles, à l'article de la mort, soient encore: « Mon Dieu, je vous aime! Mon Dieu, je vous aime! »

 

 

         6. « Par l'effet de la tendre miséricorde de notre Dieu, le Soleil levant (le Messie) est venu d'en haut nous visiter » (Lc 1, 78).

 

         Voici que le Fils de Dieu descend sur la terre pour nous racheter. Qu'est-ce qui le pousse à venir vers nous? Sa miséricorde infiniment tendre pour nous. – Mais, Seigneur, puisque vous avez pitié de l'homme perdu, ne suffit-il pas que vous envoyiez un ange pour le racheter? – Non, répond le Verbe éternel, je veux venir moi-même, afin que l'homme sache combien je l'aime: « Jésus Christ, enseigne saint Augustin, est venu parmi nous avant tout pour nous faire connaître la grandeur de l'amour que Dieu nous porte. » (S. Augustin, De la catéchèse des simples, ch. 4, n. 8; PL 40, 315).

 

         Vous êtes donc venu, ô mon Jésus, pour vous faire aimer des hommes; mais, hélas! Sont-ils bien nombreux ceux qui vous aiment vraiment? Moi-même, quel malheureux ne suis-je pas! Vous savez de quelle triste manière je vous ai servi par le passé, combien j'ai méprisé votre amour. Que ne puis-je en mourir de douleur! Je me repens, ô mon bien-aimé Rédempteur, de vous avoir accablé d'un si profond dédain.

 

         Ah! Daignez me pardonner; mais en même temps donnez-moi la grâce de vous aimer. Ne permettez pas que je méconnaisse plus longtemps votre extrême amour pour moi. Maintenant, je vous aime sans doute, mais je vous aime trop peu; vous méritez un amour infini. Faites qu'au moins je vous aime de toutes mes forces. Mon Sauveur, ma Joie, ma Vie, mon Tout, qui donc puis-je vouloir aimer, si je ne vous aime Vous, le Bien infini? Je soumets tous mes désirs à votre Volonté; au souvenir des souffrances que vous avez spontanément endurées pour mon salut, je m'offre à supporter toutes les douleurs qu'il vous plaira de m'envoyer. Éloignez de moi toutes les occasions qui m'entraîneraient à vous offenser: « Ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal » (Mt 6, 13). Délivrez-moi du péché, puis disposez de moi selon votre bon plaisir. Je vous aime, ô Bonté infinie; je préfère tous les maux, l'anéantissement même, au malheur de vivre sans vous aimer.

 

 

         7. « Le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14).

 

         L'archange Gabriel fut envoyé par Dieu pour demander à Marie son consentement. – « Acceptez-vous, lui dit-il, d'avoir Dieu pour fils? » Marie donna son adhésion, et voilà que le Verbe divin se fit homme. Ô prodige qui frappa de stupeur le ciel et la terre! Le Verbe fait chair! Un Dieu fait homme! Quel ne serait pas notre étonnement, si nous voyions un roi se changer en vermisseau, et puis mourir, pour sauver la vie à cette vile créature? Vous êtes mon Dieu, ô mon Jésus, et comme Dieu vous ne pouvez pas mourir: qu'avez-vous fait? Vous avez décidé de vous faire homme, c'est-à-dire capable de mourir, afin de donner votre vie pour moi!

 

         Mon doux Rédempteur, comment, à la vue de votre miséricorde infinie et de votre ineffable amour, comment puis-je ne pas mourir de regret? Vous êtes descendu du ciel pour me chercher, moi, pauvre brebis perdue, moi qui vous ai tant de fois repoussé, moi qui vous ai si souvent préféré de misérables satisfactions! Puisque vous continuez à vouloir de moi, je laisse tout, je veux être à vous et ne veux plus autre chose que vous. Je vous choisis pour unique objet de toutes mes affections; je veux pouvoir dire en vérité: « Mon Bien-aimé est à moi, et je suis à Lui » (Ct 2, 16). Vous daignez penser à moi, je ne veux plus penser qu'à vous. Faites que je vous aime toujours, sans cesser jamais de vous aimer! Pourvu que je vous aime, peu m'importe d'être privé de toute consolation sensible, que dis-je? de souffrir tous les maux. Vous désirez, je le vois, que je sois tout à vous, je veux être tout à vous. Ce qui règne dans le monde, tout cela, je le sais, n'est que mensonge, illusion, fumée, fange, néant. Vous êtes, vous, le vrai, l'unique Bien: vous me suffisez donc. Mon Dieu, c'est vous seul que je veux, rien de plus. Soyez attentif à ce que je vous redis, Seigneur: C'est vous seul que je veux, rien de plus!

 

 

         8. « Il s'est anéanti lui-même » (Ph 2, 7).

 

         Il est donc né dans une grotte; il est donc petit Enfant, le Fils unique de Dieu, tout-puissant et vrai Dieu comme son Père! « Il s'est anéanti lui-même, dit l'Apôtre, en prenant la condition d'esclave, en se rendant semblable aux hommes » (Ph 2, 7). Voulez-vous voir une Dieu anéanti? Entrez dans la caverne de Bethléem, vous l'y trouverez sous les dehors d'un enfant enveloppé de langes, impuissant à se nourrir, pleurant, tremblant de froid. Ô sainte Foi, dites-moi: « De qui est-il fils, ce pauvre petit enfant? » – « Il est, répond-elle, le Fils de Dieu, vrai Dieu lui-même. » – « Qui l'a réduit à cet excès d'abaissement? » – « Son amour pour les hommes. » Et parmi les hommes il en est qui n'aiment pas ce Dieu!

 

         Vous avez passé, ô mon Jésus, toute votre vie dans les souffrances, pour me faire comprendre l'immensité de votre amour pour moi; par contre, qu'ai-je fait? J'ai passé mes années à vous mépriser, à vous contrister par mes péchés! De grâce, montrez-moi l'énormité de mes torts, les droits rigoureux de votre amour à mon amour. Puisque vous m'avez supporté jusqu'ici, ne permettez pas que j'aie le malheur de vous affliger encore. Que votre saint amour m'embrase tout entier; rappelez-moi sans cesse combien vous avez souffert pour mon salut, afin que, désormais, j'oublie tout et ne pense plus qu'à vous aimer, à vous faire plaisir. Vous êtes venu du ciel pour régner sur nos cœurs: ôtez donc du mien tout ce qui vous empêche de le posséder entièrement! Faites que toute ma volonté s'identifie à la vôtre, que la vôtre soit la mienne et soit ainsi la règle de toutes mes actions, même de tous mes désirs.

 

 

         9. « Un enfant nous est né, un fils nous a été donné » (Es 9, 5).

 

         Pourquoi le Fils de Dieu, le Verbe éternel, a-t-il voulu naître comme un enfant? Pour se donner à nous dès l'âge le plus tendre, et gagner ainsi tout notre cœur: « Pourquoi, demande saint François de Sales, a-t-il pris cette aimable et douce condition d'enfant, si ce n'est pour nous engager à l'aimer, à mettre en lui toute notre confiance? » (S. François de Sales, Correspondance, Let. 1033, AN, tome 16, 291). Avant lui, saint Pierre Chrysologue avait dit: « C'est parce qu'il voulait être aimé, qu'il naquit sous les traits d'un enfant. » (S. Pierre Chrysologue, Sermon 158; PL 52, 617).

 

         Ô cher Enfant, mon doux Sauveur, je vous aime, je me confie en vous. Vous êtes toute mon espérance et tout mon amour. Que serais-je devenu, si vous n'étiez descendu du ciel pour me sauver? Je vois l'enfer qui serait le juste châtiment de mes offenses. Bénie soit à jamais votre miséricorde, qui vous porte à me pardonner à la seule condition du repentir! Eh bien, oui, Seigneur, je me repens de tout mon cœur de vous avoir méprisé. Recevez-moi dans votre grâce; faites que je meure à moi-même, afin que je ne vive plus que pour vous, mon unique Bien. Ô Feu consumant, détruisez en moi tout ce qui déplaît à vos yeux; emparez-vous de toutes mes affections. Je vous aime, ô Dieu de mon âme; je vous aime, mon Trésor, ma Vie, mon Tout? Je vous aime, je veux expirer en redisant sans cesse: « Mon Dieu, je vous aime! » – pour commencer alors à vous aimer de l'amour parfait et sans fin des Élus.

 

 

         10. « Cieux, répandez d'en haut votre rosée,

         Et que les nuées fassent pleuvoir le Juste! (Es 45, 8).

         Envoyez Seigneur, l'Agneau dominateur du monde, (Es 16, 1)

         Accordez-nous le Sauveur que vous avez promis » (Ps 85/84, 8).

 

         Tels furent, pendant des siècles, les soupirs ardents des Prophètes après la venue du Rédempteur. « Ah! S'écriait encore Isaïe, si vous brisiez la voûte des cieux, Seigneur, pour descendre vers nous, à votre seule vue les montagnes s'aplaniraient... les eaux elles-mêmes s'enflammeraient. » Voici le sens de ces paroles: quand les hommes vous verront, Seigneur, descendre sur la terre en personne par amour pour eux, ils vaincront pour vous servir, toutes les difficultés qui leur semblaient auparavant autant de montagnes insurmontables; les âmes les plus froides, à la vue du Verbe incarné, seront embrasées d'amour. Est-ce que ces prédictions ne se sont pas réalisées dans une multitude d'âmes bienheureuses, par exemple dans une sainte Thérèse, un saint Philippe de Néri, un saint François de Sales? Ne brûlaient-elles pas, sur cette terre, déjà, du feu de l'amour divin, ces âmes fortunées? Mais combien sont-elles? Hélas! Trop peu nombreuses!

 

         Ah! Mon Jésus, je veux être, moi aussi de ce petit nombre. Depuis des années, je devais être plongé dans le feu de l'enfer, séparé de vous, réduit à vous haïr, à vous maudire éternellement. Mais non: si vous avez daigné me supporter avec tant de patience, ce n'est pas pour me voir brûler de ces funestes flammes, mais du feu délicieux de votre amour. Toutes les lumières que vous m'avez données, toutes les blessures faites à mon cœur quand j'étais éloigné de vous, n'avaient pas d'autre but; vous avez tellement multiplié vos doux attraits, qu'ils me forcent à vous aimer. Enfin, je vous appartiens! Je veux toujours vous appartenir, et vous appartenir tout entier. C'est à vous de me rendre fidèle; j'attends cette grâce, en toute confiance, de votre bonté. Ah! Mon Dieu, est-il possible qu'on vous abandonne, et qu'on vive, fût-ce un seul instant, privé de votre amour? Je vous aime, ô mon Jésus, plus que toute chose; mais c'est peu. Je vous aime plus que moi-même; c'est encore peu. Je vous aime de tout mon cœur, de toute mon âme; c'est encore trop peu. Daignez m'exaucer, ô mon Jésus: donnez-moi plus d'amour, plus d'amour, plus d'amour!

 

         Ô Marie, priez Dieu pour moi.

 

 

         11. « Objet de mépris, le dernier des hommes, tel il nous est apparu » (Es 53, 3).

 

         Peinture parfaitement ressemblante de la vie du Fils de Dieu fait homme: il fut traité comme le plus vil, comme le dernier des hommes. Vouloir naître dans une grotte, passer sa vie dans un atelier comme un pauvre ouvrier, inconnu, méprisé; être garrotté comme une criminel, flagellé comme un esclave; souffleté, traité comme un roi de théâtre, couvert de crachats; mourir, enfin, sur un gibet infâme, à la  manière d'un scélérat condamné par sentence judiciaire: pouvait-il descendre plus bas dans l'abjection?

 

         « Ô le dernier et le premier! O novissimum et altissimum! » (S. Bernard, Sermon du mercredi saint, n. 3; PL 183, 264; TZ 453) s'écrie saint Bernard. Ô Dieu, vous êtes le Maître de l'univers: comment pouvez-vous être satisfait d'être traité comme la plus vile des créatures? Et moi, pécheur, pécheur orgueilleux, à la vue de vos humiliations subies pour mon amour, comment puis-je encore, ô mon Jésus, prétendre à l'estime et aux marques d'estime de la part de tous? Ô mon Rédempteur rassasié d'opprobres, faites par votre exemple, que je prenne goût aux mépris, à la vie obscure. Désormais, appuyé sur votre secours, j'ai l'espoir d'embrasser volontiers tous les affronts par amour pour vous: vous en avez tant embrassé pour moi! Pardonnez tous les péchés d'orgueil de ma vie passée, et donnez-moi votre amour.

 

         Je vous aime, ô mon Jésus méprisé. Marchez le premier avec votre croix, je suis résolu de vous suivre avec la mienne. Je ne vous abandonnerai plus jamais, fallût-il mourir crucifié par amour pour vous, comme vous êtes mort crucifié par amour pour moi! Mon aimé Jésus, mon Jésus vilipendé, je vous embrasse; c'est en vous pressant sur mon cœur que je veux vivre et mourir.

 

 

         12. « Il fut l'homme de douleurs » (Es 53, 3).

 

         Quelle fut la vie de Jésus Christ? Une vie de douleurs: du commencement à la fin, une vie toute remplie de souffrances, intérieures et extérieures. Mais quelle fut la plus grande de toutes, pendant trente-trois ans? Ce fut la claire vision de la monstrueuse ingratitude que nous lui témoignerions en retour des peines qu'il endurait pour nous avec tant d'amour. Oui, c'est ce navrant spectacle qui fit de lui l'homme le plus affligé que la terre ait jamais porté.

 

         Moi-même, ô mon Jésus, j'ai donc par mes péchés augmenté votre affliction, – durant toute votre vie. Sainte Marguerite de Cortone, engagée par son confesseur à se tranquilliser, à ne plus verser de larmes sur ses fautes – puisqu'elle en avait obtenu le pardon, – répondit en redoublant ses gémissements: « Ah! Mon Père, comment puis-je cesser de pleurer des péchés qui retinrent dans l'affliction mon bien-aimé Jésus, – toute sa vie? » (D. Thomissien, Vie de sainte Marguerite de Cortone, liv. 3, ch. 2, Bruxelles 1893, 260-263). Ne dois-je pas tenir le même langage? Pourquoi ne le fais-je pas? – Je voudrais, ô mon Jésus, mourir de regret à chaque souvenir de toutes les amertumes dont je vous ai abreuvé dans le passé. Hélas! Que de nuits écoulées dans la privation de votre grâce! Que de fois, après le pardon reçu, je vous ai de nouveau tourné le dos! Mon bien-aimé Seigneur, je suis désolé plus que de tout autre mal de vous avoir offensé, je vous aime de tout mon cœur; je vous aime de toute mon âme. Je vous en conjure: ne permettez pas que j'aie encore le malheur de me voir séparé de vous. Mon très doux Jésus, ne permettez pas que je me sépare de vous; non, ne le permettez pas. (Canon de la Messe, 1re prière avant la communion). Soyez attentif à ma prière: ne permettez plus cette séparation! Plutôt mourir que vous trahir encore!

 

         Ô Marie, Mère de la persévérance, obtenez-moi la sainte persévérance.

 

 

         13. « Après avoir aimé les siens qui étaient dans le monde, il les aima jusqu'à la fin » (Jn 13, 1).

 

         Au moment de la mort, quand on est sur le point de se séparer des personnes aimées, c'est alors que l'amour se manifeste avec plus d'ardeur; on s'ingénie plus que jamais à laisser à ses amis des témoignages d'affection. Toute sa vie, Jésus nous a donné des preuves de son amour; mais les plus grandes, il a décidé de nous les donner au moment de sa mort. L'effusion de son Sang, le sacrifice de sa vie pour chacun de nous: peut-on concevoir preuve d'amour plus convaincante? Toutefois, non content d'avoir immolé son Corps pour nous sur la croix, il a voulu nous livrer ce même corps en nourriture, afin que quiconque le recevant, s'unît à lui tout entier et que l'amour des deux s'accrût par cette intimité réciproque. Ô Bonté infinie! Ô Amour infini!

 

         Ah! Mon Jésus débordant d'amour, remplissez tellement mon cœur de votre saint amour, que j'oublie le monde entier et moi-même, pour ne plus penser qu'à vous aimer, à vous faire plaisir. Je vous consacre mon corps, mon âme, ma volonté, ma liberté. Par le passé, j'ai recherché mes propres satisfactions sans craindre de vous contrister; je m'en repens souverainement, ô mon Amour crucifié. Désormais, je ne veux plus chercher que vous. « Deus meus et omnia. Mon Dieu, vous êtes tout pour moi! » (S. François d'Assise, ch. C. Chalippe, Vie de saint François d'Assise, liv. 5, Avignon 1824, 260). Je ne veux que vous, rien de plus. Oh! Puissé-je me consumer tout entier pour vous, comme pour moi vous vous êtes consumé tout entier! Je vous aime, mon unique Bien, mon unique Amour! Je vous aime, je me livre tout entier à votre sainte Volonté. Faites que je vous aime; puis, disposez de moi comme il vous plaît.

 

 

         14. « Mon âme est triste jusqu'à la mort » (Mt 26, 38).

 

         Ce sont les paroles qui sortirent du Cœur angoissé de Jésus, au jardin de Gethsémani, avant son départ pour la mort sur le Calvaire. Ô ciel! D'où lui venait cette profonde tristesse, si profonde qu'elle était capable de le faire mourir? Peut-être de la vision anticipée des tourments du lendemain? Non pas; car ces tourments, il les eut toujours devant les yeux dès le premier instant de son Incarnation; il les choisit librement: « Il s'est offert en sacrifice, dit le prophète, parce que lui-même l'a voulu » (Es 53, 7, vulgate). La grande cause de sa tristesse, ce fut la vue des péchés que les hommes commettraient encore après sa mort. « Ces péchés, dit saint Bernardin de Sienne, il ne les vit pas seulement en général, mais il vit chaque faute de chacun de nous en particulier. » (S. Bernardrin de Sienne, Carême de l'Évangile éternel, sermon 56, a. 1, Opera, tome 4, Quaracchi 1956, 548).

 

         Ce ne fut donc pas, ô mon Jésus, la vue des fouets, des épines et de la croix qui plongea votre cœur dans une extrême affliction, au jardin des Oliviers; ce fut le spectacle hideux de mes péchés. Chacun d'eux contribua tellement à contrister, à broyer votre cœur, qu'une sueur de sang jaillit de tout votre corps dans la plus terrible des agonies. Vous accabler sous le poids d'une tristesse mortelle, telle fut ma façon de reconnaître l'amour infini dont vous fîtes preuve en mourant pour mon salut. Ah! Faites-moi participer à la douleur de mes fautes ressenties par Vous au jardin de Gethsémani, afin que cette douleur me tienne dans la désolation toute ma vie. Que ne puis-je maintenant, ô mon doux Rédempteur, par mes regrets et par mon amour, vous consoler autant que j'eus le malheur de vous affliger! Je me repens, ô mon Amour, de toute mon âme de vous avoir préféré de misérables satisfactions. Oui, je me repens et vous aime plus que toute chose. Je sens que, malgré mes offenses, vous continuez à demander mon amour, et l'amour de tout mon cœur, selon votre précepte: « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme » (Dt 6, 5). Oui, mon Dieu, je vous aime de tout mon cœur, je vous aime de toute mon âme; donnez-moi vous-même tout l'amour que vous attendez de moi. Autrefois, je me suis cherché moi-même; maintenant je ne veux plus chercher que vous. Parce que vous m'avez aimé plus que les autres, plus que les autres aussi, je veux vous aimer. Attirez-moi toujours, ô mon Jésus, toujours plus fortement, par l'odeur de vos parfums, c'est-à-dire par les suaves sollicitations de votre grâce. Donnez-moi, en un mot, la force de correspondre à l'amour infini d'un Dieu pour un ver de terre ingrat, infidèle à ses engagements.

 

         Ô Marie, Mère de miséricorde, aidez-moi de vos prières.

 

 

         15. « Ils se saisirent de Jésus et le lièrent » (Jn 18, 12).

 

         Un Dieu pris et lié! Qu'ont dû dire les anges, à la vue de leur Roi marchant dans les rues de Jérusalem, les mains enchaînées, au milieu des soldats? Que devons-nous dire nous-mêmes, au spectacle de notre Dieu qui consent, par amour pour nous, à se laisser garrotter comme un criminel, à comparaître ensuite devant des juges qui le condamneront à mort? « Qu'y a-t-il de commun entre vous et les chaînes? » (S. Bernard, La vigne mystique, ch. 4, n. 12; PL 184, 644) s'écrie en gémissant saint Bernard. Oui, qu'y a-t-il de commun, ô mon Jésus, entre les chaînes des malfaiteurs et vous, Majesté infinie, Bonté infinie? Elles sont notre lot à nous pécheurs, à nous qui méritons l'enfer; non pas le vôtre, puisque vous êtes innocent, puisque vous êtes le Saint des Saints. Puis, en face de Jésus proclamé digne de mort, le même saint Bernard ajoute: « Ô mon Sauveur, vous, l'Innocence même, quel crime avez-vous donc commis, pour être ainsi condamné? Je vous le dirai, moi; votre crime, c'est votre amour excessif pour les hommes! » (S. Anselme (non S. Bernard), Discours 2; PL 158, 861).

 

         Je couvre de baisers, ô mon bien-aimé Jésus, ces cordes qui vous lient: elles me délivrent des chaînes éternelles que j'ai méritées. Malheureux que je suis! Combien de fois n'ai-je pas repoussé votre amitié, pour devenir l'esclave de Satan, au grand déshonneur de votre Majesté infinie? Je me repens souverainement de vous avoir fait cette grave injure. Je vous en supplie, ô mon Dieu, fixez à vos pieds ma volonté rebelle, afin que je ne veuille plus que votre bon plaisir. Faites que je prenne votre Volonté sainte pour l'unique règle de toute ma vie. Vous avez pris un soin extrême de mon bonheur: faites qu'à l'avenir je n'aie plus qu'un souci: celui de vous plaire. Je vous aime, ô mon souverain Bien; je vous aime, unique objet de mes affections. Vous seul m'avez vraiment aimé, je le reconnais; en retour, je ne veux plus aimer que vous. Je renonce à tout; vous seul me suffisez.

 

 

         16. « Il a été transpercé à cause de nos péchés,

         « Broyé à cause de nos iniquités » (Es 53, 5).

 

         Un seul coup souffert par ce Dieu fait homme aurait suffi pour expier tous les péchés du monde; mais Jésus ne s'en contenta pas. Il voulut, pour nos crimes, être « transpercé », « broyé », c'est-à-dire frappé, déchiré, couvert de blessures de la tête aux pieds, au point qu'aucune partie de sa chair ne demeurât intacte, sans meurtrissure. Aussi le prophète le vit-il sous les dehors d'un lépreux envahi tout entier par l'horrible maladie, et d'un homme que le bras vengeur du Tout-Puissant a frappé durement et profondément humilié. (Es 53, 4).

 

         Ô Plaies douloureuses de mon Jésus, vous êtes toutes autant de marques de l'amour de mon bien-aimé Rédempteur. Vous me parlez un langage trop persuasif, vous m'obligez à l'aimer par reconnaissance pour les tourments qu'il a voulu subir pour mon salut. Quand donc, ô mon bien-aimé Jésus, quand donc me donnerai-je tout à vous comme vous vous êtes donné tout à moi? Je vous aime, ô mon Bien suprême! Je vous aime, ô mon Dieu passionné d'amour pour mon âme. Ô Dieu d'amour, donnez-moi votre amour, un amour plus ardent; et que par cet amour plus ardent je répare les amertumes dont vous abreuva ma vie passée. Faites que je déracine de mon cœur tout ce qui ne tend pas à votre amour. Père éternel, « regardez la face de votre Oint » (Ps 132/131, 10). Jetez les yeux sur les plaies de votre divin Fils; elles vous demandent miséricorde pour moi. Pardonnez-moi mes offenses; emparez-vous de tout mon cœur, afin que je n'aime, ne cherche, ne désire plus que vous. Avec saint Ignace je vous dis: « Donnez-moi seulement votre amour et votre grâce, je suis assez riche, je ne demande aucune autre chose. » (S. Ignace de Loyola, Exercices spirituels: Prière: « Suscipe, Domine... »).

 

         Ô Marie, Mère de Dieu, intercédez pour moi.

 

 

         17. « Salut, Roi des Juifs » (Mt 27, 29).

 

         C'est en ces termes que les soldats romains saluaient par dérision notre divin Rédempteur. Après l'avoir traité comme un imposteur visant à la royauté, après l'avoir couronné d'épines, que firent-ils? Ils se mirent à fléchir le genou devant lui, à l'appeler roi des Juifs; puis, se relevant avec des cris et des éclats de rire, ils lui donnèrent des soufflets et lui crachèrent au visage. Les Évangélistes saint Matthieu et saint Jean relatent en détail ces outrages et ces tourments: « Ils tressèrent une couronne d'épines, qu'ils posèrent sur sa tête, et lui mirent un roseau dans la main droite, puis, fléchissant le genou devant lui, ils lui disaient par dérision: « Salut, roi des Juifs. » Ils lui crachaient aussi au visage, et, prenant le roseau, ils en frappaient sa tête » (Mt 27, 29-30). – « Ils le souffletaient » (Jn 19, 3).

 

         Ô mon bien-aimé Jésus, cette cruelle couronne qui vous ceint la tête, ce vil roseau que vous tenez à la main, ce manteau de pourpre en lambeaux qui fait de vous la risée des spectateurs, tout cela montre bien que vous êtes roi, mais Roi d'amour. Les Juifs refusent de vous connaître pour leur roi, ils déclarent à Pilate: « Nous n'avons pas d'autre roi que César » (Jn 19, 15). Mon bien-aimé Rédempteur, si les autres rejettent votre royauté, moi je l'accepte, je veux même que vous soyez l'unique Roi de mon âme. Je me consacre tout entier à vous; disposez de moi selon votre bon plaisir. N'est-ce pas pour conquérir nos cœurs que vous avez enduré tant d'humiliations, tant de douleurs, la mort même? Votre grand Apôtre ne nous le dit-il pas expressément: « Le Christ est mort... afin d'être le Seigneur et des morts et des vivants » (Rm 14, 9). Prenez donc possession de tout mon cœur, ô mon Roi bien-aimé. Établissez-y votre empire et votre domination pour toujours. Par le passé, j'ai refusé de vous reconnaître pour mon souverain Maître, je préférais être l'esclave de mes passions; maintenant je veux être tout à vous et ne plus servir que vous. De grâce, liez-moi fortement à vous par l'amour; ne cessez pas de me rappeler la mort amère que, spontanément, vous avez soufferte pour moi. Mon Roi, mon Dieu, mon Amour, mon Tout, que puis-je désirer, si ce n'est vous seul? « Vous êtes le Dieu de mon cœur, mon héritage » (Ps 73/72, 26), mon unique Bien, en cette vie et pour l'Éternité.

 

 

         18. « Jésus, portant sa croix, arrivé hors de la ville au lieu nommé Calvaire » (Jn 19, 17).

 

         Regardez le Sauveur du monde qui se met en route avec un gibet sur les épaules. Où va-t-il? À la mort par amour pour les hommes, condamné par la sentence du Juge. Le divin Agneau ne profère pas une plainte, il se laisse mener à l'endroit où, sur la croix, il doit s'immoler pour notre salut. Viens aussi, mon âme; suis de tout ton cœur ton Jésus qui va mourir par amour pour toi, pour expier tes péchés. Dites-moi, mon Sauveur et mon Dieu, par le don de votre vie aux hommes, qu'attendez-vous d'eux en retour? Écoutez la réponse de saint Bernard: « En retour de son amour, Dieu n'attend que votre amour. » (S. Bernard, Le Cantique des Cantiques, sermon 83, n; 4; PL 183, 1183; BG 849). Cum amat Deus, non aliud vult Deus quam amari.

 

         Ô mon bien-aimé Jésus, la conquête de nos cœurs vous a donc coûté si cher? Et parmi les hommes il y en a qui croient en vous, sans vous aimer! Une pensée, cependant, me console, c'est que vous êtes aimé de tous les saints, de votre Mère Marie, et surtout de votre Père; mais, ô ciel, combien refusent de vous connaître! Combien vous connaissent et ne veulent pas vous aimer! Je vous en supplie, ô Amour infini, faites-vous connaître, faites-vous aimer! Que ne puis-je, au prix de mon sang et de ma vie, vous faire aimer de tous les hommes! Hélas! Moi-même, pendant tant d'années écoulées, je vous ai connu, mais sans vous aimer. Enfin, par les industries multipliées de votre tendresse, vous avez obtenu mon amour. J'eus, autrefois, le malheur de perdre votre grâce; mais la douleur que j'en éprouve, mon désir ardent d'être tout à vous, par-dessus tout, la mort que vous avez subie pour moi, ô mon Amour, m'inspirent la plus vive confiance; oui, j'ai confiance que vous m'avez déjà pardonné et que, déjà, vous m'aimez. Mon Jésus, que ne puis-je mourir pour vous comme vous êtes mort pour moi! Quand il n'y aurait aucun châtiment pour ceux qui ne vous aiment pas, je ne vous en aimerai pas moins à jamais, je n'en ferai pas moins tout ce qui dépend de moi pour vous plaire. Vous m'inspirez ce bon désir, donnez-moi la force de le réaliser. Mon Amour, mon Espérance, ne m'abandonnez pas. Faites-moi correspondre dignement, le reste de ma vie, à l'amour de prédilection que vous m'avez témoigné. Je vous aime, mon Dieu, mon Trésor, mon Tout! Je veux vivre et mourir, en redisant sans cesse: « Je vous aime, je vous aime, je vous aime. »

 

 

         19. « Semblable à l'agneau muet devant celui qui le tond, il n'ouvre point la bouche » (Es 53, 7).

 

         C'est ce passage d'Isaïe que lisait l'eunuque de la reine Candace; mais il ignorait de qui le prophète voulait parler. Saint Philippe, inspiré par Dieu, monta sur le char avec l'eunuque et lui fit voir que ces paroles s'appliquaient à Jésus, notre Sauveur (Ac 8, 32 ss). Jésus reçoit le nom de l'Agneau, parce que, tel qu'un innocent agneau, il se laissa d'abord maltraiter dans le prétoire de Pilate , puis conduire à la mort. Pour cette raison encore, saint Jean-Baptiste l'appelle de même: « Voici l'Agneau de Dieu, s'écrie-t-il, voici celui qui ôte le péché du monde » (Jn 1, 29): Agneau qui souffre et meurt comme victime sur la croix pour les iniquités des hommes:

 

         « Vraiment c'était nos maladies qu'il portait,

         « Et nos douleurs dont il s'était chargé » (Es 53, 4).

 

         Malheur à ceux qui n'auront pas aimé Jésus Christ pendant leur vie! Au dernier jour, la vue de cet Agneau justement irrité leur fera crier aux montagnes: « Tombez sur nous! Dérobez-nous à la face de Celui qui est assis sur le trône, et à la colère de l'Agneau » (Ap 6, 16).

 

         Mon divin Agneau, si, par le passé, je ne vous ai pas aimé, maintenant je suis résolu de vous aimer à jamais. J'étais aveugle; mais vous m'avez éclairé, vous m'avez montré la gravité de la faute que j'ai commise en vous tournant le dos, l'amour infini que méritent vos infinies perfections et l'amour immense que vous m'avez témoigné: aussi je me repens de tout mon cœur de vous avoir offensé, et je vous aime plus que tout autre bien. Ô Plaies, ô Sang de mon Rédempteur, combien d'âmes n'avez-vous pas enflammées d'amour! Daignez enflammer aussi la mienne. Mon Jésus, rappelez-moi votre Passion à tout instant, les souffrances, les ignominies que vous avez endurées pour moi, afin que je détache mes affections des choses terrestres et les concentre toutes en vous, mon Bien unique, mon Bien infini! Je vous aime, Agneau de Dieu, immolé, consumé sur la croix pour mon amour! Vous n'avez pas refusé de souffrir pour moi, je ne refuse pas de souffrir pour vous tout ce qu'il vous plaira de m'envoyer. Je ne veux plus me plaindre des croix que vous mettez sur mes épaules. Je devrais, depuis tant d'années, gémir en enfer: de quel droit me plaindrais-je? Donnez-moi la grâce de vous aimer, et disposez de moi selon votre bon plaisir. « Qui donc nous séparera de l'amour du Christ? » (Rom 8, 35). Ah! Mon Jésus, seul le péché peut me séparer de votre amour; je vous en supplie, ne le permettez pas, faites-moi plutôt mourir mille fois; je vous en conjure au nom de votre Passion.

 

         Vous, ô Marie, par les mérites de vos Douleurs, daignez me délivrer de la mort du péché.

 

 

         20. « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné? » (Mt 27, 46).

 

         Ô ciel! Qui pourra ne pas compatir aux souffrances du Fils de Dieu? Il meurt de douleur sur un gibet, par amour pour les hommes! Extérieurement, il est torturé par les innombrables plaies de son corps; intérieurement, par une affliction si vive, une tristesse si profonde, qu'il demande à son Père éternel de le soulager. Celui-ci, n'écoutant que les réclamations de sa divine justice, refuse, l'abandonne; il le laisse mourir dans la désolation totale, sans mélange d'aucune consolation.

 

         Ô Mort souverainement affligée de mon tout aimant Rédempteur, vous êtes mon espérance. Ô mon Jésus délaissé! Vos mérites me font espérer que je ne serai point délaissé par votre Père, ni séparé de vous à jamais dans l'enfer. Je ne prétends pas vivre ici-bas dans les consolations; j'embrasse volontiers toutes les peines, toutes les angoisses qu'il vous plaira de m'envoyer: on ne mérite pas de consolation, quand, par ses péchés, on a mérité les supplices éternels. Il me suffit de vous aimer et de vivre dans votre grâce. Je ne vous demande qu'une chose: ne permettez pas que je me vois privé de votre amour! Que tous m'abandonnent, j'y consens; mais vous, ne me laissez pas tomber dans ce malheur extrême. Je vous aime, ô mon Jésus, mort pour moi dans l'abandon total; je vous aime, mon unique Bien, mon unique Espérance, mon unique Amour!

 

 

         21. « Ils le crucifièrent, et deux autres avec lui, un de chaque côté, et Jésus au milieu » (Jn 19, 18).

 

         L'Épouse sacrée appelle « Tout aimable » le Verbe incarné: « Toute sa personne n'est que charme, amabilité: tel est mon Bien-Aimé » (Ct 5, 16). En quelque période de sa vie que nous le considérions, Jésus nous apparaît toujours « tout charme et tout amabilité », soit petit enfant dans une grotte, soit simple ouvrier dans l'atelier de saint Joseph, soit ermite absorbé par la contemplation dans le désert, soit prédicateur de l'Évangile ruisselant de sueur dans ses courses apostoliques à travers la Judée. Toutefois, nulle part son amabilité n'éclate autant que dans son crucifiement. Qu'est-ce qui le réduit à mourir crucifié? Son amour infini pour nous. Nulle part son amour ne resplendit au même degré; nulle part, donc, Jésus n'attire autant nos cœurs. Aussi saint François de Sales disait-il: « Le mont Calvaire est le mont des amants. Tout amour qui ne prend son origine de la Passion du Sauveur est frivole et périlleux. Malheureuse est la mort sans l'amour du Sauveur. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 12, ch. 13, AN, tome 5, 346; RVP 971). Réfléchissons donc longtemps que cet homme de douleurs, cloué sur ce bois infâme, est notre vrai Dieu, qu'il n'y souffre et n'y meurt que par amour pour nous.

 

         Ah! Mon Jésus, si tous les hommes s'arrêtaient à vous considérer sur la croix avec une foi vive, dans la conviction profonde que vous êtes leur Dieu, leur Dieu mort pour leur salut, pourraient-ils vivre séparés de vous et privés de votre amour? Et moi, parfaitement instruit de ces vérités, comment ai-je pu vous causer tant de déplaisirs? Les autres, s'ils ont péché, ont au moins l'excuse d'avoir péché dans les ténèbres; moi, hélas! J'ai commis mes offenses en pleine lumière. Mais ces mains transpercées, ce cœur ouvert, ce sang répandu, ces plaies si nombreuses que je contemple en vous me font espérer le pardon et votre grâce. Que je suis désolé, ô mon Amour, de vous avoir autrefois tant méprisé! Maintenant, je vous aime de tout mon cœur; et ma peine la plus cuisante, c'est le souvenir de mes outrages. Cette peine est un signe certain que déjà vous m'avez pardonné. Ô Cœur enflammé de mon Jésus, daignez enflammer mon pauvre cœur. Ô mon Jésus, mort consumé par les douleurs endurées pour mon salut, faites-moi mourir consumé tout entier par le regret de mes offenses et par l'amour sans bornes que vous méritez. Vous vous êtes sacrifié tout entier pour moi, je m'immole tout entier pour vous.

 

         Ô Marie, Mère souverainement affligée, rendez-moi fidèle à jamais à l'amour de Jésus.

 

 

         22. « Baissant la tête, il rendit l'esprit » (Jn 19, 30).

 

         Voilà donc, ô mon bien-aimé Rédempteur, à quel excès vous a porté votre amour pour les hommes: jusqu'à mourir de douleur sur une croix, noyé dans un océan de souffrances et d'ignominies, comme l'avait si bien annoncé le Roi Prophète: « Je suis tombé dans un gouffre profond, et les flots me submergent » (Ps 69/68, 3).

 

         Écoutez saint François de Sales: « Voyons-le, ce divin Rédempteur, étendu sur la croix, comme sur son bûcher d'amour, où il meurt d'amour pour nous. Eh! Que ne nous jetons-nous en esprit sur lui, pour mourir sur la croix avec lui, qui, pour l'amour de nous a bien voulu mourir! Je le tiendrai, devrions-nous dire, et ne le quitterai jamais; je mourrai avec lui et brûlerai dans les flammes de son amour. Un même feu consumera ce divin Créateur et sa chétive créature. Mon Jésus est tout à moi, et je suis tout à lui. Je vivrai et mourrai sur sa poitrine; ni la mort ni la vie ne me séparera jamais de lui. » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 7, ch. 8, AN, tome 5, 35; RVP 689).

 

         Oui, ô mon bien-aimé Rédempteur, j'embrasse votre croix, je baise vos pieds transpercés, ému profondément et confus à la fois à la vue de l'immense amour qui vous fit mourir pour mon salut. Ah! Recevez-moi, enchaînez-moi tout entier à vos pieds, afin que je ne m'éloigne plus de vous et que, désormais, je m'entretienne avec vous seul, que je vous confie toutes mes pensées; en un mot, que je concentre sur vous toutes les fibres de mon cœur. Je veux ne plus chercher que votre amour et votre bon plaisir, ne plus soupirer qu'après le moment où je sortirai de cette vallée de dangers, pour aller vous voir face à face et vous aimer de toutes mes forces dans votre royaume. Votre royaume, n'est-il pas celui de l'amour éternel? D'ici-là, faites-moi vivre sans cesse dans le plus vif regret de mes offenses et dans le plus ardent amour pour vous, ô mon Jésus, qui, par amour pour moi, n'avez pas reculé devant la mort. Je vous aime, ô mon Jésus mort pour moi; je vous aime, ô Amour infini; je vous aime, ô Bonté infinie!

 

         Ô Marie, Mère du bel amour, priez mon Jésus pour moi.

 

 

         23. « Il s'est offert, parce que lui-même l'a voulu » (Es 53, 7, vulgate).

 

         Dès le moment de sa conception, le Verbe incarné se vit présenter toutes les âmes qu'il devait racheter. – Ô mon âme, tu lui fus donc alors présentée, chargée, hélas! De tant de péchés. Pour ton salut Jésus accepta toutes les peines qu'il souffrit ensuite dans sa vie et dans sa Passion. C'est ainsi qu'il obtint le pardon et toutes les autres grâces reçues de Dieu, lumières, invitations à l'aimer, secours contre les tentations, consolations spirituelles, larmes, attendrissements à la vue de l'amour qu'il t'a porté, sentiments de douleur au souvenir de tes fautes.

 

         Ainsi, ô mon Jésus, dès le premier instant de votre existence, vous avez pris sur vous tous mes péchés, vous vous êtes offert à les expier par vos souffrances; par votre mort, vous m'avez délivré de la mort éternelle.

 

         « Vous avez tiré mon âme de la fosse de perdition;

         « Vous avez jeté derrière votre dos tous mes péchés » (Es 38, 17).

 

         Au lieu de me punir des outrages que je multipliais contre vous, vous n'avez fait, ô mon Amour, qu'accroître vos faveurs et vos bontés, pour conquérir enfin mon cœur. Ce jour est arrivé; oui, mon Jésus, je vous aime de toute mon âme. Si je ne vous aime, moi, qui donc vous aimera? Le premier péché que vous avez à me pardonner, ô mon Sauveur, c'est d'avoir vécu tant d'années sans vous aimer. À l'avenir, je veux faire tout ce qui dépend de moi pour vous plaire. Sous l'impulsion de votre grâce, j'éprouve un grand désir de me détacher de tout le créé, de vivre pour vous seul; je ressens en même temps un vif regret des déplaisirs que je vous ai causés: ce désir et ce regret sont des dons de votre bonté, je le reconnais, ô mon Jésus. Continuez donc, ô mon Amour, à m'accorder la persévérance dans votre amitié: combien je suis faible, vous le savez! Faites que je me donne tout entier à vous, comme vous vous êtes donné tout entier à moi. Je vous aime, ô mon unique Amour! Je vous aime, mon Trésor, mon Tout! Je vous aime, ô mon Jésus, je vous aime, je vous aime.

 

         Ô Mère de Dieu, aidez-moi.

 

 

         24. « Dieu en envoyant son Fils revêtu d'une chair semblable à la chair du péché... a condamné le péché dans la chair » (Rm 8, 3).

 

         « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la Loi, en se faisant malédiction pour nous; car il est écrit: ''Maudit quiconque est pendu au bois'' » (Ga 3, 13; Dt 21, 23).

 

         Dieu, pour nous racheter, a donc envoyé son Fils unique revêtu de la chair humaine, pareille à la chair pécheresse des autres hommes; Jésus Christ a voulu paraître dans le monde comme un criminel crucifié, maudit de tous, pour nous délivrer, nous, de la malédiction éternelle.

 

         Ô Père éternel, par amour pour ce Fils qui vous est si cher, ayez pitié de moi. Vous, ô Jésus, mon Rédempteur, vous m'avez délivré par votre mort de l'esclavage du péché d'origine et des péchés commis après le Baptême; je vous en supplie, daignez changer ces funestes chaînes qui me tenaient autrefois sous le joug de Satan, en chaînes d'or, en chaînes d'ardent amour, qui me lient à vous étroitement. Sans aucun délai, montrez-moi l'efficacité de vos mérites, en me transformant de pécheur en saint. Depuis bien des années, je devrais brûler en enfer; mais, par votre infinie miséricorde et pour la gloire de votre mort, j'espère brûler de votre amour dans le don total de moi-même. J'interdis à mon cœur d'aimer autre chose que vous. Adveniat regnum tuum. Régnez, ô mon Jésus, régnez sur toute mon âme. Faites qu'elle n'obéisse qu'à vous, ne cherche que vous, ne soupire qu'après vous. Sortez de mon cœur, affections terrestres. Venez, ô Flammes du divin amour, venez. Soyez seules désormais à me posséder, à me consumer pour ce Dieu d'amour qui daigna mourir consumé pour moi. Je vous aime, ô mon Jésus; je vous aime, ô aimable Infini, ô mon  véritable Ami! Nul ne m'a plus aimé que vous: aussi, je me donne tout à vous; je me consacre tout à vous, mon Trésor, mon Tout!

 

 

         25. « Il nous a aimés, il nous a lavés de nos péchés dans son Sang » (Ap 1, 5).

 

         Ô prodige d'amour! Pour sauver mon âme, ô mon Jésus, vous avez voulu faire un bain de votre propre Sang, et l'y purifier des souillures de ses péchés. Nos âmes vous ont donc coûté cher comme l'affirme l'Apôtre: « Vous avez été rachetés à grand prix » (1 Co 6, 20). C'est une preuve que vous les aimez beaucoup; au nom même de cet amour, permettez-moi de vous adresser cette prière: « Nous vous en supplions, Seigneur, secourez vos serviteurs que vous avez rachetés de votre précieux Sang. » (Hymne: Te Deum). Sans doute, par mes transgressions, j'ai voulu me séparer de vous, j'ai délibérément décidé de me perdre; mais rappelez-vous, ô mon Sauveur, que vous m'avez racheté par votre Sang. Ah! Qu'il ne soit pas perdu pour moi, ce Sang versé pendant votre Passion avec tant de douleur et tant d'amour!

 

         Par mes iniquités, ô mon Dieu, je vous ai chassé de mon âme, j'ai mérité votre haine; mais vous refusez de vous souvenir des fautes d'un pécheur repentant. Ne l'avez-vous pas déclaré vous-même: « Si l'impie fait pénitence, j'oublierai toutes ses iniquités? » (Ez 18, 21-22). N'avez-vous pas dit encore: « J'aime ceux qui m'aiment? » (Pr 8, 17). Oubliez donc, ô mon Jésus, toute la peine que je vous ai faite, daignez m'aimer maintenant que je vous aime plus que moi-même et que je me repens souverainement de vous avoir offensé. Je vous en supplie, ô mon bien-aimé Seigneur: au nom de votre Sang que vous avez répandu pour mon amour, cessez de me haïr, daignez m'aimer. La remise du châtiment mérité ne me suffit pas; il me faut encore votre amour; je veux vous aimer, je veux être aimé de vous. Ô Dieu, tout amour, toute bonté! Unissez-moi, enchaînez-moi tout entier à vous; ne permettez pas qu'il m'arrive encore l'affreux malheur de me séparer de vous et de mériter votre haine. Non, mon Jésus, mon Amour, ne le permettez pas; je veux être tout à vous, comme aussi je veux que vous soyez tout à moi.

 

 

         26. « Il s'est abaissé lui-même, se faisant obéissant jusqu'à la mort, et à la mort de la croix » (Ph 2, 8).

 

         Les saints martyrs ont-ils fait un grand exploit en donnant leur vie pour Dieu, alors que ce Dieu s'est lui-même humilié jusqu'à mourir sur la croix pour leur amour? Quand tous les hommes immoleraient leur vie pour témoigner leur reconnaissance au Dieu mort pour leur salut, le sacrifice serait insuffisant: il faudrait le sacrifice, la mort d'un autre Dieu. Laissez-moi donc, ô mon bien-aimé Jésus, vous dire avec votre serviteur embrasé d'amour, saint François d'Assise: – bien que je ne sois qu'un pauvre pécheur, – « Vous  êtes mort, Seigneur, par amour de mon amour: oh! Que je meure à mon tout par amour de votre amour! » (S. François d'Assise, Prière d'offrande totale, DV 155).

 

         Il est vrai que, par le passé, ô mon Rédempteur, j'eus le malheur de préférer mes satisfactions à votre amour; maintenant, éclairé, changé par votre grâce, je suis prêt à donner ma vie mille fois pour votre amour. Oh! Que ne suis-je mort plutôt que de vous offenser jamais! Que ne vous ai-je toujours aimé! Vous me donnez encore le temps de vous aimer sur cette terre, afin de vous aimer ensuite éternellement là-haut. Je vous en rends mille actions de grâces. Ah! Mon Jésus, rappelez-moi toujours la mort ignominieuse que vous avez endurée pour moi: la vue de l'immense amour que vous m'avez témoigné m'empêchera d'oublier mon obligation rigoureuse de vous aimer en retour. Oui, je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, ô mon Bien suprême; à vous, je me donne tout entier. Et, vous, au nom de l'amour qui vous fit mourir pour moi, agréez que je vous aime; frappez-moi de mort, anéantissez-moi, plutôt que de permettre l'interruption de mon amour! Avec saint François de Sales, je vous dis: « Ô Amour éternel! Mon âme vous recherche et vous choisit éternellement. Venez Esprit Saint! Enflammez nos cœurs de votre amour. Ou aimer, ou mourir. Mourir à tout autre amour, pour vivre à celui de Jésus! » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 12, ch. 13, An, tome 5, 346; RVP 972).

 

 

         27. « L'amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14).

 

         Combien tendres et pleines d'onction, les réflexions de saint François de Sales sur ce passage de l'Apôtre, dans son Traité de l'Amour de Dieu! « Oui, Théotime, rien ne presse tant le cœur de l'homme que l'amour; si un homme sait qu'il est aimé de qui que ce soit, il est pressé d'aimer réciproquement; mais si c'est un homme vulgaire qui est aimé d'un grand seigneur, certes, il est bien pressé; mais si c'est d'un grand monarque, combien est-ce qu'il est pressé davantage! Sachant, donc, que Jésus Christ, vrai Dieu, nous a aimés, jusqu'à souffrir pour nous la mort, et la mort de la croix; n'est-ce pas, cela, avoir nos cœurs sous le pressoir, et les sentir presser de force, et en entier exprimer de l'amour par une contrainte d'autant plus violente qu'elle est tout aimable? » (S. François de Sales, Traité de l'amour de Dieu, liv. 7, ch. 8, An, tome 5, 32-33; RVP 687).

 

         Ah! Mon Jésus, vous voulez être aimé de moi: rappelez-moi donc toujours votre immense amour pour moi, et les tourments que vous avez soufferts pour me le témoigner. Faites que ce souvenir ne s'efface jamais de mon esprit, ni de celui de tous les hommes: car croire à vos inexprimables souffrances endurées pour conquérir notre amour, et vous refuser cet amour, est chose impossible. Quelle fut la cause de ma vie si déréglée et si coupable jusqu'ici? Le refus de considérer attentivement la tendresse que vous avez pour moi, ô mon Jésus. Je n'ignorais pas le grand déplaisir que je vous causais par mes transgressions; sciemment, je les ai commises et multipliées. Chaque fois que je m'en souviens, j'en voudrais mourir de douleur; je n'aurais pas même le courage d'implorer mon pardon, si je ne savais que vous êtes mort pour me pardonner. Pourquoi m'avez-vous supporté si longtemps, sinon pour que la vue de mes torts et de votre mort, subie par amour pour moi, rende plus vifs mes regrets, plus ardent mon amour pour vous? Je me repens de tout mon cœur, ô mon bien-aimé Rédempteur, de vous avoir offensé; je vous aime de toute mon âme. Après tant de marques de votre affection, après tant de faveurs de votre miséricorde, je ne veux plus aimer que vous seul, et vous aimer de toutes mes forces: je vous le promets. Vous êtes, ô mon Jésus, mon Amour, mon Tout. Vous êtes mon Amour, parce que je place en vous toutes mes affections; vous êtes mon Tout, parce que je ne veux rien hormis vous seul. Que sans cesse, donc, pendant ma vie, à ma mort, durant toute l'Éternité, je vous appelle mon Dieu, mon Amour, mon Tout! Ah! Faites-moi cette grâce!

 

 

         28. « L'amour du Christ nous presse » (2 Co 5, 14).

 

         Considérons encore une fois la force de ces paroles. Quelle vérité veut nous inculquer l'Apôtre? Que ce qui doit nous contraindre, nous presser d'aimer Jésus Christ, ce sont moins les souffrances réunies de sa Passion que son amour infini dont ces souffrances sont la preuve irrécusable. Cet amour faisait dire à notre Sauveur, pendant sa vie, qu'il se mourait du désir de voir arriver promptement l'heure de sa mort, afin de nous manifester son amour sans mesure: « Je dois être baptisé d'un baptême, et quelle angoisse en moi jusqu'à ce qu'il soit accompli! » (Lc 12, 50). C'est encore cet amour qui mit sur ses lèvres ces mots, la dernière nuit de sa vie: « J'ai désiré d'un grand désir de manger cette Pâque avec vous » (Lc 22, 15).

 

         Votre désir d'être aimé de nous, ô mon Jésus, fut donc si grand, si continuel, que, toute votre vie durant, vous n'avez ardemment souhaité qu'une chose: souffrir et mourir pour notre salut, afin de nous mettre dans la nécessité de vous aimer, ne fût-ce que par reconnaissance pour votre amour extrême. C'est donc avec cette ardeur que vous soupirez après notre amour! Dès lors, comment pouvons-nous désirer si peu le vôtre? Hélas! Moi-même, par le passé, j'ai partagé cette folie: non seulement je n'ai pas désiré votre amour, mais je me suis attiré votre haine par mes outrages. Je reconnais, mon bien-aimé Rédempteur, la malice de ma conduite, je la déteste plus que tout autre mal et je m'en repens de tout mon cœur. Maintenant, je désire votre amour plus que tous les biens du monde. Mon souverain et unique Trésor, je vous aime plus que toutes choses, je vous aime plus que moi-même, je vous aime de toute mon âme; mon seul désir, c'est de vous aimer et d'être aimé de vous. Oubliez donc, ô mon Jésus, mes offenses, et daignez m'aimer, m'aimer beaucoup en faisant que je vous aime beaucoup. Vous êtes mon Amour, vous êtes mon Espérance. Vous savez combien je suis faible; aidez-moi, ô Jésus, mon Amour; aidez-moi, ô Jésus, mon Espérance.

 

         Vous aussi, ô Marie, auguste Mère de Dieu, prêtez-moi le secours de vos prières.

 

 

         29. « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15, 13).

 

         Vraiment, ô mon âme, ton Dieu, pour conquérir ton cœur, pouvait-il faire plus que de donner sa vie? Le sacrifice de la vie, c'est la preuve d'amour la plus convaincante qu'un homme puisse fournir à l'un de ses semblables: quelle fut donc la tendresse de notre Créateur, décidant de mourir, et mourant pour nous, ses créatures? L'apôtre saint Jean nous invite à réfléchir sur ce mystère d'amour: « À ceci nous avons connu l'amour de Dieu, c'est que Lui a donné sa vie pour nous » (1 Jn 3, 16). Si la Foi ne nous enseignait la mort volontaire d'un Dieu pour notre salut, qui pourrait jamais croire à ce témoignage d'amour?

 

         Oui, ô mon Jésus, je crois que vous êtes mort pour moi; je n'hésite pas à m'avouer digne de mille enfers; car j'ai répondu par l'ingratitude et les offenses multipliées à l'amour qui vous fit donner votre vie pour moi. Vous avez promis de pardonner à qui se repent: je rends grâce à votre miséricorde. Appuyé sur cette promesse, j'attends de vous la remise de mes fautes; je suis profondément affligé d'avoir si souvent méprisé votre amour. Cet amour si grand ne m'a pas encore abandonné; aussi, vaincu par lui, je me consacre à vous tout entier. Mon Jésus, vous avez consumé toute votre vie, vous êtes mort de douleur sur la croix pour mon salut: comment puis-je reconnaître pareil bienfait, moi, misérable créature? Je vous consacre ma vie en acceptant d'avance toutes les souffrances qui me viendront de votre main, à la vie, à la mort. Attendri jusqu'au fond de l'âme et confus à la fois au spectacle de tant de bontés, j'embrasse votre croix, je me prosterne à vos pieds sacrés, et, dans cette attitude, je veux vivre et mourir. Ah! Mon bien-aimé Rédempteur, au nom de l'amour dont votre mort est la preuve, ne permettez pas que je me sépare encore de vous. Faites-moi vivre toujours, puis mourir, dans l'union la plus étroite avec vous. Mon Jésus, mon Jésus, je vous le redis: faites-moi vivre toujours, puis mourir, dans l'union la plus intime avec vous.

 

 

         30. « Et moi, quand j'aurai été élevé de terre, j'attirerai tout à moi » (Jn 12, 32).

 

         Vous avez dit, ô mon Sauveur, qu'une fois élevé sur la croix vous attireriez à vous tous les cœurs; mais alors, comment se fait-il que mon cœur, plusieurs années durant, se soit éloigné de vous? Ah! Ce n'est pas votre faute: à toutes vos invitations à vous aimer, quelle surdité volontaire, coupable, n'ai-je pas opposée! Vous m'avez souvent pardonné, souvent averti, par des remords, de ne plus vous offenser, et moi, souvent je suis retourné hélas! au péché! Ô mon Jésus, ne m'envoyez pas en enfer; car en enfer, toutes vos grâces, je devrais les maudire à jamais; car toutes ces grâces, ces lumières, ces appels intérieurs, cette patience inlassable à me supporter, votre Sang répandu pour me sauver, toutes ces grâces, ô mon Jésus, ne seraient-elles pas de tous les tourments de l'enfer le plus cruel? Mais, à l'instant même, j'entends votre voix, vous m'appelez de nouveau; vous me dites avec autant d'amour que si jamais je ne vous avais offensé: « Aime le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur » (Dt 6, 5). Quand vous-même ne le commanderiez pas, mon Jésus, après tant de marques éclatantes de votre affection pourrais-je vivre sans vous aimer de retour? Oh! Oui, je vous aime, mon souverain Bien! Je vous aime de tout mon cœur. Je vous aime, parce que vous me l'ordonnez; je vous aime, parce que vous êtes digne d'un amour infini; je vous aime; vous aimer, c'est mon unique désir; mon unique crainte, c'est de me séparer de vous et de vivre sans vous aimer. Je vous en supplie, ô mon Amour crucifié, ne permettez pas que je cesse de vous aimer. Rappelez-moi continuellement la mort que vous avez endurée pour moi; ne me laissez pas oublier la tendresse si souvent témoignée de votre ineffable amour. Que ce souvenir, à jamais vivace, m'embrase d'un amour toujours plus ardent, et qu'ainsi je me consume pour vous comme vous vous êtes consumé pour moi sur la croix en victime d'amour!

 

 

         31. « Dieu qui n'a pas épargné son propre Fils, mais qui l'a livré à la mort pour nous tous, comment avec lui ne nous donnera-t-il pas toutes choses? » (Rm 8, 32).

 

         Oh! Quelles grandes flammes d'amour devraient allumer dans nos cœurs ces paroles de saint Paul: « Dieu le Père a livré son propre Fils pour nous tous! » La divine justice, offensée par nos péchés, ne pouvait pas ne pas être satisfaite: que fait Dieu? Pour nous pardonner, il décrète la condamnation à mort de son Fils; c'est son Fils qui payera la dette due par nous: « Il n'a pas épargné son propre Fils! » Ah! Si le Père éternel avait été capable de souffrir, quelle indicible tristesse n'aurait-il pas éprouvée en livrant à la mort, pour des serviteurs coupables, son Fils bien-aimé, l'Innocence même? Représentons-nous Dieu le Père tenant dans ses bras le corps inanimé de Jésus, se disant à lui-même: « Oui, c'est à cause des péchés de mon peuple que je l'ai frappé » (Es 53, 8). Aussi saint François de Paule, méditant la mort de Jésus Christ, s'écriait à juste titre dans une extase d'amour: « Ô Dieu charité! Ô Dieu charité! Ô Dieu charité! » (C. du Vivier, Vie et miracles de saint François de Paule, ch. 24, Paris 1609, 738). De plus, quelle confiance ne doivent pas nous inspirer les derniers mots de l'Apôtre: « Comment, avec lui, ne nous donnera-t-il pas toutes choses? » (Rm 8, 32).

 

         Puis-je craindre, ô mon Dieu, le refus de mon pardon, de la persévérance, de votre amour, de votre paradis, de toutes les grâces, en un mot, après que vous m'avez donné le trésor de votre cœur, votre propre Fils lui-même? Je sais d'ailleurs ce qu'il faut faire pour obtenir de vous toutes sortes de biens: il faut les demander au nom et pour l'amour de Jésus Christ: « En vérité, en vérité, m'assure le Sauveur lui-même, tout ce que vous demanderez à mon Père en mon nom, il vous l'accordera » (Jn 16, 23).

 

         Ô mon Dieu suprême et éternel! J'ai, par le passé, méprisé votre Majesté, hélas! et votre bonté infinie; maintenant je vous aime plus que toute chose. Parce que je vous aime, je me repens de tout mon cœur de vous avoir offensé; je suis fermement résolu de mourir et de tout souffrir, plutôt que de vous outrager de nouveau. Pardonnez-moi. Daignez m'octroyer les grâces que je vous demande à l'instant, en me fondant sur la promesse de votre Fils. Oui, au nom de Jésus Christ, donnez-moi la sainte persévérance jusqu'à la mort; donnez-moi pour vous le parfait et pur amour; donnez-moi l'identification totale avec votre sainte volonté; donnez-moi finalement le paradis. Toutes ces faveurs, je vous les demande, et j'espère les obtenir de vous, par les mérites de Jésus Christ. Pour moi, je ne mérite rien; je mérite plutôt des châtiments que des grâces; mais vous ne refusez rien à qui vous prie au nom de Jésus Christ. Ah! Seigneur infiniment bon, je sais que vous me voulez tout à vous; eh bien! Oui, je veux être tout à vous! Mes péchés eux-mêmes ne m'empêchent pas de vous appartenir tout entier, je ne les crains pas, puisque Jésus Christ lui-même les a expiés et que vous-même êtes prêt, pour l'amour de Jésus Christ, à m'accorder tout ce que je désire. Or, l'objet de mes désirs, de mes demandes, le voici: « Je veux vous aimer, je veux vous aimer beaucoup, je veux être tout à vous. » Ô  mon Dieu, daignez m'exaucer.

 

         Ô très sainte Vierge Marie, aidez-moi.

 

 

         32. « Nous, nous prêchons un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Gentils » (1 Co 1, 23).

 

         Donc, au témoignage de saint Paul, lorsque les païens entendaient prêcher que le Fils de Dieu mourût sur une croix pour le salut des hommes, ils regardaient ce crucifiement comme une folie: « Nous prêchons un Christ..., folie pour les Gentils »; cela signifie que les païens se disaient entre eux: « Qui pourra jamais croire cette extravagance, qu'un Dieu soit mort volontairement pour l'amour de ses créatures? » Le pape saint Grégoire le Grand ne donne pas d'autre explication: « Il parut insensé, dit-il, que l'Auteur de la vie mourût pour les hommes » (S. Grégoire le Grand, Homélies sur l'Évangile, liv. 1, hom. 6, n. 1; PL 76, 1096) – du reste, sainte Marie-Madeleine de Pazzi s'écriait dans un saint transport d'amour: « Ne savez-vous pas, mes Sœurs, que mon Jésus n'est qu'amour? Il est même fou d'amour. Oui, mon Jésus, vous êtes fou d'amour, je le dis et le dirai toujours! » (G. Puccini, Vita della veneranda suor M. Maddalena de' Pazzi, liv. 1, ch. 11, Florence 1611).

 

         Ô mon bien-aimé Rédempteur, que ne puis-je avoir en ma possession tous les cœurs des hommes, pour vous aimer, avec ces cœurs réunis, autant que vous le méritez! Pourquoi, sur cette terre où vous avez versé tout votre Sang, ô Dieu d'amour, et donné votre vie pour l'amour des hommes, pourquoi, dis-je, en est-il si peu qui brûlent d'amour pour vous? Vous êtes descendu du ciel pour jeter dans nos cœurs le feu de cet amour, vous souhaitez ardemment de l'y voir s'allumer: « Je suis venu jeter le feu sur la terre, avez-vous dit, et que désiré-je, sinon qu'il s'allume? » (Lc 12, 49). Je vous prie donc avec la sainte Église d'embraser du feu de votre amour mon cœur, et les cœurs de tous les hommes qui sont sur la terre: « Tui amoris in eis ignem accende, accende, accende! » (Messe de la Pentecôte, verset pour l'Alleluia). Ô Dieu, tout bonté, tout amour! Ô Amabilité infinie! Ô Amour infini! Faites-vous connaître, faites-vous aimer de tous. Bien que jusqu'ici j'aie plus que les autres méprisé votre amour, je ne rougis pas de vous adresser cette prière, parce que, maintenant, éclairé de votre lumière et blessé de tant de flèches d'amour que vous m'avez décochées de votre Cœur brûlant de tendresse pour mon âme, je ne veux plus m'obstiner dans mon ingratitude d'autrefois; mais je veux vous aimer de toutes mes forces, je veux être une vive flamme d'amour pour vous; il faut que vous m'accordiez cette grâce. Je ne cherche ni les consolations, ni les douceurs de votre amour; je n'en suis pas digne et ne vous les demande pas; vous aimer me suffit. Oui, je vous aime, ô on souverain Bien! Je vous aime, ô mon souverain Bien! Je vous aime, « mon Dieu, mon Tout: Deus meus, et omnia! »

 

 

         33. « Le Seigneur a fait retomber sur lui l'iniquité de nous tous... Il a plu au Seigneur de le broyer » (Es 53, 6 et 10).

 

         Voilà bien l'excès de l'amour de Dieu pour l'homme! Le Père éternel a mis sur les épaules de son  Fils tous nos péchés; « il lui a plu de le broyer », c'est-à-dire de lui faire payer sur toute rigueur notre dette, le châtiment que nous aurions mérité, par la mort de pure douleur sur un infâme gibet. L'Apôtre a donc raison d'appeler excessif l'amour qui porta Dieu le Père à nous rendre la vie par le crucifiement de son Fils bien-aimé: « Sous l'impulsion de son excessive charité, – alors que nous étions morts par nos offenses, – il nous a rendus vivants avec le Christ » (Ep 2, 4-5).

 

         C'est donc avec excès que vous m'avez aimé, ô mon Dieu; c'est aussi, hélas! Avec excès que s'est manifestée mon ingratitude par mes outrages et mes dédains multipliés. De grâce, ô Père éternel, regardez votre Fils unique couvert de plaies et mort pour moi sur cette croix et par amour pour lui, daignez me pardonner et m'attirer tout entier à votre amour. Le Roi  Prophète n'a-t-il pas dit: « Vous ne méprisez pas, Seigneur, un cœur contrit et humilié? » (Ps 51/50, 19). À cause de votre amour pour Jésus Christ mort pour notre salut, vous ne pouvez mépriser un cœur qui s'humilie et se repent. J'ai mérité mille enfers, je le sais; mais je regrette de toute mon âme de vous avoir offensé, ô mon souverain Bien! Ne me repoussez point, ayez pitié de moi. Mais je ne me contente pas du simple pardon; je veux que vous me donniez un grand amour pour vous, un amour qui soit la digne réparation de mes outrages. Je vous aime, ô Bonté infinie; je vous aime, ô Dieu d'amour. Mourir pour vous, m'anéantir pour vous, c'est insuffisant; je voudrais pouvoir vous aimer autant que vous le méritez; mais je ne puis rien, vous le savez; accordez-moi donc vous-même la grâce de reconnaître par ma conduite l'immense tendresse que vous m'avez témoignée. Je vous en supplie, au nom de Jésus, votre divin Fils. Faites que, durant ma vie et dans le seul dessein de vous plaire, je surmonte toutes les difficultés et qu'enfin je meure dans l'identification totale avec votre sainte Volonté, pour aller vous voir face à face, et vous aimer d'un amour éternel et parfait, en paradis.

 

 

         34. « Je suis le Bon Pasteur. Le Bon Pasteur donne sa vie pour ses brebis » (Jn 10, 11).

 

         Que dites-vous, mon Jésus? Quel pasteur, quel berger a jamais  voulu donner sa vie pour ses brebis? Vous seul, parce que vous êtes un Dieu d'amour infini, vous seul avez pu dire: « Je donne ma vie pour mes brebis » (Jn 10, 15). Vous seul avez pu fournir au monde le spectacle de cet excès d'amour qui vous porta, vous notre Dieu, vous, notre souverain Maître, à vouloir mourir pour nous! C'est de cet excès que parlaient Moïse et Élie sur le mont Thabor (Lc 9, 31). Aussi saint Jean nous engage-t-il à rendre amour pour amour au Dieu qui nous aima le premier: « Nous donc, aimons Dieu, puisque Dieu nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Comme s'il eût dit: « Si nous ne voulons pas aimer ce Dieu parce qu'il est la Perfection infinie, aimons-le du moins parce qu'il nous aima d'un amour extrême, au point de vouloir subir lui-même les châtiments par nous mérités.

 

         Souvenez-vous donc, ô mon Jésus, que je suis l'une de ces brebis pour lesquelles vous avez donné votre vie. Je vous en conjure: abaissez sur moi maintenant un seul de ces regards compatissants que vous avez jetés sur mon âme du haut de la croix, lorsque vous mouriez pour mon salut: oui, regardez-moi, changez-moi, sauvez-moi. Vous êtes, comme vous l'avez dit, ce tendre Pasteur qui, retrouvant sa brebis perdue, la prend avec joie, la rapporte sur ses épaules, invite ses amis à se réjouir avec lui: « Réjouissez-vous avec moi, parce que j'ai trouvé ma brebis qui était perdue » (Lc 15, 6). Je suis, ô mon Jésus, cette brebis perdue; cherchez-moi, trouvez-moi: « Je suis errant comme une brebis égarée: cherchez votre serviteur » (Ps 119/118, 176).

 

         Si, par ma faute, vous ne m'avez pas encore trouvé, saisissez-moi maintenant, tenez-moi bien, attachez-moi fortement à vous, afin que je ne me perde plus. Mais le lien doit être votre amour; si vous ne m'attachez pas avec ce doux lien, vous me perdrez de nouveau. Vous ne m'avez pas pris jusqu'ici dans les nœuds du saint amour: est-ce votre faute? Non, c'est la mienne; dans mon ingratitude j'ai toujours fui loin de vous. Mais maintenant je vous en prie: au nom de cette miséricorde infinie qui vous a fait descendre sur la terre pour me trouver, liez-moi fortement par une double chaîne d'amour, afin que vous ne puissiez plus me perdre, ni moi vous perdre. Je suis fermement résolu, ô mon bien-aimé Rédempteur, de ne plus me séparer de vous. Je renonce à tous les biens, à tous les plaisirs terrestres, et je suis prêt à souffrir toute espèce de peine et tout genre de mort, pourvu que je vive toujours et meure dans votre amour. Je vous aime, ô mon très aimable Jésus. Je vous aime, ô bon Pasteur, mort pour votre brebis perdue! Mais sachez que cette brebis vous aime actuellement plus qu'elle-même, n'a plus qu'un désir: vous aimer et s'immoler par amour pour vous. Ayez-en pitié, aimez-la, ne permettez pas qu'elle s'éloigne encore de vous.

 

 

         35. « Je donne ma vie... Personne ne me la ravit, mais je la donne de moi-même » (Jn 10, 17-18).

 

         Le Verbe incarné accepte la mort de la croix; il l'accepte, uniquement poussé par son amour pour nous, afin de nous rendre la vie de la grâce perdue par notre faute. En face de ce prodige d'amour, saint Thomas s'écrie: « Qu'est-ce que Dieu lui-même aurait pu faire de plus pour l'homme, si l'homme avait été le Dieu de Dieu, tenant entre ses mains le bonheur de Dieu? » (S. Thomas d'Aquin, Opuscule 63 de la Béatitude, ch. 7, trad. Védrines, tome 2, Paris 1858, 178). Nous avions péché; par nos péchés nous avions mérité les peines éternelles; que fait Jésus Christ? Il prend sur lui notre dette, il la paie par ses souffrances et par sa mort, comme l'avait annoncé le prophète:

 

         « Vraiment c'était nos maladies qu'il portait,

         « Et nos douleurs dont il s'était chargé » (Es 53, 4).

 

         Ô mon Jésus, la cause de tant d'amertumes et de douleurs que vous avez endurées toute votre vie, c'est moi: faites-moi donc, je vous en supplie, participer à la douleur que vous avez ressentie pour mes péchés et donnez-moi pleine confiance en votre Passion. Quel serait mon sort, si vous n'aviez daigné satisfaire à ma place? Ô Majesté infinie, je me repens de vous avoir outragée; j'espère en votre miséricorde, ô Bonté sans limites! Daignez appliquer à mon âme, ô Sauveur du monde, le fruit de votre mort, et, de fils ingrat et rebelle que je fus, faites l'enfant docile, vous aimant au point de ne plus aimer que vous seul, de n'avoir plus qu'une crainte, celle de vous déplaire. Vous êtes mort sur la croix sous l'impulsion d'un immense amour pour moi, ah! que ce même amour fasse mourir en moi toutes les affections terrestres! Mon Jésus, emparez-vous de tout mon corps, afin qu'il serve uniquement à vous obéir; emparez-vous de tout mon cœur, afin que votre bon plaisir soit son unique aspiration; emparez-vous de toute ma volonté, afin qu'elle veuille uniquement ce que vous voulez. Je vous embrasse et vous presse sur mon cœur, ô mon Rédempteur; ne dédaignez pas, je vous en supplie, de vous unir à moi. Je vous aime, ô Dieu d'amour; je vous aime, ô mon unique Bien! Comment pourrais-je vous quitter désormais, après que vous avez fait éclater à mes yeux l'infinité de votre tendresse, l'infinité de votre miséricorde, par lesquelles vous avez changé en autant de douces faveurs les châtiments dus à mes crimes?

 

         Ô Vierge sainte, obtenez-moi la grâce d'être reconnaissant envers votre divin Fils.

 

 

         36. « Il a détruit l'acte qui était écrit contre nous et nous était contraire avec ses ordonnances; et il l'a fait disparaître en le clouant à la croix » (Col 2, 14).

 

         Nous étions coupables de lèse-majesté divine; déjà la sentence qui nous condamnait comme tels à la mort éternelle était rédigée. Que fait Jésus Christ? Il prend l'acte de notre condamnation, l'efface dans son propre Sang et l'attache à la croix. Pourquoi le fixe-t-il a la croix? Pour nous délivrer de toute crainte, parce que c'est sur la crois qu'il va satisfaire pour nous à la justice divine. Ô mon âme, considère la reconnaissance que tu dois à ton Rédempteur. Écoute la recommandation que te fais le Saint Esprit: « N'oublie pas la bonté de celui qui répondit pour toi; car il te donna sa vie » (Si 29, 15). Ton Rédempteur s'est constitué ta caution, il a pris tes dettes, il les a payées. Peut-être as-tu quelque doute sur le paiement? Regarde la quittance suspendue à la croix. Quand, donc, tu te rappelles tes péchés, lève les yeux vers la croix et ranime ta confiance; contemple ce bois sacré, teint du Sang de l'Agneau sacrifié pour ton amour; puis, espère; aime un Dieu qui t'a si tendrement aimée.

 

         Je veux tout espérer, ô mon Jésus, de votre infinie bonté. Rendre le bien pour le mal à qui, revenu de ses égarements, s'en repent et vous aime, n'est-ce pas le caractère de votre divinité? Oui, je suis affligé plus que de tout autre mal, ô mon bien-aimé Rédempteur, d'avoir tant méprisé votre bonté; et, profondément touché de votre miséricorde à mon égard, je vous aime et n'aspire plus qu'à faire en tout votre bon plaisir. Quel fut mon malheur! Quand j'étais en état de péché, j'étais l'esclave du démon, le démon était mon maître! Mais maintenant je suis en état de grâce, j'en ai la douce confiance, vous êtes, ô mon Jésus, mon unique Maître et mon unique Amour. Possédez-moi donc, possédez-moi toujours, possédez-moi tout entier; car tout mon désir, c'est d'être à vous seul et tout entier à vous seul. Jamais, non jamais je n'oublierai tout ce que vous avez souffert pour moi; je veux par ce souvenir perpétuel enflammer, intensifier toujours plus mon amour pour vous. Je vous aime, mon tout aimable Rédempteur; je vous aime, ô Verbe incarné; je vous aime, je vous aime, mon Trésor, mon Tout.

 

 

         37. « Si quelqu'un a péché, nous avons un avocat auprès du Père, Jésus Christ, le Juste. Il est lui-même une victime de propitiation pour nos péchés » (1 Jn 2, 1-2).

 

         Comment ces paroles n'inspireraient-elles pas la plus vive confiance aux pécheurs repentants! Elles les assurent que Jésus Christ se fait leur avocat dans le ciel. Or, avoir Jésus Christ pour avocat, c'est obtenir certainement le pardon de tous nos péchés. Quand le démon voit un pécheur travailler à briser son joug, il le tente de défiance: « Dieu, lui dit-il, ne te fera point de grâce. » Saint Paul, au contraire, l'encourage en ces termes: « Qui condamnera les Élus de Dieu? Le Christ Jésus est mort, bien plus il est ressuscité, il est à la droite de Dieu, il intercède pour nous » (Rm 8, 35). Ce qui signifie: « Si nous détestons les péchés commis, pourquoi craindrions-nous? Est-ce qu'il nous condamnera, ce Jésus Christ qui mourut pour ne pas nous condamner, et remplit maintenant dans le ciel l'office d'avocat en notre faveur? » – « Qui donc, conclut l'Apôtre, nous séparera de la charité du Christ? » (Rm 8, 35). Comme s'il disait: « Après que Jésus Christ nous a témoigné tant d'amour par son généreux pardon et par le présent de sa grâce, qui de nous aura le triste courage de lui tourner le dos, de rompre avec lui? »

 

         Non, ô mon Jésus, je ne veux plus me séparer de vous, vivre privé de votre amour. Combien je déplore mes jours infortunés passés dans votre disgrâce! Maintenant vous m'avez pardonné. J'en ai la douce confiance; je vous aime, et vous m'aimez. Mais vous m'aimez d'un amour immense; moi, je vous aime si peu: donnez-moi donc plus d'amour! Bonté infinie, je suis affligé plus que de tout autre mal de vous avoir tant outragée par le passé; maintenant je vous aime plus que toutes choses; je vous aime plus que moi-même. Je sais que vous êtes infiniment heureux, eh bien! la vue de votre béatitude infinie me réjouit plus que si je possédais moi-même toute félicité. Vous êtes digne d'un amour infini, je ne mérite que l'enfer: n'est-il pas juste que je vous aime plus que moi-même? Mon Jésus, je ne désire pas autre chose de vous que vous-même.

 

 

         38. « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et ployez sous le fardeau, et je vous soulagerai » (Mt 11, 28).

 

         Du haut de la croix, où le fixent les clous, du fond du tabernacle dans lequel il réside réellement sous les voiles de l'hostie, Jésus nous appelle nous tous, pauvres et malheureux pécheurs pour nos consoler et nous enrichir de ses grâces. Écoutons-le.

 

         La Passion de Jésus Christ! La divine Eucharistie! Quels ineffables mystères d'espérance et d'amour! Mystères tellement grands qu'ils en seraient incroyables, si la foi ne nous en donnait la certitude! Un Dieu répandre tout son Sang jusqu'à la dernière goutte, comme lui-même le déclare: « Ceci est mon Sang, répandu pour la multitude » (Mt 26, 28). Tout entier répandu, selon l'énergie de l'expression originale; et pourquoi? Pour expier nos péchés! Un Dieu donner en nourriture à nos âmes son propre corps, ce corps immolé déjà sur la croix pour notre salut! Est-ce que ces deux grands  mystères ne devraient pas attendrir les cœurs les plus durs, consoler les pécheurs désespérés? « Par votre union avec Jésus Christ, nous dit l'Apôtre, vous avez été comblés de toute sorte de richesses, il n'est pas une grâce qui vous fasse défaut » (1 Co 1, 5 et 7). À la condition, toutefois, de la prière. Implorons la miséricorde de ce Dieu si bon: aussitôt il comblera chacun de nous de ses faveurs: « Le Seigneur est libéral envers ceux qui l'invoquent » (Rm 10, 12), assure le même Apôtre.

 

         Je le reconnais, ô mon Sauveur, le souvenir de mes offenses et de mes infidélités passées est un motif de désespérer de mon pardon; mais la considération de votre tendresse est un motif incomparablement plus puissant d'espérer. À l'exemple d'un fils ingrat, je vous ai quitté, vous, mon Père; mais je reviens à vos pieds, tout pénétré de regret et d'amour au spectacle de vos multiples bontés envers moi. Je m'humilie devant vous, j'avoue mon indignité: « Père, je ne mérite pas d'être appelé votre fils » (Lc 15, 21). Mais vous avez dit: « Il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se repent, que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas besoin de repentir » (Lc 15, 7). Me voici, je renonce à tout, et je reviens à vous, ô mon Père crucifié; je me repens de tout mon cœur de vous avoir outragé, de vous avoir tourné le dos. Rétablissez-moi dans votre grâce, enflammez-moi de votre saint amour afin que je ne vous quitte plus. « Je suis venu pour qu'ils aient la vie, avez-vous dit, et qu'ils l'aient plus abondamment » (Jn 10, 10). Vous me rendrez donc, je l'espère, non seulement la grâce perdue, mais une grâce plus abondante qui me change en fournaise d'amour pour vous. Oh! Que ne puis-je, ô mon Dieu, vous aimer autant que vous méritez d'être aimé! Je vous aime plus que toutes choses, je vous aime plus que moi-même, je vous aime de tout mon cœur et je désire le paradis pour vous aimer éternellement. « Quel autre que vous ai-je au ciel? Avec vous, je ne désire rien sur la terre. Le rocher de mon cœur et mon partage, c'est Dieu à jamais » (Ps 73/72, 25-26). Ô Dieu de mon cœur, soyez-en le maître à jamais; ne souffrez pas qu'il aime autre chose que vous. Vous êtes mon unique Trésor, mon unique Amour. Je ne veux que vous, vous seul; rien de plus.

 

         Ô Marie, mon Espérance, attirez-moi tout à Dieu par vos prières.

 

 

 

 

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