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L' Amour de la Sagesse Eternelle
Par
Saint Louis-Marie Grignion de Monfort
Table des matières
Prière à la Sagesse éternelle
Avis que la divine sagesse donne aux princes et aux grands du monde
Remarque de l'auteur
Chapitre 1: Pour aimer et rechercher la divine Sagesse, il est nécessaire de la connaître
Nécessité de la connaisance de la divine Sagesse
Définition et division du sujet
Chapitre 2: L'origine et l'excellence de la Sagesse éternelle
La Sagesse par rapport au Père
Les opérations de la Sagesse dans les âmes
Chapitre 3: Merveilles de la puissance de la divine Sagesse dans la création du monde et de l'homme
Dans la création du monde
Dans la création de l'homme
Chapitre 4: Merveilles de la bonté et miséricorde de la Sagesse éternelle avant son incarnation
Décret de l'incarnation
Conclusion
Chapitre 5: L'excellence merveilleuse de la Sagesse éternelle
Chapitre 6: Les désirs empressés que la divine Sagesse a de se donner aux hommes
La lettre d'amour de la Sagesse éternelle
L'incarnation, la mort et l'Eucharistie
Ingratitude de ceux qui refusent
Conclusion
Chapitre 7: L'élection de la vraie sagesse
La sagesse mondaine
La sagesse naturelle
Conclusion
Chapitre 8: Effet merveilleux de la Sagesse éternelle dans l'âme de ceux qui la possèdent
Chapitre 9: Incarnation et la vie de la Sagesse éternelle
L'incarnation de la Sagesse éternelle
La vie de la Sagesse incarnée
Chapitre 10: La beauté charmante et la douceur ineffable de la Sagesse incarnée
La Sagesse est douce dans ses principes
Elle est douce selon les Prophètes
Elle est douce selon son nom
Elle est douce selon son visage
Elle est douce en ses paroles
Chapitre 11: La douceur de la conduite de la Sagesse incarnée
Elle est douce en toute sa conduite
Elle est douce dans la gloire
Chapitre 12: Les principaux oracles de la Sagesse incarnée qu'il faut croire et pratiquer pour être sauvés
Les huit béatitudes
Chapitre 13: Abrégé des douleurs inexplicables que la Sagesse incarnée a voulu souffrir pour notre amour
La raison la plus puissante d'aimer la Sagesse
Les circonstances de la Passion de la Sagesse
L'affection extrême de la Sagesse dans ses douleurs
Conclusion
Chapitre 14: Le triomphe de la Sagesse éternelle dans la croix et par le croix
La Sagesse et la Croix
La Croix et nous
Conclusion pratique
Chapitre 15: Moyens d'acquérir la divine Sagesse
Premier moyen: Un désir ardent
Nécessité du désir de la Sagesse
Qualité requise de ce désir
Exemples de ce désir
Deuxième moyen: (une) prière continuelle
Nécessité de la prière continuelle
Qualités requises de la prière
Prière de Salomon pour obtenir la divine Sagesse
Chapitre 16: Moyens pour acquérir la divine Sagesse
Troisième moyen: une mortification universelle
Nécessité de la mortification
Qualités requises de la mortification
Chapitre 17: Quatrième moyen: une tendre et véritable dévotion à la Sainte Vierge
Nécessité de la vraie dévotion à Marie
En quoi consiste la vraie dévotion à Marie
Consécration de soi-même à Jésus-Christ, la Sagesse éternelle, par les mains de Marie
Prière à la Sagesse éternelle
1. O divine Sagesse, souveraine du ciel
et de la terre, humblement prosterné devant vous, je vous demande pardon de
ceque je suis assez hardi pour parler de vos grandeurs, étantaussi ignorant
et aussi criminel que je suis. Ne regardez pas, je vous prie, les ténèbres de
mon esprit et les souillures de ma bouche, ou, si vous les regardez, que ce
nesoit que pour les détruire d'une oeillade de vos yeux et d'un souffle de
votre bouche. Vous avez tant de beautés et de douceurs, vous m'avez préservé
de tant de maux et comblé de tant de bienfaits, et vous êtes d'ailleurs si
inconnue et méprisée. Comment voulez-vous que je me taise? Non seulement la
justice et la reconnaissance, mais mon intérêt même m'obligent à parler de
vous, quoiqu'en bégayant. Comme un enfant, je ne fais que bégayer, il est
vrai, mais c'est que jesuis encore enfant, et, en bégayant, je désire
apprendre àbien parler, lorsque je serai arrivé à la plénitude de votre âge.
2. Il n'y a pas, ce semble, d'esprit ni
d'ordre dans ce que j'écris, je l'avoue, mais c'est que j'ai si grande envie
de vous posséder, qu'à l'exemple de Salomon je vous cherche de tous côtés en
tournant sans méthode. Si je tâche de vous faire connaître en ce monde, c'est
parce que vous-même avez promis que tous ceux qui vous éclaireraient et
découvriraient en auraient la vie éternelle. Agréez donc, mon aimable
princesse, mes petits bégayements comme des discours relevés, recevez les
traits de ma plume comme autant de pas que je fais pour vous trouver; et
donnez, du haut de votre trône, tant de bénédictions et de lumières à ce que
je veux faire et dire de vous, que tous ceux qui l'entendront soient
enflammés d'un nouveau désir de vous aimer et de vous posséder dans le temps
et dans l'éternité.
AVIS QUE LA DIVINE SAGESSE
DONNE AUX PRINCES ET AUX GRANDS DU MONDE
DANS LE SIXIEME CHAPITRE DU "LIVRE DE LA SAGESSE"
3. [1] La Sagesse est plus
estimable que la force, et l'homme prudent vaut mieux que le courageux.
[2] Vous donc, ô rois, écoutez et comprenez;
recevez l'instruction, juges de toute la terre.
[3] Prêtez l'oreille, vous qui gouvernez les
peuples et qui vous glorifiez de voir sous vous un grand nombre de
nations.
[4] Considérez que vous avez reçucette
puissance du Seigneur et cette domination du Très-Haut, qui interrogera vos
oeuvres et qui sondera le fond de vos pensées.
[5] Parce qu'étant les ministres de son
Royaume, vous n'avez pas jugé équitablement, que vous n'avez point gardé la
loi de la justice et que vous n'avez point marché selon la volonté de
Dieu.
[6] Il se fera voir à vous d'une manière
effroyable et dans peu de temps, parce que ceux qui commandent les autres
seront jugés avec une extrême rigueur.
[7] Car on a plus de compassion pour les
petits et on leur pardonne plus aisément; mais les puissants seront
tourmentés puissamment.
[8] Dieu n'exceptera personne; il ne réputera
la grandeur de qui que ce soit; parce qu'il a fait les grands comme les
petits et qu'il a également soin de tous.
9. Mais les plus [grands] sont menacés des
plus grands supplices.
10. C'est donc à vous, ô rois, que j'adresse
ces discours, afin que vous appreniez la Sagesse et que vous ne tombiez pas.
11. Car ceux qui auront fait justement les
actions de justice ce seront traités comme justes, et ceux qui auront appris
ce que j'enseigne trouveront de quoi se défendre.
12. Ayez donc un désir ardent pour mes
paroles, aimez-les, et vous y trouverez votre instruction.
4. 13. La Sagesse est pleine de
lumière et sa beauté ne se flétrit point. Ceux qui l'aiment la découvrent
aisément et ceux qui la cherchent la trouvent.
14. Elle prévient ceux qui la désirent et elle
se montre à eux la première.
15. Celui qui veille dès le matin pour la
posséder n'aura pas de peine, parce qu'il la trouvera assise à sa
porte.
16. Ainsi occuper sa pensée de la Sagesse est la parfaite
prudence, et celui qui veillera pour l'acquérir sera bientôt en repos.
17. Car elle tourne elle-même de tous côtés
pour chercher ceux qui sont dignes d'elle; elle se montre à eux agréablement
dans ses voies, et elle va au-devant d'eux avec tout le soin de sa
providence.
18. Le commencement donc de la Sagesse est le désir
sincère de l'instruction; le désir de l'instruction est l'amour; l'amour est
l'observation des lois.
19. L'attention à observer ses lois est
l'affermissement de la parfaite pureté de l'âme.
20. Et cette parfaite pureté fait que l'homme
est proche de Dieu.
21. C'est ainsi que le désir de la Sagesse conduit au
royaume éternel.
22. Si donc vous avez de la complaisance pour
les trônes et les sceptres, ô rois des peuples, aimez la Sagesse, afin que vous
régniez éternellement.
23. Aimez la lumière de la Sagesse, vous tous qui
commandez les peuples du monde.
24. Je représenterai maintenant ce que c'est
que la Sagesse
et quelle a été son origine; je ne vous cacherai point les secrets de Dieu,
mais je remonterai jusqu'au commencement de sa naissance; je la produirai au
jour et la ferai connaître, et je ne cacherai point la vérité.
25. Je n'imiterai point celui qui est desséché
d'envie, parce que l'envieux n'aura point de part à la Sagesse.
26. Or la multitude de ses sages est le salut
du monde, et un roi prudent est le soutien de son peuple.
27. Recevez donc l'instruction par mes
paroles, et elle vous sera avantageuse.
REMARQUES DE L'AUTEUR
5. Je n'ai pas voulu, mon cher lecteur,
mêler la faiblesse de mon langage avec l'autorité des paroles du Saint-Esprit
dans ce chapitre. Mais qu'il me soit permis de remarquer avec vous:
1. Combien la Sagesse éternelle est de
soi-même douce, facile et engageante, quoiqu'elle soit si brillante, si
excellente et si sublime! Elle appelle les hommes pour leur apprendre les
moyens d'être heureux; elle les cherche; elle leur sourit; elle les comble de
mille bienfaits; elle les prévient en mille manières différentes, jusqu'à
s'asseoir à la porte de leur maison, pour les attendre et leur donner des
marques de son amitié.
Peut-on avoir un coeur, et le refuser à cette
douce conquérante?
6. 2. Quel est le malheur des grands et des
riches s'ils n'aiment pas la
Sagesse! Que les paroles qu'elle leur adresse sont
effrayantes! Elles sont inexplicables en notre langue : Horrende et cito
apparebit vobis... Judicium durissimum his qui praesunt fiet... Potentes...
potenter tormenta patientur. Fortioribus... fortior instat cruciato. [Sag
6,6,7,9]
Ajoutons à ces paroles quelques-unes de celles
qu'elle leur a dites ou fait dire depuis son Incarnation: Vae vobis,
divitibus. Facilius est camelum pere foramen acus transire quam divitem
intrare in regnum caelorum. Matt.19. Marc,Luc 18.
Ces dernières paroles ont été tant defois
répétées par la divine Sagesse, lorsqu'elle vivait sur la terre, que trois
évangelistes les ont rapportées de la manière, sans y rien changer; ce qui
devrait faire fondre en larmes, crier et hurler les riches: Agite nunc,
divites, plorate, ululantes in miseriis quae advenient vobis! Jac 5. [Jc 5,1]
Mais, hélas! ils ont ici-bas leur consolation; ils sont comme ensorcelés par
leurs plaisirs et par leurs richesses, et ils ne voient pas les malheurs qui
leur pendent sur la tête.
7. 3. Salomon donne sa parole qu'il fera
une description fidèle et exacte de la Sagesse, et que ni l'envie ni l'orgeuil, qui
sont contraires à la charité, ne l'empêcheront pas de communiquer une science
qui lui a été donnée du ciel, en sorte qu'il ne craint point que les autres
ou l'égalent ou
le surpassent en connaissance. [cf. Sg
6,24-26]
C'est à l'exemple de ce grand homme que je
vais expliquer simplement ce que c'est que la Sagesse avant son
incarnation, dans son incarnation, et après son incarnation, et les moyens de
l'obtenir et de la conserver.
Mais n'ayant pas l'abondance des connaissances
et des lumières qu'il avait, je n'ai pas tant à craindre l'envie et l'orgueil
que mon insuffisance et mon ignorance, que je vous prie de supporter et
d'excuser par votre charité.
CHAPITRE
I
Pour aimer et rechercher
la divine Sagesse, il est nécessaire de la connaître.
[1. Nécessité de la connaissance
de la Divine Sagesse]
8. Peut-on aimer ce qu'on ne connaît pas?
Peut-on aimer ardemment ce qu'on ne connaît qu'imparfaitement?
Pourquoi est-ce qu'on aime si peu la Sagesse éternelle et
incarnée, l'adorable Jésus, sinon parce qu'on ne la connaît pas, ou très
peu?
Il n'y a presque personne qui étudie comme il
faut, avec l'Apôtre, cette science suréminente de Jésus, qui est cependant la
plus noble, la plus douce, la plus utile et la plus nécessaire de toutes les
sciences et connaissances du ciel et de la terre.
9. [1] C'est premièrement la plus noble de
toutes les sciences, parce qu'elle a pour objet ce qu'il y a de plus noble et
de plus sublime, la Sagesse
incréée et incarnée, qui renferme en soi toute la plénitude de la divinité et
de l'humanité, tout ce qu'il y a de grand au ciel et sur la terre, toutes les
créatures visibles et invisibles, spirituelles et corporelles. Saint Jean
Chrysostome dit que Notre-Seigneur est un sommaire des oeuvres de Dieu, un
tableau raccourci de toutes
ses perfections et de toutes celles qui sont
dans les créatures.
Omnia quae velle potes aut debes est Dominus
Jesus Christus. Desidera hunc, requiere hunc, quia haec est una et pretiosa
margarita pro qua emenda etiam vendenda sunt omnia quae tua sunt: Jésus-Christ,
la Sagesse
éternelle, est tout ce que vous pouvez et devez désirer. Désirez-le,
cherchez-le, parce qu'il est cette unique et précieuse perle pour l'achat de
laquelle vous ne devez pas faire difficulté de vendre tout ce que vous avez.
In hoc glorietur qui gloriatur, scire et nosse me. St. Hironi 9: Que le sage
ne se glorifie pas de sa sagesse, ni le fort de sa force, ni le riche de ses
richesses; mais que celui qui se glorifie tire sa gloire de ce qu'il me
connaît, et non de ce qu'il connaît autre chose.
10. 2. Il n'y a rien de si doux que la
connaissance de la divine Sagesse: Bienheureux ceux quil'écoutent; plus
heureux sont ceux qui la désirent et la recherchent; mais les plus heureux
sont ceux qui gardent ses voies, goûtent en leur coeur cette douceur infinie
qui est la joie et la félicité du Père éternel et la gloire des anges. [Pr
2,1-9]
Si on savait quel est le plaisir que goûte une
âme qui connaît la beauté de la
Sagesse, qui suce le lait de cette mamelle du Père, mamilla
Patris, [on] s'écrierait avec l'Epouse: "Meliora sunt ubera tua vino: le
lait de vos mamelles est plus doux que le vin délicieux et que toutes les
douceurs des créatures"; particulièrement lorsqu'elle fait entendre aux
âmes qui la contemplent ces paroles: "Gustate et videte: goûtez et
voyez. Comedite... et bibite: mangez et buvez; et inebriamini, et
enivrez-vous de mes douceurs éternelles; car mon entretien n'a rien de
désagréable, ni ma compagnie d'ennuyeux, mais on n'y trouve que de la
satisfaction et de la joie: non enim habet amaritudinem conversatio illius;
nec taedium convictus illius, sed laetitiam et gaudium".
11. 3. Cette connaissance de la Sagesse éternelle n'est
pas seulement la plus noble et la plus douce, mais encore la plus utile et la
plus nécessaire, parce que la vie éternelle consiste à connaître Dieu et son
Fils Jésus-Christ. "Vous connaître, s'écrie le Sage, parlant à la Sagesse, est la parfaite
justice; et comprendre votre équité et votre puissance est la racine de
l'immortalité." Voulons-nous, en vérité, avoir la vie éternelle, ayons
donc la connaissance de la
Sagesse éternelle.
Voulons-nous avoir la perfection de la
sainteté en ce monde, connaissons la Sagesse.
Voulons-nous avoir en notre coeur la racine de
l'immortalité, ayons en notre esprit la connaissance de la Sagesse: Savoir
Jésus-Christ la Sagesse
incarnée, c'est assez savoir; savoir tout et ne le pas savoir, c'est ne rien
savoir.
12. Que sert-il à un tireur de flèches de
savoir tirer dans les côtés du blanc où il vise, s'il ne sait pas tirer droit
dedans? De quoi nous serviront toutes les autres sciences nécessaires au
salut si nous ne savons pas celle de Jésus-Christ, qui est l'unique
nécessaire et le centre où toutes doivent aboutir? Quoique le grand Apôtre
sût tant de choses et qu'il fût si versé dans les lettres humaines, il disait
pourtant qu'il ne croyait savoir que Jésus-Christ crucifié:
Non judicavi me scire aliquid inter vos, nisi
Jesum Christum, et hunc crucifixum, 1 Corint 2. [1 Co 2,2]
Disons donc avec lui: "Quae mihi fuerunt
lucra, haec arbitratus sum propter Christum detrimenta. Verumtamen [existimo]
omnia detrimentum esse, propter eminentem scientiam Jesu Christi, Domini mei:
Je méprise toutes ces connaissances desquelles j'ai jusques ici fait état, en
comparaison de celle de Jésus -Christ, mon Seigneur." Je vois maintenant
et j'expérimente que cette science est si excellent, si délicieuse, si
profitable et si admirable, que je ne tiens aucun compte de toutes les
autres, qui autrefois m'avaient tant plu; et elles me semblent à présent si
vides et si ridicules, que c'est perdre son temps que de s'y amuser:
"Haec autem dico ut nemo vos decipiat in
sublimitate sermonum. Videte ne quis vos decipiat per philosophiam et inanem
fallaciam: Je vous dis que Jésus-Christ est l'abîme de toute la science, afin
que vous ne vous laissiez point tromper aux belles et magnifiques paroles des
orateurs ni aux subtilités si trompeuses des philosophes. Crescite in gratiam
et in cognitione Domini nostri et Salvatoris Jesu Christi." Or, afin que
nous croissions tous dans lagrâce et la connaissance de Notre-Seigneur et
Sauveur Jésus-Christ, la
Sagesse incarnée, nous en parlerons dans les chapitres
suivants, après que nous aurons distingué plusieurs sortes de sagesse.
[2. Définition et division du sujet]
13. La sagesse, en général, prise selon la
signification de son nom, est une science savoureuse, sapida scientia, ou le
goût de Dieu et de sa vérité. Il y a plusieurs sortes de sagesses.
Premièrement, elles se distinguent en véritable et fausse sagesse: la véritable
est le goût de la vérité sans mensonge ni déguisement; la fausse est le goût
du mensonge, couvert de l'apparence de la vérité.
Cette fausse sagesse est la sagesse ou
prudence mondaine que le Saint-Esprit distingue en trois: Sapientia terrena,
animalis, diabolica: la sagesse terrestre, animale et diabolique. [Jc
3,15]
La vraie sagesse se distingue en sagesse
naturelle et surnaturelle.
La sagesse naturelle est la connaissance des
choses naturelles d'une manière éminente dans leurs principes. La sagesse
surnaturelle est la connaissance des choses surnaturelles et divines dans
leur origine.
Cette sagesse surnaturelle se divise en
sagesse substantielle et incréée, et en sagesse accidentelle et créée.
La sagesse accidentelle et créée est la communication
que fait d'elle-même aux hommes la
Sagesse incréée, autrement c'est le don de la sagesse. La Sagesse substantielle et
incréée est le Fils de Dieu, la seconde Personne de la très Sainte-Trinité,
autrement la Sagesse
éternelle dans l'éternité, ou Jésus-
Christ dans le temps. C'est proprement de
cette Sagesse éternelle dont nous allons parler.
14. Dès son origine, nous la contemplerons
dans l'éternité, résidente dans le sein de son Père, comme l'objet de ses
complaisances.
Nous la verrons dans le temps, brillante dans
la création de l'univers.
Nous la regarderons ensuite tout humiliée dans
son incarnation et dans sa vie mortelle, et puis nous la trouverons glorieuse
et triomphante dans les cieux.
Enfin nous verrons quels sont les moyens dont
il faut se servir pour l'acquérir et la conserver.
Je laisse donc aux philosophes les arguments
de leur philosophie comme inutiles; je laisse aux chimistes les secrets de
leur sagesse mondaine.
Sapientiam loquimur inter perfectos: Parlons
donc de la vraie Sagesse, de la
Sagesse éternelle, incréée et incarnée, aux âmes parfaites
et prédestinées.
CHAPITRE
II
L'origine et
l'excellence de la Sagesse
éternelle.
15. C'est ici qu'il faut s'écrier avec saint Paul:
"O altitudo... Sapientiae... Dei! : O profondeur, ô immensité, ô
incompréhensibilité de la
Sagesse de Dieu!" "Generationem ejus quis
enarrabit? : Qui sera l'ange assez éclairé et l'homme assez téméraire pour
entreprendre de nous expliquer
comme il faut son origine?"
C'est ici qu'il faut que tous les yeux se
ferment, de peur d'être éblouis d'une si vive, si brillante lumière.
C'est ici qu'il faut que toute langue se
taise, de peur de ternir une beauté si parfaite en voulant la
découvrir.
C'est ici qu'il faut que tout esprit
s'anéantisse et adore, de peur d'être opprimé par le poids immense de la
gloire de la divine Sagesse, en voulant la sonder.
[1. La Sagesse par rapport au
Père]
16. Voici cependant l'idée que le
Saint-Esprit, pour se conformer à notre faiblesse, nous en donne dans le
livre de la Sagesse
qu'il n'a composé que pour nous:
"La Sagesse éternelle est la vapeur de Dieu, la
vertu de Dieu et l'effusion toute pure de la clarté du Tout-Puissant. C'est
pourquoi elle ne peut être susceptible de la moindre impureté. Elle est
l'éclat de la lumière éternelle, le miroir sans tache de la majesté de Dieu
et l'image de sa bonté."
17. C'est
l'idée substantielle et éternelle de la divine beauté qui fut montrée à saint
Jean l'évangéliste dans l'île de Patmos, lorsqu'il s'écria: "In
principio erat Verbum, et Verbum erat apud Deum, et Deus erat Verbum: Au
commencement était le Verbe, - ou le Fils de Dieu, ou la Sagesse éternelle, - et
le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu."
18. C'est
d'elle qu'il est dit, dans plusieurs endroits des livres de Salomon, que la Sagesse a été créée,
c'est-à-dire produite, dès le commencement, avant toutes choses et avant tous
les siècles. Elle dit d'elle-même: "J'ai été établie dès l'éternité, et
dès le commencement, avant que la terre fût créée. Les abîmes n'étaient pas
encore lorsque j'étais déjà conçue."
19. C'est
en cette beauté souveraine de la
Sagesse que Dieu le Père a pris ses complaisances dans
l'éternité et dans le temps, comme ce grand Dieu assura lui-même
expressément, le jour de son baptême et de sa transfiguration: "Hic est
Filius meus dilectus, in quo mihi bene complacui, Matt 17: Voilà mon Fils
bien-aimé dans lequel je prends uniquement mes complaisances."
C'est cette lumineuse et incompréhensible
clarté dont les Apôtres virent quelque peu des rayons de sa transfiguration,
qui les pénétrèrent de douceur et les jetèrent dans l'extase: Illustre
quiddam [cernimus] Sublime, celsum, interminum, Antiquius caelo et
chao:
Cette Sagesse éternelle est quelque chose
d'illustre, d'élevé, d'immense, d'infini et de plus ancien que l'univers. Si
je n'ai point de paroles pour expliquer la seule petite idée que je me suis
formée de cette beauté et de cette douceur souveraine, quoique mon idée soit
infiniment au- dessous de s on excellence, qui est-ce qui pourra avoir une
juste idée et l'expliquer comme il faut? Il n'y a que vous, grand Dieu, qui
connaissiez ce que c'est, ni qui puissiez le révéler à qui vous voulez.
[2. Les opérations de la Sagesse dans lesâmes]
20. Voici comme la Sagesse même déclare ce
qu'elle est, par rapport à ses effets et ses opérations dans les âmes. Je ne
mêlerai point mes petites paroles avec les siennes, de peur d'en diminuer
l'éclat et la sublimité: c'est dans le chapitre
24 de l'Ecclésiastique.
1. "La Sagesse se louera elle-même; elle s'honorera
dans le Seigneur et elle se glorifiera au milieu de son peuple.
2. Elle ouvrira sa bouche dans les assemblées
du Très- Haut et elle se glorifiera dans les armées du Seigneur.
3. Elle sera élevée au milieu de son peuple et
elle sera admirée dans l'assemblée de tous les saints.
4. Elle recevra des louanges parmi la
multitude des élus et elle sera bénie de ceux qui seront bénis de Dieu. Elle
dira:
21. 5. Je suis sortie de la bouche du
Très-Haut; je suis née avant toutes les créatures.
6. C'est moi qui ai fait naître dans le ciel
une lumière qui ne s'éteindra jamais et qui ai couvert toute la terre comme
d'un nuage.
7. J'ai habité dans les lieux très hauts, et
mon trône est dans une colonne de nuée.
8. J'ai fait seule tout le tour du ciel;j'ai
pénétré la profondeur des abîmes; j'ai marché sur les flots de la mer.
9. Et j'ai parcouru toute la terre.
22. 10. J'ai eu l'empire sur tous les
peuples et sur toutes les nations.
11. J'ai foulé par ma puissance aux pieds les
coeurs de tous les hommes, grands et petits; et, parmi toutes ces choses,
j'ai cherché un lieu de repos et une demeure dans l'héritage du
Seigneur.
12. Alors le Créateur de l'univers m'a donné
des ordres et m'a parlé: Celui qui m'a créée a reposé dans mon
tabernacle.
13. Et il m'a dit: Habitez dans Jacob,
qu'Israël soit votre héritage et prenez racine dans mes élus.
24. 14. J'ai été créée dès le commencement
et avant tous les siècles, je ne cesserai point d'être dans la suite de tous
les âges, et j'ai exercé, en sa présence, mon ministère dans la maison
sainte.
15. J'ai été affermie en Sion, j'ai trouvé mon
repos dans la cité sainte, et ma puissance s'est établie dans Jérusalem.
25. 16. J'ai pris racine dans le peuple que
le Seigneur a honoré, dont l'héritage est le partage de mon Dieu, et j'ai
établi ma demeure dans l'assemblée de tous les saints.
17. Je me suis élevée comme les cèdres du
Liban et comme le cyprès de la montagne de Sion.
18. J'ai poussé mes branches en haut comme les
palmiers de la montagne de Cadès et comme les plants de rosiers de
Jéricho.
19. Je me suis élevée comme un bel olivier
dans la campagne et comme le plane qui est planté dans un grand chemin, sur
le bord des eaux.
20. J'ai répandu une senteur de parfum comme
la cannelle et le baume le plus précieux, et une odeur comme celle de la
myrrhe la plus excellente.
21. J'ai parfumé ma demeure comme le storax,
le galbanum, la boîte de parfum, l'onyx, la myrrhe, comme la goutte d'encens
tombée d'elle-même; et mon odeur est comme celle d'un baume très pur et sans
mélange.
22. J'ai étendu mes branches comme le
térébinthe, et mes branches sont des branches d'honneur et de grâce.
23. J'ai poussé des fleurs d'une agréable
odeur comme la vigne, et mes fleurs sont des fruits de gloire et d'abondance.
26. 24. Je suis la mère du pur amour, de la
crainte, de la science et de l'espérance sainte.
25. En moi est toute la grâce de lavoie et de
la vérité; en moi est toute l'espérance de la vie et de la vertu.
27. 26. Venez à moi, vous qui me désirez
avec ardeur, et remplissez-vous des fruits que je porte.
27. Car mon esprit est plus doux que le miel,
et mon héritage surpasse en douceur le miel le plus excellent.
28. La mémoire de mon nom passera dans la
suite de tous les siècles.
28. 29. Ceux qui me mangent auront encore
faim et ceux qui me boivent auront encore soif.
30. Celui qui m'écoute ne sera point confondu,
et ceux qui agissent en moi ne pécheront point.
31. Ceux qui m'éclaircissent auront la vie
éternelle.
32. Tout ceci est le livre de vie, l'alliance
du Très- Haut et la connaissance de la vérité."
29. Tous ces arbres et toutes ces plantes
auxquels la Sagesse
se compare, qui ont des fruits et des qualités si différentes, marquent cette
grande variété d'états, de fonctions et de vertus des âmes qui paraissent des
cèdres, par l'élévation de leur coeur vers le ciel; ou des cyprès, par la
méditation continuelle de la mort; ou des palmiers, par l'humble souffrance
de leurs travaux; ou des rosiers, par le martyre et l'effusion de leur sang;
qui portent leurs branches bien loin,
par l'étendue de leur charité pour leurs
frères; et toutes les autres plantes odoriférantes, comme le baume, la myrrhe
et les autres, qui sont moins exposées en vue, marquent toutes les âmes
retirées qui souhaitent d'être plus connues de Dieu que des hommes.
30. Après que la Sagesse s'est
représentée comme la mère et la source de tous les biens, elle exhorte tous
les hommes à quitter tout pour la désirer uniquement, parce qu'elle ne se
donne, dit saint Augustin, qu'à ceux qui la désirent et la recherchent avec
autant d'ardeur qu'une si grande chose mérite
d'être recherchée.
La divine Sagesse marque, dans les paroles du
30 et 31 versets, trois degrés dans la piété, dont le dernier en est la
perfection:
1 Ecouter Dieu avec une humble
soumission;
2 Agir en lui et par lui avec une fidélité
persévérante;
3 Enfin, acquérir la lumière et l'onction
nécessaires pour inspirer aux autres l'amour de la Sagesse, pour les
conduire à la vie éternelle.
CHAPITRE
III
Merveilles de la
puissance de la divine Sagesse dans la création du monde et de l'homme.
[1. Dans la création du
monde]
31. La Sagesse éternelle a commencé à éclater hors du
sein de Dieu, lorsqu'après une éternité entière, elle fait la lumière, le
ciel et la terre. Saint Jean dit que tout a été fait par le Verbe,
c'est-à-dire la Sagesse
éternelle: Omnia per ipsum facta sunt. [Jn 1,3]
Salomon dit qu'elle est la mère et l'ouvrière
de toutes choses: Horum omnium mater est. Omnium artifex Sapientia. Remarquez
qu'il ne l'appelle pas seulement l'ouvrière de l'univers, mais la mère, parce
que l'ouvrier n'aime pas et n'entretient pas son ouvrage comme une mère fait
son enfant.
32. La Sagesse éternelle, ayant tout créé, demeure en
toutes choses pour les contenir, soutenir et renouveler: omnia continet,
omnia innovat. C'est cette beauté souverainement droite qui, après avoir créé
le monde, y a mis le bel ordre qui y est. Elle a séparé, elle a composé, elle
a pesé, elle a
ajouté, elle a compté tout ce qui y est.
Elle a étendu les cieux; elle a placé le
soleil, la lune et les étoiles et les planètes avec ordre; elle a posé les
fondements de la terre; elle a donné desbornes et des lois à la mer et aux
abîmes; elle a formé les montagnes; elle a tout pesé et balancé jusqu'aux
fontaines. Enfin, dit-elle, j'étais avec Dieu, et je réglais toutes choses
avec une justesse si parfaite tout à la fois et une variété si agréable, que
c'était une espèce de jeu que je jouais pour me divertir et
divertir mon Père: Cum eo eram cuncta
componens; et delectabar per singulos dies, ludens coram eo omni tempore,
ludens in
orbe terrarum. [Sg 1,7]
33. Ce jeu ineffable de la divine Sagesse
se voit, en effet, dans les différentes créatures qu'elle a faites dans
l'univers. Car, sans parler des différentes espèces d'anges, qui sont, pour
ainsi dire, infinis en nombre; sans parler des différentes grandeurs des
étoiles, ni des différents tempéraments des hommes, quel admirable changement
ne voyons-nous pas dans les saisons et dans les temps, quelle variété
d'instincts dans les animaux, quelles différentes espèces dans les plantes,
quelles différentes beautés dans les fleurs, quels différents goûts dans les
fruits! Quis sapiens, et intelliget haec: Qui est celui à qui la Sagesse s'est communiquée?
Et celui-là seul aura l'intelligence de ces mystères de la nature.
34. La Sagesse les a révélés aux saints, comme nous
voyons dans leurs vies; et ils ont été quelquefois si surpris de voir la
beauté, la douceur et l'ordre de la divine Sagesse dans les plus petites
choses, comme une abeille, une fourmi, un épi de blé, une fleur, un petit ver
de terre, qu'ils en tombaient dans l'extase et le ravissement.
[2. Dans la création de l'homme]
35. Si la puissance et la douceur de la Sagesse éternelle a tant
éclaté dans la création, la beauté et l'ordre de l'univers, elle a brillé
bien davantage dans la création de l'homme, puisque c'est son chef d'oeuvre,
l'image vivante de sa beauté et de ses perfections, le grand vaisseau de ses
grâces, le trésor admirable de ses richesses, et son vicaire unique sur la
terre: Sapientia tua fecisti hominem, ut dominaretur omni creaturae quae a te
facta est. Sap. 9. [Sg 9,2]
36. Il faudrait ici, à la gloire de cette
belle et puissante ouvrière, expliquer la beauté et l'excellence originelle
que l'homme reçut d'elle lorsqu'elle le créa; mais le péché qu'il a commis,
dont les ténèbres et lessouillures ont rejailli jusque sur moi, misérable
enfant d'Eve, m'ont tellement obscurci l'entendement que je ne puis que très
imparfaitement en parler.
37. Elle fit, pour ainsi dire, des copies
et des expressions brillantes de son entendement, de sa mémoire et de sa
volonté et les donna à l'âme de l'homme pour être le portrait vivant de la Divinité; elle alluma
dans son coeur un incendie de pur amour pour Dieu, elle lui forma un corps
tout lumineux, et elle renferma en lui, comme en raccourci, toutes les
perfections différentes des anges, des bêtes et autres créatures.
38. Tout dans l'homme était lumineux sans
ténèbres, beau sans laideur, pur sans souillure, réglé sans désordre et sans
aucune tache ni imperfection. Il avait pour apanage la lumière de la Sagesse dans son esprit,
par laquelle il connaissait parfaitement son Créateur et ses créatures. Il
avait la grâce de Dieu dans son âme, par laquelle il était innocent et
agréable aux yeux du Très-Haut. Il avait dans son corps l'immortalité. Il
avait le pur amour de Dieu dans son coeur, sans crainte de la mort, par
lequel il l'aimait continuellement, sans relâche, et purement, pour l'amour
de lui-même. Enfin il était si divin, qu'il était continuellement
hors de lui-même, transporté en Dieu, sans
qu'il eût aucune passion à vaincre ni aucun ennemi à combattre.
O libéralité de la Sagesse éternelle envers
l'homme! O heureux état de l'homme dans son innocence!
39. Mais, malheur des malheurs! Voilà ce
vaisseau tout divin qui se brise en mille morceaux; voilà cette belle étoile
qui tombe; voilà ce beau soleil qui est couvert de boue; voilà l'homme qui
pèche, et qui, en péchant, perd sa sagesse, son innocence, sa beauté, son
immortalité. Et enfin il perd tous les biens qu'il avait reçus, et est
asailli d'une infinité de maux. Il a l'esprit tout hébété et ténébreux: il ne
voit plus rien. Il a le coeur tout glacé pour Dieu: il ne l'aime plus.
Il a l'âme toute noire de péchés: elle
ressemble au démon. Il a des passions toutes déréglées: il n'en est plus le
maître.
Il n'a que la compagnie des démons, il en est
devenu la demeure et l'esclave. Il est attaqué des créatures: elles lui font
la guerre. Voilà l'homme en un instant devenu l'esclave des démons, l'objet
de la colère de Dieu et lavictime des enfers!
Il se paraît à lui-même si hideux que de honte
il va se cacher. Il est maudit et condamné à la mort; il est chassé du
paradis terrestre et il n'en a plus dans les cieux. Il doit mener, sans
aucune espérance d'être heureux, une vie malheureuse sur la terre maudite. Il
y doit mourir en criminel, et, après sa mort, être comme le diable, à jamais
damné dans son corps et dans son âme, lui et tous ses enfants.
Tel est le malheur épouvantable où l'homme, en
péchant, tomba; tel est l'arrêt équitable que la justice de Dieu prononça
contre lui.
40. Adam, en cet état, est comme désespéré;
il ne peut recevoir de remède ni des anges ni des autres créatures. Rien
n'est capable de le réparer parce qu'il était trop beau et trop bien fait en
sa création, et qu'il est, par son péché, trop hideux et trop souillé. Il se
voit chassé du paradis et de la présence de Dieu, il voit la justice de Dieu
qui le poursuit avec toute sa postérité; il voit le ciel fermé et l'enfer
ouvert, et personne pour lui ouvrir l'un et fermer l'autre.
CHAPITRE
IV
Merveilles de la bonté
et miséricorde de la Sagesse
éternelle avant son incarnation.
41. La Sagesse éternelle est
vivement touchée du malheur du pauvre Adam et de tous ses descendants. Elle
voit, avec un grand déplaisir, son vaisseau d'honneur brisé, son portrait
déchiré, son chef-d'oeuvre détruit, son vicaire sur la terre renversé.
Elle prête tendrement l'oreille à sa voix
gémissante et à ses cris. Elle voit avec compassion les sueurs de son front,
les larmes de ses yeux, les peines de ses bras, la douleur de son coeur et
l'affliction de son âme.
[1. Le décret de l'Incarnation]
42. Il me semble voir cette aimable
Souveraine appeler et assembler une seconde fois, pour ainsi dire, la Sainte Trinité
pour réparer l'homme, comme elle avait fait pour le former. Il me semble que,
dans ce grand conseil, il se fait une espèce de combat entre la Sagesse éternelle et la Justice de Dieu.
43. Il me semble que j'entends cette
Sagesse qui, dans la cause de l'homme, dit qu'à la vérité l'homme mérite, par
son péché, avec sa postérité, d'être à jamais damné avec les anges rebelles;
mais qu'il faut avoir pitié de lui, parce qu'il a plus péché par faiblesse et
par ignorance que par malice. Elle représente, d'un côté, que c'est un grand
dommage qu'un chef- d'oeuvre si accompli demeure pour jamais l'esclave de son
ennemi, et que des millions de millions d'hommes soient à jamais perdus par
le péché d'un seul. Elle montre, de l'autre, les places du ciel vacantes par
la chute des anges apostats, qu'il est à propos de remplir, et la grande
gloire que Dieu recevra dans le temps et l'éternité si l'homme est sauvé.
44. Il me semble que j'entends la Justice qui répond que
l'arrêt de mort et de damnation éternelle est porté contre l'homme et ses
descendants, et qu'il doit être exécuté sans remise et sans miséricorde,
ainsi que contre Lucifer et ses adhérents; que l'homme est un ingrat pour les
bienfaits qu'il a reçus; qu'il a suivi le démon en sa désobéissance et en son
orgueil, et qu'il le doit suivre dans ses châtiments, parce qu'il faut
nécessairement que le péché soit puni.
45. La Sagesse éternelle, voyant qu'il n'y avait rien
dans l'univers qui fût capable d'expier le péché de l'homme, de payer la
justice et d'apaiser la colèrede Dieu, et voulant cependant sauver le pauvre
homme qu'elle aimait d'inclination, trouve un moyen admirable.
Chose étonnante, amour incompréhensible qui va
jusqu'à l'excès, cette aimable et souveraine Princesse s'offre elle- mêne en
sacrifice à son Père pour payer sa justice, pour calmer sa colère et pour
nous retirer de l'esclavage du démon et des flammes de l'enfer et nous
mériter une éternité de bonheur.
46. Son offre est acceptée; le conseil en
est pris et arrêté: la
Sagesse éternelle, ou le Fils de Dieu, se fera homme dans
le temps convenable et dans les circonstances marquées. Pendant environ
quatre mille ans qui se sont écoulés depuis la création du monde et le péché
d'Adam jusqu'à l'incarnation de la divine Sagesse, Adam et ses descendants
sont morts selon la loi de Dieu portée [contre eux]; mais, en vue de
l'incarnation du Fils de Dieu, ils ont reçu des grâces pour obéir à ses
commandements et pour faire une digne pénitence après les avoir transgressés;
et, s'ils sont morts dans la grâce et l'amitié de Dieu, leurs âmes sont
descendues aux limbes en attendant leur Sauveur et Libérateur pour leur
ouvrir la porte du ciel.
47. La Sagesse éternelle, pendant tout le temps qui
s'est passé avant son incarnation, a témoigné aux hommes, en mille manières,
l'amitié qu'elle leur portait, et le grand désir qu'elle avait de leur
communiquer ses faveurs et de s'entretenir avec eux: "Mes délices,
a-t-elle dit, sont d'être avec les enfants des hommes. Deliciae meae esse cum
filiis hominum." [Pr 8,31] Elle a tourné elle-même de tous côtés pour
chercher ceux qui étaient dignes d'elle: quoniam dignos seipsa circuit
quaerens, c'est-à-dire des personnes dignes de son amitié, dignes de ses trésors,
dignes de sa propre personne. Elle s'est répandue parmi les nations
différentes, dans les âmes saintes, pour y former des amis de Dieu et des
prophètes; et c'est elle seule qui a formé tous les saints patriarches, les
amis de Dieu, les prophètes et les saints de l'Ancien et du Nouveau
Testament: Et per nationes in animas sanctas se transfert, amicos Dei et
prophetas constituit. Sap.
7.
C'est cette Sagesse éternelle qui a inspiré
les hommes de Dieu, et qui a parlé par la bouche des prophètes, et elle les a
dirigés dans leurs voies, éclairés dans leurs doutes, soutenus dans leurs
faiblesses et délivrés de tous maux.
48. Voici comme le Saint-Esprit l'a raconté
lui-même, dans le
10 chapitre de la Sagesse en ces
termes:
[1] "C'est la Sagesse qui conserva
celui que Dieu avait formé le premier pour être le père des hommes, ayant
d'abord été créé seul, c'est-à-dire Adam.
[2] C'est elle aussi qui le tira de son péché,
et qui lui donna la force de renfermer et de gouverner toutes choses.
[3] Lorsque l'injuste, Caïn, se sépara d'elle
dans sacolère, il périt malheureusement par la fureur, que le rendit le
meurtrier de son frère.
4. Et lorsque le déluge inonda la terre à
cause de lui, la Sagesse
sauva encore le monde, ayant gouverné le juste, Noé, par un bois qui
paraissait méprisable.
5. Et lorsque les nations conspirèrent
ensemble pour s'abandonner au mal, c'est elle qui connut le juste, Abraham,
qui le conserva irrépréhensible devant Dieu et qui lui donna la force de
vaincre la tendresse qu'il ressentait pour [son fils Isaac].
6. C'est elle qui délivra le juste, Loth,
lorsqu'il fuyait du milieu des méchants qui périrent par le feu tombé sur les
cinq villes.
7. Dont la corruption est marqué par cette
terre qui en fume encore, et qui est demeurée toute déserte, où les arbres
portent des fruits qui ne mûrissent point et où l'on voit une statue de sel
qui est le monument d'une âme incrédule.
8. Car ceux qui ne se sont pas mis en peine
d'acquérir la sagesse non seulement sont tombés dans l'ignorance du bien,
mais ils ont encore laissé aux hommes des marques de leurs folies sans que
leurs fautes aient pu demeurer cachées.
49. 9. Mais la Sagesse a délivré de
tous maux ceux qui ont eu soin de la révérer.
10. C'est elle qui a conduit par des voies
droites le juste, Jacob, lorsqu'il fuyait la colère d'Esaü, son frère; qui
lui a fait voir le royaume de Dieu, qui lui a donné la science des saints;
qui l'a enrichi dans ses travaux et qui lui en a fait recueillir le
fruit.
11. C'est elle qui l'a aidé contre ceux qui
voulaient le surprendre par leurs tromperies et qui l'a fait devenir
riche.
12. Elle l'a protégé contre ses ennemis, elle
l'a défendu des séducteurs et elle l'a engagé dans un rude combat, afin qu'il
demeurât victorieux, et qu'il sût que la Sagesse est plus puissante que toute
chose.
13. C'est elle qui n'a point abandonné Joseph
le juste losrqu'il fut vendu; mais elle l'a délivré des mains des pécheurs;
elle est descendue avec luidans la fosse.
14. Et elle ne l'a point quitté dans ses
chaînes, jusqu'à ce qu'elle lui ait mis entre les mains le sceptre royal, et
qu'elle l'a[it] rendu le maître de ceux qui l'avaient traité si injustement.
Elle a convaincu de mensonge ceux qui l'avaient déshonoré et elle lui a donne
un nom éternel.
15. C'est elle qui a délivré le peuple juste,
les Hébreux, et la race irrépréhensible de la nation qui l'opprimait.
16. Elle est entrée dans l'âme du serviteur de
Dieu, Moïse, et elle s'est élevée avec des signes et des prodiges contre les
rois redoutables.
17. Elle a rendu aux justes la récompense de
leurs travaux, elle les a conduits par une admirable voie, et elle leur a
servi d'un couvert pendant le jour et de la lumière pendant la nuit.
18. Elle les a conduits par la mer Rouge et
elle les a fait passer au travers des eaux profondes.
19. Elle a enseveli leurs ennemis dans la mer
et elle a retiré les siens du fond de l'abîme. Ainsi les justes ont remporté
les dépouilles des méchants.
20. Ils ont honoré par leurs cantiques, ô
Seigneur, votre saint nom, et ils ont loué tous ensemble votre main
victorieuse.
21. Parce que la Sagesse a ouvert la
bouche des muets et qu'elle a rendu éloquentes les langues des enfants."
50. Dans le chapitre suivant de la Sagesse, le Saint-Esprit
marque les différents maux dont la
Sagesse a délivré Moïse et les Israélites, pendant qu'ils
étaient dans les déserts. A quoi l'on peut ajouter que tous ceux qui ont été
délivrés des grands dangers, dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament,
comme Daniel dans la fosse aux lions, Suzanne du crime faux dont on
l'accusait, les trois enfants de la fournaise de Babylone..., saint Pierre de
la prison, saint Jean de la chaudière d'huile bouillante, et une infinité de
martyrs et de confesseurs des tourments qu'on faisait souffrir à leurs corps
et des calomnies dont on noircissait leur réputation, on peut ajouter,
dis-je, qu'ils ont tous été délivrés et guéris par la Sagesse éternelle: Nam
per Sapientiam sanati sunt quicumque placuerit tibi, Domine, a principio. [Sg
9,19]
[Conclusion]
51. Ecrions-nous donc: "Heureux mille
fois une âme dans qui la
Sagesse est entrée pour y faire sa demeure! Quelques
combats qu'on lui livre, elle demeurera victorieuse; de quelques dangers
qu'elle soit menacée, elle en sera délivrée; de quelques tristesses qu'elle
soit accablée, elle sera réjouie et consolée; et en quelques humiliations
qu'elle soit tombée, elle en sera relevée et glorifiée dans le temps et dans
l'éternité."
CHAPITRE
V
L'excellence
merveilleuse de la Sagesse
éternelle.
52. Le Saint-Esprit ayant
pris la peine de nous montrer l'excellence de la Sagesse, en des termes
si sublimes et si intelligibles, il ne faut que les rapporter ici avec
quelques petites réflexions.
53. 1. La Sagesse atteint avec
force depuis une extrémité jusqu'à l'autre, et elle dispose tout avec
douceur.
Rien n'est si doux que la Sagesse. Elle est
douce en elle-même, sans amertume; douce à ceux qui l'aiment, sans leur
laisser aucun dégoût; douce dans sa conduite, sans faire aucune violence.
Vous direz souvent qu'elle n'est point dans les accidents et renversements
qui arrivent, tant elle est secrète et douce; mais, comme elle a une force
invincible, elle fait tout insensiblement etfortement venir à sa fin par des
voies inconnues aux hommes. Il faut que le sage soit, à son exemple: "suaviter
fortis et fortiter suavis: doucement fort et fortement doux."
54. 2. Je l'ai aimée, je l'ai recherchée
dès ma jeunesse, j'ai tâché de l'avoir pour épouse.
Quiconque veut acquérir le grand trésor de la Sagesse doit, à
l'exemple de Salomon, la rechercher: 1 de bonne heure, et même dès le bas
âge, si cela se peut; 2
spirituellement et purement, comme un chaste
époux son épouse;
3 constamment, jusqu'à la fin, jusqu'à ce
qu'on l'ait obtenue. Il est sûr que la Sagesse éternelle a tant d'amour pour les âmes,
qu'elle va jusqu'à les épouser et contracter avec elles un spirituel mais
véritable mariage que le monde ne connaît point; et l'histoire nous en
fournit d[es] exemples.
55. 3. Elle fait voir la gloire de son
origine en ce qu'elle est étroitement unie à Dieu et qu'elle est aimée par
celui qui est le Seigneur de toutes choses.
La
Sagesse est Dieu
même: voilà la gloire de son origine. Dieu le Père prend en elle toutes ses
complaisances, comme il a témoigné: voilà combien elle est aimée.
56. 4. Elle est la maîtresse de la science
de Dieu et la directrice de ses ouvrages.
C'est la seule Sagesse qui éclaire tout homme
venant en ce monde; c'est elle seule qui est venue du ciel pour nous
apprendre les secrets de Dieu; et nous n'avons point d'autre véritable maître
que cette Sagesse incarnée, nommée Jésus- Christ; c'est elle seule qui dirige
à leur fin tous les ouvrages de Dieu, particulièrement les saints, en leur
faisant connaître ce qu'ils doivent faire, et en leur faisant goûter et faire
ce qu'elle leur fait connaître.
57. 5. Si l'on souhaite les richesses de
cette vie, qu'y a-t- il de plus riche que la Sagesse qui fait toutes
choses?
6. Si l'esprit de l'homme fait quelque
ouvrage, qui a plus de part qu'elle dans cet art [avec] lequel toutes choses
ont été faites?
7. Si quelqu'un aime la justice, les grandes
vertus sont encore son ouvrage; c'est elle qui enseigne la tempérance, la
prudence, la justice et la force, qui semble[nt] la chose du monde la plus
utile à l'homme dans cette vie.
Salomon fait voir que, comme on ne doit aimer
que la Sagesse,
c'est d'elle seule aussi qu'on doit tout attendre, les biens de fortune, la
connaissance des secrets de la nature, les biens de l'âme, les vertus
théologales et cardinales.
58. 8. Si quelqu'un désire la profondeur de
la science, c'est elle qui sait le passé et qui juge de l'avenir . Elle
pénètre ce qu'il y a de plus subtil dans les discours et de plus difficile à
démêler dans les paraboles; [elle connaît les signes et les prodiges] avant
qu'ils paraissent et ce qui doit arriver dans la succession des temps [et]
des siècles. Quiconque veut avoir une science des choses de la grâce et de la
nature qui ne soit pas commune, sèche et superficielle, mais extraordinaire,
sainte et profonde, doit faire tous ses efforts pour acquérir la Sagesse, sans laquelle
un homme, quoique savant devant les hommes, n'est réputé pour rien devant
Dieu: in nihilum computabitur. [Sg 3,17]
59. 9. J'ai donc résolu de la prendre avec
moi pour être la compagne de ma vie, sachant qu'elle me fera part de ses
biens et qu'elle sera ma consolation dans mes peines et dans mes
ennuis.
Qui peut être pauvre avec la Sagesse, qui est si
riche et si libérale? Qui peut être triste avec la Sagesse, qui est si
douce, si belle et si tendre? Qui, deceux qui cherchent la Sagesse, dit sincèrement
avec Salomon: "Proposui ergo: J'ai donc résolu"? La plupart n'ont
pas pris cette résolution sincère; ils n'ont que des velléités, ou, au plus,
que des résolutions chancelantes et indifférentes; c'est pourquoi ils ne
trouvent jamais la Sagesse.
60. 10. Elle me rendra illustre parmi les
peuples, et, tout jeune que je suis, je serai honoré des vieillards.
11. On reconnaîtra la pénétration de mon
esprit pour bien rendre justice. Les plus puissants seront surpris losqu'ils
me verront, et les princes témoigneront leur admiration sur le visage.
12. Quand je me tairai, ils attendront que je
parle; quand je parlerai, ils me regarderont attentivement; et quand je
m'étendrai dans mes discours, ils mettront leur main sur leurs bouches.
13. C'est elle aussi qui me donnera
l'immortalité, et c'est par elle que je rendrai la mémoire de mon nom
éternelle parmi ceux qui me doivent suivre.
14. Je gouvernerai les peuples par elle, et
les nations me seront soumises. Sur ces paroles du Sage dans lesquelles il se
loue, saint Grégoire fait cette réflexion: "Ceux que Dieu a choisis pour
écrire ses paroles sacrées, étant remplis de son Esprit-Saint, sortent en
quelque manière d'eux-mêmes pour entrer en celui qui les possède, et ainsi, étant
devenus la langue de Dieu, ils ne considèrent que Dieu dans ce qu'ils disent;
ils parlent d'eux comme ils parleraient d'un autre."
61. 15. Les rois les plus redoutables
craindront lorsqu'ils entendront parler de moi. Je ferai voir que je suis bon
à mon peuple et vaillant dans la guerre.
16. Entrant dans ma maison, je trouverai mon
repos avec elle; car sa conversation n'a rien de désagréable, ni sa compagnie
d'ennuyeux; mais on n'y trouve que de la satisfaction et de la joie.
17. Ayant donc pensé à ces choses, les ayant
méditées enmon coeur, considérant que je trouverai l'immortalité dans l'union
avec la Sagesse,
18. Un saint plaisir dans son amitié, des
richesses inépuisables dans les ouvrages de ses mains, l'intelligence dans
ses conférences et ses entretiens, et une grande gloire dans la communication
de ses discours, j'allais la chercher de tous côtés, afin de la prendre pour
ma compagne.
Le Sage, après avoir renfermé en peu de
paroles ce qu'il avait expliqué auparavant, tire cette conclusion:
"J'allais la chercher de tous côtés." Pour acquérir la Sagesse, il faut la
chercher ardemment, c'est-à-dire: il faut être prêt à tout quitter, à tout
souffrir et à tout entreprendre pour la posséder. Il y a peu qui la trouvent,
parce qu'il y en [a] peu qui la cherchent d'une manière qui soit digne
d'elle.
62. Le Saint-Esprit, dans le chapitre 7 de la Sagesse, parle encore de
l'excellence de la Sagesse
en ces termes: "Dans la
Sagesse il y a un esprit d'intelligence qui est saint,
unique, multiplié en ses effets, subtil, disert, agile, sans tache, clair,
doux, ami du bien, pénétrant, que rien ne peut empêcher d'agir, bienfaisant,
amateur des hommes, bon stable, infaillible, calme, qui peut tout, qui voit
tout, qui renferme en soi tous les esprits, intelligible, pur et subtil. Car la Sagesse est plus active
que toutes les choses agissantes, et elle atteint partout à cause de sa
pureté. [Sg 7,22-24]
Enfin la Sagesse est un trésor infini pour les hommes,
et ceux qui en ont usé sont devenus les amis de Dieu et se sont rendus
recommandables par les dons de la science: Infinitus enim thesaurus est
hominibus, quo qui usi sunt participes facti sunt amicitiae Dei, propter
disciplinae dona commendati" Sap 7 [Sg 7,14]
63. Après des paroles si puissantes et si
tendres du Saint-Esprit pour nous faire voir la beauté, l'excellence et les
trésors de la Sagesse,
quel est l'homme qui ne l'aimera pas et ne la recherchera pas de tous ses
forces? D'autant plus que c'est un trésor infini, propre à l'homme, pour
lequel l'homme est fait, et qu'elle-même a des désirs infinis de se donner à
l'homme.
CHAPITRE
VI
Les désirs empressés que
la divine Sagesse a de se donner aux hommes.
64. Il y a une si grande
liaison d'amitié entre la
Sagesse éternelle et l'homme, qu'elle est incompréhensible.
La Sagesse
est pour l'homme, et l'homme pour la Sagesse. Thesaurus
infinitus hominibus: c'est un trésor infini pour les hommes, et non pour les
anges ou pour les autres créatures.
Cette amitié de la Sagesse pour l'homme
vient de ce qu'il est, dans sa création, l'abrégé de ses merveilles, son
petit et son grand monde, son image vivante et son lieutenant sur la terre.
Et, depuis que, par l'excès de l'amour qu'elle lui portait, elle s'est rendue
semblable à lui en se faisant homme, et s'est livrée à la mort pour le
sauver, elle l'aime comme son frère, son ami, son disciple, son élève, le
prix de son sang et le cohéritier de son royaume, en sorte qu'on lui fait une
violence infinie lorsqu'on lui refuse ou on lui arrache le coeur d'un homme.
[1. La lettre d'amour de la Sagesse éternelle]
65. Cette beauté éternelle et
souverainement aimable a tant de désir de l'amitié des hommes, qu'elle a fait
un livre exprès pour la gagner, en lui découvrant ses excellences et les
désirs qu'elle a de lui. Ce livre est comme une lettre d'une amante à son
amant, pour gagner son affection. Les désirs qu'elle y témoigne du coeur de
l'homme sont si empressés, les rechereches qu'elle y fait de son amitié sont
si tendres, les appels et ses voeux y sont si amoureux, qu'à l'entendre
parler vous diriez qu'elle n'est pas la Souveraine du ciel et de la terre et qu'elle a
besoin de l'homme pour être heureuse.
66. Tantôt pour trouver l'homme, elle court
dans les grands chemins; tantôt elle monte sur la pointe des plus hautes
montagnes; tantôt elle vient aux portes des villes; tantôt elle entre jusques
dans les places publiques, au milieu des assemblées, criant le plus haut
qu'elle peut: "O viri, ad vos clamito, et vox mea ad filios hominum: O
hommes! ô enfants des hommes! c'est à vous que je crie depuis si longtemps;
c'est à vous que ma voix s'adresse; c'est vous que je désire; c'est vous que
je cherche; c'est vous que je réclame. Ecoutez, venez à moi; je veux vous
rendre heureux."
Et, pour les attirer puissamment, elle leur
dit: "C'est par moi et par ma grâce que les rois règnent, que les
princes commandent, et que les potentats et les monarques portent le sceptre
et la couronne. C'est moi qui inspire aux législateurs la science de dresser
de bonnes lois pour policer les Etats, et qui donne la force aux magistrats
d'exercer équitablement et sans crainte la justice.
67. J'aime ceux qui m'aiment, et quiconque
me cherche diligemment me trouvera, et, me trouvant, trouvera abondance de
tous biens. Car les richesses, la gloire, les honneurs, les dignités, les
solides plaisirs et les vraies vertus sont avec moi; et il est
imcomparablement meilleur à un homme de me posséder que de posséder tout l'or
et tout l'argent du monde, toutes les pierreries et tous les biensde tout
l'univers. Je conduis les personnes qui viennent à moi par les voies de la
justice et de la prudence, et je les enrichis de la possession des vrais
enfants, jusqu'au comble de leurs désirs. Et soyez persuadés que mes plus
doux plaisirs et mes plus chères délices sont de converser et de demeurer
avec les enfants des hommes. [cf. Pr 8,31]
68. Maintenant donc, mes enfants,
écoutez-moi. Bienheureux ceux qui gardent mes voies. Ecoutez mes
instructions, soyez sages et ne les rejetez point. Heureux celui qui
m'écoute, qui veille tous les jours à l'entrée de ma maison et qui se tient à
ma porte.
Celui qui m'aura trouvée, trouvera la vie; et
il puisera le salut de la bonté du Seigneur. Mais celui qui péchera contre
moi blessera son âme. Tous ceux qui me haïssent aiment la mort. [Pr 8,32-36:
traduction de SACY]
69. Après tout ce qu'elle a dit de plus
tendre et de plus engageant pour s'attirer l'amitié des hommes, elle craint
encore qu'à cause de son éclat merveilleux et de sa majesté souveraine ils
n'osent, par respect, s'approcher d'elle.
C'est pourquoi elle leur fait dire qu'elle est
d'un accès facile; qu'elle se laisse aisément voir àceux qui l'aiment;
qu'elle prévient ceux qui la désirent; qu'elle se montre à eux la première,
et que celui qui se lèverea du matin pour la chercher n'aura pas beaucoup de
peine pour la trouver; car il la trouvera assise à sa porte pour l'attendre.
[Sg 6,13b-15]
[2. L'Incarnation, la mort et
l'Eucharistie]
70. Enfin la Sagesse éternelle, pour
s'approcher de plus près des hommes et leur témoigner plus sensiblement son
amour, est allée jusqu'à se faire homme, jusqu'à devenir enfant, jusqu'à
devenir pauvre et jusqu'à mourir pour eux sur la croix.
Combien de fois s'est-elle écriée, lorsqu'elle
vivait sur la terre: "Venez à moi, venez tous à moi; c'est moi, ne
craignez rien; pourquoi craignez-vous? Je suis semblable à vous; je vous
aime. Est-ce parce que vous êtes pécheurs? Eh! c'est eux que je cherche; je
suis l'amie des pécheurs. Est-ce parce que vous vous êtes égarés du bercail
par votre faute? Eh! je suis le Bon Pasteur. Est-ce parce que êtes chargés de
péchés, couverts d'ordures, accablés de tristesse? Eh! c'est justement
pourquoi vous devez venir à moi; car je vous déchargerai, je vous purifierai,
je vous consolerai."
71. Voulant d'un côté montrer son amour
pour l'homme jusqu'à mourir en sa place afin de le sauver, et ne pouvant de
l'autre se résoudre à quitter l'homme, elle trouve un secret admirable pour
mourir et pour vivre tout à la fois, et demeurer avec l'homme jusqu'à la fin
des siècles: c'est l'invention amoureuse de l'Eucharistie; et pour venir à
bout de contenter son amour en ce mystère, elle ne fait point de difficulté
de changer et renverser toute la nature.
Si elle ne se cache pas sous [l']éclat d'un
diamant ou autre pierre précieuse, c'est qu'elle ne veut pas seulement
demeurer extérieurement avec l'homme: mais elle se cache sous l'apparence
d'un petit morceau de pain, qui est la nourriture propre de l'homme, afin
que, étant mangée de l'homme, elle entrât jusqu'en son coeur pour y prendre
ses délices: Ardenter amantium hoc est. "O Deum vere prodigum sui prae
desiderio hominis! O Sagesse éternelle, dit un saint, ô Dieu vraiment
prodigue de lui-même par le désir qu'il a de l'homme."
[3. Ingratitude de ceux qui refusent]
72. Si nous ne sommes pas touchés des
désirs empressés, des recherches amoureuses et des témoignages d'amitié de
cette aimable Sagesse, quelle est notre dureté et notre ingratitude?
Mais si, au lieu de l'écouter, nous lui
fermons l'oreille; si, au lieu de la chercher, nous la fuyons; si, au lieu de
l'honorer, de l'aimer, nous la méprisons et l'offensons, quelle est notre
cruauté, et quel sera notre châtiment, même dès ce monde! "Ceux, dit le
Saint-Esprit, qui ne se sont pas mis en peine d'acquérir la Sagesse non seulement
sont tombés dans l'ignorance du bien mais ils ont encore laissé aux hommes
des marques de leur folie, sans que leurs fautes aient pu demeurer cachées:
Sapientiam enim praetereuntes, non tantum in hoc lapsi sunt ut ignorarent
bona, sed et insipientiae suae reliquierunt hominibus memoriam, ut in his
quae peccaverunt, nec latere potuissent." Sap 10. [Sg 10,8]
Trois malheurs, pendant la vie, à ceux qui ne
se mettent pas en peine d'acquérir la Sagesse; ils tombent 1 dans l'ignorance et
l'aveuglement; 2 dans la folie; 3 dans le scandale et le péché.
Mais quel est leur malheur à la mort, lorsque,
malgré eux ils entendent la
Sagesse leur reprocher: "Vocavi, et renuistis. Je vous
ai appelés, et vous ne m'avez pas répondu; je vous ai tendu les bras tout le
jour, etvous m'avez méprisée; je vous ai attendus, assise à votre porte, et
vous n'êtes point venus à moi. Ego quoque in interitu vestro ridebo et
subsannabo vos: Et moi à mon tour je me moque de vous; je n'ai plus ni
oreilles pour écouter vos cris, ni yeux pour regarder vos larmes, ni coeur
pour être touchée de vos sanglots, ni mains pour vous donner du
secours."
Mais quel sera leur malheur en enfer! Lisez ce
que le Saint-Esprit lui-même a dit des malheurs, des plaintes, des regrets et
du désespoir des fols, en enfer, qui reconnaissent trop tard leur folie et
leur malheur pour avoir méprisé la
Sagesse de Dieu. Talia dixerunt in inferno. Sap 5.14: Ils
commencent à parler sagement, mais c'est en enfer.
[4. Conclusion]
73. Désirons donc et recherchons uniquement
la divine Sagesse. Cuncta quae desiderantur, huic et non valent comparari; et
en un autre endroit: Omne desiderabile ei non potest comparari, Pr. 8: On ne
peut rien désirer de plus que la Sagesse. ASE 73 Ainsi, quelques dons de Dieu,
quelques trésors célestes que vous désiriez, si vous ne désirez pas la Sagesse, vous désirez
quelque chose de moindre qu'elle.
Ah! si nous connaissions ce que c'est que ce
trésor infini de la Sagesse
fait pour l'homme, - car j'avoue que je n'en ai rien dit, - nous souspirerions
jour et nuit après elle: nous volerions avec vitesse aux extrémités du monde,
et nous passerions avec joie au travers des feux et des rasoirs, s'il était
nécessaire, pour la mériter.
Mais il faut prendre garde de se tromper dans
le choix de la Sagesse,
car il y en a de plusieurs sortes.
CHAPITRE
VII
L'élection de la vraie
Sagesse.
74. Dieu a sa Sagesse; et
c'est l'unique et véritable qui doive être aimée et recherchée comme un grand
trésor. Mais le monde corrompu a aussi sa sagesse, et elle doit être
condamnée et détestée comme mauvaise et pernicieuse. Les philosophes ont
aussi leur sagesse; et elle doit être méprisée comme inutile, et souvent
comme dangereuse au salut.
Nous avons jusqu'ici parlé de la Sagesse de Dieu aux âmes
parfaites, comme dit l'Apôtre; mais, de peur qu'elles ne soient trompées par
le faux brillant de la sagesse mondaine, montrons-en l'imposture et la
malignité.
[1 La sagesse mondaine]
75. La sagesse mondaine est celle dont il
est dit: Perdam sapientiamn sapientium 1 Corint: je perdrai la sagesse des
sages selon le monde. Sapientia carnis inimica est Deo, Rom 8: la sagesse de
la chair est ennemie de Dieu. Non est ista sapientia desursum descendens, sed
terrena, animalis, diabolica, Jacob, 3.13: cette sagesse ne vient pas du ciel,
mais c'est une sagesse terrestre, animale et diabolique.
Cette sagesse du monde est une conformité
parfaite aux maximes et aux modes du monde; c'est une tendance continuelle
vers la grandeur et l'estime; c'est une recherche continuelle et secrète de son
plaisir et de son intérêt, non pas d'une manière grossière et criante, en
commettant quelque péché scandaleux, mais d'une manière fine, trompeuse et
politique, autrement ce ne serait plus selon le monde une sagesse, mais un
libertinage.
76. Un sage du siècle est un homme qui sait
bien faire ses affaires, et faire réussir tout à son avantage temporel, sans
quasi paraître vouloir le faire; qui sait l'art de déguiser et de tromper
finement sans qu'on s'en aperçoive; qui dit ou fait une chose et pense l'autre;
qui n'ignorerien des airs et des compliments du monde; qui sait s'accommoder
à tous pour en venir à ses fins, sans se mettre beaucoup en peine de
l'honneur et de l'intérêt de Dieu; qui fait un secret mais funeste accord de
la vérité avec le mensonge, de l'Evangile avec le monde, de la vertu avec le
péché, de Jésus-Christ avec Bélial; qui veut passer pour un honnête homme,
mais non pas pour un dévôt; qui méprise, empoisonne ou condamne aisément
toutes les pratiques de piété qui ne s'accommodent pas avec les siennes.
Enfin, un sage mondain est un homme qui, ne se conduisant que par la lumière
des sens et de la raison humaine, ne cherche qu'à se couvrir des apparences
de chrétien et d'honnête homme, sans se mettre beaucoup en peine de plaire à
Dieu ni d'expier, par la pénitence, les péchés qu'il a commis contre sa
divine Majesté.
77. La conduite de ce sage du monde est
fondée sur le point d'honneur, sur le "qu'en dira-t-on", sur la
coutume, sur la bonne chère, sur l'intérêt, sur le grand air, sur le mot à rire.
Ce sont là les sept mobiles innocents, comme il croit, sur quoi il se tient
appuyé pour mener une vie tranquille.
Il a des vertus particulières qui le font
canoniser des mondains, comme la bravoure, la finesse, la politique, le
savoir-faire, la galanterie, la politesse, l'enjouement. Il prend pour des
péchés considérables l'insensibilité, la bêtise, la pauvreté, la rusticité,
la bigoterie.
78. Il suit le plus fidèlement qu'il peut
les commandements que le monde lui a faits:
Tu sauras bien le monde;
Tu vivras en honnête homme;
Tu feras bien tes affaires;
Tu conserveras ce qui t'appartient;
Tu sortiras de la poussière;
Tu te feras des amis;
Tu hanteras le beau monde;
Tu feras bonne chère;
Tu n'engendreras point de mélancolie;
Tu éviteras la singularité, la rusticité, [la]
bigoterie.
79. Jamais le monde n'a été si corrompu
qu'il l'est, parce que jamais il n'a été si fin, si sage à son sens, ni si
politique. Il se sert si finement de la vérité pour inspirer le mensonge, de
la vertu pour autoriser le péché, et des maximes mêmes de Jésus-Christ pour
autoriser les siennes, que les plus sages selon Dieu y sont souvent
trompés.
Le nombre de ces sages selon le monde, ou de
ces fols selon Dieu, est infini: Stultorum infinitus est numerus. [Qo
1,13]
80. La sagesse terrestre, dont parle saint
Jacques, est l'amour des biens de la terre. C'est de cette sagesse dont les
sages du monde font une profession secrète, quand ils attachent leur coeur à
ce qu'ils possèdent; quand ils tâchent de devenir riches; quand ils intentent
des procès et font des chicanes inutiles pour les avoir ou pour les
conserver; quand ils ne pensent, ils ne parlent, ils n'agissent la plus
grande partie du temps que dans la vue d'avoir ou de conserver quelque chose
de temporel, ne s'appliquant à faire leur salut et aux moyens de le faire,
comme la confession, la communion, l'oraison, etc., qu'à la légère, par
manière d'acquit, par intervalles et pour sauver les apparences.
81. La sagesse charnelle est l'amour du
plaisir. C'est de cette sagesse dont les sages du siècle font profession
quand ils ne cherchent que les plaisirs des sens; quand ils aiment la bonne
chère; quand ils éloignent de soi tout ce qui peut mortifier ou incommoder le
corps, comme les jeûnes, les austérités, etc.; quand ils ne pensent plus
ordinairement qu'à boire, qu'à manger, qu'à jouer, qu'à rire, qu'à se
divertir et qu'à passer agréablement son temps; quand ils recherchent les
lits mollets, les jeux divertissants, les festins agréables et les belles
compagnies.
Et, après que sans scrupules ils ont pris tous
ces plaisirs qu'ils ont pu prendre sans déplaire au monde et sans incommoder
leur santé, ils cherchent le confesseur le moins scrupuleux (c'est ainsi
qu'ils nomment les confesseurs relâchés qui ne font pas leur devoir), afin
d'avoir de lui, à bon marché, la paix dans leur vie molle et efféminée et
l'indulgence plénière de tous leurs péchés. Je dis: à bon marché; car ces
sages selon la chair ne veulent ordinairement pour pénitence que quelques
prières ou quelques aumônes, haïssant ce qui peut affliger le corps.
82. La sagesse diabolique est l'amour et
l'estime des honneurs. C'est de cette sagesse dont les sages du siècle font
profession quand ils aspirent, quoique secrètement, aux grandeurs, aux
honneurs, aux dignités et aux emplois relevés; quand ils recherchent à être
vus, estimés, loués et applaudis des hommes; quand ils n'envisagent, dans
leurs études, dans leurs travaux, dans leurs combats, dans leurs paroles et
dans leurs actions, que l'estime et la louange des hommes, pour passer pour
des personnes dévotes, pour des gens savants, pour des grands capitaines,
pour des savants jurisconsultes, pour des gens d'un mérite infini et
distingué ou de grande considération; quand ils ne peuvent souffrir qu'on les
méprise et qu'on les blâme; quand ils cachent ce qu'ils ont de défectueux et
font montre de ce qu'ils ont de beau.
83. Il faut, avec notre Seigneur Jésus la Sagesse incarnée,
détester et condamner ces trois sortes de sagesse fausse pour acquérir la véritable:
qui ne cherche point son propre intérêt, qui ne se trouve point dans la terre
et dans le coeur de ceux qui vivent à leur aise, et qui a en abomination tout
ce qui est grand et relevé devant les hommes.
[2. La sagesse naturelle]
84. Outre cette sagesse mondaine, qui est
condamnable et pernicieuse, il y a une sagesse naturelle parmi les
philosophes.
C'était cette sagesse naturelle que les
Egyptiens et les Grecs recherchaient autrefois avec tant d'empresssement:
Graeci sapientiam quaerunt. Ceux qui avaient acquis cette sagesse étaient
appelés mages ou sages. Cette sagesse est une connaissance éminente de la
nature dans ses principes. Elle fut communiquée en plénitude à Adam dans son
innocence; elle fut donné en abondance à Salomon, et dans la suite des temps
quelques grands hommes en ont reçu quelque partie, comme l'histoire nous
apprend.
85. Les philosophes vantent leurs arguments
de philosophie comme un moyen d'acquérir cette sagesse.
Les chimistes vantent les secrets de leur
cabale pour trouver la pierre philosophale, dans laquelle ils
s'imaginent
que cette sagesse est renfermée.
A la vérité, la philosophie de l'Ecole,
étudiée bien chrétiennement, ouvre l'esprit et le rend capable des sciences
supérieures; mais elle ne donnera jamais cette prétendue sagesse naturelle si
vantée dans l'antiquité.
86. La chimie ou alchimie, ou la science de
dissoudre les corps naturels et de les résoudre à leurs peincipes, est encore
plus vaine et plus dangereuse. Cette science, quoique véritable en elle-même,
a dupé et trompé une infinité de gens, par rapport à la fin qu'ils se
proposaient; et je ne doute point, par l'expérience que j'en ai moi-même, que
le démon ne s'en serve aujourd'hui pour faire perdre l'argent et le temps, la
grâce et l'âme même, sous prétexte de trouver la pierre philosophale. Il n'y
a point de science qui propose l'exécution de plus grandes choses, et par des
moyens plus apparents.
Cette science promet la pierre philosophale,
ou une poudre qu'ils nomment de projection qui, jetée en quelque métal que ce
soit, s'il est fondu, le change en argent ou en or, qui donne la santé, qui
guérit les maladies, qui même prolonge la vie, et qui opère une infinité de
merveilles qui passent chez les ignorants pour divines et miraculeuses.
Il y a une bande de gens qui se disent savants
en cette science, qu'on nomme cabalistes, qui gardent les mystères de cette
science si cachés qu'ils aimeraient mieux perdre la vie que de révéler leurs
prétendus secrets.
87. Ils autorisent ce qu'ils disent:
1 Par l'histoire de Salomon qu'ils assurent
avoir reçu le secret de la pierre philosophale, et dont ils vantent un livre
secret, mais faux et pernicieux, nommé la Clavicule de
Salomon.
2 Par l'histoire d'Esdras, à qui Dieu donna à
boire une liqueur céleste qui lui donna la Sagesse, comme il est marqué dans le 7 livre d'Esdras.
3 Par les histoires de Raymond Lulle et de
plusieurs autres grands philosophes qu'ilsassurent avoir trouvé cette pierre
philosophale.
4 Enfin, pour mieux couvrir du manteau de la
piété leurs tromperies, ils disent que c'est un don de Dieu, qu'il ne donne
qu'à ceux qui l'ont longtemps demandé et qui l'ont mérité par leurs travaux
et par leurs prières.
88. Je vous ai rapporté les rêveries ou les
illusions de cette science vaine, afin qu'on n'y soit pas trompé comme
tantd'autres, car j'en sais qui, après avoir fait plusieurs dépenses inutiles
et perdu beaucoup de temps à chercher ce secret, sous les plus beaux et pieux
prétextes du monde, et de la manière la plus dévote, ont été enfin obligés de
s'en repentir, en avouant leurs tromperies et leurs illusions. Je ne conviens
pas que la pierre philosophale soit possible. Le savant Delrio l'assure et la
prouve possible; d'autres la nient. Quoiqu'il en soit, il n'est pas
convenable et il est même dangereux qu'un chrétien s'applique à la chercher.
C'est faire injure à Jésus-Christ, la Sagesse incarnée, dans lequel sont tous les
trésors de la Sagesse
et de la science de Dieu, tous les biens de la nature, de la grâce et de la
gloire. C'est désobéir au Saint-Esprit qui dit: "Altiora te ne
quaesieris, Eccli 3: Ne cherchez point ce qui est au-dessus de vos
forces'" [Si 3,22]
[3. Conclusion]
89. Demeurons-en donc à Jésus-Christ, la Sagesse éternelle et
incarnée, hors duquel il n'y a qu'égarement, que mensonge et que mort: Ego
sum via, veritas et vita.
Voyons ses effets dans les âmes.
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