Saint Maxime le Confesseur

 

MAXIME LE CONFESSEUR
Opuscules théologiques et polémiques
MAXIME LE CONFESSEUR, Opuscules théologiques et polémiques, Introduction par Jean-Claude LARCHET, traduction et notes par Emmanuel PONSOYE, Paris, Éditions du Cerf, “Sagesses chrétiennes”, 1998, 282 p.

Respectivement comme traducteur et comme commentateur, E. Ponsoye et J.-C. Larchet poursuivent le grand projet de faire connaître à l’Occident l’œuvre entière de saint Maxime le Confesseur. Les textes ici publiés, rédigés entre 626 et 649, sont une étape importante de ce projet car “c’est dans cette collection que figurent ses œuvres théologiques les plus importantes, celles qui ont longtemps été retenues comme constituant son apport le plus original” (p. 17). On saluera donc cet ouvrage comme un précieux apport à notre connaissance du plus spéculatif des Pères orientaux.
Précisons d’emblée que sa lecture est difficile, à la fois parce que Maxime s’exprime par périphrases, parce que les concepts auxquels il recourt n’ont pas d’équivalent exact en français, et parce que la traduction ne nous épargne pas certaines lourdeurs qui auraient peut-être été évitables. De plus, les thèmes abordés se croisent indéfiniment au sein de développements “circulaires” plutôt que linéaires. Une longue introduction (100 pages) permet de surmonter certains de ces obstacles. Elle offre, après une courte biographie de l’auteur, une présentation détaillée des vingt-sept petits traités, traduits pour la première fois en français. Mais elle suppose bien connue la problématique des deux volontés naturelles du Christ, et exige une réelle familiarité avec les concepts de la théologie byzantine. Il aurait peut-être été utile de cerner les enjeux de la pensée de Maxime d’une manière qui les rende plus accessibles.
De fait, le concept moderne de volonté ne se prête pas aisément à la thèse que soutient Maxime, car il est très proche de celui de liberté, et associé à la personne plutôt qu’à la nature ; en ce sens, l’idée d’une volonté-liberté hypostatique du Christ n’est pas nécessairement suspecte d’hérésie monothélite. Mais Maxime entend la volonté comme faculté ou “puissance appétente de l’être à vivre selon la nature” (p. 112), ce qui impose d’affirmer la distinction de deux volontés en Christ, associées à ses deux natures. Comment éviter que cette doctrine ne penche, à l’inverse, vers un dualisme christologique de type nestorien ? Sans entrer ici dans la complexité du problème, nous croyons devoir attirer l’attention sur le concept de volonté gnômique (ou : de libre choix) comme pouvant aider à exprimer l’unité personnelle des volontés divine et humaine.
Maxime voit dans la gnômè “une marque distincte déterminant non pas la nature, mais proprement la personne ou l’hypostase” (p. 219). Ne peut-on le dire, de façon tout à fait éminente, du Verbe incarné ? J.-C. Larchet écrit que “l’humanité du Christ n’est pas mue comme la nôtre par le choix [...] elle est mue seulement par la volonté naturelle” (p. 91). Cette phrase est quelque peu discutable, car Maxime lui-même admet que “notre propre libre choix existe en Dieu incarné par appropriation” (p. 123), étant assumé par l’hypostase du Verbe. N’est-ce pas cette Personne unique qui “choisit” de sauver l’homme, et engage chacun des actes qui réalisent ce dessein ? Il est vrai que cette volonté de choix est vécue par l’homme pécheur comme oscillante et ambiguë, voire comme disposition “à n’en faire qu’à sa tête” (p. 195). Mais en Christ, elle se présente comme l’acte unique d’une décision personnelle stable, dont le secret est l’obéissance au Père, et dont le but est justement de rendre à l’homme sa liberté perdue. Cette réflexion s’écarte peut-être de certains textes du Confesseur, ou ici, de son commentateur (cf. Opuscule XVI, p. 215s. et 59s.). Elle n’est pas pour autant incompatible avec la pensée, toujours très nuancée, de Maxime. On sait que lui-même, tout en combattant le monophysisme et le mono-énergisme, approuvait les formules unitaires de Cyrille sur l’”unique nature du Verbe incarnée”, ou du Pseudo-Denys sur l’”unique opération théandrique”… L’Incarnation demeure une crux interpretum pour la pensée humaine, et la distinction des natures, en Christ, doit toujours être rapportée à son unité personnelle. Les dialogues récents entre chalcédoniens et non-chalcédoniens ont permis de dissiper bien des désaccords à ce sujet. Comment donc relire aujourd’hui l’œuvre de Maxime le Confesseur en admettant comme orthodoxe la foi de ces Églises, appelées autrefois monophysites, qui ignorent le dogme des deux natures et celui des deux volontés ? Ici encore, la question de l’actualité de l’œuvre de Maxime appelle une réflexion en profondeur.
L’Opuscule XI, en forme d’éloge de l’Église de Rome et de sa foi inébranlable, et l’Opuscule X, qui déclare acceptable le Filioque en tant que celui-ci établit l’unité d’essence dans la Trinité, mais sans faire du Fils la cause du Saint-Esprit, sont, quant à eux, de précieux documents historiques à verser au dossier du dialogue entre catholiques et orthodoxes. J.-C. Larchet en fait l’objet de son livre sur Maxime le Confesseur, médiateur entre l’Orient et l’Occident dont nous proposons une recension ci-après. Comme on le voit, par les questions que son œuvre soulève autant que par les réponses qu’elle propose (et qui ont été, rappelons-le, authentifiées en 680 par le VIe concile œcuménique), la pensée de Maxime le Confesseur demeure un repère incontournable dans l’histoire du christianisme. Au-delà des querelles dogmatiques qu’elle a permis de dépasser, elle nous aide aujourd’hui à approfondir, en Dieu et en l’homme, le mystère de la liberté.

Jean-Claude LARCHET
Maxime le Confesseur, médiateur entre l’Orient et l’Occident

Jean-Claude LARCHET, Maxime le Confesseur, médiateur entre l’Orient et l’Occident, Paris, Éditions du Cerf, “Cogitatio fidei, n° 208”, 1998, 226 p.

En complément de son grand ouvrage sur La Divinisation de l’homme chez Maxime le Confesseur, Jean-Claude Larchet rassemble ici trois études distinctes, touchant des points particuliers de la pensée de Maxime. Ces trois chapitres ont en commun de toucher des points sensibles du dialogue entre l’Église catholique et l’Église orthodoxe (à laquelle appartient l’auteur). D’où le titre choisi, qui déborde un peu le contenu du livre, mais qui a le mérite d’attirer l’attention !
1. Le premier chapitre concerne la question du Filioque. Il prend appui sur un texte important des Opuscules théologiques et polémiques (récemment traduit, cf. notre recension supra), qui justifie la tradition théologique latine quant à la procession de l’Esprit-Saint en précisant en quel sens le Filioque doit être compris : le Fils n’est pas cause de l’Esprit, car celui-ci a dans le Père la cause unique de sa procession éternelle, mais l’Esprit-Saint provient du Fils en ce qu’il se manifeste par lui dans l’histoire du salut. Comme on le voit, l’interprétation de ce texte repose sur la distinction entre théologie et économie, ou entre procession (éternelle) et provenance (historique). J.-C. Larchet examine les positions de cinq Pères latins (Hilaire, Ambroise, Augustin, Léon le Grand et Grégoire le Grand), ainsi que celle de Cyrille d’Alexandrie, pour conclure qu’à part certaines expressions ambiguës d’Augustin, toutes ces pensées s’accordent avec celle de Maxime. L’analyse est bien conduite, les conclusions, que l’on ne peut reprendre ici en détail, sont convaincantes. Une question, toutefois, demeure. Si “l’économie révèle la théologie”, selon l’adage classique, la manifestation de l’Esprit dans le temps ne doit-elle pas être vue comme manifestation de sa procession éternelle elle-même ? Dans cette mesure, le fait que l’Esprit “provienne” du Christ ressuscité n’exprime-t-il pas quelque chose de son lien d’origine au Fils éternel ? Notons cependant que dans l’histoire du salut, l’action de l’Esprit ne suit pas seulement celle du Fils, mais aussi la précède, c’est-à-dire la prépare (l’Esprit “a parlé par les prophètes”), et dans le mystère de l’Incarnation, la conditionne (le Fils est “conçu de l’Esprit-Saint”). Double lien, donc, du Fils et de l’Esprit dans l’histoire : il s’agirait d’en rendre compte également dans la Trinité éternelle.
Il reste donc place pour une réflexion qui, en prenant pleinement appui sur la Révélation, dans le prolongement de la pensée des Pères et en fidélité aux traditions théologiques de l’Orient et de l’Occident, continue d’explorer les profondeurs du mystère trinitaire. Le travail de J.-C. Larchet contribue à faire avancer cette réflexion ; puisse-t-elle aider les Églises à retrouver la confiance qui était celle de Maxime, en une foi unique et commune (malgré des expressions diverses) à ce mystère.
2. Le deuxième chapitre traite du péché originel, ou plutôt “ancestral”, et de ses conséquences. À la suite de Maxime, et de l’ensemble de la tradition orientale, l’auteur prend ses distances par rapport à l’idée de culpabilité héréditaire : “Les hommes ne sont responsables et coupables que des péchés qu’ils ont commis personnellement” (p. 103). On en conviendra volontiers, malgré ce qu’un augustinisme radical a pu affirmer par la plume de Pascal. Mais à vrai dire, Maxime n’est pas très éloigné du pessimisme d’Augustin, car l’un et l’autre voient l’humanité irrésistiblement entraînée au mal suite à la faute d’Adam, et focalisent sur la sexualité les conséquences et la transmission de cette tendance. Maxime reprend ici l’idée de Grégoire de Nysse selon laquelle la différenciation sexuelle et l’engendrement sont l’effet du péché : aux origines “un mode d’engendrement non sexuel […] devait permettre à l’humanité de se reproduire” (p. 80). Adam, créé impassible, “n’éprouvait ni plaisir ni douleur sensibles”. Or, l’union sexuelle s’accompagnant de plaisir, l’homme ainsi conçu doit en payer le prix : “La mort est condamnation de la nature qui a eu la jouissance pour inaugurer sa genèse” (p. 84) [un érudit nous signale à ce sujet qu’une citation des Questions à Thalassios, p. 119, semble fautive : en PG 90, 632A (et non 636), le texte dit “s’établit évidemment père de vie éternelle” et non point “mère de mort et de corruption” ; quoi qu’il en soit, le sens de ce passage est obscur]. On reste étonné que J.-C. Larchet ne marque pas de recul par rapport à cette vision foncièrement négative de la sexualité. Sans ironiser sur le fait que la conception in vitro pourrait apparaître comme permettant une “procréation sans jouissance”, avouons que l’opinion de Maxime paraît relever davantage d’un platonisme mal assumé que de la révélation judéo-chrétienne comme telle. Sur ce point, la pensée de Maxime n’a ni rôle médiateur (elle accentue une dérive au lieu de la corriger), ni valeur normative. La tradition chrétienne n’a d’ailleurs pas authentifié son point de vue.
3. Le troisième chapitre traite de la primauté romaine. Le dossier historique établi par l’auteur, et en particulier le XIIe Opuscule théologique et polémique, montre l’honneur en lequel Maxime tient le siège de Rome, et l’autorité qu’il lui reconnaît “sur toutes les saintes Églises de Dieu qui sont sur toute la surface de la terre” (p. 141). Ce témoignage, analysé par des auteurs tels A. Riou et J.-M. Garrigues, est vu comme une reconnaissance explicite de la primauté telle qu’elle s’exerce dans l’Église catholique. J.-C. Larchet s’oppose à cette interprétation qu’il juge suspecte de “faire dire à Maxime autre chose que ce qu’il dit” (p. 171). Les objections fusent : l’hommage de Maxime est lié à une situation historique dans laquelle il cherche l’appui du pape (p. 180) ; l’autorité de l’Église de Rome “n’était pas alors conçue en termes de pouvoir” (p. 147) ; le siège romain n’a cette autorité que dans la mesure où il professe la vraie foi (p. 186)… Bref, “l’Église catholique est celle qui confesse la foi orthodoxe” (p. 161), formule dont le sens actuel, pour l’auteur, ne fait pas de doute.
On échappe difficilement à l’impression que J.-C. Larchet s’efforce de minimiser un témoignage qui n’est pas favorable à ses convictions. Mais il serait trop facile de le suspecter de partialité parce que son analyse ne rejoint pas le point de vue catholique : en vérité, il est précieux que des historiens de diverses confessions étudient de près les conditions dans lesquelles la primauté romaine s’est exercée au premier millénaire. Jean-Paul II, on le sait, s’est montré ouvert à des ajustements de sa fonction qui tiendraient compte de la tradition orientale. Aussi les réserves que nous avons émises doivent-elles être entendues comme un appel à poursuivre ensemble la réflexion théologique et ecclésiologique. Maxime le Confesseur est pour cela mieux qu’un médiateur : il est un témoin de l’Église indivise.

MAXIME LE CONFESSEUR
Questions et difficultés (Quaestiones et dubia)

MAXIME LE CONFESSEUR, Questions et difficultés (Quaestiones et dubia), Introduction par Jean-Claude Larchet, traduction par Emmanuel Ponsoye, Paris, Éditions du Cerf, “Sagesses chrétiennes”, 2000, 188 p.

Il s’agit d’une œuvre de jeunesse, rédigée au monastère de Constantinople où Maxime vivait avant son départ pour l’Afrique du Nord (626). L’éditeur du texte dans la Patrologie de Migne ne connaissait que 79 de ces Questions ; la découverte d’un manuscrit du Xe siècle a permis d’en ajouter 160 autres ; le recueil complet est ici traduit pour la première fois.
La plupart des Questions concernent des versets énigmatiques de l’Ancien Testament, auxquels Maxime donne un sens allégorique en rapport avec la vie spirituelle. Savoureux commentaires, inventifs et parfois discrètement ironiques, qui ne prétendent évidemment pas livrer la signification exacte des textes étudiés, mais en tirent parti pour édifier.
Maxime s’y montre familier de la symbolique des nombres, qu’il utilise souvent, et de l’exégèse origénienne, dont il s’inspire constamment. Mais il est avant tout héritier de la grande tradition monastique et patristique : la spiritualité évagrienne, revue et corrigée par l’hésychasme byzantin, les écrits des Pères cappadociens, spécialement de Grégoire de Nazianze, affleurent partout en ces pages.
Outre les questions à caractère scripturaire, le texte aborde des sujets très variés : Pourquoi dit-on que certains saints ont eu de la tristesse ? Peut-on trouver une démonstration naturelle de la Trinité ? Que signifie le mot gastrimargie ? Certaines questions délicates, sur l’apocatastase (p. 42), l’ignorance du Christ (p. 175), le lien du Fils et de l’Esprit (p. 173), sont commentées dans l’Introduction.
La brièveté des réponses de Maxime, souvent données en quelques lignes, fait le charme de ce livre qui, s’il ne fait pas partie des œuvres essentielles du Confesseur, est l’un des plus accessibles. On le recommandera volontiers à titre introductif, voire “récréatif”.
D. VIGNE
source: MAXIME LE CONFESSEUR - BLE - Bulletin de Littérature Ecclésiastique - Institut Catholique Toulouse

 

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