Saint Orience
évêque d'Auch - France - Vème siècle
le Commonitoire
 

 Second livre

Livre premier

Toi qui désires arriver aux récompenses de l'éternelle vie, récompenses impérissables et sans fin, apprends quelle route doit ouvrir les cieux, mettre en fuite la mort, éviter une triste destinée et s'en offrir une belle et heureuse  ; car nous que domptent les vices de la chair et le temps, nous marchons par un chemin terrestre, par le chemin de la douleur, et la seule joie qui maintenant se mêle à nos vœux, c'est de voir au moins faire à d'autres ce que nous ne faisons pas, et, puisque nous sommes engagés dans les perfides charmes d'un siècle qui s'enfuit rapidement, siècle corrompu, malheureux, trompeur, instable, vain, mobile, - hélas  ! la funeste origine de nos fautes nous précipite vers le mal, - nous voulons que, laissant toutes ces choses, qui vont bientôt mourir, tu saisisses par une foi puissante les choses qui ne mourront point. Sus donc  ! prête une oreille docile et un cœur libre ; je vais t'enseigner la vie, tu vas apprendre la vie, toi.

Mais, afin que soient meilleurs les enseignements de ce livre et que le vers tienne un droit chemin* , je veux T'invoquer et du cœur et des lèvres, ô Dieu tout-puissant ; je ne veux point ouvrir la bouche sans Toi, qui as coutume de rendre la lumière aux aveugles et de chasser leurs ténèbres ; de mettre l'ouïe aux oreilles sourdes, de dissiper les cruelles maladies du corps et de l'esprit, de délier, Miséricordieux, la langue des muets. C'est en Toi que réside la puissance de notre cœur et de notre bouche ; donne-moi de sentir ; donne-moi de pouvoir parler, en sorte que tes Faveurs animent ma langue, et que par Toi j'aie sur Toi un langage qui Te plaise. C'est par tes Ordres que, prenant la voix humaine, une ânesse surpassa toute la nature, et que, avec sa miraculeuse parole, ce merveilleux animal effraya Balaam qui, de l'aiguillon, pressait ses flancs ; Balaam qui, d'après les vives et réitérées instances d'un roi tremblant, préparait de sévères paroles contre le peuple saint, mais ne put de lui-même s'assujettir les mouvements de sa propre langue, et, de la bouche, disait une chose, tandis que du cœur, il en désirait une autre, car, lorsqu'il était prêt à maudire, il se mit à bénir abondamment, et employa ses lèvres à des paroles pour lesquelles elles n'étaient point disposées. Toi donc, au Christ, si Tu ne donnes la parole, si Tu ne donnes la pensée, si tu ne diriges les efforts de l'âme, Christ Jésus, tous les hommes resteront la voix muette, la voix stupide, et ce qu'ils peuvent, ils ne le pourront même pas.

D'abord il faut savoir que Dieu a donné à l'homme, avec la raison, une double vie, en sorte que, puisque le corps grossier se compose d'une masse terrestre, et que l'âme est vivifié par le souffle du Seigneur, les facultés de l'âme ne connaissent pas de fin, et que la vie est courte dans ce corps fragile. La première vie, c'est la naissance qui d'abord se donne à tous ; la seconde, nous l'obtenons par nos travaux et par nos propres mérites. Il n'est en notre pouvoir ni de naître, ni de vivre longtemps ; la vie présente peut préparer la vie future. Mais quoique ce soit par la volonté du Seigneur que nous entrons dans l'une et dans l'autre, et que ni l'un ni l'autre ne nous adviennent, si Dieu ne le veut ainsi, la première, pourtant, vole à son déclin par une fuite rapide ; celle qui suit nous est donnée par tous les temps. Nous venons dans la première à notre insu, et sans nul mérite ; l'autre nous arrive, conquise par un dur labeur. Nous naissons pour chercher de toutes nos studieuses veilles le Dieu du ciel, de la terre et de la mer ; nous Le cherchons, afin de pouvoir, par un sage discernement, connaître qui Il est, quel Il est, combien grand Il est, et ce qu'Il fait ; nous Le connaissons, pour L'honorer alors d'une digne louange ; nous L'honorons, pour qu'Il nous accorde la vie éternelle, et nous L'honorons non point en Lui offrant de l'encens, non point en Lui sacrifiant des victimes, non point en nous plongeant dans le vin, ou en nous chargeant de viandes. L'or, les vêtements, les parfums, les animaux, les libations, les gemmes et tout ce que les hommes regardent comme rare et précieux, tout cela, devant Dieu, gît sans plus d'honneur qu'une vile masse de terre, qu'un bourbier, qu'une immondice. Toutes choses appartiennent à Celui auquel nous reconnaissons que nous appartenons nous-mêmes ; nous n'avons rien en propre ; c'est Lui qui a tout, Lui qui donne tout, et voilà qu'Il crie par la bouche du prophète saint  : Je ne veux pas tes boucs ; Je ne veux pas tes génisses. Avec Moi est la beauté des champs, avec Moi la gloire des cieux, car le monde est à Moi, et ce qui est dans le monde est à Moi encore. Que d'une âme sainte on Me rende les hommages qui Me sont dus ; qu'un sacrifice de louange, qu'une voix pure Me célèbre.

Tu ne pourras donc, ô mon lecteur, prétendre qu'il y ait quelque chose de difficile en ces conseils. Rien de placé haut, rien qu'il te faille chercher au-dehors ; il n'est besoin ni de richesse, ni de trésor, ni d'argent. Il suffit que, d'un cœur pieux, tu croies au Souverain du monde, au Père des choses, en Celui au pouvoir duquel sont les biens ou les maux, en Celui qui récompense au centuple les paroles de louanges, en Celui qui est un, incorporel, éternel et sacré, qui embrasse tout, qui est toujours un en tout, il suffit que tu croies en Lui, et que ta bouche croyante Le prie.

Mais pourquoi n'usé-je ainsi que de paroles nues, comme s'il n'y avait là-dessus nul avertissement de Dieu  ? Souviens-toi que d'abord la loi ancienne, qui fut écrite sur des tables de pierre, ordonna ce que maintenant renouvelle la grâce donnée par le Seigneur Jésus, ce que fait retentir la vénérable voix de l'évangile, - afin que nos cœurs gardent empreint ce que gardait auparavant la pierre, et que la foi doublement inculquée soit aussi plus féconde ; - c'est qu'il faut aimer le Seigneur Dieu de toute ton affection, de toutes tes entrailles, de tout ton cœur. Et cela est juste, car Lui étant redevable de tant de bienfaits, que pourrais-tu Lui offrir jamais de plus légitime  ? C'est Lui qui a empêché, lorsque tu gisais, informe limon, dans la terrestre fange, que tu ne fusses une boue éternelle. Si tu es composé de membres, si tu es mû par l'intelligence, si ta langue parle, si ta raison te rend sage, si tes mains ont le toucher, si ton pied marche, si ton œil voit, si ton oreille entend, si tes narines flairent, si ta bouche peut goûter, c'est Lui qui, Père et Maître du corps ainsi que de l'âme, t'a donné tout cela dans sa propre Bonté , sans aucun mérite de ta part  ; et, peu content de t'avoir accordé cette grâce, de t'avoir formé de membres, orné de sens, Celui qui t'a octroyé la vie, t'en fournit encore les commodités, afin qu'elle soit embellie pour toi de toutes sortes de délices.

Voilà que pour toi les cieux sont déroulés, que pour toi la terre s'étend au loin, que l'air se balance, que l'océan flotte, qu'aux nuits succèdent les jours, aux mois les années ; que pour toi brille le soleil, luisent les astres, rougit la lune ; que pour toi, le doux printemps donne leur éclat aux différentes fleurs, que l'été mûrit les champs tout chargés de moissons, que l'automne est humide de vin, l'olive devient grasse, et le feu propice fait que l'hiver ne connaît pas le froid. Tu élèves contre les pluies des toits protecteurs, et dans les maisons qui t'abritent, tu n'es point inquiété par les vents. Tu dépouilles le dos hérissé de la brebis laineuse, et tu enveloppes de tendres vêtements tes membres froids. Les doux voiles du lin neigeux ne te manquent pas, non plus que les manteaux formés de toisons orientales. Cette terre te rendra largement le grain confié, cette autre te donnera à la cime de leurs arbres le produit des Sères. Enfin, dans tout le cercle de l'année, tout ce que tu as, c'est la providence de Dieu qui te l'octroie. Le champ jaunit sous la moisson, la colline se revêt du pampre ; tu recueilles de doux fruits sur divers arbres, et si tu travailles avec un soin studieux le jardin fécond, tu trouves au temps où tu le veux un utile légume. Tu allumes pour tous les usages le pin résineux ; c'est la cire, noble flambeau, qui éclate aux riches tables. Et non seulement la terre est condamnée à servir aux divers besoins de l'homme terrestre, mais tout ce encore qui s'élève vers les nues, tout ce qui roule caché dans les mers profondes, tu vas l'y chercher par mille artifices, tantôt par une trompeuse nourriture, tantôt par un lin tissu en rets. Tantôt tu arraches le poisson au gouffre secret, tantôt tu trompes l'oiseau dans les airs élevés. Lorsque tu chasses, voilà que tes meutes envahissent les repaires des bêtes féroces, repaires battus de loin par les traits, ou enlacés dans les filets. Si elles sont gisantes, tu les attaques avec le fer ; si elles fuient, tes chiens les arrêtent. Tu domptes avec le frein la bouche du fougueux coursier. Tu forces les bœufs à se courber sous le joug, et les chèvres à te prêter leurs mamelles ; de jaunes rayons te distillent un doux miel. Tu tires de la terre une brillante gemme, et du sable un or précieux ; tu fais cuire au feu les durs métaux que te donne la terre. Sachant discerner les herbes qui servent de remède aux tristes maladies, tu chasses avec un art soigneux le mal qui apporte la mort. Bien plus, jaloux de prendre sur un lointain rivage une marchandise étrangère, et de donner aux autres la tienne en échange de la leur, tu parcours les fleuves avec la rame, les mers avec la voile, et sans peine tu vas de longs chemins. Que si tu redoutes la mer, tu monteras sur un char, et la terre s'aplanira sous les sillons de tes roues. Mais si ton corps lassé cherche un doux repos, de salutaires bains le recevront tout poudreux, tu te dépouilleras de tout vêtement dans le bassin profond, et tu rafraîchiras dans les ondes attiédies tes membres harassés.

En retour de tant de biens insignes qui te viennent de la munificence de Dieu, que rends-tu qui soit digne d'un pieux amour  ? Par quels trésors, par quels dons, par quelle gratitude pourras-tu te reconnaître de tant de grâce  ? Et toutefois le Seigneur, à qui tout appartient, ne demande pas tout cela ; il suffit qu'esclave aimé, tu aimes ton Maître.

Vient aussi le second précepte, qui veut que le prochain soit ce que tu es pour toi-même. Je connais la salutaire loi, l'éternelle disposition qui songe à tous en imposant les mêmes devoirs ; car si l'on m'ordonne de prendre soin d'autrui, il est nécessaire également que l'on enjoigne à autrui de prendre soin de moi. Voilà qu'une bête de somme en conduit une autre aux gras pâturages, et que la génisse mugit joyeuse à l'encontre de son propre troupeau. Les animaux se répondent par des mugissements, par la seule voix qu'ils aient, et sont fidèles à se lécher tour-à-tour d'une langue docile. L'affection ne manque pas même à ce que la mer cache sous ses flots, et l'oiseau est clément pour l'oiseau, la bête sauvage est douce pour la bête sauvage. Si d'aventure se présente de quelque côté que ce soit un pillard qui, de la serre ou de la gueule, envahisse hardiment des êtres plus faibles que lui, alors, qu'il s'agisse d'oiseaux, qu'il s'agisse de bêtes sauvages, on s'arme de tous côtés d'une mutuelle assistance, et le compagnon captif on veut par la course, par la réunion, par la voix, par un vol rapide, le sauver, quand même on ne le peut pas. Si donc ils se protègent ainsi par le seul instinct de la nature, ces êtres dépourvus de sagesse et de raison, quoi d'étonnant que, docile aux ordres sacrés du Seigneur, l'homme prenne de l'homme un soin réciproque, et que, façonné par les mœurs, par l'esprit, par les choses, par la raison, ton frère veille à tes intérêts comme aux siens propres  ?

De là vient à bon droit cette douce injonction, qui engage le genre humain dans des conditions égales  : Ne faites point aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse, et faites-leur ce que vous voulez qui vous soit fait. Quelle nation, quel sexe, quelles mœurs, quel âge nie que cela soit juste, que cela soit bien  ? Que n'embrasse-t-il pas, ce vaste commandement  ? Que se peut-il enseigner de plus plein que ce bref précepte  ? Car ce qui est mal, je ne désire pas que cela me soit fait, en sorte que je vienne souhaiter ensuite ce qui est bien. Il n'est pas besoin de juge, on ne cherche pas de docteurs ; nous savons de nous-mêmes ce qui est bien, ce qui est mal. Certainement, s'il arrive que tu voyages la nuit, tu seras heureux que quelqu'un te conduise avec amabilité à la demeure prochaine. Toi donc, aie soin d'héberger sous un toit hospitalier celui qui se trouvera en route par une nuit avancée déjà . Si tu es nu, si tu désires un vêtement pour te couvrir ; si altéré, une coupe pour te rafraîchir ; si affamé, des aliments pour te rassasier, eh bien, sois touché de semblables souffrances ; partage avec les malheureux ton manteau, ta coupe, ta nourriture. Voilà que, tombé, tu demandes la main d'autrui ; que tout affligé, tu attends des consolations ; que tremblant, tu réclames du secours ; qu'irrésolu, tu quêtes des avis ; offre donc à ceux qui sont tombés, à ceux qui sont affligés, tremblants, incertains, les secours que tu voudrais ; fais en sorte, par ton attention, que tu sois aimé dans une semblable détresse. Assurément, tu ne voudrais pas être accusé à faux de quelque crime ; garde-toi donc d'imputer à un homme le crime qu'il n'a pas commis. Tu hais le voleur, évite donc le vol ; tu ne voudrais point perdre par la violence ce qui t'appartient, ne fais donc rien violemment. Tu ne veux pas qu'un pacte convenu avec toi chancelle incertain ; tiens donc ta promesse au temps arrêté. Tu voudrais couper la langue qui a médit de toi ; veille donc à ce que jamais d'une parole haineuse tu ne flétrisses quelqu'un. Si tu demandes de l'argent à emprunter, tu veux l'avoir aussitôt ; que ta droite soit prompte à aider celui qui demande un prêt. Tu condamnes ceux qui sont gonflés de faste, mets donc bas toute hauteur ; ce qu'il blâme dans les cœurs superbes, qu'un inférieur n'en soit entaché. Assurément, si tu as une mère, une sœur, une épouse chérie, alors, ou fils, ou frère, ou époux, tu ne cesses de défendre avec un soin pieux leur pudeur, et d'empêcher qu'un renom fâcheux ne souille leur vie ; et si quelque adultère assaillit ces objets pour toi vénérables, tu ne penses pas que le fer suffise à ta vengeance. Eh bien, n'es- tu pas coupable de la même faute, si tu vas furtivement, toi, attaquer de chastes couches   ? De là vient que le Seigneur ordonna, sous la première loi, que les crimes fussent punis par des supplices équivalents, dommage pour dommage, blessure pour blessure, dent pour dent, œil pour œil. Puis, afin que l'audacieux qui voulait enlever la vie à autrui, la perdît lui-même sous la sentence du juge, et que le coupable ne pût point accuser le jugement, une peine fut décrétée contre les crimes et les actions mauvaises. Or, bien que la grâce du Christ ait changé cela en mieux, elle qui enseigne la douceur plutôt que la violence, cependant c'est chose juste ce qu'ordonne une loi ou l'autre, soit qu'elle enjoigne de rendre aussitôt justice, soit qu'elle enjoigne d'agir patiemment. Celui-là vaut mieux néanmoins qui aime à confier sa vengeance au Christ ; il faut garder au Seigneur ce qu'Il S'est réservé.

Donc, par de saints désirs, par de saintes actions, efforce-toi de faire des choses qui soient approuvées et dans cette vie et dans l'autre, afin que, ayant mené une vie recommandable par la droiture, tu puisses, après ta mort, être reçu dans l'éternelle gloire. Crois-en nos sûrs conseils, et souviens-toi, qu'elles dureront à jamais toutes ces choses qui maintenant, semblent aux insensés devoir périr ; souviens-toi que les âmes reprendront dans les corps animés de nouveau leur même enveloppe corporelle. Oui, la figure, la couleur, le sang, les veines, la peau, les os, les cheveux, reviendront tels qu'ils sont tous aujourd'hui. Et non seulement ce que les pierres bien scellées renferment dans les tombeaux, ce que les parfums de l'Arabie conservent précieusement, ce que les exhalaisons contiennent se retrouvera, mais plus vite que la parole, une portion reviendra des tombeaux, une portion reviendra des fleuves consolider les corps humains. Ce qu'emporta le souffle du vent ou la morsure de la bête ; ce que la flamme brûla, ce que les ruines cachèrent, tout cela sera présent, tout cela se rejoindra de divers endroits, que les oiseaux, que les poissons ou que les animaux l'aient déchiré ; ce enfin qui maintenant se résout peu à peu sous une longue durée, la trompette du Seigneur le rétablira soudain, pour que, suivant le mérite des actions, la peine frappe le coupable et la gloire investisse le juste.

Eh, pourquoi douter de cela, quand le passé est une leçon qui t'enseigne à avoir pleine foi en ce qui doit advenir  ? Vois les forêts dépouillées par les froids de l'hiver, vois comme elles se couronnent de feuilles inattendues  ! La vigne, qui était là triste de son cep abattu, se revêt de feuilles, se charge de fruits. Les tiges du blé s'inclinent sous le poids de leurs épis jaunissants, elles qui naguère étaient un grain pourrissant dans la terre, et les champs qui tout à l'heure languissaient encore en une triste léthargie, resplendissent maintenant d'un éclat nouveau et s'empourprent de fleurs. L'année même, renfermée dans l'espace de divers mois, l'année a un aspect de mort en des changements de temps, alors que l'été est remplacé par l'automne, le froid par la chaleur, et que, suivant qu'il y va de l'intérêt des hommes, une saison s'éloigne et qu'une autre revient. Cependant ces éternelles révolutions, ces retours alternatifs se font d'après la volonté de Dieu, et, tandis que la mobile roue d'une longue année se suit incessamment, une chose naît et meurt, une chose périt et renaît ; car notre fin n'a pas de fin, et la mort par laquelle nous mourons d'abord meurt perpétuellement. Le mouvement et le sens, qui doivent vivre toujours, ne cessant de subsister, tout homme vit au temps éternel. L'homme vivra  ! Mais ici des pleurs suivent mes paroles, car c'eût été, je crois, une meilleure destinée pour l'homme de pouvoir abdiquer aussi avec le sentiment de la vie le sentiment de la peine, et même, une fois né, de devenir semblable à ceux qui ne sont pas nés encore, que de se voir, maintenant que le péché domine tout le siècle, que de se voir mourir à la vie et vivre aux supplices. Ne crois pas, en effet, que, livré à un tourment affreux, le coupable soit aussitôt consumé par une juste flamme. Vois les montagnes, plongées dans des feux éternels, brûler continuellement, et toutefois ne pas diminuer ; vois les fraîches fontaines, vois les fleuves azurés répandre toujours des ondes, et toujours en avoir. C'est ainsi qu'un feu vengeur dévorera toujours des malheureux, et que toujours il les gardera pour sa joyeuse pâture. Si tu penses que ce soit là une fausseté , tu mériteras d'expérimenter finalement que c'est la vérité ; mais si tu crains à présent ce qui est vrai, tu éviteras ce que tu crois être faux.

Si donc il est après la mort une éternelle vie pour le bonheur des justes et pour le tourment des coupables, mets toutes tes forces, mets toute ton ambition à suivre le droit chemin. Foule aux pieds le monde avec le prince du monde, et garde-toi de te livrer à de lascives délices. Surtout, méprise toujours les visages renommés pour leur beauté, et ne permets pas à tes yeux d'en juger. Nul ne pourra conserver intacts des vêtements dans lesquels il portera un brasier ardent ; nul, au milieu des clairons, n'empêchera le son de frapper son oreille ; nul, au milieu des fleurs odorantes, ne pourra s'empêcher de cueillir une rose dont le parfum assiégera ses narines. Nul, s'il est consumé d'une longue soif, et brûlé d'un soleil dévorant, ne s'abstiendra des fraîches eaux qu'il rencontrera. Nul, s'il fait route à pied par un temps mauvais, ne pourra recevoir la pluie sans être mouillé. Nul, au sein même de bonnes murailles, ne sera bien tranquille, ni bien en sûreté, dans un temps de guerre. La proximité favorise la vue, la vue bientôt fait entrer la flamme par les yeux et enfante le crime  ; car, de même que le poisson se prend à l'hameçon du pécheur, de même l'âme se prend d'abord et meurt ensuite. Ô source première du mal, ô femme, la ruse du serpent t'éloigna d'abord de Dieu, et par toi en éloigna l'homme. C'est par toi que nous avons perdu le bien, c'est toi qui es la porte de la mort ; sitôt trompée, sitôt tu as été trompeuse. Sus donc  ! Que celui qui veut préserver son âme de toute souillure et conserver son cœur dans une intègre pureté, que celui-là évite, comme il éviterait les dangereux liens de la flamme et les violents poisons, de voir un visage renommé.

Je ne veux pas dire maintenant combien, dans les siècles passés, des visages de femmes ont perdu de peuples. Je ne parle point des calamités de Sparte, des guerres de Troie, ni de la ruine soudaine que tu faillis subir, ô Rome, alors que les nations ne vivaient en aucune manière sous la loi du Seigneur ; que les enseignements d'aucun saint ne les menait à la vertu, que, cédant à la fureur qui les poussait, elles suivaient une criminelle erreur, et que tout ce qui était possible était aussi licite. Voyez dans les livres sacrés, voyez combien de gens et de cités un honteux amour vint couvrir d'opprobre. Toi, Sichem, la beauté de Dina te rendit victime d'un amour extrême, toi et son père et sa patrie ; car le soin pieux de frères dévoués venge par le glaive celle qu'une force inique avait outragée. Ce roi David, si admiré pour la magnificence de ses chants, une belle figure aussi le fit descendre des hauteurs du trône, lorsque, ayant reconnu son crime, il couvrait de sac et brisait sous la cendre un corps tristement séduit par la passion. Ce fut la beauté de Thamar qui poussa tout à la fois à un double crime, - l'inceste et l'usage du glaive, - deux frères, dont l'un fut corrupteur et l'autre vengeur de la corruption ; la vengeance fut juste encore, mais elle n'était plus dans la piété paternelle. Salomon lui-même, dont la sagesse fut renommée aux temps anciens, et le fut dans tout l'univers, Salomon, qu'enchaîne un amour illicite, est entraîné au crime ; il courbe honteusement la tête sous le joug d'une femme ; et, tandis qu'il oublie le Seigneur, sa vieillesse est justement privée des louanges qui avaient orné sa jeunesse. Ce fut une figure agréable au roi, ce fut elle qui te livra à la mort, ô Aman ; ce fut la beauté qui trancha ta tête, ô Holopherne. Ce fut la beauté qui mit aux cruelles mains de dix Philistins, ce Samson renommé pour sa force merveilleuse ; soldat pieux et naguère triomphant dans tant de batailles, le voilà tristement dompté par les artifices d'une femme ; en sorte que, souillé aujourd'hui, il est contraint, - car le crime amène le châtiment, - il est contraint de donner flanc au glaives ennemis, lui qui donnait des baisers aux vierges. Toi aussi qui fus aimée par des lévites, sans être épouse, et qui, la nuit, fus opprimée par d'insensés jeunes gens, tu mis en guerre toutes les tribus qui, dans le désir de la vengeance, s'efforçaient de vaincre ou périr, en sorte que, dans les horribles funérailles de tes membres dispersés, Gabaat embrasé de feux cruels devint un véritable bûcher.

Non, eussé-je cent voix, eussé-je cent bouches, jamais je ne pourrais dire combien la beauté fait de mal. Le bienheureux Apôtre, dictant de sévères lois pour les personnes mêmes qui sont engagées dans de légitimes nœuds, crie au monde que domine la volupté  : Celui qui est enchaîné à une épouse et celui qui, n'ayant pas voulu prendre une femme, se trouve libre, ne sont pas obligés aux mêmes devoirs religieux. Un mari est absorbé par les soins que réclame son épouse ; un célibataire ne cherche qu'à bien mériter aux yeux de Dieu. Mais comme parfois les yeux se laissent prendre à la beauté, l'homme droit peut faillir dans un chemin périlleux. Si un perfide ennemi, toujours triomphant d'ébranler une foi intègre, se prépare à souiller ton âme pure, saisis les armes avec lesquelles tu défendras la pieuse enceinte de ton cœur. Que la croix te serve de bouclier ; que la croix te serve de glaive. Cherche par tes larmes suppliantes, par tes gémissements, par tes prières et en te frappant la poitrine, cherche nuit et jour un Dieu sauveur, et de crainte que l'espérance n'excite peu à peu un facile amour, continue à retirer du précipice tes pieds égarés. J'ai trop appris à secourir les malheureux, car j'ai passé par toutes les choses que j'engage à éviter.

Tu regardes à la beauté  ? Mais regarde aussi à de cruels supplices. Vois ce que tu loues ; vois ce que tu as à redouter, et, avec les yeux intérieurs, avec la véritable vue, regarde de la terre au ciel, de l'homme à Dieu. Ici est une courte volupté qui doit se renfermer en une courte durée ; là est le soufre éternel d'une flamme dévorante. Entends le prophète qui, soit qu'il s'agisse des préceptes anciens, soit qu'il s'agisse de préceptes nouveaux, te crie de sa grande voix  : Quel mérite y a- t-il dans le visage  ? Regarde toute chair comme du foin, car l'éclat de la chair passera comme la fleur du foin. De même en effet, qu'un léger coup moissonne les fleurs, que la chaleur les tue, que la pluie les abat, qu'un vent un peu fort les enlève, de même le temps peut détruire un visage qui plaît ; de même une tumeur, une teinte livide peuvent le dépouiller de son éclat. Et, pour ne rien dire de la mort, elle qui brise tout, quelle puissance n'ont pas les maladies, les fièvres, les ulcères  ? Ceux qui blanchissent maintenant sous une grisonnante chevelure, ne craignaient pas autrefois l'approche des torches ; les joues pendantes maintenant à des visages déformés étalaient jadis leur vaine beauté ; le pied tremblant qui vacille aujourd'hui dans une peau amollie, imprimait autrefois sur le sol des traces à peine sensibles. Cette tête, ce cou, ces mains, tout ce qui maintenant est un sujet de dégoût, fut autrefois pour des malheureux un sujet de fureur. Ces yeux déformés, que baigne une humeur abondante, resplendissaient jadis comme le feu des étoiles. Regarde donc ce qui fleurit quelques années, et puis s'en va, mais après être devenu l'occasion de fautes qu'expieront des larmes éternelles  ! Ainsi, les visages de jeunes filles, les formes élégantes, ou bien ne les regarde pas, ou tu te perdras. Mets tous tes soins, toute ton étude à être pur et de cœur et de corps, à ne soupçonner de crime en personne, et fais en sorte que nulle femme ne soit trop intimement liée avec toi. Le vent perdra de sa force, dès qu'il ne rencontrera pas d'obstacle ; le feu s'éteindra s'il manque d'aliment. Et ne crois pas que ces préceptes invitent une portion seule de l'humanité à prendre les droits sentiers de la vie. Ce que l'homme entend ici, la femme doit le regarder comme dit à elle-même ; la femme, elle aussi, acquiert sa gloire ou mérite sa peine. Qu'elle n'aille pas, trop hardie, considérer des visages inconnus, ni se livrer non plus à des yeux qu'elle connaît, car souvent des yeux où joue un regard fatal parlent un doux langage, alors même que la bouche se tait, et l'amour, tout ainsi que les larmes qu'une injure fait verser, l'amour naît des yeux, pour gagner le fond du cœur. Soumise donc à la loi qui guide ici la jeunesse, il faut qu'une femme chaste fuie tous les hommes.

Que si déjà ton corps a chastement dompté les passions corporelles, jette loin de toi encore le fardeau de l'âme, car l'envie, mère de bien des crimes, a coutume de naître du fiel d'un noir venin. C'est la malheureuse envie qui, près de mourir, a préparé la mort ; c'est par elle que l'ange tomba de la haute habitation des cieux, et que, en s'efforçant de chasser l'homme du céleste royaume, il mérita le premier d'être précipité dans les ténèbres. C'est de l'envie que descendit sur tous les hommes la vengeresse sentence de Dieu ; l'envie seule est coupable de toutes les autres morts. Elle est la fureur de la guerre ; elle est la discorde qui éteint la paix, et se nuit plus à elle-même qu'à ceux auxquels elle veut nuire. C'est elle qui, amenant l'atroce crime des frères de Joseph, fut cause d'abord de son esclavage, puis de sa royauté. C'est elle qui souilla Caïn du sang d'un frère juste. C'est elle qui faillit occasionner la mort de David, alors que, la guerre venant d'être finie par la force d'un seul homme, le monarque ne voulait pas que l'époux de sa fille fût élevé en gloire. C'est d'après les suggestions de l'envie que l'ouvrier de la première heure se plaignait, et voulait l'emporter sur celui de la onzième. C'est elle enfin qui, accomplissant son œuvre de livide rage, livra le Christ aux risées de la croix ; c'est par elle que le peuple léger, voyant des yeux les actions et les merveilles du Sauveur, ne les croyait point en son âme. L'envie, agitée par d'incapables ardeurs, avait hélas  ! précipité dans un véritable crime tous les hommes, en sorte qu'ils en étaient non point à ignorer, mais à ne vouloir pas croire que l'homme dût être alors glorifié par le Seigneur.

Ne mets pas moins de soins et d'efforts à éviter les crimes innombrables qu'enfante le seul crime de l'avarice. Sur toutes les terres que voit le soleil, que les mers enceignent, que le jour éclaire, que les ténèbres enveloppent, partout où s'étend un globe à nous inconnu, dans tous les royaumes, chez tous les peuples, c'est l'avarice qui, pour les esprits travaillés de quelque maladie, a été la racine, la tête, la source, la fontaine, l'origine du mal. Tout ce que le Seigneur avait créé pour d'innocents usages, c'est l'envie qui en a fatalement changé la destination. Pourquoi te plaindre des ports tempétueux, des vents courroucés, des mers fécondes en tristes naufrages  ? L'antique et robuste chêne que tu coupes dans .les forêts, donne-le au feu, s'il est inutile pour les "édifices" ; et, satisfait de ce que tu possèdes, songe patiemment que les choses qui croissent dans un monde éloigné te sont refusées. Tranquille sur un rivage sûr, regarde en paix les agitations de la mer, les horribles tempêtes qui grondent. Vous avez fait des jouissances de la nature un vice, ô avares, et les choses destinées à de légitimes usages vous les avez rendues mauvaises. Le fer, sorti de la terre pour en labourer le sein, pour se courber en faux, pour se raidir en soc, nous le façonnons au meurtre et aux cruels trépas, ces forfaits des guerres ; nous nous armons de javelots, de flèches et de lances. Le feu, nous l'avons reçu pour chasser les rigueurs du froid, pour dissiper les ténèbres, pour cuire nos mets, et voilà que, insensés, nous avons mis les flammes aux toits, que nous les avons destinés à brûler des corps, comme si c'était peu, dans le crime, que le crime du pillage, alors que les richesses enlevées ne seraient pas teintes de sang, et comme si ceux qui perdent ce qu'ils ont devaient être forcés par la dernière violence, par différents supplices, à dire s'ils ont quelque chose de caché. L'avarice a rendu les frères ennemis des frères, et la vie des pères odieuse à leurs enfants. C'est elle qui avec d'innombrables artifices, enseigne à faire de la fausseté le vrai, et du vrai la fausseté. C'est par ses insinuations que le coupable Ananias, soustrayant une portion de son or, passa tout entier au trépas. Et il n'y passa point seul, car sa compagne dans ce criminel mensonge subit le même châtiment que ce malheureux. C'est à cause de l'envie que, sous le coup de la mort, il s'est trouvé d'infortunés mortels qui ont pris en défiance les jugements suprêmes. On étale les registres, on cherche de toutes parts un témoin qui porte le mensonge sur les lèvres et comprime la vérité au fond du cœur. On travaille des gemmes pareilles, une méchante main apprend à singer des mains, hélas  ! cruellement imitées, et cela afin qu'un homme vienne à passer pour le père de qui n'est pas son fils, et qu'un fils ne puisse être l'héritier de son propre père. C'est dirigé par l'envie que l'adultère, en pleine sûreté au milieu même des gardiens, sait enfin, grâce à des présents, pénétrer vers de chastes couches. On se jette dans tous les forfaits, les mains et les cœurs prêts, dès que l'or devient le prix du crime.

Dis-moi, malheureux, quelle fureur de posséder te tourmente donc, et pourquoi ce qui est assez ne te semble-t-il pas suffisant   ? Tu t'efforces de joindre des terres à des terres immenses, toi qui dois être enfermé sous le marbre d'un étroit sarcophage  ? Ambitionnes-tu d'être plus riche au dépens des autres  ? Ce que tu leur enlèves, appartiendra bientôt à un autre, et tu regretteras ensuite d'avoir si promptement perdu ces biens, comme l'ont regretté ceux qui les possédèrent auparavant. Tu élèves, comme si elles ne devaient jamais choir, des tours immenses, toi qui cependant mourras en un clin d'œil. Tu recherches pour tes sommeils une demeure où le jour pénètre par des vitres amincies, une demeure qui resplendisse de marbres polis et divers, comme si le tranquille repos ne venait point, sous les toits formés de simple bois, descendre en un cœur bien calme  ! Assurément, la boisson que présente la paume de la main, et celle que renferme la gemme creusée n'abreuvent pas d'une manière différente un gosier altéré. Les mets qu'offre le cristal, et ceux que porte un modeste plat, rassasient de la même façon la faim d'un ventre à jeun.

Quoi  ! pour te défendre d'un froid rigoureux, l'épaisse toison de la brebis ne sera-t-elle pas un vêtement meilleur que celui qui, étant couvert d'un précieux métal, allongé en minces filaments, brise par sa lourdeur chaque pas que tu fais  ? A quoi bon ce vêtement dont la transparence laisse voir à des yeux inconnus ces membres qu'il faudrait leur cacher  ? L'argent et l'or entassés, les gemmes éclatantes, tout cela est du monde, et appartient au monde ; tout cela en vient et y retourne. Tu es entré nu au monde, et nu tu rentreras dans la terre ; tu n'avais rien apporté avec toi, tu ne pourras rien emporter non plus. Tu pourras emporter cependant les biens du monde ici méprisés ; ainsi, envoie donc devant toi des richesses qui se doubleront, car les biens que tu conserverais avec trop d'efforts, et qui bientôt ne seraient plus à toi, ces biens-là t'appartiendront, si tu ne les gardes point pour toi-même. Les dons que fait un mourant ne sont pas des dons, car il donne ce qui déjà cesse de lui appartenir. Celui qui, en pleine santé, sans rien appréhender et d'un esprit calme, se retranche quelque chose à lui-même, pendant sa vie, celui-là donne, et ce qu'il a donné lui sera avantageusement remplacé. Celui qui donnera des richesses périssables, en recevra bientôt d'incorruptibles, car, enfermées qu'elles seront aux cieux, ni les voleurs, ni les ennemis ne les prendront ; ni la teigne ni la pluie, ni la flamme dévorante ne les consumera. Tu auras confié au ciel tout ce que, pour le Nom du Christ et en regard du Christ, tu auras donné aux pauvres. Car, après le mystère de son incarnation, le Christ dit  : " On Me revêt dans ceux qui sont nus, on Me soulage dans les malheureux, on Me visite dans les prisonniers, on Me soigne et l'on prend soin de Moi dans les malades, on M'aide dans les petits, on Me protège dans les veuves, et tout ce que l'on fait et que l'on ne fait pas pour les malheureux, c'est à Moi, croyez-le bien, qu'on le fait ou qu'on ne le fait pas ". Et, de peur que, pauvre, tu ne puisses alléguer ta pauvreté, afin de colorer ta coupable avarice, voilà que, si tu n'as pas les choses demandées par l'indigent, ni la nourriture, ni l'eau chaude pour le réchauffer, tu pourras, lorsque le pauvre tout glacé et altéré, te supplie au nom du Christ, tu pourras, en offrant ta coupe, obtenir une récompense. Ainsi donc, soulage selon ta puissance, le malheureux qui t'implore, et, si les biens te manquent, offre des souhaits, car devant Dieu, la volonté ne périra pas, lors même que celui qui désirera le bien ne pourra l'accomplir.

Voilà pourquoi le Seigneur demandait, en ses heureux conseils, que l'amour de la paix unît tous les hommes. Ce qu'il avait prédit par la bouche des saints prophètes, il l'enseignait maintenant de sa propre bouche à ses disciples  : " Que rien d'injuste, rien de dur, rien de violent, rien de léger, rien d'ambitieux, rien de grave, rien de contraire ne se peut faire ni en choses, ni en paroles, quand l'amour de la paix domine un cœur chaste ". Voilà pourquoi aussi le monde entier est gouverné par la concorde de la paix, elle qui est donnée aux brutes mêmes avec la raison. Quoique les choses froides combattent les choses brûlantes, que les choses dures soient en lutte avec les choses molles, les choses sèches avec les choses humides, les choses rapides avec les choses lentes, néanmoins, un secret tempérament qui préside partout, apporte partout l'union de la paix. C'est ainsi, pour comparer ce qu'il y a de grand à ce qu'il y a de petit, c'est ainsi que l'amour de la paix contient un peuple corporel, et le contient, pour que, étroitement uni sous un prince terrestre, il apprenne à offrir des vœux unanimes au Roi des cieux. Donc, ô pécheur semblable à moi, ou plutôt moindre que moi, - car mes crimes dépassent les crimes de tous les autres, - aime la paix quand tu es calme, aime-la encore, lorsque tu es ému par l'offense ; que la paix soit dans tes entrailles, que la paix soit sur tes lèvres. Repousse la haine, méprise les menaces, mets bas la dureté, que le ressentiment de l'offense ne vive jamais en ton âme, et que le soleil te trouve fidèle à serrer les nœuds de la douce paix, soit lorsqu'il s'en va, soit lorsqu'il revient.
 
 

Livre second
 

Si tu suis mes préceptes, ô lecteur fidèle, tu fouleras en toute sécurité l'orgueilleuse tête du serpent, et, quand le Christ arrivera en Juge suprême, alors, à travers les cieux riants, tu iras au-devant de lui avec des pieds agiles et purs. Garde-toi seulement d'oublier jamais la moindre portion de ces préceptes. Mais si tu es mû par la gloire d'une parole pleine de vent, à laquelle incite Cicéron par sa vaine éloquence ; si tu as du mal à fuir le badinage, les festins, la causerie, la volupté, voire à te séparer de ceux de ton âge, avec quel empressement observeras-tu les paroles de notre livret pour t'unir à Dieu par les mérites de ta vie  ?

Le premier labeur, c'est de mépriser une flatteuse louange qui se plaît à entraîner les hommes dans le précipice, et qui toujours, par un mouvement secret, s'achemine au fond de l'âme, puis ensuite, fatale peste, s'assied dans les entrailles mêmes. Nous voulons tout, et nous faisons que tout semble plausible, tellement que nul n'est ennemi de ses propres vices. L'avare colore le sien de la simple appellation d'économie  : on déguise la cruauté sous le nom de vivacité  : nous mettons toute notre étude, tout notre art à faire en sorte que chacune de nos paroles ou de nos actions soit admirée. Mais toi, si tu veux plaire au Christ seul, ne cherche jamais une gloire qui vienne des hommes  : car, si tu es déprimé, tu te verras exalté bientôt, et tandis que tu seras petit pour le Seigneur, tu seras grand devant le Seigneur. Quelle que soit l'injure qui t'afflige, ne va pas, si l'on t'a offensé, rendre le mal pour le mal. Voilà que le Christ prie le Père pour ses bourreaux  : voilà qu'Étienne Le supplie pour les siens, et Jacques pour les siens aussi, car, malgré des tourments affreux, leurs âmes douces et généreuses ne veulent être pour personne la cause du moindre châtiment. Garde-toi d'oser jamais, par une sentence cruelle, supposer un coupable  : garde-toi de flétrir qui que ce soit par un jugement hâtif et sévère. Tu vois un fétu dans l'œil fraternel, et tu ignores qu'il y a dans le tien une poutre. C'est injustice de vouloir censurer la vie d'autrui, quand on ne sait pas régler la sienne propre. Mais si l'on nous condamne, nous persistons dans nos vices, et ce que nous blâmons, nous le faisons bientôt.

Songe que c'est un crime de tromper  : elle subsiste toujours, cette sentence qui dit  : Une bouche trompeuse donne la mort à l'âme. Souviens-toi de dire toujours la vérité, et que jamais on ne trouve dans ton langage ce qui n'est point.

Mets encore un frein à la convoitise du palais, de peur que les coupables plaisirs de l'antique goût ne viennent renaître. Nous qui étions en possession des joies du ciel et de son royaume, ce sont d'ambitieux appétits qui nous ont rendus mortels, car nous nous précipitons avec ardeur vers ce qui est défendu, nous désirons ce qui nous est refusé, et nous voulons de préférence ce qu'il y a de plus difficile.

Crains surtout d'abreuver tes veines d'un vin trop abondant, car ce vin pourrait bien vite devenir un poison. De même qu'une terre altérée, une terre brûlée par des chaleurs excessives, et que l'industrieux laboureur prépare à porter des fruits, de même que cette terre, si elle vient à être humectée par de larges pluies, et cela avant que le soleil ait tué les herbes arrachées, se met aussitôt à produire, dans sa malheureuse fécondité, des buissons épineux, des plantes nuisibles à la moisson et qui étouffent le grain  : de même les corps qui reçoivent un vin abondant périssent dans les réunions et sont remplis de vices. Que peut-il y avoir de plus dégoûtant, de plus hideux pour toi que si tu te dérobes à toi-même par l'ivresse  ? Quand ta tête penche ça et là, quand ton pas vacille, quand ton esprit te refuse les sens, quand ta langue te dénie la parole, que tes yeux se ferment accablés de sommeil, tu ignores ce que tu fais, alors même que tu agis. Faut-il parler d'un visage fumant et baigné de sueur  ? Faut-il peindre ces mots jetés pêle-mêle et tout décousus  : la coupe s'échappant des mains, et les mets qui, à travers les étables, reviennent souvent mélangés de vin  ? Faut-il te peindre, toi, au milieu de ces innombrables agitations d'un esprit malade, te livrant tantôt à une joie immodérée, tantôt à des pleurs excessifs ; tantôt sautant et imprimant à ton corps un mouvement de rotation, tantôt prêtant à des chœurs lascifs tes bras remués en cadence  ? On peut dire que tu es enseveli dans le vin et dans les mets, que peut-être même tu as oublié ton propre nom. Hélas  ! quand donc te viendra-t-il le pieux souci de prier ce Dieu qui t'accorde généreusement tant de bien  ? Que de pauvres tu pourrais nourrir avec de telles dépenses  ! Que d'heureux jours ne ferait pas ce jour-là seul  ! Mais maintenant, le pauvre à jeun rôde autour de toi qui es rassasié ; tu vomis le vin, et lui, c'est à peine s'il a de l'eau. Si par hasard une indigente voix demande de la nourriture, tu refuseras à qui n'a rien la chose même que tu as de trop.

Je le sens, lecteur, depuis longtemps tu dis en secret  : voilà des préceptes qui sont bien vrais, mais aussi trop ardus. On nous commande des choses difficiles, on veut que de la terre nous montions au ciel. Assurément, ce n'est point là un petit labeur. - Oui, ce labeur est grand, mais une grande récompense lui est réservée ; que celui qui attend une récompense, que celui-là fuie la paresse. Nul ne remportera la palme, s'il n'a combattu d'abord ; ce n'est qu'au vainqueur que l'on accorde la flatteuse couronne. Que si tu ambitionnes les fragiles honneurs du monde, par quel présent espères-tu te concilier un homme  ? Tout ce qui nous travaille et nous peine le corps, tant que nous courons dans le rapide stade de cette vie, les mépris, les pluies, les froid, le jeûne, les rixes, tout cela tu pourras souffrir d'une âme contente ; tu pourras des jours entiers parcourir la ville, et, brisé de fatigue, rentrer à peine au milieu de la nuit dans ta maison, puis te lever à l'aube du jour, afin d'arriver le premier à des portes fermées, et voilà que, lorsqu'un léger sommeil t'aura forcé de reposer sur les dures sellettes ta tête lassée, celui peut-être qui est arrivé le dernier frappera le premier à la porte. Ta folle plainte ne sera que du vent. Mais si le son pénétrant de ta voix arrive au licteur, plaise à Dieu que tu sois éliminé seulement, et non point rudement battu. Suppose toutefois, ce qui est rare, que l'huissier, vaincu par ton or et par tes prières, te dise enfin  : " Vous pouvez entrer  ! ", - eh bien, tu entres avec un langage caressant, avec un visage modeste, une attitude soumise, et cela pourtant ne sert de rien. Tout l'honneur déféré au mérite se mesure là sur le poids de l'or, quelle que soit d'ailleurs la force de la lettre de recommandation. Car si ta main cesse de donner largement, tout le reste est non avenu ; et si tu n'apportes que des paroles, tu ne remporteras non plus que des paroles.

Les honneurs qu'il est dans l'ordre toujours d'obtenir si tard, et de perdre si vite, les honneurs viennent-ils à te sourire  ? Eh bien, ce que tu avais donné, un autre, puis un autre ne tarderont pas à le donner ; nul ne peut garder longtemps ce que beaucoup de gens ambitionnent. Supposons toutefois que tu conserves longtemps cet honneur, que tu en sois longtemps fier et orgueilleux, est-ce qu'il ne devrait avoir une fin  ? Allons, imagine-toi que ton nom va désigner les fastes et qu'une heureuse année s'écoule sous ce nom ; à quoi sert le pouvoir, une fois qu'il cesse d'être  ? Que reste-t-il d'une chose qui a été et qui s'en est allée  ? Ce qu'ignoreront les âges appelés à se succéder insensiblement, qu'est-ce que cela te fera  ? Et quand même ils le sauraient, que t'en reviendrait-il encore  ? Mais toi qui donnes tant à l'acquisition d'un terrestre honneur, et qui courtises si ambitieusement les hommes, ne veux-tu pas, afin de plaire au Seigneur Christ, à qui tout appartient, et pour mériter de plus le royaume de Dieu, ne veux-tu pas, préférant la vérité au mensonge, les grandes choses aux petites, la perte de viles richesses à la possession de biens éternels, triompher enfin de tout par une âme généreuse et grande  ? Eh, qu'y aura-t-il de si difficile, de si ardu pour toi  ? Rien n'est pénible quand l'espérance arrive au bout, et que la gloire, triomphant de la fatigue, parvient à une récompense, à un fruit précieux, qui durera dans tous les temps, et que n'enlèveront ni l'ambition, ni la prodigalité, ni la jalousie  ? Tu entends le Seigneur qui promet aux élus des récompenses nouvelles ; Il donnera toujours plus qu'Il ne promet ; Il donnera des biens que l'œil n'a pas vus, dont l'oreille n'a pas ouï parler et que l'esprit même n'a pas devinés. Est-ce que pour toi la myrrhe ne découle point d'une écorce précieuse  ? est-ce que la terre ne se charge point de la plante odoriférante de l'encens  ? Ajoutons à cela et le thym et la violette, et le romarin, et le mélilot et le safran ; joignons aux roses pourprées les lis éclatants de blancheur. Or, puisqu'étant pécheur tu reçois sur terre des faveurs si grandes, quels biens ne recevras-tu pas dans les cieux, étant saint  ! Imagine-toi, figure-toi que tout cela deviendra l'heureuse récompense de tes mérites. Suppose des toits dorés, des portes sculptées, des parvis couverts de pourpres, des campagnes toujours chargées de fleurs embaumées, des fleuves traînant à pleins bords le miel et le lait, mais ne crois pas cependant que les biens éternels, ces biens qui dépassent nos intelligences et que nous ne voyons qu'en esprit, doivent être moindres que ceux-là. Ne crains pas toutefois d'être vaincu par un temps bien long, ni de te trouver ainsi trop faible pour les préceptes de Dieu. Le rapide temps de cette vie dont nous jouissons ici-bas n'a rien de long, quoiqu'il roule dans un large cercle.

Fatiguées qu'elles sont, toutes choses regardent vers leur fin, et déjà le dernier jour apporte son heure. Vois combien soudainement la mort a pressé le monde entier, combien la force de la guerre a écrasé de peuples. Ni l'épaisseur des bois, ni l'aspérité des monts, ni les fleuves aux rapides torrents n'ont été une défense ; les citadelles n'ont point été protégées par leur élévation, ni les cités par leurs remparts ; les lieux que la mer rend inabordables, ceux que la solitude couvre de tristesse, les antres creux ni les cavernes dominées par les rochers effrayants n'ont pu échapper aux mains des barbares. Pour bien des gens une foi feinte, pour bien d'autres le parjure, pour bien d'autres encore la trahison civile est devenue une cause de mort. Les embûches ont fait beaucoup, beaucoup a fait la violence publique ; ce que n'a pu soumettre la force, c'est la faim qui l'a dompté. La malheureuse mère a péri avec ses enfants et avec son époux ; le maître, avec ses serviteurs a subi l'esclavage. Ceux-ci ont été la proie des chiens ; ceux-là ont eu leurs toits dévorés par les flammes, et leur vie éteinte sous le bûcher. Dans les hameaux, dans les villas, dans les campagnes, dans les chemins, dans les bourgs, ça et là sur toutes les routes, la mort, la douleur, la destruction, les désastres, l'incendie, le deuil ; elle n'a été qu'un bûcher fumant, toute la Gaule.

Mais pourquoi retracerai-je les funérailles du monde qui croule, et qui toujours s'en va par son chemin accoutumé  ? Pourquoi dirais-je combien de personnes meurent dans le globe entier  ? Ne vois-tu pas toi-même s'approcher ton jour  ? Je passe sous silence tout ce qu'il advient de catastrophes par les glaives, par les mines, par le feu, par les plantes, par les fleuves ; je ne dis pas combien les guerres, combien les maladies furieuses tuent de gens, ni combien en emporte la mort seule qui se précipite par mille routes diverses ; ni combien, à l'époque d'une paix douteuse, il en succombe, pour que la paix soit faite. C'est un juste châtiment qui afflige les coupables. Chaque heure insensiblement nous livre à la mort, dans le temps même où nous parlons, nous mourons aussi, et à travers une trompeuse course, les secrets efforts de la vie hâtent pour nous le jour suprême. Quand nous nous livrons au sommeil ou à la conversation, au boire et au manger ; quand nous sommes assis à la maison, ou bien quand nous voyageons au loin, pendant que nous agissons ou que nous n'agissons pas, la mort, sans perdre de temps, précipite sa marche. De même que le flambeau de cire destiné, dans la nuit sombre, à nous rendre la lumière du jour, est consumé par une lente flamme, sans que nous la sentions, et que toujours un feu dévorant se hâte vers la fin, de même en est-il des choses humaines ; tout ce qui se fait périt aussitôt, et ce que la vie attire à elle s'avance et meurt.

Mais supposons une vieillesse assez longue pour que tu puisses voir, affranchi de danger, les funérailles du monde. Si tard qu'elle vienne, toujours faut-il qu'elle arrive, cette fin qui ne saurait ne pas être. Les choses qui naissent, croissent ensuite, puis vieillissent, et quand elles sont épuisées de vieillesse, il ne leur reste que la mort. Ils meurent également celui qui n'a vécu que trente ans et celui qui en a vécu mille. Quand leur fin dernière est venue à l'un et à l'autre, assurément ils sont une même chose dans cette heure suprême. Que sert-il d'avoir prolongé la vie, si tu cesses de vivre  ? Quelle valeur a le bien, si tu es abandonné au malheur  ? Ce n'est que par la jouissance même que le pouvoir de jouir a quelque prix, et cette vie est tout entière dans l'exercice d'elle-même. Ce qui était n'est rien, si cela cesse d'être, et une chose que tu ne possèdes point, il n'importe pas qu'elle ait existé. Que sert-il enfin, si les jeûnes te fatiguent, d'avoir hier chargé de nourriture ton estomac, et aujourd'hui qu'une soif importune te tourmente, que sert de t'être humecté de trop de boisson avant le jour, puisqu'un jour qui ne reviendra pas enlève le sens à ce qui est passé dans une rapide course.

Mais lorsque la première fleur de la jeunesse est fanée, quand déjà nos pieds, nos yeux, notre voix, nos mains chancellent ; lorsque c'est pour nous une peine de nous rappeler tout ce que nous fûmes, et que l'avenir nous ôte toute foi aux choses passées, alors, courbés et nous exhalant en plaintes dans un corps usé, jamais nous n'avons assez de cette pesante vie. Aussi, de même que si nous étions profondément éloignés du monde entier, nous voyons tout ce qui périt dans ce vaste univers, et malheureux que nous sommes, la mort d'autrui ne nous avertit pas plus de la nôtre propre que si nous vivions sous un autre soleil. Nous perdons nos amis, en face de nous, loin de nous ; la douleur nous arrive là par la vue, ici par l'ouïe. Nos parents chéris meurent au déclin de l'âge ; une épouse chérie est enlevée du sein même de l'époux ; la mort arrache le frère aux embrassements du frère, et peut-être que celui-là était le plus jeune. Ce n'est point par ordre d'âge que nous sommes enlevés de la vie, car le père est témoin souvent des tristes funérailles de son fils. Nul cependant ne croit prudemment ce qu'il voit, et l'on s'aperçoit néanmoins que l'on peut souffrir ce que l'on ne veut pas. Tout cela vient pourtant de ce que, dans nos actions iniques, nous regardons la mort comme un mal éternel, et que c'est un gain, nous semble-t-il, de subir le plus tard possible les peines dont la loi sainte menace nos crimes.

Heureux l'homme qui regarde la mort comme la légitime fin des labeurs  ! il s'est prémuni contre les peines qu'il appréhendait. Heureux celui qui, en face de ce grand jugement, de ce solennel jugement réservé aux peuples, aux cités, et dans lequel tout sera recherché avec sévérité, heureux qui peut espérer d'un cœur ferme, d'un visage serein et qui se repose avec confiance sur la probité de sa vie  ! Heureux celui à qui une conscience sûre d'elle-même fera tenir la tête calme et intrépide sous un tel fardeau  ! Alors, des empereurs, des rois jadis puissants, alors, des hommes illustres par les faisceaux et par la travée, et qui chargeaient de mets choisis leurs plats d'argent, qui emplissaient de Falerne leurs coupes de cristal, et ornaient de pourpre leurs molles couches ; alors ces hommes renommés pour leur force, vantés pour la beauté de leur corps, et qui mettaient dans les biens terrestres une folle confiance ; ces hommes qui faisaient leur dieu de leur ventre, qui mettaient leurs désirs dans la volupté, leurs espérances dans le présent, leur gloire dans les richesses, tous ces malheureux qui, sous la mort même, dédaignèrent de chercher le Seigneur avec leurs yeux prêts à se clore, tous enfermés, ils attendront leur peine. Tu veux savoir maintenant quelle elle sera ; ce sera une peine en rapport avec les actions. Ceux-ci, dans la nuit sombre, subiront de perpétuelles ténèbres ; ceux-là, une flamme terrible leur donnera une faible lumière. Les uns seront forcés avec leurs corps meurtris, de monter dans des fournaises ardentes d'un feu de soufre ; les autres seront retenus dans une froide glace sur laquelle souffleront les vents d'hiver, et, malgré cette multiple nature de la géhenne, ce ne sera toutefois que la force diverse d'un même nom. Au milieu pourtant de ces peines diverses, il sera impossible de connaître quel supplice est le plus cruel, le feu ou le froid. Il n'y aura point là un seul genre de mort, comme il arrive sur la terre, où une seule et même mort est infligée à des crimes nombreux, car quelque sévère soit le juge, toujours est-il que, malgré la gravité des fautes, il ne peut qu'ôter la vie. Encore même, par un certain bénéfice du crime, advient-il que, s'il reste plusieurs forfaits à punir, la peine première empêche une peine ultérieure. Mais dans l'éternité, chacun se verra frappé d'un châtiment en harmonie avec ses fautes ; le même corps aura tous ses membres ouverts à autant de supplices qu'ils le furent à de sales vices. Une loi punira les hommes cruels, une autre les avares ; autre sera la peine pour les actions accomplies, autre celle pour les actions méditées. Les parjures auront leur châtiments, les orgueilleux aussi ; le sang répandu aura le sien. L'envieux, l'impatient, l'efféminé, le faussaire, l'adultère, celui qui est adonné tout entier au vin, tout entier au plaisir ; la droite souillée par le meurtre, la langue prompte à médire ; l'envahisseur, le vantard, l'impie, l'indocile seront punis avant le jour du jugement, en sorte que le temps du jugement n'apportera pas le moindre retard au supplice. Il y aura même des condamnés qu'enlaceront des serpents aux replis tortueux ; il y en aura d'autres que brisera une brûlante chaîne de feu. Là, tout sera plein de larmes, d'effroi, de douleur ; là, nulle autre voix que celle du gémissement. Mais pourquoi dirai-je ainsi une à une toutes les affreuses croix qui pèseront sur les crimes des malheureux damnés, puisque s'il échappe seulement à notre bouche une parole imprudente, il faudra que nous en rendions compte  ?

Mais celui d'entre les hommes qui aura renié le Maître des choses, pour courber sa tête devant le bois et la pierre, celui-là ne sera véritablement malheureux ni digne de pitié aux yeux de personne ; il éprouvera à lui seul tous les tourments des autres. D'innombrables vers vivront dans son corps toujours prêt à mourir, et il n'y aura pas de fin à la fumée qu'il jettera. D'un autre côté, les hommes pieux et affables qui ne rendirent pas le mal pour le mal, qui donnèrent du secours aux malheureux, de la nourriture aux nécessiteux, de l'affection à leurs proches, qui rendirent service à leurs pères, ceux-là auront le lumineux éclat du soleil, et leurs membres radieux seront vêtus de blanches toges. Ceux principalement que les nuits, que les jours trouvent prêts dans la loi du Christ, et dont le vœu fut de ne jamais souiller leur tunique de baptême blanche comme la neige à la couche d'une femme ; ces hommes qui ne sont pas seulement chastes de corps, mais qui le sont encore de cœur et d'âme, comme je voudrais que tu fusses, ô mon lecteur ; - ceux encore qui déjà sont heureux, car ils ont vaincu les perfides délices de la lumière et du corps, ce qui fait la gloire première ; - ceux qui, cherchant la véritable vie, n'ont point hésité à sacrifier généreusement leur vie pour le Christ ; - et les prêtres entreront dans cette phalange sacrée, avec les moines sols de la tumulte des hommes, et qui, méprisant maintenant les charmes d'une flatteuse renommée, attendent les récompenses du jugement à venir, goûtent en pleine sécurité un tranquille repos, et vivent pour avoir aujourd'hui un mérite, qui sera plus grand ensuite, car ils se presseront en épais bataillons autour du Roi, quand Il viendra, en souverain, juger la terre ; ils iront partout où ira l'Agneau, ils seront environnés de la véritable lumière, de la lumière de Dieu, et leurs frais visages auront tant de beauté que les yeux ne pourront en supporter l'éclat.

Quand donc la sonore trompette aura donné le terrible signal, pour annoncer enfin l'arrivée du Seigneur, la terre au loin s'ouvrira en larges fissures, puis ça et là jailliront la flamme, la foudre, la grêle. L'univers sera ébranlé dans ses bases profondes, les chemins partout s'empliront ; on entendra d'un côté de tristes gémissements, de l'autre de pieuses joie de la vie ; il n'y aura qu'une voix dans de nombreux essaims, et chaque chef viendra rapidement à grand pas, amenant sa race et sa descendance. Toute la lignée se pressera en un seul lieu, quand le Père sera au milieu de ses enfants.

Je ne parlerai point des villes fameuses, des nations éloignées, ni des royaumes qui sont maintenant, ou qui furent. Tous ces peuples qu'engourdit le froid, ou que brûle le soleil, ceux que vit le jour naissant, ou le jour à son déclin, tout ce qui fut enfanté depuis le premier âge du monde jusqu'au jour qui sera son dernier jour, de toutes les régions un seul ordre amènera en un même lieu les âmes justes et les âmes coupables. Parmi tant de milliers d'hommes, il n' y aura pas un cependant que le Seigneur ne compte. Bientôt Il montera à son éclatant tribunal avec la même chair qu'Il rapportera aux cieux pour glorifier l'homme, et alors, élevé sur son trône, entouré d'épouvante, mis en vue, mais visible à peine, il dira de sa bouche sacrée quelles choses sont advenu dans les siècle écoulés, quelles choses une loi constante amène et doit amener dans les siècles futurs ; puis, au milieu des chœurs angéliques et de la milice sacrée ; à travers les pâleurs, les larmes, les joies, les vœux et les craintes des enfants, des mères, des jeunes gens et des vieillards, la foule en suspens recevra la sentence dernière qui retentira de la bouche sacrée du saint Juge  :

" Va au repos et à la gloire des justes, toi, noble essaim qui ne doit jamais être distrait de mon royaume. Reçois la récompense que le Père, qui savait tes mérites et ta vie future, te donne maintenant, mais que dès longtemps Il te préparait. Mais toi, foule impie, toujours opposée à mes commandements, va t'enfermer dans les enfers. Là seront les grincements des dents et les larmes abondantes ; là tu seras tourmenté dans les feux dévorants. "

Donc, pour que les ordres du Très-haut demeurent stables, voilà quelle sera la forme du jugement. La gloire que le juste possédera après la mort, durera toujours, aussi bien que la peine infligée au coupable.

J'aurais dû, cher lecteur, t'enseigner tout cela par mes actions, en sorte que ma vie donnât du poids à mes discours, mais comme nous négligeons, malheureux que nous sommes, les injonctions qui nous sont faites, et qu'il est plus aisé d'apprendre que d'agir, si tes oreilles transmettent à ton esprit, et qu'il garde fidèlement empreintes les choses renfermées en mon livre, je le dis avec assurance, tu seras reçu dans les cieux, tu briseras les lourdes chaînes de la cruelle mort, et, d'enfant de la géhenne que tu étais d'abord, tu deviendras enfant du Dieu souverain. Après ceci il reste une chose sans laquelle tout le reste devient inutile, c'est que tu croies au Christ né du Père et coexistant avec le Père et que tu croies que l'Esprit saint ne forme qu'un avec eux, et que ces trois personnes sont un seul et même Dieu.

Pour toi qui liras ce poème, qu'il soit bon ou qu'il soit mauvais, souviens-toi de nous, et lorsque, après l'avoir lu, tu prieras le Seigneur Christ, que toujours nous soyons dans ta bouche. Mais de peur que tu ne penses que je te fais cette demande du bout des lèvres seulement, et que j'use de dissimulation, ainsi puisses-tu n'éprouver jamais de souci amer, ainsi puisses-tu plaire au Christ dans toutes tes actions, ainsi puisses-tu recevoir du Seigneur la couronne sacrée, et ne jamais oublier mon nom, afin que moi, Orience, qui suis le plus grand des pécheurs, j'obtienne mon pardon par les prières des saints.

(Vie d'Orience, extraits)

 

 

source: http://perso.club-internet.fr/orthodoxie/ecrits/peres/florileg/textes/orence1.htm