Saint Augustin sur la Trinité
LIVRE PREMIER : CONSUBSTANTIALITÉ DES PERSONNES DIVINES.
L’autorité de l’Ecriture établit l’unité de nature et l’égalité des personnes dans la Sainte Trinité. — Explication de certains passages de l’Evangile qui semblent contredire la consubstantialité du Fils.
DE LA TRINITÉ
LIVRE PREMIER : CONSUBSTATNTIALITÉ DES PERSONNES DIVINES.
TROIS SOURCES D’ERREURS. — NÉCESSITÉ DE PURIFIER L’ÂME POUR ÉTUDIER LA TRINITÉ.
DANS QUELLES DISPOSITIONS ON DOIT LE LIRE.
QUEL EST SUR LA SAINTE TRINITÉ L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉGLISE.
COMMENT TROIS PERSONNES NE FONT-ELLES QU’UN SEUL DIEU?
CONSUBSTANTIALITÉ DES TROIS PERSONNES.
COMMENT LE FILS EST-IL INFÉRIEUR AU PÈRE ET A LUI-MÊME.
PASSAGES DE L’ÉCRITURE RELATIFS A L’INFÉRIORITÉ DU FILS.
IL FAUT SOUVENT APPLIQUER A TOUTES LES PERSONNES CE QUE L’ÉCRITURE DIT DE L’UNE D’ENTRE ELLES.
DANS QUEL SENS EST-IL DIT QUE LE FILS LIVRERA LA SOUVERAINETÉ AU PÈRE.
DEUX NATURES DANS LA PERSONNE DU FILS.
AUTRES PASSAGES RELATIFS AUX DEUX NATURES.
DANS QUEL SENS LE PÈRE NE DOIT-IL PAS JUGER.
TROIS SOURCES D’ERREURS. — NÉCESSITÉ DE PURIFIER L’ÂME POUR ÉTUDIER LA TRINITÉ.
1. Le lecteur de ce traité doit tout d’abord savoir que je me propose d’y réfuter les calomnies de ceux qui dédaignent de s’appuyer sur les principes de la foi, et qui se trompent ainsi et s’égarent en s’attachant trop prématurément aux lumières de la raison. Quelques-uns veulent appliquer aux substances incorporelles et spirituelles les notions que leur donnent sur les êtres matériels l’expérience des sens, ou la vivacité de l’esprit, ou l’étude et l’observation, et même le secours des arts. Bien plus, ils prétendent juger de celles-là par les règles qui ne sont applicables qu’à ceux-ci. D’autres transportent en Dieu, si toutefois ils pensent à lui, les affections et les sentiments de l’homme, en sorte que cette première erreur les amène, quand ils discutent des questions de théodicée, à avancer des principes faux et erronés. Enfin il en est qui s’élèvent au-dessus de toute créature, essentiellement muable et inconstante, pour atteindre l’être seul fixe et immuable, et arrivent ainsi à la notion de Dieu. Mais, courbés sous le poids de la faiblesse humaine, ils veulent paraître savoir ce qu’ils ignorent, quoiqu’ils ne puissent savoir ce qu’ils veulent connaître. C’est pourquoi par la hardiesse et la présomption avec lesquelles ils soutiennent leurs opinions, ils se ferment les voies de la vérité, car ils préfèrent s’opiniâtrer dans leurs idées mauvaises plutôt que d’embrasser la doctrine contraire. Telles sont les trois sortes d’adversaires que je me propose de combattre.
Les premiers imaginent un Dieu corporel; les seconds un Dieu spirituel, mais créé, et le comparent à notre âme; et les troisièmes, qui repoussent également un Dieu matière, et un Dieu créature spirituelle, professent eux aussi une doctrine entièrement erronée. On peut même dire qu’ils s’éloignent d’autant plus de la vérité, que leurs sentiments contre. disent toutes les notions acquises sur les corps, les esprits créés, et le Créateur lui. même. Et en effet, celui qui donne à Dieu un corps blanc ou rouge, se trompe sans doute, et néanmoins ces accidents se rencontrent dans les corps. Celui encore qui attribue à Dieu les défauts et les qualités de la mémoire, ou de toute autre faculté de l’esprit humain, s’égare sans doute, et néanmoins ces attributs se trouvent dans tout esprit créé. Mais, au contraire, celui qui affirme qu’il est de l’essence d’un Dieu tout-puissant de s’être engendré lui-même, énonce une proposition fausse sous tous les rapports. Car non-seulement cela n’est point vrai de Dieu, mais ne saurait même l’être des esprits, ni des corps, puisque rien de ce qui existe n’a pu se donner l’existence.
2. C’est pour nous prémunir contre toutes ces erreurs que l’Ecriture sainte, s’accommodant à notre faiblesse, a daigné employer un langage tout humain, afin de familiariser notre intelligence avec les attributs divins, et de l’élever ensuite comme par degré aux plus sublimes mystères. Ainsi elle semble donner un corps à Dieu, quand elle met cette parole dans la bouche du psalmiste : « Seigneur, protégez moi à l’ombre de vos ailes ( Ps. XVI, 8 ) ». Ainsi encore elle attribue à Dieu certaines passions qui n’appartiennent qu’à l’esprit humain. Ce n’est pas que Dieu les ressente réellement, mais (346) c’est que tout autre langage serait inintelligible. « Je suis un Dieu jaloux, dit le Seigneur» ; et encore : « Je me repens d’avoir créé l’homme ( Exod., XX, 5 ; Gen., VI, 7. ) ». Quant aux choses qui n’existent point, l’Ecriture s’abstient de leur emprunter aucune notion dont elle pût tirer une parole, ou figurer un emblème. Ils s’évanouissent donc en leurs vaines et criminelles pensées, ces philosophes qui, sous ce troisième rapport, s’éloignent complètement de la vérité, car ils supposent en Dieu ce qui ne peut se rencontrer ni en lui, ni dans aucune créature. L’Ecriture procède différemment, et elle emploie les divers attributs des créatures, comme des joujoux qu’elle nous présente, pour se proportionner à notre faiblesse, et pour nous exciter à nous éloigner insensiblement de toute idée basse et terrestre, et nous élever jusqu’aux mystères les plus sublimes, Rarement aussi elle affirme de Dieu ce qui ne se trouve dans aucune créature. Ainsi Dieu dit à Moïse: « Je suis l’Etre » ; et il lui ordonne de dire aux Hébreux : « C’est l’Etre qui m’a envoyé vers vous ( Exod., III, 14 )». Mais parce que dans un sens tout corps et tout esprit possèdent l’être, cette façon de parler nous avertit que Dieu est d’une manière qui lui est toute particulière. « A Dieu seul, dit l’Apôtre, appartient l’immortalité ( I Tim., VI, 16 ) » Et cependant il est permis de dire de notre âme qu’elle est immortelle. C’est pourquoi saint Paul, en affirmant qu’à Dieu seul appartient l’immortalité, nous fait entendre qu’il parle de cette vraie immortalité que ne peut posséder la créature et qui est l’attribut spécial de la divinité. Tel est aussi le sens de ces paroles de saint Jacques « Toute grâce excellente et tout don parfait vient d’en-haut, et descend du Père des lumières, en qui il n’y a ni changement, ni ombre de vicissitude ( Jacq., I, 17 ) ». Le psalmiste dit également: « Les cieux périront; vous les changerez , et ils seront changés; mais pour vous, vous êtes éternellement le même ( Ps., CI, 27, 28 ) »
3. Il nous est donc bien difficile de contempler et de connaître pleinement l’essence de ce Dieu qui, dans son immutabilité, crée les créatures muables et changeantes, et qui, dans son éternité, ordonne et dirige les mouvements du temps. Mais pour que l’oeil de notre âme puisse arriver à l’ineffable contemplation de ces ineffables mystères, il est nécessaire qu’il soit purifié par la vision béatifique; et parce que nous ne la possédons pas encore, la foi nous est donnée comme un guide qui nous conduit par des sentiers moins rudes et moins escarpés, et qui nous rend ainsi aptes et habiles à atteindre le terme heureux du voyage. L’Apôtre savait bien qu’en Jésus-Christ sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de la science; et cependant il l’exalte aux yeux des nouveaux chrétiens, non en la puissance qui le rend égal à son Père, mais en l’infirmité de la chair qui lui a fait souffrir le supplice de la croix. C’est que ces chrétiens, quoique régénérés en la grâce de Jésus-Christ, étaient encore des enfants faibles, charnels et peu instruits dans les voies spirituelles. Aussi saint Paul leur dit-il : « Je n’ai pas prétendu parmi vous savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié : et j’ai été au milieu de vous dans un état de faiblesse, de crainte et de tremblement ». Et un peu plus loin, il ajoute : « Et moi, mes frères, je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles. Je ne vous ai nourris que de lait, comme étant des enfants en Jésus-Christ, et non pas de viandes solides, parce que vous ne pouviez les supporter; et à présent même, vous ne le pouvez pas encore ( I Cor., II, 2, 3 ; III, 1, 2. ) ».
Quelques-uns s’irritent d’un tel langage, et le repoussent comme gravement injurieux. Ah! ils préfèrent croire que nous ne parlons ainsi que par ignorance et impéritie, plutôt que d’avouer qu’ils sont eux-mêmes incapables de comprendre une parole plus élevée. Quelque fois aussi nous leur alléguons un raisonnement auquel ils ne s’attendaient point dans cette discussion; et quoiqu’ils ne puissent toujours le saisir entièrement, et que nous-mêmes ne sachions l’expliquer ni le développer dans toute sa force, il les contraint néanmoins à reconnaître combien ils sont peu fondés à exiger de nous des démonstrations qu’ils ne sauraient comprendre. Mais du moment que nous leur tenons un autre langage que celui qu’ils désiraient, ils nous regardent ou comme des gens rusés qui dissimulent ainsi leur ignorance, ou comme des jaloux qui leur envient le don de la science. C’est pourquoi ils s’éloignent de nous, l’esprit troublé et le coeur plein d’indignation. (347)
PLAN DE CET OUVRAGE.
4. J’entreprends donc avec le secours du Seigneur, notre Dieu, d’exposer à mes adversaires, selon leurs désirs, les diverses raisons qui nous font dire, croire et comprendre comment en un seul et vrai Dieu existe la Trinité des personnes, et comment ces trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, n’ont qu’une seule et même nature, une seule et même substance. Au reste, je me propose bien moins de faire taire leurs froides plaisanteries , que de les amener à proclamer l’existence de cet Etre qui est souverainement bon, et qui ne se révèle qu’aux âmes pures et dégagées des sens. S’ils ne peuvent donc ni le voir, ni le comprendre, c’est que l’oeil de l’homme est trop faible pour soutenir par lui-même l’éclat de la lumière divine, et qu’il a besoin d’être fortifié par l’exercice de la foi et de la justice chrétienne.
Or il me faut en premier lieu prouver par l’autorité des saintes Ecritures la certitude de notre foi ; et ensuite, avec l’aide et le secours de Dieu, j’aborderai de front ces vains discoureurs en qui l’orgueil est plus grand encore que la science, et qui par là même n’en sont que plus dangereusement malades. Puissé-je en les faisant convenir d’un principe certain et indubitable, les convaincre qu’à l’égard des difficultés qu’ils ne peuvent résoudre, ils doivent accuser bien plus la faiblesse de leur intelligence, que la vérité elle-même, ou notre méthode de discussion! Alors, s’il leur reste quelque amour ou quelque crainte de Dieu, ils se hâteront de revenir aux principes et aux règles de la foi, et ils comprendront combien est salutaire l’enseignement de la sainte Eglise. Et en effet, cet enseignement et les pieux exercices de la religion sont comme un remède divin qui guérit la faiblesse de notre âme, et la rend capable de percevoir l’immuable vérité, sans redouter qu’une folle témérité la précipite en des opinions fausses et dangereuses. D’ailleurs, je suis tout disposé à m’éclairer quand je douterai; et jamais je ne rougirai, si je m’égare, d’être ramené dans la bonne voie.
DANS QUELLES DISPOSITIONS ON DOIT LE LIRE.
5. Quiconque lira donc ce traité, doit avancer avec moi quand il se sentira ferme et assuré, chercher avec moi, quand il hésitera, revenir vers moi, quand il reconnaîtra son erreur, et me redresser moi-même, si je me trompe. Nous marcherons ainsi d’un pas égal dans les sentiers de la charité, et nous tendrons ensemble vers Celui dont il est dit : « Cherchez toujours sa face ( Ps., CIV, 4 ) ». Tel est l’accord pieux et sincère que je propose, en présence du Seigneur notre Dieu, à tous ceux qui daigneront lire mes ouvrages, et principalement ce traité où je défends l’unité des trois personnes divines, le Père, le Fils et le Saint-Esprit. De tous nos mystères, il n’en est pas où l’erreur shit plus aisée et plus dangereuse, ni où le travail soit plus difficile. Mais aussi, plus que tout autre, il est fécond en fruits de salut. S’il arrive que quelque lecteur, parcourant ce traité, s’écrie: Voilà qui est mal dit, car je ne comprends pas; je le prie d’accuser l’imperfection de ma parole, et non la sincérité de ma foi. Au reste la phrase eût pu être, parfois, plus claire et plus précise; mais à qui est-il donné de se faire comprendre de tous, et en toutes sortes de sujets? Je prie donc mon censeur d’examiner s’il saisit mieux la pensée de ceux qui passent pour savants en ces matières; et s’ils sont plus intelligibles que moi, je consens à ce qu’il ferme mon livre, et même à ce qu’il le rejette. Car il doit de préférence donner son temps et son attention aux auteurs qu’il peut comprendre.
Toutefois, il y aurait injustice de sa part à dire que j’eusse mieux fait de me taire, parce que je n’ai pu m’exprimer avec la même précision et la même lucidité que ses auteurs favoris. Et en effet, tous ne lisent pas tous les ouvrages qui se publient. Il peut donc arriver que des esprits capables de me comprendre , lisent incidemment celui-ci, et ne puissent néanmoins se procurer d’autres traités plus simples et plus familiers. Ainsi il est utile que plusieurs auteurs écrivent sur le même sujet avec une certaine différence de style, mais en unité de foi, afin qu’un plus grand nombre de lecteurs s’éclairent et s’instruisent; car alors chacun peut choisir selon son goût et son inclination. Mais au contraire, si mon censeur a toujours été incapable de suivre sur ces matières une discussion sévère et approfondie, il fera beaucoup mieux de désirer et de hâter le développement de son intelligence, que de m’engager au silence par ses plaintes et ses critiques. (348) Peut-être aussi un lecteur dira-t-il : Je comprends cette proposition, mais elle me paraît fausse. Eh bien ! lui dirai-je à mon tour : Etablissez la vôtre, et renversez la mienne. S’il le fait en toute charité, et en toute sincérité, et s’il daigne, supposé que je vive encore, me communiquer ses observations, ce présent travail me deviendra très-fructueux. Bien plus, à défaut de communications avec moi, je consens de grand coeur à ce qu’il en fasse part à tous ceux qui voudront les entendre. Pour moi je continuerai à méditer la loi du Seigneur, si ce n’est le jour et la nuit, du moins pendant les quelques instants que je dérobe à mes occupations, et je confierai au papier mes pensées et mes réflexions, de peur que je ne les oublie entièrement. J’espère aussi que la miséricorde divine me fera persévérer dans une ferme adhésion aux vérités Qui me paraissent certaines, et que si je suis dans l’erreur, elle me le fera connaître par de secrètes inspirations, ou par son enseignement public, ou même par les bienveillants avis de mes frères. Tels sont mes voeux et mes désirs; et je les dépose ici dans le sein de Dieu qui peut et garder en moi le trésor de ses propres dons, et remplir à mon égard ses consolantes promesses.
6. Je n’ignore point que quelques esprits moins intelligents ne saisiront pas toujours le véritable sens de mes paroles, et que même ils me prêteront des pensées que je n’aurai pas eues. Mais qui ne sait que je ne dois pas être responsable de leurs erreurs? Et en effet, est-ce ma faute s’ils ne peuvent me suivre, et s’ils s’égarent, lorsque je suis contraint d’avancer par des sentiers obscurs et ténébreux? C’est ainsi que nul ne fait retomber sur les écrivains sacrés les nombreuses erreurs des divers hérésiarques. Et cependant tous s’efforcent de défendre et de soutenir leurs systèmes par l’autorité de l’Ecriture. La charité, qui est la loi de Jésus-Christ, m’avertit et m’ordonne en toute douceur et suavité que si un lecteur me prête, en parcourant mes ouvrages, une proposition fausse qui n’est pas la mienne, et que cette proposition fausse en elle-même soit rejetée par l’un et approuvée par l’autre, je préfère la critique du premier aux louanges du second. Sans doute l’un me blâme injustement, puisque l’erreur n’est pas la mienne, et néanmoins en tant qu’erronée la proposition est blâmable; mais l’approbation de l’autre n’est pas moins injuste, puisqu’il me loue d’avoir enseigné ce que condamne la vérité; et qu’il applaudit à une proposition qu’improuve également cette même vérité. Et maintenant, au nom du Seigneur, j’aborde mon sujet.
QUEL EST SUR LA SAINTE TRINITÉ L’ENSEIGNEMENT DE L’ÉGLISE.
7. Tous les interprètes de nos livres sacrés, tant de l’ancien Testament que du nouveau que j’ai lus, et qui ont écrit sur la Trinité, le Dieu unique et véritable, se sont accordés à prouver par l’enseignement des Ecritures que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint sont un en unité de nature, ou de substance, et parfaitement égaux entre eux. Ainsi ce ne sont pas trois dieux, mais un seul et même Dieu. Ainsi encore le Père a engendré le Fils, en sorte que le Fils n’est point le Père : et de même le Père n’est point le Fils, puisqu’il l’a engendré. Quant à l’Esprit-Saint, il n’est ni le Père, ni le Fils; mais l’Esprit du Père et du Fils, égal au Père et au Fils, et complétant l’unité de la Trinité. C’est le Fils seul, et non la Trinité entière, qui est né de la vierge Marie, a été crucifié sous Ponce-Pilate, a été enseveli, est ressuscité le troisième jour et est monté au ciel. C’est également le Saint-Esprit seul qui, an baptême de Jésus-Christ, descendit sur lui en forme de colombe, qui après l’Ascension, et le jour de la Pentecôte, s’annonça par un grand bruit venant du ciel et pareil à un vent violent, et qui se partageant en tangues de feu, se reposa sur chacun des apôtres ( Matt., III, 16 ; Act., II, 2-4). Enfin c’est le Père seul et non la Trinité entière qui se fit entendre soit au baptême de Jésus par Jean-Baptiste, soit sur la montagne en présence des trois disciples, lorsque cette parole fut prononcée « Vous êtes mon Fils». Et également ce fut la voix du Père qui retentit dans le temple, et qui dit : « Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore ( Marc., I, 11 ) ». Néanmoins comme le Père, le Fils et l’Esprit-Saint sont inséparables en unité de nature, toute action extérieure leur est commune. Telle est ma croyance, parce que telle est la foi catholique.
COMMENT TROIS PERSONNES NE FONT-ELLES QU’UN SEUL DIEU?
8. Mais ici quelques-uns se troublent, quand (349) on leur dit qu’il y a trois personnes en Dieu, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, et que ces trois personnes ne sont pas trois dieux, mais un seul et même Dieu. Aussi demandent-elles comment on peut comprendre un tel langage, surtout si vous ajoutez que toute action extérieure est commune à la Trinité entière, et que néanmoins la voix du Père qui s’est fait entendre, n’est pas la voix du Fils, que l’Incarnation n’appartient qu’au Fils qui a pris une chair, qui a souffert, qui est ressuscité et qui est monté au ciel; et que seul l’Esprit-Saint s’est montré sous la forme d’une colombe. Ces esprits curieux veulent donc comprendre comment la Trinité entière a pu parler par cette voix qui n’est que la voix du Père, comment encore cette même Trinité a créé la chair que le Fils seul a prise dans le sein d’une Vierge, et enfin comment cette colombe sous-laquelle se montra seul l’Esprit-Saint a été l’oeuvre de toute la Trinité. Car autrement, la Trinité n’agirait pas inséparablement, et le Père serait une chose, le Fils une autre, et l’Esprit-Saint une autre. Si au contraire certaines actions sont communes aux trois personnes, et certaines autres propres seulement à chacune d’elles, l’on ne peut plus dire que la Trinité agisse inséparablement. Ils se tourmentent encore pour savoir comment l’Esprit-Saint fait partie essentielle de la Trinité, puisqu’il n’est engendré ni du Père, ni du Fils, quoiqu’il soit l’Esprit du Père et du Fils.
Telles sont les questions dont quelques personnes me poursuivent à satiété. C’est pourquoi je vais essayer de leur répondre, autant que la grâce divine suppléera à mon impuissance, et en évitant de suivre les sentiers d’une jalouse et maligne critique ( Sag., VI, 25 ) je disais que jamais je ne me préoccupe de ces mystérieuses questions, je mentirais. J’avoue donc que j’y réfléchis souvent, parce que j’aime en toutes choses à découvrir la vérité, et d’un autre côté la charité me presse de communiquer à mes frères le résultat de mes réflexions. Ce n’est point que j’aie atteint le terme, ou que je sois déjà parfait, car si l’apôtre saint Paul n’osait se rendre ce témoignage, pourrais-je le faire, moi qui suis si éloigné de lui? «Mais oubliant, selon ma faiblesse, ce qui est derrière moi, et m’avançant « vers ce qui est devant moi, je m’efforce d’atteindre le but pour remporter le prix de la céleste vocation ( Philipp., III, 12, 14 ) ». Quelle distance ai-je donc parcourue dans cette route? à quel point suis-je arrivé? et quel espace me reste-t-il encore à franchir? voilà les questions auxquelles onde-sire une réponse nette et précise. Puis-je la refuser à ceux qui la sollicitent, et dont la charité me rend l’humble serviteur? Mais je prie aussi le Seigneur de faire qu’en voulant instruire mes frères, je ne néglige point ma propre perfection , et qu’en répondant à leurs questions, je trouve moi-même la solution de tous mes doutes. J’entreprends donc ce traité par l’ordre et avec le secours du Seigneur notre Dieu, et je me propose bien moins d’y soutenir d’un ton magistral des vérités déjà connues, que d’approfondir ces mêmes vérités en les examinant avec une religieuse piété.
CONSUBSTANTIALITÉ DES TROIS PERSONNES.
9. Quelques-uns ont dit que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’était pas Dieu, ou qu’il n’était pas vrai Dieu, ou qu’il n’était pas avec le Père un seul et même Dieu, ou qu’il n’était pas réellement immortel parce qu’il était sujet au changement. Mais il suffit pour les réfuter de leur opposer les témoignages évidents et unanimes de nos saintes Ecritures. Ainsi saint Jean nous dit « qu’au commencement était le « Verbe, que le Verbe était avec Dieu, et que le Verbe était Dieu ». Or l’on ne peut nier que nous ne reconnaissions en ce Verbe qui est Dieu, le Fils unique de Dieu, celui dont le même Evangéliste dit ensuite, « qu’il s’est fait chair, et qu’il a habité parmi nous ». Ce qui arriva lorsque par l’incarnation le Fils de Dieu naquit dans le temps de la vierge Marie. Observons aussi que dans ce passage, saint Jean ne déclare pas seulement que le Verbe est Dieu, mais encore qu’il affirme sa consubstantialité avec le Père. Car après avoir dit « que le Verbe était Dieu », il ajoute « qu’au commencement il était avec Dieu, que toutes choses ont été faites par lui, et que rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui ( Jean, I, 14, 2, 3 ). Or, quand l’Evangéliste dit que tout a été fait par le Verbe, il entend évidemment parler de tout ce qui a été créé; et nous en tirons cette rigoureuse conséquence que le Verbe lui-même n’a pas été fait par Celui qui a fait toutes choses. Mais s’il n’a pas été fait, il n’est donc (350) pas créature, et s’il n’est pas créature, il est donc de la même substance ou nature que le Père. Et en effet, tout ce qui existe est créature, s’il n’est Dieu; et tout ce qui n’est pas créature, est Dieu, De plus, si le Fils n’est pas consubstantiel au Père, il a donc été créé; mais s’il a été créé, tout n’a donc pas été fait par lui, et cependant l’Evangéliste nous assure que tout a été fait par lui n. Concluons donc et que le Fils est de la même substance ou nature que le Père, et que non-seulement il est Dieu, mais le vrai Dieu. C’est ce que saint Jean nous atteste expressément dans sa première épître: « Nous savons, dit-il, que le Fils de Dieu est venu, et qu’il nous a donné l’intelligence, afin que nous connaissions le vrai Dieu, et que nous vivions en son vrai « Fils qui est Jésus-Christ. C’est lui qui est le vrai Dieu et la vie éternelle ( I Jean, V, 20 ) ».
10. Nous pouvons également affirmer que l’apôtre saint Paul parlait de la Trinité entière, et non du Père exclusivement, lorsqu’il disait «que Dieu seul possède l’immortalité ( I Tim., VI, 16 ) ». Et, en effet, l’Etre éternel ne saurait être soumis ni au changement, ni à la mortalité; et par conséquent, dès là que le Fils de Dieu « est la vie éternelle », on ne doit point le séparer du Père quand on dit que celui-ci « possède seul l’immortalité ». C’est aussi parce que l’homme entre en participation de cette vie éternelle, qu’il devient lui-même immortel. Mais il y a une distance infinie entre celui qui est par essence la vie éternelle, et l’homme qui n’est immortel qu’accidentellement, et parce qu’il participe à cette vie. Bien plus, ce serait une erreur d’entendre séparément du Fils et à l’exclusion du Père, ces autres paroles du même apôtre : « Il le fera paraître en son temps, Celui qui est souverainement heureux, le seul puissant, le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs, qui seul possède l’immortalité ». Nous voyons, en effet, que le Fils lui-même parlant au nom de la Sagesse, car « il est la Sagesse de Dieu ( I Cor., I, 24 ) », ne se sépare point du Père, quand il dit : « Seul, j’ai parcouru le cercle des cieux ( Eccli., XXIV, 8 ) ». A plus forte raison, il n’est point nécessaire de rapporter exclusivement au Père et en dehors du Fils, ce mot de l’Apôtre : « Qui seul possède l’immortalité ». D’ailleurs, l’ensemble du passage s’y oppose. « Je vous commande, dit saint Paul à Timothée, d’observer les préceptes que je vous donne, vous conservant sans tache et sans reproche jusqu’à l’avènement de Notre-Seigneur Jésus-Christ que doit faire paraître, en son temps, Celui qui est souverainement heureux, le seul puissant, le Roi des rois, et le Seigneur des seigneurs; qui seul possède l’immortalité, qui habite une lumière inaccessible, qu’aucun homme n’a pu ni ne peut voir, et à qui est l’honneur et la gloire aux siècles des siècles. « Amen ( I Tim., VI, 14, 15, 16 ) ». Remarquez bien que dans ce passage l’Apôtre ne désigne personnellement ni le Père, ni le Fils, ni l’Esprit-Saint, et qu’il caractérise le seul vrai Dieu, c’est-à-dire la Trinité tout entière par ces mots : « Celui qui est souverainement heureux, le seul puissant, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs ».
11. Mais peut-être vous troublez-vous, parce que vous saisissez difficilement ce mot de l’Apôtre : « Qu’aucun homme n’a pu, ni ne peut voir ». Rassurez-vous : il s’agit ici de la divinité de Jésus-Christ; et en effet, les Juifs qui ne pouvaient voir en lui le Dieu, ne laissèrent pas de crucifier l’homme qu’ils voyaient. C’est qu’un oeil mortel ne saurait contempler l’essence divine, et qu’elle n’est aperçue que de l’homme qui s’est élevé au-dessus de l’humanité. Nous avons donc raison de rapporter à la sainte Trinité ces paroles « Le Dieu souverainement heureux et seul puissant, qui fera paraître en son temps Notre-Seigneur Jésus-Christ ». D’ailleurs, si l’Apôtre dit ici que ce Dieu « possède seul l’immortalité », le psalmiste n’avait-il pas dit, « que seul il opère des prodiges? ( Ps., LXXI, 18 ) ». Et maintenant je demanderai à mes adversaires de qui ils entendent cette parole. Du Père seul? mais alors comment sera-t-elle véritable cette affirmation du Fils: «Tout ce que le Père fait, le Fils le fait également? » De tous les miracles? le plus grand est certainement la résurrection d’un mort. Eh bien! « Comme le Père, dit Jésus-Christ, ressuscite les morts et les vivifie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il veut ( Jean, V, 19, 21 )». Comment donc le Père opèrerait-il seul des prodiges? et comment pourrait-on expliquer autrement ces paroles qu’en les rapportant non au Père seul, ni au Fils, mais au seul vrai Dieu, c’est-à-dire au Père, au Fils et au Saint-Esprit? (351)
12. L’apôtre saint Paul nous dit encore: « Il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père d’où procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, et nous par lui ». Or, je le demande, l’apôtre, comme l’évangéliste, n’affirme-t-il pas « que toutes choses ont été faites par le Verbe? » Et dans cet autre passage, n’est-ce pas aussi ce même Verbe qu’il désigne évidemment? « Tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui. A lui soit la gloire aux siècles des siècles. Amen ( Rom., XI, 36 ) ». Veut-on, au contraire, reconnaître ici la distinction des personnes, et rapporter au Père ces mots: «Tout est de lui »; au Fils, ceux-ci : « Tout est par lui »; et au Saint-Esprit, ces autres : «Tout est en lui ? » .Il devient manifeste que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu, puisque l’Apôtre attribue à chacune des trois personnes cette même et unique doxologie : « Honneur et gloire aux siècles des siècles. Amen ». Et en effet, si nous reprenons ce passage de plus haut, nous verrons que l’Apôtre ne dit pas « O profondeur des richesses de la sagesse et de la science », du Père, ou du Fils, ou du Saint-Esprit, mais simplement, « de la sagesse et de la science de Dieu! Que ses jugements, ajoute-t-il, sont incompréhensibles, et ses voies impénétrables! car qui connaît les desseins de Dieu, ou qui est entré dans le secret de ses conseils? ou qui lui a donné le premier pour en attendre la récompense? car tout est de lui, tout est par lui, tout est en lui. A lui la gloire aux siècles des siècles. Amen ( Rom., XI, 33-36 ) ».
Mais si vous ne rapportez ces paroles qu’au Père, en soutenant que seul il a fait toutes choses, comme l’Apôtre l’affirme ici, je vous demanderai de les concilier et avec ce passage de l’épître aux Corinthiens, où, parlant du Fils, saint Paul dit : « Nous n’avons qu’un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites », et avec ce témoignage de l’évangéliste saint Jean: « Toutes choses ont été faites par le Verbe ( I Cor., III, 6 ; Jean, I, 2 ) ». Et, en effet, supposons que certaines choses aient été faites par le Père, et d’autres par le Fils, il faudra eu conclure que ni l’un ni l’autre n’ont fait toutes choses. Admettez-vous, au contraire, que toutes choses ont été faites ensemble par le Père et par le Fils, vous en déduirez l’égalité du Père et du Fils, et la simultanéité des opérations du Père et du Fils. Pressons encore cet argument. Si le Père a fait le Fils qui lui-même n’a pas fait le Père, j! n’est plus vrai que le Fils ait fait toutes choses. Et cependant tout a été fait par le Fils donc il n’a pas été fait lui-même; autrement il n’aurait pas fait avec le Père tout ce qui a été fait. Au reste, le mot lui-même se rencontre sous la plume de l’Apôtre; car dans l’épître aux Philippiens, il dit nettement « que le Verbe ayant la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à. Dieu ( Philipp., II, 6 ) ». Ici saint Paul donne expressément au Père le nom de Dieu, ainsi que dans cet autre passage : «Dieu est le Chef de Jésus-Christ ( I Cor., XI, 3 ) ».
13. Quant au Saint-Esprit, ceux qui avant moi ont écrit sur ces matières,. ont également réuni d’abondants témoignages pour prouver qu’il est Dieu et non créature. Mais s’il n’est pas créature, il est non-seulement Dieu dans le même sens que quelques hommes sont appelés dieux ( Ps., LXXXI, 6 ); mais il est réellement le vrai Dieu. D’où je conclus qu’il est entièrement égal au Père et au Fils, consubstantiel au Père et au Fils, coéternel avec eux, et complétant l’unité de la nature dans la trinité des personnes. D’ailleurs, le texte des saintes Ecritures qui atteste le plus évidemment que le Saint-Esprit n’est pas créature, est ce passage de l’épître aux Romains, où l’Apôtre nous ordonne de servir non la créature, mais le Créateur( Rom., I, 24. ) Et ici saint Paul n’entend pas nous prescrire ce service que la charité nous recommande envers tous nos frères, et que les Grecs nomment culte de dulie; mais il veut que ce soit ce culte qui n’est dû qu’à Dieu seul, et que les Grecs appellent culte de latrie. Aussi regardons-nous comme idolâtres tous ceux qui rendent aux idoles ce culte de latrie, car c’est à ce culte que se rapporte ce précepte du Décalogue: «Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul ( Deut., VI, 13 ) ». Au reste, le texte grec lève ici toute difficulté, car il porte expressément: « Et vous lui rendrez le culte de latrie ».
Or, si nous ne pouvons rendre à une créature ce culte de latrie, parce que le Décalogue nous dit: « Vous adorerez le Seigneur, votre Dieu, et vous ne servirez que lui seul », et si l’Apôtre condamne ceux qui ont servi la (352) créature plutôt que le Créateur», nous sommes en droit de conclure. que le Saint-Esprit n’est pas une créature , puisque tous les chrétiens l’adorent et le servent. Et en effet, saint Paul dit « que nous ne sommes point soumis à la circoncision, parce que nous servons l’Esprit de Dieu », c’est-à-dire, selon le terme grec, que nous lui rendons le culte de latrie ( Philipp., III, 3 ). Telle est la leçon que donnent tous ou presque tous les manuscrits grecs, et qui se trouve également dans plusieurs exemplaires latins. Quelques-uns cependant portent : nous servons Dieu en esprit, au lieu de lire: nous servons l’Esprit de Dieu. C’est pourquoi, sans me préoccuper de prouver à mes adversaires l’authenticité d’un texte dont ils récusent la valeur, je leur demanderai s’ils ont jamais rencontré la plus légère variante dans ce passage de la première épître aux Corinthiens: « Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple du Saint-Esprit, que vous avez reçu de Dieu? » Mais ne serait-ce point un blasphème et un sacrilège que d’oser dire que le chrétien, membre de Jésus-Christ, est le temple d’une créature inférieure à Jésus-Christ? Or, l’Apôtre nous affirme, dans un autre endroit : « que nos corps sont les membres de Jésus-Christ ». Si donc ces mêmes corps, membres de Jésus-Christ, sont également les temples de l’Esprit-Saint, celui-ci ne saurait être créature. Et, en effet, dès là que notre corps devient le temple de l’Esprit-Saint, nous devons rendre à cet Esprit le culte qui n’est dû qu’à Dieu, et que les Grecs nomment culte de latrie. Aussi saint Paul a-t-il raison d’ajouter: « Glorifiez donc Dieu dans votre corps ( I Cor., VI, 19, 15, 20.).
COMMENT LE FILS EST-IL INFÉRIEUR AU PÈRE ET A LUI-MÊME.
14. Ces divers textes de nos divines Ecritures et plusieurs autres ont fourni, comme je l’ai dit, à tous ceux qui ont déjà traité ce sujet, d’abondantes preuves pour réfuter les erreurs et les calomnies des hérétiques, et pour établir notre croyance en Dieu, un en nature et triple en personnes. Mais lorsqu’il s’agit de l’incarnation du Verbe de Dieu, incarnation, par laquelle Jésus-Christ s’est fait homme afin d’opérer l’oeuvre de notre rédemption, et de se porter comme médiateur entre Dieu et l’homme, les écrivains sacrés, il faut le reconnaître, tantôt insinuent que le Père est plus grand que le Fils, et tantôt même le disent ouvertement. De là l’erreur de ceux qui, par défaut d’une étude sérieuse des Ecritures, ne saisissent qu’imparfaitement l’ensemble de leur doctrine , et attribuent ce qu’elles disent de Jésus-Christ comme homme, à Jésus-Christ comme Dieu; or, qui ne sait qu’en tant que Dieu il était avant l’Incarnation, de même qu’il sera éternellement ? C’est ainsi que certains hérétiques soutiennent que le Fils est inférieur au Père, parce que lui-même a dit : « Le Père est plus grand que moi ( Jean, XIV, 25 ) ». Mais ce raisonnement nous conduit à dire que Jésus-Christ est au-dessous du Fils de Dieu; car n’est-il pas en effet descendu jusqu’à cet abaissement, « puisqu’il s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave? »Toutefois, en prenant la forme d’esclave, il n’a point perdu la nature de Dieu, et il est demeuré égal à son Père. Ainsi, en prenant la forme d’esclave, il est resté Dieu, et il est toujours le Fils unique de Dieu, soit que nous le considérions sous celte forme d’esclave, soit en sa nature de. Dieu. Sous ce dernier rapport, Jésus-Christ est égal à son Père, et sous le premier il est médiateur entre Dieu et les hommes. Mais alors, qui ne comprend que comme Dieu il soit plus grand que comme Dieu-homme, et que même ayant pris la forme d’esclave, il soit inférieur à lui-même?
C’est pourquoi la sainte Ecriture dit avec raison, et que le Fils est égal au Père, et que le Père est plus grand que le Fils. Or, ces deux propositions sont vraies, si l’on entend la première de Jésus-Christ eu tant que Dieu, et la seconde de Jésus-Christ en tant qu’homme. Au reste, l’Apôtre exprime dans-son épître aux Philippiens cette distinction, et-nous la donne comme la solution vraie et facile de toutes les difficultés de ce genre. Et en effet, quoi de plus formel que ce passage : «Jésus-Christ ayant la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu; et cependant il s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et se faisant reconnaître pour homme par tout ce qui a paru de lui ( Philipp., II, 6, 7 )? »Ainsi le Fils de Dieu, égal au Père par sa nature divine, lui est inférieur par sa nature humaine. En prenant la forme d’esclave, il (353) s’est mis au-dessous du Père, mais il est resté son égal comme Dieu, car il était Dieu avant que de se faire Homme-Dieu. Comme Dieu, il est ce Verbe dont saint Jean a dit que « toutes choses avaient été faites par lui ( Jean, I, 3 )»; et comme homme, « il a été formé d’une femme, et assujetti à la loi , pour racheter ceux qui étaient sous la loi (Gal., IV, 5 )». Comme Dieu, il a concouru à la création de l’homme, et il a été fait homme lorsqu’il a pris la forme d’esclave. Et en effet, si le Père seul eût créé l’homme, l’Ecriture ne rapporterait pas ces paroles
« Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gen., I, 26 ) ». Ainsi, parce qu’étant Dieu, le Verbe a pris la forme d’esclave, il est tout ensemble Dieu et homme. Il est Dieu parce qu’il conserve la nature divine, et il est homme parce qu’il a pris la nature humaine. Mais en Jésus-Christ, ces deux natures n’ont subi aucune altération ni aucun changement. La divinité ne s’est point abîmée en l’humanité, de telle sorte qu’elle eût cessé d’être la divinité, et l’humanité n’a point été absorbée par la divinité, de telle sorte qu’elle eût cessé d’être l’humanité.
PASSAGES DE L’ÉCRITURE RELATIFS A L’INFÉRIORITÉ DU FILS.
15. Il est vrai que l’Apôtre dit dans sa première épître aux Corinthiens, que « lorsque toutes choses auront été assujetties au Fils, alors le Fils sera lui-même assujetti à Celui qui lui aura assujetti toutes choses (I Cor., XV, 28 ) ». Mais ces paroles signifient seulement , qu’alors même l’humanité que le Fils de Dieu a prise en se faisant homme, ne sera point absorbée par la divinité, ou, pour parler plus exactement, par l’Etre divin. Car cet Etre n’est point créature, et il n’est autre que la Trinité, une en nature, incorporelle et immuable, et dont les personnes sont entre elles consubstantielles et coéternelles. Voulez-vous même, avec quelques-uns, interpréter ces paroles : « Et le Fils sera lui-même assujetti à Celui qui lui aura assujetti toutes choses », dans le sens que cet assujettissement s’opérera par le changement et la transformation de la nature humaine en la nature et l’essence divine, en sorte que l’homme disparaîtra en Jésus-Christ, et qu’il ne restera plus que le Dieu? du moins, vous ne pouvez pas ne point accepter ce fait irrécusable, a savoir que cette transformation n’avait point eu lieu quand Jésus-Christ disait : « Mon Père est plus grand que moi ». Car il a prononcé cette parole bien avant son Ascension, et même avant sa mort et sa résurrection.
D’autres au contraire croient qu’un jour cette transformation de la nature humaine en la nature divine aura lieu, et ils expliquent ces mots : « Alors le Fils sera lui-même assujetti à Celui qui lui aura assujetti toutes « choses » , comme si l’Apôtre disait qu’au jour du jugement général, et après qu’il aura remis son royaume entre les mains de son Père, le Verbe de Dieu lui-même et la nature humaine qu’il a prise, seront perdus et abîmés en l’essence de Dieu le Père, qui a soumis toutes choses à son Fils. Mais ici encore, et même dans cette seconde hypothèse, le Fils est inférieur au Père, en tant qu’il a pris dans le sein d’une Vierge la forme d’esclave. Enfin se présente un troisième ordre d’adversaires. Ils affirment qu’en Jésus-Christ l’humanité a été dès le principe absorbée par la divinité: et toutefois ils ne peuvent nier que l’homme subsistait encore dans le Christ, lorsqu’il disait avant sa passion : « Le Père est plus grand que moi ». Il est donc véritablement impossible de ne pas interpréter cette parole dans ce sens que le Fils de Dieu, égal à son Père comme Dieu, lui est inférieur comme homme.
Il est vrai que l’Apôtre en disant « que tout est assujetti au Fils », excepte manifestement « Celui qui lui a assujetti toutes choses ». Mais ce serait une erreur d’en conclure que le Père seul doit agir en cette circonstance, et que le Fils n’a point concouru à s’assujettir toutes choses. Au reste saint Paul explique lui-même sa pensée dans ce passage de l’épître aux Philippiens : « Nous vivons déjà dans le ciel; et c’est de là aussi que nous attendons le Sauveur, Notre Seigneur Jésus-Christ, qui changera notre corps misérable en le rendant conforme à son corps glorieux par cette vertu efficace qui peut lui assujettir toutes choses ( Philipp., III, 20, 21 ) ». Le Père et le Fils agissent donc inséparablement : toutefois ce n’est pas le Père qui s’assujettit toutes choses, mais c’est le Fils qui lui soumet toutes choses, qui lui remet son royaume, et qui anéantit tout empire, toute domination et toute puissance. C’est en effet (354) au Fils seul que se rapportent ces paroles de l’Apôtre: « Lorsqu’il aura remis son royaume à Dieu son Père, et qu’il aura anéanti tout empire, toute domination et toute puissance ( Cor., XV, 24.) ». Le Fils soumet donc toutes choses à son Père dès là qu’il anéantit tout empire et toute puissance.
16. Cependant il ne faut pas croire que le Fils s’ôte à lui-même son royaume parce qu’il le remet à son Père. Car quelques-uns ont poussé jusqu’à ce point l’aberration du langage. Il n’en est rien, et en remettant le royaume à Dieu le Père, Jésus-Christ n’abdique point sa royauté, puisqu’il est avec le Père un seul et même Dieu. Mais ce qui trompe ici ces esprits qui n’étudient que légèrement nos saintes Ecritures, et qui se passionnent pour de vaines disputes, est la conjonction jusqu’à ce que. L’Apôtre dit en effet : « Il faut que le Christ règne jusqu’à ce qu’il ait mis tous ses ennemis sous ses pieds (Ibid., XV, 25 ) ». Et de là nos adversaires concluent qu’alors il ne règnera plus. Ils ne comprennent donc point qu’on doit attacher ici au mot jusqu’à ce que le même sens que dans ce verset du psaume cent onzième : « Son coeur est affermi, et il ne se troublera point jusqu’à ce qu’il voie la ruine de ses ennemis (Ps., CXI, 8 ) »; c’est-à-dire qu’il ne sera plus sujet au trouble ni à la crainte, parce qu’il aura vu la ruine de ses ennemis. Eh quoi! encore cette parole: « Lorsque le Christ aura remis le royaume à Dieu le Père », signifie-t-elle que jusqu’à ce moment Dieu le Père n’aura point régné? Non sans doute : mais Jésus-Christ, qui est vrai Dieu et vrai homme, qui s’est fait médiateur entre Dieu et les hommes, et qui règne aujourd’hui par la foi sur les justes, les introduira alors dans cette vision intuitive, que l’Apôtre appelle « une vision face à face (I Cor., XIII, 12 ) ». C’est pourquoi cette parole : « Lorsque le Christ aura remis le royaume à Dieu le Père », doit être entendue dans ce sens : lorsque le Christ aura conduit les vrais croyants à la vision claire et parfaite de Dieu le Père. Il a dit en effet lui-même: « Toutes choses m’ont été données par mon Père; et nul ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; et nul ne connaît le Père, si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler ( Matt., XI, 27) ». C’est donc alors que le Fils révélera pleinement le Père aux yeux des élus, parce qu’il détruira tout empire, toute domination et toute puissance. Mais il opérera lui-même cette destruction, et il n’y emploiera point le secours des esprits célestes, les trônes, les vertus et les principautés. Aussi peut-on appliquer au juste sur la terre ce passage du Cantique des cantiques où l’Epoux dit à l’épouse: « Je te donnerai un miroir d’or entrelacé d’argent, tandis que le Roi repose sur sa couche ( Cant., I, 11 ) ». Or, ce roi est le Christ dont la vie est cachée en Dieu, selon cette parole de l’Apôtre : « Votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ; et lorsque Jésus-Christ, qui est votre vie, paraîtra, vous paraîtrez aussi avec lui dans la gloire ( Coloss., III, 4 ) ». Mais en attendant cet heureux jour, « nous ne voyons Dieu que comme dans un miroir et sous des images « obscures, mais alors nous le verrons face à face ( Cor., XIII, 12 )».
17. C’est cette vision intuitive qui nous est montrée comme le but de toutes nos actions
et la perfection de notre bonheur. Car « nous sommes les enfants de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît pas encore. Nous savons seulement que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est ( Exod., III, 14 ) ». Le Seigneur disait autrefois à Moïse, son serviteur : « Je suis celui qui est, et vous direz aux enfants d’Israël: Celui qui est m’a envoyé vers vous ( Exod., III, 14 ) ». Eh bien la contemplation de cet Etre suprême est réservée pour l’éternité. Le Sauveur dit en effet: « La vie éternelle, ô mon Père, est de vous connaître, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé ( Jean XVII, 3 )». Or ce mystère ne nous sera pleinement révélé, que « lorsque le Seigneur viendra, et qu’il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres (I Co., IV, 5) ». Car alors nous dépouillerons, pour ne plus les reprendre, les grossières enveloppes de la corruption et de la mortalité; et nous verrons luire cette aurore céleste dont le psalmiste a dit: « Dès l’aurore je me présenterai devant vous, et je vous contemplerai ( Ps., V, 5) » Je rapporte donc à cette ineffable contemplation ces paroles de l’Apôtre : « Lorsque le Fils aura remis son royaume à Dieu le Père » , c’est-à-dire, lorsque Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme, et médiateur entre Dieu et les hommes, aura conduit à la vision ( 355) claire et parfaite de Dieu le Père, les justes en qui il vit aujourd’hui par la foi.
Si je me trompe dans cette interprétation, j’en accepte d’avance une plus heureuse. Mais pour le moment je n’en vois pas d’autre. Eh! que pourrons-nous chercher encore, quand nous aurons été admis à la contemplation de l’essence divine ? Sur la terre cette: jouissance nous est refusée, et: toute notre joie est l’espérance d’y parvenir. « Or l’espérance qui verrait, ne serait plus de l’espérance, car comment espérer ce qu’on voit déjà? Nous espérons donc ce que nous ne voyons, pas encore, et nous l’attendons par la patience, tandis que le Roi repose. sur sa couche ». Car alors se vérifiera pour nous. cette parole du psalmiste: « La vue de votre visage me remplira de joie ( Rom., VIII, 24, 25, ; Cant., I, 11 ; Ps., XV, 11). Mais cette joie sera si abondante qu’elle rassasiera tous nos désirs, et que nous ne saurions rien demander de plus. Et en effet, nous verrons Dieu le Père; et cela ne nous suffira-t-il pas? L’apôtre Philippe le comprenait bien quand il disait à Jésus-Christ : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffira ». Toutefois il n’en avait pas une intelligence pleine et parfaite, car il eût pu dire également: Seigneur, montrez-vous à nous, et cela nous suffira. C’est ce que le Sauveur se proposa de lui faire entendre par cette réponse: « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père». Mais parce que Jésus-Christ voulait qu’avant d’obtenir la vision intuitive du Père, cet apôtre vécût d’une vie de foi, il ajouta: « Ne croyez-vous pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi? (Jean, XIV, 9,10 ) »
Et en effet, « pendant que nous habitons dans ce corps, nous marchons hors du Seigneur, car nous n’allons à lui que par la foi, et « nous ne le voyons pas encore à découvert ( II Cor., V, 6, 7 )». Or la vision intuitive. sera la récompense de notre foi; et c’est cette foi qui purifie nos coeurs, selon cette parole du livre des Actes: « Le Seigneur purifie les coeurs par la foi (Act., XV, 9 ) ». Une autre preuve de cette vérité, et preuve bien convaincante , est la sixième béatitude qui est ainsi conçue: « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu ( Matt., V, 8 ) ». D’un autre côté le Psalmiste nous rappelle que cette jouissance de la vision intuitive est réservée pour l’éternité, quand il met ces paroles dans la bouche de Dieu: « Je le rassasierai de la longueur du jour, et je lui ferai voir le Sauveur que j’ai promis (Ps., XC, 16) ». Il est donc indifférent de dire: montrez-nous le Fils, ou montrez-nous le Père; car l’un ne peut être vu sans l’autre, puisqu’ils sont un, selon cette parole de Jésus-Christ : « Le Père et moi nous sommes un ( Jean, X, 30) ». -C’est à cause de cette inviolable unité que souvent nous nommons le Père seuil, ou le Fils seul, comme devant nous remplir de joie par la vue de son visage.
18. Mais ici encore on ne sépare point du Père ni du Fils l’Esprit-Saint, qui est l’Esprit de l’un et de l’autre. Il est, en effet, « cet Esprit de vérité que Je monde ne peut recevoir (Jean, XIV, 17 ) ». Ainsi notre joie sera véritablement pleine et parfaite par la vision intuitive de la sainte Trinité, à l’image de laquelle nous avons été formés. Aussi disons-nous quelquefois que le Saint-Esprit seul suffira à notre béatitude ; et cette manière de parler est vraie, parce que l’Esprit-Saint ne peut être séparé du Père ni du Fils. Il en est de même et du Père, parce qu’il est inséparablement uni au Fils et au Saint-Esprit, et du Fils, parce qu’il est inséparablement uni au Père et au Saint-Esprit. C’est ce qu’exprime formellement ce passage de l’Evangile: « Si vous m’aimez, dit Jésus-Christ, gardez mes commandements, et je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, pour qu’il demeure éternellement avec vous, l’Esprit de vérité que le monde ne peut recevoir » : c’est-à-dire ceux qui aiment le monde, car « l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu (Jean, XIV, 15, 17 ; I Cor., II, 14) ».
Peut-être aussi voudrez-vous expliquer cette parole : « Je prierai mon Père, et il vous enverra un autre Consolateur », dans ce sens que le Fils seul ne suffit pas à notre bonheur éternel? Eh bien! voici un passage où le dogme contraire est expressément énoncé. « Lorsque l’Esprit de vérité, dit Jésus-Christ, sera venu, il vous enseignera toute vérité (Jean, VI, 13 ) ». Est-ce qu’ici le Fils est séparé de L’Esprit-Saint, comme s’il ne pouvait lui-même enseigner toute vérité, et comme si l’Esprit-Saint devait suppléer à l’imperfection de son enseignement? Ajoutez donc, si cela vous plaît, que l’Esprit-Saint est plus grand que le Fils, (356) quoique plus communément vous disiez qu’il lui est inférieur. Est-ce encore parce que le texte évangélique ne dit -pas : lui seul, ou nul autre que lui ne vous enseignera toute vérité, que vous nous permettez du moins de croire que le Fils enseigne conjointement avec l’Esprit-Saint? Mais l’Apôtre a donc exclu le Fils de la science des choses de Dieu, quand il a dit:
« Personne ne connaît ce qui est en Dieu, « sinon l’Esprit de Dieu ( I Cor., II, 11 )? » Ainsi ces hommes pervers pourront conclure de ce passage que l’Esprit-Saint révèle au Fils lui-même les choses de Dieu, et qu’il l’en instruit comme un supérieur instruit son inférieur. Et cependant le Fils n’accorde à l’Esprit que d’annoncer ce qu’il aura reçu de lui. « Parce que je vous ai parlé de la sorte, dit Jésus-Christ à ses apôtres, votre coeur est rempli de tristesse. Mais je vous dis la vérité : il vous est bon que je m’en aille, car si je ne m’en vais point, le Consolateur ne viendra point à vous ( Jean, XVI, 6, 7) ».
IL FAUT SOUVENT APPLIQUER A TOUTES LES PERSONNES CE QUE L’ÉCRITURE DIT DE L’UNE D’ENTRE ELLES.
Mais en parlant ainsi, Jésus-Christ n’a point voulu marquer quelque inégalité entre le Verbe de Dieu et l’Esprit-Saint. Il s’est proposé seulement d’avertir ses apôtres que la présence de sa sainte humanité au milieu d’eux, était un obstacle à la venue de cet Esprit consolateur, qui ne s’est point abaissé comme le Fils en prenant la forme d’esclave il devenait donc nécessaire que le Christ, en tant qu’homme, disparût aux regards des apôtres, parce que la vue de son humanité sainte affaiblissait en eux la notion nette et précise de sa divinité. Aussi Jésus-Christ leur disait-il: « Si vous m’aimiez, vous vous réjouiriez de ce que je vais à mon Père, parce que mon Père est plus grand que moi (Jean, XIV, 28)». C’est comme s’il leur eût dit : il faut que je retourne à mon Père; car tandis que je suis corporellement parmi vous, la vue de mon humanité vous fait croire que je suis inférieur au Père. Aussi. parce que vous êtes tout préoccupés des dehors matériels et sensibles que vous apercevez en moi, vous ne pouvez comprendre que comme Dieu je suis égal à mon Père. Tel est également le sens de cette parole : « Ne me touchez point, parce que je ne suis pas encore remonté vers mon Père ( Jean, XX, 17) ». Madeleine semblait, en effet; par cette action, ne reconnaître en Jésus-Christ que l’humanité; et c’est pourquoi le divin Sauveur ne voulait pas qu’un coeur qui lui était si dévoué, s’attachât exclusivement à l’extérieur de sa personne. Le mystère de l’Ascension devait au contraire prouver qu’en tant que Dieu il est égal au Père, et que comme Celui-ci il suffit à la béatitude des élus.
Au reste cette vérité est si assurée, que souvent nous disons que le Fils seul suffit au bonheur de la vision intuitive, et qu’en lui seul nous trouverons la récompense de notre amour et le rassasiement de nos désirs. Ne nous dit-il pas en effet lui-même: « Celui qui a mes commandements, et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime? Or celui qui m’aime sera aimé de mon Père; je l’aimerai aussi et je me manifesterai à lui ( Id., XIV, 21) ». Eh quoi! parce que Jésus-Christ ne dit pas ici : je vous montrerai le Père, est-ce qu’il s’en sépare? nullement. Mais parce que cette parole est vraie : « Mon Père et moi nous sommes un», le Père ne peut se manifester sans manifester également le Fils qui est en lui. Et de même, quand le Fils se manifeste, il manifeste nécessairement le Père qui est en lui. Aussi quand on dit que le Fils remettra le royaume à Dieu son Père, nous ne devons pas entendre qu’alors il cessera lui-même de régner, car il est évident qu’en conduisant les élus à la vision intuitive du Père, il les conduira à la vision de lui-même, puisqu’il nous assure qu’il se manifestera à eux. C’est pourquoi lorsque l’Apôtre Jude lui eût dit: «Seigneur, d’où vient que vous vous découvrirez à nous, et non pas au monde ? » Jésus-Christ lui répondit avec juste raison : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons à lui, et nous ferons en lui notre demeure ( Id., XIV, 22, 23 ) ». Ainsi e Fils ne se manifeste pas seul à celui qui l’aime, mais il vient à lui avec le Père, et tous deux font en lui leur demeure.
19. Mais peut-être penserez-vous que l’Esprit-Saint est exclu de l’âme de ce juste, où habitent le Père et le Fils? Eh quoi! Jésus-Christ n’a-t-il pas dit précédemment du Saint-Esprit: « Le monde ne peut le recevoir, parce qu’il ne le voit point; vous, au contraire, ( 357) vous le connaissez, parce qu’il demeure en vous, et qu’il est en vous (Jean, XIV, 17) ». Comment donc soutenir que cet Esprit, dont il est dit qu’il demeure en nous, et qu’il est en nous, n’habite pas dans l’âme du juste? Enfin ce serait une trop grossière absurdité que d’affirmer que la présence du Père et du Fils en l’âme de celui qui les aime, met en fuite l’Esprit-Saint, en sorte qu’il se retire à leur approche, comme un inférieur devant ses supérieurs. Toutefois il suffit, pour renverser cette monstrueuse erreur, de rappeler ces paroles du Sauveur: « Je prierai mon Père, et il vous donnera un autre Consolateur, pour qu’il demeure éternellement avec vous ( Id., XIV, 16) ». Ainsi l’Esprit-Saint ne se retire point à l’approche du Père et du Fils, et il doit, conjointement avec eux, demeurer éternellement dans l’âme des justes, car il n’y vient point sans eux, ni eux sans lui. Mais c’est en raison de la distinction des personnes en la Trinité, que certaines choses sont dites séparément de chaque personne; et néanmoins ces mêmes choses se rapportent également aux trois personnes divines, à cause de l’unité de nature qui fait qu’en la Trinité des personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul Dieu.
DANS QUEL SENS EST-IL DIT QUE LE FILS LIVRERA LA SOUVERAINETÉ AU PÈRE.
20. Lors donc que Notre-Seigneur Jésus-Christ remettra son royaume à Dieu le Père, il le remettra également au Fils et au Saint-Esprit : et c’est alors qu’il introduira les élus dans cette contemplation de Dieu, qui est le terme de toutes leurs bonnes oeuvres, et qui sera pour eux un repos éternel et une joie immortelle. Telle est la promesse que renferment ces paroles du Sauveur: « Je vous verrai de « nouveau, et votre coeur se réjouira, et nul ne vous ravira votre joie ( Id., XVI, 22 ) ». Marie, assise aux pieds de Jésus et écoutant sa parole, nous représente bien ce bonheur du ciel. Car, libre de toute action extérieure, et plongée dans la jouissance de la vérité suprême, autant du moins qu’elle nous est donnée pendant cette vie, elle figurait excellemment l’état immuable des élus. Marthe, au contraire, s’employait à des occupations bonnes et utiles, mais passagères, et auxquelles devait succéder un doux loisir, tandis que Marie se reposait en la parole du divin Sauveur. Aussi quand Marthe se plaignit de ce que sa soeur ne lui aidait pas, Jésus-Christ lui répondit-il : « Marie a choisi la meilleure part, qui ne lui sera pas ôtée (Luc., X, 42 ) ». Il ne dit point que la part de Marthe fût mauvaise, mais il dit que celle de Marie était meilleure, et il ajouta qu’elle ne lui serait pas ôtée. La première, qui a pour objet le soulagement de notre indigence, cessera avec cette indigence, et un éternel repos sera la récompense de son généreux dévouement. Mais la seconde subsistera toujours, parce que dans la Vision béatifique, Dieu sera toutes choses en tous ses élus, en sorte qu’ils n’éprouveront aucun autre désir, et qu’en sa lumière ils jouiront d’un parfait bonheur.
C’est le bonheur que demandait le psalmiste, par ces gémissements ineffables que l’Esprit-Saint formait en lui, quand il s’écriait: «J’ai demandé une seule grâce au Seigneur, et je la lui demanderai encore, celle d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour y contempler la beauté du Seigneur ( Luc., X, 42 ) ». Nous verrons donc Dieu le Père, Dieu le Fils, et Dieu l’Esprit-Saint, lorsque Jésus-Christ qui est établi médiateur entre Dieu et les hommes, aura remis son royaume à Dieu le Père. Alors le Verbe éternel qui est tout ensemble Fils de Dieu et Fils de l’homme, n’intercédera plus pour nous, comme notre médiateur et notre pontife. Mais lui-même en tant que pontife, et ayant pris la forme d’esclave, sera assujetti à Celui qui lui a soumis toutes choses, et auquel il a assujetti toutes choses; bien plus, en tant que Dieu il verra que lui sont assujettis, ainsi qu’à son Père, tous ceux avec qui il est lui-même assujetti en qualité de pontife. C’est ainsi que le Fils étant Dieu et homme tout ensemble, la nature humaine diffère en lui de la nature divine qu’il tient du Père. Et de même, quoique mon corps et mon âme soient d’une nature différente, ils ont ensemble des rapports intimes que l’âme d’un autre homme ne saurait avoir avec la mienne.
21. Concluons donc que Jésus-Christ remettant son royaume à Dieu le Père, fera entrer dans la vision béatifique ceux qui sur la terre croient en lui, et dont il est le pontife et le médiateur. Ici-bas nous appelons cette vision de nos soupirs et de nos gémissements; mais quand le travail et la douleur auront cessé, (358) Jésus-Christ n’intercédera plus pour nous, parce qu’il aura remis son royaume à Dieu le Père. C’est ce qu’il prêchait à ses Apôtres, lorsqu’il leur disait: « Je vous ai dit ces choses en figures; l’heure vient que je ne vous parlerai plus en figures, mais je vous parlerai ouvertement de mon Père ». Et en effet il n’y aura
plus ni voiles, ni figures dès lors que nous verrons Dieu face à face. Tel est le sens de cette
parole : « Je vous parlerai ouvertement de mon Père » ; c’est-à-dire, je vous découvrirai
manifestement mon Père. Toutefois il dit: « Je vous parlerai de mon Père » parce qu’il
est son Verbe; et puis il ajoute: « En ce jour vous demanderez en mon nom, et je ne vous dis point que je prierai mon Père pour vous; car mon Père lui-même vous aime, parce que vous m’avez aimé, et que vous avez cru que je suis sorti de Dieu. Je suis sorti de mon Père et je suis venu dans le monde; je quitte de nouveau le monde, et je vais à mon Père ( Jean, XVI, 25, 28 ) ». Mais que signifie cette parole: « Je suis sorti de mon Père ? » C’est comme si Jésus-Christ disait : Restant toujours en tant que Dieu égal à son Père, j’ai paru inférieur à lui, en me faisant homme. Et encore: « Je suis venu dans le monde »; c’est-à-dire, j’ai montré aux regards des pécheurs qui aiment le monde, l’humanité que j’avais prise, en m’abaissant jusqu’à revêtir la forme d’esclave. Mais voilà que « je quitte de nouveau le monde », c’est-à-dire, que je soustrais mon humanité sainte aux yeux des amateurs du monde. Et « je vais à mon Père »; c’est-à-dire que j’instruis mes disciples à me considérer comme égal à mon Père.
C’est cette ferme et sincère croyance qui nous permettra de passer des ombres de la foi à la vue claire et nette des mystères divins, et qui nous introduira dans la vision intuitive, lorsque le Fils remettra le royaume à son Père. Et en effet les élus que Jésus-Christ a rachetés de son sang, et pour lesquels il intercède maintenant, forment son royaume; mais alors il ne priera plus son Père en leur faveur parce qu’il les aura réunis à lui dans le ciel, où il est égal à son Père. « Car mon Père, dit-il, vous aime ». Jésus-Christ prie son Père, en tant qu’il lui est inférieur, comme homme, et il exauce lui-même sa prière conjointement avec le Père, en tant qu’il lui est égal comme Dieu. Il ne se sépare donc point du Père quand il dit : « Mon Père vous aime » : mais ici il rappelle ce que déjà j’ai observé, et fait remarquer que quand on affirme une chose d’une seule des personnes de la sainte Trinité, les deux autres y sont comprises. Ainsi cette parole, « le Père vous aime » doit également s’entendre du Fils et du Saint-Esprit. Mais est-ce que présentement le Père ne nous aime pas? Eh quoi ! Il ne nous aimerait pas celui qui « n’a pas épargné son propre Fils, et qui l’a livré à la mort pour nous tous ( Rom., VIII, 32 ) ?» Toutefois Dieu nous aime moins tels que nous sommes que tels que nous serons un jour, car ceux qu’il aime présentement, il les conserve afin qu’ils jouissent d’un bonheur éternel. C’est ce qui arrivera, lorsque le Fils aura remis la royaume à son Père; et alors celui qui maintenant intercède pour nous, cessera de prier son Père, parce que le Père lui-même nous aime. Mais comment méritons-nous cet amour, si ce n’est par la foi qui nous fait croire à une promesse dont nous ne voyons pas encore l’accomplissement? Oui, la foi qui nous conduira à la vision béatifique, fait que dès à présent le Seigneur nous aime tels qu’il aime que nous soyons un jour. Car il ne saurait aimer les pécheurs tant qu’ils restent pécheurs, et c’est pourquoi il les presse de ne pas demeurer éternellement dans ce triste état.
DEUX NATURES DANS LA PERSONNE DU FILS.
22. Une règle essentielle à la bonne interprétation des saintes Ecritures, est donc de distinguer, par rapport au Fils de Dieu, ce qu’elles affirment de lui comme Dieu et comme égal à son Père, de ce qu’elles énoncent de lui comme ayant pris la forme d’esclave en laquelle il est inférieur à son Père. Mais aussi cette règle une fois bien comprise, nous ne nous inquiéterons point de contradictions qui ne sont qu’apparentes. Et en effet, selon la nature divine, le Fils et le Saint-Esprit sont égaux au Père, parce que nulle des trois personnes de la sainte Trinité n’est créature, ainsi que je l’ai prouvé; mais le Fils, en tant qu’il a pris la forme d’esclave, est inférieur au Père, selon ce qu’il a dit lui-même : « Le Père est plus grand que moi ». En second lieu, il est inférieur à lui-même, parce que saint Paul a dit «qu’il s’était anéanti ( Philipp., II, 7 ) ». Enfin il est encore (359) comme homme inférieur à l’Esprit-Saint, car il s’est ainsi exprimé : « Quiconque parle contre le Fils de l’homme, le péché lui sera remis; mais si quelqu’un parle contre le Saint- Esprit, le péché ne lui sera pas remis ( Matt., XII, 32 )». C’est aussi comme homme que Jésus-Christ rapporte ses miracles à l’opération de cet Esprit divin. « Si je chasse, dit-il, les démons par l’Esprit de Dieu, le royaume de Dieu est donc arrivé jusqu’à vous (Luc, XI, 20 ) ». On sait encore qu’ayant lu dans la .synagogue de Nazareth te passage suivant d’Isaïe, il s’en fit à lui même l’application : « L’Esprit du Seigneur est sur moi; il m’a consacré par son onction pour évangéliser les pauvres, et annoncer aux captifs leur délivrance ( Isaïe, LXI, 1 ; Luc, IV, 18 ) ». Ainsi Jésus-Christ ne se reconnaît envoyé pour ces oeuvres, que parce que l’Esprit du Seigneur est sur lui.
Comme Dieu, il a fait toutes choses, et comme homme, il a été formé d’une femme et assujetti à la loi ( Jean I, 3 ; Galat., IV, 4 ) . Comme Dieu, il est un avec le Père, et comme homme, il n’est pas venu faire sa volonté, mais la volonté de Celui qui l’a envoyé. Comme Dieu, « il lui a été donné d’avoir la vie en soi, ainsi que le Père a la vie en soi ( Jean, X, 30, VI, 38, V, 26 ) » ; et comme homme, il s’écrie au jardin des Oliviers : « Mon âme est triste jusqu’à la mort » ; et encore: « Mon Père, s’il est « possible, que ce calice s’éloigne de moi ( Matt., XXVI, 38, 39 )». Comme Dieu, « il est lui-même le vrai Dieu et la vie éternelle », et comme homme, « il s’est fait obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix ( I Jean, V, 20 ; Philipp., II, 8 ) ».
23. Enfin, comme Dieu, il possède tout ce qui est au Père, selon ce qu’il a dit lui-même: « Mon Père, tout ce qui est à moi, est à vous; et tout ce qui est à vous, est à moi»; comme homme, il avoue que sa doctrine n’est pas de lui, mais de Celui qui l’a envoyé ( Jean, XVI, 15, XVII, 10 , VII, 16 ).
AUTRES PASSAGES RELATIFS AUX DEUX NATURES.
Quant au jour et à l’heure du jugement dernier dont Jésus-Christ a dit que « nul ne les sait, non pas même les anges des cieux, ni le Fils, mais seulement le Père ( Marc, 16, 32 )», il faut observer qu’il ne les savait pas, par rapport à ses disciples, puisqu’il ne devait point les leur faire connaître. C’est ainsi que l’Ange dit à Abraham: « Je sais maintenant que tu crains Dieu », c’est-à-dire que cette épreuve m’a prouvé que tu craignais Dieu ( Gen., XXII, 12 ).Au reste, Jésus-Christ se proposait de révéler en temps opportun ce secret à ses apôtres, ainsi qu’il le leur insinue par ces paroles, où le passé est mis pour le futur : « Je ne vous appellerai plus serviteurs, mais je vous donnerai le nom d’amis. Car le serviteur ne sait pas ce que veut faire son maître. Or je vous ai appelés mes amis, parce que je vous ai fait connaître tout ce que j’ai appris de mon Père ( Jean, XV, 15 ) ». Il ne l’avait pas encore fait, mais parce qu’il devait certainement le faire, il en parle comme d’une chose accomplie : « J’ai encore, avait-il ajouté, beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez pas les porter à présent ( Id., XVI, 12 ) » Parmi ces choses étaient sans doute compris le jour et l’heure du jugement.
L’Apôtre écrit également aux Corinthiens: « Je n’ai pas prétendu parmi vous savoir autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié n. C’est qu’en effet il écrivait à des fidèles qui étaient incapables de s’élever jusqu’aux sublimes mystères de la divinité du Christ. Aussi leur dit-il peu après : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des personnes encore charnelles ( I Cor., II, 2, III, 1 ) ». Il ne savait donc point pour les Corinthiens ce qu’il ne pouvait leur apprendre, et il témoignait ne savoir que ce qu’il était nécessaire qu’ils apprissent. Au reste il savait bien pour les parfaits ce qu’il ne savait pas pour les enfants, car il dit lui-même: « Nous prêchons la sagesse aux parfaits ( I Cor., II, 6 )». Ainsi on dit qu’un homme ne sait pas une chose, quand il doit la tenir cachée; tout comme l’on affirme ne pas connaître le piége que l’on ne doit pas découvrir. Et en effet, l’Ecriture s’accommode à notre langage ordinaire, parce qu’elle s’adresse à des hommes.
24. C’est comme Dieu que Jésus-Christ a dit: « Le Seigneur m’a engendré avant les collines», c’est-à-dire avant toutes les créatures, même les plus excellentes; « et il m’a enfanté avant l’aurore », c’est-à-dire avant tous les temps et tous les siècles ( Prov., VIII, 25 ). Mais c’est comme homme qu’il a dit: « Le Seigneur m’a créé au commencement de ses voies ( Prov., VIII, 22 ). En tant que Dieu, Jésus-Christ a dit : « Je suis la vérité », (360) et en tant qu’homme, il a ajouté : « Je suis la voie ( Jean, XIV, 6 ) ». Et en effet parce qu’il est « le premier-né d’entre les morts ( Apoc., I, 5) », il a tracé à son Eglise la route qui conduit au royaume de Dieu et à la vie éternelle. Ainsi on dit avec raison que le Christ qui est le Chef du corps des élus et qui les introduit en la bienheureuse immortalité, a été créé au commencement des voies et des oeuvres du Seigneur. Comme Dieu, Jésus-Christ « est le commencement, lui qui nous parle, et en qui au commencement Dieu a fait le ciel et la
terre ( Jean, VIII, 25 ; Gen., I, 1 ) », Mais comme homme, « il est l’époux qui s’élance de sa couche ( Ps., XVIII, 6 ) ». Comme Dieu, « il est né avant toutes les créatures; il est avant tout, et toutes choses subsistent par lui »; et comme homme, « il est le Chef du corps de l’Eglise ( Coloss., I, 15, 17, 18 ) ». Comme Dieu, « il est le Seigneur de la gloire », et nous ne pouvons
douter qu’il ne glorifie ses élus ( I Cor., II, 8 ), selon cette parole de l’Apôtre: « Ceux qu’il a prédestinés, il les a appelés; ceux qu’il a appelés, il les a justifiés; ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés ( Rom., VIII, 30 ) ». C’est encore de lui, comme Dieu, que le même Apôtre dit « qu’il justifie l’impie, qu’il est le juste par excellence, et qu’il justifie le pécheur ( Rom., IV, 5, III, 26 ).» Et en effet celui qui glorifie ceux qu’il a justifiés, et qui les justifie et les glorifie par lui-même., n’est-il pas réellement, ainsi que je l’ai affirmé, le Seigneur de la gloire ?Et cependant, comme homme, il répondit à ses disciples qui l’interrogeaient sur la récompense qu’il leur réservait : « Il n’est pas en mon pouvoir de vous donner une place à ma droite ou à ma gauche, elle appartient à ceux à qui mon Père l’a préparée ( Matt., XX, 23 ) ».
25. Mais parce que le Père et le Fils ne sont qu’un, ils concourent également à préparer la même place. Et en effet j’ai déjà prouvé que par rapport à la Trinité ce que l’Ecriture énonce d’une seule personne doit être entendu de toutes trois en raison de l’unité de nature qui leur rend communes les oeuvres extérieures. C’est ainsi qu’en parlant de l’Esprit-Saint, Jésus-Christ dit : « Si je m’en vais, je vous l’enverrai (Jean, XVI, 7 ) ». II ne dit pas: Nous enverrons, mais j’enverrai, comme si cet Esprit divin ne devait recevoir sa mission que du Fils, à l’exclusion du Père. Mais dans un autre endroit, il dit : « Je vous ai dit ces choses lorsque j’étais encore avec vous. Mais le Consolateur, l’Esprit-Saint que mon Père enverra en mon nom, vous enseignera toutes choses ( Jean, XIV, 25, 26) ». Ne semble-t-il pas ici que le Père seul doit envoyer l’Esprit-Saint, et que le Fils n’y aura aucune part? Et de même, au sujet
de la place qui est réservée dans le ciel à ceux à qui le Père l’a préparée, Jésus-Christ veut
faire entendre que conjointement avec le Père il a préparé et réservé cette place.
26. Mais peut-être m’objectera-t-on qu’en parlant de l’Esprit-Saint, il a bien dit qu’il l’enverrait, mais n’a pas nié que le Père ne puisse aussi l’envoyer, et qu’en affirmant ensuite la même chose du Père, il ne l’a pas niée de lui-même, tandis qu’ici il reconnaît qu’il ne lui appartient pas de donner cette place. C’est pourquoi il dit avec raison qu’elle est réservée à ceux à qui le Père l’a préparée. Je réponds, comme je l’ai déjà fait ailleurs, que dans cette circonstance Jésus-Christ s’exprime en tant qu’homme. « Il ne m’appartient pas, dit-il, de donner cette place », c’est-à-dire que cela surpasse en moi la puissance de l’homme. Mais c’est une raison pour que nous comprenions qu’étant comme Dieu égal à son Père, il la donne conjointement avec lui. Le sens de ces paroles est donc celui-ci : Je ne puis comme homme donner cette place, et elle est réservée à ceux à qui le Père l’a préparée : toutefois, parce que « tout ce qui est au Père est à moi», vous devez comprendre que conjointement avec le Père j’ai préparé et réservé cette place ( Id., XVI, 15 ).
Et maintenant je demande à montrer comment Jésus-Christ a pu dire : « Si quelqu’un entend mes paroles et ne les garde pas, je ne le juge pas ». Est-ce comme homme qu’il parle ici, et de la même manière qu’il avait dit précédemment : il ne m’appartient pas de donner cette place ? Non, sans doute, car il poursuit en ces termes « Je ne suis pas venu pour juger le monde, mais pour sauver le monde» ; et encore: « Celui qui me méprise et qui ne reçoit pas ma parole, a un juge qui doit le juger». Peut-être comprendrions-nous qu’il veut parler de son Père, s’il n’ajoutait: « La parole que j’ai annoncée, le jugera au dernier jour ». Eh bien! le Fils
ne jugera donc point, puisqu’il a déclaré qu’il ne jugerait pas ; et le Père ne jugera point, ( 361) puisque ce sera la parole que le Fils aura annoncée. Mais écoutez la suite de ce passage : « Je n’ai point parlé de moi-même: mais mon Père qui m’a envoyé, m’a prescrit lui-même ce que je dois dire, et comment je dois parler. Et je sais que son commandement est la vie éternelle. Or ce que je dis, je le dis selon que mon Père m’a ordonné ( Jean, XII, 47, 50 ) ». Ainsi ce n’est pas le Fils qui juge, mais c’est la parole que le Fils a prononcée ; et cette parole n’est elle-même investie de ce pouvoir que parce que le Fils n’a point parlé de lui-même, -mais selon l’ordre et le commandement de Celui qui l’a envoyé. Le jugement est donc réservé au Père dont le Fils nous a transmis la parole. Or ce Verbe, ou cette parole du Père, n’est autre que le propre Fils de Dieu. Car il ne faut point ici distinguer deux commandements, l’un du Père, et l’autre du Fils, et c’est uniquement le Fils qui est désigné par le terme de commandement ou de parole.
Mais examinons si par ces mots : « Je n’ai point parlé de moi-même », J.-C. ne voudrait pas dire : je ne me suis pas donné l’être à moi-même. Et en effet quand le Verbe de Dieu s’énonce au dehors, il ne peut que s’énoncer lui-même, puisqu’il est le Verbe de Dieu. Aussi dit-il souvent que « son Père lui a donné », pour nous faire entendre qu’il tire de lui sa génération éternelle. Car le Fils n’existait point avant que le Père lui donnât, et le Père ne lui a pas donné parce qu’il manquait de quelque chose, mais il lui a adonné d’être, et en l’engendrant il lui a donné d’avoir toutes choses. Il ne faut pas en effet raisonner ici du Fils de Dieu, comme nous le faisons des créatures. Avant le mystère de l’Incarnation, et avant qu’il eût pris la nature humaine, le Fils unique de Dieu, par qui tout a été fait, réunissait en lui l’être divin et la plénitude divine, Il était, et parce qu’il était, il avait. C’est ce qu’exprime clairement ce passage de saint Jean, si nous savons le comprendre: « Comme le Père, dit Jésus-Christ, a la vie en soi, ainsi a-t-il donné au Fils d’avoir en soi la vie (Id., V, 26 ) ». Mais le Fils n’existait point avant qu’il eût reçu du Père d’avoir la vie en soi, puisque par cela seul qu’il est, il est la vie. Ainsi cette parole «Le Père adonné au Fils d’avoir la vie en soi», signifie que le Père a engendré un Fils qui est la vie immuable et éternelle. Et en effet le Verbe de Dieu n’est pas autre que le Fils de Dieu, et le Fils de Dieu est lui-même « le Dieu véritable et la vie éternelle », ainsi que nous le dit saint Jean dans sa première épître ( Jean, V, 20 ). Pourquoi donc ne pas reconnaître ici ce même Verbe, dans « cette parole que Jésus-Christ a «annoncée, et qui jugera le pécheur au dernier «jour?» Au reste tantôt il se nomme lui-même la parole du Père, et tantôt le commandement du Père, en ayant soin de nous avertir que ce commandement est la vie éternelle. « Et je sais, dit-il, que son commandement est la vie éternelle ( Jean, XII, 50 ) ».
27. Il nous faut maintenant chercher en quel sens Jésus-Christ a dit : « Je ne le jugerai point, mais la parole que j’ai annoncée « le jugera». D’après le contexte de ce passage, c’est comme si le Sauveur disait : je ne le jugerai point, mais ce sera le Verbe du Père qui le jugera. Or le Verbe du Père n’est autre que le Fils de Dieu, et par conséquent nous devons comprendre que Jésus-Christ dit en même temps : je ne jugerai point et je jugerai. Mais comment cela peut-il être vrai, si ce n’est dans ce sens : je ne jugerai point parla puissance de l’homme, et en tant que je suis Fils de l’homme, mais je jugerai par la puissance du Verbe, et en tant que je suis Fils de Dieu? Si au contraire vous ne voyez que répugnance et contradiction dans ces paroles : je jugerai, et je ne jugerai pas ; je vous demanderai de m’expliquer celles-ci: « Ma doctrine n’est pas ma doctrine ( Id., 16 ). Comment Jésus-Christ peut-il dire que sa doctrine n’est pas sa doctrine? car observez qu’il ne dit point : cette doctrine n’est pas une doctrine, mais : « Ma doctrine n’est pas ma doctrine ». Il affirme donc tout ensemble que sa doctrine est sienne, et qu’elle n’est pas sienne. Or, cette proposition ne peut être vraie que si on en prend le premier membre dans un sens, et le second dans un autre sens. Comme Dieu la doctrine de Jésus-Christ est sienne, et comme homme elle n’est pas sienne ; et c’est ainsi qu’en disant : « Ma doctrine n’est pas ma doctrine, mais elle est la doctrine de Celui qui m’a envoyé », il fait remonter nos pensées jusqu’au Verbe lui. même.
Je cite encore un autre passage qui tout d’abord ne paraît pas moins difficile. « Celui, dit Jésus-Christ, qui croit en moi, ne croit pas en moi ( Id., XII, 44 ) » . Comment croire en lui est-il ne pas (362) croire en lui ? Et comment comprendre cette proposition en apparence si contradictoire : « Celui qui croit en moi, ne croit pas en moi, mais en Celui qui m’a envoyé? » En voici le sens: Celui qui croit en moi, ne croit point en ce qu’il voit, autrement son espérance s’appuierait sur la créature; mais il croit en Celui qui a pris la formé humaine afin de se rendre sensible aux yeux de l’homme. Et en effet le Fils de Dieu ne s’est fait homme que pour purifier le coeur de l’homme, et l’amener par la foi à le considérer comme égal à son Père. C’est pourquoi il élève jusqu’à son Père la pensée de ceux qui croient en lui, et en disant qu’ «on ne croit pas en lui, mais en Celui qui l’a envoyé», il prouve qu’il ne se sépare point du Père qui l’a envoyé, et il nous avertit de croire en lui, comme nous croyons au Père auquel il est égal. C’est ce qu’il dit ouvertement dans cet autre passage : « Croyez en Dieu, et croyez aussi en moi ( Jean, XIV, 1 ) » ; c’est-à-dire, croyez en moi de la même manière que vous croyez en Dieu, parce que le Père et moi ne sommes qu’un seul et même Dieu. Ainsi lorsque Jésus-Christ dit que « celui qui croit en lui, ne croit pas en lui, mais en Celui qui l’a envoyé », et dont il ne se sépare point, il transporte notre foi de sa personne à celle de son Père. Et de même quand il dit: « Il n’est pas en mon pouvoir de vous donner cette place et elle est réservée à ceux à qui mon Père l’a préparée », il s’exprime clairement selon le double sens que l’on attache à ses paroles. Cette observation s’applique également à cette autre parole:
« Je ne jugerai point ». Et en effet comment serait-elle vraie , puisque, selon l’Apôtre Jésus-Christ doit juger les vivants et les morts ( II Tim., IV, 1)? Mais parce qu’il n’exercera point ce jugement comme homme, il en rapporte l’honneur et le pouvoir à la divinité, et il élève ainsi nos pensées jusqu’à ces mystères sublimes qui sont le but de son incarnation.
DANS QUEL SENS LE PÈRE NE DOIT-IL PAS JUGER.
28. Si Jésus-Christ n’était tout ensemble Fils de l’homme parce qu’il a pris la forme d’esclave, et Fils de Dieu parce qu’il n’a point dépouillé la nature divine , saint Paul n’eût point dit des princes de ce inonde que « s’ils l’avaient connu, ils n’auraient jamais crucifié le Seigneur de la gloire ( I Cor., II, 8 ) ». C’est en effet comme homme que Jésus-Christ a été crucifié, et néanmoins les juifs ont crucifié le Seigneur de la gloire. Car le mystère de l’Incarnation consiste en ce que Jésus-Christ est tout ensemble Dieu-Homme, et Homme-Dieu. Mais comment, et en quoi est-il Dieu, et est-il homme? Un lecteur prudent, pieux et attentif comprendra aisément avec la grâce de Dieu. Pour moi, j’ai déjà dit que comme Dieu il glorifie ses élus, parce que comme Dieu il est le Seigneur de la gloire. Toutefois il est vrai de dire que les juifs ont crucifié le Seigneur de la gloire, puisqu’on peut dire que Dieu même a été crucifié non en la vertu de la divinité , mais en l’infirmité de la chair ( II Cor., XIII, 4 ). C’est aussi à Jésus-Christ comme Dieu qu’appartient le jugement, parce qu’il juge par l’autorité de sa divinité, et non par la puissance de son humanité. Néanmoins il doit comme homme juger tous les hommes, de même qu’en lui le Seigneur de la gloire a été crucifié. D’ailleurs il nous l’affirme ouvertement par ces paroles : « Quand le Fils de l’homme, dit-il, viendra dans sa majesté, et tous les anges avec lui, toutes les nations seront assemblées devant lui ( Matt., XXV, 31, 32 ) ». La suite du chapitre qui traite du jugement dernier confirme pleinement cette vérité.
Les Juifs qui auront persévéré en leur malice, recevront en ce jugement la punition de leur crime, et « ils tourneront leurs regards vers Celui qu’ils auront percé ( Zach., XII, 10 ) ». Et en effet, puisque les bons et les méchants doivent également voir Jésus-Christ comme Juge des vivants et des morts, il est certain que les pécheurs ne le verront qu’en son humanité. Mais alors ‘cette humanité sera glorieuse, et non humiliée comme au jour de sa passion. Au reste, les pécheurs ne verront point en Jésus-Christ la divinité selon laquelle il est égal à son Père. Car ils n’ont pas le coeur pur, et Jésus-Christ a dit: « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu ( Matt., V, 8 ) ». Or, voir Dieu, c’est « le voir face à face », comme dit l’Apôtre ( I Cor., XIII, 12 ). Et cette vision qui est la souveraine récompense des élus, n’aura lieu qu’au jour où Jésus-Christ remettra son royaume à Dieu le (363) Père. C’est alors que toute créature étant soumise à Dieu, l’humanité sainte que le Fils de Dieu a prise en se faisant homme, lui sera elle-même soumise. Et en effet, comme homme « le Fils sera lui-même assujetti à celui qui lui aura assujetti toutes choses, afin que Dieu soit tout en tous ( I cor., XV, 28 ) ». Mais si le Fils de Dieu se montrait comme juge dans la forme divine qui le rend égal à son Père, et s’il se montrait ainsi aux pécheurs, il n’aurait plus de raison de promettre à son fidèle et bien-aimé disciple, comme bienfait inestimable, « qu’il l’aimera, et qu’il se montrera à lui ( Jean, XIV, 21 ) ». Concluons qu’au dernier jour le Fils de l’homme jugera tous les hommes en vertu de l’autorité qui lui appartient comme Dieu, et non par la puissance de son humanité. Et toutefois, il est vrai de dire que le Fils de Dieu jugera aussi tous les hommes : seulement il n’apparaîtra point en la nature divine qui le rend égal au Père, mais en la nature humaine qu’il a prise en devenant le Fils de l’homme.
29. Il est donc permis de dire et que le Fils de l’homme jugera, et que le Fils de l’homme ne jugera pas. Il jugera, puisqu’il a dit lui-même : « Lorsque le Fils de l’homme viendra, toutes les nations seront assemblées devant lui ( Matt., XXV,32 ) » ; et il ne jugera pas, afin que cette parole soit accomplie: « Je ne jugerai point»; et cette autre: « Je ne cherche point ma gloire; il est quelqu’un qui la cherche et qui juge ( Jean, XII, 47, VIII, 50 )». Bien plus, parce qu’au jour du jugement général, Jésus-Christ apparaîtra comme homme et non comme Dieu, il est vrai d’affirmer que le Père ne jugera pas; et c’est en ce sens que Jésus-Christ a dit: «le Père ne juge personne, mais il a donné tout jugement au Fils ( Id., V, 22 )».
Quant à cette autre parole que j’ai déjà citée : « Le Père a donné au Fils d’avoir la vie en soi ( Id., V, 26)», elle se rapporte à la divinité de Jésus-Christ et à sa génération éternelle. On ne pourrait donc l’entendre de son humanité dont l’Apôtre a dit « que Dieu l’a élevée, et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom ». Car évidemment l’Apôtre désigne ici Jésus-Christ comme Fils de l’homme, puisque c’est seulement en cette qualité que le Fils de Dieu est ressuscité d’entre les morts. Egal comme Dieu à son Père, il a daigné s’abaisser jusqu’à prendre la forme d’esclave, et c’est en cette ferme qu’il agit, qu’il souffre et qu’il reçoit la gloire. Pour s’en convaincre, il suffit de lire ce passage de l’épître aux Philippiens: « Le Christ s’est humilié, se rendant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix. C’est pourquoi Dieu l’a élevé et lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom; afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse dans le ciel, sur la terre et dans les enfers, et que toute langue confesse que le Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de son Père ( Philipp., II, 6, 11 ) ». Ce témoignage de l’Apôtre se rapporte à Jésus-Christ comme homme, de même que cette parole : « Le Père a donné tout jugement au Fils »; et l’on voit assez qu’on ne saurait l’interpréter dans le même sens que celle-ci : « Le Père a donné au Fils d’avoir la vie en soi » : autrement il serait inexact de dire « que le Père ne juge personne». Car en tant que le Père engendre un Fils qui lui est égal, il juge conjointement avec lui. Il faut donc affirmer qu’au jour du jugement général Jésus-Christ apparaîtra en son humanité, et non en sa divinité. Ce n’est point que celui qui a donné tout jugement au Fils, ne doive aussi juger avec lui, puisque le Sauveur a dit «Il en est un qui cherche ma gloire et qui juge »; mais quand il a ajouté « que le Père ne juge personne, et qu’il a donné tout jugement au Fils », c’est comme s’il eût dit que dans ce jugement personne ne verra le Père, et que tous verront le Fils. En effet, parce que celui-ci est devenu Fils de l’homme, les pécheurs le verront, et ils tourneront leurs regards vers celui qu’ils auront percé.
30. Mais peut-être m’accuserez-vous d’émettre ici une pure conjecture plutôt qu’une proposition vraie et évidente. Eh bien ! je vais m’appuyer sur le témoignage certain et évident de Jésus-Christ lui-même. Pour vous convaincre qu’en disant « que le Père ne juge personne, et qu’il a donné tout jugement au Fils », il a voulu expressément marquer que comme juge il apparaîtra en la forme de Fils de l’homme, forme qui n’appartient pas au Père, mais au Fils; forme en laquelle il n’est pas égal, mais inférieur au Père, mais qui lui permettra d’être vu des bons et des méchants, il suffit de lire le passage suivant : « En vérité je vous le dis, celui qui écoute ma (364) parole, et croit à celui qui m’a envoyé, a la vie éternelle et ne sera point condamné, mais il passera de la mort à la vie ». Or, cette vie éternelle dont parle ici Jésus-Christ ne peut être que la vision béatifique dont les pécheurs sont exclus. « En vérité, en vérité, continue-t-il, je vous dis que l’heure vient, et elle est déjà venue, où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue, vivront ( Jean, V, 24, 25 ) ». Mais il n’appartient qu’aux justes d’entendre cette voix, c’est-à-dire de comprendre que par le mystère de l’incarnation le Fils de Dieu, ayant pris la forme d’esclave, est devenu ainsi inférieur à son Père, et néanmoins de croire fermement que comme Dieu, il est égal au Père. Au reste, c’est ce que Jésus-Christ lui-même nous propose de croire, quand il ajoute : «Comme le Père a la vie en soi, ainsi il a donné au Fils d’avoir en soi la vie». Puis il annonce qu’au jour du jugement général, il se manifestera aux bons et aux méchants dans tout l’éclat de sa gloire. Car « le Père, dit-il, a donné au Fils le pouvoir de juger, parce qu’il est le Fils de l’homme ( Id., V, 26, 27 ) ».
Il me semble que cette démonstration est évidente. Car Jésus-Christ étant comme Fils de Dieu égal à son Père, n’a point reçu en cette qualité le pouvoir de juger, puisqu’il le possède intrinsèquement avec le Père. Mais il l’a reçu comme homme, et c’est en qualité de Fils de l’homme qu’il l’exercera, et qu’il sera vu des bons et des méchants. Et en effet, les méchants pourront bien voir la sainte humanité de Jésus-Christ, mais la vue de sa divinité sera le privilège des bons qui auront le coeur pur. Et voilà pourquoi le Sauveur leur promet qu’il récompensera leur amour en se manifestant à eux. Aussi ajoute-t-il : « Ne vous en étonnez pas ». Ah! sans doute, nous ne devons nous étonner que de voir des gens qui ne veulent pas comprendre les paroles de Jésus-Christ lorsqu’il dit que son Père lui a donné le pouvoir de juger parce qu’il est Fils de l’homme. Selon eux, il eût dû dire, parce qu’il est le Fils de Dieu. Mais Jésus-Christ étant comme Dieu égal à son Père, ne saurait être vu des méchants en sa divinité, et toutefois il faut que les bons et les méchants comparaissent devant lui, et qu’ils le reconnaissent pour Juge des vivants et des morts. C’est pourquoi il dit: « Ne vous étonnez point; l’heure vient où tous ceux qui sont dans les sépulcres entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui auront bien fait en sortiront pour la résurrection à la vie; mais ceux qui auront mal fait, pour la résurrection du jugement ( Jean, V, 28, 29 ) ». Ainsi, il devient nécessaire que Jésus-Christ reçoive comme Fils de l’homme, le pouvoir de juger, afin que tous les hommes puissent le voir en cette forme qui le rend visible à tous, mais aux uns pour la damnation, et aux autres pour la vie éternelle. Qu’est-ce que la vie éternelle, si ce n’est cette vision béatifique dont les pécheurs sont exclus? « Qu’ils vous connaissent, dit le Sauveur, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé (Id., XVII, 3 )». Mais cette connaissance de Jésus-Christ ne saurait être que celle de sa divinité, en laquelle il se manifestera aux bons, et non la connaissance de son humanité, en laquelle il sera vu même des méchants.
31. Selon que Jésus-Christ apparaîtra comme Dieu à ceux qui ont le coeur pur, il est bon, car le Psalmiste s’écrie : « Que le Seigneur est « bon à Israël, à ceux qui ont le coeur pur ( Ps., LXX, 1 )! »Mais selon que les méchants le verront comme juge,. ils ne sauraient le trouver bon, parce que toutes les tribu-s de la terre, loin de se réjoui-r en leurs coeurs, se frapperont la poitrine en le voyant ( Apoc., I, 7). C’est aussi en ce sens que Jésus-Christ, étant appelé bon par un jeune homme qui l’interrogeait sur les moyens d’acquérir la vie éternelle, lui répond-il : « Pourquoi m’appelez-vous bon? Dieu seul est bon ( Matt., XIX, 17 ) ». Sans doute, Jésus-Christ dans un autre endroit reconnaît que l’homme lui-même est bon, car « l’homme bon, dit-il, tire de bonnes choses du bon trésor de son coeur, et du mauvais trésor de son coeur l’homme mauvais tire de mauvaises choses ( Matt., XII, 35 ) ». Mais le jeune homme dont j’ai parlé précédemment, cherchait la vie éternelle. Or, 1a vie éternelle est cette vision intuitive que Dieu n’accorde point aux méchants, et qu’il réserve pour être la joie des bons. De plus, il n’avait pas une idée nette et précise de celui auquel il s’adressait, et il ne voyait en lui que le Fils de l’homme. Aussi Jésus-Christ lui dit-il : « Pourquoi m’appelez-vous bon?» C’est comme s’il lui eût dit : Pourquoi appelez-vous bon l’homme que vous voyez en moi, et pourquoi (365) me qualifiez-vous de bon maître? En tant qu’homme, et tel que vous me voyez, je me manifesterai aux bons et aux méchants dans le jugement général, mais pour les méchants, cette manifestation ne sera qu’un premier supplice. Les bons au contraire seront admis à nie voir en cette nature divine, en laquelle je n’ai pas cru que ce fût pour moi une usurpation de m’égaler à Dieu, et que je n’ai point quittée lorsqu’en m’anéantissant moi-même, j’ai pris la forme d’esclave ( Philipp., II, 6, 7 ).
Concluons donc que le Dieu qui ne se manifestera qu’aux justes, et qui les remplira d’une joie que personne ne leur ôtera, est le Dieu unique, Père, Fils et Saint-Esprit. C’est vers cette joie que soupirait le psalmiste quand il s’écriait: « J’ai demandé une grâce au Seigneur, et je la lui demanderai encore, d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie, pour y contempler la maison du Seigneur ( Ps., XXVI, 4 ) ». Ainsi Dieu seul est excellemment l’être bon, parce que sa vue, loin de causer à l’âme quelque peine, ou quelque douleur, lui est un principe de salut et une source de joie véritable. Dans ce sens, et selon sa divinité, Jésus-Christ pouvait réellement dire : Je suis bon. Mais comme le jeune homme qui l’interrogeait, ne considérait en lui que l’humanité, il lui répondit avec non moins de raison Pourquoi m’appelez-vous bon? car si vous êtes du nombre de ceux dont un prophète a dit « qu’ils regarderont vers Celui qu’ils ont percé ( Zach., XII, 10 ) », la vue de mon humanité ne sera pour vous, comme pour eux, qu’une douleur et un supplice. Cette parole du Sauveur: « Pourquoi m’appelez-vous bon? « Dieu seul est bon » ; et les autres textes que j’ai cités, me semblent prouver que cette vision qui est exclusivement réservée aux élus, et qui fera que l’oeil de l’homme contemplera l’essence divine, n’est pas différente de celle que saint Paul nomme « face à face ( I Cor., XIII, 12 )», et dont l’apôtre saint Jean a dit « qu’elle nous rendra semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu’il est ( I Jean, III, 2 ) ». C’est de cette vision que parlait le psalmiste quand il s’écriait : « J’ai demandé une grâce au Seigneur, de contempler la beauté du Seigneur ( Ps., XXVI, 7 ) ». Et Jésus-Christ lui-même a dit : « Je l’aimerai, et je « me manifesterai à lui ( Jean, XIV, 21 )». Aussi devons-nous purifier nos coeurs par la foi, car il est dit : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, parce qu’ils verront Dieu ( Matt., V, 8 ) ». Une lecture assidue de nos Ecritures et surtout le regard de l’amour nous fourniraient encore sur cette vision béatifique mille textes épars çà et là, et non moins concluants; mais j’en ai rapporté assez pour être en droit de conclure que cette vision est le bien suprême de l’homme, et que sa possession doit être le but et le terme de toutes nos bonnes oeuvres.
Quant à cette autre vision qui sera celle de l’humanité sainte de Jésus-Christ, et qui aura lieu, lorsque toutes les nations seront rassemblées devant lui, et que les pécheurs lui-diront: « Seigneur, quand est-ce que nous vous avons vu avoir faim ou soif?» il est certain qu’elle ne sera ni un bien pour les méchants condamnés aux flammes éternelles, ni le bien suprême pour les élus. Car le Juge souverain les appellera à prendre possession du royaume qui leur a été préparé dès le commencement du monde. « Allez au feu éternel », dira-t-il aux méchants. Et aux bons: « Venez les bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a « été préparé ,( Matt., XXV, 37, 41 )». Et alors, continue l’Evangéliste, « les méchants iront au feu éternel, et les bons à la vie éternelle ». Or, la vie éternelle consiste, selon la parole du Sauveur lui-même, en ce « qu’ils vous connaissent, vous le seul Dieu véritable, et Jésus-Christ que vous avez envoyé », mais Jésus-Christ vu en cette gloire, au sujet de laquelle il disait à son Père: « Glorifiez-moi de la gloire que j’ai eue en vous avant que le monde fût ( Jean, XVII, 3, 5 ) ». Ce sera aussi alors que le Fils remettra le royaume à Dieu, son Père, et que le bon serviteur entrera dans la joie de son Maître. Jésus-Christ cachera donc les élus de Dieu dans le secret de sa face, et il les protégera contre le trouble et l’effroi des hommes, c’est-à-dire des méchants que la sentence du souverain Juge frappera de terreur et de consternation. Mais le juste n’aura rien à craindre parce que caché dans l’intérieur du tabernacle, c’est-à-dire en la foi de l’Eglise catholique, il sera à l’abri de la contradiction des langues, c’est-à-dire des calomnies des hérétiques.
Il est permis d’expliquer autrement ces paroles : « Pourquoi m’appelez-vous bon? et Dieu seul est bon » ; et, on peut le faire en toute sûreté, et de diverses manières, pourvu qu’on ne croie point que le Fils, en tant qu’il (366) est le Verbe par qui tout a été fait, est inférieur au Père en bonté. Ainsi ne vous éloignez point de la doctrine orthodoxe, et plus vous multiplierez les moyens d’échapper aux piéges des hérétiques, plus aussi vous les convaincrez victorieusement de mensonge et d’erreur. Mais poursuivons ce sujet, en le considérant sous un autre aspect. (367)
LIVRE DEUXIÈME : MISSIONS ET APPARITIONS.
Encore de l’égalité et de l’unité
de substance dans les trois personnes divines. — Celui qui est envoyé n’est
point inférieur à celui qui l’envoie. — Diverses apparitions de Dieu rapportées
dans l’Ecriture. —
LIVRE DEUXIÈME : MISSIONS ET APPARITIONS.
L’ESPRIT-SAINT PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS.
LE FILS ET LE SAINT-ESPRIT ENVOYÉS PAR LE PÈRE.
LE SAINT-ESPRIT NE S’EST PAS INCARNÉ COMME LE FILS.
TOUTE LA TRINITÉ ÉGALEMENT INVISIBLE.
APPARITIONS DE DIEU A ADAM, A ABRAHAM.
1. Ceux qui cherchent Dieu, et qui s’appliquent, selon la faiblesse de l’esprit humain, à comprendre le mystère de la sainte Trinité, entreprennent un travail laborieux et difficile. Car, d’un côté, l’intelligence elle-même s’émousse dans ses efforts pour fixer cette lumière inaccessible, et de l’autre, l’Ecriture renferme une foule d’expressions dont il n’est pas toujours bien facile de saisir le sens. Je crois que l’Esprit-Saint a permis ces difficultés afin d’humilier notre raison, et de la relever ensuite en la forçant de se laisser diriger et éclairer par la grâce de Jésus-Christ. C’est pourquoi, si vous parvenez en un tel sujet à découvrir la vérité pleine et entière, vous devez être facilement indulgent pour ceux qui s’égareraient dans les profondeurs de cet impénétrable mystère. Mais l’homme qui se trompe, doit se prémunir contre deux vices qu’on lui pardonnerait difficilement. Le premier serait de se montrer présomptueux, avant que d’avoir saisi la vérité, et le second serait de s’opiniâtrer à défendre une erreur prouvée et démontrée. Puisse le Seigneur exaucer ma prière, et me préserver de ces deux vices également contraires à la recherche de la vérité, et à la saine interprétation des saintes Ecritures! Puisse-t-il aussi, comme je l’espère, me couvrir du bouclier de sa bonne volonté et de sa miséricorde, afin que je continue avec une ardeur nouvelle à étudier, soit dans l’Ecriture, soit dans la nature visible, la grande question de la nature divine. Au reste, ces deux sources ne nous sont ouvertes que pour nous faciliter la recherche et l’amour de Celui qui a inspiré l’une et créé l’autre.
Je n’hésiterai pas non plus à dire franchement ma pensée, et toujours je rechercherai l’approbation des gens judicieux, bien plus que je ne craindrai les critiques des méchants. Et en effet, la charité qui est la plus belle des vertus, est si modeste qu’elle emprunte volontiers le doux regard de la colombe, et l’humilité qui est sincère, évite avec soin d’employer la dent du dogue, même lorsqu’elle prouve invinciblement la vérité. D’ailleurs, je préfère les observations de tout censeur catholique aux louanges et aux flatteries d’un hérétique. Car celui qui aime réellement la vérité, ne doit craindre aucune critique. Et en effet, c’est ou un ennemi qui vous reprend, ou un ami. Si c’est un ennemi qui vous insulte, il faut le supporter; si c’est un ami qui s’égare, il faut le ramener en la bonne voie, et s’il veut vous instruire, il faut l’écouter. Mais l’hérétique qui vous loue et qui vous flatte, ne fait que vous affermir dans votre erreur, et vous y enfoncer plus profondément. « Que le juste me reprenne donc, et me corrige avec charité, mais que l’huile du pécheur ne se répande point sur ma tête ( Ps., CXL, 5 ) ».
RÈGLES D’INTERPRÉTATION.
2. Tout chrétien qui veut parler de Notre-Seigneur Jésus-Christ, doit s’attacher inviolablement à la règle canonique qui est basée sur l’Ecriture et sur l’enseignement des docteurs catholiques. Or cette règle nous apprend à considérer le Fils de Dieu comme égal à son Père, selon la nature divine qu’il possède essentiellement, et inférieur au Père selon la forme d’esclave qu’il a daigné prendre. En cette forme il est inférieur au Père, et à l’Esprit-Saint. Que dis-je? il est inférieur à lui-même, non certes en tant qu’il a été dans le temps, mais en tant qu’il est; car en prenant la forme d’esclave, il n’a point dépouillé la forme de Dieu; et c’est ce que j’ai prouvé dans le livre précédent par plusieurs citations des saintes Ecritures. Cependant il faut reconnaître que nos livres sacrés renferment quelques passages dont le sens peut sembler douteux. Le (368) lecteur hésite donc à les entendre du Fils qui, comme homme, est inférieur au Père, ou du Fils qui, comme Dieu, est égal au Père. C’est qu’en effet nous disons du Fils qu’il est Dieu de Dieu, et lumière de lumière, tandis qu’en parlant du Père, nous disons simplement qu’il est Dieu, et non, Dieu de Dieu. Il est en effet évident que Dieu le Fils a un Père qui l’a engendré, et dont il est le Fils. Le Père au contraire ne doit rien au Fils, si ce n’est que par lui il est le Père. Car tout fils tient de son père tout ce qu’il est, et il ne peut cesser d’être son fils. Mais le père n’est point redevable à son fils de ce qu’il est, puisqu’il est son père.
3. Ainsi dans l’Ecriture certains passages marquent qu’entre le Père et le Fils il y a égalité et unité de nature. En voici quelques-uns: « Mon Père et moi sommes un ». Et encore: « Jésus-Christ ayant la nature de Dieu, n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu ( Jean, X , 30 ; Philipp., II, 6 ) ». Il serait facile de multiplier des citations semblables. Mais (l’un autre côté plusieurs textes prouvent que le Fils est inférieur au Père en tant qu’il a pris la forme d’esclave, et qu’il a revêtu l’infirmité de la nature humaine. « Le Père », dit Jésus-Christ, « est plus grand que moi » ; et encore : « Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils la puissance de juger». Aussi ajoute-t-il, comme conséquence de cette première parole, « que cette puissance de juger lui a été donnée parce qu’il est Fils de l’homme (Jean, XIV, 28, V, 22, 27. ) » Enfin quelques autres passages se taisent sur toute idée d’égalité, ou d’infériorité, et se bornent à exprimer ce que le Fils tient du Père. Tels sont ceux-ci: « Comme le Père a la vie en soi, ainsi il a donné au Fils d’avoir en soi la vie…et le Fils ne peut rien faire par lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ( Jean, V, 26, 19 ).
Si l’on rapportait ce dernier texte à Jésus-Christ comme étant inférieur au Père, en tant qu’il a pris la forme d’esclave, il s’ensuivrait que le Père a marché le premier sur les eaux, qu’il a guéri avec de la salive et de la boue un aveugle-né, et qu’il a opéré tous les miracles que le Fils, comme homme, a faits parmi les hommes (Matt., XIV, 26, Jean, IX, 6, 7). Autrement Jésus-Christ n’eût pu les faire, puisque « le Fils ne peut rien faire par lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ». Mais qui porterait jusqu’à ce point le délire et l’extravagance? Le sens de ces paroles est donc d’abord, que la vie est immuable dans le Fils comme dans le Père, et que néanmoins le Fils est engendré du Père; ensuite qu’il y a dans le Père et le Fils unité d’opération, et que néanmoins le Fils tient du Père qui l’a engendré, la puissance d’agir; et en troisième lieu que le Fils voit le Père, mais de telle manière que de cette vue résulte le fait de sa génération. Et en effet, pour le Fils, voir le Père, c’est être du Père ou en être engendré; et le voir agir, c’est agir également, mais non de lui-même, parce qu’il ne s’est pas engendré lui-même, Aussi dit-il que « quelque chose que le Fils voie faire au Père, il le fait aussi », parce qu’il est né du Père ( Jean, V, 19 ).
Mais ici il ne faut se représenter ni le peintre qui reproduit le tableau qu’il a sous les yeux, ni la main qui fixe par l’écriture les pensées de l’esprit; c’est un ordre d’opération tout différent, car « quelque chose que le Père fasse, le Fils le fait également comme lui ( Ibid.)
Ces derniers mots, également et comme lui, expriment qu’il y a unité d’opération dans le Père et le Fils, et ils indiquent en même temps que le Fils agit par le Père. C’est pourquoi « le Fils ne peut rien faire par lui-même, qu’il ne le voie faire au Père ». Au reste, en parlant ainsi, les écrivains sacrés n’ont point voulu affirmer que le Fils, comme Dieu, est inférieur au Père, et ils se sont seulement proposé de nous marquer sa génération éternelle. C’est donc faussement que quelques-uns en concluent l’infériorité d u Fils. Cette erreur provient en eux d’une connaissance peu approfondie de nos livres saints, et parce que la saine raison se refuse à interpréter ces divers passages du Fils de Dieu, comme homme, ils se troublent et s’égarent en leurs pensées. Voulons-nous éviter ce malheur? attachons-nous fortement à la règle qui explique ces textes, non de l’infériorité du Fils, mais de sa génération, et voyons-y, non l’indice d’une inégalité quelconque entre le Père et le Fils, mais le mode de la naissance de celui-ci.
DEUX SENS ÉGALEMENT VRAIS.
4. lise rencontre donc dans l’Ecriture, comme je l’ai déjà observé, certains passages dont le sens semble douteux. Et, en effet, ils peuvent (369)ou signifier que le Fils, en tant qu’homme, est inférieur au Père, ou affirmer que quoique parfaitement égal au Père, il est sorti de son sein. Dans ce cas, et si la difficulté ne peut être levée, je pense qu’on peut en toute sûreté entendre ces passages de Jésus-Christ, et comme homme et comme Dieu. En voici un exemple : « Ma doctrine, dit Jésus-Christ, n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé (Jean, VII, 16) ». Or, cette parole peut s’appliquer à Jésus-Christ comme homme, ainsi que je l’ai démontré dans le livre précédent (Voyez Livre I, chap. 2) et aussi à Jésus-Christ comme Dieu, et en cette qualité égal au Père, quoiqu’il soit né du Père. Et, en effet, en tant que Jésus-Christ est Dieu, il ne faut pas distinguer en lui l’être et la vie, puisqu’il est lui-même la vie; et de même on ne doit point séparer en lui la doctrine de la personne, parce qu’il est lui-même la doctrine céleste. Précédemment nous avons vu que cette parole: « Le Père a donné au Fils d’avoir la vie en soi », signifiait que le Père a engendré un Fils qui est lui-même la vie; et c’est ainsi que cette autre parole : « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé », indique que le Père a engendré un Fils qui est lui-même la doctrine céleste. En formulant cette affirmation, Jésus-Christ voulait dire : Je ne me suis point moi-même donné l’être, mais je l’ai reçu de celui qui m’a envoyé.
L’ESPRIT-SAINT PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS.
5. Quant à l’Esprit-Saint, nous ne saurions sans doute dire « qu’il s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave ». Et néanmoins à son égard Jésus-Christ s’exprime ainsi: « Lorsque l’Esprit de vérité sera venu, il vous enseignera toute vérité; car il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il aura entendu, et il vous annoncera les choses à venir. Il me glorifiera, parce qu’il recevra de ce qui est à moi (Jean, XVI, 13-15). Si le Sauveur n’eût immédiatement ajouté: « Tout ce qui est à mon Père, est à moi; c’est pourquoi je vous ai dit que l’Esprit recevra de ce qui est à moi , et vous l’annoncera », peut-être
eussions-nous cru que l’Esprit-Saint était né du Fils, comme celui-ci est né du Père. Et,
en effet, il avait dit en parlant de lui-même: « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui m’a envoyé », et en parlant de l’Esprit-Saint : « Il ne parlera pas de lui-même, mais il dira tout ce qu’il a entendu»; et encore: « Il recevra de ce qui est à moi, et il vous l’annoncera ». Toutefois, parce que le Sauveur explique ainsi cette dernière parole: « Il recevra de ce qui est à moi », en disant: « Tout ce qui est au Père est à moi, c’est pourquoi je vous ai dit que l’Esprit recevra de moi, et vous l’annoncera », nous ne pouvons pas ne point comprendre que l’Esprit-Saint recevra également du Père et du Fils. Telle est, en effet, la conséquence rigoureuse de ces paroles : « Lorsque le Consolateur sera venu, cet Esprit de vérité qui procède du Père, et que je vous enverrai de la part de mon Père, rendra témoignage de moi (Jean, XV, 26)». C’est donc comme procédant du Père que cet Esprit de vérité ne parle pas de lui-même, Mais ici il est utile de rappeler que le Fils n’est point inférieur au Père, parce qu’il a dit: « Le Fils ne peut rien faire par lui-même, qu’il ne le voie faire au Père (Id., V, 19 ) ». Car il a prononcé ces paroles non comme homme, mais comme Dieu, ainsi que je l’ai prouvé, et c’est pourquoi elles signifient, non que le Fils est inférieur au Père, mais qu’il est engendré du Père. Et de même l’Esprit-Saint ne cesse point d’être égal au Père et au Fils, parce que Jésus-Christ a dit « qu’il ne parlera pas de lui-même, mais qu’il dira tout ce qu’il aura entendu ». Cette parole indique seulement que l’Esprit-Saint procède du Père. Mais puisque le Fils est né du Père, et que l’Esprit-Saint procède du Père, pourquoi ne les nommons-nous pas tous deux fils, engendrés? Je me réserve de répondre plus tard à cette question, et de prouver, si le Seigneur m’en fait la grâce, que le Fils est Fils unique du Père, et que l’Esprit-Saint, quoique procédant du Père, n’en vient point par voie de filiation, ni de génération (Voyez livre XV, ch. XXV).
LE FILS GLORIFIÉ PAR LE PÈRE.
6. Et maintenant secouez votre sommeil, si vous le pouvez, ô vous qui vous flattez d’appuyer l’infériorité du Fils à l’égard du Père sur cette parole : « Père, glorifiez-moi (Jean, XVII, 1 ) ». Eh quoi! voilà que l’Esprit-Saint lui-même (370) glorifie le Fils! mais est-ce une raison pour affirmer qu’il lui est supérieur? Or, l’Esprit-Saint ne glorifie le Fils que parce qu’il reçoit du Fils, et il n’en reçoit ce qu’il doit annoncer que parce que le Fils lui-même a fout ce que possède Je Père. Ainsi il est évident que tout ce qui est au Père, appartient non-seulement au Fils, mais encore à l’Esprit-Saint, puisque ce dernier a le pouvoir de glorifier le même Fils que Je Père glorifie. Enfin, si mes adversaires veulent’ absolument que celui qui glorifie soit plus grand que celui qui est glorifié, du moins ne pourront-ils pas ne point reconnaître une égalité parfaite entre le Père et le Fils qui se glorifient réciproquement. Il est en effet écrit que le Fils glorifie le Père. « Père, dit Jésus-Christ, je vous ai glorifié sur la terre (Jean, XVII, 4)». Mais qu’ils évitent alors une nouvelle erreur, qui serait de croire l’Esprit-Saint supérieur au Père et au Fils, parce que, d’un côté, il glorifie le Fils que glorifie aussi le Père, et que, de l’autre, l’Ecriture ne dit nulle part qu’il soit lui-même glorifié par le Père, ou par le Fils.
LE FILS ET LE SAINT-ESPRIT ENVOYÉS PAR LE PÈRE.
7. Convaincus sur ce point, mes adversaires se retournent vers un autre, et disent : Celui qui envoie, est évidemment plus grand que celui qui est envoyé. Le Père est donc plus grand que le Fils, puisque celui-ci ne cesse de se dire envoyé par le Père, et il est encore plus grand que l’Esprit-Saint, puisque le Fils dit de ce dernier que « le Père l’enverra en son nom (Id., XIV, 26 ) ». Quant à l’Esprit-Saint, il est certainement inférieur au Père qui l’envoie, comme je viens de le rappeler, et inférieur aussi au Fils qui disait à ses apôtres : « Si je m’en vais, je vous l’enverrai ». Voilà bien l’objection; et pour la résoudre avec plus de netteté, je demande tout d’abord d’où le Fils a-t-il été envoyé, et où est-il venu? « Je suis sorti de mon Père, dit-il lui-même, et je suis venu dans le monde (Id., XVI, 7, 28 )». Ainsi le Fils est envoyé, parce qu’il sort de son Père, et vient dans le monde. Mais que signifie donc ce passage du même évangéliste: « Le Verbe était dans « le monde, et le monde a été fait par lui, et « le monde ne l’a pas connu »; et, ajoute-t-il, « il est venu chez lui (Id., I, 10, 11 ) »? Ainsi le Fils a été envoyé là où il est venu; mais si en sortant de son Père il est venu dans le monde, où il était déjà, il a donc été envoyé là où il était. Et, en effet, nous lisons dans les prophètes, que le Seigneur dit: « Je remplis le ciel et la terre (Jer., XXIII, 24 ) ». Quelques interprètes attribuent même cette parole au Fils qui, selon eux, l’aurait ou inspirée au prophète, ou prononcée par sa bouche. Quoiqu’il en soit, le Fils n’a pu être envoyé que là où il était déjà. Car où n’est pas Celui qui a dit: « Je remplis le ciel et la terre»?
Voulez-vous rapporter cette parole au Père? J’y consens; mais où le Père peut-il être sans son Verbe; et sans cette sagesse qui « atteint d’une extrémité à l’autre avec force, et dispose toutes choses avec douceur (Sag., VIII, 1 ) »? Bien plus, où peut-il être sans son Esprit? Aussi l’Esprit-Saint lui-même a-t-il été envoyé là où il était. C’est ce que nous fait comprendre le psalmiste, lorsque, voulant exprimer que Dieu est présent en tous lieux, et qu’il ne pouvait se dérober à ses regards, il nommait tout d’abord l’Esprit.Saint, et s’écriait : « Seigneur, où irai-je de devant votre Esprit? Où fuir devant votre face? Si je monte vers les cieux, vous y êtes? Si je descends au fond des enfers, vous voilà (Ps., CXXXVIII) ».
8. Mais puisque le
Fils et
l’Esprit-Saint sont envoyés là où ils
étaient déjà, il ne nous reste plus
qu’à
expliquer le mode de cette mission du Fils et du Saint-Esprit : car,
pour le
Père, nous ne lisons nulle part qu’il soit envoyé.
Et d’abord je transcris,
relativement au Fils, ce passage de l’Apôtre : «
Lorsque les temps furent
accomplis, Dieu envoya son Fils, formé d’une femme et
assujetti à la loi, pour
racheter ceux qui étaient sous sa loi (Gal.,
IV, 4 ) ». Cette expression, « formé d’une femme », signifie pour tout
catholique, non que Marie perdit alors sa virginité, mais seulement, et selon
une façon de parler qui est ordinaire aux Hébreux, qu’elle devint mère. Lors donc
que l’Apôtre dit « que Dieu envoya son Fils formé d’une femme », il indique
évidemment que Dieu l’envoya là où il devait se faire homme. Car, en tant qu’il
est né de Dieu, le Fils était déjà dans le monde; mais en tant qu’il est né de
9. Peut-être aussi quelqu’un de
mes adversaires me pressera-t-il jusqu’à me faire dire que le Fils s’est envoyé
lui-même. Et, en effet, la conception de Marie et son enfantement sont une
oeuvre de
Cette manière d’élucider la
question nous fera comprendre plus facilement le sens de cette assertion : Dieu
le Père a envoyé son Fils, il lui a commandé de venir dans le inonde, et
soudain le Fils a obéi, et est venu. Mais le Père a-t-il simplement manifesté
un désir, ou bien a-t-il donné un ordre formel? Peu importe, puisque dans un
cas, comme dans l’autre, le Père a déclaré sa volonté par sa parole. Or, la
parole ou le Verbe de Dieu n’est autre que le Fils de Dieu. C’est pourquoi, dès
là que le Père a envoyé le Fils par sa parole, on est en droit de conclure que
cette mission n’est pas moins l’oeuvre du Fils que celle du Père. Le Père
envoie le Fils, et le Fils s’envoie lui-même, parce qu’il est le Verbe, ou
Or, puisque nous
reconnaissons
que le décret qui réglait l’incarnation appartient
également au Père et au
Fils, nous pouvons dire avec raison que celui des deux qui a paru en
notre
chair, a été envoyé, et que l’autre qui ne
s’est point manifesté, l’a envoyé.
Car les oeuvres extérieures qui paraissent à nos yeux, se
réalisent en Dieu
dans le secret de
10. Nous disons donc que Dieu le
Fils a été envoyé, parce qu’étant comme Dieu caché aux regards des hommes, il
s’est rendu visible comme homme. Et de même il est aisé de comprendre que
l’Esprit-Saint est également envoyé. Car nous savons que cet Esprit divin s’est
manifesté quelquefois sous une forme sensible et matérielle. Ainsi, au baptême
de Jésus-Christ, il descendit sur lui sous la forme d’une colombe; et au jour
de
LE SAINT-ESPRIT NE S’EST PAS INCARNÉ COMME LE FILS.
11. Nous observons aussi que nulle part l’Ecriture ne dit que le Père est plus grand que l’Esprit-Saint, ni que celui-ci soit inférieur au Père. La raison en est que l’Esprit-Saint ne s’est point uni hypostatiquement aux créatures dont il empruntait la forme pour se rendre visible, comme le Verbe divin s’est uni à la nature humaine, et s’est manifesté en cette nature. Car en Jésus-Christ la divinité était unie à l’humanité d’une manière bien plus excellente que dans les saints qui participent à la sainteté de Dieu, et si comme homme il surpassait tous les hommes en sagesse, ce n’était point qu’il eût plus abondamment puisé dans la plénitude du Verbe, mais c’était qu’en lui il n’y avait qu’une seule personne, la personne du Verbe. Et, en effet, il est bien différent d’affirmer que le Verbe est dans la chair, ou que le Verbe est chair, c’est-à-dire que le Verbe est dans l’homme, ou que le Verbe est homme. Au reste, ici, le mot chair signifie homme, comme dans ce passage de l’Evangile : « Le Verbe s’est fait chair » ; et encore : « Toute chair verra également le salut de Dieu (Jean, I, 14 ; Luc, III, 6 ) ». Car, qui oserait dire que ces derniers mots désignent une créature inanimée et irraisonnable? Evidemment toute chair veut dire tout homme.
Il est donc vrai de dire que
l’Esprit-Saint ne s’est point uni la créature dont il a emprunté la forme pour
se manifester, de la même manière que le Fils de Dieu s’est uni la nature
humaine, qu’il a prise dans le sein de
J’avoue néanmoins qu’au sujet de ces langues on peut demander, en interprétant rigoureusement le texte de saint Luc, si les apôtres les virent des yeux du corps, ou du regard de l’esprit. Car l’évangéliste ne dit pas que les Apôtres virent comme des langues de feu se partager, mais qu’il parut comme des langues de feu. Or, nous ne disons pas dans le même sens : il parut, et j’ai vu. Quand il s’agit de formes corporelles qui se montrent en des visions imaginatives, nous disons également: il parut, et j’ai vu; et quand il s’agit de corps réels et sensibles qui se présentent devant nos yeux, nous ne disons point ordinairement: il parut, mais j’ai vu. Il est donc permis de demander au sujet de ce feu, de quelle manière il a été vu. Les Apôtres le virent-ils par le regard intérieur de l’âme, ou des yeux du corps? Je n’ose le décider. Mais pour ce qui est de la colombe, comme l’Evangile dit qu’elle parut sous une forme sensible et corporelle, on ne peut douter qu’elle n’ait été vue des yeux du corps.
Observons encore qu’il serait inexact de dire que le Saint-Esprit était colombe, ou feu, dans le même sens que nous nommons Jésus-Christ la pierre, selon cette parole de l’Apôtre : « Or, cette pierre était le Christ ( I Cor., X, 4 ) ». Car cette pierre existait précédemment, et parce que son action symbolisait le Christ, elle en reçut le nom. Il en est de même de la pierre que prit Jacob, sur laquelle il s’endormit, et qu’il oignit ensuite d’huile pour la consacrer au Seigneur. Enfin, Isaac lui-même était la figure de Jésus-Christ lorsqu’il portait le bois du sacrifice ( Gen., XXVIII, 6, XXII, 6 ). Ici la pierre et le bois existaient antérieurement, et ils ne symbolisèrent Jésus-Christ que par une action extérieure et interprétative. La colombe, au contraire, et le feu furent instantanément créés pour exprimer l’opération du Saint-Esprit. C’est pourquoi je les comparerais volontiers au buisson ardent que vit Moïse, à la colonne de feu qui guidait les Israélites dans le désert, et aux éclats de la foudre qui ébranlait le Sinaï, lorsque Dieu y promulgua sa loi (Exod., III, 2, XIII, 21, 22, XIX 16. ). Et en effet, il y avait là une forme sensible et passagère qui annonçait la présence du Seigneur.
APPARITIONS DIVINES.
12. C’est donc par rapport à ces formes corporelles que nous disons que le Saint-Esprit a été envoyé; car elles n’existèrent que pour symboliser son opération secrète, et pour la rendre temporellement sensible aux regards des hommes. Toutefois, nous n’affirmons point que le Saint-Esprit soit inférieur au Père, ainsi que nous le disons du Fils, en tant qu’il est homme. C’est que le Fils s’est uni la nature humaine en unité de personne; tandis que ces formes ne furent créées que pour signifier l’opération du Saint-Esprit, et qu’elles cessèrent ensuite d’exister. Mais pourquoi ne disons-nous pas que le Père a été envoyé, quoiqu’il se soit montré sous ces figures sensibles et corporelles, telles que le buisson ardent, la colonne de feu et de nuée, et les éclats du tonnerre, quoiqu’il ait alors parlé à nos pères, ainsi que l’Ecriture nous l’atteste? Et en effet, Dieu le Père se révélait aux regards des hommes par ces formes corporelles et sensibles. Si, au contraire, c’était le Fils qui se manifestait ainsi, pourquoi n’est-il dit envoyé par le Père que bien des siècles plus (374) tard, et seulement lorsqu’il a été formé d’une femme? « Quand la plénitude des temps fut arrivée, dit l’Apôtre, Dieu envoya son Fils formé d’une femme (Gal., IV, 4 ) ». Or, ce même Fils n’avait pas été précédemment envoyé, quand il parlait à nos pères sous ces formes mobiles et passagères. D’ailleurs, en admettant que l’on ne puisse véritablement dire du Fils qu’il a été envoyé, si l’on ne se reporte au mystère de l’incarnation; pourquoi le disons-nous du Saint-Esprit, qui jamais ne s’est uni à aucune créature? Enfin, voulez-vous ne plus reconnaître en ces figures dont nous parlent la loi et les prophètes, ni le Père, ni le Fils, mais le Saint-Esprit? je vous demanderai encore pourquoi ce n’est que dans l’Evangile que cet Esprit est dit envoyé, quoiqu’il soit évident qu’il l’ait été longtemps auparavant, et de diverses manières?
13. Ces questions sont difficiles
et perplexes, et avant d’en aborder la solution, je dois rechercher si sous ces
formes corporelles et sensibles les trois personnes divines se manifestaient
séparément, en sorte que, tantôt ce fût le Père, tantôt le Fils, ou le
Saint-Esprit, ou bien si c’était
TOUTE
14. Mais d’abord je laisse de
côté ceux qui, ne s’inspirant que de la chair, disent que le Fils unique de
Dieu, qui est son Verbe et sa Sagesse, et qui, toujours immuable en lui-même,
renouvelle sans cesse toutes choses, a été non-seulement soumis au changement,
mais encore qu’il s’est rendu visible à nos yeux. Leur erreur vient de ce
qu’ils appliquent à l’étude de la religion un esprit plus rempli de pensées
basses et terrestres que de sentiments religieux. Et, en effet, considérons
notre âme : elle est une substance spirituelle, et elle n’a pu recevoir l’être
que de Celui par qui toutes choses ont été faites et sans lequel rien n’a été
fait. Eh bien! je dis que cette âme, quoique sujette au changement, n’est point
visible. Pourquoi donc mes adversaires le croient-ils du Verbe, qui est la
sagesse même de Dieu et qui a créé notre âme? D’ailleurs cette sagesse divine
n’est pas seulement invisible comme l’est notre âme, mais de plus elle est
immuable, ce que notre âme ne saurait jamais être. C’est cet attribut que
proclame l’Ecriture quand elle dit, en parlant de la sagesse divine, «
qu’immuable en soi, elle renouvelle toutes choses (Sag., VII, 27 ) ». Il est vrai que pour étayer cette erreur sur le
témoignage des saintes Ecritures, on cite deux passages de l’Apôtre. Mais on
les prend dans un sens faux, puisqu’on n’applique qu’à Dieu le Père, et non au
Fils et au Saint-Esprit, ce que l’Apôtre dit de
OBJECTIONS : RÉPONSES.
15. Je reviens donc à ceux qui
veulent les entendre séparément de Dieu le Père, et se refusent à les appliquer
au Fils et au Saint-Esprit. Ils affirment, en conséquence, que le Fils s’est
rendu visible bien des siècles avant son incarnation dans le sein de
Pour se tirer d’embarras, mes
adversaires affirment qu’avant le mystère de l’Incarnation le Fils était de
lui-même mortel, parce que, disent-ils, tout changement notable peut être
appelé une mort. Ainsi nous disons que notre âme meurt , non certes en ce sens
qu’elle se transforme en notre corps, ou en toute autre substance matérielle,
mais en ce sens que restant immuablement ce qu’elle est , elle passe d’un état
à un autre , et cesse d’être affectée aujourd’hui comme elle l’était hier, Or,
ce sont ces variations d’état et d’affections qu’on nomme la mort de l’âme.
Avant donc, poursuivent-ils, que le Fils de Dieu fût né de
16. Mais, je le répète, je laisse
de côté ces adversaires qui ne sont pas même capables de comprendre que notre
âme est une substance spirituelle et invisible. Combien sont-ils donc plus
incapables encore de pénétrer les mystères de l’essence divine. Entendront-ils
jamais comment les trois personnes de l’auguste Trinité, le Père, le Fils et le
Saint-Esprit, rie sont qu’un seul Dieu, vrai, invisible, immuable, comment la
réunion de ces attributs les établit dans une véritable et parfaite immortalité?
Pour moi, je crois que nul homme n’a contemplé de ses yeux l’essence divine, et
par conséquent qu’il n’a pu voir ni le Père, ni le Fils , ni l’Esprit-Saint, si
ce n’est par l’intermédiaire d’une créature sensible et corporelle. Mais
lorsqu’ antérieurement à l’incarnation du Verbe, le Seigneur a daigné
apparaître à nos pères, est-ce
APPARITIONS DE DIEU A ADAM, A ABRAHAM.
17. Et d’abord nous lisons au
livre de
Mais l’usage de l’Ecriture n’est point de passer brusquement d’une personne à l’autre, et ainsi celle qui parle ici à Adam, paraît être la même qui avait dit: « Que la lumière soit; «que le firmament soit ( Id., I, 3, 6 ) », et qui se montra dans les autres jours de la création, Or, nous reconnaissons que cette personne est Dieu le Père, qui par sa parole créa le monde. Il fit donc toutes choses par son Verbe, et la foi catholique nous apprend que ce Verbe est son Fils unique. Mais si Dieu le Père a parlé au premier homme, s’il s’est promené vers le soir dans le paradis terrestre, et si Adam pécheur s’est caché de devant sa face dans les bosquets du jardin, pourquoi n’admettrions-nous pas qu’il soit également apparu à Abraham, à Moïse, et à plusieurs autres? Qui l’empêchait en effet de le faire selon son bon plaisir, et par l’intermédiaire d’une créature muable et visible, tandis que lui-même restait toujours de sa nature immuable et invisible? Toutefois, qui vous a dit, m’objecterez-vous, que l’écrivain sacré n’a point passé secrètement d’une personne à une autre, et qu’après nous avoir montré le Père créant par son Verbe la lumière et l’ensemble de l’univers, il n’indique pas ici le Fils, comme étant la personne divine qui parle à l’homme? Sans doute il ne l’affirme pas expressément, mais il le propose à nos recherches et à notre intelligence.
18. Que celui donc qui possède un oeil assez vif pour pénétrer ce mystère, y applique son esprit, et qu’il cherche à découvrir si par l’intermédiaire d’une créature sensible, le Père a pu se manifester aux regards des hommes, ou bien si ces diverses apparitions doivent exclusivement être rapportées au Fils et au Saint-Esprit. Je souhaite qu’il réussisse dans cette recherche, et qu’il lui soit donné d’éclaircir et d’expliquer ce mystère. Pour moi, je m’en tiens au texte même de l’Ecriture, et je regarde comme secrète et impénétrable la manière dont le Seigneur a parlé à l’homme. D’ailleurs il ne me paraît pas évident qu’Adam et Eve aient aperçu Dieu des yeux du corps; et puis se présente cette grande question : Comment leurs yeux s’ouvrirent-ils, dès qu’ils eurent mangé du fruit défendu? est-ce qu’auparavant ils étaient fermés ( Gen., III, 7 )? Cependant il ne me semble point téméraire de dire que l’Ecriture, en mentionnant le jardin de délices comme un séjour terrestre, suppose par cela même que Dieu ne pouvait s’y promener que sous une forme humaine. Et en effet, l’on n’est point admis à supposer que l’homme entendît seulement une simple voix, sans voir une figure quelconque, et bien qu’il soit expressément marqué « qu’Adam se cacha de devant la face du Seigneur », on ne doit pas conclure qu’il le voyait habituellement. Eh! sans pouvoir contempler Dieu, Adam ne ( 377) craignait-il pas d’en être vu, parce qu’il avait entendu sa voix, et qu’il avait senti sa présence dans le paradis terrestre? Caïn disait aussi au Seigneur: « Voilà que je me cacherai de devant votre face ( Gen., IV, 14 ) ». Et néanmoins nous ne sommes point forcés d’avouer que Caïn vit Dieu des yeux du corps, et sous une forme sensible, quoiqu’il entendît distinctement la voix qui lui parlait, et qui lui reprochait son crime.
Au reste, il est difficile
d’expliquer comment Dieu faisait alors entendre sa voix aux hommes, et
principalement à Adam. D’ailleurs cette recherche est étrangère à mon sujet, et
je me propose seulement cette question. S’il n’y avait dans ces apparitions de
Dieu aux premiers hommes qu’une voix et un son qui leur rendit sa présence plus
sensible, pourquoi n’y reconnaîtrais-je pas la personne du Père? En vérité, je
ne vois rien qui s’y oppose. Car c’est le Père qui se manifeste et qui parle,
lorsque sur la montagne Jésus est transfiguré en la présence de trois de ses
apôtres. C’est lui encore qui se fait entendre, lorsqu’au baptême de Jésus,
l’Esprit-Saint descend sur lui en forme de colombe ( Matt., XVII, 5, III, 17 ), et qui, exauçant cette prière du même
Jésus : « Mon Père, glorifiez votre Fils », dit : « Je l’ai glorifié et je le
glorifierai encore ( Jean, XII, 28. )
». Ce n’est point, il est vrai, qu’ici Dieu le Père agisse sans son Fils et
sans l’Esprit-Saint, puisque toute oeuvre extérieure est commune aux trois
personnes divines. Mais je veux dire que cette voix révélait seulement la
personne du Père, de même que le mystère de l’Incarnation est l’ouvrage de
D’ailleurs nous sommes contraints
d’attribuer uniquement au Père cette parole: « Celui-ci est mon Fils bien-aimé
( Matt., III, 17 ). Car on ne saurait
dire, ni croire que Jésus-Christ est le Fils de l’Esprit-Saint, ou bien qu’il
est lui-même son propre Fils. N’est-ce pas encore le Père qui se déclare par
cette voix venue du ciel : « Je l’ai glorifié, et je le glorifierai encore » ?
Elle n’est en effet que la réponse du Père à cette prière du Sauveur Jésus: «
Mon Père, glorifiez votre Fils ». Or Jésus ne pouvait prier ainsi que son Père,
et non l’Esprit-Saint dont il n’est point le Fils. Pourquoi donc
n’entendrions-nous pas de la sainte Trinité cette parole de
19. Nous lisons également dans l’Ecriture que Dieu dit à Abraham: « Sors de ta terre et de ta parenté, et de la maison de ton Père ». Mais il n’est point expressément marqué si ce patriarche entendit seulement un son et une voix, ou s’il fut en outre favorisé de quelque apparition. Un peu après, il est vrai, l’écrivain sacré semble se prononcer plus ouvertement, car il ajoute « que le Seigneur apparut à Abraham et lui dit : Je donnerai cette terre à ta postérité ( Gen., XII, I, 7 ) ». Toutefois, même dans ce passage, Moïse ne spécifie point le genre de vision dont jouit Abraham, et il ne détermine point laquelle des trois personnes divines lui apparut. Mais peut-être croirez-vous qu’il ait voulu désigner le Fils, parce qu’il a dit : « Le Seigneur apparut à Abraham », et non Dieu apparut. Et en effet dans quelques endroits des saintes Ecritures, ce mot, le Seigneur, désigne particulièrement Dieu le Fils. Ainsi l’Apôtre écrit aux Corinthiens : « S’il est des êtres appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, en sorte qu’il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père, de qui procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, et nous sommes par lui ( I Cor., VIII, 5, 6 )». Cependant Dieu le Père est lui-même appelé Seigneur dans plusieurs passages de nos livres saints, comme dans celui-ci: « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite»; et encore: « Le Seigneur m’a dit : Vous êtes mon Fils, et je vous ai engendré aujourd’hui ( Ps. CIX, 1, II, 7 ) ». Bien plus, l’Apôtre nomme aussi Seigneur l’Esprit-Saint, car il dit que « le Seigneur est Esprit»; et pour qu’on ne puisse croire qu’il désigne ici le Fils, et ne l’appelle esprit que par rapport à son humanité, il ajoute immédiatement que « là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté ( I Cor., III, 17 )». Or, qui peut douter que l’esprit du Seigneur ne soit l’Esprit-Saint? C’est pourquoi l’on ne peut ni préciser laquelle (378) des trois personnes divines apparut à Abraham, ni déterminer si ce ne fut pas cette Trinité entière, dont il est dit, comme n’étant qu’un seul Dieu : « Vous adorerez le Seigneur votre Dieu, et vous ne servirez que lui ( Deut., VI, 13 ) ».
Sous le chêne de Mambré, Abraham vit encore trois hommes, qu’il invita à venir se reposer sous sa tente, et auxquels il servit le repas de l’hospitalité. Mais au début de son récit Moïse dit que « le Seigneur apparut à ce patriarche », et non que trois hommes lui apparurent; et puis, entrant dans quelques détails au sujet de ces trois hommes, il observe qu’Abraham leur parla au nombre pluriel pour les inviter, et au nombre singulier pour les entretenir. C’est ce que nous remarquons lorsque l’un d’eux lui promit un fils de Sara; et à cette occasion l’écrivain sacré répète cette expression: «Le Seigneur apparut à Abraham ». Ainsi Abraham invite ces trois hôtes, leur lave les pieds et les reconduit par honneur, comme s’ils étaient trois hommes, et il leur parle comme s’il ne s’adressait qu’au Seigneur, soit qu’ils lui promettent un fils, soit qu’ils lui annoncent la prochaine destruction de Sodome ( Gen., XVIII. ).
LE CHÊNE DE MAMBRÉ.
20. Mais ce passage de
21. Peut-être encore voudrions-nous conjecturer que l’un des trois voyageurs était supérieur aux deux autres, et qu’il représentait le Fils de Dieu, accompagné de ses anges, parce qu’Abraham, voyant trois hommes, ne parle qu’à un seul, et le nomme Seigneur. Mais la sainte Ecriture prévient ces pensées tout au moins téméraires, quand elle dit peu après que deux anges vinrent trouver Loth, pour l’arracher à la destruction de Sodome, et que cet homme juste leur parla comme s’il eût parlé à Dieu. Et en effet elle s’exprime ainsi : « Le Seigneur disparut, lorsqu’il eut cessé de parler à Abraham; et Abraham retourna dans sa demeure ( Gen., XVIII, 33 ).
APPARITION FAITE À LOTH.
« Or deux anges arrivèrent sur le soir à Sodome ». Ici, la proposition que je veux établir demande toute notre attention. Nous avons vu qu’Abraham s’adressant à ses trois hôtes, leur parlait comme à un seul qu’il appelait son Seigneur; et de là on pourrait conclure qu’il en reconnaissait un pour Dieu, et les deux autres pour ses anges. Mais comment accorder cette opinion avec la suite du récit? « Le Seigneur disparut lorsqu’il eut cessé de parler à Abraham, et Abraham retourna en sa demeure. Or deux anges arrivèrent sur le soir à Sodome ». Est-ce par hasard que celui des trois que le saint patriarche reconnaissait comme Dieu, s’était alors retiré, se contentant d’envoyer ses anges à Sodome? Eh bien poursuivons la lecture du texte sacré : « Deux anges arrivèrent donc sur le soir à Sodome, et Loth était assis à la porte de la ville. Et dès qu’il les eut vus, il se leva et alla au (379) devant d’eux, et il adora, s’inclinant vers la terre, et il dit Je vous prie, seigneurs, retirez-vous en la maison de votre serviteur ( Gen., XIX, 1,2. ». Ne ressort-il pas de ce récit que ces anges étaient au nombre de deux, et que Loth les prenant pour des hommes, leur adressait la parole au pluriel, les invitait à accepter ses offres d’hospitalité, et leur donnait par honneur le nom de seigneurs?
22. Mais voici une nouvelle difficulté. Si Loth n’eût reconnu en eux des anges, « il n’eût point adoré, s’inclinant vers la terre » : et si, d’autre part, il ne les eût pris pour des hommes, il ne leur eût point offert la table et le logement. Cette difficulté, je l’avoue, ne laisse pas que d’être sérieuse, et néanmoins sans la résoudre, je poursuis mon raisonnement. L’Ecriture raconte donc tout d’abord que deux anges arrivèrent à Sodome, que Loth les vit, qu’il leur offrit l’hospitalité, et qu’il leur parla au pluriel jusqu’à ce qu’il eût quitté la ville; puis elle continue en ces termes « Et après qu’ils l’eurent emmené hors de la ville, ils lui dirent : Sauve ta vie; ne regarde point derrière toi, et ne t’arrête point dans cette contrée : mais sauve-toi sur la montagne, de peur que tu ne périsses avec les autres. Et Loth leur répondit : Mon Seigneur, je vous prie, puisque votre serviteur a trouvé grâce devant vous», et le reste ( XIX, 1-19 ). Pourquoi donc Loth dit-il aux deux anges: « Je vous prie, Seigneur », si celui qui était Dieu s’était déjà retiré et n’avait laissé que ses anges? Pourquoi encore ce mot, Seigneur, au singulier, et non au pluriel? Direz-vous qu’il ne s’adressait qu’à un seul? mais alors pourquoi l’Ecriture s’exprime-t-elle ainsi : « Loth leur répondit: Mon Seigneur, je vous prie, puisque votre serviteur a trouvé grâce devant vous »? Evidemment, il est ici question de deux personnes; et Loth qui leur parle comme à un seul, reconnaît en elles l’unité de nature, et confesse qu’elles ne sont qu’un seul Dieu. Mais quelles sont ces deux personnes? Le Père et le Fils, ou le Père et l’Esprit-Saint, ou plutôt le Fils et l’Esprit-Saint? Cette dernière hypothèse me paraît la plus vraisemblable. Car ces deux anges se disent envoyés, ce que nous disons également du Fils et du Saint-Esprit, tandis que jamais l’Ecriture ne l’affirme du Père.
LE BUISSON ARDENT.
23. Voici maintenant en quels termes le livre de l’Exode raconte l’apparition du Seigneur à
Moïse, lorsque celui-ci fut envoyé au peuple d’Israël pour le faire sortir de l’Egypte. « Moïse paissait les brebis de Jéthro, son beau-père, prêtre de Madian; et, un jour qu’il avait conduit le troupeau dans le fond du désert, il vint à la montagne de Dieu, à Horeb. Et l’ange du Seigneur lui apparut dans la flamme d’un feu qui sortait du milieu d’un buisson; et Moïse voyait que le buisson brûlait et ne se consumait point. Moïse dit donc: « J’irai et je verrai cette grande vision, pourquoi le buisson ne se consume point. Mais le Seigneur voyant qu’il venait pour regarder, l’appela du milieu du buisson et lui dit : Je suis le Dieu de ton père, le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob ( Exod., III, 1.6 ) ». Ici le personnage qui apparaît, est d’abord nommé ange, et puis Dieu. Est-ce qu’un ange peut être le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob? Non sans doute; aussi peut-on reconnaître dans cet ange le Sauveur Jésus, dont l’Apôtre a dit : « qu’il est sorti des patriarches selon la chair, et qu’il est le Dieu au-dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles ( Rom., III, 1-6 ) ». Celui donc qui est le Dieu béni dans tous les siècles, peut bien, sans difficulté aucune, se nommer le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob. Mais pourquoi l’écrivain sacré parle-t-il d’un ange, lorsque la flamme du buisson apparut à Moïse? C’est que peut-être un esprit céleste représentait effectivement la personne de Dieu; ou bien était-ce une créature quelconque qui se montrait visiblement, et se faisait entendre distinctement, afin de manifester par ces signes sensibles la présence invisible du Seigneur? Mais si c’était un ange, qui pourrait sans témérité affirmer qu’il représentait la personne du Fils à l’exclusion de celle du Saint-Esprit, ou du Père? ou plutôt n’était-ce pas cette Trinité, qui est un seul Dieu, qui disait: « Je suis « le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu « de Jacob ?» Et en effet, celui qui ne serait pas Dieu, ne saurait être le Dieu de ces illustres patriarches. Mais ce n’est pas seulement le Père qui est Dieu, comme en conviennent tous les hérétiques, c’est encore le Fils dont ils sont forcés, bon gré, mal gré, de ( 380) reconnaître la divinité, puisque l’Apôtre dit « qu’il est le Dieu au-dessus de toutes choses, et béni dans tous les siècles ». Enfin le Saint-Esprit est Dieu, car le même Apôtre écrit aux
Corinthiens: « Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit, qui réside en vous, et que vous avez reçu de Dieu? glorifiez donc Dieu en votre corps ( I Cor., VI, 19, 20 )».
Or, comme ces trois personnes,
ainsi que nous l’enseigne la foi catholique, ns sont qu’un seul Dieu, il n’est
pas facile de déterminer laquelle des trois représentait cet ange, ni même de
décider s’il ne figurait point
24. Nous lisons encore que
lorsque les Hébreux sortirent de l’Egypte, « le Seigneur les précédait durant
le jour en une colonne de nuée, pour leur montrer la voie, et durant la nuit,
en une colonne de feu. Et jamais, ajoute l’écrivain sacré, la-colonne de nuée
ne cessa de paraître devant le peuple durant le jour, ni la colonne de feu
durant la nuit ( Exod., XIII, 21, 22. )».
Qui pourrait ici douter que Dieu n’ait alors apparu aux yeux des Israélites par
l’intermédiaire d’une créature sensible et corporelle, et non point en sa
propre substance? Mais était-ce le Père, ou le Fils, ou l’Esprit-Saint, ou bien
n’était-ce pas
du passage où il est dit que « la gloire du Seigneur apparut dans la nuée, et que le Seigneur parlant à Moïse, lui dit : J’ai entendu les murmures des enfants d’Israël ( Exod., XVI, 10-12 ) ».
LE MONT SINAÏ.
25. Quant aux prodiges qui
éclatèrent sur le mont Sinaï, l’on connaît assez la nuée lumineuse, les éclats
de la foudre, le bruit des voix et des trompettes, et les tourbillons de fumée.
D’ailleurs, voici le texte même du livre de l’Exode : « Tout le mont Sinaï
fumait, parce que le Seigneur y était descendu au milieu du feu, et la fumée de
ce feu montait comme d’une fournaise; tout le peuple fut grandement épouvanté,
et le son de la trompette augmentait de plus en plus, et Moïse parlait, et Dieu
lui répondait (Id., XIX, 18, 19) ».
L’écrivain sacré dit encore, après avoir raconté la promulgation des dix
commandements de la loi, que « le peuple voyait les éclairs et la fumée de la
montagne, et qu’il entendait le tonnerre et le son de la trompette. Il se tint
donc au loin, ajoute-t-il un peu plus bas; mais Moïse entra dans la nuée où
était Dieu, et Dieu parla à Moïse( Id.,
XX, 18, 21 ) ». Que dirai-je ici? Mais d’abord qui serait assez insensé
pour croire que la fumée, le feu, la nuée, et les autres prodiges étaient la
substance même du Saint-Esprit, ou la personne du Verbe divin que nous nommons
le Christ et
Eh quoi ! Moïse aurait vu de ses
propres yeux la substance du Verbe éternel, que nous nommons le Christ et
26. Cependant, en ce qui concerne
la question qui nous occupe en ce moment, je ne saurais déterminer, si c’était
COMMENT MOÏSE A-T-IL VU DIEU.
27. Le passage suivant du même livre de l’Exode ne laisse pas aussi d’embarrasser quelques esprits: « Le Seigneur parlait à Moïse face à face, comme un homme parle à son ami ». Et de son côté, Moïse lui disait : « Maintenant donc, si j’ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie et que je vous connaisse, et que je trouve grâce devant vos yeux, afin que je sache que cette multitude est votre peuple » Peu après, il dit encore à Dieu : « Je vous supplie de me faire voir votre gloire ( Exod., XXXIII, 11, 13, 18 ) » Eh quoi! dans les diverses apparitions que j’ai rapportées, quelques-uns ont cru faussement que l’essence divine se rendait visible, et que le Fils de Dieu se manifestait par lui - même et non par l’intermédiaire des créatures; et quant à ce qui est dit de Moïse qu’il entra dans la nuée, ils l’ont expliqué en ce sens, qu’à l’extérieur le peuple n’apercevait qu’une nuée ténébreuse, tandis qu’au dedans de cette même nuée, Moïse contemplait la face du Seigneur et entendait sa parole? C’est le témoignage de l’écrivain sacré, qui dit « que le Seigneur parla à Moïse face à face, et comme un ami parle à son ami ». Mais voilà que ce même Moïse dit au Seigneur: «Si j’ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie manifestement ». Il comprenait donc qu’il n’avait sous les yeux qu’une image corporelle, et il désirait contempler l’Etre spirituel et invisible. Il est vrai que la parole du Seigneur était douce et familière comme celle d’un ami qui parle à son ami. Mais jamais un homme n’a vu des yeux du corps ni Dieu le Père, ni le Verbe « qui au commencement était avec Dieu, qui était Dieu, et par qui (382) toutes choses ont été faites ( Jean, I, 1, 3)»; ni l’Esprit-Saint, qui est l’Esprit de sagesse? Quel est donc le semis de cette prière : « Montrez-vous manifestement à moi, afin que je vous voie? » Evidemment Moïse veut dire: Seigneur, découvrez-moi votre essence divine. Sans cette parole, on eût pu excuser la témérité de ceux qui soutiennent que Moïse contempla réellement l’essence divine par l’intermédiaire des divers prodiges qui s’accomplirent sur le Sinaï. Mais quand nous l’entendons ici formuler un désir qui ne doit pas être exaucé, oserions-nous encore affirmer que sous ces diverses formes, qui frappaient sensiblement ses regards, ce n’étaient point des créatures visibles et matérielles qu’il apercevait, mais bien l’essence divine.
28. Au reste, les paroles suivantes de Dieu à Moïse confirment ce raisonnement. « Tu ne pourras, lui dit-il, voir ma face; car l’homme ne me verra point sans mourir. Et il ajouta: Voici un lieu près de moi: tu te tiendras là, sur ce rocher. Lorsque ma gloire passera, je te placerai dans un creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu’à ce que ma gloire soit passée. Ensuite je retirerai ma main, et tu me verras par derrière, mais il ne te sera point donné de voir ma face ( Exod., XXXIII, 20, 23 ) ».
VOIR DIEU PAR DERRIÈRE.
Cette expression : « Tu me verras par derrière», peut s’entendre très-convenablement de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et marquer ainsi la chair en laquelle il est né de la vierge Marie, est mort et est ressuscité. Et en effet le mystère de l’Incarnation, par lequel le Verbe s’est fait homme, ne s’est accompli que vers la fin des siècles, tandis que ce même Verbe, considéré comme la face de Dieu, existe de toute éternité, Mais en tant qu’il n’y a point en lui usurpation de se dire l’égal de Dieu le Père, jamais l’homme n’a pu le voir sans mourir. Si vous m’en demandez la raison, je vous répondrai tout d’abord qu’après cette vie où nous sommes éloignés du Seigneur, et où le corps qui se corrompt appesantit l’âme, nous le verrons « face à face », selon l’ex pression de l’Apôtre. C’est en parlant de cette vie mortelle et terrestre, que le psalmiste a dit que « tout homme vivant n’est que vanité » ; et encore, « que nul homme vivant ne se justifie « devant le Seigneur I( Ps., XXXVIII, 6, CXLII, 2 ) » Dans cette vie, dit également l’apôtre saint Jean, « ce que nous serons un jour ne paraît pas encore, mais nous savons que, quand le Christ viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est ( I Jean, III, 2 ) ». Or, qui ne comprend que l’Apôtre désigne ici cet état heureux où la mort et la résurrection doivent nous établir?
J’observe en outre, qu’autant ici-bas nous pénétrons en la connaissance de la sagesse divine, qui a fait toutes choses, autant nous mourons aux affections de la chair. Ainsi, de jour en jour le monde meurt à notre égard, et nous mourons au monde, en sorte que nous pouvons dire avec l’Apôtre : « Le monde est crucifié pour moi, et je suis crucifié pour le monde ( Gal., VI, 14 ) ». C’est encore de cette mort que le même Apôtre a dit: « Si vous êtes morts avec Jésus-Christ, pourquoi agissez-vous comme si vous viviez dans le monde ( Coloss., II, 20 )? » C’est aussi que nul homme ne peut voir, sans mourir, la face, c’est-à-dire la manifestation pleine et entière de la sagesse divine. Car c’est là cette vision béatifique, après laquelle soupire tout homme qui s’étudie à aimer Dieu de tout son coeur, de toute son âme et de tout son esprit, et qui,. aimant ses frères comme lui-même, s’efforce, autant qu’il est en lui, de les amener au même bonheur. Eh! n’est-ce pas en ce double amour de Dieu et, du prochain que sont renfermés la loi et les prophètes?
Au reste , Moïse nous en offre un bel exemple; car, tout brûlant d’amour pour le Seigneur, il dit d’abord: « Si j’ai trouvé grâce devant vous, faites que je vous voie et que je vous connaisse, afin que je trouve grâce devant vos yeux »; et puis il ajoute immédiatement, comme preuve de son amour pour ses frères : « Faites aussi que je connaisse par là que toute cette multitude est votre peuple ». Telle est cette vision béatifique qui ravit toute âme du désir de la posséder. Mais ce désir est d’autant plus ardent en nous que notre vie est plus pure; et la pureté de celle-ci s’augmente selon nos efforts pour nous élever à la spiritualité, de même que nos progrès dans cette dernière voie se mesurent sur notre mort, plus ou moins parfaite, aux affections de la chair et du sang. Nous ne saurions donc, (383) tant que « nous sommes éloignés du Seigneur, et que nous n’allons à lui que par la foi, sans le voir encore à découvert ( II Cor., V, 6,7 ) », nous ne saurions voir le Christ que par derrière, c’est-à-dire en sa chair. Et même, pour obtenir cette vision, il nous faut, à l’exemple de Moïse, demeurer. fermes sur le rocher de la foi, d’où nous la contemplerons comme d’un lieu sûr et inexpugnable , c’est-à-dire du sein de l’Eglise catholique, dont Jésus-Christ a dit « qu’il l’établirait sur la pierre ». Au reste, notre amour pour Jésus-Christ et notre désir de voir sa face sont d’autant plus grands en nous, que nous connaissons mieux combien le premier il nous a aimés en sa chair.
29. J’ajoute que notre salut et notre justification s’opèrent par la foi en sa résurrection selon cette même chair. Car, nous dit l’Apôtre, « si vous croyez de coeur que Dieu a ressuscité Jésus-Christ après sa mort, vous serez sauvés » : et encore : « Jésus-Christ a été livré à la mort pour nos péchés, et il est ressuscité pour notre justification ( Matt., XVI, 18 ). Sa résurrection selon la chair est donc le mérite de notre foi. Et en effet, les Juifs croient bien qu’en cette chair il est mort sur la croix, mais ils rejettent le dogme de sa résurrection. Nous, au contraire, nous y adhérons fermement, parce que nous sommes établis sur la pierre ferme. C’est pourquoi « nous attendons d’une espérance certaine l’adoption des enfants de Dieu, qui sera la délivrance de nos corps ( Rom., VIII, 23) ». Car cette plénitude de perfection que la foi nous montre en Jésus-Christ, qui est le Chef des élus , doit aussi se réaliser en nous qui sommes les membres de son corps mystique. Aussi veut-il ne se montrer à nous par derrière, qu’au moment où sa gloire passera, afin que nous croyions à sa résurrection. Le mot pâque signifie en hébreu passage, et c’est à ce sens que fait allusion l’évangéliste saint Jean, lorsqu’il dit « qu’avant la fête de la pâque, Jésus-Christ sachant que l’heure était venue de passer de ce monde à son Père (Jean, XIII, 1 )».
30. Toutefois, il est important d’observer que les hérétiques et les schismatiques qui professent ce dogme de la résurrection en dehors de l’Eglise catholique, ne voient point par derrière le Sauveur Jésus du lieu qui est près de lui. Ce n’est pas, en effet, sans une intention particulière que le Seigneur dit à Moïse : « Voici un lieu près de moi; tu te tiendras là sur ce rocher». Quel lieu terrestre est plus rapproché du Seigneur? Etre rapproché de lui, c’est le toucher spirituellement. Car, autrement, quel lieu n’est près du Seigneur, puisqu’il atteint avec force d’une extrémité à l’autre, et qu’il dispose toutes choses avec douceur? N’est-ce pas encore de lui que le Prophète a dit que « le Ciel est sa demeure, et la terre l’escabeau de ses pieds » ? Et lui-même ne nous dit-il pas: « Quel palais pouvez-vous me bâtir? et quel est le lieu de mon repos? tout ce qui existe, ma main l’a fait ( Isa., LXVI, 1,2 ) »?
Ainsi le lieu qui est tout spécialement près du Seigneur, et dans lequel nous nous tenons sur la pierre ferme, est l’Eglise catholique. C’est là que celui qui croit à la résurrection de Jésus-Christ contemple la pâque du Seigneur, c’est-à-dire son passage, et il le voit lui-même par derrière, c’est-à-dire en la réalité de son humanité. « Tu te tiendras là sur ce rocher, dit le Seigneur à Moïse, lorsque ma gloire passera ». Et en effet, quand la gloire du Seigneur Jésus passa devant nos yeux dans le mystère de la résurrection et dans celui de l’ascension, nous fûmes solidement établis sur la pierre. Pierre lui-même fût confirmé dans la foi, en sorte que, désormais, il prêcha courageusement celui qu’il avait auparavant renié par crainte et par faiblesse. Sans doute, par le fait seul de sa vocation à l’apostolat, il avait été placé dans un creux du rocher, mais le Seigneur le couvrait de sa main, et l’empêchait de voir. Certainement, il devait un jour voir le Seigneur par derrière, mais plus tard, parce que Jésus-Christ n’était pas encore passé de la mort à la vie, et qu’il n’était pas encore entré en possession de la gloire de sa résurrection.
31. Nous trouvons aussi un sens figuratif dans les paroles suivantes du livre de l’Exode: «Je te couvrirai de ma main, dit le Seigneur à Moïse, jusqu’à ce que ma gloire soit passée. Ensuite, je retirerai ma main, et tu me verras par derrière ( Exod., XXIII, 22, 23. ) ». Nous savons, en effet, que beaucoup d’entre les Juifs, figurés alors par Moïse, crurent en Jésus-Christ après sa résurrection; et ils le virent par derrière, parce que le Seigneur avait retiré sa main de devant leurs yeux. C’est ce qu’avait annoncé le prophète Isaïe, dont l’évangéliste saint (384) Matthieu rapporte les paroles : « Le coeur de ce peuple, dit-il, s’est aveuglé; ses oreilles sont appesanties, et ses yeux sont fermés » On peut aussi, et non sans vraisemblance appliquer à ce même peuple cet autre passage des psaumes: «Votre main s’est appesantie sur moi jour et nuit ( Jean, VI ; 10 ) ». Le Jour ne signifierait-il pas ici les miracles que Jésus-Christ faisait au public, et que les Juifs ne voulurent point reconnaître? Et la nuit ne marquerait-elle point la passion du Sauveur, quand ces mêmes Juifs le crurent véritablement mort comme un simple homme? Mais, lorsqu’il fut entré en sa gloire, ils le virent par derrière. Car l’apôtre saint Pierre leur ayant annoncé qu’il fallait que le Christ souffrît et qu’il ressuscitât, ils furent touchés de repentir et de componction. Ils demandèrent donc le baptême, et en le recevant ils virent se réaliser pour eux cette parole du même psaume : « Heureux ceux auxquels leurs iniquités ont été pardonnées et dont les péchés ont été couverts ».
Aussi ce même peuple, qui a dit en la personne du psalmiste « Seigneur, votre main s’est appesantie sur moi jour et nuit », s’empresse-t-il, dès que le Seigneur a retiré sa main, et qu’il l’a vu par derrière, de faire entendre un cri de douleur et de repentir. Bien plus, il réclame le pardon de ses péchés au nom et par les mérites de sa foi en la résurrection de Jésus-Christ. « Je me suis tourné vers vous, dit-il, dans mon affliction, et sous la pression de l’épine. Je vous ai déclaré mon crime, et je ne vous ai point caché, mon iniquité. J’ai dit : je confesserai contre moi mes prévarications au Seigneur, et vous m’avez remis l’impiété de mon cœur ( Ps., XXXI, 4 )». Cependant nous ne devons pas nous enfoncer si profondément dans les ténèbres de la chair, que nous pensions que le même Dieu qui nous cache sa face, se laisse voir par derrière. Car nous l’avons vu de ces deux manières, lorsqu’il s’est montré à nous sous la forme d’esclave; et quant au Verbe divin qui est la sagesse de Dieu, ce serait un blasphème de dire que, comme l’homme, il se présente tantôt de face, et tantôt par derrière, ou d’affirmer qu’il change d’aspect et qu’il est soumis aux diverses influences du mouvement, du lieu et du temps.
32. C’est pourquoi il vous est sans doute permis de dire que Notre-Seigneur Jésus-Christ se montrait dans les différents prodiges qui sont racontés au livre de l’Exode; vous pouvez même soutenir, comme tout semble l’indiquer, que le Fils de Dieu parut seul, ou-présumer que ce fut le Saint-Esprit, ainsi que je l’ai insinué; mais il serait téméraire d’en conclure que jamais Dieu le Père ne s’est montré aux patriarches sous une forme sensible et matérielle. Et en effet, dans un grand nombre d’apparitions, l’on ne saurait spécifier à laquelle des trois personnes divines, le Père, ou le Fils, ou l’Esprit-Saint, elles se rapportent. Néanmoins il existe à cet égard de telles probabilités, qu’il serait par trop téméraire d’affirmer que jamais Dieu le Père ne s’est montré aux patriarches ou aux prophètes sous une figure sensible. Cette opinion n’a été émise que par ceux qui n’ont pu comprendre, qu’on doit appliquer aux trois personnes en unité de nature ces paroles de l’Apôtre : « Au roi des siècles, au Dieu qui est l’immortel, l’invisible, l’unique, honneur et gloire ». Et encore : « Aucun homme ne l’a vu, ni ne peut le voir ( I Tim., I, 17, VI, 16 ) ». Et en effet, la foi orthodoxe entend ce passage de la substance divine, qui est souverainement une et immuable, et en laquelle le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul et même Dieu. C’est pourquoi lorsque le Dieu invisible et immuable de sa nature a daigné employer la créature pour apparaître sous des formes visibles et matérielles, il ne s’est point montré tel qu’il est; ces formes ont seulement révélé sa présence selon l’opportunité des choses et des circonstances.
VISION DE DANIEL.
33. Mais en vérité je ne sais comment mes. adversaires expliquent la vision où l’Ancien des jours apparut à Daniel. Car c’est de lui que le Verbe divin, qui par amour pour nous a daigné se faire fils de l’homme, a reçu le sceptre et la puissance, selon cette parole qu’il lui adresse au psaume deuxième : « Vous êtes mon Fils, je vous ai engendré aujourd’hui. Demandez-moi et je vous donnerai les nations pour héritage ( Ps., II, 7, 8 ) ». Aussi le psalmiste dit-il dans un autre endroit, que « le Père a soumis toutes choses au Fils ( Ps., VIII, 8 ) ». Or, si (385) Dieu le Père qui donne le royaume, et si Dieu le Fils qui le reçoit, se sont montrés à Daniel sous une forme corporelle, il n’est plus permis d’affirmer que le Père n’a jamais apparu aux prophètes, et que c’est de lui seul, comme de l’unique invisible que l’Apôtre a dit « qu’aucun homme ne l’a vu, ni ne peut le voir ».
Au reste, voici le récit de Daniel lui-même. « Je regardais, dit-il, jusqu’à ce que les trônes fussent placés, et l’Ancien des jours s’assit son vêtement était blanc commue la neige, ses cheveux, comme une laine brillante, son trône, comme une flamme ardente, et les roues de ce trône, comme un feu brûlant. Et un fleuve de feu sortait rapidement de sa face. Mille millions d’anges le servaient, et dix mille millions se tenaient devant lui. Le jugement commença et les livres furent ouverts. Je regardais donc », ajoute le prophète, « en la vision de la nuit , et voici comme le Fils de l’homme qui venait sur les nuées du ciel, et il s’avança jusqu’à l’Ancien des jours, et on l’offrit en sa présence. Et il lui donna la puissance et l’honneur et le royaume: et tous les peuples de toute tribu et de toute langue le serviront. Sa puissance est une puissance éternelle, qui ne sera point transférée; et son règne ne sera point affaibli ( Dan., VII, 9-14 ) ». Certes, voilà bien le Père qui donne au Fils un royaume éternel,
et le Fils qui le reçoit ; et tous deux se montrent visiblement aux regards du prophète. Il nous est donc permis de conjecturer avec raison que Dieu le Père a pu, lui aussi, apparaître aux hommes.
34. Mais peut-être dira-t-on encore que le Père est invisible, parce qu’il se montra au prophète pendant son sommeil, tandis que le Fils et le Saint-Esprit sont visibles, parce que Moïse les vit étant éveillé. Eh! peut-on croire que Moïse ait vu des yeux du corps l’essence même du Verbe qui est la sagesse de Dieu? De plus, si nous ne pouvons voir ni l’âme qui anime le corps de l’homme, ni ce souffle sensible et corporel qu’on appelle vent, combien moins encore cet esprit de Dieu, qui par l’ineffable prérogative de sa nature divine surpasse l’intelligence des anges et des hommes ! Car je ne saurais supposer que mues adversaires s’égarent jusqu’à dire, qu’à la vérité le Fils et l’Esprit-Saint se montrent aux hommes dans
l’état de veille, mais que Dieu le Père ne peut leur apparaître que durant le sommeil. Comment donc entendent-ils du Père seul cette parole de l’Apôtre : « Aucun homme ne l’a vu, ni ne peut le voir? » Est-ce que l’homme cesse d’être homme parce qu’il est endormi? Ou bien le même Dieu qui peut se montrer pendant le sommeil tians les fantômes d’un rêve, ne pourrait-il donner à ces fantômes un corps et une réalité pour nous apparaître dans l’état de veille? Au reste l’essence divine, qui est la nature même de Dieu, ne saurait être aperçue ni dans le sommeil sous une image quelconque, ni dans l’état de veille sous une forme corporelle et sensible. Or, cela est vrai non-seulement du Père, mais encore du Fils et du Saint-Esprit.
Et maintenant je m’adresse à ceux qui soutiennent que dans l’état dé veille, le Fils seul, ou l’Esprit-Saint, et non le Père, se sont montrés aux hommes sous une forme corporelle. Je pourrais sans doute leur demander comment, en présence des textes si larges et si explicites de nos saintes Ecritures, et en face des interprétations si multipliées qu’on en donne, ils osent raisonnablement affirmer que jamais dans l’état de veille aucun homme n’a vu le Père. Mais je laisse cette objection pour ne leur citer que l’exemple d’Abraham, notre père. Certes il était bien éveillé, et il vaquait à ses travaux, lorsque l’Ecriture dit « que le Seigneur lui apparut». Or, dans cette apparition il ne vit pas un ou deux anges, mais trois; et de ces trois nul n’affecta sur les deux autres quelque prérogative de dignité, ni ne réclama quelque distinction d’honneur ou quelque supériorité dans le commandement.
LIVRE TROISIEME : COMMENT DIEU A-T-IL APPARU ?
Dieu a-t-il formé des créatures pour apparaître ainsi aux hommes, ou ces apparitions ont-elles eu lieu par le ministère des anges? Dans ce cas, ces esprits célestes, usant de la puissance que le Créateur leur a accordée, employaient les créatures de la manière qui leur paraissait la plus propre à former ces apparitions. Mais quant à l’essence divine, considérée en elle-même, jamais elle n’a été vue sur la terre.
LIVRE TROISIEME : COMMENT DIEU A-T-IL APPARU ?
TOUTE TRANSFORMATION CORPORELLE A POUR PREMIER PRINCIPE LA VOLONTÉ DE DIEU. EXEMPLE.
EMPIRE SOUVERAIN DE DIEU SUR TOUTE CRÉATURE.
A DIEU SEUL LE POUVOIR DE CRÉER.
TOUTES LES CAUSES ONT LEUR PRINCIPE EN DIEU.
APPARITIONS DIVINES PRODUITES PAR LE MINISTÈRE DES ANGES. CONCLUSION DE CE LIVRE.
1. Je préfère de beaucoup le travail
de la lecture à celui de la composition ; et si quelques-uns de mes lecteurs ne
le croient pas, je les engage à en faire eux-mêmes l’expérience. Je les prie
donc de noter dans leurs lectures les diverses solutions qu’on petit donner aux
difficultés que je propose, elles diverses réponses que je dois faire à mille
questions qui me sont adressées de toutes parts. Eh! n’est-ce pas là pour moi
un véritable devoir, puisque je me suis consacré au service de Jésus-Christ et
puisque je brûle du zèle de défendre notre foi contre les erreurs de certains
hommes terrestres et charnels. Au reste je suis assuré que bientôt ces
critiques auront reconnu avec quel empressement je me dispenserais de ce
travail, et avec quelle joie je déposerais la plume. Toutefois je continuerai à
écrire, parce que les divers ouvrages que j’ai lus sur
Je ne saurais donc résister aux désirs de mes frères, qui sont en droit de me demander ce travail, puisque je me suis constitué leur très-humble serviteur, et puisque je me suis engagé en Notre-Seigneur Jésus-Christ à les servir avec zèle de ma parole et de ma plume. Or, la charité qui dirige en moi l’une et l’autre, comme deux coursiers pleins d’ardeur, me presse d’achever ma course. Je dois en outre avouer qu’en écrivant sur ce sujet, j’ai appris bien des choses que j’ignorais. C’est pourquoi il n’est permis ni au paresseux , ni au savant de considérer ce traité comme superflu, car je crois qu’il sera vraiment utile à beaucoup d’esprits lab6rieux ou ignorants, et je me mets de ce nombre. C’est à l’aide des ouvrages déja composés sur la sainte Trinité, qui est le Dieu unique et souverainement bon, que j’ai pu résoudre sur ce sujet plusieurs questions et plusieurs difficultés ; et c’est également avec le secours du Seigneur que je vais poursuivre mes recherches et mon travail. Si sous quelques rapports ce travail peut paraître nouveau, il n’en sera que plus agréable à ceux qui voudront bien se donner la peine de le lire et de le comprendre; si au contraire on le considère comme un abrégé des ouvrages qui existent déjà sur le même sujet, il sera utile encore, en épargnant à mes lecteurs de nombreuses et pénibles recherches.
2. Certes, je désire trouver pour tous mes ouvrages des lecteurs bienveillants, et surtout des critiques libres et sincères. Mais ici principalement, je souhaite que les questions élevées que je traite, rencontrent autant d’esprits qui les comprennent, qu’elles se heurteront à d’obstinés contradicteurs. Toutefois, de même que je désavoue un lecteur qui me serait favorable par une complaisante prévention, je repousse également un critique qui d’avance me condamnerait par système et par préjugés. Le premier ne doit pas m’aimer plus que la foi catholique, et le second ne doit pas s’aimer lui-même plus que la vérité catholique. Ainsi je dis à l’un : Ne donnez point à mon ouvrage l’autorité des livres canoniques; mais s’il vous offre quelques nouveaux développements de nos dogmes sacrés, attachez-vous y avec empressement. Si au contraire quelques doutes subsistent encore dans votre esprit, suspendez toute adhésion, jusqu’à ce que ces doutes soient éclaircis. Mais je dis également à l’autre:
Ne condamnez point mon travail d’après votre propre opinion, ou votre propre jugement, et prononcez seulement d’après la sainte Ecriture, ou la droite raison. Les principes vrais que renferme ce traité, ne m’appartiennent point, mais en les aimant et en les comprenant, vous (389) et moi, nous nous les approprierons. Quant aux erreurs qui pourraient s’y glisser, vous devez me les attribuer, et toutefois éviter d’en faire, pour vous ou pour moi, une faute personnelle.
3. Je commence donc ce troisième livre au point où le second s’est arrêté. Nous voulions d’abord prouver deux choses ; la première, que le Fils n’est pas inférieur au Père, parce qu’il est envoyé par le Père; et la seconde, que l’Esprit-Saint qui, selon l’Evangile, est envoyé par le Père et par le Fils, n’est inférieur ni à l’un ni à l’autre. C’est pourquoi j’ai dû examiner sous ses diverses faces cette double question : Comment le Fils a-t-il pu être envoyé là où il était déjà, car lorsqu’il est venu dans le monde, « il était déjà dans le monde ( Jean, I, 10 ) »; et encore, comment l’Esprit-Saint a-t-il, lui aussi, été envoyé là où il était déjà, puisque le Sage nous dit que «l’Esprit du u Seigneur remplit l’univers, et que celui qui contient tout, entend tout ( Sag., I, 7 ) »? Mais ici toute difficulté s’évanouit dès qu’on reconnaît quo le Fils de Dieu est envoyé, parce qu’il s’est au dehors revêtu de notre chair, et que quittant pour ainsi dire le sein de son Père, il s’est rendu visible aux yeux des hommes, en prenant la forme d’esclave. Et de même l’Esprit-Saint est dit envoyé, parce qu’il s’est montré sous la forme sensible d’une colombe, et d’un globe de feu qui se divisa en langues. Le Fils et le Saint-Esprit sont donc envoyés, lorsque d’invisibles qu’ils sont, ils se montrent à nous sous une forme corporelle. Mais parce que le Père n’a jamais apparu de la sorte, et qu’il a toujours envoyé le Fils, ou l’Esprit-Saint, on dit qu’il n’a point de mission.
En second lieu, j’ai recherché
pourquoi l’on parle ainsi du Père, quoiqu’il soit vrai qu’il s’est montré dans
les apparitions sensibles dont les patriarches furent favorisés. De plus, si le
Fils se révélait dès lors, et se rendait visible sous une forme corporelle,
pourquoi n’est-il dit envoyé que bien des siècles après, et lorsque dans la
plénitude des temps il naquit d’une femme ( Gal.,
IV, 4 )?
Voulez-vous, au contraires justifier cette expression en disant
qu’il n’y eut, à l’égard du Verbe, de
véritable mission qu’au jour où il se fit
chair? je vous demanderai pourquoi vous dites également du
Saint-Esprit qu’il a
été envoyé, quoiqu’il ne se soit jamais
incarné ? Enfin, si nous ne devons
reconnaître séparément dans ces anciennes,
apparitions ni le Père, ni le Fils,
ni le Saint-Esprit, quelles raisons avons-nous aujourd’hui de
dire que le Fils
a été envoyé, puisque déjà il
l’avait été sous ces formes diverses? C’est
pour
traiter ces importantes questions avec plus de lucidité, que
j’ai divisé ma
réponse en trois parties. La première a été
l’objet du second livre , et je
réserve les deux autres pour le troisième. J’ai
donc prouvé que dans ces
anciennes apparitions, et sous ces formes sensibles on peut
indifféremment
reconnaître tantôt le Père, ou le Fils ou le
Saint-Esprit, et tantôt
QUESTIONS A EXAMINER.
4. J’aborde maintenant la seconde
partie de ma division, et ici trois questions se présentent. Dieu a-t-il, dans
ces diverses apparitions, formé tout exprès une créature pour se montrer aux
hommes de la manière qu’il jugerait la meilleure? ou bien les anges qui
existaient déjà, et que le Seigneur envoyait pour parler en son nom,
choisissaient-ils parmi les créatures corporelles, celles qui convenaient le
mieux à leur ministère? ou enfin ces mêmes esprits, usant de la puissance
qu’ils ont reçue du Créateur, changeaient-ils leur propres corps, qu’ils plient
et dirigent à leur gré, aux formes qu’ils croyaient les plus favorables à
l’accomplissement de leur mission? Après avoir traité ces trois questions avec
toute la lucidité que le Seigneu,r me permettra d’y apporter, je passerai à une
quatrième que je m’étais déjà posée, à savoir si le Fils et le Saint-Esprit ont
été envoyés par le Père antérieurement au mystère de l’Incarnation, et dans le
cas de l’affirmative, en quoi cette première mission peut différer de celle que
l’Evangile nous raconte. Ne vaut-il pas mieux, au contraire, soutenir que le
Fils n’a été envoyé qu’en devenant le Fils de
5. Mais j’avoue tout d’abord qu’il est au-dessus de mes forces et de mon intention de rechercher si les anges, tout en conservant les propriétés spirituelles de leur corps, peuvent secrètement s’adjoindre des éléments plus (389) grossiers et les adopter comme un vêtement extérieur. Dans cette hypothèse la forme qu’ils revêtiraient n’en serait pas moins vraie et réelle, de même qu’aux noces de Cana l’eau fut véritablement changée en vin. On peut aussi supposer qu’ils transforment eux-mêmes leur corps, et le changent à leur gré selon l’exigence de leur ministère. Au reste, quel que soit leur mode d’agir, cela ne fait rien à la question présente. Toutefois, parce que je ne suis qu’un simple mortel, je ne saurais pénétrer ces secrets dont les anges seuls ont l’intelligence. C’est ainsi encore qu’ils comprennent bien mieux que moi, comment l’affection de la volonté peut amener pour le corps les divers changements que j’ai observés en moi et dans les autres. Mais il est inutile de rechercher ici ce que I’Ecriture nous permet de croire sur ce sujet, car je m’embarrasserais dans une suite de discussions et de preuves qui m’écarteraient de mon but.
6. Je me bornerai donc à examiner
si les anges faisaient réellement mouvoir ces formes corporelles qui
apparaissaient aux yeux, et s’ils articulaient les paroles qui étaient
entendues. Dans cette hypothèse, la créature obéissant aux ordres du Créateur
se serait prêtée aux diverses modifications que nécessitaient le temps et les
circonstances, selon ce passage du livre de
TOUTE
TRANSFORMATION CORPORELLE A POUR PREMIER PRINCIPE
7. Au reste nous trouvons d’abord dans le changement et le mouvement des corps un certain ordre naturel que nous rapportons sans doute à la volonté de Dieu, mais que nous cessons d’admirer parce que lui-même ne cesse de le reproduire. Je range en cette catégorie les divers phénomènes qui se succèdent rapidement, ou du moins à de courts intervalles, au ciel, sur la terre et sur la mer. Tels sont la naissance et la mort des plantes et des animaux, et l’aspect si varié et si mobile des astres et de l’océan. Mais il est d’autres phénomènes qui sont soumis au même principe d’ordre, et qui néanmoins ne se produisent qu’assez rarement. Le vulgaire s’en étonne, mais les savants les expliquent, et leur successive répétition fait qu’on les admire d’autant moins qu’on les connaît mieux. Tels sont les éclipses, l’apparition des comètes, les tremblements de terre, la naissance des monstres et autres accidents semblables, qui tous arrivent par la seule volonté de Dieu, mais dans lesquels le commun des hommes n’aperçoit pas cette volonté. C’est pourquoi d’orgueilleux philosophes ont bien pu les rapporter à d’autres cames. Quant à leurs théories, quelquefois elles sont vraies, parce que, même à leur insu, elles se rapprochent de cette cause première et souveraine qu’ils ne découvraient pas, et qui n’est autre que la volonté de Dieu, et quelquefois aussi elles sont fausses, parce qu’elles reposent bien plus sur leurs préjugés personnels et leurs erreurs, que sur une étude approfondie des corps et du mouvement.
8. J’explique ma pensée par un exemple. Le corps de l’homme nous présente d’abord une certaine masse de chair, et une certaine forme de beauté; puis il nous offre des membres distincts et coordonnés entre eux, et différentes humeurs dont le juste équilibre constitue l’état de santé. Mais ce corps est régi par une âme qui lui a été adjointe, et qui est douée de raison. En outre cette âme, quoique soumise au changement, peut entrer en participation de la sagesse immuable et divine. C’est de cette sagesse que le psalmiste a dit, « que toutes ses parties sont dans une parfaite union entre elles »; parce que les saints, comme autant de pierres vivantes, entrent dans la construction de cette Jérusalem céleste qui est notre mère immortelle. Aussi le psalmiste s’écrie-t-il: « O Jérusalem ! toi qui es bâtie comme une ville dont toutes les parties sont dans une parfaite union entre elles ( Ps., CXXI, 3 )». (390) Cette parfaite union désigne ici le bien souverain et immuable, c’est-à-dire Dieu, sa sagesse et sa volonté; et c’est du même Dieu que le même psalmiste a dit dans un autre endroit « Seigneur, vous les changerez, et ils seront changés, mais pour vous, vous êtes éternellement le même ( Ps., CI, 27, 28). »
CONTINUATION DU MÊME SUJET.
Eh bien! Supposons maintenant un homme si doué de sagesse et de raison, qu’il entre pour ainsi dire en participation de l’éternelle et immuable vérité. Certes, il consultera cette vérité dans toutes ses actions, et il ne fera rien sans avoir auparavant connu à sa lumière, qu’il peut le faire. Il agira donc toujours avec certitude, parce que toujours il lui sera soumis et obéissant. Je suppose encore que ce même homme, docile aux inspirations de la justice divine qui lui parle au fond du coeur, et qui lui intime ses ordres dans le secret de l’âme, s’applique à des oeuvres de miséricorde pénibles et fatigantes, en sorte qu’il y contracte une grave maladie. Alors deux médecins sont appelés: l’un affirme que la maladie a pour cause l’appauvrissement ries humeurs, et l’autre, leur trop grande abondance. Le premier dit vrai, et le second se trompe, et toutefois ils ne se prononcent tous deux que d’après les causes, secondes , c’est-à-dire d’après les phénomènes pathologiques. Mais si l’on voulait remonter à la cause première, l’on arriverait à ce travail volontaire imposé par l’âme, qui a douloureusement affecté le corps qu’elle régit. Cependant ce ne serait pas là, rigoureusement parlant, la cause première de la maladie, car au-dessus nous découvrons l’immuable sagesse de Dieu. Et parce que cet homme a voulu en toute charité suivre les ineffables inspirations de cette sagesse et obéir à ses ordres, il s’est volontairement appliqué au travail où il a pris son mal. Ainsi la cause réellement première de cette maladie est la volonté de Dieu.
Je suppose encore dans cette oeuvre de charité et de miséricorde notre sage emploi des serviteurs qui , en concourant à cette bonne oeuvre, se proposent bien moins de servir Dieu que de s’assurer un gain temporel, ou d’éviter quelque dommage matériel. Bien plus, la nature de son travail exige l’adjonction et le service de plusieurs bêtes de somme. Mais celles-ci étant des animaux sans raison, ne sauraient, en lui prêtant leurs bons offices, avoir la moindre idée du bien auquel elles coopèrent, et elles n’agissent que par l’instinct du plaisir ou la crainte du châtiment. Enfin, ce même homme a besoin, pour achever son oeuvre, d’employer des créatures insensibles, comme le blé, le vin, l’huile, la laine, l’argent, le papier et autres choses de ce genre. Certes, dans tout le cours de cet ouvrage, ces diverses créatures, animées ou inanimées, subissent, sous l’influence des lieux, des temps et des circonstances, mille altérations successives. Elles se déplacent, s’usent et se réparent; elles se brisent et se renouvellent. Mais la cause première de tous ces changements et de tous ces mouvements n’est autre que la volonté invisible et immuable du Seigneur. C’est cette sagesse suprême qui, résidant en l’âme de notre juste, comme en son sanctuaire , emploie par son ministère les bons et les méchants, les animaux irraisonnables et les créatures insensibles. Mais elle n’agit ainsi que parce qu’antérieurement elle s’est rendue maîtresse de cette âme bonne et sainte en la soumettant au joug de la piété et de la religion.
EMPIRE SOUVERAIN DE DIEU SUR TOUTE CRÉATURE.
9. Cette parabole, où je fais agir un sage qui porte encore le poids d’un corps mortel, et qui ne voit encore qu’imparfaitement l’éternelle vérité, peut également s’appliquer à une famille dont tous les membres seraient vraiment chrétiens, et à une ville, à un Etat où le pouvoir et la direction des affaires seraient confiés à des hommes pieux, saints et soumis à Dieu. Mais une si belle organisation ne se rencontre point ici-bas : car sur cette terre d’exil nous sommes soumis à l’épreuve et à la mort, et nous devons par la patience et la douceur vaincre le mal et surmonter l’affliction. Aussi nos pensées s’élèvent d’elles-mêmes vers cette patrie supérieure et céleste dont nous sommes éloignés. C’est là, en effet, que réside dans toute sa plénitude cette volonté du Seigneur qui e rend ses anges aussi « légers que les vents, et ses ministres aussi ardents que les flammes ( Ps., CIII, 4) ». Unis entre eux (391) par les liens intimes de la paix et de la charité, ces esprits célestes n’ont qu’une seule et même volonté, en sorte que le feu de l’amour divin transforme leurs coeurs en un seul coeur. Mais ce coeur est le trône sublime, saint et mystérieux, où la volonté du Seigneur siège comme dans son temple et son sanctuaire, et d’où elle meut dans tout l’univers, et avec un ordre et une sagesse suprêmes, l’ensemble des créatures, tant les esprits que les corps. Elle les dirige toutes vers l’accomplissement de ses immuables décrets, et sait y employer également les êtres spirituels et corporels, les animaux irraisonnables et les justes comme les impies. Seulement elle conduit les premiers par sa grâce et contraint les autres par son autorité.
Mais de même que dans l’ordre physique les corps lourds et inférieurs reçoivent l’influence des corps plus légers et supérieurs, ainsi dans l’ordre moral tous les corps obéissent à l’action de l’esprit de vie. Dans l’animal irraisonnable, cet esprit de vie est soumis à celui de l’homme doué de raison; et dans l’homme, qui par le péché s’est éloigné de Dieu, ce même esprit de vie est dirigé selon l’avantage des justes et des élus. Enfin, ceux-ci n’agissent eux-mêmes que sous la dépendance de Dieu. Il nous est donc facile de comprendre comment toutes les créatures obéissent en dernier ressort au Dieu qui leur a donné l’être, qui les a créées pour lui. Ainsi la volonté de Dieu est la cause première et souveraine de toutes les formes que revêtent les créatures corporelles, et de tous les mouvements qu’elles reçoivent. Et, en effet, l’ensemble de la création peut être considéré comme un état vaste et immense, où il ne se produit aucun mouvement visible et sensible, sans que l’impulsion première ne parte du palais secret et invisible du Maître et du souverain. Car c’est toujours lui qui tantôt commande et tantôt permet, selon que les arrêts de sa suprême justice, distribuent les récompenses et les châtiments, les grâces et les faveurs.
10. L’apôtre saint Paul, courbé sous le poids d’un corps qui se corrompt et appesantit l’âme, ne voyait encore l’éternelle vérité qu’en partie et comme sous des images obscures. Aussi désirait-il d’être dégagé des liens du corps et d’être avec Jésus-Christ; et « gémissant en lui-même, il vivait dans l’attente de l’adoption des enfants de Dieu, qui sera la délivrance de nos corps ( Rom., VIII, 23 ) ». Toutefois il a bien pu prêcher Jésus-Christ tantôt de vive voix, ou par écrit, et tantôt par le sacrement de son corps et de son sang. Mais ici ces mots : Sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ, ne signifient sous ma plume ni la parole de l’Apôtre, ni la langue qui était l’instrument de cette parole. L’on ne doit point également les entendre du papier ou de l’encre qui lui servaient pour écrire, ni des livres qu’il prie Timothée de lui rapporter. Je veux expressément marquer le pain et le vin qui sont des fruits de la terre, et que nous prenons comme nourriture spirituelle de nos âmes, après que la prière du prêtre les a mystiquement consacrés en souvenir de la passion du Sauveur Jésus. Quand l’action de l’homme agit sur ces espèces visibles, elle n’en fait le sacrement du corps et du sang de Jésus-Christ que par l’opération invisible de l’Esprit-Saint. Car tout ce que l’homme fait au dehors dans cet ineffable mystère, c’est Dieu qui l’opère secrètement. Le premier il meut par des ressorts cachés soit l’âme de l’homme, soit la volonté et l’obéissance des esprits invisibles. Est-il donc étonnant que ce même Dieu emploie à son gré, pour manifester sa présence, les créatures corporelles et sensibles dont il a peuplé le ciel et la terre, la mer et les airs? Mais quant à son essence, nous ne saurions jamais lavoir, parce qu’elle est souverainement immuable, et qu’aucun esprit créé ne peut en sonder les impénétrables mystères.
CARACTÈRE DU MIRACLE.
11. C’est par l’action de cette
providence qui gouverne le monde des esprits et des corps, que les eaux de la
mer se condensent en vapeurs, et à certaines époques fixes de l’année, se
répandent sur la surface de la terre. Mais la prière du saint prophète Elie
frappa
Qui fait monter l’humidité du sol, de la racine de la vigne jusqu’à la grappe du raisin, et qui la transforme en un vin délicieux, si ce n’est le Dieu dont saint Paul a dit, « que l’homme plante et arrose, mais que le Seigneur seul donne l’accroissement ( I Cor., III, 7 ) »? Toutefois, lorsque la volonté du Sauveur Jésus changea avec une étonnante rapidité l’eau en vin, tous, et les plus incrédules eux-mêmes, y reconnurent l’oeuvre de la puissance divine. N’est-ce pas Dieu qui dans le cours ordinaire de la nature revêt les arbres de feuilles et ‘de fleurs? Et toutefois , lorsque la verge d’Aaron fleurit miraculeusement, ne peut-on pas dire que la volonté du Seigneur parla au doute de l’homme ? L’accroissement des végétaux et la reproduction des animaux sont également dus à la force productrice de la matière. Mais qui a donné à la terre cette force, si ce n’est le Dieu qui au commencement lui commanda de produire les plantes et les animaux, et qui par cette parole créatrice en régla l’ordre, l’économie et la conservation? Aussi, quand le Seigneur changea en serpent la verge de Moïse, ce fut un miracle, parce que cette verge, quoique susceptible en elle-même de transformation, parut d’une manière subite et inaccoutumée, changée en serpent. Or, celui qui donne la vie à tout être qui vient au monde, est le même Dieu qui montra sa puissance en communiquant à ce serpent une éphémère existence.
MÊME SUJET.
Lorsqu’à la voix d’Ezéchiel les morts reprirent la vie, qui anima de nouveau ces cadavres? Ce fut celui qui chaque jour anime l’enfant dans le sein de sa mère, et qui l’amène à l’existence pour le conduire plus tard au tombeau. Mais parce que ce double phénomène de la naissance et de la mort se produit régulièrement, et que semblable à un fleuve qui nous cache sa source et son embouchure, il ne laisse apercevoir que son cours, les hommes le considèrent comme un effet purement naturel. Quand il arrive, au contraire que Dieu, pour nous donner un salutaire avertissement, dérange cet ordre, nous crions au miracle.
LE MIRACLE ET
12. Mais ici se présente une difficulté qui peut paraître grave à un esprit faible et borné: Pourquoi l’art de la magie reproduit-il ces mêmes miracles? L’Ecriture nous apprend, en effet, que les magiciens de Pharaon imitèrent quelques-uns des prodiges qu’avait faits Moïse, et spécialement qu’ils changèrent leur verge en serpent. Mais comment expliquer que ce pouvoir des magiciens, qui avait pu produire des serpents, se soit subitement arrêté devant un insecte aussi petit que la mouche? Car le moucheron n’est qu’une très-petite espèce de mouche, et ce fut la troisième plaie qui frappa les superbes égyptiens. Mais alors les magiciens s’avouèrent vaincus, et ils s’écrièrent : « Le doigt de Dieu est là ( Exod., VII, VIII ». Il nous est ainsi facile de comprendre que si les anges rebelles, que l’Apôtre nomme les puissances de l’air, peuvent du sein des ténébreux cachots, où ils ont été précipités des hauteurs célestes, opérer par la magie quelques prestiges, ils ne le peuvent que dans l’étendue de la permission qu’ils en reçoivent de Dieu. Or, le Seigneur leur donna alors cette latitude, soit pour permettre que les Egyptiens s’affermissent dans leurs erreurs, soit pour préparer le triomphe de la vérité en la personne des magiciens, qui s’étaient tout d’abord attiré par leurs prestiges l’admiration générale. Mais on peut encore dire qu’en nous attestant ces opérations magiques, l’Ecriture veut nous faire comprendre que les fidèles ne doivent point désirer beaucoup le don des miracles. Elle veut aussi nous rappeler que ces mêmes prestiges sont à l’égard des justes un exercice pour leur vertu, et une épreuve de leur patience. Ce fut, en effet, par suite de cette grande puissance du démon sur les éléments et sur les hommes, que Job perdit tous ses biens et ses enfants, et qu’il fut frappé en son corps d’une plaie affreuse. (393)
A DIEU SEUL LE POUVOIR DE CRÉER.
13. Ce serait
néanmoins une grave
erreur que de penser que les anges rebelles peuvent commander en
maître aux
créatures matérielles et sensibles. En
réalité, ces créatures n’obéissent
qu’à
Dieu, puisque lui seul permet aux démons de s’en servir
selon les arrêts de sa
souveraine justice et de son immuable équité. C’est
ainsi que par l’emploi de
l’argent les impies et les réprouvés semblent user
à leur gré de l’eau, du feu
et de la terre. Et toutefois ils n’en usent que dans les limites
que Dieu leur
a tracées. On ne saurait donc attribuer aux mauvais anges un
pouvoir vraiment
créateur, parce qu’ils firent que les magiciens de Pharaon
résistèrent au
serviteur du vrai Dieu, et qu’ils produisirent également
des serpents et des
grenouilles : car ils ne les créèrent point. Et, en
effet, les germes de tous
les corps qui existent reposent paisibles et inaperçus dans les
divers éléments
de l’univers. Notre oeil, il est vrai, peut en découvrir
quelques-uns dans la
fructification des plantes et la reproduction des animaux. Mais tous
les autres
nous sont entièrement inconnus et se rapportent à
l’acte premier de la
création. Aussi est-il dit dans
Au reste, cette puissance de fécondité, qui fut alors communiquée à l’eau et à la terre, ne s’épuisa point en ces productions premières. Elles la conservent toujours; seulement le milieu propre à favoriser en elles de nouvelles générations, leur fait souvent défaut. Un sarment, par exemple, produit un cep de vigne, lorsqu’il est planté dans un terrain convenable. Mais ce sarment lui-même provient d’un pépin qui contient en germe un cep nouveau. Jusque-là, nous pouvons saisir le phénomène de la reproduction; mais vouions-nous ensuite analyser ce pépin, nous serons forcés d’y reconnaître une fécondité réelle, quoique si bien cachée qu’elle échappe à toutes nos observations. Et, en effet, sans cette fécondité inhérente et absolue, comment la terre produirait-elle mille plantes dont les graines n’ont point été semées? Comment encore la terre et l’eau enfanteraient-elles en dehors de tout accouplement des sexes tant d’animaux, dont la génération spontanée est contraire à toutes les lois connues, et qui néanmoins naissent, croissent et se multiplient? On peut citer en preuve la fécondation des abeilles qui recueillent sur les fleurs la poussière séminale. Or, celui qui a créé cette poussière est le Dieu qui a créé tout ce qui existe; et tous les êtres qui naissent sous nos yeux, reçoivent de cette fécondité première que possèdent les éléments, le germe et le développement de leur existence. Aussi les progrès de leur accroissement, et la variété de leurs formes sont-ils subordonnés aux règles de leur primitive génération.
C’est pourquoi nous ne disons point que le père et la mère soient les créateurs de leurs enfants, ni que les laboureurs soient les créateurs de leurs moissons, quoique au dehors Dieu emploie leur intermédiaire pour opérer en secret par sa propre puissance la naissance de l’enfant et la production des moissons. Et. de même, nous ne pouvons considérer comme vraiment créateurs, ni les bons anges, ni les mauvais, lorsque, connaissant en raison de la subtilité de leur intelligence et de leur corps, les germes cachés des êtres, ils les disséminent secrètement dans les milieux qui leur conviennent, et eu favorisent ainsi le rapide développement. Mais ici encore les bons anges ne font le bien que selon les ordres du Seigneur, et les mauvais n’opèrent le mal que selon la juste permission qu’il leur en donne. Car si le démon a par lui-même la volonté de faire le mal, Dieu ne lui accorde que pour des raisons justes et équitables le pouvoir de le faire, Or, ces raisons sont de la part du Seigneur, tantôt de châtier le démon ou le pécheur, et tantôt de punir l’impie et de glorifier le juste.
14. C’est pourquoi l’Apôtre saint Paul séparant l’action intérieure et secrète de Dieu de l’action extérieure et visible de la créature, dit par analogie avec les travaux de l’agriculture : « J’ai planté, Apollo a arrosé, mais e Dieu a donné l’accroissement ( I Cor., III, 6 ) ». Ainsi encore dans l’homme, Dieu seul peut justifier l’âme, tandis que la prédication extérieure de l’Evangile peut être le fait d’un vrai zèle, ou même par occasion d’une jalouse rivalité. Et (395) de même, le Seigneur opère secrètement la création des êtres visibles, et dirige l’action extérieure des anges bons ou mauvais, des justes et des pécheurs, et tous les animaux selon les décrets de sa sagesse, la mesure des forces qu’il a départies à chacun, et l’opportunité des circonstances. En un mot, il agit sur la nature par la création, comme l’homme agit sur la terre par l’agriculture. D’où il suit qu’à l’aide de leurs opérations magiques les mauvais anges ne peuvent pas plus être considérés comme les créateurs des grenouilles et des serpents que les hommes pervers ne le sont des moissons dues à leurs travaux.
15. Jacob avait placé des branches de couleur, variée dans les canaux où ses brebis venaient boire, afin qu’elles conçussent en les regardant; et néanmoins l’on ne peut dire qu’il créât en elles la variété des toisons. Bien plus, ni les brebis, ni les béliers ne furent par rapport à leurs agneaux les créateurs de cette variété. Seulement l’impression qui se fit en eux par la vue de ces diverses baguettes réagit nécessairement sur les fruits de leur reproduction, en sorte que les agneaux de la première saison étaient seuls marqués de différentes couleurs. Ce phénomène peut sans doute s’expliquer par la double réaction du cerveau sur les organes, et des organes sur le cerveau; mais en dernière analyse il faut y reconnaître l’acte et la disposition de cette sagesse souveraine et éternelle, qui, par son immensité remplit tous les lieux , et qui, immuable en son essence, n’abandonne aucun des êtres soumis au changement , parce qu’elle les-a tous créés. Que les brebis de Jacob produisissent des agneaux et non des verges, ce frit le fait de cette sagesse immuable et cachée qui a créé toutes choses. Mais que la variété des verges influât sur la couleur des agneaux, ce fut au dehors le résultat de l’impression que produisit sur le cerveau des brebis la vue de ces verges, et au dedans ce fut la conséquence du mode de conception qu’elles ont reçu de la puissance intime du Créateur. Au reste, il serait trop long et peu nécessaire d’expliquer ici comment dans la mère les sensations du cerveau modifient la forme du foetus, et il suffit de dire qu’on ne saurait affirmer qu’elle crée le corps de son enfant. Et en effet, l’origine première de tout être sensible et corporel, non moins que le mode, la raison et la disposition qui le tirent du néant, et le revêtent de tel caractère plutôt que de tel autre, dérivent de l’Etre suprême qui est par essence la vie intelligente et incommunicable. Cet Etre premier et souverain domine tous les êtres, et il les soumet tous, même les plus petits et les plus obscurs, à l’action de ses lois. Je n’ai donc rappelé le fait des troupeaux de Jacob que pour avoir occasion de dire que, malgré l’industrie avec laquelle il disposa ses baguettes, il ne fut point à l’égard des agneaux, ni des chevreaux, le créateur des variétés de leurs toisons. On ne peut non plus le dire des mères qui agirent seulement selon les lois de la nature, en maculant leurs fruits des taches dont leurs yeux avaient été constamment frappés. Mais surtout, nous sommes bien moins encore autorisés à soutenir que les mauvais anges créèrent les serpents et les grenouilles que tirent paraître les magiciens de Pharaon.
TOUTES LES CAUSES ONT LEUR PRINCIPE EN DIEU.
16. Et en effet, autre est le pouvoir de créer et de régir une créature quelconque, comme cause première et efficace de toute existence : or, ce pouvoir n’appartient qu’au Dieu qui a créé toutes choses; et autre est la faculté d’agir au dehors dans la limite des forces et des moyens qu’il nous donne, en sorte que nous fassions à notre gré paraître ou disparaître cet être que le Seigneur aura créé et que nous en changions la forme et les qualités. Et en effet, cet être existe originairement et primitivement dans l’ensemble des éléments, et il lui suffit de rencontrer un milieu favorable pour qu’il se produise soudain. Ne disons-nous pas qu’une mère est enceinte de son enfant? et de même, l’univers est plein d’embryons qui ne demandent qu’à se développer, et dont la création est l’oeuvre de cette essence suprême sans laquelle rien ne saurait ni naître, ni mourir, ni venir à l’existence, ni disparaître. Mais il faut raisonner autrement de l’emploi extérieur des causes secondes. Quoique souvent miraculeuses, elles n’en suivent pas moins les lois de la nature, en ce sens qu’elles favorisent le développement rapide et soudain de certains êtres qui reposaient cachés et inconnus dans le sein de la nature. Or, nous disons que ces êtres sont créés, parce qu’ils s’épanouissent au dehors par l’extension des (395) forces vitales que leur a secrètement distribuée avec poids, nombre et mesure, Celui qui dis pose de toutes choses avec sagesse, justice et équité. Au reste, un tel emploi des cause; secondes peut appartenir aux mauvais ange; et aux pécheurs, ainsi que je l’ai prouvé par l’exemple de l’agriculture.
17. Quant aux animaux, il nous semblerait tout d’abord assez difficile d’expliquer comment ils recherchent instinctivement ce qui peut leur plaire, et évitent ce qui peut leur déplaire. Mais combien de savants ont étudié cette question , et peuvent nous dire quelles plantes, quelles viandes, quelles combinaisons, et quelles affinités ou répulsions des fluides et des éléments donnent naissance aux animaux? Et néanmoins, qui a jamais considéré ces savants comme les créateurs du règne animal? Au reste, si l’homme, même le plus impie, peut expliquer la formation des vers et des mouches, est-il étonnant que les mauvais anges aient connu, en raison de la subtilité de leur esprit, en quels lieux et en quels éléments reposaient les embryons des grenouilles et des serpents. Ce sont ces embryons qu’ils placèrent, il est vrai, dans des conditions si favorables qu’ils en accélérèrent le développement ; mais en réalité, ils ne les créèrent pas. Toutefois, cette oeuvre parut un véritable prodige, parce qu’elle était extraordinaire, car nous n’admirons point ce que nous faisons habituellement.
Peut-être aussi vous étonnerez-vous d’un développement si prompt, et de ces éclosions spontanées; mais observez que même avec des moyens purement humains, nous obtenons de semblables résultats. D’où vient, en effet, que les vers s’engendrent plus facilement dans les cadavres l’été que l’hiver, et à une température chaude qu’à une exposition froide? Mais ici, la puissance de l’homme est d’autant plus faible que son intelligence est moins étendue, et que l’engourdissement de ses membres se prête plus difficilement au rapide mouvement des corps. Au contraire, plus il est facile aux anges, bons ou mauvais, d’agir sur les éléments et les causes secondes, plus aussi la célérité de leurs opérations nous paraît merveilleuse.
18. Cependant le seul et unique Créateur est le Dieu qui forme le germe de tous ces différents êtres, et qui ne partage avec personne sa puissance créatrice. Car c’est en lui seul que reposent dès le commencement l’ordre de la création, la sagesse de ses plans et l’équilibre de ses forces. C’est encore lui seul qui veut bien communiquer aux anges quelque extension de son ineffable pouvoir; en sorte qu’ils ne font que ce qu’il daigne leur permettre de faire, et qu’ils deviennent impuissants, dès qu’il leur retire cette permission. Comment, en effet, expliquer autrement, que les magiciens de Pharaon n’aient pu rassembler des moucherons, après avoir produit des grenouilles et des serpents? Certes, il faut ici reconnaître la défense absolue de Dieu et l’action immédiate de l’Esprit-Saint. Au reste, ils l’avouèrent eux-mêmes, quand ils dirent: «Le doigt de Dieu est là ( Exod., VII, 12 ) ». Mais que peuvent faire les anges en vertu même de leur nature? De quoi sont-ils incapables sans une permission expresse? et quelles opérations sont incompatibles avec leur condition d’êtres spirituels? ce sont autant de questions qu’il est impossible à l’homme de résoudre, à moins qu’il n’ait reçu de Dieu ce don spécial que l’Apôtre nomme « le discernement des esprits (I Cor., XII, 10 ) ». Nous savons en effet que l’homme possède la faculté de marcher, et qu’on peut lui en ôter l’exercice : mais nous n’ignorons point qu’il ne pourrait voler, quand même on lui en donnerait la permission. Et de même les anges inférieurs peuvent faire certaines choses, si Dieu le leur permet par l’intermédiaire des anges supérieurs, et ils ne peuvent en faire quelques autres, même avec l’autorisation de ceux-ci, parce que le Seigneur a voulu limiter l’exercice de leur puissance. C’est que souvent il ne permet pas aux esprits angéliques de faire tout ce qui serait dans le droit et les attributions de leur nature.
19. Au reste nous devons reconnaître l’action des anges dans les divers phénomènes qui accompagnent ordinairement le cours des saisons et l’ordre de la nature. Tels sont le lever et le coucher des astres, la naissance et la mort des hommes et des animaux, la reproduction si variée des plantes et des arbres, les nuées et les nuages, la neige et la pluie, la foudre et le tonnerre, les éclairs et la grêle, le vent et le feu, le froid et le chaud. Tels sont encore quelques autres phénomènes qui ne se montrent que plus rarement, comme les éclipses, les comètes, les tremblements de terre, la naissance des monstres, et autres (396) prodiges de ce genre. J’observe néanmoins que la cause première et souveraine de to us ces phénomènes est la volonté de Dieu. Aussi le psalmiste, après en avoir énuméré plusieurs, « le feu, la grêle, la neige, la gelée et le souffle des tempêtes » a-t-il soin d’ajouter « qu’ils obéissent à la parole du Seigneur ( Ps., CXLVIII, 8 )». Il prévient ainsi l’erreur de ceux qui, en dehors de la volonté divine, les attribueraient soit au hasard, soit à des causes purement physiques, ou même à l’action unique des anges.
SIGNES SACRÉS. EUCHARISTIE.
Mais il est encore d’autres phénomènes qui, sans cesser de se produire par l’intermédiaire des créatures sensibles et matérielles, deviennent à notre égard une manifestation plus spéciale de la puissance divine. Ce sont alors de vrais miracles et de véritables prodiges: et néanmoins la personne même de Dieu ne s’y montre pas toujours. Mais lorsqu’elle nous y apparaît, tantôt c’est par le ministère d’ un ange, et tantôt en la forme d’un être qui n’est point un ange, quoiqu’il soit mu et dirigé par un ange. Dans le second cas, cet être peut déjà exister, et il suffit d’en altérer légèrement la forme pour qu’il nous soit un signe de la volonté du Seigneur. D’autres fois cet être est créé tout exprès ; et dès que sa mission est remplie, il rentre dans le néant. C’est ainsi que les prophètes parlant au nom du Seigneur, emploient cette formule : « Le Seigneur a dit», ou bien : « Le Seigneur a dit ces choses ( Jerem., XXI, 1,2. ) ». Mais il leur arrive aussi d’omettre cette précaution oratoire, et de parler, comme s’ils étaient la personne même du Seigneur. « Je te donnerai l’intelligence, dit le psalmiste, et je t’enseignerai la voie où tu dois marcher (Ps., XXXI, 8 ) ». Quelquefois même, ce n’est plus en paroles, mais par des actes positifs que les prophètes s’identifient avec Dieu, et qu’ils agissent en son nom. Nous le voyons dans le prophète Ahias. Il déchira son manteau en douze parts, et en donna dix à Jéroboam, officier du roi Salomon, qui devait fonder le royaume d’Israël ( III Rois, XI, 30, 31 ). Tantôt encore un être brut et insensible est choisi du milieu des corps terrestres pour symboliser la même signification. Ainsi Jacob, après un songe mystérieux, consacre la pierre qu’il avait mise sous sa tête ( Gen., XXVIII, 18 ). Tantôt aussi la main de l’homme façonne à ce dessein un objet qui peut subsister quelque temps, comme le serpent d’airain, des caractères alphabétiques, ou qui se détruit par l’usage, comme le pain eucharistique par la communion.
20. Cependant parce que ces différents signes, ou symboles, sont l’oeuvre de l’homme, et que nous les comprenons facilement, nous pouvons bien les honorer religieusement, mais nous ne saurions les admirer comme étant miraculeux. Plus au contraire l’action des anges nous paraît difficile et cachée, et plus nous la trouvons surnaturelle; quoiqu’elle ne soit réellement pour eux que bien facile et bien connue. Or, c’était un ange qui parlait au nom et en la personne du Seigneur, quand il disait à Moïse : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob » ; car l’Ecriture avait dit précédemment : « L’ange du Seigneur lui apparut (Exod., III, 6, 2 )». Mais c’était un homme qui parlait au nom et en la personne du Seigneur, lorsque le psalmiste disait : « Ecoute, mon peuple, et je vais te convaincre; écoute, Israël, et je te rendrai témoignage : je suis le Seigneur ton Dieu ( Ps., LXXX, 9, 11 ) ». La verge de Moïse était un signe de la puissance divine, et elle fut changée en serpent par le pouvoir d’un ange; mais Jacob, qui ne pouvait opérer un semblable prodige, ne laissa pas de choisir une pierre pour l’ériger comme un monument de la protection du Seigneur. Au reste, il y a une grande différence entre l’action d’un ange et celle d’un homme: la première exerce notre esprit et excite notre étonnement, la seconde au contraire n’exige que notre attention. L’objet auquel se rapportent ces deux actions peut être le même, mais la manière de le signifier ou représenter, est bien différente. C’est comme si l’on écrivait le nom de Dieu en lettres d’or, ou avec de l’encre. L’un serait précieux, et l’autre vil et commun, et toutefois ce serait toujours le même nom.
La verge de Moïse et la pierre de Jacob signifiaient donc également Jésus – Christ ; et même cette pierre le représentait bien mieux que les serpents que produisirent les magiciens de Pharaon. L’huile que Jacob répandit sur la pierre, symbolisait l’humanité du Christ. Car c’est en cette humanité sainte qu’il « a été sacré d’une onction de joie qui (397) l’élève au-dessus de tous ceux qui doivent la partager ( Ps., XLIV, 8 )». Ainsi encore la verge de Moïse changée en serpent, signifiait le même Jésus-Christ qui devait se faire obéissant jusqu’à la mort de la croix. Aussi nous dit-il, en son Evangile: «Comme Moïse éleva le serpent au désert, ainsi faut-il que le Fils de l’homme soit élevé, afin que celui qui croit en lui, ne périsse point, mais qu’il ait la vie éternelle (Jean, III, 14, 15 ) ». Et en effet, tons ceux qui dans le désert regardaient le serpent d’airain , ne succombaient point aux morsures des serpents, et de même « le vieil homme a été crucifié en nous avec le Christ, afin que le corps du péché soit détruit (Rom., VI, 6 ) ». Car le serpent signifie ici la mort, puisque ce fut lui qui l’introduisit dans le paradis terrestre. Au reste, c’est une manière de parler assez commune que de prendre le nom de la cause ou de l’instrument pour l’effet qui en résulte.
Mais continuons ce parallèle. La verge de Moïse fut changée en serpent, et Jésus-Christ est mort sur la croix. Ce serpent redevint ensuite en sa première forme, et de même au jour de la résurrection Jésus-Christ reprit son corps tout entier, c’est-à-dire qu’il doit rase sembler autour de lui tous ses élus, Mais cette réunion n’aura lieu qu’au dernier jour, comme l’indique la queue du serpent, que saisit Moïse pour qu’il redevînt une verge. D’un autre côté les serpents des magiciens nous représentent les incrédules et les impies qui, s’ils ne croient en Jésus-Christ, sont destinés à la mort éternelle, et ne partageront point la gloire de sa résurrection. Sans doute, comme je l’ai déjà observé, la pierre de Jacob avait une bien plus haute signification que les serpents des magiciens, et néanmoins le fait de ceux-ci dut paraître bien plus merveilleux. Mais ici les circonstances extérieures ne peuvent pas plus préjudicier au sens intrinsèque des choses, que si l’on écrivait en lettres d’or le nom d’un homme, et celui de Dieu avec de l’encre.
21. Quant à la manière dont les anges produisirent, ou firent paraître sur le Sinaï les feux et les nuées, soit que le Fils, ou l’Esprit-Saint se montrassent sous ces symboles, quel est l’homme qui se flatterait de le savoir? Ce secret nous est caché, comme l’est à l’enfant le mystère eucharistique. Il voit bien qu’on place du pain sur l’autel, et qu’après le sacrifice on mange ce pain ; mais il ne peut comprendra comment ce pain est changé au corps de Jésus-Christ, et devient ainsi un sacrement. Supposons encore que cet enfant ne puisse s’instruire ni par lui-même, ni par le secours d’aucun maître, et qu’il assiste néanmoins à la célébration des divins mystères, quand le prêtre offre et distribue la sainte Eucharistie. Si une personne de poids et d’autorité lui dit alors que le pain et le vin sont le corps et le sang de Jésus-Christ, il croira tout simplement qu’autrefois Jésus-Christ s’est montré aux hommes sous la figure du pain, et que du vin a coulé de la blessure de son côté. C’est pourquoi je n’ai gardé d’oublier ma faiblesse personnelle, et je prie aussi mes frères de se rappeler leur propre fragilité, afin que ni les uns, ni les autres, nous ne soyons assez téméraires pour franchir les bornes de l’infirmité humaine: Et en effet comment les anges opèrent-ils ces divers prodiges, ou plutôt, comment Dieu les opère-t-il par ses anges? Comment encore y emploie-t-il quelquefois les mauvais anges, soit qu’il laisse un libre cours à leur malice, soit qu’il leur intime ses ordres et ses volontés? c’est là le secret du Très-Haut et du Tout-Puissant. Pour moi, je ne saurais ni pénétrer du regard ces profonds mystères, ni les expliquer par les forces de la raison, ou les comprendre par la perspicacité de l’esprit. Et toutefois je répondrai à toutes les questions qui me seront adressées sur ce sujet, avec non moins d’assurance que si j’étais un ange, un prophète ou un apôtre.
D’ailleurs le Sage nous dit que «les pensées des hommes sont timides, et nos prévoyances incertaines. Car le corps qui se corrompt appesantit l’âme; et cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées. Nous jugeons difficilement ce qui se passe sur la terre; et nous trouvons avec peine ce qui est sous nos yeux. Mais ce qui est dans le ciel, qui le découvrira? qui aura donc votre pensée, Seigneur, si vous ne donnez la sagesse, et si vous n’envoyez votre Esprit d’en haut ( Sag., IX, 14-17 )? » Ainsi je ne m’élève point jusqu’au ciel, et je ne cherche à connaître ni quelle est la dignité privée et personnelle de la nature angélique, ni quelle action corporelle lui est propre et spéciale. Cependant avec le secours de l’Esprit-Saint, que Dieu nous a envoyé d’en-haut, et sous (398) l’inspiration de la grâce qu’il a épanchée dans mon âme, j’ose affirmer en toute assurance que ni Dieu le Père, si son Verbe, ni l’Esprit-Saint, qui sont un seul et même Dieu, ne sont en eux-mêmes, et en leur substance sujets à un changement quelconque, et surtout qu’ils ne peuvent être vus par l’homme en leur essence divine. Et en effet, tout ce qui est muable et changeant n’est pas nécessairement visible, comme dans l’homme la pensée, le souvenir et la volonté, et comme en dehors de cet univers toute créature incorporelle. Mais tout ce qui est visible, est nécessairement soumis aux lois du mouvement et du changement.
APPARITIONS DIVINES PRODUITES PAR LE MINISTÈRE DES ANGES. CONCLUSION DE CE LIVRE.
22. Ainsi, parce que la substance de Dieu, ou, si vous aimez mieux, l’essence divine, c’est-à-dire, selon notre faible manière de comprendre les choses, le Père, le Fils et le Saint-Esprit, est absolument immuable de sa nature, elle ne peut être visible par elle-même. C’est pourquoi toutes les apparitions dont le Seigneur daigna, selon les temps et les circonstances, favoriser les patriarches et les prophètes, eurent lieu par l’intermédiaire des créatures. Sans doute je ne saurais expliquer comment Dieu y employa ses anges, mais je n’hésite pas à dire qu’ils opérèrent ces diverses apparitions. Et en parlant ainsi, je ne le fais pas de moi-même, car je pourrais vous paraître peu sensé, tandis que je m’efforce d’être « sage avec sobriété, et selon la mesure» de la foi « que Dieu m’a départie ( Rom., XII, 3 ) ». Oui, comme dit encore le même apôtre, « j’ai cru, et c’est pourquoi j’ai parlé ( II Cor., IV, 13 ) ». Ici en effet je m’appuie sur l’autorité des saintes Ecritures; et ‘il n’es point permis de rejeter ce fondement de la révélation divine pour s’égarer dans de vaines aberrations d’esprit, où nos sens ne peuvent nous guider, et où la raison ne saurait saisir les traits, ni le rayonnement de la vérité. Or dans l’épître aux Hébreux, l’Apôtre distingue la promulgation de la loi nouvelle de la promulgation de la loi ancienne; il marque les convenances du temps et des siècles qui les séparent, et il dit expressément que les prodiges et les voix du Sinaï furent l’oeuvre des anges. Au reste, voici comment il s’exprime : « Quel est l’ange à qui le Seigneur ait jamais dit : Asseyez-vous à ma droite, jusqu’à ce que j’aie mis vos ennemis sous vos pieds? Tous les anges ne sont-ils pas des esprits qui servent le Seigneur, envoyés pour leur ministère en faveur de ceux qui hériteront du salut (Hébr., I, 13, 14 )?»
Peut-on désirer un témoignage plus formel que tout se fît alors par le ministère des anges, et pour nous, c’est-à-dire pour le peuple de Dieu auquel est promis l’héritage de la vie éternelle? Aussi le même apôtre écrit-il aux Corinthiens: « Toutes les choses qui arrivaient aux Juifs étaient des figures; et elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps ( I Cor., X, 11 ). » Mais faut-il prouver que Dieu nous a parlé
par son Fils, tandis que sur le Sinaï, il parla par ses anges? Saint Paul le tait dans le passage suivant avec la dernière évidence. « C’est pourquoi, dit-il, il faut garder plus fidèlement ce que nous avons entendu, de peur que nous ne soyons comme l’eau qui s’écoule. Car si la loi publiée par les anges est demeurée ferme, et si tonte transgression et toute désobéissance a reçu le juste châtiment qu’elle méritait; comment l’éviterons-nous, si nous négligeons une doctrine si salutaire? » Mais parce qu’ici vous pourriez demander quelle est cette doctrine, l’Apôtre prévient votre objection, et vous répond qu’elle est le Nouveau Testament, c’est-à-dire l’Evangile révélé aux hommes par Dieu lui-même, et non par le ministère des anges. «Cette doctrine, continue-t-il, annoncée d’abord par le Seigneur même, nous a été confirmée par ceux qui l’avaient apprise de lui; Dieu même appuyant leur témoignage par les miracles, par les prodiges, par les différents effets de sa puissance, et par les dons du Saint-Esprit distribués selon sa volonté (Hebr., II, 1-4 ) ».
23. Mais pourquoi, direz-vous, lisons-nous dans l’Exode, cette parole: « Dieu dit à Moïse »; et non point : l’ange dit à Moïse? C’est que dans l’arrêt judiciaire que récite l’huissier, il n’est point écrit : l’huissier a dit; mais bien le juge a prononcé. Ainsi encore, quand un prophète parle au nom du Seigneur, quoique nous disions : Le prophète a dit, nous comprenons bien que c’est Dieu qui a parlé par sa bouche. Et de même quand nous disons: Le Seigneur a dit, nous n’excluons point la (399) personne du prophète, et nous rappelons seulement quel est celui dont il est l’interprète. Au reste, souvent l’Ecriture, pour nous mieux faire connaître que l’ange dans ces circonstances parle au nom et en la personne de Dieu, s’exprime ainsi : Le Seigneur a dit. J’en ai ci-dessus rapporté divers exemples. Mais parce que plusieurs s’obstinent à voir dans l’ange que nomme ici l’Ecriture, le Fils de Dieu, que les prophètes par l’ordre de son Père, et par sa propre inspiration, ont appelé l’Ange du grand conseil, j’ai voulu transcrire ici le passage de l’épître aux Hébreux où l’Apôtre dit expressément que la loi fut donnée par les anges, et non par un ange.
24. Saint Etienne, dans le livre des Actes, ne s’exprime pas autrement que l’écrivain du Pentateuque. « Ecoutez, dit-il, mes frères et mes pères : le Dieu de gloire apparut à notre père Abraham quand il était en Mésopotamie ( Act., VII, 2) ». Et de peur qu’on ne s’imaginât qu’en disant : « le Dieu de gloire », il voulût affirmer qu’alors le Seigneur s’était montré en
son essence divine aux regards d’un homme, il a bien soin d’ajouter ensuite que ce fut un
ange qui apparut à Moïse. «
Moïse, dit-il, s’enfuit à cette parole, et il devint étranger en la terre de
Madian, où il eut deux fils. Quarante ans accomplis, l’ange lui apparut au
désert de la montagne de Sina, dans la flamme du feu d’un buisson. Et Moïse à
cet aspect admira cette vision ; et comme il approchait pour considérer, la
voix du Seigneur se fit entendre à lui, disant : Je suis le Dieu de tes pères,
le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac et le Dieu de Jacob. Et Moïse tremblant
n’osait regarder. Or le Seigneur lui dit : Délie ta chaussure, car le lieu où
tu es, est une terre sainte (Act., VII,
29-33 )». Certes ici, comme dans
25. Direz-vous peut-être qu’à la vérité Dieu apparut à Moïse en la personne d’un ange, mais qu’il se montra en son essence à Abraham? Eh bien! laissons de côté saint Etienne, et interrogeons le livre d’où il a pris son récit. N’y lisons-nous pas « que le Seigneur Dieu dit à Abraham »; et encore : « que le Seigneur Dieu apparut à Abraham (Gen., XII, 1, XVII, 1 )? Sans doute, il n’est pas fait ici mention de plusieurs anges; mais allons un peu plus loin; que nous dit l’écrivain sacré? « Or, le Seigneur apparut à Abraham assis à l’entrée de sa tente, à l’heure de midi, et comme il levait les yeux, trois hommes parurent debout près de lui (Gen., XVIII, 1,2 ) ». J’ai déjà parlé de ces trois hommes; c’est pourquoi je ne poserai qu’une seule question à ceux qui s’attachent à la lettre du texte sacré sans en comprendre le sens, ou qui, tout en le comprenant, chicanent sur les mots. Je leur demanderai donc comment Dieu eût pu apparaître en la personne de ces trois hommes, s’ils n’eussent été des anges, comme le prouve la suite du récit? Mais parce qu’il n’est pas dit: un ange lui parla, ou lui apparut, oseront-ils dire qu’à la vérité Moïse vit et entendit un ange, puisque l’Ecriture le marque expressément, tandis qu’Abraham vit réellement l’essence divine et entendit la voix de Dieu, puisque l’écrivain sacré n’affirme pas le contraire? Eh bien! est-il vrai que l’Ecriture ne fasse mention d’aucun ange dans les diverses visions qu’eut Abraham? Lorsqu’elle raconte le sacrifice d’Isaac, ne s’exprime-t-elle pas ainsi : « Dieu éprouva Abraham, et lui dit : Abraham, Abraham? Abraham répondit: Me voici. Et Dieu lui dit: Prends ton fils unique que tu chéris, Isaac, et va dans la terre de vision; et là tu l’offriras en holocauste sur une des montagnes que je te montrerai (Gen., XXII, 1,2 ). »
Certes, c’est bien de Dieu qu’il est ici parlé, et non d’un ange. Cependant, peu après, l’écrivain sacré continue en ces termes : « Or, Abraham étendant la main, saisit le glaive pour immoler son fils, et voilà qu’un ange «du Seigneur l’appela du haut des cieux, et lui dit: Abraham, Abraham. Lequel répondit: Me voici. Et l’ange dit : N’étends pas la main sur l’enfant, et ne lui fais aucun mal ». Qu’objecter contre un passage aussi formel? Dira-t-on que Dieu avait ordonné l’immolation d’Isaac, et qu’un ange vint s’y opposer? Mais alors Abraham eût désobéi à l’ordre du Seigneur pour se conformer à la défense de l’ange. N’est-ce pas tout ensemble risible et ridicule? Au reste, l’Ecriture ne nous permet même pas cette grossière et absurde interprétation, car elle ajoute aussitôt : « Je sais maintenant que tu crains Dieu, puisque tu n’as pas épargné ton fils unique, à cause de moi ». Or, ce mot, à cause de moi, indique la personne qui avait commandé le sacrifice, et ainsi l’ange est le Dieu d’Abraham, (400) ou plutôt c’est Dieu en la personne de l’ange. Mais poursuivons le récit sacré; il est bien
digne de notre attention, et nous y trouverons une mention expresse de l’ange. « Abraham levant les yeux, vit derrière lui un bélier embarrassé par les cornes dans un buisson; et il le prit, et l’offrit en holocauste pour son fils. Et il appela ce lieu d’un nom qui signifie, le Seigneur voit. C’est pourquoi on dit encore aujourd’hui : Le Seigneur verra sur la montagne ». Et de même, un peu auparavant, le Seigneur avait dit par la bouche de l’ange : « Je sais maintenant que tu crains Dieu». Ce n’est pas, toutefois, qu’il faille par là entendre que jusqu’à ce moment Dieu ignorât les dispositions d’Abraham. Seulement alors, Abraham eut conscience des sentiments héroïques de son coeur, sentiments qui le portèrent jusqu’à immoler son fils unique. Au reste, ce n’est ici qu’une manière de parler, selon laquelle la cause est mise pour l’effet. Ainsi nous disons que le froid est paresseux, pour signifier qu’il nous rend lents et paresseux. Lors donc que l’Ecriture dit que le Seigneur connut, elle veut dire qu’il donna occasion à Abraham de connaître la fermeté de sa foi. Or, sans cette épreuve, il l’eût ignorée. C’est encore dans le même sens qu’Abraham « appela ce lieu d’un nom qui signifie, le Seigneur voit»; c’est-à-dire, où il se laisse voir. Et en effet, l’écrivain sacré ajoute, « qu’aujourd’hui encore on dit: Le Seigneur verra sur la montagne ».
Pourquoi donc le même ange est-il nommé le Seigneur, si ce n’est parce qu’il représentait le Seigneur? Bien plus, dans les versets suivants, cet ange énonce une prophétie, et atteste ainsi que Dieu parlait par sa bouche: « Et l’ange du Seigneur appela une seconde fois Abraham du haut du ciel, disant : J’ai juré par moi-même, dit le Seigneur : parce que tu as fait cela, et que tu n’as pas épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai, et je multiplierai ta postérité comme les étoiles du ciel (Gen., XXII, 15, 17 ) ». Certes, il y a ici un rapport frappant entre l’ange qui parle au nom du Seigneur et les prophètes qui s’expriment ainsi : « Le Seigneur a dit ». Mais enfin pourquoi ne serait-ce pas Dieu le Fils qui dirait au nom de son Père : « Le Seigneur a dit »; et qui serait son ange ou son envoyé? Oui, sans doute, s’il ne se présentait soudain une difficulté inextricable en la personne des trois hommes que vit Abraham, et au sujet desquels il est dit « que le Seigneur apparut à Abraham ». Mais peut-être n’étaient-ils pas des anges, parce que l’Ecriture les appelle des hommes? Eh! lisez Daniel qui nous dit: « Voilà que l’ange Gabriel m’apparut sous une forme humaine (Dan., IX, 21 )».
26. Mais que tardons-nous à contraindre nos adversaires à un silence absolu par un nouvel argument plus formel encore et plus grave? Car ici il ne s’agit plus d’un ange, nommé séparément, ni de trois hommes pris collectivement; mais ce sont des anges qu’on nous représente comme les interprètes de Dieu dans la promulgation solennelle de la loi. Or, quel catholique ne sait que le Seigneur donna cette loi à Moïse par le ministère des anges, pour qu’il y assujettît les enfants d’Israël? Eh bien! voici comme parle saint Etienne: « Hommes à la tête dure, incirconcis de coeur et d’oreilles, vous résistez toujours au Saint-Esprit ; et il en est de vous comme de vos pères. Lequel des prophètes vos pères n’ont-ils point persécuté? Ils ont tué ceux qui ont prédit l’avènement du Juste, que maintenant vous avez trahi et mis à mort. Vous avez reçu sa loi par le ministère des anges, et vous ne l’avez point gardée ( Act., VII, 51-53 ) ». Où trouver un témoignage plus évident, et une autorité plus péremptoire? La loi mosaïque a donc été donnée au peuple Juif par le ministère des anges, mais elle annonçait l’avènement du Sauveur Jésus, et y préparait le monde. Aussi est-il vrai de dire que le Verbe de Dieu se faisait mystérieusement apercevoir en la personne des anges qui promulguaient cette loi. C’est pourquoi Jésus-Christ lui-même disait aux Juifs: « Si vous croyiez à Moïse, vous me croiriez aussi, car c’est de moi qu’il a écrit (Jean, V, 46 ) ».
Ainsi le Seigneur déclarait ses
volontés par le ministère des anges; et c’est par ces mêmes anges que le Fils
de Dieu, qui devait un jour naître de la race d’Abraham, et se poser comme
médiateur entre Dieu et les hommes, disposait le monde a son avènement. Il se
préparait dès lors des âmes qui le recevraient, en se reconnaissant coupables
de n’avoir pas observé la loi. Aussi l’Apôtre écrit-il aux Galates: « A quoi
donc a servi la loi? Elle a été établie à cause des transgressions jusqu’à
(401) l’avènement de Celui qui devait naître et que la promesse regardait. Et
cette loi a été donnée au moyen des anges par la main du Médiateur ( Gal., III, 19) ». C’est-à-dire que le
Fils de Dieu l’a promulguée lui-même par l’entremise des anges. Car
l’incarnation du Verbe n’est point une conséquence nécessaire de sa nature
divine, mais un effet de sa puissance. D’ailleurs, une preuve qu’ici l’Apôtre
entend par médiateur le Fils de Dieu en tant qu’il a daigné se faire homme,
c’est qu’il dit dans un autre endroit: « Il n’y a qu’un Dieu et un médiateur
entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme (I Tim., II, 5 ) ». Il nous est donc permis de voir Jésus-Christ
dans l’immolation de l’agneau pascal, et dans mille autres cérémonies légales
qui annonçaient sa naissance, sa passion et sa résurrection. Or, la loi qui les
prescrivait, avait été donnée par les anges, et ces anges eux-mêmes
représentaient tantôt
27. Mais il me semble que j’ai
suffisamment développé et prouvé la question qui faisait le sujet de ce livre.
Ainsi il demeure démontré par le raisonnement seul, du moins selon moi, et par
l’autorité de l’Ecriture, dont j’ai cité plusieurs passages, qu’avant
l’incarnation du Sauveur, les diverses apparitions de Dieu aux patriarches et
aux prophètes furent l’oeuvre des anges. Ce sont eux qui toujours se montrèrent
sous des formes corporelles, et qui parlèrent au nom du Seigneur. Quelquefois,
comme nous le voyons fréquemment par les prophètes, ils agissaient et parlaient
immédiatement au nom et en la personne de Dieu, et quelquefois aussi ils
empruntaient le concours rie créatures étrangères, pour mieux signifier aux
hommes la présence du Seigneur. Nos livres saints nous attestent que ce dernier
mode d’apparition ne fut pas inconnu aux prophètes. C’est pourquoi il convient
de traiter maintenant des apparitions divines que nous raconte le Nouveau
Testament. Ainsi le Fils de Dieu est né d’une Vierge, et l’Esprit-Saint s’est
montré sous la forme d’une colombe au baptême de Jésus-Christ, de même qu’après
l’ascension, et au jour de
LIVRE QUATRIÈME : INCARNATION DU VERBE.
Mystère de l’Incarnation. — Comment le Verbe fait chair dissipe nos ténèbres, nous fait connaître la vérité, rend la vie à notre âme et à notre corps. — Digression sur le nombre six, qui, multiplié par quarante-six, exprime celui des jours que le Sauveur demeura dans le sein de sa mère. — Tous les fidèles ne forment en Jésus-Christ qu’un seul corps; comment Jésus-Christ leur a mérité la gloire éternelle. Au reste, quoique le Verbe ait été envoyé par le Père, et qu’il lui soit inférieur comme homme, il n’en reste pas moins, selon sa nature divine, égal, coéternel et consubstantiel à son Père. Il faut en dire autant du Saint-Esprit, qui est Dieu comme le Père et le Fils.
LIVRE QUATRIÈME : INCARNATION DU VERBE.
IL EST BON DE CONNAÎTRE SES DÉFAUTS.
L’INCARNATION NOUS DISPOSE A CONNAÎTRE LA VÉRITÉ.
L’UTILITÉ DE LA MORT ET DE LA RÉSURRECTION DE JÉSUS-CHRIST.
LE NOMBRE SIX ET LE TEMPLE DE JÉRUSALEM.
LES TROIS JOURS QUI PRÉCÉDÈRENT LA RÉSURRECTION.
UNION DES FIDÈLES.
LE CHRIST VEUT CETTE UNION.
MÊME SUJET.
LA VIE ET LA MORT.
QUE PENSER DES PRODIGES OPÉRÉS PAR LE DÉMON?
PRINCIPE DE VIE ET PRINCIPE DE MORT.
MORT VOLONTAIRE DE JÉSUS-CHRIST.
LE CHRIST EST LA PLUS PURE VICTIME.
PRÉSOMPTION ET AVEUGLEMENT.
ETROITESSE DE L’ENSEIGNEMENT DES PHILOSOPHES.
LES PHILOSOPHES ET LA RÉSURRECTION.
BUT DE L’INCARNATION.
ÉGALITÉ DU FILS DE DIEU AVEC SON PÈRE.
MISSION DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT.
REVÉLATIONS SENSIBLES DU SAINT-ESPRIT. — RÉSUMÉ.
1. La science que les hommes estiment le plus, est celle qui a pour objet le ciel et la terre ; mais une autre science bien plus estimable est la connaissance de soi-même. Oui, l’homme qui connaît sa propre faiblesse, mérite d’être loué au-dessus du philosophe qui, tout bouffi d’orgueil, étudie le cours des astres ou pour y faire des découvertes nouvelles, ou pour vérifier les anciennes. Hélas ! il ignore quelle route peut le conduire au salut et à l’éternel bonheur. Au contraire le vrai chrétien dont l’âme s’élève vers Dieu, s’embrase facilement au contact des feux de l’Esprit-Saint. Parce qu’il aime le Seigneur, il devient humble ses propres yeux; et parce qu’il veut s’en approcher, et qu’il en est empêché, il sonde sa conscience à la lueur des splendeurs célestes. Il se rend donc compte de son état, et il reconnaît que son âme est trop souillée pour qu’elle puisse réfléchir l’éclat de la pureté divine. C’est pourquoi ce chrétien répand devant le Seigneur de douces larmes, et le conjure d’avoir de plus en plus compassion de lui, jusqu’à ce qu’enfin délivré du poids de ses misères il puisse le prier avec une entière confiance, et trouver l’assurance de son salut dans la médiation du Verbe éternel, qui est venu éclairer et sauver tous les hommes. Or toute science qui réunit ainsi la componction à l’étude, n’est point la science qui enfle, mais la charité qui édifie. Et en effet celui qui la possède a fait un choix judicieux et il a préféré connaître sa propre faiblesse, plutôt que de mesurer l’étendue de l’univers, les profondeurs de la terre et la hauteurs des cieux. Mais surtout il est digne d’éloges, parce qu’à cette science il joint la componction du coeur, c’est-à-dire la tristesse de l’exil et le regret d’être éloigné de la patrie céleste, et séparé du Dieu souverainement heureux.
Et moi aussi, Seigneur, mon Dieu, je suis comme ce chrétien, serviteur de votre Christ, et comme lui je gémis au milieu des pauvres qui vous tendent la main. Donnez-moi donc quelques miettes de votre science, afin que je puisse satisfaire aux demandes de ceux qui n’ont point faim et soif de la justice, mais qui sont pleins et rassasiés de leurs propres mérites. C’est l’orgueil qui les rassasie, et non votre vérité, qu’ils repoussent dédaigneusement. Aussi tout en voulant s’élever, retombent-ils dans l’abîme de leur vanité. Certes, je n’ignore pas de combien d’illusions le coeur de l’homme est le jouet! Et qu’est-ce que mon coeur sinon le coeur de l’homme? C’est pourquoi je prie le Dieu de mon cœur de ne point permettre que l’erreur se glisse sous ma plume, et qu’au contraire je donne à la vérité en cet ouvrage tout le développement dont je serai capable. Sans doute, je suis éloigné des regards du Seigneur, niais je m’efforce de revenir à lui, quoique de bien loin, et je suis la voie que nous a tracée son Fils unique qui s’est fait homme pour notre salut. Aussi ai-je confiance que sa vérité suprême daignera m’éclairer. Je la reçois, il est vrai, dans un esprit muable et changeant , et toutefois je n’aperçois en elle rien qui soit comme les corps, soumis aux lois de la durée et de l’espace. Bien plus, elle est, plus encore que notre pensée, indépendante du temps et des lieux, et semblable à certains raisonnements de notre intelligence elle s’affranchit complètement de tout calcul numérique, non moins que de toute image locale. C’est qu’elle repose en l’essence divine, qui est souverainement immuable dans son éternité comme dans sa véracité et sa volonté. Car en Dieu la vérité est éternelle, de même que l’amour est éternel; en lui tout ensemble l’amour est vérité, et l’éternité est vérité l’éternité est amour, et la vérité est amour. (403)
IL EST BON DE CONNAÎTRE SES DÉFAUTS.
2. L’homme par le péché s’est éloigné de la joie suprême et incommunicable et toutefois il n’a pas entièrement brisé avec elle tout rapport et toute relation. Aussi parmi toutes les vicissitudes des temps et des lieux, cherche-t-il toujours l’éternité, la vérité et le bonheur. Eh ! quel est l’homme qui voudrait mourir, être trompé, ou être malheureux? C’est pourquoi le Seigneur, condescendant aux besoins de notre exil, nous a révélé certaines vérités qui nous avertissent que la terre ne peut nous donner ce que nous cherchons, et que pour le trouver, il faut remonter au ciel. Mais si nous n’étions tombés du ciel, nous n’y chercherions pas le souverain bonheur. Au reste il fallait d’abord nous convaincre que Dieu nous aimait bien tendrement, car sans cela nous n’eussions osé nous rapprocher de lui. Mais il n’était pas moins nécessaire qu’il nous démontrât toute la gratuité de son amour, de peur que l’orgueil ne nous fit attribuer ses grâces. à nos propres mérites, et que par là, nous éloignant encore plus de lui, nous ne fussions faibles en notre force. C’est pourquoi Dieu a agi envers nous avec tant de ménagement, que nous ne pouvons attribuer nos succès qu’à son appui et à son concours. Mais alors notre amour se fortifie dans la même proportion, que notre faiblesse se reconnaît humble et impuissante. Aussi le psalmiste s’écrie-t-il «Vous séparâtes, ô Dieu ! pour votre héritage une pluie toute volontaire il était affaibli, mais vous l’avez fortifié (Ps. LXVII, 10 ) ». Or cette pluie volontaire désigne la grâce divine, et on la nomme grâce, parce qu’elle n’est point un salaire qui nous soit dû, mais un don entièrement gratuit. Et en effet, Dieu nous la donne par sa pure bonté, et non en vertu de nos mérites.
Convaincus de cette vérité, nous nous défions de nous-mêmes, et en cela nous sommes faibles. Mais Dieu nous fortifiera selon cette parole qui fut dite à l’Apôtre « Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse ( II Cor., XII, 9 ) ». Il fallait donc prouver d’abord à l’homme combien Dieu l’aimait, et ensuite en quel état le trouvait cet amour. La première chose était nécessaire pour que l’homme ne tombât pas dans le désespoir, et la seconde, pour qu’il ne devînt pas le jouet de l’orgueil. Au reste, c’est ce qu’explique très-bien ce passage de l’épître aux Romains : « Dieu a fait éclater son amour envers nous, en ce que, lorsque nous étions encore pécheurs, Jésus-Christ est mort pour nous. Maintenant donc que nous sommes justifiés par son sang, nous serons délivrés par lui de la colère de Dieu. Car si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils, à plus forte raison, réconciliés, serons-nous sauvés par la vie de ce même Fils ». Après cela que dirons-nous? « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? S’il n’a pas épargné son propre Fils, et s’il l’a livré à la mort pour nous tous, que ne nous donnera-t-il point, après nous l’avoir donné (Rom., V, 8, 10, VIII, 31, 32. ) ?» C’est cette rédemption qui était montrée de
loin aux anciens justes, afin que par la croyance au Messie futur ils fussent tout ensemble humbles et faibles, forts et affermis.
3. Mais parce que le Fils de Dieu
est unique, que ce Verbe divin a fait toutes choses, et qu’il est
Et en effet, tout ce qui a été fait était déjà vie dans le Verbe; mais non une vie quelconque. Car il y a d’abord l’âme ou la vie des corps, qui est soumise aux lois du changement par cela seul qu’elle a été faite. Eh! par qui a-t-elle été faite, si ce n’est par le Verbe de Dieu, qui est immuable de sa nature? Oui, « tout a été fait (404) par lui, et rien de ce qui a été fait, n’a été fait sans lui ». Il faut donc en conclure que tout ce qui a été fait, était vie dans le Verbe. Mais ce n’était point une vie quelconque, puisque « cette vie était la lumière des hommes », c’est-à-dire la lumière des êtres doués de raison. C’est en effet la raison seule qui élève l’homme au-dessus de l’animal, et qui le constitue un homme. Cette lumière n’est donc point la lumière matérielle et sensible qui nous luit des hauteurs du ciel, ou qui se produit par les feux de la terre, lumière qui éclaire tout ensemble l’homme, l’animal et l’insecte. Tous jouissent indistinctement de cette lumière, tandis que la vie qui est dans le Verbe, est exclusivement la lumière des hommes, et cette « lumière n’est pas loin de o chacun de nous, car en elle nous avons la vie, le mouvement et l’être ( Act., XVII, 27, 28 )».
L’INCARNATION
NOUS DISPOSE A CONNAÎTRE
4. Il est cependant des esprits qui ne reçoivent pas cette lumière, parce qu’ils sont aveuglés par l’erreur ou la passion, et c’est pour les guérir et les sauver que le Verbe, « par qui toutes choses ont été faites, s’est fait chair, et qu’il a habité parmi nous (Jean, I, 14 ) ». Nous ne pouvons en effet venir à la lumière qu’autant que nous entrerons en participation de cette vie du Verbe qui est la lumière des hommes. Or, la tache du péché nous rendait impropres et inhabiles à cette participation. Il fallait donc tout d’abord effacer cette tache. Mais le sang du juste et l’humiliation d’un Dieu pouvaient seuls purifier l’homme pécheur et orgueilleux. C’est pourquoi le Verbe s’est fait homme comme nous, à l’exception du péché, afin de nous mériter la vision intuitive de Dieu dont notre nature nous distingue. Car l’homme n’est point un Dieu par sa nature, mais seulement un homme; et parce qu’il a péché, il n’est point juste. Mais en se faisant homme , le Verbe demeure le juste par excellence; aussi intercède-t-il auprès de Dieu pour l’homme pécheur. Et en effet, si le pécheur ne peut s’approcher du juste, l’homme peut s’approcher de l’homme. Ainsi, le Verbe en prenant la ressemblance de notre nature, a effacé la dissemblance de notre péché , et en se faisant participant de notre mortalité, il nous a faits participants de sa divinité.
La mort que méritait le pécheur et qu’il devait nécessairement subir, a donc été remplacée par la mort du juste qui s’y est volontairement offert, et qui par ce seul acte a payé la double dette de l’homme. Et en effet, quel n’est pas en toutes choses le prix de la convenance, du rapport, de la consonance et de la jonction qui unit deux objets entre eux? C’est ce que les Grecs, si je rends bien ma pensée, nomment harmonie. Au reste, ce n’est pas ici le lieu de prouver combien est agréable cette relation de l’unité à la dualité. Il suffit de dire que le sentiment de cette harmonie est essentiellement inné en nous, et qu’il ne peut nous venir que du Dieu qui nous a créés. Aussi ceux-mêmes qui sont étrangers à toute science musicale, ne laissent pas que d’y être sensibles, soit qu’ils entendent chanter, soit qu’ils chantent eux-mêmes. C’est en effet l’harmonie qui fait concorder entre eux les divers tons de la musique, en sorte que notre oreille, bien plus que l’art que plusieurs ignorent, est soudain grièvement offensée lorsque ses règles sont violées. Mais cette démonstration m’entraînerait trop loin, et d’ailleurs j’en abandonne le développement à quiconque possède la théorie et la pratique du diapason..
L’UTILITÉ DE
5. Ce qui m’importe en ce moment, c’est d’expliquer, du moins autant que Dieu m’en fera la grâce, comment Jésus-Christ Notre-Seigneur et notre Sauveur, étant une seule personne, a pu se mettre en rapport avec la dualité humaine, et comment il a pu ainsi opérer notre salut. Et d’abord nul catholique ne révoque en doute que nous ne soyons soumis à la mort de l’âme et à celle du corps. La première est un effet du péché, et la seconde est la peine de ce même péché, qui devient ainsi l’auteur de cette double mort. Il fallait donc que l’homme dans son ensemble, c’est-à-dire en son âme et en son corps, s’appliquât un remède de vie et d’immortalité, afin que tout ce qui avait été détérioré en lui, fût renouvelé. Or, la mort de l’âme est le péché mortel, et la mort du corps est la corruption qui sépare l’âme d’avec le corps. Ainsi, lorsque Dieu (405) s’éloigne de l’âme, elle meurt, et lorsqu’ elle-même s’éloigne du corps, il meurt. Dans le premier cas, l’âme devient insensée; et dans le second, le corps devient cadavre. Mais l’âme ressuscite à la grâce par la pénitence, et elle reprend dans un corps encore soumis à la mortalité, une vie qui commence par la foi, parce qu’elle croit en celui qui justifie l’impie, et qui s’augmente et se fortifie chaque jour par la pratique des vertus et le renouvellement de plus en plus parfait de l’homme intérieur.
Quant à l’homme extérieur , c’est-à-dire quant au corps, plus son existence se prolonge, et plus il se corrompt par l’âge, les maladies et les diverses épreuves de la vie, jusqu’à ce qu’il arrive à cette dernière que nous appelons la mort. Mais sa résurrection est différée jusqu’au dernier jour, parce qu’alors seulement l’oeuvre de notre justification sera pleinement consommée. Car « nous serons semblables à Dieu, parce que nous le verrons tel qu’il est (Jean, III, 2 ) ». Aujourd’hui au contraire, tandis que le corps qui se corrompt, appesantit l’âme, et que sur la terre notre vie est une tentation continuelle, nul homme vivant ne peut obtenir devant le Seigneur cette plénitude de justice qui nous rendra égaux aux anges, et qui sera comme l’apogée de notre gloire. Au reste, il serait ici bien inutile de prouver longuement que nous devons distinguer la mort de l’âme de la mort du corps. Car le Sauveur lui-même a nettement établi cette distinction dans cette maxime évangélique : « Laissez les morts ensevelir leurs morts (Matt., VIII, 22 ) ». Un cadavre doit être enseveli; qui ne le comprend? c’est pourquoi en parlant de ceux qui s’occupaient de ce triste ministère, Jésus-Christ s’est proposé de nous désigner ces hommes dont l’âme est morte par le péché, et que l’Apôtre veut ressusciter à la grâce, quand il leur dit: « Levez-vous, vous qui dormez: sortez d’entre les morts, et Jésus-Christ vous éclairera (Eph. V, 14 ) ».
Dans un autre passage , le même Apôtre signale encore avec douleur ce même genre de mort, lorsqu’il dit de la veuve frivole et mondaine que « vivant dans les délices, elle est morte, quoiqu’elle paraisse vivante ( I Tim., V, 6 ) ». Ainsi on dit de l’âme qui a perdu la grâce, que revenant à la justice qui agit par la foi, elle ressuscite et reprend une nouvelle vie. Le corps, au contraire, ne meurt réellement que par sa séparation d’avec l’âme; mais en tant
qu’il coopère aux oeuvres de la chair et du sang, l’Apôtre dit dans son épître aux Romains
qu’il est mort. Voici ses paroles: « Si Jésus-Christ est en vous, quoique le corps soit mort à cause du péché, l’esprit est vivant à cause de la justice». Or, cette vie n’est autre que la vie de la foi, puisque, selon le même Apôtre, « le juste vit de la foi (Rom., I, 17 ) ». Ensuite il
continue ainsi : « Mais si l’esprit de celui qui a ressuscité Jésus, habite en vous, celui qui a ressuscité Jésus-Christ rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de son esprit qui habite en vous (Rom., VIII, 10, 11 ) ».
6. C’est donc de cette double mort que le Sauveur Jésus nous a rachetés en mourant une seule fois. Aussi nous a-t-il laissé dans sa propre mort le mystère et l’exemple de notre double résurrection. Et en effet, comme il était le Juste par excellence, il n’a pu ni mourir à la grâce, ni avoir besoin de renouveler en lui-même l’homme intérieur, ni être obligé de revenir par la pénitence à la vie de la justice. Mais parce qu’il avait pris une chair passible et mortelle, il est mort, et est ressuscité en tant qu’homme; et il nous offre ainsi en sa personne le mystère de notre résurrection spirituelle et l’exemple de notre résurrection corporelle. C’est à la première, qui suppose la mort de l’âme, que se rapportent ces paroles du Psalmiste, paroles que Jésus-Christ a prononcées sur la croix: « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? (Ps., XXI, 1 ; Matt., XXVII, 46 ) »De son côté, l’Apôtre semble commenter ces mêmes paroles, quand il nous dit «que notre vieil homme a été crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché soit détruit, et que désormais nous ne soyons plus esclaves du péché ». Et en effet, le pécheur est crucifié en son âme par la douleur de la contrition, et il l’est encore en son corps par les rigueurs d’une mortification salutaire. Mais en laissant le pécheur sous cette double pression, Dieu lui facilite les moyens de faire mourir en lui le péché. Voilà donc la croix où expire le corps du péché, afin que nous « n’abandonnions plus nos membres au péché « comme des instruments d’iniquité ( Rom., VI, 6, 13 )».
D’un autre côté, s’il est vrai que l’homme intérieur se renouvelle en nous de jour en jour, on ne saurait nier que d’abord il n’ait été (406) le vieil homme. C’est en effet en l’intérieur de l’âme que s’accomplit cette parole de l’Apôtre: « Dépouillez-vous du vieil homme, et revêtez-vous de l’homme nouveau ». Ce qu’il explique en disant que « nous devons renoncer au mensonge, et parler selon la vérité (Eph., IV, 22-25 ) ».Or, n’est-ce pas dans le secret de son âme que le juste renonce au mensonge, afin que disant la vérité dans son coeur, il habite sur la montagne sainte du Seigneur?
Bien plus, le mystère de cette résurrection spirituelle est renfermé dans celui de la résurrection corporelle de Jésus-Christ; et il nous en avertit lui-même, lorsqu’il dit à Madeleine: « Ne me touchez pas, car je ne suis pas encore remonté vers mon Père (Jean, XX, 17 ) ». C’est aussi à ce même mystère que se rapportent ces paroles de l’Apôtre : « Si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu; et n’ayez de goût que pour les choses d’en-haut (Coloss., III, I, 2 ) ». Et en effet, ne point toucher le Christ avant qu’il soit remonté vers son Père, c’est ne se permettre à son égard aucune pensée basse et terrestre.
Quant à la mort corporelle que Jésus-Christ a daigné subir comme homme, elle nous est un exemple de celle que nous devons souffrir en notre chair. Car ses souffrances sont pour tous ses disciples une puissante exhortation à ne pas craindre « ceux qui tuent le corps, et «qui ne peuvent tuer l’âme (Matt., X, 28 )». Aussi l’Apôtre dit-il dans le même sens « qu’il accomplit en sa chair ce qui manque à la passion de Jésus-Christ (Coloss., I, 24 )». Nous trouvons également dans la réalité de sa résurrection corporelle le modèle et la certitude de notre propre résurrection, puisqu’il a dit à ses apôtres : « Touchez et voyez, car un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai ( Luc, XXIV, 39 ) ». Bien plus, ce ne fut qu’après avoir touché ses plaies, que l’un d’entre eux s’écria: « Mon Seigneur et mon Dieu ( Jean, XX, 28 ) ! » Or, cette réalité si évidente de la résurrection du Sauveur devenait pour les apôtres la démonstration de cette parole : « Pas un seul cheveu de votre tête ne périra ( Luc, XXI, 18 )». Pourquoi donc disait-il à Madeleine : « Ne me touchez point, car je ne suis « pas encore remonté vers mon Père », tandis qu’il permettait ensuite à ses apôtres de le toucher avant son ascension? C’est qu’il avait en vue, dans la première circonstance, le mystère de notre résurrection spirituelle, et dans la seconde, celui de notre résurrection corporelle. Il serait, en effet, par trop absurde et ridicule de soutenir avec quelques-uns qu’avant son ascension Jésus-Christ permit aux hommes de le toucher, et aux femmes, seulement après.
Au reste, l’Apôtre voyait en la résurrection du Christ le type et le modèle de la nôtre, quand il disait : « Chacun à son rang, Jésus-Christ d’abord, puis ceux qui sont à Jésus-Christ ( I Cor., V, 25 ) » ; d’ailleurs, le contexte de ce passage prouve qu’il s’agit ici de cette résurrection des corps au sujet de laquelle le même Apôtre a dit que « Jésus-Christ changera notre corps misérable, en le rendant conforme à son corps glorieux ( Philipp., III, 21) ». Ainsi, Jésus-Christ en mourant une seule fois, a remédié à la double mort de l’homme; et en ressuscitant une seule fois, il est devenu pour nous le divin exemplaire d’une double résurrection. Et en effet, son humanité sainte nous présente dans sa mort et dans sa résurrection le type sacré et le modèle salutaire de notre résurrection spirituelle et corporelle.
LE NOMBRE SIX.
7. Ce rapport de l’unité à la
dualité nous ramène au nombre trois, puisque deux et un font trois. Mais ce
dernier nombre multiplié par lui-même nous donne six, car un, plus deux, et
plus trois font six. Or, ce nombre six est dit un nombre parfait, parce qu’il
est complet en toutes ses subdivisions, savoir l’unité, le tiers et la moitié;
sans qu’on puisse le concevoir sous quelque autre rapport. Ainsi l’unité donne
six, le tiers, deux, et la moitié, trois. Pareillement, un plus deux, et plus
trois font six. L’Ecriture elle-même nous indique cette perfection numérique,
quand elle nous dit que Dieu acheva l’oeuvre de la création en six jours, et
qu’au soir du sixième jour il créa l’homme à son image ( Gen., I, 27 ). Nous voyons également que le Fils de Dieu s’est
incarné au sixième âge du monde, et qu’il devint alors Fils de l’homme pour
réformer l’homme selon l’image et la ressemblance du Créateur. Nous vivons en
effet dans le sixième âge, soit (407) que l’on distribue les siècles écoulés
par période millénaire, soit qu’on les divise par les grands événements de
l’histoire sainte. Ainsi, le premier âge s’étend d’Adam à Noé; le second, de
Noé à Abraham; le troisième, en suivant l’ordre établi par saint Matthieu,
d’Abraham à David; le quatrième, de David à la captivité de Babylone; et le cinquième,
du retour de la captivité à l’enfantement de
Sous un autre rapport, ce nombre six nous représente dans sa triple division, celle des siècles écoulés. Car nous comptons l’ère d’avant la loi, l’ère de la loi, et l’ère de la grâce. C’est en cette dernière que l’homme a reçu le sacrement de la réconciliation, afin que la résurrection générale coïncidant avec le dernier jour de l’univers, il soit alors entièrement renouvelé en la beauté de son âme, et l’infirmité de son corps. Nous pouvons donc reconnaître une figure de l’Eglise en la personne de cette femme que Jésus-Christ guérit de l’infirmité par laquelle Satan la tenait courbée ( Luc, XIII, 16 ). Car, c’est de ce genre d’ennemis cachés et secrets que se plaint le psalmiste, quand il dit : « Ils ont courbé mon âme ( Ps., LVI, 7 ) ». Or, cette femme était infirme depuis dix-huit ans, c’est-à-dire depuis trois fois six ans. De plus, le nombre des mois qui composent cette période, depuis dix-huit ans, forme un total de deux cent seize; et ce total lui-même est le produit de six multiplié par trente-six. Nous lisons également dans l’Evangile que depuis trois ans le figuier stérile ne portait point de fruits, et que le jardinier obtint pour lui le délai d’une année, après laquelle il devait être coupé, s’il restait encore infructueux ( Luc, XIII, 6-17 ). Mais ici ces trois années se rapportent aux trois périodes que j’ai signalées, et le nombre des mois forme le carré de six,. c’est-à-dire six fois six.
8. L’année civile elle-même avec son cycle de douze mois, qui comprennent chacun trente jours, selon que les anciens en avaient réglé le cours sur celui de la lune, l’année, dis-je, n’est qu’un multiple du nombre six. Et en effet, de même que six plus quatre font dix, soixante plus quarante font cent, en sorte que soixante est la sixième partie de l’année. Car si nous multiplions ensuite soixante par six, nous obtiendrons trois cent soixante, c’est-à-dire douze mois de trente jours. Toutefois, si le cycle lunaire détermine le nombre des mois, le cours du soleil règle celui de l’année. Or, il reste en plus cinq jours et un quart pour que le soleil et l’année terminent également leur révolution ; mais parce que ce quart multiplié par quatre, donne un jour entier, on l’intercale chaque cinquième année, et de là vient le nom de bis-sextile qui lui est affecté. Enfin ces cinq jours et quart nous offrent d’intimes relations avec le nombre six. D’abord, si nous voulons compter par nombres ronds, nous trouverons six jours plutôt que cinq en prenant le quart pour un jour entier. De plus ces cinq jours forment le sixième du mois, de même que six heures nous donnent le quart du jour. Et en effet un jour entier, c’est-à-dire le jour et la nuit, se compose de vingt-quatre heures, dont le quart est six. Telle est la corrélation du cours de l’année civile avec le nombre six.
LE NOMBRE SIX ET LE TEMPLE DE JÉRUSALEM.
9. On peut encore, et avec raison, appliquer ce même nombre à la résurrection du Sauveur. Car il a dit lui-même, en faisant allusion au temple de Jérusalem : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours ». Mais ici le jour est pris pour l’année, selon que lui répondirent les Juifs : « On a mis quarante-six ans à bâtir ce temple (Jean, II, 19, 20 )». Or, quarante-six fois six font deux cent soixante-seize, c’est-à-dire neuf mois, et six jours qui sont eux-mêmes comptés pour un mois entier. C’est ainsi que nous disons que la mère porte l’enfant dans son sein pendant dix mois, quoique ce ne soit réellement que neuf mois et quelques jours. Tous les enfants en effet ne naissent point exactement au bout de neuf mois et six jours; mais cela arriva pour le divin Sauveur, comme nous l’atteste la tradition que l’Eglise a sanctionnée. Il fut donc conçu et il mourut le huit des calendes d’avril, en sorte que le sépulcre neuf où il fut enseveli, et où personne n’avait été mis, et qui depuis ne reçut personne, est en parfait rapport avec le sein (408) qui l’avait porté, et qui toujours resta vierge. On s’accorde également à mettre la naissance de Jésus-Christ au huit des calendes de janvier, ce qui nous donne à partir de sa conception le nombre de deux cent soixante-seize jours, nombre où six est répété quarante-six fois. Qui ne voit maintenant le rapport de ce nombre avec les années que l’on mit à bâtir le temple, puisque ce fut pendant un égal espace de jours que se forma dans le sein de Marie ce corps du Sauveur Jésus qui devait mourir sur la croix et puis ressusciter le troisième jour? Car l’évangéliste saint Jean observe expressément que « Jésus-Christ parlait du temple de son corps (Jean, II, 21 ) ». Nous entendons encore dans saint Matthieu le divin Sauveur s’exprimer avec non moins de force et d’évidence, quand il dit : « Comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la baleine, ainsi le Fils de l’homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre (Matt., XII, 40 ).
LES TROIS JOURS
QUI PRÉCÉDÈRENT
10. Mais ici encore nous ne trouvons point, selon le récit évangélique, trois jours pleins et complets. Car le premier et le dernier sont comptés chacun pour un jour entier, et toutefois l’un ne commença que vers le soir, et l’autre n’embrassa que quelques heures de la matinée. Le second seul fut complet, et dura vingt-quatre heures, douze de nuit, et douze de jour. Et en effet, Jésus-Christ fut condamné à mort, sur la demande des Juifs, le sixième jour de la semaine, et à la troisième heure du jour. Il fut crucifié le même jour à la sixième heure, et rendit le dernier soupir à la neuvième. Mais « il était déjà tard ». lorsqu’il fut enseveli; et cette expression de l’évangéliste saint Marc signifie que la sépulture eut lieu au déclin du jour (Marc., XV, 42-45). Ainsi, quand même vous suivriez le calcul de saint Jean qui marque le crucifiement à la troisième heure, vous ne trouveriez point un jour entier, et toujours vous seriez obligé de n’y comprendre que quelques heures du soir, de même que le dernier ne renfermera que quelques heures de la matinée. Et en effet, entre le soir du second jour jusqu’au matin de celui qui vit s’accomplir la résurrection du Sauveur, se placera le troisième jour. Ainsi le Dieu qui a dit à la lumière de jaillir des ténèbres et qui a voulu qu’en participant à la grâce du nouveau Testament, et à la résurrection de Jésus-Christ, nous pussions entendre dire « ayant été autrefois ténèbres, nous sommes maintenant lumière en notre Seigneur ( Cor., IV, 6 ; Eph., V, 8 )», nous fait en quelque sorte entendre par là que le jour commence à la nuit.
Nous voyons encore par
Tel est donc dans le nombre trente-six le rapport de l’unité à la dualité, puisque douze ajouté à vingt-quatre nous donne trente-six. Au reste chacun peut rechercher les motifs qui ont conduit les écrivains sacrés à mentionner ces divers nombres. J’en ai donné quelques raisons, mais d’autres peuvent en apporter ou de meilleures, ou d’équivalentes. Seulement bien ignorant serait celui qui ne voudrait voir dans ces nombres aucune raison secrète et mystique. Pour moi, j’ai exposé celles que m’ont fournies la tradition et (409) l’autorité de l’Eglise, le témoignage des saintes Ecritures et la constante harmonie des nombres. Au reste, nul n’est sage s’il contredit la raison, nui n’est chrétien s’il rejette l’Ecriture, et nul n’est ami de la paix s’il combat l’Eglise.
UNION DES FIDÈLES.
11. Nous reconnaissons donc en ces nombres mystérieux, non moins que dans le sacrifice du Calvaire, le prêtre et le Dieu, qui avant de paraître parmi nous et de naître de la femme, a voulu s’annoncer mystiquement à nos pères, Et en effet ces diverses apparitions d’anges , dont ils ont été favorisés, et les divers prodiges qu’opérèrent ces esprits célestes, ne furent que l’ombre et la figure du grand mystère de l’incarnation. C’est ainsi que toute créature prédisait à sa manière le futur avènement de celui qui devait être l’unique Sauveur des hommes. Le péché nous avait séparés du Dieu suprême, unique et véritable; et, entraînés sur sa pente fatale, nous nous étions éloignés des principes de la vie. Nous nous étions ainsi évanouis en nos pensées, et brisant les liens qui nous rattachaient au ciel, nous étions devenus les captifs volontaires du monde et du démon. Il fallait donc, selon les conseils et les décrets d’un Dieu plein de miséricorde, que toutes les créatures proclamassent l’arrivée de notre unique Rédempteur, qu’il vint lui-même appelé par les cris et les soupirs de toute l’humanité, et qu’au ciel comme sur la terre tout attestât son heureux avènement. Il fallait encore que l’homme délivré de ses nombreux ennemis, se jetât aux pieds de son unique Libérateur, et que souillé de mille péchés qui avaient donné la mort à son âme, et même à son corps, il en vînt à aimer Celui qui seul pur, saint et immaculé , a voulu mourir comme homme, pour racheter l’homme. Enfin, il fallait que, croyant en sa résurrection, nous puissions par la foi ressusciter avec lui en esprit, et être justifiés en celui qui est le juste par excellence. Nous ressusciterons donc nous-mêmes en notre chair, puisque celui qui est la tête du corps dont rions sommes les membres, est ressuscité le premier. C’est par la foi en ce divin Rédempteur qu’aujourd’hui nous sommes purifiés; mais alors, confirmés en grâce par la vision béatifique, et réconciliés avec le Seigneur notre Dieu, par la médiation de Jésus-Christ, nous lui serons unis, nous jouirons de lui, et nous demeurerons éternellement avec lui.
LE CHRIST VEUT CETTE UNION.
12. Telle est l’ineffable unité
que dans le discours après
pour nous à son Père, lui le Fils de Dieu, le Verbe de Dieu qui, devenu Fils de l’homme, s’est constitué notre médiateur auprès de Dieu, et qui, égal à son Père en unité de nature divine, est notre frère par ressemblance de la nature humaine. Voici donc ces paroles où Jésus-Christ prie comme homme, mais où il rappelle aussi que comme Dieu il est un avec son Père: « Je ne prie pas pour eux seulement, mais encore pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ils soient un, comme vous, mon Père, en moi, et moi en vous; qu’ils soient de même un en nous, afin que le monde croie que vous m’avez envoyé. Et je leur ai donné la gloire que vous m’avez donnée, afin qu’ils soient un, comme nous sommes un (Jean, XVII, 20, 22. ) ».
MÊME SUJET.
Observons ici que Jésus-Christ ne dit pas: Je prie, afin qu’eux et moi soyons un, quoiqu’en qualité de chef du corps qui est l’Eglise, il eût pu le dire, parce qu’en effet l’Eglise ne forme qu’un seul corps avec Jésus-Christ, qui en est le chef. Mais il veut nous montrer sa consubstantialité avec son Père; aussi de même que dans un autre endroit il avait dit : « Le Père et moi sommes un ( Id., X, 30 ) », c’est-à-dire qu’il y a entre nous une parfaite égalité de nature, il prie ici pour que ses disciples soient un en lui. Et en effet, ceux-ci ne pouvaient être un en eux-mêmes, parce que les passions, les plaisirs coupables et le péché les éloignaient les uns des autres. C’est pourquoi Jésus, notre divin médiateur, nous purifie d’abord de nos souillures, et puis nous fait un en lui-même. Mais cette admirable unité n’est point seulement une unité de nature qui rendrait tous les hommes égaux entre eux, ainsi que dans le ciel, les anges sont égaux; elle est surtout une unité de volonté qui réunit comme en un faisceau toutes les volontés, et les fait (410) converger toutes ensemble vers la possession du même bonheur, parce qu’un seul et même Esprit embrase tous les coeurs des feux du même amour. Ainsi se réalise cette parole du Sauveur: « Père, qu’ils soient un, comme vous et moi sommes un ». Et en effet, de même que le Père et le Fils sont un par égalité de nature et conformité de volonté, les Chrétiens qui reconnaissent pour leur médiateur auprès de Dieu le Père, Jésus-Christ, Fils de Dieu doivent être unis entre eux bien moins par les liens de la chair et du sang que par les rapports de la charité. Au reste le Sauveur nous indique lui-même cet heureux effet de sa médiation divine et de notre réconciliation avec le Seigneur, quand il dit : « Je suis en eux, et vous en moi, afin qu’ils soient consommés dans l’unité (Jean, XVII, 23 ) ».
13. Notre véritable paix, et notre alliance forte et assurée avec le Seigneur, reposent donc sur l’acte d’expiation et de réconciliation que Jésus, médiateur de vie et de grâce, a daigné accomplir. Et de même un médiateur de péché et de mort nous avait ravi l’innocence, et nous tenait éloignés de Dieu. Car le démon superbe et orgueilleux n’avait rempli le premier homme d’orgueil et de présomption que pour le conduire à la mort, tandis que Jésus-Christ, humble et humilié, l’a ramené à la vie par l’humilité et l’obéissance. Le démon vain et téméraire est tombé lui-même, et a entraîné l’homme qui consentit librement à ses suggestions. Mais Jésus-Christ en s’humiliant a mérité d’être exalté, et il a relevé avec lui le fidèle qui croît en lui. Sans doute Satan n’avait point été assujetti à la mort du corps, puisqu’il n’a point de corps, et que son péché n’était qu’un péché de pensée; mais il n’en paraît pas moins à l’homme le prince de ces légions infernales qu’il emploie pour régner sur le monde par le mensonge et l’erreur. C’est par leur concours que tantôt il enorgueillit au moyen d’une fausse philosophie l’homme qui n’est déjà de lui-même que trop superbe, et qui ambitionne le pouvoir, bien plus qu’il n’aime la justice. Tantôt aussi il flatte sa curiosité non moins que son orgueil par l’appareil d’un culte sacrilège et de pratiques magiques, en sorte que tout ensemble il trompe les esprits, les précipite dans l’illusion et les tient captifs et assujettis. Quelquefois aussi, se transformant en ange de lumière, il promet à l’homme le pardon de ses fautes au moyen de certaines expiations, et fait briller à ses yeux le faux éclat de prestiges mensongers.
QUE PENSER DES PRODIGES OPÉRÉS PAR LE DÉMON?
14. Il est certainement facile aux esprits mauvais de produire à l’aide des corps aériens bien des effets qui étonnent même les meilleurs esprits, parce qu’ils sont unis à une chair qui les affaiblit. C’est ainsi que sur nos théâtres l’art et l’habileté des jongleurs exécutent avec des corps terrestres et matériels des choses si surprenantes, qu’il faut les avoir vues pour y croire. Est-il donc étonnant que Satan et ses anges opèrent, au moyen des éléments qu’ils mettent en jeu par leurs corps aériens, des prestiges capables de tromper les hommes? Bien plus, ils nous présentent mille fantômes et mille imaginations qui font illusion à nos sens, et qui, soit pendant notre sommeil, ou dans l’état de veille, nous fascinent et nous rendent furieux. Mais de même qu’un homme juste et honnête se permet de regarder de vils histrions qui dansent sur la corde, ou qui exécutent des tours incroyables de prestidigitation, sans qu’il ait en lui-même le moindre désir de les imiter, ni qu’il les croie meilleurs que lui; ainsi le chrétien pieux et fidèle qui est témoin des prestiges que produisent les démons, et qui nième par suite de la faiblesse humaine, les admire, ne leur envie point un tel pouvoir, et ne se juge point inférieurs à eux. Eh ! comment pourrait-il le faire, puisqu’il appartient à cette société de saints qui comprend les hommes justes et les bons anges, et puisque ceux-ci, par la puissance souveraine du Seigneur, à qui toutes choses sont soumises, opèrent de véritables miracles, et des prodiges bien plus surprenants?
PRINCIPE DE VIE ET PRINCIPE DE MORT.
15. Il est donc impossible qu’aucune cérémonie sacrilège, non plus que nulle initiation impie, ou expiation magique puisse purifier l’âme et la réconcilier avec Dieu. Et en (411) effet, le démon qui se pose ici en faux médiateur, ne saurait élever l’homme vers ses hautes destinées, et il ne cherche même qu’à l’arrêter dans le noble essor qui l’y fait aspirer. C’est pourquoi il corrompt ses affections, et il les rend d’autant plus perverses qu’il le remplit lui-même de plus d’orgueil et de vanité. Mais alors ces affections ainsi corrompues, loin de favoriser en nous les sublimes élans de la vertu, nous entraînent vers l’abîme, par-ce qu’elles doublent le poids de nos vices. Ainsi la gravité de notre chute est en rapport avec la hauteur d’où nous sommes précipités. La prudence nous conseille donc d’imiter les mages qu’une étoile conduisit au berceau de l’Enfant-Dieu, et que les anges instruisirent par un songe mystérieux. A leur exemple nous ne devons point revenir en notre patrie par la même route que nous en sommes sortis, mais suivre cet autre chemin que nous a tracé Jésus, ce Roi doux et humble, et sur lequel Satan, son superbe ennemi, ne peut que nous tendre d’inutiles embûches. D’ailleurs les cieux eux-mêmes nous invitent à adorer le Dieu humble et caché dont ils racontent la gloire, et dont ils proclament la grandeur dans l’univers entier et jusqu’aux extrémités de la terre (Ps., XVIII, 2, 5 ).
Quant à la mort, elle a été introduite dans le monde par le péché d’Adam, selon cette parole de l’Apôtre : « Le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché. Ainsi la mort a passé à tous les hommes par ce seul homme en qui tous ont péché (Rom., V, 12 ) » . Or celui qui nous a ouvert cette triste voie, c’est le démon qui, en nous persuadant de commettre le péché, nous a précipités dans la mort. Mais cette mort qui est double dans l’homme correspond en Satan à la perte unique de la grâce. Et en effet, il était mort selon l’esprit par suite de sa révolte, et non point selon la chair, tandis qu’en nous entraînant dans son impiété, il nous a soumis à la mort de l’âme et à celle du corps. Il semblait à l’homme qu’il ne s’exposait qu’à la première en se laissant criminellement séduire, et voilà qu’il s’est attiré la seconde par une juste condamnation. Aussi l’Ecriture nous dit-elle que « Dieu n’a point fait la mort», parce qu’il n’en est ni l’auteur, ni le principe. Toutefois il a pu infliger la mort au pécheur comme un châtiment juste et bien mérité. C’est ainsi que le juge envoie un criminel au supplice, et que la cause de ce supplice n’est point l’équité du juge, mais la faute du coupable. Le démon nous a donc soumis à la mort du corps, sans y participer lui-même; mais par une secrète disposition, et une profonde justice du Seigneur, cette même mort que Jésus-Christ quoique innocent a bien voulu subir, nous est devenue un remède de vie et d’immortalité.
Et en effet, « comme c’est par un homme que la mort est venue, c’est aussi par un homme que vient la résurrection (I Cor., XV, 21 ) ». Mais les hommes s’attachent bien plus à éloigner la mort du corps que celle de l’âme, quoique la première soit inévitable, et ils montrent ainsi qu’ils sont plus sensibles au châtiment du péché, qu’à la malice même du péché. Eh! ne les voyons-nous pas chaque jour s’appliquer bien peu, et même nullement à éviter le péché, au lieu qu’ils s’épuisent pour prévenir une mort qu’ils ne peuvent éviter? C’est pourquoi Jésus-Christ, le vrai médiateur de la vie, a voulu nous prouver qu’il ne faut point craindre la mort du corps qui est une condition de notre nature, mais bien plutôt le péché qui donne la mort à notre âme, et que nous pouvons ne point commettre avec le secours de la foi. Il a donc atteint lui-même la fin commune à tous les hommes, quoique par une voie bien différente. Car nous sommes venus à la mort par le péché, et lui par la justice et l’innocence. Aussi, de même qu’en nous la mort est la peine du péché, elle a été en Jésus-Christ l’expiation du péché.
MORT VOLONTAIRE DE JÉSUS-CHRIST.
16. L’âme qui est préposée au corps de l’homme, meurt à la grâce, quand elle se sépare de Dieu, et le corps lui-même meurt, quand l’âme l’abandonne. Mais parce que cette dernière mort est un châtiment, il est juste que l’âme qui s’est volontairement éloignée de Dieu, quitte même involontairement le corps auquel elle est unie. Ainsi la mort que nous subissons malgré nous, est la peine du péché que nous avons librement commis. Car pour que l’âme quitte volontairement le corps, il faut qu’elle-même lui fasse violence et lui donne un coup mortel. Or, Jésus-Christ notre divin médiateur a voulu subir librement la (412) mort pour nous prouver combien, en la subissant, il était exempt de péché. Il est donc mort parce qu’il l’a voulu, quand il l’a voulu, et de la manière dont il l’a voulu. Et en effet, c’est en tant qu’uni au Verbe de Dieu qu’il a dit comme homme: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et j’ai le pouvoir de la reprendre. Nul ne me l’ôte, mais je la donne moi-même, et je la reprends de nouveau (Jean, X, 18 ) ». Aussi voyons-nous par le récit des évangélistes, que tous ceux qui furent présents à la mort de Jésus-Christ, s’étonnèrent de l’entendre pousser ce grand cri qui annonçait que notre péché était effacé, et qui précéda immédiatement son dernier soupir. Car d’ordinaire le supplice de la croix amenait une longue agonie, comme le prouvent les deux voleurs auxquels il fallut rompre les bras et les jambes afin de hâter leur mort, et pour que les corps ne restassent pas exposés le jour du sabbat. La mort de Jésus fut donc une sorte de miracle, et Pilate en jugea ainsi, quand on vint lui demander la permission de rendre au corps du Sauveur les honneurs de la sépulture (Marc, XV, 37 ; Jean, XIX, 30 ) ».
17. Mais cet esprit de mensonge qui a été pour l’homme un médiateur de mort, voudrait en vain nous fermer les sources de la vie par ses prétendues expiations, et ces cérémonies impies et sacriléges, avec lesquelles il se joue de notre orgueil. Exempt de la mort du corps, mais condamné aussi à ne jamais recouvrer la vie de l’âme, il n’a été que trop heureux d’avoir pu, n’étant lui-même blessé à mort que dans l’âme, nous frapper de mort dans l’âme et dans le corps. Quant au miracle de la résurrection, il passe évidemment son pouvoir, puisqu’il est tout ensemble le sacrement de notre régénération, et le modèle de la résurrection qui doit s’accomplir au dernier jour. Au contraire, le vrai médiateur de la vie qui est toujours vivant en son âme, est ressuscité en cette même chair qui avait subi la mort, et il combat pour nous contre le démon. De son côté, cet esprit rebelle, mort lui-même à la grâce, et auteur de la double mort qui frappe l’homme, s’efforce d’affermir son règne dans le coeur de tous ceux qui croient en lui. Mais le Sauveur Jésus le chasse de ce royaume intérieur, et ne lui permet que d’exercer au dehors sa rage et ses efforts impuissants.
Il voulut même souffrir que cet esprit mauvais le tentât, afin de nous venir en aide pour surmonter la tentation, par sa grâce et par son exemple. C’était vainement que d’abord il avait cherché à le vaincre par des tentations intérieures, quand Jésus-Christ après son baptême se fut retiré dans le désert, et que le démon lui tendit les plus captieuses embûches. Sans doute cet esprit mort à la grâce n’eut aucune prise sur celui qui était vivant de la vie de l’Esprit-Saint; mais acharné à frapper l’homme de la mort du péché, il essaya contre le Christ toute sa malice, et l’attaqua, autant qu’il lui fut permis, dans cette chair par laquelle le médiateur vivant et immortel était devenu comme nous faible et mortel. Toutefois il ne réussit alors en aucune de ses diverses suggestions; et lorsque, usant du pouvoir qu’il avait reçu du dehors, il eut fait attacher le Sauveur à la croix, il perdit tous ses droits à la domination intérieure qui lui assujettissait nos âmes.
Et, en effet, la mort de Jésus-Christ, qui n’avait été en lui précédée d’aucun péché, brisa soudain les chaînes multipliées des nombreux péchés de l’homme. Ainsi le Sauveur, en souffrant pour nous la mort qui ne lui était point due, a fait que celle que nous subissons justement, ne puisse nous nuire. Au reste, personne n’avait le pouvoir de lui ôter la vie, et lui-même il s’en est dépouillé volontairement. Car, puisqu’il pouvait ne point mourir, s’il l’eût voulu, il est certain que la mort a été en lui un acte libre et spontané. Aussi l’Apôtre nous dit-il que Jésus-Christ « a exposé en spectacle avec une pleine autorité les principautés et les puissances, après avoir triomphé d’elles en lui-même (Coloss., II, 15 ) ». Sa mort a été, en effet, un vrai sacrifice, dont les mérites nous sont appliqués, et qui a racheté, expié et effacé entièrement nos péchés, en sorte que les principautés et les puissances de l’enfer ne peuvent plus réclamer notre condamnation. Et de plus, sa résurrection est pour nous le modèle de cette vie nouvelle à laquelle « il a appelé ceux qu’il a prédestinés; or, ceux qu’il a appelés, il les a justifiés, et ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés(Rom., VIII, 30 ) ». L’homme, en consentant librement aux séductions du démon, était en toute justice devenu son esclave; et cet esprit mauvais, affranchi lui-même de la corruption de la chair et du sang, s’enorgueillissait de la victoire que lui avait (413) procurée sur un être faible et infirme, la fragilité d’une chair mortelle. Il se complaisait donc en ses richesses et sa puissance, et insultait insolemment à notre misère et notre malheur. Mais voilà que soudain la mort de l’Homme-Dieu est venue détruire sa domination. Car s’il n’a point suivi le pécheur dans l’abîme où il l’avait précipité, il n’a point laissé d’y pousser celui qui devait être le Rédempteur du monde.
C’est ainsi qu’en se soumettant comme nous à la mort, le Fils de Dieu a daigné se faire notre ami, tandis que notre superbe ennemi, en évitant cette même mort, croyait assurer au-dessus de nous sa grandeur et sa prééminence. N’est-ce pas en effet ce divin Rédempteur qui a dit: « Personne ne peut témoigner un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour ses amis (Jean, XV, 13 ) »? Aussi le démon se crut-il lui-même supérieur à Jésus-Christ, parce que celui-ci parut dans sa passion lui céder la victoire, et parce qu’alors s’accomplit en lui cette parole du psalmiste : « Vous l’avez pour un peu de temps abaissé au-dessous des anges (Ps., VIII, 6 ) ». Mais le Christ innocent, qui a été injustement mis à mort, a vaincu justement l’esprit mauvais qui nous tenait sous sa légitime domination. Il nous a donc délivrés de la captivité où le péché nous avait plongés, et il l’a chargée elle-même de fers. En un mot, le sang du juste qui a été injustement répandu, a effacé le décret de notre condamnation, et il a mérité aux pécheurs la grâce du salut et de la rédemption.
18. Cependant cette mort elle-même du Christ sert aujourd’hui encore au démon pour tromper ses adeptes. Car jouant le rôle de faux médiateur, il leur persuade qu’il les purifiera de leurs péchés au moyen de certains rites qui n’ont d’autre efficacité que de les plonger plus profondément. Et néanmoins l’orgueil pousse alors ces malheureux à déverser tout d’abord l’ironie et le mépris sur la mort de Jésus-Christ, et puis à exalter au-dessus de lui la sainteté et la divinité de l’esprit mauvais, parce qu’il ne s’est point soumis au supplice de la croix. Mais le démon ne compte plus qu’un petit nombre d’adhérents, parce que de toutes parts les gentils ouvrent les yeux, et qu’ils viennent humblement boire aux sources du salut. Plus leur confiance au Christ rédempteur s’accroît et s’affermit, et plus ils abandonnent le démon pour accourir vers le divin Rédempteur. C’est qu’à l’insu même de cet esprit mauvais, la sagesse divine sait excellemment faire servir sa fureur et ses piéges au salut des fidèles. Et en effet elle atteint avec force de l’extrémité supérieure qui est la création de l’âme, à l’extrémité inférieure qui est la mort du corps, et elle dispose toutes choses avec douceur. Or, elle atteint ainsi d’une extrémité à l’autre à cause de sa pureté, et parce que rien de souillé n’est en elle (Sag., VIII, 1, VII, 24, 25 ).
Mais si le démon peut se glorifier de ne point être assujetti à la mort du corps, et s’il s’en fait un titre d’honneur et de vanité, il ne saurait éviter cette autre mort qui lui est réservée dans les flammes éternelles de l’enfer. Car ces flammes ont la propriété, et de torturer les âmes, et de faire souffrir tous les corps terrestres et aériens. Quant à ces hommes orgueilleux qui méprisent Jésus-Christ parce qu’il a été crucifié, quoique ce supplice soit le prix inestimable dont il a payé notre rançon, ils n’éviteront point cette première mort qui par suite du péché originel est devenue le triste apanage de notre nature, et de plus ils seront précipités avec le démon dans la seconde mort des enfers. Ils préfèrent à Jésus-Christ cet esprit mauvais qui les a perfidement soumis à une mort dont la nature le préservait, et à laquelle le divin Sauveur a daigné s’assujettir par un effet de sa grande miséricorde à notre égard. Cependant ces mêmes hommes ne font aucune difficulté de se croire meilleurs que les démons, et ils ne cessent de les détester et de les poursuivre de leurs malédictions, quoiqu’ils sachent que ces esprits mauvais n’ont jamais subi ce supplice de la croix, qui est le principe et le motif de tous leurs mépris envers Jésus-Christ. C’est qu’ils ne veulent point considérer que le Verbe de Dieu, tout en restant ce qu’il est par sa divinité, c’est-à-dire immuable en son essence, a bien pu souffrir en l’infériorité de la nature humaine, qu’il avait daigné prendre, une mort dont l’esprit impur est à l’abri, parce qu’il n’a point un corps terrestre et mortel. Ainsi, malgré leur évidente supériorité sur les démons, la chair qu’ils portent les soumet à la mort; et de même les démons qui n’ont point un corps composé de sang et de chair, sont exempts de la mort. (414) Mais ces hommes peuvent-ils raisonnablement attendre quelque résultat efficace de diverses expiations auxquelles ils s’assujettissent? Car ou ils ignorent qu’ils offrent ces sacrifices à des esprits trompeurs et orgueilleux, ou s’ils le savent, comment se persuadent-ils qu’ils feront utilement alliance avec des êtres perfides et envieux, dont toute l’occupation est de ruiner l’oeuvre de notre salut?
LE CHRIST EST
19. J’observe en outre à l’égard de ces mêmes hommes qu’ils devraient bien comprendre que malgré tout leur orgueil, les démons ne pourraient prendre aucun plaisir aux sacrifices qui leur sont offerts, si un vrai sacrifice n’était dû au Dieu véritable, dont ils usurpent l’honneur et l’adoration. Or, d’abord ce sacrifice ne. peut être légitimement offert que par un prêtre juste et saint, et puis il est nécessaire que le Dieu auquel il est présenté, le reçoive, et en applique les mérites à ceux qui le lui font offrir. Il faut enfin que la victime soit elle-même pure et immaculée, afin qu’elle puisse purifier l’homme de tout péché. Certes, tel est le but que se proposent tous ceux qui font offrir un sacrifice au Seigneur. Mais est-il un prêtre plus juste et plus saint que le Fils unique de Dieu, qui n’a nul besoin de sacrifier pour l’expiation de ses propres péchés, puisqu’en lui ne se trouve ni la faute originelle, ni celles que nous commettons chaque jour? De plus, quelle victime plus parfaite l’homme pouvait-il choisir que sa propre chair ? et quelle chair plus propre à être immolée qu’une chair mortelle? quelle victime pouvait encore en raison même de sa pureté mieux purifier l’homme de toutes ses souillures, que la chair qui par un miracle de chasteté a été formée dans le sein d’une Vierge, est née de ses chastes entrailles? enfin quel sacrifice serait plus agréable au Seigneur et plus propitiatoire à notre égard, que celui où la victime n’est autre que le propre corps de notre pontife? Ainsi l’on doit considérer quatre choses dans tout sacrifice : celui à qui il est offert, celui qui l’offre, celui qui s’immole, et celui au nom de qui il est immolé. Or, ces quatre choses se rencontrent excellemment en Jésus-Christ, qui est notre seul et véritable médiateur, et qui par son sacrifice a ménagé avec Dieu notre paix et notre réconciliation. Car il est Dieu comme celui à qui il l’offre, il ne fait qu’un avec ceux pour qui il l’offre, et il est tout ensemble le prêtre qui l’offre et la victime qui est offerte.
PRÉSOMPTION ET AVEUGLEMENT.
20. Cependant il est des hommes qui pensent arriver par eux-mêmes à un tel degré de pureté qu’ils pourront voir Dieu et s’unir entièrement à lui. Hélas! ce grand orgueil ne fait que les souiller davantage. Car il n’est point de péché qui soit plus opposé à la loi divine, et qui affermisse mieux à notre égard la cruelle domination du démon. Ce superbe tyran ne cherche qu’à nous fermer le ciel, et à nous précipiter dans l’enfer. C’est pourquoi nous devons éviter ses embûches secrètes, et nous détourner de la voie qu’il nous trace. Car, nouvel Amalec, ou il attaque de front un peuple abattu et découragé, ou il contrarie et retarde l’entrée de ce même peuple dans la terre promise. Mais voulons-nous le vaincre, appuyons-nous sur la croix du Sauveur Jésus? croix que figurait Moïse en étendant les mains. Au reste les orgueilleux dont je parle, ne présument acquérir par eux-mêmes une entière et parfaite innocence que parce que le génie de quelques sages a pu planer au-dessus de ce monde grossier et terrestre, et percevoir un faible rayon de l’incommunicable vérité. Aussi se plaisent-ils à prendre en pitié ces nombreux chrétiens qui se contentent de croire, et qui n’essaient pas même de s’élever à ces hauteurs. Mais à quoi sert au sage orgueilleux, d’apercevoir de loin, et au-delà des mers, les rivages de la patrie, s’il rougit par orgueil de monter sur le navire qui pourrait l’y conduire? Et quel dommage au contraire reçoit l’humble chrétien dont le regard est beaucoup moins étendu, mais qui se confiant à ce même navire, arrive heureusement au port?
ETROITESSE DE L’ENSEIGNEMENT DES PHILOSOPHES.
21. S’agit-il de la résurrection de la chair? ces mêmes philosophes se moquent de notre croyance, et affirment que nous devons nous ranger à leur opinion. Sans doute, ils ont pu par le spectacle de ce monde visible s’élever (415) jusqu’à la connaissance de l’Etre suprême et immuable ( Rom., I, 20 ); mais est-ce une raison pour que nous les consultions exclusivement sur les modifications diverses que peuvent subir des créatures mobiles et changeantes, et sur l’ordre et la durée des siècles? Sans doute encore ils raisonnent logiquement, et prouvent évidemment que le monde est l’ouvrage d’un être éternel. Mais peuvent-ils par les seules lumières de la raison découvrir et expliquer tous les mystères de la nature: la création première des animaux et leurs espèces si nombreuses; la conservation des genres et la multiplication des individus; les divers phénomènes de leur reproduction, de leur vie et de leur mort, et la sûreté de leurs instincts, en sorte que chacun cherche ce qui lui est utile, et repousse ce qui lui serait nuisible?
Cependant, sans tenir aucun compte de la sagesse immuable d’un Dieu créateur, ils tâchent de tout expliquer par l’influence des climats, et la durée des siècles, et ils donnent une entière adhésion à tout ce que d’autres ont avant eux observé et écrit. Il n’est donc pas étonnant que leur regard n’ait pu percer la nuit et la révolution des temps, ni se fixer sur ce laps de siècles qui semblable à un fleuve rapide entraîne le genre humain, et porte chaque individu vers sa fin particulière. Car ici l’histoire nous fait complètement défaut, puisque nul ne saurait connaître, ni révéler les secrets de l’avenir. Les sages du paganisme, quoique bien supérieurs au vulgaire, n’ont pu eux-mêmes pénétrer ces secrets par l’effort de leur génie, ni les lire dans leurs sublimes conceptions de l’être suprême et éternel. Autrement, loin de s’attacher, comme les historiens, aux faits passés, ils ne se fussent occupés que de l’avenir. C’est ce qu’ont fait ceux que les païens nomment devins, et que les chrétiens appellent prophètes.
LES PHILOSOPHES
ET
22. Néanmoins il faut avouer que le nom de prophètes n’était pas entièrement inconnu aux païens. Mais quand il s’agit de prophéties, il est important d’établir plusieurs distinctions. Et d’abord on peut conjecturer l’avenir par la connaissance du passé. Ainsi l’expérience aide beaucoup les médecins dans leurs prévisions, et plusieurs en ont consigné par écrit les résultats heureux. Ainsi encore le laboureur et le matelot énoncent diverses prédictions, qui même, en raison du long intervalle qui les voit se réaliser, passent pour de véritables prophéties. En second lieu, les esprits répandus dans l’air, pressentent pour ainsi dire les événements qui doivent prochainement s’accomplir; et la subtilité de leur intelligence leur permet de les découvrir de loin, en sorte qu’ils semblent les prédire. C’est à peu près comme si du sommet d’une montagne, apercevant un voyageur, je l’annonçais aux personnes qui stationneraient dans la plaine. Mais ici tantôt c’est aux saints anges que le Seigneur révèle ces évènements par son Verbe, ou sa Sagesse, en qui réside le passé et l’avenir; et alors ils les découvrent eux-mêmes aux hommes, ou bien ils n’en instruisent qu’un petit nombre, qui à leur tour en répandent et en divulguent la connaissance. Tantôt au contraire l’intelligence de l’homme, sans l’intermédiaire des anges, est élevée par l’Esprit-Saint à un tel ravissement, qu’elle contemple la cause et l’origine des futurs contingents dans la source et le principe de toutes choses. Quant aux esprits de malice, qui sont répandus dans l’air, ils ne connaissent ces divers événements que par la prédiction qu’en font les anges et les hommes, et ils ne les connaissent même qu’autant que le permet Celui qui est le souverain Seigneur de tous les êtres. Enfin il peut arriver qu’un homme prophétise même à son insu, et par une inspiration secrète du Saint-Esprit. Ainsi Caïphe prophétisa, ne parlant point de lui-même, mais parce qu’il était grand-prêtre (Jean, XI, 51 ).
23. Nous ne saurions donc touchant la suite des siècles et la résurrection des morts, nous en rapporter exclusivement même à ceux des philosophes païens qui, autant qu’ils l’ont pu, ont reconnu le Dieu éternel et créateur en qui nous avons le mouvement et la vie (Act., XVII, 28 ). Car ayant connu Dieu par tout ce qui a été fait, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâces. Mais en se disant sages, ils sont devenus fous (Rom., I, 21, 22 ). C’est pourquoi ces philosophes n’ont jamais pu contempler l’être spirituel, immuable et éternel, d’un regard qui pénétrât jusque dans le sanctuaire secret de la sagesse et de la providence où sont contenus les divers événements que doit amener la suite des siècles. Là par rapport à Dieu, ces (416) événements sont tout ensemble présents, passés et futurs; mais sur la terre, et eu égard à l’homme, ils sont seulement futurs et contingents. De plus, ces mêmes philosophes étaient également incapables d’apprécier les résultats heureux par lesquels toutes choses coopèrent au bien et à la perfection de l’homme, en son corps comme en son âme.
Pour suppléer en eux à cette impuissance personnelle de percevoir l’avenir, il eût fallu que les saints anges vinssent les en instruire. Mais Dieu les a jugés indignes de cette faveur, et les esprits célestes ne leur ont rien fait connaître soit par des signes extérieurs et sensibles, soit par des visions imaginatives ou intellectuelles. Nos pères au contraire, les patriarches et les prophètes, ont mérité par l’excellence de leur piété, de recevoir la révélation de l’avenir: et par des miracles opérés en preuve de leur inspiration, ou par la réalisation des prophéties peu après accomplies, ils ont donné à leurs prédictions d’événements éloignés et lointains une autorité qui subsistera jusqu’à la fin du monde. Quant aux esprits de malice, répandus dans l’air, esprits orgueilleux et trompeurs, ils ont bien pu par la bouche de leurs prêtres répéter sur la société sainte des élus et sur le vrai Médiateur plusieurs des choses qu’ils en avaient entendu dire aux anges, ou aux prophètes. Leur but en cela était d’entraîner dans l’erreur, s’ils le pouvaient, les serviteurs de Dieu, en les séduisant par l’énonciation de quelques vérités. Mais le Seigneur, même à leur insu, a réalisé parmi eux un tout autre dessein, et il a fait ainsi publier en tous lieux la vérité, afin de fortifier les adorateurs et de confondre les impies.
BUT DE L’INCARNATION.
24. Ainsi l’homme est incapable
de s’élever par lui-même jusqu’aux choses éternelles. Car son esprit est courbé
sous le poids du péché, et enchaîné par l’amour des biens de la terre, de même
que son corps est assujetti à la mort par suite de la souillure originelle. Il
a donc besoin d’être purifié. Or cette purification, qui doit nous mettre en
communication avec les choses éternelles, ne peut s’effectuer qu’au moyen des
mêmes affections terrestres qui captivent nos sens et obscurcissent notre
intelligence. Et en effet, la santé est tout l’opposé de la maladie ; néanmoins
nul ne peut amener la guérison, s’il ne se met en rapport avec la maladie
elle-même. C’est ainsi que les mêmes préoccupations du temps et de la terre qui
amusent l’homme faible et malade, quand elles sont inutiles, le disposent à un
meilleur état, quand elles sont utiles, et le conduisent enfin aux pensées
éternelles, quand il est entièrement guéri. Or, si notre âme, une fois
purifiée, doit s’adonner à la méditation des vérités éternelles, elle ne peut
cependant obtenir cette purification que par des moyens temporels. Aussi un des
sages de
Et cette sentence est
bien vraie,
puisque ce philosophe entend par création tout ce qui est soumis
à l’action du
temps. Mais n’est-ce point là le véritable
état de l’homme? et n’est-il point
sujet au changement en son âme comme en son corps? on ne saurait
en effet
nommer éternel rien de ce qui est tant soit peu mobile et
changeant. C’est
pourquoi moins l’homme est fixe et stable, moins il est
éternel. Toutefois on
nous promet de nous conduire par la vérité à la
vie éternelle; mais notre foi
s’éloigne autant de cette vérité que notre
mortalité est distante de
l’éternité. Il faut donc que l’homme embrasse
fermement la croyance des
mystères qui pour lui ont été opérés
dans le temps, afin que par cette croyance
il soit purifié de la tache du péché. Et puis,
lorsqu’il sera parvenu à la
vision intuitive, la vérité succédera à la
foi, et l’éternité à la mortalité.
Ainsi- notre foi deviendra vérité pleine et
entière, quand nous posséderons
cette vision parfaite qui nous est- promise; et de même on nous
promet une vie
éternelle. Car
Ainsi lorsque notre foi deviendra vérité par la vision béatifique, notre corps mortel sera transformé et rendu immortel. Mais en attendant ces merveilleuses opérations de la grâce, et même pour les réaliser, nous devons donner l’assentiment de notre foi aux mystères qui se sont accomplis dans le temps, de même (417) que nous espérons en posséder un jour dans l’éternité la vision pure et distincte. C’est pourquoi le Fils de Dieu, qui est la vérité suprême, et qui est co-éternel au Père, a daigné venir parmi nous, afin d’unir dans un rapport ineffable la foi qui est l’exercice de notre vie mortelle, et la vérité qui sera l’apanage de notre vie immortelle. Et en effet, il est venu se faisant Fils de l’homme, et s’il demande que nous ayons foi en lui, c’est pour que cette foi nous conduise à la possession de sa vérité propre et substantielle. Car en prenant l’infirmité de notre chair mortelle, il n’a point dépouillé son éternité. La vérité est donc à la foi ce que l’éternité est à la création ; et l’oeuvre de notre purification exigeait que le Dieu qui est éternel, parût dans le temps, afin que notre foi n’eût point un objet différent de celui qu’elle verra un jour dans tout l’éclat de la vérité.
Néanmoins l’homme faible et mortel ne pourrait jamais arriver par lui-même à l’éternité, site Fils de Dieu, en prenant notre mortalité, ne nous eût attiré à son éternité propre. Mais aujourd’hui notre foi pénètre dans les cieux à la suite de Jésus-Christ, en qui elle croit fermement, qui est né, qui est mort, est ressuscité , et est monté aux cieux. De ces quatre faits, nous savons bien que deux se réalisent à notre égard, car qui ignore que l’homme naît et meurt? Quant aux deux derniers, c’est-à-dire la résurrection et l’ascension, ils sont l’objet de notre espérance, parce que nous croyons en Celui en qui ils se sont accomplis. La nature humaine a pris en Jésus-Christ possession de l’éternité; c’est pourquoi notre corps lui-même participera à cette éternité, lorsque notre foi sera transformée en la plénitude de la vérité. C’est ce que nous enseigne la parole suivante de Jésus-Christ. Comme il voulait affermir ses apôtres en la foi, afin de les amener à la vérité, et parla vérité les délivrer de la mort et les conduire à l’éternité bienheureuse, il leur disait : « Si vous persévérez en ma parole, vous serez vraiment mes disciples ». Et puis il ajouta, comme s’ils lui eussent demandé quel serait le fruit de cette persévérance : « Vous connaîtrez la vérité ». Mais parce qu’ils pouvaient encore se dire à eux-mêmes : eh ! quel besoin un homme a-t-il de la vérité? le divin Sauveur conclut par ces mots: « Et la vérité vous délivrera(Jean, VIII, 31, 32 ). Or de quels maux la vérité pouvait-elle les délivrer, si ce n’est de la mort, de la corruption et de l’instabilité? car d’une part le propre de la vérité est d’être immortelle, incorruptible et immuable, et de l’autre la véritable immortalité, la véritable incorruptibilité et l’immutabilité véritable ne sont que l’éternité.
ÉGALITÉ DU FILS DE DIEU AVEC SON PÈRE.
25. Voilà quel est l’objet de la mission du Fils de Dieu, ou plutôt quelle est la mission du Fils de Dieu. Et en effet, tous les mystères de la grâce n’ont pour but que d’affermir notre foi, et par cette foi de nous purifier de nos péchés, afin de nous conduire à la contemplation de là vérité. Mais tous ces mystères, soit que nous les considérions arrêtés en Dieu de toute éternité, pour se produire dans le temps, soit que nous les étudiions réalisés dans le temps et par rapport à l’éternité, ne se produisent devant nos yeux que comme autant de faits qui rendent témoignage à cette mission du Fils de Dieu, ou plutôt qui sont cette mission elle-même. De plus, ces faits se divisent en deux classes ceux qui ont annoncé l’avènement du Christ en la chair, et ceux qui prouvent que cet avènement a eu lieu. Il convenait en effet que Celui par qui toute créature a été faite, eût toutes les créatures pour témoins de sa naissance mortelle ; et si le Rédempteur unique du genre humain n’eût été annoncé par un grand nombre d’envoyés, comment eût-il seul brisé les fers d’un si grand nombre de captifs et d’esclaves? Ajoutons encore que s’il ne s’était entouré de témoignages qui par leur évidence et leur sublimité subjuguent nos esprits faibles et infirmes, nous ne croirions pas en lui. Mais parce que nous y croyons, celui qui est grand nous élève jusqu’à sa propre grandeur; et c’est le même Dieu qui s’est fait petit pour descendre jusqu’à la petitesse de l’homme. Sans doute le ciel, la terre et toutes les créatures qui sont l’ouvrage du Fils de Dieu, rendent à sa puissance un témoignage évidemment supérieur à celui des signes et des miracles qui ont prédit ou qui ont attesté son avènement; et toutefois les hommes faibles et petits n’ont considéré ce premier témoignage comme véritablement grand, qu’en estimant le second grand dans son infériorité.
26. « Lors donc que la plénitude des temps (418) fut arrivée, Dieu envoya son Fils formé d’une femme, et assujetti à la loi (Gal., IV, 4.) ». Ainsi le Fils de Dieu s’est abaissé jusqu’à être formé, et il a été envoyé dans le monde, puisqu’ il a été assujetti à la loi. Mais s’il n’appartient qu’à un supérieur d’envoyer un inférieur, nous devons ici avouer que le Fils de Dieu est inférieur à Dieu le Père. Il lui est même d’autant plus inférieur qu’il a été formé d’une femme et qu’il a été assujetti à la loi. Oui, ce Fils que Dieu a envoyé, et qui a été formé d’une femme, est le même par qui toutes choses ont été faites. Il existait avant que d’être envoyé et formé d’une femme, et nous le reconnaissons égal au Père qui l’envoie. Toutefois sous ce dernier rapport nous n’hésitons pas à dire qu’il lui est inférieur.
Mais comment les patriarches et les prophètes ont-ils pu le voir par le ministère des anges avant que fût arrivée cette plénitude des temps où il devait être envoyé, puisque même après son avènement en la chair, il n’était point connu comme égal à son Père ? Et en effet saint Philippe, comme tous les autres, et comme les bourreaux eux-mêmes qui crucifièrent Jésus-Christ, le voyait en sa chair, et néanmoins il dit à ses apôtres: « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez pas ? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père ». Le Fils de Dieu était donc vu, et il n’était pas vu. Il était vu en tant qu’il était envoyé et formé d’une femme, et il n’était pas vu en tant qu’il était le Verbe par qui toutes choses ont été faites. Il disait encore: « Celui qui a mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime. Or celui qui m’aime sera aimé de mon Père ; je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui (Jean, XIV, 9, 21)». Mais comment eût-il pu tenir ce langage lorsqu’il se montrait comme homme à tous les regards, si sous les dehors de la chair il n’eût présenté
à la foi ce même Verbe qui dans la plénitude des temps avait été formé de la femme ? Quant
à la divinité de ce Verbe par qui toutes choses ont été faites , il la réserve pour être dans
l’éternité la vision de l’âme purifiée par la foi.
MISSION DU FILS ET DU SAINT-ESPRIT.
27. Et maintenant, si nous voulons dire qui le Fils a été envoyé par le Père, en ce sens que l’un est Père et que l’autre est Fils, rien mie peut s’opposer à ce que nous reconnaissions le Fils consubstantiel et coéternel au Père, quoiqu’il en ait reçu sa mission. Dans le dogme catholique le Père n’est point supérieur au Fils, et le Fils n’est point inférieur au Père; mais l’un est principe générateur et l’autre est engendré; le Fils est envoyé par Celui qui l’engendre, et le Père envoie Celui à qui il communique l’être. Et en effet, le Fils procède du Père, et non le Père du Fils. Aussi est-il facile de comprendre qu’on puisse dire que le Fils a été envoyé, non parce que le Verbe s’est fait chair, mais pour qu’il se fît chair, et qu’en prenant la nature il accomplît les oracles de l’Ecriture. Dans ce sens le Fils de Dieu n’est pas seulement envoyé comme homme, le Verbe même est envoyé pour se faire homme. En effet le Fils est dit envoyé, non parce qu’il est inférieur au Père en puissance et en nature, ou parce qu’il lui est inégal en quelque chose, mais parce que comme Fils il est engendré du Père, tandis que le Père ne procède point du Fils.
Au reste le Verbe ou le Fils de Dieu est aussi appelé sa Sagesse. Est-il donc étonnant qu’il soit envoyé non comme inégal au Père, mais comme « une parfaite émanation de la clarté du Tout-Puissant (Sag., VII, 25 ) »? Or ici le rayon qui émane et le foyer d’où il se répand sont de la même nature, car ce n’est point une source d’eau vive qui jaillit des veines de la terre, ou des flancs d’un rocher, mais une lumière qui s’échappe du sein de la lumière. Aussi lorsque nous disons que le Verbe « est la splendeur de la lumière éternelle », voulons-nous signifier qu’il est lumière de lumière éternelle. Car la splendeur de la lumière n’est pas autre que la lumière elle-même. C’est pourquoi elle est coéternelle à la lumière dont elle est la splendeur. Seulement l’auteur sacré a dit plutôt splendeur de lumière que lumière de lumière, afin qu’on ne crût pas qu’il supposait quelque infériorité entre la lumière et le rayon qui s’en échappe. Et en effet, dès que celui-ci est la splendeur de la lumière, il devient plus facile d’admettre qu’il lui doit son éclat que de supposer qu’il lui soit inférieur.
Cependant il n’était pas à craindre que l’on en vînt à regarder la lumière comme moindre que le rayon qu’elle engendre, car (419) jusqu’ici aucun hérétique n’a avancé un tel paradoxe, et il est probable que jamais on n’osera le faire. Mais parce que nous pourrions peut-être penser que le rayon est moins éclatant que la lumière qui le produit, l’Ecriture prévient cette objection, et dissipe tous nos doutes en disant que le Verbe est la splendeur du Père, c’est-à-dire de la lumière éternelle. Elle affirme ainsi l’égalité parfaite du Père et du Fils. Supposons en effet que le rayon soit inférieur à la lumière, il en sera l’obscurcissement et non la splendeur. Si au contraire il lui est supérieur, comment pourrait-il en être la production, puisqu’alors l’effet serait plus grand que la cause? Mais parce que le Verbe est le rayon qui émane de la lumière éternelle, il ne lui est pas supérieur, et parce qu’il en est la splendeur et non l’obscurcissement, il ne lui est pas inférieur; donc il lui est égal. Au reste, ne nous troublons point en lisant que la sagesse divine est « une émanation de la clarté du Tout-Puissant », car presque immédiatement il est dit « qu’elle est unique et qu’elle peut tout (Sag., VII, 25-27 )». Or, qui est le Tout-Puissant, si ce n’est Celui qui peut tout?
Ainsi
28. Le Verbe de Dieu est donc envoyé par Celui dont il est le Verbe ; et le Fils est envoyé par le Père qui l’a engendré; ainsi encore le Père qui engendre, envoie, et le Fils qui est engendré, est envoyé. Bien plus, ce même Verbe est envoyé à tout homme qui le connaît et qui le comprend, du moins, autant que notre esprit peut le connaître et le comprendre en raison de ses progrès et de son avancement dans les voies spirituelles. Il ne serait pas exact de dire que le Fils est envoyé, en tant qu’il est engendré du Père, mais en tant qu’il a paru dans le monde revêtu de la nature humaine. C’est en ce sens qu’il a dit lui-même : « Je suis sorti de mon Père, et je suis venu dans le monde (Jean, XVI, 28 ) ». On peut aussi affirmer que le Verbe multiplie dans le temps sa mission céleste, toutes les fois que notre esprit le perçoit, selon cette parole de Salomon : « Envoyez, Seigneur, votre Sagesse, ci afin qu’elle soit avec moi et qu’elle travaille avec moi ».
Car le Verbe qui est engendré de toute éternité, est lui-même éternel, puisqu’il est « la splendeur de la lumière éternelle ».
Nous disons au contraire qu’il
est envoyé dans le temps, parce qu’il s’est fait connaître aux hommes; aussi
cette mission du Fils de Dieu ne s’est-elle véritablement réalisée que le jour
où, dans la plénitude des temps, il naquit de la femme et se montra en la,
nature humaine. « En effet, le monde avec sa propre sagesse n’ayant pu
connaître la sagesse de (420) Dieu, parce que la lumière luit dans les
ténèbres, et que les ténèbres ne la reçoivent pas, il a plu à Dieu de sauver
par la folie de la prédication ceux qui croiraient en lui ». C’est pourquoi «
le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous ( I Cor., I, 21 ; Jean, I, 5, 14 ) ». Cependant lorsque ce même Verbe
est perçu dans le temps par notre intelligence, on peut bien dire tout ensemble
qu’il est envoyé, et qu’il n’est pas envoyé dans le monde, car il ne se montre
point à nous sous une forme sensible; c’est-à-dire qu’il n’est point aperçu des
yeux du corps. C’est ainsi que nous-mêmes ne sommes plus en quelque sorte dans
le monde, quand notre intelligence s’abîme, autant qu’elle le peut, dans les
profondeurs de l’éternité. C’est encore dans le même sens que les justes
ici-bas, quoique vivant en la chair, ne sont plus du monde, parce que leur
esprit est tout absorbé dans les choses divines. Cependant, nous ne disons
point que le Père soit envoyé, quoique dans le temps il se révèle aux hommes.
La raison est qu’il est à lui-même son propre principe, et qu’il ne procède
d’aucune autre personne divine. Tout au contraire
29. Ainsi le Père engendre et le Fils est engendré; et de même le Père envoie et le Fils est envoyé. Mais ici celui qui engendre et celui qui est engendré, celui qui envoie et celui qui est envoyé ne sont qu’un, parce que le Père et le Fils ne sont qu’un (Jean, X, 30 ). Ainsi encore le Saint-Esprit est un avec le Père et le Fils, parce que les trois personnes divines ne sont qu’un seul et même Dieu. Nous disons également que le Fils est né du Père, parce qu’il a été engendré du Père, et qu’il a été envoyé par le Père, parce qu’il nous a fait connaître le Père ; de même le propre de l’Esprit-Saint est qu’il procède du Père, et il est dit envoyé par le Père, lorsqu’il nous fait connaître celui dont il procède. Toutefois il serait inexact d’affirmer que l’Esprit-Saint ne procède point du Fils, puisqu’il est appelé dans l’Ecriture l’Esprit du Fils, non moins que l’Esprit du Père. C’est d’ailleurs ce que Jésus-Christ lui-même voulut nous faire entendre, quand il souffla sur ses apôtres, leur disant: « Recevez le Saint-Esprit (Jean, XX, 22 ) ». Car ce souffle matériel et sensible qui des lèvres du Sauveur se répandit sur le visage des apôtres, n’était point la personne même du Saint-Esprit; et nous ne devons y voir qu’un signe exprimant que cet Esprit divin procède également du Fils, comme du Père.
Et en effet, qui serait assez insensé pour avancer que l’Esprit-Saint, qu’ici Jésus-Christ donne en soufflant sur ses apôtres, n’est pas le même que celui qu’il leur envoya après son ascension? Car il n’y a qu’un seul Esprit de Dieu, qui est l’Esprit du Père et du Fils; et c’est cet Esprit divin qui opère toutes choses en tous (I Cor., XII, 6 ). Quant au mystère de ces deux missions, j’en dirai plus tard quelque chose, selon que Dieu me l’inspirera: mais pour le moment, il suffit d’observer que Jésus-Christ, en disant: « L’Esprit que je vous enverrai de la part du Père ( Jean, XV, 26 ) », veut prouver à ses apôtres que cet Esprit procède du Fils non moins que du Père. Précédemment il leur avait dit que « le Père l’enverrait au nom du Fils ( Id., XIV, 26 ) ». Mais il n’avait point dit que ce serait de la part du Fils, comme il avait dit qu’il l’enverrait, lui, « de la part du Père ». Ainsi faisait-il entendre que le Père est dans les deux autres personnes divines le principe de la divinité, ou, si l’on aime mieux, de la déité.
Ainsi l’Esprit-Saint, qui procède du Père et du Fils, a pour principe le Père par qui le Fils est engendré : et quant à cette parole de l’Evangéliste : « Le Saint-Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésus n’était pas encore glorifié ( Id., VII, 39 ) », elle signifie seulement que cette mission, ou envoi de l’Esprit-Saint, qui s’opérerait après la glorification du Christ, serait plus éclatante que celles qui déjà avaient eu lieu. Et en effet, l’Esprit-Saint avant cette solennelle effusion, était souvent communiqué aux hommes, mais non de la même manière. Car, dites-moi au nom de qui les prophètes ont-ils parlé, s’ils n’ont point reçu ce divin Esprit? Aussi, l’Ecriture dit souvent et expressément qu’ils ont parlé par l’inspiration du Saint-Esprit. Elle l’assure spécialement de Jean-Baptiste, dont elle dit « qu’il sera rempli du Saint-Esprit dès le sein de sa mère »; et parce que Zacharie, son père, fut également rempli du même Esprit, il prophétisa l’avenir du saint précurseur. C’est encore par (421) l’inspiration du Saint-Esprit, que Marie glorifia le Dieu qu’elle portait en son sein, et que le vieillard Siméon et Amine la prophétesse reconnurent le divin Enfant et en publièrent les grandeurs (Luc, I, 15-38., II, 25, 41-79 ).
Comment donc
l’évangéliste a-t-il
pu dire que « l’Esprit-Saint n’était pas
encore donné, parce que Jésus n’était
pas encore glorifié », si ce n’est dans le sens
qu’il devait, au jour de
REVÉLATIONS SENSIBLES DU SAINT-ESPRIT. — RÉSUMÉ.
30. Il y a donc eu
dans le Verbe
comme mélange et fusion de la nature divine et de la nature
humaine pour former
une seule personne: et ce mystère s’est accompli lorsque
dans la plénitude des
temps le Fils de Dieu fut envoyé, afin que naissant de la femme,
il devînt pour
le salut des hommes fils de l’homme. Sans doute l’ange a
bien pu avant
l’incarnation annoncer et représenter ce divin Sauveur,
mais il ne lui a jamais
été permis de se substituer à sa personne. Et
maintenant que dire de la colombe
et des langues de feu qui signalèrent la présence de
l’Esprit-Saint? Ce
n’étaient que des symboles puisqu’il existe entre le
Père, le Fils et
l’Esprit-Saint une entière égalité de
nature, et une même éternité. La créature
se montra alors docile et obéissante pour représenter par
ses mouvements et ses
formes cet Esprit divin et immuable, mais elle ne lui fut point unie,
comme
dans l’incarnation la nature humaine l’a été
au Verbe fait chair. Je n’ose donc
affirmer qu’avant le baptême de Jésus-Christ et le
jour de
Cette même impuissance se fait
encore remarquer dans notre langage. Car la parole, qui fait entendre un son
matériel ne peut nommer que séparément le Père, le Fils et le Saint-Esprit; et
elle est ainsi forcée de mettre comme quelque inégalité entre les trois
personnes divines, puisqu’elle n’en prononce le nom que successivement, et à
des intervalles plus ou moins rapprochés. Cependant, parce que le Père, le Fils
et l’Esprit-Saint n’ont qu’une seule et même nature, ils ne sont qu’un seul
Dieu, et ne peuvent avoir avec les créatures aucun rapport de mobilité, ni
d’espace ni de durée. Les trois personnes divines existent de toute éternité,
et elles existeront éternellement, car en Dieu l’éternité ne saurait se
concevoir sans la vérité et sans l’amour. Lorsqu’au contraire je nomme le Père,
le Fils et le Saint-Esprit, je les nomme séparément, et quand j’écris ces trois
noms, je suis contraint de les écrire séparément. Au reste la même difficulté
se présente au sujet des facultés de notre âme. Et en effet, si je nomme la
mémoire, l’intelligence et la volonté, je rapporte chacun de ces noms à une
faculté spéciale de mon âme, quoiqu’en réalité cette âme soit une et
indivisible. Sans doute dans le langage, on distingue la mémoire,
l’intelligence et la volonté; mais dans l’opération, ou action extérieure, on
reconnaît que tout est commun à ces trois facultés. Ainsi en est-il de la
sainte Trinité. Elle a parlé tout entière par le Père, s’est incarnée par le
Fils, et s’est montrée dans le Saint-Esprit sous la forme d’une colombe.
Toutefois nous ne laissons pas que de rapporter individuellement à chaque
personne ces différentes actions. Cette explication :peut en quelque sorte nous
faire comprendre comment les trois personnes de la sainte Trinité, quoique
réellement inséparables, peuvent (422) néanmoins agir séparément par
l’intermédiaire des créatures visibles, et comment encore la même action, qui
au dehors se rapporte spécialement au Père, au Fils, ou au Saint-Esprit, est
cependant l’action commune et indivisible de
31. Si vous me demandez maintenant quel fut avant l’incarnation l’agent qui mettait en mouvement les paroles, les figures et les symboles qui annonçaient ce mystère, je vous dirai que Dieu y employait le ministère des anges, comme je pense l’avoir suffisamment prouvé par divers passages des saintes Ecritures. Mais comment s’est accomplie l’Incarnation? Je réponds à cette seconde question en affirmant que le Verbe de Dieu s’est fait chair, c’est-à-dire qu’il s’est fait homme. Toutefois la nature divine n’a point été changée, ni transformée en la nature humaine; mais l’une et l’autre subsistent en une seule personne, qui est tout ensemble Fils de Dieu et fils de l’homme. Comme tous les hommes, le Verbe incarné a réellement un corps, et il possède une âme raisonnable; et nous le nommons Dieu en raison de sa nature divine, et homme en raison de sa nature humaine. Vous est-il difficile de comprendre ce mystère? purifiez votre esprit par la foi, par la fuite du péché et par le soin des bonnes oeuvres; joignez-y encore la prière et les saints désirs de la piété, et bientôt, soutenu parle secours divin de la grâce, vous arriverez à l’amoureuse intelligence -de ces hautes vérités.
Mais après l’Incarnation, comment la voix du Père s’est-elle fait entendre, et comment l’Esprit-Saint s’est-il montré sous une forme corporelle? Tout d’abord j’affirme que ce prodige s’est opéré à l’aide d’une créature. Cependant je n’ose assurer ni que cette créature fut seulement un corps matériel, ni qu’elle n’était point mise en mouvement par cet agent spirituel que les Grecs nomment esprit, et qui sans être une âme, serait doué d’intelligence et de raison. Mais même en ce sens, il n’y aurait point eu unité de personne, comme dans le Verbe né d’une Vierge. Car qui oserait dire que la créature, quelle qu’elle fût, qui reproduisait la voix du Père, fût Dieu le Père, et que la colombe ou les langues de feu qui symbolisèrent la présence de l’Esprit-Saint, fussent cet Esprit lui-même? En toute hypothèse, il ne s’agit ici que d’une figure et d’un signe que Dieu dirigeait selon son bon plaisir. Au reste, il me paraît également difficile d’assigner à ce miracle une meilleure explication, et téméraire d’affirmer qu’on ne peut lui en trouver une autre. Toutefois je m’abstiens en ce moment de prouver mon sentiment, et je le ferai plus tard, autant que Dieu m’en donnera la force; car je dois auparavant discuter et réfuter les diverses objections que les hérétiques tirent non pas de nos livres saints, mais du raisonnement humain, et par lesquelles ils accommodent à leurs erreurs les témoignages des Ecritures qui établissent la divinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
32. Quant à l’égalité des trois
personnes, je crois avoir suffisamment prouvé que pour avoir été envoyé par le
Père, le. Fils n’est point inférieur au Père, et que l’Esprit-Saint n’est
inférieur ni au Père, ni au Fils, quoiqu’il soit envoyé par le Père et par le
Fils. Ce terme de mission ou d’envoi doit s’entendre du corps humain qu’a pris
le Verbe, et de la créature sous laquelle l’Esprit-Saint s’est montré: ou
plutôt il nous rappelle que le Père est le principe des deux autres personnes,
et il ne désigne dans
LIVRE CINQUIÈME : RÉFUTATION DES ARIENS.
Réfutation des Ariens. —
Rapportant à la substance de Dieu tout ce que l’Ecriture affirme de la relation
des personnes, ils en concluaient que le Fils étant engendré par le Père, lui
était par cela seul inférieur. — Saint Augustin leur répond que les relations
diverses qui existent entre les personnes divines, n’altèrent aucunement en
elles la substance, ou nature, et qu’il règne entre elles une égalité parfaite.
— Il prouve sa thèse par l’explication de divers passages de l’Ecriture, et
aussi par quelques comparaisons ou similitudes qu’il emprunte aux créatures, et
il termine en avouant combien est grande l’impuissance du langage humain quand
il s’agit d’expliquer le mystère de
LIVRE CINQUIÈME : RÉfutation des ariens.
DIEU EST IMMUABLE ET INCORPOREL.
CONSUBSTANTIALITÉ DU PÈRE ET DU FILS.
TOUT ACCIDENT SUPPOSE DANS LE SUJET QUELQUE CHANGEMENT.
CHICANES DES ARIENS SUR LES MOTS engendré ET non-engendré.
EXPLICATION DE CETTE DOCTRINE.
TOUT CE QUI SE DIT DE LA NATURE DIVINE, EST PROPRE AUX TROIS PERSONNES DE LA SAINTE TRINITÉ.
TOUT CE QUI SE RAPPORTE A LA NATURE DIVINE, SE DIT AU SINGULIER DES TROIS PERSONNES.
PAUVRETÉ DU LANGAGE HUMAIN POUR EXPLIQUER LES RELATIONS DIVINES.
DANS QUEL SENS LE MOT PRINCIPE SE DIT DE LA TRINITÉ.
LE PÈRE ET LE FILS SONT LE PRINCIPE DE L’ESPRIT-SAINT.
L’ESPRIT-SAINT ÉTAIT-IL UN DON AVANT MÊME QU’IL FÛT DONNÉ?
TOUT CE QUI SE DIT DE DIEU PAR RAPPORT AU TEMPS SE DIT DES RELATIONS ET NON DE LA SUBSTANCE.
DIEU EST IMMUABLE ET INCORPOREL.
1. J’aborde un sujet où le
langage chez tout homme, et principalement chez moi, ne saurait rendre
exactement la pensée. Bien plus, cette pensée elle-même, quand elle se fixe sur
le mystère de
2. Au reste, un moyen facile de pratiquer cette mutuelle et réciproque bienveillance, est de s’attacher fortement à ce principe que tout ce que l’on peut dire du Dieu immuable et invisible, existant par lui-même et se suffisant à lui-même, ne saurait s’apprécier par aucune comparaison avec les créatures visibles et changeantes, mortelles et indigentes. Ne nous en étonnons point, puisque dans l’étude des phénomènes du corps et des sens, et dans l’explication de ceux de la conscience, la science de l’homme se fatigue beaucoup et avance peu. Cependant les recherches auxquelles se livre la piété chrétienne touchant les choses divines et surnaturelles, ne sauraient être vaines et inutiles, si elle évite de s’appuyer orgueilleusement sur ses propres forces, et si elle se laisse diriger et conduire par la grâce du Dieu qui est tout ensemble le créateur et le sauveur de l’homme. Et en effet, comment pourrions-nous comprendre Dieu, nous qui ne nous comprenons pas nous-mêmes? Toutefois nous avons à cet égard une connaissance suffisante pour savoir que notre âme est par l’intelligence bien au-dessus de toutes les créatures. Mais pouvons-nous saisir dans cette âme quelques linéaments de formes, quelques émanations d’odeur, quelque étendue d’espace, quelque division de parties, quelque fraction de quantité, et enfin quelque distance de lieu ou de locomotion ? Certainement nous ne trouvons rien de semblable dans cette âme intelligente qui est le chef-d’oeuvre de la création , et qui selon notre capacité, nous fait comprendre les secrets de la sagesse divine. Or, ce qui ne se rencontre point dans la plus noble partie de l’homme, devons-nous le chercher en Dieu, qui est infiniment meilleur que tout ce qui est en nous bon et excellent ? C’est pourquoi concevons Dieu, autant que nous le pourrons, comme étant bon sans aucun attribut de bonté, grand sans aucun degré de grandeur, créateur sans aucun besoin des êtres, immense sans aucune dépendance des lieux ni de l’espace, renfermant l’univers en lui-même sans aucun circuit ni enceinte, présent partout sans aucune délimitation de présence, (424) éternel sans aucun assujettissement au temps ni à la durée, auteur du mouvement et du changement des créatures sans aucune interruption de sa propre immutabilité, enfin impassible et supérieur à tout accident. Penser ainsi de Dieu, ce n’est pas, il est vrai, en comprendre parfaitement la nature , mais c’est pieusement éviter à cet égard tout langage erroné.
DE L’ESSENCE DIVINE.
3. Cependant on ne saurait douter que Dieu ne soit une substance, ou essence, ce que les Grecs nomment hypostase. Et en effet, de même que le mot sagesse dérive du verbe sapere, discerner, et le mot science du verbe savoir, l’essence suppose un être qui existe par lui-même. Or, quel est l’être qui réalise le mieux cette condition, si ce n’est celui qui disait à Moïse son serviteur : « Je suis celui qui suis »; et encore : « Celui qui est m’envoie, vers vous (Ex., III, 14 ) »? Mais en dehors de Dieu, toute essence, ou toute substance est soumise à divers accidents qui l’assujettissent à une plus ou moins grande mutabilité. Dieu au contraire ne saurait éprouver rien de semblable. Et c’est pourquoi il est seul l’être souverainement immuable. Aussi, par cela seul qu’il ne tient l’être d’aucun autre que de lui-même, le nom d’essence lui convient parfaitement. Car on ne peut dire que l’être qui est sujet au changement, soit toujours le même, puisque, lors même qu’il n’en éprouverait aucun, la seule possibilité d’y être soumis fait qu’il cesse d’être souverainement immuable. Mais s’agit-il de Dieu, j’affirme que loin d’éprouver aucun changement, il ne peut en aucune manière y être assujetti. Aussi son immutabilité est-elle une vérité incontestable.
CONSUBSTANTIALITÉ DU PÈRE ET DU FILS.
4. J’aborde maintenant l’objection que nos adversaires tirent de l’impuissance où nous sommes de toujours exprimer parfaitement notre pensée, et de toujours connaître parfaitement la vérité. Ainsi un des sophismes les plus subtiles que les Ariens opposent à la doctrine catholique, est de dire que tout ce qui se peut énoncer, ou penser de Dieu, se rapporte non aux accidents, mais à la substance même. Or, le Père est non-engendré selon sa substance, et le Fils est engendré selon la sienne, car n’être pas engendré, et être engendré sont deux choses toutes différentes. Donc le Père et le Fils ne peuvent être consubstantiels. — Je reprends cet argument, et je dis : Tout ce qui s’affirme de Dieu, s’affirme de la substance : donc cette parole: « Le Père et moi sommes un », doit s’entendre de la substance ( Jean, X, 30 ). Donc encore le Père et le Fils sont consubstantiels. Voulez-vous au contraire ne pas rapporter cette parole à la substance? j’y consens, mais avouez qu’on peut énoncer quelque chose de Dieu sans le rapporter formellement à la substance. Et alors qui nous force d’entendre de la substance les mots engendré et non engendré? L’Apôtre affirme également du Fils de Dieu, qu’il « n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu (Philipp., II, 6. ) ». Or, en quoi est-il égal à Dieu? Si ce n’est pas selon la substance, il faut admettre, et qu’on peut parler de Dieu sous d’autres rapports que ceux de la substance, et que rien n’oblige à entendre de la substance les mots engendré et non-engendré. Vous y refusez-vous, parce que tout ce qui est énoncé de Dieu se rapporte forcément à la substance? je suis alors en droit d’affirmer que le Père et le Fils sont consubstantiels.
TOUT ACCIDENT SUPPOSE DANS LE SUJET QUELQUE CHANGEMENT.
5. On appelle accident tout ce qu’un sujet peut perdre par changement, ou par altération. Quelques accidents, il est vrai, sont inséparables du sujet; c’est pourquoi les Grecs les nomment intrinsèques. Ainsi la couleur noire est intrinsèque à la plume du corbeau. Toutefois celle-ci cesse d’être noire du moment qu’elle n’est plus une plume de corbeau. C’est que la matière elle-même est sujette au changement; et ainsi dans l’exemple que j’ai cité, le corbeau ou la plume, ou même tous deux éprouvent tantôt un changement partiel et tantôt une transformation entière, en sorte que ni l’un ni l’autre ne retiennent plus la couleur noire. D’autres accidents sont dits séparables, quoiqu’en réalité ils ne soient dans le sujet qu’un simple changement, ou une pure altération. Ainsi les cheveux de l’homme sont (425) naturellement noirs; mais parce qu’ils peuvent blanchir tant qu’ils adhèrent à la tête, on dit qu’en eux la noirceur est un accident séparable. Cependant avec un peu de réflexion, il est facile de voir que dans ce cas rien n’émigre au dehors, et que le noir de nos cheveux ne se retire point, je ne sais où, pour faire place à la blancheur. Ici les cheveux n’éprouvent qu’un changement de couleur.
Mais il n’y a en Dieu aucun accident, parce qu’en lui il n’y a rien de muable, rien d’amissible. On peut aussi nommer accident l’intensité, ou la diminution d’une qualité que le sujet ne saurait perdre. Ainsi notre âme est immortelle, en sorte qu’elle vivra tant qu’elle existera; mais parce qu’elle existera toujours, elle vivra toujours. Néanmoins le développement ou l’affaiblissement de la raison fait que cette âme, sans cesser de vivre, reçoit une communication plus ou moins abondante de la vie. C’est le phénomène de la folie qui nous ôte le bon sens, et nous laisse la vie. Mais on ne peut rien concevoir de semblable en Dieu, parce qu’il est souverainement immuable.
DES RELATIONS DIVINES.
6. Nous venons de voir qu’aucune notion d’accident ne peut convenir à Dieu, parce qu’il n’est soumis à aucun changement; et cependant il ne faut pas en conclure que tout ce qui s’énonce de lui se rapporte à la substance. Sans doute, quand il s’agit des créature muables et changeantes, ce qui ne se dit pas de la substance, se dit de l’accident, car en elles tout est accidentel, la grandeur et les autres qualités, puisque ces qualités sont susceptibles de plus et de moins. Ce principe est général et il s’applique aux diverses relations de l’amitié de la famille et de la domesticité, non moins qu’à celles de la ressemblance et de l’égalité. On le retrouve même dans la position et le maintien du corps, dans l’espace et la durée, dans l’action et la passion. Mais en Dieu il n’y a rien d’accidentel, parce qu’il est souverainement immuable, et néanmoins tout ce qui s’énonce de lui, ne s’énonce point de la substance. Ainsi nous distinguons en Dieu le Père d’avec le Fils, et le Fils d’avec le Père; et toutefois nous ne, disons pas qu’en eux cette distinction soit accidentelle, parce qu’éternellement l’un est Père, et l’autre est Fils.
Cependant ce mot, éternellement, ne doit pas être pris dans ce sens que le Fils étant une fois engendré, ne peut pas plus cesser d’être Fils que le Père d’être Père, mais en ce sens que la génération du Fils a toujours existé, et que jamais elle n’a commencé. Et en effet, si la génération du Fils avait eu un commencement, ou si elle pouvait avoir une fin, elle ne serait en lui qu’un accident. De même encore, si le Père était dit Père par rapport à lui-même, et non par rapport au Fils, et si le Fils était dit Fils en excluant toute relation de paternité et de filiation, l’affirmation tomberait sur la substance. Mais il n’en est pas ainsi, parce que le Père n’est Père qu’autant qu’il a un Fils, et que le Fils n’est Fils qu’autant qu’il a un Père : c’est pourquoi ces expressions, Père et Fils, n’expriment en eux qu’une relation de personne à personne; et toutefois cette relation n’est pas en eux un accident, parce que dans le Père et le Fils la paternité et la filiation sont éternelles et immuables. Sans doute autre chose est d’être Père et d’être Fils; cependant cette diversité d’action n’affecte point en Dieu la substance, parce qu’elle s’affirme uniquement de la relation entre les personnes divines. Mais d’autre part, cette relation n’est point en Dieu un pur accident, parce qu’elle est immuable.
CHICANES DES ARIENS SUR LES MOTS engendré ET non-engendré.
7. Ici les Ariens élèvent contre ce langage une difficulté qu’ils croient péremptoire, et ils raisonnent ainsi : Il est vrai que le Père est dit Père par rapport au Fils, comme le Fils est dit Fils par rapport au Père, ce qui n’empêche pas que les termes, non-engendré et engendré, doivent s’affirmer en eux de la substance et non de la relation, car père et non. engendré ne sont point synonymes, puisqu’en supposant que le Père n’eût pas engendré de fils, il n’en serait pas moins lui-même non-engendré, à l’opposé de ce qui arrive dans le monde où nous voyons que le père qui engendre un fils, ne peut se dire lui-même non engendré, parce que toute la race humaine ne se produit et ne se propage que par la génération. — Résumons ce raisonnement : les mots père et fils supposent une relation entre les personnes divines, tandis que ceux de non-engendré et d’engendré tombent sur la personnalité elle-même, et s’entendent de la substance. Or être engendré et n’être pas engendré sont deux choses absolument différentes; donc en Dieu il y a diversité de substance.
Voilà bien le langage des Ariens;
mais en parlant ainsi, ils ne comprennent point qu’ils énoncent ici sur le Père
une proposition à laquelle ils devraient réfléchir avec plus de soin, car, même
sur la terre tout homme n’est point père parce qu’il n’est point engendré, ni
non-engendré, parce qu’il est père. Ainsi le terme de non-engendré
n’est pas un terme de relation, tandis qu’il y a
relation, mais ils sont trop aveuglés pour le voir, à
être engendré. Et en
effet, si l’on est fils, c’est qu’on a
été engendré, et on a été
engendré parce
qu’on est fils. Or, c’est cette double relation de la
paternité et de la
filiation qui dans
Il me suffit, pour répondre à
cette chicane, de presser mes adversaires de nous dire en quoi le Fils est égal
au Père, est-ce par identité de nature, ou bien seulement par relation de
personne à personne? La seconde proposition n’est pas admissible, parce qu’elle
confondrait en Dieu toute notion de paternité et de filiation, et que de plus
la même personne divine n’est point tout ensemble Père et Fils. Au reste dans
EXPLICATION DE CETTE DOCTRINE.
8. Je m’explique par quelques exemples. Et d’abord j’affirme que les mots, fils et engendré, n’ont qu’une seule et même signification. Car en Dieu, le Verbe est Fils parce qu’il est engendré, et il est engendré parce qu’il est Fils. Lors donc que nous affirmons du Père qu’il n’est pas engendré, nous disons simplement qu’il n’est pas fils. Mais les mots engendré et non-engendré sont d’un usage plus facile, parce que la langue latine, qui admet le mot fils, rejette celui de non-fils. Cependant la pensée est indépendante de cet usage, et elle comprend le mot non-fils de même qu’elle entend celui de non-engendré qu’on emploie quelquefois pour inengendré. Ainsi encore les mots, voisin et ami, ont leurs corrélatifs dans notre esprit, quoique la langue qui dit ennemi, ne dise point invoisin. Il est donc bien utile dans toute discussion dogmatique de considérer moins ce que nous permet, ou nous refuse le sens habituel des mots, que les idées mêmes qu’ils renferment.
Ainsi nous ne dirons pas que le Père est inengendré, quoiqu’à la rigueur Je génie de notre langue nous le permette, mais nous dirons dans le même sens qu’il n’est pas engendré, c’est-à-dire qu’il n’est pas le Fils; car l’effet de toute particule négative n’est point de faire retomber sur la substance même de l’être ce qu’elle ne nie en lui que relativement. Ici donc, comme dans tous les autres (427) attributs, nous nions seulement ce qui sans la négation serait vrai. Prenons pour exemple cette proposition : voilà un homme; en l’énonçant je marque la substance de l’être auquel je la rapporte ; et quand je dis: ce n’est pas un homme, je me borne à nier dans le sujet la qualité d’homme, mais je ne lui applique aucun autre attribut. Lors donc que je dis : voilà un homme, l’affirmation tombe sur la substance; et pareillement, lorsque je dis ce n’est pas un homme, la négation tombe sur la substance. Si vous me demandez ensuite combien un être a de pieds, et si je vous réponds : quatre, j’énonce seulement le nombre de ses pieds, de même qu’en disant qu’il n’est point quadrupède, je ne prétends nier en lui qu’une seule chose, à savoir qu’il n’a pas quatre pieds.
C’est encore dans le même sens tour à tour affirmatif et négatif que selon la couleur je dis : il est blanc, et il n’est pas blanc; que selon la relation, je dis : il est proche, et il est éloigné; que selon la position, je dis : il est couché, et il est levé; et qu’enfin selon l’extérieur et les dehors je dis : il est armé, et il est désarmé, c’est-à-dire qu’il n’a point d’armes. Pareillement par rapport au calcul du temps, je dis : aujourd’hui et hier; par rapport à la distance des lieux, je dis : il est à Rome, et il n’est pas à Rome; et par rapport à l’action, je dis: il frappe, ou bien, il ne frappe pas, énonçant seulement par là qu’il ne fait pas l’action de frapper. Et de même, quand je dis : il est frappé, j’affirme, que le sujet souffre l’action marquée par le verbe frapper, ce qui est le contraire, quand je dis: il n’est point frappé. C’est qu’en effet il n’est point d’attribut ou de qualificatif que nous ne puissions détruire soudain en le faisant précéder d’une particule négative.
D’après ces principes, si j’appliquais le mot Fils à la substance divine, je nierais cette substance en disant: Non-Fils. Mais comme je n’affirme dans le Verbe la filiation que relativement au Père; de même je ne nie dans le Père cette même filiation que par relation au Fils, en sorte que je veux seulement prouver qu’il est à lui-même son propre principe. Concluons donc que puisque le mot Fils, ainsi que je l’ai dit ci-dessus, a le même sens que le mot engendré, l’expression non-engendré, équivaut à celle-ci : il n’est pas Fils. Ainsi, soit que nous disions : Non-Fils, ou non-engendré, la négation ne tombe, dans notre pensée, que sur les relations de personne à personne. Car le qualificatif inengendré est absolument synonyme de non-engendré. Concluons donc encore qu’en disant qu’il est inengendré, nous ne lui appliquons que par relation cet attribut négatif. Et en effet, en disant du Fils qu’il est engendré, nous faisons abstraction de la substance ou nature divine, et nous affirmons seulement qu’il procède du Père: et de même, quand nous disons du Père qu’il est non-engendré, nous ne prétendons prouver qu’une seule chose, à savoir qu’il n’a point de père. Il est vrai qu’ici l’attribut relatif offre une double signification, mais parce qu’il est toujours pris dans un sens relatif, il ne tombe jamais sur la substance. Ainsi, quoique ce soit deux choses bien différentes que d’être engendré, et de n’être pas engendré, ces deux qualificatifs n’indiquent point diversité de substance. Car comme le mot Fils se réfère au mot Père, et le mot non-Fils au mot non-Père, ainsi devons-nous rapporter le terme engendré au terme générateur, et le terme non-engendré au terme non-générateur.
TOUT CE QUI SE
DIT DE
9. C’est pourquoi nous posons en principe que tout ce qui se dit de la nature, s’affirme de la substance même de Dieu, et que tout ce qui se dit des relations, ne tombe que sur la personne, et non sur l’essence de l’Etre divin. Bien plus, l’unité de substance est si forte dans le Père, le Fils et l’Esprit-Saint, que nous exprimons au singulier tous les attributs collectifs qui leur conviennent. Ainsi nous disons que le Père est Dieu, que le Fils est Dieu, et que le Saint- Esprit est Dieu, expression qui ne peut s’entendre que de la substance divine. Toutefois nous ne disons pas que les trois personnes de l’auguste Trinité sont trois Dieux, mais un seul et même Dieu. Autant le Père est grand, autant le Fils est grand, autant le Saint-Esprit est grand ; et cependant ce ne sont pas trois Dieux souverainement grands, mais un seul Dieu souverainement grand. Car ce n’est point du Père seul, comme les Ariens le soutiennent malignement, mais du Père, du Fils et du Saint-Esprit qu’il est écrit au livre des Psaumes : « Vous êtes le seul grand Dieu (Ps., LXXXV, 10 ) » (428)
Pareillement le Père est bon, le Fils est bon et l’Esprit-Saint est bon. Toutefois ce ne sont point trois Dieux bons, mais le Dieu unique dont Jésus-Christ n dit : « Nul n’est bon que Dieu seul ». Observez en effet que si cette expression : « Bon Maître » ne s’adressait, dans l’intention du jeune homme dont parle saint Luc, qu’à Jésus-Christ comme homme, celui-ci voulut par sa réponse élever ses pensées jusqu’à sa divinité. C’est pourquoi il ne lui dit pas: Nul n’est bon que le Père, mais, « Nul n’est bon que Dieu seul (Luc, XVIII, 18, 19 ) ». S’il eût dit le Père, il n’eût en réalité nommé que le Père, mais en disant Dieu seul, il nommait le Père, le Fils et le Saint-Esprit, parce que ces trois personnes ne sont qu’un seul et même Dieu. S’agit-il au contraire de termes qui expriment la position et le vêtement du corps, le temps et le lieu? ils ne doivent s’entendre de Dieu que par métaphore et non dans le sens propre et direct. C’est ainsi que par rapport à la position et au vêtement, le psalmiste nous dit que « Dieu est assis sur les chérubins, et quel abîme l’enveloppe comme un vêtement (Ps., LXXIX, 2 ; CIII, 6 ). » Il dit également par rapport au temps et au lieu : « Seigneur, vos années ne finiront jamais»; et, « si je m’élève vers le ciel, vous y êtes ( Ps., CI, 28 ; CXXXVIII, 8 )».
Mais tout ce qui se rapporte à la
puissance d’action se dit vraisemblablement de Dieu seul. Car Dieu seul agit ou
n’agit pas, et en tant qu’il est Dieu, il est indépendant de toute passivité.
C’est pourquoi le Père est tout-puissant, le Fils est tout-puissant et le
Saint-Esprit est tout-puissant. Toutefois. ce ne sont pas trois Dieux également
tout-puissants, mais un seul Dieu tout-puissant, et « tout est de lui, tout est
par lui , tout est en lui (Rom., XI, 36 )
». Ainsi tout ce qui atteint directement la nature de l’Etre divin se dit au
nombre singulier de chacune des trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit;
et c’est encore en ce même nombre singulier, et non au pluriel, que nous
appliquons les mêmes expressions à
DES PERSONNES DIVINES.
10. J’emploie ici le mot essence
, qui est un terme de la langue grecque, et qui répond dans la nôtre à celui de
substance. Les Grecs disent également l’hypostase; mais quelle différence
mettent-ils entre l’essence et l’hypostase? Ceux qui ont écrit en grec sur
TOUT CE QUI SE
RAPPORTE A
11. De même donc que nous ne disons point qu’il y a en Dieu trois essences, nous ne reconnaissons pas en lui trois grandeurs, ni trois êtres souverainement grands. Car dans les choses qui ne sont grandes que relativement, il faut distinguer la grandeur, de la chose elle-même. C’est ainsi que nous disons une grande maison, une grande montagne et un grand esprit. Mais dans ces trois exemples la (429) grandeur n’est pas la chose même qui est grande, en sorte que la maison, si grande qu’elle soit, n’est pas la grandeur elle-même. Nous concevons en effet la grandeur comme indépendante soit de la maison, ou de la montagne que nous nommons grandes, soit de tout autre objet auquel nous appliquons une idée et un~ relation de grandeur. Ainsi la grandeur est autre que les objets qui lui empruntent leur grandeur; et cette grandeur, principe premier de toute grandeur, surpasse excellemment tous les sujets sur lesquels elle se réfléchit.
Or, Dieu n’est point grand d’une grandeur qui ne lui appartienne point en propre, en sorte qu’il soit obligé de lui emprunter celle dont il jouit. Autrement nous concevrions la grandeur comme étant au-dessus de Dieu, tandis qu’il est l’Etre premier et souverain. Donc Dieu n’est grand que parce qu’il possède par lui-même toute grandeur. C’est pourquoi nous ne disons point qu’il y a en lui trois grandeurs, pas plus que nous n’affirmons en lui trois substances. Car Dieu est grand par cela seul qu’il est Dieu. Et de même nous ne disons point que les trois personnes divines sont trois êtres souverainement grands, mais un seul et même Dieu souverainement grand, parce que Dieu n’est point grand d’une grandeur étrangère et empruntée, mais qu’il est grand par lui-même, et qu’il est lui-même le principe unique de sa grandeur. Nous tenons également le même langage quand nous parlons de la bonté, de l’éternité et de la toute-puissance de Dieu, et en général de tous les attributs qui se rapportent à la nature divine, et qui sont exprimés dans un sens propre et direct, et non point dans un sens accommodatif et métaphorique. Mais que peut exprimer la parole de l’homme, lorsqu’elle veut expliquer l’essence même de Dieu?
DES RELATIONS DIVINES.
12. S’agit-il au contraire des
opérations propres à chacune des trois personnes divines, nous disons qu’ici
ces opérations ne touchent pas à la nature même de Dieu, et qu’elles
n’affectent que les relations des trois personnes entre elles, ou leurs
rapports avec les créatures. C’est pourquoi il est évident que tout ce qui
s’affirme alors de Dieu tombe sur les relations divines, et non sur la nature
ou essence divine. Ainsi nous disons des trois personnes de la sainte Trinité
qu’elles ne sont qu’un seul et même Dieu, et que ce Dieu unique est grand, bon,
éternel et tout-puissant, Nous ajoutons encore qu’il est à lui-même le principe
de la divinité, non moins que sa propre grandeur, sa propre bonté, sa propre
éternité et sa propre puissance. Mais on ne peut donner à
Néanmoins quand il s’agit
spécialement de l’Esprit-Saint comme troisième personne de la sainte Trinité,
et non de
PAUVRETÉ DU LANGAGE HUMAIN POUR EXPLIQUER LES RELATIONS DIVINES.
13. Cependant nous ne devons
point nous troubler parce que nous ne donnons que dans un sens relatif, le nom
d’Esprit-Saint à la troisième personne de la sainte Trinité, et que nous le
refusons dans un sens propre et direct à
Au reste, dans un grand nombre de substantifs relatifs, le terme corrélatif manque absolument. Ainsi quoi de plus clair que le mot gage? il implique toujours l’idée de celui qui le donne, et toujours il est la garantie de la chose à donner. Or, de ce que nous disons que l’Esprit-Saint est le gage du Père et du Fils (Cor., V, 5 ; Eph., I, 14 ), s’ensuit-il que nous puissions dire le Père du gage et le Fils du gage? Non, sans doute. Lorsque au contraire, nous affirmons que ce même Esprit est le don du Père et du Fils, nous nous interdisons ces autres termes, Père du don, et Fils du don, et nous nous bornons à dire le don du donateur et le donateur du don, parce qu’ici nous trouvons un terme usité, ce qui n’existe pas dans le premier cas.
DANS QUEL SENS
LE MOT PRINCIPE SE DIT DE
14. C’est dans un sens relatif que la première personne de la sainte Trinité est nommée Père et principe; mais elle est Père par rapport au Fils, et principe par rapport à toutes les créatures. Le même terme s’affirme également du Fils, et en outre ceux de Verbe et d’image; et parce qu’ils expriment tous la relation du Fils avec le Père, ils ne peuvent s’appliquer à celui-ci. Au reste, que le Fils soit principe, c’est ce qu’il nous apprend lui-même. Car comme les juifs lui disaient: « Qui êtes-vous?» il répondit: « Je suis le principe, moi qui vous parle (Jean, VIII, 25 ) ». Mais est-ce qu’il serait le principe du Père? non sans doute: et il ne se dit principe que dans ce sens qu’il est créateur au même titre que le Père. Et en effet celui-ci est appelé principe, parce qu’il est le créateur de tout ce qui existe. Or le terme de créateur a pour corrélatif celui de créature, de même que le mot maître implique celui de serviteur. Toutefois, quoique nous nommions le Père principe, et le Fils principe, nous ne reconnaissons pas dans la création deux principes différents, parce que le Père et le Fils ne sont à cet égard qu’un seul principe, de même qu’ils sont un seul Créateur et un seul Dieu.
Mais comme il est vrai que tout être qui, tout en restant ce qu’il est, enfante ou produit
au dehors quelque chose, est dit le principe de cette oeuvre, nous ne pouvons nier que ce titre n’appartienne également à l’Esprit-Saint. Et en effet nous l’appelons Créateur, et il est dit de lui qu’il opère au dehors sans altération aucune de sa substance, car il ne s’épanche, ni ne s’incarne dans les oeuvres qu’il produit. Eh ! que produit-il donc? Ecoutez l’Apôtre: « Les dons du Saint-Esprit, dit-il, sont distribués à chacun pour l’utilité de l’Eglise. L’un reçoit du Saint-Esprit le don de parler avec sagesse; l’autre reçoit du même Esprit le don de parler avec science. Un autre reçoit le don de la foi parle même Esprit; un autre reçoit du même Esprit le don de guérir les maladies; un autre le don des miracles; (431) un autre, le don de prophétie; un autre, le don de parler diverses langues. Or, c’est un seul et même Esprit qui opère toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons, selon qu’il lui plaît » , c’est-à-dire, agissant en
Dieu, car qui pourrait produire ces merveilles, s’il n’était Dieu? Aussi l’Apôtre affirme-t-il
que « c’est un seul et même Dieu qui opère toutes ces choses en tous (I Cor., XII, 6, 11 ) »
LE PÈRE ET LE FILS SONT LE PRINCIPE DE L’ESPRIT-SAINT.
15. Dans
Cependant l’Esprit-Saint n’est
point en nous l’esprit, ou le souffle de la vie, et il n’est dans l’homme que
d’une manière toute spirituelle. Aussi ne l’appelons-nous nôtre que dans le même sens que nous disons à Dieu: « Donnez-nous
notre pain (Matt., VI, 11 )». Nous
reconnaissons toutefois que nous ne nous sommes point donné l’esprit ou le
souffle de la vie, puisque l’Apôtre nous dit: « Qu’avez-vous que vous n’ayez
reçu (I Cor., IV, 7 )? » Mais autre
est l’esprit que nous avons reçu pour vivre, et autre l’Esprit que nous
recevons pour devenir des saints. C’est pourquoi, lorsque l’évangéliste saint
Luc dit de Jean-Baptiste qu’il devait venir en l’Esprit et la vertu d’Elie,
nous devons entendre ces mots de l’Esprit-Saint qu’Elie avait reçu (Luc, I, 17). Tel est également le sens
de cette parole du Seigneur à Moïse : « Je prendrai de Votre « Esprit, et je le
leur donnerai », c’est-à-dire que je leur ferai part de l’Esprit-Saint que je
vous ai donné (Nomb., XI, 17 ). Si
donc l’Esprit-Saint qui est donné, a pour principe celui qui le donne, parce
qu’il ne procède que de lui, il faut avouer qu’à l’égard de ce divin Esprit le
Père et le Fils sont un seul et unique principe, et non deux principes. Et en effet,
comme le Père et le Fils ne sont qu’un seul et même Dieu, ils ne sont
également, par rapport aux créatures, qu’un seul et même Seigneur, un seul et
même Créateur. Et de même à l’égard de l’Esprit-Saint, ils ne sont qu’un seul
et unique principe. S’agit-il au contraire d’exprimer les rapports de
L’ESPRIT-SAINT ÉTAIT-IL UN DON AVANT MÊME QU’IL FÛT DONNÉ?
16. Si nous voulons approfondir ce sujet, nous rencontrons la question suivante. De même que le Fils est essentiellement Fils, et en dehors de sa naissance temporelle, l’Esprit-Saint est-il par lui-même le don de Dieu, et abstraction faite de toute effusion sur l’homme? En d’autres termes : l’Esprit-Saint existait avant qu’il fût donné, mais il n’était pas encore le don de Dieu; ou bien, parce que Dieu devait un jour le donner, il était déjà le don de Dieu quoiqu’il n’eût pas encore été donné. Voici ma réponse: Si l’Esprit-Saint ne procède du Père (432) et du Fils qu’au moment où il est donné, et si cette procession n’est point antérieure à l’homme auquel il devait être donné, comment pouvait-il exister personnellement et de toute éternité , puisque selon vous il n’est que parce qu’il est donné ? Vous reconnaissez que le Fils est Fils bien moins par relation de paternité et de filiation que par nature et essence : et pourquoi n’avouerez-vous pas aussi que l’Esprit-Saint procède du Père et du Fils avant tous les siècles et de toute éternité, mais qu’il en procède comme devant en être le don? Ainsi il était le don de Dieu avant même que fût créé l’homme auquel il devait être donné. On peut en effet le considérer comme étant le don de Dieu, et comme étant donné de Dieu. Sous le premier rapport l’Esprit-Saint existe avant que d’être donné; mais le second ne peut s’affirmer de lui s’il n’a été réellement donné.
TOUT CE QUI SE
DIT DE DIEU PAR RAPPORT AU TEMPS SE DIT DES RELATIONS ET NON DE
17. Quoique l’Esprit-Saint soit coéternel au Père et au Fils, nous disons néanmoins de lui des choses qui n’ont existé que dans le temps, comme d’avoir été donné. Mais ce langage ne doit point nous surprendre, car si l’Esprit-Saint, en tant que don de Dieu, est éternel, il n’a été donné que dans le temps. Et de même un homme n’est appelé maître que du jour où il a un serviteur. C’est ce que nous disons également de Dieu par rapport à l’acte de la création qui n’a été accompli que dans le temps. Car si Dieu est de toute éternité le maître de la créature, celle-ci n’est pas éternelle. Comment donc expliquer qu’en Dieu ces relations ne tombent point sur la substance, parce que son immutabilité s’oppose, comme je l’ai prouvé au commencement de ce traité, à ce qu’il soit soumis aux influences du temps et des lieux ? Non, nous n’osons affirmer que Dieu est de toute éternité le Maître de la créature, de peur que nous ne soyons contraints de dire que la créature elle-même est éternelle. Car Dieu ne peut de toute éternité commander à la créature, si de toute éternité celle-ci ne lui est assujettie. C’est ainsi qu’on ne saurait être serviteur si l’on n’a pas un maître, ni maître, si l’on n’a pas un serviteur.
Mais peut-être direz-vous qu’à la vérité Dieu est éternel, tandis que le temps est essentiellement fini et limité, en raison même de sa mobilité et de ses variations. Bien plus, comme le temps n’a point précédé le cours des siècles, puisqu’ils ont commencé simultanément, vous vous croirez autorisé à dire que Dieu, même en qualité de Maître, n’est point soumis au temps, parce que de toute éternité il est le Maître des siècles, qui ont donné au temps sa valeur et son existence. Mais que répondrez-vous au sujet de l’homme qui a été créé dans le temps, et dont le Seigneur ne pouvait se dire le maître avant qu’il ne l’eût créé ? certainement ce n’est que dans le temps que Dieu est devenu le maître de l’homme; et pour parler plus clairement encore, j’affirme que Dieu n’a pu que successivement devenir votre maître et le mien, puisque votre naissance et la mienne appartiennent aux périodes successives des siècles et des âges. Cette question vous paraît-elle obscure, parce que celle de l’éternité des âmes est encore douteuse?je m’explique en l’appliquant au peuple d’Israël. Comment Jéhovah est-il devenu le Dieu d’Israël? car en supposant même ce que je ne discute pas en ce moment, à savoir que l’âme de ce peuple fût déjà créée, il n’en est pas moins vrai que ce même peuple n’existait point encore comme peuple, puisque nous ne connaissons pas la date de son origine.
Selon le même ordre d’idées, j’affirme que le souverain domaine de Dieu sur les arbres et les moissons est soumis au temps. Et en effet les arbres et les moissons n’ont qu’une existence bien récente. Mais direz-vous : ils existaient en germes dès la création. Je vous l’accorde, et néanmoins vous m’avouerez qu’autre est la souveraineté qui s’exerce sur une matière brute et inerte, et autre celle qui régit la même matière polie et organisée. C’est ainsi qu’à des intervalles différents, je possède d’abord une pièce de bois, et puis, le coffre qu’elle a servi à confectionner. Car peut-on nier que le coffre n’existait pas encore, quand déjà je possédais le bois? Comme ut donc serons-nous en droit d’assurer qu’aucun accident n’atteint la substance divine ? Ce sera en disant que Dieu est essentiellement immuable et que tout ce qui tient à la mutabilité du temps, des lieux et des créatures, ne s’affirme de lui qu’indirectement et par relation. C’est dans ce même sens que je dis d’un homme qu’il (433) est mon ami. Car il n’a commencé de l’être que du jour où il a commencé de m’aimer; en sorte que ce titre d’ami implique en lui un certain changement de volonté. S’agit-il d’une pièce d monnaie avec laquelle je paie? C’est sans changer et dans un sens relatif qu’elle devient ou un prix ou un gage ou toute autre chose.
Ainsi une pièce de monnaie peut prendre bien des noms et les perdre sans que sa valeur substantielle et intrinsèque en soit altérée. Mais combien plus facilement dirons-nous du Dieu immuable et éternel que tout ce qui se produit dans le temps et par rapport aux créatures, ne tombe point sur sa substance, et ne se dit de lui que relativement à la créature ! « Seigneur, dit le psalmiste, vous êtes devenu notre refuge (Ps., LXXXIX, 1 ) ». Mais ici ce mot refuge ne s’applique à Dieu que relativement, tandis qu’à .notre égard il se prend dans un sens précis et direct. Et en effet, de ce que Dieu devient notre refuge, lorsque nous avons recours à lui, pouvons-nous conclure qu’il éprouve dans sa nature, ou substance, une modification quelconque, modification qui n’existait pas avant que nous n’eussions recours à lui ? Non, sans doute, et c’est en nous seulement qu’il s’opère quelque changement, puisque de mauvais que nous étions précédemment, nous devenons bons en prenant le Seigneur pour notre refuge. L’homme change, mais Dieu demeure immuable. Ainsi encore le Seigneur commence à devenir notre Père lorsque nous sommes régénérés par sa grâce, car « il nous a donné dit saint Jean, le pouvoir de devenir enfants de Dieu (Jean, I, 12 ) ». C’est donc l’homme qui devient meilleur par le fait de son adoption divine; et si le Seigneur commence alors à devenir son Père, cela n’implique aucun changement en sa nature.
Je me résume, et je dis que tout ce qui s’affirme de Dieu comme ayant commencé en lui à une date précise, et comme n’existant pas auparavant, ne s’affirme que relativement. Gardons-nous cependant de croire qu’en lui la substance divine soit modifiée par ces relations accidentelles, car elles n’atteignent que le sujet auquel nous les rapportons. L’homme devient juste en devenant l’ami de Dieu, et ainsi il change. Mais on ne saurait assigner une date à l’amour de Dieu pour cet homme, comme s’il ressentait présentement pour lui un amour qui soit nouveau, et qui n’existait pas auparavant. Un tel langage contredirait en Dieu cette vision qui lui montre le passé comme toujours présent, et le futur comme étant déjà passé. Et en effet, avant toute création Dieu a aimé-ses-élus, et il les a prédestinés à la gloire. Mais lorsque ceux-ci se tournent vers lui, et qu’ils le trouvent, nous disons qu’il commencé à les aimer. Du reste nous ne parlons ainsi que pour nous faire comprendre et pour suppléer à l’imperfection de tout langage humain. Et de même quand Dieu s’irrite. contre les méchants, et qu’il se montre bienveillant envers les bons, ce sont eux qui changent, tandis que lui-même reste immuable. C’est le phénomène de la lumière qui offense un oeil malade et réjouit un oeil sain. Certes la lumière est toujours la même, et notre oeil seul a changé.
Les cinq premiers livres de
LIVRE SIXIÈME : ÉGALITÉ DES PERSONNES.
Après s’être posé cette question : Comment l’Apôtre appelle-t-il le Christ Vertu de Dieu et Sagesse de Dieu? Saint Augustin demande si le Père n’est pas lui-même Sagesse, mais seulement Père de la Sagesse. — Remettant à plus tard la solution de cette question, il prouve l’unité et l’égalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit; il démontre que Dieu n’est pas triple, mais Trinité. — En dernier lieu, il explique la parole de saint Hilaire : « Eternité dans le Père, Beauté dans l’image, Usage dans le Don ».
LIVRE SIXIÈME : ÉGALITÉ DES PERSONNES.
CE QUI PEUT OU NE PEUT PAS SE DIRE DU PÈRE ET DU FILS.
L’UNITÉ D’ESSENCE DU PÈRE ET DU FILS.
LE SAINT-ESPRIT ÉGAL EN TOUT AU PÈRE ET AU FILS.
COMMENT DIEU EST UNE SUBSTANCE SIMPLE ET MULTIPLE.
DIEU EST TRINITÉ, MAIS N’EST POINT TRIPLE.
RIEN NE S’AJOUTE A LA NATURE DIVINE,
EST-CE UNE SEULE PERSONNE OU LES TROIS PERSONNES ENSEMBLE QUE L’ON APPELLE UN SEUL DIEU?
ATTRIBUTS DE CHAQUE PERSONNE D’APRÈS SAINT HILAIRE. LA TRINITÉ REPRÉSENTÉE.
LE FILS EST LA VERTU ET LA SAGESSE DE DIEU LE PÈRE. DIFFICULTÉ DE SAVOIR SI LE PÈRE N’EST PAS LUI-MÊME SAGESSE, MAIS SEULEMENT PÈRE DE LA SAGESSE.
1. Quelques-uns voient une difficulté à admettre l’égalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, parce qu’il est écrit que le « Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu »; en sorte que l’égalité cesserait d’exister parce que le Père ne serait point vertu et sagesse, mais Père de la vertu et de la sagesse. Au fond, on n’attache pas d’ordinaire une médiocre importance à savoir comment Dieu peut être appelé Père de la vertu et de la sagesse. L’Apôtre dit en effet que « le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu (I Cor., I, 24 )». De là quelques-uns des nôtres ont déduit le raisonnement suivant contre ceux des Ariens qui ont les premiers attaqué la foi catholique. Arius aurait dit, à ce qu’on rapporte : S’il est Fils, il est né; s’il est né, il! a eu un temps où il n’était pas Fils: ne comprenant pas qu’être né de Dieu c’est être éternel, en sorte que le Fils est coéternel au Père, comme la lumière produite et répandue par le feu, naît en même temps que lui, et lui serait coéternelle si le feu était éternel. Aussi plus tard quelques Ariens ont rejeté cette opinion, et ont reconnu que le Fils de Dieu n’a pas commencé dans le temps. Mais dans les discussions que les nôtres soutenaient contre ceux qui disaient : Il fut un temps où le Fils n’était pas, quelques-uns faisaient ce raisonnement : Si le Fils de Dieu est la vertu et la sagesse de Dieu et que Dieu n’ait jamais été sans vertu et sans sagesse, le Fils est donc coéternel à Dieu le Père. Or, l’Apôtre dit que « le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu »; et d’autre part, affirmer qu’il fut un temps où Dieu n’eut ni Vertu ni sagesse, serait un trait de folie; donc il n’y a jamais eu de temps où le Fils de Dieu n’existât pas.
2. Ce raisonnement nous mènerait nécessairement à dire que Dieu le Père n’est sage que de la sagesse qu’il a engendrée, et n’est point sagesse par lui-même. Or, s’il en est ainsi, si le Père n’est point lui-même sagesse, mais seulement Père de la sagesse, il reste à savoir comment, le Fils étant appelé Dieu de Dieu, lumière de lumière, on pourra aussi l’appeler sagesse de sagesse. Dans cette hypothèse, pourquoi le Père ne serait-il pas aussi appelé le Père de sa grandeur, de sa bonté, de son éternité, de sa toute-puissance, de sorte qu’il ne serait pas lui-même sa propre grandeur, sa bonté, son éternité, sa toute-puissance, mais qu’il serait simplement grand de la grandeur, bon de la bonté, éternel de l’éternité, tout-puissant de la toute-puissance qui est née de lui, absolument comme il ne serait point sage de sa sagesse, mais de la sagesse qui est née de lui? Dans ce cas, si réellement Dieu est seulement le Père de sa grandeur, de sa bonté, de son éternité, de sa toute-puissance, il ne faudrait pas reculer devant la nécessité d’admettre, en dehors de l’adoption de la créature, beaucoup de fils de Dieu coéternels au Père.
A cette objection on répond sans peine que, nommer beaucoup d’attributs divins, ce n’est pas supposer que Dieu soit le père de beaucoup de fils coéternels, pas plus qu’on ne suppose qu’il est doublement Père, quand on dit que le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu car la vertu est la même chose que la sagesse, et la sagesse la même chose que la vertu. On peut donc dire aussi que la grandeur et tous les autres attributs que nous avons mentionnés et ceux que l’on peut mentionner encore, sont la même chose que la vertu. (434)
CE QUI PEUT OU NE PEUT PAS SE DIRE DU PÈRE ET DU FILS.
3. Mais si on ne dit du Père considéré en lui-même que ce qu’il est par rapport à son Fils, c’est-à-dire son Père, son Générateur, son Principe, si de plus, il est principe de ce qu’il engendre de lui-même : si d’autre part, toutes les autres expressions lui sont communes avec son Fils, ou plutôt dans son Fils, soit qu’on le dise grand de la grandeur qu’il a engendrée, ou bon de la bonté qu’il a engendrée, ou puissant de la puissance ou vertu qu’il a engendrée, ou sage de la sagesse qu’il a engendrée; en sorte que le Père n’est point appelé la grandeur même, mais le générateur de la grandeur; à son tour, si le Fils qui considéré en lui-même est appelé Fils non conjointement avec son Père, mais relativement à son Père, n’est point dit grand en lui-même, mais avec le Père dont il est la grandeur, sage avec le Père dont il est la sagesse, comme le Père est dit sage avec le Fils, parce qu’il est sage de la sagesse qu’il a engendrée; il en résulte que dans tout ce qui se dit d’eux d’une manière absolue, c’est-à-dire dans tout ce qui exprime la substance, on ne sépare point l’un de l’autre, les qualifications leur sont communes. Or, s’il en est ainsi, le Père n’est donc pas Dieu sans le Fils, ni le Fils Dieu sans le Père, mais les deux ensemble sont Dieu. Et quand on dit: «Dans le principe était le Verbe», cela veut dire : Le Verbe était dans le Père, ou si ces mots : «Dans le principe», veulent dire : avant toutes choses, dans les paroles suivantes: « Et le Verbe était en Dieu», le mot Verbe ne s’entend que du Fils seul, et non du Père et du Fils, comme si les deux étaient un seul Verbe. En effet, Verbe a ici le sens d’image; or le Père et le Fils ne sauraient être tous les deux images; mais le Fils seul est image du Père, comme seul il est son Fils car ils ne sont pas fils tous les deux.
Quant à ce qui suit : « Et le Verbe était en Dieu », il y a de fortes raisons de l’entendre ainsi : « Le Verbe » — et le Fils seul est Verbe — « était en Dieu», — et le Père n’est pas le seul qui soit Dieu, — mais le Père et le Fils sont Dieu ensemble. Et comment s’étonner de cela, quand le même raisonnement peut s’appliquer à des choses de nature différente? Quoi de plus différent, par exemple, que l’âme et le corps? On peut dire cependant : L’âme était chez l’homme, c’est-à-dire dans l’homme, bien que l’âme ne soit pas corps et que l’homme soit tout à la fois âme et corps. Ce qui se lit ensuite : « Et le Verbe était Dieu (Jean, I, 1 ) », doit s’entendre ainsi : Le Verbe, qui n’est pas le Père, était Dieu avec le Père. Dirons-nous donc que le Père engendre sa grandeur, c’est-à-dire engendre sa vertu ou engendre sa sagesse; que le Fils est grandeur, vertu et sagesse, mais que les deux ensemble sont le Dieu grand, tout - puissant, sage? Mais alors comment expliquerons-nous: « Dieu de Dieu, lumière de lumière? » Car le Père et le Fils ne sont pas tous deux Dieu de Dieu, le Fils seul est Dieu de Dieu, du Père; tous deux ne sont pas non plus lumière de lumière, mais le Fils seul, engendré du Père qui est lumière, ne pourrait-on pas dire que pour indiquer brièvement et bien faire comprendre que le Fils est coéternel au Père, on a employé ces expressions : « Dieu de Dieu et lumière de lumière », au lieu de celles-ci: ce que le Fils n’est pas sans le Père, vient de ce que le Père n’est pas sans le Fils, c’est-à-dire : Lumière qui n’est pas lumière sans le Père vient de lumière qui est le Père, lequel ne serait pas lumière sans le Fils; afin que quand on dit: Dieu — ce que le Fils n’est pas sans le Père, — de Dieu — ce que le Père n’est pas sans le Fils — il soit parfaitement entendu que celui qui engendre n’est point antérieur à celui qui est engendré. Cela posé, le seul cas où l’expression est exclusivement applicable à l’un d’eux, c’est quand ils ne sont pas tous les deux la chose que cette expression désigne. Ainsi on ne peut dire Verbe de Verbe, parce que tous les deux ne sont pas Verbe, mais le Fils seulement; ni image d’image, parce qu’ils ne sont pas tous les deux image; ni : Fils de Fils, parce qu’ils ne sont pas fils tous les deux, d’après cette parole : « Moi et mon Père nous sommes un (Id., X, 30 ) ». En effet: « Nous sommes « un », signifie: Ce qu’est mon Père quant à l’essence, je le suis aussi, mais non ce qu’il est au point de vue relatif.
L’UNITÉ D’ESSENCE DU PÈRE ET DU FILS.
4. Je ne sais si on trouverait nulle part dans l’Ecriture ces expressions «être un» appliquées à des objets de différente nature. Si plusieurs (436) êtres sont de même nature et pensent diversement, ils ne sont pas un par le seul fait qu’ils ne pensent pas l’un comme l’autre. Par exemple, s’il suffisait aux hommes d’être hommes pour être un, le Christ, en recommandant ses disciples à son Père, n’aurait pas exprimé ce voeu: «Afin qu’ils soient un, comme nous (Jean, XVII, 11 ) ». Mais comme Paul et Apollo étaient deux hommes et pensaient de la même manière, l’apôtre a pu dire: « Celui qui plante et celui qui arrose sont une seule chose (I Cor., III, 8 )». Quand donc on parle d’une seule chose sans spécifier quelle est cette seule chose et qu’il s’agit de plusieurs êtres, cela signifie identité de nature, identité d’essence sans diversité d’opinions ni de sentiments. Mais quand on désigne cette unité, cela peut s’entendre de plusieurs substances diverses ne formant qu’un tout. Ainsi l’âme et le corps ne sont certainement pas une seule chose: — qu’y a-t-il même de plus différent? — à moins qu’on n’ajoute ou ne sous-entende l’espèce d’unité, c’est-à-dire un homme, ou un animal.
Voilà pourquoi l’Apôtre dit : « Celui qui s’unit à une prostituée, devient un même corps avec elle ». Il ne dit pas ils sont une même chose, ou : c’est une même chose; mais il ajoute le mot « corps », pour indiquer l’unité formée par l’union de deux objets différents, un corps d’homme et un corps de femme. Et quand il dit: « Celui qui s’unit au Seigneur est un seul esprit avec lui ( Id., VI, 16, 17 ) », il ne dit pas : celui qui s’attache au Seigneur est un, ou: ils sont une seule chose; mais il ajoute : « esprit ». Car l’esprit de Dieu et l’esprit de l’homme sont de nature différente; mais, en s’unissant, ils forment un esprit de deux éléments divers, sauf que l’esprit de Dieu est heureux et parfait sans l’esprit de l’homme, tandis que l’esprit de l’homme n’est heureux qu’avec l’esprit de Dieu. Ce n’est pas sans raison, je pense, que dans 1’Evangile selon saint Jean, le Seigneur disant de si grandes choses et parlant si souvent de l’unité, soit de celle qui existe entre lui et son Père, soit de celle qui existe entre nous, n’a jamais dit nulle part : afin que nous et eux soyions une seule chose, mais bien : « Afin qu’ils soient un, comme nous sommes un ( Jean, XVII, 11 ). » Donc le Père et le Fils sont un selon l’unité de substance, et il n’y a qu’un seul Dieu, un seul Grand, un seul Sage, comme nous l’avons dit.
5. Comment donc le Père serait-il plus grand? S’il était plus grand, ce ne pourrait être que par la grandeur. Or, le Fils étant la grandeur du Père, et ne pouvant évidemment être plus grand que celui qui l’a engendré; d’autre part, le Père ne pouvant être plus grand que la grandeur qui le fait grand, le Fils lui est donc égal. Et comment le Fils est-il égal, sinon par celui qui le fait être, et en qui l’être et la grandeur sont la même chose? Que si le Père était plus grand par l’éternité, le Fils ne lui serait donc point égal en toute chose. Comment, en effet, lui serait-il égal? Si vous dites que c’est par la grandeur, une grandeur à qui l’éternité manque, n’est plus égale. Sera-t-il égal en vertu et non en sagesse? Mais comment la vertu qui est moins sage sera-t-elle égale? Ou bien sera-t-il égal en sagesse, et non en puissance? Mais comment une sagesse moins puissante sera-t-elle égale? Il reste donc à dire que si l’égalité manque en quelque chose, elle manque en tout. Or, 1’Ecriture nous crie: « Il n’a pas cru que ce fût une usurpation de se faire égal à Dieu (Phil., II, 6. ) ». Donc tout ennemi de la vérité, pourvu qu’il n’ait pas rejeté l’autorité de l’Apôtre, est forcé de reconnaître que le Fils est égal à Dieu, au moins sur un point quelconque. Qu’il choisisse donc quel attribut il voudra; il suffira d’un pour lui prouver que le Fils est égal en tout ce qui tient à sa substance.
SUITE DU MÊME SUJET.
6. C’est ainsi que les vertus de l’âme humaine, dans quelque sens qu’on les entende et qu’on les distingue, ne sauraient être séparées: en sorte que ceux qui sont égaux en force, par exemple, le sont aussi en prudence, en tempérance et en justice. En effet, si vous dites que deux hommes sont égaux en force, mais que l’un l’emporte sur l’autre par la prudence, il s’ensuit que la force de cet autre est moins prudente; par conséquent, ils ne sont plus égaux en force, puisque la force de l’un est plus prudente que celle de l’autre. Et ainsi en sera-t-il des autres vertus, si vous les examinez en détail. Car il ne s’agit pas des forces du corps, mais de celles de l’âme. A combien plus forte raison en est-il de même dans cette immuable et éternelle substance, (437) incomparablement plus simple que l’âme humaine? En effet, pour l’âme humaine, ce n’est pas une même chose d’exister et d’être forte, prudente, juste ou tempérante; car l’âme peut exister et n’avoir aucune de ces vertus. Mais, pour Dieu, exister c’est être fort, juste, sage, c’est posséder tout ce que l’on peut dire de la multiplicité simple ou de la simplicité multiple, pour exprimer sa substance. Ainsi, quand on dit Dieu de Dieu, cela veut dire que le nom de Dieu convient à l’un et à l’autre, de manière à ce qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, et non plusieurs Dieux. Car ils sont unis l’un à l’autre, comme cela arrive même pour des substances hétérogènes, ainsi le témoigne l’Apôtre. En effet, Dieu pris en lui-même est esprit; l’esprit de l’homme considéré en lui-même est aussi esprit; et cependant, s’il s’attache à Dieu, « il est un seul esprit avec lui »;. à combien plus forte raison cela peut-il se dire là où l’union est indissoluble et éternelle! à moins de tomber dans l’absurdité d’entendre par Fils de Dieu, fils des deux : ce qui arriverait si le mot Dieu ou tout ce qui exprime la substance divine, ne s’appliquait pas aux deux et même. à la Trinité tout entière. Quoiqu’il en soit ~et ce sujet demande une discussion plus approfondie), le point qui nous occupe est assez clair, savoir : que le Fils n’est en aucune façon égal au Père, s’il ne lui est égal en tout ce qui tient à la substance divine, comme nous l’avons déjà prouvé. Or, l’Apôtre le dit égal. Donc le Fils est égal au Père en tout, et d’une seule et même substance avec lui.
LE SAINT-ESPRIT ÉGAL EN TOUT AU PÈRE ET AU FILS.
7. C est pourquoi le Saint-Esprit a aussi la même unité de substance et la même égalité. En effet, qu’il soit l’unité ou la sainteté, ou la charité des deux, ou l’unité par la charité, ou la charité par l’unité, il est clair qu’aucun des deux n’est ce qui les unit, ce par quoi celui qui est engendré aime celui qui l’engendre et en est aimé à son tour, et qui fait qu’ils conservent l’unité d’esprit par le lien de la paix (Eph., IV, 3. ), non en vertu d’une communication, mais par leur propre essence, non par la grâce d’un être supérieur, mais par eux-mêmes. Modèle qui est proposé à notre imitation, avec l’aide de la grâce, et vis-à-vis de Dieu et vis-à-vis de nous : toute la loi et les prophètes se rattachant à ces deux commandements ( Matt., XXII, 37-40 ).Ainsi ces trois personnes sont un Dieu unique, seul, grand, sage, saint, heureux. Pour nous, c’est de lui, par lui et en lui que nous sommes heureux, parce qu’il nous donne d’être une seule chose entre nous, et un seul esprit avec lui, vu que notre âme s’attache à lui. Et il nous est avantageux de nous attacher à Dieu, car il perdra tous ceux qui l’abandonnent ( Ps., LXXVII, 28, 27 ). L’Esprit-Saint est donc, quel qu’il soit, commun au Père et au Fils. Mais cette communauté est consubstantielle et coéternelle. Qu’on l’appelle amitié, si on juge l’expression convenable; mais celle de charité vaut mieux. C’est aussi une substance, parce que Dieu est substance et que « Dieu est charité », ainsi qu’il est écrit ( Jean, IV, 16 ). Or, comme cette substance est avec le Père et le Fils, elle est aussi, avec le Père et le Fils, grande, bonne, sainte, et tous ce qui est dans la nature divine : car exister, en Dieu, n’est pas autre chose qu’être grand, bon, etc., ainsi que nous l’avons démontré plus haut. Si, en effet, la charité était là moins grande que la sagesse, la sagesse ne serait pas aimée tout entière; elle est donc égale, et la sagesse est aimée dans toute son étendue. Or, la sagesse est égale au Père, comme nous l’avons expliqué plus haut; donc le Saint-Esprit lui est égal aussi; et s’il lui est égal, il l’est en tout, à cause de la parfaite simplicité qui caractérise cette substance. Voilà pourquoi il n’y a rien en Dieu de plus que trois: l’un aimant celui qui est de lui; l’autre aimant celui de qui il est, et leur amour même. Or, si cet amour n’existe pas, comment « Dieu est-il amour? » Et s’il n’est pas substance, comment Dieu est-il substance?
COMMENT DIEU EST UNE SUBSTANCE SIMPLE ET MULTIPLE.
8. Si l’on demande comment cette substance est simple-et multiple, il faut d’abord examiner pourquoi la créature est multiple et jamais vraiment simple. En premier lieu, tout corps est composé de parties, de telle sorte que l’une est plus grande, l’autre plus petite, et que toute partie, quelle qu’elle soit et si (438) grande qu’elle soit, est moindre que le tout. En effet, le ciel et la terre sont des parties de l’univers; la terre en particulier, le ciel en particulier sont composés de parties innombrables, et moindres dans le tiers que dans le reste, dans la moitié que dans le tout; et l’univers entier, vulgairement désigné par ces deux parties, le ciel et la terre, est évidemment plus grand que le ciel seul ou que la terre seule. Et dans chaque corps, autre chose est la grandeur, autre chose la couleur ou la figure. En effet, la même couleur et la même figure peuvent subsister, quand la grandeur diminue; la couleur peut changer, bien que la figure et la grandeur restent les mêmes, et la figure peut aussi varier sans que la grandeur et la couleur subissent des changements. Ainsi toutes les propriétés qui s’affirment simultanément d’un corps, peuvent changer soit ensemble, soit les unes sans les autres. Preuve évidente que la nature du corps est multiple et jamais simple. La créature spirituelle, l’âme par exemple, est sans doute plus simple comparativement au corps; mais prise en elle-même et sans comparaison avec le corps, elle est multiple aussi, et nullement simple. En effet, elle est plus simple que le corps, parce qu’elle n’occupe pas de place dans l’étendue locale, mais qu’elle est dans chaque corps, tout entière dans le tout et aussi dans chaque partie; en sorte que quand une partie du corps, même la plus exiguë, éprouve une sensation, l’âme tout entière en est affectée, et rien ne lui en échappe, bien que cette sensation ne s’étende pas au corps entier. Cependant, comme dans la nature de l’âme, autre chose est l’activité, autre chose la paresse, ou la finesse, ou la mémoire, ou le désir, ou la crainte, ou la joie, ou la tristesse; ou d’autres affections sans nombre, et que ces affections peuvent subsister les unes sans les autres et sont susceptibles de plus ou de moins : il est de toute évidence que cette nature n’est pas simple, mais multiple. Car rien de simple n’est sujet à changement; or toute créature est changeante.
On se sert d’expressions multiples pour dire que Dieu est grand, bon, sage, heureux, vrai, pour désigner tous les attributs qui sont dignes de lui; mais sa grandeur est la même chose que sa sagesse; car ce n’est pas par l’étendue matérielle, mais par sa vertu qu’il est grand. Sa bonté est également la même chose que sa sagesse et sa grandeur, et sa vérité est la même chose que tout cela: car en lui, être heureux n’est pas autre chose qu’être grand, être sage, ou vrai, ou bon, être enfin ce qu’il est.
DIEU EST TRINITÉ, MAIS N’EST POINT TRIPLE.
9. Et parce qu’il est trinité, il ne faut pas s’imaginer qu’il soit triple: autrement le Père seul, ou le Fils seul, seraient moindres que le Père et le Fils réunis. Du reste on ne voit pas comment on pourrait dire le Père seul, ou le Fils seul, puisque le Père est toujours et inséparablement avec le Fils et le Fils avec le Père, non pour être tous les deux Père ou tous les deux Fils, mais parce qu’ils sont toujours ensemble et jamais séparés. Néanmoins comme nous disons Dieu seul, en parlant de la Trinité, bien que Dieu soit toujours avec les esprits et les âmes des saints, et que nous l’appelons seul, parce que ces esprits ne sont point Dieu avec lui; ainsi nous disons le Père seul, non parce qu’il est séparé de son Fils, mais parce qu’ils ne sont pas Père tous les deux.
RIEN NE S’AJOUTE A LA NATURE DIVINE,
Ainsi donc le Père seul, ou-le Fils seul, ou le Saint-Esprit seul étant aussi grand que le Père, le Fils et le Saint-Esprit réunis, on ne peut en aucune façon dire que Dieu est triple. En effet les corps augmentent par adjonction. Quoique celui qui s’unit à sa femme ne soit qu’un seul corps; ce corps avec elle, est néanmoins plus grand que celui de l’homme seul ou de la femme seule. Mais, dans les choses spirituelles, quand le moindre s’unit au plus grand, comme la créature au Créateur, c’est celle-là qui s’agrandit, et non celui-ci. En effet, dans tout ce qui n’est pas matériel, c’est s’agrandir que de devenir meilleur. Or, l’esprit d’une créature devient meilleur en s’unissant au Créateur qu’en ne s’y unissant pas, et, en devenant meilleur, il devient plus grand. Donc « celui qui s’unit au Seigneur est un seul esprit avec lui (I Cor., VI, 17 ) » ; et cependant le Seigneur ne devient pas plus grand, parce que celui qui s’unit à lui le devient davantage. Par conséquent, dans Dieu lui-même, le Fils égal (439) étant uni au Père égal, et le Saint-Esprit, aussi égal, étant uni au Père et au Fils, Dieu n’est pas plus grand que chacune de ces trois personnes, parce que sa perfection ne saurait s’augmenter. Or le Père est parfait, le Fils est parfait, le Saint-Esprit est parfait, et le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont Dieu parfait; donc Dieu est Trinité sans être triple.
EST-CE UNE SEULE PERSONNE OU LES TROIS PERSONNES ENSEMBLE QUE L’ON APPELLE UN SEUL DIEU?
10. Après avoir démontré que le Père seul peut être appelé Père, parce qu’il n’y a de Père que lui, il faut examiner l’opinion qui prétend que le seul vrai Dieu n’est pas le Père seul, mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit réunis. En effet, si l’on demande : le Père seul est-il Dieu? peut-on répondre que non, à moins de dire que le Père est vraiment Dieu, mais non le seul Dieu, et que le -seul Dieu c’est le Père, le Fils et le Saint-Esprit? Mais alors que ferons-nous du témoignage même du Seigneur? Après avoir nommé son Père et lui adressant la parole, il lui disait: « Or, la vie éternelle, c’est qu’ils vous connaissent, vous seul vrai Dieu (Jean, XVII, 3 )? » Paroles que les Ariens interprètent en ce sens que le Fils n’est pas vrai Dieu. Mais laissant là les Ariens, nous avons à voir si par ces paroles : « C’est qu’ils vous connaissent, vous seul vrai Dieu », nous sommes forcés de croire que le Christ a voulu insinuer que le Père seul est vrai Dieu, en ce sens qu’il n’y a de Dieu que les trois réunis, Père, Fils et Saint-Esprit. Devons-nous conclure de ce témoignage du Christ que le Père seul est vrai Dieu, que le Fils seul est vrai Dieu, que le Saint-Esprit seul est vrai Dieu, c’est-à-dire que la Trinité même, dans son ensemble est le seul vrai Dieu, et non trois vrais dieux? Et quand le Sauveur ajoute : « Et celui que vous « avez envoyé, Jésus-Christ », faut-il sous-entendre : « est seul vrai Dieu », en sorte que le sens des paroles serait : c’est qu’ils connaissent que en vous et dans celui que vous-avez envoyé, Jésus-Christ, le seul vrai Dieu ? Pourquoi alors passe-t-il le Saint-Esprit sous silence? Est-ce parce que, quand on nomme une chose unie à une autre par un lien de paix tel que les deux ne fassent qu’un, ce lien de paix est par là même exprimé, sans être expressément nommé? En effet l’Apôtre semble aussi passer en quelque sorte l’Esprit sous silence, bien que sa présence soit sensible, dans ce passage où il dit: « Tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ à Dieu (I Cor., III, 22, 23 ) » : et dans cet autre : « Le chef de la femme est l’homme, le chef de l’homme est le Christ, et le chef du Christ est Dieu (Id., XI, 3 ) ». Mais, encore une fois, s’il n’y a de Dieu que les trois ensemble, comment Dieu est il le chef du Christ, c’est-à-dire comment la Trinité est-elle le chef du Christ, alors que le Christ doit être dans la Trinité pour qu’elle soit Trinité? Serait-ce que ce que le Père est avec le Fils, est le chef de ce que le Fils est seul? En effet le Père est Dieu -avec le Fils, et le Fils seul est Christ; d’autant plus que celui qui parle ici est le Verbe fait chair, abaissement qui le rend inférieur au Père, selon ce qu’il dit lui-même : Parce que mon Père est plus grand que moi (Jean XIV, 28 )». Ainsi l’être divin, qui lui est commun avec le Père, est le chef de l’homme médiateur, qu’il est seul ( Tim., II, 5 ). Car si nous avons raison d’appeler l’âme la partie principale de l’homme, c’est-à-dire comme le chef de la substance humaine, quoique l’homme soit avec son esprit; à combien plus juste titre le Verbe, qui est Dieu avec le Père, sera-t-il le chef du Christ, bien que le Christ fait homme ne se puisse comprendre en dehors du Verbe qui s’est fait chair? Mais tout cela, nous l’avons dit, sera étudié plus spécialement dans la suite. Pour le moment, nous avons démontré, le plus brièvement possible, l’égalité et l’unité de substance dans la Trinité, en sorte que cette question, que nous nous réservons d’approfondir plus tard, ne peut en aucune façon, en quelque sens qu’elle soit résolue, nous empêcher de reconnaître la parfaite égalité du Père, du Fils et du Saint-Esprit.
ATTRIBUTS DE CHAQUE PERSONNE D’APRÈS SAINT HILAIRE. LA TRINITÉ REPRÉSENTÉE.
11. Un écrivain, voulant d’un mot désigner dans les créatures les attributs de chacune des personnes de la Trinité, a dit: « L’Eternité dans le Père, la Beauté dans l’Image, l’Usage dans (440) le Don». Et comme Hilaire (car c’est lui qui a écrit cela dans ses livres: De la Trinité, liv. 2) est un auteur de grande autorité en fait de commentaires sur les Ecritures et de défense de la foi, après avoir cherché de toutes mes forces à pénétrer le sens caché de ces mots: Père, Image, Don, éternité, beauté, usage, je pense qu’il a simplement entendu dire par le mot d’éternité, que le Père n’a point de père de qui il soit né, mais que le Fils tient l’être du Père et lui est coéternel. En effet, si l’image reproduit parfaitement l’objet dont elle est l’image, c’est elle qui lui est coégale, et non lui à elle. Hilaire a nommé cette image beauté, à cause, je pense, de la beauté qui résulte de cette parfaite convenance, de cette première égalité, de cette première similitude, où il n’y a aucune différence, aucune inégalité, aucune dissemblance, mais où tout répond identiquement à l’être dont elle est l’image; où est la vie première et souveraine, pour qui vivre et être ne sont pas choses différentes, mais une seule et même chose; où est l’intelligence première et parfaite, pour qui vivre et comprendre ne sont pas chose différentes, mais où comprendre, vivre et être ne sont qu’une seule et même chose: Verbe parfait, à qui rien ne manque; moyen d’action, pour ainsi dire, du Dieu tout-puissant et sage, contenant dans sa plénitude la raison immuable de tous les êtres vivants; en qui tous sont une seule chose, comme elle-même est une seule chose d’une seule chose, avec qui elle ne fait qu’un. Là, Dieu connaît tout ce qu’il a fait par elle, en sorte que quand les temps passent et se succèdent, rien ne passe ni ne se succède dans la science de Dieu. Car ce n’est pas parce que les choses créées sont faites que Dieu les connaît; mais plutôt elles sont faites et changeantes, parce que Dieu en a la connaissance immuable. Cette ineffable union du Père et de son Image n’est donc pas sans jouissance, sans amour, sans joie. Et c’est cet amour, cette délectation, cette félicité ou béatitude, — si aucune de ces expressions humaines est digne — qu’Hilaire appelle d’un seul mot, Usage , c’est-à-dire : l’Esprit-Saint dans la Trinité, non engendré, mais doux lien de celui qui engendre et de celui qui est engendré, se répandant avec générosité et abondance sur toutes les créatures dans la mesure de leur capacité, afin que chacune soit dans l’ordre et se tienne à sa place.
12. Aussi tous ces êtres, créés par l’art divin, portent en eux un certain cachet d’unité, de beauté et d’ordre. En effet, chacun d’eux est une espèce d’unité, comme par exemple, les natures des corps et les facultés des âmes; possède un genre de beauté, comme les figures ou les propriétés des corps, les connaissances ou les talents des âmes; et tend à un certain ordre ou s’y tient, comme le poids ou les situations du corps, et les affections ou les plaisirs des âmes. Il faut donc voir et comprendre le Créateur par ses ouvrages (Rom., I, 20 ) et retrouver dans chaque créature, dans une certaine proportion, les traces de la Trinité. Car c’est dans cette souveraine Trinité qu’est l’origine première de toutes choses, la beauté la plus parfaite, le bonheur le plus complet. Ainsi ces trois personnes semblent se déterminer mutuellement et sont infinies en elles-mêmes. Mais, ici-bas, dans les objets corporels, une chose n’est pas autant que trois, et deux sont plus qu’un, tandis que dans cette souveraine Trinité une personne est autant que trois ensemble, et deux ne sont pas plus qu’une. Et elles sont infinies en elles-mêmes. Ainsi chacune est dans chacune, et toutes sont dans chacune, et chacune est dans toutes, et toutes sont dans toutes, et toutes ne font qu’un. Que celui qui voit cela même imparfaitement, même à travers un miroir et en énigme (I Cor., XIII, 12 ), se réjouisse de connaître Dieu, l’honore comme Dieu et lui rende grâces; que celui qui ne voit pas, cherche pieusement à voir, et non à rester aveugle pour blasphémer. Car Dieu est un, et pourtant Trinité. Entendons sans confusion ce texte : « De qui, par qui et en qui sont toutes choses; à lui », et non à plusieurs dieux, « gloire dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il (Rom., XI, 36 ) ». (441)
LIVRE SEPTIÈME : UNITÉ DE SUBSTANCE.
Dieu le Père, qui a engendré le Fils, ou la vertu et la sagesse, non-seulement est le Père de la vertu et de la sagesse, mais est lui-même vertu et sagesse, et également le Saint-Esprit. Cependant il n’y a pas trois vertus ou trois sagesses, mais une seule vertu et une seule sagesse, comme il n’y a qu’un Dieu et une essence. Pourquoi les Latins disent-ils une essence et trois personnes, et les Grecs une essence et trois substances ou hypostases? Ces expressions sont nécessaires pour signifier d’une manière quelconque ce que sont le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
LIVRE SEPTIÈME : UNITÉ DE SUBSTANCE.
POURQUOI LES GRECS ONT ÉTÉ OBLIGÉS DE DIRE TROIS HYPOSTASES ET LES LATINS TROIS PERSONNES.
EN DIEU, SUBSTANCE EST UN TERME ABUSIF, ESSENCE EST LE MOT PROPRE.
CHACUNE DES
TROIS PERSONNES DE
1. Approfondissons maintenant
davantage autant que Dieu nous le donnera, la question dont nous avons différé
la solution tout à l’heure, à savoir: si chacune des trois personnes de
On demande donc si le Père, pris en parti culier, est sage, s’il est à lui-même sa propre sagesse, ou s’il est sage seulement quand il parle: car il parle par le Verbe qu’il a engendré, non d’une parole qui se prononce, fait entendre un son et passe, mais de celle, dont il est dit que le Verbe était en Dieu, que le Verbe était Dieu et que par lui tout a été fait (1 Jean, I, 1, 3); Verbe égal à lui et par lequel il s’exprime lui-même toujours et sans changement. Car il n’est pas Verbe lui-même, pas plus qu’il n’est Fils, ni image. Or, quand il parle, — nous exceptons ici le langage temporel que Dieu a fait entendre à la créature, langage qui bruit et passe; quand il parle, dis-je, par ce Verbe coéternel, il ne doit pas être supposé seul, mais bien avec le Verbe hi-même, sans lequel il ne parlerait certainement pas. Mais est-il sage seulement parce qu’il parle, de manière à être sagesse comme son Verbe? Et être Verbe, et être sagesse, est-ce la même chose? En peut-on dire autant de la vertu, tellement que vertu, sagesse et Verbe soient la même chose, et que ces expressions soient seulement relatives, comme les mots Fils et image; de sorte que le Père pris en particulier, ne soit pas puissant ou sage, mais seulement avec la vertu et la sagesse qu’il a engendrées, tout comme il ne parle pas seul, mais par le Verbe et avec le Verbe qu’il a engendré ; et ainsi n’est-il grand que de la grandeur et avec la grandeur qu’il a engendrée? et s’il n’est pas grand par autre raison qu’il est Dieu, s’il n’est grand que parce qu’il est Dieu, vu que être grand et être Dieu sont pour lui la même chose; il s’ensuit que, pris en particulier, il n’est pas Dieu, mais seulement par et avec la divinité qu’il a engendrée, de telle sorte que le Fils est la divinité du Père, comme il est la sagesse et la vertu du Père, comme il est le Verbe et l’image du Père. Et comme être et être Dieu sont pour lui la même chose, ainsi le Fils est aussi l’essence du Père, comme il est son Verbe et son image. Par conséquent encore, excepté sa qualité de Père, le Père n’est quelque chose que parce qu’il a un Fils, en sorte que non-seulement en tant que Père, — et il est évident qu’il ne l’est point par (442) rapport à lui-même, mais par rapport à son Fils, puisqu’il n’est Père que parce qu’il a un Fils, — mais encore d’une manière absolue et par sa nature même, il n’existe que parce qu’il a engendré sa propre essence. En effet, comme il n’est grand que par la grandeur qu’il a engendrée, ainsi il n’existe que par l’essence qu’il a engendrée, puisque être et être grand sont en lui une même chose. Est-il donc le Père de son essence, comme il est le Père de sa grandeur, comme il est le Père de sa vertu et de sa sagesse ? car sa grandeur est la même chose que sa vertu, et son essence la même chose que sa grandeur.
2. Cette discussion est occasionnée par ces paroles : « Le Christ est la vertu de Dieu et la « sagesse de Dieu ». C’est pourquoi, voulant traiter des choses insondables, nous sommes arrêtés, à cette difficulté: ou de dire que le Christ n’est pas la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu , ce qui serait la négation insolente et impie des paroles de l’Apôtre; — ou de reconnaître que le Christ est bien la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu, mais que son Père n’est point le Père de sa propre vertu et de sa propre sagesse, — impiété qui ne serait pas moindre, puisqu’il ne serait-pas le Père du Christ, vu que le Christ est la vertu de Dieu et la sagesse de Dieu; ou que le Père n’est pas puissant par sa propre vertu, ni sage par sa propre sagesse — et qui oserait proférer ce blasphème?; ou que, dans le Père, autre chose est d’être, autre chose d’être sage, en sorte qu’il ne serait pas sage par le seul fait qu’il existe — ce qui est vrai de l’âme humaine, laquelle est tantôt insensée, tantôt sage, parce qu’elle est de nature changeante et ne possède pas la simplicité absolue et parfaite; ou que le Père n’est point par lui-même, et que non-seulement sa qualité de Père, mais son existence même, est relative à son Fils, — comment donc le Fils sera-t-il de la même essence que le Père, si le Père par lui-même n’est pas l’essence, qu’il n’existe point par lui-même, mais ne possède l’être que par rapport à son Fils? Mais, dira-t-on, il faut bien plutôt dire qu’il est d’une seule et même essence, puisque le Père et le Fils ne sont qu’une seule et même essence; vu que le Père n’est pas par lui-même, mais seulement par rapport au Fils qu’il a engendré comme essence, essence par laquelle il est tout ce qu’il est. Donc ni l’un ni l’autre n’est par soi, et tous les deux ne sont que relativement l’un à l’autre; ou bien, dira-t-on du Père seul que non-seulement il n’est Père, mais qu’il n’est rien que par rapport à son Fils, tandis qu’on dira du Fils qu’il est par lui-même? Si cela est, comment nommera-t-on le Fils en lui-même ? l’appellera-t-on essence? mais le Fils est l’essence du Père, comme il est la vertu et la sagesse du Père, comme il est le Verbe du Père et l’image du Père.
Ou si l’on dit que le Fils est essence par lui-même, tandis que le Père n’est point essence, mais qu’il a engendré l’essence; qu’il n’existe point par lui-même, mais par l’essence qu’il a engendrée, comme il est grand par la grandeur qu’il a engendrée: donc le Fils sera aussi par lui-même la grandeur, donc il sera aussi par lui-même la vertu, la sagesse, le Verbe et l’image. Or, quoi de plus absurde que de dire qu’une image est sa propre image? Ou bien si l’image et le Verbe ne sont pas la même chose que la vertu et la sagesse, que ces deux premiers termes s’entendent dans le sens relatif, et ces deux derniers dans le sens absolu: voilà que le Père ne sera plus sage de la sagesse qu’il a engendrée, puisqu’il ne peut pas être dit sagesse par rapport à elle, ni elle par rapport à lui. En effet, tout rapport suppose deux termes. Reste donc à dire que le Fils est essence par rapport au Père; d’où ce résultat bien inattendu : que l’essence n’est pas l’essence, ou du moins que quand on dit essence, on entend dire rapport. Donnons un exemple:
L’expression « maître » indique non une essence, mais un rapport vis-à-vis d’un serviteur: mais quand on dit «homme» ou quelque autre chose de ce genre, on indique une essence et non une relation. Ainsi quand on dit d’un homme qu’il est maître, le mot « homme » désigne l’essence, le mot « maître » la relation; car l’homme est homme en lui-même, et maître par rapport à son serviteur: et la raison de ce langage est que si l’essence est prise dans le sens relatif, elle n’est plus proprement essence. Ajoutons que toute essence prise dans le sens relatif est encore quelque chose en dehors de ce relatif; ainsi l’homme maître, l’homme serviteur, le cheval animal de somme, la pièce de monnaie arrhes, sont homme, cheval, pièce de monnaie en eux-mêmes, et sont des substances ou des essences; et ce n’est que dans le sens relatif qu’on les appelle maître, serviteur, animal de somme, arrhes. Mais si l’homme n’existait pas, c’est-à-dire n’était pas (443) une substance, on ne pourrait le nommer maître relativement; si le cheval n’était pas une essence, on ne pourrait lui donner la qualification relative d’animal de somme; et si la pièce de monnaie n’était pas une substance, on ne pourrait l’appeler relativement arrhes. Si donc le Père n’est pas quelque chose en lui-même, il est absolument impossible de lui attribuer un rapport. Il n’en est pas ici comme d’un objet coloré, auquel la couleur se rapporte, cette couleur n’existant point par elle-même, mais appartenant toujours à l’objet coloré, tandis que l’objet lui-même, bien qu’on ne l’appelle coloré que par rapport à sa couleur, est cependant corps en lui-même. Il ne faut donc pas s’imaginer que le Père n’est point dans un sens absolu, mais simplement par rapport à son Fils ; tandis que ce même Fils aurait tout à la fois une existence propre et une existence relative à son Père : étant appelé par lui-même grandeur vraie et vertu puissante, et de plus grandeur et vertu du Père grand-et puissant, par laquelle le Père est grand et puissant. Non, il n’en est pas ainsi: mais l’un et l’autre sont substance, et l’un et l’autre sont la même substance.
Or, comme il est absurde de dire que la blancheur n’est pas blanche, de même il est absurde de dire que la sagesse n’est pas sage; et comme la blancheur est dite blanche par elle-même, ainsi la sagesse est dite sage par elle-même. Mais la blancheur du corps n’est pas une essence, puisque c’est le corps lui-même qui est essence, et la blancheur sa qualité : qualité qui le fait nommer corps blanc, bien que pour lui exister et être blanc ne soient pas la même chose. Car là, autre chose est la forme, autre chose la couleur; et ni l’une ni l’autre n’existent par elles-mêmes, mais seulement dans un corps quelconque, lequel corps n’est ni forme, ni couleur, mais seulement formé et coloré. La vraie sagesse est sage et elle est sage par elle-même. Et comme toute âme devient sage par participation à la sagesse, si cette âme redevient insensée, la sagesse n’en subsiste pas moins en elle-même: elle ne change pas, parce que l’âme a changé en passant à la folie. Mais il n’en est pas de même de celui qui devient sage par elles comme le corps devient blanc par la blancheur. En effet, quand ce corps prend une autre couleur, la blancheur ne subsiste plus, elle a tout à fait cessé d’être. Que si le Père qui a engendré la sagesse est sage par elle, et que, pour lui, être ne soit pas être sage, dès lors son Fils est sa qualité et non plus son Fils; la simplicité a cessé d’être parfaite. Mais loin de nous cette pensée ! car là l’essence est vraiment et souverainement simple, et l’existence et la sagesse y sont une même chose. Or, si être et être sage y sont une même chose, le Père n’est donc pas sage par la sagesse qu’il a engendrée; autrement il ne l’engendrerait pas, mais ce serait elle qui l’engendrerait lui-même. En effet, qu’entendons-nous quand nous disons que être et être sage sont pour lui la même chose, sinon qu’il existe par ce qui le fait sage? Donc, la raison pour laquelle il est sage, est aussi la raison pour laquelle il existe; et, par conséquent, si la sagesse qu’il a engendrée est la raison pour laquelle il est sage, elle est aussi la raison pour laquelle il existe : ce qui ne peut avoir lieu que si elle l’engendre ou le crée. Or, personne n’a jamais dit que la sagesse ait engendré ou créé le Père en aucune façon. Ne serait-ce pas là la plus grande des folies? Donc, le Père lui-même est aussi sagesse; et le Fils est appelé sagesse du Père, comme il est appelé lumière du Père; c’est-à-dire que, comme il est lumière de lumière et que les deux ne sont qu’une même lumière, ainsi doit-on entendre qu’il est sagesse de sagesse et que tous les deux sont une même sagesse, et, par conséquent, une seule essence, puisque là, être et être sage c’est la même chose. En effet, s’il est de la sagesse d’être sage, de la puissance de pouvoir, de l’éternité d’être éternelle, de la justice d’être juste, de la grandeur d’être grande, il est de l’essence d’exister. Et comme, dans cette simplicité, la sagesse n’est pas autre chose que l’être, la sagesse n’est pas non plus autre chose que l’essence.
LE PÈRE ET LE FILS SONT ENSEMBLE UNE SEULE SAGESSE, COMME UNE SEULE ESSENCE, BIEN QU’ILS NE SOIENT PAS ENSEMBLE UN SEUL VERBE.
3. Le Père et le Fils sont donc ensemble une seule essence, une seule grandeur, une seule vérité, une seule sagesse; mais le Père et le Fils ne sont pas ensemble un seul Verbe, parce qu’ils ne sont pas tous les deux un seul Fils. En effet, comme le Fils est Fils relativement au Père, et non relativement à (444) lui-même; ainsi le Verbe, quand on le nomme ainsi, se rapporte à celui dont il est le Verbe. Car il est Fils par là même qu’il est Verbe, et il est Verbe par là même qu’il est Fils. Donc, puisque le Père et le Fils ensemble ne sont évidemment pas un seul Fils, il s’ensuit que le Père et le Fils ensemble ne sont pas un seul Verbe des deux. Voilà pourquoi le Verbe n’est pas Verbe parce qu’il est sagesse, puisqu’il est nommé Verbe, non par rapport à lui-même, mais seulement par rapport à celui dont il est le Verbe, comme il est nommé Fils par rapport à son Père, tandis qu’il est sagesse parce qu’il est essence. Et comme l’essence est une, la sagesse est une. Or, comme le Verbe est sagesse, mais n’est pas Verbe parce qu’il est sagesse — car il est Verbe relativement, et sagesse essentiellement— entendons, quand on dit Verbe, qu’on parle de la sagesse née pour être Fils et image. Et quand on prononce ces deux mots « sagesse née », entendons, dans l’un, « née », et le Verbe, et l’image, et le Fils; toutefois, dans ces trois expressions, ne cherchons pas l’essence, parce qu’elles sont relatives. Mais dans l’autre, « sagesse », qui est une expression absolue, puisque la sagesse est sage par elle-même , entendons l’essence même, pour qui être et être sage sont une même chose. Par conséquent, le Père et le Fils sont ensemble une seule sagesse, parce qu’ils sont une seule essence, et, en particulier, sagesse de sagesse, comme essence d’essence. Ainsi, quoique le Père ne soit pas le Fils, ni le Fils le Père, quoique l’un ne soit pas engendré et que l’autre le soit, ils n’en sont pas moins une seule essence : car les noms de Père et de Fils ne sont que relatifs. Mais l’un et l’autre sont ensemble une seule sagesse et une seule essence, pour laquelle être et être sage sont une même chose; mais ils ne sont pas- tous les deux ensemble Verbe ou Fils, parce que être et être Verbe ou Fils ne sont pas la même chose : ces expressions n’étant que relatives, comme nous l’avons déjà suffisamment démontré.
POURQUOI LES
ÉCRITURES ATTRIBUENT PARTICULIÈREMENT AU FILS
4. Pourquoi donc les Ecritures ne parlent-elles presque jamais de la sagesse que pour la montrer engendrée ou créée de Dieu? Sagesse engendrée par qui tout a été fait; sagesse créée ou faite dans les hommes, par exemple, quand ils se tournent vers la sagesse qui n’a pas été créée ou faite, mais engendrée, et qu’ils en reçoivent la lumière; car alors il se forme en eux quelque chose qui s’appelle leur sagesse: ce que les Ecritures elles-mêmes prédisent ou racontent quand elles disent que « le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous ( Jean, I, 14)», le Christ étant devenu sagesse en devenant homme. Et si la sagesse ne parle pas dans ces livres, ou si on n’y parle d’elle que pour montrer qu’elle est née ou créée de Dieu, quoique le Père lui-même soit sagesse, ne serait-ce pas pour nous recommander et proposer à notre imitation cette sagesse même, sur le modèle de laquelle nous sommes formés? Car le Père la nomme pour qu’elle soit son Verbe, non ce verbe qui sort de la bouche, s’exprime par un son et demande de la réflexion avant d’être prononcé , verbe qui appartient à l’espace et au temps, tandis que l’autre est éternel, et, en nous éclairant, nous dit, et de lui-même et de son Père, ce qu’il faut dire aux hommes. Aussi le Christ a-t-il dit : « Et nul ne connaît le Fils si ce n’est le Père, et nul ne connaît le Père si ce n’est le Fils, et celui à qui le Fils aura voulu le révéler (Matt., XI, 27 ) »; parce que le Père révèle par son Fils, c’est-à-dire par son Verbe. Si en effet la parole temporelle et transitoire que nous prononçons, tout à la fois se manifeste elle-même et fait connaître l’objet dont nous parlons, à combien plus forte raison le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait ! Il révèle le Père en tant que Père, parce qu’il est la même chose, qu’il est ce qu’est le Père, eu tant qu’il est sagesse et essence. Car, en tant que Verbe, il n’est point ce qu’est le Père, parce que le Père n’est pas Verbe, parce qu’il n’est lui-même appelé Verbe ou Fils que dans le sens relatif, ce que le Père n’est certainement point. Et le Christ est appelé vertu et sagesse de Dieu, parce qu’il est lui-même vertu et sagesse du Père, qui est vertu et sagesse ; comme il est lumière du Père qui est lumière, et source de vie en Dieu le Père qui est certainement source de vie. Il est écrit : « Parce que la source de vie est en vous, et que nous verrons la lumière dans votre lumière (Ps., XXXV, 10 ) » ; et encore : « Car comme le Père a la vie en (445) lui-même, ainsi il a donné au Fils d’avoir en lui-même la vie ( Jean, V, 26 ) » ; et ailleurs : « Il était la vraie lumière qui éclaire tout homme venant au monde » : et « le Verbe, cette lumière, était en Dieu» ; de plus : « le Verbe était Dieu ( Id., I, 9, 1 )». Or «Dieu est lumière et il n’y a point de ténèbres en lui ( I Jean, I, 5 )»; mais c’est une lumière spirituelle et non corporelle; spirituelle, non dans le sens d’illumination, comme quand le Christ dit aux apôtres : « Vous êtes la lumière du monde ( Matt., V, 14 ) »; mais « la lumière qui éclaire tout homme », la sagesse essentielle et souveraine qui est Dieu et par laquelle nous agissons ici-bas. Le Fils est donc sagesse du Père qui est sagesse, comme il est lumière de lumière et Dieu de Dieu, en sorte que le Père est lumière en lui-même, et le Fils lumière en lui-même; que le Père est Dieu en lui-même et le Fils Dieu en lui-même; par conséquent le Père est en lui-même sagesse, et le Fils en lui-même sagesse. Et comme les deux ensemble sont une seule lumière et un seul Dieu, ainsi les deux ne sont qu’une seule sagesse. Mais « Dieu a fait le Fils notre sagesse, notre justice et notre sanctification ( I Cor., I, 30 ) », parce que nous nous tournons vers lui temporellement , c’est-à-dire pendant quelque temps, afin de demeurer avec lui dans l’éternité. Et « le Verbe » lui-même, aussi dans le temps, « a été fait chair et a habité parmi nous ( Jean, I, 14 ) ».
5.Voilà pourquoi, lorsque les Ecritures disent ou racontent quelque chose de la sagesse, soit qu’elle parle elle-même ou qu’on parle d’elle, c’est surtout du Fils qu’il s’agit. A l’exemple de cette image, ne nous éloignons pas de Dieu, puisque nous sommes aussi l’image de Dieu, non une image égale et née du Père comme celle-là, mais créée du Père par le Fils. De plias, nous sommes éclairés par la lumière, tandis qu’elle est la lumière qui éclaire; voilà pourquoi elle nous sert de modèle, sans en avoir elle-même. En effet, elle n’est point formée sur quelque autre image antérieure du Père, de qui elle est absolument inséparable, étant la même chose que celui de qui elle est. Pour nous, nous nous efforçons d’imiter celui qui est permanent, de suivre celui qui est immuable, et de marcher en lui pour tendre à lui; parce que, par son abaissement, il est devenu notre voie dans le temps, pour être, par sa divinité, notre demeure éternelle. Etant dans la forme de Dieu égal à Dieu et Dieu lui-même, il offre un modèle aux esprits purs, qui ne sont point tombés par orgueil; puis pour procurer encore dans son exemple une voie de retour à l’homme déchu qui, à raison de la tache du péché et des châtiments infligés à sa condition mortelle, ne pouvait plus voir Dieu, « il s’est anéanti lui-même », non en changeant rien à sa divinité, mais en revêtant notre nature changeante, « et prenant la forme d’esclave (Philipp., II, 7 ), il est venu » à nous « en ce monde ( I Tim., I, 15 ) , et il était dans ce monde, parce que « le monde a été fait par lui »; il est venu, dis-je, pour donner l’exemple à ceux qui voient en haut sa divinité, à ceux qui admirent en bas son humanité, à ceux qui se portent bien, pour conserver leur santé, aux malades, pour les guérir, aux mourants pour bannir la crainte, aux morts pour leur donner le gage de la résurrection, « gardant en tout, lui-même, la primauté ( Col., I, 18 )»; afin que l’homme qui ne devait chercher le bonheur qu’en Dieu et ne pouvait sentir Dieu, pût, sur les pas du Dieu fait homme, suivre celui qu’il pouvait sentir et qu’il devait suivre. Aimons-le donc et attachons-nous à lui, au moyen de la charité répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné ( Rom., V, 15 ). Ainsi il n’est pas étonnant, après que l’image égale au Père s’est donnée à nous pour modèle afin de nous réformer à l’image de Dieu, il n’est pas étonnant, dis-je, que quand l’Ecriture parle de la sagesse, elle parle du Fils que nous suivons en vivant sagement, bien que le Père aussi soit sagesse, comme il est lumière et Dieu.
6. Et l’Esprit-Saint aussi, soit qu’on voie en lui la souveraine charité qui unit le Père et le Fils et nous unit à eux, — sentiment qui n’est point indigne de lui, puisqu’il est écrit: « Dieu « est amour (I Jean, IV, 8 ) », et comment ne serait-il pas aussi sagesse, puisqu’il est lumière, « Dieu « étant lumière? » — soit qu’on désigne son essence d’une autre manière et par un mot spécial, l’Esprit-Saint, dis-je, est aussi lumière, puisqu’il est Dieu, et, étant lumière, il est évidemment sagesse. Or, que l’Esprit-Saint existe, c’est ce que l’Ecriture nous crie par la bouche de l’Apôtre, qui nous dit: « Ne savez-vous pas que vous êtes le temple de « Dieu? » Puis il ajoute aussitôt : « Et que (446) l’Esprit de Dieu habite en vous ( I Cor., III, 16 )?» En effet, Dieu habite dans son temple. Et ce n’est pas comme ministre que l’Esprit de Dieu habite dans le temple de Dieu : car ailleurs l’Apôtre nous dit en termes plus clairs: « Ne savez-vous pas que vos corps sont le temple de l’Esprit-Saint qui est en vous, que vous avez reçu de Dieu, et qu’ainsi vous n’êtes plus à vous-mêmes? car vous avez été achetés à haut prix: glorifiez donc Dieu dans votre corps ( Id., VI, 19, 20 )». Or, qu’est-ce que la sagesse, sinon une lumière spirituelle et immuable? Sans doute le soleil aussi est une lumière, mais une lumière matérielle; la créature spirituelle est aussi une lumière, mais qui n’est point immuable. Donc le Père est lumière, le Fils est lumière, le Saint-Esprit est lumière; et cependant tous ensemble ne sont point trois lumières, mais une seule lumière. Voilà pourquoi le Père est sagesse, le Fils est sagesse, le Saint-Esprit est sagesse; et tous ensemble ne sont point trois sagesses, mais une seule sagesse. Et comme là, être et être sage sont une même chose, le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’une seule essence. Là encore, être et être Dieu sont une même chose; donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne sont qu’un seul Dieu.
POURQUOI LES GRECS ONT ÉTÉ OBLIGÉS DE DIRE TROIS HYPOSTASES ET LES LATINS TROIS PERSONNES.
7. En traitant de ces ineffables
mystères, et pour exprimer en quelque façon des choses qu’il n’est pas possible
d’exprimer, les Grecs ont dit une essence et trois substances; les Latins une
essence ou substance et trois personnes; vu que, dans notre langue latine, comme
nous l’avons déjà dit, essence signifie substance ( Liv., V, ch. II, 8 ). On a adopté ce langage afin de se faire
comprendre au moins en énigme, et pour répondre à ceux qui demandent ce que
c’est que ces trois, que la vraie foi distingue au nombre de trois, puisqu’elle
ne dit point que le Père soit le Fils, ni que le Saint-Esprit, qui est le don
de Dieu, soit le Père ou le Fils. Quand donc on demande ce que c’est que ces
trois tria vel tres, nous nous
efforçons de trouver une expression particulière ou générale qui les renferme,
et nous n’en rencontrons pas, parce que l’excellence infinie de
Si donc le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont trois, cherchons ce que sont ces trois et ce qu’ils ont de commun. Ce qu’ils ont de commun n’est pas le titre de Père, tellement qu’ils soient pères les uns des autres, comme des amis par exemple dont on peut dire que ce sont trois amis, parce qu’ils le sont relativement et réciproquement. Ici cela n’a point lieu, puisque le Père seul y est Père; et Père, non de deux fils, mais d’un Fils unique. Il n’y a pas non plus trois fils, puisque le Père n’y est point fils, non plus que le Saint-Esprit. Il n’y a pas davantage trois Esprits-Saints, puisque l’Esprit-Saint étant appelé proprement don de Dieu, n’est ni le Père ni le Fils. Qu’est-ce donc que ces trois? Si ce sont trois personnes, c’est que la qualité de personne leur est commune; ce sera donc, d’après le langage usité, leur nom spécial ou général. Mais là où il n’y a pas de différence de nature, les êtres renfermés sous une dénomination générale peuvent aussi recevoir une dénomination spéciale. En effet, la différence de nature fait que le laurier, le myrte et l’olivier, ou le cheval, le boeuf et le chien ne peuvent être appelés d’un nom spécial; ceux-là, trois lauriers; ceux-ci, trois boeufs; mais seulement d’un nom général : trois arbres, trois animaux. Or, ici où il n’y a pas de différence d’essence, il faut que les trois aient un nom spécial et nous n’en trouvons pas: car le mot personne est général, à tel point qu’il peut s’appliquer même à l’homme, malgré la distance infinie qui sépare l’homme de Dieu.
8. De plus, à nous en tenir à une
expression générale, si nous donnons le nom de personnes aux trois parce que la
qualité de personne leur est commune — autrement on ne pourrait les appeler
ainsi, pas plus qu’on ne peut les appeler trois fils, parce que la qualité de
fils ne leur est pas commune, — pourquoi ne les appellerons-nous pas aussi
trois dieux? Evidemment, puisque le Père est personne, le Fils personne, le
Saint-Esprit personne, il y a trois personnes; par conséquent, puisque le Père
est Dieu, le Fils Dieu, le Saint-Esprit Dieu, pourquoi n’y a-t-il pas trois
dieux? Ou bien si, par leur ineffable union, les trois ne font qu’un Dieu, pourquoi
ne font-ils pas aussi une seule personne, en sorte que nous ne puissions pas
plus dire trois personnes — bien que nous donnions à chacun en particulier le
nom de personne — que nous ne pouvons dire trois Dieux, quoique nous donnions
en particulier le nom de Dieu au Père, au Fils et au Saint-Esprit? Est-ce parce
que l’Ecriture ne parle pas de trois dieux? Mais nulle part, que nous sachions,
cette même Ecriture ne parle de trois personnes. Serait-ce parce que, si
l’Ecriture ne parle ni d’une ni de trois personnes —nous y voyons, en effet, la
personne du Seigneur, nulle part le Seigneur nommé personne — on a dû, pour le
langage et la discussion, parler de trois personnes, ce que l’Ecriture ne dit
pas, mais ne contredit pas, tandis que si nous parlions de trois dieux elle
s’élèverait contre nous, en disant: « Ecoute, Israël: le Seigneur ton Dieu est
un Dieu un ( Deut., VI, 4 )? »
Pourquoi alors ne serait-il pas permis de parler de trois essences, ce que
l’Ecriture ne dit pas non plus, mais ne contredit pas davantage? Car si essence
est le nom spécial commun aux trois, pourquoi ne dit-on pas trois essences,
comme on dit d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que ce sont trois hommes, parce
que homme est le nom spécial commun à tous les hommes? Que si le mot essence
n’est pas un nom spécial, mais général, vu que l’homme, l’animal, l’arbre,
l’astre, l’ange sont appelés essence; pourquoi ne dit-on pas ici trois essences
comme on dit que trois chevaux sont trois animaux, trois lauriers, trois
arbres, et trois pierres trois corps? Ou si, à cause de l’unité de
9. Que nous reste-t-il donc,
sinon à avouer que ces expressions nous ont été imposées par la nécessité de
parler, de soutenir de nombreuses discussions contre les piéges ou les erreurs
des hérétiques? En effet, l’indigence humaine s’efforçant de mettre, par le
langage, à la portée des hommes, ce que l’esprit perçoit, au fond de la pensée,
du Seigneur Dieu son Créateur, a craint, soit par un pieux sentiment de foi,
soit par une vue quelconque de l’intelligence, a craint de dire trois essences,
de peur de laisser croire à quelque différence dans cette parfaite égalité.
D’autre part, elle ne pouvait se dispenser de reconnaître trois choses, car
c’est pour s’y être refusé que Sabellius est tombé dans l’hérésie. En effet,
l’Ecriture établit de la manière la plus certaine, et l’esprit perçoit par une
vue indubitable, cette pieuse croyance que le Père, le Fils et le Saint-Esprit
existent; que le Fils n’est point le même que le Père, ni le Saint-Esprit le
même que le Père ou le Fils. Mais que sont ces trois? L’indigence humaine a
cherché à l’exprimer, et elle s’est servie de ces mots hypostases ou personnes,
entendant par là, non une diversité, mais une distinction, de manière à laisser
subsister, non-seulement l’unité, puisqu’on ne parle que d’une seule essence,
mais aussi
EN DIEU, SUBSTANCE EST UN TERME ABUSIF, ESSENCE EST LE MOT PROPRE.
10. Si tant est cependant que le
mot subsister soit digne de Dieu, on comprend ce mot quand il s’applique à des
choses qui servent de sujets à d’autres, comme par exemple à la couleur ou à la
forme, s’il s’agit d’un corps. Car le corps subsiste, et c’est pour cela qu’on
l’appelle substance; mais la couleur et la forme appliquées à ce corps qui
subsiste ne sont pas substances, mais seulement dans une substance; de telle
sorte que, si elles cessent d’être, elles n’empêchent pas le corps d’être
corps, parce que, pour lui, être et avoir telle couleur et telle forme ne sont
pas la même chose. Le mot substance s’applique donc proprement aux choses
changeantes et qui ne sont pas simples. Mais si Dieu subsiste en ce sens qu’on
puisse justement l’appeler substance, il y a donc en lui quelque chose dont il
n’est que le sujet; il n’est donc pas simple; ce n’est donc pas pour lui la
même chose d’être et d’être tout ce qu’on peut dire de lui, grand, par exemple,
tout-puissant, bon, et le reste. Or, c’est une impiété de dire que Dieu
subsiste , c’est-à-dire qu’il est simple sujet de sa bonté, que cette bonté
n’est pas sa substance même ou plutôt son essence; qu’il n’est pas sa bonté
même, mais que cette bonté est en lui comme en un sujet. Il est donc évident
que le mot de substance est abusif pour désigner en Dieu ce qu’exprime le mot
essence, qui est plus usité et proprement et justement employé, à tel point que
Dieu seul doit être appelé essence. En effet, il existe vraiment seul, parce
que seul il est immuable, et c’est en ce sens qu’il a révélé son nom à son
serviteur Moïse, quand il lui a dit: « Je suis celui qui suis » ; et encore : «
Tu leur diras : Celui qui est m’a envoyé vers (449) vous (Ex., III, 14 ) ». Cependant, soit qu’on l’appelle essence — ce qui
est le mot propre, — soit qu’on le nomine substance — ce qui est le terme
abusif; — en tout cas on parle dans le sens absolu, et non dans le sens
relatif. Alors être et subsister seront la même chose en Dieu, et si
POURQUOI DANS
11. Mais pour ne pas paraître
partial, étudions encore ce point. Du reste, les Grecs pourraient, s’ils le
voulaient, dire trois personnes, tría
prósopa, comme ils disent trois substances, treis upostaseis. Mais ils ont peut-être cru cette dernière
expression plus conforme au génie de leur langue. Car le raisonnement est le
même pour les personnes : en Dieu être ou être personne est absolument la même
chose. En effet, si le mot être est absolu et le mot personne relatif, il
faudra donc dire des trois personnes, Père, Fils et Saint-Esprit, ce que nous
disons de trois amis, de trois proches ou de trois voisins: qu’aucun d’eux ne
l’est par rapport à lui-même, mais seulement par rapport aux autres. Ainsi,
chacun d’eux est l’ami, le parent ou le voisin des deux autres, puisque ces
expressions ont une signification relative. Quoi donc? dirons-nous que le Père
est la personne du Fils et du Saint-Esprit, ou que le Fils est la personne du
Père et du Saint-Esprit, ou que le Saint-Esprit est la personne du Père et du
Fils? Mais nulle part le mot de personne ne s’emploie en ce sens; et quand,
dans
Pourquoi donc une
seule essence
se subdivise-t-elle en trois substances ou personnes ? Car si
l’essence est
espèce, dans l’homme par exemple, il n’y a
qu’une essence là où il n’y a qu’un
seul homme. Serait-ce que comme nous disons de trois hommes ayant le
même sexe,
le même tempérament, le même caractère,
qu’ils n’ont qu’une seule nature; en
effet, ce sont trois hommes, et leur nature est une; — de
même nous disons ici
que trois substances sont une seule essence, ou que trois personnes
sont une
seule substance ou essence? Sans doute il y a là une analogie
quelconque: car
les anciens auteurs latins, ne connaissant pas ces mots d’essence
ou de
substance, qui sont d’origine récente, y substituaient
celui de nature. Nous ne
parlons donc pas ici d’après le genre et les
espèces, mais, pour ainsi dire,
d’une matière commune et identique. C’est ainsi que
nous dirions de trois
statues faites du même or, que c’est le même or, sans
exprimer que l’or est le
genre, les statues les espèces, ni que l’or est
espèce et les statues
individus. Car aucune espèce ne sort des individus qui lui
appartiennent, ni ne
s’étend au delà. Quand j’ai défini la
nature de l’homme, qui est un nom d’espèce
, ma définition renferme tous les individus hommes et ne
s’étend à rien qui ne
soit pas homme. Mais quand je définis l’or, ce mot ne
s’applique pas seulement
aux statues d’or, mais aux anneaux et à tout objet fait de
ce métal; ma
définition subsiste, même si l’or n’est pas
fabriqué, et les statues sont
encore statues, même quand elles ne sont pas d’or. De
même aucune espèce ne
dépasse la définition du genre qui lui est propre. En
effet, quand j’ai défini
l’animal, le cheval étant une espèce de genre
animal, tout cheval est animal;
mais toute statue n’est pas or. Ainsi quand nous disons de trois
statues d’or
que c’est le même or, nous n’entendons pas dire que
l’or est le genre et les
statues des espèces. Donc, quand nous disons de
12. En attendant qu’il soit
dégagé de ces immondices, qu’il croie au Père, au Fils et au Saint-Esprit, en
un Dieu unique, grand, tout-puissant, bon, juste, miséricordieux, créateur de
toutes les choses visibles et invisibles; qu’il croie tout ce que le langage
humain peut exprimer de digne et de vrai. Et quand il entend dire que le Père
est le seul Dieu, qu’il n’en sépare point le Fils ni le Saint-Esprit; car le
seul Dieu est avec celui avec lequel il ne fait qu’un Dieu: puisque, quand nous
entendons dire du Fils aussi qu’il est le seul Dieu, nous ne pouvons en aucune
façon le séparer du Père ou du Saint-Esprit. Qu’il confesse donc une seule et
même essence, et ne se figure point une personne plus grande ou meilleure
qu’une autre, ni une différence (451) quelconque entre elles. Non cependant que
le Père soit le Fils et le Saint-Esprit, ni que l’attribut relatif de l’un soit
celui de l’autre; le nom de Verbe par exemple, ne se donnant qu’au Fils, et
celui de Don qu’au Saint-Esprit. Et c’est pour cela qu’ils admettent le nombre
pluriel, comme on le voit dans l’Evangile : « Moi et mon Père nous sommes un ( Jean, X, 30
) ». Jésus dit tout à la
fois: « Un», et: « Nous sommes; » —
« Un », quant à l’essence, parce que
c’est
le même Dieu : « Nous sommes », au point de vue
relatif, l’un étant le Père et
l’autre le Fils. Parfois l’unité d’essence
n’est point exprimée, et on ne
mentionne que les relatifs au pluriel : « Moi et mon Père,
nous viendrons à
lui, et nous ferons notre demeure en lui (Id.,
XIV, 23 ) » . « Nous viendrons et nous ferons notre demeure », au pluriel,
parce qu’il a d’abord dit : « Moi et mon Père », c’est-à-dire le Fils et le
Père, deux termes relatifs. D’autres fois le sens est entièrement couvert,
comme dans ce passage de
Il en est qui établissent ici une
distinction, et veulent que le Fils soit l’image, et l’homme, non l’image, mais
fait à l’image. L’apôtre les réfute en disant : « L’homme ne doit pas voiler sa
tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu (I Cor., XI, 7 ) ». Il ne dit pas : à l’image, mais « l’image ».
Pourtant, quand ailleurs on dit « à l’image », il ne s’agit pas du Fils, qui
est l’image égale au Père; autrement on ne dirait pas: «à notre image ».
Pourquoi « nôtre », quand le Fils est l’image du Père seul? Mais, comme nous
l’avons dit, à cause de l’imperfection de la ressemblance, l’homme est dit fait
« à l’image », et on ajoute « notre » pour que l’homme soit l’image de
LIVRE HUITIÈME :
DE
Non-seulement le
Père n’est pas
plus grand que le Fils, mais les deux ensemble ne sont pas plus grands
que le
Saint-Esprit. — Quelle est la nature même de Dieu
d’après l’idée de la vérité,
la notion du souverain bien, et l’amour inné de la
justice, qui fait aimer
l’âme juste par l’âme qui n’est pas
encore juste. — On doit chercher la
connaissance de Dieu par l’amour, puisque, d’après
les Ecritures, Dieu est
amour, et que l’amour porte une certaine empreinte de
RÉSUMÉ D
LIVRE HUITIÈME : DE LA NATURE DE DIEU.
RESUME DE CE QUI A ÉTÉ DIT PLUS HAUT. RÈGLE A SUIVRE DANS LES QUESTIONS DE FOI TROP DIFFICILES.
LA RAISON DÉMONTRE QU’EN DIEU LES TROIS PERSONNES NE SONT PAS PLUS GRANDES QU’UNE SEULE.
POUR COMPRENDRE COMMENT DIEU EST VÉRITÉ, IL FAUT ÉCARTER DE SON ESPRIT TOUTE IMAGE MATÉRIELLE.
DIEU EST LE SOUVERAIN BIEN. L’ÂME NE DEVIENT BONNE QU’EN SE TOURNANT VERS DIEU.
POUR POUVOIR AIMER DIEU, IL FAUT LE CONNAITRE PAR LA VRAIE FOI.
COMMENT ON PEUT AIMER LA TRINITÉ SANS LA CONNAITRE.
COMMENT L’HOMME QUI N’EST PAS ENCORE JUSTE CONNAIT LE JUSTE QU’IL AIME.
AIMER SON FRÈRE, C’EST AIMER DIEU.
L’AMOUR DU TYPE IMMUABLE DE LA JUSTICE EST LE PRINCIPE DE NOTRE AMOUR POUR LES JUSTES.
IL Y A, DANS LA CHARITÉ, TROIS CARACTÉRES QUI SONT COMME UNE EMPREINTE DE LA TRINITÉ.
RÉSUMÉ DE CE QUI A ÉTÉ DIT PLUS HAUT. RÈGLE A SUIVRE DANS LES QUESTIONS DE FOI TROP DIFFICILES.
1. Nous avons dit ailleurs que
les attributs qui déterminent les rapports des personnes entre elles, sont ceux
qui distinguent ces personnes dans
Qu’est-ce que les trois , tres vel tria? Du reste l’égalité est
telle dans cette Trinité que non-seulement le Père, au point de vue de la
divinité, n’est pas plus grand que le Fils, mais que le Père et le Fils
ensemble ne sont pas plus grands que le Saint-Esprit et qu’aucune des personnes
prises en particulier n’est en rien moindre que
Nous avons dit cela, et si nous le répétons si souvent, c’est pour en rendre la connaissance plus familière. Cependant il faut savoir se borner et prier Dieu, avec la plus grande ferveur, qu’il nous ouvre l’intelligence et éloigne de nous l’esprit de contention, afin de pouvoir saisir par la pensée l’essence de la vérité immatérielle et immuable. Maintenant donc, avec l’aide du Créateur, si merveilleux dans ses miséricordes , étudions ce même sujet, que nous approfondirons un peu plus que ci-dessus , sans nous départir de cette règle, que notre foi retiendra fermement ce que notre intelligence n’aura encore pu pénétrer.
2. Nous disons donc que dans
POUR COMPRENDRE COMMENT DIEU EST VÉRITÉ, IL FAUT ÉCARTER DE SON ESPRIT TOUTE IMAGE MATÉRIELLE.
3. Dans l’ordre matériel, il peut
arriver que tel or soit aussi vrai que tel autre, mais non que l’un soit plus
grand que l’autre, parce que, là, la vérité n’est pas la grandeur, et que être
or et être grand ne sont point la même chose. De même, dans la nature de l’âme,
la grandeur ne se mesure pas sur la vérité. En effet, l’homme qui n’est pas
magnanime a cependant une âme vraie : car l’essence du corps et de l’âme n’est
pas l’essence même de la vérité; comme dans
Comprends donc, situ le peux, ô âme accablée par un corps sujet à la corruption, et obscurcie par une innombrable variété de pensées terrestres; comprends cela si tu le peux : Dieu est vérité (Sag., IX, 15 ). Car il est écrit, « que Dieu est lumière (I Jean, I, 5 ) »; non une lumière comme celle que nous voyons des yeux du corps, mais comme ton coeur la voit, quand tu entends dire : C’est la vérité. Ne cherche pas à savoir ce que c’est que la vérité; car aussitôt les ombres des images corporelles et les nuages des vains fantômes s’élèveront et. troubleront la lueur sereine qui t’a d’abord frappée, quand j’ai prononcé ce mot : vérité. Reste donc, si tu le peux, sous l’impression de ce rapide éclair qui luit à tes yeux, quand on dit: vérité. Mais tu ne le peux pas; tu retombes dans les pensées terrestres qui te sont habituelles. Et quel est, je te le demande, le poids qui t’entraîne, sinon celui des souillures contractées par l’attrait de la cupidité et les égarements du pèlerinage?
DIEU EST LE SOUVERAIN BIEN. L’ÂME NE DEVIENT BONNE QU’EN SE TOURNANT VERS DIEU.
4. Encore une fois, vois, situ peux. Certainement tu n’aimes que ce qui est bon : car (454) c’est bon, cette terre qui s’élève en montagnes, ou s’abaisse en collines et en plaines; ce domaine agréable et fertile; cette maison construite en ailes régulières, vaste, inondée de lumière; ces animaux, corps vivants; cette atmosphère tempérée et salubre; cette nourriture savoureuse et saine; cette santé exempte de douleur et de fatigue; cette face humaine régulière dans ses traits, portant l’empreinte de la gaieté et animée de vives couleurs; ce coeur d’ami aussi aimable dans sa condescendance que fidèle dans son attachement; c’est bon, cet homme probe et juste; ces richesses qui procurent tant d’aisance; ce ciel orné de soleil, de lune et d’étoiles; ces anges avec leur sainte docilité; ce langage plein d’une douce instruction et de sages avertissements; cette poésie au rythme si harmonieux, aux pensées si sérieuses. Que dire de plus? Oui, ceci est bon et cela encore; mais ôte ceci et cela et vois-le bien en lui-même, si tu peux, et alors tu verras Dieu, bon, non par emprunt, mais bien de tout bien. Et dans tous ces biens que j’ai énumérés, ou qui peuvent s’offrir à la vue et à la pensée, nous ne pourrions, en jugeant sainement, dire l’un supérieur à l’autre si nous n’avions, imprimée au-dedans de nous, la notion du bien lui-même, d’après lequel nous déclarons une chose bonne et préférons un bien à un autre. C’est ainsi qu’il faut aimer Dieu; non pas tel ou tel bien, mais le bien lui-même. Car il faut chercher le bien de l’âme, non un bien qu’elle effleure en passant, mais auquel elle s’attache avec amour; et quel est ce bien, sinon Dieu? L’âme n’est pas bonne, l’ange n’est pas bon, le ciel n’est pas bon; mais le bien seul est bon. Un exemple fera peut-être mieux comprendre ce que je veux dire. Quand j’entends parler d’une âme bonne, il y a là deux expressions, et à ces expressions se rattachent pour moi deux idées : elle est âme, elle est bonne. Pour être âme, l’âme elle-même n’a rien fait; car il n’y avait rien en elle qui pût faire qu’elle existât. Mais pour être âme bonne, je vois que sa volonté a dû agir. Non que le seul fait d’être âme ne soit déjà quelque chose de bon : — autrement pourquoi la dirait-on, et avec toute raison, meilleure que le corps? — mais cela ne suffit pas pour qu’on la dise âme bonne, parce qu’il lui reste à agir par la volonté, pour se rendre meilleure. Si elle n’en tire point partie, on la blâme à juste titre, et on a raison de dire qu’elle n’est point une âme bonne: car elle diffère de celle qui agit ainsi, et si celle-ci est digne d’éloges, celle qui fait autrement est nécessairement digne de blâme. Mais quand elle agit dans l’intention de devenir bonne, elle ne peut atteindre son but qu’en se dirigeant vers un objet autre qu’elle-même. Or, où se tournera-t-elle pour devenir bonne, sinon vers le bien, en l’aimant, en le désirant, en l’obtenant? Si donc elle s’en détourne de nouveau et cesse d’être bonne, par le seul fait qu’elle se détourne du bien, à moins de conserver en elle-même le bien dont elle se détourne, elle ne sait plus où se tourner, si elle veut s’amender.
5. Il n’y aurait donc pas de biens changeants, s’il n’y avait un bien immuable. Ainsi, quand vous entendez parler de telle et telle chose qui sont bonnes, et pourraient d’ailleurs ne l’être pas; si vous pouvez, en dehors de ces choses qui ne sont bonnes que par participation au bien, entrevoir le bien même dont la participation les rend bonnes — et vous en avez l’idée, dès qu’on vous parle de telle ou telle chose bonne — si, dis-je, vous pouvez, en faisant abstraction de ces objets, entrevoir le bien en lui-même, vous aurez entrevu Dieu. Et si vous vous attachez à lui par l’amour, vous goûterez aussitôt le bonheur. Mais quelle honte de s’attacher à des objets qu’on n’aime que parce qu’ils sont bons et de ne pas aimer le bien même qui les rend bons ! Et l’âme elle-même, qui, en tant qu’âme et avant de devenir bonne en se tournant vers le bien immuable, mais simplement parce qu’elle est âme, nous plait tellement que nous la préférons même à la lumière matérielle, si nous avons le sens droit : l’âme, dis-je, ne nous plait pas en elle-même, mais dans la puissance qui l’a créée. Nous puisons notre amour pour elle dans la source même dont nous voyons qu’elle est sortie. Voilà la vérité et le bien simple, qui n’est pas autre chose que le bien même et, par conséquent, le souverain bien. Car un bien ne peut diminuer ou grandir, que quand il n’est bien que par un autre bien. Pour être bonne, l’âme se tourne donc vers ce qui l’a faite âme. C’est alors que la volonté s’unit à la nature pour perfectionner l’âme dans le bien, quand cette volonté se tourne par amour vers le bien, d’où vient le bien qui ne se perd pas même quand la volonté se détourne. En effet, en se détournant (455) du souverain bien, l’âme cesse d’être bonne, mais elle ne cesse pas d’être âme : ce qui lui donne déjà l’avantage sur le corps; la volonté perd donc ce que la volonté peut gagner. Pour vouloir se tourner vers ce qui l’a fait être, l’âme devait déjà exister; mais avant d’exister, elle n’était pas là pour le vouloir. Et voilà notre bien : celui où nous voyons s’il a dû ou doit être tout ce que nous comprenons qu’il a dû ou doit être, et où nous voyons également qu’il n’eût pas pu, s’il ne l’eût dû, être tout ce que nous comprenons qu’il doit être, bien que nous ne sachions pas comment il l’est. Or, ce bien n’est pas loin de chacun de nous : car c’est en lui que nous ‘vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (Act., XVII, 27, 28 ).
POUR POUVOIR
AIMER DIEU, IL FAUT LE CONNAITRE PAR
6. Mais il faut se tenir en lui
et s’attacher à lui par l’amour, afin de jouir de la présence de celui par qui
nous sommes et en dehors duquel nous ne pourrions pas même exister. Car comme «
c’est par la foi que nous marchons et non par une claire vue (II Cor., V, 7 )», nous ne voyons pas
encore Dieu, comme dit le même Apôtre, « face à face (I Cor., XIII, 12. ) »; et pourtant, si nous ne l’aimons pas
maintenant, nous ne le verrons jamais. Mais peut-on aimer ce qu’on ignore? On
peut connaître quelque chose et ne pas l’aimer; mais je demande si l’on peut
aimer ce que l’on ne connaît pas; car, si on ne le peut pas, personne n’aimera
Dieu avant de le connaître. Et qu’est-ce que connaître Dieu, sinon le voir des
yeux de l’esprit et en avoir la ferme perception? Car ce n’est pas un corps qui
puisse être cherché avec les yeux de la chair. Mais avant de pouvoir connaître
et percevoir Dieu, autant qu’il peut être vu et perçu, avantage réservé aux
coeurs purs, — car il est écrit « Heureux ceux qui ont le coeur pur, parce
qu’ils verront Dieu (Matt., V, 8 ) »
— il faut que le coeur soit purifié, pour devenir capable et digne de le voir,
et il ne peut être purifié qu’en aimant par la foi. Car où sont ces trois
vertus, que tous les efforts des Livres divins tendent à produire dans notre
âme,
7. Quand, dans la lecture ou la conversation, il est question d’objets matériels que nous n’avons pas vus et que nous croyons, l’esprit se les figure nécessairement sous des traits et des formes corporelles, au gré de l’imagination. Que l’on tombe à faux ou que l’on tombe juste, ce dernier cas est très-rare, cela importe peu; il ne s’agit pas ici de croire d’une foi ferme, mais de quelque but utile à atteindre par cette voie. En effet, parmi ceux qui lisent ou entendent lire ce qu’a écrit l’apôtre Paul ou ce qu’on a écrit de lui, qui ne se figure le visage de l’apôtre lui-même et de tous ceux dont il donne les noms? Et dans la multitude d’hommes à qui ces épîtres sont connues et qui tous imaginent des traits et des figures différentes, on ne sait certainement pas quel est celui qui s’approche le plus de la vérité. Or, les formes corporelles de ces personnages ne sont pas l’objet de notre foi; mais la vie qu’ils ont menée par la grâce de Dieu et les actions que l’Ecriture sainte rapporte de chacun d’eux, voilà ce qu’il est utile de croire, ce qu’il faut désirer et ne pas désespérer d’atteindre. La figure même de Notre-Seigneur est aussi l’objet de mille imaginations différentes : et pourtant , quelle qu’elle fût, il n’en avait qu’une. Et dans ce que nous croyons de Notre-Seigneur Jésus-Christ, la notion saine n’est pas celle que l’esprit s’imagine, et qui est peut-être fort éloignée de la réalité, mais celle que nous en avons d’après l’espèce humaine; car nous portons l’idée de la nature humaine gravée dans notre âme, à tel point que nous reconnaissons l’homme ou la forme humaine aussitôt qu’elle frappe nos yeux. (456)
COMMENT ON PEUT
AIMER
C’est sur cette notion que notre esprit se règle, quand nous croyons que Dieu s’est fait homme pour nous , afin de nous donner l’exemple de l’humilité et nous faire voir l’amour que Dieu nous porte. Car il nous est utile de croire et de tenir pour principe certain et inébranlable que l’humilité qui a fait naître un Dieu d’une femme et l’a conduit à la mort au milieu de tant d’outrages de la part des hommes, que cette humilité, dis-je, est le remède souverain à l’enflure de notre orgueil, et le profond mystère qui brise le lien du péché. Ainsi encore, sachant ce que c’est que la toute-puissance et convaincus que Dieu est tout-puissant, nous croyons à la vertu de ses miracles et de sa résurrection, et nous raisonnons des faits de cette nature d’après les notions, innées ou expérimentales, des espèces et des genres, en sorte que notre foi n’est pas feinte. Car nous ne connaissons pas non plus la figure de la vierge Marie, cette mère qui n’a point connu d’homme, qui est restée pure dans son enfantement et de laquelle le Christ est né miraculeusement. Nous n’avons pas davantage vu les traits de Lazare, ni Béthanie, ni le sépulcre, ni la pierre que le Christ fit écarter pour ressusciter le mort, ni le sépulcre nouvellement taillé dans le roc d’où il est ressuscité lui-même, ni la montagne des Oliviers d’où il est monté au ciel; et nous tous qui n’avons point vu ces choses, nous ne savons pas si elles sont comme nous nous les figurons, nous penchons même à croire le contraire. En effet, quand il nous arrive de voir de nos yeux un lieu, un homme, un corps quelconque tels que nous nous les étions figurés en esprit, avant de les avoir vus, nous n’en sommes pas médiocrement surpris; cela arrive rarement ou presque jamais; et cependant nous croyons très-fermement à leur existence, parce que nous en jugeons d’après une notion particulière ou générale, qui est pour nous une certitude. Nous croyons, par exemple, que Notre Seigneur Jésus-Christ est né d’une Vierge qui s’appelait Marie. Ce que c’est qu’une vierge, ce que c’est que naître, ce que c’est qu’un nom propre, nous le savons parfaitement; ce n’est pas là un objet de foi. Mais la figure de Marie est-elle celle qui nous vient à l’esprit quand nous parlons ou que nous nous souvenons de ces faits? nous ne le savons et ne le croyons en aucune façon. Il est donc permis, sans blesser la foi, de dire: peut-être avait-elle cette figure, peut-être ne l’avait-elle pas; mais ce serait porter atteinte à la foi chrétienne que de dire : Peut-être le Christ est-il né d’une Vierge.
8. C’est pourquoi, désirant
comprendre, autant que possible l’éternité, l’égalité et l’unité de
Ou bien pouvons-nous aimer par la
foi cette Trinité que nous ne voyons pas et dont le type ne nous apparaît nulle
part, comme nous aimons, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, sa résurrection
d’entre les morts, bien que nous n’ayons jamais vu personne ressusciter ainsi?
Mais nous savons ce que c’est que mourir et ce que c’est que vivre: car nous
vivons et nous avons vu parfois des morts et des mourants. Or, qu’est-ce que
ressusciter, sinon revivre, c’est-à-dire revenir de la mort à la vie? Quand
donc nous disons et nous croyons que
COMMENT L’HOMME QUI N’EST PAS ENCORE JUSTE CONNAIT LE JUSTE QU’IL AIME.
9. Revenons donc sur nos pas, et examinons pourquoi nous aimons l’Apôtre. Est-ce à cause de l’espèce humaine, qui nous est parfaitement connue, et parce que nous croyons qu’il a été homme? Non assurément: autrement nous ne pourrions plus l’aimer, puisqu’il n’est plus homme; car son âme a été séparée de son corps. Mais nous sommes persuadés que ce que nous aimons en lui vit encore: car nous aimons une âme juste. Et d’après quelle règle générale ou spéciale, sinon parce que nous savons ce que c’est qu’une âme et ce que c’est qu’un juste? Quant à la nature de l’âme, nous avons toute raison de dire que nous la connaissons, puisque nous en avons une. Ce n’est point sur le témoignage de nos yeux, — car nous ne l’avons jamais vue, — ni d’après une notion générale ou spéciale tirée de l’analogie ou de la comparaison, que nous avons cette foi, mais bien plutôt, comme je l’ai dit, parce que nous avons une âme, Et, en effet, y a-t-il rien qui soit aussi intimement senti et qui sente aussi bien sa propre existence, que le principe même par lequel tout le reste est senti, c’est-à-dire l’âme? Car c’est d’après notre propre expérience que nous reconnaissons les mouvements des corps, qui nous prouvent qu’il y a d’autres êtres vivants hors de nous; puisque vivant nous-mêmes, nous imprimons à notre corps les mouvements que nous remarquons chez les autres. En effet, quand un corps vivant se meurt, nos yeux n’ont aucun moyen de voir l’âme, qui est un objet invisible pour eux; mais nous sentons que cette matière est animée par un principe semblable à celui qui anime notre propre corps, c’est-à-dire havie de l’âme. Et ce n’est point ici quelque chose de propre à l’habileté humaine ou à la raison : car les bêtes aussi sentent la vie, non-seulement en elles-mêmes, mais chez leurs semblables et en nous. Ni elles non plus ne voient nos âmes, mais elles s’aperçoivent de la vie par les mouvements du corps, sur le champ, avec la plus grande facilité et comme par un instinct naturel. Nous con naissons donc toute âme d’après la nôtre, et d’après la nôtre encore, nous croyons à l’existence de celle que nous ne connaissons pas. Non-seulement nous nous apercevons de l’existence d’une âme, mais nous pouvons encore savoir ce qu’elle est par l’étude de la nôtre, puisque nous en avons une.
Mais comment savons-nous ce que c’est que le juste? Car nous avons dit que nous aimons l’Apôtre, uniquement parce que c’est une âme juste. Nous savons donc ce que c’est que d’être juste, aussi bien que nous savons ce que c’est qu’une âme. Or, comme nous l’avons dit, c’est d’après nous que nous savons ce que c’est qu’une âme, puisque nous en avons une; mais comment, sans être justes, savons-nous ce que c’est qu’un juste ? Et si personne ne sait ce que c’est qu’un juste, sans être juste, personne n’aimera ce juste sans l’être soi-même. En effet, on ne peut aimer celui qu’on croit juste, précisément parce qu’on le croit juste, quand on ne sait pas ce que c’est que d’être juste; et nous avons démontré plus haut que personne n’aime ce qu’il croit et ne voit pas, qu’en vertu de quelque notion générale ou particulière. Donc si le juste seul aime le juste, comment celui qui n’est pas juste désirera-t-il le devenir? Personne ne désire être ce qu’il n’aime pas. Mais pour devenir juste, celui qui ne l’est pas encore, voudra certainement le devenir ; et dès qu’il le veut, il aime le juste. Donc, même celui qui n’est pas encore juste, aime le juste. Or, celui qui ignore ce que c’est que le juste, ne peut pas aimer le juste. Donc celui même qui n’est pas encore juste, sait du moins ce que c’est que de l’être. Mais comment le sait-il? Est-ce par le témoignage de ses yeux? Y a-t-il un corps juste, comme il y a un corps blanc ou noir, (458) carré ou rond? Qui osera le dire ? Cependant les yeux ne voient que des corps. Et il n’y a de juste dans l’homme que l’âme; et quand on dit d’un homme qu’il est juste, c’est de son âme qu’on parle, et non de son corps. La justice est en effet une certaine beauté de l’âme, qui rend beaux les hommes, même la plupart de ceux dont le corps est tordu et difforme. Et comme les yeux ne voient pas l’âme, ils ne voient pas davantage sa beauté, comment donc celui qui n’est pas encore juste, connaît-il le juste, et l’aime-t-il pour le devenir lui-même? Y aurait-il, dans les mouvements du corps, certain indice qui ferait voir que tel ou tel homme est juste ? Mais s’il ignore absolument ce que c’est qu’un juste, comment devinera-t-il les signes qui trahissent l’âme juste? Il connaît donc le juste. Mais comment le connaissons-nous, même quand nous ne sommes pas justes? si nous puisons cette connaissance hors de nous, ce ne peut être que dans un corps. Or ce n’est point ici l’affaire d’un corps. Et quand je pose la question, je ne peux en trouver la réponse qu’en moi-même. Si je demande à un autre ce que c’est que le juste, il cherche également la réponse au dedans de lui, et quiconque peut donner une réponse vraie, ne la trouve pas ailleurs qu’en lui-même. Quand je veux parler de Carthage, je cherche en moi quelque chose à dire et j’y trouve une Carthage imaginaire; mais cette image, je l’ai perçue par le corps, c’est-à-dire par la sensation du corps, puisque j’ai été là corporellement, que j’ai vu la ville, que j’en ai éprouvé une impression qui m’est restée dans la mémoire, tellement que j’ai trouvé en moi le mot pour en parler, quand il m’a plu de le faire. Car cette forme imaginaire, fixée en ma mémoire, est le verbe même de Carthage, non pas en trois syllabes qu’on exprime quand on nomme Carthage, ou même le nom qui traverse sans bruit l’espace du temps mais ce que je vois dans mon âme, quand je prononce ces trois syllabes, ou même avant que je ne les prononce. Et si je veux parler d’Alexandrie, que je n’ai jamais vue, vite aussi une image se présente à mon esprit; ayant entendu beaucoup de personnes dire que c’est une grande ville et les ayant crues sur parole, je m’en suis fait une certaine idée, calquée, autant que possible, sur leurs récits, et c’est là le verbe que je trouve en moi avant de prononcer les cinq syllabes, si connues de tout le monde à peu près. Et pourtant si je pouvais tirer de mon âme cette image et la montrer à ceux qui connaissent Alexandrie, sans doute tous diraient : Ce n’est pas elle; ou s’ils disaient : C’est elle, j’en serais fort étonné; puis la considérant en moi-même, c’est-à-dire son image ou son portrait, je ne pourrais m’assurer que c’est elle, mais je m’en rapporterais à ceux qui l’ont vue.
Or, il n’en est pas ainsi, quand je cherche ce que c’est que le juste; je ne le trouve pas, je ne le vois pas de cette manière, quand j’en parie; on ne tombe pas ainsi d’accord sur ce que j’en puis dire, je n’approuve pas non plus tout ce que j’en entends dire, comme si j’avais vu de mes yeux ou perçu par quelqu’un de mes sens corporels quelque chose de ce genre, ou que j’en eusse entendu parler à d’autres qui l’avaient connu. En effet, quand je dis, et avec certitude de ce que j’avance : L’âme juste est celle qui, réglant sa vie et ses moeurs par la science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû; mon esprit ne se porte pas vers un objet absent, comme serait Carthage par exemple, ni il ne se forge pas une image arbitraire, qui peut être vraie ou fausse, comme serait celle d’Alexandrie; mais je vois quelque chose de présent, quelque chose qui est en moi, bien que ce ne soit pas moi, et beaucoup de ceux qui m’entendront seront-de mon avis. Et quiconque m’entend et m’approuve avec connaissance de cause, sciemment, en voit autant en lui-même, bien qu’il ne soit pas lui-même ce qu’il voit. Mais si c’est un juste qui parle, il voit et exprime ce qu’il est lui-même. Et où le voit-il, sinon en lui? En quoi il n’y a rien d’étonnant : car où le verrait-il, si ce n’était en lui-même? Le merveilleux est que l’âme voie en elle ce qu’elle n’a vu nulle part ailleurs, qu’elle voie ce qui est vrai, qu’elle voie la véritable âme juste, qu’elle soit une âme elle-même et ne soit pas l’âme juste qu’elle voit en elle. Y a-t-il donc une autre âme juste dans l’âme qui n’est pas encore juste? Sinon, quelle âme voit-elle donc, quand elle voit et dit ce que c’est que l’âme juste, qu’elle n’en a point vu ailleurs qu’en elle-même, quoiqu’ elle-même ne soit pas âme juste? Ce qu’elle voit est-il donc une vérité intérieure, présente à l’âme qui peut la voir? Car tous ne le peuvent pas, et ceux qui le peuvent ne sont pas tous ce qu’ils voient, c’est-à-dire ne sont pas eux-mêmes des âmes justes, bien qu’ils puissent (459) voir et dire ce que c’est qu’une âme juste.
Mais comment deviendront-ils justes, sinon en s’attachant au modèle qu’ils voient, pour le reproduire eux-mêmes et devenir des âmes justes: ne se contentant pas de voir et de dire que l’âme juste est celle qui réglant sa vie et ses moeurs par le science et la raison, rend à chacun ce qui lui est dû, mais réglant eux-mêmes leur vie et leurs moeurs sur la justice, en rendant à chacun ce qui lui est dû, de manière à ne devoir rien à personne, sinon de s’aimer mutuellement (Rom., XIII, 8 )? Et comment s’attache-t-on à ce modèle, sinon par l’amour? Pourquoi donc aimons-nous un homme que nous croyons juste et n’aimons-nous pas le type même par lequel nous voyons ce que c’est que l’âme juste, afin de devenir justes nous-mêmes ? Serait-ce que si nous n’aimions pas ce type, nous n’aimerions pas celui que nous aimons parce qu’il lui est conforme; et que tant que nous ne sommes pas justes, nous n’aimons pas assez ce type pour devenir justes nous-mêmes? L’homme que l’on croit juste est donc aimé d’après le type et la vérité que celui qui l’aime voit et retrouve en son propre fond; mais il n’est pas possible d’aimer ce type et cette vérité par un motif qui leur soit étranger. Hors d’eux, en effet, hors de leur connaissance, nous ne trouvons rien qui nous les fasse aimer par la foi et par analogie à quelque autre chose que nous connaissons. En effet, tout ce que nous verrons de semblable à ce type, c’est ce type même, et rien ne lui ressemble parce que, seul, il est tel qu’il est. Donc celui qui aime les hommes doit les aimer parce qu’ils sont justes, ou pour qu’ils le deviennent. Car il doit ainsi s’aimer lui-même de cette façon: ou parce qu’il est juste ou pour le devenir; alors seulement il pourra sans danger aimer son prochain comme lui-même. Celui qui s’aime autrement, s’aime injustement, puisqu’il s’aime pour devenir injuste, par conséquent pour être mauvais; et par là même il ne s’aime pas: car « celui qui aime l’iniquité, hait son âme (Ps., X, 6 ) ».
DU VÉRITABLE
AMOUR PAR LE QUEL ON PARVIENT A
10. Ainsi, dans la question de
11. Par conséquent ceux qui cherchent Dieu par l’intermédiaire des puissances qui gouvernent le monde ou les parties du monde, s’en séparent et en sont jetés à une grande distance; distance, non de lieu, mais d’affection : car, ayant Dieu au dedans d’eux, ils le cherchent péniblement au dehors, en abandonnant leur intérieur. Ainsi quand même ils entendraient une puissance sainte et céleste , ou se la figureraient d’une manière quelconque, ce qu’ils ambitionnent, c’est plutôt le pouvoir de ces esprits, objet d’admiration pour la faiblesse humaine, que l’imitation de leur piété, principe du repos en Dieu. Ils aiment mieux, par orgueil, pouvoir ce que peut un ange, que d’être, par dévotion, ce qu’est un ange. Car ce n’est pas de lui-même qu’un saint tient son pouvoir, mais de celui de qui vient tout pouvoir légitime; et il sait qu’être uni au Tout-Puissant par une pieuse volonté est le signe d’une plus grande puissance, que de pouvoir, par sa volonté propre, produire des oeuvres redoutables à ceux qui ne jouissent pas d’une telle faculté. Aussi le Seigneur Jésus-Christ lui-même, tout en opérant de tels prodiges, mais voulant donner de plus hautes leçons à ceux qui l’admiraient et ramener aux choses éternelles et intérieures leurs esprits attentifs et comme suspendus à des miracles de l’ordre temporel, leur disait: « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés, et je vous soulagerai; prenez mon joug sur vous ». Il ne leur dit pas : apprenez de moi que je ressuscite. les morts de quatre jours mais bien ; « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur». En effet une humilité inébranlable est plus puissante et plus sûre qu’une hauteur bouffie d’orgueil. Aussi ajoute-t-il: « Et vous trouverez du repos pour vos âmes (Matt., XI, 28, 29 ) ». Car : « La charité ne s’enfle pas (I Cor., XIII, 4 )»; et: « Dieu est amour (Jean, IV, 8 ) » ; et: « Les fidèles lui obéiront avec amour (Sag., III, 9 ) », étant ramenés des bruits du dehors aux joies silencieuses. Voilà que « Dieu est amour » : pourquoi donc aller et recourir, dans les hauteurs des cieux et dans les profondeurs de la terre, à la recherche de celui qui est en nous, si nous voulons être en lui?
AIMER SON FRÈRE, C’EST AIMER DIEU.
12. Que personne ne dise : Je ne
sais quoi aimer. Qu’il aime son frère et il aimera l’amour même. En effet, il
connaît mieux l’amour qui le fait aimer, que le frère qu’il aime. Il peut donc
connaître Dieu mieux qu’il ne connaît son frère; beaucoup mieux, parce que Dieu
est plus présent; beaucoup mieux, parce qu’il est plus intime; beaucoup mieux,
parce qu’il est plus certain. Embrasse le Dieu amour, et tu embrasseras Dieu
par l’amour. C’est cet amour qui unit tous les bons anges et tous les
serviteurs de Dieu par le lien de la sainteté, nous unit à eux et entre nous,
et nous rattache tous à lui. Donc plus nous sommes exempts de la bouffissure de
l’orgueil, plus nous sommes remplis d’amour et de quoi, sinon de Dieu, est
rempli celui qui est rempli d’amour? — Mais, diras-tu, je vois la charité, je
la découvre autant que possible des yeux de l’esprit, et je crois à l’Ecriture
qui me dit: « Dieu est charité, et qui demeure dans la charité demeure en Dieu
(Jean IV, 16 ) »; mais si je vois la
charité, je ne vois pas en elle
Quand nous aimons la charité, nous l’aimons comme aimant quelque chose, précisément parce qu’elle aime quelque chose. Qu’aime donc la charité, pour pouvoir elle-même être aimée? Car la charité qui n’aime rien, n’est plus la charité. Or, si elle s’aime elle-même, il faut qu’elle aime quelque chose, afin de s’aimer comme charité. De même que la parole s’indique elle-même en indiquant quelque chose, et ne s’indique pas comme parole, si elle n’indique pas qu’elle indique quelque chose : ainsi la charité s’aime sans doute elle-même, mais si elle ne s’aime pas comme aimant quelque chose, elle ne s’aime pas comme charité. Qu’aime donc la charité, sinon ce que nous aimons par elle? Or, ce quelque chose, à prendre le prochain pour point de départ, c’est notre frère. Et voyez avec quel soin l’apôtre Jean recommande la charité fraternelle: « Celui qui aime son frère (461) demeure dans la lumière, et le scandale n’est point en lui ( Jean, II, 19. )». Il est évident qu’il place la perfection dans l’amour du prochain car celui en qui le scandale n’existe pas est parfait. Néanmoins il semble passer l’amour de Dieu sous silence : ce qu’il ne ferait certainement pas, s’il ne renfermait Dieu lui-même dans l’amour fraternel. Et la preuve, c’est qu’un peu plus bas, dans la même épître, il nous dit en termes très-clairs : « Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, parce que la charité est de Dieu. Ainsi quiconque aime, est né de Dieu et connaît Dieu. Qui n’aime point, n’aime pas Dieu, parce que Dieu est charité ». Ce contexte fait voir assez clairement que, selon cette autorité d’un si grand poids, la charité fraternelle — car la charité fraternelle est l’amour que nous nous portons les uns aux autres — non-seulement est de Dieu, mais est Dieu même, Ainsi donc, si notre amour pour notre frère vient de la charité, il vient de Dieu; et il ne peut se faire que nous n’aimions avant tout l’amour même qui nous fait aimer un frère. D’où il faut conclure que ces deux préceptes sont inséparables. Car, puisque « Dieu est charité », celui qui aime la charité aime certainement Dieu; or, celui qui aime son frère aime nécessairement la charité. Aussi l’Apôtre ajoute peu après : « Celui qui n’aime point son frère « qu’il voit, ne peut aimer Dieu qu’il ne voit point (Id., IV, 7, 8, 20. ) » et la raison pour laquelle il ne voit point Dieu, c’est qu’il n’aime pas son frère. Car celui qui n’aime pas son frère n’est pas dans l’amour, et celui qui n’est pas dans l’amour n’est pas en Dieu, puisque Dieu est amour. Or, celui qui n’est pas en Dieu n’est pas dans la lumière, puisque « Dieu est lumière et qu’il n’y a point en lui de ténèbres (Id., I, 5 ) ». Qu’y a-t-il donc d’étonnant à ce que celui qui n’est pas dans la lumière ne voie pas la lumière, c’est-à-dire ne voie pas Dieu, puisqu’il est dans les ténèbres? Seulement il voit son frère des yeux du corps avec lesquels on ne peut voir Dieu. Mais s’il aimait d’une charité spirituelle celui qu’il voit des yeux du corps, il verrait Dieu, qui est la charité même, de cet oeil intérieur par lequel ou. peut le voir. Comment donc celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, pourra-t-il aimer Dieu, qu’il ne voit pas, et qu’il ne voit pas précisément parce que Dieu est amour, l’amour que n’a pas celui qui n’aime pas son frère? Et qu’on ne demande pas combien d’amour nous devons à un frère et combien à Dieu; nous en devons incomparablement plus à Dieu qu’à nous, et autant à un frère qu’à nous-mêmes; mais nous nous aimons d’autant plus nous-mêmes, que nous aimons Dieu davantage. C’est donc par un seul et même amour que nous aimons Dieu et le prochain; mais nous aimons Dieu pour Dieu, et nous-mêmes et le prochain pour Dieu.
L’AMOUR DU TYPE
IMMUABLE DE
13. Qu’est-ce, je vous demande, que cette flamme qui brûle en nous quand nous entendons ou lisons les paroles suivantes? « Voici maintenant un temps favorable, voici maintenant un jour de salut. Ne donnant à personne aucun scandale, afin que notre ministère ne soit point décrié , montrons-nous, au contraire, en toutes choses, comme des ministres de Dieu, par une grande patience dans les tribulations, dans les nécessités, dans les angoisses, sous les coups, dans les prisons, dans les séditions, dans les travaux, dans les veilles, dans les jeûnes; par la pureté, par la science, par la longanimité, par la mansuétude, par l’Esprit-Saint, par une charité sincère, par la parole de vérité, par les armes de la justice à droite et à gauche; dans la gloire et l’ignominie, dans la mauvaise et la bonne réputation; comme séducteurs et cependant sincères; comme inconnus et toutefois très-connus; comme mourants, et voici que nous vivons; comme châtiés, mais non mis à mort; comme tristes, mais toujours dans la joie; comme pauvres, mais enrichissant beaucoup d’autres; comme n’ayant rien et possédant tout (II Cor., VI, 2-10. )». Pourquoi cette lecture nous enflamme-t-elle d’amour pour l’apôtre Paul, sinon parce que nous croyons qu’il a vécu selon le modèle qu’il trace? Or, que les ministres de Dieu doivent vivre de la sorte, ce n’est pas sur la parole des autres que nous le croyons; mais nous le voyons en nous, ou plutôt au-dessus de nous, dans la vérité même.
C’est donc d’après ce que nous voyons que (462) nous aimons celui que nous croyons avoir ainsi vécu. Et si nous n’aimions pas, avant tout, le type que nous savons permanent et immuable, nous n’aimerions point celui qui y a conformé sa vie pendant qu’il était sur la terre, ainsi que nous le croyons fermement. Mais, je ne sais comment, nous sommes plus vivement excités à aimer le type lui-même, précisément parce que nous croyons qu’un homme y a conformé sa vie; et nous ne perdons point du tout l’espérance, nous qui sommes hommes, d’y conformer aussi la nôtre, précisément parce que quelques hommes l’ont fait, en sorte que notre désir en devient plus ardent et notre prière plus fervente. Ainsi l’amour même du type nous fait aimer la vie que certains hommes ont menée, et la certitude qu’ils l’ont menée augmente encore notre amour pour le type; et, par là il arrive que plus notre amour pour Dieu est ardent, plus notre vue acquiert de certitude et de clarté; parce que nous voyons en Dieu même le type immuable de justice selon lequel nous pensons que l’homme doit vivre. La foi peut donc nous procurer la connaissance et l’amour de Dieu qui, dès lors, n’est plus tout à fait inconnu ni soustrait à notre amour; elle devient un moyen de le connaître plus clairement et de l’aimer plus solidement.
IL Y A, DANS
14. Or, qu’est-ce que la charité ou l’amour tant loué, tant préconisé par l’Ecriture, sinon l’amour du bien? Mais l’amour suppose quelqu’un qui aime, et quelque objet qui est aimé. Voilà donc trois choses: celui qui aime, celui qui est aimé, et l’amour. Qu’est-ce donc que l’amour, sinon une certaine vie qui unit deux objets ou tend à les unir: à savoir un objet aimant et un objet aimé? II en est ainsi même dans les amours extérieurs et charnels. Mais pour puiser à une source plus pure et plus limpide, foulons la chair aux pieds et montons jusqu’à l’âme. Qu’est-ce que l’âme aime dans l’être aimé, sinon une âme? Il y a donc là trois choses : le sujet de l’amour, l’objet de l’amour et l’amour. Il nous reste à monter encore et à retrouver tout cela dans un ordre plus élevé, autant que cela est donné à l’homme.
Mais que notre attention se repose ici un instant, non dans la pensée qu’elle a trouvé ce qu’elle cherche, mais comme il est d’usage de le faire quand on a trouvé le lieu où l’on a quelque chose à chercher. Rien n’est trouvé encore, mais nous savons où chercher. Que ceci suffise et serve comme d’exorde à ce que nous avons à dire ensuite. (463)
LIVRE NEUVIÈME : LA TRINITÉ DANS L’HOMME.
Il y a dans l’homme, qui est l’image de Dieu, une espèce de trinité , à savoir : l’âme, la connaissance que l’âme a d’elle-même et l‘amour qu’elle a pour elle-même et pour sa propre connaissance ; et ces trois choses sont égales entre elles et de la même essence.
LIVRE NEUVIÈME : LA TRINITÉ DANS L’HOMME.
COMMENT IL FAUT CHERCHER A CONNAITRE LA TRINITÉ.
EXAMEN DES TROIS ÉLÉMENTS QUI CONSTITUENT LA CHARITÉ.
DIFFÉRENCE ENTRE LA CUPIDITÉ OU LA PASSION ET LA CHARITÉ.
LA CONNAISSANCE ACCOMPAGNÉE D’AMOUR EST-ELLE SEULE LA PAROLE DE L’AME?
L’IMAGE OU LA PAROLE ENGENDRÉE DE L’AME QUI SE CONNAÎT EST ÉGALE A L’ÂME ELLE-MÊME.
COMMENT IL FAUT CHERCHER A CONNAITRE LA TRINITÉ.
1. Nous cherchons évidemment la Trinité non une trinité quelconque, mais celle qu est Dieu, le vrai, le souverain et le seul Dieu Patience donc, qui que tu sois qui m’écoutes car nous cherchons encore, et personne m peut raisonnablement blâmer celui qui se livre à cette recherche, pourvu qu’il s’y livre avec une foi inébranlable, dans un sujet si difficile à pénétrer ou à exprimer. Celui qui voit le mieux ou s’explique le mieux, s’empresse, et avec raison, de blâmer celui qui affirme. « Cherchez Dieu », est-il écrit, « et votre âme vivra (Ps., LXVIII, 8 ). Mais, pour réprimer la joie du téméraire qui croirait avoir atteint le Psalmiste ajoute : « Cherchez sans cesse sa face (Ps., CIV, 4 ) ». Et l’Apôtre : « Si quelqu’un se persuade savoir quelque chose, il ne sait pas encore comment il faut savoir. Mais si quelqu’un aime Dieu, celui-là est connu de lui (I Cor., VIII, 2, 3.) ». Il ne dit pas : celui-là le connaît, ce qui serait une dangereuse présomption mais « est connu de lui ». Ailleurs encore. après avoir dit: « Maintenant que vous connaissez Dieu », il se reprend aussitôt et dit : « Ou plutôt que vous êtes connus de Dieu (Gal., IV, 9 ). Il est exprès encore en ce passage: « Non, mes frères, je ne pense pas l’avoir atteint. Mais seulement, oubliant ce qui est en arrière, et m’avançant vers ce qui est devant, je tends au terme, au prix de la vocation céleste de Dieu dans le Christ Jésus. Ainsi, nous tous qui tant que nous sommes parfaits, ayons ce sentiment (Phil., III, 13-15 ) ». Selon lui, la perfection en cette vie consiste uniquement à oublier ce qui est en arrière cl à s’avancer par l’intention vers ce qui est devant : l’intention de celui qui cherche offre une sécurité parfaite, jusqu’à ce que le but vers lequel nous tendons et nous avançons soit atteint. Mais cette intention , pour être droite, doit partir de la foi. En effet, une foi solide est un commencement de connaissance; mais la connaissance ne sera certaine et parfaite qu’après cette vie, quand nous verrons face à face( Cor., XIII, 12 ). Ayons donc ces sentiments, pour bien comprendre qu’il y a plus de sécurité à désirer et à chercher la vérité qu’à prendre présomptueusement l’inconnu pour le connu.
Cherchons donc comme si nous devions trouver, et trouvons dans l’intention de toujours chercher. En effet, « quand l’homme a achevé, il commence seulement (Eccli., XVIII, 6 ). Evitons l’infidélité qui doute de ce qu’il faut croire, et la témérité qui affirme ce qu’il faut chercher; là il faut s’en tenir à l’autorité, et ici chercher la vérité. Pour ce qui regarde la question présente, croyons que le Père, le Fils et le Saint-Esprit sont un seul Dieu qui a créé et gouverne l’univers; que le Père n’est pas le Fils, que le Saint-Esprit n’est ni le Père ni le Fils; mais que la Trinité consiste dans les rapports mutuels des personnes, et l’unité dans l’égalité d’essence. Demandons l’intelligence de ce mystère à Celui même que nous voulons comprendre; implorons son secours, dans le désir d’expliquer, autant qu’il le voudra bien, ce que nous comprenons, pleins d’attention et de pieuse sollicitude pour ne rien dire qui soit indigne de lui, dans le cas où nous commettrions une méprise. Ainsi, par exemple, si nous disons du Père quelque chose qui ne convienne pas au Père, que cela convienne au Fils ou au Saint-Esprit ou à la Trinité elle-même; que si nous disons du Fils quelque chose qui ne puisse proprement s’appliquer au Fils, cela s’applique du moins au Père, ou au Saint-Esprit ou à la Trinité; et qu’enfin, si nous avançons, en parlant du Saint-Esprit, quelque chose qui ne se rapporte pas à sa personne, on puisse du moins le rapporter au Père, ou au Fils ou à la (464) Trinité, le Dieu unique. Ainsi nous désirons maintenant savoir si le Saint-Esprit est vraiment la souveraine charité; eh bien! s’il ne l’est pas, c’est le Père qui l’est, ou le Fils, ou la Trinité elle-même : car nous ne pouvons échapper à l’absolue certitude de la foi et à l’infaillible autorité de l’Ecriture qui nous dit: « Dieu est charité (I Jean, IV, 16 ) ». Mais nous ne pouvons commettre la sacrilège erreur d’attribuer à la Trinité ce qui ne conviendrait qu’à la créature et non au Créateur, ni lui appliquer les vains rêves de l’imagination.
EXAMEN DES TROIS ÉLÉMENTS QUI CONSTITUENT LA CHARITÉ.
2. Cela posé, étudions les éléments que nous croyons avoir découverts. Nous ne sommes pas encore dans la sphère supérieure, nous ne parlons pas encore du Père, du Fils et du Saint-Esprit; il s’agit seulement de cette image imparfaite — image pourtant — qui est l’homme; ce sujet d’étude sera peut-être plus familier et plus facile pour notre raison infirme. Quand donc, moi qui me livre à cette étude, j’aime quelque chose, je découvre trois termes:
moi, la chose que j’aime et l’amour. En effet, je n’aime pas l’amour si je ne l’aime pas comme aimant; car il n’y a pas d’amour là où rien n’est aimé. Il y a donc trois choses : celui qui aime, l’objet aimé et l’amour. Mais si je n’aime que moi-même, les trois choses ne se réduisent-elles pas à deux : moi et l’amour? En effet, ce qui aime est la même chose que ce qui est aimé quand on s’aime soi-même, tout comme aimer et être aimé sont une chose unique quand on s’aime. C’est exprimer deux fois la même chose que de dire : Il s’aime et il est aimé de lui-même.. Alors aimer et être aimé se confondent, comme celui qui aime et celui qui est aimé ne font qu’un. Mais, même en ce cas, l’amour et ce qui est aimé sont choses différentes : car s’aimer soi-même, ce n’est pas l’amour, à moins que l’amour lui-même ne soit aimé. Or, autre chose est de s’aimer, autre chose d’aimer son amour. Car on n’aime l’amour qu’autant qu’il aime déjà quelque chose, puisqu’il n’y a pas d’amour là où rien n’est aimé. Ainsi donc, quand quelqu’un s’aime, il y a deux choses l’amour et ce qui est aimé; car alors ce qui aime et ce qui est aimé ne font qu’un. Il n’est donc pas absolument nécessaire de voir trois choses partout où il y a amour. Ecartons ici tous les autres éléments qui constituent l’homme; pour éclaircir, autant que possible, le sujet qui nous occupe, ne voyons que notre âme.
Donc, quand l’âme s’aime, elle met deux choses en évidence : l’âme et l’amour. Or, qu’est-ce que s’aimer, sinon vouloir être à sa propre disposition pour jouir de soi? Et quand ce vouloir est aussi étendu que l’être, la volonté est égale à l’âme, et l’amour égal à ce qui aime. Or, si l’amour est une substance, il est esprit et non corps, comme l’âme n’est pas corps, mais esprit. Et cependant l’amour et l’âme ne sont pas deux esprits, mais un seul esprit; ni deux essences, mais une seule; et toutefois ces deux choses : ce qui aime et l’amour, ou, si vous le voulez, ce qui est aimé et l’amour, sont une seule chose. Et ces deux expressions ont un sens relatif, car aimant se rapporte à amour, et amour à aimant. En effet, celui qui aime éprouve quelque amour, et l’amour appartient à quelqu’un qui aime. Or, les mots âme et esprit ne sont pas relatifs, mais indiquent une essence. Car l’âme et l’esprit ne sont pas âme et esprit parce qu’ils appartiennent à un homme. Abstraction faite de l’homme, — titre qui suppose l’adjonction d’un corps, — abstraction faite du corps, l’âme et l’esprit restent; mais abstraction faite de celui qui aime, l’amour disparaît, et en supprimant l’amour, on fait disparaître celui qui aime. Ainsi donc, au point de vue relatif, ce sont deux choses: mais, pris en eux-mêmes, ils sont, individuellement, esprit, et, réunis, un seul esprit; individuellement, âme, et réunis, une seule âme.
Où est donc la Trinité? Redoublons d’attention et invoquons la lumière éternelle, afin qu’elle éclaire nos ténèbres et que nous voyions en nous, autant que possible, l’image de Dieu.
IMAGE DE LA TRINITÉ DANS L’AME DE L’HOMME QUI SE CONNAÎT ET S’AIME. L’ÂME SE CONNAÎT ELLE-MÊME PAR ELLE-MÊME.
3. L’âme ne peut s’aimer, si elle ne se connaît pas; car comment aimer ce qu’on ignore? Et si on dit que l’âme se croit telle d’après une notion générale ou spéciale, ou parce qu’elle sait par expérience que d’autres âmes (465) sont telles et que c’est pour cela qu’elle s’aime elle-même, on tient un langage qui touche à la folie. Comment en effet connaîtrait-elle une autre âme, si elle ne se connaît pas elle-même? On ne saurait dire que, de même que l’oeil voit d’autres yeux et ne se voit pas lui-même, ainsi l’âme connaît d’autres âmes et ne se connaît pas elle-même. Car nous voyons des corps par les yeux du corps, parce que nous ne pouvons pas, sinon à l’aide du miroir, réfracter et ramener sur eux les rayons qui partent d’eux-mêmes et se portent sur les objets que nous voyons. Question, du reste, très-subtile et très-obscure, jusqu’à ce qu’il soit prouvé clairement que cela est ou que cela n’est pas. Mais quoi qu’il en soit de la puissance visuelle, que ce soit un rayon ou autre chose, il est certain que nous ne la voyons pas; nous la cherchons par l’âme et c’est par l’âme que nous la comprenons si elle peut se comprendre. Donc l’âme perçoit, par les sens du corps, les notions des objets corporels, et par elle-même l’idée des objets incorporels. Donc, puisqu’elle est incorporelle, elle se connaît par elle-même. Et si elle ne se connaît pas, elle ne s’aime pas.
L’ÂME ELLE-MÊME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT TROIS CHOSES ÉGALES ET QUI N’EN FONT QU’UNE; ELLES SONT A LA FOIS SUBSTANCE ET RELATIONS INSÉPARABLES D’UNE MÊME ESSENCE.
4. Comme l’âme et l’amour de l’âme, quand elle s’aime, sont deux choses différentes, ainsi l’âme et la connaissance de l’âme, quand elle se connaît, sont aussi deux choses distinctes. Donc l’âme, son amour, sa connaissance, sont trois choses, et ces trois choses n’en font qu’une, et quand elles sont parfaites, elles sont égales. En effet, si l’âme ne s’aime pas dans toute l’étendue de son être, par exemple, si l’âme de l’homme limite son amour à l’amour du corps, bien qu’elle soit elle-même plus que le corps, elle pèche et son amour n’est pas parfait. De même si elle s’aime au delà de l’étendue de son être, par exemple, si elle s’aime autant qu’il faut aimer Dieu, bien qu’elle soit incomparablement moins que Dieu, elle pèche aussi par excès et ne s’aime point d’un amour parfait. Mais la perversité et l’iniquité sont plus grandes encore, quand elle aime son corps autant qu’il faut aimer Dieu. De même si la connaissance est moins étendue que l’objet connu, et qui peut-être entièrement connu, cette connaissance n’est point parfaite. Mais si elle est plus grande, c’est que la nature qui connaît est supérieure à celle qui est connue, comme il arrive pour la connaissance du corps, laquelle est plus grande que le corps, objet de cette connaissance. En effet, il y a une certaine vie dans la raison de celui qui connaît, et le corps n’est pas vie. Et toute vie est supérieure à un corps quelconque, non en volume, mais en puissance. Mais quand l’âme se connaît elle-même, elle n’est point supérieure à elle-même par sa propre connaissance, puisque c’est elle-même qui connaît et elle-même qui est connue. Quand donc elle se connaît elle-même et rien du reste avec elle, sa connaissance est égale à elle-même: puisque sa connaissance n’est pas d’une autre nature, vu que c’est elle-même qui se connaît. Et quand elle se connaît tout entière et rien de plus, sa connaissance est égale à elle-même; car la connaissance qu’elle a d’elle-même n’est pas d’une autre nature que la sienne. Et quand elle se connaît tout entière, sa connaissance n’est ni plus petite ni plus grande qu’elle-même. Nous avons donc eu raison de dire que quand ces trois choses sont parfaites, elles sont nécessairement égales.
5. Nous avons en même temps les sentiment, si nous sommes capables de le voir, que ces choses existent dans l’âme, qu’elles y sont comme enveloppées, et qu’elles se développent de manière à être senties et spécifiées comme tenant à sa substance, ou, si je puis parler de la sorte, à son essence, et non comme accidents d’un sujet, ainsi qu’il en est de la couleur, de la figure d’un corps ou de toute autre qualité ou quantité. Car tout ce qui est de cette espèce ne sort pas du sujet qu’il affecte. En effet, la couleur ou la figure de tel corps ne peuvent être celles de tel autre. Mais l’âme peut aimer quelque autre chose qu’elle-même de l’amour même dont-elle s’aime. De plus elle ne se connaît pas seulement elle-même, mais elle connaît beaucoup d’autres choses encore. Par conséquent, l’amour et la connaissance ne sont pas dans l’âme comme accidents dans un sujet, mais ils sont substantiels comme l’âme, elle-même; et s’ils ont un sens relatif l’un vis-à-vis de l’autre, ils n’en sont pas moins substance, pris en eux-mêmes. Et ce (466) sens relatif n’est pas comme celui qui existe entre la couleur et le corps coloré, la couleur étant dans le corps coloré comme dans un sujet, sans avoir de substance propre à elle; puisque le corps coloré est lui-même substance, tandis que la couleur n’est que dans une substance. — Mais ce rapport est comme celui qui existe entre deux amis, lesquels
sont tous les deux hommes et par suite substances : hommes dans le sens absolu, amis dans le sens relatif.
6. Cependant quoique celui qui aime ou qui connaît soit substance, que la connaissance soit substance, que l’amour soit substance, et qu’il y ait entre celui qui aime et l’amour, cidre celui qui connaît et la connaissance, un rapport analogue à celui qui existe entre deux amis; quoique les mots âme ou esprit, pas plus que le mot homme, n’aient le sens relatif : néanmoins celui qui aime et l’amour, celui qui connaît et hc connaissance ne peuvent pas être séparés l’un de l’autre, comme deux hommes qui sont amis. Sans doute quand deux amis semblent séparés de corps, ils ne le sont point de coeur, en tant qu’ils sont amis. Toutefois il peut arriver qu’un ami commence à avoir de l’aversion pour son ami et cesse par là même d’être son ami, à l’insu de celui-ci qui continue à l’aimer. Mais si l’amour dont l’âme s’aime vient à cesser, l’âme elle-même cesse d’aimer. De même si la connaissance que. l’âme a d’elle-même cesse, l’âme cesse en même temps de se connaître. Ainsi la tête d’un corps qui a une tête est évidemment tête, et il existe entre eux un sens relatif, bien qu’ils soient tous les deux substances : car la tête est corps, et l’être qui a une tête est corps. Néanmoins la séparation peut avoir lieu ici, et là elle est impossible.
7. Que s’il y a des corps absolument indivisibles, ils sont cependant composés de parties, sans quoi ils cesseraient d’être corps. Donc le mot de partie n’a de sens que relativement à un tout, puisque toute partie est partie d’un tout, et qu’un tout n’est tout que par toutes ses parties. Mais comme la partie est corps, et que le tout est corps, non-seulement ils ont un sens relatif, mais encore ils sont aussi substance. Serait-ce donc que l’âme est un tout, et que l’amour dont elle s’aime et la connaissance qu’elle a d’elle-même seraient comme ses deux parties, dont la réunion ferait d’elles un tout? Seraient-ce trois parties égales, qui, ensemble, formeraient un tout? Mais jamais partie ne renferme le tout dont elle est partie; or, quand l’âme se connaît tout entière, c’est-à-dire parfaitement, sa connaissance l’embrasse tout entière, et quand elle s’aime parfaitement elle s’aime tout entière, et son amour s’étend à tout son être. Serait-ce comme quand de vin, d’eau et de miel on forme une seule liqueur; que chacun de ces trois éléments se répand dans le bout, bien qu’il reste cependant trois choses? En effet il n’y a point de partie dans la potion qui ne renferme ces trois choses : car elles ne sont pas jointes comme le seraient de. l’eau et de l’huile, mais tout à fait mêlées; et toutes les trois sont des substances, et la liqueur entière n’est qu’une seule substance composée de trois éléments; serait-ce, dis-je, que l’âme, l’amour et la connaissance formeraient ensemble quelque chose d’analogue? Mais l’eau, le vin et le miel ne sont pas de même substance, quoique leur mélange ne forme qu’une seule substance de liqueur. Là, au contraire, - je ne vois pas comment les trois choses ne seraient pas de même substance, puisque l’âme s’aime elle-même et se connaît elle-même, et que ces trois choses existent de telle sorte que l’âme n’est aimée ni connue d’aucun être étranger. Elles sont donc nécessairement toutes les trois d’une seule et même essence; tellement que si elles n’étaient unies que par mélange, elles ne seraient trois en aucune manière et n’auraient aucun rapport entre elles. Ainsi, par exemple, si du même or vous faites trois anneaux semblables, quoique unis ensemble, ils ont entre eux un rapport, celui de similitude, car tout semblable est semblable à quelque chose; il y a trinité d’anneaux et unité d’or. Mais si on les mêle ensemble, que la substance de chacun d’eux se confonde dans toute la masse, alors la trinité disparaît complètement : non-seulement on dira qu’il y a unité d’or, comme on le disait déjà des trois anneaux, mais on ne parlera plus de trois objets en or.
L’AME, L’AMOUR ET LA CONNAISSANCE DE SOI, SONT EN MÊME TEMPS DISTINCTS ET TOUT ENTIERS L’UN DANS L’AUTRE.
8. Mais ici, quand l’âme se connaît et s’aime, la trinité reste : âme, amour, connaissance; il (467) n’y a ni mélange ni confusion; bien que chacune de ces choses soit distincte en elle-même, et que toutes soient réciproquement dans toutes, soit chacune en deux, soit deux dans chacune. Ainsi toutes sont dans toutes. En effet, d’une part, l’âme est certainement âme en elle-même, puisqu’elle est appelée âme d’une manière absolue, bien que dans le sens relatif, on la dise connaissant, connue, susceptible d’être connue par rapport à la connaissance qu’elle peut avoir d’elle-même; et aussi, aimant, aimée, aimable, au point de vue de l’amour dont elle s’aime. D’autre part, la connaissance quoique relative à l’âme connaissant ou connue, est aussi appelée en elle-même connue et connaissant : car la connaissance, par laquelle l’âme se connaît, ne s’ignore point elle-même. De même l’amour, bien que relatif à l’âme qui aime et dont il est l’amour, est cependant amour pour lui-même et en lui-même : car l’amour est aimé, et ne peut être aimé d’un autre amour, c’est-à-dire que de lui-même. Ainsi chacune de ces choses sont en elles-mêmes. Elles sont aussi réciproquement les unes dans les autres, puisque l’âme qui aime est dans l’amour, que l’amour est dans la connaissance de l’âme qui aime, et la connaissance dans l’âme qui connaît. Chacune d’elles sont donc dans les deux autres, puisque l’âme qui se connaît et s’aime, est dans son amour et sa connaissance; que l’amour de l’âme qui s’aime et se connaît, est dans l’âme et dans la connaissance de l’âme; et que la connaissance de l’âme qui se connaît et s’aime, est dans l’âme et dans l’amour de l’âme, puisqu’elle s’aime et se connaît s’aimant. Par conséquent encore, deux de ces choses sont en chacune d’elles, puisque l’âme qui se connaît et s’aime est avec sa connaissance dans son amour, et avec son amour dans sa connaissance; et que l’amour et la connaissance sont aussi ensemble dans l’âme qui s’aime et se connaît. Et comment toutes sont dans toutes, nous l’avons déjà montré plus haut, puisque l’âme s’aime tout entière, se connaît tout entière, connaît tout son amour, et aime toute sa connaissance, quand ces trois choses sont parfaites en elles-mêmes. Et par un merveilleux procédé, ces trois choses sont inséparables, et néanmoins chacune d’elles est substance, et toutes ensemble sont une seule et même substance ou essence, puisque leurs noms ne sont que l’indice de leurs rapports mutuels.
CONNAITRE UNE CHOSE EN ELLE-MÊME ET LA CONNAITRE DANS L’ÉTERNELLE VÉRITÉ. C’EST D’APRÈS LES RÈGLES DE L’ÉTERNELLE VÉRITÉ QU’IL FAUT JUGER MÊME DES CHOSES CORPORELLES.
9. Cependant, en se connaissant et en s’aimant, l’âme humaine ne connaît et n’aime point une chose immuable; et autre est la manière dont un homme, attentif à ce qui se passe en lui, manifeste son âme, autre la manière dont il définit l’âme humaine d’après une notion spéciale ou générale. Ainsi quand il me parle de son âme propre, qu’il me dit comprendre oit ne pas comprendre ceci ou cela, vouloir ou ne pas vouloir ceci ou cela, je le crois sur parole; mais quand il dit la vérité sur l’âme humaine ou en particulier ou en général, je reconnais la justesse de son langage et je l’approuve. Il est donc clair qu’autre chose est ce qu’il voit en soi, qu’il peut exprimer et qu’un autre croira sur sa parole sans le voir, autre chose ce qu’il voit dans la vérité elle-même et qu’un autre peut voir aussi car l’un subira les changements que le temps amène et l’autre reste immuable dans l’éternité. Car ce n’est pas en voyant des yeux du corps une multitude d’esprits, que nous nous formons par analogie une notion générale ou spéciale, de l’âme humaine; mais nous voyons l’immuable vérité, d’après laquelle nous établissons, aussi parfaitement que cela nous est possible, non qu’elle est l’âme de chaque homme, mais qu’elle doit être par des raisons éternelles.
10. Quant aux images des choses matérielles introduites par l’entremise des sens corporels, infusées en quelque sorte dans notre mémoire, et d’après lesquelles nous nous figurons d’une manière arbitraire les objets que nous n’avons pas vus, ou autrement qu’ils ne sont, ou, par pur hasard, tels qu’ils sont: il est démontré que quand nous les approuvons en nous-mêmes ou les désapprouvons, si notre jugement est juste , il a lieu en vertu d’autres règles également immuables et supérieures à notre âme. En effet, quand je me rappelle les murs de Carthage que j’ai vus, ou que je me figure ceux d’Alexandrie que je n’ai pas vus, et que je donne raisonnablement la préférence à certaines formes imaginaires sur d’autres : le jugement de la vérité (468) apparaît et brille d’en haut, et appuie son droit sur les règles de l’impartialité la plus parfaite; et si les images corporelles essaient de soulever comme une espèce de brouillard, il s’en dégage et ne s’y confond point.
11. Mais la question est de savoir si je suis moi-même enveloppé de ce brouillard et privé de la vue du ciel pur; ou si, comme il arrive au sommet des plus hautes montagnes, suspendu entre ciel et terre, je jouis de l’air libre, ne voyant au-dessus de moi que la lumière sans nuages, et au-dessous de moi que les plus épaisses ténèbres. Par exemple, d’où vient en moi cette flamme d’amour fraternel, quand j’entends dire d’un homme qu’il a souffert les plus cruels tourments pour soutenir la beauté et la solidité de la foi? Et si on me l’indique du doigt, je désire m’unir à lui, le faire connaître, former avec lui des liens d’amitié. Si cela m’est possible, je m’en approche, je lui parle, je noue un entretien, je lui exprime mon affection le mieux possible, je souhaite vivement qu’il me paie de retour et me le dise; par la foi, j e m’efforce de l’embrasser en esprit, ne pouvant si vite pénétrer dans son intérieur et y lire à fond. J’aime donc d’un amour pur et fraternel un homme fidèle et courageux. Mais si, dans le cours de notre conversation, il m’avoue ou me laisse imprudemment entrevoir qu’il croit de Dieu des choses indignes, qu’il cherche en lui quelque avantage charnel, et qu’il n’a subi des tourments que pour soutenir telle ou telle erreur, ou dans l’espoir de gagner de l’argent, ou par la stérile ambition de la louange humaine aussitôt mon amour pour lui, blessé, refoulé pour ainsi dire, et retiré à un sujet indigne, se maintient pourtant dans le type d’après lequel j’aimais un homme que je lui croyais conforme; à moins peut-être que je ne l’aime encore pour qu’il devienne tel, quand j’ai découvert qu’il ne l’est pas. Néanmoins dans cet homme rien n’est changé; cependant il peut changer pour devenir ce que je le croyais d’abord. Mais dans mon âme, l’opinion est entièrement changée; elle n’est plus ce qu’elle était; la même affection est passée du désir de jouir au désir d’être utile, en vertu d’un ordre de la souveraine et immuable justice. Et ce type d’inébranlable et ferme vérité, d’après lequel j’aurais joui de cet homme en le croyant bon, et d’après lequel je travaille à le rendre boni ce type, dis-je, répand de son immuable éternité, la même lumière sur l’oeil de mon âme, de ma pure et incorruptible raison, et sur le brouillard de mon imagination, que je ne vois plus maintenant que de haut, quand le souvenir de ce même homme me revient à l’esprit. De même, quand je me rappelle un arc élégamment et régulièrement tendu, que j’ai vu, par exemple, à Carthage, mon imagination me retrace un objet qui est arrivé à mon âme par l’entremise des yeux, et s’est fixé dans ma mémoire. Mais ce que je vois et qui me plaît, est autre que l’objet même, et je le corrigerais, s’il me déplaisait. Nous jugeons donc de tout cela d’après ce même type éternel, et nous voyons- ce type par la lumière de la raison .Quant aux objets corporels, ou nous les voyons présentement des yeux du corps, ou nous nous rappelons leurs images gravées en notre mémoire, ou nous nous les figurons par analogie tels que nous les formerions nous-mêmes, si nous le voulions et le pouvions : d’une part, créant dans notre esprit des images matérielles, ou voyant des corps par l’intermédiaire de notre corps; d’autre part, saisissant, par le simple coup d’oeil de l’intelligence, les raisons et le type ineffablement beau de ces figures, lesquels dépassent le regard de notre âme.
NOUS CONCEVONS ET ENGENDRONS LA PAROLE INTÉRIEUREMENT D’APRÈS DES TYPES VUS DANS LA VÉRITÉ ÉTERNELLE. LA PAROLE EST CONÇUE PAR L’AMOUR DU CRÉATEUR OU DE LA CRÉATURE.
12. C’est donc dans cette vérité éternelle, par qui tout a été fait dans le temps, que nous voyons, par les yeux de l’esprit, la forme d’après laquelle nous sommes, et d’après laquelle nous agissons, ou en nous ou dans les corps, selon la vraie et droite raison; et cette connaissance vraie des choses, elle est conçue en nous comme une parole que nous engendrons en parlant intérieurement, et qui, tout en naissant, ne se sépare point de nous. Mais quand nous parlons à d’autres, à la parole qui reste en nous nous ajoutons le ministère de la voix ou de quelque signe corporel, afin de produire par quelque moyen sensible, dans l’âme de l’auditeur, quelque chose de semblable à ce qui reste dans l’âme de celui qui parle. Nous ne faisons donc rien par les membres de notre corps ni en actions ni en (469) paroles, soit pour approuver, soit pour désapprouver la conduite des hommes, rien, dis-je, que nous n’ayons d’abord produit en nous par la parole intérieure. Car personne ne fait volontairement que ce qu’il a d’abord dit dans son propre coeur.
13. Or, cette parole est conçue ou par l’amour de la créature ou par l’amour du Créateur, c’est-à-dire de la nature changeante ou de l’immuable vérité.
DIFFÉRENCE ENTRE LA CUPIDITÉ OU LA PASSION ET LA CHARITÉ.
On agit donc par passion ou par charité; non qu’il ne faille pas aimer la créature; muais si cet amour se rapporte au Créateur, ce n’est plus passion, mais charité. Ainsi il y a passion, quand on aime la créature pour soi. En ce cas elle n’est plus utile à celui qui en use, mais gâte celui qui en jouit. Ou la créature nous est égale, ou elle nous est inférieure; dans le second cas, il faut en user pour Dieu, dans le premier, en jouir en Dieu. En effet, de même que tu dois jouir de toi-même, non en toi-même, mais dans celui qui t’a fait; ainsi en doit-il être vis-à-vis de celui que tu aimes comme toi-même. Jouissons donc de nous et de nos frères dans le Seigneur, et ne soyons pas assez téméraires pour nous abandonner nous-mêmes à nous-mêmes, et nous pencher pour ainsi dire, en bas. Or, la parole réfléchie et agréée, naît .pour faire le bien ou le mal. L’amour est donc comme un intermédiaire entre notre parole et l’âme qui l’engendre, et il s’unit à elles deux, lui troisième, par un embrassement spirituel, sans aucune confusion.
DANS L’AMOUR DES CHOSES SPIRITUELLES, LA PAROLE NAÎT EN MÊME TEMPS QU’ELLE EST CONÇUE. IL N’EN EST PAS DE MÊME DES CHOSES CHARNELLES.
14. Or la conception et la naissance de la parole sont la même chose, quand la volonté trouve son repos dans la connaissance, comme il arrive dans l’amour des choses spirituelles. Ainsi, par exemple, celui qui connaît et aime parfaitement la justice est déjà juste, même quand il n’y a pas nécessité d’agir selon la justice, par un acte extérieur du corps. Mais dans l’amour des choses charnelles et temporelles, il en est comme dans les enfantements des animaux : autre est la conception de la parole, autre son enfantement. En effet, ce qui se conçoit par le désir, naît par la réalisation. Ainsi il ne suffit pas à l’avarice de connaître et d’aimer l’or, il faut qu’elle le possède; ce n’est pas assez de connaître et d’aimer la nourriture et l’union charnelle, si l’acte ne s’ensuit; ni de connaître et d’aimer les honneurs et les charges, à moins qu’on ne les obtienne. Et quand tout cela est obtenu, cela ne suffit pas encore. « Celui qui boira de cette eau», dit Jésus-Christ, « aura encore soif (Jean, IV, 13 ) ». Aussi le psalmiste disait : « Il a conçu la douleur et enfanté l’iniquité (Ps., VIII, 15 )». Il appelle concevoir la douleur ou le travail, quand on conçoit des choses qu’il ne suffit pas de connaître et de vouloir, vu que l’âme brûle d’ardeur et souffre d’indigence, jusqu’à ce qu’elle soit parvenue à son but et qu’elle ait comme enfanté l’objet de ses désirs. Ce qui rend si justes ces mots de la langue latine : « parta, reperta, comperta ( Acquis ( et aussi enfanté), trouvé, découvert.) » qui semblent tous dériver du mot « partus (Enfantement ( et aussi acquis ) » .Car « la concupiscence, lorsqu’elle a conçu, enfante le péché ( Jac. I, 15 )». Aussi le Seigneur s’écrie-t-il « Venez à moi, vous tous qui prenez de la peine et qui êtes chargés ( Matt., XI, 28 )», et ailleurs : «Malheur aux femmes enceintes et à celles qui nourriront en ces jours-là (Id., XXIV, 19. ). Il dit encore,,en rapportant à l’enfantement de la parole toutes les actions bonnes ou mauvaises: « C’est par ta bouche que tu seras justifié et par ta bouche que tu seras condamné (Id., XII, 3 ) » entendons ici par bouche, non pas celle qui est visible, mais la bouche intérieure de la pensée et du coeur.
LA CONNAISSANCE ACCOMPAGNÉE D’AMOUR EST-ELLE SEULE LA PAROLE DE L’AME?
15. On demande, et avec raison, si toute connaissance est parole, ou seulement la connaissance accompagnée d’amour. Car nous connaissons aussi ce que nous haïssons; mais on ne peut dire des choses qui nous déplaisent, qu’elles soient conçues ou enfantées par l’âme. En effet, tout ce qui nous touche d’une manière quelconque, n’est pas conçu pour autant; il est des choses qui sont simplement connues (470) et ne s’appellent point des paroles; telles sont celles 4ont il s’agit maintenant. Car qu’on appelle paroles les sons formés de syllabes dans l’espace et dans le temps, soit qu’ils sortent de la bouche, soit qu’ils restent dans l’esprit; qu’on donne encore ce nom à tout ce qui est connu et imprimé dans l’âme, tant qu’on peut l’extraire de la mémoire, bien qu’on le désapprouve; enfin :qu’on applique ce mot à un objet conçu et approuvé par l’âme : ce sont là trois sens différents. C’est dans ce dernier qu’il faut entendre ce passage de l’Apôtre: « Personne ne peut dire, Seigneur Jésus, que par l’Esprit-Saint (I Cor., XII, 3 ) »; tandis qu’il faut entendre dans un autre sens le langage de ceux dont parle le Seigneur :. « Ce ne sont pas tous ceux qui me disent : Seigneur, Seigneur, qui entreront dans le royaume des cieux (Matt., VII, 21 )». Cependant quand les objets qui nous déplaisent nous inspirent une juste aversion et que cette aversion est justement approuvée, nous approuvons alors la désapprobation; elle nous plaît, c’est une parole d’ailleurs, ce n’est point la connaissance du vice, mais le vice même, qui nous déplaît. Par exemple; j’ai du plaisir à connaître et à définir l’intempérance; voilà sa parole: c’est ainsi qu’il y a dans un art des défauts connus, et dont la connaissance est justement approuvée, quand le connaisseur distingue l’espèce et l’absence de qualité, comme on distingue le oui du non, l’être du néant; et pourtant manquer d’une qualité et tomber dans un défaut, est chose blâmable. Définir l’intempérance et en prononcer le nom, est i’affaire de la morale; mais être intempérant, voilà ce que la morale réprouve. De même savoir ce que c’est qu’un solécisme et le définir, c’est l’affaire de la grammaire; mais commettre un solécisme, c’est ce que la grammaire réprouve comme une faute. Ainsi donc, pour nous en tenir à notre sujet et au but que nous nous proposons, la parole est la connaissance accompagnée d’amour. Quand l’âme se connaît et s’aime, sa parole s’unit à elle par l’amour. Et comme elle aime sa connaissance et connaît son amour, la parole est dans l’amour et l’amour dans la parole, et tous les deux sont en elle qui aime et qui parle.
L’IMAGE OU LA PAROLE ENGENDRÉE DE L’AME QUI SE CONNAÎT EST ÉGALE A L’ÂME ELLE-MÊME.
16. Mais toute connaissance spéciale est semblable à la chose, objet de cette connaissance. Car il y a une autre connaissance au point de vue de la privation, que nous exprimions quand nous désapprouvons. Et cette désapprobation de la privation est un éloge de l’espèce, et c’est pour cela que nous l’approuvons. L’âme a donc une certaine ressemblance avec l’espèce qu’elle connaît, soit qu’elle approuve cette espèce, soit qu’elle en désapprouve la privation. Voilà pourquoi nous sommes semblables à Dieu dans la mesure où nous le connaissons; mais cette ressemblance ne va point jusqu’à l’égalité, parce que nous ne le connaissons point dans toute l’étendue de son être. Et de même que quand nous nommons les corps par le sens corporel, il s’en forme dans notre âme une certaine ressemblance, qui est un jeu de la mémoire; — car les corps eux-mêmes ne sont nullement dans l’âme, lorsque nous y pensons, mais seulement leurs ressemblances; tellement que l’erreur consiste à prendre leurs images pour eux, le propre de l’erreur étant d’approuver une chose pour une autre; et néanmoins la représentation d’un corps dans l’âme l’emporte sur le corps lui-même, puisqu’elle est dans une substance supérieure, c’est-à-dire dans une substance vivante, qui est l’âme; — ainsi, dis-je, quand nous connaissons Dieu, tout en devenant meilleurs que nous n’étions avant de le connaître, surtout quand cette connaissance agréée et dignement goûtée, devient parole et nous donne quelque ressemblance avec lui : cependant elle est inférieure à Dieu, parce qu’elle est dans une nature inférieure, vu que l’âme est créature et que Dieu est créateur. D’où il faut conclure que quand l’âme se connaît et s’approuve elle-même, sa connaissance devient sa parole, mais parole absolument pareille, égale et identique, puisqu’elle n’est pas la connaissance d’une nature inférieure, comme serait celle d’un corps, ni d’une nature supérieure, comme l’est celle de Dieu. Et la connaissance ayant une ressemblance avec la chose même qu’elle connaît, c’est-à-dire dont elle est la connaissance, elle l’a ici, parfaite et égale à (471) l’âme même, puisque par elle l’âme connaît et est connue, Elle est donc image et parole de l’âme, puisqu’elle en est l’expression, qu’en connaissant elle lui est coégale, et que ce qui est engendré est égal au principe qui engendre.
LA CONNAISSANCE EST ENGENDRÉE PAR L’ÂME, L’AMOUR NE L’EST PAS. L’ÂME QUI SE CONNAÎT ET S’AIME EST L’IMAGE DE LA TRINITÉ.
17. Qu’est-ce donc que l’amour? N’est-il-point image? ni parole? ni engendré? Pourquoi, quand l’âme se connaît, engendre-t-elle sa connaissance, et quand elle s’aime, n’engendre-t-elle pas son amour? Si elle est le principe de sa connaissance, parce qu’elle est susceptible d’être connue, elle doit aussi être le principe de son amour, puisqu’elle est susceptible d’être aimée. Pourquoi donc n’engendre-t-elle pas l’un et l’autre ? Question difficile. Car on la soulève aussi à propos de la très-sainte Trinité, du Dieu tout puissant et créateur à l’image duquel l’homme a été fait. Des hommes, que la vérité divine appelle à la foi par le langage humain, demandent pourquoi le Saint-Esprit n’est pas cru, n’est pas dit engendré par Dieu le Père et nommé aussi son Fils? Ce problème, nous cherchons à le résoudre autant que possible, dans l’âme humaine; nous interrogeons en quelque sorte une image inférieure, où notre propre nature, plus familière pour nous , répond à notre question, afin d’exercer notre intelligence et de remonter d’une créature éclairée par emprunt, à la lumière qui ne change jamais. Et peut .être la vérité elle-même nous convaincra-t-elle que l’Esprit-Saint est charité, comme le Verbe de Dieu est Fils, selon la ferme croyance de tout chrétien. Revenons donc à l’image, qui est créature, c’est-à-dire à l’âme raisonnable, pour mieux l’interroger là-dessus et l’étudier avec plus d’attention. Là, certaine connaissance de choses temporelles qui n’existaient pas d’abord, certain amour de choses qui jusque-là n’étaient point aimées, nous éclaireront et nous dicteront une réponse; car le langage nous étant donné pour le cours du temps, une chose renfermée dans l’ordre du temps est plus facile à expliquer.
18. Tout d’abord il est clair qu’une chose peut être susceptible d’être connue et cependant n’être pas connue, mais qu’il est impossible de connaître ce qui n’est pas susceptible d’être connu. Il faut donc tirer cette conclusion évidente : que tout ce que nous connaissons engendre en nous et avec nous sa connaissance. En effet, la connaissance est engendrée tout à la fois par ce qui connaît et par ce qui est connu. Donc, quand l’âme se connaît elle-même, elle seule est le principe de sa connaissance : et elle en est tout à la fois objet et sujet. Or, même avant de se connaître, elle était susceptible d’être connue d’elle-même; mais, quand elle ne se connaissait pas, cette connaissance de soi-même n’existait pas. Donc, en se connaissant, elle engendre une connaissance d’elle-même égale à elle-même, car elle ne se connaît pas moindre qu’elle n’est, et sa connaissance n’est pas d’une autre essence qu’elle , non-seulement parce que c’est elle-même qui connaît, mais parce qu’elle se connaît elle-même, comme nous l’avons dit plus haut.
Alors, que dirons-nous de l’amour? Pourquoi l’âme en s’aimant elle-même n’engendrera-t-elle pas aussi son amour? Car elle était susceptible d’être aimée par elle-même et avant de R’aimer, elle pouvait s’aimer; tout comme elle était susceptible d’être connue d’elle-même, et pouvait se connaître, avant qu’elle ne se connaisse. En effet, si elle n’eût pas été susceptible d’être connue par elle-même, jamais elle n’eût pu se connaître; par conséquent, si elle n’eût pas été susceptible d’être aimée d’elle-même, jamais elle n’eût pu s’aimer. Pourquoi donc ne dit-on pas qu’elle a engendré son amour en s’aimant, comme elle a engendré sa connaissance en se connaissant? Serait-ce que par là le principe même de l’amour est indiqué, la source d’où il procède; — car il procède de l’âme même, qui est susceptible d’être aimée par elle-même, avant de s’aimer, et devient par conséquent le principe de l’amour dont elle s’aime; —mais qu’on aurait tort de dire cet amour engendré par elle, comme on le dit de la connaissance par laquelle elle se connaît, précisément parce que la connaissance a déjà trouvé l’objet qu’on appelle enfanté ou mis au jour, parsum, vel repertum (Voir ci-dessus, ch. IX, 470), et qui est souvent précédé de l’enquête qui doit aboutir à ce terme? En effet, une enquête est le désir de trouver, ou, si tu l’aimes mieux, de mettre au jour. Or, ce que l’on découvre est comme enfanté, il y (472) a là une espèce de fils, quœ repériuntur, quasi pariuntur; et où sinon dans la connaissance elle-même ? Car c’est là qu’a lieu la formation, et, pour ainsi dire, l’expression des objets. En effet, bien que les choses que nous cherchons et que nous trouvons existent préalablement, cependant leur connaissance n’existe pas d’abord, et elle nous apparaît comme un enfant qui vient au monde.
Or, ce désir qui pousse à chercher, procède de l’être qui cherche, en dépend en une certaine manière, et ne se désiste du but auquel il tend, que quand l’objet cherché est trouvé et uni à celui qui le cherche. Ce désir, c’est-à-dire cette recherche, si elle ne paraît pas encore être l’amour par lequel on aime un objet connu — car il s’agit seulement ici de le connaître — est cependant quelque chose du même genre. En effet, on peut déjà l’appeler volonté, puisque celui qui cherche veut trouver; et si on cherche un objet à connaître, quiconque le cherche veut le connaître. Et si la volonté est ardente et persévérante, on l’appelle étude : terme souvent employé dans la poursuite et l’acquisition des sciences. Par conséquent l’enfantement de l’âme est précédé d’un certain désir, en vertu duquel, en cherchant et en trouvant ce que nous voulons connaître, nous donnons naissance à un enfant, à la connaissance même. Par conséquent, ce désir par lequel la connaissance est conçue et enfantée, ne peut être dit lui-même conçu et enfanté. Et ce même désir qui pousse vivement vers la chose à connaître, en devient l’amour dès qu’elle est connue ; il saisit, il embrasse cet enfant chéri, c’est-à-dire la connaissance, et l’unit au principe qui l’a engendré.
Ainsi, voilà une certaine image de la Trinité: l’âme, la connaissance qu’elle a d’elle-même et qui est comme son enfant, comme le verbe enfanté par elle; puis l’amour survenant en tiers; trois choses qui ne sont qu’une chose et une seule substance. Et la connaissance n’est pas moindre que l’âme, puisque l’âme se connaît dans toute son étendue; et l’amour non plus n’est pas moindre que l’âme, puisque l’âme s’aime autant qu’elle se connaît, et dans toute son étendue. (473)
LIVRE DIXIÈME : AUTRE TRINITÉ DANS L’HOMME.
Il y a, dans l’âme de l’homme, une autre trinité qui se manifeste beaucoup plus sensiblement; elle est dans la mémoire, l’intelligence et la volonté.
LIVRE DIXIÈME : AUTRE TRINITÉ DANS L’HOMME.
PERSONNE NE PEUT AIMER CE QU’IL IGNORE.
L’ÂME NE S’AIME PAS SANS SE CONNAÎTRE.
L’ÂME HUMAINE NE SE CONNAÎT PAS EN PARTIE, MAIS TOUT ENTIÈRE.
POURQUOI IL EST ORDONNÉ DE SE CONNAÎTRE. D’OU VIENNENT LES ERREURS DE L’ÂME SUR SA PROPRE SUBSTANCE.
JUGEMENT ERRONÉ DE L’AME SUR ELLE-MÊME.
OPINION DES PHILOSOPHES SUR LA SUBSTANCE DE L’ÂME.
COMMENT L’ÂME DOIT SE CHERCHER ELLE-MÊME. POURQUOI ELLE SE TROMPE SUR SON PROPRE COMPTE.
L’ÂME SE CONNÂIT PAR LE SEUL FAIT QU’ELLE CONNAÎT L’ORDRE DE SE CONNAITRE.
L’ÂME EST L’IMAGE DE LA TRINITÉ DANS SA MÉMOIRE, SON INTELLIGENCE ET SA VOLONTÉ.
L’AMOUR DE L’ÂME QUI ÉTUDIE, C’EST-A-DIRE DÉSIRE DE SAVOIR, N’EST POINT L’AMOUR DE CE QU’ELLE IGNORE.
1. Maintenant, pour expliquer plus clairement le sujet, redoublons d’attention. Tout d’abord, comme personne ne peut aimer ce qu’il ignore entièrement, il faut voir de quelle nature est l’amour de ceux qui étudient, c’est-à-dire de ceux qui ne possèdent pas encore une science, mais qui désirent l’acquérir. Pour tous les autres sujets où le mot d’étude n’est généralement pas employé, il existe certaines amours qui résultent de ce qu’on entend dire; la réputation d’une beauté quelconque excite dans l’âme le désir de la voir et d’en jouir, parce que l’âme a une notion générale de la beauté du corps, pour en avoir beaucoup vu, et qu’il y a en elle quelque chose qui goûte ce qu’elle désire au dehors. Cela étant, l’amour qui s’éveille en elle n’est pas l’amour d’une chose absolument inconnue, puisqu’elle en connaît le genre. Mais quand nous aimons un homme de bien, que nous n’avons jamais vu, nous l’aimons d’après la notion des vertus que nous avons puisée dans la vérité même. Quant aux sciences, nous sommes ordinairement déterminés à les étudier par les éloges et les recommandations d’hommes graves; et néanmoins, si nous n’en avions pas déjà dans l’esprit une légère notion, nous n’éprouverions pour leur étude aucun attrait. Qui donc, par exemple, consumerait son temps et sa peine à étudier la rhétorique, s’il ne savait d’abord qu’elle est l’art de parler? Quelquefois aussi, nous admirons les résultats de ces sciences, ou pour en avoir ouï parler, ou pour en avoir été témoins nous-mêmes, et nous sentons naître en nous une vive ardeur de les étudier, afin de parvenir au même but. Supposons qu’on dise à un homme qui ne sait pas écrire, qu’il existe un art au moyen duquel on peut envoyer, même à de grandes distances, des paroles formées en silence avec la main, et que celui à qui on les adresse, en. tendra, non avec ses oreilles, mais avec ses yeux; supposons que cet homme soit témoin du fait : est-ce que, dans son désir de posséder ce moyen, toute son étude ne se portera pas vers le but qu’il connaît déjà? Tel est le principe de l’ardeur des étudiants : car personne ne peut aimer ce qu’il ignore entièrement.
2. De même, en entendant quelque signe inconnu, par exemple le son d’une parole dont on ignore complètement la signification, soit le mot temetum (Vin, mot latin peu usité ), il désire savoir ce que c’est, c’est-à-dire quel objet ce son a pour but d’indiquer; et, comme il ne le sait pas, il le demande. Mais il faut d’abord qu’il sache que c’est un signe, c’est-à-dire que ce mot n’est pas un vain bruit, mais renferme un sens. D’autre part, ce trisyllabe lui est déjà connu, et son articulation, introduite par ses oreilles, s’est imprimée dans son âme. Que lui manque-t-il donc pour le mieux connaître, quand il en sait toutes les lettres, toute la longueur et tous les sons, si ce n’est qu’il a compris en même temps que ce mot est un signe, et qu’il éprouve le désir de savoir quel objet ce signe indique? Ainsi, plus le mot est connu, pourvu qu’il ne le soit pas entièrement, plus l’âme est avide de connaître ce qu’il en reste à. savoir. Si en effet, cet homme savait simplement que le mot existe et ignorait qu’il signifiât quelque chose, il ne s’en informerait pas davantage, et se contenterait d’en avoir perçu, autant que possible, le côté sensible. Mais comme il sait que ce n’est pas seulement un son, mais un signe, il veut le connaître à fond. Or, ou ne connaît parfaitement un signe que quand on sait ce qu’il signifie. Mais peut-on dire que celui qui cherche vivement à savoir, et dont l’ardeur s’enflamme et persévère dans l’étude, est sans amour? Qu’aime-t-il donc? Car certainement on ne peut aimer quelque chose. sans le connaître. L’amour de cet homme, dont nous parlions tout à l’heure, ne porte (474) évidemment pas sur ces trois syllabes qu’il connaît déjà. Peut-être ce qu’il aime en elles, est-ce de savoir qu’elles signifient quelque chose; mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, car ce n’est pas cela qu’il cherche à savoir maintenant. Et nous cherchons, nous, à savoir ce qu’il aime dans l’objet qu’il désire étudier et qu’il ne connaît pas encore; et nous nous étonnons de son amour, précisément parce que nous avons la certitude qu’on ne peut absolument aimer que des choses connues. Pourquoi aime-t-il enfin, sinon parce qu’il connaît et voit, dans les raisons des choses, la beauté d’une science qui renferme les notions de tous les signes; parce qu’il voit l’utilité d’un art, qui relie les hommes entre eux en les mettant à même de se communiquer leurs sentiments , et les empêche de dégénérer dans l’espèce d’isolement où les placerait l’impuissance de se manifester leurs pensées par le langage?
L’âme voit donc, connaît et goûte cette science si belle et si utile; et quiconque s’informe du sens des mots qu’il ignore, cherche à la perfectionner en lui autant que possible. Mais autre chose est de la voir à la lumière de la vérité, autre chose de la désirer pour soi. On voit, en effet, à la lumière de la vérité, combien c’est une grande et bonne chose de comprendre et de parler toutes les langues, de n’être étranger à personne et pour personne. La pensée saisit déjà la beauté de cette science, et, en l’aimant, c’est une chose connue qu’on aime. Elle est si bien vue, elle enflamme tellement l’ardeur de ceux qui l’étudient, qu’elle devient comme le pivot de leur existence, et qu’ils n’ont qu’elle pour but dans toutes les peines qu’ils prennent pour acquérir une telle faculté et se mettre dans le cas d’appliquer en pratique ce qu’ils connaissent déjà par la raison. D’où il résulte que plus on approche du terme auquel on aspire, plus l’ardeur de l’amour augmente. En effet, on se livre avec bien plus d’énergie à l’étude des sciences qu’on ne désespère pas d’acquérir. Et si l’on n’a pas l’espoir d’atteindre le but, ou l’on n’aime que faiblement, où l’on n’aime pas du tout la science dont cependant on entrevoit la beauté. Voilà pourquoi, comme tout le monde à peu près désespère d’apprendre toutes les langues, chacun s’attache surtout à connaître celle de son pays. Et si l’on se sent incapable de la connaître parfaitement, il n’est cependant personne de si indifférent sur ce point, qu’il ne désire savoir le sens d’un mot inconnu qu’on prononce devant lui, et ne s’en informe et ne l’apprenne, si cela lui est possible. En s’en informant, il cède évidemment au désir de s’instruire et semble aimer une chose inconnue; ce qui n’est pas, pourtant. Son âme est touchée d’un genre de beauté qu’il connaît, à laquelle il pense, où il voit briller l’art glorieux d’unir les âmes par la communication du langage; et cette beauté allume en lui le désir de chercher ce qu’il ignore, il est vrai, mais qui est un moyen connu, vu et goûté de lui, pour parvenir au but. Ainsi, par exemple, s’il demande ce que veut dire temetum (c’est l’exemple que j’avais choisi) et qu’on lui dise : Qu’est-ce que cela te fait? il répondra: Je n’aimerais pas à entendre prononcer ce mot sans le comprendre, ou à le lire quelque part sans savoir ce que l’écrivain a voulu dire. Et qui donc lui répliquera: Ne cherche pas à comprendre ce que tu entends dire, ni à connaître ce que tu lis? Car presque toutes les âmes raisonnables saisissent du premier coup d’oeil la beauté d’une science à l’aide de laquelle les hommes peuvent se communiquer leurs pensées par l’émission de sons significatifs; et c’est à cause de cette beauté connue — et aimée parce qu’elle est connue — qu’on s’informe du sens d’un mot inconnu. En entendant donc prononcer le mot de temetum et en apprenant que c’est le nom que les anciens donnaient au vin, mais que pour nous ce mot a vieilli et est tombé en désuétude, il pensera peut-être que la connaissance lui en est nécessaire pour l’intelligence de quelques vieux livres. Et si l’étude de ces livres lui semble inutile, peut-être estimera-t-il ce mot peu digne d’être retenu, parce qu’il ne lui verra aucun rapport avec cette beauté qu’il connaît, qu’il voit et aime par raison,
3. Ainsi tout amour chez celui qui étudie, c’est-à-dire qui veut apprendre ce qu’il ignore, n’est pas l’amour de la chose qu’il ignore, mais de celle qu’il connaît et en vue de laquelle il veut apprendre ce qu’il ne sait pas. Ou s’il est tellement curieux qu’il soit entraîné, non par un motif connu, mais par le seul désir d’apprendre l’inconnu, il faut sans doute ne pas le confondre avec l’homme vraiment studieux, et néanmoins on ne peut pas dire qu’il aime l’inconnu; il serait plus juste, (475) au contraire, de dire qu’il hait l’inconnu, puisqu’il cherche à le détruire, par son désir de tout connaître. Et si l’on nous fait cette grave objection, que l’homme n’est pas plus capable de haïr que d’aimer ce qu’il ignore, nous conviendrons que cela est vrai; et cependant ce n’est pas la même chose de dire : Il aime à savoir l’inconnu, et de dire : Il aime l’inconnu: car il est possible d’aimer à apprendre ce qu’on ignore, et il est impossible d’aimer ce qu’on ignore. Le mot savoir a ici son importance: celui qui aime à savoir l’inconnu, n’aime pas précisément l’inconnu, mais la science de l’inconnu. Et personne, sans avoir une idée de cette science, ne pourrait assurer qu’il sait ou qu’il ignore quelque chose. Car non-seulement celui qui dit: Je sais, et le dit avec vérité, doit savoir ce que c’est que savoir; mais celui qui dit. avec certitude et vérité : Je ne sais pas, sait aussi ce que c’est que savoir; puisqu’il distingue celui qui sait et celui qui ne sait pas, alors que, se considérant lui-même, il dit en toute sincérité : Je ne sais pas. Et s’il sait qu’il dit la vérité, comment le sait-il, s’il ignore ce que c’est que savoir?
PERSONNE NE PEUT AIMER CE QU’IL IGNORE.
4. Ainsi donc tout homme studieux, tout homme curieux n’aime pas l’inconnu, même quand il est tourmenté d’un ardent désir de savoir ce qu’il ignore. En effet: ou il a déjà une notion générale de ce qu’il aime et il désire le connaître, soit sur un point particulier, soit dans tous les sujets qu’on apprécie devant lui et qu’il ignore, mais dont il se fait une idée imaginaire qui l’excite à les aimer. Et de quoi se forme-t-il cette idée, sinon d’éléments qu’il connaît déjà? Jusque-là, que si le sujet dont on fait l’éloge devant lui, lui semble peu en rapport avec l’idée préconçue et familière à son esprit, peut-être ne l’aimera-t-il pas; et s’il l’aime, le principe de cet amour est dans ce qu’il sait déjà : car tout à l’heure l’image que son esprit se formait et qu’il aimait était tout autre. Et si la forme nouvelle qu’on lui vante ressemble à cette première, de telle sorte qu’il puisse lui dire : c’était toi que j’aimais, on ne peut plus affirmer qu’il aimait une forme inconnue, puisqu’il la connaissait dans sa ressemblance ; ou bien nous voyons et nous aimons quelque chose dans la beauté de la raison éternelle; et quand cette chose, reproduite par l’image d’un objet temporel, s’offre à notre foi et à notre amour d’après les éloges de ceux qui en ont fait l’expérience, nous n’aimons plus quelque chose d’inconnu, ainsi que nous l’avons suffisamment prouvé plus haut; ou encore nous aimons quelque chose de connu, qui nous fait chercher quelque chose d’inconnu; et alors ce n’est point cet inconnu que nous aimons, mais le connu par lequel nous cherchons à savoir l’inconnu que nous ignorons, ainsi que je l’ai expliqué tout à l’heure à propos d’une parole dont le sens est ignoré; ou enfin on aime à savoir ce qui ne peut rester ignoré de quiconque désire s’instruire.
Telles sont les raisons pour lesquelles on semble aimer l’inconnu quand on veut savoir ce que l’on ignore, et qu’un vif désir de s’instruire ne permet pas de dire qu’on est exempt de cet amour. Mais je pense avoir convaincu tous ceux qui voient la vérité, qu’il n’en est pas ainsi, et qu’il est impossible d’aimer ce qui est absolument inconnu. Toutefois, comme les exemples que nous avons donnés ne concernent que ceux qui désirent savoir autre chose que ce qu’ils sont eux-mêmes, voyons si la question ne se présentera pas sous une autre face, quand l’âme voudra se connaître elle-même.
L’ÂME NE S’AIME PAS SANS SE CONNAÎTRE.
5. Qu’est-ce que l’âme aime donc, quand, ne se connaissant pas elle-même, elle désire ardemment se connaître? La voilà qui se cherche elle-même pour se connaître et ce but enflamme ses désirs. Elle aime donc: mais qu’aime-t-elle? Elle-même? Mais comment cela, puisqu’elle ne se connaît pas encore et que personne ne peut aimer ce qu’il ne connaît pas? Serait-ce que la renommée lui a fait l’éloge de sa beauté, comme cela arrive des absents? Peut-être ne s’aime-t-elle pas elle-même, mais certaine forme fantastique, qui peut être tout autre qu’elle. Ou bien, sua forme qu’elle rêve lui ressemble, en l’aimant, elle s’aime elle-même avant de se connaître, puisqu’elle aime sa propre ressemblance; elle connaît donc d’autres âmes sur lesquelles elle se forge un modèle, et, par là même, elle se connaît déjà d’après les notions du genre. (476) Mais comment donc connaît-elle d’autres âmes et ne se connaît-elle pas elle-même, quand rien ne peut lui être plus présent qu’elle-même? Que s’il en est ici comme pour les yeux du corps qui connaissent mieux les autres yeux qu’ils ne se connaissent eux-mêmes, l’âme peut se dispenser de se chercher: car elle ne se trouvera jamais. En effet, les yeux ne se verront jamais eux-mêmes qu’à l’aide du miroir; et on ne peut supposer qu’il existe des procédés analogues pour les choses immatérielles, et que l’âme puisse se connaître dans un miroir. Ou bien voit-elle, dans la raison de l’éternelle vérité, combien il est beau de se connaître soi-même; et aime-t-elle ce qu’elle voit, et désire-t-elle le voir réalisé en elle? En ce cas, bien qu’elle ne se connaisse pas, elle connaît du moins l’avantage qu’elle aurait à se connaître. Et c’est déjà quelque chose de bien étonnant de ne pas se connaître encore et de savoir néanmoins combien il est beau de se connaître soi-même. Serait-ce enfin qu’elle découvre quelque but excellent, c’est-à-dire sa sécurité et son bonheur, à l’aide de quelque secrète réminiscence qui ne l’a point abandonnée dans ses lointaines pérégrinations, et qu’elle sente qu’elle ne peut atteindre ce but sans se connaître elle-même? Alors elle aime ce but, et en cherche le moyen; elle aime le but qu’elle connaît, et cherche, en vue de lui, ce qu’elle ne connaît pas. Mais pourquoi le souvenir de son bonheur ne s’est-il point perdu, pendant que le souvenir d’elle-même s’effaçait? Pourquoi elle qui veut parvenir au but, ne s’est-elle pas aussi bien connue que le but auquel elle veut parvenir? Serait-ce que, quand elle aime à se connaître, ce n’est pas elle-même, qu’elle ne connaît pas, mais sa propre connaissance qu’elle aime, et qu’elle souffre de ne pas faire partie elle-même de sa propre science qui veut tout embrasser? Mais elle sait ce que c’est que connaître, et tout en aimant ce qu’elle connaît, elle désire aussi se connaître elle-même. Or, où a-t-elle pris l’idée de sa propre connaissance, si elle ne se connaît pas? Car elle sait qu’elle connaît d’autres choses et qu’elle ne se connaît pas; c’est même par là qu’elle connaît ce que c’est que connaître. Comment donc sait-elle qu’elle sait quelque chose, elle qui s’ignore elle-même? En effet, ce n’est pas d’une autre âme, mais d’elle-même, qu’elle sait qu’elle sait. Elle se sait donc elle-même. Et en se cherchant pour se connaître, elle sait qu’elle cherche. Elle se connaît donc déjà. Il n’est donc pas possible qu’elle s’ignore absolument, elle qui, sachant qu’elle ne se sait pas, se sait par là même. Que si elle ignore qu’elle ignore, elle ne peut se chercher pour se connaître. Donc, par le seul fait qu’elle se cherche, elle prouve plutôt qu’elle se connaît qu’elle ne prouve qu’elle s’ignore. En effet, en se cherchant pour se connaître, elle connaît qu’elle se cherche et qu’elle s’ignore.
L’ÂME HUMAINE NE SE CONNAÎT PAS EN PARTIE, MAIS TOUT ENTIÈRE.
6. Que dirons-nous donc? Sera-ce que l’âme se connaît en partie et en partie s’ignore? Mais il est absurde de dire que l’âme tout entière ne sait pas ce qu’elle sait. Je ne dis pas qu’elle sait tout; mais ce qu’elle sait, elle le sait tout entière. Quand donc elle sait d’elle quelque chose — et elle ne peut le savoir que tout entière — elle se sait tout entière. Or, elle sait qu’elle sait quelque chose, et elle ne peut rien savoir que tout entière. Elle se sait donc tout entière. D’ailleurs est-il rien qu’elle connaisse aussi bien que sa propre vie? Or, elle ne peut pas être âme , et ne pas vivre, quand, outre la vie, elle a encore l’intelligence; car les âmes des bêtes ont la vie et non l’intelligence. De même donc que l’âme est âme tout entière, ainsi elle vit tout entière. Or, elle sait qu’elle vit. Donc elle se connaît tout entière. Enfin, quand l’âme cherche à se connaître, elle sait déjà qu’elle est âme; autrement elle ne saurait pas si elle se cherche, et elle pourrait chercher une chose pour une autre. Il pourrait se faire qu’elle ne fût pas âme elle-même, et qu’en cherchant à connaître une âme, elle ne se cherchât pas elle-même. Donc quand l’âme cherche à savoir ce que c’est que l’âme, elle sait qu’elle se cherche, et par conséquent, qu’elle est âme. Or, si elle reconnaît en elle-même qu’elle est âme, et si elle est âme tout entière, elle se connaît donc tout entière. Mais supposons qu’elle ne sait pas qu’elle est âme; du moins quand elle se cherche, elle sait seulement qu’elle se cherche. Et si elle ne le sait pas, elle peut chercher une chose pour une autre; et pour ne pas se fourvoyer ainsi, elle (477) sait sans doute ce qu’elle cherche. Or, si elle sait ce qu’elle cherche, et si elle se cherche elle-même, évidemment elle se connaît. Que cherche-t-elle donc de plus? Si elle se connaît seulement en partie, et se cherche encore en partie, ce n’est pas elle-même, mais une partie d’elle-même qu’elle cherche. Car quand on parle d’elle, on parle d’elle tout entière. De plus, dès l’instant qu’elle sait qu’elle ne s’est pas encore trouvée tout entière, c’est qu’elle connaît toute son étendue. Elle cherche donc ce qui lui manque, comme nous cherchons nous-mêmes à rappeler à notre mémoire une chose oubliée, mais non entièrement effacée, et où l’on reconnaîtra, si elle se présente, ce que l’on cherchait.
Mais comment l’âme se rappellera-t-elle l’âme, comme s’il était possible que l’âme ne fût pas dans l’âme? Ajoutons que si, s’étant trouvée en partie, elle ne se cherche pas tout entière, c’est du moins elle tout entière qui se cherche. Elle est donc tout entière présente à elle-même, et il ne lui reste plus rien à chercher; car ce n’est pas elle qui cherche, mais l’objet de sa recherche qui fait défaut. Donc quand c’est elle tout entière qui se cherche, il ne lui manque rien d’elle-même. Ou si ce n’est pas elle tout entière qui cherche, mais qu’une partie déjà trouvée cherche la partie qui n’est pas encore trouvée ; ce n’est donc pas l’âme qui se cherche, puisque aucune partie ne se cherche. En effet, la partie déjà trouvée ne se cherche pas; la partie non encore trouvée ne se cherche pas non plus, puisqu’elle est cherchée par la partie trouvée. Par conséquent, comme ce n’est pas l’âme tout entière qui se cherche, ni qu’aucune de ses parties ne se cherche, l’âme ne se cherche en aucune façon.
POURQUOI IL EST ORDONNÉ DE SE CONNAÎTRE. D’OU VIENNENT LES ERREURS DE L’ÂME SUR SA PROPRE SUBSTANCE.
7. Pourquoi donc lui ordonne-t-on de se connaître? C’est, je crois, pour qu’elle pense à elle-même et pour qu’elle vive conformément à sa nature, c’est-à-dire pour qu’elle désire être réglée selon sa nature, au-dessous de celui à qui elle doit être soumise, au dessus des êtres qu’elle doit dominer; au-dessous de celui par qui elle doit être gouvernée, au dessus des êtres qu’elle doit gouverner. Car elle fait bien des choses par une coupable cupidité, comme si elle s’oubliait elle-même. En effet elle découvre, d’une vue intérieure, certaines beautés dans une nature supérieure qui est Dieu; et quand elle devrait se contenter d’en jouir, elle vent se les approprier, devenir semblable à lui, non par lui, mais par elle-même; elle se détourne de lui, s’agite et tombe de plus bas en plus bas, en croyant monter de plus haut en plus haut, parce qu’elle ne se suffit pas à elle-même, et que rien ne lui suffit quand elle s’éloigne de celui qui peut seul suffire. Ainsi, par l’effet de son indigence et des difficultés qu’elle rencontre, elle se livre avec une ardeur excessive à sa propre opération et aux inquiètes jouissances qu’elle en recueille. Puis, par le désir d’acquérir au dehors des connaissances, dont elle connaît le genre, qu’elle aime, mais qu’elle sent qu’on peut perdre, si on ne les maintient à force de travail, elle perd sa sécurité, et se néglige elle-même d’autant plus qu’elle est plus assurée de ne pouvoir se perdre. Ainsi comme autre chose est de ne pas se connaître, autre chose de ne pas penser à soi — nous ne dirons pas en effet d’un homme très-instruit qu’il ignore la grammaire, parce qu’il la néglige momentanément pour s’occuper de la médecine — comme, dis-je, autre chose est de ne pas se connaître, autre chose de ne pas penser à soi, la puissance de l’amour est telle que, même quand l’âme rentre en quelque sorte chez elle pour s’occuper. d’elle-même, elle attire à elle les objets qu’elle a étudiés avec passion et auxquels elle s’est pour ainsi dire collée par la glu du souci. Et comme les objets qu’elle a goûtés par les sens corporels et dans lesquels une longue familiarité l’a enchevêtrée, sont des corps, et qu’elle ne peut, en rentrant chez elle, introduire des corps dans une région immatérielle, elle recueille et emporte avec elle leurs images, créées d’elle-même et en elle-même. En effet elle leur communique quelque chose de sa propre substance, tout en perdant aussi quelque chose pour porter un jugement libre sur ces sortes d’images, et c’est là proprement l’âme, c’est à dire l’intelligence raisonnable qui se réserve pour juger. Car nous sentons que cette faculté de l’âme de conserver les images des corps, nous est commune avec les animaux. (478)
JUGEMENT ERRONÉ DE L’AME SUR ELLE-MÊME.
8. Or, l’âme se trompe quand elle s’unit à ces images avec tant de passion qu’elle s’imagine être de même nature qu’elles. Elle s’y assimile en quelque sorte, non réellement, mais par la pensée; non qu’elle se croie une image, mais elle se confond avec l’objet dont elle porte l’image en elle-même. Elle conserve cependant la faculté de juger et de discerner l’objet matériel qu’elle a laissé au dehors et l’image qu’elle en garde au dedans d’elle. Nous exceptons les cas où ces images sont aussi vives que si elles étaient, non plus présentes seulement à la pensée, mais réellement senties au dehors, comme il arrive dans le sommeil, dans la folie ou dans l’extase.
OPINION DES PHILOSOPHES SUR LA SUBSTANCE DE L’ÂME.
9. Quand l’âme se croit quelque chose de ce genre, elle se prend pour un corps. Et comme elle sent fort bien qu’elle domine le corps, il en est résulté que quelques-uns se sont demandé quel est ce principe plus puissant dans le corps, et ils ont cru que c’était l’intelligence, ou plutôt l’âme tout entière. Les uns ont opiné pour le sang, d’autres pour le cerveau, d’autres pour le coeur — non pas dans ce sens où l’Ecriture dit : « Je vous louerai, Seigneur, de toute l’étendue de mon coeur » ; et encore: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur (Ps., IX, CX, CXXXVII ; Deut., VI, 5 ; Matt., XXII, 37 )» : texte où le coeur est pris pour l’âme, par catachrèse ou par métaphore mais ils ont réellement entendu cette partie du corps que la dissection nous montre dans les entrailles humaines; — d’autres ont cru l’âme composée de molécules très-petites et indivisibles , qu’ils appellent atomes, et qui se seraient unies et accrochées ensemble. Il en est qui ont prétendu que sa substance était de l’air ou du feu. D’autres, ne pouvant s’imaginer une substance immatérielle, et ne voyant pas que l’âme fût un corps, ont affirmé qu’elle n’était pas une substance, mais la simple constitution de notre corps, ou l’ensemble des éléments primordiaux qui relient ensemble ses parties charnues. Mais tous ceux-là l’ont crue mortelle puisque, qu’elle soit corps ou l’organisation du corps, il est impossible qu’elle jouisse d’une durée sans terme. Quant à ceux qui ont vu dans sa substance un certain principe vital immatériel — ils avaient découvert que tout corps vivant possède un principe qui l’anime et le vivifie — ils ont cherché, conséquemment à leur opinion, à prouver que l’âme est immortelle, puisque la vie ne peut cesser de vivre. Quant à ce je ne sais quel cinquième corps, que quelques-uns ont ajouté aux quatre éléments si connus et dont ils ont voulu former l’âme, je ne pense pas que ce soit le cas d’en parler ici. En effet ou ils entendent comme nous, par corps ce qui est contenu dans l’espace local et est moindre dans la partie que dans le tout, et alors il faut les ranger parmi ceux qui croient l’âme matérielle ; ou ils donnent le nom de corps à toute substance, ou du moins à toute substance susceptible de changement, bien qu’ils sachent qu’elle n’occupe pas l’espace en longueur, en largeur et en hauteur, et alors c’est une dispute de mots dans laquelle nous n’avons pas à entrer.
10. A travers toutes ces opinions, quiconque voit que la nature de l’âme est une substance, et une substance immatérielle, c’est-à-dire qu’elle n’occupe pas une place plus ou moins grande dans l’espace par telle ou telle partie de son être: celui-là voit aussi nécessairement que l’erreur de ces philosophes ne vient pas de ce qu’ils n’ont pas la notion de l’âme, mais de ce qu’ils y ajoutent des choses sans lesquelles ils ne sauraient imaginer une nature quelconque. En effet tout ce qu’on pourra offrir à leur pensée en dehors des images des corps, ils le regarderont comme pure chimère. Que l’âme ne se cherche donc pas, comme si elle se faisait défaut à elle-même. Car quoi d’aussi présent à la connaissance que ce qui est présent à l’âme? Or, qu’y a-t-il d’aussi présent à l’âme que l’âme elle-même ? Et si l’on s’en tient à l’étymologie, que signifie le mot invention, sinon arriver à ce que l’on cherche (In venire, venir dedans ) ? C’est pourquoi on ne dit pas des choses qui se présentent naturellement à l’esprit qu’elles sont trouvées ou inventées, quoiqu’on puisse dire qu’elles sont connues; la raison en est que nous ne dirigeons pas notre attention à les chercher pour arriver à elles, c’est-à-dire pour les trouver. Donc de même que, quand l’oeil ou tout autre sens du corps cherche quelque chose, c’est l’âme elle-même qui cherche — (479) car c’est elle qui dirige le sens charnel et qui trouve, quand ce sens découvre l’objet de sa recherche — ainsi quand il s’agit de ce qu’elle doit connaître par elle-même et sans l’intervention des sens corporels, c’est elle qui arrive à l’objet qu’elle trouve : soit qu’elle le trouve dans une substance supérieure qui est Dieu, soit qu’elle le découvre dans d’autres parties de son être, comme quand elle porte un jugement sur les images des corps : car elle les trouve imprimées en elle-même par l’entremise du corps.
COMMENT L’ÂME DOIT SE CHERCHER ELLE-MÊME. POURQUOI ELLE SE TROMPE SUR SON PROPRE COMPTE.
11. Comment l’âme se cherche et se trouve, où elle doit se diriger pour se chercher, où elle doit arriver pour se trouver: question étrange! Car qu’y a-t-il de plus intime à l’âme que l’âme? Mais comme elle est toute aux choses auxquelles elle aime à penser, que l’habitude et l’affection lui ont rendu familiers les objets sensibles, c’est-à-dire corporels, elle ne peut rentrer en elle-même sans apporter avec elle leurs images. De là provient chez elle cette honteuse erreur qui fait qu’elle ne peut se détacher elle-même des images des choses sensibles, ni se voir seule. Ces images se sont attachées à elle d’une manière étonnante par la glû de l’amour; et voilà sa souillure, que quand elle cherche à se recueillir en elle-même, elle croit être ce sans quoi elle ne peut plus s’imaginer qu’elle puisse être, Pour obéir à l’ordre de se reconnaître elle-même, elle n’a donc pas à se chercher comme si elle ne s’appartenait plus, mais simplement à se dépouiller de tout élément étranger. Car elle est plus près d’elle-même, non-seulement que les objets sensibles qui sont visiblement hors d’elle, mais même que leurs images imprimées dans une certaine partie de l’âme qui nous est commune avec les bêtes, bien que celles-ci soient privées de l’intelligence, signe distinctif de l’âme. Etant donc si près d’elle-même, elle sort en quelque sorte de chez elle, quand elle prodigue son affection à ces vestiges de nombreuses occupations; vestiges qui s’impriment dans la mémoire au contact des objets matériels extérieurs, de telle sorte que, même en l’absence de ceux-ci, leurs images restent présentes à la pensée. Qu’elle se connaisse donc elle-même, qu’elle ne se ch~rcbe pas comme si elle était absente; mais qu’elle recueille dans son intérieur son attention et sa volonté vagabondes et s’occupe d’elle-même. Elle verra bientôt qu’elle s’est toujours aimée, qu’elle s’est toujours connue; mais qu’en aimant quelque autre chose avec elle, elle s’est confondue avec cet élément étranger, elle s’est, en quelque sorte, grossie; et qu’en embrassant comme une seule chose des choses différentes, elle a pris ces choses différentes pour une seule chose.
L’ÂME SE CONNÂIT PAR LE SEUL FAIT QU’ELLE CONNAÎT L’ORDRE DE SE CONNAITRE.
12. Que l’âme ne cherche donc pas à se voir comme absente, mais qu’elle s’attache à se bien discerner comme présente. Qu’elle ne se connaisse pas comme ne se connaissant pas, mais qu’elle se distingue elle-même de tout objet étranger qu’elle connaît. Comment en effet accomplira-t-elle cet ordre : Connais-toi toi-même, si elle ne sait pas ce que veut dire:
Connais-toi, ni ce que signifie : Toi-même? Mais si elle comprend ces deux expressions, elle se connaît elle-même ; car on ne lui dit pas : Connais-toi toi-même, comme on lui dirait : Connais les Chérubins et les Séraphins, lesquels sont absents et que nous croyons des puissances célestes d’après ce qu’on nous enseigne; ni comme on lui dirait: Connais la volonté de cet homme, volonté que nous ne pouvons ni sentir, ni comprendre, si elle ne se manifeste par quelques signes corporels, et à laquelle, même alors, nous croyons plutôt que nous ne la comprenons; ni comme on dirait à un homme-: Regarde ton visage, ce qu’il ne peut faire que dans un miroir. En effet notre visage est absent pour nos yeux, puisqu’ils ne peuvent se diriger sur lui. Mais quand on dit à l’âme: Connais-toi toi-même, par ce seul fait qu’elle comprend ce mot: Toi-même, elle se connaît elle-même, et cela uniquement parce qu’elle est présente à elle-même ; ce qui n’a plus lieu, si elle mie comprend pas la parole qu’on lui adresse. On lui donne donc un ordre qui est exécuté aussitôt que compris. (480)
IL EST TROIS CHOSES QUE L’ÂME SAIT D’ELLE-MÊME AVEC CERTITUDE : QU’ELLE COMPREND, QU’ELLE EXISTE ET QU’ELLE VIT.
13. Qu’elle n’ajoute donc rien à ce qu’elle sait qu’elle est, quand on lui ordonne de se connaître. Elle a en effet la certitude que c’est à elle qu’on parle: à elle qui est, qui vit et qui comprend. Or, le cadavre est aussi, et l’animal vit; mais elle comprend qu’elle n’est ni cadavre, ni animal. Elle sait donc qu’elle est et qu’elle vit, comme est et vit une intelligence. Quand par exemple l’âme se croit air, elle pense que l’air a l’intelligence, mais elle sait qu’elle comprend. Or, elle pense seulement qu’elle est air, mais elle ne le sait pas. Qu’elle écarte donc ce qu’elle pense, qu’elle voie ce qu’elle sait; qu’il ne lui reste que ce qui a été admis sans hésitation, par ceux mêmes qui ont cru que l’âme était telle ou telle espèce de corps. Car toute âme ne croit pas être air; mais, comme nous l’avons dit, les unes croient être feu, les autres cervelle, celles-ci telle espèce de corps, celles-là telle autre toutes cependant comprennent qu’elles ont l’intelligence, l’être et la vie. Seulement elles rattachent l’intelligence à ce qu’elles comprennent, et rapportent à elles-mêmes l’existence et la vie. Et aucune ne doute qu’il est impossible de comprendre sans vivre, et de vivre sans exister, par conséquent, que ce qui comprend est et vit, non comme le cadavre qui ne vit pas, non comme l’être animé qui vit et ne comprend pas, mais d’une manière propre et bien supérieure.
De même ces âmes savent qu’elles veulent, et, en même temps, elles savent que personne ne peut vouloir, s’il n’est et ne vit; et elles rapportent leur volonté à quelque chose qu’elles veulent de cette volonté même. Elles savent aussi qu’elles se souviennent, et, en même temps, que personne ne peut se souvenir, s’il n’est et ne vit; mais nous rapportons la mémoire à quelque chose dont nous nous souvenons par cette mémoire même. De ces trois choses, deux, la mémoire et l’intelligence, renferment la connaissance et la science d’un grand nombre d’objets; et la volonté est le moyen par lequel nous en jouissons ou nous en usons. En effet, nous jouissons des choses connues, dans lesquelles la volonté cherche pour elle-même son repos et son plaisir; et nous usons de celles qui nous servent de moyen pour obtenir d’autres satisfactions. Et, pour l’homme, le vice et le péché ne sont pas autre chose qu’un mauvais usage et une mauvaise jouissance. Mais ce n’est point là notre sujet.
14. Puis donc qu’il s’agit de la nature de l’âme, écartons de notre pensée toutes les connaissances qui nous viennent du dehors par l’entremise des sens corporels, et examinons plus attentivement ce que nous avons dit, que toutes les âmes se connaissent elles-mêmes et avec certitude. En effet, est-ce l’air qui a la faculté de vivre, de se souvenir, de comprendre, de vouloir, de penser, de savoir? ou est-ce le feu, la cervelle, le sang, les atomes, ou je ne sais quel cinquième élément ajouté aux quatre autres, ou l’ensemble et l’organisation de notre corps ? c’est une question sur laquelle les opinions sont partagées, les uns adoptant celle-ci et les autres celle-là. Et cependant personne ne doute qu’il ait la faculté de vivre, de se souvenir, de comprendre, de vouloir, de penser, de savoir et de juger. Bien plus, s’il doute, il vit; s’il doute de l’origine de son doute, il se souvient; s’il doute, il comprend qu’il doute : s’il doute, il veut être certain; s’il doute, il pense; s’il doute, il sait qu’il ne sait pas; s’il doute, il juge qu’il ne doit pas croire au hasard. Quelle que soit donc d’ailleurs la matière de son doute, voilà des choses dont il ne doit pas douter; car, sans elles, il ne pourrait douter de rien.
15. Mais ces choses, ceux qui pensent que l’âme est un corps, ou l’arrangement et l’organisation du corps, veulent les voir dans le sujet, en sorte que la substance de l’âme serait, selon eux, de l’air, du feu, ou un corps quelconque, qu’ils prennent pour l’âme, tandis que l’intelligence ne serait dans ce corps que comme une qualité : sujet d’un côté, accident du sujet de l’autre ; sujet, l’âme qu’ils croient matérielle; modification du sujet, l’intelligence et toutes les facultés énumérées plus haut et dont nous avons la certitude. De cette opinion se rapproche beaucoup celle qui prétend que l’âme n’est point un corps, mais l’ensemble ou l’organisation du corps. La différence qu’il y a, c’est que ceux-là disent que l’âme est une substance; tandis que ceux-ci prétendent que l’âme est dans le sujet, c’est-à-dire dans le corps dont elle est l’ensemble ou l’organisation. Et l’intelligence, où la (481) placeront-ils les uns et les autres, sinon dans le même sujet, le corps?
16. Mais ni les uns ni les autres ne s’aperçoivent que l’âme se connaît dès lors qu’elle se cherche, comme nous l’avons montré plus haut. Or on ne peut régulièrement dire qu’une chose est connue, si on ignore quelle en est la substance. Donc, dès que l’âme se connaît, elle connaît sa substance; et si elle est certaine de son existence, elle l’est aussi de sa substance. Or, elle est certaine d’elle-même, comme nous l’avons prouvé plus haut; et elle n’est nullement certaine qu’elle soit air, feu, ou corps ou partie d’un corps. Elle n’est donc rien de cela; et l’ordre de se connaître elle-même, tend à lui donner la certitude qu’elle n’est aucune des choses dont elle est incertaine, et qu’elle ne doit tenir pour certain que d’être ce qu’elle sait certainement qu’elle est. Elle pense au feu, par exemple, à l’air, à un corps quelconque; eh bien! il ne serait pas possible qu’elle pensât à ce qu’elle est elle-même, comme elle pense à ce qu’elle n’est pas. En effet, c’est à l’aide de l’imagination qu’elle pense à toutes ces choses, au feu, à l’air, à tel et tel corps, à telle partie de corps, à la construction et à l’organisation du corps; et on ne dit pas qu’elle soit toutes ces choses, mais l’une d’elles seulement. Or, si elle était réellement l’une d’elles, elle y penserait autrement qu’elle ne pense à tout le reste, c’est-à-dire non plus à l’aide de l’imagination — comme cela arrive pour les corps absents, avec lesquels les sens ont été en contact, soit qu’il s’agisse d’eux ou de quelques similaires, — mais au moyen d’une présence intime, non imaginaire, mais réelle — car rien n’est plus présent à elle-même qu’elle-même — comme elle pense qu’elle vit, qu’elle se souvient, qu’elle comprend et qu’elle veut. Car elle sait que ces facultés sont en elle : elle ne se les imagine pas comme des choses extérieures et sensibles,, comme des objets matériels et palpables. Si elle se dépouille de ces images étrangères et ne se figure pas qu’elle soit quelque chose de ce genre, tout ce qui lui restera d’elle-même, ce sera elle-même et rien qu’elle-même.
DANS LA MÉMOIRE, L’INTELLIGENCE ET LA VOLONTÉ ON TROUVE L’ESPRIT, LA SCIENCE ET L’ACTION. LA MÉMOIRE, L’INTELLIGENCE ET LA VOLONTÉ SONT UNE SEULE CHOSE QUANT À L’ESSENCE, ET TROIS CHOSES RELATIVEMENT L’UNE À L’AUTRE.
17. Laissons donc un moment de côté les autres facultés que l’âme se reconnaît avec certitude, attachons-nous surtout à étudier ces trois choses : la mémoire, l’intelligence, la volonté. C’est par ces trois facultés en effet qu’on discerne le naturel, même chez les enfants. Plus la mémoire est facile et tenace chez un enfant, plus il a de perspicacité dans l’intelligence et d’ardeur à l’étude, plus aussi son génie promet. Mais quand il s’agit de l’instruction de quelqu’un, on ne demande plus si sa mémoire est facile et solide, ni s’il a de la pénétration dans l’esprit; mais de quoi il se souvient et ce qu’il comprend. Et comme l’estime ne se fonde pas seulement sur la science, mais aussi sur la vertu, on ne se contente pas de savoir de quoi il se souvient et ce qu’il comprend, mais aussi ce qu’il veut, et non encore avec quelle ardeur il veut, mais ce qu’il veut d’abord et jusqu’à quel point il le veut. Car on ne doit louer dans l’âme un amour ardent que quand l’objet qu’elle aime est digne d’être ardemment aimé. Quand donc on parle de ces trois choses : génie, science, usage, le premier point à examiner dans les trois, c’est ce que peut chaque homme par la mémoire, l’intelligence et la volonté. Le second, c’est ce qu’il possède. dans sa mémoire et dans son intelligence, et jusqu’où il est arrivé par l’ardeur de la volonté. En troisième lieu vient l’usage que fait la volonté, quand elle repasse ce qui est renfermé dans sa mémoire et son intelligence, soit qu’elle le rapporte à un but, soit qu’elle s’y borne et y trouve son plaisir et son repos. En effet user, c’est mettre quelque chose à la disposition de la volonté; et jouir, c’est goûter la satisfaction, non plus de l’espérance, muais de la réalité. Par conséquent quiconque jouit, use : car il met quelque chose au service de la volonté, avec la jouissance pour but; mais quiconque use, ne jouit pas, si ce qu’il met ainsi à la disposition de la volonté, n’est pas la fin qu’il se propose, mais un moyen pour atteindre un autre but.
18. Comme ces trois choses, la mémoire, (482) l’intelligence, la volonté ne sont pas trois vies, mais une seule vie, ni trois âmes, mais une seule âme; elles ne sont donc pas trois substances, mais une seule substance. En effet, la mémoire, en tant qu’elle est appelée vie, âme, substance, se prend dans le sens absolu; elle n’est proprement mémoire qu’autant qu’elle se rapporte à quelque chose. Il en faut dire autant de l’intelligence et de la volonté, qui ne s’appellent ainsi que dans un sens relatif. Mais chacune d’elle est vie, âme, essence, considérée en elle-même et dans le sens absolu. Ces trois choses sont donc une seule chose par le fait, qu’elles sont une seule vie, une seule âme, une seule essence; et chaque fois qu’on nomme l’une d’elles en la prenant en elle-même, on lui donne un nom singulier et non pluriel, même quand elle est réunie aux autres. Mais elles sont trois choses, quand on les considère dans leurs rapports mutuels; et si elles n’étaient pas égales, non-seulement l’une vis-à-vis de l’autre, mais chacune vis-à-vis de toutes, elles ne se contiendraient évidemment pas mutuellement. Or, non-seulement, une contient l’autre, mais une les contient toutes. En effet, je me souviens que j’ai la mémoire, l’intelligence et la volonté; je comprends que je comprends, que je veux et que je me souviens; je veux vouloir, me souvenir et comprendre; et je me souviens à la fois de toute ma mémoire, de toute mon intelligence et de toute ma volonté. Car les souvenirs que je ne me rappelle pas, ne sont plus dans ma mémoire. Or, rien n’est autant dans ma mémoire que ma mémoire même. Je me souviens donc de toute ma mémoire. De même je sais que je comprends tout ce que je comprends, et je sais que je veux tout ce que je veux. Or je me souviens de tout ce que je sais. Je me souviens donc de toute mon intelligence et de toute ma volonté. Egalement quand je comprends ces trois choses, je les comprends tout entières. Car si je ne comprends pas quelque chose d’intelligible, c’est que je l’ignore. Or, ce que j’ignore et ne me rappelle pas, je ne le veux pas. Donc s’il est quelque chose d’intelligible que je ne comprenne pas, je ne puis m’en souvenir ni le vouloir. Donc je comprends tout objet intelligible, dont je me souviens et que je veux. Car ma volonté embrasse toute mon intelligence et toute ma mémoire, puisque j’use de tout ce que je comprends et de tout ce que je me rappelle. Donc puisque chacune de ces facultés comprend toutes les autres, chacune d’elles est égale à chacune en particulier et à toutes ensemble; et par conséquent les trois sont une seule vie, une seule âme et une seule essence.
L’ÂME EST L’IMAGE DE LA TRINITÉ DANS SA MÉMOIRE, SON INTELLIGENCE ET SA VOLONTÉ.
19. Faut-il enfin monter maintenant, autant que le permettront nos forces, à cette souveraine et sublime essence dont l’âme de l’homme est l’image imparfaite, il est vrai, mais enfin l’image? Ou bien faut-il encore faire ressortir plus visiblement ces trois facultés de l’âme, au moyen des objets extérieurs perçus par les sens, instruments passagers des impressions matérielles? En étudiant l’âme dans sa mémoire, son intelligence et sa volonté, nous avons trouvé que puisqu’elle embrasse toujours sa propre connaissance et sa propre volonté, elle embrasse en même temps sa mémoire, son intelligence et son amour, bien qu’elle ne se croie pas toujours dégagée d’éléments étrangers et que, par là, il soit difficile de bien distinguer la mémoire et l’intelligence qu’elle a d’elle-même. En effet, il semble que ce ne soit pas là deux facultés, mais une seule sous deux noms différents comme on le voit dans le cas où elles sont réunies sans que l’une précède l’autre d’un seul instant. Et l’amour non plus n’est pas toujours senti quand le besoin ne le trahit pas, parce que son objet est toujours présent. Toutefois ces difficultés pourront s’éclaircir, même pour les moins intelligents, quand nous traiterons de l’action du temps sur l’âme, des accidents passagers qu’elle éprouve, alors qu’elle se rappelle ce qu’elle ne se rappelait pas, qu’elle voit ce qu’elle ne voyait pas et qu’elle aime ce qu’elle n’aimait pas auparavant. Mais cette dissertation demande d’autres préliminaires, d’après le plan adopté pour cet ouvrage. (483)
LIVRE ONZIÈME : LA TRINITÉ DANS L’HOMME.
On retrouve une image de la Trinité même dans l’homme extérieur; d’abord dans ce qui se voit au dehors, à savoir : dans le corps qui est vu, dans l’image qu’il imprime dans l’œil, et dans la volonté qui les relie l’un à l’autre. Toutefois ces trois choses ne sont point égales entre elles, ni d’une même substance. De plus dans l’âme elle-même , d’après les sensations qui lui viennent du dehors, on trouve une autre trinité qui s’est comme introduite chez elle, pu, si l’on veut, trois choses d’une même substance: l’imagination du corps qui est dans la mémoire, puis l’information quand la pensée tourne là son attention, et enfin la volonté qui les unit : trinité que nous rattachons à l’homme extérieur, parce qu’elle provient des corps extérieurs et sensibles.
LIVRE ONZIÈME : LA TRINITÉ DANS L’HOMME.
IL Y A MÊME DANS L’HOMME EXTÉRIEUR UN VESTIGE DE LA TRINITÉ.
IL Y A DANS LA VISION UNE SORTE DE TRINITÉ. ÉCLAIRCISSEMENT PAR UN EXEMPLE.
COMMENT IL FAUT ENTENDRE LE REPOS ET LE TERME DE LA VOLONTÉ DANS LA VISION.
AUTRE TRINITÉ DANS LA MÉMOIRE.
LA FORME EST ENGENDRÉE PAR LA FORME.
L’IMAGINATION AJOUTE AUX OBJETS QU’ELLE N’A PAS VUS CE QU’ELLE A VU DANS D’AUTRES.
IL Y A MÊME DANS L’HOMME EXTÉRIEUR UN VESTIGE DE LA TRINITÉ.
1. Personne ne doute que l’homme extérieur soit doué de la sensibilité du corps, comme l’homme intérieur l’est de l’intelligence. Cherchons donc, autant que nous le pouvons, à trouver un vestige quelconque de la Trinité dans l’homme extérieur, bien que ce ne soit pas en cela qu’il est l’image de la Trinité. L’Apôtre s’est clairement exprimé là-dessus, quand il déclare que l’homme intérieur doit se renouveler dans la connaissance de Dieu (Col., III, 10 ), selon l’image de Celui qui l’a créé et quand il dit ailleurs: « Bien qu’en nous l’homme extérieur se détruise, cependant l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (II Cor., IV, 16 ) ». Cherchons donc dans cet homme qui se détruit quelque image de la Trinité, sinon plus exacte, du moins plus aisée à distinguer. Car ce n’est pas sans raison qu’on lui donne le nom d’homme, puisqu’il a quelque ressemblance avec l’homme intérieur. Et à raison même de notre condition d’hommes mortels et charnels, il nous est plus facile de traiter des choses visibles que des choses invisibles, puisqu’elles nous sont plus familières, les unes étant extérieures, les autres intérieures, les unes étant sensibles pour le corps, les autres accessibles seulement à l’intelligence. Or, nous ne sommes pas des âmes sensibles, c’est-à-dire matérielles, mais douées d’intelligence parce que nous sommes vie. Néanmoins, comme je l’ai dit, nous contractons une telle familiarité avec les corps, que notre attention se reporte vers eux en dehors avec une étonnante facilité; et que, quand elle s’est arrachée aux incertitudes du monde matériel, pour retrouver dans l’esprit des notions plus certaines et plus fermes, elle se rejette vers les objets sensibles et cherche son repos là même où elle a puisé sa faiblesse, Il faut avoir égard à cette infirmité; par conséquent, si nous voulons discerner plus exactement et faire mieux ressortir les choses Intérieures et spirituelles , empruntons nos exemples et nos comparaisons aux choses extérieures et matérielles.
L’homme extérieur et doué du sens corporel sent donc les corps. Or ce sens se subdivise, comme chacun le sait, en cinq parties la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût et le toucher. Il serait long d’interroger ces cinq sens sur la question qui nous occupe; mais cela n’est pas nécessaire, car l’un parlera pour tous. Invoquons donc de préférence le témoignage de nos yeux. C’est en effet le sens corporel le plus parfait et le plus rapproché, sauf la différence du genre, de la vue intellectuelle.
IL Y A DANS LA VISION UNE SORTE DE TRINITÉ. ÉCLAIRCISSEMENT PAR UN EXEMPLE.
1. Quand nous voyons un corps, il y a trois choses très-faciles à reconnaître et à distinguer. La première, c’est l’objet même que nous voyons, soit pierre, ou flamme, ou toute autre chose visible aux yeux : objet qui pouvait exister avant même d’être vu. La seconde, c’est la vision ,qui n’existait pas avant que l’objet frappât notre sens. En troisième lieu, ce qui arrête le sens des yeux sur l’objet en vue tant qu’il est en vue, c’est-à-dire l’attention de l’âme. Et non - seulement ces trois choses sont distinctes, mais elles sont de nature différente. D’abord la nature de ce corps visible est très-différente de celle du sens de l’oeil, par lequel la vision a lieu par rencontre. Et la vision elle-même, qu’est-ce autre chose (485) que la sensation déterminée par le corps qui est senti? Bien qu’elle n’existe pas, si on soustrait l’objet, et qu’il ne puisse y avoir vision sans un corps visible; cependant le corps qui détermine par son aspect la sensation des yeux, et la forme même qu’il imprime au sens et qu’on appelle vision, ne sont nullement de la même substance. En effet, le corps vu, est, de sa nature, divisible; tandis que le sens qui existait déjà dans l’être animé avant de voir ce qu’il pouvait voir dès qu’un corps visible s’offrirait à lui, ou si l’on veut, la vision qui se forme dans le sens d’après le corps visible, quand il est présent et qu’on le voit; que ce sens ou cette vision, dis-je, c’est-à-dire la sensation provenant du dehors, appartient à la nature de l’être animé, fort différente du corps qui occasionne en nous la sensation par son aspect: sensation qui ne produit pas le sens, mais la vision. Car si le sens n’existait pas en nous, même avant la présence d’un objet sensible, nous ressemblerions aux aveugles, puisque nous ne voyons rien dans les ténèbres ni les yeux fermés. Mais la différence qu’il y a entre les aveugles et nous, c’est que, même quand nous ne voyons pas, nous avons la faculté de voir, ce qu’on nomme sens ; faculté qu’ils n’ont pas, et c’est pourquoi on les appelle aveugles. Ensuite cette attention de l’âme qui arrête le sens sur l’objet que nous voyons et les unit tous les deux, ne diffère pas seulement de cet objet visible, puisqu’elle est esprit et qu’il est corps; mais elle diffère même du sens et de la vision, parce qu’elle appartient à l’âme seule, tandis que le sens de la vue n’est appelé sens du corps que parce que les yeux sont des organes du corps. Et bien qu’un cadavre ne sente pas, cependant l’âme unie au corps sent par l’instrument du corps, et c’est cet instrument qui s’appelle sens, Ce sens peut être intercepté et détruit par la lésion du corps, ce qui arrive quand on est aveuglé, l’âme reste la même mais, par la perte des yeux, son attention n’a plus à sa disposition le sens corporel pour atteindre au dehors l’objet visible, et y fixer sa vue; et, néanmoins, par ses efforts, elle fait assez voir que, malgré la privation du sens corporel, elle n’a pu périr ni diminuer. En effet, le désir de voir subsiste tout entier, soit qu’il puisse, soit qu’il ne puisse pas être satisfait.
Ainsi donc ces trois choses : le corps visible, la vision même, et l’intention qui les unit l’un à l’autre, sont très-faciles à distinguer, non seulement par leur caractère particulier, mais par la différence de leurs natures.
3. Quoique le sens ne procède pas du corps visible, mais du corps de l’être animé qui sent -et auquel l’âme accommode son action d’une manière merveilleuse, cependant c’est du corps visible que la vision est engendrée, c’est-à-dire que le sens est formé; non-seulement le sens qui subsiste tout entier même dans les ténèbres, tant qu’on a des yeux, mais encore le sens informé qui s’appelle vision. La vision est donc engendrée par l’objet visible, mais non par lui seul; car il faut un être pour voir. La vision est donc engendrée par l’objet visible et par l’être voyant; de telle sorte cependant que le sens des yeux, l’attention qui considère et se fixe, appartiennent au voyant; que « l’information » du sens, qu’on appelle vision, soit imprimée uniquement par l’objet qui est vu, c’est-à-dire par quelque chose de visible; et que cette vision supprimée, la forme imprimée au sens par la présence de l’objet disparaisse, tandis que le sens qui existait avant de rien voir, subsiste; de même que la trace d’un corps dans l’eau subsiste tant que le corps est présent, et disparaît avec lui, quoique l’eau qui existait avant de recevoir l’image de ce corps, ne disparaisse pas pour autant.
Nous ne pouvons donc-pas dire que l’objet visible engendre le sens: cependant il engendre sa propre forme ou ressemblance, qui a lieu dans le sens, quand nous voyons et sentons quelque chose. Mais la forme du corps que nous voyons, et la forme qui résulte de celle-là dans le sens de celui qui voit, nous ne les discernons pas par le même Sens; leur union est si étroite qu’il n’y a pas moyen de les distinguer. Mais la raison nous dit que nous n’aurions pas pu sentir s’il ne s’était formé dans notre sens quelque image du corps aperçu. En effet, quand on imprime un cachet sur la cire, l’empreinte n’en existe pas moins, quoiqu’on ne la distingue que quand la séparation a eu lieu. Mais comme après la séparation, l’empreinte reste sur la cire de manière à être visible, on n’a pas de peine à croire que la forme était déjà imprimée avant que le cachet fût séparé de la cire. Mais si l’on apposait ce cachet sur un corps liquide, son empreinte disparaîtrait dès qu’il serait ôté; (485) néanmoins la raison saurait comprendre qu’avant la séparation, le liquide portait l’empreinte de l’anneau, distincte de la forme de l’anneau même; d’où il est résulté que l’une disparaissant avec la pression de l’anneau, celle de l’anneau lui-même, principe de l’autre, est restée. Ainsi, de ce que l’oeil n’a plus l’impression du corps, dès que ce corps cesse d’être vu, il n’en faut pas conclure qu’il ne l’avait pas quand le corps était présent. Voilà pourquoi il est très-difficile de persuader ‘aux esprits peu intelligents que l’image d’une chose visible se forme dans notre sens, tant que nous la voyons, et que cette forme même est ha vision.
4. Mais ce travail de l’esprit sera moins pénible, si l’on fait attention à ce que je vais dire. Ordinairement quand nous avons tenu quelque temps nos yeux fixés sur un flambeau et que nous les fermons ensuite, nous semblons voir des couleurs brillantes qui varient et alternent les unes avec les autres ; elles diminuent insensiblement jusqu’à ce qu’elles s’éteignent tout à fait. Eh bien ! il faut reconnaître là les vertus de la forme qui s’était imprimée dans le sens au moment où les yeux voyaient le corps brillant: restes qui varient en cessant peu à peu et pour ainsi dire graduellement. En effet, si par hasard nous avions regardé par des fenêtres, leurs barreaux nous apparaissaient à travers ces couleurs : preuve que l’impression de notre sens était produite par l’aspect de l’objet. Cette impression existait donc déjà quand nous voyions, elle était même plus claire et plus nette; mais elle était tellement unie à la forme de la chose que nous voyions, qu’il n’était pas possible de l’en discerner c’était la vision. Bien plus, quand la flamme d’une lanterne est comme doublée par la scintillation des rayons de l’oeil, il se forme deux visions, bien qu’il n’y ait qu’un seul objet vu. C’est que les mêmes rayons partant isolément de chaque oeil sont affectés individuellement, parce qu’ils ne peuvent plusse réunir pour aller de pair se fixer sur le même corps, de manière à ne former qu’un seul coup d’oeil. Aussi en fermant un oeil nous ne - verrons plus deux flammes, mais une seule, comme il n’y en a réellement qu’une. Mais pourquoi, l’oeil gauche étant fermé, l’oeil droit cesse-t-il de voir ce qu’il voyait, et, l’oeil droit étant clos, l’image qui apparaissait à l’oeil gauche, s’efface-t-elle? c’est une question qui serait longue à traiter et qu’il n’est pas nécessaire de discuter pour le moment. Qu’il nous suffise de dire pour le sujet qui nous occupe, que s’il ne s’était pas formé dans notre sens une image parfaitement semblable à l’objet aperçu, nos yeux ne verraient pas une double apparence de flamme, pour avoir adopté une manière de regarder qui empêche le concours des deux rayons. En effet, de quelque manière qu’un oeil puisse être dirigé, impressionné, tourné obliquement, il ne lui est pas possible de voir double un objet unique, si l’autre est fermé.
5. Cela posé, souvenons-nous de quelle manière une sorte d’unité résulte de ces trois choses de nature différente, je veux dire: l’espèce du corps soumis au regard; l’impression qu’il produit dans le sens, et qui est la vision ou l’information du sens; puis la volonté de l’âme qui applique le sens à l’objet sensible et y fixe la vision elle-même. La première des trois, c’est-à-dire la chose visible, n’appartient pas à la nature animée, à moins que nous ne voyions notre corps. La seconde y appartient en ce sens qu’elle se passe dans le corps, et par l’entremise du corps, dans l’âme: elle a lieu en effet dans le sens, lequel ne peut exister sans le corps et sans l’âme. La troisième appartient à l’âme seule, puisque c’est sa volonté. Malgré la différence de substance, ces trois choses forment une telle unité, que les deux premières peuvent à peine être discernées parle jugement de la raison: j’entends parler de l’apparence du corps soumis au regard, et de l’image qui s’en fait dans le sens, c’est-à-dire de la vision. Et ha volonté a une telle puissance pour les unir qu’elle applique le sens qui doit être informé à l’objet qui est vu, et l’y maintient quand il est formé. Et si elle est tellement violente qu’on puisse l’appeler amour, cupidité, passion, elle affecte vivement tout le reste du corps de l’être animé, et s’assimile une espèce ou une couleur étrangère, à moins qu’elle ne rencontre quelque résistance dans une matière trop inerte ou trop dure. Ainsi on peut voir le corps du caméléon revêtir avec la plus grande facilité les couleurs qu’il a sous les yeux. Chez les autres animaux, où le corps ne se prête pas aussi aisément à ces sortes de changements, souvent les fruits trahissent les caprices des mères, les objets qui les ont le plus charmées; car plus les embryons sont tendres et susceptibles d’impressions pour ainsi dire, plus ils sont (486) souples et dociles à subir la volonté de l’âme de la mère et l’impression qu’a laissée dans son imagination l’aspect du corps qu’elle a contemplé avec passion. On en pourrait citer de nombreux exemples; mais il suffit de rappeler, d’après le témoignage de nos infaillibles Ecritures, ce que fit Jacob pour obtenir des agneaux et des chevreaux de diverses couleurs, en plaçant dans un abreuvoir des baguettes bigarrées, pour frapper les yeux des mères qui s’y désaltéraient au moment de la conception (Gen., XXX, 37-41 ).
IL SE FORME DANS LA PENSÉE UNE TRINITÉ DE LA MÉMOIRE, DE LA VISION INTÉRIEURE ET DE LA VOLONTÉ QUI LES UNIT.
6. Mais l’âme raisonnable se dégrade en vivant selon la trinité de l’homme extérieur, c’est-à-dire quand elle applique aux choses du dehors qui forment le sens corporel, non une volonté droite qui les- ramène à un but utile, mais une passion honteuse qui l’attache à un objet. Car même en l’absence de l’objet sensible, il en reste dans la mémoire une ressemblance où la volonté fixe de nouveau son regard pour en prendre la forme intérieurement, comme le sens extérieur la prenait en présence de l’objet lui-même. C’est ainsi que la trinité se forme de la mémoire, de la vision intérieure, et de la volonté qui les unit. Et c’est de la réunion de ces trois choses en une, que la pensée a pris son nom, cogitatio a coactu. Mais dès lors elles ne sont plus de substance différente. En effet, là il n’y a plus de corps sensible différent de la nature animée, ni sens du corps informé pour produire la vision, ni volonté agissant pour appliquer le sens à informer sur l’objet sensible et l’y fixer ensuite; mais à la place de cette espèce de corps qui était senti extérieurement, succède la mémoire qui conserve l’image dont l’âme s’est pénétrée par l’entremise du sens corporel; et au lieu de cette vision qui avait lieu au dehors quand le sens était informé par le corps extérieur, il reste dedans une vision semblable, alors que la vue de l’âme se forme sur le souvenir de la mémoire et qu’elle pense à des corps absents. Et de même que la volonté appliquait au dehors le sens à informer sur le corps présent et les unissait, ainsi elle tourne le regard de l’âme vers la mémoire pour qu’il se forme d’après ce que celle-ci a retenu, et qu’ainsi une vision semblable se reproduise dans la pensée.
Or, comme la raison distinguait entre le corps visible qui formait le sens corporel, et la ressemblance de ce corps qui avait lieu dans le sens informé et d’où résultait la vision
— deux choses tellement unies qu’on eût pu, sans cela, les confondre — ; de même, quand l’âme pense à l’espèce de corps qu’elle a vu; sou imagination formée de la ressemblance du corps conservée par la mémoire et de celle qui en naît dans le regard de l’âme qui se souvient, paraît cependant tellement une, tellement simple, que ses deux éléments ne peuvent être distingués que par un jugement de la raison, laquelle nous fait comprendre qu’autre chose est ce que la mémoire retient, même quand la pensée en vient d’ailleurs, et autre chose ce qui se passe quand nous nous rappelons, c’est-à-dire quand nous revenons à notre mémoire et y retrouvons la même apparence. Si celle-ci n’y était plus, nous dirions que nous avons oublié de manière à ne pouvoir plus nous souvenir. D’autre part, si le regard de celui qui se souvient n’était pas formé de ce qui existe dans la mémoire, il n’y aurait plus vision dans la pensée; mais l’union des deux, c’est-à-dire de ce que la mémoire retient, et de ce qui en résulte pour former le regard de la pensée, et leur parfaite ressemblance, ont qu’on croit n’y voir qu’une seule et même chose. Puis, quand le regard de la pensée s’est détourné et a cessé de voir ce qu’il voyait dans la mémoire, il ne reste plus rien de la forme qui s’était imprimée en lui; et il en prendra une autre, en se tournant ailleurs, pour former une autre pensée. Cependant la mémoire conserve ce qu’il y a laissé, afin qu’il puisse s’y tourner encore quand le souvenir nous en reviendra, s’y former de nouveau et ne faire plus qu’un avec l’objet même dont il est formé.
COMMENT SE FAIT CETTE UNITÉ.
7. Mais si la volonté, qui porte et reporte de tout côté le regard à informer et l’unit à son objet quand il est formé, si la volonté, dis-je, se concentre tout entière dans l’image intérieure, détourne entièrement le regard de l’esprit des corps qui environnent les sens et des sens eux-mêmes, et s’attache (487) uniquement à l’image aperçue au dedans la ressemblance du corps, tirée de la mémoire est telle, qu’il n’est pas même possible à la raison de distinguer si c’est le corps lui-même qu’on voit ou sa figure imaginaire. En effet, il arrive parfois que des hommes, séduits ou effrayés pour avoir trop pensé à des choses visibles, prononcent subitement des paroles telles qu’ils en prononceraient s’ils faisaient telle action ou éprouvaient telle impression. Je me souviens même d’avoir ouï dire à un homme qu’il se représentait si vivement, si réellement par la pensée un corps de femme, qu’il croyait s’unir à elle charnellement et en éprouvait les conséquences. Tant l’âme a d’empire sur son corps! Tant la manière dont un vêtement va à celui qui le porte, offre de facilité pour le retourner ou en changer la qualité!
Les jeux de l’imagination pendant le sommeil appartiennent encore à ce genre d’affection. Toutefois il importe de savoir si, quand l’attention de l’âme est forcément entraînée vers les images qui lui viennent ou de la mémoire, ou de quelque puissance occulte par certaines ingérences spirituelles d’une substance également spirituelle; de savoir, dis-je, si cela arrive lorsque les sens corporels sont assoupis, comme dans le sommeil par exemple, ou lorsqu’ils sont dans un état de perturbation organique, comme dans la folie, ou arrachés en quelque sorte à eux-mêmes, comme les devins et les prophètes; ou bien, si, comme cela arrive parfois à l’homme bien portant et éveillé, la volonté, s’emparant d’une pensée, s’arrache à l’empire des sens, et forme elle-même le regard de l’âme par différentes images de choses sensibles, comme- si ces choses étaient réellement soumises aux sens. Or, ces impressions d’images n’ont jas lieu seulement quand la volonté est portée là par le désir; mais encore quand l’âme est entraînée à considérer ces objets pour les éviter et se tenir en garde. D’où il suit que ce n’est pas seulement le désir, mais aussi la crainte, qui porte le sens vers les choses sensibles, ou le regard de l’âme vers les images des choses sensibles. Par conséquent, plus la crainte ou le désir sont violents, plus le regard est vif, soit dans l’oeil qui voit un corps présent, soit dans l’âme qui pense d’après l’image fixée dans la mémoire. Ainsi ce qu’est la présence d’un corps au sens corporel, la ressemblance du corps gravée dans la mémoire l’est au regard de l’âme; ce qu’est la vision de l’oeil à l’espèce de corps dont elle est formée, la vision de la pensée l’est à l’image du corps, fixée dans la mémoire, de laquelle se forme le regard de l’âme; ce qu’est l’attention de la volonté pour unir la vue du corps et la vision intérieure, former une certaine unité de trois choses, malgré la différence des natures, cette même attention de la volonté l’est pour unir l’image du corps qui est dans la mémoire, et la vision de la pensée, c’est-à-dire la forme que le regard de l’âme a prise en revenant à la mémoire; de sorte qu’ici encore il y a une certaine unité faite de trois choses, qui ne sont plus de nature diverse, mais d’une seule et même substance: parce que tout cela est intérieur, et que tout cela est une seule âme.
LA TRINITÉ DE L’HOMME EXTÉRIEUR N’EST PAS L’IMAGE DE DIEU. LA RESSEMBLANCE DE DIEU SE VOIT JUSQUE DANS LE PÉCHÉ.
8. Mais de même que quand la forme et l’apparence du corps ont disparu, la volonté ne peut reporter sur lui le sens de la vue; ainsi quand l’image conservée par la mémoire a été effacée par l’oubli, la volonté ne saurait fixer sur elle le regard de l’âme par le souvenir. Toutefois, comme l’âme a le pouvoir de se figurer non-seulement les choses oubliées, mais celles dont elle n’a jamais eu la sensation ni l’expérience, et d’augmenter, de diminuer, de changer et de modifier, à son gré celles qu’elle n’a point oubliées : souvent elle s’imagine comme réel un objet qu’elle sait ne pas être tel qu’elle le fait, ou qu’elle ne connaît pas comme tel. Ici il faut prendre garde qu’elle ne mente pour tromper, ou ne se fasse illusion à elle-même. A part ces deux inconvénients, les fantômes de l’imagination ne sauraient lui nuire; comme les choses dont elle a expérimenté la sensation et qu’elle a retenues dans la mémoire, ne lui portent aucun préjudice, si elle ne les recherche pas trop avidement quand elles lui plaisent ni ne les évite honteusement quand elles lui déplaisent. Mais quand la volonté s’y vautre avec délices, au détriment de biens meilleurs, elle devient. impure; et il est dangereux d’y penser quand elles sont présentes, et plus dangereux encore quand elles sont absentes.
C’est donc pécher et se dégrader que de vivre selon la trinité de l’homme extérieur, parce que cette trinité, quoiqu’elle imagine à l’intérieur, imagine pourtant des choses extérieures et qu’elle a pour but l’usage des choses sensibles et matérielles. En effet, personne ne pourrait user de celles-ci même convenablement, si les images des objets sensibles n’étaient conservées par la mémoire; et à moins que la partie principale de la volonté ne se maintienne dans l’intérieur et dans une région plus élevée, à moins encore que la partie qui se prête soit aux corps à l’extérieur, soit à leurs images à l’intérieur, ne rapporte à une vie meilleure et plus vraie tout ce qu’elle leur emprunte, et ne cherche son repos dans la fin même en vue de laquelle elle juge à propos de faire ces actions : que serait-ce faire, sinon ce que l’Apôtre défend de faire, quand il dit: « Ne vous conformez point à ce siècle (Rom., XII, 2. )? » Ainsi donc cette trinité n’est point l’image de Dieu : car c’est de ce qu’il y a de plus imparfait dans la création, c’est-à-dire de la créature matérielle, bien inférieure à l’âme, qu’elle se forme dans l’âme elle-même par les sens du corps. Cependant elle a quelques traits de ressemblance. Et quelle créature n’a pas, dans son genre et dans sa proportion, quelque ressemblance avec Dieu, puisque Dieu a tout fait très-bon (Eccli., XXXIX, 21 ), précisément parce qu’il est souverainement bon? Donc tout ce qui existe, en tant qu’il est bon, a une ressemblance, quoique très-imparfaite, avec le souverain bien : ressemblance juste, et bien ordonnée, si elle est conforme à la nature, mais honteuse et coupable, si elle est vicieuse. Car même dans leurs péchés, les âmes offrent encore quelque ressemblance avec Dieu, alors qu’elles usent d’une liberté orgueilleuse, déplacée, et, pour ainsi dire, servile. On n’aurait pas même pu entraîner nos premiers parents au péché, si on ne leur avait dit : « Vous serez comme des dieux (Gen., III, 5 ) ». Cependant on ne doit pas appeler image de Dieu toute créature qui a quelque ressemblance avec Dieu, mais seulement celle qui n’est inférieure qu’à lui. Celle-là seule porte véritablement son empreinte, parce qu’il n’y a pas de nature intermédiaire entre elle et lui.
9. La forme du corps est donc comme le père de cette vision, c’est-à-dire de la forme qui se reproduit dans le sens de celui qui voit, puisque c’est d’elle que celle-ci provient. Mais ce n’est point là un véritable père; et la vision n’est point un véritable fils, car elle n’en est pas uniquement engendrée, puisque, pour la former, un autre objet doit être appliqué au corps, à savoir le sens du spectateur. Voilà pourquoi se complaire là, c’est s’aliéner soi-même (Voir., I Retract., ch. XV ). Aussi la volonté qui unit cette espèce de père et cette espèce de fils est pulls spirituelle qu’eux. En effet, le corps qui est vu, n’est en aucune façon spirituel. La vision qui se forme dans le sens a quelque chose de spirituel, puisqu’elle ne peut exister sans l’âme:
elle ne l’est cependant pas entièrement, puisque le sens informé est corporel. Par conséquent, la volonté qui unit l’un à l’autre est plus spirituelle, comme je l’ai dit, et semble représenter dans cette trinité la personne du Saint-Esprit. Mais elle appartient plus au sens informé qu’à l’objet matériel qui l’informe. Car le sens de l’être animé est aussi la volonté de l’âme, et non celle de la pierre ou d’un corps visible quelconque. Elle ne procède donc point de celui-ci, comme d’un père, ni de la vision ou forme qui est dans le sens, comme d’un fils. En effet, la volonté qui a appliqué à l’objet visible le sens à informer, existait déjà avant la vision; mais elle n’y avait pas encore mis sa complaisance. Car comment se complaire en ce qu’on n’a pas encore vu? Or la complaisance, c’est la volonté en repos. Nous ne pouvons donc pas appeler la volonté fils de la vision, puisqu’elle existait avant elle; ni son père, puisque ce n’est pas de la volonté, mais de l’objet visible, que la vision est formée et produite.
COMMENT IL FAUT ENTENDRE LE REPOS ET LE TERME DE LA VOLONTÉ DANS LA VISION.
10. Nous pouvons peut-être appeler la vision terme et repos de la volonté, mais à ce point de vue seulement. Car, parce que la volonté voit quelque chose qu’elle voulait voir, il ne s’ensuit pas qu’elle ne voudra plus autre chose. Ce n’est donc pas la volonté entière de l’homme, dont le bonheur est la fin, mais un acte accidentel de la volonté voulant voir, qui a son terme dans cette vision, soit qu’elle la rapporte à autre chose, soit qu’elle (489) ne l’y rapporte pas. En effet, si elle ne rapporte pas la vision à autre chose, niais qu’elle ait simplement voulu voir, il n’est pas nécessaire de démontrer que la vision est la fin de la volonté : car la chose parle d’elle-même. Si, au contraire, elle la rapporte à autre chose, elle veut évidemment cette autre chose, et alors ce n’est plus la volonté de voir, ou tout au moins de voir ceci. C’est ainsi que quelqu’un voudra voir une cicatrice, pour prouver qu’il y a eu blessure; on veut aussi voir une fenêtre pour examiner par là les passants. Toutes ces volontés et autres de ce genre ont leurs fins propres qui se rapportent au but de cette volonté supérieure, en vertu de laquelle nous voulons vivre heureux, et parvenir à la vie qui ne se rapporte plus à autre chose, mais suffit par elle-même à l’amour.
La volonté de voir a donc la vision pour fin, et la volonté devoir telle chose a la vision de cette chose pour terme. Ainsi la volonté de voir une cicatrice atteint sa fin, c’est-à-dire la vision de la cicatrice, et ne va pas au delà; car la volonté de prouver qu’il y a eu blessure, est une autre volonté, bien qu’elle se rattache à celle-là, et ait aussi pour fin la preuve de la blessure. De même la volonté de voir une fenêtre a pour fin la vision de la fenêtre; mais il y a une autre volonté qui se rattache à elle, celle de voir les passants, et qui a pour fin la vision des passants. Or, leurs volontés sont droites et toutes se relient ensemble, si celle à laquelle elles se rapportent toutes est bonne; mais si elle est mauvaise, toutes sont mauvaises. Voilà pourquoi l’entraînement des volontés droites est comme le chemin par où l’on monte d’un pas ferme; tandis que la série des mauvaises volontés est comme le lien avec lequel le coupable sera jeté dans les ténèbres extérieures (Matt., XXII, 13 ). Heureux donc ceux qui chantent par leurs actions et leur conduite le cantique des degrés; et malheur à ceux qui traînent leurs péchés, comme une longue chaîne (Is., V, 18 )! Or, le repos de la volonté que nous appelons sa fin, peut, s’il se rapporte à autre chose, être Comparé au repos du pied dans la marche, quand on le pose à terre afin de donner à l’autre le point d’appui nécessaire pour continuer le chemin. Que si un objet plaît assez pour que la volonté s’y repose avec quelque satisfaction, ce n’est cependant pas encore là le but où l’on tend, car on le rapporte à autre chose; ce n’est pas encore la patrie du citoyen, mais le repos ou le séjour du voyageur à l’hôtellerie.
AUTRE TRINITÉ DANS LA MÉMOIRE.
11. Il y a encore une autre trinité, plus intérieure, il est vrai, que celle qui se forme dans les choses sensibles et dans les sens, mais qui cependant y prend sa source : c’est quand le regard de l’âme est formé par la mémoire, laquelle a conservé le souvenir de l’apparence du corps que nous avons senti extérieurement: apparence qui est dans la mémoire, et que nous appelons comme le père de celle qui se forme dans l’imagination; elle était dans notre mémoire même avant qu’on y pensât, comme le corps était dans l’espace, même avant qu’il occasionnât la sensation ‘où est résultée la vision. Mais, par l’effet de la pensée, de l’image conservée par la mémoire il se forme une autre image dans le regard de celui qui pense et en suite de son souvenir, et celle-ci est en quelque sorte le fils de celle que garde la mémoire. Cependant ni l’une n’est vraiment père, ni l’autre vraiment fils. En effet, le regard de l’âme formé de la mémoire, alors que notre pensée réveille des souvenirs, ne procède pas de l’apparence que nous nous souvenons d’avoir vue, puisque nous ne pourrions pas nous souvenir si nous n’avions pas vu; mais ce regard de l’âme formé par le souvenir existait déjà avant que nous eussions vu le corps dont nous nous souvenons, et à bien plus forte raison avant que nous le gravassions dans notre mémoire. Ainsi, bien que la forme qui se produit dans le regard de l’âme qui se souvient, résulte de celle qui existe dans la mémoire, cependant ce regard n’en vient pas et lui est même antérieur. Donc si l’une n’est pas vrai père, l’autre n’est pas vrai fils. Mais cette espèce de père et cette espèce de fils nous fournissent une donnée, pour découvrir plus avant et plus sûrement des choses plus intimes et plus vraies.
12. Il est d’abord plus difficile de distinguer si la volonté qui unit la vision à la mémoire est père ou fils de l’une des deux; et ce qui augmente la difficulté, c’est l’égalité et la similitude de nature et de substance. En effet, il n’en est pas ici comme dans l’autre cas, où il était facile, comme nous l’avons assez prouvé, de discerner le sens informé du corps sensible, (490) et la volonté, de l’une et l’autre, ou la différence des trois natures. Bien que la trinité dont il s’agit maintenant soit introduite du dehors dans l’âme, cependant elle s’opère à l’intérieur et n’est pas d’une autre nature qpe l’âme elle-même. Comment donc peut-on démontrer que la volonté n’est pas en quelque façon le père ou le fils, soit de la ressemblance corporelle qui est contenue dans la mémoire, soit de celle qui en est formée quand nous avons un souvenir, puisqu’elle les unit tellement par la pensée qu’elles semblent ne faire qu’un et ne peuvent être discernées que par la raison ? Tout d’abord il faut voir qu’il ne peut y avoir volonté de se souvenir, si les replis de la mémoire ne contiennent, ou en totalité ou en partie, ce dont nous voulons nous souvenir. En effet, on ne saurait vouloir se rappeler une chose oubliée en tout sens et complètement, puisqu’il faut déjà se souvenir que ce dont on veut se souvenir est ou a été dans la mémoire. Par exemple, si je veux me rappeler ce que nous avons mangé hier à souper, je me souviens ou de mon souper, ou de quelque circonstance qui s’y rattache, tout au moins du jour d’hier, de la partie du jour où l’on soupe d’ordinaire, et de ce que c’est que souper. Si je ne me rappelais rien de ce genre, je ne pourrais vouloir me rappeler ce que j’ai mangé hier à souper: d’où il faut conclure que la volonté de se souvenir procède des choses renfermées dans la mémoire, et en outre de celles qui en sont tirées par le souvenir, c’est-à-dire par l’union, qui s’opère entre l’objet que nous nous rappelons et la vision qui en est résultée dans le regard de la pensée, au moment où nous nous sommes souvenus. Mais la volonté elle-même qui opère cette union, exige aussi quelque autre chose qui est comme voisin et contigu k celui qui se souvient. Il y a donc autant de trinités de cette espèce qu’il y a de souvenirs, parce qu’il n’y a pas de souvenir où ne se rencontre ces trois choses: l’objet caché dans la mémoire même avant qu’on y pense; ce qui se forme dans la pensée quand cet objet est vu, et la volonté qui les unit l’un à l’autre, les complète et ne fait, elle troisième, qu’un tout avec eux. Ou bien serait-ce qu’une trinité de cette espèce consisterait en ceci : que nous appellerions généralement unité tout ce que la mémoire renferme d’images corporelles, unité encore la vision générale de l’âme exerçant sur ces objets sa pensée et ses souvenirs, puis, que la volonté intervenant, une troisième, pour joindre ensemble ces deux unités, les trois choses réunies ne formeraient qu’un seul tout?
DIVERSES MANIÈRES DE PENSER.
Mais comme le regard de l’âme ne saurait embrasser d’un seul coup d’oeil tout ce que contient la mémoire, les trinités des pensées alternent et se succèdent, d’où résulte cette trinité indéfiniment multiple, mais non infinie, tant qu’on ne s’élève pas au-dessus de la somme des choses renfermées dans la mémoire. En effet, s’il était possible d’additionner toutes les sensations que l’on a éprouvées depuis que l’on est en relation avec le monde matériel, voire même celles que l’on a oubliées, la quantité en serait certainement fixe et limitée, quoique innombrable. Nous donnons le nom d’innombrable, non-seulement à l’infini, mais à toute quantité finie qui excède nos calculs.
13. Mais voici en quoi on peut voir plus clairement que ce qui est caché dans la mémoire n’est pas ce qui se reproduit dans la pensée de celui qui se souvient, bien que ces deux choses soient tellement -unies qu’elles semblent n’en faire qu’une: c’est que, en fait d’images corporelles, notre mémoire est limitée au nombre, à l’étendue, à la qualité des sensations éprouvées : car l’âme ne les grave dans sa mémoire que d’après la réalité; tandis que les visions de la pensée occasionnées par ce que la mémoire contient, se multiplient et varient sans nombre et sans fin. Ainsi je ne me souviens que d’un soleil, parce que, en réalité, je n’ai pu en voir qu’un; mais, si je le veux, j’en imaginerai deux, trois, autant qu’il me plaira; et cette vision multiple de ma pensée est formée de cette même mémoire qui ne se rappelle qu’un soleil. Et ma mémoire se limite à ce que j’ai vu. En effet, si je me souviens d’un soleil plus grand ou plus petit que celui que j’ai vu, je ne me souviens pas de ce que j’ai vu, par conséquent je ne me souviens pas. Mais comme je me souviens, je ne me souviens que dans la proportion où j’ai vu, et néanmoins je peux à volonté me figurer ce soleil plus grand ou plus petit. Je me souviens donc de lui comme je l’ai vu; mais je me le figure à mon gré, (491) traçant sa course, s’arrêtant où il me plaît, venant d’où je veux et se dirigeant où cela me fait plaisir. Je puis même me le figurer carré, bien que ma mémoire le dise rond; je puis lui donner toute sorte de couleurs, bien que je ne l’aie jamais vu vert, et que par conséquent, je ne puisse me souvenir de l’avoir vu tel. Or, ce que je dis du soleil s’applique à toute autre chose. Mais comme ces formes de choses sont corporelles et sensibles, l’âme se trompe quand elle les croit au dehors telles qu’elle se les figure au dedans d’elle, soit qu’elles aient cessé d’être alors que la mémoire les retient encore, soit qu’elles existent autrement que nous nous les figurons, non plus en vertu de la mémoire, mais par le jeu de l’imagination.
14. Du reste, nous croyons très-souvent des choses vraies sur la parole de ceux qui nous racontent ce qu’ils ont éprouvé par les sens. Quand nous y pensons d’après ce qu’on nous dit, il ne paraît pas que la vue de l’âme se tourne vers la mémoire, pour y former la vision. Ce n’est pas non plus en vertu de nos souvenirs, mais sur le récit d’un autre, que nous y pensons. Il semblerait donc qu’on ne retrouve pas ici cette trinité qui se forme quand l’image cachée dans la mémoire et la vision produite par le souvenir sont unies par un tiers, la volonté. En effet, quand on raconte, ce n’est pas ce qui était caché dans une mémoire, mais ce que j’entends, qui éveille nia pensée. Ici je ne parle pas des mots mêmes, ne voulant pas revenir sur cette trinité qui se forme au dehors dans les choses sensibles et dans les sens. Mais je pense aux espèces de corps que le narrateur indique par des paroles et par des sons, et j’y pense, non à l’aide de ma mémoire, mais sur ce que j’entends dire.
Néanmoins, si nous y regardons de près, ici encore on ne sort pas des limites de la mémoire. En effet, je ne comprendrais pas même le narrateur, si ce qu’il dit, si les phrases qu’il forme frappaient pour la première fois mes oreilles et que je ne me souvinsse pas de chaque chose en général. Par exemple, celui qui me raconte qu’il a vu une montagne dépouillée de forêts et couverte d’oliviers, parle à un homme qui se souvient de formes de montagnes, de forêts, d’oliviers et qui, s’il les avait oubliées, ne saurait ce que l’on dit et ne pourrait en aucune façon y fixer sa pensée. Ainsi donc, quiconque pense à des objets matériels, soit qu’il se les imagine, soit-qu’il entende ou lise un récit même de choses passées, recourt nécessairement à sa mémoire et y trouve le mode et la mesure de toutes les formes qu’il voit par le regard de la pensée. Car il est absolument impossible de penser à une couleur ou à une forme de corps qu’on n’a jamais vue, à un son qu’on n’a jamais entendu, à une saveur qu’on n’a jamais goûtée, à une odeur qu’on n’a jamais respirée, au contact d’un corps qu’on n’a jamais touché. Et s’il est vrai qu’on ne peut penser à rien de corporel qu’autant qu’on en a eu la sensation, précisément parce qu’on ne peut se souvenir d’un objet matériel et qui n’a pas frappé les sens, il s’ensuit que la pensée dépend de la mémoire, comme la sensation dépend du corps. En effet, le sens reçoit la forme du corps même que nous sentons, la mémoire la reçoit du sens, et le regard de la pensée l’emprunte de la mémoire.
15. Or, comme la volonté unit le sens au corps, ainsi elle unit la mémoire au sens, et le regard de la pensée à la mémoire. Et cette même volonté qui rapproche ces choses et les unit, les détache aussi et les sépare. Par un. simple mouvement du corps elle sépare le sens de l’objet qui l’impressionne, ou pour éviter la sensation ou pour la faire cesser. C’est ainsi que nous détournons nos yeux d’un objet que nous ne voulons pas voir, ou que nous les fermons. Et ainsi des oreilles pour les sons, ou des narines pour les odeurs. Pour ce qui regarde le toucher, ou nous éloignons le corps que nous ne voulons pas toucher, ou, si nous le touchions déjà, nous l’écartons ou le repoussons. C’est ainsi que la volonté empêche, par un mouvement corporel, l’union des sens du corps aux objets sensibles. Elle fait cela autant qu’elle le peut ; car quand, en agissant de la sorte, elle éprouve quelque difficulté par suite de notre malheureuse condition d’esclaves mortels, il en résulte une souffrance contre laquelle il ne lui reste qu’une ressource, la patience. Quant à la mémoire, la volonté la détourne des sens lorsque, se portant elle-même d’un autre côté, elle ne la laisse pas s’appliquer aux choses présentes. Phénomène facile à remarquer, quand, par exemple, ayant l’esprit occupé ailleurs, nous semblons ne pas entendre celui qui parle devant nous. Or, cette apparence est fausse: nous avons bien entendu, mais nous ne nous souvenons pas, parce que (492) le consentement de la volonté, qui grave ordinairement les choses dans la mémoire, était de temps en temps devenu étranger aux mots qui s’introduisaient dans le sens de l’ouïe. il serait plus vrai, en ce cas, de dire : Je ne me souviens pas, que de dire: Je n’ai pas entendu. Car il en est de même pour la lecture; il m’est très-souvent arrivé, après avoir lu une page ou une lettre, de ne pas savoir ce que j’avais lu et de recommencer. La volonté ayant tourné son attention ailleurs, la mémoire ne s’est pas appliquée au sens du corps, comme le sens lui-même était appliqué aux lettres. C’est ainsi que ceux qui marchent, si leur volonté se porte ailleurs, ne savent par où ils ont passé; pourtant, s’ils ne l’avaient pas vu, ils n’eussent pas marché, ou ils eussent marché avec plus de précaution et à tâtons, surtout s’il se fût agi de traverser des lieux inconnus. Mais comme ils marchaient sans difficulté, c’est qu’ils ont certainement vu: toutefois leur mémoire n’étant pas unie au sens des yeux, comme le sens des yeux l’était aux lieux par où ils passaient, ils ne peuvent en aucune façon se souvenir de ce qu’ils ont vu il n’y a qu’un instant. Or vouloir détourner le regard de l’âme de ce qui est dans la mémoire, c’est simplement ne pas y penser.
LA FORME EST ENGENDRÉE PAR LA FORME.
16. Dans cette série qui commence à la forme du corps pour finir à celle qui se trouve dans le regard de la pensée, nous trouvons quatre formes qui sont nées graduellement l’une de l’autre : la seconde de la première, la troisième de la seconde, la quatrième de la troisième. En effet, de la forme du corps qui est vu, naît la forme qui existe dans le sens de celui qui voit; de celle-ci vient celle qui est dans la mémoire, et celle qui est dans la mémoire, produit celle qui naît dans le regard de la pensée. Ainsi la volonté unit trois fois une sorte de père avec son fils : d’abord la forme du corps avec celle que celle-ci engendre dans le sens corporel; puis cette seconde avec celle qui se produit dans la mémoire; puis cette troisième avec celle qui en naît dans le regard de la pensée. Mais l’union moyenne, qui est la seconde, quoique plus voisine de la première, ne lui est pas aussi semblable que la troisième. Car il y a deux visions: une de celui qui sent, l’autre de celui qui pense; mais pour qu’il puisse y avoir vision de pensée, il faut que, de la vision de sensation, il se forme dans la mémoire quelque chose de semblable, où le regard de l’âme puisse se tourner par la pensée, comme le regard des yeux se tourne, pour voir, vers l’objet matériel. C’est pourquoi j’ai voulu indiquer deux trinités dans ce genre : une, quand la vision de sensation est produite par le corps, l’autre, quand la vision de pensée est formée de la mémoire. Je n’ai pas voulu m’arrêter à celle du milieu, parce qu’on n’a pas coutume d’appeler vision la forme qui se produit dans le sens corporel, quand elle est confiée à la mémoire. Cependant la volonté n’apparaît en tout ceci que comme le lien qui unit une sorte de père à son fils. Voilà pourquoi, de quelque côté qu’elle procède, on ne peut l’appeler ni père ni fils.
L’IMAGINATION AJOUTE AUX OBJETS QU’ELLE N’A PAS VUS CE QU’ELLE A VU DANS D’AUTRES.
17. Or, si nous ne nous rappelons que ce que nous avons senti, et si nous ne pensons qu’à ce que nous nous rappelons, pourquoi imaginons-nous ordinairement des choses fausses, quand nous n’avons que des souvenirs vrais des choses que nous avons senties, si ce n’est parce que la volonté qui ici unit et sépare — ainsi que j’ai mis tous mes soins à le démontrer — dirige à son gré le regard de la pensée qui doit se former, vers les replis de la mémoire, l’entraîne à se figurer des choses dont on ne se souvient pas d’après celles dont on se souvient, à prendre ici un trait, là un autre, pour tout réunir en une seule vision qu’on appellera fausse, ou parce qu’elle n’est pas dans la nature des choses extérieures et sensibles, ou parce qu’elle n’est pas fidèlement produite de la mémoire, puisqu’on ne se souvient pas d’avoir rien connu de tel? Par exemple, qui a jamais vu un cygne noir? Personne donc ne s’en souvient et pourtant chacun peut s’en figurer un. Il est facile, en effet, de revêtir la forme de cygne que nous connaissons, de la couleur noire que nous avons vue dans d’autres corps; et comme ici forme et couleur ont été l’objet de nos sensations, l’une et l’autre sont aussi l’objet de nos souvenirs. Ainsi encore, je n’ai pas souvenir d’un oiseau à quatre pieds, parce que je n’en ai point vu; mais je me figure aisément cet être fantastique, en (493) ajoutant à quelque forme d’oiseau à moi connue, deux autres pieds semblables à ceux que je lui ai vus (Retract., Liv., II, ch. XV. ).
Voilà pourquoi, quand nous réunissons ainsi par la pensée des objets que nous n’avons vus que séparés, il ne semble pas que nous agissions d’après nos souvenirs; et cependant nous n’agissons que sous l’influence de la mémoire , à qui nous empruntons les choses multiples et variées que nous arrangeons à notre gré. Il n’est pas jusqu’aux dimensions que nous n’avons jamais vues dans les corps, qui n’exigent aussi le secours de la mémoire; si nous voulons les porter au plus haut degré, nous pouvons donner à quel corps il nous plaira autant d’étendue que notre regard peut en embrasser dans l’univers. La raison va même plus loin, encore; mais l’imagination ne peut la suivre. Ainsi par exemple bien que la raison affirme que les nombres sont indéfinis, aucune vue de la pensée ne saurait matériellement se l’imaginer. La même raison nous dit encore que les corps les plus minimes sont divisibles à l’infini; néanmoins quand nous avons atteint la limite des objets les plus tenus et les plus minces que nous nous souvenions d’avoir vus, notre imagination ne saurait aller plus loin et décomposer davantage, quoique la raison poursuive son travail et divise toujours. Par conséquent toute image matérielle est nécessairement un souvenir, ou formée d’après nos souvenirs.
NOMBRE, POIDS ET MESURE.
18. Mais comme on peut multiplier les objets qui se sont gravés individuellement dans la mémoire , la mesure pourrait appartenir à la mémoire et le nombre à la vision; parce que, bien que les visions de ce genre puissent se multiplier en quantité innombrable, chacune d’elles a cependant dans la mémoire des limites qu’elle ne saurait dépasser. La mesure appartient donc à la mémoire et le nombre à la vision. C’est ainsi que, dans les corps visibles, il existe une mesure déterminée, à laquelle le sens des spectateurs s’applique en très-grand nombre, en sorte que, d’un seul corps visible, beaucoup de personnes informent leur vue, et que même un seul homme, parce qu’il a deux yeux, voit souvent le même objet en double, comme nous l’avons dit plus haut. Donc dans tous les objets qui forment la vision, il y a une mesure déterminée; et c’est dans les visions mêmes qu’est le nombre. Or, la volonté qui assemble et ordonne ces deux choses, qui les joint par une certaine unité, et ne place librement le désir de sentir ou de penser que dans les objets d’où les visions se forment, la volonté, dis-je, joue ici le rôle de poids. Voilà comment, pour le dire d’avance, la mesure, le nombre, le poids doivent se retrouver partout ailleurs. Pour le moment , j’ai démontré autant que je l’ai pu et comme je l’ai pu, que la volonté qui unit l’objet visible et la vision
espèces de père et de fils — soit dans la sensation, soit dans la pensée, ne peut être appelée ni père ni fils. Mais le temps m’avertit de chercher cette même trinité dans l’homme intérieur, de laisser là l’homme animal et charnel, qu’on appelle extérieur et dont j’ai tant parlé, pour pénétrer au dedans. Là, je l’espère, nous pourrons trouver dans certaine trinité l’image de Dieu, avec l’aide de ce même Dieu qui bénira nos efforts : lui qui — la création le démontre et la sainte Ecriture l’atteste — a tout réglé avec mesure, avec nombre et avec poids (Sag., XI, 21 ).
LIVRE DOUZIÈME : TRINITÉ DANS LA SCIENCE.
Distinction entre la Sagesse et la Science. — Trinité particulière dans la science proprement dite. — Bien que cette Trinité appartienne déjà à l’homme intérieur, cependant on ne doit pas l’appeler ni la croire l’image de Dieu.
LIVRE DOUZIÈME : TRINITÉ DANS LA SCIENCE.
L’HOMME EXTÉRIEUR ET L’HOMME INTÉRIEUR.
L’HOMME SEUL, PARMI LES ANIMAUX, DÉCOUVRE LES RAISONS ÉTERNELLES DES CHOSES DANS LE MONDE MATÉRIEL.
PEUT-ON VOIR L’IMAGE DE LA TRINITÉ DANS L’UNION DE L’HOMME ET DE LA FEMME, ET LEUR PROGÉNITURE?
IL FAUT REJETER CETTE OPINION.
COMMENT L’HOMME EST L’IMAGE DE DIEU. LA FEMME N’EST-ELLE PAS AUSSI L’IMAGE DE DIEU?
COMMENT S’EFFACE L’IMAGE DE DIEU.
ON NE DESCEND QUE PAR DEGRÉS DANS L’ABÎME DU VICE.
L’IMAGE DE L’ANIMAL DANS L’HOMME.
OPINION DE CEUX QUI ONT VOULU REPRÉSENTER L’ÂME PAR L’HOMME ET LES SENS PAR LA FEMME.
L’HOMME EXTÉRIEUR ET L’HOMME INTÉRIEUR.
1. Maintenant voyons où est l’espèce de limite qui sépare l’homme extérieur et l’homme intérieur. Car tout ce que nous avons dans l’âme de commun avec les animaux, est encore avec raison attribué à l’homme extérieur. Ainsi l’homme extérieur ne consiste pas uniquement dans le corps, mais aussi dans ce principe vital qui anime son organisme physique et tous ses sens à l’aide duquel il est en communication avec le monde extérieur. Les images même des objets sensibles, gravées dans la mémoire et reproduites au regard de la pensée, appartiennent encore à l’homme extérieur. En tout cela nous ne différons pas des animaux, si ce n’est que notre corps est debout, et non penché vers la terre. Avertissement donné par le Créateur de ne pas ressembler, par la meilleure partie de nous-mêmes, c’est-à-dire par notre âme, aux animaux dont nous différons par la nature. Ne prostituons pas même notre âme aux corps les plus sublimes; car chercher là le repos de la volonté, c’est dégrader son âme. Mais de même que notre corps est naturellement tourné vers les corps les plus élevés, c’est-à-dire vers les corps célestes; ainsi l’âme, substance spirituelle, doit naturellement se diriger vers ce qu’il y a de plus élevé dans l’ordre spirituel, non par un élan d’orgueil, mais par amour pour la justice.
L’HOMME SEUL, PARMI LES ANIMAUX, DÉCOUVRE LES RAISONS ÉTERNELLES DES CHOSES DANS LE MONDE MATÉRIEL.
2. Les animaux peuvent aussi percevoir les objets extérieurs par les sens du corps, les fixer dans leur mémoire, s’en souvenir, y rechercher ce qui leur est avantageux, éviter ce qui leur est nuisible. Mais les remarquer, les confier à la mémoire, non-seulement par un coup d’oeil rapide, mais à dessein; les retenir, en réveiller le souvenir quand ils commencent à tomber dans l’oubli, les imprimer de nouveau par la pensée, affermir par la pensée ce qui est dans la mémoire, comme la pensée elle-même se forme d’après la mémoire; composer des fictions imaginaires, en recueillant et cousant pour ainsi dire des souvenirs pris çà et là; voir comment, dans cet ordre de choses, le vraisemblable se distingue du vrai, non dans l’ordre spirituel, mais même dans le monde matériel : ces opérations et autres de cette espèce, bien que se passant dans les choses sensibles et dans les images que l’âme y a puisées par le sens corporel, ne peuvent cependant exister sans la raison et ne sont point communes aux hommes et aux animaux. Mais il appartient à la raison plus élevée de juger de ces choses matérielles d’après les raisons immatérielles et éternelles raisons qui ne seraient évidemment pas immuables, si elles n’étaient au-dessus de la raison humaine, et d’après lesquelles nous ne pourrions juger des objets matériels si nous ne nous soumettions à elles. Or nous jugeons des choses matérielles d’après la raison des dimensions et des figures, que notre âme sait être permanente et immuable.
LA RAISON SUPÉRIEURE QUI APPARTIENT A LA CONTEMPLATION ET LA RAISON INFÉRIEURE QUI APPARTIENT A L’ACTION SONT DANS LA MÊME
ÂME.
3. Or ce principe qui agit en nous dans nos rapports avec les objets matériels et temporels, sans toutefois nous être commun avec les animaux, est raisonnable, il est vrai; mais il est comme dérivé de cette substance raisonnable de notre âme qui nous relie jusqu’à un certain degré à la vérité intellectuelle et immuable, et délégué pour traiter et administrer les choses inférieures. De même que, dans le genre animal, on n’a trouvé pour le mâle une aide qui lui fût semblable qu’en la (494) tirant de lui pour en former le couple conjugal; ainsi, dans la partie de notre âme qui se porte vers la vérité supérieure et inférieure il ne s’est point trouvé, dans ce qui nous est commun avec les animaux, d’aide qui lui fût semblable et apte à communiquer avec le monde matériel, dans la mesure des besoins de la nature humaine. Voilà pourquoi cette fonction a été déférée à un certain principe raisonnable, non pour briser l’unité par une sorte de divorce, mais en vue de créer un auxiliaire et un associé. Et comme mâle et femelle ne sont qu’une seule chair, ainsi l’intelligence et l’action, le conseil et l’exécution, la raison et l’appétit raisonnable — soit qu’on les désigne ainsi, soit qu’on trouve des expressions plus justes — appartiennent à une seule et même nature d’âme. Et comme on a dit de l’homme et de la femme : «Ils seront deux en une seule chair (Gen., II, 24 )», ainsi doit-on dire de ces facultés : Elles sont deux en une seule âme.
LA TRINITÉ ET L’IMAGE DE DIEU NE SE TROUVENT QUE DANS LA PARTIE DE L’AME QUI PEUT CONTEMPLER LES CHOSES ÉTERNELLES.
1. Quand donc nous dissertons sur la nature de l’âme humaine, nous entendons ne parler que d’une seule chose, et nous ne la dédoublons que par rapport aux fonctions dont nous avons parlé. Ainsi quand nous cherchons la trinité dans l’âme tout entière; nous ne séparons point l’action raisonnable dans le monde matériel de la contemplation des choses éternelles, comme si nous avions à chercher un tiers pour compléter la trinité. Il faut que la
trinité se trouve dans la nature de l’âme prise dans son intégrité, tellement qu’en dehors de l’action dans les choses corporelles qui exige un auxiliaire — fonction remplie par une certaine partie de l’âme déléguée pour l’administration des choses inférieures — la trinité se retrouve dans l’âme une, non disséminée; puis, la distribution d’emplois étant faite
il faut qu’on retrouve dans la partie seule qui appartient à la- contemplation des choses éternelles, non-seulement la trinité, mais encore l’image de Dieu; et que si dans la partie déléguée pour l’action dans le monde temporel, il se trouve une trinité, du moins, on n’y rencontre pas l’image de Dieu.
PEUT-ON VOIR L’IMAGE DE LA TRINITÉ DANS L’UNION DE L’HOMME ET DE LA FEMME, ET LEUR PROGÉNITURE?
5. Je ne regarde donc point comme probable l’opinion de ceux qui pensent que la nature hum-aine offre l’image de la Trinité d’un Dieu en trois personnes, dans l’union conjugale de l’homme et de la femme, complétée par leur progéniture : en sorte que l’homme représenterait la personne du Père, l’enfant né de lui, la personne du Fils, et la femme, celle du Saint-Esprit, vu qu’elle a procédé de l’homme sans être ni son fils ni sa fille (Gen., II, 22. ), bien que l’enfant soit conçu et né d’elle. En effet le Seigneur a dit du- Saint-Esprit qu’il procède du Père (Jean, XV, 26 ), et cependant il n’est pas son Fils. Dans cette opinion erronée, il n’y a qu’une chose admissible; c’est que, d’après l’origine de la femme et le témoignage de la sainte Ecriture, on ne peut pas appliquer le nom de fils à foute personne procédant d’une autre personne, puisque la personne de la femme est sortie de celle de l’homme, sans qu’on l’ait pour cela nommée sa fille. Mais tout le reste est tellement absurde, tellement faux, qu’il est très-facile de le réfuter. Et d’ailleurs je aie parle pas de ce qu’il y a d’étrange à regarder le Saint-Esprit comme la Mère du Fils de Dieu et l’Epouse du Père; car on me répondrait peut-être que ces ternies ne sont blessants que quand ils s’appliquent à la conception et à l’enfantement charnels; que du reste les hommes purs, pour qui tout est pur, pensent à cela avec une chasteté parfaite; mais que pour les impurs et les infidèles, qui ont l’âme et la conscience souillées (Tit., I, 15 ), il est si vrai qu’il n’y arien de pur qu’il répugne même à quelques-uns d’entre eux que le Christ soit né d’une Vierge selon la chair. Mais dans ces hauteurs spirituelles et sublimes, où rien n’est sujet à l’impureté ni à la corruption, où rien n’est né du temps, ni formé d’un être imparfait, si l’on emploie le langage qui a servi de type pour exprimer ce qui se passe, quoique à une très-grande distance, dans l’ordre inférieur de la création, il ne faut pas qu’une timide sagesse s’en effarouche, de peur de tomber dans une pernicieuse erreur, en cédant à une crainte imaginaire. Qu’elle s’accoutume à trouver, dans les choses matérielles, un (496) vestige des choses spirituelles, de manière que, quand il s’agira de monter sous la direction de la raison, pour parvenir à la vérité immuable par qui tout a été fait, elle n’emporte pas avec elle dans les régions supérieures ce qu’elle méprise dans les régions inférieures. Quelqu’un n’a pas rougi de choisir la sagesse pour épouse, bien que ce mot d’épouse fasse naître dans l’esprit la pensée d’une union charnelle en vue de la génération, et que la sagesse soit supposée du sexe féminin, puisque le substantif qui la désigne est féminin en latin et en grec.
IL FAUT REJETER CETTE OPINION.
6. Si nous rejetons cette opinion, ce n’est donc pas parce que nous craignons de regarder la sainte, incorruptible et immuable charité comme l’épouse du Père, et procédant de lui, et non comme une fille destinée à engendrer le Verbe par qui tout a été fait; mais parce qu’elle est formellement démontrée fausse par l’Ecriture. Dieu dit en effet: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance»; et ensuite peu après on lit: « Et Dieu fit l’homme à l’image de Dieu (Gen., I, 26, 27. ) » Evidemment le mot « notre », se rapportant à un pluriel, ne serait plus juste si l’homme était fait à l’image d’une seule personne, soit le Père, soit le Fils, soit le Saint-Esprit; mais comme il est fait à l’image de la Trinité, voilà pourquoi on dit : « A notre image ». D’autre part, de peur qu’on ne croie à trois dieux dans la Trinité, quand la Trinité n’est qu’un seul Dieu, on ajoute : « Et Dieu fit l’homme à l’image de Dieu », ce qui équivaut à dire : à son image.
7. Il y a, dans les saintes lettres, certaines locutions auxquelles quelques-uns, quoique catholiques sincères, ne font pas assez attention. Ils pensent, par exemple, que ces mots
« Dieu fit à l’image de Dieu », signifient : le Père fit à l’image du Fils. Par là ils veulent prouver que dans les saintes Ecritures, le Fils est aussi appelé Dieu, comme s’il n’existait pas des passages très-solides et très-clairs où le Fils est appelé non-seulement Dieu, mais vrai Dieu. En cherchant dans ce texte une autre solution, ils se jettent dans un embarras inextricable. En effet, si le Père a créé à l’image du Fils, tellement que l’homme ne soit pas l’image du Père, mais du Fils, le Fils n’est donc pas semblable au Père. Si au contraire la vraie foi enseigne — et elle l’enseigne — que le Fils est semblable au Père jusqu’à l’égalité d’essence, ce qui est fait à la ressemblance du Fils est nécessairement fait à la ressemblance du Père. Enfin, si le Père a fait l’homme, non à son image, mais à l’image de son Fils, pourquoi n’a-t-il pas dit : Faisons l’homme à ton image et à ta ressemblance, mais à la « nôtre? » N’est-ce pas parce que l’image de la Trinité se faisait dans l’homme, de manière à ce que l’homme fût l’image du seul vrai Dieu, parce que la Trinité elle-même est le seul vrai Dieu? Il y a une multitude de locutions de ce genre dans les Ecritures; il nous suffira de citer les suivantes.
On lit dans les Psaumes: « Le salut appartient au Seigneur, et votre bénédiction se répand sur votre peuple (Ps., III, 9) »; comme si on parlait à un autre, et non à Celui dont on
vient de dire: « Le salut appartient au Seigneur ». Et ailleurs : « C’est vous qui me sauverez de la tentation et, plein d’espérance en mon Dieu, je franchirai la muraille (Ps., XVII, 30 ) », comme si ces paroles : « C’est vous qui me sauverez de la tentation », s’adressaient à un autre. Puis: « Les peuples tomberont à vos pieds, contre le coeur des ennemis du Roi (Ps., XLIV, 6 ) », ce qui équivaut à dire: contre le coeur de vos ennemis. En effet, le Prophète avait dit au Roi, c’est-à-dire à Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Les peuples tomberont à vos pieds », et c’est ce roi qu’il entend, quand il ajoute : « Contre le coeur des ennemis du Roi ».
Ces exemples sont plus rares dans les livres du Nouveau Testament. Cependant l’Apôtre écrit aux Romains : « Touchant son Fils, qui lui est né de la race de David selon la chair, qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance selon l’Esprit de sanctification, par la résurrection d’entre les morts, de Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom., I, 3, 4 )» : comme s’il se fût agi d’un autre plus haut. Qu’est-ce en effet que le Fils de Dieu prédestiné par la résurrection d’entre les morts de Jésus-Christ, sinon le même Jésus-Christ qui a été prédestiné Fils de Dieu en puissance? Par conséquent, quand nous entendons dire: « Fils de Dieu en puissance de Jésus-Christ», ou (497) encore : « Fils de Dieu par la résurrection d’entre les morts de Jésus-Christ », alors que l’Apôtre aurait pu dire, selon le langage ordinaire : En sa puissance, ou : selon l’Esprit de sa sanctification, ou: par sa résurrection d’entre les morts, ou d’entre ses morts; quand nous lisons cela, dis-je, nous ne nous croyons point du tout obligés de supposer une autre personne, mais bien la seule et même, à savoir celle du Fils de Dieu, Notre-Seigneur Jésus-Christ. De même quand nous entendons dire: «Dieu fit l’homme à l’image de Dieu », bien qu’on aurait pu dire en termes plus conformes à l’usage : à son image, nous ne sommes point obligés de chercher une autre personne dans la Trinité, mais nous n’y voyons que la seule et même Trinité, qui est un seul Dieu et à l’image de laquelle l’homme a été fait.
8. Cela établi, si nous devons chercher l’image de la Trinité , non dans un seul homme, mais dans trois, Père, Mère et Fils, l’homme n’était donc pas fait à l’image de Dieu avant que sa femme fût formée et qu’ils eussent un fils, puisqu’il n’y avait pas trinité jusqu’alors. Dira-t-on qu’il y avait déjà Trinité, puisque la femme, quoique encore privée de sa forme propre, était cependant contenue virtuellement dans le flanc de son mari, comme le fils dans les entrailles du père? Pourquoi alors l’Ecriture, après avoir dit . « Dieu fit l’homme à l’image de Dieu», ajoute-t-elle aussitôt : « Dieu le créa; il les créa mâle et femelle et il les bénit (Gen., I, 27, 28 )?» Ou bien faudrait-il distinguer et dire en premier lieu: « Et Dieu fit l’homme»; puis en second lieu : « Il le fit à l’image de Dieu »; et en troisième lieu : « il les créa mâle et femelle? » Car quelques-uns ont eu peur de dire : Il le fit mâle et femelle, pour ne pas donner lieu de croire à quelque chose de monstrueux comme sont les hermaphrodites : bien qu’on puisse en toute vérité comprendre les deux sexes en un seul mot singulier, puisqu’il est dit: « Deux dans une seule chair ». Pourquoi donc, comme je le disais d’abord, dans la nature humaine faite à l’image de Dieu, l’Ecriture ne mentionne-t-elle que mâle et femelle? Il semble que pour compléter l’image de la Trinité, il aurait fallu parler aussi du fils quoique encore renfermé dans les entrailles du père, comme la femme l’était dans le flanc du mari. Ou bien la femme était-elle déjà créée, et l’Ecriture a-t-elle dit en très-peu de mots ce qu’elle devait dire ensuite plus au long en expliquant la formation de la femme, tandis que le fils n’aurait pu être mentionné, puisqu’il n’était pas encore né? Comme si l’Esprit-Saint n’aurait pas pu renfermer aussi l’idée du fils dans ce peu de mots, en se réservant de raconter plus tard sa naissance, ainsi qu’il a raconté un peu plus bas la manière dont la femme a été tirée de l’homme (Gen., II, 24, 22 ), bien qu’il n’ait pas omis de donner ici son nom!
COMMENT L’HOMME EST L’IMAGE DE DIEU. LA FEMME N’EST-ELLE PAS AUSSI L’IMAGE DE DIEU?
9. Ainsi donc, quand on dit que l’homme a été créé à l’image de la souveraine Trinité, c’est-à-dire à l’image de Dieu, il ne faut pas rechercher cette image dans trois êtres humains; surtout en présence de ce passage de l’Apôtre où il dit que l’homme est l’image de Dieu, et lui défend pour cela de voiler sa tête, tandis qu’il veut que la femme voile la sienne. Voici ses paroles: « Pour l’homme, il ne doit pas voiler sa tête parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu. Mais la femme est la gloire de l’homme ». Que dire à cela? Si la femme est nécessaire en personne pour compléter l’image de la Trinité, pourquoi après qu’elle est tirée du flanc de l’homme, l’homme est-il encore appelé l’image de la Trinité? Ou si une des trois personnes humaines peut être individuellement appelée image de Dieu, comme dans la souveraine Trinité elle-même chaque personne est Dieu, pourquoi la femme n’est-elle pas aussi l’image de Dieu? Et cependant on lui ordonne de voiler sa tête précisément parce que cela est défendu à l’homme en qualité d’image de Dieu (I Cor., XI, 7, 5 ).
10. Mais il faut examiner comment l’Apôtre, en disant que c’est l’homme et non la femme qui est l’image de Dieu, n’est pas en contradiction avec ce texte de la Genèse : « Dieu fit l’homme, il le fit à l’image de Dieu, il les créa mâle et femelle et les bénit ». Ici c’est la nature humaine qui est dite créée à l’image de Dieu; les deux sexes la forment, et en parlant d’image de Dieu, le texte ajoute : « Il le créa mâle et femelle», ou en distinguant plus spécialement: « Il les créa mâle et femelle ». (498) Comment donc l’Apôtre nous dit-il que l’homme est l’image de Dieu et doit, pour cela, ne point voiler sa tête, et que la femme ne l’est pas et doit, pour cela, voiler la sienne? Peut-être, comme je le pense et comme je l’ai déjà dit en parlant de la nature de l’âme humaine, la femme avec son mari est-elle l’image de Dieu en ce sens que la substance humaine tout entière ,n’est qu’une seule image de Dieu, mais que quand la femme est considérée comme aide — qualification qui n’appartient qu’à elle — elle cesse d’être image de Dieu; tandis que le mari, nième pris isolément est l’image de Dieu, aussi pleine, aussi entière, que quand la femme ne fait qu’un avec lui,
C’est l’explication que nous avons donnée sur la nature de l’âme humaine. Nous avons dit que quand elle est tout entière appliquée à la contemplation de la vérité, elle est l’image de Dieu; mais que, lorsqu’une partie d’elle-même est comme déléguée et détachée par la volonté pour agir dans le monde matériel, elle n’en reste pas moins l’image de Dieu dans la partie qui se porte vers la vérité entrevue, tandis qu’elle cesse de l’être dans la partie chargée de traiter des choses inférieures. Et comme à mesure qu’elle s’étend vers les choses éternelles, elle reproduit plus fidèlement l’image de Dieu, et que de ce côté, on ne doit ni la contenir, ni modérer son élan, voilà pourquoi l’homme ne doit point voiler sa tête. Mais comme dans l’action raisonnable qui s’exerce sur les choses matérielles et temporelles, il y a un très-grand danger de descendre trop bas, l’homme doit avoir l’empire sur sa tête, et c’est ce qu’indique l’ordre de la voiler afin de la contenir et de la sauvegarder. Interprétation pieuse et sacrée qui est agréable aux saints anges. Car Dieu ne voit pas selon la mesure du temps; il n’y a rien de nouveau pour ses yeux et pour sa science, dans les événements temporels et passagers , comme cela arrive pour les sens, charnels chez les hommes et les animaux, célestes chez les anges.
11. La preuve que l’apôtre Paul veut figurer un mystère plus profond dans la distinction du sexe masculin et féminin, c’est que, tandis qu’il dit ailleurs que la femme qui est vraiment veuve est délaissée, sans enfants ni petits enfants, et qu’elle doit cependant espérer au Seigneur et persister jour et nuit dans les prières (I Tim., V, 5 ); ici il indique que la femme séduite et tombée dans la prévarication sera cependant sauvée par la génération des enfants, et ajoute : « S’ils demeurent dans la foi, la charité et la sainteté jointe à la tempérance (I Tim., II, 15 ) » : comme s’il pouvait être nuisible à une veuve fidèle ou de ne pas avoir eu d’enfants, ou de ce que ceux qu’elle a eus n’ont pas voulu persévérer dans les bonnes oeuvres. Mais comme les oeuvres qu’on appelle bonnes, sont pour ainsi dire les enfants de notre vie, dans le sens où l’on demande quelle vie chacun mène, c’est-à-dire comment il fait ces oeuvres temporelles, — ce que les Grecs appellent Bios et non plus Zoé — que ces bonnes oeuvres sont principalement les oeuvres de miséricorde, lesquelles sont sans profit pour les païens, pour les Juifs, qui ne croient pas au Christ, pour tous les hérétiques et les schismatiques, chez qui l’on ne trouve ni la foi, ni la charité, ni la sainteté jointe à la tempérance : cela étant, dis-je, on voit clairement la pensée de l’Apôtre; c’est dans un sens figuré et mystique qu’il parle de voiler la tête de la femme, et ses paroles n’auraient plus de signification si elles ne se rapportaient à quelque mystère.
12. En effet, comme le déclarent, non-seulement l’infaillible raison, mais encore le témoignage de l’Apôtre, c’est selon l’âme raisonnable et non selon la forme du corps, que l’homme a été fait à l’image de Dieu. Car penser que Dieu est circonscrit et limité par une certaine conformation de membres, c’est une opinion misérable et sans fondement. Or le même bienheureux Apôtre ne dit-il pas « Renouvelez-vous dans l’esprit de votre âme et revêtez-vous de l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu (Eph., IV, 23, 24 ) » ; et ailleurs plus ouvertement : « Dépouillez le vieil homme avec ses oeuvres, et revêtez le nouveau qui se renouvelle à la connaissance de Dieu selon l’image de Celui qui l’a créé (Col., III, 9, 10 )?» Si donc nous nous renouvelons dans l’esprit de notre âme, et si cet esprit est l’homme nouveau qui se renouvelle à la connaissance de Dieu selon l’image de Celui qui l’a créé : on ne peut douter que l’homme ait été fait à l’image de Celui qui l’a créé, non selon le corps, ni selon une partie quelconque de son âme, mais selon l’âme raisonnable, où peut seulement exister la connaissance de Dieu. Or, selon ce renouvellement, nous devenons aussi enfants de Dieu par le baptême du Christ, et, en nous (499) revêtant de l’homme nouveau, nous nous revêtons aussi du Christ par la foi. Qui donc exclura les femmes de cette participation, alors qu’elles sont avec nous cohéritières de la grâce et que l’Apôtre dit ailleurs : « Car vous êtes tous enfants de Dieu par la foi qui est dans le Christ Jésus. Car vous tous qui avez été baptisés dans le Christ, vous avez été revêtus du Christ. Il n’y a plus ni Juif, ni Grec; plus d’esclave, ni de libre; plus d’homme, ni de femme; car vous n’êtes tous qu’une seule chose dans le Christ Jésus (Gal., III, 26, 28 )?» Des femmes fidèles ont-elles donc perdu leur sexe corporel? Non; mais comme elles sont renouvelées à l’image de Dieu là où il n’y a pas de sexe, l’homme aussi a été fait à l’image de Dieu là où il n’y a pas de sexe, c’est-à-dire dans l’esprit de son âme. Pourquoi donc l’homme ne doit-il pas se voiler la tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu, tandis que la femme doit voiler la sienne, parce qu’elle est la gloire de l’homme, comme si elle ne se renouvelait pas dans l’esprit de son âme, lequel se renouvelle dans la connaissance de Dieu, selon l’image de Celui qui l’a créé? C’est parce que son sexe la plaçant à distance de l’homme, le voile qui couvre son corps a fort bien pu figurer cette partie de la raison qui s’occupe du gouvernement des choses temporelles : ainsi l’image de Dieu ne subsiste que dans la partie où l’âme humaine s’attache à contempler et à consulter les raisons éternelles; partie que les femmes ont évidemment aussi bien que les hommes.
COMMENT S’EFFACE L’IMAGE DE DIEU.
13. Donc on reconnaît que leurs âmes sont de même nature; mais on retrouve dans leurs corps la différence des emplois d’une seule et même âme. Aussi quand on monte intérieurement de quelques degrés de contemplation à travers les parties de l’âme, dès que l’on commence à rencontrer quelque chose qui ne nous soit plus commun avec les animaux, là commence la raison, là on peut déjà reconnaître l’homme intérieur. Que si, entraîné par cette raison à qui est déléguée l’administration des choses temporelles, il descend trop bas dans le monde extérieur, du consentement de sa tête, c’est-à-dire n’étant point cru pêché ni retenu par la partie qui est au poste du conseil et joue en quelque sorte le rôle de l’homme, il vieillit parmi ses ennemis (Ps., VI, 8 ), parmi les démons jaloux de sa vertu avec le diable leur chef; et la vision des choses éternelles est enlevée au chef même, qui a mangé avec sa femme du fruit défendu, en sorte que la lumière de ses yeux n’est plus avec lui (Ps., XXXVII, 11 ). Ainsi nus et privés tous les deux de l’illumination de la vérité, les yeux de leur conscience s’ouvrant pour leur faire voir combien ils sont déshonorés et enlaidis, ils fabriquent un tissu de bonnes paroles sans le fruit des bonnes oeuvres, comme qui dirait des feuilles de fruits agréables au goût, mais sans les fruits, afin de couvrir sous un beau langage la honte de leur coupable conduite (Gen., III ).
SUITE DU MÊME SUJET.
14. En effet, l’âme éprise de sa propre puissance, quitte le rang qu’elle tient dans l’ordre universel pour s’attacher à des intérêts privés. Cédant à cet orgueil rebelle que l’Ecriture appelle « le commencement de tout péché (Eccli., X, 15 ) », alors qu’elle aurait pu suivre, au sein de la création, le Dieu qui gouverne l’univers et être parfaitement dirigée par des lois, elle a ambitionné quelque chose de plus que l’univers même qu’elle s’est efforcée d’assujettir à sa volonté; et comme il n’y a rien de plus que l’univers, elle est refoulée dans un coin de l’espace et perd pour avoir trop désiré, ce qui a fait dire à l’Apôtre que l’avarice est « la racine de tous les maux (I Tim., VI, 5 ) »; et tout ce qu’elle fait, quand elle agit par un motif propre contre les lois qui régissent la création, elle le fait par l’entremise de son corps, qu’elle ne possède qu’en partie. Mettant ainsi sa complaisance dans les formes et les mouvements des corps et ne les possédant pas en elle-même, elle s’égare à travers leurs images fixées dans sa mémoire, se souille misérablement par une fornication imaginaire, dirige toutes ses fonctions vers ces fins, vers la recherche curieuse des choses matérielles et temporelles au moyen de ses sens; ou, bouffie d’orgueil, elle aspire à s’élever au-dessus des autres âmes, livrées comme elle à l’empire des (500) sens, ou enfin elle se plonge dans le sale bourbier de la volupté charnelle.
ON NE DESCEND QUE PAR DEGRÉS DANS L’ABÎME DU VICE.
15. Quand l’âme, dans son intérêt ou dans celui des autres, cherche avec bonne volonté les biens intérieurs et supérieurs, qui ne sont point le lot de quelques-uns, mais la propriété commune de tous ceux qui les aiment, et dont on jouit avec un chaste amour, sans sollicitude et sans jalousie; s’il lui arrive alors de se tromper par ignorance dans quelque opération relative aux choses passagères qu’elle administre dans le temps, et où elle n’a pas su garder la juste mesure, c’est là une tentation qui tient à l’humanité. Et c’est une grande chose de passer cette vie, qui n’est pour ainsi dire qu’une voie de retour, sans qu’il nous survienne autre chose que des tentations qui tiennent à l’humanité (I Cor., X, 13 ). Car c’est là une faute hors du corps, qui n’est point réputée fornication et par là même se pardonne très-facilement. Mais quand l’âme fait quelque chose pour acquérir ce qui excite les sensations du corps, dans le désir de les expérimenter, d’y exceller, de les toucher et d’y trouver comme le terme de son bonheur, quoi qu’elle fasse alors, elle pèche et se déshonore; elle commet la fornication en péchant contre son propre corps (Id., VI, 18 ); puis important au dedans d’elle-même les simulacres trompeurs des objets corporels et bâtissant sur eux des rêves au point de ne plus rien voir de divin hors d’eux, avare égoïste elle se remplit d’erreurs, et prodigue égoïste elle se dépouille des vertus (Rétract., liv. II, ch. XV, n. 3 ). Elle ne tombe pas tout d’un coup, il est vrai, dans une si honteuse et si misérable fornication, mais il est écrit : « Celui qui méprise les petites choses, tombera peu à peu (Eccli. XIX, 1 ) ».
L’IMAGE DE L’ANIMAL DANS L’HOMME.
16. De même que le serpent ne marche pas à découvert, mais rampe par un jeu imperceptible de ses anneaux; ainsi le mouvement de déchéance commence par de faibles négligences, part d’une coupable ambition d’être comme un Dieu et aboutit à rendre semblable à l’animal. C’est ainsi que nos premiers parents, dépouillés de la robe primitive, furent condamnés à couvrir leurs corps mortels de tuniques de peau (Gen., III, 21 ). Car le véritable honneur de l’homme c’est d’être à l’image et à la ressemblance de Dieu : image et ressemblance qui ne se conservent qu’en se maintenant unies à Celui qui les a gravées. Ainsi, moins l’homme s’aime lui-même, plus il s’attache à Dieu. Mais quand il cède au désir d’essayer sa propre puissance, il retombe, par l’effet de sa volonté, sur lui-même comme sur son centre. Ainsi pour vouloir être comme Dieu, libre de tout joug, il déchoit, par punition, de sa position moyenne, et est entraîné vers les choses inférieures, c’est-à-dire vers les jouissances des animaux. Son honneur étant de ressembler à Dieu, son déshonneur est de ressembler aux animaux: « Placé dans une situation honorable, l’homme n’a pas compris sa grandeur; il s’est assimilé aux animaux privés de raison et leur est devenu semblable (Ps., LVIII, 13 )». Or comment, de si haut, tomberait-il si bas, sans passer par lui-même? En effet, quand, abandonnant l’amour de la sagesse qui reste toujours immuable, on ambitionne la science qui se fonde sur l’expérience des choses changeantes et passagères, cette science enfle et n’édifie pas (I Cor., VIII, 1 ); l’âme comme accablée de son propre poids est exclue de la béatitude, et, par l’expérience de sa propre médiocrité, elle apprend à ses dépens quelle distance il y a entre le bien qu’elle a perdu et le mal qu’elle a commis; et vu la dissémination et la perte de ses forces, elle ne peut plus revenir si la grâce de son Créateur ne l’appelle à la pénitence et ne lui remet ses péchés. Car qui délivrera l’âme malheureuse du corps de cette mort, sinon la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur (Rom., 24, 25 )? Nous parlerons de cette grâce en temps et lieu, avec l’aide du Seigneur.
IL SE FAIT UN CERTAIN MARIAGE MYSTÉRIEUX DANS L’HOMME INTÉRIEUR. COMPLAISANCE DANS LES PENSÉES ILLICITES.
17. Achevons maintenant, avec l’aide du Seigneur, de traiter de cette partie de la raison à laquelle appartient la science, c’est-à-dire la (501) connaissance des choses temporelles, acquise pour les opérations de cette vie. De même que, lors du mariage bien connu de nos premiers parents, le serpent ne mangea point du fruit défendu, mais détermina seulement à en manger; que, d’autre part, la femme n’en mangea pas seule, mais en donna à son mari et que tous deux en mangèrent, bien que la femme ait seule conversé avec le serpent et eût seule été séduite par lui (Gen., III, 1-6 );ainsi en est-il de ce qui se passe et se remarque dans l’homme seul; il est séparé de la raison de la sagesse par suite, d’un secret et mystérieux mariage avec le mouvement de l’âme sensuelle, le mouvement charnel ou, pour ainsi dire, la tendance vers les sens du corps qui nous est commune avec les animaux. En effet, c’est par le sens du corps que les choses matérielles se font sentir, et c’est par la raison de la sagesse que les choses spirituelles, éternelles et immuables sont comprises. Or, le goût de la science est voisin de la raison, puisque la science, qu’on appelle d’action, raisonne sur les objets matériels qui se font sentir par le sens du corps: et si elle en raisonne bien, c’est pour rapporter cette science à la fin ultérieure qui est le souverain bien; si elle en raisonne mal, c’est pour s’y délecter et y chercher le repos d’une félicité trompeuse.
Quant à cette intention de l’âme, raisonnant vivement et par besoin d’agir sur les choses temporelles et matérielles, le sens charnel ou animal insinue un certain attrait à jouir de soi, c’est-à-dire à user de soi comme d’un bien propre et privé, et non comme d’un bien public et commun qui est le bien immuable, alors c’est comme le serpent parlant à la femme. Or céder à cet attrait, c’est manger du fruit défendu: que si ce consentement se borne à la délectation de la pensée, et que l’autorité du conseil supérieur retienne les membres et les empêche de s’abandonner au péché comme des instruments d’iniquité (Rom., VI, 13 ); ce sera comme si la femme mangeait seule du fruit défendu. Mais si le consentement à mal user des choses qui se font sentir par le sens du corps, va jusqu’à décider que tout péché sera, autant que possible, complété par le corps, cette fois je me figure la femme donnant à son mari le fruit défendu pour qu’il en mange avec elle. Car il n’est pas possible de décider qu’on ne se contentera pas de se délecter dans la pensée du mal, mais qu’on passera à l’action, si la volonté de l’âme qui a le pouvoir de mettre les membres à l’oeuvre ou de les empêcher d’agir, ne consent pas et ne se prête pas à l’acte coupable.
18. A coup sûr, par le seul fait que l’âme se complaît par la pensée dans des choses illicites, sans être décidée à les exécuter, mais retenant et méditant avec plaisir ce qu’elle devait repousser à la première apparition, par cela seul, dis-je, on ne peut nier qu’il y ait péché, mais un péché beaucoup moins grave que s’il y avait parti pris de passer à l’action. Il faut donc demander pardon pour des pensées de cette sorte, se frapper la poitrine, en disant: « Pardonnez-nous nos offenses», puis faire ce qui suit et ajouter dans la prière: «Comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés (Matt., VI, 12 ) ». Car il n’en est pas ici, comme dans le cas de nos deux premiers parents, où chacun ne répondait que pour sa personne, tellement que si la femme seule eût mangé du fruit défendu, elle eût certainement seule été punie de mort. On ne peut pas dire que si, dans l’homme pris isolément, la pensée seule se complaît dans des choses illicites dont elle devait se détourner immédiatement, sans qu’il y ait d’ailleurs volonté d’exécuter le mal, mais seulement délectation causée par réminiscence, on ne peut pas, dis-je, prétendre que la pensée seule mérite punition, comme une femme sans mari : non, gardons-nous de le croire. Car ici il n’y a qu’une personne, il n’y a qu’un homme, et il sera condamné tout entier, à moins que ces péchés commis par la simple pensée, par la seule complaisance en des choses illicites, sans volonté de passer à l’exécution, ne soient remis par la grâce du Médiateur.
19. Ainsi cette discussion dont le but était de chercher dans toute âme humaine un certain mariage rationnel entre la contemplation et l’action, avec distribution d’emplois, sans nuire à l’unité de l’âme, cette discussion, dis-je, à part ce que la divine Ecriture nous raconte en toute vérité des deux premiers hommes vivants, mari et femme, souche du genre humain, n’a pas d’autre but que d’expliquer comment l’Apôtre, en attribuant l’image de Dieu à l’homme et non à la femme, a voulu, dans la différence même du sexe, nous inviter à chercher quelque chose qui fût propre à chaque être humain, pris isolément. (502)
OPINION DE CEUX QUI ONT VOULU REPRÉSENTER L’ÂME PAR L’HOMME ET LES SENS PAR LA FEMME.
20. Je sais que, dans les temps qui nous ont précédés, d’excellents défenseurs de la foi catholique et commentateurs des divines Ecritures, en cherchant ces deux principes dans l’homme pris à part, et croyant voir une sorte de paradis dans son âme tout entière, ont pensé que l’homme représentait l’intelligence et la femme le sens du corps. En y réfléchissant sérieusement, tout semblerait s’accommoder parfaitement à cette hypothèse que l’homme est l’intelligence et la femme le sens corporel; si ce n’est qu’il est écrit que, parmi tous les animaux et tous les oiseaux, on ne trouva point d’aide semblable à l’homme, et qu’alors la femme fut tirée de son côté (Gen., II, 20-27 ). Voilà pourquoi je n’admets pas que la femme représente le sens corporel, puisque nous voyons qu’il nous est commun avec les animaux ; j’ai cherché quelque chose qui manquât à ceux-ci, et j’ai préféré voir le sens corporel représenté par le serpent qui nous est donné pour le plus rusé de toutes les bêtes de la terre (Id., III, 1 ). En effet, entre les biens naturels qui nous sont communs avec les animaux privés de raison, il possède à un haut degré une certaine vivacité de sens; non pas ce sens dont il est parlé dans ce passage de l’épître aux Hébreux : « C’est pour les parfaits qu’est la nourriture solide, pour ceux qui ont habituellement exercé leurs sens au discernement du bien et du mal (Heb., V, 14 ) » ; car ces sens de la nature raisonnable appartiennent à l’intelligence; mais ce sens quintuple, distribué en diverses parties du corps, et à l’aide duquel, non-seulement l’homme, mais les animaux perçoivent les figures et les mouvements.
21. Du reste, de quelque manière qu’on interprète les paroles de l’Apôtre appelant l’homme l’image et la gloire de Dieu, et la femme la gloire de l’homme ( I Cor., XI ; 7 ), il reste évident que, quand nous vivons selon Dieu, notre âme, attentive à ses perfections invisibles,.doit se former à son propre avantage sur son éternité, sa vérité, sa charité; mais qu’une partie de notre attention rationnelle, c’est-à-dire de notre âme, doit être appliquée à l’usage des choses changeantes et matérielles, sans lesquelles cette vie est impossible; et cela, non pour nous conformer à ce siècle (Rom., XII, 2 ), en établissant notre fin dans ces biens et en dirigeant vers eux le désir du bonheur, mais pour agir en vue d’acquérir les biens éternels, dans tout ce que nous faisons de raisonnable dans l’usage des biens temporels, prenant ceux-ci en passant et ne nous attachant qu’à ceux-là.
DIFFÉRENCE ENTRE LA SAGESSE ET LA SCIENCE. LE CULTE DE DIEU CONSISTE DANS SON AMOUR. COMMENT LA SAGESSE DONNE LA CONNAISSANCE INTELLECTUELLE DES CHOSES ÉTERNELLES.
La science a aussi sa juste mesure: c’est quand ce qui enfle ou a coutume d’enfler en elle est dominé par la charité éternelle qui, elle, n’enfle pas, comme nous le savons, mais édifie (I Cor., VIII, 1 ). Sans la science, en effet, on ne saurait acquérir les vertus qui font la bonne conduite et guident à travers cette misérable vie, de manière à atteindre la vie éternelle, qui est proprement la vie heureuse.
22. Cependant il y a une différence entre la contemplation des choses éternelles et l’action qui consiste dans l’usage des choses temporelles : la première est attribuée à la sagesse, la seconde à la science. Quoiqu’on puisse aussi donner à la sagesse proprement dite le nom de science, dans le sens où l’Apôtre dit « Maintenant je connais imparfaitement; mais alors je saurai aussi bien que je suis connu moi-même (Id., XIII, 12 ) » — et par science, il entend ici évidemment la contemplation de Dieu, qui est la sublime récompense des saints; —cependant quand le même Apôtre dit ailleurs : « A l’un est donnée par l’Esprit la parole de sa gesse, à un autre la parole de la science « selon le même Esprit (Id., XII, 8 ), il distingue sans aucun doute entre ces deux choses, bien qu’il n’explique pas en quoi elles diffèrent ni à quel signe on peut les reconnaître. Mais en lisant et relisant les saintes Ecritures , j’ai trouvé, dans le livre de Job, ces paroles attribuées au saint homme: « La piété, voilà la sagesse; la fuite du mal, voilà la science (Job., XXVIII, 28 )». Cette distinction fait comprendre que la sagesse appartient à la contemplation et la science à l’action. Par piété, Job entend ici le culte de Dieu, ce que les Grecs appellent (503) Theosebeia ; car c’est là le terme qui se lit dans les exemplaires grecs.
Mais, dans les choses éternelles, qu’y a-t-il de plus grand que Dieu, dont la nature est la seule immuable? Et qu’est-ce que son culte, sinon son amour, qui nous fait désirer de le voir, et croire et espérer que nous le verrons? Or, en proportion de nos progrès, « nous voyons maintenant à travers un miroir en énigme, mais alors » nous le verrons dans sa manifestation. Car c’est ce que l’Apôtre veut dire par ces mots « face à face (I Cor., XIII, 12 ) » , et aussi ce qu’exprime saint Jean en ces termes : « Mes bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu, mais on ne voit pas encore ce que nous serons; nous savons que lorsqu’il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est (I Jean, III, 2 ) ». Dans ces passages et dans tous ceux de ce genre, il me semble qu’il est question de la sagesse; tandis que la. fuite du mal, que Job appelle la science, appartient sans aucun doute à l’ordre temporel. Car c’est dans le temps que nous sommes sujets aux maux que nous devons éviter pour arriver aux biens éternels. Par conséquent tout ce que nous faisons avec prudence, force, tempérance et justice, appartient à cette science ou doctrine qui règle nos actions en vue d’éviter le mal et de nous procurer le bien. Il en est de même de tous les exemples à rejeter ou à imiter, et de tous les documents propres à éclairer notre conduite, qui nous sont fournis par la connaissance de l’histoire.
23. Il me semble donc que tout ce qu’on dit là-dessus se rapporte à la science, et qu’il ne faut pas confondre ce langage avec celui qui a trait à la sagesse, à laquelle appartient, non ce qui a été ou ce qui sera, mais ce qui est : toutes les choses qui sont dites passées, présentes et futures à cause de l’éternité où elles existent, sans aucun changement dû au temps. Car elles n’ont pas été pour cesser d’être, ni elles ne laissent pas d’être à présent pour exister à l’avenir; mais l’être qu’elles ont aujourd’hui, elles l’ont toujours eu et l’auront à jamais. Or, leur existence n’est point locale, comme celle du corps; mais, dans leur nature immatérielle, elles sont aussi intelligibles et perceptibles pour le regard de l’intelligence, que les objets qui occupent l’esprit sont visibles ou palpables pour les sens du corps. Et non-seulement les raisons intellectuelles et immatérielles des choses sensibles occupant l’espace subsistent sans être dans l’espace; mais les raisons mêmes des mouvements passagers, intellectuelles, elles aussi, et non sensibles, subsistent en dehors du cours du temps. Il n’est donné qu’à un petit nombre de les atteindre par le regard de l’âme; et quand on y parvient — autant que cela est possible —l’esprit ne saurait s’y fixer; son regard est comme repoussé, il ne peut songer qu’en passant à des choses qui ne passent pas.
Cependant cette pensée, en passant par les enseignements que l’âme reçoit, tombe dans le domaine de la mémoire, où elle pourra du moins revenir, puisqu’elle ne peut pas s’y fixer. Et si elle ne revient pas à la mémoire, pour y retrouver ce qu’elle lui avait confié, alors, comme une ignorante, elle sera reconduite comme la première fois à la source où elle avait d’abord puisé, dans la vérité immatérielle, d’où le type serait de nouveau imprimé dans la mémoire. Si par exemple la raison d’un corps carré reste en elle-même immatérielle et immuable, la pensée de l’homme ne saurait cependant s’y fixer, à supposer qu’il puisse la concevoir en dehors de l’espace local. Ou encore si le rythme d’un son produit par l’art de la musique, en passant à travers le temps, peut être saisi, on peut aussi, en dehors du temps, dans un intime et profond silence, y penser au moins tant qu’on peut l’entendre chanter; cependant ce que le regard de l’âme en aura pris en passant et comme au vol, qu’elle aura ensuite savouré, digéré et mis en réserve dans sa mémoire, elle pourra le ruminer, pour ainsi dire en souvenir et faire passer dans ses connaissances acquises ce qu’elle aura ainsi appris. Que si l’oubli a tout effacé, l’enseignement peut ramener de nouveau ce qui était entièrement perdu et le faire retrouver tel qu’il était.
CONTRE LA RÉMINISCENCE DE PLATON ET DE PYTHAGORE. PYTHAGORE DE SAMOS. COMMENT IL FAUT CHERCHER LA TRINITÉ DANS LA SCIENCE DES CHOSES TEMPORELLES.
24. Platon, cet illustre philosophe, est parti de ce point pour établir en principe que les âmes des hommes ont vécu ici-bas avant même (504) d’être unies à leurs corps; d’où il concluait qu’apprendre était moins acquérir une connaissance nouvelle que d’en rappeler une ancienne, Il apporte en preuve l’exemple de je ne sais quel enfant, qui, interrogé sur la géométrie, répondit comme un homme consommé dans cette science. Questionné graduellement et d’une manière capricieuse, il voyait ce qu’il fallait voir et disait ce qu’il avait vu. Mais si ce n’était là qu’une réminiscence de choses autrefois connues, tous ni même le plus grand nombre ne seraient pas capables de répondre à des interrogations de ce genre; car tous n’ont pas été géomètres dans leur vie antérieure, puisqu’il y a si peu de géomètres parmi les hommes qu’en trouver un est une rareté. Il faut plutôt croire que la nature de l’âme intelligente est telle que, d’après le dessein du Créateur, elle découvre tout ce qui se rattache naturellement aux choses intellectuelles, au moyen d’une certaine lumière immatérielle spéciale, sui generis, de la même manière que l’oeil de la chair voit ce qui l’entoure à l’aide de cette lumière matérielle qu’il peut recevoir et pour laquelle il a été organisé. Car s’il n’a pas besoin de maître pour distinguer le blanc et le noir, ce n’est pas parce qu’il les a connus avant d’être créé dans le corps. En outre, pourquoi est-ce seulement dans les choses intellectuelles qu’il arrive de voir quelqu’un répondre conformément à une science qu’il ignore? Pourquoi personne ne le peut-il pour les choses sensibles, à moins de les avoir vues de ses propres yeux, ou de s’en rapporter à ceux qui les ont connues et en ont écrit ou parlé?
Car il ne faut pas en croire ceux qui racontent que Pythagore de Samos se rappelait certaines choses qu’il aurait éprouvées, lorsqu’il habitait un autre corps sur cette terre: ce qu’on rapporte aussi de quelques autres qui auraient fait la même expérience. Ce sont là de fausses réminiscences, telles que nous en éprouvons dans les songes, quand il nous semble nous souvenir d’avoir fait ou vu ce que nous n’avons jamais fait ni vu. Ces sortes d’affections se produisent aussi, même en dehors du sommeil, sous l’influence des esprits méchants et trompeurs, qui s’attachent à affermir ou à créer des idées fausses sur les émigrations des âmes, afin de tromper les hommes. Et la preuve est que si c’étaient là de vrais souvenirs se rattachant à des sensations éprouvées dans d’autres corps, tous, ou à peu près tous, les auraient, puisque, dans cette opinion, on suppose un passage perpétuel de la vie à la mort et de la mort à la vie, comme de la veille au sommeil et du sommeil à la veille.
25. Si donc la vraie différence entre la sagesse et la science consiste en ce que la connaissance des choses éternelles appartient à la première, tandis que la connaissance rationnelle des choses temporelles est du domaine de la seconde, il n’est pas difficile de juger à laquelle des deux il faut donner ou refuser la préférence. Mais s’il faut chercher un autre signe caractéristique pour discerner ces deux choses, entre lesquelles l’Apôtre reconnaît évidemment une différence, quand il dit: « A l’un est donnée par l’Esprit la parole de sa-« gesse; à un autre la parole de science par le même Esprit »; tout au moins entre les deux qui nous occupent la différence est parfaitement claire: l’une est la connaissance intellectuelle des choses éternelles; l’autre, la connaissance rationnelle des choses temporelles, et personne n’hésitera à mettre celle-là au-dessus de celle-ci. Ainsi donc quand, laissant de côté ce qui appartient à l’homme extérieur, nous aspirons à nous élever intérieurement au-dessus de tout ce qui nous est commun avec les animaux: avant de parvenir à la connaissance des choses intellectuelles et supérieures, qui sont éternelles, nous rencontrons la connaissance rationnelle des choses temporelles. Trouvons donc en celle-ci, si cela est possible, une espèce de trinité, comme nous en avons trouvé une dans les sens de notre corps et dans les images qui s’introduisent par leur entremise dans notre âme ou dans notre esprit : ainsi, en place des objets matériels perçus au dehors par le sens corporel, nous aurons intérieurement des ressemblances de corps imprimées dans la mémoire, desquelles la pensée se formera à l’aide d’un tiers, de la volonté qui saura les unir; tout comme le regard des yeux est aussi formé par la volonté qui l’applique à l’objet visible pour produire la vision, et les unit l’un à l’autre, en se posant elle-même en tiers.
Mais ne rattachons point à ce livre des idées trop succinctes sur ce sujet. Réservons-nous, si Dieu nous aide, de donner à ces recherches une étendue suffisante dans le livre suivant, et d’exposer le résultat de nos découvertes. (505)
LIVRE TREIZIÈME
: TRINITÉ DANS
Trinité dans la science. — Eloge de la foi chrétienne. — Comment la foi des croyants est individuelle. — Tous désirent le bonheur, et cependant tous n’ont pas la foi qui conduit au bonheur. Or cette foi ne se trouve que dans le Christ qui est ressuscité d’entre les morts; lui seul peut délivrer de l’esclavage du démon par la rémission des péchés. — Ce n’est point par la force, mais par la justice, que le Christ a dû vaincre le démon quand les paroles de la foi sont confiées à la mémoire, il se forme dans l’âme une sorte de trinité, puisque les sons des paroles sont dans la mémoire, même quand l’homme n’en forme aucune pensée ; que, quand il y pense, la vision de la mémoire prend naissance, et qu’enfin la volonté unit le souvenir et la pensée.
LIVRE TREIZIÈME : TRINITÉ DANS LA FOI.
LES ATTRIBUTIONS DE LA SAGESSE ET DE LA SCIENCE, D’APRÈS LES ÉCRITURES.
CERTAINES VOLONTÉS ÉTANT LES MÊMES CHEZ TOUS, SONT CONNUES DE CHACUN EN PARTICULIER.
LE DÉSIR DU BONHEUR EXISTE CHEZ TOUS, MAIS LES VOLONTÉS VARIENT BEAUCOUP SUR LA NATURE DU BONHEUR.
POURQUOI, QUAND TOUS DÉSIRENT LB BONHEUR, PRÉFÈRE-T-ON CE QUI ÉLOIGNE DU BONHEUR.
POINT DE BONHEUR SANS L’IMMORTALITÉ.
DIFFICULTÉ : COMMENT SOMMES-NOUS JUSTIFIÉS PAR LE SANG DU FILS DE DIEU?
PAR LE PÉCHÉ D’ADAM, TOUS LES HOMMES ONT ÉTÉ LIVRÉS AU POUVOIR DU DÉMON.
LA MORT VOLONTAIRE DU CHRIST A SAUVÉ LES HOMMES CONDAMNÉS A MORT.
AUTRES AVANTAGES DE L’INCARNATION.
POURQUOI LE FILS DE DIEU A PRIS SON HUMANITÉ DANS LA RACE D’ADAM ET DANS LE SEIN D’UNE VIERGE.
QUELLE EST LA PART DII LA SCIENCE, ET QUELLE EST LA PART DE LA SAGESSE DANS LE VERBE INCARNÉ.
LES
ATTRIBUTIONS DE
1. Dans le livre précédent, le douzième de l’ouvrage, nous avons suffisamment cherché à établir la différence entre la fonction de l’âme raisonnable agissant dans les choses temporelles, qui ne renferme pas seulement la connaissance, mais s’étend aussi à l’action; et l’autre fonction plus parfaite de la même âme consistant dans la contemplation des choses éternelles et se bornant à la connaissance. Il est à propos, ce me semble, de citer ici quelques passages des Ecritures, pour rendre cette distinction plus sensible.
2. Saint Jean commence ainsi son évangile: « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. C’est lui qui au commencement était en Dieu. Toutes choses ont été faites par lui, et sans lui rien n’a été fait. Ce qui a été fait, en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise. Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean. Celui-ci vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui. Il n’était pas la lumière, mais il devait rendre témoignage à la lumière. Celui-là était la vraie lumière, qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom; qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu. Et le Verbe a été fait chair, et il a habité parmi nous (et nous avons vu sa gloire comme la gloire qu’un fils unique reçoit de son père) plein de grâce et de vérité (Jean, I, 1-4 ) ».
La première partie de ce texte de l’Evangile que j’ai cité en entier se rapporte à ce qui est immuable et éternel et dont la contemplation nous rend heureux; dans ce qui suit, les choses éternelles se trouvent mêlées aux choses temporelles. Par conséquent certaines choses y ont trait à la science, et d’autres à la sagesse, suivant la distinction établie dans le douzième livre. En effet ces paroles : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu; c’est lui qui au commencement était en Dieu. Toutes choses ont été faites par lui et sans lui rien n’a été fait. Ce qui a été fait, en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont pas comprise»; ces paroles, dis-je, se rapportent à la vie contemplative et présentent un objet qu’on ne peut voir que par l’âme intellectuelle. Et, là, il est hors de doute que plus on fera de progrès, plus on deviendra sage. Mais, d’après ce qui suit : «La lumière luit dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas comprise », la foi était évidemment nécessaire pour croire ce qu’on ne voyait pas. Par ténèbres, l’évangéliste entend ici les coeurs des hommes qui se détournent de cette lumière et sont incapables de la voir; c’est pourquoi il ajoute : « Il y eut un homme envoyé de Dieu, dont le nom était Jean; celui-ci vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui ». Voici déjà qui s’est passé dans le temps et appartient à la science que procure la connaissance de l’histoire. Or, nous nous figurons Jean comme un homme, d’après la notion de la nature humaine imprimée en (506) notre mémoire. En ceci croyants et incrédules sont d’accord: car tous savent ce que c’est que l’homme, dont ils ont connu la partie extérieure, c’est-à-dire le corps, par les yeux du corps, et la partie intérieure, c’est-à-dire l’âme, par eux-mêmes, puisqu’ils sont hommes: connaissance qui s’entretient par leurs rapports avec l’humanité, en sorte qu’ils peuvent saisir le sens de ces expressions : « Il y eut un homme dont le nom était Jean », puisqu’ils connaissent des noms pour en avoir entendu et en avoir exprimé eux-mêmes. Quant à ce qu’on ajoute : « Envoyé de Dieu », les croyants l’admettent, les incrédules en doutent ou en rient. Néanmoins les uns et les autres, à moins d’être du nombre de ces insensés extravagants, qui disent en leur cœur : « Il n’y a point de Dieu (Ps., XIII, 1 ) », tous en entendant ces paroles, ont la même pensée, savent ce que c’est que Dieu, ce que c’est que d’être envoyé par Dieu ; et s’ils ne le savent pas exactement, ils en ont du moins une idée quelconque.
3. Or, cette foi que chacun voit en son coeur, comme présente s’il est croyant, comme absente s’il est incrédule, nous la connaissons par un autre moyen que les sens. Il n’en est plus ici comme des corps que nous voyons de nos yeux corporels, et auxquels nous pouvons penser en dehors de leur présence, ou au moyen de leurs images imprimées en notre mémoire; ni comme des choses que nous n’avons pas vues, dont nous nous formons, d’après celles que nous avons vues, une idée quelconque que nous confions à notre mémoire pour y recourir à volonté, et voir ces choses, ou plutôt pour voir en souvenir leurs images que nous avons fixées plus ou moins exactement; ni comme d’un homme vivant, dont l’âme, bien que nous ne la voyions pas, nous est connue par la nôtre, dont les mouvements corporels attestent la vie à nos yeux, et que nous pouvons encore revoir par la pensée. Non : ce n’est pas ainsi que la foi se fait voir dans le coeur où elle habite, par celui qui la possède; mais il la connaît d’une science très-certaine et par le cri de sa conscience. Et bien que l’on nous ordonne de croire, précisément parce que nous ne pouvons voir ce que l’on nous ordonne de croire, néanmoins nous voyons cette foi en nous, quand elle y est : parce que la foi aux choses même absentes, est présente; parce que la foi aux choses extérieures, est intérieure; parce que la foi aux choses qui ne se voient pas, est visible, et qu’elle se forme dans le temps au coeur des hommes, et en disparaît quand de fidèles ils deviennent infidèles. Mais quelquefois on croit à des choses fausses; il est même reçu dans le langage de dire : On a ajouté foi à un tel, et il a trompé. C’est avec raison que cette sorte de foi — si elle mérite ce nom — disparaît du coeur, quand la vérité, une fois découverte, l’en expulse. Or il est désirable que la foi aux choses vraies devienne la réalité même. On ne peut pas dire en effet que la foi a disparu, quand on voit ce que l’on croyait. Mais peut-on encore lui conserver le nom de foi, après la définition que donne l’Apôtre dans l’Epître aux Hébreux, où il dit que la foi est la conviction des choses qu’on ne voit point (Héb., XI, 1 )?
4. Les paroles qui suivent: « Celui-ci vint comme témoin pour rendre témoignage à la lumière, afin que tous crussent par lui », se rapportent, comme nous l’avons dit, à l’action temporelle. En effet, c’est dans le temps qu’on rend témoignage de la chose éternelle, qui est la lumière des intelligences. C’est pour rendre témoignage de cette chose qu’est venu Jean qui « n’était point la lumière, mais pour rendre témoignage à la lumière ». Car l’Evangéliste ajoute : « Celui-là était la vraie lumière, qui illumine tout homme venant en ce monde. Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a pas connu. Il est venu chez lui, et les siens ne l’ont point reçu». Ceux qui savent notre langue comprennent toutes ces expressions d’après les choses qu’ils connaissent. De ces choses, les unes nous sont connues par les sens du corps, comme l’homme, par exemple, comme le monde, dont nous voyons si clairement l’étendue, comme les sons de ces paroles mêmes, car l’ouïe est aussi un sens; les autres ne sont comprises que par la raison de l’âme, comme celles-ci par exemple : « Et les siens ne l’ont pas reçu ». Le sens est en effet : Ils n’ont pas cru en lui, et cette idée, ce n’est point par les sens du corps, mais par la raison de l’âme, qu’elle vient en nous. Quant aux paroles mêmes — je ne parle pas des Sons, mais de leurs significations — nous les avons apprises en partie par le sens du corps, en partie par la raison de l’âme. Ce n’était pas pour la (507) première fois que nous les entendions, mais celles que nous avions entendues, — et non-seulement ces paroles, mais aussi leurs significations — nous les connaissions, nous les tenions dans notre mémoire, et nous n’avons fait que les reconnaître ici. Le dissyllabe « monde n, par exemple, en tant que son, est une chose matérielle et se perçoit par le corps, c’est-à-dire par l’oreille; mais ce qu’il signifie est aussi connu par le corps, c’est-à-dire par les yeux de la chair. En effet le monde, en tant qu’il est connu, est connu par la vue. Mais ce mot de quatre syllabes, crediderunt (ils ont cru), en tant que son, est aussi connu par l’oreille de la chair, puisqu’il est matériel; seulement ce n’est plus le sens du corps, mais la raison de l’âme, qui en fait connaître la signification. En effet, si nous ne connaissions pas par notre âme ce que signifie : Ils n’ont pas cru, nous ne saurions pas quelle est la chose que n’ont pas voulu faire ceux dont on dit : « Et les siens ne l’ont pas reçu ». Le son du mot frappe donc extérieurement les oreilles du corps, et atteint le sens qu’on appelle l’ouïe. La forme de l’homme est également une connaissance imprimée en nous-mêmes, et extérieurement présente aux divers sens du corps : aux yeux, quand on le voit; aux oreilles, quand on l’entend; au toucher, quand on le tient et qu’on le touche; notre mémoire en garde même l’image, incorporelle il est vrai , niais semblable à un corps. Le monde enfin, cette merveilleuse beauté, est aussi extérieurement présent et à nos yeux, et. à ce sens qu’on appelle le toucher, quand nous en touchons quelque chose; mais, au dedans de nous encore, notre mémoire en garde l’image à laquelle nous recourons par la pensée, quand nous sommes renfermés entre des murailles ou plongés dans les ténèbres. Du reste, nous nous sommes assez étendu, dans le onzième livre, sur ces images des choses matérielles, immatérielles elles-mêmes, mais semblables aux corps et appartenant à la vie de l’homme extérieur. Maintenant il s’agit de l’homme intérieur et de sa science des choses temporelles et changeantes. Quand , pour atteindre son but , cette science emprunte quelque chose à ce qui appartient à l’homme extérieur, ce doit être pour en tirer un enseignement à l’appui de la science rationnelle. C’est ainsi que l’usage rationnel de ce que nous avons de commun avec les animaux privés de raison, appartient à l’homme intérieur, et on ne peut dire qu’il nous soit commun avec les animaux privés de raison.
5. Or la foi, dont notre raison sent le besoin de parler plus longuement dans ce livre, celle dont la possession fait ce qu’on appelle les fidèles, et la privation , les infidèles — les infidèles, comme ceux qui n’ont pas reçu le Fils de Dieu venant chez lui — la foi, dis-je, bien qu’elle nous vienne par tradition, n’appartient cependant pas à ce sens du corps qu’on appelle l’ouïe, parce qu’elle n’est pas un son; ni aux yeux de la chair, parce qu’elle n’est ni une couleur, ni une forme de corps; ni au sens qu’on appelle le toucher, parce qu’elle n’a rien de palpable; ni enfin à aucun sens corporel, parce qu’elle est une affaire de coeur, et non de corps. Elle n’est point non plus en dehors de nous, mais au plus intime de notre être; personne ne la voit chez un autre, mais chacun la voit en soi. Enfin elle peut n’exister qu’en apparence et être supposée là où elle n’est pas. Ainsi, chacun voit en soi sa propre foi; il la croit chez un autre sans la voir, et l’y croit avec d’autant plus d’assurance, qu’il aperçoit mieux les fruits qu’elle a coutume de produire par la charité (Gal., V, 6 ). C’est pourquoi elle est commune à tous ceux dont l’Evangéliste parle, quand il ajoute: « Mais il a donné le pouvoir d’être faits enfants de Dieu, à tous ceux qui l’ont reçu, à ceux qui croient en son nom; qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu ». Cette foi, dis-je, est commune, non pas à la manière d’une forme corporelle, visible pour tous les yeux, mais à peu près dans le sens où l’on dit de la figure humaine qu’elle est commune à tous les hommes, bien que chacun ait la sienne.
C’est en effet, avec la plus parfaite vérité, que nous disons que la foi de ceux qui croient la même chose provient d’une doctrine absolument une. Mais autre chose sont les objets de la foi, autre chose la foi elle-même. Ceux-là consistent en des choses que l’on dit être (508) actuellement, ou avoir été, ou devoir être; tandis que la foi est dans l’âme du croyant, visible seulement pour celui qui la possède, quoiqu’elle existe aussi chez les autres, non pas elle précisément, mais une autre toute semblable. Car c’est par le genre, et non par le nombre qu’elle est une; et nous la disons une plutôt que multiple, à cause de la ressemblance et de l’absence de toute diversité. Quand nous voyons deux hommes parfaitement semblables, nous disons qu’ils n’ont qu’une figure pour les deux et nous en sommes étonnés. Il serait plus juste de dire qu’il y avait beaucoup d’âmes — à les prendre chacune en particulier — chez ceux dont il est dit aux Actes des Apôtres, qu’ils n’avaient qu’une âme (Act., IV, 32 ), que de se hasarder à avancer qu’il y a autant de fois que de fidèles, quand l’Apôtre dit: « Il y a une seule foi (Eph., IV, 5 )». Et cependant celui qui a dit : « O femme, ta foi est grande (Matt., XV, 28 )»; et à un autre: « Homme de peu de foi, pourquoi as-tu douté (Id., XIV, 31 )? » laisse assez entendre que chacun a la sienne. Mais on dit de la foi de ceux qui croient les mêmes choses, qu’elle est une, comme on le dit de la volonté de ceux qui veulent les mêmes choses; bien que parmi ceux qui veulent les mêmes choses, chacun ne connaisse que sa volonté, et ignore celle de son voisin, bien que celui-ci veuille la même chose; et si ce voisin manifeste sa volonté par des signes, on croit encore à cette volonté plutôt qu’on ne la voit. Assurément personne, ayant conscience de soi-même, ne s’approprie cette volonté; seulement il l’entrevoit clairement.
CERTAINES VOLONTÉS ÉTANT LES MÊMES CHEZ TOUS, SONT CONNUES DE CHACUN EN PARTICULIER.
6. Il existe, dans une nature vivante et douée de raison, une telle uniformité de tendance, que, bien que l’on ne connaisse pas la volonté de l’autre, il est cependant des volontés générales qui sont connues de chacun en particulier, tellement que l’individu, ignorant ce que veut tel autre individu, sait cependant ce que tous veulent sur certains points. De là cette charmante facétie d’un comédien, qui avait promis sur le théâtre de révéler dans la représentation suivante ce que tous les spectateurs penseraient et désireraient, et au jour fixé, au milieu d’une foule plus nombreuse que jamais, pendant que tous étaient silencieux et en suspens, s’écria, dit-on: Vous voulez tous acheter à bon marché et vendre cher. Cette plaisanterie de bouffon, imprévue et pourtant conforme à la vérité, rencontra au écho dans toutes les consciences, et d’immenses applaudissements éclatèrent. Or pourquoi la promesse de manifester la volonté de tout le monde excita-t-elle une si vive curiosité, sinon parce que chacun ignore la volonté des autres? Et pourtant ce comédien ignorait-il celle-là ? Est-il personne qui l’ignore? Et quelle en est la raison, si ce n’est parce qu’on peut raisonnablement former certaines conjectures sur les autres d’après soi-même, en vertu de l’uniformité des affections et des tendances de nos défauts ou de notre nature? Mais autre chose est de voir sa propre volonté, autre chose d’établir des conjectures, même les mieux fondées, sur la volonté d’un autre. En fait de choses humaines, je ne suis pas plus certain de l’existence de Rome que j’ai vue, que de celle de Constantinople que je ne connais que sur le témoignage d’autrui. Ce bouffon, soit en se considérant lui-même, soit par l’expérience des hommes, était convaincu que tout le monde désire acheter à bon marché et vendre cher. Mais comme au fond c’est un défaut, chacun peut acquérir la justice à ce point de vue, ou tomber dans quelque autre défaut opposé à celui-là, de manière à lui résister et à le vaincre. J’ai connu un homme à qui on offrait un livre à acheter, et qui s’apercevant au bon marché que le marchand en ignorait la valeur, lui en donna, à son grand étonnement, le juste prix qui était bien plus considérable. Et si un homme était descendu assez bas dans le vice pour vendre à vil prix l’héritage de ses parents, et acheter à tout prix la satisfaction de ses passions? Ce genre de luxe n’est pas impossible, je pense; si on cherchait bien, on en trouverait des exemples, et même, sans chercher, on rencontrera peut-être des hommes qui, plus coupables que les personnages de théâtre et dépassant tout ce qui se débite et se représente sur la scène, achètent le déshonneur à grand prix, et vendent à vil prix leurs domaines. J’ai aussi connu des hommes qui, par générosité, achetaient des (509) grains plus cher et les vendaient à meilleur marché à leurs concitoyens.
Ce que le vieux poète Ennius a dit: « Tous les mortels aiment la louange», il l’a dit d’après ce qu’il avait éprouvé de lui-même et de quelques autres, il l’a conjecturé de tous, et paraît bien avoir exprimé un goût universel. Si le bouffon eût dit: vous aimez tous la louange, personne de vous n’aime le blâme, on pourrait encore affirmer qu’il aurait exprimé une vérité générale. Cependant il y a des hommes qui détestent leurs propres défauts, qui se déplaisent à eux-mêmes sous ce point de vue, ne désirent point être loués par les autres, et sont même reconnaissants des reproches qu’on leur adresse, quand ils sont inspirés par la bienveillance et dans le but de les corriger. Mais si le comédien eût dit Vous voulez tous être heureux, personne de vous ne veut être malheureux, cette fois il n’aurait rencontré que ce que chacun découvre au fond de sa volonté. Car quel que soit l’objet des plus secrets désirs, il se rattache toujours à cette aspiration si connue de tous et chez tous.
LE DÉSIR DU
BONHEUR EXISTE CHEZ TOUS, MAIS LES VOLONTÉS VARIENT BEAUCOUP SUR
7. Tous désirant obtenir et conserver le bonheur, il est surprenant de voir combien les volontés sont différentes sur la nature du bonheur. Non que tous ne le désirent, mais tous ne le connaissent pas. Si, en effet, tous le connaissaient, les uns ne le placeraient pas dans la vertu de l’âme, les autres dans la volupté charnelle, ceux-ci dans l’une et l’autre, ceux-là et ceux-là encore dans mille et mille autres objets différents; car pour déterminer ce que ç’est que la vie heureuse, chacun n’a consulté que son attrait. Comment donc tous éprouvent-ils une telle ardeur pour ce que tous ne connaissent pas? Peut-on aimer ce qu’on ne connaît pas? C’est une question que j’ai déjà traitée dans les livres précédents (Liv., VIII, ch. IV et suiv. ; liv., X, ch. IV.). Pourquoi donc tous désirent-ils le bonheur, et tous ne connaissent-ils pas le bonheur? Serait-ce que tous savent en quoi il consiste, mais non où il est, et que de là proviendrait la divergence d’opinions, à peu près comme s’il s’agissait de trouver un lieu en ce monde où quiconque désire le bonheur serait sûr de le trouver, et comme si on ne cherchait pas aussi bien où est le bonheur qu’en quoi il consiste.
En effet, s’il consiste dans la volupté du corps, celui qui jouit de cette volupté est heureux; s’il consiste dans la vertu de l’âme, celui qui possède cette vertu, le possède, et s’il consiste dans les deux, celui qui les réunit a trouvé le moyen d’être heureux. Quand donc l’un dit: Jouir de la volupté du corps, c’est être heureux; et l’autre : Jouir de la vertu de l’âme, c’est être heureux : n’est-ce pas ou que tous les deux ignorent ce que c’est que le bonheur, ou qu’ils ne le savent pas tous les deux? Comment donc tous les deux l’aiment-ils, si personne ne peut aimer ce qu’il ignore? Serait-ce que le principe que nous avons posé comme indubitable et certain, à savoir que tous veulent être heureux, n’est qu’une fausseté? Car, par exemple, si le bonheur consiste à vivre vertueux, comment celui qui ne veut pas être vertueux, veut-il être heureux? Ne serait-il pas plus juste de dire : Cet homme ne veut pas être heureux, car il rie veut pas être vertueux, la vertu étant la condition obligée du bonheur? Or, si pour être heureux il faut être vertueux, tous ne veulent pas être heureux, il y en a même bien peu, car beaucoup ne veulent pas être vertueux. Ainsi donc ce serait une erreur, le principe sur lequel Cicéron, l’académicien, n’a pas élevé le moindre doute (et pour les académiciens tout est douteux) lui qui, dans son dialogue, appelé Hortensius, voulant établir sa discussion sur une base incontestée, débute par ces mots: « Il est certain que nous « voulons tous être heureux ». Loin de nous la pensée de le dire! Mais quoi alors? Faudra-t-il dire que, quoique le bonheur ne soit pas autre chose qu’une vie vertueuse, on peut cependant désirer d’être heureux et ne pas vouloir être vertueux? Ce serait par trop absurde. Ce serait dire: celui qui ne veut pas être heureux, veut être heureux. Peut-on entendre, peut-on supporter une telle contradiction? Et cependant il le faut, s’il est vrai que tous veulent être heureux et que tous ne veulent pas la condition essentielle du bonheur. (510)
SUITE DU MÊME SUJET.
8. Ou bien nous tirerons-nous d’embarras en disant que, chacun ayant placé le bonheur dans ce qui le charmait davantage, Epicure dans la volupté, Zénon dans la vertu, et d’autres dans d’autres choses, nous le ferons consister uniquement à vivre selon son attrait, en sorte qu’il sera toujours vrai d’affirmer que chacun désire d’être heureux, puisque chacun veut vivre le la manière qui lui plaît davantage? Si cette proposition eût été énoncée au théâtre, chacun l’aurait retrouvée au fond de sa volonté. Mais Cicéron s’étant fait cette objection, y répond de manière à faire rougir ceux qui pensent de la sorte. « Des « hommes », dit-il, « qui ne sont point philosophes, il est vrai, mais qui sont toujours prêts à discuter, disent que tous ceux qui vivent à leur gré sont heureux », précisément ce que nous disions : vivre selon son attrait. Puis il ajoute : « C’est évidemment une erreur. Car vouloir ce qui ne convient pas, est une chose très-misérable; et c’est un moindre malheur de ne pas obtenir ce qu’on désire que de désirer ce qu’on ne doit pas posséder ». Parole excellente et parfaitement ‘vraie. Quel est, en effet, l’homme assez aveugle d’esprit, tellement étranger à tout sentiment d’honneur, tellement enveloppé des ténèbres de l’opprobre, qu’il appelle heureux, parce qu’il vit à son gré, celui qui vit dans le crime et la honte, assouvit ses volontés les plus coupables et les plus dégradantes, sans que personne s’y oppose, ou en tire punition, ou ose seulement hasarder un reproche, peut-être même aux applaudissements de la foule, puisque, selon la divine Ecriture : « Le pécheur est glorifié dans les désirs de son âme, et celui qui commet l’iniquité, reçoit des bénédictions (Ps., IX, 3 )? » Certainement, si ce pécheur n’avait pu accomplir ses criminelles volontés, tout malheureux qu’il serait, il le serait moins qu’il ne l’est. Sans doute une mauvaise volonté suffit à elle seule pour rendre malheureux; mais le pouvoir de l’assouvir rend plus malheureux encore.
Ainsi donc, puisqu’il est vrai que tous les hommes désirent d’être heureux, qu’ils y tendent de toute l’ardeur de leurs voeux, et que tous leurs autres désirs se ramènent à celui-là; puisque personne ne peut aimer ce dont il ignore absolument la nature et la qualité, et qu’il ne peut ignorer la nature de l’objet qu’il sait être le but de sa volonté: il s’ensuit que tout le monde connaît la vie heureuse. Or, tous ceux qui sont heureux ont ce qu’ils désirent, bien que tous ceux qui ont ce qu’ils désirent ne soient pas pour cela heureux; mais ceux-là sont nécessairement malheureux qui n’ont pas ce qu’ils désirent, ou qui possèdent ce qu’il ne convient pas de désirer. Il n’y a donc d’heureux que celui qui tout à la fois possède tout ce qu’il désire et ne désire rien qu’il soit mauvais de posséder.
POURQUOI, QUAND TOUS DÉSIRENT LB BONHEUR, PRÉFÈRE-T-ON CE QUI ÉLOIGNE DU BONHEUR.
9. Puisque la vie heureuse est à ces deux conditions, puisque tous la connaissent, que tous la désirent, pourquoi les hommes, quand ils ne peuvent réunir ces deux conditions, préfèrent-ils avoir tout ce qu’ils désirent, plutôt que de n’avoir que de bons désirs, même sans la possession? Est-ce donc par un effet de la dépravation humaine, que les hommes, sachant qu’on ne peut être heureux quand on n’a pas ce que l’on désire, ni quand on possède ce qu’on ne doit pas désirer, mais seulement quand on possède tous les biens qu’on désire et qu’on ne désire rien de mauvais : que sachant cela, dis-je, et ne pouvant réunir ces deux conditions nécessaires au bonheur, ils préfèrent ce qui éloigne du bonheur — car celui qui possède l’objet de coupables désirs en est bien plus éloigné que celui qui ne possède point l’objet de ses désirs — tandis qu’on devrait bien plutôt choisir et préférer le désir du bien, même sans la possession de l’objet désiré? Car celui-là est bien près du bonheur, qui ne veut absolument que le bien, que ce qui le rendra heureux quand il le possédera. Et certainement ce n’est pas le mal, mais le bien, qui procure le bonheur, quand bonheur il y a; et c’est déjà un bien et un bien d’un grand prix, d’avoir la bonne volonté, celle qui désire jouir des biens dont la nature humaine est capable, et nullement du mal qu’elle peut commettre ou posséder; qui ne recherche les biens de cette misérable vie qu’avec (511) prudence, tempérance, force, esprit de justice, et les acquiert dans la mesure de ses forces, de manière à rester bonne au milieu des maux, et à atteindre un jour le bonheur, quand tous les maux seront finis et tous les biens accomplis.
10. Conséquemment la foi en Dieu est surtout nécessaire en cette vie si pleine d’erreurs et de peines. Il n’est pas possible d’imaginer d’où viendraient les biens, particulièrement ceux qui rendent bon et ceux qui rendront heureux, s’ils ne descendent pas de Dieu sur l’homme pour l’enrichir. Mais quand, au sortir de cette vie, celui qui sera resté bon et fidèle au milieu de ses misères, entrera dans la vie heureuse, alors il lui arrivera ce qui est absolument impossible ici-bas, de vivre selon ses désirs. En effet, au sein de cette félicité, il ne voudra plus le mal, il ne voudra rien de ce qu’il n’aura pas, et il ne lui manquera rien de ce qu’il désirera. Il aura tout ce qu’il aimera, et ne désirera rien de ce qu’il n’aura pas. Tout ce qui sera là, sera bon, le Dieu souverain sera le souverain bien et appartiendra en jouissance à ceux qui l’aiment: et, pour comble de bonheur, on aura la certitude que cela durera toujours.
Sans doute, les philosophes se sont fait certains genres de bonheur, au gré de leurs caprices, comme s’il eussent pu, par leur vertu propre, ce qui est impossible à la condition humaine, vivre comme ils voudraient. Ils sentaient que pour être heureux, il faut absolument posséder ce qu’on désire, et ne rien souffrir de ce qu’on ne veut pas souffrir. Or, qui ne voudrait avoir à sa disposition le genre de vie qui lui plaît et qu’il appelle le bonheur, de manière à le faire toujours durer ? Mais qui le peut? Quel homme désire, pour l’honneur de les supporter avec courage, même les incommodités qu’il veut et peut supporter quand il les éprouve? Qui désire vivre dans les tourments, même parmi ceux qui sauraient y vivre vertueux à l’aide de la patience et sans s’écarter de la justice ? Tous ceux, justes ou pécheurs, qui ont enduré des maux de ce genre, soit qu’ils les aient désirés, soit qu’ils aient redouté de perdre ce qu’ils aimaient, tous savaient bien que ces maux seraient passagers. Beaucoup même tendaient courageusement, à travers des épreuves éphémères, à des biens qui ne devaient pas finir. Et certainement l’espérance rend heureux ceux qui souffrent ainsi des maux passagers, par lesquels on achète des biens qui dureront toujours. Mais être heureux en espérance, ce n’est pas encore être heureux, puisque c’est attendre par la patience un bonheur qu’on ne possède pas encore. Or, celui qui n’a pas cette espérance, qui souffre sans attendre cette récompense, celui-là a beau être patient: il n’est pas véritablement heureux, il n’est que courageusement malheureux. Car il ne cesse pas d’être malheureux parce qu’il le serait davantage, s’il supportait impatiemment son malheur.
Mais quand même il ne souffrirait pas en son corps ce qu’il n’y veut pas souffrir, il ne serait pas heureux pour autant, puisqu’il ne vit pas comme il veut. En effet, pour ne pas parler d’autres maux qui atteignent l’âme sans blesser le corps, dont nous voudrions être exempts et qui sont sans nombre, assurément il voudrait, s’il était possible de maintenir son corps dans cet état de santé et d’intégrité, et de n’en être jamais incommodé, il voudrait que cela dépendît de sa volonté, ou de l’incorruptibilité du corps lui-même. Or cela n’étant pas ou restant fort précaire, il ne vit certainement pas comme il veut. En effet, bien qu’il soit disposé à accepter et à supporter courageusement tout ce qui peut lui arriver de fâcheux, il aimerait cependant mieux qu’il ne lui arrivât rien et il fait tout ce qu’il peut pour se garantir. Il est donc prêt à l’alternative : il désire l’un, et il évite l’autre, autant que possible, et si ce qu’il évite lui arrive, il le supportera patiemment parce qu’il n’a pu obtenir ce qu’il désirait. Il fait donc effort pour ne pas être accablé, mais il voudrait être débarrassé du fardeau. Peut-ou dire alors qu’il vit comme il veut? Serait-ce parce qu’il est disposé à supporter de bon coeur ce qu’il aurait voulu éviter ? Alors c’est vouloir ce qu’on peut, quand on ne peut pas ce qu’on veut. Pourtant voilà tout le bonheur — dirai-je ridicule ? dirai-je misérable ? — de ces fiers mortels qui se vantent de vivre comme ils veulent, parce qu’ils supportent volontiers et patiemment ce qu’ils voudraient bien pouvoir éviter. C’est là, (512) disent-ils, le sage avis que donne Térence: « Si ce que tu veux est impossible, tâche de vouloir ce que tu peux (Andr., act. II, sc,. I, V, 5, 6) ». Excellent conseil, qui le nie ? Mais conseil donné à un malheureux, pour l’empêcher d’être malheureux. Quant à celui qui possède réellement le bonheur que tout le monde désire, il ne serait ni vrai ni juste de lui dire: Ce que tu veux est impossible. Car, s’il est heureux, tout ce qu’il veut est possible, puisqu’il ne veut rien d’impossible. Mais cette vie n’appartient pas à notre condition mortelle; elle n’est possible qu’au sein de l’immortalité. Et si l’immortalité ne peut être le partage de l’homme, c’est en vain qu’il cherche le bonheur : car il n’y a pas de bonheur sans l’immortalité.
POINT DE BONHEUR SANS L’IMMORTALITÉ.
11. Puisque tous les hommes
désirent être heureux, si ce désir est sincère, ils veulent aussi être
immortels : car sans cela ils ne pourraient être heureux. Du reste, quand on
les interroge sur l’immortalité, ils répondent, comme pour le bonheur, qu’ils
la désirent tous. Mais c’est en cette vie qu’on cherche, ou plutôt qu’on rêve
un bonheur quelconque plus nominal que réel, tandis qu’on désespère de
l’immortalité sans laquelle le vrai bonheur est impossible. En effet, comme
nous l’avons dit et suffisamment prouvé plus haut, celui-là seul vit heureux
qui vit comme il veut et ne veut rien de mauvais. Or, ce n’est pas vouloir une
chose mauvaise que de vouloir l’immortalité, si, par la grâce de Dieu, l’âme
humaine en est capable; et si l’âme humaine n’en est pas capable, elle ne l’est
pas non plus du bonheur. Car pour que l’homme vive heureux, il faut qu’il vive.
Or, comment la vie continuera-t-elle à être heureuse chez celui qui meurt et
que
Que s’il consent à la perdre, comment l’appellera-t-on heureuse, quand celui qui la possède désire la voir finir ? Reste le troisième cas, l’indifférence de l’homme heureux: c’est-à-dire l’hypothèse où, toute vie lui faisant défaut, la vie heureuse l’abandonne, sans qu’il le désire, sans qu’il s’y refuse, son coeur restant paisible et prêt à tout. Mais ce n’est pas encore là la vie heureuse, puisqu’elle mie mérite pas même l’amour de celui qu’elle rend heureux. Est-ce en effet une vie heureuse, celle que n’aime pas celui qui la possède ? Et comment aimerait-on une vie à la conservation ou à la perte de laquelle on est indifférent ? A moins que les vertus mêmes que nous aimons en vue du bonheur, n’aillent jusqu’à nous détourner de l’amour du bonheur. Dans ce cas, nous cessons de les aimer elles-mêmes, puisque nous n’aimons plus la seule chose, pour laquelle nous les aimions. Ensuite que deviendra cet axiome si senti, si réfléchi, si clair, si certain, que tous les hommes désirent être heureux, si ceux qui sont heureux ne tiennent pas à l’être? Que s’ils y tiennent, comme la vérité le crie, comme l’exige impérieusement la nature eu qui le Créateur souverainement bon et immuablement heureux en a mis le besoin, si, dis-je ceux qui sont heureux veulent être heureux , évidemment ils ne veulent pas que leur bonheur s’use et périsse. Or, ils ne peuvent être heureux qu’en vivant; ils ne veulent donc pas que leur vie cesse. Donc tous ceux qui sont heureux ou veulent l’être, désirent être immortels. Or on n’est pas heureux, si l’on n’a pas ce que l’on veut; donc la vie ne peut absolument être heureuse, si elle n’est immortelle. (513)
CE N’EST PAS LE
RAISONNEMENT HUMAIN, MAIS
12. La nature humaine
est-elle
capable de ce bonheur qu’elle reconnaît comme si
désirable? voilà une grave
question. Mais si l’on consulte la foi qui anime ceux à
qui Jésus a donné le
pouvoir d’être faits enfants de Dieu, tout doute
disparaît. Parmi ceux qui ont
essayé d’appuyer cette thèse sur des raisonnements
humains, un bien petit
nombre, doués d’un grand génie, ayant beaucoup de
loisirs, très-versés dans les
subtilités des sciences, ont pu parvenir à trouver des
preuves de l’immortalité
de l’âme seulement. Néanmoins ils n’ont pu
découvrir pour elle un bonheur
permanent, c’est-à-dire véritable : car ils ont
prétendu qu’après avoir goûté
ce bonheur, elle rentrait dans les misères de cette vie. Et ceux
qui n’ont pas
osé partager cette opinion, mais qui ont cru que
l’âme, une fois purifiée,
jouirait sans son corps d’un bonheur éternel, ont
émis sur l’éternité du monde
des idées tout à fait contradictoires à leur
opinion sur l’âme. Il serait long
d’en donner ici la preuve; mais nous croyons nous être
suffisamment étendu sur
ce sujet dans le douzième livre de
Mais la foi chrétienne se fonde sur l’autorité de Dieu, et non sur le raisonnement humain, pour promettre l’immortalité , et par conséquent le vrai bonheur, à l’homme tout entier, à l’homme composé d’une âme et d’un corps. Voilà pourquoi, après que l’évangéliste a dit que Jésus a donné « le pouvoir d’être faits enfants de Dieu à ceux qui l’ont reçu»— c’est-à-dire, comme il l’explique en peu de mots, « à ceux qui croient en son nom » — après avoir ajouté comment seront faits enfants de Dieu ceux « qui ne sont point nés du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de l’homme, mais de Dieu » : pour ne pas nous décourager par la comparaison d’une si haute dignité avec ce poids d’infirmité humaine que nous voyons et que nous portons, il se hâte de dire : « Et le Verbe a été fait chair et il a habité parmi nous (Jean, I, 12, 14 ) » ; pour nous convaincre, par le contras(e, d’une chose qui eût semblé incroyable. En effet, si Celui qui est par nature Fils de Dieu, est devenu fils de l’homme par compassion pour les enfants des hommes — et cela est, puisque « le Verbe a été fait chair et a habité parmi nous» hommes — combien n’est-il pas plus croyable que ceux qui sont par nature enfants des hommes, soient faits enfants de Dieu par la grâce de Dieu, et habitent en Dieu, en qui et par qui seul ils peuvent être heureux, en participant à son immortalité ? C’est pour nous convaincre de cette vérité que le Fils de Dieu a daigné revêtir notre nature mortelle.
AUCUN MOYEN N’ÉTAIT PLUS CONVENABLE QUE L’INCARNATION DU VERBE POUR DÉLIVRER L’HOMME DES MISÈRES DE CETTE VIE MORTELLE. NOS MÉRITES SONT DES DONS DE DIEU.
13. C’est peu de réfuter ceux qui disent: Dieu n’avait-il donc pas d’autre moyen de délivrer l’homme des misères de cette vie mortelle, que d’exiger que son Fils unique, Dieu éternel comme lui, se fît homme, en prenant une âme et un corps semblables aux nôtres, devint mortel et souffrît la mort? c’est peu, dis-je, de leur répondre en affirmant que ce moyen était bon, que Dieu, en daignant nous délivrer par Jésus-Christ homme et Médiateur entre Dieu et les hommes, a agi d’une manière conforme à sa dignité. Il faut aussi leur prouver que si Dieu, dont le domaine sur toutes choses est absolu, ne manquait pas d’autres moyens également possibles, il n’y en avait pas, et n’y en pouvait avoir de plus convenable pour guérir notre misère. Etait-il rien, en effet, de plus nécessaire, pour ranimer notre espérance, pour relever nos âmes abattues sous le fardeau de notre condition mortelle, les empêcher de désespérer de l’immortalité, que de nous faire voir combien Dieu nous estimait, et combien il nous aimait? Or, était-il possible d’en donner une preuve plus claire, plus éclatante que celle-là: le Fils de Dieu, immuablement bon, restant ce qu’il était en lui-même, prenant de nous et pour nous ce qu’il n’était pas; daignant, sans rien perdre de sa propre nature, revêtir la nôtre; portant le poids de nos péchés, sans en avoir commis aucun; et aussitôt que nous croyons à l’étendue de son amour, et que nous rentrons dans nos espérances perdues, nous versant ses dons, par pure générosité, sans que nous les ayons mérités en rien par (514) des bonnes oeuvres, après même que nous nous en sommes rendus indignes par nos fautes?
14. Car ce que nous appelons nos mérites, ne sont pas autre chose que ses dons. En effet, pour que la foi agisse par la charité (Gal., V, 6 ), « la charité de Dieu est répandue en nos coeurs par l’Esprit- Saint qui nous a été donné (Rom., V, 5) ». Or l’Esprit nous a été donné après que Jésus a été glorifié par sa résurrection. Il avait promis de l’envoyer alors, et il l’a envoyé (Jean, XX, 22, VII, 39, XV, 26. ) ; parce que c’était alors que s’était vérifié ce qui avait été écrit et prédit de lui: « Montant au ciel, il a conduit une captivité captive : il a donné des dons aux hommes ( Eph., IV, 8 ; Ps., LXVII, 19 ) ». Ces dons, ce sont nos mérites, à l’aide desquels nous parvenons au souverain bien, l’immortelle félicité. « Dieu », dit l’Apôtre, « témoigne son amour pour nous en ce que, dans le temps où nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. Maintenant donc, justifiés par son sang, nous serons, à plus forte raison, délivrés par lui de la colère ». Ceux qu’il appelait d’abord pécheurs, il les appelle ensuite ennemis de Dieu; ceux qu’il disait justifiés parle sang du Christ, il les dit ensuite réconciliés par la mort du Fils de Dieu; ceux qu’il faisait voir délivrés par lui de la colère, il les montre ensuite délivrés par sa vie. Ainsi, avant d’avoir reçu cette grâce, nous n’étions pas des pécheurs quelconques, mais pécheurs jusqu’à être ennemis de Dieu. Or, plus haut le même Apôtre nous avait appliqué, à nous pécheurs et ennemis de Dieu, deux expressions, dont l’une semble un terme radouci, mais dont l’autre est un terme effrayant, quand il disait: « En effet, le Christ, lorsque nous étions encore infirmes, est mort, au temps marqué, pour des impies (Rom., V, 6-10 ) ». Ces infirmes, il les appelle impies. Sans doute l’infirmité est peu grave par elle-même; mais elle peut aller jusqu’à s’appeler impiété. Or, s’il n’y avait pas d’infirmité, il n’y aurait pas besoin de médecin; et c’est le sens du mot hébreu « Jésus », en grec Soter en latin « Salvator ». La langue latine ne connaissait pas ce mot; elle pouvait se le donner, et elle l’a pris dès qu’elle l’a voulu. Mais ces mots de l’Apôtre: « Lorsque nous étions encore infirmes, il est mort, au temps marqué, pour « des impies », se rattachent étroitement aux deux expressions de pécheurs et d’ennemis de Dieu qui viennent ensuite, comme s’il eût voulu rapprocher l’infirmité et le péché, l’inimitié de Dieu et l’impiété.
DIFFICULTÉ : COMMENT SOMMES-NOUS JUSTIFIÉS PAR LE SANG DU FILS DE DIEU?
15. Mais qu’est-ce que cela veut dire: «Justifiés par son sang? » Quelle est donc, je vous demande, la puissance de ce sang, pour que les croyants soient justifiés par lui? et que signifient ces mots: « Réconciliés par la mort de son Fils? » Serait-ce que Dieu le Père irrité contre nous, aurait déposé sa colère en voyant son Fils mourir pour nous? serait-ce que son Fils était déjà si bien réconcilié avec nous, qu’il ait daigné mourir pour nous, tandis que le Père était encore irrité au point de ne pardonner qu’à condition que son Fils mourrait pour nous? Et que signifie cet autre passage du Docteur des nations: « Que dirons-nous donc après cela? si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec lui (Rom., VIII, 31, 32 )? » Est-ce que si le Père n’eût pas été déjà apaisé il aurait livré son propre Fils pour nous, sans aucun ménagement ? Tout cela n’a-t-il pas l’air de se contredire ? d’une part, le Fils meurt pour nous, et par sa mort le Père se réconcilie avec nous; d’autre part, comme si le Père eût été le premier à nous aimer, par égard pour nous il n’épargne pas son Fils et le livre pour nous à la mort. Je vois même que le Père nous a aimés plus tôt encore, non-seulement avant que son Fils mourût, mais même avant de créer le monde, ainsi que l’Apôtre en rend témoignage en disant: « Comme il nous a élus en lui avant la fondation du monde (Eph., I, 4 )». Et le Fils, que le Père ménage si peu, n’a pas été livré pour nous malgré lui; car c’est de lui qu’on a dit: « Qui m’a aimé et s’est lui-même livré pour moi (Gal., II, 29 ) ». Donc le Père et le Fils et leur Esprit commun font tout ensemble et dans un parfait accord. Néanmoins nous avons été justifiés par le sang du Christ, et nous avons été réconciliés avec Dieu par la mort de son Fils. C’est ce que je vais expliquer du mieux que je pourrai et autant que cela me paraîtra nécessaire. (515)
PAR LE PÉCHÉ D’ADAM, TOUS LES HOMMES ONT ÉTÉ LIVRÉS AU POUVOIR DU DÉMON.
16. En vertu d’un certain décret
de la justice divine, le genre humain a été livré au pouvoir du démon, le péché
du premier homme se transmettant originellement chez tous ceux qui naissent de
l’union de l’homme et de la femme, et la dette des premiers parents engageant
tous leurs descendants. Cette tradition est consignée en premier lieu dans
CE N’EST PAS PAR UN ACTE DE PUISSANCE, MAIS PAR UN ACTE DE JUSTICE, QUE L’HOMME A DU ÊTRE ARRACHÉ AU POUVOIR DU DÉMON.
17. Ce n’est pas par la puissance, mais par la justice de Dieu que le démon a dû être vaincu. Cependant qu’y a-t-il de plus puissant que le Tout-Puissant? quelle puissance créée peut être comparée à la puissance du Créateur? Mais le démon, par l’effet de sa propre perversité, étant devenu avide de pouvoir, et ayant abandonné et combattu la justice; et les humains suivant son exemple d’autant plus près qu’ils abandonnent ou haïssent davantage la justice, pour s’attacher au pouvoir, se réjouir de l’avoir acquis ou brûler du désir de l’obtenir: Dieu a pensé que pour arracher l’homme au pouvoir du démon, il fallait vaincre celui-ci, non par la puissance, mais par la justice, afin que les hommes, à l’imitation du Christ, vainquissent le démon par la justice, et non par la puissance. Non qu’il faille rejeter la puissance comme un mal: mais il faut rester dans l’ordre, qui assigne à la justice le premier rang. Et au fait, quel peut être le pouvoir des mortels? qu’ils restent fidèles à la justice tant qu’ils sont mortels: le pouvoir leur viendra quand ils seront immortels. Comparé à celui-ci, le pouvoir des hommes (516) qu’on appelle ici-bas des puissants, quelque grand qu’il puisse être, n’est qu’une faiblesse ridicule; et là où les méchants semblent pouvoir davantage, la fosse se creuse pour le
pécheur. Le juste au contraire chante et dit : « Heureux l’homme que vous instruisez, Seigneur, et que vous éclairez par votre loi. Il sera en paix aux jours de l’infortune, quand la fosse se creusera pour le pécheur. Car le Seigneur ne rejettera pas son peuple, et il ne délaissera pas son héritage, jusqu’à ce que la justice revienne au jugement, et près d’elle sont tous ceux qui ont le coeur droit (Ps., XCIII, 12-15 )».
Ainsi donc, si l’époque où le peuple de Dieu sera puissant est encore différée, Dieu « ne rejettera pas son peuple et il ne délaissera pas son héritage», quelques rigueurs, quelques indignités que celui-ci éprouve dans son humilité et dans sa faiblesse, « jusqu’à ce que la justice », à laquelle les hommes pieux restent fidèles dans leur infirmité, « revienne au jugement », c’est-à-dire reçoive le pouvoir de juger: honneur réservé aux justes, quand la puissance succédera en son temps à la justice qui l’aura précédée. En effet, la puissance
accordée à la justice, ou la justice appuyée sur la puissance, constitue le pouvoir judiciaire. Or, la justice appartient à la bonne volonté ; ce qui a fait dire aux anges lors de la naissance du Christ: « Gloire à Dieu au plus haut des cieux, et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté (Luc., II, 14 ) ». Mais la puissance doit suivre la justice, et non la précéder; voilà pourquoi elle a sa place dans la prospérité, (res secundœ, secundœ venant de sequor). En effet, deux choses, comme nous l’avons expliqué plus haut, constituent le bonheur: vouloir le bien et pouvoir ce que l’on veut. Or, ce serait un désordre, et ce désordre est impossible, si, comme nous l’avons également exposé, l’homme avait le choix de pouvoir ce qu’il veut, sans s’inquiéter de ce qu’il doit vouloir : tandis qu’au contraire il doit d’abord avoir une bonne volonté et ensuite un grand pouvoir. Or, une bonne volonté doit être exempte des vices dont l’effet est, quand ils dominent l’homme, de l’entraîner à vouloir le mal. Alors que deviendrait sa bonne volonté? Il faut donc désirer aussi le pouvoir, mais le pouvoir de triompher des vices. Or, ce n’est pas pour vaincre leurs vices que les hommes désirent être puissants, mais pour dominer leurs semblables. Et à quoi bon, sinon pour être de vrais vaincus et de faux vainqueurs; pour être réputés vainqueurs, sans l’être réellement? Que l’homme désire donc être prudent, qu’il désire être fort, tempérant, juste, et qu’il souhaite le pouvoir de le devenir sérieusement; qu’il ambitionne d’être puissant en lui-même, et chose étrange t contre lui-même pour lui-même. Quant aux autres avantages qu’il a raison de désirer, mais qu’il ne peut encore posséder, comme l’immortalité, par exemple, et le bonheur véritable et parfait, qu’il ne cesse de les poursuivre de ses voeux et de les attendre avec patience.
18. Quelle est donc la justice qui a vaincu le démon? Pas d’autre que celle de Jésus-Christ. Et comment le démon a-t-il été vaincu? Parce que ne trouvant rien en Jésus-Christ qui méritât la mort, il l’a néanmoins fait mourir. Evidemment il est donc juste que les débiteurs qu’il enchaînait soient libérés, quand ils croient en Celui qu’il a fait mourir quoiqu’il ne dût rien. Voilà en quel sens on dit que nous sommes justifiés par le sang du Christ (Rom., V, 9 ). Ainsi ce sang innocent a été répandu pour la rémission de nos péchés. Voilà aussi pourquoi le Christ se dit, par la voix du Psalmiste, libre entre les morts (Ps., LXXXVII, 6 ). Car seul il est mort affranchi de la dette de la mort. C’est ce qui lui fait dire dans un autre psaume: « J’ai payé ce que je ne devais pas (Ps., LXVIII, 5 ) » : et par dette ici il entend le péché, espèce de rapine commise contre la loi. Aussi a-t-il dit de sa propre bouche, d’après l’Evangile : « Voilà que le « prince de ce monde est venu, et il n’a rien trouvé en moi », c’est-à-dire il n’y a trouvé aucun péché; « mais afin que tous sachent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici (Jean, XIV, 30, 31 ) ». Et il s’en va à sa passion, pour acquitter, lui qui ne devait rien, la dette que nous avions contractée. Ce droit si bien fondé sur l’équité aurait-il triomphé du démon, si le Christ eût voulu agir en vertu de la puissance, et non par la (517) justice? Mais il a rejeté au second rang ce qu’il pouvait, pour mettre au premier rang ce qu’il fallait. Voilà pourquoi il fallait qu’il fût homme et Dieu. S’il n’eût pas été homme, il n’aurait pu être mis à mort; s’il n’eût pas été Dieu, on n’aurait pas cru qu’il ne voulait pas ce qu’il pouvait, mais bien qu’il ne pouvait pas ce qu’il voulait; nous ne croirions pas qu’il a préféré la justice à la puissance, mais bien que la puissance lui aurait fait défaut. Mais maintenant il a enduré pour nous des souffrances humaines, parce qu’il était homme; et s’il ne l’eût pas voulu, il aurait pu ne pas souffrir, parce qu’il était Dieu. La justice a emprunté des charmes à l’abaissement, parce qu’il aurait pu, s’il l’eût voulu, ne pas supporter cet abaissement, en vertu du pouvoir qui est si grand dans la divinité. C’est ainsi qu’en mourant, quoique armé d’une si grande puissance, il nous a fait apprécier, à nous mortels impuissants, la justice et la puissance qu’il nous a promises. Il a fait l’un en mourant, et l’autre en ressuscitant. En effet, qu’y a-t-il de plus juste que de souffrir pour la justice jusqu’à la mort de la croix? Et qu’y a-t-il de plus puissant que de ressusciter d’entre les morts et de monter au ciel avec la chair même dans laquelle il a été immolé? Il a donc vaincu le démon d’abord par la justice, ensuite par la puissance : par la justice, puisqu’il était sans péché et que le démon a commis une souveraine injustice en le faisant mourir; par la puissance, puisqu’étant mort, il est ressuscité pour ne plus jamais mourir (Rom., VI, 9 ). Cependant il aurait vaincu le démon par la puissance, quand même il n’aurait pu être tué par lui : quoique au fait c’est une pins grande preuve de puissance de vaincre la mort même en ressuscitant, que de l’éviter en vivant. Mais c’est pour une autre raison que nous sommes justifiés par le sang du Christ, quand nous sommes arrachés au pouvoir du démon par la rémission des péchés : et cette raison, c’est que le Christ a vaincu le démon par la justice, et non par la puissance. En effet, c’est en vertu de l’infirmité qu’il a revêtue en prenant notre chair mortelle, et non en vertu de sa puissance immortelle, que le Christ a été crucifié. Et l’Apôtre dit de cette infirmité : « Ce qui est faiblesse en Dieu est plus fort que les hommes (II Cor., I, 25 )».
SUITE DU MÊME SUJET.
19. Il n’est pas difficile de voir que le dé. mon est vaincu, du moment que celui qu’il a tué est ressuscité. Il y a quelque chose de plus grand, d’une raison plus profonde, à voir ce même démon vaincu, alors qu’il croyait tenir la victoire, c’est-à-dire quand le Christ était mis à mort. Car alors ce sang, appartenant à un homme absolument innocent, était répandu pour la rémission de nos péchés: en sorte qua le démon était obligé de relâcher ceux qu’il enchaînait à juste titre, les coupables qu’il tenait sous l’empire de la mort, de les relâcher, dis-je, et à bon droit, par celui qu’il avait fait mourir quoiqu’ innocent de tout péché. C’est par cette justice que le fort a été vaincu, c’est par ce lien qu’il a été enchaîné, afin qu’on pût ravir ce qu’il possédait (Marc., III, 27 ), et changer en vases de miséricorde les vases de colère qui étaient chez le démon, avec lui et avec ses anges (Rom., IX, 22, 23 ). Ce sont les paroles mêmes que Notre-Seigneur Jésus-Christ fit entendre à l’apôtre Paul, au premier moment de sa vocation, d’après le récit de l’Apôtre lui-même. En effet, entre autres choses qu’il entendit voici ce qu’il rapporte : «Je ne t’ai apparu que pour t’établir ministre et témoin des choses que je t’ai fait voir et de celles pour lesquelles je t’apparaîtrai encore, te délivrant des mains du peuple et de celles des gentils vers lesquels je t’envoie maintenant, pour ouvrir les yeux des aveugles, afin qu’ils se convertissent des ténèbres à la lumière et de la puissance de Satan à Dieu, et qu’ils reçoivent la rémission des péchés et une part entre les saints par la foi en moi (Ac., XXVI, 16-18 )». Voilà pourquoi la même Apôtre, exhortant les fidèles à rendre grâces à Dieu le Père, leur disait: « Qui nous a arrachés de la puissance des ténèbres et transférés dans le royaume du Fils de sa dilection, en qui nous avons la rédemption pour la rémission des péchés (Col., I, 13, 14 ) ». Dans cette rédemption le sang du Christ a été donné pour nous comme rançon, mais une rançon qui enchaîne le démon au lieu de l’enrichir, tellement que nous sommes dégagés de ses chaînes, et qu’il ne peut plus entraîner avec lui, dans le filet du péché, à l’abîme de la seconde (518) mort, qui est la mort éternelle (Apoc., XXI, 8 ), aucun de ceux que le Christ, exempt de toute dette, a rachetés au prix de son sang versé pour nous sans qu’il y fût obligé. Désormais ils meurent dans la grâce du Christ à laquelle ils appartiennent, connus, prédestinés et élus avant la fondation du monde (I Pierre, I, 20 ), puisque le Christ est mort pour eux de la mort de la chair seulement, et non de celle de l’esprit.
20. Bien que la mort de la chair ait pris son origine dans le péché du premier homme, cependant son saint usage a fait de très-glorieux martyrs. Voilà pourquoi, non-seulement la mort, mais tous les maux de ce monde, les douleurs et les travaux des hommes, quoique résultant du péché, et surtout du péché originel, qui a enchaîné la vie à la mort, ont dû subsister après la rémission des péchés, pour donner à l’homme l’occasion de combattre pour la vérité, pour exercer la vertu des fidèles, afin que le nouvel homme se préparât par un nouveau testament à une vie nouvelle, à travers les maux de ce monde, en supportant courageusement la misère que lui a attirée une vie coupable, en se félicitant humblement de la voir bientôt finir, en attendant avec patience et fidélité le bonheur qui sera le partage immortel de la vie future complètement affranchie.
Car le démon expulsé du domaine et des coeurs des fidèles, sur lesquels il régnait à raison de leur condamnation et de leur infidélité, quoique condamné lui-même, le démon, dis-je, n’a permission de les combattre que durant cette existence mortelle, et dans la mesure où le juge utile à leurs intérêts Celui dont les saintes Ecritures nous disent hautement par la bouche de l’Apôtre : « Dieu est fidèle et il ne souffrira pas que vous soyez tentés par-dessus vos forces; mais il vous fera tirer profit de la tentation même, afin que vous puissiez persévérer (I Cor., X, 13 ) ». Or, ces maux pieuse ment supportés par les fidèles servent ou à expier les péchés, ou à-exercer et éprouver la vertu, ou à faire ressortir la misère de cette vie afin de faire désirer plus vivement et chercher avec plus d’ardeur cette autre vie, où le bonheur sera véritable et immortel. Mais là-dessus nous nous eu tenons à ce que dit l’Apôtre: « Or, nous savons que tout coopère au bien pour ceux qui aiment Dieu, pour ceux qui selon son décret, sont appelés à être saints. Car ceux qu’il a connus par sa prescience, il les a aussi prédestinés à être conformes à l’image de son Fils, afin qu’il fût lui-même le premier-né entre beaucoup de frères. Et ceux qu’il a prédestinés. il les a appelés; et ceux qu’il a appelés, il les a aussi justifiés et ceux qu’il a justifiés, il les a aussi glorifiés». De ces prédestinés pas un seul ne périra avec le démon; pas un seul ne restera sous la puissance du démon jusqu’à la mort. Puis
l’Apôtre ajoute ce que j’ai déjà cité plus haut: « Que dirons-nous donc après cela? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous? Lui qui n’a pas épargné même son propre Fils, mais qui l’a livré pour nous tous, comment ne nous aurait-il pas donné toutes choses avec lui (Rom., VIII, 32 ) ? »
21. Pourquoi la mort du Christ n’aurait-elle pas eu lieu ? Bien plus, pourquoi, parmi les innombrables moyens que le Tout-Puissant avait à sa disposition, pour nous délivrer, n’aurait-il pas donné la préférence à celui-ci ? Sa divinité ne perdait rien, ne subissait aucun changement. Et son Fils, en revêtant notre humanité, procurait aux hommes cet immense avantage, que la mort temporelle et nullement due de celui qui était tout à la fois Fils éternel de Dieu et fils de l’homme, les délivrerait de la mort éternelle qu’ils avaient méritée. Le démon tenait nos péchés sous sa main, et par eux nous clouait justement à la mort. Celui qui n’en avait pas commis, les a pardonnés, et a été condamné à la mort par le démon contre toute justice. Or, son sang a été d’un tel prix, que celui même qui avait fait souffrir au Christ une mort temporelle et imméritée, n’a pu retenir dans la mort éternelle aucun de ceux qui l’avaient encourue, dès qu’ils ont été revêtus du Christ. « Ainsi, Dieu témoigne son amour pour nous, en ce que, dans le temps où nous étions encore pécheurs, le Christ est mort pour nous. Maintenant donc, justifiés par son sang, nous serons, à plus forte raison, délivrés par lui de la colère ». « Justifiés par son sang », dit l’Apôtre ; évidemment (519) en ce que nous sommes délivrés de tous les péchés; mais délivrés de tous les péchés parc que le Fils de Dieu, qui n’avait pas de péché a été mis à mort pour nous. « Nous serons donc délivrés par lui de la colère ». Car la colère n’est pas chez Dieu comme chez l’homme un trouble de l’âme. C’est la colère de celui à qui l’Ecriture sainte dit ailleurs: « Pour vous Seigneur des vertus, vous jugez avec calme (Sag., XII, 18 ) ». Eh bien! si c’est là le nom de la juste vengeance de Dieu, qu’est-ce que la vraie réconciliation avec lui sinon la fin de ce courroux ? Nous étions ennemis de Dieu, exactement dans le même sens que les péchés sont ennemis de la justice; ces péchés une fois remis, toutes ces inimitiés disparaissent, et Dieu se réconcilie avec le juste qu’il justifie lui-même. Mais ces ennemis, il les aimait déjà : puisqu’il « n’a point épargné même son propre Fils, mais qu’il l’a livré pour nous tous », dans le temps où nous étions encore pécheurs. L’Apôtre a donc raison d’ajouter ensuite: « Car si lorsque nous étions ennemis de Dieu, nous avons été réconciliés avec lui par la mort de son Fils », mort qui a procuré la rémission des péchés, « à bien plus forte raison, réconciliés, serons-nous sauvés par sa vie»: sauvés par sa vie, après avoir été réconciliés par sa mort. Qui peut, en effet, douter qu’il donnera sa vie à ses amis, lui qui leur a donné sa mort quand ils étaient ses ennemis?
« Non-seulement cela », continue l’Apôtre « mais nous nous glorifions en Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui maintenant nous avons obtenu la réconciliation ». « Non-seulement», dit-il, nous serons sauvés, « mais nous nous glorifions, non pas en nous, mais en Dieu », ni par nous, mais « par Notre-Seigneur Jésus-Christ, par qui maintenant nous avons obtenu la réconciliation», dans le sens que nous avons expliqué plus haut. Après quoi l’Apôtre ajoute: « C’est pourquoi, comme le péché est entré dans le monde par un seul homme, et la mort par le péché, ainsi la mort a passé dans tous les hommes par celui en qui tous ont péché (Rom., V, 8-12 )». Et la suite du texte, où l’Apôtre parle plus au long des deux hommes : l’un, le premier Adam, celui qui a transmis à sa postérité deux maux héréditaires, le péché et la mort; l’autre, le second Adam, qui n’est pas homme seulement, mais aussi Dieu, qui, en payant pour nous ce qu’il ne devait pas, nous a affranchis des dettes de notre père et des nôtres. Et comme le démon nous tenait tous sous son esclavage à cause du premier Adam qui nous avait engendrés par sa concupiscence viciée et charnelle, il est juste qu’il nous laisse tous libres à cause du second Adam qui nous a régénérés par sa grâce spirituelle et immaculée.
AUTRES AVANTAGES DE L’INCARNATION.
22. Il y a bien d’autres points de vue dignes d’attention et de réflexion dans l’incarnation du Christ, qui déplaît tant aux orgueilleux. Par exemple, elle fait comprendre à l’homme quelle place il tient parmi les êtres que Dieu a créés, puisque la nature humaine a pu être unie à Dieu si étroitement que deux substances, et par là même, trois : Dieu, l’âme et la chair, n’aient formé qu’une personne. Ainsi ces esprits orgueilleux et méchants, qui interviennent, en apparence pour aider, en réalité pour tromper, n’osent plus se préférer à l’homme par la raison qu’ils n’ont pas de corps; surtout, le Fils de Dieu ayant daigné mourir dans la chair, ils ne peuvent plus se faire adorer comme dieux par la raison qu’ils sont immortels. En outre, la grâce de Dieu, accordée sans aucuns mérites antérieurs, éclate visiblement dans le Christ fait l’homme: car le Christ lui-même n’avait point mérité antérieurement d’être si étroitement uni au vrai Dieu que le Fils de Dieu ne fît qu’une seule personne avec lui; mais il n’a commencé à être Dieu que du moment où il a été homme:
ce qui fait dire à l’évangéliste : « Le Verbe a été fait chair (Jean I, 14 ) ». Autre avantage : l’orgueil de l’homme, principal obstacle à son union avec Dieu, a pu être confondu et guéri par le profond abaissement d’un Dieu. Par là encore l’homme mesure la distance qui le séparait de Dieu, et peut apprécier ce que lui vaut le remède de la douleur, puisqu’il ne revient que par l’entremise d’un médiateur, qui, comme Dieu, vient au secours des hommes, et, comme homme, se rapproche d’eux par l’infirmité. Ensuite quel plus beau modèle d’obéissance, pour nous qui nous étions perdus par désobéissance, que celui de Dieu le Fils, obéissant à Dieu le Père jusqu’à la mort de la croix (Phil., II, 8 )? D’ailleurs où pouvait-on nous montrer une (520) plus belle récompense de l’obéissance que dans la chair d’un si grand médiateur, ressuscité pour la vie éternelle ? Enfin il était digne de la justice et de la bonté du Créateur que le démon fût vaincu par cette même créature raisonnable qu’il se flattait d’avoir vaincue, et provenant de ce même genre humain que la faute d’un seul avait vicié dans son origine et livré à son pouvoir.
POURQUOI LE
FILS DE DIEU A PRIS SON HUMANITÉ DANS
23. Assurément Dieu pouvait prendre la nature humaine, qui devait servir de médiatrice entre Dieu et l’homme, ailleurs que dans la race d’Adam, de celui qui avait souillé par son péché tout le genre humain; il avait bien créé Adam lui-même, sans lui donner de parents. Il pouvait donc, ou de cette manière, ou de toute autre, créer un autre Adam pour vaincre celui qui avait vaincu le premier, Mais il a jugé convenable de tirer de la race vaincue l’homme qui devait servir à vaincre l’ennemi du genre humain. Néanmoins, il a voulu le faire naître d’une Vierge, que l’Esprit et non la chair, la foi et non la passion, ont rendue féconde (Luc., I, 26-38 ). Ici point de cette concupiscence sensuelle, origine commune des esclaves du péché originel; c’est bien au-dessus de ses atteintes, par la foi et non par l’union charnelle, que la sainte virginité a été fécondée; il fallait que le fruit qui devait naître de la race du premier homme, tînt de lui son origine, et non son crime. En effet, ce qui naissait ici n’était plus une nature viciée par la contagion originelle, mais un remède, l’unique remède à tous les vices de l’humanité. Ce qui naissait, dis-je, c’était un homme qui n’avait point de péché, qui n’en pouvait jamais avoir, et qui devait rendre la vie, en les délivrant du péché, à ceux qui ne pouvaient naître sans péché. Car, bien que la chasteté conjugale dirige à bonne fin la concupiscence charnelle dont le siége est dans les parties sexuelles, toutefois cette concupiscence a des mouvements involontaires qui prouvent assez ou qu’elle n’a pu exister dans le paradis terrestre avant le péché, ou que, si elle y existait, elle n’était pas de nature à se soustraire parfois à l’empire de la volonté.
Mais telle que nous l’éprouvons maintenant, elle combat, nous le sentons, la loi de l’esprit, elle stimule la passion charnelle, même en dehors de l’union conjugale; si on lui cède elle ne s’assouvit qu’en péchant; si on lui résiste, elle s’agite sous le frein : et peut-on douter que ces deux inconvénients aient été inconnus dans le paradis à l’homme encore innocent? Car, là, l’innocence excluait tout péché, et le bonheur, tout trouble. Donc il était nécessaire que cette concupiscence charnelle fût bannie, quand une Vierge concevait Celui en qui l’auteur de la mort ne devait rien trouver qui méritât la mort, bien qu’il dût la lui donner, pour être à son tour vaincu par la mort de l’auteur de la vie: lui le vainqueur du premier Adam et le maître du genre humain, vaincu par le second Adam et perdant ses droits sur le peuple chrétien, lequel est délivré, au milieu du genre humain, du crime de l’humanité par celui qui était exempt de crime, quoique membre de la race humaine : en sorte que le trompeur a été vaincu par l’espèce qu’il avait vaincue par le crime. Et tout cela s’est fait pour que l’homme ne s’enfle pas d’orgueil, pour que « celui qui « se glorifie, se glorifie dans le Seigneur ». En effet le vaincu n’était qu’un homme, et il a été vaincu parce qu’il voulait être dieu, tandis que le vainqueur était homme et Dieu; et le fils d’une Vierge a vaincu, parce que Dieu ne se contentait pas de le gouverner comme les autres saints, mais s’était humblement revêtu de lui. Or, ces précieux dons de Dieu et tant d’autres qu’il serait trop long de rechercher et d’exposer ici, n’eussent point existé, si le Verbe n’avait pas été fait chair.
QUELLE EST
24. Pour revenir à la distinction qu’il s’agit d’établir, tout ce que le Verbe, fait chair pour nous, a fait et souffert dans le temps et dans l’espace, appartient à la science et non à la sagesse. Quant au Verbe, considéré en dehors du temps et de l’espace, coéternel au Père et partout tout entier, tout ce qu’on en peut dire de conforme à la vérité, est parole de sagesse:
par conséquent le Verbe fait chair, qui est le (521) Christ Jésus, renferme tout à la fois les trésors de la sagesse et de la science. C’est ce que l’Apôtre écrit aux Colossiens: « Car je veux que vous sachiez quelle sollicitude j’ai pour vous, pour ceux qui sont à Laodicée et pour tous ceux qui n’ont pas vu ma face dans la chair, afin que leurs coeurs soient consolés, et qu’ils soient unis eux-mêmes dans la charité, pour parvenir à toutes les richesses d’une parfaite intelligence, et à la connaissance du mystère de Dieu, qui est le Christ Jésus, en qui tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés (Col., II, 1-3 ) ». Et qui peut savoir jusqu’à quel point l’Apôtre connaissait ces trésors, jusqu’où il y était entré et quelles grandes choses il y avait découvertes? Pour moi, m’en tenant à ce qui est écrit: « Or, à chacun est donnée la manifestation de l’Esprit pour l’utilité car à l’un est donnée par l’Esprit la parole de sagesse, à un autre la parole de science selon le même Esprit (I Cor., XII, 7, 8) »; si la distance entre la sagesse et la science consiste en ce que la première appartient aux choses divines et la seconde aux choses humaines, pour moi, dis-je, je les reconnais toutes les deux dans le Christ, et tout fidèle les y reconnaît avec moi. Et quand je lis : « Le Verbe a été fait chair et il a habité parmi nous », dans le Verbe je reconnais le vrai Fils de Dieu, dans la chair je reconnais le vrai Fils de l’homme, et les deux réunis, par une ineffable surabondance de grâce, en la personne unique du Dieu-Homme. Ce qui fait que l’Evangéliste ajoute: « Et nous avons vu sa gloire, comme celle qu’un fils unique reçoit de son père, plein de grâce et de vérité (Jean, I, 14 ) ». Si nous rattachons la grâce à la science, la sagesse à la vérité, ce ne sera pas nous écarter, je pense, de la distinction que nous cherchons à établir entre ces deux choses.
En effet, dans l’ordre des choses qui se-sont faites dans le temps, le point culminant de la grâce est l’union de l’homme à Dieu dans la même personne; et, dans l’ordre des choses éternelles, on attribue avec raison la souveraine vérité au Verbe de Dieu. Mais comme ce même Fils unique du Père est plein de grâce et de vérité, il en résulte que dans ce qu’il a fait pour nous dans le temps, il est celui en qui nous sommes purifiés par la foi, pour le contempler à jamais dans les choses éternelles. Quant aux principaux philosophes païens qui ont pu comprendre les perfections invisibles de Dieu par les choses qui ont été faites, comme ils raisonnaient sans le Médiateur, c’est-à-dire sans l’Homme-Christ, et qu’ils n’ont cru, ni aux prophètes qui annonçaient sa venue, ni aux apôtres qui. le disaient arrivé; ils ont retenu la vérité dans l’injustice, ainsi qu’on l’a dit d’eux. En effet, vivant dans ce bas monde, ils n’ont pu que chercher quelques moyens d’arriver aux objets sublimes qu’ils avaient compris; et ils sont ainsi tombés aux mains des démons menteurs, qui leur ont fait changer la gloire du Dieu incorruptible contre une image représentant des oiseaux, des quadrupèdes et des reptiles (Rom., I, 20, 18, 23 ). Car c’est sous ces formes qu’ils ont créé ou adoré des idoles. Donc le Christ est notre science et aussi notre sagesse. C’est lui qui nous donne la foi aux choses temporelles, c’est lui qui nous apprend la vérité sur les choses éternelles. Par lui nous allons à lui, par la science nous tendons à la sagesse: et cependant, nous ne nous éloignons pas de ce seul et même Christ « en qui tous les trésors de la sagesse et de la science sont cachés ».
Mais, pour le moment, nous ne parlons que de la science, nous réservant de parler plus tard de la sagesse, si Dieu nous en fait la grâce. Toutefois ne donnons pas aux mots une acception si étroite, que nous nous interdisions d’appeler sagesse la science des choses humaines, et science la sagesse qui s’occupe des choses divines. L’usage, élargissant le sens des mots, applique souvent à l’une et à l’autre la dénomination de sagesse ou de science. Cependant l’Apôtre n’eût pas écrit: « A l’un est donnée la parole de sagesse, à un autre la parole de science », si ces deux dénominations n’avaient chacune un sens particulier, suivant la distinction que nous établissons à cette heure.
RÉSUMÉ DE CE
LIVRE. COMMENT NOUS SOMMES ARRIVÉS GRADUELLEMENT A DÉCOUVRIR UNE CERTAINE
TRINITÉ DANS
25. Voyons enfin le résultat de cette longue discussion, à quoi elle conclut, où elle a abouti. Tous les hommes désirent être (522) heureux, et cependant tous n’ont pas la foi qui purifie le coeur et conduit au bonheur. Ainsi donc c’est par cette foi, que tous ne veulent pas, qu’il faut tendre au bonheur que personne ne peut ne pas vouloir. Chacun voit dans son coeur qu’il veut être heureux, et; sur ce point, l’accord est si universel, qu’on ne se trompe jamais en jugeant de l’âme des autres d’après la sienne; en deux mots, nous savons que c’est là le voeu de tous. Or, beaucoup désespèrent d’être immortels, bien que, sans cela, ce qu’ils désirent, c’est-à-dire le bonheur, soit impossible. Cependant ils voudraient être immortels s’ils pouvaient l’être, mais ne croyant pas le pouvoir, ils ne vivent pas de façon à pouvoir le mériter. La foi est donc nécessaire pour parvenir au bonheur, à la jouissance de tous lesbiens, soit de l’âme, soit du corps. Or, que cette foi repose sur le Christ qui est ressuscité d’entre les morts dans sa chair, pour ne plus jamais mourir; que personne ne puisse être délivré que par lui de l’empire du démon au moyen de la rémission des péchés; que la vie soit nécessairement malheureuse avec le démon, et que cette vie, ou plutôt cette mort, soit sans terme : voilà encore ce que cette même foi nous enseigne. J’en ai parlé dans ce livre comme je l’ai pu et aussi longtemps que je l’ai pu; et déjà j’en avais traité longuement dans le quatrième livre de cet ouvrage (Ch., XIX-XXI ), mais dans un but différent: là, pour faire voir pourquoi et comment le Christ a été envoyé par le Père dans la plénitude du temps(Gal., IV, 4 ) et réfuter ceux qui prétendent que Celui qui envoie et Celui qui est envoyé ne peuvent être égaux en nature; ici, pour établir la distinction entre la science active et la sagesse contemplative.
26. Nous avons cherché à découvrir dans l’une et dans l’autre, et en montant, pour ainsi dire, par degrés, une certaine trinité particulière (sui generis) appartenant à l’homme intérieur, comme déjà nous en avions cherché une dans l’homme extérieur. Notre but était d’exercer notre intelligence sur des objets d’un ordre inférieur, afin d’arriver dans la mesure de nos forces, et si cela est possible, à contempler au moins en énigme et à travers un miroir (I Cor., XIII, 12 ), la souveraine Trinité qui est Dieu. L’homme qui confie à sa mémoire les paroles de la foi, sans même en comprendre la signification, comme on retient, par exemple, des mots grecs, ou latins ou de toute autre langue qu’on ignore: cet homme n’a-t-il déjà pas en son âme une certaine trinité, à savoir: le son des mots que sa mémoire conserve, même quand il n’y pense pas; puis la pensée qui naît du souvenir, quand il y songe, et enfin la volonté qui unit le souvenir et la pensée? Cependant nous ne dirons pas que, dans cette opération, il agisse selon la trinité de l’homme intérieur: c’est bien plutôt selon la trinité de l’homme extérieur, puisque le souvenir qu’il se rappelle, quand il le veut et autant qu’il le veut, ne se rattache qu’au sens corporel qu’on appelle l’ouïe, et qu’il n’y a dans sa pensée autre chose que des images d’objets matériels, c’est-à-dire de sons. Mais s’il sait et se rappelle le sens des paroles, c’est déjà une opération de l’homme intérieur; cependant on ne peut pas encore dire qu’il vive selon la trinité de l’homme intérieur, à moins qu’il n’aime les enseignements, les préceptes, les promesses renfermés dans ces paroles. Il peut même se les rappeler et y penser, tout en les croyant faux et en cherchant à les réfuter. Ainsi la volonté qui unit le souvenir de la mémoire et l’impression qui en résulte dans le regard de la pensée, complète, elle troisième, une sorte de trinité; mais on ne vit pas selon cette trinité quand on repousse comme fausses les impressions de la pensée. Mais quand on les croit vraies et qu’on aime ce qu’il y a à aimer, alors seulement on vit selon la trinité de l’homme intérieur : car l’homme vit selon ce qu’il aime.
Or comment aimer ce que l’on ignore, mais que l’on croit? Nous avons déjà traité cette question dans les livres précédents (Liv., VIII, ch. et suiv., ; Liv., X, ch. I, etc.,), et prouvé que personne ne peut aimer ce qu’il ignore complètement, et que quand on est dit aimer l’inconnu., c’est en vertu de quelque chose de connu. Maintenant nous disons, pour conclusion de ce livre, que le juste vit de la foi ( Rom., I, 17 ), de la foi qui agit par la charité (Gal., V, 6 ), en sorte que les vertus mêmes qui règlent la vie, la prudence, la force, la tempérance et la justice, se rapportent toutes à cette même foi, sans quoi elles ne seraient pas de véritables vertus. Du reste, quelle que soit leur valeur, elles ne peuvent en cette vie dispenser de la rémission de tous les péchés, et celle-ci ne s’obtient que par celui qui a vaincu, en versant son sang, le prince des pécheurs. Toutes les connaissances qui résultent de cette foi et de cette conduite pour l’âme du fidèle, quand elles sont contenues dans la mémoire, vues par le regard de la pensée et acceptées par la volonté, forment une certaine trinité particulière ( sui generis ). Mais l’image de Dieu, dont, avec son aide, nous parlerons plus tard, n’est point encore ici. C’est ce qui sera mieux démontré quand nous aurons fait voir où elle est. Le lecteur s’en convaincra par le livre suivant. (524).
LIVRE QUATORZIÈME : IMAGE DE DIEU DANS L’HOMME.
L’image de Dieu ne se trouve pas
dans la mémoire, l’intelligence et l’amour, quand ces facultés ont pour objet
la foi aux choses du temps, ou les opérations de l’âme sur elle-même , mais
quand elles s’appliquent aux choses immuables. Elle est parfaite quand l’âme
est renouvelée à la connaissance de Celui qui a créé l’homme à son image, et
qu’elle reçoit ainsi
LIVRE QUATORZIÈME : IMAGE DE DIEU DANS L’HOMME.
L’AME DES ENFANTS SE CONNAÎT-ELLE?
ÉCLAIRCISSEMENT PAR UN EXEMPLE. PROCÉDÉ POUR AIDER L’INTELLIGENCE DU LECTEUR.
C’EST DANS LA PARTIE PRINCIPALE DE L’ÂME QU’IL FAUT CHERCHER LA TRINITÉ QUI EST L’IMAGE DE DIEU.
LA JUSTICE ET LES AUTRES VERTUS CESSENT-ELLES D’EXISTER DANS LA VIE FUTURE?
COMMENT LA TRINITÉ SE FORME DANS L’ÂME QUI SE SOUVIENT D’ELLE-MÊME, SE COMPREND ET S’AIME.
SE SOUVIENT-ON MÊME DES CHOSES PRÉSENTES?
COMMENT ON PEUT OUBLIER DIEU ET S’EN SOUVENIR.
COMMENT L’IMAGE DE DIEU SE RÉFORME DANS L’HOMME.
QU’EST-CE QUE
1. Nous avons maintenant à traiter de la sagesse, non pas de la sagesse de Dieu qui est Dieu même, puisque le Fils unique de Dieu est appelé sagesse de Dieu (Eccl., XXIV, 5 ; I Cor., I, 24 ); mais de la sagesse de l’homme, de la vraie sagesse qui est selon Dieu, qui forme son culte véritable et principal, ainsi que les Grecs l’expriment par un seul mot Theosebeia . Les Latins voulant aussi, comme nous l’avons déjà dit, renfermer l’idée sous une seule expression, lui ont donné le nom de piété, que les Grecs appellent ordinairement eusebeia mais faute de pouvoir rendre en un seul mot le sens de Theosebeia, ils en emploient deux et disent le culte de Dieu : Dei cultus.
Or, que cette sagesse de l’homme
existe, cela est démontré, comme nous l’avons déjà posé en principe au douzième
livre de cet ouvrage (Ch., XIV.), par
le témoignage de la sainte Ecriture, au livre du serviteur de Dieu, Job, où on
lit que
permet de lui donner le nom de science. En effet, on n’apprend que pour savoir. Sous un
autre point de vue, on appelle aussi discipline les maux que le pécheur subit pour ses fautes
et en vue de sa correction. C’est en ce sens qu’on lit dans l’épître aux Hébreux: « Car quel est le fils à qui son père ne donne pas la discipline?» Et plus clairement encore un peu plus bas .
« Tout châtiment (disciplina) paraît être dans le présent un sujet de tristesse et non de joie; mais ensuite il produit pour ceux qu’il a exercés un fruit de justice plein de paix (Héb., XII, 7, 11 ) ». Dieu est donc la souveraine sagesse; et la sagesse de l’homme, dont il est ici question, est le culte de Dieu. Car « la sagesse de ce siècle est folie devant Dieu (Cor., III, 19) ». Et c’est à propos de cette sagesse, qui est le culte de Dieu, que l’Ecriture sainte dit: « La multitude des sages est « le salut du monde (Sag., VI, 26 ) ».
2. Mais s’il n’appartient qu’aux sages de parler de la sagesse, que ferons-nous? Oserons-nous, pour ne pas être accusés d’impudence, faire profession de sagesse? Ne reculerons-nous pas, à l’exemple de Pythagore qui n’osa se dire sage, mais répondit simplement qu’il était philosophe, c’est-à-dire ami de la sagesse? Formation de mots, qui fut tellement bien accueillie par la postérité , que tout homme qui passait à ses propres yeux ou aux yeux des autres pour exceller dans la doctrine de la sagesse, ne porta désormais plus d’autre nom que celui de philosophe. Serait-ce qu’aucun de ces hommes n’osait se déclarer sage, parce qu’ils croyaient que le sage doit être exempt de tout péché? Ce n’est pas ce que nous dit l’Ecriture, où nous lisons « Reprenez le sage et il vous aimera (Prov., IX, 8 ) ». Or, elle suppose coupable celui qu’elle conseille de reprendre. Pour moi, je n’ose pas me dire sage en ce sens. Il me suffit — et personne ne peut nier ceci — qu’il appartienne au philosophe, c’est-à-dire à l’ami de la sagesse, de discuter sur la sagesse. C’est ce que n’ont pas laissé de faire ceux qui se sont déclarés amis de la sagesse plutôt que sages.
3. Or, dans leurs discussions sur ce sujet, ils ont défini la sagesse: La science des choses humaines et divines. C’est ce qui m’a fait dire plus haut qu’on peut appeler indifféremment sagesse ou science, la connaissance des choses divines et humaines (Liv., III, ch. I, XIX. ). Mais d’après la distinction établie par l’Apôtre : « A l’un est donnée la parole de sagesse, à un autre la parole de science (I Cor., XII, 8 ) », il faut (525) partager la définition, donner proprement le nom de sagesse à la science des choses divines, et réserver celui de science à la connaissance des choses humaines. J’ai parlé de celle-ci dans le livre treizième, en lui attribuant, non tout ce qu’on peut savoir en fait de choses humaines — où une si grande part est faite à une vanité stérile et à une coupable curiosité — mais seulement ce qui produit, entretient, défend et fortifie cette foi si salutaire qui conduit au vrai bonheur : science rare chez les fidèles, même chez ceux qui sont pleins de foi. En effet, autre chose est de savoir simplement ce que l’homme doit croire pour obtenir la vie heureuse , qui est nécessairement immortelle; autre chose de savoir comment ce que l’Apôtre semble appeler proprement science est utile aux fidèles et doit être défendu contre les impies. En parlant de celle-ci plus haut, j’ai surtout insisté sur la foi elle-même, établissant en peu de mots la distinction entre les choses de l’éternité et celles du temps, et ne m’occupant, là, que de ces dernières. Je me réservais de traiter dans le livre quatorzième des choses éternelles, et j’ai démontré ( Liv., XIII, ch. VII ) que la foi même aux choses éternelles appartient au temps, qu’elle habite temporellement dans le coeur des croyants et qu’elle est cependant nécessaire pour obtenir le bonheur de l’éternité. J’ai également fait voir que pour parvenir à ce bonheur, il faut aussi croire à tout ce que l’Eternel a fait et souffert pour nous, sous la forme humaine qu’il a revêtue dans le temps et qu’il a introduite dans la demeure éternelle; en outre, que les vertus mêmes qui nous apprennent à bien vivre ici-bas, la prudence, la force, la tempérance et la justice, ne sont point de véritables vertus, si elles ne sont rattachées à cette même foi, qui, quoique propre au temps, conduit néanmoins à l’éternité (Id., ch. XX. )
DANS LE
SOUVENIR,
4. Comme il est écrit: « Pendant que nous sommes dans ce corps, nous voyageons loin du Seigneur: car c’est par la foi que nous marchons, et non par une claire vue (II Cor., V, 6, 7 ) », il s’ensuit que tant que le juste vit de la foi (Rom., I, 17 ), bien qu’il vive selon l’homme intérieur et qu’à l’aide de la foi temporelle il tende à la vérité et aux biens éternels, néanmoins l’espèce de trinité qui résulte du souvenir, de la vue et de l’amour de la foi temporelle, ne peut pas encore être appelée image de Dieu. On serait exposé à fonder sur les choses du temps ce qui ne peut être établi que sur celles de l’éternité. En effet, l’âme humaine en voyant sa propre foi, qui lui fait croire ce qu’elle ne voit pas, ne voit point une chose éternelle. Car ce n’est point une chose éternelle, celle qui cessera d’être, quand, au terme de ce pèlerinage où nous voyageons loin du Seigneur et où il faut marcher par. la foi, viendra cette claire vue où nous verrons face à face (I Cor., XIII, 12 ); tout comme aujourd’hui, en croyant sans voir, nous méritons de voir et de nous réjouir de la claire vue où la foi nous aura conduits. Car là, la foi qui croit sans voir n’existera plus, mais bien la claire vue qui fera voir ce qu’on croyait. Et alors le souvenir de cette vie mortelle et de la foi aux choses que nous ne voyions pas, sera compté parmi les choses passées et éphémères, et non parmi les choses présentes et immortelles. Par conséquent la trinité qui consiste dans le souvenir, la vue et l’amour de cette foi qui subsiste présentement ici-bas, ne sera pas davantage permanente, mais une chose à jamais passée ; d’où il résulte que si cette trinité est déjà une image de Dieu, il faut aussi considérer cette image comme une chose transitoire et non immortelle.
A Dieu ne plaise que, la nature de l’âme étant immortelle et ne pouvant plus cesser d’être, dès qu’elle a commencé d’exister, ce qu’elle a de meilleur ne partage pas son immortalité. Or, qu’y a-t-il de meilleur dans sa nature que d’avoir été faite à l’image de son Créateur (Gen., I, 27 )? Ce n’est donc pas dans le souvenir, la vue et l’amour d’une foi passagère, mais dans ce qui durera toujours qu’il faut trouver ce qu’on doit proprement appeler l’image de Dieu.
SOLUTION D’UNE OBJECTION.
5. Pénétrerons-nous encore plus avant dans cette question abstraite? On peut objecter en effet que si la foi passe, cette trinité ne passe (526) point avec elle : car, comme nous la conservons par le souvenir, la voyons par la pensée et l’aimons par la volonté, dans cette vie présente ; de même, dans l’autre vie, le souvenir et la vue que nous en conservons, étant unis par la volonté se posant en tiers, ce sera toujours la même trinité, Et si elle n’avait laissé chez nous aucune trace en passant, nous n’en aurions évidemment rien conservé dans notre mémoire à quoi pût se rattacher un souvenir, et la volonté ne pourrait en aucune façon former le lien entre ces deux choses, à savoir ce qui était dans la mémoire quand nous n’y pensions pas, et la vue qui s’en forme quand nous y pensons.
Mais celui qui soulève cette difficulté ne fait pas attention que la trinité qui se forme actuellement quand nous conservons, voyons et aimons en nous notre foi présente, n’est point celle qui se formera dans l’avenir, quand nous verrons par le souvenir, non plus la foi elle-même, mais sa trace imaginaire, pour ainsi dire, renfermée dans la mémoire, et que nous unirons par la volonté ces deux choses: ce qui existait dans la mémoire et l’impression qui en résulte dans le regard de la pensée appliquée au souvenir. Pour rendre ceci intelligible, prenons un exemple dans ces mêmes choses matérielles dont j’ai parlé assez longuement dans le onzième livre (Ch., II et suiv. ). En effet, en montant des choses inférieures aux choses supérieures, ou en rentrant du dehors au dedans, nous trouvons une première trinité dans le corps qui est vu, dans l’impression que son aspect produit dans l’oeil de celui qui le voit et dans l’attention de la volonté qui les unit, Etablissons-en une analogie dont les termes seront : la foi renfermée dans notre mémoire comme ce corps l’est dans l’espace; le regard de la pensée qui se forme de la mémoire, comme l’impression de l’oeil se forme du corps qui est vu; puis, pour compléter la trinité, la volonté se posant en tiers afin d’unir et de lier la foi conservée dans la mémoire et son image imprimée dans le regard du souvenir, comme elle unit, dans la trinité de la vision corporelle, la forme du corps visible et l’image ressemblante qui s’en forme dans l’oeil du spectateur.
Supposons maintenant que ce corps visible a disparu et qu’il n’en reste rien nulle part à quoi le regard puisse recourir : parce que l’image de cet objet matériel disparu reste dans la mémoire, que de cette image se forme le regard de la pensée au moyen du souvenir, et que la volonté, elle troisième, les unit l’un à l’autre, dira-t-on que c’est la même trinité que celle qui existait quand le corps était réellement présent? Non certes; il y a une très-grande différence, au contraire; car outre que l’une était extérieure et que l’autre est intérieure, celle-là avait pour principe la présence de l’objet matériel, tandis que celle-ci est fondée sur l’image du passé. Ainsi en est-il dans le cas qui nous occupe, et pour l’éclaircissement duquel nous avons produit cet exemple; la foi qui est maintenant dans notre âme, comme ce corps était dans l’espace forme une espèce de trinité tant qu’elle est possédée, vue et aimée; mais ce ne sera plus la même trinité, quand cette foi aura disparu de notre âme, comme ce corps a disparu de l’espace. Et celle que nous posséderons alors au souvenir de celle-ci, sera tout à fait différente. L’une en effet a pour principe une chose présente et fixée dans l’âme des croyants; tandis que l’autre ne sera établie que sur le souvenir d’une chose passée, représentée à l’imagination par la mémoire.
C’EST DANS
L’IMMORTALITÉ DE L’ÂME RAISONNABLE QU’IL FAUT CHERCHER L’IMAGE DE DIEU. COMMENT
6. Ainsi donc la trinité qui n’est pas maintenant l’image de Dieu, ne le sera pas davantage un jour, et celle qui doit cesser un jour, ne l’est pas davantage: c’est dans l’âme de l’homme, c’est-à-dire dans l’âme raisonnable et intelligente, qu’il faut trouver l’image du Créateur: empreinte immortelle sur une substance immortelle. Car, de même que l’immortalité de l’âme doit s’entendre avec certaine restriction — puisque l’âme a aussi son genre de mort, lorsqu’elle est privée de la vie bienheureuse qui est sa véritable vie — et que cependant on l’appelle immortelle parce que, quelle que soit sa vie, fût-elle entièrement malheureuse, elle ne cessera jamais de vivre : ainsi quoique la raison ou l’intelligence paraisse tantôt assoupie, tantôt petite, tantôt grande, chez elle; cependant elle ne laisse jamais d’être une âme raisonnable ou intelligente. Donc si elle (527) a été faite à l’image de Dieu en ce sens qu’elle peut user de sa raison ou de son intelligence pour comprendre Dieu et le contempler, il est évident que dès l’instant qu’elle a commencé à être cette si grande et si merveilleuse nature, elle ne cessera pas de l’être, soit que cette image soit affaiblie et presque réduite à rien, soit qu’elle s’obscurcisse ou se déforme, soit qu’elle reste pure et belle. C’est cette difformité et cette dégradation que l’Ecriture déplore, quand elle dit : « Quoique l’homme marche en image (in imagine), cependant il s’agite en vain, il amasse des trésors et ne sait qui les recueillera après lui (Ps., XXXVIII ) ». Le psalmiste n’attribuerait pas la vanité à l’image de Dieu, s’il ne la voyait déformée. Et pourtant il laisse assez voir que cette difformité ne saurait lui ôter le caractère d’image de Dieu, puisqu’il dit: « Quoique l’homme marche en image (in imagine) ». Ainsi des deux côtés la pensée est juste : comme on a dit: « Quoique l’homme marche en image, cependant il s’agite en vain » ; de même on peut dire : Quoique l’homme s’agite en vain, cependant il marche en image.
En effet, quoique sa nature soit grande, elle a cependant pu être viciée, et quoiqu’elle ait pu être viciée parce qu’elle n’est pas la nature souveraine, cependant, :étant capable de connaître la nature souveraine et d’y participer, elle est une grande nature. Cherchons donc, dans cette image de Dieu, une certaine trinité propre (sui generis), avec l’aide de Celui qui nous a faits à son image; car autrement nous ne pourrions entreprendre ces recherches d’une manière utile, ni rien découvrir selon la sagesse qui vient de lui. Mais si le lecteur a bien retenu ce que nous avons dit de l’âme ou de l’intelligence humaine dans les livres précédents, notamment dans le dixième, ou s’il veut bien se reporter à ces passages et les relire attentivement, le point qui nous occupe, malgré son importance, n’exigera pas de trop longs développements.
7. Nous avons donc dit, entre autres choses, dans le livre dixième, que l’âme humaine se connaît elle-même (Ch. VII. ). En effet, l’âme ne connaît rien autant que ce qui lui est présent; or rien n’est plus présent à l’âme que l’âme même. Nous avons encore donné d’autres preuves, aussi nombreuses que nous l’avons jugé à propos, et propres à établir cette vérité avec toute certitude.
L’AME DES ENFANTS SE CONNAÎT-ELLE?
Mais que dire de l’âme de l’enfant encore en bas âge et plongé dans cette profonde ignorance de toutes choses qui inspire une si vive horreur à tout homme parvenu a un degré quelconque de connaissance? Faut-il croire qu’elle se connaît, mais qu’absorbée par les impressions des sens d’autant plus vives qu’elles sont plus nouvelles, si elle ne peut s’ignorer du moins, elle n’est pas capable de réfléchir? On peut conjecturer de la force qui l’entraîne vers les objets sensibles par le seul fait de son avidité à voir la lumière : avidité telle que si, par inattention ou par imprévoyance des suites, on place une lumière pendant la nuit près du lit où repose un enfant, dans un endroit où il puisse jeter obliquement les yeux sans pouvoir tourner la tête, son regard s’y fixe avec tant de ténacité que quelquefois il en contracte ce que nous appelons le strabisme, les yeux conservant la direction imprimée par l’habitude à cet organe encore tendre et délicat. Ainsi en est-il des autres sens; ces jeunes âmes s’y portent avec toute l’impétuosité que permet leur âge, s’y concentrent, pour ainsi dire, n’ont de répulsion que pour ce qui blesse la chair, d’attrait que pour ce qui la flatte. Quant à leur intérieur, elles n’y songent pas, et il n’est pas possible de les y faire songer: car elles ne comprennent pas encore la valeur d’un avertissement, puisqu’elles ignorent le sens des mots aussi bien que tout le reste, et que c’est surtout par des mots qu’un avertissement se manifeste. Du reste, nous avons fait voir dans le livre précité ( Liv., X, ch. V. ) qu’il y a une différence entre ne pas se connaître et ne pas penser à soi.
8. Mais laissons-là le jeune âge à qui on ne peut demander compte de ce qui se passe en lui et dont nous avons nous-même complètement perdu le souvenir. Qu’il nous suffise de savoir avec certitude que puisque l’homme peut réfléchir sur la nature de son âme et découvrir la vérité, il ne la découvrira qu’en lui. Or, il découvrira, non ce qu’il ignorait, mais ce à quoi il ne pensait pas. Car que saurons-nous, si nous ne savons pas ce qui est dans notre (528) âme, puisque nous ne pouvons savoir que par elle tout ce que nous savons?
COMMENT IL SE
TROUVE UNE CERTAINE TRINITÉ DANS L’ÂME QUI RÉFLÉCHIT SUR ELLE-MÊME. QUEL RÔLE
Telle est la puissance de la pensée, que l’âme n’est en sa propre présence que quand elle pense à elle-même ; par conséquent il n’y a de présent à l’âme que ce qu’elle pense, à tel point que l’âme elle-même ; par laquelle se pense tout ce qui se pense, ne peut être en sa propre présence, que quand elle se replie sur elle-même par la pensée. Mais comment se fait-il que l’âme n’est pas en sa propre présence, à moins de penser à elle-même, quand nous savons qu’elle ne peut être sans elle-même, qu’il n’y a pas de différence entre elle et sa propre présence? C’est là un mystère qui m’échappe. Cela se comprend pour l’oeil du corps: il occupe une place fixe dans le corps, sa vue se dirige sur les objets extérieurs et peut s’étendre jusqu’aux astres. Mais il n’est pas en sa propre présence, puisqu’il ne se voit pas lui-même, sinon à l’aide d’un miroir, comme nous l’avons déjà dit (Liv., X, ch. III. ): ce qui n’a pas lieu quand l’âme se met en présence d’elle-même par la pensée. Serait-ce donc que, quand elle se voit par la pensée, une partie d’elle-même verrait une autre partie d’elle-même, comme certains de nos organes, nos yeux par exemple, voient d’autres de nos organes qui sont exposés à leur regard? On ne saurait dire ni penser rien de plus absurde, A qui l’âme est-elle donc enlevée, sinon à elle-même? Et où se met-elle en sa propre présence, sinon devant elle-même? Donc quand elle n’est plus en sa propre présence, elle n’est plus où elle était: car elle était là, et elle en a été enlevée. Mais si l’âme à voir a émigré, où demeure-t-elle pour se voir? Est-elle double, de manière à être ici et là, c’est-à-dire où elle puisse voir et où elle puisse être vue; en elle-même, pour voir, et devant elle, pour être vue? Si nous consultons la vérité, elle ne nous répondra rien là-dessus; parce que cette façon de penser repose sur des images matérielles que nous nous figurons et qui n’ont rien de commun avec notre âme, comme le savent avec une parfaite certitude le petit nombre de ceux qui peuvent consulter la vérité sur ce point.
Il reste donc à dire que la vue d’elle-même est quelque chose qui appartient à sa nature et qui, lorsqu’elle pense à elle-même, lui revient, non par un déplacement local, mais par un mouvement immatériel; et cette vue, lorsque l’âme ne pense pas à elle-même, ne lui est pas présente, ne devient pour elle le but d’aucun regard, bien qu’elle se reconnaisse encore et qu’elle soit en quelque sorte pour elle-même sa propre mémoire. C’est ainsi que chez l’homme instruit dans beaucoup de sciences, ce qu’il sait est renfermé dans sa mémoire, et que rien cependant n’est présent à son âme que ce à quoi il pense, tout le reste est caché dans ce secret arsenal qui s’appelle la mémoire. Or, pour former cette trinité, nous plaçions dans la mémoire ce qui forme le regard de la pensée, puis nous donnions comme son image l’impression conforme qui en résulte, et en troisième lieu venait l’amour ou la volonté pour unir ces deux choses. Donc, quand l’âme se voit par la pensée, elle se comprend et se reconnaît; par conséquent elle engendre cette intelligence et sa propre connaissance. En effet, comprendre une chose immatérielle c’est la voir, et c’est en la comprenant qu’on la connaît. Et quand l’âme se comprend par la pensée et se voit, elle n’engendre pas sa propre connaissance comme si auparavant elle ne s’était pas connue; mais elle se connaissait, comme on connaît ce qui est enfermé dans la mémoire, alors même qu’on n’y pense pas; dans le sens où nous disons qu’un homme connaît les lettres alors. qu’il pense à toute autre chose qu’aux lettres. Or ces deux choses, ce qui engendre et ce qui est engendré, sont unies par un tiers, l’amour, qui n’est pas autre chose que la volonté désirant posséder un objet ou le possédant déjà. Voilà pourquoi nous avons cru pouvoir exprimer cette espèce de trinité par ces trois mots: mémoire, intelligence, volonté.
9. Mais, comme nous l’avons dit, vers la fin de ce même livre dix, l’âme se souvient toujours d’elle-même, elle se comprend et s’aime toujours elle-même, quoiqu’elle ne pense pas toujours qu’elle est différente des êtres qui ne sont pas ce qu’elle est. Il faut donc chercher comment l’intelligence appartient à la pensée, tandis que nous disons que la connaissance (529) d’un objet quelconque, qui est dans l’âme, même quand elle n’y pense pas, appartient exclusivement à la mémoire. Car, s’il en est ainsi, elle ne réunissait pas les trois conditions, se souvenir d’elle-même, se comprendre et s’aimer: elle n’avait d’abord que le souvenir d’elle-même; puis, quand elle a commencé à penser, elle s’est comprise et s’est aimée.
ÉCLAIRCISSEMENT PAR UN EXEMPLE. PROCÉDÉ POUR AIDER L’INTELLIGENCE DU LECTEUR.
Examinons donc plus attentivement l’exemple que nous avons cité pour montrer qu’autre chose est de ne pas connaître un objet, autre chose de n’y pas penser, et qu’un homme peut fort bien connaître une chose à laquelle il ne pense pas, dans le-moment où son esprit est fixé ailleurs. Un homme donc versé dans deux sciences ou davantage, et qui ne pense qu’à une, ne laisse pas pour cela de connaître l’autre ou les autres, bien qu’il n’y pense pas. Pouvons-nous cependant raisonnablement dire: Ce musicien connaît la musique, il est vrai, mais maintenant il ne la comprend pas, car il n’y pense pas pour l’heure, au contraire, il comprend actuellement la géométrie, puisqu’il y pense actuellement? C’est là, ce me semble, un raisonnement absurde. Et que sera-ce si nous disons : Ce musicien connaît certainement la musique, mais il ne l’aime pas maintenant, puisqu’il n’y pense pas; pour le moment seulement il aime la géométrie, puisqu’il y pense? Le raisonnement sera-t-il moins absurde? Ce sera au contraire avec la plus grande raison que nous dirons : Cet homme que vous voyez disputer sur la géométrie, est aussi un parfait musicien; car il se souvient de cette science, il la comprend et il l’aime ; mais quoiqu’il la connaisse et qu’il l’aime, il n’y pense pas maintenant, occupé qu’il est à disputer sur la géométrie.
Ceci nous fait voir qu’il existe, dans les replis de l’âme, certaines connaissances de certains objets, lesquelles se produisent en quelque sorte et se mettent plus en évidence sous les yeux de l’âme, quand elle y pense; et qu’il se trouve ainsi qu’elle se rappelle, qu’elle comprend et qu’elle aime des choses auxquelles elle ne pensait même pas, parce que sa pensée était ailleurs. Quant aux choses auxquelles nous n’avons pas pensé depuis longtemps et auxquelles nous ne pourrions plus penser si on ne nous les rappelait, je ne sais par quel étrange mystère, nous ignorons que nous les savions, si on peut parler ainsi. Du reste, c’est avec raison que celui qui les rappelle dit à celui à qui il les rappelle : Tu sais cela et tu ne sais pas que tu le sais ; je t’en ferai souvenir, et tu te convaincras que tu sais ce que tu croyais ignorer. C’est là l’effet des livres écrits sur les choses dont le lecteur, guidé par la raison, reconnaît la vérité : non pas la vérité qui se fonde sur la confiance en celui qui écrit, comme cela arrive pour l’histoire, mais la vérité que lui-même découvre ou en lui, ou dans la vérité qui est la lumière de l’esprit. Quant à l’homme qui, malgré l’instruction qu’on lui donne, ne peut pas voir ces choses par suite d’un grand aveuglement du coeur, il est plongé dans les ténèbres de la plus profonde ignorance, et il a besoin d’un prodige de grâce pour pouvoir parvenir à la véritable sagesse.
10. Voilà pourquoi j’ai voulu
donner un exemple quelconque, afin de démontrer comment le regard de la pensée
se forme d’après ce que contient la mémoire, et comment il se produit dans
l’homme qui pense quelque chose de semblable à ce qui existait déjà en lui
avant qu’il pensât : vu qu’il est plus facile de distinguer quand les choses
arrivent successivement, et que le père a précédé le fils dans l’ordre du
temps. Car si nous nous rattachons à ces trois points : la mémoire intérieure
de l’âme, qui fait qu’elle se souvient d’elle-même; l’intelligence intérieure
par laquelle elle se comprend, et la volonté intérieure par laquelle elle
s’aime; si nous supposons que ces trois choses existent toujours, qu’elles
n’ont jamais cessé- d’être depuis qu’elles existent, soit qu’on y pensât, soit
qu’on n’y pensât pas: cette image de la souveraine Trinité semblera d’abord n’appartenir
qu’à la mémoire. Mais comme la parole ne peut s’y séparer de la pensée — nous
pensons en effet tout ce que nous disons, même avec cette parole intérieure qui
n’appartient à aucune langue — on reconnaîtra que l’image de
C’EST DANS
11. Nous voici maintenant arrivé à ce point de la discussion, où nous devons, d’après notre plan, étudier la partie principale de l’âme humaine, celle par laquelle elle connaît Dieu ou peut le connaître, afin d’y découvrir l’image de Dieu. Car, bien que l’âme humaine ne soit pas de même nature que Dieu, cependant l’image de la plus parfaite de toutes les natures doit se chercher et se trouver dans ce qu’il y a de plus parfait dans notre nature. Mais d’abord, il faut considérer l’âme en elle-même, avant toute participation à la divinité et y trouver l’image de Dieu. Nous avons dit que, quoique privée par sa faute de l’amitié de Dieu, quoique dégradée et difforme, elle est cependant restée l’image de Dieu ( Ch., IV. ). Elle est en effet son image par le seul fait qu’elle est capable de le connaître et de le posséder avantage immense qu’elle ne doit qu’à l’honneur d’être l’image de Dieu. Voilà donc que l’âme se souvient d’elle-même, qu’elle se comprend, qu’elle s’aime : dès lors nous découvrons une trinité, non pas Dieu encore, mais son image. La mémoire n’a pas tiré du dehors ce qu’elle contient; l’intelligence n’a pas trouvé au dehors ce qu’elle voit, à l’instar de l’oeil du corps ; la volonté n’a pas uni au dehors ces deux choses, comme cela arrive pour les objets matériels et l’impression qu’ils produisent dans le regard du spectateur. Il ne s’agit pas non plus de l’image d’une chose extérieure saisie au vol, cachée dans la mémoire, que la pensée trouve quand elle se tourne de ce côté-là, et d’où se forme le regard du souvenir, image et regard que là volonté unit, elle troisième. Tout cela avait lieu dans ces espèces de trinités que nous avons découvertes dans les objets matériels, ou qui sont violemment introduites par eux dans l’homme intérieur au moyen des sens corporels, et dont nous avons parlé dans le onzième livre (Ch., II et suiv. ). Il n’est pas davantage question dé ce qui se passait ou semblait se passer quand nous parlions de la science déjà établie sur les opérations de l’homme intérieur, mais distincte de la sagesse : science qui renferme ce que l’âme acquiert; soit par la connaissance de l’histoire, comme les faits et les paroles qui ont pris place dans le temps en passant; soit ce qui tient à la nature des choses dans des lieux et des pays particuliers; soit ce qui prend naissance dans l’homme lui-même, ou par un enseignement étranger, ou en vertu de ses propres pensées, comme la foi par exemple — dont nous avons beaucoup parlé dans le livre treizième — ou les vertus par lesquelles, si elles sont vraies, cette vie mortelle est réglée de manière à mériter l’immortalité bienheureuse que Dieu nous a promise. Toutes ces choses et d’autres du même genre ont leur place dans le temps, et nous ont aidé à voir plus clairement la trinité formée de la mémoire, de la vision et de l’amour. En effet, quelques-unes d’entre elles existent avant d’être connues de ceux qui les apprennent, elles sont susceptibles d’être connues même avant d’être connues, et elles engendrent leur propre connaissance chez ceux qui les apprennent. Les unes sont dans un lieu fixe, les autres ont passé avec le temps. Au fait celles qui ont passé avec le temps n’existent réellement plus ; il n’en reste que certains signes pour la vue ou (531) pour l’ouïe et qui attestent qu’elles ont été et qu’elles ne sont plus. Ces signes sont fixés ou dans un lieu, comme les monuments funéraires et autres de ce genre; ou dans des écrits dignes de foi, comme le sont les histoires composées par des auteurs sérieux et recommandables; ou dans l’âme de ceux qui les connaissent déjà. Connues des uns dans ce dernier cas, elles sont susceptibles de l’être pour d’autres, à la connaissance desquels elles sont antérieures, mais qui peuvent les connaître d’après l’enseignement de ceux qui les connaissent.
Toutes ces choses, même quand on les apprend, forment une certaine trinité, par leur nature même qui est susceptible d’être connue, même avant d’être connue, puis par la connaissance qu’en acquiert celui qui les apprend, laquelle commence au moment où il les apprend, et enfin par la volonté qui survient en tiers pour unir ces deux termes. Puis quand elles sont connues, il se forme de leur souvenir, dans l’intérieur de l’âme, une autre trinité qui se compose : de leurs images, imprimées dans la mémoire au moment où on les apprenait ; de l’impression qui en résulte dans la pensée, quand le regard du souvenir se tourne vers elles, et de la volonté qui vient en tiers unir ces deux choses. Quant à celles qui prennent leur origine dans l’âme même où jusqu’alors elles n’existaient pas, comme la foi par exemple, et autres choses de ce genre, bien qu’elles semblent accidentelles comme venant par l’enseignement, elles ne sont cependant point extérieures ni locales comme les objets mêmes à l’existence desquels on croit ; mais elles ont leur origine au plus intime de l’âme. En effet, la foi n’est pas ce que l’on croit, mais ce par quoi l’on croit l’objet de la foi est cru, la foi est vue. Cependant comme la foi est dans l’âme et que l’âme existait avant que la foi y fût, celle-ci semble quelque chose d’accidentel, et sera rangée parmi les choses passées, quand elle aura disparu devant la claire vue. Maintenant elle forme une trinité par sa présence, puisque elle est conservée dans la mémoire, vue et aimée. Dans l’autre vie, elle en formera une autre par certaines traces qu’elle aura laissées dans la mémoire en passant, ainsi que nous l’avons déjà dit plus haut.
12. On demande si les vertus qui règlent cette vie mortelle, qui prennent naissance
dans l’âme — puisque l’âme existait avant de les avoir — cesseront d’exister, lorsqu’elles
l’auront conduite au bonheur éternel? Quelques-uns l’ont pensé, et leur opinion se comprend, s’il s’agit des trois vertus de prudence, de force et de tempérance; quant à la justice, elle est immortelle, et dans le ciel elle se perfectionnera en nous plutôt qu’elle ne cessera. Voici cependant ce que le prince de l’éloquence, Cicéron, a dit des quatre vertus dans son dialogue intitulé Hortensius : « S’il nous est donné, au sortir de cette vie, de vivre immortels dans ides îles fortunées, comme la fable nous le dit, à quoi bon l’éloquence, puisqu’il n’y aura plus de tribunaux? A quoi bon même les vertus? En effet, nous n’aurons plus besoin de force là où il n’y aura plus ni travail ni péril; plus de justice, là où il n’y aura plus de bien étranger à convoiter; plus besoin de tempérance pour modérer des passions qui n’existeront plus; ni enfin de prudence, là où il n’y aura plus à choisir entre le bien et le mal. Nous serons heureux tous ensemble par la connaissance de la nature et la science, le seul privilège à reconnaître dans la vie même des dieux. Ce qui fait voir clairement que lui seul est désiré par la volonté, tandis que tout le reste tient à la nécessité ».
Ainsi ce grand orateur, en vantant la philosophie, en rappelant ce qu’il avait appris des philosophes et l’expliquant avec talent et modération, prétend que ces quatre vertus ne sont nécessaires que pour cette vie, où les misères et les douleurs abondent sous nos yeux, et point du tout dans l’autre vie, s’il est donné d’y être heureux au sortir de celle-ci; mais que les âmes vertueuses y trouveront le bonheur uniquement dans la connaissance et dans la science, c’est-à-dire dans la contemplation de la nature la plus parfaite et la plus aimable, qui n’est autre que celle qui a créé et établi toutes les autres natures. Or, si la justice consiste à être soumis à son empire, évidemment la justice est immortelle; elle ne cessera pas d’être au sein de cette félicité, mais elle y atteindra son plus haut degré de (532) perfection et de grandeur. Peut-être encore les trois autres vertus y subsisteront-elles aussi: la prudence, sans aucun danger d’erreur; la force, sans la nécessité de supporter les maux; la tempérance, sans la lutte contre les passions. La prudence alors consisterait à ne préférer ou à n’égaler aucun bien à Dieu; la force, à s’attacher à lui avec une fermeté inébranlable; la tempérance, à ne se complaire en rien de défectueux et de coupable. Mais quant à la fonction propre de la justice, de venir au secours des malheureux; à celle de la prudence, de se précautionner contre les embûches; à celle de la force, de supporter les événements fâcheux; à celle de la tempérance, de réprimer les jouissances illicites, il n’en sera plus question là où tout mal sera inconnu. Par conséquent, les opérations de ces vertus, nécessaires pour cette vie mortelle, seront, comme la foi même à laquelle elles se rattachent, rangées parmi les choses passées. Maintenant elles forment une trinité quand elles sont présentes à notre mémoire, que nous les voyons et que nous les aimons; mais elles en formeront une autre alors, quand, à l’aide de certaines traces qu’elles auront laissées chez nous en passant, nous verrons qu’elles ne sont plus, mais qu’elles ont été trinité qui se composera de ce vestige quelconque conservé dans la mémoire, de la connaissance exacte que nous en aurons et de la volonté qui viendra en tiers unir ces deux choses entre elles.
COMMENT
13. Parmi les choses temporelles dont nous avons parlé et qui font l’objet de la science, il en est qui sont susceptibles d’être connues avant qu’on ne les connaisse; comme, par exemple, les choses sensibles qui existent en réalité avant qu’on en ait connaissance; ou encore celles qui sont connues par l’histoire. Il en est d’autres qui commencent dans le moment même, comme quand, par exemple, un objet visible qui n’existait pas du tout, surgit tout à coup devant nos yeux, et n’est évidemment pas antérieur à la connaissance que nous en avons; ou encore quand un son se fait entendre, et commence et finit en même temps que l’audition de celui qui l’écoute. Mais les unes et les autres, soit antérieures à la connaissance, soit simultanées, engendrent leur connaissance et n’en sont point engendrées. Et quand une fois connues et renfermées dans la mémoire, elles sont revues, qui ne voit que ce classement dans la mémoire est antérieur à la vision résultant du souvenir et à la réunion des deux, formée par la volonté ? Mais dans l’âme il n’en est pas ainsi : l’âme n’est pas accidentelle pour elle-même, comme si elle était telle par elle-même et qu’il lui vînt d’ailleurs une autre elle-même qu’elle n’était pas d’abord, ou du moins comme si, sans venir du dehors, il lui naissait dans elle-même qu’elle était, une autre elle-même qu’elle n’était pas, par exemple, comme la foi qui n’était pas dans l’âme, et naît dans l’âme qui était déjà âme auparavant ; ou comme quand, postérieurement à la connaissance qu’elle a d’elle-même, elle se voit, par le souvenir, établie en quelque sorte dans sa propre mémoire, comme si elle n’y eût pas été avant de s’y connaître, bien que certainement depuis qu’elle a commencé d’être, elle n’ait jamais cessé de se souvenir d’elle-même, de se comprendre et de s’aimer, ainsi que nous l’avons déjà fait voir. Par conséquent lorsqu’elle se tourne vers elle-même par la connaissance, il se forme une trinité où déjà on peut découvrir le verbe : car il est formé de la pensée, et la volonté les unit l’un à l’autre. C’est donc là surtout qu’il faut reconnaître l’image que nous cherchons.
SE SOUVIENT-ON MÊME DES CHOSES PRÉSENTES?
14. Mais, dira-t-on, que l’âme se souvienne d’elle-même alors qu’elle est toujours présente à elle-même, ce n’est pas de la mémoire. C’est au passé qu’appartient la mémoire, et non au présent. En effet, ceux qui ont traité des vertus, entre autres Cicéron, ont divisé la prudence en trois parties : la mémoire, l’intelligence, la prévoyance, attribuant au passé la mémoire, au présent l’intelligence, et à l’avenir la prévoyance qui n’est infaillible que chez ceux qui connaissent les choses futures : privilège refusé aux hommes, à moins qu’il ne leur vienne d’en haut comme aux prophètes. Aussi le sage, en parlant des hommes, a dit: « Les pensées des hommes sont timides, et nos (533) prévoyances sont incertaines (Sag., IX, 14 ) ». Mais la mémoire est certaine du passé et l’intelligence du présent, du présent immatériel, bien entendu : car les objets corporels sont présents aux yeux du corps. Quant à celui qui prétend qu’on ne se souvient pas du présent, qu’il veuille bien écouter ce qu’en ont dit les écrivains profanes eux-mêmes, plus occupés de la justesse des expressions que de l’exactitude des pensées: du style que de la vérité : « Ulysse ne peut souffrir de telles horreurs, et il ne s’oublie point lui-même dans un danger si pressant (Enéide, liv., III, V. 628, 629 ) ». En disant qu’Ulysse ne s’oublia pas lui-même, Virgile a-t-il entendu dire autre chose sinon qu’il se souvint de lui-même? Et cependant, si la mémoire ne s’appliquait pas aux choses présentes, Ulysse n’aurait pu se souvenir de lui, puisqu’il était toujours présent à lui-même. Ainsi donc, comme, par rapport au passé, on appelle mémoire la faculté d’y revenir par la pensée et de s’en souvenir; de même, par rapport au présent — ce que l’âme est toujours pour elle-même — on peut avec raison appeler mémoire la faculté d’être présente à elle-même de manière à ce qu’elle puisse être comprise par sa propre pensée, et à ce que ces deux choses soient unies entre elles par l’amour qu’elles se portent.
15. Ce n’est pas parce que l’âme se souvient d’elle-même, se comprend et s’aime elle-même, que la trinité qu’elle renferme est l’image de Dieu; mais parce qu’elle peut aussi se souvenir de Celui qui l’a créée, le comprendre et l’aimer. C’est par là qu’elle devient sage. Si elle ne le fait pas, elle a beau se souvenir d’elle-même, se comprendre et s’aimer elle-même, elle est insensée. Qu’elle se souvienne donc du Dieu à l’image duquel elle a été faite, qu’elle le comprenne et qu’elle l’aime; en deux mots, qu’elle honore le Dieu incréé, qui l’a créée capable de le comprendre et qu’elle peut posséder. C’est pour cela qu’il est écrit: « Honorer le Seigneur, voilà la sagesse (Job., XXVIII, 28 ) ». Ce n’est point par sa propre lumière que l’âme sera sage, mais par participation à cette lumière souveraine; et, là où elle sera immortelle, elle règnera au sein du bonheur. Ainsi entendue, la sagesse de l’homme n’est autre chose que la sagesse de Dieu. C’est alors seulement qu’elle est vraie; car la sagesse humaine n’est que vanité. Mais ce n’est point dans le même sens que Dieu est sage: car il ne l’est pas par participation à lui-même, comme l’âme l’est par participation à Dieu. Mais comme on appelle justice de Dieu, non-seulement celle par laquelle il est juste, mais encore celle qu’il communique à l’homme quand il justifie l’impie — celle dont parle l’Apôtre quand il dit, à propos de certains juifs: « Ignorant la justice de Dieu et cherchant à établir la leur, ils ne se sont pas soumis à la justice de Dieu (Rom., X, 3 ) » — ainsi peut-on dire de certains hommes: Ignorant la sagesse de Dieu et cherchant à établir la leur, ils ne se sont pas soumis à la sagesse de Dieu.
16. Il y a donc une nature incréée, qui a créé toutes les natures grandes et petites, plus parfaite, sans aucun doute, que tout ce qu’elle a créé, et, par conséquent, que cette nature raisonnable et intelligente dont nous parlons et qui est l’âme de l’homme, créée à l’image de son auteur. Or, cette nature, plus parfaite que toutes les autres , c’est Dieu. Et « Dieu n’est pas loin de chacun de nous », comme dit l’Apôtre, qui ajoute aussitôt : « car c’est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (Act., XVII, 27, 28 ) ». S’il s’agissait ici du corps, on pourrait comprendre que l’Apôtre parle du monde matériel : Car là aussi notre corps vit, se meut et existe. C’est donc de l’âme faite à l’image de Dieu qu’il faut entendre ces paroles, dans un sens plus digne, qui n’ait pas trait au monde visible, mais au monde invisible. Car est-il une créature qui ne soit en Celui dont les divines Ecritures nous disent: «Puisque c’est de lui, et par « lui et en lui que sont toutes choses (Rom., XI, 36 ) ? » Or, si tout est en lui, en qui peut vivre ce qui vit, et se mouvoir ce qui se meut, sinon en Celui en qui tout est? Cependant tous les hommes ne sont pas avec lui comme y était celui qui lui disait : « Je suis toujours avec vous (Ps., LXXII, 23. )». Ni lui-même n’est point avec tous dans le sens où nous disons: « Le Seigneur soit avec vous ». C’est donc un grand malheur pour l’homme de ne pas être avec Celui sans lequel il ne peut être. Car (534) il ne peut évidemment être sans Celui en qui il est; et cependant s’il ne s’en souvient pas s’il ne le comprend pas et ne l’aime pas, il n’est pas avec lui. Or il n’est pas possible de rappeler à quelqu’un ce qu’il a complètement
oublié.
COMMENT ON PEUT OUBLIER DIEU ET S’EN SOUVENIR.
17. Prenons un exemple dans le monde visible. Quelqu’un que tu ne reconnais pas te dit: Tu me connais, et pour fixer ton esprit, il te rappelle où, quand et comment tu l’as connu. Si tu ne le reconnais pas après toutes les indications propres à réveiller ta mémoire, c’est que tu l’as oublié au point que tout souvenir en est effacé dans ton esprit. Il ne te reste pas autre chose à faire que de croire, sur sa parole, que tu l’as réellement connu; et encore faut-il pour cela que celui qui te parle te paraisse digne de foi. Mais si tu t’en souviens, tu rentres immédiatement dans ta mémoire, et tu y trouves ce que l’oubli n’avait pas encore entièrement effacé.
Revenons maintenant au sujet que nous avons voulu éclaircir par cette comparaison, tirée de la société humaine. Entre autres choses, nous lisons dans le psaume neuvième: « Que les impies soient précipités dans l’enfer, toutes les nations qui oublient Dieu (Ps., IX, 18 ) »;d’autre part on lit dans le psaume vingt et unième: « Tous les peuples de la terre se souviendront et se tourneront vers le Seigneur (Ps., XXI, 28 ) ». Ces nations n’avaient donc pas oublié Dieu jusqu’au point qu’on ne pût en réveiller le souvenir chez elles. Mais en oubliant Dieu, comme si elles eussent oublié leur vie, elles s’étaient tournées vers la mort, c’est-à-dire vers l’enfer. Puis, se souvenant, elles se tournent vers le Seigneur, comme si elles eussent revécu, en se rappelant leur vie qu’elles avaient oubliée. On lit encore dans le psaume quatre-vingt-treizième: « Comprenez maintenant, vous qui êtes insensés au milieu du peuple; hommes stupides, devenez donc enfin sages. Quoi ! Celui qui forma l’oreille, n’entendra pas (Ps., XCIII, 8, 9 )? etc.... » Ceci s’adresse à ceux qui, faute de comprendre Dieu, en disent des choses qui n’ont point de sens.
L’AME, EN
S’AIMANT CONVENABLEMENT, AIME DIEU; SI ELLE NE L’AIME PAS, ON DOIT DIRE QU’ELLE
SE HAIT ELLE-MÊME. QU’ELLE SE TOURNE VERS DIEU POUR SE SOUVENIR DE LUI, LE
COMPRENDRE, L’AIMER, ET, PAR
18. Nous trouvons, dans les divines Ecritures, une multitude de textes sur l’amour de Dieu. Là aussi on comprend parfaitement ces deux points : que personne n’aime ce dont il ne se souvient pas, ni ce qu’il ignore entièrement. De là ce commandement principal et si connu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu (Deut., VI, 5 ). » Telle est la nature de l’âme humaine, que toujours elle se souvient d’elle-même, que toujours elle se comprend et s’aime elle-même. Mais comme celui qui hait quelqu’un cherche à lui nuire, ainsi a-t-on raison de dire que l’âme se hait quand elle se nuit. Elle se veut du mal sans le savoir, ne pensant pas que ce qu’elle veut lui est nuisible; et cependant elle se veut réellement du mal, quand elle veut ce qui lui nuit. Voilà pourquoi il est écrit: «Celui qui aime l’iniquité, hait son âme (Ps., X ; 6 ) ». Celui donc qui sait s’aimer, aime Dieu; mais celui qui n’aime pas Dieu, s’aimât-il d’ailleurs — c’est l’instinct de la nature — peut passer à juste titre pour se haïr, puisqu’il agit contre son intérêt et se poursuit lui-même comme un ennemi. Erreur effrayante ! tous veulent ce qui leur est avantageux, et beaucoup ne font que ce qui leur est le plus funeste ! Le poète a décrit une maladie semblable chez les animaux muets : « Grands Dieux, épargnez aux bons et gardez aux méchants de pareilles erreurs ! Ces malheureux se mordaient et se déchiraient les membres d’une dent forcenée (Géorg., III, V. 513, 514 )». Ce n’était là qu’une maladie du corps; pourquoi le poète l’appelle-t-il une erreur, sinon parce que tout animal est porté par la nature à se protéger autant qu’il le peut, et que, sous l’empire de ce mal, ceux-là déchiraient les membres mêmes qu’ils auraient voulu conserver?
Or, quand l’âme aime Dieu, et par conséquent, comme nous l’avons dit, se souvient de lui, et le comprend, on lui donne avec raison l’ordre d’aimer son prochain comme soi-même, Car ce n’est plus d’un amour vicieux, mais raisonnable, qu’elle s’aime quand elle aime Dieu : Dieu qui non-seulement l’a faite à son (535) image, mais la renouvelle en détruisant le vieil homme, la réforme quand elle était déformée, la rend heureuse de malheureuse qu’elle était. Eh bien ! qu’elle s’aime tellement que, dans l’alternative, elle aimerait mieux perdre tout ce qui est au-dessous d’elle que de périr elle-même, cependant en abandonnant Celui qui est au-dessus d’elle — pour qui seul elle pourrait conserver sa force afin de jouir de sa lumière, comme le chante le Psalmiste: « Je conserverai ma force pour vous (Ps., LVIII, 10 ) », et ailleurs : « Approchez-vous de lui, et vous serez éclairés (Ps., XXXIII, 6 )» — en l’abandonnant, dis-je, elle est devenue si faible, si ténébreuse, que descendant au-dessous d’elle-même à des choses qui ne sont pas ce qu’elle est et auxquelles elle est supérieure, elle s’est misérablement prostituée à des amours qu’elle ne peut vaincre et à des erreurs dont elle ne sait plus se dégager. Ce qui fait que, pénitente par l’effet de la compassion divine, elle s’écrie par la voix du Psalmiste: « Ma force m’a abandonné et la lumière de mes yeux n’est plus avec moi (Ps., XXXVII, 11 ) ».
19. Cependant au milieu de ces tristes suites de l’infirmité et de l’erreur, elle n’a pu perdre ce que la nature lui a donné : la faculté de se souvenir , de se comprendre et de s’aimer. Voilà pourquoi le Psalmiste a pu dire ce que je citais plus haut: « Quoique l’homme marche en image, cependant il s’agite en vain ; il amasse des trésors et il ne sait qui les recueillera (Ps., XXXVIII, 7 )». Pourquoi en effet amasse-t-il des trésors, sinon parce que sa force l’a abandonné, cette force par qui il possédait Dieu et n’avait besoin de rien? Et pourquoi ne sait-il pour qui il amasse, sinon parce que la lumière de ses yeux n’est plus avec lui? C’est pourquoi il ne voit pas ce que dit la vérité: « Insensé, cette « nuit même on te redemandera ton âme, et ce que tu as amassé, à qui sera-t-il (Luc., XII, 20 )? »Cependant, comme cet homme marche encore en image, et comme son âme conserve toujours la mémoire, l’intelligence et l’amour de soi-même : si on lui disait qu’il ne peut tout garder et qu’on le mît dans l’alternative ou de perdre les trésors qu’il a amassés, ou de perdre son âme, serait-il donc assez fou pour ne pas préférer son âme à ses trésors? Les trésors trop souvent corrompent l’âme; mais l’âme que les trésors n’ont pas corrompue, vit plus facilement et plus librement sans trésors. Et peut-on posséder des trésors autrement que par l’âme ? Si l’enfant au berceau, quoique né au sein de l’opulence et maître de tout ce qui lui appartient de droit, ne possède rien parce que son âme est aux langes, comment quelqu’un privé de son âme pourra-t-il rien posséder? Mais pourquoi parler de trésors que tout le monde, dans l’alternative, aimera mieux perdre que de perdre, son âme? Il n’est personne qui les mette au dessus, personne même qui les estime à l’égal des yeux du corps, qui ne sont pas une propriété rare comme celle de l’or, mais en vertu desquels tout homme possède le ciel : car, par les yeux du corps, tout homme prend possession de tout ce qui lui fait plaisir à voir. Qui donc dans le cas où il ne pourrait garder les uns et les autres et serait obligé de perdre ses yeux ou ses trésors, ne sacrifierait ses trésors à ses yeux ? Et pourtant, s’il était placé dans la même alternative pour ses yeux et son âme, qui ne voit qu’il préférerait son âme à ses yeux? L’âme sans les yeux est encore une âme humaine, et sans l’âme les yeux de la chair sont des yeux de bête. Or qui n’aimerait mieux être un homme privé de la vue, qu’un animal doté de la vue?
20. Je dis tout ceci pour faire
comprendre en peu de mots aux personnes les moins intelligentes qui pourraient
lire ou entendre lire ces pages, combien l’âme s’aime elle-même, encore qu’elle
soit faible et qu’elle s’égare à aimer et à poursuivre à tort ce qui est
au-dessous d’elle. Or elle ne pourrait pas s’aimer si elle s’ignorait
absolument, c’est-à-dire si elle ne se souvenait pas d’elle-même, et ne se
comprenait pas; et ce titre d’image de Dieu lui donne une telle puissance
qu’elle peut s’attacher à Celui dont elle est l’image. Car tel est son rang,
non dans l’espace local, mais dans la hiérarchie des natures, qu’elle n’a que
Dieu au-dessus d’elle. Et quand elle lui est parfaitement unie, elle ne fait
plus qu’un esprit avec lui, ainsi que l’atteste l’Apôtre, quand il dit: « Celui
qui s’unit au Seigneur, est un seul esprit avec lui (Cor., VI, 17 ) ». En ce cas, elle s’élève jusqu’à participer à la
nature, à la vérité et au bonheur de Dieu, sans que pour autant Dieu croisse en
nature, en vérité et en bonheur. Quand donc elle sera heureusement unie à cette
nature, elle vivra dans l’immutabilité, et tout ce qu’elle verra sera immuable
pour elle. (536) C’est alors que, suivant la promesse de la divine Ecriture,
ses désirs seront rassasiés de bonheur (Ps.,
CII, 5 ), et d’un bonheur immuable, au sein de
QUOIQUE L’ÂME
ESPÈRE LE BONHEUR, ELLE NE SE SOUVIENT CEPENDANT PAS DE CELUI QU’ELLE A PERDU,
MAIS BIEN DE DIEU ET DES LOIS DE
2l. L’âme ne met certainement pas en doute qu’elle est malheureuse et qu’elle espère être heureuse, et elle n’espère le bonheur que parce qu’elle est sujette au changement. Si elle n’y était pas sujette, elle ne pourrait pas passer de la misère au bonheur, comme elle tombe du bonheur dans la misère. Et qui aurait pu la rendre misérable sous un Dieu tout-puissant et bon, sinon son péché et la justice de son Maître? Et qui peut la rendre heureuse, sinon son propre mérite et la récompense de son Seigneur? Mais son mérite est l’effet de la grâce de Celui-là même dont le bonheur sera sa récompense. Elle ne peut en effet se donner à elle-même la justice qu’elle a perdue et qu’elle n’a plus. L’homme l’avait reçue au moment de sa création, et il l’a perdue par son péché. Il la reçoit donc, pour mériter par elle de recevoir le bonheur. Ainsi c’est en toute vérité que l’Apôtre dit à l’âme, comme si elle commençait à se glorifier d’un avantage qui lui fût propre : « Et qu’as-tu que tu n’aies reçu? que si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifies-tu comme si tu ne l’avais pas reçu (I Cor., IV, 7 )?» Mais quand elle se souvient bien de Dieu, après avoir reçu son Esprit, elle sent parfaitement — car elle l’apprend par une communication intime du Maître —qu’elle ne peut se relever que par un effet gratuit de son amour, et qu’elle n’a pu tomber que par l’abus de sa propre volonté. A coup sûr, elle ne se souvient pas de son bonheur; ce bonheur a été et n’est plus; elle l’a complètement oublié, et voilà pourquoi le souvenir ne peut en être réveillé. Mais elle s’en rapporte là-dessus aux Ecritures de son Dieu, si dignes de foi, écrites par son prophète, racontant la félicité du paradis, et exposant, d’après la tradition historique, le premier bonheur et la première chute de l’homme. Seulement elle se souvient du Seigneur son Dieu : car celui-là est toujours; il n’a pas été pour ne plus être, il n’est pas pour cesser d’être un jour; mais comme jamais il ne cessera d’être, ainsi a-t-il toujours existé. Et il est tout entier partout; c’est pourquoi l’âme vit, se meut et est en lui (Act., XVII, 28 ), c’est pourquoi aussi elle peut se souvenir de lui. Non qu’elle s’en souvienne pour l’avoir connu dans Adam, ou quelque autre part avant cette vie, ou quand il la formait pour animer le corps : non, elle ne se rappelle rien de cela, tout cela est effacé par l’oubli.
Mais elle s’en souvient pour se tourner vers le Seigneur comme vers la lumière qui la frappait encore en un certain sens même quand elle se détournait de lui. Voilà comment les impies eux-mêmes pensent à l’éternité, et blâment et approuvent avec raison bien des choses dans la conduite des hommes. Or, d’après quelles règles jugent-ils, sinon d’après celles qui enseignent à bien vivre, bien qu’eux-mêmes ne vivent pas comme ils le devraient? Et où les voient-ils, ces règles? Ce n’est pas dans leur propre nature, puisque évidemment ces sortes de choses se voient par l’âme, et que leurs âmes sont sujettes à changement, tandis que ces règles sont immuables, comme le voit quiconque est capable de le lire en elles-mêmes. Ce n’est point non plus dans l’état de leur âme, puisque ce sont des règles de justice et qu’il est constant que leurs âmes vivent dans l’injustice. Où ces règles sont-elles écrites? où l’homme injuste reconnaît-il ce qui est juste? Où voit-il qu’il faut avoir ce qu’il n’a pas? Oui, où sont écrites ces lois, sinon dans le livre de cette lumière qu’on appelle la vérité? C’est de là que dérive toute loi juste et qu’elle se transporte dans le coeur de l’homme qui pratique la justice, non par déplacement, mais par une sorte d’empreinte, comme l’image de l’anneau passe dans la cire et ne la quitte plus. Quant à celui qui ne pratique pas et voit cependant ce qu’il faut pratiquer, c’est lui qui se détourne de cette lumière et en reste néanmoins frappé. Pour celui qui ne voit pas comment il faut vivre, il est plus excusable de (537) pécher parce qu’il ne transgresse pas de loi connue; mais il est quelquefois atteint aussi par l’éclat de cette vérité présente partout, quand on l’instruit et qu’il croit.
COMMENT L’IMAGE DE DIEU SE RÉFORME DANS L’HOMME.
22. Or, ceux qui se souviennent de Dieu pour se tourner vers lui, et se détourner de la difformité qui, au moyen des passions mondaines, les rendait conformes à ce siècle, se réforment sur ce point, en écoutant cette parole de l’Apôtre : « Ne vous conformez point à ce siècle, mais réformez-vous par le renouvellement de votre esprit (Rom., XII, 2 )». Dès lors l’image commence à être réformée par Celui qui l’a formée. Car elle ne peut pas se réformer elle-même, comme elle a pu se déformer. L’Apôtre dit encore ailleurs : « Renouvelez-vous dans l’esprit de votre âme, et revêtez-vous de l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité (Eph., IV, 23, 24 ) ». Ces expressions : « Créé selon Dieu », ont le même sens que ce qui est dit en un autre endroit: « A l’image de Dieu ( Gen., I, 27 )». Mais, en péchant, l’homme a perdu la justice et la sainteté de la vérité; voilà pourquoi l’image a perdu sa forme et sa couleur: mais il la reprend, quand il est réformé et renouvelé. Quant à ces mots: « L’esprit de votre âme », on ne doit pas les entendre en ce sens qu’il y ait ici deux choses distinctes, l’âme et l’esprit de l’âme; mais cela veut dire que si toute âme est esprit, tout esprit n’est pas âme. En effet, Dieu est aussi Esprit (I cor., XIV, 14 ), bien qu’il ne se renouvelle pas, puisqu’il ne peut vieillir. Il y a donc dans l’homme un esprit qui n’est pas l’âme, et auquel appartiennent les ressemblances imaginaires du corps. C’est de celui-là que l’Apôtre dit aux Corinthiens : « Car si je prie de la langue, mon esprit prie, mais mon âme est sans fruit (Jean, XIX, 20 ) ». Il parle ici de ce qu’on prononce sans le comprendre, et qui ne peut s’exprimer si les images des mots matériels n’ont produit d’abord la pensée de l’esprit, avant les sons de la bouche. L’âme de l’homme s’appelle aussi esprit; c’est pourquoi on lit dans l’Evangile : « Et la tête inclinée, il rendit l’esprit ( Jean, XIX, 20 ) » ce qui veut dire que la mort corporelle eut lieu par le départ de l’âme. On parle encore de l’esprit de l’animal :
expression que le livre de Salomon, l’Ecclésiaste, emploie de la manière la plus formelle:
« Qui sait si l’esprit des
enfants des hommes monte en haut, et si l’esprit des bêtes descend en bas dans
la terre (Eccl., III, 21 )? » Il est
aussi écrit dans
Le mot esprit ayant donc tant de significations diverses, l’Apôtre entend ici par l’esprit de l’âme, l’esprit qui s’appelle l’âme. C’est dans un sens analogue que le même Apôtre dit ailleurs : « Par le dépouillement de votre corps de chair (Col., II, 11 ) » ; non qu’il entende par là deux choses différentes, comme si la chair était distincte du corps; mais le mot corps s’appliquant à une foule d’objets qui ne sont pas chair — en dehors de la chair il y a beaucoup de corps célestes et terrestres — il s’est servi de l’expression corps de chair, pour désigner le corps qui est chair. C’est ainsi qu’il appelle esprit de l’âme l’esprit qui est l’âme. En un autre endroit, il a désigné l’image plus expressément, prescrivant le même ordre en d’autres termes: « Dépouillez le vieil homme avec ses oeuvres, et revêtez l’homme nouveau, qui se renouvelle par la connaissance de Dieu, selon l’image de celui qui l’a créé (Id., 9, 10 ) ». D’un côté on lit: « Revêtez l’homme nouveau qui a été créé selon Dieu, de l’autre: Revêtez l’homme nouveau qui se renouvelle selon l’image de celui qui l’a créé ». Là, l’Apôtre dit: « Selon Dieu » ; ici : « Selon l’image de celui qui l’a créé ». Là encore: « Dans la justice et la sainteté de la vérité », et ici : « Par la connaissance de Dieu ». Ce renouvellement a donc lieu par la réformation de l’âme selon Dieu, ou selon l’image de Dieu. Si l’Apôtre dit « selon Dieu », c’est pour exclure l’idée qu’elle puisse être réformée selon une autre créature; et s’il dit « selon l’image de Dieu », c’est pour faire entendre que le renouvellement a lieu là où est l’image de Dieu, c’est-à-dire dans l’âme. C’est dans un sens analogue que nous disons mort selon le corps, et non selon l’esprit, le juste qui sort (538) de son corps dans son état de fidélité. Et que veut dire mort selon le corps, sinon mort par le corps ou dans le corps, et non par l’âme ou dans l’âme? Ou encore quand nous disons: Il est beau selon le corps, ou fort selon le corps, et non selon l’âme, qu’entendons-nous dire sinon : Il est beau ou fort par le corps et non par l’âme? Et ainsi d’une multitude de locutions de ce genre. Ainsi nous n’entendons pas ces expressions : « Selon l’image de celui qui l’a créé », en ce sens que l’image selon laquelle l’homme est renouvelé, soit différente de celle qui est renouvelée.
COMMENT L’IMAGE
DE DIEU SE RENOUVELLE DANS L’ÂME, EN ATTENDANT QUE
23. Sans doute ce second renouvellement ne se fait pas immédiatement au moment même de la conversion, comme le premier s’opère sur-le-champ au moment du baptême par la rémission de tous les péchés, dont il ne reste rien qui ne soit remis. Mais comme autre chose est d’être guéri de la fièvre, autre chose de recouvrer les forces abattues par la fièvre; ou, encore, autre chose de tirer le trait du corps, autre chose de fermer la blessure qu’il a causée; de même le premier pas vers la guérison est d’écarter la cause du mal, ce qui s’obtient par la rémission de tous les péchés; et le second, de guérir la maladie elle-même, ce qui a lieu par le progrès insensible dans le renouvellement de l’image. Le Psalmiste nous indique cette double opération quand il dit d’abord: « Qui pardonne toutes les iniquités » — effet du baptême — puis : « qui guérit toutes les langueurs (Ps., CII, 3 ) », par des progrès quotidiens, pendant que l’image se renouvelle. C’est ce que l’Apôtre exprime très-clairement en ces termes: « Bien qu’en nous l’homme extérieur se détruise, cependant l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour (II Cor., IV, 16 ) » . Or, « il se renouvelle par la connaissance de Dieu », c’est-à-dire « dans la justice et la sainteté de la vérité », d’après les textes mêmes de l’Apôtre que j’ai cités plus haut.
Celui donc qui se renouvelle par la connaissance de Dieu, par la justice et la sainteté de la vérité et fait des progrès de jour en jour, reporte ses affections du temps à l’éternité, du visible à l’invisible, des choses charnelles aux choses spirituelles; il met toute son ardeur à réprimer et à affaiblir sa passion pour celles-là, à fortifier son amour pour celles-ci. Mais il ne réussit que dans la mesure où Dieu l’aide. Car le Sauveur lui-même l’a dit: « Sans moi vous ne pouvez rien faire (Jean, XV, 5 ) ». Quiconque sera surpris par le dernier jour de sa vie dans cette foi au Médiateur, dans ces progrès et ces succès, sera conduit au Dieu qu’il a honoré pour recevoir de lui sa perfection, il sera accueilli par les saints anges, et reprendra à la fin du monde son corps incorruptible, non pour le châtiment, mais pour la gloire. Alors la ressemblance de Dieu sera parfaite dans cette image, puisque la vision de Dieu y sera parfaite. C’est de quoi parle l’Apôtre quand il dit: « Nous voyons maintenant à travers un miroir en énigme, mais alors nous verrons face à face (I Cor., XIII, 12 ) ». Et encore : « Pour nous, contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image de clarté en clarté, comme par l’Esprit du Seigneur (II Cor., III, 18 )» : et c’est ce qui arrive dans ceux qui font de jour en jour des progrès dans le bien.
FAUT-IL, D’APRÈS LES PAROLES DE SAINT JEAN, VOIR AUSSI DANS L’IMMORTALITÉ DU CORPS, NOTRE FUTURE RESSEMBLANCE AVEC LE FILS DE DIEU?
24. L’apôtre Jean dit: « Mes
bien-aimés, nous sommes maintenant enfants de Dieu; mais on ne voit pas encore
ce que nous serons; nous savons que lorsqu’il apparaîtra nous serons semblables
à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est (I Jean, III, 2 ) ». D’après ce texte, on voit que la ressemblance
avec Dieu sera parfaite dans son image, quand celle-ci aura reçu la pleine
vision de la divinité. Du reste, ces paroles de l’apôtre Jean semblent
s’appliquer même à l’immortalité du corps. Car ici aussi nous serons semblables
à Dieu, mais à Dieu le Fils seulement, puisque seul entre les personnes de
C’EST BIEN
PLUTOT DE NOTRE PARFAITE RESSEMBLANCE AVEC
25. Quant à l’image dont il est
dit: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance (Gen., I, 26 ) », comme le texte ne dit
pas à mon image ni à ton image, nous croyons que l’homme a été fait à l’image
de
26. Cette sagesse contemplative — la même, ce me semble, que celle que les saintes Ecritures distinguent de la science sous le nom de sagesse — n’appartient qu’à l’homme; mais l’homme ne l’a point de lui-même; il la tient de celui dont la participation peut seule rendre l’âme vraiment raisonnable et intelligente. Cicéron la recommande en ces termes, à la fin de son dialogue d’Hortensius: « Nous qui méditons ces choses jour et nuit, qui exerçons notre intelligence — le regard de l’âme — et veillons à ne point la laisser s’émousser, c’est-à-dire nous qui sommes philosophes, nous avons grand espoir, que si ce que nous sentons et ce que nous goûtons est mortel et périssable, du moins, au terme de notre carrière mortelle, la mort nous sera agréable, que l’anéantissement ne nous sera point pénible, mais sera plutôt le repos de notre vie; ou si, selon l’opinion d’anciens philosophes, les plus grands et de beaucoup les plus illustres, nous avons des âmes immortelles et divines, il faut croire qu’elles (540) monteront et rentreront d’autant plus facilement au ciel qu’elles auront mieux suivi leur carrière, c’est-à-dire cédé à la raison et au désir de savoir, et qu’elles se seront moins mêlées et embarrassées dans les vices et les erreurs des hommes ». Puis dans une courte conclusion, il répète encore la même pensée : « Ainsi donc, pour terminer enfin cette discussion, soit que nous désirions une mort paisible après une vie livrée à ces occupations, soit que nous devions passer immédiatement de ce séjour à un autre bien préférable, nous devons consacrer à ces études tous nos travaux et tous nos soins ».
Ici je m’étonne que cet homme, doué d’un si grand génie, promette, au terme de la carrière mortelle, une mort agréable à des philosophes dont le bonheur est la contemplation de la vérité, si ce que nous sentons et ce que nous goûtons est mortel et périssable: comme s’il s’agissait de la mort et de la destruction de quelque chose que nous n’aimerions pas ou que nous haïrions mortellement et dont l’anéantissement nous serait agréable. Mais il ne tenait point cette doctrine des philosophes dont il fait un si bel éloge; il l’avait empruntée à la nouvelle Académie où il avait appris à douter des vérités les plus évidentes. Ce qu’il tenait de ces philosophes « les plus grands et de beaucoup les plus illustres », comme il en convient lui-même, c’est que les âmes sont immortelles. Or il est à propos d’exciter par là des âmes immortelles à poursuivre, jusqu’au terme de cette vie, la carrière de la raison, la recherche de la vérité, et à se dégager le plus possible des vices et des erreurs des hommes, afin de faciliter leur retour vers Dieu. Mais cette carrière, qui consiste dans l’amour et la recherche de la vérité, ne suffit point à des malheureux, c’est-à-dire à des hommes mortels aidés de leur seule raison et privés de la foi au Médiateur. C’est ce que je me suis efforcé de démontrer dans les autres parties de cet ouvrage, particulièrement dans le quatrième et le treizième livre. (541)
LIVRE QUINZIÈME
:
Résumé de ce qui a été dit dans
les quatorze livres précédents. — Il faut chercher
LIVRE QUINZIÈME : LA TRINITÉ AU CIEL.
COURT RÉSUMÉ DE TOUS LES LIVRES PRÉCÉDENTS.
CE QUE TOUTE CRÉATURE NOUS APPREND DE DIEU.
COMBIEN IL EST DIFFICILE DE DÉMONTRER LA TRINITÉ PAR LA RAISON NATURELLE.
IL N’EST PAS FACILE D’ENTREVOIR LA TRINITÉ DIVINE D’APRÈS LES TRINITÉS DONT NOUS AVONS PARLÉ.
EN QUEL SENS L’APOTRE DIT QUE NOUS VOYONS DIEU ICI-BAS A TRAVERS UN MIROIR.
DE L’ÉNIGME ET DES LOCUTIONS FIGURÉES.
LE VERBE DE DIEU EST ÉGAL EN TOUT AU PÈRE DE QUI IL EST.
COMBIEN GRANDE EST LA DIFFÉRENCE ENTRE NOTRE VERBE ET LE VERBE DIVIN.
MÊME QUAND NOUS SERONS SEMBLABLES A DIEU, NOTRE VERBE NE POURRA JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ AU VERBE DIVIN.
AUCUN DON DE DIEU NE L’EMPORTE SUR LA CHARITÉ.
LE SAINT-ESPRIT PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS, ET NE PEUT ÊTRE APPELÉ LEUR FILS.
CONCLUSION DU LIVRE. PRIÈRE. EXCUSES.
DIEU EST AU-DESSUS DE L’ÂME.
1. Notre dessein étant d’amener le lecteur à reconnaître le Créateur dans ses créatures, nous sommes arrivé jusqu’à son image, qui est l’homme ; l’homme dans ce qui l’élève au-dessus de tous les animaux, c’est-à-dire dans sa raison ou son intelligence, dans tout ce qu’on peut attribuer à une âme raisonnable ou intelligente, dans tout ce qui est propre à cette chose qu’on appelle esprit ou âme. C’est par ce mot spécial mens, animus, que quelques auteurs latins désignent la partie principale de l’homme, refusée aux animaux, pour la distinguer de l’âme même des animaux, anima. Si nous cherchons quelque chose, et quelque chose de vrai, au-dessus de cette nature, nous trouvons Dieu, c’est-à-dire la nature incréée et créatrice. Que cette nature est Trinité, c’est ce que nous devons démontrer, non-seulement aux croyants par l’autorité de la divine Ecriture, mais encore, si cela est possible, aux hommes intelligents par quelque argument tiré de la raison. La discussion elle-même fera voir dès le début pourquoi j’ai dit : si cela est possible.
IL FAUT
CHERCHER SANS CESSE LE DIEU INCOMPRÉHENSIBLE. CE N’EST PAS À TORT QU’ON CHERCHE
DANS
2. Le Dieu même que nous cherchons nous aidera, je l’espère, à tirer quelque fruit de notre travail et à bien comprendre cette pensée du Psalmiste: « Que le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur soit dans l’allégresse; cherchez le Seigneur et soyez forts; cherchez sans cesse sa présence (Ps., CIV, 3, 4 ) ». En effet, il semble que chercher toujours, c’est ne jamais trouver; et comment le coeur de ceux qui cherchent sans pouvoir trouver ne sera-t-il pas dans la tristesse plutôt que dans l’allégresse? car le Psalmiste ne dit pas: « que le coeur » de ceux qui trouvent, mais « de ceux qui cherchent le « Seigneur, soit dans l’allégresse ». Et d’autre part, le prophète Isaïe atteste qu’on peut trouver le Seigneur en le cherchant : « Cherchez le Seigneur », dit-il, « et dès que vous l’aurez trouvé, invoquez-le; puis quand il sera près de vous, que l’impie abandonne ses voies, et l’homme injuste ses pensées (Is., LV, 6, 7 )». Or, si en le cherchant, on le trouve, pourquoi nous dit-on: « Cherchez sans cesse sa présence ? » Serait-ce qu’il faut encore le chercher quand on l’a trouvé? En effet, c’est ainsi qu’il faut chercher les choses incompréhensibles, et ne pas s’imaginer qu’on n’a rien trouvé, quand on a pu découvrir combien ce qu’on cherchait est incompréhensible. Pourquoi cherche-t-on ce que l’on sait être incompréhensible, sinon parce qu’il ne faut jamais cesser la recherche des choses incompréhensibles tant qu’elle est profitable, et qu’on devient toujours meilleur en cherchant un bien si grand, qui est toujours à trouver quand on le cherche, et toujours à chercher quand on le trouve ? car on le cherche pour goûter plus de joie à le trouver, et on le trouve pour avoir plus d’ardeur à le chercher. C’est ici qu’on peut appliquer ce que le livre de l’Ecclésiastique dit de la sagesse: « Ceux qui me « mangent ont encore faim, ceux qui me boivent ont encore soif (Eccli., XXIV, 29 ) ». On mange en effet et on boit parce qu’on trouve; et comme on a faim et soif, on cherche encore. La foi cherche, l’intelligence trouve; ce qui fait dire au prophète: « Si vous ne croyez pas, vous ne comprendrez pas (Is., VII, 9 ) ». Et, en retour, l’intelligence cherche celui qu’elle a trouvé: car comme (543) chante le Psalmiste: « Le Seigneur a jeté un regard sur les enfants des hommes, pour voir s’il en est un qui ait de l’intelligence et qui cherche Dieu ( Ps., XIII, 2 ) ». C’est donc pour chercher Dieu que l’homme doit avoir de l’intelligence.
3. Nous nous sommes donc assez arrêté aux créatures pour y reconnaître le Créateur: « En effet, ses perfections invisibles, rendues compréhensibles depuis la création du monde par les choses qui ont été faites, sont devenues visibles (Rom., I, 20 ) ». Aussi le livre de la
Sagesse adresse-t-il des
reproches à ceux qui, « à la vue des biens visibles, n’ont pu connaître Celui
qui est, ni, en considérant les oeuvres, reconnaître l’ouvrier; mais qui ont
regardé comme des dieux arbitres du monde, le feu, le vent, l’air agité, la
multitude des étoiles, les flambeaux du ciel. Que si séduits par leur beauté,
ils les ont crus des dieux, qu’ils apprennent combien est plus beau leur
Dominateur, puisque, source de la beauté, il les a créés. Et s’ils ont admiré
la force et la puissance de ces créatures, qu’ils comprennent, par là, combien
est plus puissant celui qui les a faites. Car, par la grandeur et la beauté de
la créature, il était possible de connaître le Créateur (Sag., XIII, 1-5 ) ». J’ai cité ce passage de
COURT RÉSUMÉ DE TOUS LES LIVRES PRÉCÉDENTS.
4. Mais comme la nécessité de discuter et de raisonner nous a forcé de dire, dans les quatorze livres précédents, une foule de choses que nous ne pouvons voir d’un seul trait poux les ramener, par une pensée rapide, au but que nous voulons atteindre; je ferai, avec l’aide du Seigneur, tous mes efforts pour résumer en peu de mots et sans discussion tout ce que j’ai dit jusqu’ici, et pour placer comme dans un tableau synoptique, non plus les raisons qui ont déterminé les conclusions, mais les conclusions elles-mêmes. Par là les conséquents ne seront pas assez éloignés de leurs antécédents, pour les faire oublier; et si cela arrivait, un simple coup d’oeil rétrospectif suffirait à rafraîchir la mémoire.
5. Dans le premier
livre, l’unité
et l’égalité de la souveraine Trinité ont
été démontrées d’après les
saintes
Ecritures. Dans le second, le troisième et le quatrième,
même sujet, sauf qu’on
y a spécialement traité de la mission du Fils et du
Saint-Esprit, tout en
prouvant que celui qui est envoyé n’est pas pour cela
moindre que celui qui
l’envoie, puisque
Dans le huitième livre, on a
prouvé par des arguments sensibles pour les lecteurs intelligents, que, dans la
substance de la vérité, non-seulement le Père n’est pas plus grand que le Fils,
mais que les deux ne sont rien de plus grand que le Saint-Esprit, ou que deux
personnes, que les trois mêmes réunies, ne sont rien de plus grand qu’une seule
d’entre elles prise en particulier. Ensuite, par la vérité que l’intelligence
découvre, par le souverain bien de qui tout bien découle, par la justice en
vertu de laquelle l’âme juste est aimée même de l’âme qui ne l’est pas, j’ai
cherché, autant que je l’ai pu, à faire comprendre cette nature, non-seulement
immatérielle, mais encore immuable, qui est Dieu. Puis par la charité, qui est
le nom même de Dieu, d’après les saintes Ecritures (I Jean, IV, 16 ), j’ai commencé à donner aux lecteurs intelligents
une idée quelconque de
CE QUE TOUTE CRÉATURE NOUS APPREND DE DIEU.
6. Cherchons donc
COMBIEN IL EST
DIFFICILE DE DÉMONTRER
7. Tout ce que j’ai dit et tout
ce que le langage humain peut exprimer qui soit digne de
8. Quand nous disons : éternel, immortel, incorruptible, immuable, vivant, sage, puissant, beau, juste, bon, heureux, esprit, il semblerait que cette dernière expression seule se rapporte à la substance, et que les autres n’indiquent que les qualités de cette substance; (545) mais il n’en est pas ainsi dans cette nature ineffable et simple. Car tout ce qui semble, là, désigner une qualité, doit s’entendre de la substance ou essence. Gardons-nous de dire que Dieu est esprit quant à la substance, et bon quant à la qualité; car ces deux choses tiennent à sa substance, Et ainsi des autres attributs que j’ai cités tout à l’heure et dont j’ai déjà longuement parlé dans les livres précédents. Choisissons-en donc un parmi les quatre premiers que j’ai mentionnés dans cet ordre : éternel, immortel, incorruptible, immuable; puisque les quatre ne font qu’un, comme je l’ai déjà dit. Pour ne pas fatiguer l’attention du lecteur, prenons le premier des quatre : c’est-à-dire l’éternité. Appliquons le même procédé aux quatre suivants: vivant, sage, puissant, beau. Et comme l’animal a une vie quelconque, mais point de sagesse; comme ces deux qualités, sagesse et puissance sont ainsi rapprochées dans l’homme par la divine Ecriture : « Le sage est meilleur que le fort (Sag., V, 1 ) » comme, d’autre part, on a l’usage de dire de certains corps qu’ils sont beaux choisissons, dans ces quatre attributs, la sagesse. Non qu’ils soient inégaux dans Dieu ce sont quatre noms, mais la chose est une. Quant aux trois derniers, bien qu’en Dieu ce soit la même chose d’être juste, bon, heureux, la même chose d’être esprit, juste, bon et heureux: cependant comme, dans l’homme, il peut y avoir un esprit qui ne soit pas heureux; que cet esprit peut être bon et juste sans être heureux, et que celui qui est heureux est certainement un esprit juste et bon : choisissons entre les quatre ce qui suppose nécessairement les trois autres : heureux.
COMMENT IL Y A
TRINITÉ DANS
9. Quand donc nous disons:
éternel, sage, heureux, ces trois choses sont-elles
10. Si nous cherchons dans lequel
de ces livres
En effet si nous voyons avec une
certitude entière des trinités formées, soit des corps extérieurs, soit de la
pensée qui résulte de la sensation qu’ils nous impriment; ou quand des
impressions naissent dans l’âme, indépendamment des sens corporels , comme la
foi, comme les vertus destinées à régler notre vie, que la raison voit clairement
et qui sont du domaine de la science; ou quand l’âme elle-même, par laquelle
nous connaissons tout ce que nous disons avec vérité connaître, se connaît
elle-même, ou quand elle voit quelque chose qu’elle n’est pas, quelque chose
d’éternel et d’immuable : si, dis-je, nous voyons là certaines trinités avec
certitude, parce qu’elles s’opèrent en nous, ou sont en nous, quand nous nous
rappelons, quand nous voyons ou voulons ces choses, voyons-nous de la même
manière
IL N’EST PAS
FACILE D’ENTREVOIR
11. Mais ces trois choses sont
dans l’homme et ne sont pas l’homme lui-même ; car l’homme, suivant la
définition des anciens, est un animal doué de raison et sujet à la mort. Elles
sont donc la meilleure partie de l’homme, mais ne sont pas l’homme. Et une
seule personne, c’est-à-dire chaque homme pris en particulier, les possède
toutes les trois dans son âme. Que si nous définissons l’homme : une substance
raisonnable composée d’une âme et d’un corps, il est évident que l’homme a une
âme qui n’est pas corps, et un corps qui n’est pas âme. Conséquemment ces trois
choses sont dans l’homme, ou à l’homme, mais ne sont pas l’homme. Maintenant,
abstraction faite du corps et à considérer l’âme seule, l’intelligence en est
une partie, elle en est comme la tête si l’on veut, ou l’oeil, (547) ou la
face; mais il ne faut pas raisonner ici comme pour les corps. Ainsi donc
l’intelligence n’est pas l’âme, mais la meilleure partie de l’âme. Or,
pouvons-nous dire que
12. Une autre différence énorme, c’est que quand nous parlons de l’âme dans l’homme, de la connaissance qu’elle a d’elle-même et de l’amour qu’elle se porte ; ou de la mémoire, de l’intelligence et de la volonté, nous ne nous souvenons de l’âme elle-même que par la mémoire, nous ne la connaissons que par l’intelligence, et nous ne l’aimons que par la volonté. Mais, dans cette souveraine Trinité, qui oserait dire que le Père ne se connaît lui-même, ne connaît le Fils elle Saint-Esprit, que par le Fils, qu’il n’aime que par le Saint-Esprit, mais qu’il se souvient seulement par lui-même, de lui-même et du Fils et du Saint-Esprit? Que le Fils pareillement, ne se souvient de lui-même ni de son Père que par le Père, qu’il n’aime que par le Saint-Esprit, et que par lui-même il ne peut que connaître le Père, se connaître lui-même et le Saint-Esprit? Que le Saint-Esprit à son tour se souvient, par le Père, et du Père et du Fils et de lui-même, qu’il connaît par le Fils et le Père elle Fils et lui-même, mais que par lui-même il ne peut que s’aimer, et aimer le Père et le Fils? Comme si le Père était sa propre mémoire et celle du Fils et du Saint-Esprit; le Fils sa propre connaissance et celle du Père et du Saint-Esprit; et le Saint-Esprit son propre amour, et l’amour du Père et du Fils! Oui qui osera penser ou affirmer de pareilles choses de cette Trinité?
Car si le Fils a seul de
l’intelligence pour lui, pour le Père et pour le Saint-Esprit, on retombera
dans cette absurde proposition que le Père n’est pas sage par lui-même mais par
son Fils : alors la sagesse n’aura plus engendré la sagesse, mais il faudra
dire que le Père est sage de la sagesse qu’il a engendrée. Car il ne peut y
avoir de sagesse là où il n’y a pas d’intelligence; par conséquent si le Père
ne comprend pas par lui-même, mais que le Fils comprenne pour le Père, c’est
évidemment le Fils qui communique la sagesse à son Père. Et si, pour Dieu, être
et être sage c’est la même chose, si son essence est la même chose que la
sagesse, le Fils ne sera plus du Père, comme l’enseigne la vérité ; mais le
Père tiendra son essence du Fils : ce qui est le comble de l’absurdité et de
l’erreur. Nous avons discuté, confondu, repoussé cette absurdité dans le
septième livre (Ch., I, 3 ): cela est
très-certain. Dieu le Père est donc sage de sa propre sagesse; et le Fils,
sagesse du Père, est donc de la sagesse qui est le Père, duquel il a été
engendré. Par conséquent le Père est aussi intelligent de sa propre
intelligence car il ne serait pas sage, s’il n’était pas intelligent; mais le
Fils est l’intelligence du Père, engendré de l’intelligence qui est le Père. Le
même raisonnement peut s’appliquer à la mémoire. Comment en effet celui qui ne
se souvient de rien, pas même de lui, serait-il sage? Donc, puisque le Fils est
sagesse parce que le Père est sagesse, le Fils se souvient de lui-même, comme
Mais où il n’y a pas d’amour, peut-on dire qu’il y a sagesse ? Il faut donc conclure que le Père est son propre amour, comme il est son intelligence et sa mémoire. Donc dans cette souveraine et immuable essence qui est Dieu, ces trois choses; la mémoire, l’intelligence, l’amour, ne sont pas le Père, le Fils elle Saint-Esprit, mais le Père seul. Et comme le Fils est aussi sagesse engendrée de sagesse, que ce n’est point le Père ni le Saint-Esprit qui comprennent pour lui, mais qu’il comprend par lui-même; ainsi ce n’est point le Père qui se souvient pour lui, ni le Saint-Esprit qui aime pour lui, mais il se souvient et aime par lui-même; car il est sa propre mémoire, sa propre intelligence, son propre amour; néanmoins il tient tout cela du Père, de qui il est (548) né. Egalement, comme l’Esprit-Saint est sagesse procédant de sagesse, il n’a pas le Père pour mémoire, le Fils pour intelligence et lui-même pour amour: car il ne serait pas sage, si un autre se souvenait pour lui, si un autre comprenait pour lui, et qu’il n’eût à lui-même que son propre amour. Mais il possède lui-même ces trois choses, et il les possède en ce sens qu’elles sont lui. Toutefois il les tient d’où il procède.
13. Mais qui donc, parmi les hommes, peut comprendre cette sagesse par laquelle Dieu connaît toutes choses, de telle sorte que ce que nous appelons passé n’est point passé pour lui, qu’il n’a point à attendre ce qui doit venir, mais que le passé et le futur sont pour lui la même chose que le présent; qu’il ne voit pas les choses une à une; que sa pensée ne passe pas d’une chose à une autre, mais qu’il embrasse tout à la fois d’un seul regard : quel homme, dis-je, comprend cette sagesse, qui est tout à la fois prévoyance et science, alors que nous ne comprenons pas même la nôtre? Nous pouvons, il est vrai, voir d’une manière quelconque ce qui est présent à nos sens ou à notre intelligence; mais ce qui a cessé de leur être présent, nous ne le connaissons plus que par la mémoire, si nous ne l’avons pas oublié. Nous ne jugeons pas le passé par l’avenir, mais nous conjecturons l’avenir d’après le passé, et encore d’une manière peu sure. En effet, quand nous prévoyons certaines pensées, avec plus de clarté et plus de certitude, parce qu’un avenir plus prochain les met, pour ainsi dire, sous nos yeux, nous ne le pouvons, dans la mesure où nous le pouvons, que par l’action de la mémoire, faculté qui semble appartenir au passé plutôt qu’à l’avenir. Nous en avons l’expérience dans les paroles ou dans les chants que nous reproduisons de mémoire dans leur enchaînement:
car nous n’en viendrions pas à bout, si nous ne prévoyions en pensée ce qui doit suivre. Et cette prévision, pourtant, n’est pas l’effet de la prévoyance, mais bien de la mémoire : puisque, jusqu’à la fin de ce que nous avons à dire ou à chanter, tout sera prévu, aperçu à l’avance. Cependant, dans ce cas, on ne dit pas que nous parlons ou que nous chantons par prévoyance, mais par mémoire; et chez ceux qui ont, sous ce rapport, une faculté extraordinaire, c’est la mémoire qu’on vante et non la prévoyance. Tout cela se fait en notre âme ou par notre âme, nous le savons, nous en avons la servitude ; mais comment cela se fait-il? Plus nous cherchons à le savoir, plus la parole nous fait défaut, et notre attention
elle-même ne saurait se soutenir
jusqu’à nous le faire, sinon exprimer, du moins comprendre. Pensons-nous que
notre esprit si infirme puisse jamais comprendre que
EN QUEL SENS L’APOTRE DIT QUE NOUS VOYONS DIEU ICI-BAS A TRAVERS UN MIROIR.
14. Je sais que la sagesse est une substance immatérielle et une lumière dans laquelle on voit ce que ne voit pas l’oeil charnel. Et cependant cet homme si grand, si spirituel dit
« Nous voyons maintenant à travers un miroir « en énigme, mais alors nous verrons face à face (I Cor., XIII, 12 ). ». Si nous cherchons à savoir quel est ce miroir et ce qu’il est, aussitôt une pensée nous frappe : dans un miroir on ne voit qu’une image. Et voilà à quoi ont tendu nos efforts: à nous faire voir, d’une manière quelconque à travers l’image, qui n’est autre que nous-mêmes, comme à travers un miroir, Celui par qui nous avons été faits. C’est encore là le sens de ce que dit ailleurs le même apôtre: « Pour nous, contemplant à face découverte la gloire du Seigneur, nous sommes transformés en la même image de clarté en clarté, comme par l’Esprit du Seigneur (II Cor., III, 18 )». Contemplant, dit-il, speculantes, c’est-à-dire voyant à travers un miroir, per speculum, et non d’un point d’observation, de specula. Le texte grec, duquel les lettres de l’Apôtre ont été traduites (549) en latin, ne laisse aucun doute sur ce point. Là, le miroir, speculum, qui reproduit les images des choses, se rend par un mot très-différent de specula, lieu élevé d’où notre vue porte au loin; et il est véritable que l’Apôtre tire l’expression speculantes de speculum, et non de specula. Quant à ces expressions : « Nous sommes transformés en la même image », il est clair qu’il entend parler de l’image de Dieu qu’il appelle la même, c’est-à-dire celle-là même que nous contemplons, parce que cette image est aussi la gloire de Dieu, comme il le dit en un autre endroit : « Pour l’homme, il ne doit point voiler sa tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu( I Cor., XI, 7 ) » : texte que nous avons déjà discuté dans le livre douzième. «Nous sommes transformés », ajoute-t-il, nous quittons notre forme pour en prendre une autre, nous passons de la forme obscure à la forme lumineuse; parce que notre forme, même obscure, est l’image de Dieu, et par là même, sa gloire : cette forme dans laquelle nous avons été créés hommes, supérieurs aux autres animaux. Car c’est de la nature humaine qu’il est dit : « Pour l’homme, il ne doit point voiler sa tête, parce qu’il est l’image et la gloire de Dieu». Cette nature, la plus parfaite parmi les choses créées, une fois purifiée de son impureté par son Créateur, passe d’une forme hideuse à une forme éclatante de beauté. Au sein même de son impiété, sa valeur se laisse d’autant mieux voir que son vice est plus condamnable. Voilà pourquoi l’Apôtre ajoute : « de clarté en clarté »; de la gloire de la création à la gloire de la justification. Du reste, ces expressions : « de clarté en clarté », peuvent aussi s’entendre autrement : de la gloire de la foi à la gloire de la claire vue; de la gloire d’être fils de Dieu à la gloire de devenir semblables à lui, quand nous le verrons tel qu’il est (I Jean, III, 2 ). Enfin par ces mots: « Comme par l’Esprit du Seigneur », l’Apôtre indique que c’est à la grâce de Dieu que nous devons l’avantage d’une si heureuse transformation.
DE L’ÉNIGME ET DES LOCUTIONS FIGURÉES.
15. Tout ceci se rapporte à ce que dit l’Apôtre : que nous voyons « à travers un miroir». Quant aux mots suivants : « en énigme », ils sont inintelligibles pour la multitude illettrée qui ne connaît pas ces espèces de locutions que les grecs appellent tropes, expression qui est même passée de leur langue dans la nôtre. Car comme nous disons plus souvent schemata que figure, ainsi employons-nous plus souvent tropi que modi. Mais exprimer en latin les noms particuliers des figures ou tropes dans leur sens spécial, ce serait chose très-difficile et tout à fait inusitée. De là, il est arrivé que quelques-uns de nos interprètes ne voulant pas traduire littéralement ces paroles de l’apôtre : « Ce qui a été dit par allégorie (Gal., IX, 24 ) » ont eu recours à cette périphrase : « Ce qui donne à entendre une chose pour une autre». Or, il y a plusieurs espèces de ce trope qu’on appelle l’allégorie, et une entre autres qui a le nom d’énigme. Mais il est nécessaire que la définition du mot générique renferme toutes les espèces. Par conséquent, comme tout cheval est animal, tandis que tout animal n’est pas cheval; de même toute énigme est allégorie, mais toute allégorie n’est pas énigme. Qu’est-ce donc qu’une allégorie, sinon un trope où l’on donne à entendre une chose pour une autre, comme dans ce passage de l’épître aux Thessaloniciens : « Ne dormons donc point comme tous les autres, mais veillons et soyons sobres. Car ceux qui dorment, dorment de nuit; et ceux qui s’enivrent, s’enivrent de nuit; mais nous qui sommes du jour, soyons sobres (I Thess., V, 6-8 )? » Toutefois ici l’allégorie n’est point énigme : car on en saisit la pensée, à moins d’un grand défaut d’intelligence. Mais l’énigme, pour le dire en peu de mots, est une allégorie obscure, comme celle-ci, par exemple : « La sangsue a trois filles ( Prov., XXX, 15 )», et autres de ce genre. Toutefois une allégorie dont parle l’Apôtre n’est pas en paroles, mais en fait: il parle des deux fils d’Abraham, l’un né de la servante, l’autre de la femme libre — ce qui n’est pas une parole, mais un fait — et veut désigner par là les deux Testaments. Jusqu’à cette explication, le texte était obscur; par conséquent, ce qui était allégorie — à s’en tenir au nom générique — pouvait aussi être appelé énigme.
16. Mais comme les illettrés qui ne connaissent pas les tropes, ne sont pas les seuls à demander ce qu’entend l’Apôtre quand il dit que nous voyons en énigme, que les hommes instruits demandent aussi à savoir ce que c’est que cette énigme dans laquelle nous voyons ici-bas, (550) il faut trouver une solution unique à ce double point de la question: « Nous voyons maintenant à travers un miroir », et : « en énigme ». Il ne doit en effet avoir qu’une solution, puisque l’Apôtre dit tout d’un trait : « Nous voyons maintenant à travers un miroir en énigme». Il me semble donc que, comme par miroir il entend une image, par énigme il entend une ressemblance obscure et difficile à saisir. Ainsi par miroir et par énigme on peut supposer que l’Apôtre indique des ressemblances quelconques, les plus propres à nous faire con— naître Dieu autant que possible; et aucune de ces ressemblances n’atteint mieux ce but que celle de l’homme, qui est appelé à juste titre l’image de Dieu. Qu’on ne s’étonne donc pas de la difficulté que nous éprouvons à voir d’une manière quelconque par le moyen qui nous est accordé ici-bas, c’est-à-dire à travers un miroir en énigme. Si nous pouvions voir facilement, le mot d’énigme n’aurait plus de sens. Et voilà la plus grande énigme : que nous ne voyions pas ce qu’il nous est impossible de ne pas voir. En effet qui ne voit pas sa pensée? Et pourtant qui voit sa pensée, je ne dis pas de l’oeil du corps, mais de l’oeil intérieur? Qui ne la voit pas et qui la voit? Car la pensée est une certaine vision de l’âme qui a lieu ou en présence des objets matériels qui frappent nos yeux, ou en leur absence, quand la pensée voit leurs images, ou quand on songe à des objets qui ne sont ni corps, ni images de corps, comme les vertus ou les vices ou la pensée elle-même; ou quand on reçoit des doctrines ou des sciences libérales, ou quand on s’élève jusqu’aux causes et aux raisons supérieures de toutes choses renfermées dans la nature immuable, ou enfin quand on pense à des choses mauvaises, chimériques, fausses, avec ou sans l’assentissement de la volonté.
DE
17. Maintenant, parlons des
choses connues auxquelles nous pensons, et connues même quand nous n’y pensons
pas, soit qu’elles appartiennent à la science contemplative, qui est proprement
la sagesse, ou à la science active, qui conserve le nom de science, d’après la
distinction que j’ai établie plus haut. Car l’une et l’autre appartiennent à la
même âme et ne forment qu’une seule image de Dieu. Quand on s’occupe plus
spécialement et exclusivement de celle qui est inférieure, on ne doit pas
l’appeler image de Dieu, bien qu’on y découvre quelque ressemblance avec
parce qu’il sait que cela c’est faux, et cette connaissance est vraie, parce qu’il est vrai
que cela est faux. Nous parlons
donc des choses connues auxquelles nous pensons, et connues même quand nous n’y
pensons pas. A coup sur, si nous voulons les exprimer, nous ne le pouvons
qu’après y avoir pensé. Car bien qu’il n’y ait pas de son de parole, celui qui
pense parle certainement dans son coeur. C’est pourquoi on dit au livre de
18. Certaines pensées sont dans le langage du coeur, où du reste le Sauveur lui-même nous fait voir qu’il existe une bouche, quand il dit: « Ce n’est point ce qui entre dans la bouche, qui souille l’homme; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui souille l’homme ». Dans cette seule phrase il suppose deux bouches à l’homme, une dans le corps et l’autre dans le coeur. Car ce que les Juifs regardaient comme souillant l’homme, entre dans la bouche du corps; tandis que d’après le Seigneur, ce qui souille l’homme sort de la bouche du coeur. Car il a lui-même expliqué le sens de ses paroles. En effet, un instant après, reprenant la question avec ses disciples, il leur dit : « Et vous aussi êtes-vous encore sans intelligence? Ne comprenez-vous point que tout ce qui entre dans la bouche va au ventre et est rejeté en un lieu secret? Voilà qui, s’applique indubitablement à la bouche du corps. Puis, parlant ensuite de la bouche du coeur, il ajoute : « Mais ce qui sort de la bouche vient du coeur, et voilà ce qui souille l’homme. Car du coeur viennent les mauvaises pensées, etc. (Matt., XV, 10, 20 ) » Quoi de plus clair que cette explication? Cependant bien que nous disions que les pensées sont les paroles du coeur, il ne s’ensuit pas qu’elles ne soient pas aussi quand elles sont vraies, des visions formées des visions de la connaissance. En effet, au moment ou elles se forment au dehors par l’entremise du corps, la parole et la vision sont deux choses différentes; mais quand nous pensons au dedans de nous, elles n’en font plus qu’une. C’est ainsi que l’audition et la vision sont deux sensations très-différentes dans les sens du corps; mais dans l’âme, voir et entendre sont la même chose. Voilà pourquoi, tandis que au dehors le langage ne se voit pas, mais s’entend, l’Evangile nous dit que le Seigneur vit les paroles intérieures c’est-à-dire les pensées, mais non qu’il les entendit : « Ils dirent en eux-mêmes : Celui-ci blasphème »; puis il ajoute : « Mais comme Jésus avait vu leurs pensées ». Il vit donc ce qu’ils avaient dit; par sa pensée il avait vu leurs pensées qu’ils croyaient seuls voir.
19. Ainsi , celui qui peut comprendre la parole, non-seulement avant qu’elle résonne, mais avant même que la pensée se figure les images de ses sons — et c’est ce qui n’appartient à aucune des langues, de ces langues qu’on appelle humaines et dont notre langue latine fait partie — celui, dis-je, qui peut comprendre cela, peut déjà voir, à travers ce miroir et en cette énigme, quelque ressemblance de ce Verbe suprême dont il est dit : « Au commencement était le Verbe, et « le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu (Jean, I, 1 ) ». Il est nécessaire en effet, quand nous disons la vérité, c’est-à-dire quand nous exprimons ce que nous savons, que la parole, tirant son origine de la science conservée dans la mémoire, soit absolument de même nature que la science même dont elle tire son origine. Car la pensée, formée de la chose que nous savons, est la parole que nous disons dans notre coeur : parole qui n’appartient ni au grec, ni au latin, ni à aucune autre langue. Mais comme il faut qu’elle parvienne à la connaissance de ceux à qui nous ‘parlons, ou emploie quelque signe pour l’exprimer. Le plus souvent c’est un son, quelquefois un mouvement de tête, l’un parlant aux oreilles, l’autre aux yeux: et ces signes corporels sont les moyens de faire connaître aux sens du corps la parole que nous portons dans notre coeur. Car, qu’est-ce que faire un signe (innuere) sinon rendre en quelque façon la parole visible? L’Ecriture nous offre encore là-dessus son témoignage. Nous lisons en effet dans l’Evangile selon saint Jean : « En vérité, en vérité, je vous le dis, un de vous me trahira. Les disciples donc se regardaient les uns les autres, incertains de qui il parlait. Or un des disciples, que Jésus aimait, reposait sur son sein. Simon Pierre lui fit donc signe et lui dit : Quel est celui dont il parle (Id., XIII, 21, 24 )?» Pierre exprime par signe, ce qu’il n’osait dire en parole. Ces signes corporels et autres de ce genre s’adressent aux oreilles ou aux yeux de ceux à qui nous parlons et qui sont présents, mais les lettres ont été inventées pour pouvoir converser avec les absents, et elles sont les signes des mots, tandis que les mots eux-mêmes qui sortent de notre bouche sont les signes des choses que nous pensons. (552)
IL FAUT
CHERCHER UNE IMAGE QUELCONQUE DU VERBE DIVIN DANS NOTRE VERBE INTÉRIEUR ET
MENTAL. ÉNORME DIFFÉRENCE ENTRE NOTRE VERBE ET NOTRE SCIENCE, LE VERBE DIVIN ET
20. Ainsi la parole qui résonne au dehors est le signe de la parole qui luit au dedans et qu’il est plus juste d’appeler verbe. Car ce que la bouche du corps prononce est la voix du verbe; et elle s’appelle verbe à cause de son origine même. Par là, notre verbe devient en quelque sorte la voix du corps, en s’en revêtant pour se manifester aux sens des hommes; comme le Verbe de Dieu a été fait chair, en se revêtant de la chair pour se manifester aux sens des hommes. Et comme notre verbe devient voix, sans se transformer en voix, ainsi le Verbe de Dieu a été fait chair, mais ne s’est nullement transformé en chair. Car c’est en se revêtant et non en s’absorbant, que notre verbe devient voix, et que le Verbe divin a été fait chair. Ainsi, que celui qui désire découvrir une image quelconque du Verbe divin, quoique avec une multitude de différences, ne s’attache pas à considérer le verbe humain résonnant aux oreilles, ni quand il est exprimé par la voix, ni quand il reste dans le silence de la pensée. Car on peut penser en silence aux paroles de toutes langues, repasser dans son esprit des pièces de poésie, sans rien exprimer; et non-seulement les mesures des syllabes, mais même les tons de la musique, étant matériels et appartenant à ce sens du corps qu’on appelle l’ouïe, se rendent présents, au moyen de certaines images immatérielles, à la pensée de ceux qui les repassent dans leur mémoire quand leur bouche se tait.
Mais il faut s’élever au-dessus de tout cela pour parvenir à ce verbe humain où l’on
verra, par une ressemblance quelconque et comme en énigme, le Verbe divin, non pas celui qui a été adressé à tel prophète et dont on a dit : « La parole de Dieu croissait et se multipliait (Act., V, 7 ) » ; ou encore : « La foi donc vient par l’audition, et l’audition par la parole du Christ (Act., V, 17 ) »; et ailleurs : « Ayant reçu la parole de Dieu que vous avez ouïe de nous, vous l’avez reçue non comme la parole des homme, mais (ainsi qu’elle l’est véritablement) comme la parole de Dieu (I Thess., II, 13 ) ». Les Ecritures sont remplies de textes de ce genre relatifs à la parole de Dieu, à celle qui se répand dans les coeurs et sur les lèvres des hommes, au moyen des sons de langes nombreuses et variées. Et on l’appelle parole de Dieu parce que l’enseignement qu’elle donne est divin, et non humain. Mais le Verbe dont nous cherchons ici une image quelconque par ressemblance, est celui dont il est dit: « Le Verbe était Dieu (Jean, I, 1,3,4) ; » dont il est dit: « Toutes choses ont été faites par lui » ; dont il est dit : « La source de la sagesse est le Verbe de Dieu dans les hauteurs du ciel (Eccli., ?) ». Il faut donc parvenir à ce verbe de l’homme, au verbe de l’être animé et doué de raison, au verbe de l’image de Dieu qui n’est point née de lui, mais qui a été faite à son image, au verbe qui ne s’exprime pas par un son, qui ne se présente pas à la pensée sous la forme d’un son — nécessité imposée à toutes les langues — mais antérieur à tous les signes qui le représentent, qui est engendré de la science qui subsiste dans l’âme, quand cette science est exprimée intérieurement telle qu’elle est. Car la vision de la pensée est parfaitement semblable à la vision de la science; tandis que quand on s’exprime par son ou par quelque signe du corps, on ne dit point la chose telle qu’elle est, mais telle qu’elle peut être vue ou entendue par l’entremise du corps. Quand donc ce qui est dans la connaissance est aussi dans la parole, alors c’est le véritable verbe, et aussi la vérité, telle qu’on peut l’attendre de l’homme, puisque ce qui est dans la vérité est aussi dans le verbe, que ce qui n’est pas dans la vérité n’est pas dans le verbe. Ici on reconnaît le : « Oui, oui, non, non (Matt., V, 37 ) », de l’Evangile.
C’est ainsi que la ressemblance de l’imago créée se rapproche, autant que possible, de l’image qui est née, en vertu de laquelle Dieu le Fils est proclamé semblable à son Père substantiellement et en tout. Il faut aussi remarquer dans cette énigme, un autre trait de ressemblance avec le Verbe de Dieu : c’est que, comme on dit du Verbe divin: « Toutes choses ont été faites par lui, » ce qui témoigne que Dieu a tout fait par son Verbe unique; de même il n’y a pas d’oeuvre humaine qui n’ait d’abord été dite dans le coeur, (553) comme le démontre ce texte : « La parole est le commencement de toute œuvre (Eccli., XXXVII, 20 ) ». Mais, ici aussi, c’est quand le verbe est vrai, que la bonne oeuvre commence. Or le verbe est vrai quand il est engendré par la science du bien faire et qu’on y observe le: « Oui, oui, non, non » ; tellement que si c’est « oui » dans la science qui doit régler la vie, ce soit « oui »aussi dans le verbe par lequel on doit agir et « non », si c’est « non » : autrement le verbe sera le mensonge et non la vérité, et, par suite, il y aura péché, et non bonne oeuvre.
Il y a encore un autre
rapprochement entre notre verbe et le Verbe de Dieu : c’est que notre verbe
peut exister sans que l’action s’en suive, et qu’il ne peut y avoir d’action
qui ne soit précédée du verbe ; de même que le Verbe de Dieu peut être sans
qu’il existe aucune créature, et qu’il ne peut y avoir aucune créature que par
celui par qui toutes choses ont été faites. C’est pourquoi ce n’est pas Dieu le
Père, ni le Saint-Esprit, ni
24. Quand donc, par cette transformation, l’image sera parfaitement renouvelée, alors nous serons semblables à Dieu, parce que nous le verrons, non plus à travers un miroir, mais tel qu’il est (Jean, III ; 2 ), ou, comme dit saint Paul, « face à face (I Cor., XIII, 12 )». Mais maintenant, dans ce miroir, dans cette énigme, dans cette ressemblance quelconque, quelle immense différence ! Qui pourrait l’expliquer ? J’essaierai cependant, autant qu’il me sera possible, d’en toucher quelque chose qui puisse en donner une idée.
PHILOSOPHIE DE L’ACADÉMIE.
Tout d’abord cette science, dont notre pensée se forme d’après la vérité, quand nous exprimons ce que nous savons, quelle est-elle et dans quelle mesure peut-elle provenir à l’homme le plus habile et le plus savant que nous puissions supposer? Si nous exceptons ce qui arrive à l’âme par les sens du corps, ces choses qui sont si souvent autrement qu’elles ne paraissent, toutes ces vraisemblances dont l’encombrement est parfois tel que l’insensé se croit sain d’esprit — ce qui a donné tant de vogue à la philosophie de l’académie qui s’est mise à douter de tout, folie cent fois plus misérable encore — excepté, dis-je, ce qui vient à l’âme par les sens du corps, que nous reste-t-il en fait de connaissances, dont nous soyons aussi assurés que de notre existence?Ici, du moins, nous ne craignons pas d’être trompés par la vraisemblance, puisque nous savons avec certitude qu’on peut se tromper et vivre; et il ne s’agit pas d’un de ces objets visibles, placés hors de nous, où il arrive au regard de se tromper, comme quand la rame, vue à travers l’eau, lui semble brisée, ou quand on est sur un vaisseau et qu’on croit voir des tours remuer, ou dans mille autres circonstances de ce genre où les choses sont autrement qu’elles ne paraissent; car ici ce n’est pas l’oeil du corps qui voit. Nous savons d’une science intime que nous vivons; un académicien ne peut pas même dire : Peut-être dors-tu sans le savoir, et ne vois-tu qu’un rêve. Sans doute les rêves de l’homme endormi ressemblent fort à ce que voit l’homme éveillé : qui ne le sait? Mais l’homme qui a la certitude de vivre, ne dit pas : Je sais que je suis éveillé; il dit : Je sais que je vis; et il vit, endormi ou éveillé. Et là-dessus il ne peut pas être trompé par des songes: car pour dormir et voir en songe, il faut vivre. Un académicien ne peut non plus lui objecter : Tu es peut-être fou sans le savoir ; les hallucinations des fous ressemblent fort aux idées des hommes sains d’esprit : car, pour être fou, il faut vivre. Et cet homme ne répond pas aux académiciens : Je sais que je ne suis pas fou, mais bien : Je sais que je vis. Ainsi donc on ne se trompe jamais et l’on ne ment jamais à dire : Je sais que je vis. Qu’on oppose donc à cette affirmation (554) mille exemples de déception dans les yeux; l’homme qui dit: Je sais que je vis, n’a pas às’en émouvoir, parce que pour se tromper il faut vivre. Mais si la science humaine se borne à de telles certitudes, elle est bien petite; à moins que ces certitudes ne soient si multipliées dans chaque ordre de choses, qu’elles cessent d’être en petite quantité et qu’elles tendent même à un nombre indéfini. En effet, l’homme qui dit : Je sais que je vis, n’affirme qu’une chose; mais s’il dit : Je sais que je sais que je vis, il en affirme déjà deux; et à ces deux choses s’en joint une troisième, la connaissance qu’il en a. Il pourra y en ajouter une quatrième, une cinquième et ainsi de suite indéfiniment, s’il suffit à la tâche. Mais comme il ne peut ni embrasser une quantité innombrable par des additions de détail, ni parler indéfiniment, il y a une chose qu’il comprend et exprime en toute certitude, c’est que cela est vrai et que le nombre est tellement au-dessus du calcul qu’il lui est impossible de comprendre et d’exprimer un nombre infini.
On peut en dire autant des certitudes de la volonté. Qui peut en effet, sans effronterie, dire : Tu te trompes, à l’homme qui dit : Je désire être heureux? Et s’il dit: Je sais que je le veux, et je sais que je le sais : déjà à deux choses, il en ajoute une troisième, la connaissance qu’il a de ces deux choses; puis une quatrième; qu’il sait qu’il sait ces deux choses, et ainsi de suite, indéfiniment. Egalement si quelqu’un dit: Je ne veux pas me tromper; soit qu’il se trompe, soit qu’il ne se trompe pas, ne sera-t-il pas toujours vrai qu’il ne veut pas se tromper? Et qui portera l’insolence jusqu’à lui dire : Peut-être en cela te trompes-tu, puisque, quelle que puisse être son erreur, il ne se trompe pas dans la volonté de ne pas se tromper? Et s’il dit qu’il sait cela, il peut y ajouter une quantité quelconque de choses à lui connues, et bientôt il s’apercevra que le nombre en est indéfini. En effet, celui qui dit: Je ne veux pas me tromper et je sais que je ne le veux pas, et je sais que je sais cela, indique par le fait un nombre indéfini, quoique difficile à exprimer. On pourrait encore opposer d’autres exemples aux académiciens qui affirment que l’homme ne peut rien savoir.
Mais nous devons nous borner, surtout parce que ce n’est point là le sujet de ccl ouvrage. Dans le premier moment de notre conversion, nous avons écrit trois livres contre les académiciens; celui qui pourra et voudra les lire et les bien comprendre, ne se laissera certainement point ébranler par les nombreux arguments que l’on a imaginés pour contester la possibilité de percevoir la vérité (Voir tome III ). Car comme il y a deux espèces de connaissances, celle des objets que l’âme perçoit par l’entremise des sens, et celle des choses qu’elle perçoit par elle-même, ces philosophes ont débité une foule de niaiseries contre les sens du corps; mais ils n’ont pu révoquer en doute que l’âme perçoive par elle-même et en toute certitude certaines vérités, comme celle dont je parlais tout à l’heure : Je sais que je vis. Mais à Dieu ne plaise que nous doutions de la vérité des perceptions acquises par les sens ! car c’est par eux que nous connaissons l’existence du ciel et de la terre, et tout ce que nous savons des objets qu’ils renferment, dans la mesure où l’a voulu Celui qui les a créés et nous a créés nous-mêmes. Loin de nous également la pensée de nier ce que nous avons appris par le témoignage des autres ! Autrement nous ignorerions qu’il y a un Océan; nous ne connaîtrions pas l’existence de certaines contrées, de certaines villes renommées; nous ne saurions rien des hommes d’autrefois, rien de leurs actions mentionnées par l’histoire; nous resterions dans l’ignorance des nouvelles qui nous viennent chaque jour de tout côté, et dont la certitude repose sur des indices concordants et dignes de foi; enfin nous ne saurions pas même où nous sommes, ni de qui nous sommes nés, puisque nous avons appris tout cela par le témoignage des autres. Or si ce serait là le comble de l’absurdité, il faut donc reconnaître que la somme de nos connaissances s’est bien augmentée, non-seulement par nos propres sens, mais par ceux des autres.
22. Ainsi ces diverses connaissances que l’âme perçoit ou par elle-même, ou par les sens du corps, ou par le témoignage des autres, elle les renferme dans le trésor de sa mémoire, et c’est de là qu’est engendré le Verbe vrai, quand nous disons ce que nous savons, mais verbe antérieur à tout son, à toute pensée de son. Alors le verbe est parfaitement semblable à l’objet connu, qui engendre même son image, puisque la vision de la pensée naît de la vision de la science: (555) verbe qui n’appartient à aucune langue verbe vrai d’une chose vraie, n’ayant rien de lui-même, mais tenant tout de la science dont il naît. Peu importe le moment où celui qui exprime ce qu’il sait, l’a appris; quelquefois il parle aussitôt qu’il sait; l’essentiel est que le verbe soit vrai, c’est-à-dire né de choses connues.
L’AUTEUR
REVIENT SUR
Est-ce donc que Dieu le Père, de qui est né le Verbe, Dieu de Dieu, est-ce que Dieu le Père, dans cette sagesse, qui n’est autre que lui-même, aurait acquis certaines connaissances par les sens de son corps, et d’autres par lui-même? Qui osera le dire parmi tous ceux qui savent que Dieu n’est point un animal raisonnable, qu’il est au-dessus de l’âme douée de raison, et qui le conçoivent par la pensée, autant que cela est possible à des êtres qui le placent au-dessus de tous les animaux et de toutes les âmes, bien qu’ils ne le voient encore qu’à travers un miroir en énigme et par conjecture, et non face à face tel qu’il est? Est-ce que tout ce que Dieu le Père connaît, non par son corps — il n’en a point — mais par lui-même, il l’a puisé à une autre source que lui-même? A-t-il eu besoin de messagers, ou de témoins pour le savoir? Non certainement: sa propre perfection suffit à savoir tout ce qu’il sait. Sans doute il a des messagers, les anges, mais ce n’est pas pour en apprendre des nouvelles qu’il ignore : car il n’est rien qu’il ne sache; l’avantage de ces esprits est de consulter la vérité pour agir, et c’est en ce sens qu’ils sont censés lui annoncer certaines choses, non pour l’instruire, mais pour en recevoir ses instructions par le moyen de son Verbe et sans aucun son matériel. Envoyés par lui à ceux qu’il veut, ils lui annoncent ce qu’il veut, et entendent tout de lui par son Verbe; c’est-à-dire, ils voient dans sa vérité ce qu’ils doivent faire, ce qu’il faut annoncer, à qui et quand il faut l’annoncer. Et nous-mêmes nous le prions, et pourtant nous ne lui apprenons pas nos besoins. Son Verbe nous l’a dit : « Votre Père sait de quoi vous avez besoin, avant que vous le lui demandiez (Matt., VI, 8 )». Et cette connaissance chez lui ne date pas du temps; mais il a su de toute éternité tout ce qui devait arriver dans le temps, et, en particulier, ce que nous lui demanderions et quand nous le demanderions, qui et pourquoi il exaucerait ou n’exaucerait pas. Et toutes ses créatures spirituelles et corporelles, il ne les connaît pas parce qu’elles sont, mais elles sont parce qu’il les connaît. Car il n’ignorait pas ce qu’il devait créer. Il a donc créé parce qu’il connaissait, et non connu parce qu’il avait créé. Il n’a pas connu les choses créées d’autre manière que quand elles étaient à créer; elles n’ont rien ajouté à sa sagesse; pendant qu’elles recevaient l’existence dans la mesure et dans le moment convenables, cette sagesse demeurait ce qu’elle était. Voilà pourquoi on lit dans le livre de l’Ecclésiastique : « Toutes choses lui étaient connues avant qu’elles fussent créées, et « ainsi en est-il depuis qu’elles sont créées (Eccli., XXIII, 29 ) ». « Ainsi », mais non autrement, « elles lui étaient connues avant qu’elles fussent créées; ainsi encore depuis qu’elles sont créées ».
Notre science est donc bien différente de celle-là. Or la science de Dieu, c’est sa sagesse, et sa sagesse c’est son essence même et sa substance. Dans la merveilleuse simplicité de cette nature, être et être sage ne sont pas choses différentes; mais être et être sage c’est tout un, comme je l’ai dit bien des fois dans les livres précédents. Notre science, au contraire, peut, en beaucoup de choses, se perdre et se recouvrer, parce que être et être savant ou sage ne sont point pour nous la même chose : vu que nous pouvons être, et ne pas savoir, et ne pas goûter ce que nous avons d’ailleurs appris. Par conséquent, comme notre science diffère de la science de Dieu, ainsi le verbe qui naît de notre science est différent du Verbe de Dieu, né de l’essence du Père, comme si je disais: né de la science du Père; de la sagesse du Père, ou avec plus d’énergie encore : né du Père science, du Père sagesse.
LE VERBE DE DIEU EST ÉGAL EN TOUT AU PÈRE DE QUI IL EST.
23. Donc le Verbe de Dieu le Père, Fils unique, est semblable et égal au Père en tout, Dieu de Dieu, lumière de lumière, sagesse de sagesse, essence d’essence; il est absolument (556) ce qu’est le Père, et cependant il n’est pas Père, puisque l’un est Fils et l’autre Père. Par conséquent il connaît tout ce que le Père connaît; mais il tient du Père la connaissance aussi bien que l’Etre. Car, en Dieu, connaître et être c’est la même chose. Le Père, comme en s’exprimant lui-même, a engendré le Verbe qui lui est égal en tout, et il ne se serait pas exprimé lui-même entièrement et parfaitement, s’il y avait en son Verbe quelque chose de plus ou de moins qu’en lui. C’est ici qu’on reconnaît au souverain degré le: « Oui, oui, Non, non (Matt., V, 37 ) ». Voilà pourquoi ce Verbe est réellement la vérité, parce que tout ce qui est dans la science qui l’engendre est aussi en lui, et qu’il n’a rien de ce qui n’y est pas. Ce Verbe ne peut absolument rien avoir de faux ; parce qu’il est immuablement ce qu’est Celui de qui il est. Car « le Fils ne peut rien faire de lui-même, si ce n’est ce qu’il voit que le Père fait (Jean, V, 19 ) ». Ii ne le peut absolument, et ce n’est point là faiblesse, mais force, la force qui fait que la vérité ne peut être fausse. Dieu le Père connaît donc toutes choses en lui-même, il les connaît dans son Fils; dans lui-même, comme lui-même, dans le Fils comme son Verbe, qui comprend tout ce qui est en lui. Le Fils connaît également toutes choses : en lui-même, comme choses nées de celles que le Père connaît en lui-même; dans le Père, comme choses d’où sont nées celles que le Fils connaît en lui-même. Le Père et le Fils savent donc réciproquement, mais l’un en engendrant, l’autre en naissant. Et chacun d’eux voit simultanément tout ce qui est dans leur science dans leur sagesse, dans leur essence; non en particulier ou en détail, comme si leur vue alternait, passait là, revenait ici, se portait d’un côté à un autre, dans l’impuissance de voir ceci en même temps que cela; mais, comme je l’ai dit, chacun d’eux voit tout, tout à la fois et toujours.
24. Quant à notre verbe, qui n’a pas de son, qui ne pense point au son, mais seulement à la chose que nous exprimons intérieurement en la voyant, qui, par conséquent, n’appartient à aucune langue, et a quelque ombre de ressemblance en énigme avec le Verbe de Dieu qui est Dieu, puisqu’il naît de notre science comme le Verbe est né de la science du Père; quant à ce verbe, dis-je, si nous lui trouvons quelque ressemblance avec le Verbe suprême, ne rougissons point de faire voir, autant qu’il nous sera possible, combien il en diffère.
COMBIEN GRANDE
EST
Notre verbe naît-il de notre science seule? Ne disons-nous pas bien des choses que nous ignorons ? Nous les disons même sans hésiter, mais les croyant vraies; et si par hasard elles le sont, elles le sont dans les objets même dont nous parlons, et non dans notre verbe, puisque le verbe n’est vrai qu’autant qu’il est engendré de la chose même que l’on sait. Ainsi donc notre verbe est faux alors, non parce que nous mentons, mais parce que nous sommes trompés. Quand nous doutons, le verbe n’est point encore engendré de la chose dont nous doutons, mais du doute même. En effet, bien que nous ne sachions pas si la chose dont nous doutons est vraie, nous savons du moins que nous doutons; par conséquent, quand nous le disons, c’est un verbe vrai, puisque nous savons ce que nous disons. Mais ne pouvons-nous pas mentir ? Dans ce cas, c’est volontairement et sciemment que nous avons un verbe faux; le verbe vrai c’est que nous mentons, car nous savons que nous mentons. Et quand nous avouons que nous avons menti, nous disons la vérité, car nous disons ce que nous savons; puisque nous savons que nous avons menti. Mais cela est impossible au Verbe qui est Dieu et plus puissant que nous. Car, « il ne peut rien faire si ce n’est ce qu’il voit « que le Père fait » ; il ne parle pas de lui-même, mais tout ce qu’il dit lui vient du Père qui ne parle qu’à lui; et c’est, chez le Verbe suprême, une grande puissance que de ne pouvoir mentir: car, là, il ne peut y avoir « oui et non ( II Cor., I, 18 )», mais: «Oui, oui, Non, non». Sans doute on ne doit pas dire un mot qui n’est pas vrai; j’en suis tout à fait d’avis; mais même quand notre verbe est vrai et par conséquent mérite le nom de verbe, si on -peut l’appeler vision de vision, ou science de science, peut-on aussi l’appeler essence d’essence, comme on le dit et comme on doit le dire à juste titre du Verbe de Dieu ? Non certes: puisque être et connaître ne sont point pour nous une même chose. Car nous savons bien des choses qui ne vivent en quelque sorte que par la mémoire et (557) qui meurent pour ainsi dire par l’oubli ; et bien qu’elles ne soient plus à notre connaissance, nous existons encore; et quand notre science nous a complètement échappé, nous ne cessons pas de vivre pour autant.
25. Quant aux choses que nous savons de manière à ne pouvoir les oublier, parce qu’elles nous sont présentes et qu’elles tiennent à la nature de l’âme, comme par exemple la certitude de notre existence — certitude qui dure autant que l’âme, et par conséquent toujours, puisque l’âme dure toujours quant à ces choses, dis-je, et autres de ce genre, où il faut surtout voir l’image de Dieu, bien qu’elles soient toujours sûres, elles ne sont pas toujours sous le regard de la pensée: comment donc appeler éternel le verbe qui en naît, alors que c’est notre pensée qui exprime notre verbe ? question difficile à résoudre. En effet, c’est toujours que l’âme vit, c’est toujours qu’elle sait qu’elle vit; et cependant ce n’est pas toujours qu’elle pense à sa vie, ce n’est pas toujours qu’elle pense qu’elle sait qu’elle vit: car, dès qu’elle pensera à telle ou telle autre chose, elle cessera de penser à ceci, sans cependant cesser de le savoir. D’où il résulte que s’il peut y avoir dans l’âme une science sempiternelle, si d’ailleurs l’âme ne peut toujours penser à cette science, et si notre verbe vrai, intérieur, n’est exprimé que par notre pensée, il résulte, dis-je, que Dieu seul peut avoir un verbe qui dure toujours, un verbe qui lui soit coéternel. A moins qu’on ne dise, que la faculté même de penser, — puisqu’on a la faculté de penser à ce que l’on sait, même quand on n’y pense pas — est un verbe perpétuel comme la science elle-même. Mais comment existe le Verbe qui n’est pas encore formé par le regard de la pensée? comment sera-t-il semblable à la science dont il naît, s’il n’en a pas la forme, et si on ne le nomme verbe que par ce qu’il peut l’avoir? Ce serait vraiment dire qu’il faut l’appeler verbe, parce qu’il peut être verbe. Et quelle est donc cette chose qui peut être verbe, et mérite, par cela même, d’en prendre le nom? quelle est, dis-je, cette chose susceptible d’être formée, et non encore formée, sinon un je ne sais quoi de notre âme que nous portons çà et là par un mouvement rapide, quand nous pensons à tel ou tel objet que nous découvrons ou rencontrons au hasard ? Et le verbe devient vrai quand ce mouvement rapide dont je parle, arrive à ce que nous savons, en prend la forme et la parfaite ressemblance, en sorte que la chose est pensée comme elle est connue, c’est-à-dire est exprimée dans le coeur, sans mot, sans le souvenir d’aucun mot appartenant à une langue quelconque. Que si — pour faire cette concession et ne pas prolonger une discussion de mots — il faut donner le nom de verbe à ce mouvement de notre âme qui peut prendre la forme de notre science, avant même qu’il ne l’ait, et précisément parce qu’il est, pour me servir de cette expression, susceptible de la prendre: qui ne voit combien il diffère de ce Verbe de Dieu, qui est tellement dans la forme de Dieu qu’il n’a pas été susceptible d’être formé avant d’être formé, qui ne peut jamais être sans forme, qui est la forme même, forme simple et simplement égale à Celui de qui elle est et à qui elle est merveilleusement coéternelle?
MÊME QUAND NOUS SERONS SEMBLABLES A DIEU, NOTRE VERBE NE POURRA JAMAIS ÊTRE ÉGALÉ AU VERBE DIVIN.
Ainsi donc, quand on parle du Verbe de Dieu, on ne l’appelle pas la pensée de Dieu, pour ne pas laisser croire qu’il y ait en Dieu quelque chose de mobile, qui tantôt prenne, tantôt reçoive la forme de Verbe, qui puisse ensuite la perdre, rester sans forme, et subir en quelque sorte des évolutions. Il connaissait bien la nature de la parole et la puissance de la pensée, le grand poète qui a dit: « il roule dans son esprit les diverses vicissitudes de la guerre ( Virg. Enéide, ch. X, V, 159, 160 ) » c’est-à-dire il pense. Le Fils de Dieu ne s’appelle donc pas pensée de Dieu, mais Verbe de Dieu. Car notre pensée parvenue à ce que nous savons et en prenant sa forme, devient notre verbe vrai. Et on doit entendre le Verbe de Dieu sans la pensée de Dieu, pour bien comprendre que c’est une forme simple, qui n’a rien qui soit à former ou qui puisse rester sans forme. On parle, il est vrai, dans les Saintes Ecritures, des pensées de Dieu; mais c’est dans le sens où l’on dit aussi oubli de Dieu: expressions qui, dans leur signification propre, ne sauraient s’appliquer à Dieu.
26. Cette énigme étant donc maintenant si différente de Dieu et du Verbe de Dieu, malgré la faible ressemblance qu’on y découvre, il faut (558) encore reconnaître que, même « quand nous serons semblables à lui » alors que « nom le verrons tel qu’il est ( Jean, III, 2 ) » — et celui qui l’a dit ne perdait certainement pas de vue la différence — qu’alors même, dis-je, nous ne serons point égaux à lui en nature. Car la nature créée est toujours inférieure à celle qui l’a faite. Sans doute, notre verbe ne sera plus faux, puisque nous ne mentirons plus et ne serons plus trompés; peut-être encore nos pensées ne seront-elles plus mobiles, passant et repassant d’un objet à un autre ; peut-être embrasserons-nous d’un coup d’oeil tous les objets
de nos connaissances. Néanmoins, tout cela étant— si cela doit être — la créature qui était susceptible d’être formée aura été formée, pour qu’il ne lui manque rien de la forme à laquelle elle devait parvenir; mais on ne pourra l’égaler à cette simplicité, où rien de susceptible d’être formé n’a été formé où réformé; et qui n’étant ni sans forme ni formée, est, là, une substance éternelle et immuable.
COMMENT L’ESPRIT- SAINT EST APPELÉ CHARITÉ. EST-IL SEUL CHARITÉ ? CHARITÉ EST LE NOM PROPRE QUE LES ECRITURES DONNENT A L’ESPRIT-SAINT.
27. Nous avons assez parlé du
Père et du Fils, autant qu’il nous a été donné de voir à travers ce miroir et
en cette énigme. Maintenant, avec cette même aide de Dieu, nous avons à parler
du Saint-Esprit. D’après les saintes Ecritures, il n’est pas du Père seul, ni
du Fils seul, mais des deux; et c’est pourquoi il éveille en nous l’idée de
l’amour commun, par lequel le Père et le Fils s’aiment mutuellement. Mais la
divine parole ne nous offre pas seulement des vérités faciles; afin d’exercer
notre intelligence et d’enflammer notre ardeur, elle nous oblige à approfondir
des choses obscures que le mystère enveloppe et qu’il faut tirer du mystère.
L’Ecriture ne dit donc pas: l’Esprit-Saint est charité. Si elle l’eût dit, elle
eût déchiré le voile en grande partie; mais elle dit : « Dieu est amour Jean, IV, 16 ) ». Elle nous laisse donc
dans l’incertitude et nous force à chercher si c’est Dieu le Père qui est
charité, ou Dieu le Fils, ou Dieu le Saint-Esprit, ou
28. Donc, « Dieu est charité ».
Mais on demande s’il s’agit ici du Père, ou du Fils, ou du Saint-Esprit, ou de
29. Et cependant ce n’est pas sans raison que, dans cette souveraine Trinité, le nom de Verbe de Dieu n’est donné qu’au Fils, le nom de don de Dieu n’est donné qu’au Saint-Esprit et celui de Dieu le Père au principe dont le Verbe est engendré et dont procède en premier lieu le Saint-Esprit. J’ai dit : en premier lieu , parce qu’on découvre que le Saint-Esprit procède aussi du Fils. Mais le Père a donné cela au Fils, non en ce sens que le Fils existât avant de l’avoir; mais tout ce que le Père a donné à son Verbe Fils unique, il le lui a donné en l’engendrant. Il l’a donc engendré de manière à ce que le Don commun procédât aussi de lui, et que l’Esprit-Saint fût l’Esprit des deux. Ce n’est donc pas rapidement et au vol, mais sérieusement qu’il faut considérer cette distinction au sein de l’indivisible Trinité. Voilà pourquoi le Verbe de Dieu a été proprement appelé Sagesse de Dieu, bien qui le Père et le Saint-Esprit soient sagesse. Si donc le nom de Charité a pu être le nom propre d’une des trois personnes, à qui convient-il mieux qu’au Saint-Esprit? En ce sens cependant que, dans cette simple et souveraine nature, la substance et la charité ne soient pas choses différentes; mais que la substance elle-même soit charité, et la charité substance, soit dans le Père, soit dans le Fils, soit dans le Saint-Esprit, bien que le nom de charité soit proprement attribué au Saint-Esprit.
30. C’est ainsi que sous le nom
de Loi on renferme toutes les Ecritures de l’Ancien Testament. L’Apôtre, par
exemple, citant ce passage d’Isaïe : « Je parlerai en d’autres langues, je
tiendrai un autre langage à ce peuple », dit d’abord : « Il est écrit dans
31. Donc, comme nous donnons proprement le nom de sagesse au Verbe unique de Dieu, quoique le Saint-Esprit et le Père soient aussi sagesse; ainsi donnons-nous proprement le nom de charité au Saint-Esprit, bien que le Père et le Fils soient aussi charité. Mais le Verbe de Dieu, c’est-à-dire le Fils unique de Dieu, a été expressément appelé Sagesse de Dieu par l’Apôtre qui dit: « Le Christ Vertu de Dieu et Sagesse de Dieu (I Cor., I, 24 ) ». Quant au Saint-Esprit, nous trouverons en quel endroit il a été appelé charité, si nous étudions bien les paroles de l’Apôtre saint Jean; car, après avoir dit : «Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, parce que la charité est de Dieu », il ajoute aussitôt: « Ainsi quiconque aime est né de Dieu; qui n’aime point ne connaît pas Dieu parce que Dieu est charité ». Ici il fait voir que la charité qu’il appelle Dieu est celle qu’il a dit être de Dieu. La charité est donc Dieu de Dieu, (560) Mais comme le Fils est né de Dieu le Père, et que le Saint-Esprit procède de Dieu le Père il s’agit de savoir lequel des deux devra être appelé Dieu-charité, car le Père est Dieu par lui-même et non Dieu de Dieu; donc la charité qui est Dieu de Dieu, doit être le Fils ou le Saint-Esprit.
Mais l‘Apôtre, après avoir parlé de l’amour de Dieu, non pas de celui que nous avons pour lui, mais de celui dont « il nous a aimés, lui qui a envoyé son Fils, propitiation pour nos péchés », et après nous avoir exhortés à nous aimer les uns les autres afin que Dieu demeure en nous ; saint Jean, dis-je , continue, et comme il a appelé Dieu charité, il se hâte d’expliquer plus clairement sa pensée et dit : « Nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous, en cela qu’il nous a donné de son Esprit ». Ainsi l’Esprit-Saint, dont Dieu nous a donné, fait que nous demeurons en Dieu et Dieu en nous. Or, c’est là l’effet de l’amour. L’Esprit-Saint est donc le Dieu-charité. Et un peu plus bas, après avoir répété cela et avoir dit : « Dieu est charité », il ajoute aussitôt : « Qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui », ce qui lui avait fait dire plus haut : « Nous connaissons que nous demeurons en lui et lui en nous, en cela qu’il nous a donné de son Esprit ». C’est donc l’Esprit-Saint qui est désigné pas ces mots : « Dieu est charité ». Donc, quand l’Esprit-Saint, qui procède de Dieu, est donné à l’homme, il allume en lui l’amour de Dieu et du prochain et il est lui-même cet amour. Car ce n’est que par Dieu que l’homme peut aimer Dieu. C’est pourquoi l’Apôtre dit peu après : « Nous donc, aimons Dieu, parce qu’il nous a aimés le premier (I Jean, IV, 7-19 ) ». Et l’apôtre Paul dit à son tour: « La charité de Dieu est répandue en nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné (Rom., V, 5 ).
AUCUN DON DE
DIEU NE L’EMPORTE SUR
32. Ce don est le plus grand des dons de Dieu. Lui seul sépare les fils du royaume éternel des enfants de l’éternelle perdition. D’autres dons sont distribués par l’Esprit-Saint niais ils sont inutiles sans la charité. Par conséquent personne ne peut passer de gauche à droite, si l’Esprit-Saint ne lui inspire l’amour de Dieu et du prochain. Ce n’est qu’à ce point de vue de la charité que l’Esprit est proprement appelé le Don. Celui qui ne l’a pas, parlât-il les langues des hommes et des anges, est comme un airain sonnant et une cymbale retentissante; et quand il aurait le don de prophétie, qu’il connaîtrait tous les mystères et toute la science; quand il aurait toute la foi, au point de transporter les montagnes, il n’est rien, et quand il distribuerait tout son bien et qu’il livrerait son corps pour être brûlé cela ne lui servirait de rien (I Cor., XIII, 1-3 ). Qu’il est donc grand ce bien, sans lequel de si grands biens ne sauraient conduire personne à la vie éternelle!
Or, cet amour ou cette charité —
deux expressions pour la même chose — même quand celui qui le possède ne parle
pas les langues, n’a pas le don de prophétie, ne connaît pas tous les mystères
et toute la science, ne distribue pas tout son bien aux pauvres — soit parce
qu’il n’en a point à distribuer, soit parce que ses propres besoins s’y
opposent — ne livre pas son corps pour être brûlé, faute d’occasion de subir ce
supplice ; cet amour, dis-je, le conduit au royaume éternel, et donne à la foi
même tout son prix. Car, sans la charité, la foi peut exister, mais non être
utile. Ce qui fait dire à l’apôtre Paul: « Dans le Christ Jésus ni la
circoncision ni l’incirconcision ne servent de rien ; mais la foi qui agit par
la charité (Gal., V, 6 ) » :
distinguant ainsi cette foi de celle des démons qui croient et tremblent (Jac., II, 19 ). Donc l’amour qui est de
Dieu et Dieu, est proprement l’Esprit-Saint par qui est répandue en nos coeurs
la charité de Dieu, en vertu de laquelle
LES ÉCRITURES
APPELLENT LE SAINT-ESPRIT DON DE DIEU. LE SAINT-ESPRIT EST PROPREMENT APPELÉ
CHARITÉ, QUOIQU’ IL NE SOIT PAS SEUL CHARITÉ DANS
33. Faut-il aussi prouver que les saintes lettres appellent le Saint-Esprit Don de Dieu? Si on y tient, nous trouvons dans l’Evangile selon saint Jean ces paroles du Seigneur (561) Jésus-Christ: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi comme dit l’Ecriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein ». Et aussitôt l’Evangéliste ajoute: « Il disait cela de l’Esprit que devraient recevoir ceux qui croiraient en lui (Jean, VII, 37-39 ) » - Ce qui fait dire à l’apôtre Paul: « Nous avons tous été abreuvés d’un seul Esprit (I Cor., XII, 13 ) » Mais on demande si c’est cette eau qui a été appelée don de Dieu, le don qui n’est autre que le Saint-Esprit. Eh bien ! si nous voyons ici le Saint-Esprit désigné par l’eau, nous trouvons ailleurs, dans l’Evangile même, que cette eau est appelée don de Dieu. En effet, le Seigneur conversant près du puits avec la femme Samaritaine et lui ayant dit: « Donnez-moi à boire », celle-ci lui répondit que les Juifs n’avaient point de commerce avec les Samaritains ; sur quoi Jésus reprit la parole et dit: « Si vous saviez le don de Dieu et qui est celui qui vous dit: Donnez-moi à boire, peut-être lui en eussiez-vous demandé vous-même, et il vous aurait donné d’une eau vive. La femme lui répondit: Seigneur, vous n’avez pas même avec quoi puiser, et le puits est profond ; d’où auriez-vous donc de l’eau vive? etc.... Jésus répliqua et lui dit: Quiconque boit de cette eau aura encore soif; au contraire, qui boira de l’eau que je lui donnerai, n’aura jamais soif; mais l’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine d’eau jaillissante jusque dans la vie éternelle (Jean, IV, 7-14 ) ». Or, cette eau vive étant l’Esprit-Saint, d’après l’Evangéliste, l’Esprit-Saint est donc le don de Dieu, dont le Sauveur dit: « Si vous saviez le don de Dieu et qui est celui qui vous dit: Donnez-moi à boire, peut-être lui en eussiez-vous demandé vous-même, et il vous aurait donné d’une eau vive ». Et ce qu’il a dit ailleurs: « Des fleuves d’eau vive couleront de son sein, équivaut à ce qu’il
dit ici: « L’eau que je lui donnerai deviendra en lui une fontaine d’eau jaillissante jusque dans la vie éternelle ».
34. Paul l’apôtre dit à son tour: « A chacun de nous a été donnée la grâce selon la mesure du don de Jésus-Christ», et pour faire voir que le Saint-Esprit est ce don du Christ,
il ajoute : « C’est pourquoi l’Ecriture dit: Montant au ciel, il a conduit une captivité captive; il a donné des dons aux hommes (Eph., IV, 7, 8 ) ». Or, il est à la connaissance de tout le monde que le Seigneur Jésus étant monté au ciel après sa résurrection d’entre les morts, a donné le Saint-Esprit, et que les fidèles remplis de cet Esprit parlaient toutes les langues. Peu importe que l’Apôtre ait dit « des dons » et non un don : il citait ce passage du Psalmiste: « Vous êtes monté au ciel, vous avez conduit une captivité captive, vous avez reçu des dons pour les hommes (Ps., LXVII, 19 ) ». Car c’est ainsi que portent beaucoup d’exemplaires, notamment chez les Grecs, et c’est la traduction de l’hébreu : Apôtre a donc dit, comme le Prophète, « des dons » et non un don; seulement comme le Prophète avait dit: « Vous avez reçu des dons pour les hommes », l’Apôtre a préféré dire: « Il a donné des dons aux hommes», pour que, de ces deux mots, l’un prophétique, l’autre apostolique, mais tous les deux appuyés sur l’autorité divine, il résultât un sens plus complet. Car tous les deux sont vrais: le Christ a donné aux hommes, le Christ a reçu pour les hommes. Il a donné aux hommes, comme le chef donne à ses membres; il a reçu pour les hommes, c’est-à-dire pour ses membres, pour ces mêmes membres en faveur desquels il a crié du haut du ciel : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu (Act., IX, 4 )?» et dont il a encore dit ailleurs: « Chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces plus petits d’entre mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait (Matt., XXV, 40 ) ».
Ainsi donc le Christ a donné du haut du ciel, et reçu sur la terre. Or, le Prophète et l’Apôtre ont dit tous les deux «des dons», parce que, par le don qui est le Saint-Esprit, bien commun de tous les membres du Christ, une multitude de dons propres sont distribués à chaque fidèle en particulier. Car tous n’ont pas les mêmes; les uns ont ceux-ci, les autres ceux-là, quoique tous possèdent le don duquel tous les dons particuliers dérivent, c’est-à-dire l’Esprit-Saint. En effet, l’Apôtre ayant énuméré ailleurs beaucoup de ces dons, ajoute « Or, tous ces dons, c’est le seul et même Esprit qui les opère, les distribuant à chacun comme il le veut (I Cor., XII, 11 ) ». Expression qui se retrouve encore dans l’épître aux Hébreux où on lit: « Dieu ayant rendu témoignage par des miracles, par des prodiges, par différents effets de sa puissance et par les dons que le Saint-Esprit a distribués (Héb., II, 4 ) ». Et ici, après (562) avoir dit : « Montant au ciel, il a conduit une captivité captive; il a donné des dons aux hommes », il ajoute : « Mais qu’est-ce : Il est monté, sinon qu’il est descendu auparavant dans les parties inférieures de la terre? Celui qui est descendu, est le même qui est monté au-dessus de tous les cieux, afin qu’il remplît toutes choses. Et c’est lui qui a fait les uns apôtres, les autres prophètes, d’autres évangélistes, d’autres pasteurs et docteurs». Voilà pourquoi il a dit: «Des dons»; parce que, comme il le dit ailleurs : «Tous sont-ils apôtres? Tous sont-ils prophètes (I Cor., XII, 29 )? »Mais ici il ajoute : « Pour la perfection des saints, pour l’oeuvre du ministère, pour l’édification du corps du Christ (Eph., IV, 7-12 )». Voilà la maison qui, comme le chante le Psalmiste, se bâtit après la captivité (Ps., CXXVI, 1 ) », parce que cette maison du Christ, qui s’appelle l’Eglise, est construite, formée de ceux qui ont été arrachés à l’empire du démon, dont ils étaient prisonniers. Or, cette captivité, celui qui a vaincu le démon, l’a conduite captive. Et, de peur que le démon n’entraînât avec lui au supplice éternel ceux qui devaient être un jour les membres de ce chef sacré, celui-ci l’a enchaîné d’abord avec les liens de la justice, puis avec ceux de la puissance. Et c’est-le démon même qui porte ici le nom de captivité, de celle qu’a conduite captive celui qui est monté au ciel, qui a donné des dons aux hommes ou qui a reçu des dons pour les hommes.
35. De son côté, Pierre l’apôtre, comme on le lit dans le livre canonique où sont écrits les Actes des Apôtres, entendant les Juifs touchés de componction, dire « Que ferons-nous, mes frères? Faites-le nous savoir », leur répondit: « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom du Seigneur Jésus-Christ en rémission de vos péchés, et vous recevrez le don de l’Esprit-Saint ( Act., II, 37, 38 ) ». On lit encore dans ce livre que Simon le magicien offrit de l’argent aux Apôtres pour acheter d’eux le pouvoir de donner l’Esprit-Saint par l’imposition des mains. Pierre lui répondit : « Que ton argent soit avec toi en perdition, parce que tu as estimé que le don de Dieu peut s’acquérir avec de l’argent (Id., VIII, 18-20 ) ». Et dans un autre endroit du même livre, après avoir raconté que Pierre parlait à Corneille et à ceux qui étaient avec lui, annonçant et prêchant le Christ, l’écrivain ajoute : « Pierre parlant encore, l’Esprit-Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la parole, et les fidèles circoncis, qui étaient venus avec Pierre, s’étonnèrent grandement de ce que le don de l’Esprit-Saint était aussi répandu sur les gentils. Car ils les entendaient parlant diverses langues et glorifiant Dieu ( Act., 41-46 ) ». Plus tard Pierre rendant raison de ce fait, d’avoir baptisé des incirconcis, parce que l’Esprit-Saint, pour trancher le noeud de la question, était descendu sur eux, même avant qu’ils fussent baptisés, rendant, dis-je, raison de ce fait à ses frères qui étaient à Jérusalem et qui avaient appris cela avec étonnement, finit en ces termes: « Lorsque j’eus commencé de leur parler, l’Esprit-Saint descendit sur eux, comme sur nous au commencement. Alors je me souvins de la parole du Seigneur, lorsqu’il disait : Jean a baptisé dans l’eau, mais vous, vous serez baptisés dans l’Esprit-Saint. Si donc Dieu leur a fait le même don qu’à nous, qui avons cru au Seigneur Jésus-Christ; qui étais-je, moi, pour m’opposer à ce que Dieu leur donnât. le Saint-Esprit (Id., XI, 15-17 ) ? » Il y a encore bien d’autres passages des Ecritures, qui s’accordent à dire que l’Esprit-Saint est le Don de Dieu, en tant qu’il est donné à ceux qui aiment Dieu par lui. Mais il serait trop long de les citer tous.
Et comment contenter ceux qui ne se contenteraient pas de ceux que nous avons rapportés?
36. Du reste, puisqu’ils voient que le Saint-Esprit a été appelé Don de Dieu, il faut les avertir que ces mots: « Don de l’Esprit-Saint», doivent s’entendre dans un sens analogue à ceux-ci: « Par le dépouillement du corps de chair (Col., II, 11 ) ». En effet, comme le corps de chair n’est pas autre chose que la chair, de même le Don de l’Esprit-Saint n’est pas autre chose que l’Esprit-Saint. Il est donc Don de Dieu en tant qu’il est donné à ceux à qui il est donné. Mais en lui-même il est Dieu, quand même il ne serait donné à personne, parce qu’il était Dieu coéternel au Père et au Fils, avant d’être donné à qui que ce soit. Et bien que le Père et le Fils le donnent, quoique donné, il ne leur est point inférieur: car il est donné comme Don de Dieu, de manière à ce qu’il se donne lui-même comme Dieu. En effet, il est impossible de nier qu’il soit Maître de lui-même, (563) puisqu’on dit de lui : « L’Esprit souffle où il veut (Jean, III, 8 ) »; et dans ce passage de l’Apôtre que j’ai déjà cité : « Tous ces dons, c’est le seul et même Esprit qui les opère, les distribuant à chacun comme il veut ». Il n’y a point ici dépendance chez celui qui est donné, supériorité chez ceux qui donnent, mais parfait accord entre celui qui est donné et ceux qui donnent.
37. Donc, si la sainte Ecriture
proclame que « Dieu est charité »; si la charité est de Dieu; si elle fait que
nous demeurions en Dieu et Dieu en nous, et si nous connaissons par là qu’il
nous a donné de son Esprit: donc le Saint-Esprit est Dieu-charité. Ensuite, si
la charité l’emporte sur tous les dons de Dieu et qu’il n’y ait pas de don de
Dieu plus grand que le Saint-Esprit, quoi de plus logique que d’appeler charité
celui qui est en même temps Dieu et de Dieu? Et si l’amour dont le Père aime le
Fils et dont le Fils aime le Père, fait voir leur ineffable union, quoi de plus
convenable que d’appeler proprement charité l’Esprit qui est commun aux deux?
Car la foi saine, le sens droit nous dictent que l’Esprit-Saint n’est pas seul
charité dans
CONTRE EUNOMIUS QUI PRÉTEND QUE LE FILS N’EST PAS FILS PAR NATURE, MAIS PAR ADOPTION. RÉSUMÉ DE CE QUI AÉTÉ DIT PLUS HAUT.
38. C’est donc un ridicule raisonnement que celui d’Eunomius, le père de l’hérésie qui porte son nom, lequel ne pouvant comprendre ou ne voulant pas croire que le Verbe unique de Dieu, par qui tout a été fait (Jean, I, 3 ), est Fils de Dieu par nature, c’est-à-dire engendré de la substance du Père, a prétendu qu’il n’est point le Fils de la nature ou de la substance ou de l’essence de Dieu, mais Fils de sa volonté, entendant par là que la volonté par laquelle Dieu engendrerait son Fils ne serait qu’un simple accident, analogue à ce qui se passe chez nous quand nous voulons ce que nous ne voulions pas d’abord : comme si ce n’était pas une preuve de l’inconstance de notre nature, ce que la foi nous défend absolument d’admettre en Dieu. Car ce texte : « Les pensées se multiplient dans le coeur de l’homme, mais la pensée du Seigneur subsiste éternellement (Prov., XIX, 21 ) », n’a pas d’autre but que de nous faire comprendre et croire que, Dieu étant éternel, sa volonté est aussi éternelle et par conséquent immuable comme lui. Or, ce qui se dit des pensées peut avec autant de vérité se dire des volontés : les volontés se multiplient dans le coeur de l’homme, mais la volonté de Dieu subsiste éternellement. Quelques-uns ne voulant point appeler le Verbe unique fils de la pensée ou de la volonté de Dieu, ont prétendu qu’il est la pensée même ou la volonté. Mais il vaut mieux, selon moi, dire qu’il est pensée de pensée, volonté de volonté, comme il est substance de substance, sagesse de sagesse, pour ne pas retomber dans l’absurdité que (564) nous avons déjà réfutée : que le Fils donne la sagesse ou la volonté, vu que le Père n’a ni pensée ni volonté dans sa propre substance.
Un hérétique astucieux demandait
un jour si c’est de bon ou de mauvais gré que le Père engendre son Fils? Son
but était, si on admettait le second cas, d’en déduire une misère infinie dans
Dieu, et, dans le premier cas, d’en tirer cette conclusion nécessaire que le
Fils n’est point Fils de la nature, mais de la volonté. Quelqu’un , qui n’était
pas moins rusé que lui, lui demanda à son tour si c’est de bon ou de mauvais
gré que le Père est Dieu? Dans le second cas, il en aurait aussi déduit que
Dieu est infiniment misérable, hypothèse absolument extravagante, et, dans le
premier, qu’il n’est pas Dieu par nature, mais par volonté. Que restait-il à
l’hérétique, sinon de garder le silence et de se voir pris dans ses propres
filets? Du reste, s’il faut attribuer à l’une des personnes de
39. Je pense que ce que j’ai dit
de l’Esprit-Saint dans ce livre, d’après les saintes Ecritures, suffit aux
fidèles qui savent déjà que l’Esprit-Saint est Dieu, qu’il n’est point d’une
autre substance ni moins grand que le Père et le Fils, comme je l’ai démontré
dans les livres précédents, toujours selon ces mêmes Ecritures. En parlant de
la création, nous avons aussi aidé de tout notre pouvoir ceux qui aiment à se
rendre raison de ces choses, à comprendre, autant qu’ils le pourront, les
perfections invisibles de Dieu par les choses qui ont été faites (Rom., I, 20 ), et surtout par la
créature raisonnable ou intelligente, qui a été faite à l’image de Dieu; espèce
de miroir où ils découvriront, s’ils le peuvent et autant qu’ils le pourront,
le Dieu-Trinité, dans notre mémoire, notre intelligence et notre volonté.
Quiconque voit clairement ces trois choses créées par Dieu même dans son âme,
et comprend quelle grande chose c’est pour elle de pouvoir par là se rappeler,
voir, aimer la nature éternelle et immuable, se la rappeler par la mémoire, la
contempler par l’intelligence, s’y attacher par l’amour : celui-là aperçoit
évidemment une image de
DE
40. J’ai pris soin de montrer que Dieu le Père et Dieu le Fils, c’est-à-dire le Dieu engendrant qui a exprimé en quelque sorte tout ce qu’il a substantiellement dans son Verbe qui lui est coéternel, et son Verbe qui est Dieu et n’a ni plus ni moins en substance que ce -qui est en Celui qui l’a, non faussement, mais véritablement engendré, j’ai, dis-je, pris soin de les faire voir, non pas face à face, mais par ressemblance et en énigme (I Cor., XIII, 12 ) —a utant que je l’ai pu et à l’aide de conjectures — dans la mémoire et l’intelligence de notre âme; attribuant à la mémoire tout ce que nous savons même sans y penser, et à l’intelligence la faculté « d’informer » notre pensée d’une manière propre et particulière. C’est en effet surtout quand nous pensons à une vérité que nous avons découverte, que nous sommes dits comprendre, et, cette vérité, nous la laissons ensuite dans notre mémoire. Et c’est dans ces intimes profondeurs de la mémoire où nous avons d’abord découvert par la pensée, que le verbe intime, qui n’appartient à aucune langue, est engendré comme science de science et vision de vision. Là aussi l’intelligence qui fait son apparition dans la pensée est engendrée de l’intelligence qui était déjà dans la mémoire, muais y restait cachée. Du reste, si la pensée n’avait pas elle-même une certaine mémoire, elle ne retournerait pas vers ce qu’elle a laissé dans la mémoire, vu qu’elle s’en irait ailleurs.
41. Pour ce qui regarde le Saint-Esprit, j’ai montré que rien, dans cette énigme, n’en offre la ressemblance, sinon notre volonté, ou l’amour ou dilection, qui est la volonté la plus (565) puissante; parce que notre volonté, qui fait partie de notre nature, éprouve des affections diverses, suivant que nous sommes attirés ou repoussés par les objets qui se présentent à elle ou lui sont offerts par le hasard. Mais quoi? dirons-nous que notre volonté, quand elle est droite, ne sait que désirer, ni qu’éviter? Si elle le sait, elle a donc une certaine science propre qui suppose nécessairement la mémoire et l’intelligence. Ou bien prêterons-nous l’oreille à celui qui affirmera que la charité, qui ne fait pas le mal, ne sait pas ce qu’elle a à faire? Ainsi donc cette mémoire principale, où nous trouvons tout prêt et comme mis en réserve de quoi occuper notre pensée, cette mémoire a déjà l’amour, aussi bien que l’intelligence: car nous les y trouvons tous deux, quand nous découvrons par la pensée que nous comprenons et que nous aimons quelque chose, et nous voyons qu’ils y étaient, même quand nous n’y pensions pas; et cette intelligence qui se forme par la pensée, elle a l’amour, comme elle a la mémoire: et ce verbe vrai, nous l’exprimons intérieurement sans le secours d’aucune langue, quand nous disons ce que nous connaissons; car le regard de notre pensée ne se retourne vers quelque chose que par la mémoire, et il ne prend soin d’y retourner que par l’amour. De même l’amour qui unit comme père et fils la vision qui a son siége dans la mémoire et la vision de la pensée qui en est formée, ne saurait ce qu’il doit raisonnablement aimer s’il n’avait la science de désirer, qui suppose nécessairement la mémoire et l’intelligence.
COMBIEN EST
GRANDE
42. Ces trois choses, mémoire, intelligence, amour, se trouvant dans une seule personne , telle qu’est l’homme, on peut nous dire : Elles sont à moi, et non à elles-mêmes; ce n’est pas pour elles, mais pour moi, qu’elles font ce qu’elles font, ou plutôt c’est moi qui agis par elles. En effet, je me souviens par la mémoire, je comprends par l’intelligence, j’aime par l’amour; et quand je tourne vers ma mémoire le regard de ma pensée, que je dis en mon coeur ce que je sais et que le verbe vrai est engendré de ma science, verbe et science, tous les deux sont à moi. Car c’est moi qui sais, c’est moi qui dis en mon coeur ce que je sais. Et quand, réfléchissant, je trouve dans ma mémoire que je comprends déjà, que j’aime déjà quelque chose, cette intelligence et cet amour qui étaient là même avant que j’en formasse ma pensée, je trouve dans ma mémoire même, que c’est mon intelligence, celle par laquelle je comprends; mon amour, celui par lequel j’aime, et qu’ils ne s’appartiennent pas. De même, quand ma pensée se souvient et veut retourner à ce qu’elle avait laissé dans la mémoire, le comprendre, le considérer et le dire intérieurement, c’est ma mémoire qui se souvient, c’est de ma volonté qu’elle veut et non de la sienne. Enfin mon amour lui-même, quand il se souvient et comprend ce qu’il doit désirer, ce qu’il doit éviter, se rappelle par ma mémoire et non par la sienne, comprend par mon intelligence et non par la sienne, tout ce qu’il aime avec intelligence. En deux mots, on peut dire: c’est moi qui, par ces trois choses, me souviens, comprends et aime, moi qui ne suis ni mémoire, ni intelligence, ni amour, mais qui possède ces trois choses. On peut donc dire que ces trois choses appartiennent à la personne qui les possède, mais non que la personne qui les possède soit ces trois choses. Or, dans la simplicité de cette nature souveraine qui est Dieu, bien qu’il n’y ait qu’un seul Dieu, il y a trois personnes, le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
ENCORE DE
43. Autre chose est donc
44. Toutefois cette souveraine Trinité, qui n’est pas seulement immatérielle, mais absolument indivisible et véritablement immuable, nous la verrons bien plus clairement et avec beaucoup plus de certitude que son image qui est en nous, quand viendra cette vision face à face qui nous est promise. Cependant ceux qui voient à travers ce miroir et en celte énigme — autant qu’il est donné de voir en cette vie — ne sont pas ceux qui voient dans leur âme ce que nous avons expliqué et fait ressortir; mais ceux qui voient leur âme comme une image, afin de pouvoir rapporter à Celui dont elle est l’image ce qu’ils voient, comme ils le voient, et entrevoir par conjecture ce qu’ils découvrent par image, puisqu’ils ne peuvent pas encore contempler face à face. Car l’Apôtre ne dit pas Nous voyons maintenant un miroir, mais « Nous voyons maintenant à travers un miroir (I Cor., XIII, 12 ) ».
INFIRMITÉ DE L’ÂME HUMAINE.
Ainsi donc ceux qui- voient leur âme comme elle peut être vue, qui découvrent en elle la trinité que j’ai envisagée, autant qu’il m’a été possible, sous bien des faces, et ne croient pas ou ne comprennent pas qu’elle est l’image de Dieu, ceux-là voient sans doute un miroir, mais ils voient si peu à travers ce (567) miroir Celui qu’il faut y voir pendant cette vie, qu’ils ne savent pas même que le miroir qu’ils voient est un miroir, c’est-à-dire une image. S’ils le savaient, peut-être comprendraient-ils qu’il faut chercher et voir, provisoirement et d’une manière quelconque, à travers ce miroir Celui même dont il est le miroir, une foi non feinte purifiant les coeurs (I Tim., I, 5 ), pour qu’on puisse un jour voir face à face Celui qu’on voit maintenant à travers un miroir. Or, en dédaignant cette foi qui purifie les coeurs, que gagnent-ils à comprendre de subtiles discussions sur la nature de l’âme humaine, sinon de se faire condamner par le témoignage même de leur intelligence? Ils n’auraient pas ces peines ni tant de difficultés d’arriver à quelque chose de certain, s’ils n’étaient enveloppés de ténèbres justement méritées, et chargés de ce corps de corruption qui appesantit l’âme (Sag., IX, 15 ). Or, qui nous a attiré ce malheur, sinon le péché? Eclairés par une si cruelle expérience, ils devraient donc bien suivre l’Agneau qui ôte les péchés du monde (Jean, I, 29 ).
C’EST SEULEMENT
AU SEIN DE
Une fois dégagés des liens du corps à la fin de cette vie, les fidèles appartiennent à Dieu, eussent-ils été d’ailleurs bien moins intelligents que ces philosophes — et les puissances jalouses n’ont plus le droit de les retenir. Ces puissances, l’Agneau innocent immolé par elles, les a vaincues par la justice du sang avant de les vaincre par la vertu de la puissance. Dès lors, délivrés du pouvoir du démon, ces justes sont reçus par les saints anges, affranchis enfin de tous les maux par le Médiateur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus homme (I Tim., II 5 ) puisque, d’après le témoignage unanime des divines Ecritures, anciennes et nouvelles, qui ont prédit et annoncé le Christ, « nul autre nom n’a été donné dans le ciel, par lequel les hommes doivent être sauvés (Act., IV, 12 ) ». Purifiés donc de toute tache de corruption, ils sont établis dans de paisibles demeures, jusqu’à ce qu’ils reprennent leurs corps, mais cette fois incorruptibles et devenus leur ornement et non plus leur fardeau. Car ç’a été le bon plaisir du très-bon et très-sage Créateur, que l’esprit de l’homme humblement soumis à Dieu domine heureusement son corps, et que ce bonheur n’ait pas de fin.
45. Là nous verrons la vérité sans aucune difficulté et nous jouirons de sa contemplation, parfaitement éclairés et dégagés de toute incertitude. Nous n’aurons plus besoin de raisonnements, mais nous verrons intuitivement pourquoi le Saint-Esprit n’est pas Fils du Père, bien qu’il en procède. Au sein de cette lumière, il n’y n plus de question à résoudre. Mais ici j’ai si bien vu par expérience la difficulté du sujet — et sans aucun doute mes lecteurs studieux et intelligents la verront comme moi — que m’étant engagé dans le second livre de cet ouvrage (Ch. III ) à m’expliquer ailleurs, toutes les fois que j’ai voulu montrer quelque trait de ressemblance entre la créature humaine et cette souveraine Trinité, ma parole n’a pu exprimer les idées quelconques que j’avais conçues. J’ai même senti qu’il y avait dans mon intelligence plus d’efforts que de succès. J’ai trouvé dans l’homme, qui n’est qu’une personne, une image de cette souveraine Trinité; et pour mieux faire comprendre les trois divines personnes dans l’être sujet à changement, j’ai essayé, surtout dans le neuvième livre, de procéder par degrés successifs. Mais trois choses appartenant à une seule personne ne sauraient répondre au désir de l’homme, et donner une idée juste des trois personnes divines, ainsi que nous l’avons démontré dans ce quinzième livre.
LE SAINT-ESPRIT PROCÈDE DU PÈRE ET DU FILS, ET NE PEUT ÊTRE APPELÉ LEUR FILS.
Au surplus, dans cette souveraine
Trinité qui est Dieu, il n’y a aucun intervalle de temps, qui permette de
croire ou au moins de demander, si le Fils est d’abord né du Père, et si c’est
postérieurement que le Saint-Esprit a procédé des deux. Car celui dont l’Apôtre
a dit : « Parce que vous êtes enfants, Dieu a envoyé dans vos coeurs l’Esprit
de son Fils (Gal., IV, 6 ). » est le
même que celui dont le Fils a dit: « Car ce n’est pas vous qui parlez, mais
l’Esprit de votre Père qui parle en vous (Matt.,
20 ) ». Beaucoup d’autres témoignages des divines (568) Ecritures prouvent
que celui qu’on appelle proprement Esprit-Saint dans
46. Mais pourquoi a-t-il d’abord
donné le Saint-Esprit sur la terre après sa résurrection (Jean, XX, 22), puis l’a-t-il ensuite envoyé du ciel (Act., II, 4 )? C’est, je pense, parce
que la charité, qui nous fait aimer Dieu et le prochain, est répandue en nos
coeurs par ce Don même (Rom., V, 5 ),
pour accomplissement des deux commandements auxquels se rattachent toute la loi
et les prophètes (Matt., XXII, 37-40 ).
C’est ce que le Seigneur Jésus a voulu faire entendre en donnant deux fois le
Saint-Esprit: une fois sur la terre, pour indiquer l’amour du prochain, et une
seconde fois du haut du ciel en vue de l’amour de Dieu. Que si on peut
expliquer autrement ce double envoi de l’Esprit-Saint, tout au moins nous ne
pouvons douter que c’est bien le même Esprit que Jésus a donné après avoir
soufflé et dont il a dit aussitôt : « Allez, baptisez toutes les nations au nom
du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (Id.,
XIII, 19 )»; paroles où la souveraine Trinité est si formellement indiquée.
C’est donc le même Esprit qui a été donné du ciel le jour de
47. Pouvons-nous donc demander si, quand le Fils est né, le Saint-Esprit avait déjà procédé du Père, ou non, et s’il a procédé des deux, après la naissance du Fils, là où il n’y a pas de temps; absolument comme nous avons pu, là où le temps existe, examiner si la volonté procède en premier lieu de l’âme humaine, pour chercher ensuite l’objet qui, une fois découvert, prendra le nom de fils; lequel fils étant enfanté ou engendré, la volonté se complète, et trouve le repos en atteignant sa fin, en sorte que ce qui était désir quand elle cherchait, devienne amour quand elle jouit : amour procédant de deux choses, c’est-à-dire de l’âme qui joue le rôle de père en enfantant, et de la connaissance qui joue le rôle de fils comme étant enfantée? Non assurément, on ne peut poser de telles questions là où rien ne commence avec le temps pour s’achever dans le temps. Ainsi donc, que celui qui peut comprendre que le Fils est éternellement engendré du Père, comprenne que le Saint-Esprit procède aussi éternellement des deux. Que celui encore qui peut comprendre, d’après ces paroles du Fils : « Comme le Père a la vie en lui-même, ainsi il a donné au Fils d’avoir en lui-même la vie (Jean, V, 28 )», comprendre, dis-je, que le Père n’a pas donné la vie à un Fils jusque-là sans vie, mais qu’il l’a engendré en dehors du temps, en sorte que la vie que le Père a donnée au Fils en l’engendrant est coéternelle à la vie même du Père qui l’a donnée; que celui-là comprenne aussi que, comme il est dans la nature du Père que le Saint-Esprit procède de lui, de même il a donné à son Fils que le même Saint-Esprit procède aussi de lui, double procession également éternelle; et que, quand on dit que le Saint-Esprit procède du Père, on l’entend en ce sens que le Père a aussi donné au Fils que le Saint-Esprit procède du Fils. En effet, si le Fils tient du Père tout ce qu’il a, il en tient aussi que le Saint-Esprit procède de lui. Mais, qu’on exclue ici toute idée du temps, qui renferme celle d’antériorité et de postériorité; car il n’y en a pas l’ombre.
Comment donc ne serait-il pas
souverainement absurde d’appeler le Saint-Esprit fils des deux, puisque, comme,
par sa génération du Père, le Fils possède une essence éternelle et immuable,
de même, par sa procession des deux, le Saint-Esprit possède une nature
éternelle et immuable? Voilà pourquoi, si nous ne disons pas que le
Saint-Esprit est engendré, nous n’osons cependant le dire non engendré: évitant
d’employer cette expression pour ne pas laisser croire ou qu’il y a deux pères
dans
POURQUOI ON NE DIT PAS QUE L’ESPRIT EST ENGENDRÉ ET POURQUOI L’ON DIT DU PÈRE SEUL QU’IL N’EST PAS ENGENDRÉ ? CE QUE DOIVENT FAIRE CEUX QUI NE COMPRENNENT PAS CES MYSTÈRES.
48. Mais, comme dans cette coéternelle, égale, incorporelle, merveilleusement immuable et indivisible Trinité, il est très-difficile de distinguer la génération de la procession, que ceux dont l’intelligence ne saurait s’élever plus haut, se contentent de ce que nous avons dit un jour dans un sermon adressé au peuple chrétien et que nous avons écrit ensuite. Après avoir, entre autres choses, cité des témoignages des saintes Ecritures pour prouver que le Saint-Esprit procède des deux, je disais: « Si donc le Saint-Esprit procède du Père et du Fils, pourquoi le Fils a-t-il dit: Il procède du Père (Jean, XV, 26 )? Pourquoi, pensez-vous, sinon à raison de l’habitude qu’il a de rapporter tout ce qui lui appartient à ce lui de qui il est? C’est ainsi qu’il a dit : Ma doctrine n’est pas de moi, mais de celui qui (570) m’a envoyé (Jean, VII, 16 ). Si donc on entend ici qu’il s’agit de sa doctrine, bien qu’il dise qu’elle n’est pas de lui, mais de son Père; à combien plus forte raison doit-on comprendre que le Saint-Esprit procède aussi de lui, alors qu’il dit: Il procède du Père, sans dire : Il ne procède pas de moi ? Or, celui de qui il tient d’être Dieu — car il est Dieu de Dieu — c’est aussi celui de qui il tient que le Saint-Esprit procède de lui: par conséquent le Saint-Esprit tient du Père lui-même de procéder du Fils comme il procède du Père. C’est ainsi qu’on peut comprendre d’une manière quelconque — autant que peuvent comprendre des êtres tels que nous — pourquoi on ne dit pas que le Saint-Esprit est engendré, mais bien qu’il procède; parce que si on l’appelait Fils, il serait Fils des deux, ce qui serait une énorme absurdité. Car pour être fils des deux, il faut avoir un père et une mère, et loin de nous la pensée de supposer rien de ce genre entre Dieu le Père et Dieu le Fils. Bien plus, un fils des hommes ne procède pas même de son père et de sa mère en même temps: car quand il procède du père dans la mère, il ne procède pas de la mère, et quand il procède de la mère pour paraître au jour, il ne procède pas du père. Or, le Saint-Esprit ne procède pas du Père dans le Fils, puis du Fils pour sanctifier la créature; tuais il procède à la fois de l’un et de l’autre, quoique le Père ait donné au Fils que le Saint-Esprit procède de lui comme du Père. En effet, nous ne pouvons pas dire que le Saint-Esprit ne soit pas vie, quand le Père est vie et le Fils aussi; par conséquent, comme le Père a la vie en lui-même, et a donné au Fils d’avoir aussi la vie en lui-même, ainsi il lui adonné que la vie procède de lui, comme elle procède du Père ( Sur l’Evang. Selon S. Jean, traité 99e, n. 8, 9. ) ». J’ai transcrit ici ce passage de mon sermon; mais c’est à des fidèles, et non à des infidèles, que je m’adresse.
49. Mais s’ils ne sont pas capables de voir l’image créée, de constater combien sont vraies ces trois facultés qui sont dans leur âme, qui sont trois sans être trois personnes, qui appartiennent toutes les trois à un homme qui n’est qu’une personne : pourquoi ne croient-ils pas ce que les saintes lettres nous disent de la souveraine Trinité, plutôt que de demander une explication parfaitement claire d’un mystère qui dépasse notre faible et impuissante raison humaine? Appuyés sur une foi inébranlable aux saintes Ecritures, ces témoins infaillibles, qu’ils cherchent par la prière, par l’étude et une vie vertueuse à éclairer leur intelligence, c’est-à-dire à voir, autant que possible, des yeux de l’esprit ce qu’ils admettent avec la certitude de la foi. Qui les empêche de faire cela? ou plutôt qui ne les y exhorte pas? Mais s’ils pensent qu’il faut nier ces mystères, parce que leur aveugle intelligence ne peut les pénétrer, faudra-t-il que les aveugles de naissance nient aussi l’existence du soleil? La lumière luit donc dans les ténèbres, et si leurs ténèbres ne la comprennent pas (Jean, I, 5 ), qu’ils soient d’abord éclairés par le don de Dieu pour devenir fidèles et qu’ils commencent à être lumière en comparaison des infidèles; puis, ce fondement établi, qu’ils soient édifiés vers ce qu’ils croient, afin de mériter de voir un jour. Car il est des choses que l’on croit avec la certitude de ne jamais les voir. Par exemple, on ne reverra plus le Christ sur la croix ; et cependant si on ne croit pas cet événement, qui s’est passé, qui s’est vu, mais qu’on doit désespérer de voir se reproduire, on ne saurait parvenir au Christ tel qu’il doit être vu pendant l’éternité. Pour ce qui concerne cette souveraine, ineffable, immatérielle et immuable nature qu’il faut voir d’une manière quelconque par les yeux de l’intelligence, nulle part le regard de l’âme humaine ne s’y exerce mieux, sous la simple direction de la règle de foi, que dans ce que l’homme lui-même a dans sa nature qui l’élève au-dessus des autres animaux et qui est supérieur aux autres parties de son âme, c’est-à-dire dans son intelligence car à l’intelligence il est accordé de voir jusqu’à un certain point dans les choses invisibles; c’est à elle, faculté intérieure et juge assise sur un siége élevé et honorable, que les sens apportent toutes les questions à décider, et elle n’a pas de supérieur à qui elle doive soumission et obéissance, si ce n’est Dieu.
50. Mais au milieu des longues discussions auxquelles je me suis livré et où j’ose confesser que je n’ai rien dit qui soit digne de cette souveraine et ineffable Trinité, mais que la science divine est merveilleusement élevée au-dessus de moi et que je n’y puis atteindre (Ps., CXXXVIII, 6 ) : au milieu de tout cela, dis-je, où donc, ô mon âme, où donc crois-tu être, où es-tu (571) prosternée, où es-tu debout , en attendant que celui qui a pardonné toutes tes iniquités guérisse toutes tes langueurs (Ps., CII, 3 )? Tu reconnais sans doute, que tu es dans cette hôtellerie où le charitable Samaritain conduisit celui qu’il trouva percé de mille coups par les voleurs et à demi mort (Luc., X, 30-34 ). Et cependant tu as vu bien des vérités, non avec les yeux qui voient les objets sensibles, mais avec ceux que demandait celui qui disait: « Que mes yeux voient l’équité (Ps., XVI, 2 ) ». Oui, tu as vu bien des vérités et tu les as discernées à l’aide de la lumière même qui te les a fait voir; élève maintenant tes yeux jusqu’à cette lumière même et fixe-les-y, si tu peux. Là tu verras quelle différence il y a entre la naissance du Verbe de Dieu et la procession du Don de Dieu; pourquoi le Fils unique a dit que le Saint-Esprit n’est pas engendré du Père — autrement il serait son frère — mais qu’il en procède. D’où il suit que l’Esprit des deux étant une certaine communication consubstantielle du Père et du Fils, il ne peut — loin de nous cette erreur — être appelé leur fils. Mais tu ne peux fixer là ton regard, pour distinguer nettement, clairement, ce mystère; je le sais, tu ne le peux. Je dis la vérité, je me la dis à moi-même, je sais ce qui m’est impossible cependant ce même regard te découvre en toi trois choses où tu peux reconnaître une image de cette souveraine Trinité, que tu ne saurais encore contempler d’un oeil fixe. Il te démontre qu’il y a en toi un verbe vrai, quand il est engendré de ta science, c’est-à-dire quand nous disons ce que nous savons, bien que nous ne prononcions ni des lèvres ni de la pensée aucune parole appartenant à aucune langue; seulement notre pensée se forme de ce que nous connaissons, puis il se produit dans le regard de la pensée une image parfaitement semblable à la pensée même que la mémoire renfermait, et ces deux choses, comme qui dirait le père et le fils, sont unies par la volonté ou l’amour qui vient se poser en tiers.
Mais que cette volonté procède de la pensée — car personne ne veut ce dont il ignore absolument l’existence ou la nature — et que cependant elle ne soit pas l’image de la pensée; par conséquent qu’on retrouve dans cette chose tout intellectuelle la différence entre la naissance et la procession, puisque voir par la pensée n’est pas la même chose que désirer, ou jouir par la volonté : c’est ce que voit et distingue celui qui en a la faculté. Cette faculté, tu l’as eue, ô mon âme, quoique tu n’aies pu et ne puisses encore exprimer suffisamment par le langage ce que tu as péniblement aperçu à travers le brouillard des images matérielles qui ne cessent d’obséder les pensées humaines. Mais cette lumière, qui n’est pas toi, t’a aussi fait voir qu’il y a une différence entre les images immatérielles des objets matériels et la vérité qui apparaît à l’intelligence quand nous les avons écartées. Cela et d’autres choses également certaines, cette lumière les a fait briller à ton regard intérieur. Qu’est-ce qui t’empêche donc de la contempler elle-même d’un oeil fixe, sinon ton infirmité? Et d’où vient cette infirmité, sinon de l’iniquité? Par conséquent, qui guérira toutes tes langueurs, sinon Celui qui a pardonné toutes tes iniquités ? Il vaut donc mieux terminer ce livre par la prière que par la discussion.
CONCLUSION DU LIVRE. PRIÈRE. EXCUSES.
51. Seigneur notre Dieu, nous croyons en vous, Père, Fils et Saint-Esprit. La vérité n’aurait pas dit: « Allez, baptisez toutes les nations au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit (Matt., XXVIII, 19 ) », si vous n’étiez pas Trinité. D’autre part, la voix divine n’aurait pas dit: « Ecoute, Israël : le Seigneur ton Dieu est un Dieu un (Deut., VI, 4 ) », si, en même temps que Trinité, vous n’étiez un seul Seigneur Dieu. Et si vous, Dieu le Père, étiez tout à la fois Dieu le Père, et le Fils votre Verbe Jésus-Christ et votre Don le Saint-Esprit, nous ne lirions pas dans les lettres de vérité : « Dieu a envoyé son Fils (Gal., IV, 4 ; Jean, III, 17 )» ; et vous, ô Fils unique, vous n’auriez pas dit du Saint-Esprit : « Celui que le Père enverra en mon nom (Jean, XIV, 26 ) » , et encore : « Celui que je vous enverrai du Père (Id., XV, 26 ) ». Dirigeant mon intention sur cette règle de foi, je vous ai cherché, autant que je l’ai pu ; autant que vous m’avez donné de le pouvoir, j’ai désiré voir des yeux de l’intelligence, ce que je croyais ; j’ai discuté longuement, j’ai pris bien de la peine, Seigneur mon Dieu, mon unique espérance, exaucez-moi ; ne souffrez pas que la fatigue m’empêche de vous (572) chercher; faites au contraire que je cherche toujours votre présence avec ardeur (Ps., CIV, 4 ). Donnez-moi la force de vous chercher, vous qui m’avez fait vous trouver ét m’avez donné l’espoir de vous trouver de plus en plus. Devant vous est ma force et ma faiblesse; conservez l’une, guérissez l’autre. Devant vous est ma science et mon ignorance; là où vous m’avez ouvert la porte, laissez-moi entrer , là où vous me l’avez fermée, ouvrez-moi quand je frappe; que je me souvienne de vous, que je vous comprenne, que je vous aime. Augmentez en moi ces deux choses, jusqu’à ce que vous m’ayez réformé en entier. Je sais qu’il est écrit: « Tu n’échapperas pas au péché dans « l’abondance des paroles (Prov., X, 19 ) ». Mais plût au ciel que je n’ouvrisse la bouche que pour prêcher votre parole et chanter vos louanges! Non-seulement j’éviterais le péché, mais j’acquerrais de précieux mérites, même dans l’abondance des paroles. Car cet homme que vous avez béatifié n’aurait jamais voulu conseiller le mal au fils qu’il avait enfanté dans la foi et à qui il écrivait: « Annonce la parole, insiste à temps et à contre-temps (II Tim., IV, 2 ) ». Faut-il dire qu’on ne peut accuser d’avoir trop parlé celui qui annonçait votre parole, Seigneur, non-seulement à temps, mais encore à contre-temps? Il n’y avait rien de trop, puisqu’il n’y avait que le nécessaire. Délivrez-moi, Seigneur, de l’abondance des paroles que je subis à l’intérieur, dans mon âme si misérable à vos yeux, mais cherchant refuge dans le sein de votre miséricorde. Car, quand ma bouche se tait, ma pensée ne reste pas en silence. Si, du moins, je ne pensais qu’à ce qui vous est agréable, je ne vous prierais pas de me délivrer de l’abondance des paroles. Mais beaucoup de mes pensées, telles que vous les connaissez, sont des pensées d’homme, puisqu’elles sont vaines (Ps., XCIII, 11 ). Faites-moi la grâce de n’y pas consentir, de les réprouver même quand elles me font plaisir et de ne pas m’y appesantir dans une espèce de sommeil. Et qu’elles ne prennent jamais sur moi assez d’empire, pour exercer quelque influence sur mes actions; mais que, sous votre sauvegarde, mon jugement soit en sécurité et ma conscience à l’abri. Un sage, parlant de vous dans son livre intitulé l’Ecclésiastique, a dit: « Nous multiplions les paroles, et nous n’aboutissons pas; mais tout se résume en un mot : Il est lui-même tout ( Eccli., XLIII, 29) ». Quand donc nous serons parvenus jusqu’à vous, « ces paroles que nous multiplions sans aboutir », cesseront, et vous serez seul à jamais tout en tous (I Cor., XV, 28 ) ; et nous tiendrons sans fin un seul langage, vous louant tous ensemble, et unis tous en vous. Seigneur Dieu un, Dieu Trinité, que vos fidèles admettent tout ce qui m’est venu de vous dans ces livres; et, s’il y a quelque chose de mon propre fond, pardonnez-le-moi, vous et les vôtres. Ainsi soit-il !
Les dix derniers livres ont été traduits par M. DEVOILLE.